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+The Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Horace
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+[Illustration (sans légende)]
+
+HORACE
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+Il faut croire qu'_Horace_ représente un type moderne très-fidèle
+et très-répandu, car ce livre m'a fait une douzaine d'ennemis bien
+conditionnés. Des gens que je ne connaissais pas prétendaient s'y
+reconnaître, et m'en voulaient à la mort de les avoir si cruellement
+dévoilés. Pour moi, je répète ici ce que j'ai dit dans la première
+préface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce portrait; je l'ai
+pris partout et nulle part, comme le type de dévouement aveugle que
+j'ai opposé à ce type de personnalité sans frein. Ces deux types sont
+éternels, et j'ai ouï dire plaisamment à un homme de beaucoup d'esprit,
+que le monde se divisait en deux séries d'êtres plus ou moins pensants:
+_les farceurs_ et _les jobards_. C'est peut-être ce mot-là qui m'a
+frappée et qui m'a portée à écrire _Horace_ vers le même temps. Je
+tenais peut-être à montrer que les exploiteurs sont quelquefois dupes de
+leur égoïsme, que les dévoués ne sont pas toujours privés de bonheur. Je
+n'ai rien prouvé; on ne prouve rien avec des contes, ni même avec des
+histoires vraies; mais les bonnes gens ont leur conscience qui les
+rassure, et c'est pour eux surtout que j'ai écrit ce livre, où l'on a
+cru voir tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais mieux
+appartenir à la plus pauvre classe des _jobards_ qu'à la plus illustre
+des _farceurs_.
+
+
+GEORGE SAND. Nohant, 1er novembre 1852.
+
+
+
+
+A M. CHAULES DUVERNET.
+
+Certainement nous l'avons connu, mais disséminé entre dix ou douze
+exemplaires, dont aucun en particulier ne m'a servi de modèle. Dieu me
+préserve de faire la satire d'un individu dans un personnage de roman.
+Mais celle d'un travers répandu dans le monde de nos jours, je l'ai
+essayée cette fois-ci encore; et si je n'ai pas mieux réussi que de
+coutume, comme de coutume je dirai que c'est la faute de l'auteur et non
+celle de la vérité. Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules.
+Une couche nouvelle de la société ayant poussé l'ancienne, il est
+certain que les prétentions et les impertinences de la vanité ont changé
+de place et de nature. J'ai tenté de faire un peu attentivement la
+critique du beau jeune homme de ce temps-ci; et ce _beau_ n'est pas ce
+qu'à Paris on appelle _lion_. Ce dernier est le plus inoffensif des
+êtres. Horace est un type plus répandu et plus dangereux, parce qu'il
+est plus élevé en valeur réelle. Un _lion_ n'est le successeur ni des
+marquis de Molière ni des roués de la Régence; il n'est ni bon ni
+méchant; il rentre dans la catégorie des enfants qui s'amusent à faire
+les matamores. Cette impuissante affectation des grands vices qui ne
+sont plus n'est qu'un très-petit épisode de la scène générale. Horace a
+dû traverser cet épisode; mais il partait d'un autre point et cherchait
+un autre but. Dieu merci, un seul ridicule ne suffit pas à cette
+jeunesse ambitieuse, qui s'agrandit et s'épure à travers mille erreurs
+et mille fautes, grâce au puissant mobile de l'amour-propre. Mon ami,
+nous avons souvent parlé de ceux de nos contemporains chez qui nous
+avons vu la personnalité se développer avec un excès effrayant; nous
+leur avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. Nous les
+avons parfois raillés, souvent repris; plus souvent nous les avons
+plaints, et toujours nous les avons aimés, _quand même_!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+I.
+
+Les êtres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont pas toujours
+ceux que nous estimons le plus. La tendresse du cœur n'a pas besoin
+d'admiration et d'enthousiasme: elle est fondée sur un sentiment
+d'égalité qui nous fait chercher dans un ami un semblable, un homme
+sujet aux mêmes passions, aux mêmes faiblesses que nous. La vénération
+commande une autre sorte d'affection que cette intimité expansive de
+tous les instants qu'on appelle l'amitié. J'aurais bien mauvaise opinion
+d'un homme qui ne pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus
+mauvaise encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il admire. Ceci
+soit dit en fait d'amilié seulement. L'amour est tout autre: il ne vit
+que d'enthousiasme, et tout ce qui porte atteinte à sa délicatesse
+exaltée le flétrit et le dessèche. Mais le plus doux de tous les
+sentiments humains, celui qui s'alimente des misères et des fautes
+connue des grandeurs et des actes héroïques, celui qui est de tous les
+âges de notre vie, qui se développe en nous avec le premier sentiment
+de l'être, et qui dure autant que nous, celui qui double et étend
+réellement notre existence, celui qui renaît de ses propres cendres
+et se renoue aussi serré et aussi solide après s'être brisé; ce
+sentiment-là, hélas! ce n'est pas l'amour, vous le savez bien, c'est
+l'amitié.
+
+Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je sais de
+l'amitié, j'oublierais que j'ai une histoire à vous raconter, et
+j'écrirais un gros traité en je ne sais combien de volumes; mais je
+risquerais fort de trouver peu de lecteurs, en ce siècle où l'amitié
+a tant passé de mode qu'on n'en trouve guère plus que d'amour. Je me
+bornerai donc à ce que je viens d'en indiquer peur poser ce préliminaire
+de mon récit: à savoir, qu'un des amis que je regrette le plus et qui a
+le plus mêlé ma vie à la sienne, ce n'a pas été le plus accompli et le
+meilleur de tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de défauts
+et de travers, que j'ai même méprisé et baï à de certaines heures, et
+pour qui cependant j'ai ressenti une des plus puissantes et des plus
+invincibles sympathies que j'aie jamais connues.
+
+Il se nommait Horace Dumontet; il était fils d'un petit employé de
+province à quinze cents francs d'appointements, qui, ayant épousé une
+héritière campagnarde riche d'environ dix mille écus, se voyait à
+la tête, comme on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir,
+c'est-à-dire l'avancement, était hypothéqué sur son travail, sa santé et
+sa bonne conduite, c'est-à-dire son adhésion aveugle à tous les actes et
+à toutes les formes d'un gouvernement et d'une société quelconque.
+
+Personne ne sera étonné d'apprendre que, dans une situation aussi
+précaire et avec une aisance aussi bornée, M. et Mme Dumontet, le père
+et la mère de mon ami, eussent résolu de donner a leur fils ce qu'on
+appelle de l'éducation, c'est-à-dire qu'ils l'eussent mis dans un
+collège de province jusqu'à ce qu'il eût été reçu bachelier, et qu'ils
+l'eussent envoyé à Paris pour y suivre les cours de la Faculté, à cette
+fin de devenir en peu d'années avocat ou médecin. Je dis que personne
+n'en sera étonné, parce qu'il n'est guère de famille dans une position
+analogue qui n'ait fait ce rêve ambitieux de donner à ses fils une
+existence indépendante. L'_indépendance_, ou ce qu'il se représente par
+ce mot emphatique, c'est l'idéal du pauvre employé; il a souffert trop
+de privations et souvent, hélas! trop d'humiliations pour ne pas désirer
+d'en affranchir sa progéniture; il croit qu'autour de lui sont jetés en
+abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a qu'à se baisser pour
+ramasser l'avenir brillant de sa famille. L'homme aspire à monter; c'est
+grâce à cet instinct que se soutient encore l'édifice, si surprenant de
+fragilité et de durée, de l'inégalité sociale.
+
+De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser pour échapper
+à la misère, jamais, de nos jours, les parents ne s'aviseront d'aller
+choisir la plus modeste et la plus sûre. La cupidité ou la vanité sont
+toujours juges; on a tant d'exemples de succès autour de soi! Des
+derniers rangs de la société, on voit s'élever aux premières places des
+prodiges de tout genre, voire des prodiges de nullité. «Et pourquoi,
+disait M. Dumontet à sa femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme
+_un tel_, _un tel_, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions
+et de courage que lui?» Madame Dumontet était un peu effrayée des
+sacrifices que lui proposait son mari pour lancer Horace dans la
+carrière; mais le moyen de se persuader qu'on n'a pas donné le jour à
+l'entant le plus intelligent et le plus favorisé du ciel qui ait jamais
+existé? Madame Dumontet était une bonne femme toute simple, élevée aux
+champs, pleine de sens dans la sphère d'idées que son éducation lui
+avait permis de parcourir. Mais, en dehors de ce petit cercle, il y
+avait tout un monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son
+mari. Quand il lui disait que depuis la Révolution tous les Français
+sont égaux devant la loi, qu'il n'y a plus de privilèges, et que tout
+homme de talent peut fendre la presse et arriver, sauf à pousser un pou
+plus fort que ceux qui se trouvent placés plus près du but, elle se
+rendait à ces bonnes raisons, craignant de passer pour arriérée,
+obstinée, et de ressembler en cela aux paysans dont elle sortait.
+
+Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'était rien moins que celui
+d'une moitié de leur revenu. «Avec quinze cents francs, disait-il, nous
+pouvons vivre et élever notre fille sous nos yeux, modestement; avec le
+surplus de nos rentes, c'est-à-dire avec mes appointements, nous pouvons
+entretenir Horace à Taris, sur un bon pied, pendant plusieurs années.»
+
+Quinze cents francs pour être à Paris sur un bon pied, à dix-neuf ans,
+et quand on est Horace Dumontet!... Madame Dumontet ne reculait devant
+aucun sacrifice; la digne femme eût vécu de pain noir et marché sans
+souliers pour être utile à son fils et agréable à son mari; mais elle
+s'affligeait de dépenser tout d'un coup les économies qu'elle avait
+faites depuis son mariage, et qui s'élevaient à une dizaine de
+mille francs. Pour qui ne connaît pas la petite vie de province, et
+l'incroyable habileté des mères de famille à rogner et grappiller sur
+tontes choses, la possibilité d'économiser plusieurs centaines d'écus
+par an sur trois mille francs de rente, sans faire mourir de faim mari,
+enfants, servantes et chats, paraîtra fabuleuse. Mais ceux qui mènent
+cette vie ou qui la voient de près savent bien que rien n'est plus
+fréquent. La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, n'a
+d'autre façon d'exister et d'aider l'existence des siens, qu'en exerçant
+l'étrange industrie de se voler elle-même en retranchant chaque jour,
+à la consommation de sa famille, un peu du nécessaire: cela fait une
+triste vie, sans charité, sans gaieté, sans variété et sans hospitalité.
+Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la fortune publique
+très-équitablement répartie! «Si ces gens-là veulent élever leurs
+enfants comme les nôtres, disent-ils en parlant des petits bourgeois,
+qu'ils se privent! et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent
+des artisans et des manoeuvres!» Les riches ont bien raison de parler
+ainsi au point de vue du droit social; au point de vue du droit humain,
+que Dieu soit juge!
+
+«Et pourquoi, répondent les pauvres gens du fond de leurs tristes
+demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils pas de pair avec ceux
+du gros industriel et du noble seigneur? L'éducation nivelle les hommes,
+et Dieu nous commande de travailler à ce nivellement.»
+
+Vous aussi, vous avez bien raison, éternellement raison, braves parents,
+au point de vue général; et malgré les rudes et fréquentes défaites de
+vos espérances, il est certain que longtemps encore nous marcherons vers
+l'égalité par cette voie de votre ambition légitime et de votre vanité
+naïve. Mais quand ce nivellement des droits et des espérances sera
+accompli, quand tout homme trouvera dans la société le milieu où son
+existence sera non-seulement possible, mais utile et féconde, il faut
+bien espérer que chacun consultera ses forces et se jugera, dans le
+calme de la liberté, avec plus de raison et de modestie qu'on ne le
+fait, à cette heure, dans la fièvre de l'inquiétude et dans l'agitation
+de la lutte. Il viendra un temps, je le crois fermement, où tous les
+jeunes gens ne seront pas résolus à devenir chacun le premier homme de
+son siècle ou à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, chacun ayant
+des droits politiques, et l'exercice de ces droits étant considéré comme
+une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la
+carrière politique ne sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes
+qui s'y précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté, dédaigneuses de
+toute autre fonction que celle de primer et de gouverner les hommes.
+
+Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur ses dix mille francs
+d'économie pour doter sa fille, consentit à les entamer pour l'entretien
+de son fils à Paris, se réservant d'économiser désormais pour marier
+Camille, la jeune soeur d'Horace.
+
+Voilà donc Horace sur le beau pavé de Paris, avec son titre de bachelier
+et d'étudiant en droit, ses dix-neuf ans et ses quinze cents livres de
+pension. Il y avait déjà un an qu'il y faisait ou qu'il était censé y
+faire ses études lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit café
+près le Luxembourg, où nous allions prendre le chocolat et lire les
+journaux tous les matins. Ses manières obligeantes, son air ouvert, son
+regard vif et doux, me gagnèrent à la première vue. Entre jeunes gens on
+est bientôt lié, il suffit d'être assis plusieurs jours de suite à la
+même table et d'avoir à échanger quelques mots de politesse, pour qu'au
+premier matin de soleil et d'expansion la conversation s'engage et se
+prolonge du café au fond des allées du Luxembourg. C'est ce qui nous
+arriva en effet par une matinée de printemps. Les lilas étaient en
+fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou à
+bronzes dorés de madame Poisson, la belle directrice du café. Nous nous
+trouvâmes, je ne sais comment, Horace et moi, sur les bords du grand
+bassin, bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux amis, et ne
+sachant point encore le nom l'un de l'autre; car si l'échange de nos
+idées générales nous avait subitement rapprochés, nous n'étions pas
+encore sortis de cette réserve personnelle qui précisément donne une
+confiance mutuelle aux personnes bien élevées. Tout ce que j'appris
+d'Horace ce jour-là, c'est qu'il était étudiant en droit; tout ce qu'il
+sut de moi, c'est que j'étudiais la médecine. Il ne me fit de questions
+que sur la manière dont j'envisageais la science à laquelle je m'étais
+voué, et réciproquement. «Je vous admire, me dit-il au moment de me
+quitter, ou plutôt je vous envie: vous travaillez, vous ne perdez pas de
+temps, vous aimez la science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit
+au but! Quant à moi, je suis dans une voie si différente, qu'au lieu d'y
+persévérer je ne cherche qu'à en sortir. J'ai le droit en horreur; ce
+n'est qu'un tissu de mensonges contre l'équité divine et la vérité
+éternelle. Encore si c'étaient des mensonges liés par un système
+logique! mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent
+impudemment les uns les autres, afin que chacun puisse faire le mal par
+les moyens de perversité qui lui sont propres! Je déclare infâme ou
+absurde tout jeune homme qui pourra prendre au sérieux l'étude de la
+chicane; je le méprise, je le hais!...»
+
+Il parlait avec une véhémence qui me plaisait, et qui cependant n'était
+pas tout à fait exempte d'un certain parti pris d'avance. On ne pouvait
+douter de sa sincérité en l'écoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait
+pas ses imprécations pour la première fois. Elles lui venaient trop
+naturellement pour n'être pas étudiées, qu'on me pardonne ce paradoxe
+apparent. Si l'on ne comprend pas bien ce que j'entends par là, on
+entrera difficilement dans le secret de ce caractère d'Horace, malaisé à
+définir, malaisé à mesurer juste pour moi-même, qui l'ai tant étudié.
+
+C'était un mélange d'affectation et de naturel si délicatement unis, que
+l'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre, ainsi qu'il arrive dans
+la préparation de certains mets ou de certaines essences, où le goût ni
+l'odorat ne peuvent plus reconnaître les éléments primitifs. J'ai vu des
+gens à qui, dès l'abord, Horace déplaisait souverainement, et qui le
+tenaient pour prétentieux et boursouflé au suprême degré. J'en ai vu
+d'autres qui s'engouaient de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus
+démordre, soutenant qu'il était d'une candeur et d'un _laisser-aller_
+sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et les autres se
+trompaient, ou plutôt, qu'ils avaient raison de part et d'autre: Horace
+était _affecté naturellement_. Est-ce que vous ne connaissez pas des
+gens ainsi faits, qui sont venus au monde avec un caractère et des
+manières d'emprunt, et qui semblent jouer un rôle, tout en jouant
+sérieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des gens qui se
+copient eux-mêmes. Esprits ardents et portés par nature à l'amour des
+grandes choses, que leur milieu soit prosaïque, leur élan n'en est pas
+moins romanesque; que leurs facultés d'exécution soient bornées, leurs
+conceptions n'en sont pas moins démesurées: aussi se drapent-ils
+perpétuellement avec le manteau du personnage qu'ils ont dans
+l'imagination. Ce personnage est bien l'homme même, puisqu'il est son
+rêve, sa création, son mobile intérieur. L'homme réel marche à côté de
+l'homme idéal; et comme nous voyons deux représentations de nous-mêmes
+dans une glace fendue par le milieu, nous distinguons dans cet homme,
+dédoublé pour ainsi dire, deux images qui ne sauraient se détacher, mais
+qui sont pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que
+nous entendons par le mot de seconde nature, qui est devenu synonyme
+d'habitude.
+
+Horace, donc était ainsi. Il avait nourri en lui-même un tel besoin de
+paraître avec tous ses avantages, qu'il était toujours habillé, paré,
+reluisant, au moral comme au physique. La nature semblait l'aider à ce
+travail perpétuel. Sa personne était belle, et toujours posée dans des
+altitudes élégantes et faciles. Un bon goût irréprochable ne présidait
+pas toujours à sa toilette ni à ses gestes; mais un peintre eût pu
+trouver en lui, à tous les instants du jour, un effet à saisir, il était
+grand, bien fait, robuste sans être lourd. Sa figure était très-noble,
+grâce à la pureté des lignes; et pourtant elle n'était pas distinguée,
+ce qui est bien différent. La noblesse est l'ouvrage de la nature,
+la distinction est celui de l'art; l'une est née avec nous, l'autre
+s'acquiert. Elle réside dans un certain arrangement et dans l'expression
+habituelle. La barbe noire et épaisse d'Horace était taillée avec
+un dandysme qui sentait son quartier latin d'une lieue, et sa forte
+chevelure d'ébène s'épanouissait avec une profusion qu'un dandy
+véritable aurait eu le soin de réprimer. Mais lorsqu'il passait sa main
+avec impétuosité dans ce flot d'encre, jamais le désordre qu'elle y
+portait n'était ridicule ou nuisible à la beauté du front. Horace savait
+parfaitement qu'il pouvait impunément déranger dix fois par heure sa
+coiffure, parce que, selon l'expression qui lui échappa un jour devant
+moi, ses cheveux _étaient admirablement bien plantés._ Il était habillé
+avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur sans réputation et
+sans notions de la vraie _fashion_, mais qui avait l'esprit de le
+comprendre et de hasarder toujours avec lui un parement plus large, une
+couleur de gilet plus tranchée, une coupe plus cambrée, un gilet mieux
+bombé en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres jeunes clients.
+Horace eût été parfaitement ridicule sur le boulevard de Gand; mais au
+jardin du Luxembourg et au parterre de l'Odéon, il était le mieux mis,
+le plus dégagé, le plus serré des côtes, le plus étoffé des flancs, le
+plus _voyant_, comme on dit en style de journal des modes. Il avait le
+chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa canne n'était ni
+trop grosse ni trop légère. Ses habits n'avaient pas ce moelleux de la
+manière anglaise qui caractérise les vrais élégants; en revanche,
+ses mouvements avaient tant de souplesse, et il portait ses _revers_
+inflexibles avec tant d'aisance et de grâce naturelle, que du fond de
+leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scènes, les dames du noble
+faubourg, voire les jeunes, avaient pour lui un regard en passant.
+
+Horace savait qu'il était beau, et il le faisait sentir continuellement,
+quoiqu'il eût l'esprit de ne jamais parler de sa figure. Mais il était
+toujours occupé de celle des autres. Il en remarquait minutieusement
+et rapidement toutes les défectuosités, toutes les particularités
+désagréables; et naturellement il vous amenait, par ses observations
+railleuses, à comparer intérieurement sa personne à celle de ses
+victimes. Il était mordant sur ce sujet-là; et comme il avait un nez
+admirablement dessiné et des yeux magnifiques, il était sans pitié pour
+les nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les bossus
+une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il m'en faisait remarquer
+un, j'avais la naïveté de regarder en anatomiste sa charpente dorsale,
+dont les vertèbres frémissaient d'un secret plaisir, quoique le visage
+n'exprimât qu'un sourire d'indifférence pour cet avantage frivole d'une
+belle conformation. Si quelqu'un s'endormait dans une attitude gênée ou
+disgracieuse, Horace était toujours le premier à en rire. Cela me força
+de remarquer, lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris dans la
+sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras plié sous la nuque
+ou rejeté sur la tête comme les statues antiques; et ce fut cette
+observation, en apparence puérile, qui me conduisit à comprendre cette
+affectation naturelle, c'est-à-dire innée, dont j'ai parlé plus haut.
+Même en dormant, même seul et sans miroir, Horace s'arrangeait pour
+dormir noblement. Un de nos camarades prétendait méchamment qu'il posait
+devant les mouches.
+
+Que l'on me pardonne ces détails. Je crois qu'ils étaient nécessaires,
+et je reviens à mes premiers entretiens avec lui.
+
+
+
+II.
+
+Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une telle répugnance
+pour le droit, il ne se livrait pas à l'étude de quelque autre science.
+«Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son
+âge, et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme de quarante
+ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise à tout, c'est
+celle d'avocat.
+
+--Qu'est-ce donc que vous appelez _tout?_ lui demandai-je?
+
+--Pour le moment, me répondit-il, la députation est tout. Mais attendez
+un peu, et nous verrons bien autre chose!
+
+--Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution? Mais si elle n'arrive
+pas, comment vous arrangerez-vous pour être député? Vous avez donc de la
+fortune?
+
+--Non pas précisément; mais j'en aurai.
+
+--A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre
+diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.
+
+Je le croyais sincèrement dans une position de fortune assez éminente
+pour légitimer sa confiance. Il hésita quelques instants; puis, n'osant
+me confirmer dans mon erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: «Il
+faut exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux ans les
+capacités seront admises à la candidature; il faut donc faire preuve de
+capacité.
+
+--Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il vous faut bien le
+double pour être reçu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacité;
+encore serez-vous loin de l'âge...
+
+--Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaissé comme le cens, à
+la prochaine session, peut-être?...
+
+--Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question de temps, et je
+crois qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard, vous arriverez, si vous en
+avez la ferme résolution.
+
+--N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatitude et un regard
+étincelant de fierté, qu'il ne faut que cela dans le monde? Et que, de
+si bas que l'on parte, on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a
+dans le sein une pensée d'avenir?
+
+--Je n'en doute pas, lui répondis-je; le tout est de savoir si l'on
+aura plus ou moins d'obstacles à renverser, et cela est le secret de la
+Providence.
+
+--Non, mon cher! s'écria-t-il en passant familièrement son bras sous le
+mien; le tout est de savoir si l'on aura une volonté plus forte que
+tous les obstacles; et cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son
+thorax sonore, je l'ai!
+
+Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la Chambre des pairs.
+Horace semblait prêt à grandir comme un géant dans un conte fantastique.
+Je le regardai, et remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur
+des contours de son visage accusait encore l'adolescence. Son
+enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus sensible.--Quel
+âge avez-vous donc? lui demandai-je.
+
+--Devinez! me dit-il avec un sourire.
+
+--Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans, lui répondis-je.
+Mais vous n'en avez peut-être pas vingt.
+
+--Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous conclure?
+
+--Que votre volonté n'est âgée que de deux ou trois ans, et que par
+conséquent elle est bien jeune et bien fragile encore.
+
+--Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma volonté est née avec moi, elle a
+le même âge que moi.
+
+--Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité; mais enfin je
+présume que cette volonté ne s'est pas encore exercée beaucoup dans la
+carrière politique! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez
+sérieusement à être député; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce
+que c'est qu'un député?
+
+--Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure qu'il est possible à
+un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans
+celui-là pour moi quelque chose de magique. Il y a là une destinée,
+voyez-vous; la mienne est d'être un homme parlementaire. Oui, oui, je
+parlerai et je ferai parler de moi!
+
+--Soit! lui répondis-je, vous avez l'instrument: c'est un don de Dieu.
+Apprenez maintenant la théorie.
+
+--Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane?
+
+--Oh! si ce n'était que cela! Je veux dire: Apprenez la science de
+l'humanité, l'histoire, la politique, les religions diverses; et puis,
+jugez, combinez, formez-vous une certitude...
+
+--Vous voulez dire des _idées?_ reprit-il avec ce sourire et ce regard
+qui imposaient par leur conviction triomphante; j'en ai déjà, des idées,
+et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais
+de meilleures; car nos idées viennent de nos sentiments, et tous mes
+sentiments, à moi, sont grands! Oui, Monsieur, le ciel m'a fait grand et
+bon. J'ignore quelles épreuves il me réserve; mais, je le dis avec un
+orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens généreux,
+je me sens fort, je me sens magnanime; mon âme frémit et mon sang
+bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent
+jusqu'au délire. Je n'en tire et n'en peux tirer aucune vanité, ce
+me semble; mais, je le dis avec assurance, je me sens de la race des
+héros!»
+
+Je ne pus réprimer un sourire; mais Horace, qui m'observait, vit que ce
+sourire n'avait rien de malveillant.
+
+«Vous êtes surpris, me dit-il, que je m'abandonne ainsi devant vous, que
+je connais à peine, à des sentiments qu'ordinairement on ne laisse
+pas percer, même devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus
+modeste pour cela?
+
+--Non, certes, et l'on est moins sincère.
+
+--Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et moins ridicule que
+tous ces hypocrites qui, se croyant _in petto_ des demi-dieux, baissent
+sournoisement la tête et affectent une pruderie prétendue de bon goût.
+Ceux-là sont des égoïstes, des ambitieux dans le sens haïssable du
+mot et de la chose. Loin de laisser étaler cet enthousiasme qui est
+sympathique et autour duquel viennent se grouper toutes les idées
+fortes, toutes les âmes généreuses (et par quel autre moyen s'opèrent
+les grandes révolutions?), ils caressent en secret leur étroite
+supériorité, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aux
+regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour où leur fortune
+sera faite. Je vous dis que ces hommes-là ne sont bons qu'à gagner de
+l'argent et à occuper des places sous un gouvernement corrompu; mais
+les hommes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent les
+passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement et noblement le
+monde, les Mirabeau, les Danton, les Pitt, allez voir s'ils s'amusent
+aux gentillesses de la modestie!»
+
+Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec tant de
+conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de le contredire, quoique
+j'eusse dès lors par éducation, peut-être autant que par nature,
+l'outrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier, qu'en
+le voyant et en l'écoutant, on était sous le charme de sa parole et
+de son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas lui avoir
+démontré son erreur; mais quand on le retrouvait, on subissait de
+nouveau le magnétisme de son paradoxe.
+
+Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité, et
+me demandant si c'était un fou ou un grand homme. Je penchais pour la
+dernière opinion.
+
+«Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je le lendemain, vous
+avez dû vous battre, l'an dernier, aux journées de Juillet?
+
+--Hélas! j'étais en vacances, me répondit-il; mais là aussi, dans ma
+petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas couru de dangers, ce n'est
+pas ma faute. J'ai été de ceux qui se sont organisés en garde urbaine
+volontaire, et qui ont veillé au maintien de la conquête. Nous passions
+des nuits de faction, le fusil sur l'épaule, et si l'ancien système
+eût lutté, s'il eût envoyé de la troupe contre nous comme nous nous y
+attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous
+ces vieux épiciers qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde
+nationale, lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là n'avaient pas
+bougé de leurs boutiques lorsque l'événement était encore incertain, et
+c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville, pour les préserver
+d'une réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger fut
+éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes au travers du corps,
+si nous eussions crié: Vive la liberté!»
+
+Ce jour-là, ayant causé assez longtemps avec lui, je lui proposai de
+rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et ensuite de venir dîner rue
+de l'Ancienne-Comédie, chez Pinson, le plus honnête et le plus affable
+des restaurateurs du quartier latin.
+
+Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine de M.
+Pinson est excellente, très-saine et à bon marché: son petit restaurant
+est le rendez-vous des jeunes aspirants à la gloire littéraire et des
+étudiants rangés. Depuis que son collègue et rival Dagnaux, officier de
+la garde nationale équestre, avait fait des prodiges de valeur dans les
+émeutes, toute une phalange d'étudiants, ses habitués, avait juré de
+ne plus franchir le seuil de ses domaines, et s'était rejetée sur les
+côtelettes plus larges et les biftecks plus épais du pacifique et
+bienveillant Pinson.
+
+Après dîner, nous allâmes à l'Odéon, voir madame Dorval et Lockroy,
+dans _Antony_. De ce jour, la connaissance fut faite, et l'amitié nouée
+complètement entre Horace et moi.
+
+«Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez l'étude de la
+médecine encore plus repoussante que celle du droit?
+
+--Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne comprends rien à votre
+vocation. Se peut-il que vous puissiez plonger chaque jour vos mains,
+vos regards et votre esprit dans celle boue humaine, sans perdre tout
+sentiment de poésie et toute fraîcheur d'imagination?
+
+--Il y a quelque chose de pis que de disséquer les morts, lui dis-je,
+c'est d'opérer les vivants: là, il faut plus de courage et de
+résolution, je vous assure. L'aspect du plus hideux cadavre fait moins
+de mal que le premier cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne
+comprend rien au mal que vous lui faites. C'est un métier de boucher, si
+ce n'est pas une mission d'apôtre.
+
+--On dit que le coeur se dessèche à ce métier-là, reprit Horace; ne
+craignez-vous pas de vous passionner pour la science au point d'oublier
+l'humanité, comme ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante,
+et dont je détourne les yeux comme si je rencontrais le bourreau?
+
+--J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sang-froid nécessaire
+pour être utile, sans perdre le sentiment de la pitié et de la sympathie
+humaine. Pour arriver au calme indispensable, j'ai encore du chemin à
+faire, et je ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.
+
+--C'est possible, mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination se
+détend, le sentiment du beau et du laid se perd; on ne voit plus de
+la vie qu'un certain côté matériel où tout l'idéal arrive à l'idée
+d'utilité. Avez-vous jamais connu un médecin poëte?
+
+--Je pourrais vous demander également si vous connaissez beaucoup de
+députés poëtes? Il ne me semble pas que la carrière politique, telle
+que je l'envisage de nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de
+l'imagination et le fragile coloris de la poésie.
+
+--Si la société était réformée, s'écria Horace, cette carrière pourrait
+être le plus beau développement pour la vigueur du cerveau et la
+sensibilité du coeur; mais il est certain que la route tracée
+aujourd'hui est desséchante. Quand je songe que pour être apte à juger
+des vérités sociales, où la philosophie devrait être l'unique lumière,
+il faut que je connaisse le Code et le Digeste; que je m'assimile
+Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je travaille, en un mot, à m'abrutir,
+et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps, je
+descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement à me retirer
+de la politique.
+
+--Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme qui vous
+dévore, de cette grandeur d'âme qui déborde en vous? Et quel aliment
+donneriez-vous à cette volonté de fer dont vous me faisiez un reproche
+de douter, il y a peu de jours?»
+
+Il prit sa tête entre ses deux mains, appuya ses coudes sur la barre qui
+sépare le parterre de l'orchestre, et resta plongé dans ses réflexions
+jusqu'au lever de la toile; puis il écouta le troisième acte d'_Antony_
+avec une attention et une émotion très-grandes.
+
+«Et les passions! s'écria-t-il lorsque l'acte fut fini. Pour combien
+comptez-vous les passions dans la vie?
+
+--Parlez-vous de l'amour? lui répondis-je. La vie, telle que nous nous
+la sommes faite, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir être à la fois
+amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut
+opter.
+
+--C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant cet Antony si
+dédaigneux de la société, si outré contre elle, si révolté contre tout
+ce qui fait obstacle à son amour... Avez-vous jamais aimé, vous?
+
+--Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre coeur ce que c'est que
+l'amour.
+
+--Dieu me damne si je m'en doute, s'écria-t-il en haussant les épaules.
+Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais
+ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une
+oie, ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; et
+dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que, jusqu'à présent, les femmes
+m'ont fait plus de peur que d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au
+menton et beaucoup d'imagination à satisfaire. Eh bien! c'est là surtout
+ce qui m'a préservé des égarements grossiers où j'ai vu tomber mes
+camarades. Je n'ai pas encore rencontré la vierge idéale pour laquelle
+mon coeur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes
+que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes, me font
+tant de pitié, que pour tous les plaisirs de l'enfer, je ne voudrais pas
+avoir à me reprocher la chute d'un de ces anges déplumés. Et puis, cela
+a de grosses mains, des nez retroussés; cela fait des _pa-ta-qu'est-ce_,
+et vous reproche son malheur dans des lettres à mourir de rire. Il n'y a
+pas même moyen d'avoir avec cela un remords sérieux. Moi, si je me livre
+à l'amour, je veux qu'il me blesse profondément, qu'il m'électrise,
+qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et m'enivre de
+voluptés. Point de milieu: l'un ou l'autre, l'un et l'autre si l'on
+veut; mais pas de drame d'arrière-boutique, pas de triomphe d'estaminet!
+Je veux bien souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien
+m'empoisonner avec ma maîtresse ou me poignarder sur son cadavre; mais
+je ne veux pas être ridicule, et surtout je ne, veux pas m'ennuyer
+un milieu de ma tragédie et la finir par un trait de vaudeville. Mes
+compagnons raillent beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous
+mes yeux pour me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils le font à
+bon marché. Je leur souhaite bien du plaisir; mais j'en désire un autre
+pour mon compte. A quoi songez-vous? ajouta-t-il en me voyant détourner
+la tête pour lui cacher une forte envie de rire.
+
+--Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez moi une grisette
+fort aimable, à laquelle je veux vous présenter.
+
+--Oh! que Dieu me préserve de ces parties-là! s'écria-t-il. J'ai cinq ou
+six de mes amis que je suis condamné à ne plus entrevoir qu'à travers le
+fantôme léger de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par coeur
+le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je
+croyais plus grave que tous ces absurdes compagnon! Je les fuis depuis
+huit jours pour m'attacher à vous, qui me semblez un homme sérieux, et
+qui, à coup sûr, avez des moeurs élégantes pour un étudiant; et voilà
+que vous avez une femme, vous aussi! Mon Dieu, où irai-je me cacher pour
+ne plus rencontrer de ces femmes-là?
+
+--Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je vous dis que j'y
+tiens, et que j'irai vous chercher si vous ne venez pas déjeuner demain
+avec elle chez moi.
+
+--Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que je ne suis pas
+l'homme qui vous en débarrasserai.
+
+--Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant que si vous
+étiez tenté de la débarrasser de moi, il faudrait commencer par me
+couper la gorge.
+
+--Parlez-vous sérieusement?
+
+--Le plus sérieusement du monde.
+
+--En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du plaisir à voir de
+plus près un véritable amour...
+
+--Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous étonne?
+
+--Eh bien! oui, cela m'étonne. Quant à moi, je n'ai jamais vu qu'une
+femme que j'aurais pu aimer, si elle avait eu vingt ans de moins.
+C'était une douairière de province, une châtelaine encore blonde, jadis
+belle, et parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une certaine
+façon, auprès de laquelle toutes les femmes que j'avais vues jusque-là
+me semblèrent des gardeuses de dindons. Cette dame était d'une ancienne
+famille; elle avait la taille d'une guêpe, les mains d'une vierge de
+Raphaël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie et la langue
+d'une vipère. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une
+maîtresse belle, aimable et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et
+ces mains-là, et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de
+dentelles blanches sur des cheveux blonds.
+
+--Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin du temps où vous
+aimerez, et peut-être n'aimerez-vous jamais.
+
+--Dieu vous entende! s'écria-t-il. Si j'aime une fois, je suis perdu.
+Adieu ma carrière politique; adieu mon austère et vaste avenir! Je
+ne sais rien être à demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poète,
+serai-je amoureux?
+
+--Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je.
+
+--Hélas! vous en parlez à votre aise, répondit-il. Vous êtes étudiant et
+amoureux. Moi, je n'aime pas, et j'étudie encore moins!»
+
+
+
+III.
+
+Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas absolument
+convaincu de cette force héroïque et de cet austère enthousiasme qu'il
+s'attribuait dans la sincérité de son coeur. Je voyais plutôt en lui
+un excellent enfant, généreux, candide, plus épris de beaux rêves que
+capable encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration
+continuelle vers les choses élevées me le faisaient aimer sans que
+j'eusse besoin de le regarder comme un héros. Cette fantaisie de sa part
+n'avait rien de déplaisant: elle témoignait de son amour pour le beau
+idéal. De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appelé à être un
+homme supérieur, et un instinct secret auquel il obéit naïvement le lui
+révèle, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui, cette fièvre apaisée,
+verra éclore en lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée
+de temps à autre par un rayon d'enthousiasme.
+
+Après tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse été plus
+sûr de lui voir perdre cette fatuité candide sans perdre l'amour du beau
+et du bien. L'homme supérieur a une terrible destinée devant lui. Les
+obstacles l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au
+point de l'égarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu
+lui avait donnée pour le bien. D'une manière ou de l'autre, Horace me
+plaisait et m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou
+j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé que lui de
+cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plus calme; mes projets
+d'avenir étaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans
+l'âge des passions, j'étais préservé des fautes et des souffrances par
+une affection pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout ce
+bonheur était un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas
+mérité assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter
+quelqu'un de cette sérénité de mon âme, en la posant comme un calmant
+sur une autre âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin; mais
+mon intention était bonne, et, sauf à répéter les innocentes vanteries
+de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j'étais bon, et plus
+aimant que je ne savais l'exprimer.
+
+La seule chose clairement absurde et blâmable que j'eusse trouvée dans
+mon nouvel ami, c'était cette aspiration vers la femme aristocratique,
+en lui, républicain farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de
+belles manières, et dédaigneux avec exagération des formes naïves et
+brusques, dont il n'était certes pas lui-même aussi _décrassé_ qu'il en
+avait la prétention.
+
+J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie plus tôt
+que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble créature
+changerait ses idées ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il
+la vit, et fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point
+aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femme aimée
+sérieusement. «Elle n'est que _bien_, me dit-il entre deux portes. Il
+faut qu'elle ait énormément d'esprit.--Elle a plus de jugement que
+d'esprit, lui répondis-je, et ses anciennes compagnes l'ont jugée fort
+sotte.
+
+Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait préparé elle-même, et
+cette action prosaïque souleva de dégoût le coeur altier d'Horace. Mais
+lorsqu'elle s'assit entre nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs
+avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de respect,
+et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là il avait écrasé ma
+pauvre Eugénie de paradoxes fort spirituels qui ne l'avaient même pas
+fait sourire, ce qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il
+put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint sérieux, et
+prit autant de peine pour paraître grave, qu'il venait d'en prendre
+pour paraître léger. Il était trop tard. Il avait produit sur la sévère
+Eugénie une impression fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et
+à peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans un coin de la
+chambre et se mit à coudre, ni plus ni moins qu'une grisette ordinaire.
+Horace sentit son respect s'en aller comme il était venu.
+
+Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins, était composé de
+trois pièces, et ne me coûtait pas moins de trois cents francs de loyer.
+J'étais dans mes meubles: c'était du luxe pour un étudiant. J'avais une
+salle à manger, une chambre à coucher, et, entre les deux, un cabinet
+d'étude que je décorais du nom de salon. C'est là que nous primes le
+café. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans façon.--Pardon, lui
+dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je ne fume jamais
+que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon à Eugénie de sa
+distraction; mais au fond il était surpris de me voir traiter ainsi une
+femme qui était en train d'ourler mes cravates.
+
+Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison. Eugénie l'avait
+ombragé de liserons et de pots de senteur, qu'elle avait semés dans deux
+caisses d'oranger. Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de
+violettes et de réséda complétaient les délices de mon _divan_. Je fis
+a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de
+tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude
+pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la
+fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie travaillait
+dans le cabinet. De cette façon, je la voyais j'étais avec elle, sans
+l'incommoder de la fumée de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le
+tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le
+rideau de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant d'avoir
+trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace
+comprit fort bien. Je m'étais assis sur une des caisses d'oranger,
+derrière lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et
+pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère; mais nous
+embrassions d'un coup d'oeil la plus belle partie du cours de la Seine,
+toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du
+ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face de
+nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un gris sombre et
+son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cité; la belle tour de
+Saint-Jacques-la-Boucherie élevait un peu plus loin ses quatre lions
+géants jusqu'au ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à
+droite, de sa masse élégante et solide. C'était un beau coup d'oeil;
+d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments vénérables et son désordre
+pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec
+le Paris de l'Empire, l'oeuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napoléon.
+Chaque colonne, chaque porte était une page de l'histoire de la royauté.
+
+Nous venions de lire dans sa nouveauté _Notre-Dame de-Paris_; nous nous
+abandonnions naïvement, comme tout le monde alors, ou du moins comme
+tous les jeunes gens, au charme de poésie répandu fraîchement par cette
+oeuvre romantique sur les antiques beautés de notre capitale. C'était
+comme un coloris magique à travers lequel les souvenirs effacés se
+ravivaient; et, grâce au poête, nous regardions le faite de nos vieux
+édifices, nous en examinions les formes tranchées et les effets
+pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants de l'Empire
+et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace était
+passionné pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les
+étrangetés, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne
+fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct me portaient
+vers une forme moins accidentée, vers une peinture aux contours moins
+âpres et aux ombres moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a
+vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais
+pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures?
+Ce n'est pas à dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend
+une sensation plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la
+condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante; elle ne trouve
+jamais de traduction trop énergique pour rendre ce qu'elle éprouve avec
+tant d'énergie elle-même, et c'est bien quelque chose pour un poète que
+de donner à sa contemplation une certaine forme assez large et assez
+frappante pour qu'une génération presque entière ouvre les yeux avec lui
+et se mette à jouir des mêmes émotions qui l'ont inspiré!
+
+Il en a été ainsi: les plus récalcitrants d'entre nous, ceux qui
+avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de lire, en fermant
+_Notre-Dame-de-Paris_, une page de _Paul et Virginie_, ou, comme a dit
+un élégant critique, de repasser bien vite le plus _cristallin des
+sonnets de Pétrarque_, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats
+ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir tant de choses
+nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce spectacle plein d'émotions,
+les ingrats ont prétendu que c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges
+tant que vous voudrez; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos yeux
+nus, auriez-vous distingué quelque chose?
+
+Horace faisait à ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus
+larges à son enthousiasme; et, après avoir discuté, nos regards, suivant
+au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient
+se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de notre
+contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathédrale,
+comme ces beautés délaissées qui reviennent de mode, et autour
+desquelles la foule s'empresse dès qu'elles ont retrouvé un admirateur
+fervent dont la louange les rajeunit.
+
+Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma jeunesse un
+examen critique de mon époque: mes forces n'y suffiraient pas; mais je
+ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler
+l'influence que certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur
+nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, pour ainsi
+dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques
+de mon adolescence de la lecture de _René_ et d'_Atala_.
+
+Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna à la porte. Eugénie
+m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai
+ouvrir. C'était un élève en peinture de l'école d'Eugène Delacroix,
+nommé Paul Arsène, surnommé _le petit Masaccio_ à l'atelier où j'allais
+tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage des peintres.
+
+«Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant à Horace, qui
+jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal
+peignés. Voici un jeune maître qui ira loin, à ce qu'on assure, et qui
+vient en attendant me chercher pour la leçon.
+
+--Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous avez plus d'une heure
+devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent
+particulièrement. Auriez-vous le loisir de m'écouter?
+
+--Certainement, répondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera
+fumer sur le balcon.
+
+--Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret à vous dire, et,
+comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas fâché que monsieur
+m'entende aussi.
+
+--Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième chaise dans
+l'autre chambre.
+
+[Illustration: C'était le type peuple incarné dans un individu.]
+
+--Ne faites pas attention,» dit le rapin en grimpant sur la commode;
+et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un
+mouchoir à carreaux sa figure inondée de sueur et parla en ces
+termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'altitude du
+_Pensieroso_:
+
+«Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'_entrer dans la
+médecine_, parce qu'on me dit que c'est un meilleur état; je viens donc
+vous demander ce que vous en pensez.
+
+--Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle il est plus
+difficile de répondre que vous ne pensez. Je crois toutes les
+professions très-encombrées, et par conséquent tous les états, comme
+vous dites, très-précaires. De grandes connaissances et une grande
+capacité ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois
+pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le
+meilleur parti à prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent;
+et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions
+pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà dégoûté.
+
+--Dégoûté, moi! oh! non, répliqua le Masaccio; je ne suis dégoûté de
+rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie à faire de la peinture,
+j'aimerais mieux cela que toute autre chose; mais il paraît que c'est si
+long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle pendant
+deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d'exposer,
+il paraît qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou
+trois ans. Et quand on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est
+souvent pas plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je
+croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau de mon
+patron; car enfin c'est un maître, et un fameux, celui-là! Eh bien! la
+moitié des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tête, et ils
+allaient tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en habit
+d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe
+pour ceux-là: c'étaient de pauvres ignorants; mais voilà qu'il est venu
+des jeunes gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que
+chacun disait son mot: ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient; mais pas
+un n'a parlé comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit
+alors: A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y
+entend goutte. C'était bon _dans les temps!_ Moi je vais prendre un
+autre métier pourvu que ça me rapporte de L'argent.
+
+[Illustration: Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe.]
+
+--Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille.
+Son âme est aussi crasseuse que sa blouse!»
+
+Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais presque pas
+le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en
+faisait grand cas, et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié
+pour lui. Il fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût cachée
+sous ces manifestations de cupidité ingénue; et comme il avait déclaré,
+en commençant, n'avoir rien de secret à me dire, je prévoyais bien que
+ce secret ne sortirait pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre
+de l'obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir en lui
+quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses
+manières.
+
+C'était le type peuple incarné dans un individu; non le peuple robuste
+et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chétif, hardi,
+intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'était pas beau. Cependant il
+était de ceux dont les camarades d'atelier disent: «Il y a quelque chose
+de fameux à faire avec cette tête-là!» C'est qu'il y avait dans sa tête,
+en effet, une expression magnifique, sous la vulgarité des traits. Je
+n'en ai jamais vu de plus énergique ni de plus pénétrante. Ses yeux
+étaient petits et même voilés, sous une paupière courte et bridée;
+cependant ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était si
+rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite. Le nez était
+trop court, et le peu de distance entre le coin de l'oeil et la narine
+donnait au premier aspect l'air commun et presque bas à la face entière;
+mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de
+l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de l'indépendance
+couvait intérieurement et se trahissait par des éclairs. La bouche
+épaisse, ombragée d'une naissante moustache noire, irrégulièrement
+plantée; la figure large, le menton droit, serré et un peu fendu au
+milieu; les zygomas élevés et saillants; partout des plans fermes et
+droits, coupés de lignes carrées, annonçaient une volonté peu commune
+et une indomptable droiture d'intention. Il y avait à la commissure
+des narines des délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le
+front, qui était d'une structure admirable dans le sens de la statuaire,
+ne l'était pas moins au point de vue phrénologique. Pour moi, qui étais
+dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de
+le regarder; et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques à
+l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement à ce jeune homme, qui
+était pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bonté.
+
+Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une manière si
+triviale.--Comment, Arsène, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour
+un peu plus de profit dans une autre carrière?
+
+--Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, répondit-il sans le
+moindre embarras. Si maintenant j'étais assuré de gagner mille francs
+nets par an, je me ferais cordonnier.
+
+--C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mépris.
+
+--Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio. C'est le
+métier de mon père, et je n'y serais pas plus maladroit qu'un autre.
+Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'il me faut.
+
+--Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon? lui dis-je.
+
+--Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de
+cela, j'en dépense la moitié.
+
+--Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la médecine! Il vous
+faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les
+années où l'on étudie que pour celles où l'on attend la clientèle. Et
+puis...
+
+--Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatienté de ma
+patience.
+
+---Cela c'est vrai, dit Arsène; mais je les ferais, ou du moins je
+ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche
+d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais
+dans une semaine ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les
+écoliers, en général, n'aiment pas à travailler; et quand on est enfant,
+on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison,
+et quand d'ailleurs on est forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais
+d'après ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien
+que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?
+
+Horace éclata de rire.
+
+«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement le
+Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace en cet instant.
+
+--Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets, à votre âge ils
+sont irréalisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie.
+Si vous n'avez ni argent ni crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un
+côté que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du
+temps, de la patience et de la résignation.»
+
+Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard.
+
+«Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je; c'est encore par
+là que vous marcherez plus vite.
+
+--Non, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer demain dans un
+magasin de nouveautés, je gagnerai de l'argent.
+
+--Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné de plus en plus.
+
+--Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il n'y avait que
+cela!...
+
+--Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et
+une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une
+grande faculté est un grand devoir imposé par la Providence?
+
+--Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux s'enflammèrent tout
+à coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers
+soi-même. Tant pis! Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous
+viendrez à trois heures, n'est-ce pas?»
+
+Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans rien dire,
+salua à peine Horace, et s'enfonça comme un chat dans la profondeur de
+l'escalier, s'arrêtant à chaque étage pour faire rentrer ses talons dans
+ses souliers délabrés.
+
+
+
+IV.
+
+Paul Arsène revint me voir; et quand nous fûmes seuls, j'obtins, non
+sans peine, la confidence que je pressentais. Il commença par me faire
+en ces termes le récit de sa vie:
+
+«Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est cordonnier en province.
+Nous étions cinq enfants; je suis le troisième. L'aîné était un homme
+fait lorsque mon père, déjà vieux, et pouvant se retirer du métier avec
+un peu de bien, s'est remarié avec une femme qui n'était ni belle ni
+bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée de son esprit, et
+qui gaspille son honneur et son argent. Mon père, trompé, malheureux,
+d'autant plus épris qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est
+_jeté dans le vin_, pour s'étourdir, comme on fait dans notre classe
+quand on a du chagrin. Pauvre père! nous avons bien patienté avec lui,
+car il nous faisait vraiment pitié. Nous l'avions connu si sage et si
+bon! Enfin, un temps est venu où il n'était plus possible d'y tenir. Son
+caractère avait tellement changé, que pour un mot, pour un regard, il se
+jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'étions plus des enfants, nous
+ne pouvions pas souffrir cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec
+douceur, et nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre
+famille. Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre
+mon frère aîné! Le fait est que la belle-mère lui avait fait des
+avances, parce qu'il était beau garçon et bon enfant; mais il l'avait
+menacée de tout raconter à mon père, et elle avait pris les devants,
+comme dans la tragédie de _Phèdre_, que je n'ai jamais vu jouer depuis
+sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses propres
+égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu comme remplaçant, et
+il est parti. Le second, qui prévoyait que quelque chose de semblable
+pourrait bien lui arriver, est venu ici chercher fortune, en me
+promettant de me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen
+d'exister. Moi, je restais à la maison avec mes deux soeurs, et je
+vivais assez tranquillement, parce que j'avais pris le parti de laisser
+crier la méchante femme sans jamais lui répondre. J'aimais à m'occuper;
+je savais assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand
+je n'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lire ou à
+barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goùt pour le dessin. Mais
+comme je pensais que cela ne me servirait jamais à rien, j'y perdais le
+moins de temps possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays
+pour faire des études de paysage, commanda chez nous une paire de gros
+souliers, et je fus chargé d'aller lui prendre mesure. Il avait des
+albums étalés sur la table de sa petite chambre d'auberge; je lui
+demandai la permission de les regarder; et comme ma curiosité lui
+donnait à penser, il me dit de lui faire, d'_idée_, un _bonhomme_ sur un
+bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi qu'un crayon. Je pensai
+qu'il se moquait de moi; mais le plaisir de charbonner avec un crayon si
+noir sur un papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce
+qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut même
+le coller dans son album, et y écrire mon nom, ma profession et le nom
+de mon endroit. «Vous avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous
+êtes né pour la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller
+étudier dans quelque grande ville.» Il me proposa même de m'emmener; car
+il était bon et généreux, ce jeune homme-là. Il me donna son adresse à
+Paris, afin que, si le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je
+le remerciai, et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances qu'il me
+donnait. Je retournai à mes cuirs et à mes formes, et un an se passa
+encore sans orage entre mon père et moi.
+
+«La belle-mère me haïssait: comme je lui cédais toujours, les querelles
+n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma soeur
+Louison, qui avait déjà quinze ans, devenait jolie, et que les gens du
+quartier s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine, qui
+commence à lui reprocher d'être une petite coquette, et pis que cela.
+La pauvre Louison était pourtant aussi pure qu'un enfant de dix ans, et
+avec cela, fière comme était notre pauvre mère. Louison, désespérée, au
+lieu de filer doux comme je le lui conseillais, se pique, répond, et
+menace de quitter la maison. Mon père veut la soutenir; mais sa femme
+a bientôt pris le dessus. Louison est grondée, insultée, frappée,
+Monsieur, hélas! et la petite Suzanne aussi, qui voulait prendre le
+parti de sa sœur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je
+prends un jour ma sœur Louison par un bras, et ma petite sœur Suzanne de
+l'autre, et nous voilà partis tous les trois, à pied, sans un sou, sans
+une chemise, et pleurant au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver
+ma tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues de notre ville, et
+je lui dis d'abord:
+
+«Ma tante, donnez-nous à manger et à boire, car nous mourons de faim et
+de soif; nous n'avons pas seulement la force de parler. Et après que ma
+tante nous eut donné à dîner, je lui dis:
+
+--Je vous ai amené vos nièces: si vous ne voulez pas les garder, il
+faut qu'elles aillent de porte en porte demander leur pain, ou qu'elles
+retournent à la maison pour périr sous les coups. Mon père avait cinq
+enfants, et il ne lui en reste plus. Les garçons se tireront d'affaire
+en travaillant; mais si vous n'avez pas pitié des filles, il leur
+arrivera ce que je vous dis.»
+
+Alors ma tante répondit:--Je suis bien vieille, je suis bien pauvre;
+mais plutôt que d'abandonner mes nièces, j'irai mendier moi-même.
+D'ailleurs elles sont sages, elles sont courageuses, et nous
+travaillerons toutes les trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt
+francs que la pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis
+sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver mon second
+frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique où il
+travaillait comme cordonnier, et ensuite j'allai voir mon jeune peintre
+pour lui demander des conseils. Il me reçut très-bien, et voulut
+m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger en
+travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait mise en tête
+n'en était pas sortie, et je ne commençais jamais ma journée sans
+soupirer en pensant combien j'aimerais mieux manier le crayon et le
+pinceau que l'alène. J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi, à
+mes heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouillé quelques
+figures ou copié quelques images dans un vieux livre qui me venait de
+ma mère. Le jeune peintre m'encourageait, et je n'eus pas la force
+de refuser les leçons qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait
+subsister pendant ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un homme de
+lettres qui me donna des manuscrits à copier. J'avais une belle main,
+comme on dit, mais je ne savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans
+les quatre ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de fautes.
+J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu la langue par
+routine; mais je ne savais pas les principes, et je n'osais pas trop le
+dire, de peur de manquer d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes
+dans mes copies, et ce fut à force d'attention. Cette attention me
+faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tôt fait
+d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul à faire des thèmes.
+En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon
+sommeil, je tombai malade. Mon frère me retira dans son grenier, et
+travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagné en copiant le
+manuscrit de l'auteur servit à payer le pharmacien. Je ne voulus pas
+faire savoir ma position à mon jeune peintre. J'avais vu par mes
+yeux qu'il était lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni
+réputation, ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait à me
+secourir; et comme il l'avait fait déjà malgré moi, j'aimais mieux
+mourir sur mon grabat que de l'induire encore en dépense. Il me crut
+ingrat, et, trouvant une occasion favorable pour faire le voyage
+d'Italie, objet de tous ses désirs, il partit sans me voir, emportant de
+moi une idée qui me fait bien du mal.
+
+Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frère amaigri, exténué,
+nos petites épargnes dépensées, et la boutique fermée pour nous; car,
+pour me soigner, Jean avait manqué bien des journées. C'était au mois
+de juillet de l'année passée, par une chaleur de tous les diables. Nous
+causions tristement de nos petites affaires, moi encore couché et si
+faible, que je comprenais à peine ce que Jean me disait. Pendant ce
+temps-là, nous entendions tirer le canon, et nous ne songions pas même à
+demander pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades de
+la boutique, tout échevelés, tout exaltés, viennent nous chercher pour
+vaincre ou périr, c'était leur manière de dire. Je demande de quoi il
+s'agit.
+
+«De renverser la royauté et d'établir la république,» me disent-ils. Je
+saute à bas de mon lit: en deux secondes, je passe un mauvais pantalon
+et une blouse en guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me
+suit. «Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim,» disait-il.
+Nous voilà partis.
+
+Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes gens comme nous
+distribuaient des fusils à qui en voulait. Nous en prenons chacun un, et
+nous nous postons derrière une barricade. Au premier feu de la troupe,
+mon pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je perds la
+raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais jamais cru capable de
+répandre tant de sang. Je m'y suis baigné pendant trois jours jusqu'à la
+ceinture, je puis dire; car j'en étais couvert, et non pas seulement de
+celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs blessures; mais
+je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je me suis trouvé à l'hôpital,
+sans savoir comment j'y étais venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus
+misérable que jamais, et j'avais le coeur navré; mon frère Jean n'était
+plus avec moi, et la royauté était rétablie.
+
+J'étais trop faible pour travailler, et puis ces journées de juillet
+m'avaient laissé dans la tête je ne sais quelle fièvre. Il me semblait
+que la colère et le désespoir pouvaient faire de moi un artiste; je
+rêvais des tableaux effrayants; je barbouillais les murs de figures que
+je m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les _Iambes_ de Barbier,
+et je les façonnais dans ma tête en images vivantes. Je rêvais, j'étais
+oisif, je mourais de faim, et ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait
+pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de
+force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me semblait que
+j'étais contenu tout entier dans ma tête, que je n'avais plus ni jambes,
+ni bras, ni estomac, ni mémoire, ni conscience, ni parents, ni amis.
+J'allais devant moi par les rues, sans savoir où je voulais aller.
+J'étais toujours ramené, sans savoir comment, au tour des tombes de
+Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frère était enterré là, mais je
+me figurais que lui ou les autres martyrs, c'était la même chose, et
+que, presser cette terre de mes genoux, c'était rendre hommage à la
+cendre de mon frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait
+sans cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun
+souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus souvent je
+parlais en vers. Cela devait être mauvais et bien ridicule, et les
+passants devaient me prendre pour un fou. Mais moi, je ne voyais
+personne, et je ne m'entendais moi-même que par instants. Alors je
+m'efforçais de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure était
+baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus étrange, c'est
+que cet état de désespoir n'était pas sans quelque douceur. J'errais
+toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la
+lune, en proie à des rêves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait
+dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je marchais, et je
+voyais sur les murs ou sur le pavé mon ombre marcher et gesticuler à
+côté de moi. Je ne comprends pas comment je ne fus pas une seule fois
+ramassé par la garde.
+
+Je rencontrai enfin un étudiant que j'avais vu quelquefois dans
+l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas fier, quoique j'eusse
+l'air d'un mendiant, et il m'accosta le premier. Je n'y mis pas de
+discrétion, je ne savais pas si j'étais bien ou mal mis. J'avais bien
+autre chose dans la cervelle, et je marchai à côté de lui sur les quais,
+lui parlant peinture; car c'était mon idée fixe. Il parut s'intéresser à
+ce que je lui disais. Peut-être aussi n'était-il pas fâché de se montrer
+avec un des _bras-nus_ des glorieuses journées, et de faire croire par
+là aux badauds qu'il s'était battu. À cette époque-là, les jeunes gens
+de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pouvoir montrer un sabre
+de gendarme qu'ils avaient acheté à quelque _voyou_ après la _fête_,
+ou une égratignure qu'ils s'étaient faite en se mettant à la fenêtre
+précipitamment, pour regarder. Celui-là me parut un peu de la trempe des
+vantards: il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et telle barricade,
+où je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontré. Enfin, il me
+proposa de déjeuner avec lui, et j'acceptai sans fierté; car il y avait
+je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle
+commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner, il s'en allait
+visiter le cabinet de M. Dusommerard, à l'ancien hôtel de Cluny; il me
+proposa de l'accompagner, et je le suivis machinalement.
+
+La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées dans cette
+collection me passionna tellement que j'oubliai tous mes chagrins en
+un instant. Il y avait dans un coin plusieurs élèves en peinture qui
+copiaient des émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais
+M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me sembla que
+j'en pourrais bien faire autant, et même que je verrais plus juste que
+quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut
+salué par mon introducteur l'étudiant, qui le connaissait un peu. Ils
+se tinrent quelques minutes à distance de moi, et je vis bien à leurs
+regards que j'étais l'objet de leur explication. Comme le déjeuner
+m'avait rendu un peu de sang-froid, je commençais à comprendre que ma
+mauvaise tenue était choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu
+me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu de moi. M.
+Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les _faiseurs d'embarras_, mais
+il oblige volontiers les pauvres diables qui lui montrent du zèle et
+du désintéressement. Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant
+mon désir de travailler pour lui, et prenant aussi sans doute en
+considération le besoin que j'en avais, il me remit aussitôt quelque
+argent pour acheter des crayons, à ce qu'il disait, mais en effet pour
+me mettre en état de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna
+les objets que j'aurais à copier. Dès le lendemain, j'étais habillé
+proprement et installé à la place où je devais travailler. Je fis de mon
+mieux, et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore.
+J'ai eu beaucoup à m'en louer, et c'est grâce à lui que j'ai vécu
+jusqu'à ce jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies
+d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations moyennant
+lesquelles je suis entré dans plusieurs boutiques de joaillier pour
+peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d'émail, et des têtes pour
+imitation de camées.
+
+Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les
+ateliers de M. Delacroix, pour qui je me suis senti de l'admiration et
+de l'inclination à la première vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais
+je n'aurais songé à ce qu'il m'a accordé de lui-même. La première fois
+que j'allai lui dire que je désirais participer à ses leçons, je crus
+devoir en même temps lui porter quelques croquis. Il les regarda, et me
+dit:--Ce n'est vraiment pas mal. On m'avait prévenu qu'il n'était pas
+causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien
+content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour
+me demander si j'avais de quoi payer l'atelier. Je répondis que oui en
+rougissant jusqu'au blanc des yeux. Mais soit qu'il devinât que ce ne
+serait pas sans peine, soit que quelqu'un lui eût parlé de moi, il
+ajouta: «C'est bien, vous paierez au massier.»
+
+Cela voulait dire, comme je le sus bientôt, que je mettrais seulement à
+la masse l'argent qui sert à payer le loyer de la salle et les modèles,
+mais que le maître ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses
+leçons gratis. Aussi, je porte ce maître-là dans mon coeur, voyez-vous!
+
+Voilà bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais bien heureux
+si cela pouvait durer toujours. Mais cela ne se peut plus; il faut que
+ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus
+belle carrière, je me mette à courir au plus vite dans n'importe
+laquelle.
+
+Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta plus dans
+l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il chercha des prétextes, et
+il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irrésolution où il
+était tombé. Il me montra une lettre de sa sœur Louison, qui contenait
+de fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne vieille
+parente était devenue tout à fait infirme, et ne servait plus que de
+porte-respect à ses deux nièces, qui travaillaient à la journée pour la
+faire vivre. Les médecins la condamnaient, et on ne pouvait espérer de
+la conserver au delà de trois ou quatre mois.
+
+«Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène, que deviendront mes
+sœurs? Resteront-elles seules dans une petite ville où elles n'ont point
+d'autres parents que la tante Henriette, exposées à tous les dangers
+qui entourent deux jolies filles abandonnées? D'ailleurs mon père ne le
+souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir de le souffrir; et
+alors leur sort serait pire; car non-seulement elles seraient exposées
+aux mauvais traitements de la belle-mère, mais encore elles auraient
+sous les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas
+seulement méchante. Le seul parti que j'aie à prendre est donc ou
+d'aller rejoindre mes sœurs en province et de m'y établir comme ouvrier,
+pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici, et de les y
+soutenir jusqu'à ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir
+elles-mêmes.
+
+--Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis-je; mais si vos
+soeurs sont fortes et laborieuses comme vous le dites, elles ne seront
+pas longtemps à votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez
+forcé de vous créer un état qui donne des appointements fixes aussi
+considérables que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de
+trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour
+les aider un peu dans les commencements. Eh bien, vous avez des amis qui
+pourront vous avancer cette somme sans se gêner, et moi-même...
+
+--Merci, Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux pas... On sait quand on
+emprunte, on ne sait pas quand on rendra. Je dois déjà trop aux bontés
+d'autrui, et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais;
+pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux
+supporter? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner, tant pis
+pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue à peindre,
+vous vous trouverez peut-être empêché le lendemain d'en faire un pour un
+homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu qu'on vive honnêtement,
+qu'importe qu'on soit artiste ou manœuvre? Il ne faut pas être délicat
+pour soi-même. Il y a tant de grands artistes qui se plaignent, à ce
+qu'on dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent
+rien.»
+
+Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inébranlable. Il lui
+fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, fût-ce en
+service comme laquais, le plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour
+lui que de trouver sa nouvelle condition.
+
+«Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner plus d'ouvrage à
+domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des
+manuscrits, soit en vous donnant des dessins à faire, persisteriez-vous
+à quitter la peinture?
+
+--Si cela se pouvait! dit-il ébranlé un instant; mais, ajouta-t-il, cela
+vous donnera de la peine et cela ne sera jamais fixe.
+
+--Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et
+partit, emportant sa résolution et son secret.»
+
+
+
+V.
+
+Horace me fréquentait de plus en plus. Il me témoignait une sympathie à
+laquelle j'étais sensible, quoique Eugénie ne la partageât point. Il
+lui arriva plusieurs fois de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et
+malgré le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager
+la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui une antipathie
+insurmontable. Cependant il le traitait avec plus d'égards depuis qu'il
+l'avait vu essayer le portrait d'Eugénie, et que l'esquisse était si
+bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large,
+qu'Horace, engoué de toute supériorité intellectuelle, ne pouvait
+s'empêcher de lui montrer une sorte de déférence. Mais il n'en était
+que plus indigné de cette inexplicable absence d'ambition noble qui
+contrastait avec l'exubérance de la sienne propre. Il s'emportait en
+véhémentes déclamations à cet égard, et Paul Arsène, l'écoutant avec un
+sourire contenu au bord des lèvres, se contentait, pour toute réponse,
+de dire en se tournant vers moi:--Monsieur, votre ami parle bien!
+
+Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition à son
+égard. Il était de ces gens qui marchent si droit à leur but que
+jamais ils ne s'arrêtent aux distractions du chemin. Il ne disait rien
+d'inutile; il ne se prononçait presque sur rien, alléguant toujours son
+ignorance, soit qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servît de prétexte
+souverain pour couper court à toute discussion. Toujours renfermé en
+lui-même, il ne faisait acte de volonté que pour calmer les autres sans
+pédantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit
+le parti qu'il roulait dans sa tête, il étudiait le modèle, apprenait
+l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine avec autant de soin
+et de zèle que s'il n'eût pas songé à changer de carrière. Ce calme dans
+le présent avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiration.
+C'est un des assemblages de facultés les plus rares qui soient dans
+l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir dans le présent
+sans souci du lendemain ou à dévorer le présent dans l'attente fiévreuse
+de l'avenir.
+
+Horace semblait l'antipode volontaire et raisonné de ce caractère. Peu
+de jours m'avaient suffi pour me convaincre qu'il ne travaillait
+pas, quoiqu'il prétendît réparer en quelques heures de veille toute
+l'oisiveté de la semaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois
+fois dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pas ouvert plus
+souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre,
+je n'y trouvai que des romans et des poèmes. Il m'avoua que tous ses
+livres de droit étaient vendus.
+
+Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne
+fût l'effet d'une conduite légère; il se justifia en me disant que ses
+parents n'avaient aucune fortune; et sans me faire connaître le chiffre
+du revenu qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était
+dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi
+vivre à Paris.
+
+Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je jetai un regard
+involontaire sur la garde-robe élégante et bien fournie de mon jeune
+ami: rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de
+redingotes que moi, qui jouissais d'un héritage de trois mille francs
+de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le fléau de cette
+existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front d'Horace se
+rembrunir, sa parole devenir plus brève et son ton plus incisif. Il
+fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai
+l'aveu de son outrage. L'infâme tailleur s'était permis de présenter son
+mémoire, le misérable! Cela méritait des coups de canne! C'était encore
+un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en était pas au
+degré de perversité où l'on se vante de ses dettes et où l'on rit avec
+fanfaronnade à l'idée de voir fondre sur les parents une note de trois
+ou quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément sa mère,
+quoiqu'il la trouvât bornée; et il était bon fils, quoiqu'il eût un
+secret mépris pour la dépendance où son père vivait à l'égard du
+gouvernement.
+
+Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de dire au tailleur
+quelques mots qui le tranquillisèrent; et Horace, après m'avoir remercié
+avec une effusion extrême, reprit sa sérénité.
+
+Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie, pour n'avoir rien
+que de très-ordinaire dans un étudiant, me causa une vive surprise à
+mesure que je l'observai. Comment concilier, en effet, cette ardeur de
+gloire, ces rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique,
+avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel
+tempérament? Il semblait que la vie dût être cent fois trop longue pour
+le peu qu'il y avait à faire. Il perdait les heures, les jours et les
+semaines avec une insouciance vraiment royale. C'était quelque chose de
+beau à contempler que ce fier jeune homme aux formes athlétiques, à la
+noire chevelure, à l'oeil de flamme, couché du matin à la nuit sur le
+divan de mon balcon, fumant une énorme pipe (dont il fallait tous les
+jours renouveler la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux
+du balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule dans la
+rue), et feuilletant un roman de Balzac ou un volume de Lamartine, sans
+daigner lire un chapitre ou un morceau entier. Je le laissais là pour
+aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital,
+je le retrouvais assoupi à la même place, presque dans la même attitude.
+Eugénie, condamnée à subir cet étrange tête-à-tête, et n'ayant, du
+reste, pas à s'en plaindre personnellement, car il daignait à peine lui
+adresser la parole (la regardant plutôt comme un meuble que comme une
+personne), était indignée de cette paresse princière. Quant à moi, je
+commençais à sourire lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie
+somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et
+la puissance.
+
+Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se mêlait à mon doute.
+Tous les jours, après le dîner, nous nous retrouvions, Horace et moi, au
+Luxembourg, au café ou à l'Odéon, au milieu d'un groupe assez nombreux,
+composé de ses amis et des miens; et là, Horace pérorait avec une rare
+facilité. Sur toutes choses il était le plus compétent, quoiqu'il fût le
+plus jeune; en toutes choses il était le plus hardi, le plus passionné,
+le plus _avancé_, comme on disait alors, et comme on dit, je crois,
+encore aujourd'hui. Ceux, même qui ne l'aimaient pas, parmi les
+auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt, et ses
+contradicteurs montraient en général plus de méfiance et de dépit que
+de justice et de bonne foi. C'est que là Horace reprenait tous ses
+avantages: la discussion était sur son terrain; et chacun s'avouait
+intérieurement que s'il n'était pas logicien infaillible, du moins il
+était orateur fécond, ingénieux et chaud. Ceux qui ne le connaissaient
+pas croyaient le renverser, en disant que c'était un homme sans fond,
+sans idées, qui avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration
+n'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi, qui savais
+si bien le contraire, j'admirais cette puissance d'intuition, à laquelle
+il suffisait d'effleurer chaque chose en passant pour se l'assimiler et
+pour lui donner aussitôt toutes sortes de développements au hasard de
+l'improvisation. C'était à coup sûr une organisation privilégiée, et
+pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours temps, puisqu'il
+lui en fallait si peu pour s'élargir et se compléter.
+
+Sa présence assidue chez moi était un véritable supplice pour Eugénie.
+Comme toutes les personnes actives et laborieuses, elle ne pouvait avoir
+sous les yeux le spectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir
+un malaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point actif par
+nature, mais par raisonnement et par nécessité, je n'étais pas aussi
+révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais à croire que cette inaction
+n'était qu'une défaillance passagère dans les forces de mon jeune ami,
+et que bientôt il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de
+collier.
+
+Cependant, comme deux mois s'étaient écoulés sans apporter aucun
+changement à cette manière d'être, je crus de mon devoir d'aider au
+_réveil du lion_, et j'essayai un jour d'aborder ce point délicat, en
+prenant le café avec lui chez Poisson. La journée avait été orageuse,
+et de grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure des
+marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir était belle comme
+à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire peut-être; car la mélancolie
+habituelle de son visage était en harmonie avec cette soirée pleine de
+langueur et à demi sombre.
+
+Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant à moi: «Je
+m'étonne, dit-il, qu'étant capable de devenir sérieusement épris d'une
+femme de ce genre, vous n'ayez pas conçu une grande passion pour
+celle-ci.
+
+--Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai le bonheur de ne
+jamais avoir d'yeux que pour la femme que j'aime. Ce serait plutôt à
+moi de m'étonner qu'ayant le coeur libre, vous ne fassiez pas plus
+d'attention à ce profil grec et à cette taille de nymphe.
+
+--La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace, et elle a sur
+celle-ci de grands avantages. D'abord elle ne parle point, et celle-ci
+me désenchanterait au premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée
+n'est pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s'appelle point
+madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! Vous allez encore blâmer mon
+aristocratie; mais vous-même, voyons! Si Eugénie s'était appelée Margot
+ou Javotte...
+
+--J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie ou Phoedora. Mais
+laissez-moi vous dire, Horace, que vous me cachez quelque chose: vous
+devenez amoureux?»
+
+Horace me tendit son bras.--Docteur, s'écria-t-il en riant, tâtez-moi
+le pouls; ce doit être un amour bien tranquille, puisque je ne m'en
+aperçois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille idée?
+
+--Parce que vous ne songez plus à la politique.
+
+--Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. Mais ne peut-on
+marcher à son but que par une seule voie?
+
+--Oh! quelle est donc celle où vous marchez? Je sais bien que pour moi
+le _far-niente_ serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire...
+
+--La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un amour délicat et
+fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je trouve l'étude du droit
+inconciliable avec mon organisation, et le métier d'avocat impossible à
+un homme qui se respecte; j'y ai renoncé.
+
+--En vérité! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec laquelle il
+m'annonçait une pareille détermination; et qu'allez-vous faire?
+
+--Je ne sais, répondit-il d'un air indifférent; peut-être de la
+littérature. C'est une voie encore plus large que l'autre; ou plutôt
+c'est un champ ouvert où l'on peut entrer de toutes parts. Cela convient
+à mon impatience et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer
+au premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution sonnera, les
+partis sauront reconnaître dans les lettres, bien mieux que dans le
+barreau, les hommes qui leur conviennent.
+
+Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me
+sembla être celle de Paul Arsène; mais, avant que j'eusse tourné la tête
+pour m'en assurer, elle avait disparu.
+
+«Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? demandai-je à Horace.
+
+--Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique, satire, poëme, tonte
+forme est à mon choix, et je n'en vois aucune qui m'effraie.
+
+--La forme bien, mais le fond?
+
+--Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase étroit où il
+faut que j'apprenne à contenir mes pensées. Soyez tranquille, vous
+verrez bientôt que cette oisiveté qui vous effraie couve quelque chose.
+Il y a des abîmes sous l'eau qui dort.»
+
+Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau Paul Arsène,
+mais dans un accoutrement inusité. Cette fois sa chemise était fort
+blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pour achever la
+métamorphose, il portait un plateau chargé de tasses.
+
+«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la même direction que
+les miens, un garçon qui ressemble effroyablement au Masaccio.»
+
+Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'était
+impossible de douter un seul instant que ce ne fût le Masaccio en
+personne. J'eus le coeur affreusement serré, et faisant un effort,
+j'appelai le garçon.
+
+«_Voilà, Monsieur!_ répondit-il aussitôt; et, s'approchant de nous, sans
+le moindre embarras, il nous présenta le café.
+
+--Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris ce parti?
+
+--En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en trouve pas mal.
+
+--Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je,
+sachant bien que c'était la seule objection qui pût l'émouvoir.
+
+--Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, répondit-il, ne
+me blâmez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire
+venir mes soeurs ici; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin
+de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici
+j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes étudiants: et quand
+M. Delacroix exposera, je pourrai m'esquiver une heure pour aller voir
+ses tableaux. Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne
+s'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il
+gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper de sa main encore mal
+exercée.
+
+--Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de rire, ou vous êtes
+un petit juif, ou vous êtes amoureux de la belle madame Poisson.»
+
+Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de
+précaution, que madame Poisson, dont le comptoir était tout près,
+l'entendit et rougit jusqu'au blanc des yeux. Arsène devint pâle comme
+la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna
+un coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un
+livre _ad hoc_. Le garçon de café est comptable de tout ce qu'il casse.
+En voyant l'émotion de sa femme, nous entendîmes le patron lui dire
+d'une voix âpre:
+
+«Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier au moindre bruit?
+Vous avez des nerfs de marquise.»
+
+Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux, comme si la vue de
+cet homme lui eût fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en
+trois minutes; Horace n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi
+comme un trait de lumière.
+
+L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour le pauvre Masaccio me
+fit souvent retourner au café Poisson; j'y fis de plus longues séances
+que de coutume, et j'y augmentai ma consommation, afin de ne point
+éveiller désagréablement l'attention du maître, qui me parut jaloux et
+brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse à voir quelque tragédie
+dans ce ménage, il se passa plus d'un mois sans que l'ordre farouche en
+parût troublé. Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare
+activité, une propreté irréprochable, une politesse brusque et de bonne
+humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitués et jusqu'à
+celle de son rude patron.
+
+«Vous le connaissez?» me dit un jour ce dernier en voyant que je causais
+un pou longuement avec lui. Arsène m'avait recommandé de ne point dire
+qu'il eût été artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son
+maître, et conformément aux instructions qu'il m'avait données, je
+répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on le regrettait
+beaucoup.
+
+«C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson; parfaitement honnête,
+point causeur, point donneur, point ivrogne, toujours content, toujours
+prêt. Mon établissement a beaucoup gagné depuis qu'il est à mon service.
+Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d'une
+faiblesse et d'une indulgence absurdes avec tous ces gaillards-là, ne
+peut point souffrir ce pauvre Arsène!»
+
+M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma petite table, le coude
+appuyé, majestueusement sur la face externe du comptoir d'acajou où sa
+femme trônait d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figure
+ronde et rouge de l'époux sortait de sa chemise à jabot de mousseline,
+et son embonpoint débordait un pantalon de nankin ridiculement tendu sur
+ses flancs énormes. Horace l'avait surnommé le Minautore. Tandis qu'il
+déplorait l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsène, je crus voir
+un imperceptible sourire errer sur les lèvres de celle-ci. Mais elle ne
+répliqua pas un mot, et lorsque je voulus continuer cette conversation
+avec elle, elle me répondit avec un calme imperturbable:
+
+«Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-là (elle parlait des garçons
+de café en général) sont les fléaux de notre existence. Ils ont des
+manières si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent à la maison
+et jamais aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient à la maison et à
+moi.»
+
+Et parlant ainsi d'une voix douce et traînante, elle passait sa main de
+neige sur le dos tigré du magnifique angora qui se jouait adroitement
+parmi les porcelaines du comptoir.
+
+Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai souvent
+qu'elle lisait de bons romans. Comme habitué, j'avais acheté le droit
+de causer avec elle, et mes manières respectueuses inspiraient toute
+confiance au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses
+lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de ces
+ouvrages grivois et à demi obscènes qui font les délires de la petite
+bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait _Manon Lescaut_, je vis une larme
+rouler sur sa joue, et je l'abordai en lui disant que c'était le plus
+beau roman du coeur qui eût été fait en France. Elle s'écria:
+
+«Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ah!
+perfide Manon! sublime Desgrieux!» et ses regards tombèrent sur Arsène,
+qui déposait de l'argent dans sa sébile; fut-ce par hasard ou par
+entraînement? il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait
+les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec une
+tranquillité qui aurait dérouté le plus fin observateur.
+
+
+
+VI.
+
+Peu à peu Horace, avait daigné faire attention à la beauté et aux bonnes
+manières de Laure: c'était le petit nom que M. Poisson donnait à sa
+femme.
+
+«Si _cela_ était né sur un trône, disait-il souvent en la regardant, la
+terre entière serait prosternée devant une telle majesté.
+
+--A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est par elle-même une
+royauté véritable.
+
+--Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de comptoir,
+reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente de leurs
+agaceries coquettes. En général, elles vous vendent leurs regards pour
+un verre d'eau sucrée; c'est à vous ôter la soif pour toujours. Mais
+celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une
+perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect.
+Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais presque envie d'en
+devenir amoureux.»
+
+La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'évertuaient à fixer
+l'attention de la belle limonadière, et qui eussent vraiment fait des
+folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne
+convenait pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces naïfs
+admirateurs. Il ne voulait pas être confondu dans ce cortège: il lui
+fallait, disait-il, emporter la place d'assaut au nez des assiégeants.
+Il médita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionnée sur le
+comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que
+cet air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué ensuite par lui selon
+la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de
+ses rivaux.
+
+J'avais consenti à m'intéresser à cette folie, persuadé intérieurement
+qu'elle servirait de leçon à la naissante fatuité d'Horace, et qu'il
+en serait pour ses frais d'éloquence épistolaire. Le lendemain je fus
+occupé plus que de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir au
+café Poisson. La dame n'était pas à son comptoir: Arsène remplissait à
+lui seul les fonctions de maître et de valet, et il était si affairé,
+qu'à toutes nos questions il ne répondit qu'un «je ne sais pas» jeté en
+courant d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant pas davantage,
+nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque
+Laravinière, le _président des bousingots_, entra bruyamment au milieu
+de sa joyeuse phalange.
+
+J'ai lu quelque part une définition assez étendue de l'_étudiant_, qui
+n'est certainement pas faite sans talent, mais qui ne m'a point paru
+exacte. L'étudiant y est trop rabaissé, je dirai plus, trop dégradé;
+il y joue un rôle bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien.
+L'étudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand il
+en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit d'avoir subi
+ses examens et repassé le seuil du toit paternel, pour devenir calme,
+positif, rangé; trop positif la plupart du temps, car les vices de
+l'étudiant sont ceux de la société tout entière, d'une société où
+l'adolescence est livrée à une éducation à la fois superficielle et
+pédantesque, qui développe en elle l'outrecuidance et la vanité; où la
+jeunesse est abandonnée, sans règle et sans frein, à tous les désordres
+qu'engendre le scepticisme, où l'âge viril rentre immédiatement après
+dans la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles. Mais si les
+étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir de la
+France serait étrangement compromis.
+
+Il faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme, en reconnaissant
+combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de résumer en un
+seul type une classe aussi nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi!
+c'est la jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire connaître
+dans une simple effigie? Mais que de nuances infinies dans cette
+population d'enfants à demi hommes que Paris voit sans cesse se
+renouveler, comme des aliments hétérogènes, dans le vaste estomac du
+quartier latin! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de
+classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez la bourgeoisie
+encroûtée qui, maîtresse de toutes les forces de l'État, en fait un
+misérable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent
+de généreux instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs
+circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montrée
+brave et franchement républicaine. En 1830, elle s'est encore interposée
+entre le peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés
+jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement; ç'a été son
+dernier jour de gloire.
+
+Depuis, on l'a tellement surveillée, maltraitée et découragée, qu'elle
+n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, si l'amour de la justice, le
+sentiment de l'égalité et l'enthousiasme pour les grands principes et
+les grands dévouements de la révolution française ont encore un foyer
+de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'âme de cette jeune
+bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et
+la consume rapidement, j'en conviens. Quelques années de cette noble
+exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant de Paris, et puis
+l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influence
+des séductions sociales, ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du
+généreux élan.
+
+Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en soi seul, on traite
+de folies de jeunesse les théories courageuses qu'on a aimées et
+professées; on rougit d'avoir été fouriériste, ou saint-simonien, ou
+révolutionnaire d'une manière quelconque; on n'ose pas trop raconter
+quelles motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les
+_sociétés_ politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité l'égalité
+dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le peuple sans frayeur,
+d'avoir voté la loi de fraternité sans amendement. Et au bout de peu
+d'années, c'est-à-dire quand on est établi bien ou mal, qu'on soit
+juste-milieu, légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des
+_Débats_, de la _Gazette_ ou du _National_, on inscrit sur sa porte,
+sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie,
+entendu porter atteinte à la sacro-sainte propriété.
+
+Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société bourgeoise
+qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a été ce
+que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-même, est
+et sera toujours, enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de
+meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant; n'en doutez
+pas.
+
+[Illustration: M Poisson parlait ainsi debout.]
+
+Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les assertions de
+l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. Il est
+possible qu'il soit mieux informé des moeurs des étudiants que je ne
+puis l'être relativement à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en
+conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants ont bien
+changé; car j'ai vu des choses fort différentes.
+
+Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en deux espèces, l'une,
+appelée les _bambocheurs_, fort nombreuse, qui passait son temps à la
+Chaumière, au cabaret, au bal du Panthéon, criant, fumant, vociférant
+dans une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appelée
+les _piocheurs_, qui s'enfermait pour vivre misérablement, et s'adonner
+à un travail matériel dont le résultat était le crétinisme. Non! il y
+avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des
+idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre de jeunes gens
+actifs et intelligents, dont les moeurs étaient chastes, les amours
+romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au
+sein de la médiocrité et même de la misère. Il est vrai que ces jeunes
+gens avaient beaucoup d'amour-propre, qu'ils perdaient beaucoup de
+temps, qu'ils s'amusaient à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils
+dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à la famille ne
+l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme
+avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de
+sensibilité que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme
+je l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en faut de
+beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours s'écoulassent dans
+l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup
+plus d'étudiants dans le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de
+l'_Étudiant_ esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire.
+
+[Illustration: On le reconnaissait à son chapeau pointu.]
+
+Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait, Jean Laravinière,
+était un grand garçon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort
+comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas
+le faire vacciner, il était largement sillonné par la petite-vérole,
+ce qui était, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries
+comiques de sa part. Quoique laide, sa figure était agréable, sa
+personne pleine d'originalité comme son esprit. Il était aussi généreux
+qu'il était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de
+_combativité_, comme nous disions en phrénologie, le poussaient
+impétueusement dans toutes les bagarres, et il y entraînait toujours une
+cohorte d'amis intrépides, qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque
+et sa gaieté belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet;
+plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs.
+
+C'était un tapageur, un _bambocheur_, si vous voulez; mais quel loyal
+caractère, et quel dévouement magnanime! Il avait toute l'excentricité
+de son rôle, toute l'inconséquence de son impétuosité, toute la crânerie
+de sa position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez été forcé
+de l'aimer. Il était si bon, si naïf dans ses convictions, si dévoué
+à ses amis! Il était censé carabin, mais il n'était réellement et ne
+voulait jamais être autre chose qu'étudiant émeutier, _bousingot_, comme
+on disait dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui s'en va
+se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher de l'expliquer.
+
+Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants un peu
+aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dédain toutefois,
+_étudiants d'estaminet_. Elle se composait invariablement de la plupart
+des étudiants de première année, enfants fraîchement arrivés de
+province, à qui Paris faisait tourner la tête, et qui croyaient tout
+d'un coup se faire hommes en fumant à se rendre malades, et en battant
+le pavé du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de
+première année a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant
+en général devient plus grave et plus naturel. Il est tout à fait retiré
+de ce genre de vie, à la troisième. C'est alors qu'il va au parterre des
+Italiens, et qu'il commence à s'habiller comme tout le monde. Mais un
+certain nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes de flânerie,
+de billard, d'interminables fumeries à l'estaminet, ou de promenade par
+bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la
+récréation que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude
+de la vie. Il est tout naturel que leurs manières, leurs idées, et
+jusqu'à leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte
+d'enfance vagabonde et débraillée, dans laquelle il faut se garder de
+les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et même sa
+poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement tout portés aux
+émeutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et,
+dans ce temps-là, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en
+retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons coups. Cela ne
+changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces
+tentatives aient apportée, c'est un redoublement de frayeur chez les
+boutiquiers, et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun
+de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public dans ce temps-là
+ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de
+chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle
+a de grand et de courageux dans le coeur que par des attentats à la
+société, il faut que la société soit bien mauvaise!
+
+On les appelait alors les _bousingots_, à cause du chapeau marin de cuir
+verni qu'ils avaient adopté pour signe de ralliement. Ils portèrent
+ensuite une coiffure écarlate en forme de bonnet militaire, avec un
+velours noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans la
+rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris; mais ils n'en
+furent pas moins traqués et maltraités. On a beaucoup déclamé contre
+leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier
+celle de ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un bon
+nombre sans que le boutiquier en ait montré la moindre indignation ou la
+moindre pitié.
+
+Le nom de _bousingots_ leur resta. Lorsque le _Figaro_, qui avait fait
+une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M.
+Delatouche, passa en d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le
+nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries
+amères et injustes dont on ne s'efforçât de le couvrir. Mais les vrais
+bousingots ne s'en émurent point, et notre ami Laravinière conserva
+joyeusement son surnom de _président des bousingots_, qu'il porta
+jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou le mépris.
+
+Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, qu'on ne le voyait
+jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait
+toujours autour de lui, il s'élevait comme un pin robuste; et fier au
+sein du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du menu fretin
+de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Saül parmi les bergers d'Israël.
+(Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin à son
+chapeau gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses longs
+cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les
+énormes revers blancs de son gilet _à la Marat_. Il portait généralement
+un habit bleu à longues basques et à boutons de métal, un pantalon
+à larges carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier qu'il
+appelait son _frère Jean_, par souvenir du bâton de la croix dont le
+frère Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si _horrificque_
+carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros
+comme une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié brûlée, une
+voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers jours d'août 1830, à
+détonner la _Marseillaise_, et l'aplomb bienveillant d'un homme qui a
+embrassé plus de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831
+qu'en disant: _Mon pauvre ami_; et vous aurez au grand complet Jean
+Laravinière, président des bousingots.
+
+
+
+VII.
+
+--Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace, qui n'accueillait pas
+trop bien en général sa familiarité. Eh bien! vous ne verrez plus madame
+Poisson. Absente par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne
+la battra plus.
+
+--Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, s'écria le petit
+Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas
+été battue deux fois. Mais enfin, puisque c'est le _président_ qu'elle a
+honoré de sa préférence....
+
+--Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président des bousingots
+en élevant sa voix enrouée pour que tout le monde l'entendît. A moi,
+Arsène, un verre de rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me
+rafraîchir.
+
+Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près de lui, le
+regardant attentivement avec une expression indéfinissable.
+
+«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière sans lever les yeux
+sur lui et tout en dégustant son petit verre: tu ne verras plus ta
+bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta
+bourgeoise?
+
+--Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire et ferme; mais où
+diable peut-elle être?
+
+--Je te dis qu'elle est partie. _Partie_, entends-tu bien? Cela veut
+dire qu'elle est où bon lui semble; qu'elle est partout excepté ici.
+
+--Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en
+parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers
+la porte du fond, où nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt
+fois par heure.
+
+--Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit le bousingot Louvet: nous
+venons de le rencontrer à l'entrée de la Préfecture de police, où il va
+sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera
+longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!
+
+--Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra qu'on ne prend pas les
+mouches avec du vinaigre. Arsène? à moi, du café!
+
+--Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais crue capable
+d'un pareil coup de tête, pourtant! Elle avait l'air usé par le chagrin,
+cette pauvre femme! A moi, Arsène, de la bière!»
+
+Arsène servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter
+derrière Laravinière, comme s'il eût attendu quelque chose.
+
+«Eh! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière, qui le voyait dans
+la glace.
+
+--J'attends pour vous verser un second petit verre, répondit
+tranquillement Arsène.
+
+--Joli garçon, va! dit le président en lui tendant son verre. Ton
+coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hébé à la
+barricade de la rue Montorgueil, l'année passée, à pareille époque!
+J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à
+descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là! Ta chemise
+n'était pas aussi blanche au'aujourd'hui, hein? Rouge de sang et noire
+de poudre. Mais où diable as-tu passé depuis?
+
+--Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la nuit, puisque tu le
+sais? reprit Paulier.
+
+--Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu.
+
+--Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière. Ça vous
+intéresse diablement, à ce qu'il parait! Eh bien! vous ne le saurez pas,
+soit dit sans vous lâcher; car j'ai donné ma parole, et vous comprenez.
+
+--Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner à
+entendre que c'est chez vous que s'est retirée madame Poisson.
+
+--Chez moi! je le voudrais: ça supposerait que j'ai un _chez moi_. Mais
+pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plaît. Madame Poisson est une
+femme fort honnête, et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni
+chez moi.
+
+--Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver? dit Louvet en
+voyant avec quel intérêt nous cherchions à deviner le sens de ses
+réticences.
+
+--Voilà! écoutez! répondit le président. Je peux bien le dire: cela ne
+fait aucun tort à la dame. Ah! tu écoutes, toi? ajouta-t-il en voyant
+Arsène toujours derrière lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela
+à ton bourgeois.
+
+--Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit Arsène en
+s'asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis là pour
+vous servir: si je suis de trop, je m'en vas.
+
+--Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière. Ce que j'ai à
+dire ne compromet personne.»
+
+C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. Il n'y avait dans
+le café que Laravinière, ses amis et nous. Il commença son récit en ces
+termes:
+
+«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il était minuit
+passé, près d'une heure), je revenais tout seul à mon gîte, c'était par
+le plus long. Je ne vous dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit
+je fis cette rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais
+marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela avait un air
+si _comme il faut_, cela avait la marche si peu agaçante que nous
+connaissons, que j'ai hésité par trois fois... Enfin, persuadé que ce ne
+pouvait être autre chose qu'un _phalène_, je m'avance sur la même ligne;
+mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable (style choisi,
+mes enfants!) m'aurait empêché d'être grossier, quand même la galanterie
+française ne serait pas dans les mœurs de votre président.--Femme
+charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?--Elle ne répond
+rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne. Ah bah! elle est peut-être
+sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas.--N'ayez
+donc pas peur!--Ah!---Un petit cri, et puis on s'appuie sur le parapet.
+
+--Parapet? c'était sur le quai, dit Louvet.
+
+--J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre, muraille
+quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui
+va s'évanouir. Je m'arrête, interdit. Se moque-t-on de moi?--Mais,
+Mademoiselle, n'ayez donc pas peur.--Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur
+Laravinière?--Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (Et voilà, un
+coup de théâtre!)--Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un
+ton résolu. Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire. Je
+remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je demande le
+secret.--Me voilà, Madame, prêt à passer l'eau et le feu pour vous et
+avec vous. Elle prend mon bras.--Je pourrais vous prier de ne pas me
+suivre, et je suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me
+confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez
+pas.»
+
+«J'étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête qui me tourne
+un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me
+permettre une seule question, je l'accompagne...
+
+--Où, demanda Horace impatient.
+
+--Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin faisant:--Je quitte M.
+Poisson pour toujours, me répondit-elle; mais je ne le quitte pas pour
+me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant
+Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé vers moi en ce moment,
+que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais à de mauvais
+traitements, et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme
+honnête et bonne; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir; il
+faut que je me tienne dans une grande réserve après une pareille fuite;
+mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai
+jamais... Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut-être,
+et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est, mais je ne sais
+chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas à le savoir, et je ne
+mettrai personne sur la voie de le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas
+dormi de la nuit et me voilà amoureux comme une bête! À quoi cela me
+servira-t-il?
+
+--Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est
+chez une femme, qu'elle...
+
+--Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! Elle s'est
+emparée de moi. Me voilà forcé de tenir ce que j'ai promis, puisqu'on
+m'a subjugué. Ces diables de femmes! Arsène, du rhum! l'orateur est
+fatigué.»
+
+Je regardai Arsène: son visage ne trahissait pas la moindre émotion.
+Je cessai de croire à son amour pour madame Poisson; mais, en voyant
+l'agitation d'Horace, je commençai à penser que le sien prenait un
+caractère sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Coeur. Je rentrai
+accablé de fatigue. J'avais passé la nuit précédente auprès d'un ami
+malade, et je n'étais pas revenu chez moi de la journée.
+
+Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes fenêtres, je
+fus tenté de croire qu'il n'y avait personne chez moi, à la lenteur
+qu'Eugénie mit à me recevoir. Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette
+qu'elle se décida à ouvrir la porte, après m'avoir bien regardé et
+interrogé par le guichet.
+
+«Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.
+
+--Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque
+vous voilà, je suis tranquille.»
+
+Ce début m'inquiéta beaucoup. «Qu'est-il donc arrivé? m'écriai-je.
+
+--Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant, et j'espère que
+vous ne me désavouerez pas; j'ai, en votre absence, disposé de votre
+chambre.
+
+--De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis pas couché la nuit
+dernière! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystère?
+
+--Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant sa main sur ma
+bouche. Votre chambre est habitée par quelqu'un qui a plus besoin de
+sommeil et de repos que vous.
+
+--Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous faites est bien, mon
+Eugénie, mais enfin...
+
+--Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander à
+votre ami Horace ou à quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous
+céder la moitié de sa chambre pour une nuit.
+
+--Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?
+
+--Pour une amie à moi, qui est venue me demander un refuge dans une
+circonstance désespérée.
+
+--Ah! mon Dieu! m'écriai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable
+le butor à qui je dois cet enfant-là!
+
+--Non, non! rien de pareil! dit Eugénie en rougissant. Mais parlez donc
+plus bas, il n'y a point là d'affaire d'amour proprement dite; c'est un
+roman tout à fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.
+
+--Ah ça, c'est donc une princesse enlevée pour qui vous prenez tant de
+précautions respectueuses?
+
+--Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a bien droit à quelque
+respect de votre part.
+
+--Et vous ne me direz pas même son nom?
+
+--A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier.
+
+--Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.
+
+--Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant de rire.
+
+Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement. Elle me rendit
+ma lumière, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et
+enjoué, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte à double
+tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité
+quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma mansarde.
+
+Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis
+point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincère
+compagne ne m'avait donné le moindre sujet de méfiance. J'avais pour
+elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son
+caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela, je fus saisi
+d'une sorte de délire, et ne pus jamais me résoudre à descendre le
+dernier étage. Je remontai vingt fois jusqu'à ma porte; je redescendis
+autant de fois l'escalier. Le plus profond silence régnait dans ma
+mansarde et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus elle
+s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon front. Je
+pensai plusieurs fois à enfoncer la porte: malgré la serrure et la barre
+de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais
+la crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence et
+l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de céder à la tentation. Si
+Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait pris en pitié ou raillé amèrement.
+Après tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de
+jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de
+l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.
+
+Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai
+bien à passer la nuit à me promener sur le quai; mais la maison avait
+une porte de derrière sur la rue _Gît-le-Coeur_, et pendant que j'en
+ferais le tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois que
+j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prévenu,
+soit qu'il allât se coucher, j'étais sur de ne pas pouvoir rentrer passé
+minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les étudiants, et le
+mien était des plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa
+réputation compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer à garder mon
+trésor à vue, ne pouvant plus résister à la fatigue, je me couchai sur
+la natte de paille dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y
+endormir.
+
+Heureusement nous demeurions au dernier étage de la maison, et la seule
+chambre qui donnât sur notre palier n'était pas louée. Je ne courais
+pas risque d'être surpris dans cette ridicule situation par des voisins
+médisants.
+
+Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on peut croire. Le
+froid du matin m'éveilla de bonne heure. J'étais brisé, je fumai pour
+me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la
+maison, je sonnai à la mienne. Il me fallut encore attendre et encore
+subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer.
+
+«Ah! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux appesantis par un
+sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez changé! Pauvre
+Théophile! vous avez donc été bien mal couché chez votre ami Horace?
+
+--On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très dur. Et votre hôte,
+est-il enfin parti?
+
+--Mon hôte!» dit-elle avec un étonnement si candide que je me sentis
+pénétré de honte.
+
+Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir à temps.
+Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant rien à dire qui eût le sens
+commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai
+mon chapeau avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui
+donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser quelque chose.
+
+Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite: elle ramassa
+mon chapeau en silence, me regarda fixement, et devina enfin ma
+souffrance, en voyant l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa
+un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre à
+coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'était là
+qu'était le personnage mystérieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus
+douter, et, malgré moi, je doutais encore. Les pensées injustes, quand
+nous leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous,
+qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la
+conscience protestent contre elles. J'étais au supplice; je marchais
+avec agitation dans mon cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette
+porte fatale, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes me
+semblaient des siècles.
+
+Enfin la porte se rouvrit, et une femme vêtue à la hâte, les cheveux
+encore dans le désordre du sommeil et le corps enveloppé d'un grand
+châle, s'avança vers moi, pâle et tremblante. Je reculai de surprise,
+c'était madame Poisson.
+
+
+
+VIII.
+
+Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'à mettre un genou en terre; et
+dans cette attitude douloureuse, avec sa pâleur, ses cheveux épars, et
+ses beaux bras nus sortant de son châle écarlate, elle eût désarmé un
+tigre; mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que j'eusse
+accueilli mon affreuse portière avec autant de courtoisie que la belle
+Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'être
+rentré si matin, n'osant pas encore demander pardon, ni même jeter un
+regard à ma pauvre maîtresse.
+
+«Je suis bien malheureuse et bien coupable envers vous, me dit Laure
+encore tout émue. J'ai failli amener un chagrin dans votre intérieur.
+C'est ma faute, j'aurais dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la
+généreuse hospitalité d'Eugénie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche
+qu'à moi: Eugénie est un ange. Elle vous aime comme vous le méritez,
+comme je voudrais avoir été aimée, ne fût-ce qu'un jour dans ma vie.
+Elle vous dira tout, Monsieur; elle vous racontera mes malheurs et ma
+faute, ma faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est plus
+grave mille fois, et dont je ferai pénitence toute ma vie.»
+
+Les larmes lui coupèrent la parole. Je pris ses deux mains avec
+attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la
+consoler; mais elle y parut sensible, et, m'entraînant vers Eugénie,
+elle hâta avec une grâce toute féminine l'explosion de mon remords et le
+pardon de ma chère compagne. Je le reçus à genoux. Pour toute réponse,
+celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit: «Soyez son frère, et
+promettez-moi de la protéger et de l'assister comme si elle était ma
+soeur et la vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant
+combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour
+vous tourner la tête!»
+
+Le déjeuner, modeste comme à l'ordinaire, mais plein de cordialité et
+même d'un enjouement attendri, fut suivi des arrangements que prit
+Eugénie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre
+palier, et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition,
+quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis plusieurs jours.
+Tandis que notre nouvelle voisine s'établissait avec une certaine
+lenteur mélancolique dans ce mystérieux asile, sous le nom de
+mademoiselle Moriat (c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait
+passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner les éclaircissements
+dont j'avais besoin pour la secourir.
+
+«Vous avez de l'amitié pour le Masaccio? me dit-elle pour commencer;
+vous vous intéressez à son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure,
+qu'elle est plus chère à Paul Arsène?
+
+--Quoi! Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces
+secrets, impénétrables pour moi, il vous les aurait confiés?»
+
+Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis
+que le Masaccio faisait son portrait, elle avait su lui inspirer une
+confiance extraordinaire. Lui, si réservé, et même si mystérieux,
+il avait été dominé par la bonté sérieuse et la discrète obligeance
+d'Eugénie. Et puis l'homme du peuple, méfiant et fier avec moi, avait
+ouvert fraternellement son coeur à la fille du peuple: c'était légitime.
+
+Eugénie avait promis le secret; elle l'avait religieusement gardé. Elle
+me fit subir un interrogatoire très-judicieux et très-fin, et quand
+elle se fut assurée que ma curiosité n'était fondée que sur un intérêt
+sincère et dévoué pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses; à
+savoir: primo, que madame Poisson n'était pas madame Poisson, mais bien
+une jeune ouvrière née dans la même ville de province et dans la même
+rue que le petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès
+l'enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse; car la
+belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était laissé séduire et enlever
+par M. Poisson, alors commis voyageur, qui était venu avec elle dresser
+la tente de son café à la grille du Luxembourg, comptant sans doute sur
+la beauté d'une telle enseigne pour achalander son établissement. Cette
+secrète pensée n'empêchait pas M. Poisson d'être fort jaloux, et, à la
+moindre apparence, il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort
+malheureuse. On assurait même dans le quartier qu'il l'avait souvent
+frappée.
+
+En second lieu, Eugénie m'apprit que Paul Arsène, ayant un soir,
+contrairement à ses habitudes de sobriété, cédé à la tentation de boire
+un verre de bière, était entré, il y avait environ trois mois, au café
+Poisson; que là, ayant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc
+et coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du moyen âge, la
+pauvre Marthe, ses premières, ses uniques amours, il avait failli se
+trouver mal. Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que
+le surveillant farouche était là; mais elle avait trouvé moyen, en lui
+rendant la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser un billet
+ainsi conçu:
+
+«Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta payse, viens causer
+avec elle demain. C'est le jour de garde de M. Poisson. J'ai besoin de
+parler de mon pays et de mon bonheur passé.»
+
+«Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous. Il en sortit
+plus amoureux que jamais. Il avait trouvé Marthe embellie par sa pâleur,
+et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de
+romans à son comptoir, et même quelquefois des livres plus sérieux, elle
+avait acquis un beau langage et toutes sortes d'idées qu'elle n'avait
+pas auparavant. D'ailleurs, elle lui confiait ses malheurs, son
+repentir, son désir de quitter la position honteuse et misérable que son
+séducteur lui avait faite, et Arsène se figurait que les devoirs de
+la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient seuls
+désormais à sa compatriote. Il ne cessa de rôder autour d'elle, sans
+toutefois éveiller les soupçons du jaloux, et il parvint à causer avec
+Marthe toutes les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe était bien
+décidée à quitter son tyran; mais ce n'était pas, disait-elle, pour
+changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. Elle chargeait Arsène de
+lui trouver une condition où elle pût vivre honnêtement de son travail,
+soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme
+demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés, etc.; mais toutes
+les conditions que Paul envisageait pour elle lui semblaient indignes
+de celle qu'il aimait. Il voulait lui trouver une position à la fois
+honorable, aisée et libre: ce n'était pas facile. C'est alors qu'il
+a conçu et exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une
+industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit que sa tante
+allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses soeurs à Paris, qu'il
+les établirait comme ouvrières en chambre avec Marthe, et qu'il les
+soutiendrait toutes les trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans
+un bon train d'affaires, sauf à ne jamais reprendre la peinture, si ses
+avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire vivre dans
+l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la passion de l'art à celle
+du dévouement, et son avenir à son amour.
+
+«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de
+garçon de café, il s'est fait garçon de café, et il a justement choisi
+le café de M. Poisson, où il a pu concerter l'enlèvement de Marthe, et
+où il compte rester encore quelque temps pour détourner les soupçons.
+Car la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsène sont en route,
+et je m'étais chargée de veiller à leur établissement dans une maison
+honnête: celle-ci est propre et bien habitée. L'appartement à côté du
+nôtre se compose de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer.
+Ces demoiselles y seront fort bien. Nous leur prêterons le linge et les
+meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les
+procurer, et cela ne tardera pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne
+de l'argent, a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui
+était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin, avant-hier
+soir, tandis que vous étiez auprès de votre malade, Laure, ou, pour
+mieux dire, Marthe, puisque c'est son véritable nom, a pris son grand
+courage, et au coup de minuit, pendant que M. Poisson était de garde,
+elle est partie avec Arsène, qui devait l'amener ici, et retourner
+bien vite à la maison avant que son patron fût rentré; mais à peine
+avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à
+l'entre-sol de M. Poisson, et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient
+pas bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir, a forcé
+Arsène à rentrer et s'est mise à descendre à toutes jambes la rue de
+Tournon, comptant sur la légèreté de sa course et sur la protection du
+ciel pour échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie par
+un homme sur les quais; mais il s'est trouvé par bonheur que cet homme
+était votre camarade Laravinière, qui lui a promis le secret et qui l'a
+amenée jusqu'ici. Arsène est venu nous voir en courant ce matin. Le
+pauvre garçon était censé faire une commission à l'autre bout de Paris.
+Il était si baigné de sueur, si haletant, si ému, que nous avons cru
+qu'il s'évanouirait en haut de l'escalier. Enfin, en cinq minutes de
+conversation, il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite
+n'était qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré qu'au jour,
+et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le
+moindre soupçon de la complicité d'Arsène.
+
+--Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre de M. Poisson?
+Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est pas marié avec Marthe?
+
+--Non, mais quelque violence dans le premier feu de la colère. Comme
+c'est un homme grossier, livré à toutes ses passions, incapable d'un
+véritable attachement, il se sera bientôt consolé avec une nouvelle
+maîtresse. Marthe, qui le connaît bien, dit que si l'on peut tenir sa
+demeure secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien à
+craindre ensuite.
+
+--Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé dans tout ceci,
+repris-je, c'est: _primo_, de vous laisser disposer de tout ce qui est à
+nous pour assister nos infortunées voisines; _secundo_, d'avoir toujours
+derrière la porte une grosse canne au service des épaules de M. Poisson,
+en cas d'attaque. Eh bien, voici, _primo_, un terme de ma rente que j'ai
+touché hier, et dont tu feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras
+convenable; _secundo_, voilà un assez bon rotin que je vais placer en
+sentinelle.»
+
+Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, où je tombai, à la lettre,
+endormi avant d'avoir pu achever de me déshabiller.
+
+Je fus réveillé au bout de deux heures par Horace:--Que diable se
+passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au
+guichet, on chuchote derrière la porte, on cache quelqu'un dans la
+cuisine, ou dans le bûcher, ou dans l'armoire, je ne sais où; et, quand
+je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou
+moi?
+
+A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma
+place au conseil délibératif que Marthe et Eugénie tenaient ensemble
+dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi
+qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En
+remettant le secret de Marthe à leur honneur et à leur prudence, on
+avait beaucoup plus de chances de sécurité qu'en essayant de le leur
+cacher. Il était impossible qu'ils ne le découvrissent pas, quand même
+Marthe s'astreindrait à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et
+quand même je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne
+serait toujours violée; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverte,
+une minute durant, pour que quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et
+reconnut la belle Laure. Je commençai donc le chapitre des confidences
+solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je le fis, à
+l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à Laure, la part qu'il
+avait prise à son évasion, et jusqu'à leur ancienne connaissance. Laure,
+désormais redevenue Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis,
+une amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la
+connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut censée lui avoir
+offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage
+était assez respectable; tous mes amis professaient à bon droit pour
+Eugénie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le
+croire, de mon ridicule accès de jalousie.
+
+Cependant Eugénie ne me le pardonna pas aussi aisément que je m'en étais
+flatté. Je puis même dire qu'elle ne me l'a jamais pardonné. Quoiqu'elle
+fit, j'en suis convaincu, tous ses efforts pour l'oublier, elle y a
+toujours pensé avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait
+sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un homme fût à la hauteur
+de celui d'une femme!--Le meilleur, le plus dévoué, le plus fidèle de
+tous, sera toujours prêt, disait-elle, à se méfier de celle qui s'est
+donnée à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la
+pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit tout matériel;
+aussi toute notre fidélité, souvent tout notre amour, se résument pour
+lui dans un fait. Quant à nous, qui n'exerçons qu'une domination morale,
+nous nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des apparences.
+Dans nos jalousies, nous sommes capables de récuser le témoignage de nos
+yeux; et quand vous faites un serment, nous nous en rapportons à votre
+parole comme si elle était infaillible. Mais la nôtre est-elle donc
+moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et du nôtre deux
+choses si différentes? Vous frémiriez de colère si un homme vous disait
+que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous
+nous entourez de précautions qui prouvent que vous doutez de nous. A
+celui que des années de chasteté et de sincérité devraient rassurer
+à jamais, il suffit d'une petite circonstance inusitée, d'une parole
+obscure, d'un geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute
+confiance soit détruite en un instant.
+
+Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qui avait l'habitude de
+se poser pour l'avenir en Othello; mais, en effet, c'était sur mon coeur
+que retombaient ces coups acérés. «Où diable prend-elle tout ce qu'elle
+dit? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller _au prêche_ de
+la salle Taitbout.»
+
+
+
+IX.
+
+La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était des plus étranges.
+Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eût
+pas voulu le comprendre, ils en étaient restés, comme au premier jour,
+dans les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le dévouement
+de ce jeune homme; elle ne savait pas à quelles espérances il avait dû
+renoncer pour s'attacher à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût
+étudié la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables
+facultés la nature l'avait doué à cet égard; et d'ailleurs il attribuait
+son renoncement à la nécessité de faire venir ses soeurs et de les
+soutenir. Marthe ne possédait rien, et n'avait rien voulu emporter
+de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle
+acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût pas fui,
+appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui devoir d'autres
+services que de simples démarches auprès d'Eugénie, et un asile auprès
+de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des
+dépenses. En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et il
+s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que j'ai fait pour
+vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est
+permis à la plus simple amitié.
+
+Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu de si près par son
+patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs à la diligence. Marthe
+ne sortait pas, dans la crainte d'être rencontrée par quelqu'un qui pût
+mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et moi,
+d'aller aider au débarquement de Louison et de Suzanne, nos futures
+voisines. Louison, l'aînée, était une beauté de village, un peu
+virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du
+commandement. Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante
+infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne
+de cinq ou six apprenties couturières, parmi lesquelles la jeune soeur
+Suzon n'était qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre
+dirigeant les travaux, mais obéissant à la soeur aînée, sans appel.
+Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de
+régner qui dévore les souverains.
+
+Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation plus
+distinguée que celle de Louise. Il était facile de voir qu'elle était
+capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais
+Louise était, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb,
+pour l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir quelque
+influence.
+
+Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidité,
+l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idée de
+la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il pût y avoir pour Arsène
+un empêchement impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent
+Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos: «C'est
+toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là!
+
+Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:
+
+--C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!»
+
+Il faut avouer que, venant pour la première fois de leur vie de faire un
+assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers
+pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce
+bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et
+dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires, il était assez
+naturel qu'elles perdissent la tête et ressentissent un peu de fatigue,
+d'humeur et d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à
+leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je réglais leurs
+comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installées dans un
+fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car
+elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traîné une foule
+d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main
+jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez, Monsieur; attendez
+que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donné pour nous à la
+diligence? Attendez donc!»
+
+Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immédiatement
+l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de
+grandeur, que j'étais loin d'apprécier moi-même, commença à me gagner
+leur considération.
+
+Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie et moi, afin de nous
+trouver en même temps qu'elles à la porte de notre domicile commun.
+
+«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles en la toisant de
+l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faîte.»
+
+Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les
+quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient du sol. Dès le second
+étage, elles montrèrent de la surprise; au troisième, elles firent
+de grands éclats de rire; au quatrième, elles étaient furieuses; au
+cinquième, elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer
+dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit sur la dernière
+marche en disant:--«En voilà-t-il une horreur de pays!»
+
+Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter,
+ajouta: «Ça sera commode, hein? de descendre et de remonter ça quinze
+fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou.»
+
+Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le
+trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait sur le prolongement de mon
+balcon. Louise s'y avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa
+tomber sur une chaise.
+
+«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige; il me semble que
+je suis sur la pointe de notre clocher.»
+
+Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé un petit repas
+dans mon appartement, comptant, à ce moment-là, leur présenter Marthe.
+
+«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, dit Louison en jetant
+un coup d'oeil prohibitif à Suzanne; mais nous n'avons pas faim.»
+
+Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire les malles
+et de ranger les effets, comme si c'était la chose la plus pressée du
+monde.
+
+«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout à coup Louise. Paul
+va donc demeurer avec nous? A la bonne heure!
+
+--Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui répondis-je. Mais
+vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous présenter
+lui-même...
+
+--Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache.
+Comment donc qu'il ne nous en a rien marqué dans ses lettres?...
+
+--Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses qu'il vous
+expliquera lui-même. En attendant, il m'a chargé de vous la présenter.
+Elle demeure déjà ici, et, pour le moment, elle apprête votre souper.
+Voulez-vous que je vous l'amène?
+
+--Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison, dont la
+curiosité était fortement éveillée; où donc est-ce qu'elle est, cette
+payse?»
+
+Elle me suivit avec empressement.
+
+«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre en reconnaissant la
+belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous êtes donc veuve, que vous
+allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins,
+de vous _ensauver_ avec ce monsieur qui vous a _soulevée_ à votre père.
+Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée avec lui, et à tout péché
+miséricorde!»
+
+Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était pas attendue
+à un pareil accueil. La pauvre femme avait oublié ses anciennes
+compagnes, comme Arsène avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet
+effet-là à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en
+idéalités poétiques, dont les qualités grandissent à nos yeux, tandis
+que les défauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et
+vont jusqu'à s'effacer dans notre imagination.
+
+Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans auparavant, Louise
+et Suzanne n'étaient que des enfants sans réflexion sur quoi que ce
+soit. Maintenant c'étaient deux dragons de vertu, principalement
+l'aînée, qui avait tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à
+la ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. En quittant
+le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, ces deux plantes
+sauvages devaient nécessairement (Arsène ne l'avait pas prévu) perdre
+beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le
+bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et de sagesse les
+jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur mérite devait être
+enfoui, leurs préceptes inutiles, leur exemple inaperçu; et les qualités
+nécessaires à leur nouvelle position, la bonté, la raison, la charité
+fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.
+
+Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier mouvement de
+Marthe avait été de s'élancer dans les bras de la soeur d'Arsène, le
+second fut d'attendre ses premières démonstrations, le troisième fut de
+se renfermer dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais une
+douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, et de grosses larmes
+roulaient dans ses yeux.
+
+Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis
+asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir auprès d'elle.
+
+--Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je à
+cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna et la domina tout d'un coup;
+elle a l'estime de votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le
+malheur commande le respect aux âmes honnêtes. Quand vous aurez refait
+connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais
+du passé.
+
+Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui
+l'avait suivie par derrière, cédant à l'impulsion de son coeur, se
+pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise,
+jeté en dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la main;
+et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à l'aise entre ses deux
+compatriotes, se plaça auprès d'elle, affectant de lui témoigner plus
+d'amitié et d'égards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit
+par dépit, soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison
+ne touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers
+embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possédait au plus haut
+degré, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans
+une chambre, et resta plus d'une heure enfermé avec elles.
+
+Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint animé. Mais
+l'influence de l'autorité fraternelle, si peu contestée dans les moeurs
+du peuple de province, avait maté la résistance de Louise. Suzanne, qui
+ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids à
+l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de changer un peu
+de maître. Elle fit franchement des amitiés à Marthe, tandis que
+Louise l'accablait de politesses affectées très-maladroites et presque
+blessantes.
+
+Arsène les envoya coucher presque aussitôt.
+
+«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle
+enfonçait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant
+ainsi.
+
+--Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement; elle n'est
+pas condamnée à dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui êtes
+fatiguées, il faut aller vous reposer.»
+
+Elles obéirent, et, quand elles furent sorties:
+
+«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à Marthe, certains
+préjugés de province qu'elles auront bientôt perdus, je vous en réponds.
+
+--N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. Elles ont raison
+de me mépriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livrée à un
+homme que je devais bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être
+aimé. Vos soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix était
+indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme comme vous, Arsène,
+je trouverais de l'indulgence, et peut-être de l'estime dans tous les
+coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la
+respectent. On la considère comme la femme de votre ami, quoiqu'elle
+ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le
+titre d'épouse, tout le monde sentait que je ne l'étais point. En voyant
+quel maître farouche je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour pût
+m'avoir jetée dans l'abîme.»
+
+En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, trop longtemps
+contenue, brisait sa poitrine.
+
+Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.
+
+«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, s'écria-t-il; quant à
+moi, je saurai bien faire partager à mes soeurs le respect que j'ai pour
+vous.
+
+--Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne
+croyez donc pas que je me sois vendu?
+
+--Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous avez aimé cet
+homme haïssable; et où est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous
+avez cru à son amour; vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah!
+Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez pas non plus
+que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?»
+
+J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques jours que nous
+connaissions la situation de Marthe à l'égard de M. Poisson, nous nous
+étions déjà demandé plusieurs fois, Horace et moi, comment une créature
+si belle et si intelligente avait pu s'éprendre du _Minotaure_. Parfois
+nous nous étions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait
+pu avoir, quelques années auparavant, de la jeunesse et une certaine
+beauté; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu
+du caractère avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint.
+Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée que des bijoux et
+des promesses, l'appât des parures et l'espoir d'une vie nonchalante
+avaient enivré cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent
+développés en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien
+ressembler à celle de toutes les filles séduites que les besoins de la
+vanité et les suggestions de la paresse précipitent dans le mal.
+
+[Illustration: Chut! ne faites pas de bruit!]
+
+Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en
+moi. Elle avait besoin de se justifier.
+
+«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le
+parais. Mon père était un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans
+le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes.
+Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le
+savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les
+plus grands vices. Il y a là des hommes comme lui (et elle posait sa
+main sur le bras d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie
+semble livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore,
+un désespoir profond de leur condition alimente en eux une rage
+continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se plaignait sans cesse, avec
+des jurements et des imprécations, de l'inégalité des fortunes et de
+l'injustice du sort, Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu
+par découragement, et la misère régnait chez nous. Mon enfance s'est
+écoulée entre deux souffrances alternatives: tantôt une compassion
+douloureuse pour mes parents infortunés, tantôt une terreur profonde
+devant les emportements et les délires de mon père. Le grabat où nous
+reposions était à peu près notre seule propriété: tous les jours
+d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère mourut jeune par suite
+des mauvais traitements de son mari. J'étais alors enfant. Je sentis
+vivement sa perte, quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle
+reportait les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il
+ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de me réjouir de
+l'espèce de liberté que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses
+injustices sur le compte de la misère, aussi bien les siennes que celles
+de mon père. La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun,
+terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie, je fus habituée
+à détester et à craindre.
+
+[Illustration: Louise, découragée, s'assit sur la dernière marche.]
+
+«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait à l'être.
+Quand je fus seule et abandonnée à tous mes penchants, je cédai à celui
+qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon
+père; il partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait
+que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite et bien;
+mais à peine avait-il touché quelque argent, qu'il allait le boire; et
+lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ébranlant le pavé sous son
+pas inégal et pesant, vociférant des paroles obscènes sur un ton qui
+ressemblait à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais
+baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés d'épouvante. Je me
+cachais au fond de mon lit, et des heures entières s'écoulaient ainsi,
+moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul
+dans le délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton, et
+frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il se croyait
+poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de
+lui parler; car une fois, du vivant de ma mère, il avait voulu me tuer,
+pour me préserver, disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce temps,
+je me cachais à son approche; et souvent, pour éviter d'être atteinte
+par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurité, je me glissais
+sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de
+peur et de froid.
+
+«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies qui entourent
+notre petite ville avec les enfants de mon âge; nous y avons souvent
+joué ensemble, Arsène; et vous savez bien que cette enfant, qui traînait
+toujours un reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de
+cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine à faire rentrer
+ses cheveux indisciplinés sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que
+cette enfant-là, craintive et mélancolique jusque dans ses jeux, était
+aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en
+est un quand on a une existence si malheureuse, était de désirer, non la
+richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance.
+Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité
+polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante simplicité
+de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour
+tricoter sur une chaise propre dans un intérieur silencieux et paisible;
+et quand je m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je
+croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. J'appris,
+comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais
+j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait étiolé mes
+facultés actives; je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais
+pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.
+
+«Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause
+de ma faute? Le dois-je, Arsène, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un
+peu plus de blâme, que de charger d'une si odieuse malédiction la tête
+de mon père?
+
+--Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais le dire pour
+vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous
+êtes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire à mes soeurs,
+qui l'ignoraient encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous
+(pardonnez-lui, mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et
+l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme,
+avili, dégradé, privé de raison à coup sûr, conçut pour sa fille une
+passion infâme, et cette passion éclata précisément un jour où Marthe,
+ayant été remarquée à la danse sans le savoir, par un commis voyageur,
+avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur avait été
+très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué, comme ils font tous
+à l'égard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de
+lui parler d'amour et d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès
+la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment
+où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses traces et
+s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui fuyait, nouvelle Béatrix,
+les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous,
+prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la
+protection des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer son
+père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux d'où l'innocent
+sort parfois aussi souillé dans l'opinion que le coupable. Marthe crut
+avoir trouvé un ami, un protecteur, un époux même; car le voyageur,
+voyant sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle crut
+pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après qu'il l'eut trompée,
+elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.
+
+--Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient été
+marqués de scènes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais
+plus le droit d'être si difficile. J'avais changé de tyran. Mais
+le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte
+d'éducation qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier.
+Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que
+moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des objets de comparaison
+autour de moi, me paraissait bon, sincère, dans les commencements. La
+douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte
+et si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les instincts
+despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai avec une résignation
+que n'auraient pas eue des femmes mieux élevées. J'étais en quelque
+sorte blasée sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours
+l'indépendance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'étais
+une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie nécessaire à un
+effort quelconque, et sans l'amitié, les conseils et l'aide d'Arsène, je
+ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour,
+les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et
+tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai
+trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si longtemps souffert sans
+espoir.
+
+--Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez
+autour de vous que tendresse, dévouement et déférence.
+
+--Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle en se jetant
+au cou de ma compagne, j'y compte; et quant à l'amitié de celui-ci,
+ajouta-t-elle en prenant la tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me
+fera tout supporter.»
+
+Arsène rougit et pâlit tour à tour.
+
+«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix émue, ou bien...
+
+--Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces à cause de moi.
+Je les désarmerai, n'en doutez pas; et si j'échoue, je subirai leur
+petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu
+d'enfant.
+
+Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvée
+en effet, et je te bénirai tous les jours de ma vie.»
+
+Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au café Poisson, et
+Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit auprès des
+deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit léger de
+ses pas.
+
+
+
+X.
+
+Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après quelques jours de
+fatigue, d'étonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur
+parti et s'associer, sans arrière-pensée, à la compagne qui leur était
+imposée. Il est vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait
+presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières qu'elle avait su
+prendre, jointes à sa douceur naturelle et à une sensibilité toujours
+éveillée et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus
+aimable que j'aie, jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu
+que deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une amitié
+véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière Louison; et
+lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix
+douce, ses paroles choisies, ses intentions prévenantes calmaient ou
+tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.
+
+De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier Louise et
+Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritées.
+Elles s'étaient imaginé, au fond de leur village, que Paris était un
+Eldorado où, relativement, la misère était ce que l'on considère comme
+richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve était bien
+réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou
+trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre
+d'un air ébahi, en disant: «Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons
+carrosse.» Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des
+éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu
+enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux vint à bout de les
+distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes
+retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans
+cette petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer.
+Quelle différence, en effet, avec leur existence provinciale! Plus
+d'air, plus de liberté, plus de causerie sur la porte avec les voisines;
+plus d'intimité avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur
+un petit rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes filles de
+l'endroit, après les journées de travail; plus de danses champêtres le
+dimanche! Aussitôt qu'elles furent installées au travail, elles virent
+bien qu'à Paris les jours étaient trop courts pour la quantité des
+occupations nécessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on
+gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et travailler
+le triple. Chacune de ces découvertes était pour elles une surprise
+fâcheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fût
+exposée à tant de dangers, et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir,
+ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon
+Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc bien méchant ici?»
+
+Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure intérieur. Arsène
+les tenait en respect par de fréquentes exhortations, et elles ne
+manifestaient plus leur mécontentement avec la sauvagerie du premier
+jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement
+malapprises eût été assez désagréable, si le travail, remède souverain à
+tous les maux quand il est proportionné à nos forces, ne fût venu
+tout pacifier. Grâce aux petites précautions qu'Eugénie avait prises
+d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant
+l'estime et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à monter
+un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort diligente, mais elle
+avait beaucoup de goût et d'invention. Louison cousait rapidement et
+avec une solidité cyclopéenne. Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie
+ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et
+partagerait loyalement avec ses associées. Chacune, étant intéressée
+au succès du _phalanstère_, travaillerait, non à la tâche et sans
+conscience, comme font les ouvrières à la journée, mais avec tout le
+zèle et l'attention dont elle était susceptible. Cette grande idée
+souriait assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère
+de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable.
+Habituée à commander, elle était bouleversée de voir que cette fainéante
+de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa sœur)
+avait plus de génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
+agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle à ses
+traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise, et qu'Eugénie
+venait bouleverser ses plans et détruire toutes ses notions, la virago
+avait bien de la peine à ne pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une
+douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer
+toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la
+mer après une tempête.
+
+Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie
+nouvelle, Horace, retranché dans la sienne, se livrait à des essais
+littéraires. Dès que je fus un peu rendu à la liberté, j'allai le voir;
+car depuis plusieurs jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son
+intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite chambre
+garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur
+sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait placé un de ses
+matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du
+voisinage; et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui, il s'était
+fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau de théâtre. Il était
+assis devant sa table, les coudes en avant, la tête dans ses mains,
+la chevelure ébouriffée; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets
+manuscrits, soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, et
+s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux effarouchés.
+
+Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard
+indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.
+
+«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle _la Malédiction_, chapitre
+Ier! mais non, cela s'appelle _le Nouveau René_, Ier chapitre... Eh non!
+voici _Une Déception_, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, _le Dernier
+Croyant_, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème! chant Ier,
+_la Fin du monde_. Ah! une ballade! _la Jolie Fille du roi maure_,
+strophe Ière; et sur cette autre feuille, _la Création_, drame
+fantastique, scène Ière; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne!
+_les Truands philosophes_, acte Ier; et par ma foi! encore autre chose!
+un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche de front, tu
+vas, mon cher Horace, faire invasion dans la littérature.»
+
+Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, m'arrachant
+des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait été poussé au delà
+d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la
+cheminée.
+
+«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions entièrement
+abandonnées pour une plaisanterie? lui dis-je.
+
+--Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, je le
+veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles
+avant que mon char soit lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux
+au galop.
+
+--Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne
+veux pas te déranger dans le moment de l'inspiration.
+
+--Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne
+viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens à point pour me
+distraire de moi-même. Je suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a
+trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.
+
+--Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite. Tu dois avoir
+quelque chose en train. Veux-tu me le lire?
+
+--Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction; c'est une chose
+plus difficile que je ne croyais de se mettre à barbouiller du papier.
+Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les
+yeux, je vois une armée, un monde de créations se peindre et s'agiter
+dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparaît. J'avale
+des pintes de café, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans
+mon propre enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme un
+volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige
+et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'apprêter une feuille
+de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre
+me donne des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire par
+des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées ardentes, vives,
+mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh!
+c'est un métier, cela aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me
+poursuivra partout!
+
+--Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver une manière
+d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en
+connais pas.
+
+--Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue,
+mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.
+
+--Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du
+rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux
+gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement à leurs
+premiers airs? Toute expression précise d'idées, de sentiments, et même
+d'instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai,
+l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité que donne une longue
+pratique?»
+
+Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance qui
+lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères
+anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de
+sténographier sous sa dictée, tandis qu'il improviserait à haute voix.
+Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une
+lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me
+semblait bien que donner une forme tant soit peu étendue et complète à
+une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit
+d'Horace n'était certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du
+trop d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions; mais
+il manquait absolument de cette force d'élaboration qui doit présider à
+l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris
+qu'il ne savait pas souffrir.
+
+Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois que pour
+écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet
+qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idées également
+arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur
+quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, à mesure
+qu'il les développait, et il le faisait d'une façon assez brillante;
+aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'écoutant, avait
+coutume de répéter entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se
+suivent et ne se ressemblent pas.»
+
+Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses
+auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on
+fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir
+un peu mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était pas
+embarrassé de le trouver dans une discussion; mais ses opinions,
+auxquelles il ne croyait qu'au moment de les émettre, ne pouvaient pas
+échauffer le fond de son cœur, émouvoir son imagination, et opérer en
+lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat
+l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée par la
+flamme de l'Etna.
+
+A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers peuvent
+nous émouvoir et nous rendre éloquents; c'est en général la puissance de
+la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les
+émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société; en un mot,
+n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait être
+poussé ni par une révélation supérieure ni par un besoin généreux, au
+choix de tel ou tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était
+riche de fictions entassées dans son intelligence par la culture, et
+toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée, il se
+croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher à ces
+créations fugitives qui ne remuaient pas son âme, et qui, à vrai dire,
+n'en sortaient pas, puisqu'elles étaient le produit de certaines
+combinaisons de la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous
+quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; car il
+était homme de goût, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors
+il raturait, déchirait, recommençait, et finissait par abandonner son
+oeuvre pour en essayer une autre qui ne réussissait pas mieux.
+
+Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en
+l'attribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse
+qu'il eût pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté;
+mais cela n'aurait jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait
+essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les plus
+chatoyantes de métaphores, les plus chargées de tours ingénieux et
+charmants, n'ont cependant aucune valeur.
+
+Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans le convaincre.
+Après l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait à faire, il
+s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang,
+l'impétuosité de sa jeunesse, l'impatience fiévreuse de s'exprimer,
+étaient les seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout ce
+qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers,
+une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'était nourri, qu'il
+rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et
+quelques phrases qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul
+Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus difficile de
+tous à imiter, à cause de sa manière nette et, serrée; mais ces courts
+essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent
+été, dans l'oeuvre de ses modèles, que des appendices servant d'ornement
+à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace ne l'avait
+pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué (et il l'était
+lui-même) du plagiat manifeste, car cette idée n'était point à lui: elle
+était à eux; elle était à tout le monde. Pour y mettre son cachet, il
+eût fallu qu'il la portât dans sa conscience et dans son coeur, assez
+profondément et assez longtemps pour qu'elle y subît une modification
+particulière; car aucune intelligence n'est identique à une autre
+intelligence, et les mêmes causes ne produisent jamais les mêmes
+effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils
+s'essayer simultanément à rendre un même fait ou un même sentiment, à
+traiter un même sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais
+pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni
+éprouvé ce sentiment par lui-même, l'individualité, l'originalité, sont
+impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace
+fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il y usa en pure
+perte le peu de volonté qu'il avait amassée pour sortir de l'inaction.
+Quand il fut harassé de fatigue, abreuvé de dégoût, presque malade, il
+sortit de sa retraite, et se répandit de nouveau au dehors, cherchant
+des distractions et voulant même essayer, disait-il, des passions, pour
+voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie.
+
+Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur
+cette mer orageuse, sans aucune expérience pour se préserver, c'est
+risquer plus qu'on ne pense. Il s'était aventuré de même dans la
+carrière littéraire; mais comme là il ne devait pas trouver de complice,
+le seul désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de temps
+perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, sous la conduite de
+l'_aveugle dieu?_
+
+Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de
+passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'était point né passionné. Sa
+personnalité avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune
+tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer des êtres
+sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se
+préférait, avec quelque raison, à tous les êtres vulgaires avec lesquels
+il pouvait établir des rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il
+risquât sa précieuse santé avec des prostituées de bas étage. Il était
+incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles qui ne cèdent
+qu'à des offres considérables ou à des démonstrations d'engouement qui
+raniment leur coeur éteint et réveillent leur curiosité blasée. Il
+faisait profession pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à
+l'intolérance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et
+vraiment grand de _Marion Delorme_. Il aimait l'oeuvre sans être pénétré
+de la moralité profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais
+seulement pour une scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de
+sa découverte, accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses
+malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait que Didier
+ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, une minute après, la tête
+tranchée.
+
+Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à des existences
+plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les brisât par son caprice
+ou son orgueil, et qu'il ne remplît la sienne propre de regrets ou de
+remords. Heureusement cette victime n'était pas facile à trouver. On ne
+trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti
+pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans les mêmes conditions.
+Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme,
+quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré
+de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité des sexes
+devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire à
+cet égard, l'amour peut se révéler dans toute sa grandeur et dans
+toute sa beauté; mais à celui qui est imbu des erreurs communes de
+l'infériorité de la femme, de la différence de ses devoirs avec les
+nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des émotions et
+non un idéal, l'amour ne se révélera pas. Et, à cause de cela, l'amour,
+ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit
+nombre.
+
+Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette grande question
+humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne
+jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses
+côtés défectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme.
+C'était son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards, ce
+n'était du moins sous aucun rapport sérieux à lui connu. Il ne voyait
+là que les habits bleus et les fronts épilés des _pères_ de la nouvelle
+doctrine, et c'en était assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse
+toute l'idée saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière, et
+se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine que
+la société consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun
+pédantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans
+celui des novateurs.
+
+Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux
+et social, il voulait expérimenter l'amour, la plus religieuse des
+manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes
+individuels par rapport à la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui
+peut réhabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance
+fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une
+espèce de vertu en suivant les traditions du passé.
+
+Sa première passion fut pour la Malibran.
+
+Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent,
+et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la
+scène. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais
+désiré que cette adoration continue occupât plus longtemps son
+imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions plus durables
+et plus complètes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut
+réaliser son rêve, et il fit _des folies_ pour madame Malibran,
+c'est-à-dire qu'il s'élança sous les roues de sa voiture (après l'avoir
+guettée à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis
+il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin il lui écrivit une
+lettre délirante, comme il avait écrit quelques semaines auparavant à
+madame Poisson. Il ne reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre,
+et il ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée, si on
+l'avait reçue.
+
+Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif chagrin. Il en
+fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua de lui-même pour avoir cru
+un instant que «l'orgueil du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix
+d'un hommage ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une seconde
+lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme, merci! vous m'avez désabusé
+de la gloire;» et qui finissait par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez
+enivrée de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres
+amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence
+qui vous réponde!»
+
+Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant que
+probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois
+fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps à les lire. Cette
+réflexion lui donna à penser.
+
+«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de montrer ma
+première lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir
+dans _Tancrède_; car enfin elle chante faux quelquefois!
+
+--Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et
+s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en
+souriant: «Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers
+du bouquet d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus
+au milieu de tous les autres hommages.»
+
+Horace frappa du poing sur sa table.
+
+«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette lettre!
+s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de fantaisie, et si
+quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, _elle_ ne pourra pas
+dire: «J'ai celui-là dans mes épluchures.»
+
+
+
+XI.
+
+Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint,
+après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en
+regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en
+me cassant des pipes, selon son habitude.
+
+Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes
+affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis; car, pour le
+tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lui signifier que cela me
+déplaisait; et, en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne
+ferait pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient la
+figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de trancher du jeune
+seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais véritablement,
+j'avais du plaisir à le retrouver quand je rentrais, et à lui faire
+partager notre modeste repas de famille.
+
+Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention
+particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu'elle était l'objet de
+ses oeillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la
+pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que,
+dans le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours
+frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa conversation
+sobre, sensée et délicate. Elle embellissait à vue d'oeil. Toujours
+mélancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne
+l'esclavage. M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus
+de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et
+sa santé, longtemps altérée, se consolidait par le régime doux et
+sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence
+de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence
+attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passé; Eugénie
+se chargeait d'éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement
+improvisée. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus
+assidus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis
+et espiègles dans la rue prenaient tout à coup, sous nos toits, des
+manières polies, une gaieté chaste et un langage sensé, pour complaire
+à d'honnêtes filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose
+d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le coeur froid et
+de l'esprit farouche pour ne pas goûter, dans cet essai de sociabilité
+bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en
+trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. Nos
+jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs plus douces que
+celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait
+l'horreur de son passé; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un
+esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins
+que les autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa rude
+franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle
+n'était pas fâchée d'être traitée comme une dame par des jeunes gens
+dont elle s'exagérait peut-être beaucoup l'élégance et la distinction.
+
+Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la société de Marthe.
+Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais reçu sa lettre, il eut
+l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire
+repousser deux fois. Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée
+qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement le
+progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, était une réparation de
+bon goût pour le passé.
+
+Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On
+y franchit de grandes distances d'une manière insensible. Quoique
+mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux
+délicatesses de l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put
+se défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et
+fut éloquent. C'était la première fois que Marthe entendait ce langage.
+Elle n'en fut pas effrayée comme elle s'était attendue à l'être; elle y
+trouva même un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua
+surprise, émue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en
+elle, et lui laissa l'espérance.
+
+Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène par
+l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et à l'autre; j'étais
+l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsène, je puis dire
+que j'avais plus d'amitié et d'attrait pour Horace. Entre ces deux
+poursuivants de la Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez
+embarrassé de me prononcer, si j'avais eu un conseil à donner. Mon
+affection me défendait de nuire à l'un des deux; mais Eugénie éclaira ma
+conscience.
+
+«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle, et Horace n'a pour
+Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse,
+un ami, un protecteur, un frère; l'autre se jouera de son repos, de son
+honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre
+amitié pour Horace ne soit pas puérile. C'est à Marthe que vous devez
+votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet
+écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de
+mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à vous de l'éclairer: elle
+croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne
+l'aimera jamais.»
+
+Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu'en
+savions-nous après tout? Horace était assez jeune pour ignorer même
+l'amour; mais l'amour pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir
+tout à coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la noble
+Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, et je promis de
+tenter le moyen qu'Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le
+monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.
+
+Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin? Eh! mon Dieu
+oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas
+assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me
+mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg
+Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un
+unique habit noir qu'Eugénie me conservait avec soin pour ces grandes
+occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de
+les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant
+quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir
+les anciens amis de ma famille, et j'étais toujours reçu à bras
+ouverts, quoiqu'on sût fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent
+légitimisme. Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur,
+de n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais né
+gentilhomme et de très-bonne souche.
+
+Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, avant de naître, par
+les révolutions, j'avais été élevé par mon respectable père, l'homme le
+plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il
+m'avait enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, à
+dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme
+de bachelier ès-lettres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre
+modeste maison de province, et là il m'avait dit:--Tu vois que je suis
+attaqué d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles m'emportent
+plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma
+mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité
+qui me reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et t'aider à
+fixer tes idées.
+
+«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler
+de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est
+en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que
+je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que
+j'approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m'a envoyé nu
+sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment religieux de l'égalité
+des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme
+le complément historique et nécessaire du principe de la charité
+chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en travaillant,
+selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place
+dans la société. Je ne désire point pour toi que cette place soit
+brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage
+que je te laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens
+d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras et tu
+soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette éducation a porté
+ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blâmeront
+beaucoup, dans les commencements, de donner à mon fils une profession,
+au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour
+n'est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les
+leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai
+appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une éducation de
+gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'équitation
+et la chasse. J'ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te
+remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore
+plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»
+
+Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières études,
+et à développer les idées dont il m'avait donné le germe. Il me fit
+examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle
+je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le
+voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influença,
+mais il est certain qu'une vocation prononcée me poussa vers l'étude de
+la médecine.
+
+Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer à Paris; mais
+il était dans un si déplorable état de santé, que j'obtins de lui de
+rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers
+une éternelle séparation. Son mal empirait toujours; les mois et les
+saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans
+rien ôter à son courage. À chaque redoublement de la maladie, il voulait
+me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important à faire
+que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, et me permit de
+lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler
+le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre
+sur-le-champ mes éludes.
+
+Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la douleur dont j'étais
+accablé, je poussai activement les préparatifs de mon départ. Il avait
+lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf
+ans, afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à
+Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes
+trois mille francs de rente, et voyant approcher l'époque de mes examens
+sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur
+des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles
+de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de
+l'affection.
+
+De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgré
+la différence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon père des
+sentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu à cet amour,
+et mon père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais cette
+personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie rencontrée dans ma vie.»
+
+Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort
+riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle
+n'avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux,
+l'un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans
+celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, en outre,
+un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la
+causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L'étiquette
+et la morgue en étaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous
+appartenant à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et en même
+temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions.
+On pouvait professer là les idées les plus nouvelles; mais le
+juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grâce devant
+madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes,
+des opinions républicaines et de la pauvreté fière et discrète.
+
+Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des affaires
+importantes, et quoique la saison fût avancée, elle ne se disposait pas
+encore à partir. Son cercle était fort restreint, et l'élément artiste
+et littéraire, qui ne va guère à la campagne qu'en automne (quand il y
+va), _donnait_ plus dans son salon que l'élément noble. Elle m'accorda
+gracieusement la faveur de lui présenter un de mes amis, et un soir je
+lui menai Horace.
+
+Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions sur la manière
+de se présenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce
+n'était pas tout à fait la première l'ois qu'il lui arrivait de voir
+des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus
+d'indulgence à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à ne pas
+avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se
+faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fête; il se
+promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son
+prochain roman; et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à
+l'idée de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte d'un
+petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le
+personnage ridicule de la comédie classique.
+
+Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants
+jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau, Eugénie, qui fondait
+de grandes espérances de salut pour Marthe de ce _début parmi les
+comtesses_, s'amusa à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il
+ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui
+apprit à ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui
+donner un air presque _comme il faut_. Il se prêta de fort bonne grâce à
+ses corrections, s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui faisait
+deviner à une femme du peuple mille petites choses de goût dont il ne
+se fût jamais avisé tout seul, et s'étonna de l'indifférence, peut-être
+affectée, avec laquelle Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond,
+Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde,
+et quoiqu'elle ne se fût point avoué qu'elle aimait Horace, elle avait
+le coeur serré d'une épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace,
+riant aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha
+d'elle d'une manière comique, lui attribuant le rôle de la comtesse de
+Chailly. A ce moment-là, Marthe, frappée du salut respectueux qu'il lui
+adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi;
+
+«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?
+
+--Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame
+de Chailly est une personne âgée. Recommencez-moi cela, Horace. Et
+puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous
+invitera certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles
+très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce
+qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle pour mes amis. Vous
+devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de
+vos lèvres.
+
+--Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.
+
+Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.
+
+«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de
+Louison, et en baisant son propre pouce.
+
+--Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison toute scandalisée.
+On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnête.
+Voyez-vous ça! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par
+des jeunes gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi,
+et je vous campe le plus beau soufflet....
+
+--Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant, on n'a pas
+envie de s'y exposer. Allons, Théophile, partons-nous? Je me sens tout
+à fait à l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de
+marquis. Je vais bien m'amuser.»
+
+Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa
+une douzaine de personnes pour saluer la maîtresse de maison, sans
+gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop
+humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly,
+belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose merveilleuse,
+aucune des méfiances hautaines qu'elle avait en général pour les
+nouveaux venus.
+
+On venait de prendre le café, on passa au jardin, et l'on s'y distribua
+en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mère, active
+et enjouée, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et
+nonchalante.
+
+C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des arbres taillés, des
+statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand
+la vicomtesse l'ordonnait. Elle prétendait aimer _ce bruit d'eau fraîche
+sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus
+ce bassin misérable et cette eau verdâtre, elle pouvait se figurer être
+à la campagne auprès d'une eau libre et courante à travers les prés_.
+
+En parlant ainsi, elle s'étendit sur une causeuse qu'on lui roula du
+salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique
+se penchait sur sa tête avec de faux airs de palmier. Sa cour, composée
+de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la société de
+ce jour-là, s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans une béatitude
+un peu guindée, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du
+tout. Ce groupe n'eût pas été celui que j'aurais choisi, si la nécessité
+de surveiller Horace dans sa première apparition ne m'eût forcé
+d'écouter l'esprit _cherché_ de la vicomtesse, bien inférieur, selon
+moi, à l'esprit _chercheur_ de sa belle-mère. Je craignais qu'Horace
+n'en fût bientôt las; mais, à ma grande surprise, il y trouva un plaisir
+extrême, quoique son rôle y fut assez délicat et difficile à remplir.
+
+En effet, ce n'était pas une petite épreuve pour son aplomb et son bon
+sens. Il était évident que, dès le premier coup d'oeil, la vicomtesse
+avait pris une sorte d'intérêt à pénétrer en lui, pour savoir si _son
+ramage se rapportait à son plumage_. Au lieu de le tenir à distance
+jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe de l'épée, elle
+lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer
+d'emblée s'il était un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite
+la conversation sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrait
+son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature, en jetant
+à la tête du premier venu cette question insidieuse: «Avez-vous lu la
+dernière pièce de vers de M. de Lamartine?
+
+--_Est-ce à moi_, Madame, _que ce discours s'adresse?_ demanda un jeune
+poëte monarchique et religieux qui s'était assis presque à ses pieds
+d'un air contemplatif.
+
+--Comme vous voudrez,» répliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec
+le vent de son éventail ses longues touffes de cheveux châtains roulés
+en spirales légères.
+
+Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières _Méditations_
+très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de
+Lamartine, il le rabaissait avec amertume.
+
+La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et
+Horace, encouragé par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui,
+hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le
+guettaient, trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de la
+vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal disposés pour
+le nouveau venu, dont la crinière avantageuse et la parole accentuée
+annonçaient quelque prétention à la supériorité. On prit généralement
+parti contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu'il se
+fâcherait et dirait quelque sottise.
+
+L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop
+haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté qu'il n'était de bon goût
+et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises
+auxquelles on s'attendait.
+
+Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnèrent
+la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse et même à ses
+adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuyé, on vous
+pardonne plus aisément un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant
+preuve d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus d'une
+femme blasée.
+
+Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la vérité. Dussé-je
+être accusé de trahir les miens, ou du moins de me séparer d'intentions
+de la classe où je suis né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf
+quelques exceptions, la société légitimiste était encore, en 1831, d'une
+médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie française,
+qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est
+descendue de plusieurs étages; et si l'on veut trouver encore quelque
+chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains théâtres ou
+dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. Là,
+vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoué,
+et beaucoup plus coloré que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela
+seul pourra donner à un étranger quelque idée de la verve et de la
+moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne
+parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes
+d'étudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en débite en une heure,
+entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de quoi défrayer tous
+les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir
+entendu pour le croire. Moi qui, sans prévention et sans parti pris,
+passais fréquemment d'une société à l'autre, j'étais confondu de la
+différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon mot faire le
+tour d'un salon comme un joyau précieux qu'on se passait de main en
+main, qui avait tant traîné chez nous que personne n'eût voulu le
+ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien
+prouvé qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant à
+de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde génération.
+Les parvenus de ce temps-ci ont poussé à l'ombre de l'industrie, dans
+l'atmosphère pesante des usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du
+gain, et toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants,
+élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie,
+qui, à défaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de
+l'intelligence, sont en général incomparablement plus cultivés,
+plus vifs et plus fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie
+nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs
+dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de prescriptions
+religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais
+instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le
+dépit causé par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de
+les effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir meilleur à
+mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, était, à l'époque de mon
+récit, le plus triste qu'il y eût en France.
+
+[Illustration: Horace... se livrait à des essais littéraires.]
+
+Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout celui des
+grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'épithète.
+L'esprit n'existe qu'à la condition d'être épuré par un goût que le
+peuple ne peut pas avoir, ce goût lui-même étant le résultat de certains
+vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc
+pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la poésie, il a le
+génie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau à la
+chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensées sont
+pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un
+principe de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé au
+fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit
+l'expression, elle saisit et foudroie comme l'éclair de la vérité
+divine.
+
+
+
+XXII.
+
+Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours par le feu de
+la discussion, il défendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait
+en masse et en détail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement
+soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme en
+matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires
+furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait
+perdre son temps et ses paroles à leur tenir tête.
+
+La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une
+allée voisine, m'appela d'un signe.
+
+[Illustration: La vicomtesse Léonie de Chailly.]
+
+«Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc à tempêter de la
+sorte? Est-ce que ma belle-fille le raille? Prends garde à lui. Tu sais
+qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui
+n'en ont pas.
+
+--Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j'avais, depuis mon
+enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), il a de l'esprit tout autant
+qu'il lui en faut pour se défendre, et même pour se faire goûter.
+
+--Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux? Il est fort bien de sa
+personne, et il me parait fort romantique. Heureusement Léonie n'est pas
+romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de son
+esprit.»
+
+J'arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l'auditoire qu'il avait
+captivé, et je restai un peu derrière la charmille pour écouter ce qu'on
+dirait de lui.
+
+«C'est un drôle de corps que ce petit monsieur-là, dit la vicomtesse en
+reprenant le jeu de son éventail.
+
+--C'est un fat, répondit le poëte légitimiste.
+
+--Un fat! c'est être bien sévère, dit le vieux marquis de Vernes; je
+crois que _présomptueux_ serait un mot plus juste. Mais c'est un jeune
+homme de beaucoup de mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit
+le monde.
+
+--Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.
+
+--Parbleu! il en a à revendre, dit le marquis; mais il manque de tact et
+de mesure.
+
+--Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle emparée?
+Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle à un jeune
+dandy qu'elle avait l'air de subjuguer.
+
+--Mon Dieu! Madame, répondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous
+prononcez tellement vous-même, que je ne puis que baisser la tête et
+dire _amen_.»
+
+La vicomtesse Léonie de Chailly n'avait jamais été belle; mais elle
+voulait absolument le paraître, et à force d'art elle se faisait passer
+pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l'aplomb,
+toutes les allures et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux
+verts d'une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais
+inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses dents
+problématiques; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arrangés
+avec un soin et un goût remarquables. Sa main était longue et sèche,
+mais blanche comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays du
+monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait à beaucoup de
+gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une beauté artificielle.
+
+La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait
+absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle
+disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le
+plus absurde des paradoxes avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait
+un procédé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages:
+elle était d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait
+s'attacher, d'une causticité impitoyable pour tous ceux qu'elle voulait
+leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la
+sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles
+à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, d'érudition et
+d'excentricité. Elle avait lu un peu de tout, même de la politique et de
+la philosophie; et vraiment c'était curieux de l'entendre répéter, comme
+venant d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un
+livre ou entendu dire la veille à quelque homme grave. Enfin, elle avait
+ce qu'on peut appeler une intelligence artificielle.
+
+La vicomtesse de Chailly était issue d'une famille de financiers qui
+avait acheté ses titres sous la régence; mais elle voulait passer pour
+bien née, et portait des couronnes et des écussons jusque sur le manche
+de ses éventails. Elle était d'une morgue insupportable avec les jeunes
+femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire des mariages d'argent.
+Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les
+artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout à son aise,
+affectant devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. Enfin,
+elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses
+dents, comme son sein, et comme son coeur.
+
+Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et
+qui on a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la
+nouveauté une ingénuité si complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse
+à la première parole, et que la tête lui en tourna.
+
+«Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il en revenant le soir
+dans les longues rues désertes du faubourg Saint-Germain; c'est un
+esprit, une grâce, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais
+qui me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux qu'une femme ainsi
+travaillée, ainsi façonnée à plaire par de longues études! Tu appelles
+cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et
+bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, cela, et une
+science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on
+médit des coquettes: une femme qui est occupée d'un autre soin que
+celui de plaire n'est plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la
+première femme véritable que je rencontre.
+
+--Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît, et, pour mon
+compte...
+
+--C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là: elle ne les trouve pas
+dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.
+
+--Grand merci de l'application,» repris-je. Il ne m'entendit même pas;
+il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gêna pas pour en
+parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et
+sévères des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla travailler
+dans une autre chambre.
+
+«Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie; l'épreuve a réussi
+mieux que je n'espérais. Il a pris feu comme un brin de paille; j'espère
+que Marthe est guérie.»
+
+Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de
+coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement. Il nous annonça que sa
+présence au café Poisson n'étant plus nécessaire, il changeait de
+condition.
+
+«Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture?
+
+--Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio; mais pas
+maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assuré pour
+l'année. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part
+comme employé, pour tenir une comptabilité quelconque? dans une régie de
+théâtre, dans une administration d'omnibus, que sais-je? Vous avez des
+connaissances, vous autres!
+
+--Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien ni assez vite. Et
+puis, savez-vous la tenue des livres?
+
+--J'apprendrai, dit Arsène.
+
+--Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil à vous
+donner, c'est de persévérer dans la condition que vous venez d'essayer;
+vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue.
+Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café; vous
+gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. Si Théophile le veut,
+il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez
+quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne
+le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Réponds
+donc, Théophile!
+
+--C'est assez de domesticité comme cela, répondit Arsène, qui comprenait
+fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de
+Marthe; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est
+un état qu'on méprise...
+
+--Qu'est-ce qui se permet de le mépriser? s'écria Louison tout en feu,
+en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul;
+est-ce que c'est vous, Marton, qui méprisez mon frère?
+
+--Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton sévère, pour faire
+baisser ses yeux menaçants levés sur Marthe.
+
+--Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on te méprise:
+je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je ne vois pas en quoi
+mademoiselle Marton...»
+
+Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit la main pour
+l'apaiser. Il était prêt à éclater contre sa soeur.
+
+«Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il s'assit auprès
+de Marthe en tournant le dos à Louison, dont les yeux se remplirent de
+larmes.
+
+«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt qu'il fut parti.
+Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne peux pas supporter cela de
+sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien,
+je vous assure, ne font pas autre chose que de _déconsidérer_ mon frère.
+
+--Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère, qui vous l'a dit,
+vous connaît bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son
+honneur et à sa louange.
+
+--Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant, et je veux que
+vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui, de crainte
+d'amener une querelle; mais puisqu'il n'est plus là, et que voici les
+coupables (elle désignait alternativement Marthe, qui l'écoutait avec
+une pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur la commode et
+les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre),
+je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque
+_monsieur_ et _madame_ causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive
+assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, nous dans l'autre;
+avec ça que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on
+vient, ça promène; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à
+perdre.
+
+--Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en
+la regardant avec un calme plein de mépris: eh bien, poursuivez, fille
+d'Hérodias! Je verrai ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour
+votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous écoutez
+aux portes.
+
+--Oui, que j'écoute aux portes quand j'entends le nom de mon frère! Et
+vous disiez comme cela que c'était bien dommage qu'il se fût fait valet,
+et qu'il était perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous
+traiter comme vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air
+étonné:--Comment donc? comment donc, perdu?--Oui, que vous avez dit: il
+aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours
+quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin
+comme pour dire, le voilà marqué comme un galérien.
+
+--Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit Marthe avec une
+douceur angélique, vous auriez entendu ma réponse: j'ai dit que quand
+cela serait vrai, Arsène ennoblirait la plus vile des conditions.
+
+--Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que
+mon frère est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment
+étaient faits vos ancêtres, et si nous n'avons pas tous été élevés à
+travailler pour vivre.»
+
+Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute la nuit; car
+il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre que ceux qui ne
+comprennent pas la valeur des mots, et qui en altèrent le sens dans leur
+imagination. J'envoyai coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon
+ma coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me plaindre à
+Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient à leur compagne.
+
+«Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant sur le ton le
+plus aigu; ce sera humain de votre part! Ce ne sera pas difficile car
+il en est si bien coiffé, de cette Marton, que quand nous aurons assez
+travaillé pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot
+qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et
+vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre frères et
+soeurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au
+jugement de Dieu!»
+
+Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous jetant des
+imprécations, et poussant les portes avec fracas.
+
+«Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en
+rallumant son cigare avec tranquillité. Paul Arsène vous a rendu, mes
+pauvres amis, un étrange service. Il a déchaîné l'enfer dans votre
+intérieur.
+
+--Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci personnel, répondit
+Eugénie; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour
+toi, Marthe; et si tu m'en croyais, il y aurait un remède à toutes les
+persécutions dont tu es victime.
+
+--Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit Marthe en
+soupirant; mais sois sûre que cela est impossible. D'ailleurs je serais
+encore bien plus odieuse aux soeurs d'Arsène, si...
+
+--Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase.
+
+--Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imagine; mais elle
+se trompe.
+
+--Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à coup la vicomtesse
+et revenant aux sentiments que naguère Marthe lui avait inspirés; vous,
+épouser Arsène! Qui donc a pu avoir une pareille idée?
+
+--C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui voulait saper de
+plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du même
+pays, de la même condition, et à peu de chose près du même âge. Ils se
+sont aimés dès leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un scrupule
+de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi,
+et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler.
+C'est l'unique désir, l'unique pensée d'Arsène.»
+
+L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit cette
+déclaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiancée de Paul
+Arsène, tomba si bas dans sa pensée, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer.
+Humilié, blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau, et,
+le mettant sur sa tête avant que de sortir:
+
+«Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry,
+qui joue ce soir dans _l'Ours et le Pacha_.»
+
+Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d'Arsène; elle ne
+répondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba évanouie au milieu
+de la chambre.
+
+«Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l'aidant à relever sa compagne, nul
+ne peut détourner la destinée! Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il
+n'est déjà plus temps: Horace est aimé!»
+
+
+
+XIII.
+
+Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus
+calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une
+volonté qu'elle n'avait pas encore indiquée depuis deux mois que nous
+vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule
+une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient plus attristées par
+l'humeur intolérante et intolérable de Louison.
+
+«Vous continuerez à m'employer à vos travaux, dit-elle; je viendrai
+chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confié. De cette
+manière, votre repos ne sera plus troublé par ma présence; mais je
+sens que j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me
+serait possible de supporter ces querelles grossières et ces lâches
+accusations. Je vois que j'en mourrais.»
+
+Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir plus longtemps une
+pareille domination; mais nous ne voulions pas l'abandonner aux ennuis
+et aux dangers de l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec
+Arsène, afin qu'il établît ses soeurs dans une autre maison. On
+resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une
+soeur, ne cesserait point d'être notre voisine et notre commensale.
+
+Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arrière-pensée
+que nous devinions fort bien: elle ne pouvait plus supporter la présence
+d'Horace, et voulait le fuir à tout prix. C'était bien la plus prompte
+manière de couper court à cet attachement dangereux; mais comment faire
+comprendre à Arsène cette raison majeure qui devait porter la mort dans
+ses espérances? Au point où en étaient encore les choses, Eugénie se
+flattait de tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait; Horace
+lui-même l'y aiderait par ses dédains, à mesure qu'il s'éprendrait de
+la vicomtesse de Chailly, et peu à peu Arsène se ferait écouter. Tels
+étaient les rêves qu'elle nourrissait encore. Le plus pressé était
+d'éloigner Louison et Suzanne, dont la société commençait à nous peser
+beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie de leur part
+détruisant tout l'effet de nos jours de patience et de ménagements.
+
+Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par un changement
+subit et imprévu.
+
+Dès le lendemain, à l'aube naissante, elle alla chuchoter auprès du lit
+de sa soeur, si bas que Marthe, qui sommeillait à peine, et qui pensa
+qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de
+ce qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison s'approcher
+de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en joignant les mains:
+«Marthe, nous vous avons offensée, pardonnez-nous. Tout le tort vient de
+moi. J'ai une mauvaise tête, Marton; mais au fond, je vous plains, et
+je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi à ôter à
+Marthe le chagrin que je lui ai fait.»
+
+Suzanne s'approcha, mais avec une répugnance que Marthe attribua à
+un éloignement prononcé pour elle. Marthe était bonne et généreuse;
+l'humilité de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras
+autour du cou, et lui pardonna de toute son âme, n'ayant plus le courage
+de l'affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus
+quel prétexte donner à la séparation dont, à cause d'Horace, elle
+éprouvait si vivement le besoin.
+
+Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et nous passâmes cette
+journée dans des effusions de coeur qui parurent soulager Marthe d'une
+partie de sa tristesse.
+
+Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite d'Horace, qui
+s'était annoncé pour cette heure-là, nous proposa de faire un tour de
+promenade. Marthe accepta avec empressement, et nous étions déjà tous
+sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et
+nous pria de la laisser à la maison.
+
+--Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en
+ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine.
+
+Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce
+n'était pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et à qui le
+portier assurait que nous étions tous sortis, leva la tête, et vit une
+femme sur le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina que ce
+devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger par quelque cruel
+persiflage de ce qu'il appelait une _rouerie_ de sa part; car il croyait
+que, s'entendant avec Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli
+à demi sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.
+
+Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé, le coeur gonflé
+d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au lieu de Marthe, _la fille
+d'Hérodias_ vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se
+gêna pas pour jurer.
+
+Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant tout de suite en
+matière, elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies
+qu'elle put le faire, pour la manière dont elle s'était conduite la
+veille avec lui.
+
+Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit d'oublier tout;
+et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait, à ses propres yeux, un
+air don Juan qui compléterait son rôle à l'égard de Marthe, il appliqua
+un gros baiser de protection familière sur la joue vermeille et rebondie
+de la villageoise. Malgré sa pruderie habituelle, elle ne s'en fâcha
+point trop, el lui parla ainsi:
+
+«Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me
+trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon frère si épris de mademoiselle
+Marthe, que celle-ci consentait à l'écouter en même temps qu'elle vous
+écoutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon
+pauvre Arsène.
+
+--Je vous remercie de la supposition, répondit Horace; permettez-moi de
+vous en témoigner ma reconnaissance en embrassant cette autre joue qui
+fait des reproches à sa voisine.
+
+--Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant donner
+un second baiser, non sans rougir beaucoup: nous sommes bien assez
+raccommodés comme cela. Je me disais donc comme ça que c'était bien
+vilain de la part de Marthe d'écouter deux galants; foi d'honnête fille,
+je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seulement pas dit un
+mot d'amourette.
+
+--Ah! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier!»
+
+Et il commença cependant à écouter avec intérêt.
+
+«Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit Louison. Il paraît
+(et c'est même bien sûr) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se
+marier. Et puis, voyez-vous, Monsieur (je peux bien vous dire ça entre
+nous), Marton est fière, trop fière pour une fille qui n'a ni sou ni
+maille; mais ça a des idées de princesse, ça lit dans les livres, et ça
+voudrait filer le parfait amour avec un jeune homme bien mis et bien
+éduqué. Elle trouve mon pauvre frère trop commun, et d'ailleurs elle a
+la tête montée pour un autre que vous savez bien.
+
+--Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné des gros yeux
+malins de Louison.
+
+--Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une façon toute
+rustique; vous n'êtes pas si simple, vous savez bien qu'elle est folle
+de vous.
+
+--Vous ne savez ce que vous dites, Louison.
+
+--Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque
+temps? Et à qui donc est-ce qu'elle pense, quand elle passe la moitié
+de la nuit à soupirer et a geindre au lieu de dormir? Et pourquoi donc
+est-ce qu'elle est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes
+parti tout fâché?
+
+--Elle est tombée évanouie? Quoi! que dites-vous là, Louison?
+
+--Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et la voilà
+maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus vous voir, parce
+qu'elle croit que vous ne la regarderez plus.
+
+--Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?
+
+--Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! Ayez-en aussi, et
+vous verrez bien.
+
+--Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance? ils devaient se
+marier?
+
+--Ça n'est point; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut les marier à
+présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais
+l'autre n'entend à rien, et vous n'avez qu'un mot à lui dire pour
+qu'elle parle clair et droit à mon frère.
+
+--Et que ne l'a-t-elle fait plus tôt? Elle le trompe donc?
+
+--Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint de lui faire de la
+peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frère ne lui a jamais rien
+demandé. C'est Eugénie qui fait tout cela comme une folle qu'elle est.
+Le beau service à rendre à Paul que de lui faire épouser une femme qui
+en a un autre dans son idée! Ça ne se peut point.»
+
+Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte, car, étant à la
+veille de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour à
+mes plaisirs), nous trouvâmes Horace bien différent de ce qu'il nous
+avait paru la veille. Il vint à notre rencontre, et serra la main de
+Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour, était entré
+dans son esprit. Jusque-là l'incertitude du succès avait contrarié son
+orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sûr de son triomphe, il
+en jouissait d'avance avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une
+expression émue et pensive qui l'embellissait singulièrement. Il était
+pale; son regard humide et lent pénétrait la pauvre Marthe comme une
+flèche empoisonnée. Elle ne s'attendait pas à le voir ce soir-là; elle
+croyait le danger passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui
+abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu'à ce
+qu'Eugénie eût apporté la lampe.
+
+Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que
+j'écrivais dans une chambre voisine, la porte entr'ouverte, et que les
+femmes travaillaient autour de la table, il fit la conversation avec
+autant de goût et d'élégance que s'il eût été dans le salon de la
+vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter; seulement
+j'entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore et le plus
+recherché. Eugénie me dit, le soir, que jamais elle ne l'avait vu aussi
+aimable, aussi coquet d'esprit que de langage, aussi près du naturel et
+de la bonhomie qu'il le fut pendant près de deux heures.
+
+Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugénie ne se prêtait pas à
+soutenir la conversation, ne voulant pas faire briller son adversaire.
+Louison, toute radoucie, faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle
+procédait toujours par questions; et, quelque niaises et hors de sens
+qu'elle les fit, Horace y répondait avec le charme d'une condescendance
+ingénieuse, et trouvait pour elle les explications les plus enjouées,
+parfois même les plus poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants
+quand on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans cesser
+d'être vrai.
+
+Quoique Eugénie mît en oeuvre toutes les ressources de son esprit pour
+l'interrompre, l'embrouiller et même le renvoyer, elle n'y réussit pas;
+et Marthe fut sous le charme, sans que rien put l'en préserver. Penchée
+sur son ouvrage, le sein oppressé, l'oeil voilé, elle hasardait
+parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle
+détournait bien vue le sien avec une confusion pleine d'effroi et de
+délices.
+
+C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Marthe était recherchée
+par une intelligence. La sienne, oisive et seule, dans une secrète et
+continuelle exaltation, avait renoncé à cet amour de l'âme que personne
+n'avait su lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé, jamais pu
+parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucune séduction, son langage
+aucune poésie, ou du moins aucun art. Les autres amours que Marthe avait
+inspirés étaient des fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées,
+ou des passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le jour où
+Horace lui avait parlé d'amour, elle avait gardé dans son cerveau et
+dans son coeur comme le souvenir d'une musique enivrante. Elle y pensait
+le jour, elle en rêvait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait
+pas à un plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore dire les
+mêmes choses de la même manière. La pensée d'en être à jamais privée
+était déjà pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur eût duré
+des années. Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant
+avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait vécu le
+jour de sa première ivresse. Horace comprit bien son silence.
+
+«Marthe est perdue, me dit Eugénie quand tout le monde se fut retiré.
+Elle ne peut plus comprendre Arsène; l'amour de celui-là est trop simple
+pour des oreilles pleines des belles paroles de l'autre. Vous devriez
+mener Horace demain chez la vicomtesse.
+
+--Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, répondis-je,
+car aujourd'hui il est certainement très-épris de Marthe. Mais
+pourquoi donc désespérer toujours de lui? Le jour où il aimera il sera
+transformé.
+
+--Parle plus bas, reprit Eugénie. Il me semble qu'on doit nous entendre
+de l'autre côté du mur.
+
+--C'est le lit de Louison qui se trouve là, et elle ronfle si bien...
+
+--J'ai dans l'idée, répondit-elle, que cette fille n'est pas si simple
+qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas.»
+
+Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards, des mots, des
+billets même, furent échangés entre Marthe et Horace. Je proposai à
+ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai à
+Eugénie de ne plus chercher à contrarier cette passion, qui semblait
+vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison était
+désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait à Marthe une
+amitié charmante; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers,
+qu'elle favorisait son amour, et l'aidait à en faire mille petits
+mystères inutiles à la trop clairvoyante Eugénie.
+
+Un jour, Eugénie, qui était fort souffrante, gronda Louison d'avoir
+envoyé Marthe à sa place en commission.
+
+«Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison,
+affectant une grande surprise.
+
+--Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue.
+
+--Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré elle, dirait-on
+pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi,
+moi; mais on ne me suit pas; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et
+on ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, parce
+qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne.»
+
+Louison avait eu soin de dire à Marthe, la veille, de manière à ce
+qu'Horace seul l'entendit:
+
+--C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au _petit Saint-Thomas_,
+pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a chargées d'assortir.
+
+Il y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière de ménager
+ainsi à Horace l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en
+avait été épouvantée. En y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une
+étourderie de la part de sa compagne; et, quoique aux battements de son
+coeur, elle sentît bien qu'Horace l'attendrait au lieu désigné, elle
+voulut se persuader qu'il n'avait point fait attention aux paroles
+de Louise. Le lendemain, comme elle approchait du magasin, elle vit
+effectivement Horace qui flânait sur le trottoir en l'attendant. Elle
+passa près de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la
+regarda d'un air si passionné, que cet oubli des formes de la bienséance
+ordinaire fut un éloquent témoignage de l'amour qui le pénétrait. Elle
+lui sourit d'un air à la fois craintif, heureux et attendri; et ce
+regard, ce sourire échangés, se prolongèrent autant que le permirent
+quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siècle de bonheur pour
+tous deux.
+
+Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes à la
+hâte, était bien sûre de le retrouver sur le même trottoir, autour du
+vitrage du magasin. Elle l'y retrouva en effet; et il l'attendait avec
+le projet de l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle
+sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se préparait à
+passer doucement le bras de Marthe sous le sien, une voiture découverte
+s'arrêta devant la porte cochère qui fait face à la boutique. Un
+domestique galonné, qui était derrière la voiture en descendit, et entra
+dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui
+avait donné se pencha pour regarder Horace en clignotant, comme si elle
+eût cherché à le reconnaître. Horace salua: c'était la vicomtesse de
+Chailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un air de doute et
+d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, comme pour s'assurer qu'elle
+le connaissait. Horace ne jugea point nécessaire d'attendre l'effet
+de cette exploration un peu impertinente, et il se disposa à aborder
+Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se
+penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait, et la voiture était
+tournée de manière à ce qu'elle pût le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au
+détour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au
+supplice. Marthe était mise très simplement, mais avec une sorte de
+distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme _comme il
+faut_. Mais, hélas! elle portait un paquet dans un foulard, et c'était
+le cachet irrécusable de la grisette. Cette futile circonstance et
+l'indiscrète curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la
+vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement de son coeur. Il
+hésita, se reprit à dix fois, revint sur ses pas pour donner le change;
+et quand la voiture fut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le
+croyait sur ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par la
+rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants de la rue du Bac.
+Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna,
+elle ne vit personne derrière elle; et Horace, remontant à toutes jambes
+la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas devant lui.
+
+C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire écouter son
+amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.
+
+Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller passer quelques jours à
+Saint-Germain, pour soigner une de ses soeurs qui était malade plus
+gravement. La mansarde resta confiée à Marthe. Horace y passa des
+journées entières. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler.
+Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour dont l'expression avait
+pour elle tant de charme et de puissance. Interrogé par moi, Horace me
+jura qu'il était bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable
+de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à Marthe qu'elle
+devait user de son influence pour le faire travailler; car je voyais ses
+embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens
+quotidiens d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette
+assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait dans la
+délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse.
+Quand je hasardais un mot à cet égard, il me répondait d'un air
+désespéré:--C'est vrai; je suis à ta charge, et tu dois bien me
+mépriser. Si j'essayais de récuser ce motif blessant pour nous deux, en
+invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me fermait encore la
+bouche en disant:
+
+«Au nom du présent, je te supplie de ne pas me parler de l'avenir.
+J'aime, je suis heureux, je suis enivré, je me sens vivre. Comment et
+pourquoi veux-tu que je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où
+j'existe surabondamment?»
+
+N'avait-il pas raison?-«Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son
+ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montré l'avenir sous
+un jour d'égoïsme. A présent qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des
+notions plus larges, plus vraies, plus généreuses. Le dévouement va
+se révéler, et, avec le dévouement, la nécessité et le courage de
+travailler.»
+
+
+
+XIV.
+
+Lorsque Eugénie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts désormais
+inutiles, elle songea qu'il était temps d'informer Arsène de la vérité,
+ou tout au moins de la lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur
+la manière dont elle s'y prendrait; et, après que nous eûmes envisagé la
+question sous tous ses aspects, elle s'arrêta au parti suivant.
+
+Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle disait avoir des
+oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses pensées, par la
+solennité d'une démarche que sa bonne réputation et la dignité de son
+caractère lui donnaient le droit de risquer.
+
+«Écoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer; mais vous ne
+savez pas l'étendue des devoirs que vous avez contractés envers Marthe.
+Vous lui faites perdre la protection d'Arsène, protection courageuse et
+persévérante, qui ne lui eût jamais manqué et qui eût toujours porté ses
+fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce qu'elle lui aurait dû
+encore si elle ne se fût pas mise dans la nécessité de renoncer à son
+assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu'il faut que vous
+sachiez tout. Arsène n'eût jamais abandonné la peinture, qu'il aimait
+passionnément, si sa pensée secrète n'eût été de mettre, grâce à son
+travail, Marthe à l'abri du besoin. Il n'eût jamais songé à faire venir
+ses soeurs de la province, si son unique but n'eût été de lui donner
+une société et une protection derrière laquelle sa protection à lui se
+serait toujours cachée. Enfin, à l'heure qu'il est, il vient d'obtenir
+un tout petit emploi dans les bureaux d'une société industrielle. Rien
+au monde n'est plus contraire à ses goûts, à ses habitudes d'activité,
+au mouvement rapide et généreux de son esprit; je le sais, et je crains
+qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner de l'argent, et
+qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement à tous les besoins de
+Marthe, en ayant l'air de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que
+nos petits travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire
+vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l'aisance, la propreté et la
+liberté où vivent Marthe et les soeurs d'Arsène. Tout ce que je sais,
+tout ce que je vous dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un
+ménage par elle-même; elle a l'inexpérience d'un enfant à cet égard-là.
+Arsène la trompe, et nous l'y aidons, pour qu'elle ne connaisse ni les
+privations ni l'excès du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper
+les soeurs, sur la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter.
+Jusqu'ici je me suis chargée de la comptabilité; je leur ai fait croire
+à toutes que les recettes l'emportaient sur les dépenses, tandis que
+c'est le contraire qui est vrai. Mais cet état de choses ne peut durer
+désormais. Arsène s'est toujours flatté secrètement que Marthe prendrait
+pour lui une affection sérieuse, lorsque, revenue de ses terreurs
+et guérie de ses blessures, son âme s'ouvrirait à de plus douces
+impressions. J'ai partagé son illusion, je vous l'avoue, et j'ai fait
+tout mon possible pour préserver Marthe d'un autre attachement. Je n'ai
+pas réussi. Maintenant, dites-moi ce que vous feriez à ma place du
+secret d'Arsène, et quel conseil vous donneriez à l'un et à l'autre.»
+
+Cette ouverture déconcerta beaucoup Horace. «Je suis sans fortune,
+dit-il; comment pourrai-je servir de protecteur à une femme, moi qui
+n'ai encore pu m'aider et me guider moi-même?»
+
+Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu à peu ses idées se
+rembrunirent. «Je n'avais pas prévu tout cela, moi! s'écria-t-il avec un
+chagrin qui n'était pas sans mélange d'humeur. Je n'ai jamais songé à
+rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux êtres qui
+s'aiment, il y ait un protecteur et un protégé? Vous, Eugénie, qui
+réclamez toujours l'égalité pour votre sexe...
+
+--Oh! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la pratique, bien
+qu'elle soit difficile à conquérir dans la société présente. Je sais
+borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez
+comment je vis avec Théophile, et vous savez par conséquent que je
+ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le
+considère comme mon protecteur légitime et naturel? Si je tombais
+malade et que je fusse longtemps privée de travail, au lieu d'aller à
+l'hôpital, je trouverais dans son coeur un refuge contre l'isolement et
+la misère. Si un homme était assez lâche pour m'insulter, j'aurais un
+appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère... ajouta-t-elle en
+baissant les yeux par un sentiment de dignité pudique, et en les
+relevant sur lui avec fermeté pour lui faire sentir la conséquence
+possible de ses amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés
+à manquer de pain et d'éducation. Voilà, Monsieur, pourquoi il importe
+à des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l'affection
+durable et un dévouement égal au leur.
+
+--Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez
+dans un grand trouble. Je ne suis pas l'amant de Marthe au point d'avoir
+réfléchi aux résultats sérieux de l'ivresse qui s'allume dans mon
+cerveau. Eh bien, chère Eugénie, je me confesse à vous, je m'accuse; je
+ne peux ni ne veux vous tromper. Je désire Marthe de toutes les forces
+de mon être, et je l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais
+puis-je lui promettre d'être pour elle ce que Théophile est pour vous?
+Puis-je m'engager à la soustraire à tous les dangers, à tous les maux de
+l'avenir? Théophile est riche, en comparaison de moi; il a une petite
+fortune assurée; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui n'ai que
+des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l'avenir, pour
+le présent et pour le passé en même temps!
+
+--Mais Arsène n'a rien, reprit Eugénie, et en outre il soutient ses deux
+soeurs.
+
+--Ah! s'écria Horace, frappé de l'allusion et entrant dans une sorte de
+fureur, il faudra donc que je me fasse garçon de café, moi! Non, il n'y
+a pas de femme au monde pour qui je me résoudrai à m'avilir dans une
+profession indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...
+
+--Oh! Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie. Marthe ne s'imagine
+rien, car je lui ai fait un grand mystère de tout ceci; et le jour où
+elle saurait que de pareilles questions ont été soulevées à propos
+d'elle, je suis sûre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'être à
+charge à quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que vous ne l'aimez pas;
+car vous ne la comprenez guère, et vous ne l'estimez nullement. Ah!
+pauvre Marthe, je savais bien qu'elle se trompait!»
+
+Eugénie se leva pour s'en aller. Horace la retint.
+
+«Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi?
+
+--Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.
+
+--Vous allez me présenter comme un être odieux, comme un monstre
+d'égoïsme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir
+une femme, et que je me respecte au point de ne vouloir pas me faire
+laquais? Ah! sans doute, si le mérite d'un homme se mesure au poids
+de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsène est un héros et moi un
+misérable!
+
+--Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie, des idées
+insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus
+répondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La vérité est dure; mais il
+faudra que Marthe l'apprenne, et qu'elle renonce dans le même jour à son
+ami, à cause de vous, à vous, à cause d'elle-même. Heureusement que
+nous lui resterons! Théophile saura bien remplacer Arsène, avec plus de
+désintéressement encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec
+elle; et jamais l'idée ne nous viendra que cela s'appelle _entretenir_
+une femme!
+
+--Eugénie, dit Horace en lui prenant les mains avec feu, ne me jugez pas
+sans me comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m'avoir avili aux
+yeux de Marthe et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infâmes que
+vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement peut-être;
+mais aussi votre susceptibilité s'effarouche pour des mots, et la mienne
+s'emporte à cause du blessant parallèle que vous établissez toujours
+entre ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, j'ai
+horreur des modèles qui posent pour la vertu; mais, sans rien affecter,
+sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l'occasion
+le dévouement jusqu'au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque
+Je n'en sais rien moi-même; je n'ai pas encore été mis à l'épreuve; mais
+j'ai beau me tâter et m'interroger, je ne trouve en moi ni éléments
+de lâcheté ni germes d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous
+d'avance? Vous avez de cruelles préventions contre moi, Eugénie; et je
+ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les
+interprétiez à ma honte. Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou
+verser une larme qui ne me soient imputés. Enfin, nous ne pourrons plus
+exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsène soit suspendu sur nos
+têtes comme un arrêt. Cela gêne et contriste déjà tous les élans de
+mon coeur; mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance. Cruelle
+Eugénie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces choses?
+
+--Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit Eugénie. Vous
+craignez de vous humilier en me disant que l'exemple d'Arsène ne vous
+effraie pas, et que vous vous sentez bien capable, comme lui, des plus
+grands actes d'abnégation pour l'objet de votre amour?
+
+--Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi faut-il m'engager?
+Dois-je donc épouser? Mais cela n'a pas le sens commun! Je suis mineur,
+et mes parents ne me permettront jamais...
+
+--Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne à certains
+égards, répondit Eugénie, et que je ne vois dans le mariage qu'un
+engagement volontaire et libre, auquel le maire, les témoins et le
+sacristain ne donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l'amour
+et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les mêmes idées, et je
+crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage légal. Mais il
+y a un mariage vraiment religieux, qui se contracte à la face du ciel;
+et si vous reculez devant celui-là...
+
+--Non, Eugénie, non, ma noble amie, s'écria Horace: celui-là n'a rien
+que je repousse. Je me plains seulement de la méfiance que vous me
+témoignez; et, si vous la faites partager à votre amie, nous allons
+changer, grand Dieu! la passion la plus spontanée et la plus vraie en
+quelque chose d'arrangé, de guindé et de faux, qui nous refroidira tous
+les deux.»
+
+Pendant qu'Eugénie sondait ainsi avec une attention sévère le coeur
+d'Horace, à la même heure, au même instant, des atteintes plus profondes
+étaient portées à celui d'Arsène. Il était venu voir ses soeurs, ou
+plutôt Marthe, à la faveur de ce prétexte; et Louison étant sortie à
+ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du despotisme de sa soeur
+aînée, avait résolu, elle aussi, de frapper un coup décisif. Elle prit
+Arsène à part.
+
+«Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je
+commence par réclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous
+confier.»
+
+Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de
+Louison à l'égard de Marthe.
+
+«Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est réconciliée de bonne foi avec
+Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun chagrin? Eh bien, sachez
+qu'elle lui en prépare de bien plus grands, et qu'elle la hait plus que
+jamais. Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne réussirait pas à vous
+détacher d'elle par des paroles, elle a résolu de l'avilir à vos yeux.
+Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu'elle y a réussi déjà.
+
+--L'avilir! la perdre! s'écria Paul Arsène. Est-ce ma soeur qui parle?
+est ce de ma soeur que j'entends parler?
+
+--Écoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est passé. Louison a
+écouté, à travers la cloison de sa chambre, ce que M. Théophile et
+Eugénie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette manière
+qu'Eugénie voulait vous faire épouser Marthe, et que Marthe commençait
+à aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:--Nous sommes sauvées, et notre
+frère va bientôt savoir qu'on se joue de lui. Seulement il faut lui en
+fournir la preuve; et quand il aura découvert quelle femme perdue il
+nous a donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que
+nous.--Mais quelle preuve lui en donnerez-vous? lui ai-je dit; Marthe
+n'est pas une femme perdue.--Si elle ne l'est pas, elle le sera
+bientôt, je t'en réponds, a dit Louison. Tu n'as qu'à faire comme moi
+et à m'obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera dans le
+panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon à Marthe, et elle
+s'est mise à dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis
+elle a dit je ne sais quoi à M. Horace pour l'encourager à courtiser
+Marton; et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace
+était un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu'à sa place elle
+ne le ferait pas tant languir; et puis, enfin, elle leur ménageait des
+tête-à-tête, elle leur donnait l'occasion de se rencontrer dehors, et,
+tant qu'Eugénie a été malade, elle les a laissés exprès ensemble toute
+la journée dans une chambre, m'a emmenée dans l'autre, et deux ou trois
+fois Marthe est venue tout effrayée et tout émue auprès de nous, comme
+pour se réfugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, et
+feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui est résulté de
+tout cela! C'est toujours bien affreux de la part d'une fille comme
+Louison, qui me fait des sermons épouvantables quand l'épingle de mon
+fichu n'est pas attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se
+laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une
+pauvre fille dans les pièges du diable, et de favoriser un jeune homme
+dont certainement les intentions sont peu chrétiennes. Cela m'a fait
+beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essayé de
+faire comprendre à celle-ci qu'on ne lui voulait pas de bien en agissant
+ainsi, et que M. Horace n'était qu'un enjôleur. Marthe a mal pris la
+chose, elle a cru que je la haïssais. Louison m'a menacée de me rouer de
+coups, si je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste, m'a
+reproché d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est venu où le coup qu'on
+vous prépare va vous arriver. N'en soyez pas surpris, mon frère, et
+montrez de l'indulgence à cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus
+coupable ici.»
+
+Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa cette confidence.
+Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison était un monstre
+de perfidie, ou si Suzanne était une calomniatrice infâme; et, dans l'un
+comme dans l'autre cas, il se sentit blessé et atterré d'avoir un
+tel être dans sa famille. Il attendit que Louison fût rentrée, pour
+l'interroger d'un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec
+Horace. «On m'a dit qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le
+moindre mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. Mais
+j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez averti plus tôt,
+puisque vous pensiez que j'y prenais grand intérêt.»
+
+Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul avait les lèvres
+pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu'une jalousie concentrée était
+la seule cause de sa souffrance, et, se réjouissant de son triomphe,--Ah
+dame! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est
+sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous avons voulu
+t'avertir! Mais, à présent, je puis bien te parler franchement, si
+toutefois tu l'exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas.
+
+En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace l'avait
+chargée de remettre à Marthe. Arsène ne l'eût pas ouverte lors même que
+sa vie en eût dépendu. D'ailleurs, dans ses idées simples et rigides,
+une lettre était par elle-même une preuve concluante. Il mit celle-là
+dans sa poche, et dit à Louison: «Il suffit, je te remercie; mon parti
+était déjà pris en venant ici. Je te donne ma parole d'honneur que
+Marthe ne saura jamais le service que tu viens de me rendre.»
+
+[Illustration: Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre.]
+
+Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer moi-même, et,
+quelques instants après, Eugénie arriva. «Tenez, lui dit-il en lui
+remettant la lettre d'Horace, voici une lettre pour Marthe, que j'ai
+trouvée par terre dans la chambre de mes soeurs. C'est l'écriture de M.
+Horace; je la connais.
+
+--Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugénie.
+
+--Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne veux rien savoir.
+Je ne suis pas aimé; le reste ne me regarde pas. Je n'ai jamais été
+importun, je ne le serai jamais. Je n'ai été indiscret qu'avec vous,
+en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la société de mes
+soeurs, qui ne vous a pas été toujours des plus agréables. Louison
+est difficile à vivre; et l'occasion s'étant présentée de la placer
+ailleurs, je venais vous dire que, dès demain, je vous en débarrasse,
+ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que vous
+avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amitié, dont
+je viendrai toujours me réclamer le plus souvent qu'il me sera possible,
+tant que M. Théophile ne le trouvera pas mauvais.
+
+--Vos soeurs ne me sont nullement à charge, répondit Eugénie. Suzanne a
+toujours été fort douce, et Louison l'est devenue depuis quelque temps.
+Je conçois que vos idées sur l'avenir ayant changé, vous vouliez rompre
+l'union que nous avions formée sous de meilleurs auspices; mais pourquoi
+vous tant presser?
+
+--Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit Arsène. Elles ne
+sont peut-être pas aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et je suis tout à
+fait en mesure de les établir. Écoutez, Eugénie, dit-il en la prenant
+à part, j'espère que vous garderez Marthe auprès de vous tant qu'elle
+n'aura pas pris un parti contraire, et que vous veillerez à ce que tous
+ses désirs soient satisfaits, tant qu'un autre ne s'en sera pas chargé.
+Voici une partie de la somme que j'ai touchée ce matin; destinez-la au
+même usage qu'à l'ordinaire, et, comme à l'ordinaire, gardez mon secret.
+
+--Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce serait avilir en
+quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services
+après ce que vous savez. Il faut qu'elle apprenne enfin à qui elle doit
+le bien-être dont elle a joui jusqu'à présent, afin qu'elle vous en
+rende grâce et qu'elle y renonce à jamais.
+
+[Illustration: Non! non! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit
+Arsène.]
+
+--Eugénie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, je ne pourrai plus
+remettre les pieds chez vous, et je ne pourrai jamais revoir Marthe.
+Elle rougirait devant moi, elle serait humiliée, elle me haïrait
+peut-être. Laissez-moi donc sa confiance et son amitié, puisque je ne
+dois jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour elle les
+derniers services que je veux lui rendre, vous n'en avez pas le droit,
+pas plus que vous n'avez celui de trahir le secret que vous m'avez
+juré.»
+
+J'appuyai ses résolutions auprès d'Eugénie, et il fut convenu que Marthe
+ne saurait rien. Elle rentra bientôt avec Horace, qu'elle avait attendu,
+je crois, sur l'escalier. Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant
+avec calme de choses générales, il l'observa attentivement ainsi
+qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût; les amoureux ont,
+à cet égard-là, une faculté d'abstraction vraiment miraculeuse. Au bout
+d'un quart d'heure, Arsène se retira après avoir serré fortement la main
+de Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris le regard
+d'Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermeté
+stoïque ne cachât quelque projet désespéré, d'autant plus qu'il faisait
+son possible pour m'éloigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre
+lui-même et contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis
+défaillir. Je le forçai d'entrer chez un pharmacien et d'y prendre
+quelques gouttes d'éther. Je lui parlai longtemps; il parut m'écouter,
+mais je crois bien qu'il ne m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui,
+et ne le quittai que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de la
+rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes
+causés par des désespoirs d'amour; je revins sur mes pas, et rentrai
+chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoqué par des sanglots
+qui ne pouvaient trouver d'issue et qui le torturaient. Mes témoignages
+d'amitié firent tomber de ses yeux quelques larmes, qui le soulagèrent
+faiblement. Un peu revenu à lui, et voyant mon inquiétude:
+
+«Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je vous donne ma parole
+d'honneur que je serai _un homme_. Peut-être quand je serai seul
+pourrai-je pleurer; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur
+moi. J'irai vous voir demain, je vous le jure.»
+
+Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une gaieté charmante.
+Horace, d'abord troublé par la présence de son rival, s'était battu les
+flancs pour être aimable, et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier
+pour trouver son esprit ravissant. Elle ne s'était seulement pas doutée
+que Paul eût la mort dans l'âme, et mon visage altéré ne lui en donnait
+pas le moindre soupçon. O égoïsme de l'amour! pensai-je.
+
+
+
+XV.
+
+Dès le lendemain Arsène vint chercher ses soeurs; et, sans presque
+leur donner le temps de nous faire leurs adieux, il les emmena
+silencieusement dans le nouveau domicile qu'il leur avait préparé à la
+hâte.
+
+--Maintenant, leur dit-il, vous êtes libres de me dire si vous voulez
+rester ici ou si vous aimez mieux retourner au pays.
+
+--Retourner au pays? s'écria Louison stupéfaite; tu veux donc nous
+renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?
+
+--Ni l'un ni l'autre, répondit-il; vous êtes mes soeurs, et je connais
+mon devoir. Mais j'ai cru que vous haïssiez la capitale et que vous
+désiriez partir.
+
+Louison répondit qu'elle s'était habituée à la vie de Paris, qu'elle ne
+trouverait plus d'ouvrage au pays, puisque son départ lui avait fait
+perdre sa clientèle, et qu'elle désirait rester.
+
+Depuis qu'à force d'écouter à travers la cloison, Louise avait surpris
+tous les secrets de notre ménage, elle s'était réconciliée avec le
+séjour de Paris, grâce aux avantages qu'elle avait cru pouvoir tirer du
+dévouement incomparable de son frère. Jusque-là elle n'avait pas connu
+Arsène; elle avait compté sur une sorte d'assistance, mais non pas sur
+un complet abandon de ses goûts, de sa liberté, de son existence tout
+entière. Elle n'avait pas compris non plus cette activité, ce courage,
+cette aptitude au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se
+développaient en lui lorsqu'il était mû par une passion généreuse. Dès
+qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer de lui, elle le regarda
+comme une proie qui lui était assurée et qu'elle devait se mettre en
+mesure d'accaparer. Les seules passions qui gouvernent les femmes mal
+élevées, lorsqu'une grandeur d'âme innée ne contre-balance pas les
+impressions journalières, ce sont la vanité et l'avarice. L'une les mène
+au désordre, l'autre à l'égoïsme le plus étroit et le plus impitoyable.
+Louison, privée de bonne heure des soins d'une mère, sacrifiée à
+une marâtre, et abandonnée à de mauvais exemples ou à de mauvaises
+inspirations, devait subir l'une ou l'autre de ces passions funestes.
+Elle pencha par réaction vers celle que sa belle-mère n'avait pas, et,
+vertueuse par haine du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra
+par instinct à celui que lui suggéraient la misère et les privations.
+Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'à satisfaire ce besoin
+impérieux, elle y puisa une adresse et une fourberie dont son
+intelligence bornée n'eût pas semblé susceptible. C'est ainsi qu'elle
+avait poussé Marthe dans le piège, et que désormais elle se flattait de
+régner sans partage sur la conscience de son frère.
+
+«Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas à Suzanne, à cause de
+cette païenne, il le fera encore mieux quand il saura, grâce à nous,
+combien elle en était indigne.»
+
+Suzanne n'avait pas, à beaucoup près, l'âme aussi noire que sa soeur;
+mais, habituée à trembler devant elle, elle n'avait que des remords
+tardifs ou des réactions avortées. Arsène était bien loin de soupçonner
+la bassesse calculée des intentions de Louise. Il attribua son affreuse
+perfidie envers Marthe à une de ces haines de femme fondées sur le
+préjugé, l'intolérance religieuse et l'esprit de domination refoulé
+jusqu'à la vengeance. Il trouva bien une monstrueuse inconséquence entre
+sa conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur farouche;
+il attribua ces contradictions à l'ignorance, à une dévotion mal
+entendue. Il en fut attristé profondément; mais, plein de compassion et
+de courage, il résolut d'ensevelir dans le secret de son âme le crime de
+cette soeur altière et cruelle. Il se promit de la convertir peu à peu
+à des sentiments plus vrais et plus nobles; et de ne lui faire de
+reproches que le jour où elle serait capable de comprendre sa faute et
+de la réparer. Par la suite il disait à Eugénie, informée malgré sa
+discrétion de ce qui s'était passé entre sa soeur et lui:
+
+«Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal qu'elle m'avait
+fait, vous l'auriez tous haïe et méprisée; vous eussiez dit: C'est un
+monstre! Et comme la perte de l'estime des honnêtes gens est le plus
+grand malheur qui puisse arriver, ma soeur m'a causé dans ce moment-là
+tant de pitié, que je n'ai presque pas eu de colère.»
+
+Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu'elle prit pour
+un redoublement d'affection.
+
+«Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts, leur
+dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai de l'ouvrage, et je
+vous soutiendrai en attendant. Nous ne sommes pas assez _fortunés_ pour
+avoir des logements séparés; je demeurerai avec vous. Voilà qui est
+convenu jusqu'à nouvel ordre.
+
+--Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? demanda Louison.
+
+--Cela veut dire jusqu'à ce que vous puissiez vous passer de moi,
+répondit-il; car ma vie n'est pas assurée contre la mort comme une
+maison contre l'incendie. Avisez donc peu à peu aux moyens de vous
+rendre indépendantes, soit par d'honnêtes mariages, soit en vous
+faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne clientèle.
+
+--Sois sûr, dit Louison un peu déconcertée, en affectant de la fierté,
+que nous ne resterons pas à ta charge sans rien faire; nous voulons au
+contraire te débarrasser de nous le plus tôt possible.
+
+--Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsène, qui craignit de l'avoir
+blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui est à moi est à vous;
+mais, je vous l'ai dit, je ne suis pas immortel, et il faut songer...
+
+--Mais quelles idées a-t-il donc aujourd'hui! s'écria Louison en se
+retournant avec effroi vers Suzanne; ne dirait-on pas qu'il veut se
+faire périr? Ah çà, mon frère, est-ce que le chagrin te prend? Est-ce
+que tu vas te faire de la peine pour cette...
+
+--Je vous défends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe!
+dit Arsène avec une expression qui fit pâlir les deux soeurs. Je vous
+défends de jamais me parler d'elle, même indirectement, soit en bien,
+soit en mal, entendez-vous? La première fois que cela vous arrivera,
+vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous êtes averties.
+
+--Il suffit, dit Louison terrassée, on s'y conformera. Mais ce n'est
+pas vous parler d'elle, Paul, que de vous conjurer de ne pas avoir de
+chagrin.
+
+--Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la même énergie, et je ne
+veux pas non plus qu'on m'interroge. J'ai parlé de mort tout à l'heure,
+et je dois vous dire que je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis
+pas un lâche; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas qu'une
+révolution se déclarant, je n'y prendrais point part comme j'ai déjà
+fait l'année dernière. Ainsi, habituez-vous à l'idée de vous suffire
+un jour à vous-mêmes, comme d'honnêtes artisanes doivent et peuvent le
+faire. Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; car
+dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. Mais je vous défends d'en
+demander ou d'en accepter d'Eugénie.»
+
+«Vois-tu, dit Louison à sa soeur dès qu'il fut sorti, tout a réussi
+comme je le voulais. Il déteste aussi Eugénie à présent. Il croit que
+c'est elle qui a perdu Marthe.»
+
+Suzanne baissa la tête avec embarras, puis elle dit: «Il a le coeur bien
+gros; il ne pense qu'à mourir.
+
+--Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; tu verras que
+bientôt il n'y pensera plus. Arsène est fier; il ne voudra pas se faire
+de la peine pour une fille qui se moque de lui avec un autre, et tu
+verras aussi qu'il sera le premier à nous en parler, et à être content
+quand nous dirons du mal d'elle.
+
+--C'est égal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.
+
+--Oh! toi, _une sans coeur_, une sotte qui aurait tout supporté de la
+part de Marton sans rien dire! Tu as trop d'indulgence, Suzon. Si tu
+avais des principes, tu saurais qu'il ne faut pas être trop bonne pour
+les femmes sans moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin
+où mon frère te reprochera aussi ton indifférence sur ce chapitre-là.
+
+--C'est égal, je te répète, dit Suzanne, que je ne me hasarderai jamais
+à lui dire un mot contre Marthe, quand même il aurait l'air de m'y
+encourager. Je suis bien sûre qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en,
+puisque tu te crois si fine!»
+
+La journée se passa en querelles, comme à l'ordinaire. Néanmoins,
+lorsque Arsène rentra, il trouva sa chambre bien rangée, tout son linge
+raccommodé, ses effets nettoyés, pliés, et les légumes du souper cuits
+et servis proprement. Louison lui fit sonner très-haut tous ces bons
+offices, et l'accabla de prévenances importunes, qu'il subit sans
+impatience. Elle s'efforça de l'égayer, mais elle ne put lui arracher
+un sourire; à peine eut-il avalé quelques bouchées, qu'il sortit sans
+répondre aux questions qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain,
+le surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant d'esprit
+et de zèle, qu'il sut en peu de temps leur procurer de l'ouvrage, et il
+mit toujours à leur disposition, pour l'entretien de tous trois, les
+deux tiers de l'argent qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre
+tiers, et elles n'en connurent jamais la destination. En vain Louison
+chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous les carreaux de
+sa chambre, pour voir s'il ne se faisait pas une bourse particulière,
+elle ne trouva rien; en vain hasarda-t-elle d'adroites questions, elle
+n'obtint pas de réponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet
+argent invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle disait utiles
+au ménage, il fit la sourde oreille, ne les laissa manquer d'aucune
+chose nécessaire à leur entretien, mais se refusa constamment la moindre
+superfluité personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui,
+comptant pour rien de disposer de la majeure partie du bien de son
+frère, se creusait la cervelle pour arriver à la conquête du reste. Il
+lui semblait qu'Arsène commettait une injustice, presque un vol, en se
+réservant quelques écus pour un usage mystérieux. Elle n'en dormait
+pas; et, si elle l'eût osé, elle eût manifesté le dépit qu'elle en
+ressentait; mais avec sa douceur impassible et son silence glacé, Arsène
+la tenait sous une domination qu'elle n'avait pas prévue si austère. Il
+fallut pourtant s'y soumettre, renoncer à connaître le fond de ce coeur
+qui s'était fermé pour jamais, et à surprendre une pensée sur ce visage
+qui s'était pétrifié.
+
+J'ai dit ces détails de son intérieur, quoique je n'y aie point pénétré
+à cette époque; mais tout ce qui tient aux personnes dont je raconte
+ici l'histoire m'a été peu à peu dévoilé par elles-mêmes avec tant de
+précision, que je puis les suivre dans les circonstances de leur vie où
+je n'ai pris aucune part, avec la même fidélité que je ferai quant à
+celles où j'ai assisté personnellement.
+
+Le départ des deux soeurs fut pour nous un véritable soulagement; mais
+le mystère et la promptitude qu'Arsène avait mis à effectuer cette
+séparation furent longtemps inexplicables pour nous. Nous pensâmes
+d'abord qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en ôtait
+courageusement l'occasion et le prétexte. Mais il revint nous voir comme
+à l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda l'adresse de ses soeurs, il
+éluda ses questions, et finit par lui dire qu'elles étaient placées chez
+une maîtresse couturière à Versailles. Je savais le contraire, parce
+que je les rencontrais quelquefois dans les alentours de la maison de
+commerce où Arsène était occupé; leur affectation à m'éviter me faisait
+pressentir et respecter la volonté d'Arsène. Il fut impossible à Eugénie
+d'avoir le mot de cette énigme; elle ne put même pas amener Arsène à une
+nouvelle explication sur ses sentiments secrets et sur ses résolutions à
+l'égard de Marthe. Effrayée du calme qu'il montrait, et craignant qu'il
+ne conservât un reste d'espérance trompeuse, elle essayait souvent de le
+désabuser; mais il coupait court à tout entretien de ce genre, en lui
+disant à la hâte: «Je sais bien! je sais bien! inutile d'en parler.»
+
+Du reste, pas un mot, pas un regard qui pût faire soupçonner à Marthe
+qu'elle était l'objet d'une passion ardente et profonde. Il joua si bien
+son rôle qu'elle se persuada n'avoir jamais été qu'une amie à ses yeux;
+et nous-mêmes nous commençâmes à croire qu'il avait triomphé de son
+amour et qu'il était guéri.
+
+Eugénie, qui prévoyait la confusion et le chagrin de Marthe lorsqu'elle
+apprendrait les services d'argent qu'il lui avait rendus à son insu, le
+força de reprendre celui qu'il avait apporté en dernier lieu. Désormais
+elle voulut rester chargée exclusivement de son amie, et cette charge
+était bien légère. Marthe était d'une sobriété excessive; elle était
+vêtue avec une simplicité modeste, et elle aidait assidûment Eugénie
+dans son travail. La seule trace des bienfaits d'Arsène que nous
+n'eussions pas fait disparaître, de peur d'affliger trop cet excellent
+jeune homme, c'était un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et
+qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, d'une table,
+d'une commode en noyer, et d'une petite toilette qu'il avait choisie
+lui-même, hélas! avec tant d'amour! Nous faisions accroire à Marthe que
+ces meubles étaient à nous, et que nous les lui prêtions. Elle agréait
+nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous eussions été
+heureux de les lui faire agréer toute notre vie; mais il n'en devait pas
+être ainsi. Un mauvais génie planait sur la destinée de Marthe: c'était
+Horace.
+
+Après la déclaration formelle d'Eugénie, il s'était attendu à une lutte
+avec Arsène. Il était fort humilié d'avoir un semblable rival; et
+cependant, comme il le savait très-fin, très-hardi, très-estimé de nous
+tous, et de Marthe la première, c'en était assez pour qu'il acceptât
+cette lutte. Quelques jours auparavant, il eût abandonné la partie
+plutôt que de commettre son esprit élégant et cultivé avec la malice un
+peu crue et un peu rustique du Masaccio; mais à ce moment-là, son amour
+était arrivé à un paroxysme fébrile, et il n'eût pas rougi de disputer
+l'objet de ses désirs à M. Poisson lui-même.
+
+A la grande surprise de tous, Paul Arsène parut calme jusqu'à
+l'indifférence, et Horace pensa qu'Eugénie avait beaucoup exagéré son
+amour. Mais lorsqu'il sut que Paul n'ignorait plus le sien, et lorsque
+je lui eus raconté dans quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce
+courageux jeune homme, il commença à s'inquiéter de sa persévérance à
+reparaître devant lui, et de l'espèce de tranquillité triomphante qu'il
+semblait jouer pour le braver. Sa jalousie s'alluma; les plus étranges
+soupçons s'éveillèrent dans son esprit, et il les laissa paraître.
+Marthe n'y comprit rien d'abord: sa conscience était trop pure pour
+qu'elle pût s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens pour elle.
+Le sombre dépit d'Horace la troubla sans l'éclairer. Eugénie eut la
+délicatesse de ne pas se mêler de ce qui se passait entre eux, mais elle
+espéra qu'en s'apercevant de l'outrage qui lui était fait, Marthe se
+relèverait fière et blessée.
+
+Dans ses accès de jalousie, Horace me pria, par dépit, de le conduire
+chez madame de Chailly. Il y retourna deux ou trois fois, et affecta
+de trouver la vicomtesse de plus en plus adorable. Ce furent autant de
+blessures dans le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un
+serpent fraîchement coupé par morceaux, qui trouve en soi la force de se
+rapprocher et de se réunir. Aux tristesses, aux insomnies, aux querelles
+vives et amères, succédèrent les raccommodements pleins d'exaltation et
+d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments de ne se jamais
+quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages et mêlé de beaucoup de larmes;
+mais ce fut un bonheur plein d'intensité et rendu plus vif par les
+réactions.
+
+Un jour qu'Horace avait voulu railler et dénigrer Arsène eu son absence,
+et que Marthe le défendait avec chaleur, il prit son chapeau, comme
+il faisait dans ses emportements, et partit sans dire mot à personne.
+Marthe savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait
+pardon de ses torts; mais elle était de ces âmes tendres et passionnées
+qui ne savent pas attendre fièrement la fin d'une crise douloureuse.
+Elle se leva, jeta son châle sur ses épaules, et s'élança vers la porte.
+
+«Que faites-vous donc? lui dit Eugénie.
+
+--Vous le voyez, répondit Marthe hors d'elle-même, je cours après lui.
+
+--Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez pas de semblables
+injustices, vous vous en repentirez.
+
+--Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que moi, il faut que
+je l'apaise.
+
+--Il reviendra de lui-même, laissez-lui-en du moins le mérite.
+
+--Il reviendra demain!
+
+--Eh bien! oui, demain, certainement.
+
+--Demain, Eugénie? Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre jusqu'à
+demain! Passer toute la nuit avec la fièvre, avec le coeur gonflé, avec
+une insomnie qui compte les heures, les minutes, avec cette horrible
+pensée impossible à chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci plus affreuse
+encore: il n'est pas bon, il n'est pas généreux, je ne devrais pas
+l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez pas cela, vous.
+
+--Mon Dieu, s'écria Eugénie, vous comprenez que vous avez tort de
+l'aimer, et quand il vous vient une lueur de raison, vous êtes
+impatiente de la perdre.
+
+--Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car cette clarté est la
+plus intolérable souffrance qu'il y ait au monde.» Et, se dégageant
+des bras d'Eugénie, elle s'élança dans l'escalier et disparut comme un
+éclair.
+
+Eugénie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer les regards sur
+elle et d'occasionner un scandale dans la maison. Elle espéra qu'au bas
+de l'escalier ces amants insensés se rencontreraient, et qu'au bout
+de quelques instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace,
+furieux, marchait avec une rapidité extrême. Marthe le voyait à dix pas;
+elle n'osait pas l'appeler sur le quai, elle n'avait pas la force de
+courir. A chaque pas, elle se sentait prête à défaillir; elle le
+voyait frapper de sa canne sur le parapet, dans un mouvement de rage
+irréfrénable. Elle se remettait à le suivre, ne songeant plus à sa
+souffrance personnelle, mais à celle de son amant. Il renversa deux ou
+trois passants, en fit crier et jurer une demi-douzaine en les heurtant,
+monta la rue de La Harpe, et arriva à l'hôtel de Narbonne, où il
+demeurait, sans s'apercevoir que Marthe était sur ses traces et avait
+failli dix fois le joindre. Au moment où il prenait sa clef et son
+bougeoir des mains de la portière, il vit le visage renfrogné de
+celle-ci regarder par-dessus son épaule:
+
+«Où allez-vous donc, Mam'selle?» dit-elle d'une voix courroucée à une
+personne qui s'apprêtait à monter l'escalier sans rien lui dire.
+
+Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans gants, et pâle
+comme la mort. Il la saisit dans ses bras, l'enleva à demi, et lui
+jetant un châle sur la tête, comme un voile pour la soustraire aux
+regards, il l'entraîna dans l'escalier, et la conduisit légèrement
+jusqu'à sa chambre. Là, il se jeta à ses pieds. Ce fut toute
+l'explication. Le sujet même de la querelle fut oublié dans ce premier
+instant.--Oh! que je suis heureux, s'écria-t-il dans un délire d'amour;
+te voilà, tu es avec moi, nous sommes seuls! Pour la première fois de la
+vie, je suis seul avec toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?
+
+--Laisse-moi partir, dit Marthe effrayée; Eugénie m'a peut-être suivie,
+peut-être Arsène. Mon Dieu! est-ce un rêve! J'ai vu quelque part, en
+te suivant, la figure d'Arsène, je ne sais où. Non, je n'en suis pas
+sûre... peut-être!... C'est égal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours!
+Allons-nous-en, reconduis-moi.
+
+--Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore un instant! Si
+Eugénie vient, je ne réponds pas; si Arsène vient, je le tue. Reste
+ainsi, reste encore un instant!
+
+Cependant Eugénie seule, inquiète, épouvantée, comptait les minutes,
+allait du palier à la fenêtre, et ne voyait pas revenir Marthe. Enfin
+elle entend monter l'escalier. C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas
+d'un homme.
+
+Elle se réjouit de la pensée que c'était moi, et qu'elle allait pouvoir
+m'envoyer à la recherche de Marthe. Elle courut au-devant de moi; mais
+au lieu de moi, c'était Arsène.
+
+«Où donc est Marthe? dit-il d'une voix éteinte.
+
+--Elle est sortie pour un instant, dit Eugénie, troublée; elle va
+rentrer tout de suite.
+
+--Sortie toute seule à la nuit? dit Arsène; vous l'avez laissée sortir
+ainsi?
+
+--Elle va rentrer avec Théophile, dit Eugénie, éperdue.
+
+--Non! non! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit Arsène en se
+laissant tomber sur une chaise. Ne vous donnez pas la peine de me
+tromper, Eugénie; elle ne rentrera pas même avec Horace. Elle rentrera
+seule, elle rentrera désespérée.
+
+--Vous l'avez donc vue?
+
+--Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du côté de la rue de la
+Harpe.
+
+--Et Horace n'était pas avec elle?
+
+--Je n'ai vu qu'elle.
+
+--Et vous ne l'avez pas suivie?
+
+--Non; mais je vais l'attendre,» dit-il. Et il se leva précipitamment.
+
+«Mais pourquoi n'avez-vous pas couru après elle? dit Eugénie; pourquoi
+êtes-vous venu ici?
+
+--Ah! je ne sais plus, dit Arsène d'un air égaré. J'avais une idée,
+pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais vous demander, Eugénie, si
+c'était la première fois qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec
+lui?... Dites, est-ce la première fois?
+
+--Oui, c'est la première fois, dit Eugénie. Marthe est encore pure, j'en
+fais le serment. Pourquoi, mon Dieu, n'avoir pas couru après elle?
+
+--Oh! il est peut-être temps encore de tuer ce misérable! s'écria Arsène
+avec fureur.» Et, bondissant comme un chat sauvage, il s'élança dehors.
+
+Eugénie comprit les suites funestes que pouvait avoir une telle
+aventure. Épouvantée, elle se mit à courir aussi après Arsène.
+Heureusement je montais l'escalier, et je les arrêtai tous deux.
+
+«Où allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees figures
+bouleversées?
+
+--Retenez-le, suivez-le, me dit à la hâte Eugénie, en voyant qu'Arsène
+m'échappait déjà. Marthe est partie avec Horace, et Paul va faire
+quelque malheur; allez!»
+
+Je courus à mon tour après le Masaccio, et je le rejoignis. Je m'emparai
+de son bras, mais sans pouvoir le retenir, quoique je fusse beaucoup
+plus grand et plus musculeux que lui. La colère avait tellement décuplé
+ses forces qu'il m'entraînait comme il eût fait d'un enfant.
+
+J'appris par ses exclamations entrecoupées ce qui s'était passé, et je
+vis l'imprudence qu'Eugénie avait commise. La réparer par un mensonge
+était le seul moyen qui me restât pour empêcher un événement tragique.
+
+«Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit la première fois
+qu'ils sortent ensemble? c'est au moins la dixième.»
+
+Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. Il s'arrêta court,
+et me regarda d'un air sombre.
+
+«Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? me demanda-t-il d'une voix
+déchirante.
+
+--J'en suis certain..Elle est sa maîtresse depuis plus d'un mois.
+
+--Eugénie m'a donc trompé?
+
+--Non, mais on trompe Eugénie.
+
+--Sa maîtresse! Il ne veut donc pas l'épouser, l'infâme!
+
+--Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'à le calmer et à
+l'éloigner; Horace est un homme d'honneur et ce que Marthe voudra, il le
+voudra aussi.
+
+--Vous êtes sûr qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi cela sur le
+vôtre.»
+
+A force d'assurances évasives et de réponses indirectes, je réussis à
+lui rendre la raison. Il me remercia du bien que je lui faisais, et il
+me quitta, en me jurant qu'il allait rentrer aussitôt chez lui.
+
+Dès que je l'eus vu prendre cette direction, je courus à l'hôtel de
+Narbonne; je m'informai d'Horace. «Il est là-haut enfermé avec une
+demoiselle ou une dame, répondit la portière, enfin avec ce que vous
+voudrez. Mais je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait
+du scandale ici.»
+
+Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les _arguments
+irrésistibles_ de Figaro. Elle m'expliqua que la dame était jolie,
+qu'elle avait de longs cheveux noirs et un châle écarlate. Je redoublai
+mes arguments, et j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit,
+et qu'elle laisserait repartir la fugitive, à quelque heure que ce fût
+de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire part à personne
+de ce qu'elle avait vu.
+
+Quand je fus tranquille à cet égard, je revins rassurer Eugénie. Je ne
+pus me défendre de rire un peu de sa consternation. Arsène mis à la
+raison et hors de cause, le dénouement un peu brusque, mais inévitable,
+des amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant et moins
+sombre que ne le voulait voir ma généreuse amie. Elle me gronda beaucoup
+de ce qu'elle appelait ma légèreté.
+
+«Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle me fait l'effet
+d'être condamnée à mort; et à présent je ne ris pas plus que je ne
+ferais si je la voyais monter à l'échafaud.»
+
+Nous attendîmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra pas. Le sommeil
+finit par triompher de notre sollicitude.
+
+A l'aube naissante, la porte de l'hôtel de Narbonne s'ouvrit et se
+referma plus doucement encore après avoir laissé passer une femme qui
+couvrait sa tête d'un châle rouge. Elle était seule, et fit quelques
+pas rapidement pour s'éloigner. Mais bientôt elle s'arrêta, faible et
+brisée, au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber. Cette
+femme, c'était Marthe.
+
+Un homme la reçut dans ses bras: c'était Arsène.
+
+«Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement accompagnée!
+
+--Je le lui ai défendu, dit Marthe d'une voix mourante; j'ai craint
+d'être rencontrée avec lui, et puis je n'ai pas voulu qu'il me revit
+au jour! Je voudrais ne le revoir jamais! Mais que fais-tu ici à cette
+heure, Paul?
+
+--Je n'ai pu dormir, répondit-il, et je suis venu vous attendre pour
+vous ramener; quelque chose m'avait dit que vous sortiriez de chez lui
+seule et désespérée.»
+
+
+
+XVI.
+
+Marthe était si confuse et si éperdue qu'elle ne voulait plus rentrer.
+
+«Conduisez-moi auprès de vos soeurs, disait-elle à Arsène; elles, du
+moins, ne sauront pas où j'ai passé la nuit.
+
+--Vous n'avez pas d'amie plus fidèle et plus dévouée qu'Eugénie,
+répondit Arsène; n'aggravez pas votre position par une plus longue
+absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous
+réponds qu'elle ne vous adressera pas un reproche.»
+
+Il la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle voulut s'y
+enfermer seule et y pleurer à son aise avant de nous revoir; mais au
+moment de quitter Arsène, avec qui elle avait épanché son coeur comme
+s'il n'eût été que son frère, elle se ressouvint tout à coup qu'il avait
+pour elle un amour moins calme: elle l'avait oublié, habituée qu'elle
+était à compter sur un dévouement aveugle de sa part.
+
+«Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond; regrettes-tu
+maintenant de ne m'avoir pas épousée?
+
+--Je le regretterai toute ma vie, répondit-il.
+
+--Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle; tu me déchires. Oh! que ne
+puis-je t'aimer comme tu le désires et comme tu le mérites! Mais Dieu me
+hait et me maudit!»
+
+Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son lit, et pleura
+amèrement. Eugénie, qui l'entendait sangloter à travers la cloison,
+frappa vainement à sa porte; elle ne répondit pas. Inquiète, et
+craignant qu'elle ne fût en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles
+elle était sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la
+serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'élança auprès d'elle. Elle la
+trouva la face enfoncée dans son traversin, et les mains crispées dans
+ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes.
+
+«Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein, pourquoi donc
+cette douleur? Est-ce du regret pour le passé, est-ce la crainte de
+l'avenir? Tu as disposé de toi, tu étais libre, personne n'a le droit
+de t'humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t'ai
+attendue avec tant d'inquiétude et qui te retrouve toujours avec tant de
+joie?
+
+--Chère Eugénie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la honte et des
+remords, répondit Marthe en l'embrassant. Je n'ai pas disposé de moi
+dans la liberté de ma conscience et dans le calme de ma volonté. J'ai
+cédé à des transports que je ne partageais pas, glacée que j'étais par
+le souvenir des injures récentes et par l'appréhension de nouveaux
+outrages. Eugénie! Eugénie! il ne m'aime pas; j'ai le profond sentiment
+de mon malheur! Il a de la passion sans amour, de l'enthousiasme sans
+estime, de l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit
+point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un amour sérieux,
+et incapable de le partager.
+
+--C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-même! s'écria
+Eugénie.
+
+--Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma destinée misérable.
+Lui, qui n'a point encore aimé, lui dont le coeur est aussi vierge que
+les lèvres, il méritait de rencontrer une femme aussi pure que lui.
+
+--C'est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules, qu'il s'était
+épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants à la fois!
+
+--Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour elle l'intelligence,
+une brillante éducation, et toutes les séductions de la naissance, des
+belles manières et du luxe. Moi, je suis obscure, bornée, ignorante;
+je sais à peine lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien
+exprimer, je n'ai pas une idée à moi, je ne pourrai en aucun moment
+dominer le coeur et l'esprit d'un homme comme lui! Oh! il me l'a bien
+fait sentir, il me l'a bien dit cette nuit dans l'emportement de nos
+querelles, et à présent je vois que j'étais folle de me plaindre de lui.
+C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passée que je dois
+maudire.
+
+--Eh quoi! en êtes-vous là? dit Eugénie consternée. Il a déjà fait le
+maître et le supérieur à ce point? J'aurais pensé que, du moins, pendant
+la première ivresse, il se serait oublié un peu lui-même, pour ne
+voir et n'admirer que vous; et, au lieu d'être à vos pieds pour vous
+remercier de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle que nous
+donnons quand nous ouvrons nos bras et notre âme sans réserve, déjà
+il s'est levé en dominateur miséricordieux, pour vous honorer de son
+indulgence et de son pardon! En vérité, Marthe, tu as raison d'être
+honteuse: car tu es bien humiliée...
+
+--Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance,
+ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces
+choses si cruelles! Non, il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il
+n'y songeait pas. Il souffrait tant lui-même! Il n'avait qu'une pensée,
+celle de se débarrasser de soupçons qui le torturaient; et lorsqu'il
+m'accusait, c'était pour être rassuré par mes réponses. Mais moi, je
+n'avais pas la force de le faire. J'étais si effrayée de voir ce noble
+orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient
+tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me sentais si
+peu de chose pour répondre à tout cela! J'étais accablée, et il prenait
+tout à coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour
+de quelque mauvais sentiment. «Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas
+heureuse dans mes bras! Tu es sombre, préoccupée; tu penses donc à un
+autre?» Alors il s'imaginait que j'avais des rapports secrets avec Paul
+Arsène, et il me suppliait de le chasser d'ici, et de ne jamais le
+revoir. J'y aurais consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il
+eût persisté à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier
+mouvement d'hésitation, il me laissait voir un dépit et une aigreur qui
+me rendaient la force de lui résister; car, moi aussi, je prenais du
+dépit, je devenais amère. Et nous nous sommes dit des choses bien dures,
+qui me sont restées sur le coeur comme une montagne!
+
+--Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit Eugénie; mais tu
+te trompes quand tu t'imagines que c'est à cause de toi et de ton passé.
+Le mal ne vient que de son orgueil à lui, et d'un fonds d'égoïsme que tu
+vas encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait pour aimer
+ne se demande pas si l'objet de son amour est digne de lui. Du moment
+qu'il aime, il n'examine plus le passé; il jouit du présent, et il croit
+à l'avenir. Si sa raison lui dit qu'il y a dans ce passé quelque chose à
+pardonner, il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire sonner sa
+générosité comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple,
+si naturel à celui qui aime! Arsène t'a-t-il jamais accusée, lui? Ne
+t'a-t-il pas toujours défendue contre toi-même, comme il t'aurait
+défendue contre le monde entier?
+
+--Je douterais même d'Arsène, dit Marthe en soupirant. Je crois qu'en
+amour on est humble et généreux tant qu'on est repoussé; mais le bonheur
+rend exigeant et cruel. Voilà ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces
+heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y avait une
+alternative continuelle de douceur et de fierté entre nous. Quand je me
+révoltais contre lui, il était à mes pieds pour me calmer; mais, à peine
+m'avait-il amenée à m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau.
+Ah! je crois que l'amour rend méchant!
+
+--Oui, l'amour des méchants,» répliqua Eugénie en secouant tristement la
+tête.
+
+Eugénie était injuste; elle ne voyait pas la vérité mieux que Marthe.
+Toutes deux se trompaient, chacune à sa manière. Horace n'était ni aussi
+respectable ni aussi méchant qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le
+rendait volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant d'autres,
+que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait
+mépriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son coeur
+n'était ni froid ni dépravé. Il aimait certainement beaucoup; seulement,
+l'éducation morale de l'amour lui ayant manqué, ainsi qu'à tous les
+hommes, comme il n'était pas du petit nombre de ceux dont le dévouement
+naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre
+bonheur, et, si je puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-même.
+
+Il vint dans la journée; et, au lieu d'être confus devant nous, il se
+présenta d'un air de triomphe que je trouvai moi-même d'assez mauvais
+goût. Il s'attendait à des plaisanteries de ma part, et il s'était
+préparé à les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de
+lui faire des reproches.
+
+«Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon cabinet, que tu aurais
+pu avoir avec Marthe des entrevues secrètes qui ne l'eussent pas
+compromise. Cette nuit passée dehors sans préparation, sans prétexte,
+pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison.»
+
+Horace reçut fort mal cette observation.
+
+--J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage pour elle,
+lorsque tu vis publiquement avec Eugénie!
+
+--C'est pour cela qu'Eugénie est respectée de tout ce qui m'entoure,
+répondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, ma maîtresse, ma femme, si
+l'on veut. De quelque façon qu'on envisage notre union, elle est absolue
+et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable à tous ceux
+qui m'aiment, et d'entourer Eugénie d'assez d'amis dévoués pour que le
+cri de l'intolérance n'arrive pas jusqu'à ses oreilles. Mais je n'ai pas
+levé le voile qui couvrait nos secrètes amours avant de m'être assuré
+par la réflexion et l'expérience de la solidité de notre affection
+mutuelle. Après une première nuit d'enivrement, je n'ai pas présente
+Eugénie à mes camarades en leur disant: «Voici ma maîtresse,
+respectez-la à cause de moi.» J'ai caché mon bonheur jusqu'à ce que
+j'aie pu leur dire avec confiance et loyauté: «Voici ma femme, elle est
+respectable par elle-même.»
+
+--Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur.
+Je dirai à tout le monde: «Voici mon amante, je veux qu'on la respecte.
+Je contraindrai les récalcitrants à se prosterner, s'il me plaît, devant
+la femme que j'ai choisie.»
+
+--Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des
+antiques _pourfendeurs_ de la chevalerie. Au temps où nous vivons, les
+hommes ne se craignent pas entre eux; et on ne respectera votre amante,
+comme vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-même.
+
+--Mais vous êtes singulier, Théophile! En quoi donc ai-je outragé celle
+que j'aime? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l'y ai retenue
+une heure ou deux de plus qu'il ne convenait d'après votre code des
+convenances. Vraiment, j'ignorais que la vertu et la réputation d'une
+femme fussent réglées comme le pouvoir des recors, d'après le lever et
+le coucher du soleil.
+
+--Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une
+journée aussi solennelle que celle-ci devrait l'être dans l'histoire de
+vos amours. Si Marthe en prenait aussi légèrement son parti, j'aurais
+peu d'estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu'il me
+parait, car elle n'a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne vous
+demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous pas la lui
+demander avec un visage moins riant et des manières moins dégagées?
+
+--Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux, je vais vous
+parler franchement, puisque vous m'y contraignez. L'amitié que j'ai pour
+vous me défendait de provoquer une explication que votre sévérité envers
+moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et
+que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter comme tel, ce n'est pas
+un droit que vous avez acquis irrévocablement et que je ne puisse pas
+vous ôter quand bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd'hui que
+je suis las, extrêmement las, de l'espèce de guerre qu'Eugénie et vous
+faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes amours avec Marthe. Je n'agis
+pas aussi légèrement que vous le croyez en mettant de côté toute feinte
+et toute retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous, vous
+et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non celle d'un autre.
+Il importe à ma dignité, à mon honneur, de n'être pas admis ici en
+surnuméraire, mais d'être bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour
+tout le monde et pour moi-même, l'amant, le seul amant, c'est-à-dire le
+maître de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grâce au singulier
+rôle que vous me faites jouer, grâce aux prétentions obstinées de M.
+Paul Arsène, grâce à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie
+(grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l'amitié équivoque qui
+règne entre Marthe et lui, grâce enfin à mes propres soupçons, qui me
+font cruellement souffrir, je ne sais plus où j'en suis, ni ce que je
+suis ici, j'ai résolu de savoir enfin à quoi m'en tenir, et de bien
+dessiner ma position. C'est pour cela que je me présente ici ce matin,
+la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans tergiversation
+et sans ambiguïté: «Marthe a passé cette nuit dans mes bras, et si
+quelqu'un le trouve mauvais, je suis prêt à connaître de ses droits, et
+à lui céder les miens, s'ils ne sont pas les mieux fondés.»
+
+--Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle est votre pensée
+ce matin, à la bonne heure, je l'accepte; mais si c'était celle que vous
+aviez hier soir en retenant Marthe auprès de vous pour la compromettre,
+c'est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le
+paraissez, et je vois là plus de politique que de passion.
+
+--La passion n'exclut point une certaine diplomatie, répondit-il en
+souriant. Vous savez bien, Théophile, que j'ai commencé ma vie par la
+politique. Si je deviens homme de sentiment, j'espère qu'il me restera
+pourtant quelque chose de l'homme de réflexion. Mais rassurez-vous, et
+ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu'hier soir j'ai été fort
+peu diplomate, que je n'ai pensé à rien, et que j'ai cédé à l'ivresse du
+moment. Mais ce matin, en me résumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un
+sot repentir je devais avoir le contentement et l'énergie d'un amant
+heureux.
+
+--Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre
+contenance n'expriment pas autre chose que ce que vous éprouvez; car, en
+ce moment, vous avez, malgré vous, l'air d'un fat.»
+
+J'étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant qu'il
+avait ce jour-là, et que, pour toute l'affection que je lui portais,
+j'eusse voulu lui ôter. Je craignais que Marthe n'en fût blessée;
+mais la pauvre femme n'avait plus cette force de réaction. Elle fut
+intimidée, abattue et comme saisie d'un frisson convulsif à son
+approche. Il la rassura par des manières plus douces et plus tendres;
+mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait d'être seul
+avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment de honte, n'osait plus
+nous quitter pour lui accorder un tête-à-tête. Il espéra quelques
+instants qu'elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers
+prétextes, qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait de
+paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces entrefaites Paul
+Arsène arriva.
+
+Malgré tout l'empire que ce dernier exerçait sur lui-même, et quoiqu'il
+se fût bien préparé à la possibilité de rencontrer Horace, il ne put
+dissimuler tout a fait l'espèce d'horreur qu'il lui inspirait. Horace
+vit l'altération soudaine de son visage pâli et affaissé déjà par les
+angoisses de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable,
+il leva fièrement la tête, et lui tendit la main de l'air d'un souverain
+à un vassal qui lui rend hommage. Arsène, dans sa généreuse candeur, ne
+comprit pas ce mouvement, et, l'attribuant à un sentiment tout opposé,
+il saisit et pressa énergiquement la main de son rival, avec un regard
+de douleur et de franchise qui semblait dire: «Vous me promettez de la
+rendre heureuse, je vous en remercie.»
+
+Cette muette explication lui suffit. Après s'être informé de la santé
+de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec effusion, il échanges
+quelques mots de causerie générale avec nous, et se retira au bout de
+cinq minutes.
+
+
+
+XVII.
+
+Horace n'était pas réellement jaloux d'Arsène au point d'être inquiet
+des sentiments de Marthe pour lui, mais il craignait qu'il n'y eût
+entre eux, dans le passé, un engagement plus intime qu'elle ne voulait
+l'avouer. Il pensait que, pour être si fidèlement dévoué à une femme
+qui vous sacrifie, il fallait conserver, ou une espérance, ou une
+reconnaissance bien fondée; et ces deux suppositions l'offensaient
+également. Depuis qu'Eugénie lui avait révélé tout le dévouement
+d'Arsène, il avait pris encore plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait
+naïvement avoué, il était blessé d'un parallèle qui ne lui était pas
+avantageux dans l'esprit d'Eugénie, et qui lui deviendrait funeste dans
+celui de Marthe, s'il devait être continuellement sous ses yeux. Et puis
+notre entourage voyait confusément ce qui se passait entre eux. Ceux qui
+n'aimaient pas Horace se plaisaient à douter de son triomphe, du
+moins ils affectaient devant lui de croire à celui d'Arsène. Ceux qui
+l'aimaient blâmaient Marthe de ne pas se prononcer ouvertement pour
+lui en chassant son rival, et ils le faisaient sentir à Horace.
+Enfin, d'autres jeunes gens qui, n'étant pour nous que de simples
+connaissances, ne venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une
+légèreté un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces propos cruels
+que l'on pèse si peu et qui se répandent si vite. Obéissant à cette
+jalousie non raisonnée que l'on éprouve pour tout homme heureux en
+amour, ils rabaissaient Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace à
+leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-là, qui avaient fait la cour à la
+beauté du café Poisson, se vengeaient de n'avoir pas été écoutés, en
+disant que ce n'était pas une conquête si difficile et si glorieuse,
+puisqu'elle écoutait un hâbleur comme Horace. Quelques-uns même disaient
+qu'elle avait eu pour amant son premier garçon de café. Enfin, je ne
+sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue assez grossière, pour
+émettre l'opinion qu'elle était à la fois la maîtresse d'Arsène, celle
+d'Horace et la mienne.
+
+Ces calomnies n'arrivèrent pas alors jusqu'à moi; mais on eut
+l'imprudence de les répéter à Horace. Il eut la faiblesse d'en être
+impressionné, et il ne songea bientôt plus qu'à éblouir et terrasser ses
+détracteurs par une démonstration irrécusable de son triomphe sur tous
+ses rivaux vrais ou supposés. Il tourmenta Marthe si cruellement qu'il
+lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille et pure qu'elle
+menait auprès de nous. Il voulut qu'elle se montrât seule avec lui au
+spectacle et à la promenade. Ces témérités affligeaient Eugénie, et
+ne lui paraissaient que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce
+qu'elle tentait pour empêcher son amie de s'y prêter poussait à bout
+l'impatience et l'aigreur d'Horace.
+
+«Jusqu'à quand, disait-il à Marthe, resterez-vous sons l'empire de ce
+chaperon incommode et hypocrite, qui se scandalise dans les autres de
+tout ce qui lui semble personnellement légitime? Comment pouvez-vous
+subir les admonestations pédantes de cette prude, qui n'est pas sans
+vues intéressées, j'en suis certain, et qui regarde comme l'amant
+préférable celui qui peut donner à sa maîtresse le plus de bien-être et
+de liberté? Si vous m'aimiez, vous la réduiriez promptement au silence,
+et vous ne souffririez pas qu'elle m'accusât sans cesse auprès de vous.
+Puis-je être satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer dans
+tous les secrets de notre amour? Puis-je être tranquille lorsque je sais
+que votre unique amie est mon ennemie jurée, et qu'en mon absence elle
+vous aigrit et vous met en garde contre moi?»
+
+Il exigea qu'elle éloignât tout à fait Paul Arsène, et il y eut dans
+cette expulsion qu'il lui imposait quelque chose de bien particulier. Il
+craignait beaucoup le ridicule qui s'attache aux jaloux, et l'idée que
+le Masaccio pourrait se glorifier de lui avoir causé de l'inquiétude
+lui était insupportable. Il voulut donc que Marthe agît comme de propos
+délibéré et sans paraître subir aucune influence étrangère. Il rencontra
+de sa part beaucoup d'opposition à cette exigence injuste et lâche; mais
+il l'y amena insensiblement par mille tracasseries impitoyables. Elle
+n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle ne pouvait
+plus lui sourire. Tout devenait crime entre eux: un regard, un mot,
+lui étaient reprochés amèrement. Si Arsène, obéissant à une habitude
+d'enfance, la tutoyait en causant, c'était la preuve flagrante d'une
+ancienne intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions tous
+ensemble, elle acceptait le bras d'Arsène, Horace prenait un prétexte
+ridicule, et nous quittait avec humeur, disant tout bas à Marthe qu'il
+ne se souciait pas de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'était
+bien assez de succéder à un M. Poisson, sans partager encore avec son
+laquais. Quand Marthe se révoltait contre ces persécutions iniques, il
+la boudait durant des semaines entières; et l'infortunée, ne pouvant
+supporter son absence, allait le chercher, et lui demander pour ainsi
+dire pardon des torts dont elle était victime. Mais si elle offrait
+alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, avant de le
+renvoyer:
+
+«C'est cela, s'écriait Horace, faites-moi passer pour un fou, pour un
+tyran ou pour un sot, afin que M. Paul Arsène aille partout me railler
+et me diffamer! Si vous agissez ainsi, vous me mettrez dans la nécessité
+de lui chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, en
+plein café.»
+
+Épuisée de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la main d'Arsène, et
+la portant à ses lèvres:
+
+«Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me rendre un dernier
+service, le plus pénible de tous pour toi, et surtout pour moi. Tu vas
+me dire un éternel adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas
+et je ne veux pas te la dire.
+
+--C'est inutile, j'ai deviné depuis longtemps, répondit Arsène. Comme tu
+ne me disais rien, je pensais que mon devoir était de rester tant que tu
+semblerais désirer ma protection. Mais puisqu'au lieu de t'être utile,
+elle te nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est pour
+toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin de moi, tu me
+rappelleras. Tu n'auras qu'un mot à dire, un geste à faire, et je serai
+à tes ordres. Tiens, Marthe, si tu veux, je passerai tous les jours sous
+ta fenêtre: tu n'as qu'à y attacher un mouchoir, un ruban, un signe
+quelconque, le même jour tu me verras accourir. Promets-moi Cela.»
+
+[Illustration: Cette femme, c'était Marthe.]
+
+Marthe le promit en pleurant; Arsène ne revint plus. Mais ce n'était
+pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. Un jour que, suivant sa
+coutume, il avait emmené Marthe chez lui, nous l'attendîmes en vain pour
+souper, et nous reçûmes d'elle, le soir, le billet suivant:
+
+«Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai plus dans
+votre maison. J'ai découvert que je n'y devais pas mon bien-être à votre
+seule générosité, mais que Paul y avait longtemps contribué, et qu'il y
+contribue encore, puisque tous les meubles que vous m'avez soi-disant
+prêtés lui appartiennent. Vous comprenez que, sachant cela, je n'en puis
+plus profiter. D'ailleurs, le monde est si méchant qu'il calomnie les
+affections les plus vertueuses. Je ne veux pas vous répéter les vils
+propos dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser et en
+m'arrachant avec douleur d'auprès de vous, ne vous parler que de mon
+éternelle reconnaissance pour vos bontés envers moi, et de l'attachement
+inaltérable que vous porte à jamais.
+
+«Votre amie, MARTHE.»
+
+«Voici encore une lâcheté d'Horace, s'écria Eugénie indignée. Il lui a
+révélé un secret que j'avais confié à son honneur.
+
+--Ces sortes de choses échappent, malgré soi, dans l'emportement de la
+colère, lui répondis-je; et c'est le résultat d'une querelle entre eux.
+
+--Marthe est perdue, reprit Eugénie, perdue à jamais! car elle
+appartient sans réserve et sans retour à un méchant homme.
+
+--Non pas à un méchant homme, Eugénie, mais à quelque chose de plus
+funeste pour elle, à un homme faible que la vanité gouverne.»
+
+[Illustration: Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire.]
+
+J'étais outré aussi, et je me refroidis extrêmement pour Horace. Je
+pressentais tous les maux qui allaient fondre sur Marthe, et je tentai
+vainement de les détourner. Toutes nos démarches furent infructueuses.
+Horace, prévoyant que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans la
+lui disputer, avait changé immédiatement de domicile Il avait loué, dans
+un autre quartier, une chambre où il vivait avec Marthe, si caché,
+qu'il nous fallut plus d'un mois pour les découvrir. Quand nous y fûmes
+parvenus, il était trop tard pour les faire changer de résolution et
+d'habitudes. Nos représentations ne servirent qu'à les irriter contre
+nous. Horace exerçait sur sa maîtresse un tel empire, que désormais elle
+nous retira toute sa confiance. Oubliant qu'elle nous avait longtemps
+raconté tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire
+désormais à son bonheur, et nous reprochait de lui supposer gratuitement
+des souffrances dont son visage portait déjà l'empreinte profonde.
+Prévoyant bien qu'elle allait manquer, qu'elle manquait déjà d'argent et
+d'ouvrage, nous ne pûmes lui faire accepter le plus léger service. Elle
+repoussa même nos offres avec une sorte de hauteur qu'elle ne nous avait
+jamais témoignée.
+
+--Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsène ne fût encore
+caché derrière le vôtre; et, quoique je sache combien votre conduite
+envers moi a été généreuse, je vous confesse que j'ai de la peine à vous
+pardonner les trop justes méfiances que cet état de choses a inspirées à
+Horace contre moi.
+
+Eugénie poussa la constance de son dévouement envers sa malheureuse
+compagne jusqu'à l'héroïsme; mais tout fut inutile. Horace la détestait
+et indisposait Marthe contre elle; toutes ces avances furent reçues avec
+une froideur voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fûmes blessés
+et fatigués; et, voyant qu'on nous fuyait, nous évitâmes de devenir
+importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, nous nous vîmes à
+peine trois fois; et au printemps, un jour que je rencontrai Horace,
+je vis clairement qu'il affectait de ne pas me reconnaître, afin de
+se soustraire à un moment d'entretien. Nous nous regardâmes comme
+définitivement brouillés, et j'en souffris beaucoup, Eugénie encore
+davantage; elle ne pouvait prononcer le nom de Marthe sans que ses yeux
+s'emplissent de larmes.
+
+
+
+XVIII.
+
+Horace avait pris, dans les romans où il avait étudié la femme, des
+idées si vagues et si diverses sur l'espèce en général, qu'il jouait
+avec Marthe comme un enfant ou comme un chat joue avec un objet inconnu
+qui l'attire et l'effraie en même temps. Après les sombres et délirantes
+figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination des
+jeunes gens, l'élément féminin du dix-huitième siècle, _le Pompadour_,
+comme on commençait à dire, arrivait dans sa primeur de résurrection,
+et faisait passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plus
+dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette époque, la
+définition ingénieuse du _joli_, dans le goût, dans les arts, dans les
+modes; il la donnait à tout propos, et toujours avec grâce et avec
+charme. L'école de Hugo avait embelli le _laid_, et le vengeait des
+proscriptions pédantesques du _beau_ classique. L'école de Janin
+ennoblissait le _maniéré_ et lui rendait toutes ses séductions, trop
+longtemps niées et outragées par le mépris un peu brutal de nos
+souvenirs républicains. Sans qu'on y prenne garde, la littérature fait
+de ces miracles. Elle ressuscite la poésie des époques antérieures; et,
+laissant dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences du
+passé l'objet de justes critiques, elle nous apporte, comme un parfum
+oublié, les richesses méconnues d'un goût qui n'est plus à discuter,
+parce qu'il ne règne plus arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en
+égoïste (_l'art pour l'art_), fait de la philosophie progressive sans le
+savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les misères du passé, pour
+enregistrer, ainsi qu'en un musée, les monuments de la conquête.
+
+Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette
+époque si impressionnable déjà, vivant plus de fiction que de réalité,
+regardait sa nouvelle maîtresse à travers les différents types que ses
+lectures lui avaient laissés dans la tête. Mais quoique ce fussent des
+types charmants dans les poèmes et dans les romans, ce n'étaient point
+des types vrais et vivants dans la réalité présente. C'étaient des
+fantômes du passé, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour
+épigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare: _Perfide comme
+l'onde_; et quand il traçait des formes plus pures et plus idéales,
+habitué à voir dans les femmes de tous les temps les dangereuses _filles
+d'Eve_, il flottait entre un coloris frais et candide et des teintes
+sombres et changeantes qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce
+poëte enfant avait une immense influence sur le cerveau d'Horace. Quand
+celui-ci venait de lire _Portia_ ou _la Camargo_, il voulait que la
+pauvre Marthe fût l'une ou l'autre. Le lendemain, après un feuilleton
+de Janin, il fallait qu'elle devint à ses yeux une élégante et coquette
+patricienne. Enfin, après les chroniques romantiques d'Alexandre Dumas,
+c'était une tigresse qu'il fallait traiter en tigre; et après _la Peau
+de chagrin_ de Balzac, c'était une mystérieuse beauté dont chaque regard
+et chaque mot recelait de profonds abîmes.
+
+Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait de regarder
+le fond de son propre coeur et d'y chercher, comme dans un miroir
+limpide, la fidèle image de son amie. Aussi, dans les premiers temps,
+fut-elle cruellement ballottée entre les femmes de Shakespeare et celles
+de Byron.
+
+Cette appréciation factice tomba enfin, quand l'intimité lui montra dans
+sa compagne une femme véritable de notre temps et de notre pays, tout
+aussi belle peut-être dans sa simplicité que les héroïnes éternellement
+vraies des grands maîtres, mais modifiée par le milieu où elle vivait,
+et ne songeant point à faire du modeste ménage d'un étudiant de nos
+jours la scène orageuse d'un drame du moyen âge. Peu à peu Horace céda
+au charme de cette affection douce et de ce dévouement sans bornes dont
+il était l'objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires; il
+goûta le bonheur de vivre à deux, et Marthe lui devint aussi nécessaire
+et aussi bienfaisante qu'elle lui avait semblé lui devoir être funeste.
+Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena
+pas vers nous; il ne lui inspira aucune générosité à l'égard de Paul
+Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe la justice qu'elle méritait
+dans le passé aussi bien que dans le présent; et, au lieu de reconnaître
+qu'il l'avait mal comprise, il attribua à sa domination jalouse la
+victoire qu'il croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe
+aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance: elle souffrait de
+voir toujours le feu de la colère et de la haine prêt à se rallumer au
+moindre mot qu'elle hasarderait en faveur de ses amis méconnus. Elle
+rougissait des précautions minutieuses et assidues qu'elle était forcée
+de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en écartant toute
+ombre de soupçon. Mais comme elle n'avait aucune velléité d'indépendance
+étrangère à son amour, comme, à tout prendre, elle voyait Horace
+satisfait de ses sacrifices et fier de son dévouement, elle se trouvait
+heureuse aussi; et pour rien au monde elle n'eût voulu changer de
+maître.
+
+Cet état de choses constituait un bonheur incomplet, coupable en
+quelque sorte; car aucun des deux amants n'y gagnait moralement et
+intellectuellement, ainsi qu'il l'aurait dû faire dans les conditions
+d'un plus pur amour. Je crois qu'on doit définir passion noble celle qui
+nous élève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la grandeur
+des idées; passion mauvaise, celle qui nous ramène à l'égoïsme, à la
+crainte et à toutes les petitesses de l'instinct aveugle. Toute passion
+est donc légitime ou criminelle, suivant qu'elle amène l'un ou l'autre
+résultat, bien que la société officielle, qui n'est pas le vrai
+consentement de l'humanité, sanctifie souvent la mauvaise en proscrivant
+la bonne.
+
+L'ignorance où, la plupart du temps, nous naissons et mourons par
+rapport à ces vérités, fait que nous subissons les maux qu'entraîne leur
+violation, sans savoir d'où vient le mal et sans en trouver le remède.
+Alors nous nous acharnons à alimenter la cause de nos souffrances,
+croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment sans cesse.
+
+C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant arriver à la
+sécurité en redoublant d'ombrage et de précautions pour régner sans
+partage; elle, croyant calmer cette âme inquiète en lui faisant
+sacrifice sur sacrifice, et donnant par là chaque jour plus d'extension
+à sa douloureuse tyrannie; car dans toutes les espèces de despotisme,
+l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprimé.
+
+Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité; et, la
+jalousie apaisée, la satiété devait s'emparer d'Horace. Il en fut ainsi
+dès que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait à sa porte,
+c'était la misère. Pendant trois mois il avait réussi à l'écarter, en
+confiant à Marthe une petite somme que ses parents lui avaient envoyée
+en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait demandée pour payer
+des dettes _imprévues_, dont il n'osait avouer qu'une très-petite
+partie, tant elles dépassaient le budget de sa famille; et au lieu de la
+consacrer à amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuée
+aux besoins journaliers de son nouveau ménage, accordant à peine aux
+créanciers quelques légers _à-compte_, dont ils avaient bien voulu se
+contenter. Son tailleur était le moins compromis dans cette banqueroute
+imminente. J'avais donné ma caution, et je commençais à m'en repentir
+un peu, car les dépenses allaient leur train, et chaque fois qu'on
+présentait le mémoire à Horace, il se tirait d'affaire par des promesses
+et des commandes nouvelles, toujours plus considérables à mesure que la
+dette augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme que ce
+fournisseur, bien avisé dans ses propres intérêts, venait chaque jour
+lui imposer. Quand je vis qu'il y avait spéculation de la part de ce
+dernier et légèreté inouïe de la part d'Horace, je me crus en droit
+de borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au tailleur
+qu'elle ne s'étendrait pas aux dépenses à faire. Déjà j'étais engagé
+pour plus d'une année de mon petit revenu; je prévoyais une gêne dont je
+me ressentis, en effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit
+d'imposer à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel ami, si
+peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes réserves, il
+fut indigné de ce qu'il appelait ma méfiance, et m'écrivit une lettre
+pleine d'orgueil et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus
+recevoir de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection à son insu
+et par oubli total de mes offres et de mes démarches, qu'il me priait de
+ne plus me mêler de ses affaires, et que le tailleur serait payé dans
+huit jours. Il fut payé effectivement, mais ce fut par moi; car Horace
+oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire que celles
+qu'il avait acceptées de moi; et je m'efforçai d'oublier de même sa
+lettre insensée, à laquelle je ne répondis point.
+
+Mais les autres créanciers, que je ne pouvais tenir en respect, vinrent
+l'assaillir. C'étaient de bien petites dettes, à coup sûr, qui feraient
+sourire un dissipateur de la Chaussée-d'Antin; mais tout est relatif, et
+ces embarras étaient immenses pour Horace. Marthe ignorait tout. Il ne
+lui permettait pas de travailler pour vivre et lui cachait sa situation,
+afin qu'elle n'eût pas de remords. Il avait une telle aversion pour tout
+ce qui eût pu lui rappeler la grisette, que c'était tout au plus s'il
+lui laissait coudre ses propres ajustements. Il eût mieux aimé, quant à
+lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet de son amour y
+faire des reprises. Il fallait que la modeste Marthe ne s'occupât que
+de lecture et de toilette, sous peine de perdre toute poésie aux yeux
+d'Horace, comme si la beauté perdait de son prix et de son lustre en
+remplissant les conditions d'une vie naïve et simple. Il fallut que
+pendant trois mois elle jouât le rôle de Marguerite devant ce Faust
+improvisé; qu'elle arrosât des fleurs sur sa fenêtre; qu'elle tressât
+plusieurs fois par jour ses longs cheveux d'ébène, vis-à-vis d'un miroir
+_gothique_ dont il avait fait l'emplette pour elle, à un prix beaucoup
+trop élevé pour sa bourse; qu'elle apprit à lire et à réciter des vers;
+enfin qu'elle posât du matin au soir dans un tête-à-tête nonchalant. Et
+quand elle avait cédé à ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce
+n'était pas la vraie et ingénue Marguerite, allant à l'église et à la
+fontaine, mais une Marguerite de vignette, une héroïne de keepsake.
+
+Le moment vint pourtant où il fallut avouer à Marguerite que Faust
+n'avait pas de quoi lui donner à dîner, et que Méphistophélès
+n'interviendrait pas dans les affaires. Horace, après avoir longtemps
+gardé son secret avec courage, après avoir épuisé une à une, pendant
+plusieurs semaines, la petite bourse de ses amis, après avoir simulé
+pendant plusieurs jours un manque d'appétit qui lui permettait de
+laisser quelques aliments à sa compagne, fut pris tout à coup d'un excès
+de désespoir; et, à la suite d'une journée de silence farouche, il
+confessa son désastre avec une solennité dramatique que ne comportait
+pas la circonstance. Combien d'étudiants se sont endormis gaiement
+à jeun deux fois par semaine, et combien de maîtresses patientes et
+robustes ont partagé leur sort sans humeur et sans effroi! Marthe était
+née dans la misère; elle avait grandi et embelli en dépit des angoisses
+fréquentes d'une faim mal apaisée. Elle s'effraya beaucoup de la
+tragédie que jouait très-sérieusement Horace; mais elle s'étonna qu'il
+fut embarrassé du dénouement. «J'ai là encore deux petits pains de
+seigle, lui dit-elle; ce sera bien assez pour souper, et demain matin
+j'irai porter mon châle au Mont-de-Piété. J'en aurai vingt francs,
+qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me permettre de
+conduire notre ménage avec économie.
+
+--Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces choses-là! s'écria
+Horace en bondissant sur sa chaise. Ma situation est ignoble, et je
+ne comprends pas que tu veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe,
+quitte-moi. Une femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre heures
+auprès d'un homme qui ne sait pas la soustraire à de tels abaissements.
+Je suis maudit!
+
+--Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Marthe. Vous quitter parce que
+vous êtes pauvre? Est-ce que je vous ai jamais cru riche! J'ai toujours
+bien prévu qu'un moment viendrait où vous seriez forcé de me laisser
+reprendre mon travail; et si j'ai consenti à être à votre charge, c'est
+que je comptais sur la nécessité qui me rendrait bientôt le droit de
+m'acquitter envers vous. Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage,
+et dans quelques jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain
+quotidien.
+
+--Quelle misère! s'écria de nouveau Horace, irrité de voir sa fierté
+vaincue. Et quand tu auras pourvu aux exigences de la faim, en quoi
+serons-nous plus avancés? irons-nous mettre un à un nos effets au
+Mont-de-Piété?
+
+--Pourquoi non, s'il le faut?
+
+--Et les créanciers?
+
+--Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnés bien malgré moi, et ce
+sera toujours de quoi gagner du temps.
+
+--Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as aucune idée de la
+vie réelle, ma pauvre Marthe; tu vis dans les nues, et tu crois que l'on
+se tire d'affaire par une péripétie de roman.
+
+--Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est vous qui l'exigez,
+Horace. Mais laissez-moi en descendre, et vous verrez bien que je n'y ai
+pas perdu le goût du travail et l'habitude des privations. Est-ce que je
+suis née dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manqué de rien, pour
+avoir le droit de me montrer difficile?
+
+--Eh bien, voilà, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui me révolte. Tu
+étais née dans la misère; je ne m'en souvenais pas, parce que je te
+voyais digne d'occuper un trône. Je conservais le parfum de ta noblesse
+naturelle avec un soin jaloux. Je prenais plaisir à te parer, à
+préserver ta beauté comme un dépôt précieux qui m'a été confié. A
+présent il faudra donc que je te voie courir dans la crotte, marchander
+avec des bourgeoises pour quelques sous; faire la cuisine, balayer la
+poussière, gâter et empuantir tes jolis doigts, veiller, pâtir, porter
+des savates et rapiécer tes robes, être enfin comme tu voulais être au
+commencement de notre union? Pouah! pouah! tout cela me fait horreur,
+rien que d'y penser. Ayez donc une vie poétique et des idées élevées
+au sein d'une pareille existence! Je ne pourrai jamais rêver, jamais
+penser, jamais écrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime mieux
+me brûler la cervelle.
+
+--Depuis trois mois que nous menons une vie de princes, vous n'écrivez
+pas, dit Marthe avec douceur. Peut-être la nécessité vous donnera-t-elle
+un élan imprévu. Essayez, et peut-être que vous allez vous illustrer et
+vous enrichir tout à coup.
+
+--Elle me sermonne et me raille par-dessus le marché! s'écria Horace en
+frappant de sa botte au milieu de la bûche, hélas! la dernière bûche qui
+brûlait encore dans la cheminée.
+
+--Dieu m'en préserve! répondit Marthe; je voulais vous consoler en vous
+disant que je ne suis pas fière, et que le jour où vous serez dans
+l'aisance, je ne rougirai pas d'en profiter. Mais, en attendant,
+laissez-moi travailler, Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi
+vivre comme je l'entends.
+
+--Jamais! reprit-il avec énergie, jamais je ne consentirai à ce que tu
+redeviennes une grisette, une femme d'étudiant; cela ne se peut pas,
+j'aime mieux que tu me quittes.
+
+--Voilà une affreuse parole que vous répétez pour la troisième fois.
+Vous ne m'aimez donc plus, que la misère vous effraie avec moi?
+
+--O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains? Est-ce que je n'ai pas
+traversé déjà plusieurs fois des crises désespérées? est-ce que je sais
+seulement si j'en ai souffert? Je ne me souviens pas même comment j'ai
+fait pour en sortir.
+
+--C'est donc pour moi que vous vous inquiétez! Eh bien, rassurez-vous:
+l'inaction à laquelle vous me condamnez me pèse et me tue; le travail,
+en même temps qu'il détournera la misère, rendra ma vie plus douce et
+mon coeur plus gai.
+
+--Mais ce travail dont tu parles et cette misère que tu nargues, c'est
+tout un; oui, Marthe, c'est la même chose pour moi. Non, non, c'est
+impossible que je souffre cela! Je trouverai, j'inventerai quelque
+chose. J'emprunterai le dernier écu du petit Paulier, et j'irai à la
+roulette. Peut-être gagnerai-je un million!
+
+--Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez pas de cette
+affreuse ressource!
+
+--Tu veux bien aller au Mont-de-Piété, toi? Au Mont-de-Piété! avec les
+femmes les plus viles, avec les filles perdues! Ce serait la première
+fois de ta vie, n'est-ce pas? réponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as
+jamais été.
+
+--Quand j'y aurais été, je n'en serais pas plus humiliée pour cela.
+C'est une ressource dont toute honte est pour la société. On y voit
+plus de mères de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien
+des pauvres créatures y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se
+vendre.
+
+--Ah! tu y as été, Marthe! Je vois que tu y as été! Tu en parles avec
+une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la première fois... Mais
+pourquoi donc y as-tu été? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et
+ensuite Arsène ne t'y aurait pas laissée aller!»
+
+Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa maîtresse, Horace
+se creusait la cervelle pour lui chercher dans le passé quelque faute
+qui aurait pu la réduire aux expédients qu'elle venait d'imaginer pour
+le sauver.
+
+«Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le nom de M. Poisson
+accolé à celui d'Arsène venait de faire passer un nuage de honte et de
+douleur, que j'irai demain pour la première fois de ma vie.
+
+--Mais qui t'a donné cette idée d'y aller?
+
+--J'ai lu ce matin, dans les _Mémoires de la Contemporaine_, une scène
+qu'elle raconte de sa misère. Elle avait été porter là son dernier
+joyau, et en voyant une pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu'on
+refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs
+qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce pas?
+
+--Quoi? dit Horace, je n'ai pas écouté. Tu me racontes des histoires,
+comme si j'avais l'esprit aux histoires!»
+
+On a remarqué avec raison que les malheurs et les contrariétés se
+tenaient par la main pour nous assaillir sans relâche au milieu des
+mauvaises veines. Horace rêvait au moyen d'écarter le dernier créancier
+avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une conférence
+orageuse, lorsque M. Chaignard, propriétaire de l'hôtel garni qu'il
+occupait alors, vint lui réclamer deux mois arriérés d'un loyer de deux
+chambres à vingt francs par quinzaine. Horace, déjà mal disposé, le
+reçut avec hauteur, et, pressé par lui, menacé, poussé à bout, le menaça
+à son tour de le jeter par les fenêtres. Chaignard, qui n'était pas
+brave, se retira en annonçant une invasion à main armée pour le
+lendemain.
+
+«Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piété demain, pour empêcher un
+scandale, dit Marthe en s'efforçant de le calmer par ses caresses. Si
+tu te laisses mettre dehors, les autres créanciers deviendront plus
+pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.
+
+--Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui irai. J'y porterai
+ma montre.
+
+--Quelle montre? tu n'en as pas.
+
+--Quelle montre? celle de ma mère! Ah! malédiction! il y a longtemps
+qu'elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mère! si elle
+savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là
+au milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!
+
+--Si je mettais à la place la chaîne que tu m'as donnée, dit Marthe
+timidement.
+
+--Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la
+chaîne qui était accrochée à la cheminée, et en la roulant dans ses
+mains avec colère. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la
+fenêtre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain
+elle ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter à
+nous-mêmes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des habits encore
+bons; j'ai un manteau surtout dont je peux bien me passer.
+
+--Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver commence!
+
+--Et que m'importe? Tu veux y mettre ton châle, toi!
+
+--Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es déjà. D'ailleurs, est-ce qu'un
+homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piété? Passe pour
+une montre, c'est du superflu! mais le nécessaire! Si quelqu'un te
+rencontrait?
+
+--Oh! si Arsène me rencontrait, il dirait: Voilà celui qui s'est chargé
+de Marthe; elle doit être bien malheureuse, la pauvre Marthe! Peut-être
+le dit-il déjà?
+
+--Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?
+
+--Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau triomphe, s'il savait à
+quoi nous sommes réduits?
+
+--Mais nous n'irons pas nous en vanter, à quoi bon?
+
+--Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les jours pour de
+l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rôde
+toujours par ici... Tu le sais bien, Marthe, ne fais pas l'étonnée. Eh
+bien! tu le verras; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans
+un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre
+enfant! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement
+qu'aujourd'hui.
+
+--Hélas! je prévois en effet des jours de douleur, répondit Marthe;
+mais la misère n'en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va
+augmenter.»
+
+Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya avec ses lèvres,
+et s'abandonna aux transports d'un amour plus fiévreux que délicat, ce
+soir-là surtout.
+
+
+
+XIX.
+
+Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se réveilla. Il était
+tard. Horace avait bien dormi; il avait l'esprit calme et reposé.
+Des idées plus riantes lui vinrent, lorsqu'il entendit les moineaux
+s'entre-appeler sur les toits, où le soleil d'une belle matinée d'hiver
+faisait fondre la neige de la veille: «Ah! ah! dit-il, on a faim et
+froid là-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus de pain,
+ma pauvre Marthe, tes habitués n'auront plus de miettes, et ils se
+plaindront de toi.
+
+--Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai gardé une partie de mon
+souper d'hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont
+pas difficiles, ils ont fort bien déjeuné.
+
+--Ils sont plus avancés que nous, n'est-ce pas?
+
+--Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dînerons mieux ce soir.
+
+--Tu parles de dîner, c'est toujours une consolation pour qui a bonne
+envie de déjeuner. Ah ça, tu as donc été au Mont-de-Piété?
+
+--Pas encore, tu me l'as presque défendu hier. J'attends ta permission.
+
+--Je te croyais déjà revenue,» dit Horace en bâillant.
+
+Marthe se réjouit de ce changement d'humeur, qu'elle attribuait à de
+plus sages idées, et qui n'était autre chose que le résultat d'un
+appétit plus impérieux. Elle jeta son vieux châle rouge sur ses épaules,
+et plia le neuf dans une belle feuille de papier; puis, craignant
+qu'Horace ne vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout de
+quelques minutes, elle rentra pâle et consternée: M. Chaignard l'avait
+forcée de remonter l'escalier en lui disant, d'une manière peu
+courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on emportât le moindre effet de
+chez lui tant que le loyer ne serait pas payé. Horace, indigné de cette
+insulte, s'élança sur l'escalier, où M. Chaignard grommelait encore, et
+une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard fut d'autant plus
+ferme qu'il avait des témoins. Prévoyant l'orage, il s'était flanqué de
+son portier et d'une espèce de conseil qui avait un faux air d'huissier.
+Ces deux acolytes jouaient, l'un le rôle de défenseur de la personne
+sacrée du maître, l'autre celui de pacificateur, prêt cependant à
+verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas le droit pour lui, et
+qu'il faudrait finir par capituler; mais il se donnait la satisfaction
+d'accabler le pauvre Chaignard d'épithètes mordantes, et de lui
+reprocher sa lésinerie dans les termes les plus âcres et les plus
+blessants qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dépensa d'esprit et de
+verve bilieuse en cette circonstance eût été en pure perte, si le bruit
+n'eût attiré quelques auditeurs malins, dont la présence vengea son
+amour-propre. Chaignard était rouge, écumant, furieux; l'huissier, ne
+voyant point à mordre sur des voies de fait d'une espèce aussi délicate
+que des sarcasmes, attendait d'un air attentif quelque mot plus tranché
+qui constituât un délit d'offense punissable par la loi. Le portier,
+qui n'aimait pas son maître, riait, dans sa barbe grise et sale, des
+plaisantes réponses d'Horace; et quelques étudiants avaient entrebâillé
+les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue pittoresque.
+Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout à fait, laissa voir une grande
+figure hérissée de poils roux, enveloppée dans un vieux couvre-pied d'où
+sortaient deux jambes maigres et velues. Le possesseur de cette figure
+bizarre et de ces jambes démesurées n'était autre que l'illustre Jean
+Laravinière, président des bousingots, installé depuis la veille dans
+une chambre à quinze francs par mois, entre-sol délicieux, suivant lui,
+dont il était obligé d'ouvrir la porte et la fenêtre lorsqu'il étendait
+les deux bras pour passer sa redingote.
+
+--Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire, dit-il au bouillant
+Chaignard. Vous risquez une attaque d'apoplexie; mais c'est là le
+moindre inconvénient: le pire, c'est de réveiller à huit heures du matin
+un de vos locataires qui n'est rentré qu'à six.
+
+--De quoi vous mêlez-vous? s'écria Chaignard hors de lui.
+
+--Sont-ce là vos manières? sont-ce là vos moeurs, mons Chaignard? reprit
+Laravinière; vous n'aurez pas longtemps l'honneur de ma présence et le
+bénéfice de mon loyer dans votre hôtel, si vous traitez ainsi devant moi
+les enfants de la patrie!
+
+--La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'écria Chaignard; je suis
+lieutenant de la garde nationale...
+
+--Je le sais bien, répliqua Laravinière avec sang-froid; c'est pour cela
+que je vous engage à vous calmer.
+
+--Et je connais mes devoirs de citoyen, continua Chaignard.
+
+--En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit Laravinière; je
+connais beaucoup M. Horace Dumontet, et, s'il lui faut une caution
+auprès de vous, je lui offre la mienne.»
+
+J'ignore jusqu'à quel point la garantie de Laravinière rassura le
+propriétaire; mais il ne demandait qu'un prétexte pour couper court à la
+scène désagréable dont il venait d'être le plastron. L'orage s'apaisa,
+et jusqu'à nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinière ayant quitté ce qu'il
+appelait son costume de Romain, pour une mise plus moderne et plus
+décente, il alla frapper à la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait
+avec Marthe, il avait eu soin d'écarter toutes ses connaissances, à la
+réserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer de jalousie,
+et qui avaient pour lui cette admiration respectueuse qu'un jeune homme
+intelligent et présomptueux inspire toujours à une demi-douzaine de
+camarades plus simples et plus modestes. On peut même dire, en passant,
+que la principale cause de l'orgueil qui ronge la plupart des jeunes
+talents de notre époque, c'est l'engouement naïf et généreux de ceux qui
+les entourent. Mais cette réflexion est ici hors de propos. Laravinière
+n'était point au nombre des admirateurs d'Horace; il n'avait
+d'engouement que dans l'ordre des capacités politiques. S'il venait
+le trouver sous prétexte de rire avec lui de M. Chaignard, il avait
+probablement d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui
+n'avait jamais été bien intime, et qui depuis deux ou trois mois
+semblait totalement abandonnée de part et d'autre.
+
+Horace avait toujours éprouvé un profond dédain pour ces républicains
+tout d'une pièce (c'est ainsi qu'il les appelait) qui professaient
+une sorte de mépris pour les arts, pour les lettres, et même pour les
+sciences, et qui, un peu entachés de babouvisme, n'étaient pas éloignés
+de l'idée d'abattre les palais pour mettre des chaumières à la place.
+Une telle brusquerie de moyens était inconciliable avec les besoins
+d'élégance et les rêves de grandeur individuelle que nourrissait Horace.
+Il tenait donc Laravinière pour un de ces instruments de destruction que
+des révolutionnaires plus prudents laissent volontiers mettre en avant,
+mais auxquels ils n'aimeraient pas à confier leur avenir personnel.
+
+Quoi qu'il en soit, il le reçut à bras ouverts, sans trop savoir
+pourquoi. Horace se sentait bien disposé; il était en train de rire: il
+venait de raconter à sa compagne les moqueries dont il avait accablé le
+pauvre Chaignard, et il était bien aise de lui présenter un témoin de sa
+victoire. Et puis, qui de vous ne l'a pas éprouvé, jeunes gens au sort
+précaire? quand on est dans la détresse, un visage connu, quel qu'il
+soit, donne toujours une lueur de courage ou de sécurité qui dispose à
+la bienveillance.
+
+En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrière, murmura quelques excuses,
+et parut vouloir se retirer; mais Horace le retint, le présenta à sa
+compagne, qui lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne
+où il l'avait protégée et respectée, et qui lui demanda en souriant le
+récit de la scène avec M. Chaignard.
+
+Quand ils se furent assez égayés sur ce chapitre, Laravinière attira
+Horace dans le corridor, et lui dit: «D'après ce qui s'est passé tout à
+l'heure, je vois que vous êtes dans une de ces crises financières que
+nous connaissons tous par expérience. Je ne vous offre pas de solder
+M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs quelques procédés
+évasifs suffiront pour le museler jusqu'à nouvel ordre. Mais si vous
+étiez à court de ces quelques écus toujours nécessaires, et souvent
+introuvables au moment où on en a le plus besoin, je puis partager avec
+vous les cinq ou six qui me restent.
+
+Horace hésita. Il avait souvent assez mal parlé de Laravinière à Marthe
+et à moi; il lui avait gardé une sorte de rancune pour l'assistance
+qu'il s'était vanté d'avoir donné à la fugitive du café Poisson; enfin
+il lui répugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait à
+peine. Mais en pensant à la pauvre Marthe, qui n'avait pas déjeuné, il
+se ravisa, et accepta avec une franche gratitude.
+
+«A charge de revanche, lui dit Laravinière. Vous ne me devez pas de
+remercîments: quand nous changerons de position, nous changerons de
+rôle. Chacun son tour.
+
+--C'est bien ainsi que je l'entends, répondit Horace, qui dès qu'il eut
+l'argent dans sa poche, se sentit plus froid et plus contraint avec
+Laravinière.
+
+Le Mont-de-Piété, ce véritable calvaire de la détresse, fut donc évité
+ce jour-là. Marthe insista néanmoins pour aller chercher de l'ouvrage;
+et après qu'Horace lui eut fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas à
+Eugénie, il la laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle
+n'y réussit pas vite, et le succès de ses démarches ne fut pas
+très-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, elle put
+pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annoncé, au pain quotidien; quelques
+nouvelles avances de Laravinière pourvurent au reste, et Horace songea
+sérieusement à travailler aussi pour payer ses dettes.
+
+Malgré les efforts de l'un et les résolutions de l'autre, ces deux
+amants tombèrent dans une gêne toujours croissante. Marthe s'y résigna
+avec une sorte de satisfaction mélancolique. Au milieu de ses fatigues,
+elle était fière d'être désormais la pierre angulaire de l'existence de
+son amant; car il faut bien avouer que, sans elle, le dîner eût souvent
+fait défaut. Elle avait, en de certains moments, assez d'empire sur lui
+pour obtenir qu'il fît prendre patience à ses créanciers par quelques
+sacrifices: Et puis, les créanciers d'un étudiant sont de meilleure
+composition que ceux d'un dandy. Ils savent bien qu'avec le fils du
+bourgeois, ce qui est différé n'est pas perdu, et que, rentré dans sa
+famille, le jeune citoyen de province tient à honneur de payer ses
+dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette classe, il n'y a
+pas de banqueroute réelle, et le désordre n'est que momentané. Horace
+put donc encore trouver assez de crédit chez ses fournisseurs pour
+paraître avec une certaine élégance. Mais chose étrange, et cependant
+chose infaillible! son goût pour la dépense augmenta en raison de
+l'inquiétude et des contrariétés qui en furent le résultat. Les
+caractères légers ont cela de particulier, que les obstacles et les
+privations irritent leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace
+à se les procurer. Après avoir confessé à sa scrupuleuse compagne le
+véritable état de ses affaires, après lui avoir laissé lire les lettres
+de doux reproches et de plaintes bien fondées que sa mère lui écrivait,
+il n'était plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher à son
+travail, à son plan d'économie consciencieuse et sévère. C'eût été
+encourir le blâme de Marthe, et Horace tenait à être admiré tout autant
+qu'à être aimé. Il fallut donc Qu'il s'accoutumât à la voir reprendre
+ses humbles habitudes, et qu'il jouât auprès d'elle le rôle d'un
+stoïque. Mais ce rôle lui pesait horriblement, et dès lors cet intérieur
+dont il avait fait ses délices cessa de lui plaire. L'ennui l'emporta
+sur la jalousie. Il était de ces organisations d'artistes voluptueux
+chez qui l'amour succombe à la réalité prosaïque. Le tableau de ce
+ménage austère et pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination.
+Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage de travailler, il
+sentit le travail lui devenir plus lourd, plus impossible que jamais.
+Il avait froid dans cette petite chambre mal chauffée, et le froid,
+qui n'engourdissait pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le
+cerveau du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que Marthe
+préparait elle-même avec assez de soin et de propreté pour aiguiser
+l'appétit, n'était ni assez substantielle ni assez abondante pour
+alimenter les forces d'un homme de vingt ans, habitué à ne se rien
+refuser. Il adressait alors à sa ménagère patiente des reproches dont la
+grossièreté le faisait rougir de lui-même et pleurer l'instant d'après,
+mais qui recommençaient le lendemain. Il l'accusait de parcimonie
+mesquine; et lorsqu'elle répondait, les yeux pleins de larmes, qu'elle
+n'avait que vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui
+demandait parfois avec âcreté ce qu'elle avait fait des cent francs
+qu'il lui avait remis la semaine précédente: il oubliait qu'il avait
+repris cet argent peu à peu sans le compter, et qu'il l'avait dépensé
+dehors en babioles, en spectacles, en glaces, en déjeuners et en prêts
+à ses amis. Car Horace était la générosité même: il n'aimait pas à
+restituer, mais il aimait à donner; et tandis qu'il oubliait de rendre
+dix francs à un pauvre diable qui avait des bottes percées, il faisait
+le magnifique avec un joyeux compagnon qui lui en demandait quarante
+pour régaler sa maîtresse. Il prenait des bains parfumés, et donnait
+cent sous au garçon qui l'avait massé; il jetait une pièce d'or à un
+petit ramoneur pour voir ses joyeuses cabrioles et se faire appeler
+_mon prince_; il achetait à Marthe une robe de soie qui lui était fort
+inutile, vu qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des
+chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; enfin le peu
+d'argent qu'après mille pressurages sur les besoins de sa famille,
+madame Dumontet réussissait à lui envoyer était gaspillé en trois jours,
+et il fallait retourner aux pommes de terre, à la retraite forcée, et
+aux bâillements mélancoliques du ménage.
+
+Cependant un témoin juste et sincère assistait au lent supplice que
+subissait la pauvre Marthe. C'était Jean, le bousingot, dont la présence
+dans la maison n'était pas une chose aussi fortuite qu'il le laissait
+croire. Jean était dévoué corps et âme à un homme qui, ne pouvant
+approcher du triste sanctuaire où pâlissait l'objet de son amour,
+voulait du moins veiller à la dérobée et lui continuer sa mystérieuse
+sollicitude. Cet homme c'était Paul Arsène. Au profond abattement qu'il
+avait d'abord éprouvé, avait succédé une pensée de dévouement politique.
+Il s'était toujours dit qu'il lui resterait assez de force pour se faire
+casser la tête au nom de la république. En conséquence, il était allé
+trouver le seul homme qu'il connût dans le mouvement organisé, et Jean
+l'avait reçu à bras ouverts.
+
+
+
+XX.
+
+A cette époque, l'association politique la plus importante et la mieux
+organisée était celle des _Amis du peuple_. Plusieurs des chefs qui la
+représentaient avaient joué déjà un rôle dans la charbonnerie; ceux-là
+et d'autres plus jeunes en ont joué un plus brillant depuis 1830. Parmi
+ces hommes, qui ont surgi et grandi durant cette période de dix années,
+et qui ont déjà des noms historiques, la société des _Amis de peuple_
+comptait Trélat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exerçait le plus
+de prestige sur les jeunes gens des Écoles tels que Laravinière, et
+sur les jeunes républicains populaires tels que Paul Arsène, c'était
+Godefroy Cavaignac. Presque seul, il n'avait pas cette suffisance
+puérile qui perce chez la plupart des hommes remarquables de notre
+temps, et qui fait chez eux de l'affectation une seconde nature. Sa
+grande taille, sa noble figure, quelque chose de chevaleresque répandu
+dans ses manières et dans son langage, sa parole heureuse et franche,
+son activité, son courage et son dévouement, tout cela eût suffi pour
+enflammer la tête du belliqueux Jean, et pour échauffer le coeur du
+généreux Arsène, quand même Godefroy n'eût pas émis les idées sociales
+les plus complètes, les plus logiques, je dirai même les plus
+philosophiques qui aient pris une forme à cette époque dans les sociétés
+populaires. Ce président, des _Amis du peuple_ a seul professé dans ces
+clubs ce qu'on peut appeler les doctrines; doctrines qui, à beaucoup
+d'égards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct d'Arsène et
+les vastes aspirations de son âme vers l'avenir, mais qui, du moins,
+marquaient un progrès immense, incontestable, sur le libéralisme de la
+Restauration. Suivant Arsène, et suivant le jugement toujours sévère et
+méfiant du peuple, les autres républicains étaient un peu trop occupés
+de renverser le pouvoir, et point assez d'asseoir les bases de la
+république; lorsqu'ils l'essayaient, c'était plutôt des règlements et
+une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales et une société
+nouvelle. Cavaignac, tout en faisant cette belle opposition qu'il a si
+largement et si fortement développée l'année suivante jusque devant la
+pâle et menteuse opposition de la chambre, s'occupait à mûrir des
+idées, à poser des principes. Il songeait à l'émancipation du peuple, à
+l'éducation publique gratuite, au libre vote de tous les citoyens, à la
+modification progressive de la propriété, et il ne renfermait pas, comme
+certains républicains d'aujourd'hui, ces deux principes nets et vastes
+dans l'hypocrite question d'_organisation du travail_ et de _réforme
+électorale_; mots bien élastiques, si l'on n'y prend garde, et dont le
+sens est susceptible de se resserrer autant que de s'étendre. En 1832,
+on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer pour _communiste_, ce
+qui est devenu l'épouvantail de toutes les opinions de ce temps-ci. Un
+jury acquitta Cavaignac, après qu'il eut dit, entre autres choses d'une
+admirable hardiesse: «Nous ne contestons pas le droit de propriété.
+Seulement nous mettons au-dessus celui que la société conserve, de le
+régler suivant le plus grand avantage commun.» Dans ce même discours, le
+plus complet et le plus élevé parmi tous ceux des procès politiques
+de l'époque[1], Cavaignac dit encore: «Nous lui contestons (_à votre
+société officielle_) le monopole des droits politiques; et ne croyez pas
+que ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des capacités. Selon
+nous, quiconque est utile est capable. Tout service entraîne un droit.»
+
+[Note 1: Procès du droit d'association, décembre 1832.]
+
+Arsène assistait à ce procès; il écouta avec une émotion contenue;
+et, tandis que la plupart des auditeurs, subjugués par le magnétisme
+qu'exerce toujours sur les masses le débit et l'aspect de l'orateur,
+éclataient en applaudissements passionnés, il garda un profond silence;
+mais il était le plus pénétré de tous, et il n'entendit pas, ce jour-là,
+les autres plaidoiries[2]. Il s'absorba entièrement dans les idées que
+Godefroy avait éveillées en lui, et il se retira plein de celle-ci,
+qu'il vint me répéter mot à mot:
+
+«La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est le droit sacré de
+l'humanité. Il ne s'agit plus de présenter au crime un épouvantail après
+la mort, au malheureux une consolation de l'autre côté du tombeau.
+Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-être, c'est-à-dire
+l'égalité. Il faut que le titre d'homme vaille à tous ceux qui le
+portent un même respect religieux pour leurs droits, une pieuse
+sympathie pour leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui
+changera d'affreuses prisons en hospices pénitentiaires, et qui, au nom
+de l'inviolabilité humaine, abolira la peine de mort... Nous n'adoptons
+plus une foi qui met tout au ciel, qui réduit l'égalité devant Dieu, à
+cette égalité posthume que le paganisme proclamait aussi bien que le
+christianisme; etc.»
+
+[Note 2: C'est pourtant dans la même Séance que Piocque dit ces
+belles paroles: «Est-ce que le dénouement et le besoin ne peuvent pas
+logiquement réclamer la faculté de se constituer leurs représentants,
+avocats de la faim, de la misère, et de l'ignorance?»]
+
+«Théophile, s'écria Arsène en mettant sa main dans la mienne, voilà de
+grandes paroles et une idée neuve, du moins pour moi. Elle me donne tant
+à réfléchir, que tout, mon passé, c'est-à-dire tout ce que j'ai cru
+jusqu'à ce jour, se bouleverse à mes propres yeux.
+
+--Ce n'est pas une idée qui soit absolument propre à l'orateur que vous
+venez d'entendre, lui répondis-je: c'est une idée qui appartient au
+siècle, et qui a été déjà émise sous plusieurs formes. On pourrait même
+dire que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis cent ans,
+et l'humanité tout entière depuis qu'elle existe, par une instinctive
+révélation de son droit, plus puissante que les théories religieuses de
+l'ascétisme et du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et
+grande que de voir le droit humain, pris à son point de vue religieux,
+proclamé par un révolutionnaire. Il y avait bien assez longtemps que vos
+républicains oubliaient de donner à leurs théories la sanction divine
+qu'elles doivent avoir. Moi, qui suis _légitimiste_, ajoutai-je en
+souriant...
+
+--Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul Arsène, vous n'êtes
+pas légitimiste dans le sens qu'on attache à ce mot; vous sentez que la
+légitimité est dans le droit du peuple.
+
+--C'est la vérité, Arsène, je le sens profondément; et quoique mon père
+fût attaché, de fait et par délicatesse de conscience, aux hommes du
+passé, plus il approchait de la tombe, plus il s'élevait à la
+conception et au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous que
+Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que Dieu est au-dessus des
+rois, dans le même sens que Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le
+droit de la société au-dessus de celui des riches?
+
+--A la bonne heure, dit Arsène. Il est donc vrai que nous avons droit au
+bonheur en cette vie, que ce n'est pas un crime de le chercher, et que
+Dieu même nous en fait un devoir? Cette idée ne m'avait pas encore
+frappé. J'étais partagé entre un sentiment révolutionnaire qui me
+rendait presque athée, et des retours vers la dévotion de mon enfance
+qui me rendaient compatissant jusqu'à la faiblesse. Ah! si vous saviez
+comme j'ai été froidement cruel aux trois journées au milieu de mon
+délire! Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi qui as fait
+mourir! Sois tué, toi qui tues! Cela me paraissait l'exercice
+d'une justice sauvage; mais je m'y sentais forcé par une impulsion
+surnaturelle. Et puis, quand je fus calmé, quand je m'agenouillai sur
+les tombes de juillet, je pensai à Dieu, à ce Dieu de soumission et
+d'humilité qu'on m'avait enseigné, et je ne savais plus où réfugier ma
+pensée. Je me demandais si mon frère était damné pour avoir levé la main
+contre la tyrannie, et si je le serais pour avoir vengé mon frère et mes
+frères les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux ne croire rien; car je
+ne pouvais comprendre qu'au nom de Jésus crucifié, il fallût se laisser
+mettre en croix par les délégués de ses ministres. Voilà où nous en
+sommes, nous autres enfants de l'ignorance: athées ou superstitieux,
+et souvent l'un et l'autre à la fois. Mais à quoi songent donc nos
+instituteurs, les chefs républicains, de ne pas nous parler de ce qui
+est le fond même de notre être, le mobile de toutes nos actions! Nous
+prennent-ils pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que la
+satisfaction de nos besoins matériels? Croient-ils que nous n'ayons pas
+des besoins plus nobles, celui d'une religion, tout aussi bien qu'ils
+peuvent l'avoir? Ou bien est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils
+seraient plus grossiers, plus incrédules que nous? Allons, ajouta-t-il,
+Godefroy Cavaignac sera mon prêtre, mon prophète; j'irai lui demander ce
+qu'il faut croire sur tout cela.
+
+--Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, cher Arsène, lui
+répondis-je; mais ne croyez pas, encore une fois, que le seul foyer
+des idées nouvelles soit dans cette opinion. Élevez votre esprit à
+une conception plus vaste du temps où nous vivons. Ne vous donnez pas
+exclusivement à tel ou tel homme comme à la vérité incarnée; car les
+hommes sont mobiles. Quelquefois en croyant progresser, ils reculent;
+en croyant s'améliorer, ils s'égarent. Il y en a même qui perdent leur
+générosité avec leur jeunesse, et qui se corrompent étrangement!
+Mais attachez-vous à ces mêmes idées dont vous cherchez la solution.
+Instruisez-vous en buvant à différentes sources. Voyez, lisez, comparez,
+et réfléchissez. Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs
+notions contradictoires en apparence. Vous verrez que les hommes probes
+ne diffèrent pas tant sur le fond des choses que sur les mots; qu'entre
+ceux-là un peu d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle à
+l'unité de croyances; mais qu'entre ceux-là et les hommes du pouvoir,
+il y a l'immense abîme qui sépare la privation de la jouissance, le
+dévouement de l'égoïsme, le droit de la force.
+
+--Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsène. Hélas! si j'avais le temps!
+Mais quand j'ai passé ma journée entière à faire des chiffres, je n'ai
+plus la force de lire; mes yeux se ferment malgré moi, ou bien j'ai la
+fièvre; et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les yeux,
+je poursuis mes propres divagations en tournant des pages que j'ai
+remplies moi-même. Il y a longtemps que j'ai envie d'apprendre ce que
+c'est que le _fouriérisme_. Aujourd'hui, Cavaignac l'a cité, ainsi que
+la _Revue Encyclopédique_ et les _saint-simoniens_. Il a dit de ces
+derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient soutenu avec
+dévouement des idées utiles, et développé le principe d'association.
+Eugénie, j'irai les entendre prêcher.»
+
+Eugénie était là sur son terrain; c'était une adepte assez fervente de
+la réhabilitation des femmes. Elle commença à endoctriner son ami le
+Masaccio, ce qu'elle n'avait pas fait encore; car elle était de ces
+esprits délicats et prudents qui ne risquent pas leur influence à moins
+d'une occasion sûre. Elle savait attendre comme elle savait choisir.
+Elle ne m'avait pas parlé dix fois de ses croyances saint-simoniennes;
+mais elle ne l'avait jamais fait sans produire sur moi une grande
+impression. Je connaissais mieux qu'elle peut-être, par l'examen et par
+la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; mais j'admirais
+toujours avec quelle pureté d'intention et quelle finesse de tact elle
+savait éliminer tacitement des discussions où s'élaborait la doctrine
+des adeptes secondaires, tout ce qui révoltait ses instincts nobles et
+pudiques, pour conclure souvent _à priori_, des secrètes élucubrations
+des maîtres, ce qui répondait à sa fierté naturelle, à sa droiture et à
+son amour de la justice. Je me disais parfois que cette femme forte et
+intelligente appelée par les _apôtres_ à formuler les droits et les
+devoirs de la femme, c'eût été Eugénie. Mais, outre que sa réserve et sa
+modestie l'eussent empêchée de monter sur un théâtre où l'on jouait
+trop souvent la comédie sociale au lieu du drame humanitaire, les
+saint-simoniens, dans la déviation inévitable où leurs principes se
+trouvaient alors, l'eussent jugée, ceux-ci trop rigide, ceux-là
+trop indépendante. Le moment n'était pas venu. Le saint-simonisme
+accomplissait une première phase, qui devait laisser une lacune avant la
+seconde. Eugénie le sentait, et prévoyait qu'il faudrait encore dix
+ans, vingt ans d'arrêt peut-être, avant que la marche progressive du
+saint-simonisme pût être reprise.
+
+[Illustration: Jean, vous êtes un grossier, un brutal.]
+
+Paul Arsène, frappé de ce qu'elle lui fit entrevoir dans une première
+conversation, alla écouter les prédications saint-simoniennes. Il se
+lia avec de jeunes apôtres; et sans avoir précisément le temps de
+s'instruire, il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un
+jugement, des sympathies, des espérances. Ce fut une rapide et profonde
+révolution dans la vie morale de cet enfant du peuple, qui jusque-là
+n'était pas sans préjugés, et qui dès lors les perdit ou acquit du moins
+la force de les combattre en lui-même. L'amour qu'il nourrissait encore,
+faute d'avoir pu l'étouffer (car il y avait fait son possible), se
+retrempa à cette source d'examen qu'il n'avait pas encore abordée,
+et prit un caractère encore plus calme et plus noble, un caractère
+religieux pour ainsi dire.
+
+En effet, jusque-là Marthe n'avait été pour lui que l'objet d'une
+passion tenace, invincible. Il l'avait maudite cent fois, cette passion
+qui puisait des forces nouvelles dans tout ce qui eût dû la détruire;
+mais comme elle régnait là sur une grande âme, bien qu'elle y fût
+mystérieuse, incompréhensible pour celui-là même qui la ressentait, elle
+n'y produisait que des résultats magnanimes, une générosité sans exemple
+et sans bornes. Aussi quels affreux combats cette âme fière et rigide
+se livrait ensuite à elle-même! Comme Arsène rougissait d'être ainsi
+l'esclave d'un attachement que l'austérité un peu étroite de son
+éducation populaire lui apprenait à réprouver! Lui dont les moeurs
+étaient si pures, épris à ce point de l'ex-maîtresse de M. Poisson, de
+la maîtresse actuelle d'un autre! Jamais il n'eût voulu profiter de
+l'espèce de faiblesse et d'entraînement que cette conduite de Marthe lui
+laissait entrevoir, pour arracher, en secret, à la reconnaissance, à
+l'amitié exaltée, des faveurs qu'il aurait voulu devoir seulement
+à l'amour exclusif et durable. Mais malgré le peu d'espoir qui lui
+restait, il se surprenait toujours à désirer la fin de cet amour pour
+Horace, et à caresser le rêve d'un mariage légal avec Marthe. C'est là
+que l'attendaient pour le faire souffrir ses anciens préjugés, le blâme
+de ses pareils, l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur
+Suzanne, la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise honte, toute
+puissante parfois sur des caractères élevés; car elle leur est enseignée
+par l'opinion, comme le respect de soi-même et des autres. C'est alors
+qu'Arsène essayait d'arracher son amour de son sein, comme une flèche
+empoisonnée. Mais sa nature évangélique s'y refusait: il était forcé
+d'aimer. La haine et le mépris qu'il appelait à son secours ne voulaient
+pas entrer dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il était plein de
+justice.
+
+[Illustration: Il le trouva environné de fusils.]
+
+Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il consacra à étudier
+du mieux qu'il put la religion, la nature et la société, sous les
+nouveaux aspects qui s'ouvraient devant lui de toutes parts; tour à tour
+et à la fois fouriériste, républicain, saint-simonien et chrétien (car
+il lisait aussi l'_Avenir_ et vénérait ardemment M. Lamennais), Arsène,
+s'il ne put réussir à bâtir une philosophie de toutes pièces, épura
+son âme, éleva son esprit, et développa son grand coeur d'une manière
+prodigieuse. J'en étais frappé chaque jour davantage, et, d'une semaine
+à l'autre, j'admirais ces progrès rapides. J'avais fini par découvrir sa
+retraite; et, affrontant l'accueil revêche de sa soeur aînée, j'allais
+quelquefois, le soir, le surprendre au milieu de ses méditations. Tandis
+que les deux soeurs travaillaient en échangeant les idées les plus
+niaises, lui, assis au bout de la table, la tête dans ses mains, un
+livre ouvert entre ses coudes, et les yeux à demi fermés, étudiait ou
+rêvait à la lueur d'une triste lampe dont la clarté arrivait à peine
+jusqu'à lui. A voir son teint jaune, ses yeux fatigués, son attitude
+morne, on l'eût pris pour un homme usé par la fatigue et la misère;
+mais dès qu'il parlait, son regard reprenait du feu, son front de la
+sérénité, et son langage révélait une énergie de mieux en mieux trempée.
+Je l'emmenais faire un tour de promenade sur les quais, et là, tout en
+fumant nos cigares de la régie, nous devisions ensemble. Quand nous
+avions passé en revue les idées générales, nous en venions à nos
+sentiments individuels; et il me disait souvent, à propos de Marthe:
+«L'avenir est à moi; le règne d'Horace ne saurait durer longtemps. Le
+pauvre enfant ne comprend pas le bonheur qu'il possède, il n'en jouit
+pas, il n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra ce que
+c'est qu'un véritable amour, en éprouvant tout ce qui manque de grandeur
+et de vérité à celui qu'elle inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami,
+j'ai remporté une grande victoire le jour où j'ai compris que ce qu'on
+appelle les fautes d'une femme étaient imputables à la société et non à
+de mauvais penchants. Les mauvais penchants sont rares, Dieu merci;
+ils sont exceptionnels, et Marthe n'en a que de bons. Si elle a choisi
+Horace au lieu de moi, c'est qu'alors je n'étais pas digne d'elle et
+qu'Horace lui a semblé plus digne. Incertain et farouche, tout en
+m'offrant à elle avec dévouement, je ne savais pas lui dire ce qu'elle
+eût aimé à entendre. Le souvenir de ses malheurs m'inspirait de la pitié
+seulement; elle le sentait, et elle voulait du respect. Horace a su lui
+exprimer de l'enthousiasme; elle s'y est trompée, mais la faute n'en est
+point à elle. Maintenant, je saurais bien lui dire ce qui doit fermer
+ses anciennes blessures, rassurer sa conscience, et lui donner en moi
+la confiance qu'elle n'a pas eue. Mon austérité lui a fait peur, elle
+a craint mes reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime
+qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle avait besoin
+d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur à une vie nouvelle, toute
+d'exaltation et de charité. Je le répète, Horace, avec ses beaux yeux
+et ses grands mots, lui est apparu en révélateur de l'amour. Elle l'a
+suivi. _Mea culpa!_»
+
+Je trouvais Arsène injuste envers lui-même, à force de générosité. Il
+fallait bien faire, dans l'aveuglement de Marthe, la part d'une certaine
+faiblesse et d'une sorte de vanité qui est, chez les femmes, le résultat
+d'une mauvaise éducation et d'une fausse manière de voir. Chez Marthe
+particulièrement, c'était l'effet d'une absence totale d'instruction
+et de jugement dans cet ordre d'idées, si nécessaires et si négligées
+d'ailleurs chez les femmes de toutes les classes.
+
+Marthe avait tout appris dans les romans. C'était mieux que rien,
+on peut même dire que c'était beaucoup; car ces lectures excitantes
+développent au moins le sentiment poétique et ennoblissent les fautes.
+Mais ce n'était pas assez. Le récit émouvant des passions, le drame de
+la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse pas les causes, et
+ne peint que des effets plus contagieux que profitables aux esprits
+sevrés de toute autre culture. J'ai toujours pensé que les bons romans
+étaient fort utiles, mais comme un délassement et non comme un aliment
+exclusif et continuel de l'esprit.
+
+Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il en tirait la
+conséquence que Marthe était d'autant plus innocente qu'elle était plus
+bornée à certains égards. Il se promettait de l'instruire un jour de la
+vraie destinée qui convient aux femmes; et lorsqu'il me développait ses
+idées sur ce point, j'admirais qu'il eût su, ainsi qu'Eugénie, rejeter
+du saint-simonisme tout ce qui n'était pas applicable à notre époque,
+pour en tirer ce sentiment apostolique et vraiment divin de la
+réhabilitation et de l'émancipation du genre humain dans la _personne
+femme_.
+
+J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme qui, aux
+facultés perceptives de l'artiste, joignait d'une manière si imprévue
+les facultés méditatives. C'était à la fois un esprit d'analyse et de
+synthèse; et quand je le regardais marcher à côté de moi, avec ses
+habits râpés, ses gros souliers, son air commun et ses manières
+_peuple_, je me demandais, en véritable anatomiste phrénologue que
+j'étais, pourquoi je voyais les livrées du luxe et les grâces de
+l'élégance orner autour de nous tant d'êtres disgraciés du ciel, portant
+au front des signes évidents de la dégradation intellectuelle, physique
+et morale.
+
+
+
+XXI.
+
+Le bon Laravinière n'était pas, à beaucoup près, un aussi grand
+philosophe. Sa tête était plus haute que large, c'est dire qu'il avait
+plus de facultés pour l'enthousiasme que pour l'examen. Il n'y avait de
+place dans cette cervelle ardente que pour une seule idée, et la sienne
+était l'idée révolutionnaire. Brave et dévoué avec passion, il se
+reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles dont il avait
+meublé son Panthéon républicain: Cavaignac, Carrel, Arago, Marrast,
+Trélat, Raspail, le brillant avocat Dupont, et _tutti quanti_,
+composaient le comité directeur de sa conscience sans qu'il eût beaucoup
+songé à se demander si ces hommes supérieurs sans doute, mais incertains
+et incomplets comme les idées du moment, pourraient s'accorder ensemble
+pour gouverner une société nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le
+renversement de la puissance bourgeoise, et son idéal était de combattre
+pour en hâter la chute. Tout ce qui était de l'opposition avait droit
+à son respect, à son amour. Son mot favori était: «Donnez-moi de
+l'ouvrage.»
+
+Il se prit pour Arsène d'une vive amitié, non qu'il comprît toute la
+beauté de son intelligence, mais parce que sous les rapports de bravoure
+intrépide et de dévouement absolu où il pouvait le juger, il le trouva à
+la hauteur de son propre courage et de sa propre abnégation. Il s'étonna
+beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une sorte de soin, une passion
+qui n'était pas payée de retour; mais il céda affectueusement à ce qu'il
+appelait la fantaisie d'Arsène, en allant demeurer sous le même toit que
+la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance et d'intimité
+de la part d'Horace. C'était un rôle assez délicat pour un homme aussi
+franc que lui. Pourtant il s'en tira d'une manière aussi loyale que
+possible, en ne témoignant point à Horace une amitié qu'il ne ressentait
+en aucune façon. Suivant les instructions d'Arsène, il fut obligeant,
+sociable et enjoué avec lui; rien de plus. L'amour-propre confiant
+d'Horace fit le reste. Il s'imagina que Laravinière était attiré vers
+lui par son esprit et le charme qu'il exerçait sur tant d'autres. Cela
+eût pu être; mais cela n'était pas. Laravinière le traitait comme un
+mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on ménage et que l'on se
+concilie pour cultiver l'amitié ou l'agréable société de sa femme. Dans
+toutes les conditions de la vie cela se pratique en tout bien tout
+honneur, et non-seulement Laravinière n'avait pas de prétentions pour
+lui-même, mais encore il avait fait ses réserves avec Arsène, en lui
+déclarant que, ne voulant pas agir en traître, il ne parlerait jamais à
+Marthe ni contre son amant, ni en faveur d'un autre. Arsène l'entendait
+bien ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles de
+Marthe, et d'être averti à temps de la rupture qu'il prévoyait et qu'il
+attendait entre elle et Horace, pour conserver cette forte et calme
+espérance dont il se nourrissait.
+
+Laravinière voyait donc Marthe tous les jours, tantôt seule, tantôt en
+présence d'Horace, qui ne lui faisait pas l'honneur d'être jaloux de
+lui; et tous les soirs il voyait Arsène, et parlait avec lui de Marthe
+un quart d'heure durant, à la condition qu'ils parleraient ensuite de la
+république pendant une demi-heure.
+
+Quoique Jean ne se fût pas posé en surveillant, il lui fut impossible de
+ne pas observer bientôt l'aigreur et le refroidissement d'Horace envers
+la pauvre Marthe, et il en fut choqué. Il n'avait pas plus réfléchi sur
+la nature et le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres
+questions fondamentales de la société; mais, chez cet homme, les
+instincts étaient si bons, que la réflexion n'eût rien trouvé à
+corriger. Il avait pour les femmes un respect généreux, comme l'ont
+en général les hommes braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la
+violence sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais été
+aimé. Sa laideur lui inspirait une extrême réserve auprès des femmes
+qu'il eût trouvées dignes de son amour; et quoique à la rudesse de son
+langage et de ses manières, on ne l'eût jamais soupçonné d'être timide,
+il l'était au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'à la dérobée.
+Cette méfiance de lui-même était parfaitement déguisée sous un air
+d'insouciance, et il ne parlait jamais de l'amour sans une espèce
+d'emphase satirique dont il fallait rire malgré soi. Les femmes en
+concluaient généralement qu'il était une brute; et cet arrêt une fois
+prononcé contre lui, il eût fallu au pauvre Jean un grand courage et
+une grande éloquence pour le faire révoquer. Il le sentait bien, et
+le besoin d'amour qu'il avait refoulé au fond de son coeur était trop
+délicat pour qu'il voulût l'exposer aux doutes moqueurs qu'eût provoqués
+une première explication. Faute de pouvoir abjurer un instant le rôle
+qu'il s'était fait, il s'était donc condamné à ne fréquenter que des
+femmes trop faciles pour lui inspirer un attachement sérieux, mais
+qu'il traitait cependant avec une douceur et des égards auxquels elles
+n'étaient guère habituées.
+
+Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierté singulière les
+empêchait de se montrer tels qu'ils sont, et ils portent toute leur vie
+la peine d'une innocente dissimulation dans laquelle on les oblige à
+persister. Mais comme le naturel perce toujours, malgré l'espèce de
+mépris railleur que notre bousingot professait pour les sentiments
+romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger une femme, quelle
+qu'elle fût, sans une profonde indignation. S'il voyait une prostituée
+frappée dans la rue par un de ces hommes infâmes qui leur sont associés,
+il prenait parti héroïquement pour elle, et la protégeait au péril de sa
+vie. A plus forte raison avait-il peine à se contenir lorsqu'il voyait
+une femme délicate recevoir de ces blessures qui sont plus cruelles au
+coeur d'un être noble que les coups ne le sont aux épaules d'un être
+avili. Dès les commencements de son séjour dans la maison Chaignard, il
+vit sur les joues de Marthe la trace de ses larmes; il surprit souvent
+Horace dans des accès de colère que ce dernier avait bien de la peine à
+réprimer devant lui. Peu à peu Horace, s'habituant à le considérer comme
+un témoin sans conséquence, s'habitua aussi à ne plus se contraindre,
+et Laravinière ne put rester longtemps impassible spectateur de ses
+emportements. Un jour il le trouva dans une véritable fureur: Horace
+avait passé la nuit au bal de l'Opéra; il avait les nerfs agacés, et
+regardait comme une injure de la part de Marthe, comme un empiétement
+sur sa liberté, comme une tentative de despotisme, qu'elle lui eût
+adressé quelques reproches sur cette absence prolongée. Marthe n'était
+pas jalouse, ou, du moins, si elle l'était, elle n'en laissait jamais
+rien paraître; mais elle avait été inquiète toute la nuit, parce
+qu'Horace lui avait promis de rentrer à deux heures. Elle avait craint
+une querelle, un accident, peut-être une infidélité. Quoi qu'elle eût
+souffert, elle ne se plaignait que de ne pas avoir été avertie, et sa
+figure altérée disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.
+
+«N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace en s'adressant
+à Laravinière, d'être traité comme un enfant par sa bonne, comme un
+écolier par son précepteur? Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer
+à l'heure qu'il me plaît! Il faut que je demande une permission; et si
+je m'oublie un peu, je trouve que le délai expiré est devant moi comme
+un arrêt, comme la mesure exacte et compassée du temps où il m'est
+permis de me distraire. Voilà qui est plaisant! je me ferai signer un
+permis avec un dédit de tant par minute.
+
+--Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laravinière à demi-voix.
+
+--Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des roses? reprit Horace
+à voix haute. Est-ce que des souffrances puériles et injustes doivent
+être caressées, tandis que des souffrances poignantes et légitimes comme
+les miennes s'enveniment de jour en jour?
+
+--Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit Marthe en levant sur
+lui, d'un air de douleur sévère, ses grands yeux d'un bleu sombre. En
+vérité, je ne croyais pas travailler ici à votre malheur.
+
+--Oui, vous me rendez malheureux, s'écria-t-il, horriblement malheureux!
+Si vous voulez que je vous le dise en présence de Jean, votre éternelle
+tristesse rend mon intérieur odieux. C'est à tel point que quand j'en
+sors, je respire, je m'épanouis, je reviens à la vie; et que, quand
+j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens mourir. Votre amour,
+Marthe, c'est la machine pneumatique, cela étouffe. Voilà pourquoi,
+depuis quelque temps, vous me voyez moins souvent.
+
+--Je crois que vous faites une erreur de date, répondit Marthe, à qui la
+fierté blessée rendit le courage. Ce n'est pas ma tristesse continuelle
+qui vous a forcé à vous absenter; c'est votre absence continuelle qui
+m'a forcée à être triste.
+
+--Vous l'entendez, Laravinière! dit Horace, qui avait besoin de trouver
+une excuse dans la conscience d'autrui, et à qui l'air soucieux de Jean
+faisait craindre un jugement sévère. Ainsi c'est parce que je sors,
+parce que je mène la vie qui sied à un homme, parce que je fais de mon
+indépendance l'usage qui me convient, que je suis condamné à trouver,
+en rentrant, un visage bouleversé, un sourire amer, des doutes, des
+reproches, de la froideur, des accusations, des sentences! Mais c'est le
+plus affreux supplice qui soit au monde!
+
+--Je vois, dit Laravinière en se levant, que vous êtes tous les deux
+fort à plaindre. Écoutez; si vous voulez m'en croire, vous vous
+quitterez.
+
+--C'est tout ce qu'il désire! s'écria Marthe en mettant ses deux mains
+sur son visage.
+
+--Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de
+Laravinière, reprit Horace avec emportement.
+
+--Un instant, dit Laravinière. Ne me faites pas jouer ici un personnage
+que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier les confidences d'aucun de
+vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement,
+parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne vous
+êtes jamais convenu; vous marchez de l'engouement à la haine, et vous
+feriez mieux de mettre le pardon et l'amitié entre vous.
+
+--J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une
+improvisation de Laravinière, dit Horace; au moins, Marthe, vous me
+direz si c'est l'expression de votre pensée?
+
+--Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être, répondit-elle avec
+dignité, en vous entendant m'accuser de votre malheur.»
+
+Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe fût
+délaissée par lui; mais il ne voulait pas être quitté par elle. La force
+qu'elle montrait en ce moment, et que la présence d'un tiers lui avait
+inspirée, causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il eût
+encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours à sa
+colère et à son chagrin. L'ancienne jalousie même se réveilla, le nom
+abhorré de M. Poisson revint sur ses lèvres comme une vengeance; et
+celui d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant le
+bras de Marthe, lui dit avec force:
+
+--Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant sans raison et sans
+dignité; à votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus
+chez lui.
+
+--Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace avec un mépris
+sanglant, j'y consens de grand coeur; car je comprends maintenant ce qui
+se passe entre elle et vous.
+
+--Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle serait honorée et
+respectée, tandis que chez vous elle est humiliée et insultée. Ah! grand
+Dieu! ajouta-t-il avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une
+femme comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de ma vie...
+
+Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son coeur eût été prêt
+à s'échapper dans une parole. Il y avait tant de vérité dans son accent,
+que la jalousie feinte ou subite d'Horace s'évanouit à l'instant même;
+l'émotion de Laravinière le gagna par un effet sympathique; et obéissant
+à une de ces réactions auxquelles nous portent souvent les scènes
+violentes, il fondit en larmes; et lui tendant la main avec effusion:
+
+«Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand coeur, et moi
+je suis un lâche, un misérable. Demandez pardon pour moi à cette pauvre
+femme dont je ne suis pas digne.»
+
+Cette franche et noble résolution termina la querelle, et gagna même le
+coeur sincère de Jean.
+
+«A la bonne heure, dit-il en mettant la main de Marthe dans celle
+d'Horace, vous êtes meilleur que je ne croyais, Horace; il est beau de
+savoir reconnaître ses torts aussi vite et aussi généreusement que vous
+venez de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'à les oublier.»
+
+Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'être pas témoin de la joie
+de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une sensibilité qu'il était
+habitué à réprimer.
+
+Malgré ce beau dénouement, des scènes semblables se répétèrent bientôt,
+et devinrent de plus en plus fréquentes. Horace aimait la dissipation;
+il y cédait avec une légèreté effrénée. Il ne pouvait plus passer une
+seule soirée chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et de
+l'Opéra. Là il était condamné à ne point briller; mais c'était pour lui
+une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui étalent, dans
+les loges, leur beauté ou leur luxe devant une foule de jeunes gens
+pauvres, avides de plaisir, d'éclat et de richesse. Il connaissait par
+leurs noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l'argent
+et l'orgueil semblaient mettre une barrière infranchissable à sa
+convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs équipages et leurs amants;
+il se tenait au bas de l'escalier pour les voir défiler devant lui
+lentement, les épaules mal cachées par des fourrures qui tombaient
+parfois tout à fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement
+l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien dit de trop en
+peignant l'impudence singulière des femmes du grand monde; mais c'était
+une brutalité philosophique dont Horace ne songeait guère à être
+complice. Son ambition hardie n'était pas blessée de ces regards froids
+et provoquants par lesquels cette espèce de femmes semble vous dire:
+«Admirez, mais ne touchez pas.» Le regard effronté d'Horace semblait
+leur répondre: «Ce n'est pas à moi que vous diriez cela.» Enfin, les
+émotions de la scène, la puissance de la musique, la contagion des
+applaudissements, tout, jusqu'à la fantasmagorie du décor et l'éclat
+des lumières, enivrait ce jeune homme, qui, après tout, n'avait en cela
+d'autre tort que d'aspirer aux jouissances offertes et retirées sans
+cesse par la société aux pauvres, comme l'eau à la soif de Tantale.
+
+Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et délabrée, et qu'il
+trouvait Marthe froide et pâle, assoupie de fatigue auprès d'un
+feu éteint, il éprouvait un malaise où le remords et le dépit se
+combattaient douloureusement. Alors, à la moindre occasion, l'orage
+recommençait; et Marthe, n'espérant pas guérir d'une passion aussi
+funeste, désirait et appelait la mort avec énergie.
+
+Dans ces sortes de secrets domestiques, dès qu'on a laissé tomber le
+premier voile on éprouve de part et d'autre le besoin d'invoquer le
+jugement d'un tiers; on le recherche, tantôt comme un confident, tantôt
+comme un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements. Il
+était fâché de se sentir entraîné à prendre part dans la querelle, et
+il avouait à Arsène que, malgré ses résolutions de neutralité, il était
+obligé de contracter avec Horace une sorte d'amitié. En effet, ce
+dernier lui témoignait une confiance et lui prouvait souvent une
+générosité de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace avait, en
+dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes; il était aussi
+prompt à se radoucir qu'il l'était à s'emporter. Une parole sage
+trouvait toujours le chemin de sa raison; une parole affectueuse
+trouvait encore plus vite celui de son coeur. Au milieu d'un débordement
+inouï d'orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir
+modeste et ingénu. Enfin, il offrait tour à tour le spectacle des
+dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute
+que nous avons rapportée en gros ci-dessus résume toutes celles qui
+suivirent, et que Laravinière fut appelé à terminer.
+
+Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées un certain nombre
+de fois, Laravinière, obéissant, ainsi qu'Arsène le lui avait
+conseillé, à la spontanéité de ses impressions, se sentit porté à moins
+d'indulgence envers Horace. Il y a, dans le retour fréquent d'un même
+tort, quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des âmes
+justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué de la facilité
+avec laquelle Horace s'accusait lui-même et demandait pardon, que son
+admiration pour cette facilité se changea en une sorte de mépris. Il
+arriva enfin à ne voir en lui qu'un hâbleur sentimental, et à sentir sa
+conscience dégagée de cette affection dont il n'avait pu se défendre.
+Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était inévitable de la
+part d'un caractère aussi ferme et aussi égal que l'était celui de Jean.
+
+«Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que celui-ci invoquait
+encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage
+que je ne m'intéresse plus du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir
+d'un côté une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais
+dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre; car il y a de la
+monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment, et chez vous il y a
+une faiblesse misérable dans toutes ces parades de violence dont vous
+nous _régalez_. Je vous ai cru d'abord égoïste, et puis je vous ai cru
+bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais; vous êtes
+froid, et vous aimez à vous démener dans un orage de passions factices;
+vous avez une nature de comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir
+de vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots, vous vous
+amusez à nos dépens, j'en suis certain. Oh! ne vous fâchez pas, ne
+roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le
+poing. J'ai vu cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire
+ou dire je répondrais _connu!_ Je suis un spectateur usé, et désormais
+aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au théâtre. Je sais que vous
+êtes puissant dans le drame; mais je sais toutes vos pièces par coeur.
+Si vous voulez que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre
+poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement que vous n'aimez
+plus votre maîtresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi à le
+lui faire comprendre avec tous les égards et les ménagements qui lui
+sont dus. C'est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je
+vous croirai un homme d'honneur.
+
+--Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je consens à vous parler
+froidement, très-froidement; car je sais me vaincre, et commence par
+vous dire sérieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de
+toutes les insultes que vous venez de me faire...
+
+--Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixième fois depuis un mois que
+vous me provoquez; et c'eût été vous rendre service que de vous prendre
+au mot; mais j'ai un meilleur emploi à faire de mon sang que de le
+compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je
+fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons à
+l'escrime, et en conséquence souffrez que je refuse votre nouveau défi.
+
+--Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme la mort.
+
+--Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais
+avec un croc-en-jambe et un revers de mon _frère-jean_... Dieu m'en
+préserve, Horace! ces façons-la sort bonnes avec les mouchards et les
+gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore pour vous
+quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutôt
+que d'y répondre. Taisez-vous donc. Je vous préviens que je ne me
+défendrai pas, et qu'il y aurait lâcheté de votre part à m'attaquer.
+
+--Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lâche, trois fois
+lâche, de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages, vous me traitez
+avec le dernier mépris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de
+réparation! Ah! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui
+déchirent leurs propres entrailles en présence de leur ennemi.
+
+--Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la déclamation;
+car je ne suis pas votre ennemi; et je jure que je ne veux pas vous
+insulter. Je vous donne une leçon amicale, et vous pouvez bien la
+recevoir, puisque vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a
+longtemps que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des
+excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre vous.
+
+--Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; vous me faites rougir
+de l'abandon et de la loyauté de coeur que j'ai eus avec vous.
+
+--Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empêcher de vous humilier
+de nouveau que je vous défends d'y revenir.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'écria Horace en pleurant de
+rage et en se tordant les mains, pour être traité de la sorte?
+
+--Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit Laravinière.
+Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre créature qui vous adore et
+que vous n'estimez seulement pas.
+
+--Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que je n'estime pas la
+femme à qui j'ai donné ma jeunesse, ma vie, la virginité de mon coeur?
+
+--Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que vous l'ayez fait,
+et, dans tous les cas, je suis peu disposé à vous en plaindre.
+
+--Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est vous qui êtes un
+être froid et sans intelligence des passions.
+
+--C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume; mais je ne
+fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce
+cas, en quoi vous êtes si à plaindre?
+
+--Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour
+la première fois, et d'être aimé pour la seconde ou troisième.
+
+--Ah! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les épaules. La Vierge
+Marie était seule digne de monsieur Horace Dumontet! _Connu!_ mon cher.
+Vous l'avez dit assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais
+dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la pensée, prouve
+qu'on était digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanité
+et quelle erreur sont les vôtres! Il y a certaines femmes perdues qui
+valent mieux que certains adolescents.
+
+--Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent personnage.
+
+--Oui, mais je dis la vérité. Il y a des coeurs purs sous des robes
+souillées, et des coeurs corrompus sous des gilets magnifiques.»
+
+Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux à
+la figure du Laravinière. Jean les esquiva, et les poussant du bout de
+son pied:
+
+«C'est cela, dit-il; comme si vous n'étiez pas assez endetté avec votre
+tailleur!
+
+--Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oublié;
+mais je vous remercie de me le rappeler.
+
+--Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière avec
+insouciance; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en
+profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le vôtre, et
+parlons un peu sans nous fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des
+torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que
+vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous l'esprit, les belles
+paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu'à un certain point.
+Je sais bien que c'est le privilège des beaux garçons, comme celui des
+belles femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que vous ayez
+la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble à un sanglier plus qu'à
+un chrétien, et dont la face a été labourée un jour qu'il grêlait des
+hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer à faire
+souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous êtes dégoûté;
+c'est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir guérir le
+mal que vous avez fait.
+
+--Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je ne puis m'en
+séparer! je ne m'habituerais pas à vivre sans elle!
+
+--Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puisque vous vous arrangez
+de manière à rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir
+serait de vaincre un amour qui lui est nuisible.
+
+--Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.
+
+--En êtes-vous bien sûr?
+
+--Elle se tuera si je l'abandonne.
+
+--Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible; mais
+si vous le faites par loyauté, par dévouement, au nom de l'honneur, au
+nom de votre amour même...
+
+--Jamais! jamais Marthe ne se résignera à me perdre, je le sais trop.
+
+--Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec la même franchise
+que je viens d'avoir avec vous, et nous verrons.
+
+--Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!
+
+--Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1° qu'il n'y eût plus un seul
+miroir dans l'univers; 2° que Marthe perdît la vue; 3° qu'elle et moi
+n'eussions aucun souvenir de ma figure.
+
+--Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer?
+
+--Je vais vous le dire sans détour: j'ai des vues pour un autre.
+
+--Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe
+ou pour quel don Juan du Café de Paris?
+
+--Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène.
+
+--Comment, vous le voyez?
+
+--Tous les jours.
+
+--Et vous m'en avez fait mystère?... Voilà qui est étrange!
+
+--C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et
+je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime.
+
+--Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà s'est changé en
+pluie de gros sous pour me supplanter?
+
+--Triple insulte pour _lui_, pour _elle_ et pour _moi_. Grand merci!
+C'était dans votre rôle? Vous l'avez très-bien dit! Si j'étais claqueur,
+je me pâmerais d'admiration.
+
+--Mais enfin, Laravinière, c'est à me rendre fou! Vous agissez ici
+contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me
+fiais à vous!
+
+--Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé le nom
+d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous brouiller avec elle, je n'ai
+jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier:
+mon coeur et ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison
+aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage, avec
+votre autorisation, à rompre un engagement qui vous pèse et qui la tue.»
+
+Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable de
+Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour
+regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de
+réfléchir à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un
+parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut se décider à
+rien.
+
+
+
+XXII.
+
+Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire. Il avait
+horreur de la solitude, et il avait besoin du dévouement d'autrui, deux
+choses qui lui rendaient Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait
+le dire à Laravinière; car celui-ci n'était plus disposé à se faire
+illusion sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de cette
+persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploitation. Marthe était
+plus facile à tromper ou à contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui
+dit un mot de crainte ou de regret à l'idée de séparation, pour qu'elle
+acceptât héroïquement toutes les souffrances attachées à cette union
+malheureuse.
+
+«Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; sa santé n'est pas
+si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes indispositions par suite
+d'une irritabilité des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour
+sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère
+d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; il ne
+sait pas s'occuper de lui-même: si je n'étais pas là, au milieu de ses
+rêveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger.
+Sans compter qu'il n'aurait jamais la précaution et l'attention de
+mettre tous les jours vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m'aime,
+malgré toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments
+d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même, qu'il préférait
+souffrir encore mille fois plus de son amour que de guérir en cessant
+d'aimer.»
+
+C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière; car ce dernier, voyant
+qu'Horace ne se décidait à rien, avait rompu la glace avec elle, après
+avoir bien et dûment averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace,
+qui l'avait pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion,
+prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des querelles sérieuses
+pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement au défi de lui voler le
+coeur de Marthe, et lui donnait désormais carte blanche auprès d'elle.
+Quoiqu'il fût outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait
+ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit,
+timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le
+paraître; et il sentait bien que d'un mot il détruirait, dans l'esprit
+de son indulgente amie, tout l'effet du plus long discours possible de
+Laravinière. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son
+empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un pari. Combien
+d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées et comme ranimées avec
+effort dans des coeurs lassés ou éteints, par la crainte de donner un
+triomphe à ceux qui en prédisaient la fin prochaine! Le repentir et le
+pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés, et il
+y a plus de loyauté qu'on ne pense à braver le scandale d'une rupture
+devenue nécessaire.
+
+Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait résolu de
+sauver Marthe, elle était plus que jamais ennemie de son propre salut.
+Il vit bientôt qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu, il
+la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au lieu
+de le servir, il avait empiré sa situation; et il rentra dans sa
+neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe apparemment n'était pas
+aussi malheureuse qu'il l'avait jugé.
+
+Il eût, à celle époque, quitté l'hôtel de M. Chaignard, si des raisons
+étrangères à nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sûr
+et plus propice qu'aucun autre à certains projets qui l'occupaient
+secrètement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean
+n'est plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent son sort
+sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence, à l'abri
+de toute persécution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours
+ignoré, et je l'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne
+pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne. Avec le
+caractère ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le
+dévorait, j'ai toujours pensé qu'il était homme plutôt à gourmander la
+prudence des chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions,
+qu'à se laisser devancer par eux dans une entreprise à main armée. Ma
+situation ne me permettait pas d'être son confident. A quel point Arsène
+le fut, je ne l'ai pas su davantage, et je n'ai pas cherché à le savoir.
+Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement dans la
+chambre de Laravinière, un jour que celui-ci avait oublié de s'enfermer,
+il le trouva environné de fusils de munition qu'il venait de tirer d'une
+grande malle, et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien des
+armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du
+plomb, un moule, tout ce qui était nécessaire pour envoyer le possesseur
+de ces dangereuses reliques devant un jury, et de là en place de Grève
+ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément dans une heure de
+spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-là avec Laravinière,
+quoiqu'il se fût promis de n'en plus avoir.
+
+«Oui-da! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment son coffre,
+jouez-vous ce jeu-là? Eh bien! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec
+cette manière de voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier
+une de ces clarinettes, je suis très-capable d'en jouer aussi.
+
+--Dites-vous ce que vous pensez, Horace? répondit Jean en attachant sur
+lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez
+si souvent raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire, que je
+ne sais pas si je puis compter sur votre discrétion. Cependant, quelque
+peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand
+vous vous rappellerez qu'il y va de ma tête, vous ne vous amuserez pas,
+j'espère, à me plaisanter tout haut sur mon goût pour les armes à feu.
+
+--J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte à cet égard; et je vous
+répète que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je
+voudrais, moi aussi, avoir une espérance, une conviction assez forte
+pour me faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.
+
+--Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous adresser à moi. Voyez,
+Horace, est-ce que ne voilà pas une plume avec laquelle un jeune poëte
+comme vous pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel?»
+
+En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'était
+réservée pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa
+main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses
+genoux, et tomba dans une rêverie profonde.
+
+«A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'écria-t-il lorsque Laravinière,
+achevant de serrer ses dangereux trésors, lui ôta doucement son arme
+favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas
+un leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle nous dit:
+Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et
+vous parviendrez à tout! et il n'y aura pas de place si haute à laquelle
+vous ne puissiez vous asseoir! Que fait-elle, cette société menteuse
+et lâche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous donne-t-elle de
+développer les facultés qu'elle nous demande et d'utiliser les talents
+que nous acquérons pour elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous
+méconnaît, elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si nous
+nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue; si nous
+restons tranquilles, elle nous méprise ou nous oublie. Ah! vous avez
+raison, Jean, grandement raison de vous préparer à un glorieux suicide!
+
+--Oh! si vous croyez que je songe à ma gloire et à celle de mes amis,
+vous vous trompez beaucoup, dit Laravinière. Je suis très-content de la
+société en ce qui me concerne. J'y jouis d'une indépendance absolue,
+et j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en véritable
+bohémien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est de conspirer pour son
+renversement; car le peuple souffre, et l'honneur appelle ceux qui se
+sont dévoués pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!
+
+--Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace; mais, soit dit sans
+vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se
+soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voilà tout,
+mon cher président: chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi
+aimeriez-vous le peuple?
+
+--Parce que j'en suis.
+
+--Vous en êtes sorti, vous n'en êtes plus. Le peuple seul si bien que
+vous avez des intérêts différents des siens, qu'il vous laisse conspirer
+tout seul, ou peu s'en faut.
+
+--Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas à m'expliquer
+là-dessus; mais soyez sûr que je suis sincère quand je dis: «J'aime le
+peuple.» Il est vrai que j'ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce
+de bourgeois, que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si nous
+avons un jour un régime spartiate qui prohibe la bière et le _caporal_.
+Mais qu'importe tout cela? Le peuple, c'est le droit méconnu, c'est la
+souffrance délaissée, c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous
+voulez; mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle est assez
+belle pour que nous combattions pour elle.
+
+--C'est une idée que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez
+proclamée.
+
+--Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue? Et pourquoi le
+ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une idée meurt comme
+une passion, comme un besoin? La souveraineté de tous sera toujours
+un droit: l'établir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de
+l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je ne trouverais pas la mort au
+commencement.»
+
+Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs théories à cet
+égard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il eût pour lui la
+vérité et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte
+et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les
+moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la république, mais
+il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que
+le peuple trouverait le sien à remettre ses intérêts aux mains de
+l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de
+travailler au progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il
+n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des droits sur l'action
+des hommes supérieurs, ni qu'il pût en faire un bon usage. Beaucoup
+d'aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument
+d'Horace contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient
+toujours, et n'agissaient jamais.
+
+Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait un rôle actif, ou
+était prêt à le jouer, il conçut pour lui plus d'estime, et se repentit
+de l'avoir blessé. Tout en continuant de contester le principe d'une
+révolution en faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira
+n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des émotions, et un
+essor pour son ambition trompée par le régime constitutionnel. Il
+demanda à Jean sa confiance, se réconcilia avec lui; et, soit qu'il
+y eût alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que
+Laravinière se fit des illusions gratuites, Horace crut à un mouvement
+efficace, s'engagea par serment auprès de Jean à s'y jeter au premier
+appel, et se tint prêt à tout événement. Il se procura un fusil, et fit
+des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut
+plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus égale. Ce rôle de
+conspirateur l'occupait tout entier. Ce rôle ranimait son espoir abattu;
+il le vengeait secrètement de l'indifférence de la société envers lui;
+il lui donnait une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude
+vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter Marthe, à
+la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il
+brûlait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance, et répandait
+des fleurs sur sa tombe; il fit même son épitaphe en vers. Quand il
+rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l'Opéra, et qu'elle le salua
+fort légèrement, il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-être
+l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant, un grand orateur ou un
+publiciste influent dans la république.
+
+Soit que les événements qui approchaient ne fussent pas prévus par
+d'autres que par lui, soit que des circonstances cachées en eussent
+retardé l'accomplissement, Laravinière n'avait eu autre chose à faire
+qu'à fourbir ses fusils, dans l'attente d'une révolution, lorsque le
+choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement les masses
+de toute préoccupation politique.
+
+J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau, par une de ces froides
+nuits du printemps qui semblaient donner plus d'intensité au fléau, et
+j'attendais, en volant à _l'ennemi_ un quart d'heure de mauvais sommeil,
+qu'on vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une
+main se poser sur mon épaule. Je me réveillai brusquement, et me levant
+par habitude, je fus prêt à suivre la personne qui me réclamait, avant
+d'avoir ouvert tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut
+seulement lorsqu'elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue
+à l'entrée de l'ambulance, que je crus la reconnaître, malgré le
+changement qui s'était opéré en elle.
+
+«Marthe! m'écriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui venez-vous me
+chercher, grand Dieu?
+
+--Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh!
+venez tout de suite, venez avec moi!»
+
+J'étais déjà en route avec elle.
+
+«Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin faisant.
+
+--Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, et son
+esprit est tellement frappé, que je crains tout. Il y a plusieurs jours
+qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit à plusieurs
+reprises qu'il était perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au
+spectacle, et en rentrant il a soupé.
+
+--Et quels accidents?
+
+--Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir à
+l'ambulance, que la frayeur s'est emparée de moi tout à coup, et je puis
+à peine me soutenir.
+
+--En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras.
+
+--Oh! c'est seulement un peu de froid!
+
+--Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de
+mon manteau.
+
+--Non, non, cela nous retarderait, marchons!
+
+--Pauvre Marthe! vous êtes maigrie, lui dis-je tout en marchant vite, et
+en regardant à la lueur blafarde des réverbères, ses joues amincies,
+que creusait encore l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gré de la
+bise.
+
+--Je suis pourtant très-bien portante,» me dit-elle d'un air préoccupé.
+Puis tout à coup, par une liaison d'idées qui ne s'était pas encore
+faite en elle: Dites-moi donc plutôt, s'écria-t-elle vivement, comment
+se porte Eugénie.
+
+--Eugénie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que d'avoir perdu votre
+amitié.
+
+--Ah! ne dites pas cela! répondit-elle avec un accent déchirant. Mon
+Dieu! épargnez-moi ce reproche-là! Dieu sait que je ne le mérite pas!
+Dites-moi plutôt qu'elle m'aime toujours.
+
+--Elle vous aime toujours tendrement, chère Marthe.
+
+--Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui
+était personnel, et me tirant par le bras pour me faire courir.
+
+Je courus, et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un cri perçant en
+me voyant, et se jetant dans mes bras:
+
+«Ah! maintenant je puis mourir, s'écria-t-il avec chaleur; j'ai retrouvé
+mon ami.» Et il retomba sur son fauteuil, pâle et brisé, comme s'il
+était près d'expirer.
+
+Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tâtai son pouls, qui était
+à peine sensible. Je l'examinai, je le fis coucher, je l'interrogeai
+attentivement, et je me disposai à passer la nuit près de lui.
+
+Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à une exaspération
+douloureuse, tous ses nerfs étaient agités; il avait une sorte de
+délire, il parlait de mort, de guerre civile, de choléra, d'échafaud;
+et mêlant, dans ses rêves, les diverses idées qui le possédaient, il me
+prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale
+_tapissière_, tantôt pour le bourreau qui le conduisait au supplice. A
+ces moments d'exaltation succédaient des évanouissements, et quand
+il revenait à lui-même, il me reconnaissait, pressait mes mains avec
+énergie, et s'attachant à moi, me suppliait de ne pas l'abandonner, et
+de ne pas le laisser mourir. Je n'en avais pas la moindre envie, et je
+me mettais à la torture pour deviner son mal; mais quelque attention
+que j'y apportasse, il m'était impossible d'y voir autre chose qu'une
+excitation nerveuse causée par une affection morale. Il n'y avait pas le
+moindre symptôme de choléra, pas de fièvre, pas d'empoisonnement, pas de
+souffrance déterminée. Marthe s'empressait autour de lui avec un zèle
+dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, j'étais si
+frappé de son air de dépérissement, et d'angoisse, que je la suppliai
+d'aller se coucher. Je ne pus l'y faire consentir. Cependant, à la
+pointe du jour, Horace s'étant calmé et endormi, elle tomba à son tour
+assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'étais au chevet, vis-à-vis
+d'elle, et je ne pouvais m'empêcher de comparer la figure d'Horace,
+pleine de force et de santé, avec celle de cette femme que j'avais vue
+naguère si belle, et qui n'était plus devant mes yeux que comme un
+spectre.
+
+J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans réveiller personne, Laravinière
+entra sur la pointe du pied, et vint s'asseoir près de moi. Il avait
+passé lui-même la nuit auprès d'un de ses amis atteint du choléra, et,
+en rentrant, il avait appris que Marthe était allée à l'ambulance pour
+Horace. «Qu'a t-il donc?» me demanda-t-il en se penchant vers lui pour
+l'examiner. Quand je lui eus avoué que je n'y voyais rien de grave, et
+que cependant il m'avait occupé et inquiété toute la nuit, Jean haussa
+les épaules. «Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? me dit-il en
+baissant la voix encore davantage: c'est une panique, rien de plus.
+Voilà deux ou trois fois qu'il nous a fait des scènes pareilles; et si
+j'avais été ici ce soir, Marthe n'aurait pas été, tout effrayée, vous
+déranger. Pauvre femme! elle est plus malade que lui.
+
+[Illustration: J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau.]
+
+--C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, vous, bien sévère pour
+mon pauvre Horace?
+
+--Non; je suis-juste. Je ne prétends pas qu'Horace soit ce qu'on appelle
+un lâche; je suis même sûr qu'il est brave, et qu'il irait résolument au
+feu d'une bataille ou d'un duel. Mais il a ce genre de lâcheté commun
+à tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la maladie, la
+souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse qu'on trouve dans son
+lit. Il est ce que nous appelons _douillet_. Je l'ai vu une fois tenir
+tête, dans la rue, à des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer,
+et que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu aussi tomber
+en défaillance pour une petite coupure qu'il s'était faite au bout du
+doigt en taillant sa plume. C'est une nature de femme, malgré sa barbe
+de Jupiter Olympien. Il pourrait s'élever à l'héroïsme, il ne supporte
+pas un _bobo_.
+
+--Mon cher Jean, répondis-je, je vois tous les jours des hommes dans
+toute la force de l'âge et de la volonté, qui passent pour fermes et
+sages, et que la pensée du choléra (et même de bien moindres maux ) rend
+pusillanimes à l'excès. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. Les
+exceptions seules affrontent la maladie avec stoïcisme.
+
+--Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procès à votre ami; mais je
+voudrais que cette pauvre Marthe s'habituât à ses manières, et ne prît
+pas l'alarme toutes les fois qu'il lui passe par la tête de se croire
+mort.
+
+--Est-ce donc là, demandai-je, la cause de son air triste et accablé?
+
+--Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne veux pas faire ici
+le délateur. Je me suis abstenu jusqu'à présent de vous dire ce qui se
+passait. Puisque vous voilà revenu chez eux, vous en jugerez bientôt par
+vous-même.
+
+
+
+XXIII.
+
+En effet, étant revenu le lendemain m'assurer de l'état de parfaite
+santé où se trouvait Horace, j'obtins de lui, sans la provoquer
+beaucoup, la confidence de ses chagrins. «Eh bien, oui, me dit-il,
+répondant à une observation que je lui faisais, je suis mécontent de mon
+sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tout à fait
+las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma
+coupe, je me couperais la Gorge.
+
+[Illustration: Marthe.]
+
+--Cependant hier, en vous croyant pris du choléra, vous me recommandiez
+vivement de ne pas vous laisser mourir. J'espère que vous vous exagérez
+à vous-même votre spleen d'aujourd'hui.
+
+--C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'étais fou, je tenais à la
+vie par un instinct animal; aujourd'hui que je retrouve ma raison, je
+retrouve l'ennui, le dégoût et l'horreur de la vie.»
+
+J'essayai de lui parler de Marthe, dont il était l'unique appui, et qui
+peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter à
+ses jours. Il fit un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'à
+la fureur; il regarda dans la chambre voisine, et s'étant assuré
+que Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin, «Marthe!
+s'écria-t-il! eh bien, vous nommez mon fléau, mon supplice, mon enfer!
+Je croyais, après toutes les prédictions que vous m'avez faites à cet
+égard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles
+se sont réalisées; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et je ne sais
+pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui
+ferais mystère de ce qui se passe en moi. Sachez donc la vérité,
+Théophile: j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en
+même temps je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant je
+n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez
+tout expliquer, vous qui mettez l'amour en théorie, et qui prétendez le
+soumettre à un régime comme les autres maladies.
+
+--Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu'il me serait facile de
+constater du moins l'état de votre âme. Vous aimez Marthe, j'en suis
+bien certain; mais vous voudriez l'aimer davantage, et vous ne le pouvez
+pas.
+
+--Eh bien, c'est cela même! s'écria-t-il. J'aspire à un amour sublime,
+je n'en éprouve qu'un misérable. Je voudrais embrasser l'idéal, et je
+n'étreins que la réalité.
+
+--En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton
+caressant ce que mes paroles pouvaient avoir de sévère, vous voudriez
+l'aimer plus que vous-même, et vous ne pouvez pas même l'aimer autant.»
+
+Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement qu'il ne
+l'eût souhaité; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui
+ne lui semblait pas à la hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y
+confirmer. Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me
+laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne m'inspirait
+guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je ne voulais pas les
+quitter sans m'être bien assuré que je ne pouvais rien pour adoucir leur
+infortune.
+
+Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer dans son
+coeur, qu'Horace avait été prompt à m'ouvrir le sien. Je devais m'y
+attendre: elle était l'offensée, elle avait de justes sujets de plainte
+contre lui, et une noble générosité la condamnait au silence. Pour
+vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'était accusé devant moi,
+et m'avait confessé tous ses torts: c'était la vérité. Horace ne s'était
+pas épargné; il m'avait dévoilé ses fautes, tout en se défendant de la
+cause égoïste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea
+rien aux résolutions que Marthe semblait avoir prises; je remarquai en
+elle une sorte de courage sombre et de désespoir morne que je n'aurais
+pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilité et la sensibilité
+expansive que je lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la
+faute était toute à la société, dont l'opinion implacable flétrit à
+jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en inspirant un
+véritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, me parla
+vaguement de religion et de résignation. Elle refusa également l'offre
+que je lui fis de lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement
+serait bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient amené la désunion;
+et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle
+me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule idée qui me parut
+arrêtée dans son cerveau, parce qu'elle y revint à plusieurs reprises,
+fut celle d'un devoir qu'elle avait à remplir, devoir mystérieux, et
+dont elle ne détermina point la nature.
+
+En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je
+crus observer qu'elle était enceinte; elle était si peu disposée à la
+confiance, que je n'osai pas l'interroger à cet égard, et me réservai de
+le faire en temps opportun.
+
+Quand je l'eus quittée, le coeur attristé profondément de sa souffrance,
+je passai par hasard devant un café où Horace avait l'habitude d'aller
+lire les journaux; et comme il y était en ce moment, il m'appela et me
+força de m'asseoir près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait
+dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était pas enceinte.
+Il est impossible de rendre l'altération que ce mot causa sur son
+visage. «Enceinte! s'écria-t-il; de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous
+la croyez enceinte? Elle vous a dit qu'elle l'était? Malédiction de tous
+les diables! il ne me faudrait plus que cela!
+
+--Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? lui dis-je. Si
+Eugénie m'en annonçait une semblable, je m'estimerais bien heureux!--Il
+frappa du poing sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la
+faïence de l'établissement.
+
+--Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe d'abord, et
+ensuite vous avez trois mille livres de rente et un état. Mais moi, que
+ferais-je d'un enfant? à mon âge, avec ma misère, mes dettes, et mes
+parents, qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je? avec quoi
+le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les marmots, et qu'une
+femme en couches me représente l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu!
+vous me rappelez qu'elle lit l'_Emile_, sans désemparer depuis quinze
+jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va lui donner une
+éducation à la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carrés! Me
+voilà père, je suis perdu!»
+
+Son désespoir était si comique, que je ne pus m'empêcher d'en rire. Je
+pensai que c'était une de ces boutades sans conséquence qu'Horace aimait
+à lancer, même sur les sujets les plus sérieux, rien que pour donner un
+peu de mouvement à son esprit, comme à un cheval ardent qu'on laisse
+caracoler avant de lui faire prendre une allure mesurée. J'avais bonne
+opinion de son coeur, et j'aurais cru lui faire injure en lui remontrant
+gravement les devoirs que sa jeune paternité allait lui imposer.
+D'ailleurs je pouvais m'être trompé. Si Marthe eût été dans la position
+que je supposais, Horace eût-il pu l'ignorer? Nous nous séparâmes, moi
+riant toujours de son aversion sarcastique pour les marmots, et lui
+continuant à déclamer contre eux avec une verve inépuisable.
+
+Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades qui s'étaient
+fait inscrire. J'étais reçu médecin depuis l'automne précédent, et
+je commençais ma carrière par la sinistre et douloureuse épreuve du
+choléra. J'avais donc tout à coup une clientèle plus nombreuse que je ne
+l'aurais désiré, et je fus tellement accaparé pendant plusieurs
+jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une quinzaine. Ce fut sous
+l'influence d'un événement étrange qui coupait court à toutes ses amères
+facéties sur la progéniture.
+
+Il entra chez moi un matin, pâle et défait.
+
+«Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.
+
+--Eugénie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans sa chambre.
+
+--Marthe! s'écria-t-il avec agitation. Je vous parle de Marthe; elle
+n'est point chez moi, elle a disparu. Théophile, je vous le disais bien,
+que je devrais me couper la gorge; Marthe m'a quitté, Marthe s'est
+enfuie avec le désespoir dans l'âme, peut-être avec des pensées de
+suicide.»
+
+Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son épouvante et sa
+consternation n'avaient rien d'affecté. Nous courûmes chez Arsène. Je
+pensais que cet ami fidèle de Marthe avait pu être informé par elle de
+ses dispositions. Nous ne trouvâmes que ses soeurs, dont l'air étonné
+nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et qu'elles ne
+pressentaient pas même le motif de la visite d'Horace. Comme nous
+sortions de chez elles, nous rencontrâmes Paul qui rentrait. Horace
+courut à sa rencontre, et, se jetant dans ses bras par un de ces élans
+spontanés qui réparaient en un instant toutes ses injustices:
+
+«Mon ami, mon frère, mon cher Arsène! s'écria-t-il dans l'abondance de
+son coeur, dites-moi où _elle_ est, vous le savez, vous devez le savoir.
+Ah! ne me punissez pas de mes crimes par un silence impitoyable.
+Rassurez-moi; dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiée à vous. Ne me
+croyez pas jaloux, Arsène. Non, à cette heure, je jure Dieu que je n'ai
+pour vous qu'estime et affection. Je consens à tout, je me soumets à
+tout! soyez son appui, son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous
+la confie; je vous bénis si vous pouvez, si vous devez lui donner du
+bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas morte, dites-moi que je ne
+suis pas son bourreau, son assassin!»
+
+Quoique Marthe n'eût pas été nommée, comme il n'y avait qu'_elle_ au
+monde qui pût intéresser Arsène, il comprit sur-le-champ, et je crus
+qu'il allait tomber foudroyé. Il fut quelques instants sans pouvoir
+répondre. Ses dents claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace
+d'un air hébété, en retenant dans sa main froide et fortement contractée
+la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne fit aucune réflexion.
+Un mélange d'effroi et d'espoir le jetait dans une sorte de délire
+farouche. Il se mit à courir avec nous. Nous allâmes à la Morgue; Horace
+avait eu déjà la pensée d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. Nous
+y entrâmes sans lui; il s'arrêta sous le portique, et s'appuya contre la
+grille pour ne pas tomber, mais évitant de tourner ses regards vers cet
+affreux spectacle, qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eût offert parmi
+les victimes de la misère et des passions l'objet de nos recherches.
+Nous pénétrâmes dans la salle, où plusieurs cadavres, couchés sur les
+tables fatales, offraient aux regards la plus hideuse plaie sociale, la
+mort violente dans toute son horreur, la preuve et la conséquence de
+l'abandon, du crime ou du désespoir. Arsène sembla retrouver son courage
+au moment où celui d'Horace faiblissait; il s'approcha d'une femme qui
+reposait là avec le cadavre de son enfant enlacé au sien; il souleva
+d'une main ferme les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage
+de la morte, et comme si sa vue eût été troublée par un nuage épais, il
+se pencha sur cette face livide, la contempla un instant, et la laissant
+retomber avec une indifférence qui, certes, ne lui était pas habituelle:
+
+«Non,» dit-il d'une voix forte; et il m'entraîna pour répéter vite à
+Horace ce _non_», qui devait le soulager momentanément.
+
+Au bout de quelques pas, Arsène s'arrêtant:
+
+«Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous a laissé.»
+
+Ce billet, Horace nous l'avait communiqué. Il le remit de nouveau à
+Paul, qui le relut attentivement. Il était ainsi conçu:
+
+«Rassurez-vous, cher Horace, je m'étais trompée. Vous n'aurez pas les
+charges et les ennuis de la paternité; mais après tout ce que vous
+m'avez dit depuis quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait
+pas durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps que
+nous avons dû nous préparer mutuellement à cette séparation, qui vous
+affligera, j'en suis sûre, mais à laquelle vous vous résignerez, en
+songeant que nous nous devions mutuellement cet acte de courage et de
+raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Ne
+vous inquiétez pas de moi, je suis forte et calme désormais. Je quitte
+Paris; j'irai peut-être dans mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne
+vous reproche rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en
+appellant sur vous la bénédiction du ciel.»
+
+Celle lettre n'annonçait pas des projets sinistres; cependant elle était
+loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais trouvé naguère chez Marthe
+tous les symptômes d'un désespoir sans ressource, et cette farouche
+énergie qui conduit aux partis extrêmes.
+
+«Il faut, dis-je à Horace, faire encore un grand effort sur vous-même,
+et nous raconter textuellement ce qui s'est passé entre vous depuis
+quinze jours; d'après cela, nous jugerons de l'importance que nous
+devons laisser à nos craintes. Peut-être les vôtres sont exagérées. Il
+est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procèdés assez cruels
+pour la pousser à un acte de folie. C'est un esprit religieux, c'est
+peut-être un caractère plus fort que vous ne le pensez. Parlez, Horace;
+nous vous plaignons trop pour songer à vous blâmer, quelque chose que
+vous ayez à nous dire.
+
+--Me confesser devant lui? répondit Horace en regardant Arsène. C'est
+un rude châtiment; mais je l'ai mérité, et je l'accepte. Je savais bien
+qu'il l'aimait, lui, et que son amour était plus digne d'elle que le
+mien. Mon orgueil souffrait de l'idée qu'un autre que moi pouvait lui
+donner le bonheur que je lui déniais; et je crois que, dans mes accès de
+délire, je l'aurais tuée plutôt que de la voir sauvée par lui!
+
+--Que Dieu vous pardonne! dit Arsène; mais avouez jusqu'au bout.
+Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? Est-ce à cause de moi? Vous
+savez bien qu'elle ne m'aimait pas!
+
+--Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil et de triomphe
+égoïste; mais aussitôt ses yeux s'humectèrent et sa voix se troubla.
+Je le savais, continua-t-il, mais je ne voulais seulement pas qu'elle
+t'estimât, noble Arsène! C'était pour moi une injure sanglante que la
+comparaison qu'elle pouvait faire entre nous deux au fond de son coeur.
+Vous voyez bien, mes amis, que, dans ma vanité, il y avait des remords
+et de la honte.
+
+--Mais enfin, reprit Arsène, elle ne me regrettait pas assez, elle ne
+pensait pas assez à moi, pour qu'il lui en coûtât beaucoup de m'oublier
+tout à fait?
+
+--Elle vous a longtemps défendu, répondit Horace avec une énergie qui me
+portait à la fureur. Et puis tout à coup elle ne m'a plus parlé de
+vous, elle s'y est résignée avec un calme qui semblait me braver et
+me mépriser intérieurement. C'est à cette époque que la misère m'a
+contraint à lui laisser reprendre son travail, et quoique j'eusse vaincu
+en apparence ma jalousie, je n'ai jamais pu la voir sortir seule, sans
+conserver un soupçon qui me torturait. Mais je le combattais, Arsène;
+je vous jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement
+quelquefois, dans des accents de colère, je laissais échapper un mot
+indirect, qui paraissait l'offenser et la blesser mortellement. Elle
+ne pouvait pas supporter d'être soupçonnée d'un mensonge, d'une
+dissimulation si légère qu'elle fût dans ma pensée. Sa fierté se
+révoltait contre moi tous les jours dans une progression qui me faisait
+craindre son changement ou son abandon. Pourtant, depuis quelques
+semaines, j'étais plus maître de moi, et, injuste qu'elle était! elle
+prenait ma vertu pour de l'indifférence. Tout à coup une malheureuse
+circonstance est venue réveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte;
+Théophile m'en a donné l'idée, et j'en ai été consterné. Épargnez-moi
+l'humiliation de vous dire à quel point le sentiment paternel était peu
+développé en moi. Suis-je donc dans l'âge où cet instinct s'éveille dans
+le coeur de l'homme? et puis l'horrible misère ne fait-elle pas une
+calamité de ce qui peut être un bonheur en d'autres circonstances? Bref,
+je suis rentré chez moi précipitamment, il y a aujourd'hui quinze jours,
+en quittant Théophile, et j'ai interrogé Marthe avec plus de terreur que
+d'espérance, je l'avoue. Elle m'a laissé dans le doute; et puis, irritée
+des craintes chagrines que je manifestais, elle me déclara que si elle
+avait le bonheur de devenir mère, elle n'irait pas implorer pour son
+enfant l'appui d'une paternité si mal comprise et si mal acceptée par
+les hommes de _ma condition_. J'ai vu là un appel tacite vers vous,
+Arsène, je me suis emporté; elle m'a traité avec un mépris accablant.
+Depuis ces quinze jours, notre vie a été une tempête continuelle, et je
+n'ai pu éclaircir le doute poignant qui en était cause. Tantôt elle m'a
+dit qu'elle était grosse de six mois, tantôt qu'elle ne l'était pas, et,
+en définitive, elle m'a dit que si elle l'était, elle me le cacherait,
+et s'en irait élever son enfant loin de moi. J'ai été atroce dans ces
+débats, je le confesse avec des larmes de sang. Lorsqu'elle niait
+sa grossesse, j'en provoquais l'aveu par une tendresse perfide, et
+lorsqu'elle l'avouait, je lui brisais le coeur par mon découragement,
+mes malédictions, et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des doutes
+insultants sur sa fidélité, et des sarcasmes amers sur le bonheur
+qu'elle se promettait de donner un héritier à mes dettes, à ma paresse
+et à mon désespoir. Il y avait pourtant des moments d'enthousiasme et de
+repentir où j'acceptais cette destinée avec franchise et avec une sorte
+de courage fébrile; mais bientôt je retombais dans l'excès contraire,
+et alors Marthe, avec un dédain glacial, me disait: «Tranquillisez-vous
+donc; je vous ai trompé pour voir quel homme vous étiez. A présent que
+j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis vous dire
+que je ne suis pas grosse, et vous répéter que si je l'étais, je ne
+prétendrais pas vous associer à ce que je regarderais comme mon unique
+bonheur en ce monde.»
+
+«Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. Avant-hier la
+mésintelligence fut plus profonde que la veille, et puis hier, elle le
+fut à un excès qui m'eût semblé devoir amener une catastrophe, si
+nous n'eussions pas été comme blasés l'un et l'autre sur de pareilles
+douleurs. A minuit, après une querelle qui avait duré deux mortelles
+heures, je fus si effrayé de sa pâleur et de son abattement, que je
+fondis en larmes. Je me mis à genoux, j'embrassai ses pieds, je lui
+proposai de se tuer avec moi pour en finir avec ce supplice de notre
+amour, au lieu de le souiller par une rupture. Elle ne me répondit que
+par un sourire déchirant, leva les yeux au ciel, et demeura quelques
+instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta ses bras autour de
+mon cou, et pressa longtemps mon front de ses lèvres desséchées par
+une fièvre lente. «Ne parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se
+levant: ce que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez être bien
+fatigué, couchez-vous; j'ai encore quelques points à faire. Dormez
+tranquille; je le suis, vous voyez!»
+
+«Elle était bien tranquille en effet! Et moi, stupide et grossier dans
+ma confiance, je ne compris pas que c'était le calme de la mort qui
+s'étendait sur ma vie. Je m'endormis brisé, et je ne m'éveillai qu'au
+grand jour. Mon premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la
+remercier à genoux de sa miséricorde. Au lieu d'elle, j'ai trouvé ce
+fatal billet. Dans sa chambre rien n'annonçait un départ précipité. Tout
+était rangé comme à l'ordinaire; seulement la commode qui contenait
+ses pauvres hardes était vide. Son lit n'avait pas été défait: elle ne
+s'était pas couchée. Le portier avait été réveillé vers trois heures du
+matin par la sonnette de l'intérieur; il a tiré le cordon comme il fait
+machinalement dans ce temps de choléra, où, à toute heure, on sort pour
+chercher ou porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu
+refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'étais là, étendu
+comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait sa fuite, et qu'elle
+m'arrachait le coeur de la poitrine pour me laisser à jamais vide
+d'amour et de bonheur.»
+
+Après le douloureux silence où nous plongea ce récit, nous nous livrâmes
+à diverses conjectures. Horace était persuadé que Marthe ne pouvait pas
+survivre à cette séparation, et que si elle avait emporté ses hardes,
+c'était pour donner à son départ un air de voyage, et mieux cacher son
+projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. Il me semblait voir
+dans toute la conduite de Marthe un sentiment de devoir et un instinct
+d'amour maternel qui devaient nous rassurer. Quant à Arsène, après que
+nous eûmes passé la journée en courses et en recherches minutieuses
+autant qu'inutiles, il se sépara d'Horace, en lui serrant la main d'un
+air contraint, mais solennel. Horace était désespéré. «Il faut, lui dit
+Arsène, avoir plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond
+de l'âme qu'il n'a pas abandonné la plus parfaite de ses créatures, et
+qu'il veille sur elle.»
+
+Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Étant obligé de remplir mes
+devoirs envers les victimes de l'épidémie, je ne pus passer avec lui
+qu'une partie de la nuit. Laravinière avait couru toute la journée, de
+son côté, pour retrouver quelque indice de Marthe. Nous attendions avec
+impatience qu'il fût rentré. Il rentra à une heure du matin sans avoir
+été plus heureux que nous; mais il trouva chez lui quelques lignes
+de Marthe, que la poste avait apportées dans la soirée. «Vous m'avez
+témoigné tant d'intérêt et d'amitié, lui disait-elle, que je ne veux pas
+vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande un dernier service:
+c'est de rassurer Horace sur mon compte, et de lui jurer que ma position
+ne doit lui causer d'inquiétude, ni au physique ni au moral. Je crois en
+Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi à _mon frère_
+Paul. Il le comprendra.»
+
+Ce billet, en rendant à Horace une sorte de tranquillité, réveilla ses
+agitations sur un autre point. La jalousie revint s'emparer de lui. Il
+trouva dans les derniers mots que Marthe avait tracés un avertissement
+et comme une promesse détournée pour Paul Arsène. «Elle a eu, en
+s'unissant à moi, dit-il, une arrière-pensée qu'elle a toujours
+conservée et qui lui revenait dans tous les mécontentements que je lui
+causais. C'est cette pensée qui lui a donné la force de me quitter. Elle
+compte sur Paul, soyez-en sûrs! Elle conserve encore pour notre liaison
+un certain respect qui l'empêchera de se confier tout de suite à un
+autre. J'aime à croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas joué la comédie
+avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant à chercher Marthe jusqu'à la
+Morgue, il n'avait pas au fond du coeur l'égoïste joie de la savoir
+vivante et résignée.
+
+--Vous ne devez pas en douter, répondis-je avec vivacité; Arsène
+souffrait le martyre, et je vais tout de suite, en passant, lui faire
+part de ce dernier billet, afin qu'il repose en paix, ne fût-ce qu'une
+heure ou deux.
+
+--J'y vais moi-même, dit Laravinière; car son chagrin m'intéresse plus
+que tout le reste.» Et sans faire attention au regard irrité que lui
+lançait Horace, il lui reprit le billet des mains, et sortit.
+
+«Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me jouer! s'écria Horace
+furieux. Jean est l'âme damnée de Paul, et l'entremetteur sentimental
+de cette chaste intrigue. Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de
+Marthe, comment et pourquoi elle _croit en Dieu_ (mot d'ordre que
+je comprends bien aussi, allez!...), Paul va courir en quelque lieu
+convenu, où il la trouvera; ou bien il dormira sur les deux oreilles,
+sachant qu'après deux ou trois jours donnés aux larmes qu'elle croit me
+devoir, l'infidèle orgueilleuse l'admettra à offrir ses consolations.
+Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrangé avec un certain art.
+Il y a longtemps qu'on cherchait un prétexte pour me répudier, et il
+fallait me donner tort. Il fallait qu'on pût m'accuser auprès de mes
+amis, et se rassurer soi-même contre les reproches de la conscience.
+On y est parvenu; on m'a tendu un piège en feignant, c'est-à-dire en
+_feignant de feindre_ une grossesse. Vous avez été innocemment le
+complice de cette belle machination; on connaissait mon faible: on
+savait que cette éventualité m'avait toujours fait frémir. On m'a fourni
+l'occasion d'être lâche, ingrat, criminel... Et quand on a réussi à me
+rendre odieux aux autres et à moi-même, on m'abandonne avec des airs de
+victime miséricordieuse! C'est vraiment ingénieux! Mais il n'y aura que
+moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment on a abandonné
+le _Minotaure_, et comment on s'est tenu caché pour laisser passer
+la première bourrasque de colère et de chagrin. Lui aussi, le pauvre
+imbécile, a cru à un suicide! lui aussi, il a été à la police et à la
+Morgue! lui aussi, sans doute, a trouvé un billet d'adieu et de belles
+phrases de pardon au bout d'une trahison consommée avec Paul Arsène! Je
+pense que c'est un billet tout pareil au mien; le même peut servir dans
+toutes les circonstances de ce genre!...»
+
+Horace parla longtemps sur ce ton avec une âcreté inouïe. Je le trouvai
+en cet instant si absurde et si injuste, que, n'ayant pas le courage
+de le blâmer hautement, mais ne partageant nullement ses soupçons, je
+gardai le silence. Après tout, comme j'étais forcé de le laisser à
+lui-même jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le voir ranimé par des
+dispositions amères que terrassé par l'inquiétude insupportable de
+la journée. Je le quittai sans lui rien dire qui pût influencer son
+jugement.
+
+
+
+XXIV.
+
+Lorsque je revins le revoir dans l'après-midi, je le trouvai au lit avec
+un peu de fièvre et une violente agitation nerveuse. Je m'efforçai de le
+calmer par des remontrances assez sévères; mais je cessai bientôt, en
+voyant qu'il ne demandait qu'à être contredit afin d'exhaler tout son
+ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de dépit que de douleur.
+Alors il me soutint qu'il était au désespoir; et à force de parler de
+son chagrin, il en ressentit de violents accès: la colère fit place aux
+sanglots. En cet instant Arsène entra. Le généreux jeune homme, sans
+s'inquiéter des soupçons injurieux d'Horace, que Laravinière ne lui
+avait pas cachés, venait tâcher de lui faire un peu de bien en les
+dissipant. Il y mit tant de grandeur et de dignité, qu'Horace se jeta
+dans son sein, le remercia avec enthousiasme, et, passant de l'aversion
+la plus puérile à la tendresse la plus exaltée, le pria d'être _son
+frère, son consolateur, son meilleur ami, le médecin de son âme malade
+et de son cerveau en délire_.
+
+Quoique nous sentissions bien, Arsène et moi, qu'il y avait de
+l'exagération dans tout cela, nous fûmes attendris des paroles
+éloquentes qu'il sut trouver pour nous intéresser à son malheur, et nous
+voulûmes passer le reste de la journée avec lui. Comme il n'avait plus
+de fièvre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai dîner avec
+Arsène chez le brave Pinson. Nous rencontrâmes Laravinière en chemin, et
+je l'emmenai aussi. D'abord notre repas fut silencieux et mélancolique
+comme le comportait la circonstance; mais peu à peu Horace s'anima. Je
+le forçai de boire un peu de vin pour réparer ses forces et rétablir
+l'équilibre entre le principe sanguin et le principe nerveux. Comme il
+était ordinairement sobre dans ses boissons, il éprouva plus rapidement
+que je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de bordeaux,
+et alors il devint expansif et plein d'énergie. Il nous témoigna à
+tous trois un redoublement d'amitié que nous accueillîmes d'abord
+avec sympathie, mais qui bientôt déplut un peu à Paul, et beaucoup à
+Laravinière. Horace ne s'en aperçut pas, et continua à s'enthousiasmer,
+à les prôner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop à propos de quoi.
+Insensiblement le souvenir de Marthe venant se mêler à son effusion, il
+se livra à l'espérance de la retrouver, jeta au ciel ce brûlant défi, se
+vanta de l'apaiser, de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager
+sa confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui inspirer
+et nous en peignit l'ardeur et le dévouement avec un orgueil peu
+convenable. Arsène pâlit plusieurs fois en entendant parler de la beauté
+et des grâces ineffables de Marthe en style de roman, avec une chaleur
+pleine de vanité. Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu
+d'encouragement et d'approbation que nous avions donné à son triomphe
+sur Marthe, avait souffert de le savourer toujours en silence.
+Maintenant qu'un intérêt commun nous avait fortuitement conduits à lui
+parler à coeur ouvert, à l'interroger, à l'écouter et à discuter avec
+lui sur ce sujet délicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime
+et toute l'affection que nous portions à celle qu'il avait si mal
+appréciée, il éprouvait une vive satisfaction d'amour-propre à nous
+entretenir d'elle, et à repasser en lui-même la valeur du trésor qu'il
+venait de perdre. C'était un prétexte pour faire briller ce trésor
+devant nous sans fatuité coupable, et il était facile de voir qu'il
+était à demi consolé de son désastre par le droit qu'il en prenait de
+rappeler son bonheur. Quoique Arsène fût au supplice, il l'écouta, et
+l'aida même à cet épanchement imprudent avec un courage étrange. Quoique
+le sang lui montât au visage à chaque instant, il semblait être résolu à
+étudier Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir qui la
+lui révélait sous une face nouvelle. Il voulait surprendre le secret de
+cet amour que son rival avait eu le bonheur d'inspirer. Il savait
+bien comment il l'avait perdu, car il connaissait le côté sérieux du
+caractère de Marthe; mais ce côté romanesque qui s'était laissé dominer
+par la passion d'un insensé, il l'analysait et le commentait dans sa
+pensée en l'entendant dépeindre par cet insensé lui-même. Plusieurs fois
+il pressa le bras de Laravinière pour l'empêcher d'interrompre Horace,
+et quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume et sans
+mépris, quoique tant de légèreté et de forfanterie déplacée lui inspirât
+bien quelque secrète pitié.
+
+A peine nous eut-il quittés, que Laravinière, cédant à une indignation
+longtemps comprimée, fit à Horace quelques observations d'une franchise
+un peu dure. Horace était, comme on dit, tout à fait monté. Il avalait
+du café mêlé de rhum, quoique je me plaignisse de cet excès de zèle à
+outrepasser ma prescription. Il leva la tête avec surprise en voyant la
+muette attention de Laravinière se changer en critiques assez sèches.
+Mais il n'était déjà plus d'humeur à supporter humblement un reproche:
+l'accès de repentir et de modestie était passé, la gloriole avait repris
+le dessus. Il répondit au froid dédain de Laravinière par des sarcasmes
+amers sur l'amour ridicule et malavisé qu'il lui supposait pour Marthe;
+il eut de l'esprit, il acheva de s'enivrer avec la verve de ses réponses
+et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colère en
+s'efforçant de rire et de dénigrer. Ce dîner eût fini fort mal si je ne
+fusse intervenu pour couper court à une discussion des plus envenimées.
+
+--Vous avez raison, me dit Laravinière en se levant, j'oubliais que je
+parlais à un fou.
+
+Et, après m'avoir serré la main, il lui tourna le dos. Je ramenai
+Horace chez lui: il était complètement gris, et ses nerfs plus irrités
+qu'avant. Il eut un nouvel accès de fièvre, et comme j'étais forcé
+d'aller encore à mes malades, je craignis de le laisser seul. Je
+descendis chez Laravinière, qui venait de rentrer de son côté, et le
+priai de monter chez Horace.
+
+--Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis aussi pour
+Marthe, qui me le recommanderait si elle le savait tant soit peu malade.
+Quant à lui personnellement, voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre
+intérêt, je vous le déclare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur,
+et qui en a infiniment moins que vous et moi.
+
+Aussitôt que je fus sorti, Jean s'installa auprès du lit de son malade,
+et le regarda attentivement pendant dix minutes. Horace pleurait,
+criait, soupirait, se levait à demi, déclamait, appelait Marthe tantôt
+avec tendresse, tantôt avec fureur. Il se tordait les mains, déchirait
+ses couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le regardait
+toujours sans rien dire et sans bouger, prêt à s'opposer aux actes d'un
+délire sérieux, mais résolu de n'être pas dupe d'une de ces scènes de
+drame qu'il lui attribuait la faculté de jouer froidement au milieu de
+ses malheurs les plus réels.
+
+A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que possible), Horace
+n'était pas, comme le croyait Jean, un froid égoïste. Il est bien vrai
+qu'il était froid; mais il était passionné aussi. Il est bien vrai qu'il
+avait de l'égoïsme; mais il avait en même temps un besoin d'amitié,
+de soins et de sympathie qui dénotait bien l'amour des semblables. Ce
+besoin était si puissant chez lui, qu'il était porté jusqu'à l'exigence
+puérile, jusqu'à la susceptibilité maladive, jusqu'à la domination
+jalouse. L'égoïste vit seul; Horace ne pouvait vivre un quart d'heure
+sans société. Il avait de la personnalité, ce qui est bien différent de
+l'égoïsme. Il aimait les autres par rapport à lui; mais il les aimait,
+cela est certain, et on eût pu dire sans trop sophistiquer que, ne
+pouvant s'habituer à la solitude, il préférait l'entretien du premier
+venu à ses propres pensées, et que, par conséquent, il préférait en un
+certain sens les autres à lui-même.
+
+Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un moyen de s'étourdir,
+et ce moyen était également bon pour ramener à lui les coeurs qu'il
+avait blessés, et pour dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait.
+Cette fatigue singulière, qui agissait sur le moral aussi bien que
+sur le physique, consistait à donner à son chagrin un violent essor
+extérieur par les paroles, par les larmes, les cris, les sanglots, même
+par les convulsions et le délire. Ce n'était pas une comédie, comme le
+croyait Laravinière; c'était une crise vraiment rude et douloureuse dans
+laquelle il entrait à volonté. On ne peut pas dire qu'il en sortît de
+même. Elle se prolongeait quelquefois au delà du moment où il en avait
+senti le ridicule ou la fatigue; mais il suffisait d'un très petit
+accident extérieur pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace
+de la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, l'offre
+subite d'un divertissement, une surprise quelconque, une petite
+contusion ou une mince écorchure attrapée en gesticulant ou en se
+laissant tomber, c'en était assez pour le ramener de la plus violente
+exaltation à la tranquillité la plus docile, et c'était là pour moi la
+meilleure preuve que ces émotions n'étaient pas jouées; car dans le cas
+où il eût été aussi grand acteur que Jean le prétendait, il eût ménagé
+plus habilement le passage de la feinte à la réalité. Laravinière était
+impitoyable avec lui, comme les gens qui se gouvernent et se possèdent
+le sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eût exercé les
+fonctions de médecin ou d'infirmier, il eût vite appris qu'il est entre
+les enfants et les fous une variété d'hommes à la fois ardents et
+faibles, irritables et dociles, énergiques et indolents, affectés et
+naïfs, en un mot froids et passionnés, comme je l'ai dit plus haut,
+et comme je tiens à le dire encore pour constater un fait dont
+l'observation n'est pas rare, bien qu'il soit communément regardé comme
+invraisemblable. Ces hommes-là sont souvent médiocres, et ils sont
+parfois d'une intelligence supérieure. C'est en général l'organisation
+nerveuse et compliquée des artistes qui présente plus ou moins ces
+phénomènes. Quoiqu'ils s'épuisent à ce fréquent abus de leurs facultés
+exubérantes, on les voit rechercher avec une sorte d'avidité fatale
+tous les moyens possibles d'excitation, et provoquer volontairement ces
+orages qui n'ont que trop de véritable violence. C'est ainsi qu'Horace
+faisait usage du délire et du désespoir, comme d'autres font usage
+d'opium et de liqueurs fortes. «Il n'a qu'à se secouer un peu, disait
+Jean, aussitôt la fureur vient comme par enchantement, et vous le
+croiriez possédé de mille passions et de dix mille diables. Mais
+menacez-le de le quitter, et vous le verrez se calmer tout à coup comme
+un enfant que sa bonne menace de laisser sans chandelle.» Jean ne
+songeait pas qu'il y a à Bicètre des fous furieux qui se tueraient si on
+les laissait faire, et que la menace d'un peu d'eau froide sur la tête
+rend tout à coup craintifs et silencieux.
+
+«Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-là pour qu'on l'entende, et
+quand personne ne se dérange, il prend son parti de dormir ou d'aller se
+promener.» C'était malheureusement la vérité, et, sous ce rapport, le
+pauvre enfant était inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien: elles
+attiraient à lui l'intérêt, les soins, le dévouement; et alors les
+personnes qui lui étaient attachées faisaient mille efforts et
+trouvaient mille moyens de le distraire et de le consoler. L'un le
+flattait, et relevait par là son orgueil blessé; un autre le plaignait
+et le rendait intéressant à ses propres yeux; un troisième le menait
+au spectacle malgré lui, et remédiait par les amusements qu'il lui
+procurait à l'ennui que lui imposait son dénûment. Enfin, il aimait à
+être malade, comme font les petits collégiens pour aller à l'infirmerie
+prendre du repos et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile
+pour ne pas aller à l'armée, il se fût fait beaucoup de mal pour se
+soustraire à un devoir pénible.
+
+Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-là au plus sévère de
+ses gardiens. Il le savait, mais il se flattait de le vaincre et de
+le dominer par un grand déploiement de souffrance. Il augmenta
+volontairement sa fièvre et se rendit aussi malade qu'il lui fut
+possible. Laravinière fut cruel. «Écoutez, lui dit-il d'un ton glacial,
+je n'ai aucune pitié de vous. Vous avez mérité de souffrir, et vous ne
+souffrez pas autant, que vous le méritez. Je blâme toute votre conduite,
+et je méprise des remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des séides,
+je le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi près
+que moi, au lieu de passer la nuit à vous veiller, comme je fais, ils
+iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous maltraite tout en vous
+gardant le secret de vos misères, je vous rends de plus grands services
+que tous ces niais qui vous gâtent en vous admirant. Mais écoutez bien
+un dernier avis. Ces gens-là apprendront à vous connaître, et ils
+vous mépriseront; et vous serez le but de leurs quolibets si vous ne
+commencez bien vite à être un homme et à vous conduire en conséquence;
+car il ne sied pas à un homme de pleurer et de se ronger les poings pour
+une femme qui le quitte. Vous avez autre chose à faire, et vous n'y
+songez pas. Une révolution se prépare, et si vous êtes las de la vie
+comme vous le dites, il y a là un moyen très-simple de mourir avec
+honneur et avec fruit pour les autres hommes. Voyez si vous voulez
+vous asphyxier comme une grisette abandonnée, ou vous battre comme un
+généreux patriote.»
+
+Ce furent là les seules consolations qu'Horace reçut du président des
+bousingots, et il fallut bien les accepter. Il était trop tard pour en
+nier la logique et l'opportunité; car avant la fuite de Marthe, avant
+ce grand désespoir qu'il en ressentait, il s'était engagé, soit par
+amour-propre, soit par ennui, soit par ambition, à prendre part à la
+première affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne tarderait pas à
+se présenter. Horace l'appela hautement de ses voeux; et Jean, dont le
+faible était de tout pardonner, à la condition qu'on prendrait un fusil
+pour moyen d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance
+et son dévouement. Il consentit pendant plusieurs jours à le soigner, à
+le promener, à l'exciter par les préparatifs de cette grande journée que
+chaque jour il lui promettait pour le lendemain, et Horace, recommençant
+les apprêts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa plus parler
+d'elle.
+
+Un mois s'était écoulé depuis la disparition de cette jeune femme. Aucun
+de nous n'avait rien découvert sur son compte; et ce profond silence
+de sa part, dont Eugénie et Arsène surtout s'étaient flattés d'être
+exceptés, nous rejeta dans une morne épouvante. Je commençai à croire
+qu'elle avait été cacher loin de Paris un suicide, ou tout au moins une
+maladie grave, une mort douloureuse, et je n'osai plus me livrer avec
+mes amis aux commentaires que je faisais intérieurement. Je crois que le
+même découragement s'était emparé des autres. Je ne voyais presque plus
+Arsène. Horace ne prononçait plus le nom de l'infortunée, et semblait
+nourrir des projets sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air
+tragique et sombre. Eugénie pleurait souvent à la dérobée. Laravinière
+était plus conspirateur que jamais, et la politique l'absorbait
+entièrement.
+
+Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mère m'écrivit que le choléra
+venait de faire irruption dans la petite ville que ses propriétés
+avoisinaient. Elle tremblait, non pour elle-même (elle n'y songeait
+seulement pas), mais pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans,
+et m'engageait de la manière la plus pressante et la plus affectueuse
+à venir passer dans le pays cette triste époque. Il n'y avait pas de
+médecin dans nos campagnes; le choléra cessait à Paris. Je vis un devoir
+d'humanité et d'amitié en même temps à remplir, car tous les anciens
+amis de mon père étaient menacés. Je me disposai à partir et à emmener
+Eugénie.
+
+Horace vint à plusieurs reprises me faire ses adieux. Il me félicitait
+de pouvoir quitter _cette affreuse Babylone_. Il enviait mon sort à tous
+les égards; il eût bien désiré pouvoir _s'en aller_ avec moi. Enfin,
+je vis qu'il avait besoin de s'épancher; et, suspendant pour quelques
+heures mes apprêts de départ, je l'emmenai au Luxembourg, et le priai
+de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup, quoiqu'il mourût d'envie de
+parler. Enfin il me dit:
+
+«Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un serment terrible me
+lie. Je ne puis agir en aveugle dans une circonstance aussi grave; il
+me faut un bon conseil, et vous seul pouvez me le donner. Voyons!
+mettez-vous à ma place: si vous étiez engagé sur la vie, sur l'honneur,
+sur tout ce qu'il y a de sacré, à partager les convictions et à seconder
+les efforts d'un homme en matière politique, et si tout à coup vous
+aperceviez que cet homme se trompe, qu'il va commettre une faute,
+compromettre sa cause... je dis plus, si vos idées avaient dépassé
+les siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes à vos
+yeux dessillés, pensez-vous qu'il aurait le droit de vous mépriser;
+pensez-vous que quelqu'un au monde aurait celui de vous blâmer, pour
+avoir délaissé l'entreprise et rompu avec ses moteurs à la veille d'y
+mettre la main? Dites, Théophile: ceci est bien sérieux. Il y va de ma
+réputation, de ma conscience, de tout mon avenir.
+
+--D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre parler de votre
+avenir; car il y a un mois que je m'effraie de vos idées sombres et de
+vos continuelles pensées de mort. Maintenant vous me prenez pour
+arbitre à propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voilà bien
+embarrassé; vous savez combien ma position est fausse sur ce terrain-là:
+fils de gentilhomme, ami et parent de légitimistes, j'ai une sorte de
+dignité extérieure assez délicate à garder. Bien que mes principes, mes
+certitudes, ma foi, mes sympathies soient encore plus démocratiques
+peut-être que ceux de Laravinière et consorts, je ne puis, chose étrange
+et pénible, leur donner la main pour faire un seul pas avec eux.
+J'aurais l'air d'un transfuge; je serais méprisé dans le camp où j'ai
+été élevé; je serais repoussé avec méfiance de celui où je viendrais
+me présenter. Mon sort est celui d'un certain nombre de jeunes gens
+sincères qui ne peuvent désavouer du jour au lendemain la religion de
+leurs pères, et qui pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils
+sentent que la cause du passé est perdue, qu'elle ne mérite pas d'être
+disputée plus longtemps, que la victoire des novateurs est juste et
+sainte. Ils voudraient pouvoir arborer les couleurs nouvelles de
+l'égalité, qu'ils aiment et qu'ils pratiquent. Mais il y a là une
+question de convenances qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de
+toutes parts, on les force à respecter, quoique, de toutes parts, on
+sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine et injuste. Je
+suis donc forcé de m'abstraire de tout concours à l'action politique; et
+quand je serai électeur, j'ignore absolument s'il me sera possible de
+voter avec l'impartialité et le discernement que je voudrais apporter
+à cette noble fonction. En un mot, je me suis retranché jusqu'à nouvel
+ordre, et qui sait pour combien d'années, dans un jugement philosophique
+des hommes et des choses de mon temps. C'est une souffrance profonde
+parfois, quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que j'ai
+l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi une jouissance
+infinie quand je considère que les passions politiques, avec leurs
+erreurs, leurs égarements, leurs crimes involontaires, me sont pour
+longtemps interdites, et que je puis garder sans lâcheté ma religion
+sociale dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un homme
+ainsi séparé de vos mouvements et isolé de vos agitations vous montre
+la direction que vous devez prendre, vous, républicain de nature, de
+position, et pour ainsi dire de naissance?
+
+--Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne beaucoup à penser.
+Il y a donc une autre manière d'aimer la république et d'en pratiquer
+les principes, que de se jeter en aveugle et à corps perdu dans les
+mouvements partiels qui préparent sa venue? Oui, certes, je le savais
+bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe! il est une
+région de persévérance et d'action philosophique au-dessus de ces orages
+passagers! il est un point de vue plus vrai, plus pur, plus élevé que
+toutes les déclamations et les conspirations émeutières!
+
+--Je n'ai tranché ainsi la question, répondis-je, que par rapport à
+moi et à cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le
+mouvement présent. J'ignore ce que je ferais à votre place; cependant,
+je puis vous dire que si j'étais royaliste, légitimiste et catholique,
+comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hésiterais pas à me
+joindre à la duchesse de Berri, comme à un principe.
+
+--Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien, voilà ce qu'on me
+propose, voilà où l'on veut m'entraîner. Et moi je répugne à de tels
+moyens, et j'attends mieux de la Providence.
+
+--A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez à jouer un rôle actif;
+car une révolution parlementaire ne peut manquer de durer au moins un
+siècle, au point où en sont les choses.
+
+--Un siècle! Le peuple n'attendra pas un siècle! s'écria Horace,
+oubliant la question personnelle pour la question générale.
+
+--Soyez donc d'accord avec vous-même, lui dis-je: ou il y aura des
+révolutions violentes, et par conséquent des conflits rapides et
+énergiques entre les citoyens, ou bien il y aura de longs débats de
+paroles, une lutte patiente de principes, un progrès sûr, mais lent, où
+nous n'aurons rien à faire, vous et moi, qu'à profiter pour notre
+compte des enseignements de l'histoire. C'est déjà beaucoup, et je m'en
+contente.
+
+--Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour ma part je compte bien
+aider à l'oeuvre, soit par la parole, soit par les écrits, si je puis
+trouver une tribune ou un journal.
+
+--En ce cas, vous n'hésitez pas à vous retirer de toute émeute, et
+j'approuve votre fermeté courageuse, car la tentation est forte, et
+moi-même qui ne puis y prendre part, j'ai souvent de la peine à y
+résister.
+
+--Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit Horace avec un peu
+d'emphase; mais je l'aurai, parce que je dois l'avoir. Ma conscience
+me fait d'amers reproches de m'être laissé entraîner à ces projets
+incendiaires; je lui obéis. Vous m'avez rendu un grand service,
+Théophile, de m'avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie.»
+
+Je ne voyais pas trop en quoi j'avais éclairci Horace sur un point
+qu'il avait posé nettement dès le commencement de l'explication; et, le
+trouvant si bien d'accord avec lui-même, j'allais le quitter, lorsqu'il
+me retint.
+
+«Vous n'avez pas répondu à ma question, me dit-il.
+
+--Vous ne m'en avez point fait que je sache, répondis-je.
+
+--Pardieu! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu'un de mes amis ou
+de mes prétendus coopinionnaires, si Jean le bousingot, par exemple,
+pourrait s'arroger le droit de me blâmer en me voyant renoncer aux
+folies de la conspiration émeutière, pour rentrer dans cette voie plus
+large et plus morale dont je n'aurais jamais dû sortir.
+
+--D'après ce que vous me dites, je vois, répondis-je, que vous avez
+commis une faute. Vous vous êtes lié par des promesses à quelque
+affiliation...
+
+--C'est mon secret,» reprit-il précipitamment. Puis il ajouta: «Je ne
+connais ni affiliation, ni conspiration; mais Laravinière est un fou, un
+exalté, comme bien vous savez. Il n'en fait aucun mystère à ses amis,
+et personne n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de
+faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons pas habité la
+même maison pendant plusieurs mois, sans qu'il m'entretint de ses rêves
+révolutionnaires. Dans un moment de désespoir de toutes choses et de
+complet abandon de moi-même, j'ai désiré des émotions, des combats,
+des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, une mort tragique, à
+laquelle se serait attachée quelque gloire. Je me suis livré comme un
+enfant, et, si je m'arrête aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que
+je recule. Dans son héroïsme grossier, il m'accusera d'avoir peur, et je
+serai forcé peut-être de me battre avec lui pour lui prouver que je ne
+suis point un lâche.
+
+--Dieu nous préserve d'un pareil incident! m'écriai-je. Il vous faut
+éviter à tout prix la nécessité de vous couper la gorge avec un de vos
+meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu'il y mette la violence et la
+brutalité que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos
+idées, de vos principes et de vos résolutions, lui fera juger plus
+sainement de votre caractère.
+
+--Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idées ni principes. Ses
+résolutions ardentes sont le résultat de ses instincts belliqueux, de
+son tempérament sanguin, comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et
+il m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave que celui de
+l'irriter et de croiser l'épée avec lui: c'est le bruit qu'il va faire
+de ma prétendue défection parmi ses compagnons, bousingots, braillards
+et tracassiers, qui ne savent que déclamer dans les estaminets, détonner
+_la Marseillaise_, échanger quelques horions avec les sergents de ville,
+et se dissiper avec la fumée du premier coup de fusil. Je suppose que
+leurs folles entreprises réussissent, que le peuple prenne parti pour
+eux et avec eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit
+culbuté, et qu'un essai de république commence; ces jeunes gens-là,
+véritables mouches du coche, vont se faire passer pour des héros. Il y
+a tant de charlatanisme en ce monde, et les mouvements révolutionnaires
+favorisent si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera peut-être
+les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied à l'étrier; et moi je
+serai rejeté bien loin, et taxé par eux de m'être caché dans les caves
+au jour du danger. Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois des
+résultats sérieux. Savez-vous que les principaux chefs de l'opposition
+de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence sur les masses pour avoir
+désavoué l'émeute au 27 juillet, et pour avoir à peine compris, le
+28, que c'était une révolution? A plus forte raison, moi, jeune homme
+obscur, qui n'ai encore pour m'étayer et me développer que ce misérable
+noyau d'étudiants bousingots, serai-je entaché et comme flétri, au début
+de ma carrière, par les souvenirs arrogants et les accusations stupides
+de ces gens-là? Qu'en pensez-vous? Voilà ce que je vous demande.
+
+--Je vous répondrai, mon cher Horace, que tout est possible, mais qu'il
+y a un moyen sûr d'échapper à de pareilles accusations: c'est d'être
+logique, et de ne prendre part à aucune action violente, le lendemain
+beaucoup moins encore que la veille. Vous êtes philosophe comme moi, ou
+révolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas de terme moyen. Si vous
+conservez vos rêves d'ambition, vous avez besoin de l'opinion des
+masses. Vous n'avez encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire à
+cette coterie, marcher avec elle, et lui obéir afin de la convaincre, de
+l'éblouir et de la dominer plus tard. Si vous pensez comme moi, que le
+moment n'est pas venu pour les hommes sérieux de voir réaliser leurs
+principes; si vous croyez (comme vous l'avez dit en commençant cette
+conversation) que les entreprises où l'on vous pousse compromettent la
+cause de la liberté, il faut être bien résolu d'avance à ne pas chercher
+des avantages personnels dans un résultat inespéré. Il faut remettre
+votre carrière politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune,
+vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation par des
+moyens conformes à vos principes de morale.»
+
+[Illustration: Elle se costuma en amazone.]
+
+Horace ne me répondit rien, et revint avec moi tout rêveur et tout
+triste. En arrivant à ma porte, il me remercia de mes avis, les déclara
+logiques et rationnels, et me quitta sans me dire à quel parti il
+s'arrêtait. Je partais le lendemain matin.
+
+Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous étions séparés, et
+craignant qu'il ne se portât à quelque résolution dangereuse, j'allai
+chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le
+plus gracieux:
+
+«M. Dumontet est parti pour là province depuis une heure, il a reçu une
+lettre de ses parents; madame sa mère est à l'extrémité. Le pauvre jeune
+homme est parti tout bouleversé. Il m'a laissé la moitié de ses effets
+en dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours.»
+
+Je montai chez Laravinière. «Avez-vous vu Horace? lui demandai-je--Non,
+me dit-il; mais Louvet l'a vu monter en diligence d'un air aussi peu
+affligé que s'il allait hériter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mère.
+
+--Vraiment, vous le haïssez trop, m'écriai-je; vous êtes cruel pour lui;
+Horace est un bon fils, il adore sa mère.
+
+--Sa mère! répondit Jean en levant les épaules; elle n'est pas plus
+malade que vous et moi.»
+
+Il ne voulut pas s'expliquer davantage.
+
+
+
+XXV.
+
+Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes;
+mais il ne passa point la rivière, et les habitants de la rive gauche,
+desquels nous faisions partie, furent préservés. Dans l'attente d'une
+irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriété, voyant
+tous les jours la famille de Chailly, dont le château était situé à
+la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma
+vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants dont elle était
+beaucoup plus occupée que leur mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie.
+Cette dernière, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières,
+me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât d'esprit, ni
+de caractère. Elle avait certaines qualités brillantes à l'extérieur,
+qui attiraient également les gens très-affectés et les gens
+très-ingénus: ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme supérieure
+qu'elle voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions,
+moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être reconnus pour
+hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait à Chailly comme à Paris, une
+petite cour assez ridicule, et même plus ridicule qu'à Paris; car elle
+la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés
+dont elle se moquait cruellement avec les élégants de meilleur aloi
+qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se
+guindaient pour être à la hauteur de son bel esprit, et n'en étaient
+que plus sots; mais ils montaient à cheval avec elle, la suivaient à
+la chasse, bourdonnaient sur sa piste; où papillonnaient autour de son
+étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis que pour faire
+nombre au cortège, et afin que les femmes de la province eussent à dire,
+avec dépit, que la vicomtesse accaparait tous les hommes du département.
+
+[Illustration: Ils partirent en assez bonne intelligence]
+
+La comtesse, habituée à la haute tolérance de la bonne compagnie, menait
+une vie à part dans le château. Elle surveillait les enfants, les
+précepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de
+la maison. Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si
+nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des égards et des
+gracieusetés où l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte,
+son fils, était un personnage fort nul, indulgent par insouciance, et
+très-disposé à tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le
+gênerait en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser son
+bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le faire prospérer avec sa
+mère. Il était presque toujours à Paris, et, pour se faire pardonner
+ses absences un peu équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des
+nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse.
+C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur
+bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement,
+et sa mère avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour
+personne; mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de donner
+à ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait
+extérieurement l'union et l'harmonie, quoique en réalité ce ne fût pas
+une famille, et que, sans le dévouement absolu et infatigable de la
+veille femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas été
+possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le même toit.
+
+J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je reçus un billet
+d'Horace, daté de sa petite ville, «Ma mère est sauvée, me disait-il. Je
+retourne à Paris la semaine prochaine; je passe à vingt lieues de chez
+vous. Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller causer
+avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naître. Un
+mot, et je trace mon itinéraire en conséquence.»
+
+Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais répondu à ce
+billet par une invitation empressée; mais lorsque Horace arriva, elle
+ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec
+l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se départir.
+
+Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade que son mari
+l'avait écrit à Horace sous l'influence d'une première inquiétude. Le
+choléra n'avait pas été par là, et Horace avait trouvé sa mère presque
+rétablie; mais il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses
+parents, et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec eux le reste
+de l'été.
+
+«Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, dit-il, et j'ai
+senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon
+pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette économie sordide à
+l'abri de laquelle on végète là, sans honneur, sans jouissance et sans
+utilité! Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroûtés
+et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous
+jure que je me brûlerais la cervelle.»
+
+Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de contrôle un peu
+taquin, et l'obscurité un peu forcée des petites villes, étaient
+inconciliables avec les goûts et les besoins que l'éducation avait créés
+à Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi, et
+cependant ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de leur ambition.
+Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses de ce jeune homme qu'ils
+voyaient si dédaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le
+café, les actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de
+l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux, et qu'il n'avait pas la
+force de leur cacher. Son intolérance pour leur prudence en matière de
+politique, son mépris acerbe pour leurs vieux amis, son dégoût devant
+les caresses et les avances des parents campagnards, sa mélancolie sans
+cause avouée, ses déclamations contre le siècle de l'argent (avec de si
+grands besoins d'argent), son humeur sombre et inégale, ses mystérieuses
+réticences lorsqu'il était question de femmes, d'amour ou de mariage,
+c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants pour eux, et
+surtout pour la pauvre mère, qui voulait découvrir en lui quelque cause
+de malheur exceptionnel, inouï, ne voyant pas que les autres enfants de
+sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui leur sort.
+
+Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent toute l'anxiété de
+sa famille, tout l'ennui qu'il en avait ressenti, et tous les torts
+qu'il avait eus, quoiqu'il ne me les avouât qu'en les présentant comme
+des conséquences inévitables de sa position. Il était _obsédé_ des
+questions inquiètes que son père s'était permis de lui faire sur ses
+études et sur ses projets. Il était _supplicié_ par les recommandations
+et les instances de sa mère, relativement à son travail et à sa dépense.
+Enfin, après avoir récriminé, déclamé, pleuré de rage et de tendresse en
+me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables
+auteurs de ses jours, il conclut à un besoin immodéré de se distraire,
+afin de secouer tous ses dégoûts, et il me demanda de le mener au
+château de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de chasse se
+préparait.
+
+Une heure après, il fut invité par la comtesse elle-même, qui vint, au
+milieu de sa promenade, se reposer un instant chez moi, comme elle le
+faisait souvent. Elle avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et
+avait conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappé de
+l'amicale familiarité avec laquelle cette grande dame s'assit auprès de
+la fille du peuple, de la maîtresse du carabin, et lui parla simplement
+et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignité
+qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour
+il eut pour elle un respect qui se démentit rarement, et abjura presque
+toutes ses anciennes préventions.
+
+L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune pour la vicomtesse,
+qui commençait à s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir
+trouvé de l'esprit et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit
+d'agréables reproches de l'avoir négligée à Paris.
+
+«Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui dit-elle avec ce ton où
+la flatterie tenait de si près à la moquerie qu'il était difficile de
+savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-être
+moins ici; et d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile.
+
+--C'est cette considération qui m'a donné le courage de me présenter
+devant vous, Madame,» répondit Horace avec une humilité impertinente qui
+ne fut pas mal reçue.
+
+La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable esprit qu'en
+véritable mérite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacité,
+celle qui consiste à savoir louer et aduler une femme. Au premier coup
+d'oeil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur
+l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur
+cet esprit-là, elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait
+tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne
+se compromettait vis-à-vis de personne, et ne reculait devant aucune
+inimitié. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre
+les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait
+donc qu'un poids et qu'une mesure: quiconque ne l'appréciait pas était
+tenu, sans retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un sot;
+quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer par elle,
+était noté et enrôlé d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses
+protégés. Les manières timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui
+plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage.
+Froide et maladive, elle ne pouvait pas être tout à fait galante; mais
+elle était coquette et dissolue à sa manière, et donnait de prétendus
+droits sur son coeur, toutes sortes d'espérances, et du minces faveurs,
+à plusieurs hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire croire à
+chacun, qu'il était le premier et le dernier qu'elle eût aimé ou qu'elle
+dût aimer. Comme il n'est point de méchant caractère qui n'ait, comme on
+dit, les qualités de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle
+n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les
+principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'indépendance
+dans ses idées et d'excentricité dans sa conduite. Elle ne croyait à
+aucune vertu; mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres
+femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement les femmes du
+monde. Elle le faisait sans ménagement et sans malice, ne se piquant pas
+de pudeur à cet égard, et n'en ayant pas plus que de passion.
+
+Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité féminine qui
+recherchait son hommage. Il l'accepta d'emblée, non-seulement parce
+qu'elle était riche, patricienne, courtisée et parée, et que tout
+cela était neuf et séduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait
+absolument la même manière de juger les gens, et de les prendre, comme
+elle, en affection ou en antipathie selon qu'il était goûté ou dédaigné.
+Dès le premier jour où le regard de la vicomtesse avait croisé le sien,
+ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était
+manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps à corps,
+se défiant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs
+forces et de se glorifier aux dépens l'un de l'autre.
+
+La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes qu'elle ferait le
+lendemain. D'abord elle apparut dès le matin sur le perron, en robe de
+chambre si blanche, si fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona
+chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les chevaux,
+elle se costuma en amazone du temps de Louis XIII, risquant une plume
+noire sur l'oreille, qui eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et
+qui était fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly.
+Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un goût
+exquis, et se couvrit de tant de parfums qu'Horace en eut la migraine.
+
+Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'équiper en chasseur
+convenable, et grâce à ma garde-robe, il s'improvisa un costume qui ne
+sentait pas trop le basochien de Paris. Je le prévins que mon cheval
+était un peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent
+en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu des
+regards de la châtelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes
+démêlés avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement
+gouverner un cheval.
+
+«Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement le comte
+de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez
+écraser contre la muraille.»
+
+Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour prouver qu'il la
+méprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il était hardi et solide,
+quoiqu'il eût peu de leçons de manège, et sachant bien qu'il ne pouvait
+lutter d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants
+qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les éclipser par son
+audace. Il réussit à effrayer la dame de ses pensées, au point qu'elle
+le supplia en pâlissant d'avoir plus de prudence. L'effet était produit,
+et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les femmes
+prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'était
+un genre détestable, et qu'aucun d'eux ne voudrait prêter son cheval
+à un pareil fou; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait
+faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance.
+Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie d'Horace était en
+son honneur, elle lui en sut un gré infini, et s'occupa de lui seul
+tout le temps de la chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la
+quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même toute
+l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier
+un cheval, et comme il n'y eût fait que des fautes, il affecta un
+profond mépris pour cette passion grossière.
+
+«Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait
+provoquer une réponse galante.
+
+--J'y viens pour être auprès de vous,» répondit-il sans façon.
+
+C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances
+servaient bien Horace; car cette brusque déclaration qu'il lui jetait
+à la tête, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eût fait tourner plus
+délicatement, sembla à celle qui la recevait l'effet d'une passion
+violente et prête à tout oser. Cette femme, d'une beauté contestable et
+d'un coeur problématique, n'avait jamais été aimée. On l'avait attaquée
+et poursuivie par curiosité ou par amour-propre. Jamais on ne l'avait
+désirée, et elle ne désirait rien tant elle-même que d'inspirer un amour
+emporté, dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût et de
+fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait peut-être qu'un
+tel amour éveillerait en elle les émotions d'un enthousiasme qu'elle ne
+connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son imagination
+était satisfaite à tous autres égards; que sa vanité était blasée sur
+les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait
+jamais éprouvé les transports que la beauté allume et que la passion
+entretient. Elle était lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle
+voulait voir faire des folies pour elle; elle voulait, non plus de
+l'excitation, mais de l'enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce
+rôle d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait faire cesser
+la langueur et l'ennui des vulgaires amours.
+
+Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle
+l'avait conservé. C'était le marquis de Vernes, qui, à l'âge de
+cinquante ans, avait été son premier amant. Il y avait de cela une
+vingtaine d'années, et le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais
+été certain. Ami de la maison, ce roué habile avait profité des premiers
+sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de Chailly avait donnés à sa
+femme. Il avait été le confident des chagrins de Léonie, et il en avait
+abusé pour séduire une enfant sans expérience, qui le regardait comme un
+père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu d'autre
+défaut que la vanité; cet affreux début dans la vie, avec un vieux
+libertin, développa des vices dans son coeur et dans son intelligence.
+Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue à
+jamais, si, à force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à
+s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible au remords,
+mais parce que, dans l'espèce de morale qu'il s'était faite de ses
+vices, il tenait à honneur de ne pas flétrir une femme aux yeux du monde
+et aux siens propres. C'était un homme singulier, mystérieux, profond en
+ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle régnait une
+sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, mais éloigné de cette carrière
+par les événements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète
+à satisfaire ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale. Par
+exemple, il se piquait d'être ce que les femmes du monde appellent un
+_homme sûr_; et bien qu'à son regard doucereusement cynique, à ses
+propos délicatement obscènes, à son ton finement dogmatique en matière
+de galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le débauché de
+premier ordre, jamais le nom d'une de ses maîtresses, fût-elle morte
+depuis quarante ans en odeur de sainteté, ne s'était échappé de ses
+lèvres; jamais une femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il
+ne s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé. Aussi le
+nombre de ses conquêtes avait été fabuleux, quoiqu'il eût toujours été
+fort laid. N'aimant point par le coeur, et sachant bien qu'il ne devait
+ses triomphes qu'à son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout
+il s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus longtemps
+que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent à la réputation et
+au repos. Tant qu'il désirait, il était le persécuteur le plus dangereux
+du monde, et fascinait par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il
+possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile
+et précieux. Il se conduisait généreusement, faisait les actes du
+dévouement le plus délicat, travaillait à réparer l'existence de la
+femme qu'il avait souillée, en un mot, relevait en public, par sa tenue,
+ses discours et sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue
+en secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement, soumettant
+toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, tromper, soumettre
+et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au
+second, le honte et la crainte; au troisième, la reconnaissance et même
+une sorte de respect: bizarre résultat de l'amour à la fois le plus
+déloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passé par une cervelle
+humaine.
+
+La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes du marquis.
+Désormais elle était la femme à laquelle il se montrait le plus dévoué.
+Le drame immonde de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui,
+avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé chez
+elle le moindre entraînement, et il avait été forcé d'attaquer et de
+flatter sa vanité, plus ingénieusement et plus patiemment peut-être
+qu'il ne l'avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excité chez
+Léonie un dégoût profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de
+la fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa famille, de
+demander vengeance à son mari, même de se faire justice elle-même en le
+poignardant. Cette réaction violente n'était pas chez elle l'effet de la
+vertu outragée, mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si
+hautaine et si éprise d'elle-même, appartenir à un homme vieux, laid et
+froid! Elle en faillit mourir, et ce fut là le le plus grand chagrin de
+sa vie. Le marquis en fut effrayé, lui qui ne l'avait jamais été; aussi
+travailla-t-il à la rassurer et à la relever à ses propres yeux avec
+un soin et un zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en
+ce genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans une âme si
+dédaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'à jouer
+le remords, le désespoir et la passion, et il le fit si bien, que la
+vicomtesse crut être le premier amour de ce vieillard blasé. Son premier
+soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât son
+amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutât de son plan
+et s'aperçût de son concours. Léonie ne savait pas que le marquis avait
+agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et
+puis il fit pour elle cette différence, qu'avec les autres il avait
+parlé en philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla
+en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le
+coeur en se donnant un rival; et comme elle aimait à se croire capable
+d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le rôle nouveau qu'il
+venait de créer pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer
+une reconnaissance exaltée; et ils jouèrent ensemble cette comédie tout
+le reste de leur vie. Il fut le confident résigné de tous ses caprices
+et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux
+désormais pour prétendre au partage, il s'en consola en se voyant prôné
+et cajolé ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine de
+leur intimité, mais qui le déclarait l'homme le plus remarquable,
+le plus grand esprit, et le plus beau caractère qu'elle eût jamais
+rencontré. Les femmes de seconde et de troisième jeunesse, qui avaient
+connu le marquis à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette amitié
+filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir deviné la cause; et
+lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre elles de dire _amen_ à tous les
+éloges que décernait Léonie au marquis, c'était quelque chose d'assez
+curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui
+espéraient se tromper réciproquement, et qui savaient très-bien l'amer
+secret l'une de l'autre.
+
+Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le penchant de la
+vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est
+toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donné que de bons
+conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il
+ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune
+roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse à descendre de
+cheval, que ses espérances avaient couru le grand galop. Il pénétra dans
+les appartements de Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de
+ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gêne
+pas. Assister à la toilette des dames était un privilège de l'ancien
+régime auquel l'âge du marquis l'autorisait encore.
+
+«Ah ça! ma chère enfant, dit-il à Léonie, j'espère que si vous vous
+coiffez pour ce beau brun qui nous est tombé des nues, vous n'allez pas
+du moins vous coiffer de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui
+cause bien, j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous
+convient pas.
+
+--Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne me défendrai pas
+de cette supposition, répondit la vicomtesse en riant; mais dites-moi
+toujours pourquoi cet homme-là ne me conviendrait pas.
+
+--Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante et la plus
+perspicace de la terre.
+
+--Ma perspicacité ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait à lui la moindre
+attention.
+
+--En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à qui ce mensonge
+n'en imposait nullement: ce monsieur-là est un homme de rien, un être
+commun, une _espèce_ en un mot.
+
+--Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse; vous
+oubliez toujours que je date mes opinions et mes idées d'après la
+révolution.
+
+--Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de préjugés que
+vous, ma chère vicomtesse; mais il y a des faits, et je les observe. Les
+gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualités qui nous manquent;
+mais ils ont aussi des défauts que nous n'avons pas, et qui ne peuvent
+pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse ni le talent, ni
+l'instruction, ni l'énergie; mais je leur refuse positivement le
+savoir-vivre.
+
+--Est-ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomtesse d'un air distrait;
+je n'y ai pas pris garde.
+
+--Il n'en a pas manqué encore; il n'en manquera pas, tant qu'il ne
+s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait,
+dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je
+n'attache pas d'importance à de telles misères; mais si vous releviez à
+une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientôt,
+comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact, de réserve, de
+goût et de tenue, et vous auriez bientôt à rougir de lui.
+
+--Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire forcé, vous en
+parlez comme d'une chose arrêtée dans ma pensée, et je n'ai pas
+seulement songé à regarder comment il a le nez fait.»
+
+Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fût
+douté, il l'aurait certainement indisposé encore plus par sa hauteur et
+ses bravades. Mais le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner
+l'empire qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle vicomtesse.
+Il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante admiration que
+lui inspiraient les gens de qualité. Malgré tout son républicanisme,
+Horace était aristocrate dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot
+pittoresque du Misanthrope: «_La qualité l'entête_.» Il éprouvait pour
+ce monde-là une tolérance politique sans bornes, une sympathie de
+nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'élévation et
+de grandeur, lui qui était dévoré du besoin de ces choses, et qui
+se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne
+compagnie sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson par ses
+manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y réussir bien
+vite. Cette facilité à se transformer, cette absence de raideur et de
+crainte, lui donnaient véritablement un grand charme. Il faisait vingt
+gaucheries dont pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le
+premier et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon d'ignorer ce
+qu'on ne lui avait pas appris, déclarant à qui voulait l'entendre qu'il
+n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot
+orgueil. Le laisser-aller de la campagne venait à son secours. La
+vicomtesse affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était
+possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une
+mesure toujours exquise. Elle riait de tout son coeur des maladresses du
+nouveau venu, après les avoir bien provoquées; mais elle n'en riait que
+devant lui et avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et
+d'ouverture de coeur, que, malgré toutes les préventions de l'entourage,
+il gagna en un jour toutes les sympathies, même celle du comte de
+Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la
+supériorité de ses belles manières. Par malheur, le comte attribuait à
+ces manières une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas
+depuis douze heures. Horace était cent fois plus aimable, avec sa tenue
+étourdie et dégagée, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce
+dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace, qui
+le lui demandait naïvement, ce que signifiait littéralement le premier.
+
+Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au salon; à minuit
+on prit le thé, et à deux heures du matin on causait encore avec
+animation autour de la table chargée de fruits et de friandises
+sur lesquels Horace faisait main basse sans cérémonie. Le comte de
+Meilleraie, qui savait combien Léonie était romantique (au point de
+déclarer que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, était le seul homme
+qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui qui l'avait inquiété le
+matin se présenter sous un aspect aussi prosaïque. Il le bourrait de
+pâtisseries et de confitures, enchanté de voir la vicomtesse rire aux
+éclats de cette voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour
+Horace, qui se prêtait si bien à ce rôle d'homme sans conséquence. Mais
+la vicomtesse riait pour la première fois de sa vie sans ironie;
+elle comprenait qu'Horace se dévouait à la divertir pour être admis,
+n'importe à quel prix, dans son intimité. Elle l'avait entendu parler
+mieux qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant
+plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des fossés et des
+barrières devant lesquels tous avaient reculé, parce qu'il y avait en
+effet dix chances contre une de s'y briser. Elle savait donc qu'il était
+supérieur à eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là,
+accepter le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon elle, un
+acte de dévouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes.
+
+
+
+XXVI.
+
+Mais celui qui, après elle, se laissa le plus gagner à l'apparente
+bonhomie d'Horace, fut son antagoniste déclaré, le vieux marquis
+de Vernes. Avec celui-là, Horace ne joua pas de rôle; il s'engoua
+sur-le-champ de ce caractère de grand seigneur, de ces gravelures
+princières, et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient
+un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu les marquis du
+bon temps que sur la scène, voir poser dans la vie réelle un échantillon
+de cette race perdue est une véritable bonne fortune. Horace, sans
+songer que les courtisans de la royauté absolue avaient dégénéré dans
+leur genre, tout aussi bien que les preux de la féodalité, crut voir un
+Lauzun ou un Créqui dans le marquis de Vernes. Peu s'en fallut qu'il
+n'y vît, en d'autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de
+certain, c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration
+qui se résumaient dans le désir de l'égaler et de le copier autant
+que possible. Horace avait une telle mobilité d'esprit, il était si
+impressionnable, qu'il ne pouvait se défendre de l'imitation. Il n'y
+avait pas trois jours qu'il allait au château, que déjà il s'essayait
+devant nous à prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu'il me
+conjura de lui donner une des tabatières de mon père afin de s'exercer à
+semer élégamment du tabac sur sa chemise, copiant l'indolence gracieuse
+du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un étudiant de seconde
+année, c'est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie l'en
+avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublié que le modèle
+était assez près de nous pour ôter à son plagiat toute apparence
+d'originalité. Mais il n'en resta pas moins décidé à singer le marquis
+devant tous ceux qui ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison
+du maître avec l'écolier.
+
+Grâce à une des anomalies nombreuses de son caractère, tandis qu'il nous
+rendait témoins de ses tentatives d'affectation, à un quart de lieue de
+là, sous les yeux de la vicomtesse, il déployait tous les charmes de
+la simplicité. Qui eût pu deviner que c'était là encore un rôle, et
+toujours une manière d'être arrangée pour l'effet? Horace avait, certes,
+une ingénuité réelle; mais il s'en servait et s'en débarrassait suivant
+l'occurrence. Quand elle lui réussissait, il s'y laissait aller, et il
+était _lui-même_, c'est-à-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il
+entrait dans n'importe quel rôle, avec une facilité inconcevable, et il
+dominait quand il n'avait pas affaire à trop forte partie. Ce jeu-là eût
+été bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que
+lui, et encore plus avec la vicomtesse, élève du vieux roué, et capable
+de lutter avec avantage contre son maître lui-même. Aussi Horace,
+prenant le parti d'être naturel, les séduisit tous deux. Le marquis
+n'aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la société des femmes
+auxquelles il s'était voué, il fût forcé de vivre sans cesse au
+milieu d'eux; mais Horace lui témoigna tant de sympathie, l'écouta si
+avidement, s'égaya de si grand coeur à ses vieilles anecdotes, lui fit
+tant de questions, lui demanda tant de conseils, en un mot le prit si
+aveuglément pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain
+encore que méchant, s'engoua de lui à son tour, et déclara, même à la
+vicomtesse, que c'était là le plus aimable, le plus spirituel et le
+meilleur jeune homme de toute la génération nouvelle.
+
+Horace, se voyant goûté, se livra entièrement. Il prit le marquis pour
+confident, et le conjura de lui enseigner à plaire à la vicomtesse.
+Alors il se passa dans l'esprit du maître quelque chose d'assez étrange;
+il devint pensif, sérieux, presque mélancolique, et frappant sur
+l'épaule de son élève;
+
+«Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans une situation bien
+délicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu'à ce soir
+pour vous répondre.»
+
+Le ton solennel du marquis, auquel il était loin de s'attendre,
+enflamma la curiosité d'Horace. D'où vient que cet homme qui, dans les
+épanchements railleurs, faisait si bon marché de toute morale, prenait
+un air grave quand il s'agissait de Léonie? Était-elle donc une femme à
+part, même aux yeux de ce contempteur de toute pudeur humaine? Jusque-là
+elle lui avait semblé dégagée de préjugés (c'est ainsi qu'elle appelait
+ce que d'autres appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun
+en fait d'amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de ce qu'elle
+n'imposait aucun frein à ses penchants, était-ce à dire qu'elle pût en
+avoir d'assez prononcés pour favoriser un nouveau venu au milieu d'une
+phalange d'aspirants mieux fondés en titre? N'avait-elle point fait un
+choix parmi ceux-là? Le comte de Meilleraie n'était-il pas son amant?
+Était-il possible de le supplanter, et toutes ces avances qu'on semblait
+lui faire n'étaient-elles pas un piège qu'on lui tendait pour le forcer
+à se ranger au plus vite parmi les amants rebutés?
+
+Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinée, le marquis rêvait
+de son côté à la conduite qu'il tracerait à son jeune ami. Dans ce
+moment-là, le vieux diplomate était complètement dupe de son disciple.
+Il le jugeait si candide, si passionné, si généreux, qu'il était effrayé
+des conséquences de son amour pour une femme aussi habile, aussi froide,
+aussi personnelle que l'était la vicomtesse. Il craignait des orages
+qu'il ne pourrait plus conjurer; et comme toute la tactique enseignée
+par lui à Léonie consistait à se préserver toujours du scandale, il ne
+savait comment concilier l'espèce d'affection qu'il avait réellement
+pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre flatté lui avait fait
+concevoir pour Horace.
+
+Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le parti d'être
+sincère, comme si la franchise d'Horace eût exercé sur lui le même
+magnétisme que sa propre rouerie exerçait sur ce jeune homme.
+
+«Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de la lune, les
+allées désertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Je crois, de
+toute mon âme, que vous êtes épris de la vicomtesse, et je ne crois pas
+impossible qu'elle vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations
+(et vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore capable
+d'écouter un bon conseil, vous renoncerez à pousser votre pointe dans ce
+coeur-là.
+
+--J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons à me donner, répondit
+Horace; et vous n'en devez pas manquer, monsieur le marquis, car vous
+avez pesé les vôtres toute la journée.
+
+--Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous abstenir, sauf à
+deviner plus tard mes raisons vous-même?
+
+--Comment pouvez-vous me demander pareille chose, vous qui connaissez si
+bien le coeur humain? Plein de foi en vous, je vous promettrais en vain
+ce que je ne pourrais pas tenir.
+
+--Eh bien, je vais tâcher de vous convaincre. Avez-vous déjà aimé?
+
+--Oui.
+
+~-Quelle espèce de femme?
+
+--Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente et dévouée.
+
+--Fidèle?
+
+--Je le crois.
+
+--Fûtes-vous jaloux?
+
+--Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.
+
+--Comment l'avez-vous quittée?
+
+--Ne me le demandez pas; j'ai été ridicule ou odieux, je ne sais pas
+lequel.
+
+--Mais est-ce fini avec elle?
+
+--Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont le souvenir me navre,
+et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j'en suis certain: elle
+s'est suicidée.
+
+--Ah! voilà qui est bien, très-bien, dit le marquis avec beaucoup de
+sérieux; je vous félicite. Cela ne m'est jamais arrivé. Un suicide!
+C'est superbe cela, mon cher, à votre âge. Qu'on le sache, et toutes
+les femmes sont à vous. Oui-da! vous êtes appelé à une belle carrière!
+Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre temps et de
+choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris ce suicide? avez-vous été
+très-frappé?
+
+--Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je
+ne conçois pas que vous m'interrogiez sur un sujet si délicat; mais
+dussiez-vous me mépriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j'ai été
+bien près de me brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.
+
+--Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis poursuivant toujours
+son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n'avez pas pris
+des pistolets? Vous ne vous êtes pas blessé? Allons, dites, vous n'avez
+pas fait une pareille niaiserie?»
+
+Horace resta interdit, partagé entre l'indignation que lui inspirait
+le calme cynique de son maître, et le besoin de voir excuser sa propre
+légèreté. Le marquis reprit avec la même aisance:
+
+«Vous étiez donc bien amoureux?
+
+--Au contraire, répondit Horace, je ne l'étais pas assez. C'était une
+femme trop parfaite: je m'ennuyais de la vie avec elle.
+
+--Et elle s'est tuée pour vous rattacher à l'existence? C'est bien beau
+de sa part. Ah çà! exigez-vous qu'à l'avenir on se tue pour vous?»
+
+Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifié du suicide de Marthe que
+par un mouvement de vanité, sentit qu'il avait fait là une sottise; le
+marquis l'en avertissait par ses railleries. Confus et irrité, il se
+laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus
+tenir.
+
+«Monsieur le marquis, dit-il, j'espérais mieux de votre supériorité.
+Il n'y a pas de gloire à écraser un pauvre diable quand on est grand
+seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez
+fat et ridicule d'aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si vous êtes
+autorisé à vous moquer de moi...
+
+--Que feriez-vous dans ce cas-là? dit le marquis vivement.
+
+--Que pourrais-je faire vis-à-vis d'une femme et d'un...
+
+--Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la phrase d'Horace avec
+calme. Eh bien, voyons! vous vous retireriez tout penaud?
+
+--Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit Horace avec énergie;
+peut-être accepterais-je le défi, sauf à en sortir vaincu; mais du moins
+je ne céderais pas sans combattre.
+
+--A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voilà comme
+j'aime à entendre parler. Maintenant écoutez-moi. Je ne me moque pas, je
+vous estime, et je vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et
+de fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si vous voulez
+que je parle d'une façon plus moderne, le _drame_ des passions. Vous
+n'avez pas d'expérience, mon cher ami.
+
+--Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais conseil.
+
+--Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six
+ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par
+dépit. Quand vous en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous
+serez mûr pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement
+aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde.
+
+--C'est une leçon? je l'accepte; mais je la veux entière et sérieuse
+afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans dédain, sans méchanceté,
+Monsieur, une femme du monde est donc bien forte, bien invincible pour
+un homme qui n'est pas du monde?
+
+--Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre comme vous
+l'entendez la plus forte de ces femmes-là. Vous voyez que je ne suis ni
+dédaigneux, ni méchant pour vous.
+
+--En ce cas... achevez, dites tout.
+
+--Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de triompher des désirs
+et de la curiosité d'une femme. Ceci n'est rien. Sans jeunesse, sans
+beauté, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours.
+Maie n'être pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu'on
+appelle la _réflexion_, voilà ce qui n'est pas donné à tous, et ce qui
+demande un certain art. Vous pourriez dès cette nuit, par surprise,
+obtenir ce qu'on répute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi être
+éconduit demain soir, et rencontrer après-demain votre conquête sans
+qu'elle vous rendît seulement un salut.
+
+--En est-il ainsi? sont-ce là leurs façons d'agir?
+
+--Ce sont là leurs droits; qu'y trouvez-vous à redire? Nous les
+obsédons; nous violentons leurs pensées, leur imagination, leur
+conscience; à force de ruse et d'audace nous arrachons leur
+consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment où notre
+désir perd son intensité avec sa puissance! Elles ne pourraient pas
+se venger d'avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à
+la première occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans pour leur
+interdire le jugement et la liberté?
+
+--Vous avez raison, et je commence à comprendre. Mais quelle est donc
+cette science mystérieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d'un
+jour?
+
+--Eh mais, c'est la science de ne jamais déplaire! C'est une grande
+science, croyez-moi.
+
+--Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre,» dit Horace.
+
+Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète pour lui-même et
+avec le pédantisme de sa vanité satisfaite par les sacrifices humiliants
+et les intrigues puériles d'un demi-siècle de galanterie, exposa
+longuement ses plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité
+que s'il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science profonde, un
+secret important à l'avenir des hommes. Horace l'écouta avec stupeur,
+et se retira tellement bouleversé et brisé de tout ce qu'il venait
+d'entendre, qu'il en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait à admirer
+le marquis; mais, malgré lui, il avait été saisi d'un tel dégoût à la
+peinture de ces profanations de l'amour, et à l'idée de ces froides
+machinations, qu'il ne put se décider à retourner au château le
+lendemain. Il resta trois jours sous le coup de ces révélations
+mortelles, ne croyant plus à rien, regrettant ses illusions avec
+amertume, rougissant tantôt de ce monde où il s'était jeté avec tant
+d'ardeur, tantôt de lui-même, qu'il sentait si inférieur, dans l'art du
+mensonge, et ne songeant plus à la vicomtesse, qu'il voyait désormais, à
+travers les analyses sèches et rebutantes du marquis, comme un cadavre
+informe sortant d'un alambic.
+
+Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu bien du chemin
+dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait arrangé dans sa tête un roman
+qu'elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D'une longue-vue
+placée sur le perron élevé du château, elle voyait distinctement notre
+maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace
+se promenant à quelque distance, dans un lieu découvert touchant à
+l'extrémité du parc de Chailly. Elle alla s'y promener comme par hasard,
+le rencontra, marcha longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de
+son esprit, et ne l'amena pourtant pas à lui faire une déclaration.
+Horace avait été si frappé des instructions du marquis, il était si
+épouvanté de la science qu'il lui avait donnée, que, malgré l'ivresse
+de vanité où le plongeaient les avances sentimentales de Léonie, il
+se sentit la force de résister. Il eut cette force bien longtemps,
+c'est-à-dire environ trois semaines, phase immense entre deux êtres
+qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune
+considération morale. Peut-être le courage de ce jeune homme eût offensé
+et rebuté la vicomtesse s'il eût persisté davantage. Mais le marquis de
+Vernes, qui craignait le choléra tout en feignant de le braver, ayant
+ouï dire qu'un cas s'était manifesté sur la rive gauche de la rivière,
+prétexta une lettre de son banquier qui le forçait de retourner à Paris,
+et partit le jour même. Privé de son mentor, Horace n'eut plus de force.
+La vicomtesse, piquée au vif, se voyant désirée, et ne pouvant concevoir
+où un enfant sans expérience prenait l'énergie de suspendre des
+poursuites d'abord si vives, avait résolu de vaincre, et chaque jour
+elle imaginait de nouvelles séductions. Cent fois elle le vit prêt à
+fléchir, et tout à coup il s'arrachait d'auprès d'elle, ému, bouleversé,
+mais n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait à la sympathie,
+à l'amitié. La vicomtesse, au milieu de ses plus délicieux abandons,
+savait reprendre à temps son sang-froid, et se tirer des mauvais pas
+où elle s'était risquée, avec une présence d'esprit admirable. Horace
+voyait bien que, tout en se jetant à sa tête, elle conservait tous ses
+avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eût plus la possibilité
+d'une arrière-pensée; et, quoi qu'il fît, au bout de trois semaines de
+coquetteries effrénées, elle ne lui avait pas dit une syllabe qu'elle
+ne pût reprendre et interpréter en sens inverse, au premier caprice de
+résistance qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misérable
+le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait s'y
+soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus à retourner à Paris;
+il n'osait faire savoir à ses parents qu'il ne les avait quittés que
+pour s'arrêter à mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette
+preuve d'indifférence, il les laissait en proie à l'inquiétude
+d'attendre en vain de ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il était devenu.
+
+Quant à Marthe, il ne semblait pas qu'elle eût jamais existé pour
+lui. Absorbé par une seule pensée, jouant avec stoïcisme son rôle
+d'insouciant dans la société de la vicomtesse, s'entourant d'un mystère
+sombre et bizarre dans ses tête-à-tête avec elle, et revenant chez
+nous le soir, amer et taciturne, il était dévoré de mille furies, et
+poursuivait, en faiblissant peu à peu, l'apprentissage de roué auquel il
+s'était condamné pour ressembler au marquis de Vernes.
+
+Après avoir longtemps cherché le côté vulnérable de cette cuirasse
+merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le joint: c'était
+l'amour-propre littéraire. Elle parvint à lui faire avouer qu'il était
+poëte, et lui demanda à voir ses essais. Horace, n'ayant jamais rien
+complété, eût été bien embarrassé de la satisfaire; mais elle manifesta
+pour le talent d'écrire un tel enthousiasme, qu'il désira vivement
+goûter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se mit à l'oeuvre.
+Il y avait bien trois mois qu'il n'avait trempé une plume dans l'encre
+pour coudre deux phrases ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans
+les limbes de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit peu
+vive et complète: la disparition de Marthe et son suicide présumé. Il
+ne faut pas oublier que cette présomption était passée à l'état de
+certitude chez Horace, depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou
+trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui était censé
+avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était dramatique; il
+s'en inspira heureusement. Il fit d'assez beaux vers, et me les lut
+avec une émotion qui les faisait valoir. J'en fus très-ému moi-même.
+J'ignorais que c'était la première fois, depuis six semaines, qu'il
+pensait à Marthe; il ne m'avait pas confié ses affaires de coeur avec
+la vicomtesse; en un mot, j'étais loin de deviner que les larmes qui
+coulaient de ses yeux sur son élégie n'étaient qu'une répétition de la
+scène qu'il se ménageait avec Léonie.
+
+Le lendemain marqua son triomphe littéraire et sa défaite diplomatique
+auprès de la vicomtesse. Il lui récita ses vers, qu'il prétendit
+avoir faits deux ans auparavant; car il est bon de vous dire qu'il se
+vieillissait de quelques années pour ne pas paraître trop enfant dans ce
+monde-là. En outre, cette douleur antidatée lui donnait un aspect plus
+byronien. Il déclama avec plus de talent encore qu'il ne m'en avait
+montré; les sanglots lui coupèrent la voix au dernier hémistiche. La
+vicomtesse faillit s'évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer!
+Elle en vint à son honneur, et versa des larmes... de véritables larmes.
+Hélas! oui, on pleure par affectation aussi bien que par émotion
+vraie. Cela se voit tous les jours, et c'est encore une découverte
+physiologico-psychologique acquise à la science du dix-neuvième siècle,
+découverte que j'ai niée longtemps, mais dont j'ai vu des preuves
+éclatantes, incontestables, atroces.
+
+Ce qu'il y a d'étrange chez les sujets doués de cette faculté, c'est
+qu'ils sont facilement dupés quand ils rencontrent des natures
+analogues. Horace savait bien qu'il pleurait sur Marthe sans la
+regretter; il ne vit pas qu'il faisait pleurer la vicomtesse sans
+l'avoir attendrie. Quand il contempla l'effet qu'il venait de produire
+sur elle, la tête lui tourna: il oublia toutes ses résolutions, toutes
+les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie, et lui exprima
+sa passion avec une grande éloquence; car il était en verve; tous les
+ressorts de son intelligence étaient tendus. Il avait encore l'oeil
+humide, la voix éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La
+vicomtesse se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit belle et
+jeune pendant quelques instants. Mais elle n'était pas femme à céder un
+jour trop tôt. Elle voulait, après avoir pris tant de peine pour être
+attaquée, faire sentir le prix de sa prétendue défaite, et prolonger
+le plus grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se faire
+implorer.
+
+Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant effort, et
+s'arrachant des bras d'Horace avec toute la mimique de l'effroi, de la
+surprise et de la honte, elle le laissa consterné dans son boudoir, où
+cette scène venait d'être jouée, et courut s'enfermer dans sa chambre.
+
+Peut-être croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il n'eut ni cet
+esprit ni cette sottise. Il quitta le château, mortellement blessé, se
+croyant joué, outragé, et en proie à une sorte de fureur. La vicomtesse
+ne prit point cette susceptibilité pour une maladresse. Elle l'observa
+comme une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guère. Elle se
+félicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il fallait briser cet
+orgueil pièce à pièce, si elle ne voulait exposer le sien à de graves
+atteintes.
+
+Ce jeu égoïste et de mauvaise foi dura encore plusieurs jours. Horace
+avait perdu tous ses avantages. Il bouda; on le ramena, toujours au nom
+de l'amitié. On consentit à l'écouter, après l'avoir forcé à parler. On
+lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu'on désirait entendre. On
+le nourrit de refus et d'espérances. On joua la candeur d'une amitié
+fraternelle prise à l'improviste, et bouleversée par l'étonnement,
+l'inquiétude, la tendre compassion, le désir généreux et timide de
+fermer une blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. Léonie
+s'en donna à coeur joie; mais, prise dans ses propres filets, elle
+fut tout aussi ridiculement trompée que perfidement hypocrite. Elle
+s'imagina lutter avec un amour sérieux, combattre avec un remords encore
+saignant, triompher d'un passé terrible. La pauvre Marthe servit d'enjeu
+à cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta
+pas que ce n'était là qu'une fiction pour l'attirer dans le piège. Qui
+fut trompé d'Horace ou de Léonie? Ils le furent tous deux; et le jour où
+ils succombèrent l'un à l'autre, leur amour, si tant est qu'ils eussent
+ressenti des feux dignes d'un si beau nom, était épuisé déjà par les
+fatigues et les ennuis de la guerre.
+
+
+
+XXVII.
+
+Ce jour de _bonheur_, mémorable et funeste entre tous dans la vie
+d'Horace, fut enregistré d'une manière plus sérieuse et plus solennelle
+dans l'histoire. C'était le 5 juin 1832; et quoique j'aie passé ce jour
+et le lendemain dans l'ignorance complète de la tragédie imprévue dont
+Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis furent acteurs,
+j'interromprai le récit des bonnes fortunes d'Horace pour suivre Arsène
+et Laravinière au milieu du drame sanglant d'une révolution avortée. Ma
+tâche n'est pas de rappeler des événements dont le souvenir est encore
+saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de particulier sur ces
+événements, sinon la part que mes amis y ont prise. J'ignore même
+comment Laravinière y fut mêlé, s'il les avait prévus, ou s'il s'y jeta
+inopinément, poussé par les provocations de la force militaire au convoi
+de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal expliqué de cette
+déplorable journée. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer
+devant lui sans l'entraîner. Elle entraîna aussi Arsène, qui n'en
+espérait point le succès; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher
+Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses pas, partagea
+ses dangers, et subit l'héroïque et sombre enivrement qui gagna les
+défenseurs désespérés de ces nouvelles Thermopyles. A l'heure dernière
+de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry,
+Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière Balle.
+
+[Illustration: Arsène fut un de ceux qui s'échappèrent par un toit.]
+
+«Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue. Mais tu peux
+fuir encore; pars!
+
+--Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui; ils me tueront sur ton corps.
+
+--Et Marthe! répondit Laravinière, Marthe qui existe peut-être, et qui
+n'a que toi sur la terre! La dernière volonté d'un mourant est sacrée.
+Je te lègue l'avenir de Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour
+elle. Puisqu'il n'y a plus rien à faire ici, tu peux et tu dois te
+soustraire à ces bourreaux qui s'approchent, ivres de vengeance et de
+vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un!»
+
+Deux minutes après, l'intrépide Jean tomba inanimé sur le sein d'Arsène.
+La maison, dernier refuge des insurgés, était envahie. Arsène fut un de
+ceux qui s'échappèrent par un toit. Cette évasion tint du miracle, et
+arracha malheureusement peu de braves à la furie des assaillants. Caché
+à plusieurs reprises dans des cheminées, dans des lucarnes de greniers,
+vingt fois aperçu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches
+avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence,
+Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs chutes, se sentant
+à bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour
+disputer une vie à laquelle une faible espérance le rattachait à peine.
+Il s'agissait de sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une
+mansarde par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds de
+distance. Ce n'était qu'un pas à faire, un instant de résolution et de
+sang-froid à ressaisir; mais Arsène était mourant et à demi fou. Le sang
+de Laravinière, mêlé au sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains
+engourdies, sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La douleur
+morale était si violente qu'elle ne lui permettait pas de sentir la
+douleur physique; et cependant l'instinct de la conservation le guidait
+encore, sans qu'il pût se rendre compte de l'épuisement qui augmentait
+avec rapidité, sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait.
+«Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits,
+si ma vie est encore bonne à quelque chose, conserve-la; sinon, permets
+qu'elle s'éloigne bien vite!» Et penchant le corps en avant, il se
+laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé. Alors, se
+traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses
+mains lui refusaient le service, il parvint jusqu'à la fenêtre qu'il
+cherchait, l'enfonça en posant ses deux genoux sur le vitrage, et,
+laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps,
+s'abandonnant avec indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux
+qu'il allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula évanoui
+sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne
+sentit pas, il eut comme une réaction de lucidité qui dura à peine
+quelques secondes. Ses yeux virent les objets; son cerveau les comprit
+à peine, mais son coeur éprouva comme un dilatement de joie qui éclaira
+son visage au moment où il perdit connaissance.
+
+[Illustration: Elle se pencha sur cette tête meurtrie.]
+
+Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme pâle, maigre, et
+misérablement vêtue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un
+enfant nouveau-né, qu'elle cacha avec épouvante derrière elle, en voyant
+un homme tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette femme.
+Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, mais aussi complet qu'une
+éternité dans sa pensée, il l'avait contemplée; et, oubliant tout ce
+qu'il avait souffert comme tout ce qu'il avait perdu, il avait goûté
+un bonheur que vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est
+ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui
+lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles sur la fiction
+du temps créée par les hommes, et sur la permanence de l'abstraction
+divine.
+
+Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par la souffrance,
+la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue par une exaltation
+fébrile qui pût la ranimer tout d'un coup et lui faire sentir la joie au
+sein du désespoir. Elle fut d'abord effrayée; mais elle ne chercha pas
+longtemps l'explication d'une visite aussi étrange. Toute la journée,
+toute la nuit précédente, toute la veille, attentive aux bruits
+sinistres du combat, dont le théâtre était voisin de sa demeure, elle
+n'avait eu qu'une pensée: «Horace est là, se disait-elle, et chacun
+de ces coups de fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but.»
+Horace lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait dans la
+première émeute; elle le croyait capable de persister dans une telle
+résolution. Elle avait pensé aussi à Laravinière, qu'elle savait ardent
+et prêt à toutes ces luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsène
+détester les tragiques souvenirs des journées de 1830, qu'elle ne le
+supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu'elle vit un homme tomber expirant
+devant elle, elle comprit que c'était un fugitif, un vaincu, et, de
+quelque parti qu'il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en
+approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souillé de sang,
+qu'elle songea à Arsène; mais elle n'en crut pas ses yeux. Elle prit son
+tablier pour étancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur
+et sans dégoût: les malheureux ne sont guère susceptibles de telles
+faiblesses. Elle se pencha sur cette tête meurtrie et défigurée, qu'elle
+venait de poser sur ses genoux tremblants; et alors seulement elle fut
+certaine que c'était là son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le
+crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui
+souriait encore avec une bouche contractée et des yeux éteints, elle
+l'embrassa à plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans
+exhaler un gémissement, plongée dans un désespoir morne, voisin de
+l'idiotisme.
+
+Quand elle eut recouvré quelque présence d'esprit, elle chercha dans le
+battement des artères à retrouver quelque symptôme de vie. Il lui sembla
+que le pouls battait encore; mais le sien propre était si gonflé,
+qu'elle ne sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la
+vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins à
+son aide; mais, se rappelant aussitôt que parmi ces gens, qu'elle ne
+connaissait pas encore, un scélérat ou un poltron pouvait livrer le
+proscrit à la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte,
+revint vers Arsène, joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son
+seul refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct
+subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba à
+côté de lui sans pouvoir le déranger; puis tout à coup, remplie d'une
+force surnaturelle, elle l'enleva comme elle eût fait d'un enfant, et
+le déposa sur son lit de sangle, à côté d'un autre infortuné, d'un
+véritable enfant qui dormait là, insensible encore aux terreurs et aux
+angoisses de sa mère. «Tiens, mon fils, lui dit-elle avec égarement,
+voilà comme ta vie commence; voilà du sang pour ton baptême, et un
+cadavre pour ton oreiller.» Puis elle déchira des langes pour essuyer et
+fermer les blessures d'Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux;
+elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle réchauffa ses
+mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son âme
+désolée. Elle n'avait rien, et ne pouvait rien de plus.
+
+Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance. Il fit un
+violent effort pour parler.
+
+«Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures sont
+mortelles, il est inutile de les soigner; si elles ne le sont pas,
+il importe peu que je sois soulagé un peu plus tôt. D'ailleurs je ne
+souffre pas; assieds-toi là, donne-moi seulement un peu d'eau à boire,
+et puis laisse-moi ce mouchoir, j'arrêterai moi-même le sang qui coule
+de ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas besoin d'autre
+appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, car je suis heureux!... Heureux?»
+ajouta-t-il avec effroi en se ravisant, car le souvenir de Laravinière
+venait de se réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez à
+souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensée, et garda le silence.
+Il but l'eau avec une avidité qu'il réprima aussitôt. «Ote-moi ce verre,
+lui dit-il; quand les blessés boivent, ils meurent aussitôt. Je ne veux
+pas mourir, Marthe; à cause de toi, il me semble que je ne dois pas
+mourir.
+
+Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Dévoré
+d'une soif furieuse, il eut le courage de s'abstenir. Marthe était
+parvenue à arrêter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne
+constituaient pas par elles-mêmes l'imminence du danger; mais
+l'exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre
+délirante, et il sentait du feu circuler dans ses artères. S'il eût cédé
+aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la vie; car il sentait
+la rage de destruction qui l'avait possédé depuis deux jours se tourner
+maintenant contre lui-même. Dans cet état violent, il conservait
+cependant assez de force pour combattre son mal: son âme n'était pas
+abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation de la
+vie physique, ressentait un trouble cruel, mais se raidissait contre
+ses propres détresses, et, par des efforts presque surhumains, elle
+terrassait les fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir.
+Vingt fois il se leva, prêt à déchirer ses blessures, à repousser
+Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un
+ennemi, à trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur, à se
+briser la tête contre les murs. Mais alors il se faisait en lui des
+miracles de volonté. Son esprit, profondément religieux, conservait,
+jusque dans l'égarement, un instinct de prière et d'espérance; et il
+joignait les mains en s'écriant: «Mon Dieu! qu'est-ce que c'est? où
+suis-je? que se passe-t-il en moi et hors de moi? M'abandonneriez-vous,
+mon Dieu? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée?»
+Puis, se tournant vers Marthe: «Je suis un homme, n'est-ce pas? lui
+disait-il; je ne suis pas un assassin, je n'ai pas versé à dessein le
+sang innocent! je n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que
+c'est bien toi qui es là, Marthe! dis-moi que tu espères, que tu crois!
+Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que je vive ou que je
+meure comme un homme, et non pas comme un chien.»
+
+Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour étouffer les
+rugissements qui s'échappaient de sa poitrine; il mordait les draps pour
+empêcher ses dents de se broyer les unes contre les autres; et quand
+les objets prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand Marthe se
+transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les
+yeux, il rassemblait ses idées, il forçait les hallucinations à céder
+devant la raison; et de la main écartant les spectres, il les exorcisait
+au nom de la foi et de l'amour.
+
+Cette lutte épouvantable dura près de douze heures. Marthe avait pris
+son enfant dans ses bras; et lorsque Paul perdait courage et s'écriait
+douloureusement: «Mon Dieu, mon Dieu! voilà que vous m'abandonnez
+encore!» elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente
+créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect
+craintif. Arsène n'avait encore exprimé aucune pensée par rapport à cet
+enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme; il ne faisait
+aucune question; mais dès qu'il avait, malgré lui, laissé échapper un
+gémissement ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne
+l'avait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une immobilité
+qui ressemblait à de l'extase, il dit tout à coup:
+
+«Est-ce qu'il est mort?
+
+--Qui donc? demanda Marthe.
+
+--L'_enfant_, répondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il faut cacher
+l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. Donne-moi l'enfant
+que je le sauve; je vais l'emporter sur les toits, et ils ne le
+trouveront pas. Sauvons l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien,
+mais un enfant, c'est sacré.»
+
+Et ainsi en proie à un délire où l'idée du devoir et du dévouement
+dominait toujours, il répéta cent fois: «L'_enfant_, l'enfant est sauvé,
+n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille pour l'enfant, nous le sauverons
+bien.»
+
+Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne disait plus rien.
+Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe,
+épuisée, avait replacé l'enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise
+sur une chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le
+préserver, de l'autre elle soutenait la tête de Paul; la sienne était
+tombée sur le même coussin; et ces trois infortunés reposèrent ainsi
+sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, isolés du reste de l'humanité par
+le danger, la misère et l'agonie.
+
+Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur qui se faisait
+autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et
+pressés qui lui glacèrent le coeur d'épouvante. Des agents de police
+visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la
+sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène, nivela le lit avec ses
+hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaçant son enfant sur Arsène
+lui-même, elle alla ouvrir la porte avec la résolution et la force que
+donnent les périls extrêmes. Les débris du châssis de sa fenêtre avaient
+été cachés dans un coin de la chambre; elle avait attaché son tablier en
+guise de rideau devant cette fenêtre brisée pour voiler le dégât. Une
+voisine charitable, chez qui on venait de faire des perquisitions,
+suivit les sbires jusqu'au seuil de Marthe.
+
+«Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une pauvre femme à
+peine relevée de couches, et encore bien malade. Ne lui faites pas peur,
+mes bons messieurs, elle en mourrait.»
+
+Cette prière ne toucha guère les êtres sans coeur et sans pitié auxquels
+elle s'adressait; mais le sang-froid avec lequel Marthe se présenta
+devant eux leur ôta tout soupçon. Un coup d'oeil jeté dans sa chambre
+trop petite et trop peu meublée pour receler une cachette, leur persuada
+l'inutilité d'une recherche plus exacte. Ils s'éloignèrent sans
+remarquer des traces de sang mal effacées sur le carreau, et ce fut
+encore un des miracles qui concoururent au salut d'Arsène. La vieille
+voisine était une digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe
+dans les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida à cacher le proscrit,
+se chargea de lui apporter des aliments et quelques remèdes; mais, ne
+connaissant aucun médecin dont les opinions pussent lui garantir le
+silence, et terrifiée par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui
+furent déployées à l'égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle se
+borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir elle-même. Marthe
+n'osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu'on ne revint
+l'explorer en son absence. D'ailleurs Arsène était devenu si calme que
+l'inquiétude s'était dissipée, et qu'elle comptait sur une prompte
+guérison.
+
+Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant
+plus d'un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. Marthe coucha
+tout ce temps sur une botte de paille, qu'elles était procurée sous
+prétexte de se faire une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en
+acheter la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète.
+L'état du malade et son propre accablement ne permettaient pas à Marthe
+de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis
+deux mois qu'elle s'était séparée d'Horace, résolue de n'être à charge
+à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de ses derniers
+effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété; sa délivrance ayant été plus
+longue et pus pénible qu'elle ne l'avait prévu, elle avait épuisé cette
+faible ressource, et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène n'était
+pas plus heureux. Depuis quelque temps; prévoyant, d'après les discours
+de Laravinière, un bouleversement dans Paris, et voulant être libre de
+s'y jeter, il avait donné toutes ses petites épargnes à ses soeurs, et
+les avait renvoyées en province. Croyant n'avoir plus qu'à mourir, il
+n'avait rien gardé. La situation de ces deux êtres abandonnés était donc
+épouvantable. Tous deux malades, tous deux brisés; l'un cloué sur un
+lit de douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de pain et
+dormant sur la paille, n'étant pas même abritée dans cette mansarde dont
+elle n'osait pas faire réparer la fenêtre, puisqu'un secret de mort
+était lié à cette trace d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force
+de faire un pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d'apathie
+et d'impuissance morale, causée par les privations, l'épuisement, une
+habitude de fierté outrée, et l'isolement qui paralyse toutes les
+facultés: et vous comprendrez comment, pouvant avertir Eugénie et moi
+avec quelques précautions et un peu moins d'orgueil, ils se laissèrent
+dépérir en silence durant plusieurs semaines.
+
+L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse. Sa mère
+avait peu de lait; mais la voisine partageait avec le nourrisson celui
+de son déjeuner, et chaque jour elle allait le promener dans ses bras
+au soleil du quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage à un enfant de
+Paris pour croître comme une plante frêle, mais tenace, le long de ces
+murs humides où la vie se développe en dépit de tout, plus souffreteuse,
+plus délicate, et cependant plus intense qu'à l'air pur des champs.
+
+Pendant cette dure épreuve, la patience d'Arsène ne se démentit pas
+un instant; il ne proféra pas une seule plainte, quoiqu'il souffrît
+beaucoup, non de ses blessures, qui ne s'envenimèrent plus et se
+fermèrent peu à peu sans symptômes alarmants, mais d'une violente
+irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de
+profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, il eut
+peu d'intervalles pour s'entretenir avec Marthe. Dans la fièvre, il
+s'imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il était
+malade. Dans le calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de
+pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette
+résolution stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe, parce
+qu'elle ne comprenait pas la gravité du mal, et dont la rapidité me
+parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d'Arsène
+le détail de tout ce qu'il avait souffert. Par instants, malgré la
+confiance qu'il avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de
+l'espèce d'indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison
+sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés mentales avaient
+reçu une grave atteinte, et craignait qu'il n'en retrouvât jamais
+complètement la vigueur. Mais tandis qu'elle s'abandonnait à cette
+sinistre conjecture, Arsène, plein de persistance et de détermination,
+comptait les jours et les heures; et sentant les accès de son mal
+diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une grave rechute
+était imminente, à moins qu'il ne gardât les rênes de sa volonté
+toujours également tendues. Il voulait donc s'abstenir de toute émotion
+violente, de tout découragement puéril, et semblait ne pas voir
+l'horreur de la situation que Marthe partageait avec lui.
+
+Un jour qu'il avait les yeux fermés et semblait dormir, il entendit la
+vieille voisine exprimer de l'intérêt à Marthe, selon la portée de ses
+idées et de ses sentiments bons et humains sans doute, mais bornés et
+un peu grossiers. «Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est un
+grand malheur pour vous d'avoir été forcée de recueillir cet homme-là?
+Vous étiez déjà bien assez dépourvue, et voilà que vous êtes obligée de
+partager avec lui un pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du
+lait pour votre enfant!
+
+--Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! répondit Marthe avec
+un triste sourire; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans
+sa soupe. Et quelle soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je
+ne comprends pas qu'il vive ainsi.
+
+--Aussi cela va durer éternellement, cette maladie! répondit la vieille;
+il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil régime. Vous
+aurez beau faire, vous vous épuiserez sans pouvoir le sauver.
+
+--J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, dit Marthe.
+
+--Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la vieille.
+
+--Dieu ne le permettra pas! s'écria Marthe épouvantée.
+
+--Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur; je ne
+dis pas non plus que votre dévouement pour ce réfugié soit poussé trop
+loin. Je sais ce qu'on doit à son prochain; mais ce serait à lui de
+comprendre qu'il ne se sauve de l'échafaud que pour vous conduire avec
+lui à l'hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir combien il
+vous nuit. Il ne voit pas qu'à dormir sur la paille, comme vous faites,
+avec une fenêtre ouverte sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps.
+La maladie lui ôte la réflexion, c'est tout simple; mais si vous me
+permettiez de lui parler, je vous assure que le jour même il prendrait
+son parti de se traîner dehors comme il pourrait. Tenez, à nous deux, en
+le soutenant bien, nous le conduirions à l'hôpital; il y serait mieux
+qu'ici.
+
+--A l'hôpital! s'écria Marthe en pâlissant. N'avez-vous pas entendu dire
+(et ne me l'avez-vous pas répété), qu'il était enjoint aux médecins de
+livrer les blessés qui se confieraient à leurs soins, et que chaque
+malade accueilli dans un hospice était désigné à l'examen de la police
+par un écriteau placé au-dessus de son lit? Comment! la délation est
+imposée (sous peine d'être accusés de complicité) aux hommes dont les
+fonctions sont les plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette
+victime à la vengeance d'une société où de tels ordres sont acceptés de
+tous sans révolte, et peut-être sans horreur de la part de beaucoup de
+gens? Non, non, si le monde est devenu un coupe-gorge, du moins il reste
+dans le coeur des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes,
+un peu de religion et d'humanité, n'est-ce pas, bonne voisine?
+
+--Allons! répondit la voisine en essuyant ses yeux avec le coin de son
+tablier, voilà que vous faites de moi ce que vous voulez. Je ne sais pas
+où vous prenez ce que vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon
+Dieu et selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et de
+sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trésor, ajouta-t-elle en
+embrassant l'enfant suspendu au sein de sa mère.
+
+--Non, ma chère amie, dit Marthe, ne vous dépouillez pas pour nous;
+vous avez déjà assez fait. Il n'est pas juste qu'à votre âge vous vous
+condamniez à souffrir. Nous sommes jeunes, nous autres, et nous avons la
+force de nous priver un peu.
+
+--Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! s'écria la bonne
+femme tout en colère; me prenez-vous pour un mauvais coeur, pour une
+avare, pour une égoïste? Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs,
+quand il s'agit d'un _amour d'enfant_ comme le vôtre, et d'un malheureux
+que le bon Dieu nous confie?
+
+--Eh bien, j'accepte, répondit Marthe en jetant ses bras amaigris et
+couverts de haillons au cou de la vieille femme; j'accepte avec joie. Un
+jour viendra, qui n'est pas loin peut-être, où nous vous rendrons tout
+le bien que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous rendra la
+force et la liberté!
+
+--Tu as raison, Marthe, dit Arsène d'une voix faible et mesurée, lorsque
+la voisine fut sortie. La liberté nous sera rendue, et la force nous
+reviendra. Ta pitié me sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe,
+conserve ton courage, comme j'entretiens le mien dans le silence et la
+soumission. Il m'en faut plus qu'à toi pour te voir souffrir comme tu
+fais, et pour songer sans désespoir que non-seulement je ne puis te
+soulager, mais que encore j'augmente ta misère. Durant les premiers
+jours, je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de remonter
+sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque gouttière, comme un
+pauvre oiseau dont on a brisé l'aile; mais j'ai senti, à ma tendresse
+pour toi, que je surmonterais cette maladie; qu'à force de vouloir vivre
+je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le mien pour
+l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce qu'il fait! Dans ta fierté,
+tu t'étais éloignée et cachée de moi. Tu voulais passer ta vie dans
+l'isolement, dans la douleur et dans le besoin, plutôt que d'accepter
+mon dévouement. A présent que la destinée m'a envoyé ici pour profiler
+du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu n'auras plus le droit de
+refuser mon appui. Je ne t'offre rien que mon coeur et mes bras, Marthe;
+car je ne possède ni or, ni argent, ni vêtement, ni asile, ni talent, ni
+protection; mais mon coeur te chérit, et mes bras pourront te nourrir,
+toi et _ce cher trésor_, comme dit la voisine.»
+
+En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'était la première
+marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'à ce jour, il l'avait
+souvent soutenu et bercé sur ses genoux pour soulager la mère; il
+l'avait endormi toutes les nuits à plusieurs reprises dans ses bras,
+et réchauffé contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne
+l'avait jamais caressé. En cet instant, une larme de tendresse coula de
+ses yeux sur le visage de l'enfant, et Marthe l'y recueillit avec ses
+lèvres. «Ah! mon Paul, ah! mon frère! s'écria-t-elle, si tu pouvais
+l'aimer, ce cher et douloureux trésor!
+
+--Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, répondit-il en lui rendant
+son fils. Je suis encore trop faible; je ne t'ai pas encore dit un mot
+là-dessus. Nous en parlerons, et tu seras contente de moi, je l'espère.
+En attentant, souffrons encore, puisque c'est la volonté divine. Je vois
+bien que tu jeûnes, je vois bien que tu couches sur le carreau avec
+une poignée de paille sous ta tête, et je n'ose pas seulement te dire:
+Reprends ton lit, et laisse-moi m'étendre sur cette litière; car, à
+cette idée-là, tu te révoltes, et tu m'accables d'une bonté qui me fait
+trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste là, que je subisse la
+vue de tes fatigues, et que je sois calme, et que je dise: _Tout est
+bien!_ Hélas! mon Dieu, faites que je remporte cette victoire jusqu'au
+bout!
+
+«Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de calme qu'il eut le
+lendemain, que tu n'ailles pas oublier ce que tu fais pour moi, et que
+tu ne viennes pas me dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu
+n'as pas autant souffert que je veux bien le prétendre! C'est que je te
+connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-là.»
+
+Un pâle sourire effleura leurs lèvres à tous les deux; et, Marthe, se
+penchant sur lui, imprima un chaste baiser sur le front de son ami.
+C'était la première caresse qu'elle osait lui donner depuis cinq
+semaines qu'ils étaient enfermés ensemble tête à tête le jour et la
+nuit. Durant tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion
+de douleur et d'effroi pour sa vie, s'était approchée de lui pour
+l'embrasser comme pour lui dire adieu, il l'avait toujours repoussée
+vivement, en lui disant avec une sorte de colère: «Laisse-moi. Tu veux
+donc me tuer?» C'étaient les seuls moments où le souvenir de sa passion
+avait paru se réveiller. Hors de ces émotions rapides et rares, que
+Marthe avait appris à ne plus provoquer par son élan fraternel, ils
+n'avaient pas échangé un mot qui fit allusion aux malheurs précédents.
+On eût dit qu'entre la paisible amitié de leur enfance et la tragique
+journée du cloître Saint-Méry il ne s'était rien passé, tant l'un
+mettait de délicatesse à détourner le souvenir des temps intermédiaires,
+tant l'autre éprouvait de honte et d'angoisse à les rappeler! Ce jour-là
+seulement tous deux y songèrent sans trouble au même moment, et tous
+deux comprirent que cette pensée pouvait cesser d'être amère. Paul, loin
+de repousser le baiser de Marthe, le rendit à son enfant avec plus de
+tendresse encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec une
+sorte de gaieté mélancolique: «Sais-tu, Marthe, que cet enfant est
+charmant? On dit que ces petits êtres sont tous laids à cet âge-là;
+mais ceux qui parlent ainsi n'en ont jamais regardé un avec des yeux de
+père!»
+
+
+
+XXVIII.
+
+Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours de son
+assiduité au château de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse
+et les espérances qu'il avait conçues. Eugénie l'avait raillé de sa
+fatuité; et moi, qui ne regardais point son succès comme impossible, je
+ne l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui avais
+dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du caractère de Léonie.
+Notre manière d'accueillir ses confidences lui avait déplu, et il ne
+nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire
+arriva, et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce jour-là, en
+soupant avec nous, il ne put s'empêcher de ramener à tout propos, dans
+la conversation, les grâces imposantes, l'esprit supérieur, le tact
+exquis, toutes les séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la
+vicomtesse. Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait vu
+sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en déshabillé,
+s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme et à déclarer cette
+femme hautaine dans sa familiarité, sèche et blessante jusque dans ses
+intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie
+éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, rendirent ses
+contradictions un peu amères. Horace s'emporta, et la traita comme
+une péronnelle, qui devait du respect à madame de Chailly, et qui
+l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le
+charme d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon cher Horace,
+lui répondit Eugénie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites là
+ne me fâche pas. Je n'ai jamais eu la prétention de lutter dans votre
+estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec
+franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt que je vous
+porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmenté et humilié par
+cette belle dame, qui a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et
+qui s'en vante même devant ses _habilleuses_; ce que j'ai trouvé, quant
+à moi, de mauvais goût et de mauvais ton.»
+
+Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer en insistant
+sur la vérité des assertions d'Eugénie, et en le suppliant pour la
+dernière fois de bien réfléchir avant de s'exposer aux railleries de la
+vicomtesse. Ce fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus
+se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant dans des
+termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'être éconduit
+honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une
+dépouille à la brochette de victimes qu'elle portait à l'épingle de
+son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la
+boutonnière de son habit.
+
+«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement: car un homme
+d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes.»
+
+Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un moment de
+réflexion:
+
+«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il
+en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force à en
+rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me
+pousserait à bout.
+
+--Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de Vernes, lui
+répondis-je.
+
+--Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait
+plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empêcher qu'on se moque
+jamais de lui. Je n'ai pas la prétention de me faire son imitateur en
+adoptant les mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils
+arrivent au même but.
+
+--Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis de Vernes, dit
+Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre de ce que vous penseriez si
+vous vous trouviez dans un cas pareil.
+
+--Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.
+
+--Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un esprit de raison et de
+justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez
+tenté d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire
+en se vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez
+immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que
+ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le
+monde (oui, j'en suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire)
+respecte la femme qui est respectée par son amant, et méprise celle que
+son amant méprise. On lui fait un crime de s'être trompée; et il faut
+reconnaître que, sous ce rapport, les femmes sont fort à plaindre,
+puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées à
+être insultées par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en
+est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez. Pour être écouté
+de la vicomtesse elle-même, que je ne crois pas très farouche, ne
+seriez-vous pas obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant
+pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en
+faire le semblant? Dites!
+
+--Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, demi-satisfait de
+ce qu'il prenait pour une interrogation détournée, vous faites des
+questions fort indiscrètes; et je ne suis pas forcé de vous rendre
+compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la
+vicomtesse et moi.
+
+--Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez répondre sans
+compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes.
+N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se
+livrerait sans combats?
+
+--Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à d'autres femmes
+qu'à celles qui se défendent, et dont la conquête est périlleuse et
+difficile.
+
+--Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en ce cas vous
+n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en
+posséderez aucune à qui vous n'ayez juré respect, dévouement et
+discrétion. La diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.
+
+--Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultivé la
+controverse à la salle Taitbout; je sais par conséquent que toutes vos
+conclusions seront toujours à l'avantage des droits féminins. Mais
+quelque subtile que soit votre argumentation, je vous répondrai que je
+n'acquiesce pas à cette domination que les femmes doivent s'arroger
+selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire
+passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves,
+sans que nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette
+m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des semaines entières,
+triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en échange
+de sa victoire, les droits d'un époux et d'un maître, et puis elle
+recommencerait le lendemain avec un autre, et se débarrasserait de moi
+en disant à mon successeur, à ses amis, à ses femmes de chambre: «Vous
+voyez bien ce paltoquet? il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai
+remis à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce serait un
+peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas disposé à me laisser jouer
+ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi sérieux qu'aucune autre honte.
+C'est même peut-être en France, à l'heure qu'il est, la pire de
+toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches
+représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du
+talion qui régit nos codes.
+
+--Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, répondit
+Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce cas, vous souscrivez à la
+peine de mort et à toutes les autres institutions barbares, au-dessus
+desquelles je pensais que votre coeur s'était élevé. Du moins, je
+vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de
+conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie et la
+cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous
+chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en
+ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que tout
+ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'_histoire de
+parler_, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos
+paroles.»
+
+Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugénie firent
+impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un généreux
+entraînement:
+
+«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois qu'elle a, sinon
+autant d'esprit, du moins plus d'idées que ma vicomtesse.
+
+--Elle est donc _tienne_ décidément, mon pauvre Horace? lui dis-je
+en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis réellement affligé, je te
+l'avoue.
+
+--Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous
+êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos compliments de condoléances. Ne
+dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je
+possède la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne sais
+pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle que vous la
+voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle
+conquête, une maîtresse délirante.
+
+--L'aimes-tu? lui demandai-je.
+
+--Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un air léger. Tu m'en
+demandes trop long. J'ai aimé, et je crois que ce sera pour la première
+et la dernière fois de ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans
+les femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation pour mon coeur
+à demi éteint. Je vais à l'amour comme on va à la guerre, avec fort peu
+de sentiment d'humanité, pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et
+pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée par cette
+victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps et de la peine. Quel mal y
+trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et
+que si mes sentiments sont déjà morts, mes passions sont encore dans
+toute leur violence?
+
+--C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui dis-je. Je te parle
+dans la sincérité de mon coeur, Horace, sans aucun ménagement pour cette
+vanité derrière laquelle tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment
+trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas
+mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est pas encore éclos, et que
+tu n'as point aimé jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, étouffées
+longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et
+vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon
+cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être le don Juan que décrit
+Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces créations poétiques occupent
+trop ton cerveau, et tu le manières pour les faire passer dans la
+réalité de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces
+fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton premier amour; ce n'a
+été qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en dépit de la
+légèreté que tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de ta
+vie.
+
+--Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont l'orgueil accepta
+facilement mes suppositions, vogue la galère! Léonie est bien faite pour
+inspirer une passion véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas
+douter. Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme est prête
+à faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies.
+Peut-être que cet amour éveillera le mien, et que nous aurons ensemble
+des jours agités. C'est tout ce que je demande à la destinée pour sortir
+de la torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.
+
+--Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aimé, et
+elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.
+
+--Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il avec humeur. Je suis
+charmé qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge.
+C'est plus que je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me
+refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne mère, elle ne
+pourrait pas être une amante passionnée. Tu me prends pour un enfant.
+Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas
+senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente
+du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse, une sainte;
+amour et respect à sa mémoire, à jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une
+femme, c'est une tigresse, un démon!
+
+--C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur à toi, quand tu
+rentreras avec elle dans la coulisse!
+
+Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment un ami véritable,
+il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace que je disais d'elle à
+celui-ci; mais livrée au désir exalté d'être aimée avec toute la fureur
+romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa
+caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas mieux reçu un bon
+conseil qu'Horace n'écouta les miens. Elle se livra à lui, croyant
+inspirer une passion violente, et entraînée seulement par la vanité et
+la curiosité. On peut donc dire qu'ils étaient à _deux de jeu_.
+
+Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi
+pénétrante, formée de bonne heure par les leçons du marquis de Vernes à
+la ruse envers les hommes et à la prévoyance devant les événements, put
+se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se
+flatta de trouver en lui un dévouement romanesque que rien ne pourrait
+ébranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop près, une
+sorte de vanité modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de la
+possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace,
+enivré durant quelques jours, devait bientôt, éclairé subitement dans
+son inexpérience par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force
+contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme,
+sinon en me rappelant qu'elle s'était aventurée sur un terrain tout
+à fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe
+bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique. Elle
+s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle, et elle le
+rêvait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'étrangeté, de
+mystère, et de poésie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur
+froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait,
+et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles
+adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, dans
+l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont elle avait soif.
+Mais, en devinant le mérite de l'homme sans naissance, elle ne
+pressentit pas les défauts de l'homme sans usage, sans _savoir-vivre_,
+comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression.
+Dans une société sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu,
+et l'éducation qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus
+réels qu'on ne pense.
+
+Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on appelle la bonne
+compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'élever et le grandir, il
+eût voulu se l'inoculer. Mais s'il y réussit dans les petites choses,
+il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent
+vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices faciles;
+mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, elle fut impuissante, et
+l'amour-propre un peu grossier, la présomption un peu déplacée, la
+personnalité un peu âpre de l'homme _du tiers_, reprirent le dessus.
+C'était tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. Elle
+aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il
+la perdait trop vite. Elle espérait de sa part une grande abnégation,
+une sorte d'héroïsme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre
+élan.
+
+Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était pas corrompu,
+mais seulement faussé, il éprouva, durant les premiers jours, une
+reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent,
+et elle se crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être. Il
+y eut même une sorte de grandeur dans la manière dont Horace accepta
+sans méfiance, sans curiosité, et sans inquiétude, le passé de sa
+nouvelle maîtresse. Elle lui disait qu'il était le premier homme qu'elle
+eût aimé. Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme
+qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point à la prendre
+au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun homme n'avait pu mériter
+l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien
+que la vie de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu,
+qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il ne connut
+point avec elle cette jalousie rétroactive qui avait fait de ses amours
+avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idées sur le mérite des
+femmes s'étaient beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse
+et à l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté
+bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, mais bien la
+désinvolture leste et galante d'une femme à la mode. D'autre part,
+il n'était pas humilié des prédécesseurs que lui avait donnés la
+vicomtesse, comme il l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à
+M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, le
+garçon de café. Chez Léonie, c'était à des grands seigneurs sans doute,
+à des ducs, à des princes peut-être, qu'il succédait; et cette brillante
+avant-garde, qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui
+paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe,
+pour avoir accepté avec douceur et repentance le reproche d'une seule
+erreur, avait été accablée par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière
+vicomtesse, prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut
+respectée, grâce à ce même orgueil.
+
+Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse n'eût pas daigné
+répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché aucune de ses actions. Elle
+n'était pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait à cet
+égard un certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel à ses
+hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention d'être une
+femme vertueuse, mais bien celle d'être une âme jeune, ardente,
+ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'était une sorte de
+prostitution de coeur, car elle allait s'offrant à tous les désirs,
+se faisant respecter par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant
+attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: «Je
+voudrais pouvoir aimer.»
+
+Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près seule avec lui
+dans une sorte d'intimité au château de Chailly. Le comte de Meilleraie
+s'était absenté, les adorateurs d'habitude s'étaient dispersés; le
+choléra avait effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages
+précieux ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait de nos
+contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbée
+par son nouvel amour, et embarrassée peut-être d'en faire accepter les
+apparences à ses amis, elle écartait toutes les visites, en répondant
+à toutes les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris.
+Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait secrètement
+(trop secrètement à son gré) de l'absence de ses rivaux.
+
+Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, à cause
+de sa belle-mère et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond
+mystère. Grâce à l'aplomb de Léonie, plus encore qu'au voisinage des
+habitations respectives et aux précautions prises, le secret de cette
+liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie, ses discours, ses
+prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, tout son mélange de
+franchise et de fausseté, avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque
+chose d'énigmatique, que les amants heureux s'étaient plu à voiler pour
+rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés à respecter,
+pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de
+plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou
+bien il n'y en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus à
+distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son rôle, si on lui
+en eût laissé le choix; son principal sentiment auprès de Léonie avait
+été le désir d'écraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la
+réalité, et de faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun
+autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité de sa
+position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola
+en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement à moi, mais à
+quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les
+traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne
+voulurent pas croire à son succès.
+
+Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace et à la
+glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les démentit en
+disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angélique, que cela
+était impossible, parce qu'Horace était un homme d'honneur, incapable
+d'inventer et de répandre un fait contraire à la vérité. Mais
+lorsqu'elle le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des
+ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il fut forcé, tout
+en étouffant de rage, de se lancer auprès d'elle dans un système de
+dénégations et de mensonges pour reconquérir sa confiance et son estime.
+Mais c'en était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était
+satisfaite; sa vanité était assouvie par toutes les louanges ampoulées
+qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur, dans ses épanchements,
+au lieu d'affection, dans ses épîtres en prose et en vers. Il avait
+épuisé pour elle tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode;
+il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets étaient
+criblés de points d'exclamation. Léonie en avait assez. En femme
+d'esprit, elle s'était vite lassée de tout ce mauvais goût poétique.
+En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-là n'était
+différent de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que
+ce n'était pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos
+ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était pas moins.
+Après un mois de cette expérience, chaque jour plus froide et plus
+triste, Léonie résolut de se débarrasser peu à peu de cette intrigue,
+afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie,
+qui était un homme d'excellent ton.
+
+La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort
+souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de là venait
+qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui était
+jamais arrivé de nommer personne. Elle avait douloureusement commencé à
+nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie du vieux marquis.
+Elle n'avait conservé avec lui que des relations filiales: mais elle
+n'avait pas trouvé dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez
+pour effacer cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux.
+Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour les hommes qui
+ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et même à l'égard
+de ceux qui étaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une
+méfiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur
+elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le marquis,
+à qui elle disait presque tout), encore moins par des démarches
+compromettantes. En général, elle avait été secondée par la délicatesse
+de leurs procédés et la froideur de leur rupture, parce que c'étaient
+des hommes du monde, également incapables d'un regret et d'une
+vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence;
+Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si naïf; Horace, dont elle
+ne s'était pas défiée, lui parut le plus misérable de tous, lorsqu'il
+voulut s'imposer à elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si
+révoltée, que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, mais
+encore de se venger en ne laissant pas derrière elle la moindre trace de
+ses bontés pour lui. «Tu seras puni par où tu as péché, lui disait-elle
+en son âme ulcérée; tu as voulu passer pour mon maître, et, à la
+première occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité
+retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne recueilleras
+que la honte et le ridicule.»
+
+Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre
+eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se détruire.
+
+
+
+XXIX.
+
+Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous
+intéressaient au plus haut point: Marthe, que nous étions déjà habitués
+à regarder comme perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis
+cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui nous avait promis
+de nous écrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des
+deux autres. La disparition de Jean avait été complète. On présumait
+bien qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots les plus
+courageux l'avaient suivi durant toute la journée du 5 juin; mais dans
+la nuit ils s'étaient dispersés pour chercher des armes, des munitions
+et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait été impossible de se réunir
+aux insurgés, que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait
+dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer que ces étudiants
+eussent tous mis une audace bien persévérante à opérer cette jonction;
+mais il est certain que plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la
+maison où leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion
+pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion, ou tout au
+moins de recueillir son cadavre. Cette dernière consolation leur fut
+refusée. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme
+une relique, et il ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers.
+Plus tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena
+aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention de Laravinière. Ses
+amis le pleurèrent, et se réunirent pour honorer sa mémoire par des
+discours et des chants funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et
+un autre la musique.
+
+[Illustration: Il débuta par le rôle d'un valet fripon et battu.]
+
+Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si je n'avais pas
+de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi
+avait disparu. J'écrivis à ses soeurs, qui n'étaient pas plus avancées
+que moi. Louison nous répondit une lettre de lamentations où elle
+exprimait assez ingénument sa tendresse intéressée pour son frère. Elle
+terminait en disant: «Nous avons perdu notre unique soutien, et nous
+voilà forcées de travailler sans relâche pour ne pas tomber dans la
+misère.»
+
+Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, auxquelles Horace
+n'avait guère le loisir de prendre part, bien qu'il donnât des regrets
+sincères à Jean et à Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en
+convalescence dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci
+commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité qui régnait
+enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent
+quelque soupçon d'un _patriote_ réfugié chez elle, ce secret fut
+religieusement gardé, et la police ne surveilla pas ses mouvements.
+Cependant il était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir,
+changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement sa figure
+avait été remarquée dans les barricades et dans la maison mitraillée. Il
+ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que
+des témoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des
+remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il résolut
+donc d'aller demeurer à l'autre extrémité de Paris. La difficulté
+n'était pas de sortir de sa retraite: il commençait à marcher, et, en
+descendant le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans
+être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'état de misère où
+elle se trouvait, aux persécutions d'un propriétaire qu'elle ne
+pouvait pas payer, et qui, en vérifiant l'état des lieux, remarquerait
+certainement l'effraction de la fenêtre; alors ce créancier courroucé
+livrerait peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en
+restant les bras croisés il ne détournerait pas ce péril, Paul se décida
+à sortir de la maison avant le jour de l'échéance, et s'alla confier à
+Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et
+alla porter à la vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer
+Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause
+républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit réparer sans
+bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne
+voulait plus les quitter, dans le pauvre local où il avait établi Arsène
+sous son propre nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un
+excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent le plus généreux
+de tous ceux qu'Arsène avait connus dans l'intimité de Laravinière. Paul
+souffrait de ne pouvoir immédiatement lui rembourser les avances qu'il
+lui faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe, il était
+forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas donné le temps de les
+solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le
+garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans
+la même ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène.
+
+[Illustration: Son vieux ami le marquis de Vernes.]
+
+A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il était
+encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoyé.
+Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour
+journalier à un maître paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et
+pas de choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait rien
+à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya encore. Il fut tour
+à tour garçon chez un marchand de vins, batteur de plâtre,
+commissionnaire, machiniste au théâtre de Belleville, ouvrier
+cordonnier, terrassier, brasseur, gâche, gindre, et je ne sais quoi
+encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à
+gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa
+santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle, il faisait moins
+de besogne que le premier venu. La misère devenait chaque jour plus
+horrible. Les vêtements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait
+beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver
+d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, lui
+nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à six francs par mois.
+Et puis elle réussit à être couturière des comparses du théâtre de
+Belleville; et comme elle n'était pas souvent payée par ces dames, elle
+se décida à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui
+prouva que c'était trop d'ambition, que la place était importante; mais
+par pitié on lui accorda celle d'habilleuse, et les _grandes coquettes_
+furent contentes de son adresse et de sa promptitude.
+
+Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait
+écouté les pièces et observé les acteurs avec attention, songea à
+s'essayer sur le théâtre. Il avait une mémoire prodigieuse. Il lui
+suffisait d'entendre deux répétitions pour savoir tous les rôles par
+coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions
+pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre étaient
+envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, où il
+débuta par le rôle d'un valet fripon et battu. Arsène se traîna sur
+les planches, la mort dans l'âme, les genoux tremblants de honte et de
+répugnance, l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et
+d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement sifflé.
+Il supporta cet affront avec une indifférence stoïque. Il n'avait pas
+été braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'était une
+tentative désespérée, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son
+enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et adopté le fils
+d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitué à ces sortes de
+désastres, rit de la mésaventure de son débutant, et l'engagea à ne pas
+se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence
+d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa
+prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, et son
+entente du dialogue. Il conçut des espérances sur son avenir, et,
+pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de
+Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta
+parfaitement. En peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux
+costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du goût
+et de la science. Ce qu'il avait vu et copié chez M. Dusommerard lui
+servit en cette occasion. La modestie de ses prétentions, sa probité,
+son activité, son esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le
+rendre précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de désespoir,
+d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une sorte de factotum au
+théâtre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assurés et
+bien servis.
+
+De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant dans la
+coulisse aux représentations, Marthe s'était familiarisée avec la scène.
+Sa vive intelligence avait saisi les côtés faibles et forts du métier.
+Elle retenait, comme malgré elle, des scènes entières, et, rentrée
+dans son grenier, elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec
+supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après avoir
+contrefait avec malice et enjouement la méchante manière des actrices,
+elle disait leur rôle comme elle le sentait, avec naturel, avec
+distinction, et avec une émotion touchante, qui plusieurs fois humecta
+les paupières d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que
+l'enfant, étonné des gestes et des inflexions de voix de sa mère, se
+rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsène
+s'écria: «Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.
+
+--J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver ton estime.
+
+--Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je pas, moi, un
+ex-mauvais acteur?»
+
+Marthe protégée par la _grande coquette_, qui voulait faire pièce à une
+_ingénue_, sa rivale et son ennemie, débuta dans un premier rôle, et
+elle eut un succès éclatant. Elle fut engagée quinze jours après, avec
+cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois
+mois de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité vinrent
+donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe fut associée au bien-être;
+et, tout enflée de la brillante condition de ses jeunes amis, elle
+promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de
+triomphe, cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle put dire,
+en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame Arsène!»
+
+Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le même toit,
+tout en laissant croire autour d'elle qu'elle était unie à lui, Marthe
+n'était cependant ni la femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a
+des conditions où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou
+d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un acte de
+prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas échappé aux malignes
+investigations et aux prétentions insultantes de son entourage. Le
+couple modeste et résigné avait reconnu l'impossibilité où il était de
+se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes,
+il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer dans la voie
+péniblement tracée par ses pères; certes, ni l'un ni l'autre ne se
+sentait porté par goût et par ambition vers la vocation vagabonde de
+l'artiste bohémien; mais il est certain que le domaine de l'art était le
+seul où ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle,
+un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. Dans la
+hiérarchie sociale, toutes les positions s'acquièrent encore par
+droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent par droit de conquête sont
+exceptionnelles. Dans le prolétariat, comme dans les autres classes,
+elles exigent certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne
+pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé seulement de
+procurer quelque bien-être aux objets de son affection, il n'avait pas
+songé à se perfectionner dans une spécialité quelconque. Il eût fait
+volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au
+monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été au plus pressé,
+acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fût assez lucrative pour remplir
+le but généreux qu'il s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force
+physique lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus nécessaire.
+Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre, énorme déjà, des enfants
+perdus de cette civilisation égoïste qui a oublié de trouver l'emploi
+des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-là le théâtre, la
+littérature, les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables,
+offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup se précipitent
+par mollesse, par vanité ou par amour du désordre, mais où, en général,
+le talent et le zèle ont des chances d'avenir. Arsène avait de
+l'aptitude et l'on peut même dire du génie pour toutes choses. Mais
+toutes choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni
+crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues études, et il
+ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur, il fallait
+de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de
+bureaucrate est convoitée par cinquante aspirants. Celui qui remportera
+ne le devra ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront
+ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène ne pouvait donc
+frapper qu'à cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs,
+et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est
+parfois le refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne
+le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est là que
+vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est là que
+vont des hommes qui avaient peut-être reçu d'en haut le don de la
+prédication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siècle de foi,
+faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une société
+religieuse et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut
+qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire souvent
+grossier et injuste, parfois impie et obscène, quelle grandeur, quelle
+conscience, quelle élévation d'idées et de sentiments peut-on exiger
+d'eux, chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion?
+Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé s'efface et ne vient
+plus ajouter le découragement, la révolte et l'isolement à ces causes de
+démoralisation déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples,
+que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont du moins
+possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des
+grandes célébrités, existences qui sont passées au rang de sommité
+sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de
+chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une
+nouvelle preuve. Délicate de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme,
+douée d'une intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu
+instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable
+de comprendre les sentiments les plus élevés et prompte à les bien
+exprimer; ayant dans sa personne un charme extrême, une beauté
+accompagnée de grâce et de distinction innée, elle ne pouvait pas,
+sans souffrir, concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette
+puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis
+qu'elle était au monde; elle ignorait même la cause de ces langueurs
+et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce
+continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son
+amour pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions excitées
+et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le théâtre lui ouvrit
+une carrière de fatigues nécessaires, d'études suivies et d'émotions
+vivifiantes. Arsène comprit qu'à cette âme tendre et agitée il fallait
+un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas
+certains dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand
+calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force
+avait ranimé le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but
+indiqué. Celui de Marthe était d'assurer à son enfant, par son travail,
+les bienfaits de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à
+atteindre ce résultat, sans entraver son indépendance et sans
+compromettre sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la dignité de
+Marthe avait souffert de cette position d'obligée et de protégée, qui
+fait de la plupart des femmes les inférieures de leurs maris ou de
+leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se
+sentait mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être plus
+faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait sa tête
+longtemps courbée et humiliée sous la domination de l'homme. Ce
+bien-être nouveau éloigna ce que l'idée d'être encore une fois protégée
+avait eu pour elle de pénible au commencement de son union avec Arsène,
+Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement, et à l'accepter
+sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus
+en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant,
+l'amant qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance.
+Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait par pure affection, et
+non plus par pitié généreuse, à son sort et à celui de son fils. Elle
+comprit que ce n'était pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le
+passé, mais un ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur
+de vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son coeur
+craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant mieux
+qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul mot d'amour depuis la
+rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu
+avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimée, et
+cependant, au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il
+était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans sa mélancolie.
+Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande réitérée de
+la part d'Arsène de ne pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais
+jours. Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène parla
+enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicité, que, pour
+toute réponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi
+tout entière et pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je
+craignais que tu n'y eusses renoncé.--Mon Dieu, tu as eu enfin pitié de
+moi! dit Arsène avec effusion en levant ses bras vers le ciel.--Mais mon
+enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe,
+Arsène qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.--Ton enfant et toi,
+c'est la même chose, répondit Arsène. Comment pourrais-je vous séparer
+dans mon coeur et dans ma pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une
+question importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un nom
+qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis longtemps. Maintenant
+que tu vas être à moi, et moi à toi, il faut que cet enfant soit à nous
+deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous
+aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace, as-tu
+eu quelque relation avec lui?--Aucune, répondit Marthe; j'ai toujours
+ignoré où il était, à quoi il songeait; j'ai désiré quelquefois le
+savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun
+sentiment d'affection, j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié
+et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté au désir
+de t'adresser une seule question sur son compte.
+
+--Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de tenir à son égard?
+
+--Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir, et j'espère
+que cela n'arrivera pas.
+
+--Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que lui
+répondrais-tu?
+
+--Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée; un enfant qu'il ne
+connaît pas, dont il ignore même l'existence? un enfant qu'il n'a pas
+désiré, qu'il a engendré dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté
+en moi l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre au monde
+si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce
+ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais
+pardonner à Horace de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que,
+pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait
+jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à nous, Arsène, et non pas à
+Horace. C'est l'amour, le dévouement et les soins qui constituent la
+vraie paternité. Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme
+d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les
+liens du sang ne sont presque rien. Et quant à moi, j'ai profité à cet
+égard de la faculté que me donnait la loi, pour rompre entièrement le
+lien qui eût uni mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie
+sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a écrit celui
+d'_inconnu_. C'est toute la vengeance que j'ai tirée d'Horace: elle
+serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir.
+
+--Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et sans ressentiment
+d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta
+vengeance a été bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses
+regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être
+encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra un homme, et
+il abjurera peut-être les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se
+repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa
+vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grâce
+à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le
+serrer sur son coeur...
+
+--Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe avec une énergie
+douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti
+cet amour à l'âge où le coeur est dans toute sa puissance; comment
+l'éprouverait-il dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel?
+Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être
+pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui donnerait pas des
+préceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui
+appartienne. Oh! jamais! en aucune façon!
+
+--Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et veux-tu t'arrêter
+sans retour à cette détermination?
+
+--Je le veux, répondit Marthe.
+
+--En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe
+pour être mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne
+sait nos relations passées ou présentes. On nous croit époux ou amants.
+Il n'entre guère dans les moeurs du théâtre de demander à un couple
+quelconque la preuve légale de son association. Nous avons laissé cette
+opinion se former; nous l'avons jugée nécessaire à notre sécurité.
+Il n'y a que la mère Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne
+m'appartient pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir
+nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de
+laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand nous retrouverons nos
+anciens amis (car lors même que nous les éviterions, il nous serait
+impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela
+doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?»
+
+Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant; puis, prenant
+son parti, elle répondit avec beaucoup de fermeté: «Nous leur dirons ce
+que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien.
+
+--Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma pauvre Marthe?
+Souviens-toi que la jalousie d'Horace était bien connue de ses amis:
+tous ne te connaissaient pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas
+fondée... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation
+injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera
+donc dans la bouche de tout le monde, même dans celle des amis qui
+n'avaient jamais douté de toi, comme Théophile, Eugénie, et quelques
+autres!»
+
+Marthe pâlit.
+
+«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai été si fière! j'ai
+montré tant d'indignation d'être soupçonnée! L'on pensera maintenant que
+j'ai été impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout,
+qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire;
+car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant à Horace comme le
+sien, et que je me suis éloignée de lui au moment de devenir mère.
+
+--On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le tromper, mais qu'il
+s'est aperçu de ton infidélité; et il sera complètement justifié aux
+yeux des autres et aux siens propres.
+
+--Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une idée qui ne lui était
+pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui épargner la
+punition que lui réserve la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la
+honte qu'il doit éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les
+devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur
+et la pureté de ton amour! Je veux qu'il en soit humilié jusqu'au fond
+de son âme, et qu'il soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de
+se réfugier dans le sein d'Arsène!
+
+--Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe, à moi, c'est
+que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mépriser
+et d'aller crier chez tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien
+raison de me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en
+même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse.
+L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux pères, et je ne sais auquel
+des deux il appartient.»
+
+--Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas à nos
+anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai
+le courage de lui dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre
+enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a mérité d'être
+mon époux, mon amant, mon frère à jamais.»
+
+Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras d'Arsène, et
+couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant
+dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'éleva dans ses
+mains, prit Dieu témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption,
+plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient
+à la face des hommes.
+
+
+
+XXX.
+
+A la fin de l'été, la vicomtesse avait hâté son départ de la campagne,
+sous prétexte d'affaires pressantes, mais en réalité pour fuir Horace,
+qu'elle n'aimait plus, et que même elle commençait à détester. Pour se
+débarrasser de cet amant dangereux, elle avait écrit à son vieux ami le
+marquis de Vernes, et lui avait demandé conseil comme elle avait coutume
+de le faire lorsqu'elle avait besoin de lui. Elle lui avait avoué en
+même temps et son goût pour Horace et le dégoût qui l'avait suivi, le
+mépris et le ressentiment que lui avaient causé ses indiscrétions, et la
+crainte qu'elle éprouvait qu'il n'en commit de nouvelles. Elle lui
+avait raconté comment, ayant essayé de le traiter d'un peu haut pour
+l'habituer au respect, ce moyen avait échoué: Horace avait voulu faire
+sentir ses droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux,
+il avait parlé de jalousie et de vengeance comme un héros de Calderon.
+Léonie, épouvantée, demandait en grâce au marquis de venir à son secours
+pour la délivrer de ce forcené. «J'avais bien prévu ce qui arrive, avait
+répondu le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et à vous encore d'avantage.
+Il a les qualités du talent et les travers de l'_homme de rien_. Il vous
+aime, et il va bientôt vous haïr, parce que vous ne pouvez ni le
+haïr, ni l'aimer comme il l'entend. Sa haine ou son amour vous seront
+également funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en préserver: c'est de
+travailler à le rendre indifférent. Pour cela, il faut bien vous garder
+de lui témoigner de l'indifférence. Ce serait ranimer ses désirs,
+éveiller son dépit, et le pousser aux dernières extrémités. Soyez
+passionnée au contraire; renchérissez sur ses jalousies, sur ses
+injustices, sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'émotions. Tâchez
+de l'ennuyer à force d'exigences. Faites l'amante espagnole à votre
+tour, et rendez-le si malheureux, qu'il désire vous quitter. Tâchez
+qu'il fasse le premier pas vers une rupture, et qu'il le fasse
+violemment; alors vous serez sauvée: il aura eu les premiers torts.
+Votre empressement à en profiter pour l'abandonner sera de la fierté
+légitime, la dignité d'un grand caractère, la colère implacable d'un
+grand amour! Je vous réponds du reste. Je m'emparerai de lui quand
+l'occasion sera venue; j'écouterai ses plaintes, je lui prouverai qu'il
+est le seul coupable, et, tout en vous haïssant, il sera forcé de vous
+respecter. Il vous importunera peut-être, il fera des folies pour
+arriver jusqu'à vous. Soyez sans pitié. Peut-être se brûlera-t-il
+la cervelle, mais seulement un peu; il a trop d'esprit pour vouloir
+renoncer aux beaux romans dont son avenir est gros. Toutes les
+extravagances qu'il pourra faire alors pour vous, loin de vous
+compromettre, tourneront au triomphe de votre fierté. Tout le monde
+saura peut-être que ce jeune homme vous adore; mais on saura aussi que
+vous le réduisez au désespoir; et s'il lui arrive de se vanter du passé
+dans sa colère, on le regardera comme un fat ou comme un fou. De tout
+ceci, ma belle amie, il résultera pour vous un surcroît de gloire. Votre
+puissance sera plus enviée que jamais par les femmes, et les hommes
+viendront se prosterner par centaines à vos genoux.»
+
+La vicomtesse suivit fidèlement le conseil de son mentor. Elle joua si
+bien la passion, qu'Horace eu fut épouvanté. Des qu'elle le vit reculer,
+elle avança, et ne craignit pas d'exiger de lui qu'il l'enlevât. Cette
+idée sourit d'abord à Horace, à cause du retentissement qu'aurait une
+pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, dans la province et
+même dans le monde, la passion _échevelée_ d'une dame de ce rang et de
+cet esprit. La vicomtesse frémit en le voyant irrésolu; mais, au bout
+de vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idée de vivre avec une
+maîtresse aussi jalouse et aussi impérieuse. Il songea à la souffrance
+qu'il éprouverait lorsque les curieux, se précipitant sur ses pas pour
+le voir passer avec sa conquête, l'un dirait: «Tiens! elle n'est pas
+plus belle que cela?» l'autre: «Elle n'est, pardieu, pas jeune!» Et,
+tout bien considéré, il refusa le sacrifice qu'elle lui offrait, sous
+prétexte qu'il était pauvre, et qu'il ne pouvait se résoudre à faire
+partager sa misère à une femme comme elle, bercée dans l'opulence. Ce
+prétexte était d'ailleurs assez bien fondé. La vicomtesse feignit de
+n'en tenir compte, de dédaigner les richesses, de vouloir braver le
+monde, qu'elle prétendait haïr et mépriser. Mais dès qu'elle se fut
+bien assurée de la répugnance sincère d'Horace à prendre ce parti, elle
+l'accusa de ne point l'aimer; elle feignit d'être jalouse d'Eugénie;
+elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupçon et de
+ressentiment. Elle pleura même, et s'arracha quelques faux cheveux.
+Puis tout à coup elle chassa Horace de son boudoir, fit ses apprêts de
+départ, refusa de recevoir ses excuses et ses adieux, et s'en retourna à
+Paris, bien fatiguée du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite
+d'être enfin délivrée du sujet de ses terreurs. De ce moment, ainsi que
+l'avait prédit le marquis, sa victoire fut assurée; et Horace, tout en
+la plaignant de sa prétendue douleur, tout en se réjouissant de n'avoir
+plus à en subir les violences, se sentit le plus faible, parce qu'il se
+crut le plus froid.
+
+Les jeunes gens nobles du pays qui avaient composé la cour ordinaire de
+Léonie restèrent dans leurs châteaux pour s'y adonner au plaisir de la
+chasse durant l'automne; et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitié,
+et qui le tenait sérieusement pour un grand homme, l'invita à venir
+achever la saison dans ses terres. Horace accepta cette offre avec
+plaisir. Son hôte était riche et garçon. Il avait peu d'esprit, aucune
+instruction, un bon coeur et de bonnes manières. C'était l'homme
+qu'Horace pouvait éblouir de son érudition et charmer par le brillant de
+son esprit, en même temps qu'il trouvait à profiter dans son commerce
+pour se former aux habitudes aristocratiques, dont il était alors plus
+que jamais infatué.
+
+Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation pénible qu'il
+venait de subir, et la maison de Louis de Méran lui fut un lieu de
+délices. Avoir de beaux chevaux à monter, un tilbury à sa disposition,
+des armes magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une bonne
+table, de gais convives, voire quelques autres distractions dont il ne
+se vanta pas à moi après tout le mépris qu'il avait témoigné pour ce
+genre de plaisir, mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modèles
+les dandys vanter et cultiver la débauche: c'en fut assez pour
+l'étourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. Comme il était
+réellement supérieur par son intelligence à tous ses nouveaux amis,
+il rachetait à force d'esprit le défaut de naissance, de fortune et
+d'usage, dont, au reste, on ne lui eût fait un tort que s'il en eût fait
+parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement de voir l'orgueil
+de ces jeunes gens s'élever au-dessus du sien, qu'il leur laissa croire
+qu'il était d'une bonne famille de robe, et jouissait d'une honnête
+aisance. L'exiguïté de sa valise donnait bien un démenti à ses
+gasconnades: mais il était en voyage; c'était par hasard qu'il s'était
+arrêté dans ce pays, où il était venu seulement avec l'intention de
+passer quelques jours; et pour rendre excusable aux yeux de Louis de
+Méran, la légèreté de sa bourse, qui était par trop évidente, il feignit
+plusieurs fois de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au
+moins _chez son banquier_ l'argent qui lui manquait.
+
+«Qu'à cela ne tienne! lui dit son hôte, qui avait le malheur de
+s'ennuyer lorsqu'il était seul dans son château, et pour qui Horace
+était une société agréable, ma bourse est à votre disposition. Combien
+vous faut-il? Voulez-vous une centaine de louis?
+
+--Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'écria Horace, à qui
+une offre aussi magnifique fit ouvrir de grands yeux, et qui jusque-là
+ne s'était tourmenté que de la manière dont il donnerait le _pourboire_
+aux laquais de la maison en s'en allant.
+
+--Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons avoir une grande
+réunion de jeunes gens, à l'occasion d'une sorte de fête villageoise où
+nous allons tous, et où nous passons quelquefois huit jours en parties
+de plaisir. On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez jeter
+quelques poignées d'or sur la table, si vous ne voulez, vous, inconnu
+dans la province, passer pour _une espèce._»
+
+Bien qu'Horace sût parfaitement qu'il ne pourrait jamais rendre cet
+argent, à moins d'être heureux au jeu, il n'eut pas plus tôt entrevu
+cette chance de succès, qu'il s'y confia aveuglément, et accepta les
+offres de son ami. Il n'avait jamais joué de sa vie, parce qu'il n'avait
+jamais été à même de le faire, et il ignorait tous les jeux excepté le
+billard, où il était de première force, ce qui lui avait valu l'estime
+de plusieurs des graves personnages au milieu desquels il s'était lancé.
+Il eut bientôt compris la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le
+jour de la fête, il débuta avec passion dans cette nouvelle carrière
+d'émotions et de périls. Il eut, pour son malheur à venir, un bonheur
+insolent ce jour-là. Avec cent louis il en gagna mille. Il se hâta de
+restituer la somme première à Louis de Méran, mit de côté quatre cents
+louis, et continua à jouer les jours suivants avec les cinq cents
+autres. Il perdit, regagna, et, après plusieurs fluctuations de la
+fortune, retourna enfin au château de Méran avec dix-sept mille francs
+en or et en billets de banque dans sa valise. Pour un jeune homme qui
+avait de grands besoins d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort
+précaire, c'était une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je
+crois bien qu'à partir de là il le devint réellement un peu. Il vint
+nous voir pour nous faire part de son bonheur, et ne songea pas à
+me restituer cent cinquante louis qu'il me devait. Je n'osai le lui
+rappeler, quoique je fusse assez gêné; je regardais comme impossible
+qu'il l'oubliât. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je le lui
+pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonté n'y fut pour rien.
+L'empressement avec lequel il vint m'annoncer sa richesse en est la
+meilleure preuve. Son premier soin fut d'envoyer cent louis à sa mère;
+mais il n'osa pas lui dire que c'était l'argent du jeu: la bonne femme
+s'en fût effrayée plus que réjouie. Il lui manda que c'était le prix de
+travaux littéraires auxquels il se livrait dans mon ermitage, et qu'il
+envoyait à Paris à un éditeur.
+
+«Je prétends, me dit-il en riant, la réconcilier avec la profession
+d'homme de lettres, qu'elle avait tant de regret à me voir embrasser, et
+qu'elle va désormais regarder comme très-honorable. Dans quelques mois
+je lui enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant que
+j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer dès aujourd'hui la
+somme entière! Je serais si heureux de pouvoir m'acquitter en un instant
+des sacrifices qu'elle fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle
+comprendrait si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des
+explications impossibles; et les gens de ma province, qui sont aussi
+judicieux que charitables, voyant la mère Dumontet remonter sa vaisselle
+et acheter des robes à sa fille, en concluraient certainement que, pour
+procurer à ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassiné
+quelqu'un. Il est vrai que mon bon père, qui se pique un peu de
+belles-lettres, voudra lire de ma prose imprimée. Je lui dirai que
+j'écris sous un pseudonyme, et je couperai, dans un volume de quelque
+poète mystique allemand nouvellement traduit, une centaine de pages que
+je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de moi. Il n'y verra que du
+feu, et il les montrera à tous les beaux esprits de sa petite ville,
+qui, n'y comprenant goutte, reconnaîtront enfin que je suis un homme
+supérieur.»
+
+En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois de lui-même de fort
+bonne grâce, éclata de rire. C'était la vérité qu'il eût envoyé tout son
+argent à sa mère s'il eût pu le faire à l'instant même sans l'effrayer.
+Son coeur était généreux; et s'il se réjouissait tant d'être riche, ce
+n'était pas tant à cause de la possession, qu'à cause de l'espèce
+de victoire remportée sur ce qu'il appelait son mauvais destin.
+Malheureusement il ne songea plus à ses résolutions le lendemain. Sa
+mère ne reçut plus rien de lui, et tous ses créanciers de Paris furent
+également oubliés. Il ne lui resta, de cet instant de dévouement
+enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insensé et bizarre, qui consistait
+à croire à son étoile en fait de succès d'argent, comme Napoléon croyait
+à la sienne en fait de gloire militaire. Cette confiance absurde en une
+providence occupée à favoriser ses caprices, et en un dieu disposé à
+intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit vain et téméraire. Il
+commença à mener le train d'un jeune homme pour qui quinze mille francs
+auraient été le semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un
+cheval, sema les pièces d'or à tous les valets de son hôte, écrivit à
+Paris à son tailleur qu'il avait fait un héritage, et qu'il eût à lui
+envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze jours après, il se montra
+équipé le plus ridiculement du monde. Ses amis se moquèrent de cet
+accoutrement de mauvais goût, et lui conseillèrent de destituer son
+tailleur du quartier latin pour une célébrité de la _fashion_. Il
+distribua aussitôt sa nouvelle garde-robe aux piqueurs de ces messieurs,
+et en commanda une autre à Humann, qui habillait Louis de Méran.
+Recommandé par ce jeune homme élégant et riche, il eut chez ce prince
+des tailleurs un crédit ouvert dont il ne s'inquiéta pas, et qui creusa
+sous lui comme un gouffre invisible.
+
+Les joyeux compagnons qui l'entouraient, dès qu'ils le virent
+insolemment prodigue et revêtu d'un costume de dandy qui déguisait
+incroyablement son origine plébéienne, l'adoptèrent tout à l'ait, et
+firent de lui le plus grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent
+qui est un grand maître. Horace, n'étant plus retenu et contristé par
+la misère, se livra à tous les élans de sa brillante gaieté et de son
+audacieuse imagination. L'argent fit en lui des miracles; car il lui
+rendit, avec la confiance en l'avenir et les jouissances du présent,
+l'aptitude au travail, qu'il semblait avoir à jamais perdue. Il retrouva
+toutes ses facultés, émoussées par les chagrins et les soucis de l'hiver
+précédent. Son humeur redevint égale et enjouée. Ses idées, sans devenir
+plus justes, se coordonnèrent et s'étendirent. Son style se forma tout à
+coup. Il écrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste Marthe
+fut l'héroïne, et ses amours le sujet. Il s'y donna un plus beau rôle
+qu'il ne l'avait eu dans la réalité; mais il y motiva et y poétisa ses
+fautes d'une manière très-habile. L'on peut dire que son livre, s'il eût
+eu plus de retentissement, eût été un des plus pernicieux de l'époque
+romantique. C'était non pas seulement l'apologie, mais l'apothéose de
+l'égoïsme. Certainement Horace valait mieux que son livre; mais il y mit
+assez de talent pour donner à cet ouvrage une valeur réelle. Comme il
+était riche alors, il trouva facilement un éditeur; et le roman, imprimé
+à ses frais, et publié peu du temps après son retour à Paris, eut une
+sorte de succès, surtout dans le monde élégant.
+
+Cette vie de luxe, mêlée de travail intellectuel et d'activité physique,
+était l'idéal et l'élément véritable d'Horace. Je remarquai que sa
+parole et ses manières, d'abord ridicules lorsqu'il avait voulu les
+transformer de bourgeoises en patriciennes, devinrent gracieuses et
+dignes, lorsque fort de son propre mérite et riche de son propre argent,
+il ne chercha plus, en se réformant, à imiter personne. A Paris, ses
+nouveaux amis le présentèrent dans diverses maisons riches ou nobles, où
+il vit l'ancienne bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il vit les
+fêtes des banquiers israélites, et les soirées moins somptueuses et plus
+épurées de quelques duchesses. Il entra partout avec aplomb, certain
+de n'être déplacé nulle part, après avoir été l'amant et l'élève de la
+précieuse vicomtesse de Chailly.
+
+Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut complètement
+transfiguré. Il vint nous voir un matin dans son tilbury, avec son groom
+pour tenir son beau cheval. Il monta nos cinq étages comme s'il n'eût
+fait autre chose de sa vie, et eut le bon goût de ne pas paraître
+essoufflé. Sa mise était irréprochable; sa chevelure inculte avait enfin
+été domptée par Boucherot, successeur de Michalon. Il avait la main
+blanche comme celle d'une femme, les ongles taillés en biseau, des
+bottes vernies et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus
+extraordinaire, c'est qu'il avait pris un ton parfaitement naturel, et
+qu'il était impossible de deviner que tout cela fût le résultat d'une
+étude. La seule chose qui trahit la nouveauté de sa métamorphose,
+c'était l'espèce de joie triomphante qui éclairait son front comme une
+auréole. Eugénie, à qui il baisa la main en arrivant (pour la première
+fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord à tenir son sérieux, et
+finit par s'étonner autant que moi de la facilité avec laquelle ce jeune
+papillon avait dépouille sa chrysalide. Il avait été à si bonne école,
+qu'il avait appris non-seulement à se bien tenir, mais encore à bien
+causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait sur tout ce
+qui pouvait nous intéresser personnellement, et il avait l'air de s'y
+intéresser lui-même. Nous avions vu ses premiers efforts pour atteindre
+au type qu'il possédait enfin, et nous étions émerveillés qu'il eût déjà
+perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. «Parle-moi donc de toi un
+peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent florissantes. J'espère que
+ta nouvelle fortune ne repose pas entièrement sur les cartes, mais bien
+sur la littérature, où tu as fait un si joli début.--L'argent du jeu
+tire à sa fin, me répondit-il naïvement; j'espère bien le renouveler
+en puisant à la même source, et jusqu'ici mes essais ne sont pas
+malheureux; mais comme il faut être en mesure de perdre, j'ai songé à
+la littérature, comme à un fonds plus solide. Mon éditeur m'a versé ces
+jours-ci trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en
+une quinzaine de jours; et si le public reçoit celui-là avec autant
+d'indulgence que l'autre, j'espère que je ne me trouverai plus à court
+d'argent.» trois mille francs un petit volume, pensai-je, c'est un peu
+cher; mais tout dépend des arrangements.
+
+«Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que tu viens de
+publier.--Oh! je t'en prie, s'écria-t-il, ne m'en parle pas. C'est si
+mauvais, que je voudrais bien n'en entendre jamais parler.--Ce n'est pas
+mauvais le moins du monde, repris-je: on peut même dire, au point de
+vue de l'art, que c'est une paraphrase très-remarquable d'_Adolphe_,
+ce petit chef-d'oeuvre littéraire de Benjamin Constant, que tu sembles
+avoir pris pour modèle.»
+
+Ce compliment ne plut pas beaucoup à Horace; sa figure changea tout d'un
+coup.
+
+«Tu trouves, me dit-il en s'efforçant de garder son air indifférent,
+que mon livre est un pastiche? C'est bien possible: mais je n'y ai pas
+songé, d'autant plus que je n'ai jamais lu _Adolphe_.
+
+--Je te l'ai prêté cependant l'année dernière.
+
+--Tu crois?
+
+--J'en suis certain.
+
+--Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est une réminiscence.
+
+--Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage d'un auteur de
+vingt ans soit autre chose; mais comme le tien est bien fait, bien écrit
+et intéressant, personne ne s'en plaint. Cependant, au risque d'être
+pédant, je veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me
+semble, la réhabilitation de l'égoïsme...
+
+--Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace avec un peu
+d'ironie, tu parles comme un journaliste. Je te vois venir! tu vas
+me dire que _mon livre est une mauvaise action_. J'ai lu au moins ce
+mois-ci quinze feuilletons qui finissaient de même.»
+
+J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses théories de
+_l'art pour l'art_ avec une sorte d'obstination dont je me faisais un
+devoir d'amitié envers lui, mais contre laquelle ne tint pas longtemps
+le vernis de modestie enjouée que l'élude du goût lui avait donné.
+
+Il s'impatienta, se défendit avec humeur, attaqua mes idées avec
+amertume; et, perdant peu à peu toutes ses grâces et tout son calme
+d'emprunt pour revenir à ses anciennes déclamations, à ses éclats de
+voix, à ses gestes de théâtre, même à quelques-unes de ces locutions
+de café-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme sortir du
+sépulcre mal blanchi où il avait prétendu l'enfermer. Quand il
+s'aperçut de ce qui lui arrivait, il en fut si honteux et si courroucé
+intérieurement, qu'il devint tout à coup sombre et taciturne. Mais ceci
+n'était pas plus nouveau pour nous que sa colère bruyante: nous l'avions
+si souvent vu passer de la déclamation à la bouderie!
+
+«Tenez, Horace, lui dit Eugénie en lui posant familièrement ses deux
+mains sur les épaules, tout charmant que vous étiez au commencement de
+votre visite, et tout maussade que vous voilà maintenant, je vous aime
+encore mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos défauts, que nous
+savons par coeur, et qui ne nous empêchent pas de vous aimer; au lieu
+que, quand vous voulez être accompli, nous ne vous reconnaissons plus,
+et nous ne savons que penser.
+
+--Grand merci, ma belle,» dit Horace en cherchant à l'embrasser
+cavalièrement pour la punir de son impertinence. Mais elle s'en préserva
+en le menaçant d'une petite balafre de son aiguille au visage, ce qui
+l'eût empêché de paraître le soir dans le monde, et il ne s'y exposa
+point. Il essaya de reprendre son air aisé et ses manières distinguées
+avant de nous quitter; mais il n'en put venir à bout, et, se sentant
+gauche et guindé, il abrégea sa visite.
+
+«Je crains que nous ne l'ayons fâché, et qu'il ne revienne pas de si
+tôt, dis-je à Eugénie lorsqu'il fut parti.
+
+--Nous le reverrons quand il aura gagné encore de l'argent, et qu'il
+aura un coupé à deux chevaux à nous faire voir, répondit-elle.
+
+--Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrigé de tous ses défauts,
+repris-je, et je m'en réjouissais.
+
+--Et moi, je m'en affligeais, dit Eugénie; car il me semblait être
+arrivé à l'impudence, qui est le pire de tous les vices. Heureusement,
+voyez-vous, il ne pourra jamais s'empêcher d'être ridicule, parce
+qu'en dépit de toutes ses affectations, il a un fonds de naïveté qui
+l'emporte.»
+
+Ce même jour, nous fûmes surpris et bouleversés par une visite autrement
+agréable. Comme nous étions encore penchés sur le balcon pour suivre de
+l'oeil le rapide tilbury d'Horace, nous remarquâmes qu'il faillit,
+au détour du pont, écraser un homme et une femme qui venaient à sa
+rencontre en se donnant le bras, et en causant la tête baissée, sans
+faire attention à ce qui se passait autour d'eux. Horace cria: Gare
+donc! d'une voix retentissante qui monta jusqu'à nous par-dessus tous
+les bruits du dehors, et nous le vîmes fouetter son cheval fougueux avec
+quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui l'avaient forcé de
+s'arrêter une seconde. Nos yeux suivirent involontairement ce couple
+modeste qui venait toujours de notre côté, et qui semblait n'avoir
+remarqué ni le dandy ni son équipage. Ils marchaient appuyés l'un sur
+l'autre, et plus lentement que tous les gens affairés qui suivaient le
+trottoir.
+
+«As-tu jamais observé, me dit Eugénie, qu'on peut deviner, à l'allure de
+deux personnes de sexe différent qui se donnent le bras, le sentiment
+qu'elles ont l'une pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le
+parierais! ils sont jeunes tous deux, je lu vois à leur taille et à
+leur démarche. La femme doit être jolie, du moins elle a une tournure
+charmante; et à la manière dont elle s'appuie sur le bras de ce jeune
+mari ou de ce nouvel amant, je vois qu'elle est heureuse de lui
+appartenir.
+
+--Voilà tout un roman dont ces deux passants ne se doutent peut-être
+guère, répondis-je. Mais vois donc, Eugénie! à mesure que cet homme
+s'approche, il me semble le reconnaître. Il a fait un geste comme
+Arsène; il lève la tête vers notre balcon. Mon Dieu! si c'était lui?
+
+--Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugénie; mais quelle serait
+donc cette femme qu'il accompagne? A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni
+Louison.
+
+--C'est Marthe! m'écriai-je. J'ai de bons yeux; elle nous a regardés,
+elle entre ici... Oui, Eugénie, c'est Marthe avec Paul Arsène!
+
+--Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugénie tout émue en s'arrachant
+du balcon. Ce sont de fausses joies que tu me donnes.»
+
+J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier à la
+rencontre de ces deux revenants, qui, un instant après, pressaient
+Eugénie dans leurs bras entrelacés. Eugénie, qui les avait crus morts
+l'un et l'autre, et qui les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir
+en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les
+arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passèrent
+plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informèrent
+complaisamment des moindres détails de leur histoire et de leur vie
+présente. Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la regarda
+avec surprise, et me dit en la montrant:
+
+«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a embelli, elle est
+mise avec plus d'élégance; mais sa voix, son ton, ses manières, rien n'a
+changé. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le
+passé. Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer un
+nom que Marthe, dans son récit, avait répété cependant plusieurs fois
+sans émotion pénible. Mais à chaque instant, Eugénie, en regardant Paul
+et Marthe, et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace,
+ne pouvait s'empêcher de s'écrier:
+
+«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble que je les ai
+quittés hier.»
+
+Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et je jugeai qu'il
+valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la
+forcer à nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il
+venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence
+soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse de
+Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la dernière main, s'il
+en était besoin, à la guérison de cette âme sauvée. Elle en sourit de
+pitié, frémit légèrement, et, se jetant dans le sein de son époux, elle
+lui dit avec un sourire doux et triste:
+
+«Tu vois que je connaissais bien Horace!»
+
+Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures. Marthe jouait le
+soir même. Nous allâmes l'entendre, et nous revînmes tout émus et tout
+bouleversés de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces
+deux êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.
+
+
+
+XXXI.
+
+Horace, lancé dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue,
+beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renommée
+littéraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il
+signait _Du Montet_, ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un
+moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé aux
+plus grands succès auprès de ces belles poupées de salon qu'on appelle
+femmes à la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis
+en vogue, s'il eût voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus
+haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères
+amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer à un brillant
+mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse, il lui semblait qu'il
+n'y avait que cela de réel et de désirable. Il ne regardait plus le
+talent et la gloire que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il
+comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour captiver le
+coeur de quelque riche héritière. Avec de l'habileté, du temps et de la
+prudence, qui sait si son rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut
+pas ménager les ressources de sa position, et son trop de confiance
+l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama
+une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui
+répondit à ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec
+lui un enlèvement et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement Horace
+n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée. Les deux ou trois
+mille francs du second roman avaient été mangés avant d'être touchés, et
+il commençait à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'être
+heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle à ses
+parents d'un ton assez impératif, se vanta auprès d'eux de la passion
+qu'elle avait pour lui, et leur donna même à entendre qu'il n'était plus
+temps de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour dont il
+espérait rendre la jeune personne, complice; car il avait été, malgré
+lui, plus délicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respecté
+l'imprudente petite héroïne de son roman, et même leurs relations
+avaient été si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès
+de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait
+leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré la vérité. Ils prirent
+l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme
+sans coeur, prêt à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils
+parlementèrent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous
+mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent d'accorder la main et de
+retenir la dot, et en peu de jours surent si bien dégoûter ces deux
+amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui
+le repoussait de son côté avec mépris et aversion. Cette triste aventure
+fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter de part ni d'autre, et
+Horace, par dépit, s'adressa précipitamment à une veuve de bonne maison,
+qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était
+encore jeune et belle.
+
+[Illustration: Comme nous étions encore penchés sur le balcon.]
+
+Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle
+ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la
+veuve ne voulût faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout
+honneur, soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans perdre
+sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec art, et commença
+à se sentir amoureux avant de savoir à quoi s'en tenir. J'ignore si,
+malgré son extrême jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse,
+son nom roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et
+sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant
+quelque temps, il eût satisfait son amour et son ambition. L'espérance
+d'être un jour homme politique lui était revenue avec celle de devenir
+éligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux
+projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation, qu'il eût
+inspiré un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait
+une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'était la vicomtesse de
+Chailly.
+
+Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré le voir
+ramper devant elle, conformément aux prédictions du marquis de Vernes,
+aussitôt qu'elle l'aurait abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace
+orgueilleux en amour, s'était trompé. Horace n'était que vain, et son
+inconstance, jointe à sa bonté naturelle, l'empêchait de concevoir un
+dépit sérieux. Il vit bien que la vicomtesse était retournée au comte de
+Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance
+et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et
+continua à la voir sans amertume et sans prétention. C'eût été pour
+tous deux le meilleur état de choses; mais Horace ne pouvait passer une
+semaine sans commettre une faute grave. Il aimait à se griser, pour
+étouffer peut-être quelques secrets remords. A la suite d'un déjeuner
+au Café de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa
+arracher l'aveu de ses succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui
+l'aidèrent perfidement à cette confession haïssait Léonie, et voyait
+intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain, ce dernier fut
+informé de l'infidélité de sa maîtresse. Il lui fit, non pas une scène,
+il ne l'aimait pas assez pour s'emporter, mais de piquants reproches,
+qui la blessèrent profondément. Dès lors, Horace fut l'objet de la haine
+implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulièrement la
+veuve qu'il courtisait, et déjà elle s'était aperçue de la tournure
+que prenait cette liaison. Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa
+confiance, et la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est
+un homme _qui parle_. Horace fut éconduit brusquement. Il lutta, et sa
+défaite n'en fut que plus honteusement Consommée.
+
+[Illustration: C'était la vraie fille de Lucifer.]
+
+Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus fâcheux
+moment. Son second roman venait de paraître, et il n'était pas bon.
+Horace avait épuisé dans le premier la petite somme de talent qu'il
+avait amassée, parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion
+qu'il avait reçue. Il eût fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que
+sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement pour réchauffer et
+l'inspirer une seconde fois. Il avait forcé son cerveau à un enfantement
+qui avortait. En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il
+avait été froid et faux comme son modèle et comme son propre sentiment.
+Il eût pu avoir néanmoins un certain succès dans un certain monde avec
+ce mauvais ouvrage, s'il eût désigné clairement la vicomtesse à la
+méchanceté du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants
+lecteurs l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble
+coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement poétisé son
+héroïne, qu'elle n'était pas vraie, et que personne ne pouvait la
+reconnaître. Incapable de garder un secret d'amour, il était également
+incapable de le proclamer froidement et par vengeance.
+
+Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve, il perdit au jeu
+ses derniers louis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit
+assez tragique. Il trouva sur sa cheminée une lettre de son éditeur, en
+réponse à un billet qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de
+nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. «Odieux
+métier! s'écria-t-il en décachetant la lettre; il faudra donc écrire
+encore, écrire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; être
+léger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de
+sentiments avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de
+métaphores avec une imagination flétrie par le dégoût!» Il brisa
+convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise, lut un refus
+très-net en style d'éditeur mécontent, qui appelle un chat, un chat, et
+un succès manqué un _bouillon_. Le digne homme en était pour ses frais.
+Depuis quinze jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas
+vendu trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume était
+plat, les libraires ne prenaient cette _galette_ qu'au rabais. Si Horace
+avait voulu le croire, il aurait allongé le dénoûment. Deux feuilles de
+plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le
+titre n'était pas assez _ronflant_, la donnée n'était pas _morale_, il
+y avait _trop de réflexions_; et mille autres causes de non-succès qui
+firent sauter au plancher le pauvre auteur outré de colère et rempli de
+désespoir.
+
+Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes
+percées et un habit râpé, on ne se décourage pas pour un refus
+d'éditeur; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on
+finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir
+en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander
+l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant dès le
+lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup de politesse, mais avec
+un sourire d'incrédulité pour son avenir littéraire. Son premier roman
+avait eu un succès d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second
+avait fait un _fiasco_ complet. L'un lui demandait une préface d'Eugène
+Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un
+troisième exigeait qu'on lui assurât un feuilleton de Jules Janin. Tous
+s'accordaient pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun
+n'entendait débourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous
+au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'âme.
+
+Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier son
+domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques
+pièces d'or, et pouvoir jouer encore un jour le rôle d'un homme riche.
+Il alla voir Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace
+gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois
+heures du matin endetté de cinq cents francs, que, selon les lois de
+ce monde-là, il devait payer dans un délai de trois jours à un de ses
+meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être
+méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis en quatre pour se
+les procurer chez un éditeur, le soir du troisième jour, il se décida
+à les emprunter à Louis de Méran, non sans un trouble mortel; car il
+savait qu'à moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les
+rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était changée en
+méfiance et en terreur depuis qu'il avait connu les âpres jouissances
+de la possession et les soucis amers de la ruine. Cette souffrance fut
+d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans
+tout l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui
+contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-là
+ce jeune homme avait paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier
+plutôt que l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui
+avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait passer pour
+riche, il payait exactement, non ses anciennes dettes, mais celles qu'il
+contractait dans son nouvel entourage. Ce jour-là il lui sembla que
+Louis de Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par la
+politesse. Aurait-il deviné que ce jour-là, pour la première fois,
+Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? Mais comment eût-il pu le
+deviner? Horace avait réformé son équipage et quitté le joli appartement
+garni qu'il occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie
+annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il s'était dispensé
+d'acheter des meubles et de s'installer conformément à sa prétendue
+aisance. Il feignit d'être encore retenu pour quelques jours par des
+affaires imprévues, espérant que, durant ce peu de jours, la fortune
+du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui
+permettraient de reculer indéfiniment son voyage.
+
+Néanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une sorte d'affectation
+qu'il crut remarquer en lui de ne pas l'accompagner à l'Opéra, lui
+causèrent une profonde inquiétude. Il craignit d'avoir laissé soupçonner
+sa position fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques
+jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public
+avec son dandysme accoutumé. Il alla trouver au fond de la Cité un
+brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit à
+grande perte son épingle en brillants; mais il eut une centaine de
+francs dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui
+lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière, et alla
+s'installer à l'avant-scène de l'Opéra, dans une de ces loges en
+évidence qu'on appelle aujourd'hui, je crois, _cages aux lions_. A cette
+époque-là, les élégants du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom
+bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce de dandys, ou peu
+s'en faut. Horace était enrôlé dans cette variété de l'espèce humaine,
+et faisait profession de se montrer. Il avait ses entrées dans cette
+loge, où Louis de Méran payait une part de location, et l'emmenait une
+ou deux fois par semaine. Il y était toujours accueilli par les autres
+occupants avec cordialité; car on l'aimait, et son esprit animait ce
+groupe flâneur et ennuyé. Mais ce soir-là on tourna à peine la tête
+lorsqu'il entra, et personne ne se dérangea pour lui faire place. Il est
+vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell:
+
+ O Mathilde, idole de ma vie, etc.
+
+Probablement on écoutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace,
+un instant effrayé, se rassura; et bientôt il reprit tout son aplomb,
+lorsqu'à la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea à venir souper
+chez lui, avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être
+enjoué, et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant, de
+temps à autre, il lui semblait remarquer un sourire de mépris échangé
+autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles
+bourdonnaient, il n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus
+flotter dans la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient,
+le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de
+femmes qui se disaient les uns aux autres des mots étranges derrière
+leur éventail: _aventurier, aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de
+rien! homme de rien!_ Alors il était prêt à s'évanouir, et quand, revenu
+à lui-même, il s'assurait que ce n'était qu'une hallucination, il
+faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses
+compagnons lui demanda pourquoi il était si pâle. Horace, encore plus
+troublé par cette remarque, répondit qu'il était souffrant. _Peut-être
+avez-vous faim?_ lui dit un antre. Horace perdit tout à fait contenance.
+Il crut voir dans ce mot insignifiant une atroce épigramme. Il songea à
+se retirer, à se cacher, à ne jamais reparaître.
+
+Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il
+devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se défendre
+avec audace, et de savoir à tout prix s'il était victime d'une secrète
+persécution, ou en proie à un mauvais rêve. Il suivit la bande joyeuse
+chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré par l'air
+froid ou bienveillant des convives.
+
+La dame du logis était une fille entretenue, fort belle, fort
+intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès. Horace l'avait
+toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui eût fait des avances.
+Elle avait ce jour-là une robe de satin écarlate, ses cheveux blonds
+flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux
+brillaient d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer.
+Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça auprès d'elle à
+table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux.
+On s'égaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui
+fit réciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à
+l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à reprendre
+confiance en lui-même.
+
+Alors un des convives lui dit:
+
+«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la
+vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu'à un déjeuner
+au Café de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise?
+
+--Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit Horace; mais je ne
+crois pas l'avoir fait.
+
+--Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car on lui a dit
+que vous vous étiez vanté de ce dont un homme d'honneur ne se vante
+jamais...
+
+--A jeun! reprit un autre. Mais _in vino veritas_, n'est ce pas, Horace?
+
+--En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie pu être, je n'ai dû
+me vanter de rien.
+
+--Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace
+appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte), qu'il n'y aurait pas
+de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est sèche,
+reluisante et anguleuse comme un coquillage.
+
+--Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez
+été amoureux.
+
+--Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens pas davantage.
+
+--On dit pourtant que vous vous en êtes souvenu au point de raconter des
+choses étranges sur votre séjour à la campagne, l'été dernier?
+
+--Que signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tête.
+Suis-je devant un jury?
+
+--Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la police
+correctionnelle. Allons, mon beau poëte, vous allez nous dire cela entre
+amis. La vicomtesse ne vous haïrait pas tant si elle ne vous avait pas
+tant aimé.
+
+--Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?
+
+--Depuis que vous lui avez été infidèle, bel inconstant!
+
+--Si je ne l'ai pas été, c'est votre faute, belle inhumaine, répondit
+Horace du même ton moqueur.
+
+--Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez juré fidélité
+jusqu'au tombeau?
+
+--Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant.
+
+--Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent dépit à la
+vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vous.
+
+--Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît?
+
+--Tenez vous à le savoir?
+
+--Un peu.
+
+--Eh bien! elle prétend que vous êtes pauvre, et que vous vous faites
+passer pour riche; que vous êtes un enfant, et que vous faites semblant
+d'être un homme; que vous êtes éconduit par toutes les femmes, et que
+vous jouez le rôle de vainqueur.»
+
+Nous y voilà, pensa Horace; le moment est venu de braver l'orage.
+
+«Si la vicomtesse se plaît à débiter de pareilles impertinences,
+répondit-il avec fermeté, comme je ne sais pas le moyen de me venger
+d'une femme, je me bornerai à dire qu'elle se trompe; mais si un homme
+me le répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui répondrais
+qu'il en a menti.»
+
+L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un mouvement
+de colère. Son voisin le retint, et se hâta de dire d'un ton assez
+équivoque:
+
+«Personne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez trahi le secret de
+vos amours avec une femme, dans un de ces _après-boire_ où vraiment la
+vérité nous échappe sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse
+pousse trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous l'aviez
+calomniée, vous? si, par dépit de ses refus, vous aviez menti, il
+faudrait l'excuser d'user de représailles.
+
+--Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? Je
+désirerais savoir votre opinion sur mon compte.
+
+--Mon opinion, c'est que vous avez été son amant, que vous l'avez conté
+à quelqu'un dans les fumées du champagne, et que vous avez fait là une
+grave imprudence.
+
+--Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace;
+prononcez, messieurs du tribunal.
+
+--Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans
+l'oratoire de madame de ***.»
+
+Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré d'épouser.
+
+«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport à
+celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche à lui
+donner des vertiges de vanité.
+
+Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il avait besoin de toute
+sa tête, et il s'abstint de vider son verre; il chercha à deviner dans
+les regards des convives si cette petite guerre était un piège perfide
+ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et
+il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui
+disait l'éclairait sur un point jusqu'alors mystérieux pour lui: c'est
+que la vicomtesse l'avait desservi auprès de la veuve. Il voyait en
+outre qu'elle avait tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis,
+et la manière dont on présentait les choses donnait à penser que cette
+guerre cruelle était le résultat de l'amour offensé. Il trouvait tout le
+monde disposé à le juger ainsi, et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes
+injurieux élevés contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne
+pouvait se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il ne
+pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité, qu'il repoussait
+depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti à prendre, c'était de se
+griser tout à fait, et il le fit de son mieux, afin d'être autorisé à
+parler comme malgré lui.
+
+Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte
+que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine à nous rester
+fidèle lorsque nous la voulons écarter, plus il buvait, moins il se
+sentait gris. Il avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue
+embarrassée; mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide. Cependant
+il fallait déraisonner, hélas! et Horace déraisonna. Il me l'a confessé
+depuis, pressé par un sévère interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant
+pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup
+de discernement, des preuves irrécusables de la vérité. Il le fit avec
+une certaine jouissance de ressentiment contre la méchante créature qui
+avait voulu le déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste
+de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir à ses
+aveux, et les enregistrer comme pour démasquer la prudence de son
+ennemie.
+
+Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les adieux de la
+compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une
+froideur méprisante: «Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne
+soyez pas plus gris que moi, vous êtes _soûl comme un_...»
+
+Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le
+répéter. Il eut comme un éblouissement; et ses jambes ne pouvant plus le
+soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et
+on le jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de Méran, chez
+lequel, depuis le jour où il avait quitté son logement, il avait accepté
+un gîte provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne
+saurait être apprécié que par ceux qui auraient d'aussi misérables
+fautes à se reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et ne
+pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de la nuit sur un
+fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa
+raison était parfaitement éclaircie, et il ne se faisait plus illusion
+sur le blâme, la méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu
+éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son esprit,
+venaient de le faire tomber dans un piège grossier. Maintenant il
+comprenait l'épreuve à laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il
+eût dû tenir pour en sortir justifié. S'il eût affronté dignement
+les imputations de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa
+faiblesse, et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au moyen
+d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent ni très-éclairés, ni
+très-délicats sur de telles matières, ils auraient eu assez d'instinct
+généreux dans l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la
+noblesse et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité de son
+caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui
+à beaucoup d'égards, avaient du moins reçu du grand monde une sorte
+d'éducation chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace eût
+su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son rôle de haut, il
+retombait plus bas qu'il ne méritait d'être.
+
+Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou
+cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de
+l'être, avaient fait entendre à ses oreilles des paroles terribles de
+sécheresse et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever,
+parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre. Il avait
+eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient passé par tous ses
+membres, et, pour la première fois de sa vie, au lieu de céder à son
+exaspération nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce qu'il
+voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son
+délire. Vraiment c'était un châtiment trop rude pour un jeune homme qui
+n'était que vain, léger et maladroit.
+
+Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre avec un visage si
+sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusité, cacha sa
+tête dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa
+douleur, prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de ses
+mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de raison et d'élévation
+d'idées qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'était un jeune
+homme assez ignorant, élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la
+délicatesse du coeur élève l'intelligence quand besoin est. «Horace, lui
+dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit à ce souper où je n'ai pas
+voulu me trouver, pour ne pas être témoin des humiliations qu'on vous
+y ménageait. J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais
+fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'ancienneté et
+par suite d'un long échange de services, je suis forcé de préférer à
+vous. J'ai fait mon possible pour vous engager à rester chez vous hier;
+vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré, et vous
+avez empiré votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans
+la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour
+lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et
+froid que vous avez voulu affronter sans le connaître. Vous avez une
+ennemie implacable, à qui vous pouvez rendre blessure pour blessure,
+outrage pour outrage. C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes
+dépens à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en êtes pas.
+Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous
+fera chasser de partout, comme elle vous a fait congédier par madame
+de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous
+oublier; et si vous voulez reparaître absolument dans ce qu'on appelle,
+très-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec
+une existence assurée et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu
+un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de
+nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre et d'une naissance
+obscure. Avec votre esprit et vos qualités, vous vous seriez fait
+accepter de nous, un peu plus lentement peut-être, mais d'une manière
+plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir
+tout d'un coup des avantages de fortune et de considération que votre
+travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis de nous eussent pu
+seuls vous faire conquérir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans
+vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais
+su que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non
+le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais détourné de
+l'idée puérile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne
+possédiez absolument rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de
+vie où vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait.
+Laissez au temps, qui efface les médisances et à mon amitié, qui vous
+restera fidèle, le soin de le réparer. Vous avez du talent et de
+l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un
+jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé vous a
+séduit, et que vous regarderez peut-être alors en pitié. Vous allez
+partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tête à vous
+venger des soupçons qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels,
+que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et vous
+donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez
+besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu à la vérité pour mener
+en pays étranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre
+modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous
+pourrez. Ne vous en tourmentez guère; j'ai de la fortune, et je vous
+proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir à vous obliger
+que je le fais en cet instant.»
+
+Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la
+main de Louis, refusa obstinément le portefeuille qu'il lui présentait,
+le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de
+les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de Méran m'écrivit
+aussitôt, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour
+m'engager à faire accepter en mon nom à Horace les avances qu'il n'avait
+pas voulu recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se mettre
+en voyage.
+
+Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune homme ne put être
+aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me
+voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir
+sa retraite.
+
+
+
+XXXII.
+
+Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux
+angoisses de la honte et de la misère, ne sachant où fuir l'une et
+comment arrêter les progrès de l'autre. Son âme avait reçu la plus
+douloureuse atteinte qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de
+l'amour, les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté ne
+l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une profonde blessure portée
+à sa vanité était plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement
+ce n'était pas assez pour le corriger. Horace était sans force et sans
+espoir de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper. Enfermé dans
+un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains
+et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie
+d'apparat et de dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre
+tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé pour jamais!
+Les consolations que Louis de Méran avait essayé de lui donner lui
+paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de
+prétentions, selon eux légitimes, sont sans pitié pour les prétentions
+mal fondées d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas
+rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite; et lors même
+qu'il eût été assuré de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte
+contre la vicomtesse, la seule pensée d'affronter des humiliations comme
+celles qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de dégoût.
+
+Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant auprès de ses
+anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait
+plus, dans sa détresse, s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne
+pouvait s'arrêter à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et
+le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler à une
+oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières dettes et d'amasser de
+quoi se mettre en route, à pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce
+courage. Il savait que ses parents, abusés sur ses succès littéraires,
+n'avaient pas manqué de les proclamer sur tous les toits de leur petite
+ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance, recueillie par
+hasard au loin, n'y vint changer en mépris la considération qu'il
+s'était faite. Six mois plus tôt, il eût emprunté gaiement et
+insoucieusement un louis par semaine à différents camarades d'études.
+Dans ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se conte l'un à
+l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille, faute de neuf sous pour
+payer son écot chez Rousseau. Mais quand on a fréquenté les salons
+fermés aux nécessiteux, quand on a éclaboussé de son équipage les amis
+qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme
+un opprobre.
+
+Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez moi, non sans être
+revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect était déchirant à
+voir; sa figure était flétrie, ses joues creusées, ses yeux éteints.
+Sa chevelure en désordre portait encore les traces de la frisure, et,
+cherchant à reprendre son attitude naturelle, se dressait par mèches
+raides et contournées autour de son front. Le courage de dissimuler sa
+misère sous un essai de propreté lui avait manqué. On voyait dans toute
+sa personne négligée et débraillée le découragement profond où il
+s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec recherche, était
+sale et chiffonnée. Son habit, d'une coupe élégante, avait plusieurs
+boutons emportés ou brisés, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il
+n'avait pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une boue
+sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un
+gros bâton plombé, comme s'il eût été sans cesse en garde contre quelque
+guet-apens.
+
+Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi, et nous ne fîmes
+paraître aucune surprise de le voir ainsi métamorphosé. Nous feignîmes
+de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui
+proposâmes bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà dîné pourtant;
+mais Eugénie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau
+repas auquel nous fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop
+besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé, qu'il
+éprouva un accablement extraordinaire aussitôt qu'il se fut assouvi,
+et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enlevée.
+L'appartement que Marthe avait occupé à côté du nôtre se trouvait par
+hasard vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et quelques
+chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugénie lui dit:
+
+«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous
+jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers à un ami
+de province, et qui est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que
+vous vous sentiez mieux.
+
+--Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit Horace; et si
+je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se
+laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun
+souvenir pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire à son
+animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant.
+
+Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsène entra chez
+nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. «Je vous apporte votre
+filleul, dit-il à Eugénie, qui avait pris ce gros garçon en affection,
+et qui lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée de travail
+aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute ce soir au Gymnase, où
+je suis reçu caissier comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade
+et perd la tête. Nous craignons que notre _trésor_ ne soit mal soigné.
+Il faut que vous veniez à notre secours et que vous le gardiez toute la
+journée, si vous pouvez le faire sans trop vous gêner.
+
+--Donnez-moi bien vite le _trésor_, s'écria Eugénie en s'emparant
+avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naïve et grande, Arsène
+n'appelait plus autrement.
+
+--Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous à l'entrevue qui
+est inévitable tout à l'heure?...
+
+--Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton sang-froid à deux
+mains: Horace est ici.»
+
+Arsène pâlit, «N'importe, dit-il; d'après ce que vous m'aviez confié,
+je devais bien m'attendre à l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de
+l'enfant n'est point écrit sur son front, et d'ailleurs, grâce à lui,
+le _trésor_ est anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils
+d'Horace; je vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à son possesseur
+légitime.
+
+--Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! répondit-elle avec un
+soupir. Vous avertissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici
+durant quelques jours. Horace ne peut pas rester à Paris, et il est
+facile d'éviter cette rencontre.
+
+--Je le désire beaucoup, dit Arsène; il me semble que cet homme ne peut
+seulement pas la regarder sans lui faire du mal. Cependant, si elle
+désire le voir, que sa volonté soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne
+le veut pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.»
+
+«Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifférence, lorsqu'il entra
+chez nous vers dix heures pour déjeuner.
+
+--Oui, nous avons un enfant, répondit Eugénie avec un sentiment secret
+de malice austère. Comment le trouvez-vous?»
+
+Horace le regarda. «Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la même
+indifférence. Il est vrai que ces poupons-là ne ressemblent à rien,
+ou plutôt ils se ressemblent tous: je n'ai jamais compris qu'on pût
+distinguer un petit enfant d'un autre enfant du même âge. Combien a
+celui-là? un mois? deux mois?
+
+--On voit bien que vous n'en avez jamais regardé un seul! dit Eugénie.
+Celui-ci a huit mois, et il est superbe pour son âge. Vous ne trouvez
+pas que ce soit un bel enfant?
+
+--Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai _délirant_ si cela vous
+fait plaisir... Mais j'y songe! il est impossible que vous soyez sa
+mère. Je vous ai vue il y a huit mois... Allons donc! cet enfant n'est
+pas à vous.
+
+--Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de
+mon portier, c'est mon filleul.
+
+--Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre
+ménage?
+
+--Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant, pendant
+que je servirai le déjeuner?
+
+--Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je
+vous assure que je ne sais comment toucher à _cela_, et que s'il lui
+prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le
+poser par terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien vous
+dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses
+yeux ronds!
+
+--Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une colère ingénue, et
+vous n'êtes pas digne d'y toucher.
+
+--Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter
+dans la loge de ses chers parents.»
+
+L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace, s'était rejeté, en
+criant, dans le sein d'Eugénie.
+
+«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si
+heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre trésor!»
+
+Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans un fauteuil, il
+devint rêveur. Le passé sembla enfin se réveiller dans sa mémoire, et il
+me dit avec abattement, lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes
+genoux, passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne me pardonnera
+de n'avoir pas compris les joies de la paternité: vraiment, les femmes
+sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup réfléchi, depuis _mon
+malheur_; et j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille
+pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans, je ne l'ai pas
+trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde à l'âge de dix ans, au
+développement de sa beauté et de son intelligence (en supposant
+gratuitement qu'il ne fût ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je
+comprendrais, jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui.
+Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide, et pourtant
+despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donné pour cela des
+entrailles différentes des nôtres.
+
+--Cela n'est vrai que jusqu'à un certain point, répondis-je. Les femmes
+les aiment plus délicatement, et s'entendent mieux à les élever durant
+les premières années; mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en présence
+de cet être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un avenir
+inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment, la répugnance. Les
+hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs
+petits avec une admirable naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de
+respect et d'attendrissement à la vue d'un robuste ouvrier portant le
+soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot
+sur le seuil de la porte, pour l'égayer et soulager sa mère?
+
+--Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté,» répondit Horace
+sur un ton de persiflage dédaigneux, et sans songer que dans ce
+moment-là il était fort malpropre lui-même. Puis, passant la main sur
+son front, comme pour rassembler ses idées: «Je vous remercie de m'avoir
+hébergé cette nuit, dit-il; mais je ne sais si c'est pour réveiller en
+moi un remords salutaire que vous m'avez mis dans cette chambre fatale;
+j'y ai fait des rêves affreux, et il faut, puisque me voilà décidément
+dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous fasse une
+question pénible et délicate. Avez-vous jamais su, Théophile, ce
+qu'était devenue l'infortunée dont j'ai si affreusement brisé le coeur
+par un crime vraiment étrange, pour n'avoir pas été enchanté de l'idée
+d'être père à vingt ans, et lorsque j'étais dans l'indigence!
+
+--Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question avec le sentiment
+que vous avez, en ce moment, sur le visage, c'est-à-dire avec une
+curiosité assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le
+coeur?
+
+--Mon visage est pétrifié, mon pauvre Théophile, répondit-il avec un
+accent qui redevenait peu à peu déclamatoire, et j'ignore si je pourrai
+jamais pleurer ou sourire désormais. Ne m'en demandez pas la cause,
+c'est mon secret. Quant à mon coeur, c'est sa destinée d'être méconnu;
+mais vous qui avez toujours été meilleur et plus indulgent pour moi que
+tous les autres, comment pouvez-vous l'outrager à ce point d'ignorer
+qu'il saignera éternellement par cette blessure? Si j'étais sûr que
+Marthe vécût et qu'elle se fût consolée, je serais peut-être soulagé
+aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent tout le passé de ma vie,
+tout mon avenir peut-être!
+
+--En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité: Marthe n'est pas
+morte; Marthe n'est pas malheureuse, et vous pouvez l'oublier.»
+
+Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l'émotion que j'en attendais. Il
+eut plutôt l'air d'un homme qui respire en jetant bas son fardeau, que
+d'un coupable qui rentre en grâce avec le ciel.
+
+«Dieu soit loué!» dit-il sans penser à Dieu le moins du monde; et il
+retomba dans sa rêverie, sans ajouter une seule question.
+
+Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir où elle était et
+comment elle vivait.
+
+«Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce d'explication à cet
+égard, lui répondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour
+le sien, de n'en point chercher; il serait trop tard pour réparer vos
+fautes, et il doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin
+de réparation.»
+
+Horace me répondit avec amertume: «Du moment que Marthe m'a quitté sans
+regrets et sans les projets de suicide dont je m'effrayais; du moment
+qu'elle n'a point été malheureuse, et qu'elle s'est débarrassée de son
+amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas que mes fautes
+soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les
+rappeler.
+
+--Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en expliquer est
+très-inopportun.»
+
+Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à l'heure du dîner.
+Eugénie n'avait pas osé l'inviter, dans la crainte de paraître informée
+de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et
+j'attendais qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore disposé,
+et il me dit en rentrant:
+
+«C'est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt assez froidement,
+Théophile, et je ne puis rester ainsi avec toi.» Il me tendit la main.
+
+«C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas,
+tu vas dîner avec nous.
+
+--A la bonne heure, répondit-il, s'il ne faut que cela pour effacer mon
+tort...»
+
+Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore, lorsque la mère Olympe
+vint chercher l'enfant pour le mener coucher.
+
+Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène et Marthe
+avaient oublié de prévoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace
+chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement à parler.
+Elle était tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-même, pour
+ses jeunes amis; et ce jour-là, plus que de coutume, exaltée par
+la splendeur de leur position nouvelle à un théâtre en vogue, elle
+éprouvait le besoin impérieux de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie
+fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son _trésor_,
+pour l'emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la voix: la mère
+Olympe, ne comprenant rien à ces précautions, exhala sa joie et son
+attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononça
+plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien
+qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait pas
+daigné prêter l'oreille à ses paroles, la regarda, l'observa, et
+nous interrogea avidement dès qu'elle fut partie. De quel Arsène
+parlait-elle? Le Masaccio était-il donc époux et père? Le prétendu
+enfant du portier était donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas
+dit tout de suite? «J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il,» son
+poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui.
+
+Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie jusqu'à l'indignation.
+Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgré sa douceur et la
+dignité habituelle de ses manières, elle eut grande envie de jeter la
+troisième à la tête d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le
+parti de dire tout de suite la verité. Puisque aussi bien Horace devait
+l'apprendre tôt ou tard, il valait mieux qu'il l'apprît de nous et dans
+un moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsène m'avait
+autorisé depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de
+Marthe, à agir comme je le jugerais utile en cette circonstance.
+
+«Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas deviné déjà
+que la femme de Paul Arsène est une personne très-connue de vous, et qui
+nous est infiniment chère?»
+
+Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux
+troublés. Puis, prenant tout à coup une attitude dégagée, imitée du
+marquis de Vernes:
+
+«Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'_elle_, et je suis un grand sot de
+n'avoir pas compris pourquoi vous étiez si embarrassés tout à l'heure
+devant la vieille fée qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah!
+l'enfant!... j'y suis! la vieille a très-nettement dit _son père_ en
+parlant d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous
+me l'avez dit ce matin, Eugénie!... et il y a neuf mois que Marthe m'a
+quitté, si j'ai bonne mémoire... Vive Dieu! voilà un dénoûment sublime
+et dont je ne m'étais pas avisé dans mon roman!»
+
+Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire éclatant tellement
+forcé, tellement âpre, qu'il nous fit mal comme le râle d'un homme à
+l'agonie.
+
+«Ah! finissez de rire, s'écria Eugénie en se levant d'un air courroucé
+qui la rendait vraiment belle et imposante: cet enfant que Paul Arsène
+élève et chérit comme le sien, c'est le vôtre, puisque vous voulez
+le savoir. Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui
+ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, le pauvre
+innocent, à l'homme le plus égoïste et le plus ingrat qui soit au
+monde!»
+
+Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie: elle retomba sur sa chaise,
+suffoquée et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrité de cette
+sorte de malédiction jetée sur lui avec tant de véhémence, s'était levé
+aussi; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le cri de
+sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains.
+
+Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses yeux, avait
+repris ses travaux de ménage, et j'attendais en silence l'issue du
+combat que l'orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans
+le coeur d'Horace.
+
+Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant et en
+marchant dans la chambre à grands pas et avec de grands gestes.
+
+«Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissant le bras à tous deux
+et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une
+crise décisive dans ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez
+dans vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le
+plus lâche des hommes. J'aimerais encore mieux être le plus ridicule, je
+vous en donne ma parole d'honneur.
+
+--Je le crois bien! répondit Eugénie avec mépris.
+
+--Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence et de la
+douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort à plaindre parce
+qu'il est fort coupable. Vous avez cédé à l'impétuosité de votre coeur
+en l'accablant tout à l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce n'est
+pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme. Laissez-moi lui
+parler, et fiez-vous à mon respect, à mon affection, à ma vénération
+pour vos amis absents.
+
+--Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela!... c'est peu: ne
+sauriez-vous inventer quelque terme d'idolâtrie plus digne du grand, du
+divin Paul Arsène? Moi, je veux bien répondre _amen_ à vos litanies;
+mais pas avant que vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable que je
+suis bien le père, _le père unique_, entendez-vous? de cet enfant qu'on
+veut maintenant me mettre sur le corps.
+
+--On a des intention» très-différentes, lui dis-je avec une froide
+sévérité. On désire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils; on
+ne vous l'a jamais présenté comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et
+si la fantaisie, vous venait de le réclamer un jour, comme la loi
+ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire à une
+protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez pas la noblesse et
+le dévouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir
+à tous les yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui les
+couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce
+moment de crise décisive, comme vous l'appelez avec raison, que de
+secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur
+des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond.
+Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la mère de votre
+fils, et de reconnaissance pour son père adoptif, entendez-vous bien?
+Il faut que vous me disiez que vous vous êtes conduit comme un enfant,
+comme un fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie et
+mon dégoût pour votre caractère.
+
+--Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore contre mon arrêt,
+il faut que je fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu père
+d'un enfant dont je n'ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir
+être le mien! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien je suis
+repentant? quelle pénitence publique dois-je faire pour laver mon crime?
+
+--Aucune! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et
+vous êtes la cinquième. Mais si vous aviez la folie et le malheur de
+la publier, de la raconter à votre manière, je serais forcé de dire la
+vérité, et d'apprendre à tous ceux qui vous connaissent que vous en avez
+menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui soient irrécusables!
+comme si l'on pouvait en fournir comme s'il y en avait d'autres que des
+preuves morales C'est comme si vous déclariez que vous avez l'esprit
+trop épais et l'âme trop basse pour croire à autre chose qu'au
+témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il n'y a pas un
+homme sur la terre qui ne pût méconnaître et repousser ses enfants sous
+prétexte qu'il n'a pas été témoin de tous les instants de l'existence de
+sa femme.
+
+--Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur concentrée. Que
+j'apprenne mon secret à tout le monde, et que je proclame la vertu
+de Marthe aux dépens de mon honneur? C'est un duel à mort entre la
+réputation de cette femme et la mienne que vous me proposez!
+
+--Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez
+de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de
+votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui
+d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis. Le milieu où ces
+événements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au
+plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours
+avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une amante sans foi et
+sans dignité, ce bruit pourra se répandre davantage et l'atteindre dans
+la position plus évidente et plus enviée qu'elle est en train de se
+faire. Mais vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne sont
+point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la
+conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la
+dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez
+jamais de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux
+mensonge, être le sien; vous direz, du ton ferme et bref qui convient
+à un homme sérieux, que vous avez pour Marthe l'estime et le respect
+qu'elle mérite; et croyez-moi, cette déclaration vous fera honneur, même
+aux yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul pourra leur
+faire excuser et taire vos égarements... Si vous aviez agi ainsi, même à
+l'égard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-être
+réhabilité aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et plus
+exigeants que ne le seront vos anciens camarades.»
+
+Cette insinuation éleva un autre sujet d'explication, et Horace,
+consterné, reçut mes admonestations avec le silence de l'abattement.
+Mais en ce qui concernait Marthe, il se débattit longtemps, et pendant
+deux heures j'eus à lutter, non contre son incrédulité, elle était
+feinte, mais contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance,
+je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais du
+terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait
+besoin d'être seul, de respirer l'air et de réfléchir en marchant. «Je
+reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le
+résultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout
+cela, si vous n'êtes pas horriblement las de moi.»
+
+[Illustration: Et je me suis jeté à ses pieds.]
+
+Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé, bien que fort
+pâle encore, et avec des manières affectueuses et communicatives. «Eh,
+bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait.--Eh bien! me
+répondit-il, j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe et vous
+qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous de moi ce que vous
+voudrez. J'étais un fou, un malheureux tourmenté de mille doutes
+poignants; mais vous autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages.
+Vous m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se brouille
+dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce qui m'est arrivé; je veux
+tout vous dire. En vous quittant, j'ai été au Gymnase; je voulais voir
+Marthe, travestie en comédienne sur cette scène mesquine, débiter en
+minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois,
+Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guérir à jamais du dépit qu'elle
+m'avait laissé dans l'âme, pour la mépriser intérieurement et me
+mépriser moi-même de l'avoir aimée. Je n'étais pas assis depuis cinq
+minutes, que je vois paraître un ange de beauté et que j'entends une
+voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'était bien
+la beauté, c'était bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien
+poétisées, combien idéalisées par la culture de l'esprit et par le
+travail sérieux de la séduction! Je vous le disais autrefois: une femme
+qui n'est pas occupée avant tout du soin de plaire n'est pas une femme;
+et dans ce temps-là, Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait
+une indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui lui
+faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle
+métamorphose, grand Dieu! s'est opérée en elle! quel luxe de beauté,
+quelle distinction de manières, quelle élégance de diction, quel aplomb,
+quelle grâce aisée! et tout cela sans perdre cet air simple, chaste et
+doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-même et tomber à genoux au
+milieu de mes soupçons et de mes emportements! Elle a eu ce soir, je
+vous l'assure, un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien
+mérité. Son rôle était mauvais, faux, ridicule même; elle a su le rendre
+vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens téméraires.
+On applaudissait peu; on ne disait pas: C'est sublime, c'est délirant!
+mais chacun regardait son voisin et disait: Voilà qui est bien; comme
+c'est bien! Oui, _bien_ est le mot qui convient. J'ai appris dans le
+monde, où l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand
+nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile à atteindre que le
+beau; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffinée,
+plus châtiée que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort aise que
+toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle femmes du monde voient
+comme cette pauvre grisette sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet,
+causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes!
+Mais où donc Marthe a-t-elle appris tout cela? Oh! que l'intelligence
+est une force rapide et pénétrante! Sur mon honneur, je ne me serais
+jamais douté que Marthe en eût autant; et cette pensée m'a fait ouvrir
+les yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant. Je
+l'ai crue si souvent bornée ou extravagante, et la voilà qui me donne un
+démenti, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie
+et triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris! car tout
+Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et
+de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue: et dès que
+la pièce où elle jouait a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs,
+j'ai forcé toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et
+tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché, j'ai trouvé
+sa loge, j'ai poussé la porte après avoir frappé, et, sans attendre
+qu'on vînt, selon l'usage, parlementer avec moi, j'ai osé pénétrer
+jusqu'à elle. Elle était encore dans son élégant costume, mais elle
+avait essuyé son fard; ses cheveux, dont elle avait ôté les fleurs,
+tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses
+épaules de reine. Elle était encore plus belle que sur la scène, et je
+me suis jeté à ses pieds; j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au
+grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien naïve
+pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne trouverais pas
+Arsène auprès d'elle; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est
+occupé à la régie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous
+me direz tout, ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit son
+mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: mais
+elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien
+qu'elle m'ait dit tout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est
+devenue, en me voyant, pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait
+tombée évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa
+causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme
+égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a parlé pour me vanter son bonheur, son
+repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient
+tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles
+les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon être la voix de
+son coeur, qui parlait bien plus haut et plus éloquemment. Elle voulait
+que j'attendisse dans sa loge l'arrivée d'Arsène; je crois qu'elle
+craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir comme en cachette
+de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez inquiété et tourmenté pendant un
+an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille
+pendant une soirée. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout disposé à
+voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser et emmener celle
+que je ne puis me déshabituer tout d'un coup de regarder comme ma
+maîtresse et ma compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne la
+revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. Mais au
+moins pendant une heure j'ai été agité, ému, et, puisqu'il faut tout
+vous dire, épris comme je ne l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit
+vingt fois au milieu de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Théophile:
+je n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais
+qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et de moi-même.
+
+[Illustration: Et le poussant par les épaules...]
+
+«Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie hausse-t-elle
+les épaules d'un air chagrin, et inquiet? Je suis un honnête homme; et
+comme Marthe est une femme fière et juste, comme elle ne voudra plus me
+revoir certainement qu'en présence de son mari; comme, si son mari y
+consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance
+et son honneur, vous l'avez guère à craindre, ce me semble, que je
+trouble la sérénité de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je vous en
+prie; je n'ai pas le moindre désir de lui enlever sa femme, quoiqu'il
+m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et
+envers mon fils... puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot
+de l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... Mais enfin, il
+est bien, certain qu'un lien sacré, indissoluble, m'unit à elle, et que
+si jamais je fais fortune, je n'oublierai pas que j'ai un héritier. Je
+saurai donc récompenser indirectement Arsène des soins qu'il lui aura
+donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes droits de père,
+je n'exercerai ma paternité que d'une façon mystérieuse, et pour ainsi
+dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention
+d'être ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin; que, loin
+d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur,
+son serviteur et son ami. Je ne pense pas qu'Arsène puisse le trouver
+mauvais: en s'attachant à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû
+prévoir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni elle pour moi.
+C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera pas, puisqu'il me
+connaît. Quant à moi, je me sens relevé, consolé, et comme ressuscité
+par les événements de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce
+matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme l'ancien Horace que
+vous avez aimé, estimé, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompre.
+Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je
+l'aimerai toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus jamais
+à trembler ni à souffrir de mon amour, de même que vous n'aurez plus
+jamais rien à réprimer ni à condamner dans ma conduite envers elle.»
+
+Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et
+de mille espérances, qui se contredisaient les unes les autres, nous
+faisait les plus hardies promesses de vertu et de raison, Marthe,
+rentrée chez elle avec son mari, lui racontait avec la plus grande
+franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène éprouva un grand
+effroi et un grand déchirement de coeur à cette nouvelle; mais il n'en
+fit rien paraître, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait
+projeter.
+
+«Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, et que je lui
+témoigne de l'amitié?
+
+--Je n'ai pas d'avis là-dessus, Marthe, répondit-il, tu ne lui dois
+rien; cependant, si tu te décides à le voir, tu es forcée de le traiter
+doucement et amicalement. D'abord tu n'aurais peut-être pas la force
+d'être sévère et froide avec lui, et si tu l'avais, à quoi servirait
+de le manifester, à moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles
+prétentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut plus avoir,
+qu'il te demande seulement le pardon du passé et un peu de pitié
+généreuse pour son repentir; si tu as lieu d'être satisfaite de sa
+manière d'être aujourd'hui avec toi, et de ne rien craindre de lui à
+l'avenir...
+
+--Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu me parles ainsi, ta
+figure est pâle et ta voix troublée: tu as de l'inquiétude au fond de
+l'âme?»
+
+Arsène hésita un instant, puis il lui répondit: «Je le jure devant Dieu,
+ma bien-aimée, que si tu n'en as pas toi-même, si tu te sens aussi calme
+et aussi heureuse que tu l'étais ce matin, je suis moi-même heureux et
+tranquille.
+
+--Paul! s'écria-t-elle, ce n'est pas à vous, que je chéris plus que tout
+au monde, que je voudrais faire un mensonge. Je ne me sens pas dans la
+même situation que ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'être
+à vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; mais je ne me
+suis pas sentie calme en sa présence, et à l'heure qu'il est, je suis
+encore agitée et bouleversée comme si j'avais vu la foudre tomber près
+de moi.»
+
+Arsène garda le silence pendant quelques instants; et quand il se sentit
+la force de parler, il pria Marthe de ne lui rien cacher et de lui
+expliquer le genre d'émotion qu'elle éprouvait, sans craindre de
+l'affliger ou de l'inquiéter.
+
+«Il me serait tout à fait impossible de le définir, répondit-elle; car
+depuis une heure je cherche en vain à le faire vis-à-vis de moi-même.
+Il me semble que c'est un sentiment de terreur douloureuse, un frisson
+comme celui qu'on éprouverait en regardant les instruments d'une torture
+qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire avec certitude, c'est que
+tout, dans cette émotion, est pénible, affreux même; qu'il s'y mêle de
+la honte, du remords de t'avoir si longtemps méconnu, le regret d'avoir
+tant souffert pour un homme si peu sérieux, une sorte de dégoût et
+de haine contre moi-même. Enfin cela me fait mal, sans le plus petit
+mélange de satisfaction et d'attendrissement: tout ce que dit cet homme
+semble affecté, vain et faux. Il me fait pitié; mais quelle pitié
+amère et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble que quand tu
+le reverras tel qu'il est maintenant, élégant et malpropre, humble
+et prétentieux, flétri et puéril, tu ne pourras pas t'empêcher de me
+mépriser, pour t'avoir préféré ce comédien plus mauvais, hélas! que tous
+ceux avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scènes d'amour à
+Belleville.»
+
+Marthe disait sincèrement ce qu'elle pensait, et ne faisait aucun effort
+hypocrite pour rassurer son époux. Cependant elle ne put dormir de
+la nuit. L'agitation que son début lui avait causée ajoutait à celle
+qu'Horace était venu lui imposer. Elle fit des rêves fatigants, durant
+lesquels elle s'imagina, à plusieurs reprises, être retombée sous sa
+domination funeste, et où les scènes cruelles du passé se représentèrent
+à son imagination plus violentes et plus horribles encore que dans la
+réalité. Elle se jeta plusieurs fois dans le sein d'Arsène avec des cris
+étouffés, comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; et Arsène,
+en la rassurant et en la bénissant de cet instinct de confiance et de
+tendresse, se sentit beaucoup plus malheureux que s'il l'eût trouvée
+indifférente au souvenir d'Horace.
+
+A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses bras pour oublier en
+le caressant toutes les angoisses de la nuit, la mère Olympe lui remit
+une lettre qu'Horace avait passé cette même nuit à lui écrire. Il me
+l'avait montrée avant de la lui faire porter: c'était vraiment un
+chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'éloquence, mais de sentiments
+et d'idées. Jamais il n'avait été mieux inspiré pour s'exprimer, et
+jamais il n'avait semble rempli d'instincts plus nobles, plus purs, plus
+tendres et plus généreux. Il était impossible de n'être pas subjugué par
+la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi à ses promesses.
+Il demandait ardemment le pardon, l'amitié, la confiance de Marthe et de
+Paul. Il s'accusait avec une entière franchise; il parlait d'Arsène avec
+un enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grâce, de voir
+son fils en leur présence, el de le remettre lui-même, humblement et
+courageusement, entre les bras de celui qui l'avait adopté, et qui était
+plus digne que lui d'en être le père.
+
+Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux pleins de larmes.
+
+«Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre d'Horace, et
+tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant quelque chose me dit que ce
+ne sont là encore que des paroles comme il en sait dire.»
+
+Arsène lut la lettre attentivement, et la rendant à sa femme avec une
+émotion grave;
+
+«Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas là l'expression d un
+sentiment vrai et d'une résolution généreuse. Cette lettre est belle,
+et cet homme est bon malgré ses vices. Il m'est impossible de ne pas le
+croire meilleur qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle
+pas ainsi pour se divertir. Il a pleuré en t'écrivant. Je t'assure que
+tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort et plus sage qu'il ne
+l'est: il avait toutes les intentions des vertus qu'il n'avait pas. Tu
+lui dois le pardon et l'amitié qu'il demande; et si je t'en détournais,
+je te donnerais un conseil égoïste et lâche.
+
+--Eh bien, je le verrai, mais en ta présence, répondit Marthe. La seule
+chose qui me fasse souffrir, c'est de penser qu'il verra Eugène, qu'il
+l'embrassera devant nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra
+en moi la mère de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu réveiller et
+reconstituer ainsi en quelque sorte le passé. Je m'étais habituée à
+regarder cet enfant comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien
+rarement qu'il ne l'est pas; et maintenant, on va nous l'ôter en quelque
+sorte, en nous volant une de ses caresses!
+
+--Cette idée m'est plus cruelle qu'à toi, ma pauvre Marthe, reprit
+Arsène; mais c'est un devoir auquel il faut se soumettre. J'ai réfléchi
+toute la nuit à ces choses-là, et je m'en suis dit une bien sérieuse, et
+que tu vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre choix et notre
+volonté, il y a le dessein, le choix et la volonté de Dieu. Dieu ne fait
+rien qui ne soit nécessaire, et ses intentions mystérieuses nous doivent
+être sacrées. Il a voulu qu'Horace fût père, bien qu'Horace repoussât
+les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace le revit, et
+sentît le désir d'embrasser son fils, bien qu'il ait jusqu'ici abjuré
+les douceurs et les devoirs de la paternité. Dieu seul sait quelle
+influence cachée et puissante cet enfant peut avoir sur l'avenir
+d'Horace. C'est un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de
+personne de briser. Ce serait une impiété, un crime, de le tenter. Lui
+ravir la faculté de connaître et d'aimer son fils, dût-il le connaître
+et l'aimer faiblement, serait une sorte de rapt et comme un dommage
+irréparable que nous causerions à son être moral. Il nous faut donc,
+loin d'accaparer notre _trésor_ à son préjudice, l'admettre à en jouir,
+parce que Dieu l'appelle à profiter de ce bienfait. Je ne veux pas
+croire que la vue de cet enfant ne le rende pas meilleur et n'amène pas
+un changement sérieux dans son âme.»
+
+Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses, et sa
+vénération pour Arsène en augmenta. Un déjeuner fut arrangé chez moi
+pour cette rencontre. Marthe, et Arsène amenèrent l'enfant; et cette
+fois Horace, redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirable
+en tous points pour lui, pour sa mère, et surtout pour Arsène, dont
+l'attitude noble et sereine le frappa de respect et d'attendrissement.
+Ce fut le plus beau jour de la vie d'Horace.
+
+La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement dans son âme, il
+faut bien le confesser. Avili et outragé par les gens du monde, humilié
+et blessé par nous, il s'était senti enfin déchu et souillé à ses
+propres yeux. Il avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet
+abaissement et de se réhabiliter vis-à-vis de nous et de lui-même, en
+attendant qu'il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n'avait pas
+voulu sortir à demi de cette situation, et se contenter de se montrer
+bon et repentant: il voulait se montrer grand, et changer notre pitié en
+admiration. Il y réussit pendant tout un jour. Son ostentation eut au
+moins l'avantage de lui faire connaître des joies d'amour-propre qu'il
+ne connaissait pas encore, et qu'il reconnut préférables aux mesquines
+satisfactions d'une vanité plus étroite. Il entra, à partir de ce
+jour, dans la phase de l'orgueil; et son être, sans changer de nature,
+s'agrandit au moins dans la voie qui lui était ouverte.
+
+Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émotions nouvelles et
+de la grande crise qui s'était opérée en lui un peu rapidement. Il pensa
+à Marthe un peu plus qu'à Arsène, et à lui-même un peu plus qu'à son
+fils. Son amitié enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d'une
+passion qui se réveille, et qui n'abandonne pas tout à coup de
+chimériques et coupables espérances. Enfin selon l'expression d'Eugénie,
+qui avait retenu quelques mots de science, son étoile eut une
+défaillance de lumière. Il était temps qu'Horace partît et n'eût pas
+l'occasion de revenir sur ses nobles résolutions. Je l'y forçai en
+quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien que charmé de
+l'idée de voyager, il voulait gagner quelques jours. Mais j'y mis une
+fermeté excessive, sentant bien que de sa conduite avec Marthe en cette
+circonstance dépendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, comme
+venant de moi, la somme que Louis de Méran m'avait envoyée pour lui,
+et je fixai le jour de son départ pour l'Italie sans lui permettre de
+revoir personne.
+
+
+
+XXXIII.
+
+La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite fortune, et celle de
+réaliser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans
+les derniers jours, que je m'effrayai des dispositions folles dans
+lesquelles je le vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes
+choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes imprudences
+ou d'amers désenchantements. Après la semaine d'abattement et de spleen
+profond que lui avait causé son _fiasco_ dans le beau monde, il avait eu
+une semaine d'enthousiasme, d'expansion délirante et d'orgueil sublime.
+Toutes ces émotions avaient brisé son corps appauvri par la vie de
+plaisir qu'il avait menée durant tout l'hiver; et je le voyais en proie
+à une fièvre d'autant plus réelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en
+apercevait pas. Craignant qu'il ne tombât malade en route, je résolus de
+le conduire jusqu'à Lyon, afin de l'y faire reposer et de l'y soigner,
+si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse
+diversion, venaient à hâter l'invasion d'une maladie.
+
+Nous fîmes donc ensemble nos apprêts de départ, et je le gardai à
+vue pour qu'il ne fît pas échouer nos projets par quelque subite
+extravagance. J'avais le pressentiment d'une crise imminente. Il y
+avait du désordre dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses
+moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voilé et de bizarre
+qui frappait également Eugénie. «Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus
+le regarder, me disait-elle, sans m'imaginer qu'il est condamné à mourir
+fou. Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis
+quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un secret dérangement dans
+tout son être; car enfin ces sentiments ne sont plus joués, je le vois
+bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi
+d'un jour à l'autre l'habitude de toute une vie.»
+
+Je grondais Eugénie de douter ainsi de l'action divine sur une âme
+humaine; mais au fond de la mienne, je n'étais pas éloigné de partager
+ses craintes.
+
+La vérité est qu'Horace, pour la première et pour la dernière fois de
+sa vie, n'était pas maître de lui-même. Il ne se rendait pas compte des
+mouvements impétueux que, jusque-là, il avait provoqués en lui et comme
+caressés avec amour. L'affront qu'il avait vécu dans le monde lui avait
+laissé un secret mais cuisant chagrin; il réussissait à s'en distraire
+et à le chasser, en s'exaltant à ses propres yeux dans une nouvelle
+carrière d'émotions. Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le
+faire pâlir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait
+en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant à
+se grandir à ses propres yeux par d'intérieures déclamations, et moins
+il réussissait à atteindre ce calme stoïque, ce mépris des lâches
+attaques et des sots propos, dont il se vantait. Pour le résumer, et le
+définir une dernière fois, au moment de clore le récit de cette
+période de sa vie, je dirai que c'était un cerveau très-bien organisé,
+très-intelligent et très-solide, qui pouvait cependant se troubler et se
+détériorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le
+moteur principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'était cette
+faculté que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique,
+a, par un néologisme ingénieux, qualifiée d'_approbativité_; et
+l'approbativité d'Horace avait reçu un choc terrible la nuit du souper
+chez _Proserpine_. Malgré l'appareil que les douces effusions du
+déjeuner chez moi avec Marthe avaient posé sur cette blessure, le
+trouble et la confusion régnaient dans les profondeurs de la pensée
+d'Horace.
+
+Le matin du 25 mai 1833 (notre place était retenue aux diligences
+Laffitte et Caillard pour le soir même), Horace, voyant tous ses
+préparatifs terminés, et se sentant excédé de ma surveillance, m'échappa
+adroitement, et courut chez Marthe. Il éprouvait un désir insurmontable
+de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-être la manière
+calme et douce avec laquelle elle avait pris congé de lui à notre
+dernière réunion lui avait-elle laissé un secret mécontentement. Il
+voulait bien la quitter et renoncer à elle pour jamais par un effort
+magnanime; mais il entendait faire par là un admirable sacrifice de ses
+droits et de sa puissance sur l'âme de cette femme; tandis qu'elle,
+comprenant son rôle autrement, croyait, en lui laissant presser sa main
+et embrasser son fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse.
+Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans
+l'opinion de Marthe, à qui il voulait laisser des regrets; dans celle
+d'Arsène, à qui il voulait inspirer de la reconnaissance; et dans la
+nôtre, qu'il voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner, je
+ne crois pas qu'il eût eu aucune arrière-pensée; mais il en avait eu le
+lendemain; et en nous trouvant tous résolus à ne pas renouveler cette
+scène délicate, il avait été mécontent de nous tous, et de l'attitude
+qu'il avait été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un
+mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de
+pouvoir faire son entrée en Italie en triomphateur généreux d'une femme,
+et non en victime de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite,
+pour l'excuser un peu, que ces pensées n'étaient pas formulées dans son
+esprit, et que ce n'était pas le froid disciple du marquis de Vernes qui
+allait chercher sa revanche auprès de Marthe; mais le véritable Horace,
+troublé par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme malgré lui et
+sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement quelconque, ne fût-ce
+qu'un regard et un mot, à cette souffrance insupportable.
+
+Il entra dans un café, à trois portes de la maison que Marthe habitait,
+non loin du Gymnase. Il y traça au crayon quelques mots sans suite qu'il
+fit porter par un voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec
+cette réponse: «Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier
+adieu: nous irons, Arsène et moi, avec Eugène dans nos bras, vous voir
+monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous
+recevoir.
+
+Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par
+terre, le ramassa, le relut, demanda du café à plusieurs reprises pour
+éclaircir ses idées qui s'égaraient de plus en plus, et s'arrêta enfin à
+cette hypothèse: ou elle est enfermée avec un nouvel amant, et en ce cas
+elle est la dernière des femmes; ou son mari est absent, et elle n'ose
+pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des
+amantes et la plus vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux
+la presser sur mon coeur une dernière fois; dans l'autre, je veux
+m'assurer de son impudence, afin d'être à jamais délivré de son
+souvenir.
+
+Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une
+glace, et se trouva si pâle et si tremblant qu'il demanda de l'extrait
+d'absinthe, croyant arriver à la force de l'esprit, grâce à ces
+excitants qui produisaient en lui l'effet tout contraire.
+
+Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, monte cinq étages,
+sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe,
+la repousse aisément, franchit deux petites pièces, et pénètre dans un
+boudoir des plus simples et des plus chastes, où il trouve Marthe seule,
+étudiant un rôle, avec son enfant endormi à ses côtés sur le sofa. En le
+voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits.
+Elle se leva, et se plaignit, d'une voix sèche, quoique tremblante, de
+l'obstination d'Horace. Mais il se jeta à ses pieds, versa des larmes,
+et lui peignit son amour insensé avec toute l'ardeur que savait lui
+prêter son éloquence naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage
+avec une froideur amère; puis elle essaya, par des discours presque
+évangéliques et tout empreints de la bonté pieuse qu'Arsène avait su
+lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu'il lui avait
+témoignés naguère.
+
+Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de coeur et
+d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du trésor qu'il avait perdu
+par sa faute; et une sorte de désespoir, d'orgueil sombre et violent,
+comme celui d'un véritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec
+une énergie extraordinaire; et Marthe, effrayée, allait appeler Olympe
+pour qu'elle courût chercher son mari au théâtre, lorsque Horace, tirant
+de son sein un poignard véritable, la menaça de s'en frapper si elle ne
+consentait à l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, à sa manière,
+le récit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait menée loin d'elle,
+des efforts furieux qu'il avait tentés pour chasser son souvenir dans
+les bras d'autres femmes, des brillantes conquêtes qu'il avait faites,
+et dont aucune n'avait pu l'étourdir un instant. Il lui annonça qu'il
+partait pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre s'il ne
+pouvait se guérir de son amour; et après de longues tirades, si belles
+qu'il aurait dû les garder pour son éditeur, il lui fit les offres les
+plus folles; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui.
+
+Marthe l'écoula avec cette incrédulité radicale qu'on acquiert en
+amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions
+coupables et lâches. Cependant, quoique son coeur lui fût fermé sans
+retour, elle sentit avec terreur que l'ancien magnétisme exercé sur elle
+par cet homme si funeste à son repos était près de se ranimer, et qu'une
+influence mystérieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avait
+horreur, commençait à pénétrer dans ses veines comme le froid de la
+mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains,
+qu'Horace retenait de force dans les siennes; et lorsqu'il se jetait
+à genoux devant son fils endormi, lorsqu'au nom de cette innocente
+créature, qui les unissait pour jamais l'un à l'autre en dépit du
+sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié, elle sentait se
+réveiller, pour celui qui l'avait rendue mère, une sorte de tendresse
+fatale, mêlée de compassion, de mépris et de sollicitude. Horace vit
+ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il
+l'entoura de ses bras avec énergie en s'écriant: «Tu m'aimes, ah! tu
+m'aimes, je le vois, je le sais!»
+
+Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et, prenant tout à coup
+une résolution désespérée pour se délivrer à jamais de son mauvais
+génie:
+
+«Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et vous devez vous
+en guérir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre
+estime, au prix de votre repos et de votre dignité. Je ne mérite pas
+les éloges dont vous m'accablez, je vous ai manqué de foi; vos soupçons
+n'ont été que trop fondés: cet enfant n'est pas de vous. C'est bien
+véritablement le fils de Paul Arsène, dont j'étais la maîtresse en même
+temps que la vôtre.»
+
+Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable acte de
+fanatisme. C'était comme un exorcisme _pour chasser les démons au nom
+du prince des démons_. Horace était si hagard qu'il ne songea pas à
+l'invraisemblance d'une telle assertion, après la conduite d'Arsène
+envers lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de complicité
+avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternité d'un
+enfant. Il oublia qu'il était sans nom, sans fortune, et sans position,
+et que par conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le tromper
+si grossièrement. Il crut seulement à cet instant de remords que Marthe
+venait déjouer pour se débarrasser de lui; et, transporté d'une fureur
+subite, saisi d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en
+s'écriant:
+
+«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi.»
+
+Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût certainement
+d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle reçut, en se
+jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, hélas!
+puisqu'il faut le dire, au risque de dénouer platement la seule
+tragédie un peu sérieuse qu'Horace eut jouée dans sa vie... une légère
+égratignure.
+
+A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe,
+Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée, essaya de se poignarder
+lui-même. J'ignore s'il aurait poussé jusque-là son désespoir; mais à
+peine avait-il effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre qui
+lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui le désarma, et, le
+poussant par les épaules, le précipita dans les escaliers en lui criant
+avec un rire amer:
+
+«Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules, et surtout allez vous
+faire pendre ailleurs.»
+
+Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la rampe, et
+entendant le pas d'Arsène, qui montait et venait à sa rencontre, il se
+hâta de fuir, la tête baissée, le chapeau enfoncé sur les yeux, et se
+disant: «Bien certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer
+est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que je viens
+d'avoir de Jean Laravinière, tué l'an dernier au cloître Saint-Méry,
+sous les yeux et dans les bras de Paul Arsène.»
+
+Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite
+que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine, où il profita du passage de
+la première diligence, se croyant sur le point d'être poursuivi pour
+meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain
+toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données pour nos
+places, mais ne supposai point qu'il était parti sans moi, sans ses
+effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'éloigner la voiture qui
+devait nous emporter, je courus chez Marthe, et là j'appris en deux
+mots ce qui s'était passé. «Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe avec un
+sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être un peu de mal, si je
+n'eusse été délivrée par un revenant.
+
+--Que voulez-vous dire? lui demandai-je; êtes-vous folle aussi, ma chère
+Marthe!
+
+--Tâchez de ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle; car il va
+vraiment de quoi le devenir de joie et d'étonnement. Voyons, êtes-vous
+préparé à l'événement le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous
+arriver?
+
+--Pas tant de préambule! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe; j'avais
+voulu lui laisser le temps de vous préparer à embrasser un mort, mais je
+ne puis tenir à l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime.»
+
+C'était bien le président des bousingots en chair et en os, en esprit
+et en vérité, que je pressais dans mes bras. Jeté parmi les morts dans
+l'église Saint-Méry, le jour du massacre, il s'était senti encore tenir
+à la vie par un fil, et, se traînant sur ces dalles ensanglantées, il
+était parvenu à se blottir dans un confessionnal, où un bon prêtre
+l'avait trouvé, recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chrétien
+l'avait caché et soigné pendant plusieurs mois qu'il avait passés chez
+lui, toujours entre la vie et la mort. Mais comme c'était un homme
+timide et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des
+persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l'avait empêché
+de faire connaître son sort à ses amis, affirmant qu'il était impossible
+de le faire sans les compromettre et sans l'exposer lui-même aux
+rigueurs de la justice.
+
+«J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laravinière en nous
+racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon
+bienfaiteur; et la peur de cet homme, admirable d'ailleurs, était si
+grande, qu'il n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire
+dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses
+père et mère, qui m'ont tenu jusqu'à présent caché au fond de leurs
+montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me
+tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils sont fort dévots,
+et mon état d'agonie continuelle leur donnait tous les jours à penser
+que le moment de rendre mes comptes était venu. Ce moment n'est pas
+éloigné; il ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que
+vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la chasse à M.
+Horace Dumontet. Je suis frappe à fond, et sur toutes les coutures. J'ai
+deux balles dans la poitrine, et une vingtaine d'autres horions qui ne
+pardonnent pas. Mais j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon
+Paris bien-aimé, dans les bras de mes amis et de ma sœur Marthe. Me
+voilà bien content, habitué à souffrir, résolu à ne plus me soigner,
+enchanté d'avoir échappé à la confession, et tranquille pour le peu de
+temps qui me reste à vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes du
+6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! dame! je ne suis
+pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous ne devez plus craindre de tomber
+amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau, avec un teint si uni,
+une barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs!»
+
+Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui l'avait déjà
+embrassé (mais à qui on avait caché l'algarade d'Horace), étant rentré,
+nous soupâmes tous ensemble, et la gaieté héroïque du _revenant_ ne se
+démentit pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne pouvait se
+persuader qu'il fût incurable. Moi-même, en observant ce qui restait de
+force et d'animation à ce corps exténué, je ne voulais point renoncer
+à l'espérance; mais, craignant de me faire illusion, je le soumis à un
+long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je trouvai intacts
+les organes que Laravinière avait crus attaqués, et lorsque je me
+convainquis de la possibilité d'appliquer un traitement efficace! Ce fut
+pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante; et, grâce à
+la bonne constitution et à l'admirable patience de mon malade, nous le
+vîmes reprendre à la vie, et retrouver la santé rapidement. Les tendres
+soins de Marthe et d'Arsène y contribuèrent aussi. Il s'associa
+désormais à ce jeune ménage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble
+union. «Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois imaginé que
+j'étais amoureux de cette femme, lorsque je la voyais malheureuse avec
+Horace: c'était une illusion de l'amitié ardente que je lui porte.
+Depuis qu'elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre,
+je sens, à la joie de mon âme, que je l'aime comme ma sœur et pas
+autrement.»
+
+Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinière: la suite
+de sa vie fournirait trop de choses, et amènerait des réflexions qu'il
+faudrait développer à part et lentement. Tout ce que je puis vous en
+apprendre, c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage
+héroïsme, il a péri, et cette fois, hélas! tout de bon, dans la rue, et
+le fusil à la main, à côté de Barbès, heureux d'échapper au moins aux
+tortures du mont Saint-Michel!
+
+Quant à Horace, quelques jours après son brusque départ, je reçus de lui
+une lettre datée d'Issoudun, ou il m'avouait la vérité, témoignait sa
+honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille
+et sa malle. Je fus touché de sa tristesse, et vivement affligé de la
+position misérable qu'il s'était faite, lorsqu'il lui eût été si facile
+d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de crainte pour lui, et
+songeai encore à l'aller rejoindre pour le sermonner et le consoler
+jusqu'à la frontière; mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me
+bornai à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la
+part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli et le secret.
+
+L'éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à vouloir bien lui
+faire la même promesse, d'autant plus que le dernier accès de folie
+d'Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est
+devenu lui-même un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif,
+encore un peu déclamatoire dans sa conversation et ampoulé dans son
+style, mais prudent et réservé dans sa conduite. Il a vu l'Italie; il a
+envoyé aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et
+très-poétiques, auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui
+le talent est partout. Il a été précepteur chez un riche seigneur
+napolitain, et je le soupçonne d'en être sorti avant d'avoir mené ses
+élèves en quatrième, pour avoir fait la cour à leur mère. Il a composé
+ensuite un drame flamboyant qui a été sifflé à l'Ambigu. Il a refait
+trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur ses amours avec la
+vicomtesse. Il a écrit des _premiers-Paris_ d'une politique assez sage
+dans plusieurs journaux de l'opposition. Enfin, ayant moins de succès en
+littérature que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever
+courageusement son droit; et maintenant il travaille à se faire une
+clientèle dans sa province, dont il sera bientôt, j'espère, l'avocat le
+plus brillant.
+
+
+FIN D'HORACE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+The Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Horace
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+
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+
+
+<h3>George Sand</h3>
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image1.png"></p>
+<br>
+<h1>HORACE</h1>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+
+<p>Il faut croire qu'<i>Horace</i> représente un type moderne
+très-fidèle et très-répandu, car ce livre m'a fait une douzaine
+d'ennemis bien conditionnés. Des gens que je ne
+connaissais pas prétendaient s'y reconnaître, et m'en
+voulaient à la mort de les avoir si cruellement dévoilés.
+Pour moi, je répète ici ce que j'ai dit dans la première
+préface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce
+portrait; je l'ai pris partout et nulle part, comme le type
+de dévouement aveugle que j'ai opposé à ce type de personnalité
+sans frein. Ces deux types sont éternels, et j'ai
+ouï dire plaisamment à un homme de beaucoup d'esprit,
+que le monde se divisait en deux séries d'êtres plus ou
+moins pensants: <i>les farceurs</i> et <i>les jobards</i>. C'est peut-être
+ce mot-là qui m'a frappée et qui m'a portée à écrire
+<i>Horace</i> vers le même temps. Je tenais peut-être à montrer
+que les exploiteurs sont quelquefois dupes de leur
+égoïsme, que les dévoués ne sont pas toujours privés de
+bonheur. Je n'ai rien prouvé; on ne prouve rien avec
+des contes, ni même avec des histoires vraies; mais les
+bonnes gens ont leur conscience qui les rassure, et c'est
+pour eux surtout que j'ai écrit ce livre, où l'on a cru voir
+tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais
+mieux appartenir à la plus pauvre classe des <i>jobards</i>
+qu'à la plus illustre des <i>farceurs</i>.</p>
+
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+Nohant,<br>
+1er novembre 1852.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p>A M. CHAULES DUVERNET.</p>
+
+<p>Certainement nous l'avons connu, mais disséminé
+entre dix ou douze exemplaires, dont aucun en particulier
+ne m'a servi de modèle. Dieu me préserve de faire
+la satire d'un individu dans un personnage de roman.
+Mais celle d'un travers répandu dans le monde de nos
+jours, je l'ai essayée cette fois-ci encore; et si je n'ai
+pas mieux réussi que de coutume, comme de coutume je
+dirai que c'est la faute de l'auteur et non celle de la vérité.
+Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules.
+Une couche nouvelle de la société ayant poussé l'ancienne,
+il est certain que les prétentions et les impertinences
+de la vanité ont changé de place et de nature. J'ai
+tenté de faire un peu attentivement la critique du beau
+jeune homme de ce temps-ci; et ce <i>beau</i> n'est pas ce
+qu'à Paris on appelle <i>lion</i>. Ce dernier est le plus inoffensif
+des êtres. Horace est un type plus répandu et plus
+dangereux, parce qu'il est plus élevé en valeur réelle.
+Un <i>lion</i> n'est le successeur ni des marquis de Molière ni
+des roués de la Régence; il n'est ni bon ni méchant; il
+rentre dans la catégorie des enfants qui s'amusent à faire
+les matamores. Cette impuissante affectation des grands
+vices qui ne sont plus n'est qu'un très-petit épisode de la
+scène générale. Horace a dû traverser cet épisode; mais
+il partait d'un autre point et cherchait un autre but. Dieu
+merci, un seul ridicule ne suffit pas à cette jeunesse ambitieuse,
+qui s'agrandit et s'épure à travers mille erreurs
+et mille fautes, grâce au puissant mobile de l'amour-propre.
+Mon ami, nous avons souvent parlé de ceux de
+nos contemporains chez qui nous avons vu la personnalité
+se développer avec un excès effrayant; nous leur
+avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien.
+Nous les avons parfois raillés, souvent repris; plus souvent
+nous les avons plaints, et toujours nous les avons
+aimés, <i>quand même</i>!</p>
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Les êtres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont
+pas toujours ceux que nous estimons le plus. La tendresse
+du coeur n'a pas besoin d'admiration et d'enthousiasme:
+elle est fondée sur un sentiment d'égalité qui nous fait
+chercher dans un ami un semblable, un homme sujet aux
+mêmes passions, aux mêmes faiblesses que nous. La vénération
+commande une autre sorte d'affection que cette
+intimité expansive de tous les instants qu'on appelle l'amitié.
+J'aurais bien mauvaise opinion d'un homme qui ne
+pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus mauvaise
+encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il
+admire. Ceci soit dit en fait d'amilié seulement. L'amour
+est tout autre: il ne vit que d'enthousiasme, et tout ce
+qui porte atteinte à sa délicatesse exaltée le flétrit et le
+dessèche. Mais le plus doux de tous les sentiments humains,
+celui qui s'alimente des misères et des fautes
+connue des grandeurs et des actes héroïques, celui qui
+est de tous les âges de notre vie, qui se développe en
+nous avec le premier sentiment de l'être, et qui dure
+autant que nous, celui qui double et étend réellement
+notre existence, celui qui renaît de ses propres cendres
+et se renoue aussi serré et aussi solide après s'être brisé;
+ce sentiment-là, hélas! ce n'est pas l'amour, vous le savez
+bien, c'est l'amitié.</p>
+
+<p>Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je
+sais de l'amitié, j'oublierais que j'ai une histoire à vous
+raconter, et j'écrirais un gros traité en je ne sais combien
+de volumes; mais je risquerais fort de trouver peu
+de lecteurs, en ce siècle où l'amitié a tant passé de mode
+qu'on n'en trouve guère plus que d'amour. Je me bornerai
+donc à ce que je viens d'en indiquer peur poser ce
+préliminaire de mon récit: à savoir, qu'un des amis que
+je regrette le plus et qui a le plus mêlé ma vie à la
+sienne, ce n'a pas été le plus accompli et le meilleur de
+tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de
+défauts et de travers, que j'ai même méprisé et baï à de
+certaines heures, et pour qui cependant j'ai ressenti une
+des plus puissantes et des plus invincibles sympathies
+que j'aie jamais connues.</p>
+
+<p>Il se nommait Horace Dumontet; il était fils d'un petit
+employé de province à quinze cents francs d'appointements,
+qui, ayant épousé une héritière campagnarde
+riche d'environ dix mille écus, se voyait à la tête, comme
+on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir, c'est-à-dire
+l'avancement, était hypothéqué sur son travail, sa
+santé et sa bonne conduite, c'est-à-dire son adhésion
+aveugle à tous les actes et à toutes les formes d'un gouvernement
+et d'une société quelconque.</p>
+
+<p>Personne ne sera étonné d'apprendre que, dans une
+situation aussi précaire et avec une aisance aussi bornée,
+M. et Mme Dumontet, le père et la mère de mon ami,
+eussent résolu de donner a leur fils ce qu'on appelle de
+l'éducation, c'est-à-dire qu'ils l'eussent mis dans un collège
+de province jusqu'à ce qu'il eût été reçu bachelier,
+et qu'ils l'eussent envoyé à Paris pour y suivre les cours
+de la Faculté, à cette fin de devenir en peu d'années
+avocat ou médecin. Je dis que personne n'en sera étonné,
+parce qu'il n'est guère de famille dans une position analogue
+qui n'ait fait ce rêve ambitieux de donner à ses fils
+une existence indépendante. L'<i>indépendance</i>, ou ce qu'il
+se représente par ce mot emphatique, c'est l'idéal du
+pauvre employé; il a souffert trop de privations et souvent,
+hélas! trop d'humiliations pour ne pas désirer d'en
+affranchir sa progéniture; il croit qu'autour de lui sont
+jetés en abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a
+qu'à se baisser pour ramasser l'avenir brillant de sa famille.
+L'homme aspire à monter; c'est grâce à cet instinct
+que se soutient encore l'édifice, si surprenant de
+fragilité et de durée, de l'inégalité sociale.</p>
+
+<p>De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser
+pour échapper à la misère, jamais, de nos jours,
+les parents ne s'aviseront d'aller choisir la plus modeste
+et la plus sûre. La cupidité ou la vanité sont toujours
+juges; on a tant d'exemples de succès autour de soi! Des
+derniers rangs de la société, on voit s'élever aux premières
+places des prodiges de tout genre, voire des prodiges
+de nullité. «Et pourquoi, disait M. Dumontet à sa
+femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme <i>un
+tel</i>, <i>un tel</i>, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions
+et de courage que lui?» Madame Dumontet était
+un peu effrayée des sacrifices que lui proposait son mari
+pour lancer Horace dans la carrière; mais le moyen de
+se persuader qu'on n'a pas donné le jour à l'entant le
+plus intelligent et le plus favorisé du ciel qui ait jamais
+existé? Madame Dumontet était une bonne femme toute
+simple, élevée aux champs, pleine de sens dans la sphère
+d'idées que son éducation lui avait permis de parcourir.
+Mais, en dehors de ce petit cercle, il y avait tout un
+monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son
+mari. Quand il lui disait que depuis la Révolution tous
+les Français sont égaux devant la loi, qu'il n'y a plus de
+privilèges, et que tout homme de talent peut fendre la
+presse et arriver, sauf à pousser un pou plus fort que
+ceux qui se trouvent placés plus près du but, elle se rendait
+à ces bonnes raisons, craignant de passer pour arriérée,
+obstinée, et de ressembler en cela aux paysans
+dont elle sortait.</p>
+
+<p>Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'était rien
+moins que celui d'une moitié de leur revenu. «Avec
+quinze cents francs, disait-il, nous pouvons vivre et élever
+notre fille sous nos yeux, modestement; avec le surplus
+de nos rentes, c'est-à-dire avec mes appointements,
+nous pouvons entretenir Horace à Taris, sur un bon
+pied, pendant plusieurs années.»</p>
+
+<p>Quinze cents francs pour être à Paris sur un bon pied,
+à dix-neuf ans, et quand on est Horace Dumontet!...
+Madame Dumontet ne reculait devant aucun sacrifice; la
+digne femme eût vécu de pain noir et marché sans souliers
+pour être utile à son fils et agréable à son mari;
+mais elle s'affligeait de dépenser tout d'un coup les économies
+qu'elle avait faites depuis son mariage, et qui
+s'élevaient à une dizaine de mille francs. Pour qui ne
+connaît pas la petite vie de province, et l'incroyable habileté
+des mères de famille à rogner et grappiller sur
+tontes choses, la possibilité d'économiser plusieurs centaines
+d'écus par an sur trois mille francs de rente, sans
+faire mourir de faim mari, enfants, servantes et chats,
+paraîtra fabuleuse. Mais ceux qui mènent cette vie ou
+qui la voient de près savent bien que rien n'est plus fréquent.
+La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune,
+n'a d'autre façon d'exister et d'aider l'existence
+des siens, qu'en exerçant l'étrange industrie de se voler
+elle-même en retranchant chaque jour, à la consommation
+de sa famille, un peu du nécessaire: cela fait une
+triste vie, sans charité, sans gaieté, sans variété et sans
+hospitalité. Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la
+fortune publique très-équitablement répartie! «Si ces
+gens-là veulent élever leurs enfants comme les nôtres,
+disent-ils en parlant des petits bourgeois, qu'ils se privent!
+et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent
+des artisans et des manoeuvres!» Les riches ont bien
+raison de parler ainsi au point de vue du droit social;
+au point de vue du droit humain, que Dieu soit juge!</p>
+
+<p>«Et pourquoi, répondent les pauvres gens du fond de
+leurs tristes demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils
+pas de pair avec ceux du gros industriel et du
+noble seigneur? L'éducation nivelle les hommes, et Dieu
+nous commande de travailler à ce nivellement.»</p>
+
+<p>Vous aussi, vous avez bien raison, éternellement raison,
+braves parents, au point de vue général; et malgré
+les rudes et fréquentes défaites de vos espérances, il est
+certain que longtemps encore nous marcherons vers l'égalité
+par cette voie de votre ambition légitime et de votre
+vanité naïve. Mais quand ce nivellement des droits et des
+espérances sera accompli, quand tout homme trouvera
+dans la société le milieu où son existence sera non-seulement
+possible, mais utile et féconde, il faut bien espérer
+que chacun consultera ses forces et se jugera, dans
+le calme de la liberté, avec plus de raison et de modestie
+qu'on ne le fait, à cette heure, dans la fièvre de l'inquiétude
+et dans l'agitation de la lutte. Il viendra un temps,
+je le crois fermement, où tous les jeunes gens ne seront
+pas résolus à devenir chacun le premier homme de son
+siècle ou à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, chacun
+ayant des droits politiques, et l'exercice de ces droits
+étant considéré comme une des faces de la vie de tout
+citoyen, il est vraisemblable que la carrière politique ne
+sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes qui s'y
+précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté, dédaigneuses
+de toute autre fonction que celle de primer et de gouverner
+les hommes.</p>
+
+<p>Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur
+ses dix mille francs d'économie pour doter sa fille, consentit
+à les entamer pour l'entretien de son fils à Paris,
+se réservant d'économiser désormais pour marier Camille,
+la jeune soeur d'Horace.</p>
+
+<p>Voilà donc Horace sur le beau pavé de Paris, avec son
+titre de bachelier et d'étudiant en droit, ses dix-neuf ans
+et ses quinze cents livres de pension. Il y avait déjà un
+an qu'il y faisait ou qu'il était censé y faire ses études
+lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit café
+près le Luxembourg, où nous allions prendre le chocolat
+et lire les journaux tous les matins. Ses manières obligeantes,
+son air ouvert, son regard vif et doux, me gagnèrent
+à la première vue. Entre jeunes gens on est
+bientôt lié, il suffit d'être assis plusieurs jours de suite à la
+même table et d'avoir à échanger quelques mots de politesse,
+pour qu'au premier matin de soleil et d'expansion
+la conversation s'engage et se prolonge du café au fond
+des allées du Luxembourg. C'est ce qui nous arriva en
+effet par une matinée de printemps. Les lilas étaient en
+fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou
+à bronzes dorés de madame Poisson, la belle directrice
+du café. Nous nous trouvâmes, je ne sais comment,
+Horace et moi, sur les bords du grand bassin,
+bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux
+amis, et ne sachant point encore le nom l'un de l'autre;
+car si l'échange de nos idées générales nous avait subitement
+rapprochés, nous n'étions pas encore sortis de
+cette réserve personnelle qui précisément donne une
+confiance mutuelle aux personnes bien élevées. Tout ce
+que j'appris d'Horace ce jour-là, c'est qu'il était étudiant
+en droit; tout ce qu'il sut de moi, c'est que j'étudiais la
+médecine. Il ne me fit de questions que sur la manière
+dont j'envisageais la science à laquelle je m'étais voué,
+et réciproquement. «Je vous admire, me dit-il au moment
+de me quitter, ou plutôt je vous envie: vous travaillez,
+vous ne perdez pas de temps, vous aimez la
+science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit au
+but! Quant à moi, je suis dans une voie si différente,
+qu'au lieu d'y persévérer je ne cherche qu'à en sortir.
+J'ai le droit en horreur; ce n'est qu'un tissu de mensonges
+contre l'équité divine et la vérité éternelle. Encore
+si c'étaient des mensonges liés par un système logique!
+mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent
+impudemment les uns les autres, afin que chacun
+puisse faire le mal par les moyens de perversité qui lui
+sont propres! Je déclare infâme ou absurde tout jeune
+homme qui pourra prendre au sérieux l'étude de la chicane;
+je le méprise, je le hais!...»</p>
+
+<p>Il parlait avec une véhémence qui me plaisait, et qui
+cependant n'était pas tout à fait exempte d'un certain
+parti pris d'avance. On ne pouvait douter de sa sincérité
+en l'écoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait pas ses
+imprécations pour la première fois. Elles lui venaient
+trop naturellement pour n'être pas étudiées, qu'on me
+pardonne ce paradoxe apparent. Si l'on ne comprend
+pas bien ce que j'entends par là, on entrera difficilement
+dans le secret de ce caractère d'Horace, malaisé à définir,
+malaisé à mesurer juste pour moi-même, qui l'ai
+tant étudié.</p>
+
+<p>C'était un mélange d'affectation et de naturel si délicatement
+unis, que l'on ne pouvait plus distinguer l'un
+de l'autre, ainsi qu'il arrive dans la préparation de certains
+mets ou de certaines essences, où le goût ni l'odorat
+ne peuvent plus reconnaître les éléments primitifs. J'ai
+vu des gens à qui, dès l'abord, Horace déplaisait souverainement,
+et qui le tenaient pour prétentieux et boursouflé
+au suprême degré. J'en ai vu d'autres qui s'engouaient
+de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus démordre,
+soutenant qu'il était d'une candeur et d'un <i>laisser-aller</i>
+sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et
+les autres se trompaient, ou plutôt, qu'ils avaient raison
+de part et d'autre: Horace était <i>affecté naturellement</i>.
+Est-ce que vous ne connaissez pas des gens ainsi faits, qui
+sont venus au monde avec un caractère et des manières
+d'emprunt, et qui semblent jouer un rôle, tout en jouant
+sérieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des
+gens qui se copient eux-mêmes. Esprits ardents et portés
+par nature à l'amour des grandes choses, que leur milieu
+soit prosaïque, leur élan n'en est pas moins romanesque;
+que leurs facultés d'exécution soient bornées, leurs conceptions
+n'en sont pas moins démesurées: aussi se drapent-ils
+perpétuellement avec le manteau du personnage
+qu'ils ont dans l'imagination. Ce personnage est bien
+l'homme même, puisqu'il est son rêve, sa création, son
+mobile intérieur. L'homme réel marche à côté de l'homme
+idéal; et comme nous voyons deux représentations de
+nous-mêmes dans une glace fendue par le milieu, nous
+distinguons dans cet homme, dédoublé pour ainsi dire,
+deux images qui ne sauraient se détacher, mais qui sont
+pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que
+nous entendons par le mot de seconde nature, qui est
+devenu synonyme d'habitude.</p>
+
+<p>Horace, donc était ainsi. Il avait nourri en lui-même
+un tel besoin de paraître avec tous ses avantages, qu'il
+était toujours habillé, paré, reluisant, au moral comme
+au physique. La nature semblait l'aider à ce travail perpétuel.
+Sa personne était belle, et toujours posée dans
+des altitudes élégantes et faciles. Un bon goût irréprochable
+ne présidait pas toujours à sa toilette ni à ses
+gestes; mais un peintre eût pu trouver en lui, à tous
+les instants du jour, un effet à saisir, il était grand,
+bien fait, robuste sans être lourd. Sa figure était très-noble,
+grâce à la pureté des lignes; et pourtant elle
+n'était pas distinguée, ce qui est bien différent. La noblesse
+est l'ouvrage de la nature, la distinction est celui
+de l'art; l'une est née avec nous, l'autre s'acquiert. Elle
+réside dans un certain arrangement et dans l'expression
+habituelle. La barbe noire et épaisse d'Horace était taillée
+avec un dandysme qui sentait son quartier latin d'une
+lieue, et sa forte chevelure d'ébène s'épanouissait avec
+une profusion qu'un dandy véritable aurait eu le soin
+de réprimer. Mais lorsqu'il passait sa main avec impétuosité
+dans ce flot d'encre, jamais le désordre qu'elle y
+portait n'était ridicule ou nuisible à la beauté du front.
+Horace savait parfaitement qu'il pouvait impunément déranger
+dix fois par heure sa coiffure, parce que, selon
+l'expression qui lui échappa un jour devant moi, ses
+cheveux <i>étaient admirablement bien plantés.</i> Il était
+habillé avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur
+sans réputation et sans notions de la vraie <i>fashion</i>, mais
+qui avait l'esprit de le comprendre et de hasarder toujours
+avec lui un parement plus large, une couleur de
+gilet plus tranchée, une coupe plus cambrée, un gilet
+mieux bombé en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres
+jeunes clients. Horace eût été parfaitement ridicule sur le
+boulevard de Gand; mais au jardin du Luxembourg et
+au parterre de l'Odéon, il était le mieux mis, le plus dégagé,
+le plus serré des côtes, le plus étoffé des flancs, le
+plus <i>voyant</i>, comme on dit en style de journal des modes.
+Il avait le chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa
+canne n'était ni trop grosse ni trop légère. Ses habits
+n'avaient pas ce moelleux de la manière anglaise qui
+caractérise les vrais élégants; en revanche, ses mouvements
+avaient tant de souplesse, et il portait ses <i>revers</i>
+inflexibles avec tant d'aisance et de grâce naturelle, que
+du fond de leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scènes,
+les dames du noble faubourg, voire les jeunes,
+avaient pour lui un regard en passant.</p>
+
+<p>Horace savait qu'il était beau, et il le faisait sentir
+continuellement, quoiqu'il eût l'esprit de ne jamais parler
+de sa figure. Mais il était toujours occupé de celle des
+autres. Il en remarquait minutieusement et rapidement
+toutes les défectuosités, toutes les particularités désagréables;
+et naturellement il vous amenait, par ses observations
+railleuses, à comparer intérieurement sa personne
+à celle de ses victimes. Il était mordant sur ce
+sujet-là; et comme il avait un nez admirablement dessiné
+et des yeux magnifiques, il était sans pitié pour les
+nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les
+bossus une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il
+m'en faisait remarquer un, j'avais la naïveté de regarder
+en anatomiste sa charpente dorsale, dont les vertèbres
+frémissaient d'un secret plaisir, quoique le visage n'exprimât
+qu'un sourire d'indifférence pour cet avantage frivole
+d'une belle conformation. Si quelqu'un s'endormait
+dans une attitude gênée ou disgracieuse, Horace était
+toujours le premier à en rire. Cela me força de remarquer,
+lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris
+dans la sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras
+plié sous la nuque ou rejeté sur la tête comme les statues
+antiques; et ce fut cette observation, en apparence puérile,
+qui me conduisit à comprendre cette affectation naturelle,
+c'est-à-dire innée, dont j'ai parlé plus haut. Même
+en dormant, même seul et sans miroir, Horace s'arrangeait
+pour dormir noblement. Un de nos camarades prétendait
+méchamment qu'il posait devant les mouches.</p>
+
+<p>Que l'on me pardonne ces détails. Je crois qu'ils étaient
+nécessaires, et je reviens à mes premiers entretiens avec
+lui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une
+telle répugnance pour le droit, il ne se livrait pas à
+l'étude de quelque autre science. «Mon cher Monsieur,
+me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son âge,
+et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme
+de quarante ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession
+qui conduise à tout, c'est celle d'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que vous appelez <i>tout?</i> lui demandai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, me répondit-il, la députation est
+tout. Mais attendez un peu, et nous verrons bien autre
+chose!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution?
+Mais si elle n'arrive pas, comment vous arrangerez-vous
+pour être député? Vous avez donc de la fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas précisément; mais j'en aurai.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous
+d'avoir votre diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.</p>
+
+<p>Je le croyais sincèrement dans une position de fortune
+assez éminente pour légitimer sa confiance. Il hésita
+quelques instants; puis, n'osant me confirmer dans mon
+erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: «Il faut
+exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux
+ans les capacités seront admises à la candidature; il faut
+donc faire preuve de capacité.</p>
+
+<p>&mdash;Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il
+vous faut bien le double pour être reçu avocat et pour
+avoir fait vos preuves de capacité; encore serez-vous loin
+de l'âge...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaissé
+comme le cens, à la prochaine session, peut-être?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question
+de temps, et je crois qu'un peu plus tôt ou un peu plus
+tard, vous arriverez, si vous en avez la ferme résolution.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatitude
+et un regard étincelant de fierté, qu'il ne faut que
+cela dans le monde? Et que, de si bas que l'on parte,
+on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a dans le
+sein une pensée d'avenir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, lui répondis-je; le tout est de
+savoir si l'on aura plus ou moins d'obstacles à renverser,
+et cela est le secret de la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher! s'écria-t-il en passant familièrement
+son bras sous le mien; le tout est de savoir si l'on
+aura une volonté plus forte que tous les obstacles; et
+cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son thorax
+sonore, je l'ai!</p>
+
+<p>Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la
+Chambre des pairs. Horace semblait prêt à grandir comme
+un géant dans un conte fantastique. Je le regardai, et
+remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur des
+contours de son visage accusait encore l'adolescence.
+Son enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore
+plus sensible.&mdash;Quel âge avez-vous donc? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Devinez! me dit-il avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq
+ans, lui répondis-je. Mais vous n'en avez peut-être pas
+vingt.</p>
+
+<p>&mdash;Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous
+conclure?</p>
+
+<p>&mdash;Que votre volonté n'est âgée que de deux ou trois
+ans, et que par conséquent elle est bien jeune et bien
+fragile encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma volonté est
+née avec moi, elle a le même âge que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité;
+mais enfin je présume que cette volonté ne s'est pas encore
+exercée beaucoup dans la carrière politique! Il ne
+peut pas y avoir longtemps que vous songez sérieusement
+à être député; car il n'y a pas longtemps que vous savez
+ce que c'est qu'un député?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure
+qu'il est possible à un enfant. A peine comprenais-je le
+sens des mots, qu'il y avait dans celui-là pour moi quelque
+chose de magique. Il y a là une destinée, voyez-vous;
+la mienne est d'être un homme parlementaire.
+Oui, oui, je parlerai et je ferai parler de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Soit! lui répondis-je, vous avez l'instrument: c'est
+un don de Dieu. Apprenez maintenant la théorie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si ce n'était que cela! Je veux dire: Apprenez
+la science de l'humanité, l'histoire, la politique, les religions
+diverses; et puis, jugez, combinez, formez-vous
+une certitude...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire des <i>idées?</i> reprit-il avec ce sourire
+et ce regard qui imposaient par leur conviction triomphante;
+j'en ai déjà, des idées, et si vous voulez que je
+vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais de meilleures;
+car nos idées viennent de nos sentiments, et tous
+mes sentiments, à moi, sont grands! Oui, Monsieur, le
+ciel m'a fait grand et bon. J'ignore quelles épreuves il
+me réserve; mais, je le dis avec un orgueil qui ne pourrait
+faire rire que des sots, je me sens généreux, je me
+sens fort, je me sens magnanime; mon âme frémit et
+mon sang bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes
+choses m'enivrent jusqu'au délire. Je n'en tire et n'en
+peux tirer aucune vanité, ce me semble; mais, je le dis
+avec assurance, je me sens de la race des héros!»</p>
+
+<p>Je ne pus réprimer un sourire; mais Horace, qui
+m'observait, vit que ce sourire n'avait rien de malveillant.</p>
+
+<p>«Vous êtes surpris, me dit-il, que je m'abandonne
+ainsi devant vous, que je connais à peine, à des sentiments
+qu'ordinairement on ne laisse pas percer, même
+devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus
+modeste pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, et l'on est moins sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et
+moins ridicule que tous ces hypocrites qui, se croyant
+<i>in petto</i> des demi-dieux, baissent sournoisement la tête
+et affectent une pruderie prétendue de bon goût. Ceux-là
+sont des égoïstes, des ambitieux dans le sens haïssable
+du mot et de la chose. Loin de laisser étaler cet enthousiasme
+qui est sympathique et autour duquel viennent se
+grouper toutes les idées fortes, toutes les âmes généreuses
+(et par quel autre moyen s'opèrent les grandes révolutions?),
+ils caressent en secret leur étroite supériorité,
+et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aux
+regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour où
+leur fortune sera faite. Je vous dis que ces hommes-là
+ne sont bons qu'à gagner de l'argent et à occuper des
+places sous un gouvernement corrompu; mais les hommes
+qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent
+les passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement
+et noblement le monde, les Mirabeau, les Danton, les
+Pitt, allez voir s'ils s'amusent aux gentillesses de la modestie!»</p>
+
+<p>Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec
+tant de conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de le
+contredire, quoique j'eusse dès lors par éducation, peut-être
+autant que par nature, l'outrecuidance en horreur.
+Mais Horace avait cela de particulier, qu'en le voyant et
+en l'écoutant, on était sous le charme de sa parole et de
+son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas
+lui avoir démontré son erreur; mais quand on le retrouvait,
+on subissait de nouveau le magnétisme de son paradoxe.</p>
+
+<p>Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité,
+et me demandant si c'était un fou ou un grand
+homme. Je penchais pour la dernière opinion.</p>
+
+<p>«Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je
+le lendemain, vous avez dû vous battre, l'an dernier, aux
+journées de Juillet?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! j'étais en vacances, me répondit-il; mais là
+aussi, dans ma petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas
+couru de dangers, ce n'est pas ma faute. J'ai été de ceux
+qui se sont organisés en garde urbaine volontaire, et qui
+ont veillé au maintien de la conquête. Nous passions des
+nuits de faction, le fusil sur l'épaule, et si l'ancien système
+eût lutté, s'il eût envoyé de la troupe contre nous
+comme nous nous y attendions, je me flatte que nous
+nous serions mieux conduits que tous ces vieux épiciers
+qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde nationale,
+lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là
+n'avaient pas bougé de leurs boutiques lorsque l'événement
+était encore incertain, et c'est nous qui faisions
+la ronde autour de la ville, pour les préserver d'une
+réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger
+fut éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes
+au travers du corps, si nous eussions crié: Vive la
+liberté!»</p>
+
+<p>Ce jour-là, ayant causé assez longtemps avec lui, je lui
+proposai de rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et
+ensuite de venir dîner rue de l'Ancienne-Comédie, chez
+Pinson, le plus honnête et le plus affable des restaurateurs
+du quartier latin.</p>
+
+<p>Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine
+de M. Pinson est excellente, très-saine et à bon
+marché: son petit restaurant est le rendez-vous des jeunes
+aspirants à la gloire littéraire et des étudiants rangés.
+Depuis que son collègue et rival Dagnaux, officier
+de la garde nationale équestre, avait fait des prodiges de
+valeur dans les émeutes, toute une phalange d'étudiants,
+ses habitués, avait juré de ne plus franchir le seuil de
+ses domaines, et s'était rejetée sur les côtelettes plus
+larges et les biftecks plus épais du pacifique et bienveillant
+Pinson.</p>
+
+<p>Après dîner, nous allâmes à l'Odéon, voir madame
+Dorval et Lockroy, dans <i>Antony</i>. De ce jour, la connaissance
+fut faite, et l'amitié nouée complètement entre
+Horace et moi.</p>
+
+<p>«Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez
+l'étude de la médecine encore plus repoussante que celle
+du droit?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne comprends
+rien à votre vocation. Se peut-il que vous puissiez
+plonger chaque jour vos mains, vos regards et votre esprit
+dans celle boue humaine, sans perdre tout sentiment
+de poésie et toute fraîcheur d'imagination?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque chose de pis que de disséquer les
+morts, lui dis-je, c'est d'opérer les vivants: là, il faut
+plus de courage et de résolution, je vous assure. L'aspect
+du plus hideux cadavre fait moins de mal que le premier
+cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne comprend
+rien au mal que vous lui faites. C'est un métier de
+boucher, si ce n'est pas une mission d'apôtre.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le coeur se dessèche à ce métier-là, reprit
+Horace; ne craignez-vous pas de vous passionner
+pour la science au point d'oublier l'humanité, comme
+ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante, et
+dont je détourne les yeux comme si je rencontrais le
+bourreau?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sang-froid
+nécessaire pour être utile, sans perdre le sentiment
+de la pitié et de la sympathie humaine. Pour arriver au
+calme indispensable, j'ai encore du chemin à faire, et je
+ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination
+se détend, le sentiment du beau et du laid se
+perd; on ne voit plus de la vie qu'un certain côté matériel
+où tout l'idéal arrive à l'idée d'utilité. Avez-vous
+jamais connu un médecin poëte?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais vous demander également si vous connaissez
+beaucoup de députés poëtes? Il ne me semble
+pas que la carrière politique, telle que je l'envisage de
+nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de l'imagination
+et le fragile coloris de la poésie.</p>
+
+<p>&mdash;Si la société était réformée, s'écria Horace, cette
+carrière pourrait être le plus beau développement pour
+la vigueur du cerveau et la sensibilité du coeur; mais il
+est certain que la route tracée aujourd'hui est desséchante.
+Quand je songe que pour être apte à juger des
+vérités sociales, où la philosophie devrait être l'unique
+lumière, il faut que je connaisse le Code et le Digeste;
+que je m'assimile Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je
+travaille, en un mot, à m'abrutir, et que, afin de me
+mettre en contact avec les hommes de mon temps, je
+descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement
+à me retirer de la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme
+qui vous dévore, de cette grandeur d'âme qui déborde
+en vous? Et quel aliment donneriez-vous à cette
+volonté de fer dont vous me faisiez un reproche de douter,
+il y a peu de jours?»</p>
+
+<p>Il prit sa tête entre ses deux mains, appuya ses coudes
+sur la barre qui sépare le parterre de l'orchestre, et
+resta plongé dans ses réflexions jusqu'au lever de la
+toile; puis il écouta le troisième acte d'<i>Antony</i> avec une
+attention et une émotion très-grandes.</p>
+
+<p>«Et les passions! s'écria-t-il lorsque l'acte fut fini.
+Pour combien comptez-vous les passions dans la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous de l'amour? lui répondis-je. La vie,
+telle que nous nous la sommes faite, admet en ce genre
+tout ou rien. Vouloir être à la fois amant comme Antony
+et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut opter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant
+cet Antony si dédaigneux de la société, si outré
+contre elle, si révolté contre tout ce qui fait obstacle à
+son amour... Avez-vous jamais aimé, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre
+coeur ce que c'est que l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me damne si je m'en doute, s'écria-t-il en
+haussant les épaules. Est-ce que j'ai jamais eu le temps
+d'aimer, moi? Est-ce que je sais ce que c'est qu'une
+femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une oie,
+ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie;
+et dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que,
+jusqu'à présent, les femmes m'ont fait plus de peur que
+d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au menton et
+beaucoup d'imagination à satisfaire. Eh bien! c'est là
+surtout ce qui m'a préservé des égarements grossiers où
+j'ai vu tomber mes camarades. Je n'ai pas encore rencontré
+la vierge idéale pour laquelle mon coeur doit se
+donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes
+que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes,
+me font tant de pitié, que pour tous les plaisirs
+de l'enfer, je ne voudrais pas avoir à me reprocher la
+chute d'un de ces anges déplumés. Et puis, cela a de
+grosses mains, des nez retroussés; cela fait des <i>pa-ta-qu'est-ce</i>,
+et vous reproche son malheur dans des lettres
+à mourir de rire. Il n'y a pas même moyen d'avoir avec
+cela un remords sérieux. Moi, si je me livre à l'amour,
+je veux qu'il me blesse profondément, qu'il m'électrise,
+qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et
+m'enivre de voluptés. Point de milieu: l'un ou l'autre,
+l'un et l'autre si l'on veut; mais pas de drame d'arrière-boutique,
+pas de triomphe d'estaminet! Je veux bien
+souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien m'empoisonner
+avec ma maîtresse ou me poignarder sur son
+cadavre; mais je ne veux pas être ridicule, et surtout je
+ne, veux pas m'ennuyer un milieu de ma tragédie et la
+finir par un trait de vaudeville. Mes compagnons raillent
+beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous mes
+yeux pour me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils
+le font à bon marché. Je leur souhaite bien du plaisir;
+mais j'en désire un autre pour mon compte. A quoi songez-vous?
+ajouta-t-il en me voyant détourner la tête
+pour lui cacher une forte envie de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez
+moi une grisette fort aimable, à laquelle je veux vous
+présenter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que Dieu me préserve de ces parties-là! s'écria-t-il.
+J'ai cinq ou six de mes amis que je suis condamné
+à ne plus entrevoir qu'à travers le fantôme léger
+de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par coeur le
+vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez,
+vous que je croyais plus grave que tous ces absurdes
+compagnon! Je les fuis depuis huit jours pour m'attacher
+à vous, qui me semblez un homme sérieux, et qui,
+à coup sûr, avez des moeurs élégantes pour un étudiant;
+et voilà que vous avez une femme, vous aussi! Mon
+Dieu, où irai-je me cacher pour ne plus rencontrer de
+ces femmes-là?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je
+vous dis que j'y tiens, et que j'irai vous chercher si vous
+ne venez pas déjeuner demain avec elle chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que je ne
+suis pas l'homme qui vous en débarrasserai.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant
+que si vous étiez tenté de la débarrasser de moi,
+il faudrait commencer par me couper la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sérieusement?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus sérieusement du monde.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du
+plaisir à voir de plus près un véritable amour...</p>
+
+<p>&mdash;Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, cela m'étonne. Quant à moi, je n'ai
+jamais vu qu'une femme que j'aurais pu aimer, si elle
+avait eu vingt ans de moins. C'était une douairière de
+province, une châtelaine encore blonde, jadis belle, et
+parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une certaine
+façon, auprès de laquelle toutes les femmes que
+j'avais vues jusque-là me semblèrent des gardeuses de
+dindons. Cette dame était d'une ancienne famille; elle
+avait la taille d'une guêpe, les mains d'une vierge de
+Raphaël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie
+et la langue d'une vipère. Mais je me suis bien promis
+de ne jamais prendre une maîtresse belle, aimable
+et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et ces mains-là,
+et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de
+dentelles blanches sur des cheveux blonds.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin
+du temps où vous aimerez, et peut-être n'aimerez-vous
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous entende! s'écria-t-il. Si j'aime une fois,
+je suis perdu. Adieu ma carrière politique; adieu mon
+austère et vaste avenir! Je ne sais rien être à demi.
+Voyons, serai-je orateur, serai-je poète, serai-je amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous en parlez à votre aise, répondit-il.
+Vous êtes étudiant et amoureux. Moi, je n'aime pas, et
+j'étudie encore moins!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas
+absolument convaincu de cette force héroïque et de cet
+austère enthousiasme qu'il s'attribuait dans la sincérité
+de son coeur. Je voyais plutôt en lui un excellent enfant,
+généreux, candide, plus épris de beaux rêves que capable
+encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration
+continuelle vers les choses élevées me le faisaient
+aimer sans que j'eusse besoin de le regarder comme un
+héros. Cette fantaisie de sa part n'avait rien de déplaisant:
+elle témoignait de son amour pour le beau idéal.
+De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appelé à
+être un homme supérieur, et un instinct secret auquel il
+obéit naïvement le lui révèle, ou il n'est qu'un brave
+jeune homme, qui, cette fièvre apaisée, verra éclore en
+lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée
+de temps à autre par un rayon d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Après tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect.
+J'eusse été plus sûr de lui voir perdre cette fatuité candide
+sans perdre l'amour du beau et du bien. L'homme
+supérieur a une terrible destinée devant lui. Les obstacles
+l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et
+violent, au point de l'égarer et de changer en une puissance
+funeste celle que Dieu lui avait donnée pour le
+bien. D'une manière ou de l'autre, Horace me plaisait et
+m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou
+j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé
+que lui de cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plus
+calme; mes projets d'avenir étaient assis et ne me causaient
+plus de souci personnel. Dans l'âge des passions,
+j'étais préservé des fautes et des souffrances par une affection
+pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout
+ce bonheur était un don gratuit de la Providence, que
+je ne l'avais pas mérité assez pour en jouir seul, et que
+je devais faire profiter quelqu'un de cette sérénité de
+mon âme, en la posant comme un calmant sur une autre
+âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin;
+mais mon intention était bonne, et, sauf à répéter les
+innocentes vanteries de mon pauvre Horace, je dirai que
+moi aussi, j'étais bon, et plus aimant que je ne savais
+l'exprimer.</p>
+
+<p>La seule chose clairement absurde et blâmable que
+j'eusse trouvée dans mon nouvel ami, c'était cette aspiration
+vers la femme aristocratique, en lui, républicain
+farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de belles
+manières, et dédaigneux avec exagération des formes
+naïves et brusques, dont il n'était certes pas lui-même
+aussi <i>décrassé</i> qu'il en avait la prétention.</p>
+
+<p>J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie
+plus tôt que plus tard, m'imaginant que la vue de
+cette simple et noble créature changerait ses idées ou
+leur donnerait au moins un cours plus sage. Il la vit, et
+fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point
+aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femme
+aimée sérieusement. «Elle n'est que <i>bien</i>, me dit-il entre
+deux portes. Il faut qu'elle ait énormément d'esprit.&mdash;Elle
+a plus de jugement que d'esprit, lui répondis-je, et
+ses anciennes compagnes l'ont jugée fort sotte.</p>
+
+<p>Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait préparé
+elle-même, et cette action prosaïque souleva de dégoût
+le coeur altier d'Horace. Mais lorsqu'elle s'assit entre
+nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs avec une
+aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de
+respect, et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là
+il avait écrasé ma pauvre Eugénie de paradoxes
+fort spirituels qui ne l'avaient même pas fait sourire, ce
+qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il
+put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint
+sérieux, et prit autant de peine pour paraître grave,
+qu'il venait d'en prendre pour paraître léger. Il était
+trop tard. Il avait produit sur la sévère Eugénie une impression
+fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et
+à peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans
+un coin de la chambre et se mit à coudre, ni plus ni
+moins qu'une grisette ordinaire. Horace sentit son respect
+s'en aller comme il était venu.</p>
+
+<p>Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins,
+était composé de trois pièces, et ne me coûtait
+pas moins de trois cents francs de loyer. J'étais dans
+mes meubles: c'était du luxe pour un étudiant. J'avais
+une salle à manger, une chambre à coucher, et, entre
+les deux, un cabinet d'étude que je décorais du nom de
+salon. C'est là que nous primes le café. Horace, voyant
+des cigares, en alluma un sans façon.&mdash;Pardon, lui
+dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je
+ne fume jamais que sur le balcon. Il prit la peine de demander
+pardon à Eugénie de sa distraction; mais au
+fond il était surpris de me voir traiter ainsi une femme
+qui était en train d'ourler mes cravates.</p>
+
+<p>Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison.
+Eugénie l'avait ombragé de liserons et de pots de senteur,
+qu'elle avait semés dans deux caisses d'oranger.
+Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de violettes
+et de réséda complétaient les délices de mon <i>divan</i>.
+Je fis a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture
+qui me servait de tapis d'Orient, et du coussin de
+cuir sur lequel j'appuyais mon coude pour fumer ni plus
+ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la
+fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie
+travaillait dans le cabinet. De cette façon, je la
+voyais j'étais avec elle, sans l'incommoder de la fumée
+de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le tapis au lieu
+de moi, elle baissa doucement et sans affectation le rideau
+de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant
+d'avoir trop de soleil, mais effectivement par un sentiment
+de pudeur qu'Horace comprit fort bien. Je m'étais
+assis sur une des caisses d'oranger, derrière lui. Il y
+avait de la place bien juste pour deux personnes et pour
+quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère;
+mais nous embrassions d'un coup d'oeil la plus belle
+partie du cours de la Seine, toute la longueur du Louvre,
+jaune au soleil et tranchant sur le bleu du ciel, tous
+les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face
+de nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un
+gris sombre et son fronton aigu au-dessus des maisons de
+la Cité; la belle tour de Saint-Jacques-la-Boucherie élevait
+un peu plus loin ses quatre lions géants jusqu'au
+ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à
+droite, de sa masse élégante et solide. C'était un beau
+coup d'oeil; d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments
+vénérables et son désordre pittoresque; de l'autre,
+le Paris de la renaissance, se confondant avec le Paris
+de l'Empire, l'oeuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napoléon.
+Chaque colonne, chaque porte était une page de
+l'histoire de la royauté.</p>
+
+<p>Nous venions de lire dans sa nouveauté <i>Notre-Dame
+de-Paris</i>; nous nous abandonnions naïvement, comme
+tout le monde alors, ou du moins comme tous les jeunes
+gens, au charme de poésie répandu fraîchement par
+cette oeuvre romantique sur les antiques beautés de
+notre capitale. C'était comme un coloris magique à travers
+lequel les souvenirs effacés se ravivaient; et, grâce
+au poête, nous regardions le faite de nos vieux édifices,
+nous en examinions les formes tranchées et les effets
+pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants
+de l'Empire et de la Restauration, n'avaient certainement
+pas eus. Horace était passionné pour Victor
+Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les étrangetés,
+toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je
+ne fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct
+me portaient vers une forme moins accidentée,
+vers une peinture aux contours moins âpres et aux ombres
+moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a
+vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de
+la science. Mais pourquoi aurais-je fait contre Horace la
+guerre aux mots et aux figures? Ce n'est pas à dix-neuf
+ans qu'on recule devant l'expression qui rend une sensation
+plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la
+condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante;
+elle ne trouve jamais de traduction trop énergique pour
+rendre ce qu'elle éprouve avec tant d'énergie elle-même,
+et c'est bien quelque chose pour un poète que de donner
+à sa contemplation une certaine forme assez large et assez
+frappante pour qu'une génération presque entière
+ouvre les yeux avec lui et se mette à jouir des mêmes
+émotions qui l'ont inspiré!</p>
+
+<p>Il en a été ainsi: les plus récalcitrants d'entre nous,
+ceux qui avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de
+lire, en fermant <i>Notre-Dame-de-Paris</i>, une page de
+<i>Paul et Virginie</i>, ou, comme a dit un élégant critique,
+de repasser bien vite le plus <i>cristallin des sonnets de
+Pétrarque</i>, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats
+ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir
+tant de choses nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce
+spectacle plein d'émotions, les ingrats ont prétendu que
+c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges tant que vous
+voudrez; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos
+yeux nus, auriez-vous distingué quelque chose?</p>
+
+<p>Horace faisait à ma critique de minces concessions,
+j'en faisais de plus larges à son enthousiasme; et, après
+avoir discuté, nos regards, suivant au vol les hirondelles
+et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient se reposer
+avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de
+notre contemplation. Elle a eu sa part de nos amours,
+la vieille cathédrale, comme ces beautés délaissées qui
+reviennent de mode, et autour desquelles la foule s'empresse
+dès qu'elles ont retrouvé un admirateur fervent
+dont la louange les rajeunit.</p>
+
+<p>Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma
+jeunesse un examen critique de mon époque: mes forces
+n'y suffiraient pas; mais je ne pouvais repasser certains
+jours dans mes souvenirs sans rappeler l'influence que
+certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur
+nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes,
+pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire
+les impressions poétiques de mon adolescence de
+la lecture de <i>René</i> et d'<i>Atala</i>.</p>
+
+<p>Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna
+à la porte. Eugénie m'en avertit en frappant un petit
+coup contre la vitre, et j'allai ouvrir. C'était un élève en
+peinture de l'école d'Eugène Delacroix, nommé Paul
+Arsène, surnommé <i>le petit Masaccio</i> à l'atelier où j'allais
+tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage
+des peintres.</p>
+
+<p>«Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant
+à Horace, qui jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre
+et ses cheveux mal peignés. Voici un jeune maître
+qui ira loin, à ce qu'on assure, et qui vient en attendant
+me chercher pour la leçon.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous
+avez plus d'une heure devant vous; je venais pour vous
+parler de choses qui me concernent particulièrement. Auriez-vous
+le loisir de m'écouter?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondis-je; et si mon ami est de
+trop, il retournera fumer sur le balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret
+à vous dire, et, comme deux avis valent mieux qu'un, je
+ne serai pas fâché que monsieur m'entende aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième
+chaise dans l'autre chambre.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image2.png"></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention,» dit le rapin en grimpant sur
+la commode; et, ayant mis sa casquette entre son coude
+et son genou, il essuya d'un mouchoir à carreaux sa
+figure inondée de sueur et parla en ces termes, les jambes
+pendantes et le reste du corps dans l'altitude du
+<i>Pensieroso</i>:</p>
+
+<p>«Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'<i>entrer
+dans la médecine</i>, parce qu'on me dit que c'est un
+meilleur état; je viens donc vous demander ce que vous
+en pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle
+il est plus difficile de répondre que vous ne pensez. Je
+crois toutes les professions très-encombrées, et par conséquent
+tous les états, comme vous dites, très-précaires.
+De grandes connaissances et une grande capacité ne
+sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne
+vois pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances
+que les arts. Le meilleur parti à prendre c'est celui
+que nos aptitudes nous indiquent; et puisque vous avez,
+assure-t-on, les plus remarquables dispositions pour la
+peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà
+dégoûté.</p>
+
+<p>&mdash;Dégoûté, moi! oh! non, répliqua le Masaccio; je
+ne suis dégoûté de rien du tout, et si l'on pouvait gagner
+sa vie à faire de la peinture, j'aimerais mieux cela
+que toute autre chose; mais il paraît que c'est si long,
+si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle
+pendant deux ans au moins avant de manier le pinceau.
+Et puis, avant d'exposer, il paraît qu'il faut encore travailler
+la peinture au moins deux ou trois ans. Et quand
+on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est souvent pas
+plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je
+croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau
+de mon patron; car enfin c'est un maître, et un
+fameux, celui-là! Eh bien! la moitié des gens qui passaient
+ne levaient seulement pas la tête, et ils allaient
+tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en
+habit d'artilleur et qui avait des bras de bois et une
+figure de carton. Passe pour ceux-là: c'étaient de pauvres
+ignorants; mais voilà qu'il est venu des jeunes
+gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que
+chacun disait son mot: ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient;
+mais pas un n'a parlé comme j'aurais voulu.
+Pas un ne comprenait. Je me suis dit alors: A quoi bon
+faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y entend
+goutte. C'était bon <i>dans les temps!</i> Moi je vais
+prendre un autre métier pourvu que ça me rapporte de
+L'argent.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image3.png"></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant
+vers mon oreille. Son âme est aussi crasseuse que sa
+blouse!»</p>
+
+<p>Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais
+presque pas le Masaccio, mais je le savais intelligent
+et laborieux. M. Delacroix en faisait grand cas,
+et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié pour
+lui. Il fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût
+cachée sous ces manifestations de cupidité ingénue; et
+comme il avait déclaré, en commençant, n'avoir rien de
+secret à me dire, je prévoyais bien que ce secret ne sortirait
+pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre de
+l'obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir
+en lui quelque motif non vulgaire, que regarder
+sa figure et observer ses manières.</p>
+
+<p>C'était le type peuple incarné dans un individu; non
+le peuple robuste et paisible qui cultive la terre, mais le
+peuple artisan, chétif, hardi, intelligent et alerte. C'est
+dire qu'il n'était pas beau. Cependant il était de ceux dont
+les camarades d'atelier disent: «Il y a quelque chose
+de fameux à faire avec cette tête-là!» C'est qu'il y avait
+dans sa tête, en effet, une expression magnifique, sous
+la vulgarité des traits. Je n'en ai jamais vu de plus énergique
+ni de plus pénétrante. Ses yeux étaient petits et
+même voilés, sous une paupière courte et bridée; cependant
+ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était
+si rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite.
+Le nez était trop court, et le peu de distance entre le
+coin de l'oeil et la narine donnait au premier aspect l'air
+commun et presque bas à la face entière; mais cette
+impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore
+de l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de
+l'indépendance couvait intérieurement et se trahissait
+par des éclairs. La bouche épaisse, ombragée d'une naissante
+moustache noire, irrégulièrement plantée; la figure
+large, le menton droit, serré et un peu fendu au milieu;
+les zygomas élevés et saillants; partout des plans
+fermes et droits, coupés de lignes carrées, annonçaient
+une volonté peu commune et une indomptable droiture
+d'intention. Il y avait à la commissure des narines des
+délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le
+front, qui était d'une structure admirable dans le sens
+de la statuaire, ne l'était pas moins au point de vue
+phrénologique. Pour moi, qui étais dans toute la ferveur
+de mes recherches, je ne me lassais point de le regarder;
+et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques
+à l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement
+à ce jeune homme, qui était pour moi le type de l'intelligence,
+du courage et de la bonté.</p>
+
+<p>Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une
+manière si triviale.&mdash;Comment, Arsène, lui dis-je, vous
+quitteriez la peinture pour un peu plus de profit dans
+une autre carrière?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis,
+répondit-il sans le moindre embarras. Si maintenant j'étais
+assuré de gagner mille francs nets par an, je me ferais
+cordonnier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un art comme un autre, dit Horace avec un
+sourire de mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio.
+C'est le métier de mon père, et je n'y serais pas plus
+maladroit qu'un autre. Mais cela ne me donnerait pas
+l'argent qu'il me faut.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon?
+lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs;
+et, au lieu de cela, j'en dépense la moitié.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la
+médecine! Il vous faudrait avoir une trentaine de mille
+francs devant vous, tant pour les années où l'on étudie
+que pour celles où l'on attend la clientèle. Et puis...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace,
+impatienté de ma patience.</p>
+
+<p>&mdash;-Cela c'est vrai, dit Arsène; mais je les ferais, ou
+du moins je ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma
+chambre avec une cruche d'eau et un morceau de pain,
+et il me semble bien que j'apprendrais dans une semaine
+ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les écoliers,
+en général, n'aiment pas à travailler; et quand on
+est enfant, on joue, et on perd du temps. Quand on a
+vingt ans, et plus de raison, et quand d'ailleurs on est
+forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais d'après ce que
+vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien
+que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?</p>
+
+<p>Horace éclata de rire.</p>
+
+<p>«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement
+le Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace
+en cet instant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets,
+à votre âge ils sont irréalisables. Vous n'avez devant
+vous que les arts et l'industrie. Si vous n'avez ni argent
+ni crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un côté que de
+l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du
+temps, de la patience et de la résignation.»</p>
+
+<p>Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard.</p>
+
+<p>«Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je;
+c'est encore par là que vous marcherez plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer
+demain dans un magasin de nouveautés, je gagnerai de
+l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné
+de plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il
+n'y avait que cela!...</p>
+
+<p>&mdash;Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand
+malheur pour vous et une perte pour l'art. Est-il possible
+que vous ne compreniez pas qu'une grande faculté est
+un grand devoir imposé par la Providence?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux
+s'enflammèrent tout à coup. Mais il y a d'autres devoirs
+que ceux qu'on remplit envers soi-même. Tant pis!
+Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous viendrez à
+trois heures, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans
+rien dire, salua à peine Horace, et s'enfonça comme un
+chat dans la profondeur de l'escalier, s'arrêtant à chaque
+étage pour faire rentrer ses talons dans ses souliers
+délabrés.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>Paul Arsène revint me voir; et quand nous fûmes
+seuls, j'obtins, non sans peine, la confidence que je pressentais.
+Il commença par me faire en ces termes le récit
+de sa vie:</p>
+
+<p>«Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est
+cordonnier en province. Nous étions cinq enfants; je suis
+le troisième. L'aîné était un homme fait lorsque mon
+père, déjà vieux, et pouvant se retirer du métier avec un
+peu de bien, s'est remarié avec une femme qui n'était ni
+belle ni bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée
+de son esprit, et qui gaspille son honneur et son argent.
+Mon père, trompé, malheureux, d'autant plus épris
+qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est <i>jeté
+dans le vin</i>, pour s'étourdir, comme on fait dans notre
+classe quand on a du chagrin. Pauvre père! nous avons
+bien patienté avec lui, car il nous faisait vraiment pitié.
+Nous l'avions connu si sage et si bon! Enfin, un temps
+est venu où il n'était plus possible d'y tenir. Son caractère
+avait tellement changé, que pour un mot, pour
+un regard, il se jetait sur nous pour nous frapper. Nous
+n'étions plus des enfants, nous ne pouvions pas souffrir
+cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec douceur, et
+nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre famille.
+Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie
+contre mon frère aîné! Le fait est que la belle-mère lui
+avait fait des avances, parce qu'il était beau garçon et
+bon enfant; mais il l'avait menacée de tout raconter à
+mon père, et elle avait pris les devants, comme dans la
+tragédie de <i>Phèdre</i>, que je n'ai jamais vu jouer depuis
+sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses
+propres égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu
+comme remplaçant, et il est parti. Le second, qui prévoyait
+que quelque chose de semblable pourrait bien lui
+arriver, est venu ici chercher fortune, en me promettant
+de me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen
+d'exister. Moi, je restais à la maison avec mes deux
+soeurs, et je vivais assez tranquillement, parce que j'avais
+pris le parti de laisser crier la méchante femme sans
+jamais lui répondre. J'aimais à m'occuper; je savais
+assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand je
+n'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lire
+ou à barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goùt
+pour le dessin. Mais comme je pensais que cela ne me
+servirait jamais à rien, j'y perdais le moins de temps
+possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays pour
+faire des études de paysage, commanda chez nous une
+paire de gros souliers, et je fus chargé d'aller lui prendre
+mesure. Il avait des albums étalés sur la table de sa
+petite chambre d'auberge; je lui demandai la permission
+de les regarder; et comme ma curiosité lui donnait à
+penser, il me dit de lui faire, d'<i>idée</i>, un <i>bonhomme</i> sur
+un bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi
+qu'un crayon. Je pensai qu'il se moquait de moi; mais
+le plaisir de charbonner avec un crayon si noir sur un
+papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce
+qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il
+voulut même le coller dans son album, et y écrire mon
+nom, ma profession et le nom de mon endroit. «Vous
+avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous êtes né pour
+la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller
+étudier dans quelque grande ville.» Il me proposa même
+de m'emmener; car il était bon et généreux, ce jeune
+homme-là. Il me donna son adresse à Paris, afin que, si
+le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je le remerciai,
+et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances
+qu'il me donnait. Je retournai à mes cuirs et à mes
+formes, et un an se passa encore sans orage entre mon
+père et moi.</p>
+
+<p>«La belle-mère me haïssait: comme je lui cédais toujours,
+les querelles n'allaient pas loin. Mais un beau jour
+elle remarqua que ma soeur Louison, qui avait déjà
+quinze ans, devenait jolie, et que les gens du quartier
+s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine,
+qui commence à lui reprocher d'être une petite coquette,
+et pis que cela. La pauvre Louison était pourtant aussi
+pure qu'un enfant de dix ans, et avec cela, fière comme
+était notre pauvre mère. Louison, désespérée, au lieu de
+filer doux comme je le lui conseillais, se pique, répond,
+et menace de quitter la maison. Mon père veut la soutenir;
+mais sa femme a bientôt pris le dessus. Louison
+est grondée, insultée, frappée, Monsieur, hélas! et la petite
+Suzanne aussi, qui voulait prendre le parti de sa
+soeur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je
+prends un jour ma soeur Louison par un bras, et ma petite
+soeur Suzanne de l'autre, et nous voilà partis tous
+les trois, à pied, sans un sou, sans une chemise, et pleurant
+au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver ma
+tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues de
+notre ville, et je lui dis d'abord:</p>
+
+<p>«Ma tante, donnez-nous à manger et à boire, car
+nous mourons de faim et de soif; nous n'avons pas seulement
+la force de parler. Et après que ma tante nous eut
+donné à dîner, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai amené vos nièces: si vous ne voulez pas
+les garder, il faut qu'elles aillent de porte en porte demander
+leur pain, ou qu'elles retournent à la maison
+pour périr sous les coups. Mon père avait cinq enfants,
+et il ne lui en reste plus. Les garçons se tireront d'affaire
+en travaillant; mais si vous n'avez pas pitié des filles, il
+leur arrivera ce que je vous dis.»</p>
+
+<p>Alors ma tante répondit:&mdash;Je suis bien vieille, je suis
+bien pauvre; mais plutôt que d'abandonner mes nièces,
+j'irai mendier moi-même. D'ailleurs elles sont sages,
+elles sont courageuses, et nous travaillerons toutes les
+trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt francs que la
+pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis
+sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver
+mon second frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage
+dans la boutique où il travaillait comme cordonnier,
+et ensuite j'allai voir mon jeune peintre pour lui
+demander des conseils. Il me reçut très-bien, et voulut
+m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger
+en travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait
+mise en tête n'en était pas sortie, et je ne commençais
+jamais ma journée sans soupirer en pensant combien
+j'aimerais mieux manier le crayon et le pinceau que l'alène.
+J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi, à mes
+heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouillé
+quelques figures ou copié quelques images dans un vieux
+livre qui me venait de ma mère. Le jeune peintre m'encourageait,
+et je n'eus pas la force de refuser les leçons
+qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait subsister
+pendant ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un
+homme de lettres qui me donna des manuscrits à copier.
+J'avais une belle main, comme on dit, mais je ne
+savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans les quatre
+ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de
+fautes. J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu
+la langue par routine; mais je ne savais pas les principes,
+et je n'osais pas trop le dire, de peur de manquer
+d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes dans mes copies,
+et ce fut à force d'attention. Cette attention me faisait
+perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus
+tôt fait d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout
+seul à faire des thèmes. En effet, la chose marcha vite;
+mais, comme je pris beaucoup sur mon sommeil, je
+tombai malade. Mon frère me retira dans son grenier, et
+travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagné
+en copiant le manuscrit de l'auteur servit à payer le
+pharmacien. Je ne voulus pas faire savoir ma position à
+mon jeune peintre. J'avais vu par mes yeux qu'il était
+lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni réputation,
+ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait
+à me secourir; et comme il l'avait fait déjà malgré
+moi, j'aimais mieux mourir sur mon grabat que de l'induire
+encore en dépense. Il me crut ingrat, et, trouvant
+une occasion favorable pour faire le voyage d'Italie,
+objet de tous ses désirs, il partit sans me voir, emportant
+de moi une idée qui me fait bien du mal.</p>
+
+<p>Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frère
+amaigri, exténué, nos petites épargnes dépensées, et la
+boutique fermée pour nous; car, pour me soigner, Jean
+avait manqué bien des journées. C'était au mois de juillet
+de l'année passée, par une chaleur de tous les diables.
+Nous causions tristement de nos petites affaires, moi encore
+couché et si faible, que je comprenais à peine ce
+que Jean me disait. Pendant ce temps-là, nous entendions
+tirer le canon, et nous ne songions pas même à demander
+pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades
+de la boutique, tout échevelés, tout exaltés,
+viennent nous chercher pour vaincre ou périr, c'était leur
+manière de dire. Je demande de quoi il s'agit.</p>
+
+<p>«De renverser la royauté et d'établir la république,»
+me disent-ils. Je saute à bas de mon lit: en deux secondes,
+je passe un mauvais pantalon et une blouse en
+guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me
+suit. «Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de
+faim,» disait-il. Nous voilà partis.</p>
+
+<p>Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes
+gens comme nous distribuaient des fusils à qui en voulait.
+Nous en prenons chacun un, et nous nous postons
+derrière une barricade. Au premier feu de la troupe, mon
+pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je
+perds la raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais
+jamais cru capable de répandre tant de sang. Je m'y suis
+baigné pendant trois jours jusqu'à la ceinture, je puis
+dire; car j'en étais couvert, et non pas seulement de
+celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs
+blessures; mais je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je
+me suis trouvé à l'hôpital, sans savoir comment j'y étais
+venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus misérable que jamais,
+et j'avais le coeur navré; mon frère Jean n'était plus
+avec moi, et la royauté était rétablie.</p>
+
+<p>J'étais trop faible pour travailler, et puis ces journées
+de juillet m'avaient laissé dans la tête je ne sais quelle
+fièvre. Il me semblait que la colère et le désespoir pouvaient
+faire de moi un artiste; je rêvais des tableaux
+effrayants; je barbouillais les murs de figures que je
+m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les <i>Iambes</i>
+de Barbier, et je les façonnais dans ma tête en images
+vivantes. Je rêvais, j'étais oisif, je mourais de faim, et
+ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait pas durer bien
+longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de
+force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me
+semblait que j'étais contenu tout entier dans ma tête, que
+je n'avais plus ni jambes, ni bras, ni estomac, ni mémoire,
+ni conscience, ni parents, ni amis. J'allais devant
+moi par les rues, sans savoir où je voulais aller. J'étais
+toujours ramené, sans savoir comment, au tour des tombes
+de Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frère était enterré
+là, mais je me figurais que lui ou les autres martyrs,
+c'était la même chose, et que, presser cette terre de
+mes genoux, c'était rendre hommage à la cendre de mon
+frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait sans
+cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun
+souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus
+souvent je parlais en vers. Cela devait être mauvais et
+bien ridicule, et les passants devaient me prendre pour
+un fou. Mais moi, je ne voyais personne, et je ne m'entendais
+moi-même que par instants. Alors je m'efforçais
+de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure était
+baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus
+étrange, c'est que cet état de désespoir n'était pas sans
+quelque douceur. J'errais toute la nuit, ou je restais
+assis sur quelque borne, au clair de la lune, en proie à
+des rêves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait
+dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je
+marchais, et je voyais sur les murs ou sur le pavé mon
+ombre marcher et gesticuler à côté de moi. Je ne comprends
+pas comment je ne fus pas une seule fois ramassé
+par la garde.</p>
+
+<p>Je rencontrai enfin un étudiant que j'avais vu quelquefois
+dans l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas
+fier, quoique j'eusse l'air d'un mendiant, et il m'accosta
+le premier. Je n'y mis pas de discrétion, je ne savais
+pas si j'étais bien ou mal mis. J'avais bien autre chose
+dans la cervelle, et je marchai à côté de lui sur les
+quais, lui parlant peinture; car c'était mon idée fixe. Il
+parut s'intéresser à ce que je lui disais. Peut-être aussi
+n'était-il pas fâché de se montrer avec un des <i>bras-nus</i>
+des glorieuses journées, et de faire croire par là aux badauds
+qu'il s'était battu. À cette époque-là, les jeunes
+gens de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pouvoir
+montrer un sabre de gendarme qu'ils avaient acheté
+à quelque <i>voyou</i> après la <i>fête</i>, ou une égratignure qu'ils
+s'étaient faite en se mettant à la fenêtre précipitamment,
+pour regarder. Celui-là me parut un peu de la trempe
+des vantards: il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et
+telle barricade, où je ne me souvenais nullement de l'avoir
+rencontré. Enfin, il me proposa de déjeuner avec
+lui, et j'acceptai sans fierté; car il y avait je ne sais
+combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle
+commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner,
+il s'en allait visiter le cabinet de M. Dusommerard,
+à l'ancien hôtel de Cluny; il me proposa de l'accompagner,
+et je le suivis machinalement.</p>
+
+<p>La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées
+dans cette collection me passionna tellement que
+j'oubliai tous mes chagrins en un instant. Il y avait dans
+un coin plusieurs élèves en peinture qui copiaient des
+émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais
+M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me
+sembla que j'en pourrais bien faire autant, et même que
+je verrais plus juste que quelques-uns d'entre eux. Dans
+ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut salué par
+mon introducteur l'étudiant, qui le connaissait un peu.
+Ils se tinrent quelques minutes à distance de moi, et je
+vis bien à leurs regards que j'étais l'objet de leur explication.
+Comme le déjeuner m'avait rendu un peu de sang-froid,
+je commençais à comprendre que ma mauvaise
+tenue était choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu
+me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu
+de moi. M. Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les
+<i>faiseurs d'embarras</i>, mais il oblige volontiers les pauvres
+diables qui lui montrent du zèle et du désintéressement.
+Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant
+mon désir de travailler pour lui, et prenant aussi sans
+doute en considération le besoin que j'en avais, il me
+remit aussitôt quelque argent pour acheter des crayons,
+à ce qu'il disait, mais en effet pour me mettre en état
+de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna les
+objets que j'aurais à copier. Dès le lendemain, j'étais habillé
+proprement et installé à la place où je devais travailler.
+Je fis de mon mieux, et si vite que M. Dusommerard
+fut content et m'employa encore. J'ai eu beaucoup
+à m'en louer, et c'est grâce à lui que j'ai vécu jusqu'à ce
+jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies
+d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations
+moyennant lesquelles je suis entré dans plusieurs
+boutiques de joaillier pour peindre des fleurs et
+des oiseaux pour bijoux d'émail, et des têtes pour imitation
+de camées.</p>
+
+<p>Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et
+entrer dans les ateliers de M. Delacroix, pour qui je me
+suis senti de l'admiration et de l'inclination à la première
+vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais je n'aurais
+songé à ce qu'il m'a accordé de lui-même. La première
+fois que j'allai lui dire que je désirais participer à
+ses leçons, je crus devoir en même temps lui porter quelques
+croquis. Il les regarda, et me dit:&mdash;Ce n'est vraiment
+pas mal. On m'avait prévenu qu'il n'était pas causeur,
+et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour
+bien content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il
+me rappela pour me demander si j'avais de quoi payer
+l'atelier. Je répondis que oui en rougissant jusqu'au blanc
+des yeux. Mais soit qu'il devinât que ce ne serait pas
+sans peine, soit que quelqu'un lui eût parlé de moi, il
+ajouta: «C'est bien, vous paierez au massier.»</p>
+
+<p>Cela voulait dire, comme je le sus bientôt, que je
+mettrais seulement à la masse l'argent qui sert à payer
+le loyer de la salle et les modèles, mais que le maître ne
+recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses leçons gratis.
+Aussi, je porte ce maître-là dans mon coeur, voyez-vous!</p>
+
+<p>Voilà bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais
+bien heureux si cela pouvait durer toujours. Mais
+cela ne se peut plus; il faut que ma position change, et
+qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus belle carrière,
+je me mette à courir au plus vite dans n'importe
+laquelle.</p>
+
+<p>Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta
+plus dans l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il
+chercha des prétextes, et il n'en trouva aucun de plausible
+pour motiver l'irrésolution où il était tombé. Il me
+montra une lettre de sa soeur Louison, qui contenait de
+fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne
+vieille parente était devenue tout à fait infirme, et ne servait
+plus que de porte-respect à ses deux nièces, qui travaillaient
+à la journée pour la faire vivre. Les médecins
+la condamnaient, et on ne pouvait espérer de la conserver
+au delà de trois ou quatre mois.</p>
+
+<p>«Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène,
+que deviendront mes soeurs? Resteront-elles seules dans
+une petite ville où elles n'ont point d'autres parents que
+la tante Henriette, exposées à tous les dangers qui entourent
+deux jolies filles abandonnées? D'ailleurs mon
+père ne le souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir
+de le souffrir; et alors leur sort serait pire; car non-seulement
+elles seraient exposées aux mauvais traitements
+de la belle-mère, mais encore elles auraient sous
+les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est
+pas seulement méchante. Le seul parti que j'aie à
+prendre est donc ou d'aller rejoindre mes soeurs en province
+et de m'y établir comme ouvrier, pour ne les plus
+quitter, ou de les faire venir ici, et de les y soutenir jusqu'à
+ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir
+elles-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis-je;
+mais si vos soeurs sont fortes et laborieuses comme vous
+le dites, elles ne seront pas longtemps à votre charge. Je
+ne vois donc pas que vous soyez forcé de vous créer un
+état qui donne des appointements fixes aussi considérables
+que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de
+trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et
+Suzanne, et pour les aider un peu dans les commencements.
+Eh bien, vous avez des amis qui pourront vous
+avancer cette somme sans se gêner, et moi-même...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux
+pas... On sait quand on emprunte, on ne sait pas quand
+on rendra. Je dois déjà trop aux bontés d'autrui, et les
+temps sont durs pour tout le monde, je le sais; pourquoi
+ferais-je peser sur les autres des privations que je peux
+supporter? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner,
+tant pis pour moi. Si vous faites un sacrifice
+pour que je continue à peindre, vous vous trouverez
+peut-être empêché le lendemain d'en faire un pour un
+homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu
+qu'on vive honnêtement, qu'importe qu'on soit artiste ou
+manoeuvre? Il ne faut pas être délicat pour soi-même. Il
+y a tant de grands artistes qui se plaignent, à ce qu'on
+dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne
+disent rien.»</p>
+
+<p>Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inébranlable.
+Il lui fallait gagner mille francs par an et entrer
+en fonctions, fût-ce en service comme laquais, le
+plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour lui que de
+trouver sa nouvelle condition.</p>
+
+<p>«Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner
+plus d'ouvrage à domicile que vous n'en avez, soit en vous
+faisant copier encore des manuscrits, soit en vous donnant
+des dessins à faire, persisteriez-vous à quitter la
+peinture?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela se pouvait! dit-il ébranlé un instant; mais,
+ajouta-t-il, cela vous donnera de la peine et cela ne sera
+jamais fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra
+encore la main et partit, emportant sa résolution et son
+secret.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Horace me fréquentait de plus en plus. Il me témoignait
+une sympathie à laquelle j'étais sensible, quoique
+Eugénie ne la partageât point. Il lui arriva plusieurs fois
+de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et malgré le
+bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager
+la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui
+une antipathie insurmontable. Cependant il le traitait
+avec plus d'égards depuis qu'il l'avait vu essayer le portrait
+d'Eugénie, et que l'esquisse était si bien venue,
+avec une ressemblance si noble et un dessin si large,
+qu'Horace, engoué de toute supériorité intellectuelle, ne
+pouvait s'empêcher de lui montrer une sorte de déférence.
+Mais il n'en était que plus indigné de cette inexplicable
+absence d'ambition noble qui contrastait avec
+l'exubérance de la sienne propre. Il s'emportait en véhémentes
+déclamations à cet égard, et Paul Arsène, l'écoutant
+avec un sourire contenu au bord des lèvres, se
+contentait, pour toute réponse, de dire en se tournant
+vers moi:&mdash;Monsieur, votre ami parle bien!</p>
+
+<p>Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise
+disposition à son égard. Il était de ces gens qui marchent
+si droit à leur but que jamais ils ne s'arrêtent aux distractions
+du chemin. Il ne disait rien d'inutile; il ne se
+prononçait presque sur rien, alléguant toujours son ignorance,
+soit qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servît de
+prétexte souverain pour couper court à toute discussion.
+Toujours renfermé en lui-même, il ne faisait acte de volonté
+que pour calmer les autres sans pédantisme, ou les
+obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit le
+parti qu'il roulait dans sa tête, il étudiait le modèle, apprenait
+l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine
+avec autant de soin et de zèle que s'il n'eût pas songé à
+changer de carrière. Ce calme dans le présent avec cette
+agitation pour l'avenir me frappait d'admiration. C'est
+un des assemblages de facultés les plus rares qui soient
+dans l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir
+dans le présent sans souci du lendemain ou à dévorer
+le présent dans l'attente fiévreuse de l'avenir.</p>
+
+<p>Horace semblait l'antipode volontaire et raisonné de
+ce caractère. Peu de jours m'avaient suffi pour me convaincre
+qu'il ne travaillait pas, quoiqu'il prétendît réparer
+en quelques heures de veille toute l'oisiveté de la
+semaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois fois
+dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pas
+ouvert plus souvent ses livres; et un jour que j'examinais
+les rayons de sa chambre, je n'y trouvai que des romans
+et des poèmes. Il m'avoua que tous ses livres de
+droit étaient vendus.</p>
+
+<p>Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin
+d'argent ne fût l'effet d'une conduite légère; il se
+justifia en me disant que ses parents n'avaient aucune
+fortune; et sans me faire connaître le chiffre du revenu
+qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était
+dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait
+de quoi vivre à Paris.</p>
+
+<p>Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je
+jetai un regard involontaire sur la garde-robe élégante et
+bien fournie de mon jeune ami: rien ne lui manquait. Il
+avait plus de gilets, d'habits et de redingotes que moi,
+qui jouissais d'un héritage de trois mille francs de rente.
+Je devinai que le tailleur allait devenir le fléau de cette
+existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front
+d'Horace se rembrunir, sa parole devenir plus brève et
+son ton plus incisif. Il fallut plus d'une semaine pour le
+confesser. Enfin je lui arrachai l'aveu de son outrage.
+L'infâme tailleur s'était permis de présenter son mémoire,
+le misérable! Cela méritait des coups de canne!
+C'était encore un signe de vertu, que cette indignation;
+Horace n'en était pas au degré de perversité où l'on se
+vante de ses dettes et où l'on rit avec fanfaronnade à
+l'idée de voir fondre sur les parents une note de trois ou
+quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément
+sa mère, quoiqu'il la trouvât bornée; et il était bon fils,
+quoiqu'il eût un secret mépris pour la dépendance où son
+père vivait à l'égard du gouvernement.</p>
+
+<p>Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de
+dire au tailleur quelques mots qui le tranquillisèrent; et
+Horace, après m'avoir remercié avec une effusion extrême,
+reprit sa sérénité.</p>
+
+<p>Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie,
+pour n'avoir rien que de très-ordinaire dans un étudiant,
+me causa une vive surprise à mesure que je l'observai.
+Comment concilier, en effet, cette ardeur de gloire, ces
+rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique,
+avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance
+d'un tel tempérament? Il semblait que la vie dût être
+cent fois trop longue pour le peu qu'il y avait à faire. Il
+perdait les heures, les jours et les semaines avec une insouciance
+vraiment royale. C'était quelque chose de beau
+à contempler que ce fier jeune homme aux formes athlétiques,
+à la noire chevelure, à l'oeil de flamme, couché
+du matin à la nuit sur le divan de mon balcon, fumant
+une énorme pipe (dont il fallait tous les jours renouveler
+la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux du
+balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule
+dans la rue), et feuilletant un roman de Balzac ou
+un volume de Lamartine, sans daigner lire un chapitre
+ou un morceau entier. Je le laissais là pour aller travailler,
+et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital,
+je le retrouvais assoupi à la même place, presque
+dans la même attitude. Eugénie, condamnée à subir cet
+étrange tête-à-tête, et n'ayant, du reste, pas à s'en
+plaindre personnellement, car il daignait à peine lui
+adresser la parole (la regardant plutôt comme un meuble
+que comme une personne), était indignée de cette paresse
+princière. Quant à moi, je commençais à sourire
+lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie somnolente,
+il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique
+et la puissance.</p>
+
+<p>Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se
+mêlait à mon doute. Tous les jours, après le dîner, nous
+nous retrouvions, Horace et moi, au Luxembourg, au
+café ou à l'Odéon, au milieu d'un groupe assez nombreux,
+composé de ses amis et des miens; et là, Horace
+pérorait avec une rare facilité. Sur toutes choses il était
+le plus compétent, quoiqu'il fût le plus jeune; en toutes
+choses il était le plus hardi, le plus passionné, le plus
+<i>avancé</i>, comme on disait alors, et comme on dit, je crois,
+encore aujourd'hui. Ceux, même qui ne l'aimaient pas,
+parmi les auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt,
+et ses contradicteurs montraient en général plus de
+méfiance et de dépit que de justice et de bonne foi.
+C'est que là Horace reprenait tous ses avantages: la discussion
+était sur son terrain; et chacun s'avouait intérieurement
+que s'il n'était pas logicien infaillible, du
+moins il était orateur fécond, ingénieux et chaud. Ceux
+qui ne le connaissaient pas croyaient le renverser, en
+disant que c'était un homme sans fond, sans idées, qui
+avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration
+n'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi,
+qui savais si bien le contraire, j'admirais cette puissance
+d'intuition, à laquelle il suffisait d'effleurer chaque chose
+en passant pour se l'assimiler et pour lui donner aussitôt
+toutes sortes de développements au hasard de l'improvisation.
+C'était à coup sûr une organisation privilégiée,
+et pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours
+temps, puisqu'il lui en fallait si peu pour s'élargir et se
+compléter.</p>
+
+<p>Sa présence assidue chez moi était un véritable supplice
+pour Eugénie. Comme toutes les personnes actives
+et laborieuses, elle ne pouvait avoir sous les yeux le
+spectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir un
+malaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point
+actif par nature, mais par raisonnement et par nécessité,
+je n'étais pas aussi révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais
+à croire que cette inaction n'était qu'une défaillance
+passagère dans les forces de mon jeune ami, et que bientôt
+il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de
+collier.</p>
+
+<p>Cependant, comme deux mois s'étaient écoulés sans
+apporter aucun changement à cette manière d'être, je crus
+de mon devoir d'aider au <i>réveil du lion</i>, et j'essayai un
+jour d'aborder ce point délicat, en prenant le café avec
+lui chez Poisson. La journée avait été orageuse, et de
+grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure
+des marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir
+était belle comme à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire
+peut-être; car la mélancolie habituelle de son visage était
+en harmonie avec cette soirée pleine de langueur et à
+demi sombre.</p>
+
+<p>Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant
+à moi: «Je m'étonne, dit-il, qu'étant capable
+de devenir sérieusement épris d'une femme de ce genre,
+vous n'ayez pas conçu une grande passion pour celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai
+le bonheur de ne jamais avoir d'yeux que pour la femme
+que j'aime. Ce serait plutôt à moi de m'étonner qu'ayant
+le coeur libre, vous ne fassiez pas plus d'attention à ce
+profil grec et à cette taille de nymphe.</p>
+
+<p>&mdash;La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace,
+et elle a sur celle-ci de grands avantages. D'abord
+elle ne parle point, et celle-ci me désenchanterait au
+premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée n'est
+pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s'appelle
+point madame Poisson. Madame Poisson! quel nom!
+Vous allez encore blâmer mon aristocratie; mais vous-même,
+voyons! Si Eugénie s'était appelée Margot ou Javotte...</p>
+
+<p>&mdash;J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie
+ou Phoedora. Mais laissez-moi vous dire, Horace,
+que vous me cachez quelque chose: vous devenez amoureux?»</p>
+
+<p>Horace me tendit son bras.&mdash;Docteur, s'écria-t-il en
+riant, tâtez-moi le pouls; ce doit être un amour bien
+tranquille, puisque je ne m'en aperçois pas. Mais pourquoi
+avez-vous une pareille idée?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne songez plus à la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais.
+Mais ne peut-on marcher à son but que par une seule
+voie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle est donc celle où vous marchez? Je sais
+bien que pour moi le <i>far-niente</i> serait le bonheur. Mais
+pour qui aime la gloire...</p>
+
+<p>&mdash;La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un
+amour délicat et fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je
+trouve l'étude du droit inconciliable avec mon organisation,
+et le métier d'avocat impossible à un homme qui
+se respecte; j'y ai renoncé.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec
+laquelle il m'annonçait une pareille détermination; et
+qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondit-il d'un air indifférent; peut-être
+de la littérature. C'est une voie encore plus large
+que l'autre; ou plutôt c'est un champ ouvert où l'on peut
+entrer de toutes parts. Cela convient à mon impatience
+et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer au
+premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution
+sonnera, les partis sauront reconnaître dans les lettres,
+bien mieux que dans le barreau, les hommes qui leur
+conviennent.</p>
+
+<p>Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une
+figure qui me sembla être celle de Paul Arsène; mais,
+avant que j'eusse tourné la tête pour m'en assurer, elle
+avait disparu.</p>
+
+<p>«Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres?
+demandai-je à Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique,
+satire, poëme, tonte forme est à mon choix, et je n'en
+vois aucune qui m'effraie.</p>
+
+<p>&mdash;La forme bien, mais le fond?</p>
+
+<p>&mdash;Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase
+étroit où il faut que j'apprenne à contenir mes pensées.
+Soyez tranquille, vous verrez bientôt que cette oisiveté
+qui vous effraie couve quelque chose. Il y a des abîmes
+sous l'eau qui dort.»</p>
+
+<p>Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau
+Paul Arsène, mais dans un accoutrement inusité.
+Cette fois sa chemise était fort blanche et assez fine; il
+avait un tablier blanc, et pour achever la métamorphose,
+il portait un plateau chargé de tasses.</p>
+
+<p>«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la
+même direction que les miens, un garçon qui ressemble
+effroyablement au Masaccio.»</p>
+
+<p>Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite
+moustache, il m'était impossible de douter un seul instant
+que ce ne fût le Masaccio en personne. J'eus le
+coeur affreusement serré, et faisant un effort, j'appelai le
+garçon.</p>
+
+<p>«<i>Voilà, Monsieur!</i> répondit-il aussitôt; et, s'approchant
+de nous, sans le moindre embarras, il nous présenta
+le café.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris
+ce parti?</p>
+
+<p>&mdash;En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en
+trouve pas mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner?
+lui dis-je, sachant bien que c'était la seule objection
+qui pût l'émouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi
+seul, répondit-il, ne me blâmez pas, Monsieur. Ma
+vieille tante va mourir, et je veux faire venir mes soeurs
+ici; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin de
+Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au
+moins ici j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes
+étudiants: et quand M. Delacroix exposera, je pourrai
+m'esquiver une heure pour aller voir ses tableaux.
+Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne
+s'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine,
+ajouta-t-il gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper
+de sa main encore mal exercée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de
+rire, ou vous êtes un petit juif, ou vous êtes amoureux
+de la belle madame Poisson.»</p>
+
+<p>Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu
+de précaution, que madame Poisson, dont le comptoir
+était tout près, l'entendit et rougit jusqu'au blanc des
+yeux. Arsène devint pâle comme la mort et laissa tomber
+le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna un
+coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire
+sur un livre <i>ad hoc</i>. Le garçon de café est comptable de
+tout ce qu'il casse. En voyant l'émotion de sa femme,
+nous entendîmes le patron lui dire d'une voix âpre:</p>
+
+<p>«Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier
+au moindre bruit? Vous avez des nerfs de marquise.»</p>
+
+<p>Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux,
+comme si la vue de cet homme lui eût fait horreur. Ce
+petit drame bourgeois se passa en trois minutes; Horace
+n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi comme
+un trait de lumière.</p>
+
+<p>L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour le
+pauvre Masaccio me fit souvent retourner au café Poisson;
+j'y fis de plus longues séances que de coutume, et
+j'y augmentai ma consommation, afin de ne point éveiller
+désagréablement l'attention du maître, qui me parut
+jaloux et brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse
+à voir quelque tragédie dans ce ménage, il se passa plus
+d'un mois sans que l'ordre farouche en parût troublé.
+Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare
+activité, une propreté irréprochable, une politesse
+brusque et de bonne humeur qui captivait la bienveillance
+de tous les habitués et jusqu'à celle de son rude
+patron.</p>
+
+<p>«Vous le connaissez?» me dit un jour ce dernier en
+voyant que je causais un pou longuement avec lui. Arsène
+m'avait recommandé de ne point dire qu'il eût été
+artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son maître,
+et conformément aux instructions qu'il m'avait données,
+je répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on le
+regrettait beaucoup.</p>
+
+<p>«C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson;
+parfaitement honnête, point causeur, point donneur,
+point ivrogne, toujours content, toujours prêt. Mon établissement
+a beaucoup gagné depuis qu'il est à mon service.
+Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame
+Poisson, qui est d'une faiblesse et d'une indulgence absurdes
+avec tous ces gaillards-là, ne peut point souffrir
+ce pauvre Arsène!»</p>
+
+<p>M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma
+petite table, le coude appuyé, majestueusement sur la
+face externe du comptoir d'acajou où sa femme trônait
+d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figure
+ronde et rouge de l'époux sortait de sa chemise à jabot
+de mousseline, et son embonpoint débordait un pantalon
+de nankin ridiculement tendu sur ses flancs énormes.
+Horace l'avait surnommé le Minautore. Tandis qu'il déplorait
+l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsène,
+je crus voir un imperceptible sourire errer sur les lèvres
+de celle-ci. Mais elle ne répliqua pas un mot, et lorsque
+je voulus continuer cette conversation avec elle, elle me
+répondit avec un calme imperturbable:</p>
+
+<p>«Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-là (elle parlait
+des garçons de café en général) sont les fléaux de
+notre existence. Ils ont des manières si brutales et si
+peu d'attachement! Ils tiennent à la maison et jamais
+aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient à la maison
+et à moi.»</p>
+
+<p>Et parlant ainsi d'une voix douce et traînante, elle
+passait sa main de neige sur le dos tigré du magnifique
+angora qui se jouait adroitement parmi les porcelaines
+du comptoir.</p>
+
+<p>Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai
+souvent qu'elle lisait de bons romans. Comme
+habitué, j'avais acheté le droit de causer avec elle, et
+mes manières respectueuses inspiraient toute confiance
+au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses
+lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de
+ces ouvrages grivois et à demi obscènes qui font les délires
+de la petite bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait
+<i>Manon Lescaut</i>, je vis une larme rouler sur sa joue, et
+je l'abordai en lui disant que c'était le plus beau roman
+du coeur qui eût été fait en France. Elle s'écria:</p>
+
+<p>«Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que
+j'aie lu. Ah! perfide Manon! sublime Desgrieux!» et ses
+regards tombèrent sur Arsène, qui déposait de l'argent
+dans sa sébile; fut-ce par hasard ou par entraînement?
+il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait
+les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec
+une tranquillité qui aurait dérouté le plus fin observateur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>Peu à peu Horace, avait daigné faire attention à la
+beauté et aux bonnes manières de Laure: c'était le petit
+nom que M. Poisson donnait à sa femme.</p>
+
+<p>«Si <i>cela</i> était né sur un trône, disait-il souvent en la
+regardant, la terre entière serait prosternée devant une
+telle majesté.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est
+par elle-même une royauté véritable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de
+comptoir, reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente
+de leurs agaceries coquettes. En général, elles
+vous vendent leurs regards pour un verre d'eau sucrée;
+c'est à vous ôter la soif pour toujours. Mais celle-ci est,
+au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une
+perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte
+de respect. Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais
+presque envie d'en devenir amoureux.»</p>
+
+<p>La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour,
+s'évertuaient à fixer l'attention de la belle limonadière,
+et qui eussent vraiment fait des folies pour elle, acheva
+de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne convenait
+pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces
+naïfs admirateurs. Il ne voulait pas être confondu dans
+ce cortège: il lui fallait, disait-il, emporter la place d'assaut
+au nez des assiégeants. Il médita ses moyens, et
+jeta un soir une lettre passionnée sur le comptoir; puis
+il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que
+cet air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué ensuite
+par lui selon la circonstance, ferait un bon effet,
+par contraste avec l'obsession de ses rivaux.</p>
+
+<p>J'avais consenti à m'intéresser à cette folie, persuadé
+intérieurement qu'elle servirait de leçon à la naissante
+fatuité d'Horace, et qu'il en serait pour ses frais d'éloquence
+épistolaire. Le lendemain je fus occupé plus que
+de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir
+au café Poisson. La dame n'était pas à son comptoir:
+Arsène remplissait à lui seul les fonctions de maître et
+de valet, et il était si affairé, qu'à toutes nos questions
+il ne répondit qu'un «je ne sais pas» jeté en courant
+d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant pas davantage,
+nous allions prendre le parti de nous retirer
+sans rien savoir, lorsque Laravinière, le <i>président des
+bousingots</i>, entra bruyamment au milieu de sa joyeuse
+phalange.</p>
+
+<p>J'ai lu quelque part une définition assez étendue de
+l'<i>étudiant</i>, qui n'est certainement pas faite sans talent,
+mais qui ne m'a point paru exacte. L'étudiant y est trop
+rabaissé, je dirai plus, trop dégradé; il y joue un rôle
+bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien. L'étudiant
+a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand
+il en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit
+d'avoir subi ses examens et repassé le seuil du toit paternel,
+pour devenir calme, positif, rangé; trop positif
+la plupart du temps, car les vices de l'étudiant sont ceux
+de la société tout entière, d'une société où l'adolescence
+est livrée à une éducation à la fois superficielle et pédantesque,
+qui développe en elle l'outrecuidance et la
+vanité; où la jeunesse est abandonnée, sans règle et
+sans frein, à tous les désordres qu'engendre le scepticisme,
+où l'âge viril rentre immédiatement après dans
+la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles.
+Mais si les étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous
+les montre, l'avenir de la France serait étrangement
+compromis.</p>
+
+<p>Il faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme, en
+reconnaissant combien il est difficile, pour ne pas dire
+impossible, de résumer en un seul type une classe aussi
+nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi! c'est la
+jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire
+connaître dans une simple effigie? Mais que de nuances
+infinies dans cette population d'enfants à demi hommes
+que Paris voit sans cesse se renouveler, comme des aliments
+hétérogènes, dans le vaste estomac du quartier
+latin! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de
+classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez
+la bourgeoisie encroûtée qui, maîtresse de toutes les
+forces de l'État, en fait un misérable trafic; mais ne
+condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent de généreux
+instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs
+circonstances de notre histoire moderne, cette
+jeunesse s'est montrée brave et franchement républicaine.
+En 1830, elle s'est encore interposée entre le
+peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés
+jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement;
+ç'a été son dernier jour de gloire.</p>
+
+<p>Depuis, on l'a tellement surveillée, maltraitée et découragée,
+qu'elle n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins,
+si l'amour de la justice, le sentiment de l'égalité
+et l'enthousiasme pour les grands principes et les grands
+dévouements de la révolution française ont encore un
+foyer de vie autre que le foyer populaire, c'est dans
+l'âme de cette jeune bourgeoisie qu'il faut aller le chercher.
+C'est un feu qui la saisit et la consume rapidement,
+j'en conviens. Quelques années de cette noble
+exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant
+de Paris, et puis l'ennui de la province, ou le despotisme
+de la famille, ou l'influence des séductions sociales,
+ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du généreux
+élan.</p>
+
+<p>Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en soi seul,
+on traite de folies de jeunesse les théories courageuses
+qu'on a aimées et professées; on rougit d'avoir été fouriériste,
+ou saint-simonien, ou révolutionnaire d'une manière
+quelconque; on n'ose pas trop raconter quelles
+motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les
+<i>sociétés</i> politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité
+l'égalité dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le
+peuple sans frayeur, d'avoir voté la loi de fraternité sans
+amendement. Et au bout de peu d'années, c'est-à-dire
+quand on est établi bien ou mal, qu'on soit juste-milieu,
+légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des
+<i>Débats</i>, de la <i>Gazette</i> ou du <i>National</i>, on inscrit sur
+sa porte, sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a,
+en aucun temps de sa vie, entendu porter atteinte à la
+sacro-sainte propriété.</p>
+
+<p>Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société
+bourgeoise qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la
+jeunesse, car elle a été ce que la jeunesse, prise en masse
+et mise en contact avec elle-même, est et sera toujours,
+enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de
+meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant;
+n'en doutez pas.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image4.png"></p>
+<br>
+
+<p>Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les
+assertions de l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur,
+je vous jure. Il est possible qu'il soit mieux informé
+des moeurs des étudiants que je ne puis l'être relativement
+à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en
+conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants
+ont bien changé; car j'ai vu des choses fort différentes.</p>
+
+<p>Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en
+deux espèces, l'une, appelée les <i>bambocheurs</i>, fort nombreuse,
+qui passait son temps à la Chaumière, au cabaret,
+au bal du Panthéon, criant, fumant, vociférant dans
+une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte,
+appelée les <i>piocheurs</i>, qui s'enfermait pour
+vivre misérablement, et s'adonner à un travail matériel
+dont le résultat était le crétinisme. Non! il y avait bien
+des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et
+des idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre
+de jeunes gens actifs et intelligents, dont les moeurs
+étaient chastes, les amours romanesques, et la vie
+empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au
+sein de la médiocrité et même de la misère. Il est
+vrai que ces jeunes gens avaient beaucoup d'amour-propre,
+qu'ils perdaient beaucoup de temps, qu'ils s'amusaient
+à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils
+dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à
+la famille ne l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la
+politique et du socialisme avec plus d'ardeur que de raison,
+et de la philosophie avec plus de sensibilité que de
+science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme je
+l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en faut
+de beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours
+s'écoulassent dans l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie.
+En un mot, j'ai vu beaucoup plus d'étudiants dans
+le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de l'<i>Étudiant</i>
+esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image5.png"></p>
+<br>
+
+<p>Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait,
+Jean Laravinière, était un grand garçon de vingt-cinq
+ans, leste comme un chamois et fort comme un taureau.
+Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas
+le faire vacciner, il était largement sillonné par la petite-vérole,
+ce qui était, pour son bonheur, un intarissable
+sujet de plaisanteries comiques de sa part. Quoique
+laide, sa figure était agréable, sa personne pleine d'originalité
+comme son esprit. Il était aussi généreux qu'il
+était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de
+<i>combativité</i>, comme nous disions en phrénologie, le
+poussaient impétueusement dans toutes les bagarres, et
+il y entraînait toujours une cohorte d'amis intrépides,
+qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque et sa gaieté
+belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet;
+plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs.</p>
+
+<p>C'était un tapageur, un <i>bambocheur</i>, si vous voulez;
+mais quel loyal caractère, et quel dévouement magnanime!
+Il avait toute l'excentricité de son rôle, toute l'inconséquence
+de son impétuosité, toute la crânerie de sa
+position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez
+été forcé de l'aimer. Il était si bon, si naïf dans ses convictions,
+si dévoué à ses amis! Il était censé carabin,
+mais il n'était réellement et ne voulait jamais être autre
+chose qu'étudiant émeutier, <i>bousingot</i>, comme on disait
+dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui
+s'en va se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher
+de l'expliquer.</p>
+
+<p>Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants
+un peu aristocratiques, je l'avoue) nous appelions,
+sans dédain toutefois, <i>étudiants d'estaminet</i>.
+Elle se composait invariablement de la plupart des étudiants
+de première année, enfants fraîchement arrivés
+de province, à qui Paris faisait tourner la tête, et qui
+croyaient tout d'un coup se faire hommes en fumant à se
+rendre malades, et en battant le pavé du matin au soir,
+la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de première année
+a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant
+en général devient plus grave et plus naturel. Il
+est tout à fait retiré de ce genre de vie, à la troisième.
+C'est alors qu'il va au parterre des Italiens, et qu'il commence
+à s'habiller comme tout le monde. Mais un certain
+nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes
+de flânerie, de billard, d'interminables fumeries à l'estaminet,
+ou de promenade par bandes bruyantes au jardin
+du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la récréation
+que les autres se permettent sobrement, le fond
+et l'habitude de la vie. Il est tout naturel que leurs manières,
+leurs idées, et jusqu'à leurs traits, au lieu de se
+former, restent dans une sorte d'enfance vagabonde et
+débraillée, dans laquelle il faut se garder de les encourager,
+quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et
+même sa poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement
+tout portés aux émeutes. Les plus jeunes y vont
+pourvoir, d'autres y vont pour agir; et, dans ce temps-là,
+presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en
+retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons
+coups. Cela ne changeait pas la face des affaires, et la
+seule modification que ces tentatives aient apportée,
+c'est un redoublement de frayeur chez les boutiquiers,
+et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun
+de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public
+dans ce temps-là ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir
+eu quelques jours de chaleureuse jeunesse. Quand
+la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle a de grand et
+de courageux dans le coeur que par des attentats à la société,
+il faut que la société soit bien mauvaise!</p>
+
+<p>On les appelait alors les <i>bousingots</i>, à cause du chapeau
+marin de cuir verni qu'ils avaient adopté pour
+signe de ralliement. Ils portèrent ensuite une coiffure
+écarlate en forme de bonnet militaire, avec un velours
+noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans
+la rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris;
+mais ils n'en furent pas moins traqués et maltraités. On
+a beaucoup déclamé contre leur conduite; mais je ne
+sache pas que le gouvernement ait pu justifier celle de
+ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un
+bon nombre sans que le boutiquier en ait montré la
+moindre indignation ou la moindre pitié.</p>
+
+<p>Le nom de <i>bousingots</i> leur resta. Lorsque le <i>Figaro</i>,
+qui avait fait une opposition railleuse et mordante
+sous la direction loyale de M. Delatouche, passa en
+d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le nom
+de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de
+moqueries amères et injustes dont on ne s'efforçât de
+le couvrir. Mais les vrais bousingots ne s'en émurent
+point, et notre ami Laravinière conserva joyeusement
+son surnom de <i>président des bousingots</i>, qu'il porta
+jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou
+le mépris.</p>
+
+<p>Il était si recherché et si adoré de ses compagnons,
+qu'on ne le voyait jamais marcher seul. Au milieu du
+groupe ambulant qui chantait ou criait toujours autour
+de lui, il s'élevait comme un pin robuste; et fier au sein
+du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du
+menu fretin de ses nymphes, ou enfin comme le jeune
+Saül parmi les bergers d'Israël. (Il aimait mieux cette
+comparaison.) On le reconnaissait de loin à son chapeau
+gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses
+longs cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle
+tranchaient les énormes revers blancs de son gilet
+<i>à la Marat</i>. Il portait généralement un habit bleu à longues
+basques et à boutons de métal, un pantalon à larges
+carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier
+qu'il appelait son <i>frère Jean</i>, par souvenir du bâton de
+la croix dont le frère Jean des Entommeures fit, selon
+Rabelais, un si <i>horrificque</i> carnage des hommes d'armes
+de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros comme
+une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié
+brûlée, une voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers
+jours d'août 1830, à détonner la <i>Marseillaise</i>, et
+l'aplomb bienveillant d'un homme qui a embrassé plus
+de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831
+qu'en disant: <i>Mon pauvre ami</i>; et vous aurez au grand
+complet Jean Laravinière, président des bousingots.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>&mdash;Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace,
+qui n'accueillait pas trop bien en général sa familiarité.
+Eh bien! vous ne verrez plus madame Poisson. Absente
+par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne
+la battra plus.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur,
+s'écria le petit Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une
+mouche, elle n'aurait pas été battue deux fois. Mais
+enfin, puisque c'est le <i>président</i> qu'elle a honoré de sa
+préférence....</p>
+
+<p>&mdash;Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président
+des bousingots en élevant sa voix enrouée pour que tout
+le monde l'entendît. A moi, Arsène, un verre de rhum!
+j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me rafraîchir.</p>
+
+<p>Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près
+de lui, le regardant attentivement avec une expression
+indéfinissable.</p>
+
+<p>«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière
+sans lever les yeux sur lui et tout en dégustant son petit
+verre: tu ne verras plus ta bourgeoise! Cela te fait plaisir
+peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta bourgeoise?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire
+et ferme; mais où diable peut-elle être?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis qu'elle est partie. <i>Partie</i>, entends-tu bien?
+Cela veut dire qu'elle est où bon lui semble; qu'elle est
+partout excepté ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser
+beaucoup le mari en parlant si haut d'une pareille affaire?
+dis-je en jetant les yeux vers la porte du fond, où
+nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt fois
+par heure.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit le
+bousingot Louvet: nous venons de le rencontrer à l'entrée
+de la Préfecture de police, où il va sans doute demander
+des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera
+longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra
+qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Arsène?
+à moi, du café!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais
+crue capable d'un pareil coup de tête, pourtant!
+Elle avait l'air usé par le chagrin, cette pauvre femme!
+A moi, Arsène, de la bière!»</p>
+
+<p>Arsène servait lestement tout le monde, et il venait
+toujours se planter derrière Laravinière, comme s'il eût
+attendu quelque chose.</p>
+
+<p>«Eh! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière,
+qui le voyait dans la glace.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends pour vous verser un second petit verre,
+répondit tranquillement Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Joli garçon, va! dit le président en lui tendant son
+verre. Ton coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu
+te poser ainsi en Hébé à la barricade de la rue Montorgueil,
+l'année passée, à pareille époque! J'avais une si
+abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à descendre
+des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là!
+Ta chemise n'était pas aussi blanche au'aujourd'hui,
+hein? Rouge de sang et noire de poudre. Mais où diable
+as-tu passé depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la
+nuit, puisque tu le sais? reprit Paulier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière.
+Ça vous intéresse diablement, à ce qu'il parait!
+Eh bien! vous ne le saurez pas, soit dit sans vous lâcher;
+car j'ai donné ma parole, et vous comprenez.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit Horace avec amertume, que
+vous voulez nous donner à entendre que c'est chez vous
+que s'est retirée madame Poisson.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi! je le voudrais: ça supposerait que j'ai
+un <i>chez moi</i>. Mais pas de mauvaises plaisanteries, s'il
+vous plaît. Madame Poisson est une femme fort honnête,
+et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni
+chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver?
+dit Louvet en voyant avec quel intérêt nous cherchions
+à deviner le sens de ses réticences.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! écoutez! répondit le président. Je peux bien
+le dire: cela ne fait aucun tort à la dame. Ah! tu écoutes,
+toi? ajouta-t-il en voyant Arsène toujours derrière
+lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela à ton bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit
+Arsène en s'asseyant sur une table vide et en ouvrant
+un journal. Je suis là pour vous servir: si je suis
+de trop, je m'en vas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière.
+Ce que j'ai à dire ne compromet personne.»</p>
+
+<p>C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. Il
+n'y avait dans le café que Laravinière, ses amis et nous.
+Il commença son récit en ces termes:</p>
+
+<p>«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin
+(car il était minuit passé, près d'une heure), je revenais
+tout seul à mon gîte, c'était par le plus long. Je ne vous
+dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit je fis cette
+rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais
+marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela
+avait un air si <i>comme il faut</i>, cela avait la marche si
+peu agaçante que nous connaissons, que j'ai hésité par
+trois fois... Enfin, persuadé que ce ne pouvait être autre
+chose qu'un <i>phalène</i>, je m'avance sur la même ligne;
+mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable
+(style choisi, mes enfants!) m'aurait empêché d'être
+grossier, quand même la galanterie française ne serait
+pas dans les moeurs de votre président.&mdash;Femme
+charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?&mdash;Elle
+ne répond rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne.
+Ah bah! elle est peut-être sourde, cela s'est vu.
+J'insiste. On me fait doubler le pas.&mdash;N'ayez donc pas
+peur!&mdash;Ah!&mdash;-Un petit cri, et puis on s'appuie sur le
+parapet.</p>
+
+<p>&mdash;Parapet? c'était sur le quai, dit Louvet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre,
+muraille quelconque. N'importe! je la voyais trembler
+comme une femme qui va s'évanouir. Je m'arrête, interdit.
+Se moque-t-on de moi?&mdash;Mais, Mademoiselle,
+n'ayez donc pas peur.&mdash;Ah! mon Dieu! c'est vous,
+monsieur Laravinière?&mdash;Ah! mon Dieu! c'est vous, madame
+Poisson? (Et voilà, un coup de théâtre!)&mdash;Je suis
+bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un ton résolu.
+Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire.
+Je remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je
+demande le secret.&mdash;Me voilà, Madame, prêt à passer
+l'eau et le feu pour vous et avec vous. Elle prend mon
+bras.&mdash;Je pourrais vous prier de ne pas me suivre, et je
+suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux
+me confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains;
+vous ne le trahirez pas.»</p>
+
+<p>«J'étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête
+qui me tourne un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras
+comme un marquis, et sans me permettre une seule
+question, je l'accompagne...</p>
+
+<p>&mdash;Où, demanda Horace impatient.</p>
+
+<p>&mdash;Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin
+faisant:&mdash;Je quitte M. Poisson pour toujours, me répondit-elle;
+mais je ne le quitte pas pour me mal conduire.
+Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant
+Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé
+vers moi en ce moment, que je n'en ai pas et n'en veux
+pas avoir. Je me soustrais à de mauvais traitements,
+et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une
+femme honnête et bonne; je vais vivre de mon travail.
+Ne venez pas me voir; il faut que je me tienne dans une
+grande réserve après une pareille fuite; mais gardez-moi
+un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai jamais...
+Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut-être,
+et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est,
+mais je ne sais chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai
+pas à le savoir, et je ne mettrai personne sur la voie de
+le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas dormi de la nuit
+et me voilà amoureux comme une bête! À quoi cela me
+servira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas
+d'amant, qu'elle est chez une femme, qu'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe!
+Elle s'est emparée de moi. Me voilà forcé de tenir
+ce que j'ai promis, puisqu'on m'a subjugué. Ces diables
+de femmes! Arsène, du rhum! l'orateur est fatigué.»</p>
+
+<p>Je regardai Arsène: son visage ne trahissait pas la
+moindre émotion. Je cessai de croire à son amour pour
+madame Poisson; mais, en voyant l'agitation d'Horace,
+je commençai à penser que le sien prenait un caractère
+sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Coeur. Je
+rentrai accablé de fatigue. J'avais passé la nuit précédente
+auprès d'un ami malade, et je n'étais pas revenu
+chez moi de la journée.</p>
+
+<p>Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes
+fenêtres, je fus tenté de croire qu'il n'y avait personne
+chez moi, à la lenteur qu'Eugénie mit à me recevoir.
+Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette qu'elle se
+décida à ouvrir la porte, après m'avoir bien regardé et
+interrogé par le guichet.</p>
+
+<p>«Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour
+cela. Mais puisque vous voilà, je suis tranquille.»</p>
+
+<p>Ce début m'inquiéta beaucoup. «Qu'est-il donc arrivé?
+m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant,
+et j'espère que vous ne me désavouerez pas; j'ai,
+en votre absence, disposé de votre chambre.</p>
+
+<p>&mdash;De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis
+pas couché la nuit dernière! Mais pourquoi donc? et que
+veut dire cet air de mystère?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant
+sa main sur ma bouche. Votre chambre est habitée
+par quelqu'un qui a plus besoin de sommeil et de repos
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous faites
+est bien, mon Eugénie, mais enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de
+suite, et demander à votre ami Horace ou à quelque
+autre (vous n'en manquerez pas) de vous céder la moitié
+de sa chambre pour une nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?</p>
+
+<p>&mdash;Pour une amie à moi, qui est venue me demander
+un refuge dans une circonstance désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! m'écriai-je, un accouchement dans
+ma chambre! Au diable le butor à qui je dois cet enfant-là!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! rien de pareil! dit Eugénie en rougissant.
+Mais parlez donc plus bas, il n'y a point là d'affaire
+d'amour proprement dite; c'est un roman tout à fait
+pur et platonique. Mais, allez-vous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, c'est donc une princesse enlevée pour qui
+vous prenez tant de précautions respectueuses?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a
+bien droit à quelque respect de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne me direz pas même son nom?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on
+peut vous confier.</p>
+
+<p>&mdash;Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant de
+rire.</p>
+
+<p>Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement.
+Elle me rendit ma lumière, et me reconduisit jusqu'au
+palier d'un air affectueux et enjoué, puis elle rentra,
+et je l'entendis fermer la porte à double tour, ainsi
+qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité
+quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma
+mansarde.</p>
+
+<p>Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige.
+Je ne suis point jaloux de ma nature, et d'ailleurs,
+jamais ma douce et sincère compagne ne m'avait donné
+le moindre sujet de méfiance. J'avais pour elle plus que
+de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son
+caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela,
+je fus saisi d'une sorte de délire, et ne pus jamais me
+résoudre à descendre le dernier étage. Je remontai vingt
+fois jusqu'à ma porte; je redescendis autant de fois l'escalier.
+Le plus profond silence régnait dans ma mansarde
+et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus
+elle s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait
+de mon front. Je pensai plusieurs fois à enfoncer la
+porte: malgré la serrure et la barre de fer, je crois que
+j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais la
+crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence
+et l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de
+céder à la tentation. Si Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait
+pris en pitié ou raillé amèrement. Après tout ce que
+je lui avais dit pour combattre les instincts de jalousie et
+de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de
+l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.</p>
+
+<p>Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la
+maison. Je songeai bien à passer la nuit à me promener
+sur le quai; mais la maison avait une porte de derrière
+sur la rue <i>Gît-le-Coeur</i>, et pendant que j'en ferais le
+tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois
+que j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier
+fut prévenu, soit qu'il allât se coucher, j'étais sur
+de ne pas pouvoir rentrer passé minuit. Les portiers sont
+fort inhumains envers les étudiants, et le mien était des
+plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa réputation
+compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer
+à garder mon trésor à vue, ne pouvant plus résister à la
+fatigue, je me couchai sur la natte de paille dans l'embrasure
+de ma porte, et je finis par m'y endormir.</p>
+
+<p>Heureusement nous demeurions au dernier étage de la
+maison, et la seule chambre qui donnât sur notre palier
+n'était pas louée. Je ne courais pas risque d'être surpris
+dans cette ridicule situation par des voisins médisants.</p>
+
+<p>Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on
+peut croire. Le froid du matin m'éveilla de bonne heure.
+J'étais brisé, je fumai pour me ranimer, et quand, vers
+six heures, j'entendis ouvrir la porte de la maison, je
+sonnai à la mienne. Il me fallut encore attendre et encore
+subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis
+de rentrer.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux
+appesantis par un sommeil meilleur que le mien. Vous
+me paraissez changé! Pauvre Théophile! vous avez donc
+été bien mal couché chez votre ami Horace?</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très dur.
+Et votre hôte, est-il enfin parti?</p>
+
+<p>&mdash;Mon hôte!» dit-elle avec un étonnement si candide
+que je me sentis pénétré de honte.</p>
+
+<p>Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se
+repentir à temps. Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant
+rien à dire qui eût le sens commun, je posai ma canne
+un peu brusquement sur la table, et je jetai mon chapeau
+avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui
+donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser
+quelque chose.</p>
+
+<p>Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite:
+elle ramassa mon chapeau en silence, me regarda
+fixement, et devina enfin ma souffrance, en voyant
+l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa un soupir,
+retint une larme, et entra doucement dans ma
+chambre à coucher, dont elle referma la porte sur elle
+avec soin. C'était là qu'était le personnage mystérieux.
+Je n'osais plus, je ne voulais plus douter, et, malgré
+moi, je doutais encore. Les pensées injustes, quand nous
+leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de
+nous, qu'elles dominent encore notre imagination alors
+que la raison et la conscience protestent contre elles.
+J'étais au supplice; je marchais avec agitation dans mon
+cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette porte fatale,
+avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes
+me semblaient des siècles.</p>
+
+<p>Enfin la porte se rouvrit, et une femme vêtue à la
+hâte, les cheveux encore dans le désordre du sommeil et
+le corps enveloppé d'un grand châle, s'avança vers moi,
+pâle et tremblante. Je reculai de surprise, c'était madame
+Poisson.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<p>Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'à mettre un
+genou en terre; et dans cette attitude douloureuse, avec
+sa pâleur, ses cheveux épars, et ses beaux bras nus sortant
+de son châle écarlate, elle eût désarmé un tigre;
+mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que
+j'eusse accueilli mon affreuse portière avec autant de
+courtoisie que la belle Laure. Je la relevai, je la fis asseoir,
+je lui demandai pardon d'être rentré si matin, n'osant
+pas encore demander pardon, ni même jeter un regard
+à ma pauvre maîtresse.</p>
+
+<p>«Je suis bien malheureuse et bien coupable envers
+vous, me dit Laure encore tout émue. J'ai failli amener
+un chagrin dans votre intérieur. C'est ma faute, j'aurais
+dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la généreuse hospitalité
+d'Eugénie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche
+qu'à moi: Eugénie est un ange. Elle vous aime comme
+vous le méritez, comme je voudrais avoir été aimée, ne
+fût-ce qu'un jour dans ma vie. Elle vous dira tout, Monsieur;
+elle vous racontera mes malheurs et ma faute, ma
+faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est
+plus grave mille fois, et dont je ferai pénitence toute
+ma vie.»</p>
+
+<p>Les larmes lui coupèrent la parole. Je pris ses deux
+mains avec attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis
+pour la rassurer et la consoler; mais elle y parut sensible,
+et, m'entraînant vers Eugénie, elle hâta avec une
+grâce toute féminine l'explosion de mon remords et le
+pardon de ma chère compagne. Je le reçus à genoux.
+Pour toute réponse, celle-ci attira Laure dans mes bras,
+et me dit: «Soyez son frère, et promettez-moi de la protéger
+et de l'assister comme si elle était ma soeur et la
+vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant
+combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite
+que moi pour vous tourner la tête!»</p>
+
+<p>Le déjeuner, modeste comme à l'ordinaire, mais plein
+de cordialité et même d'un enjouement attendri, fut
+suivi des arrangements que prit Eugénie pour installer
+Laure dans l'appartement qui donnait sur notre palier,
+et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition,
+quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis
+plusieurs jours. Tandis que notre nouvelle voisine
+s'établissait avec une certaine lenteur mélancolique dans
+ce mystérieux asile, sous le nom de mademoiselle Moriat
+(c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait
+passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner
+les éclaircissements dont j'avais besoin pour la secourir.</p>
+
+<p>«Vous avez de l'amitié pour le Masaccio? me dit-elle
+pour commencer; vous vous intéressez à son sort?
+et vous aimerez d'autant mieux Laure, qu'elle est plus
+chère à Paul Arsène?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets
+du Masaccio? Ces secrets, impénétrables pour moi, il
+vous les aurait confiés?»</p>
+
+<p>Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps.
+Tandis que le Masaccio faisait son portrait, elle
+avait su lui inspirer une confiance extraordinaire. Lui,
+si réservé, et même si mystérieux, il avait été dominé
+par la bonté sérieuse et la discrète obligeance d'Eugénie.
+Et puis l'homme du peuple, méfiant et fier avec moi,
+avait ouvert fraternellement son coeur à la fille du peuple:
+c'était légitime.</p>
+
+<p>Eugénie avait promis le secret; elle l'avait religieusement
+gardé. Elle me fit subir un interrogatoire très-judicieux
+et très-fin, et quand elle se fut assurée que ma
+curiosité n'était fondée que sur un intérêt sincère et dévoué
+pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses;
+à savoir: primo, que madame Poisson n'était pas madame
+Poisson, mais bien une jeune ouvrière née dans
+la même ville de province et dans la même rue que le
+petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès
+l'enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse;
+car la belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était
+laissé séduire et enlever par M. Poisson, alors commis
+voyageur, qui était venu avec elle dresser la tente
+de son café à la grille du Luxembourg, comptant sans
+doute sur la beauté d'une telle enseigne pour achalander
+son établissement. Cette secrète pensée n'empêchait pas
+M. Poisson d'être fort jaloux, et, à la moindre apparence,
+il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort
+malheureuse. On assurait même dans le quartier qu'il
+l'avait souvent frappée.</p>
+
+<p>En second lieu, Eugénie m'apprit que Paul Arsène,
+ayant un soir, contrairement à ses habitudes de sobriété,
+cédé à la tentation de boire un verre de bière, était entré,
+il y avait environ trois mois, au café Poisson; que
+là, ayant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc
+et coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du
+moyen âge, la pauvre Marthe, ses premières, ses uniques
+amours, il avait failli se trouver mal. Marthe lui avait fait
+signe de ne pas lui parler, parce que le surveillant farouche
+était là; mais elle avait trouvé moyen, en lui rendant
+la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser
+un billet ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta
+payse, viens causer avec elle demain. C'est le jour de
+garde de M. Poisson. J'ai besoin de parler de mon pays
+et de mon bonheur passé.»</p>
+
+<p>«Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous.
+Il en sortit plus amoureux que jamais. Il avait
+trouvé Marthe embellie par sa pâleur, et ennoblie par
+son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de
+romans à son comptoir, et même quelquefois des livres
+plus sérieux, elle avait acquis un beau langage et toutes
+sortes d'idées qu'elle n'avait pas auparavant. D'ailleurs,
+elle lui confiait ses malheurs, son repentir, son désir de
+quitter la position honteuse et misérable que son séducteur
+lui avait faite, et Arsène se figurait que les devoirs
+de la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient
+seuls désormais à sa compatriote. Il ne cessa
+de rôder autour d'elle, sans toutefois éveiller les soupçons
+du jaloux, et il parvint à causer avec Marthe toutes
+les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe était bien décidée
+à quitter son tyran; mais ce n'était pas, disait-elle,
+pour changer de honte qu'elle voulait s'affranchir.
+Elle chargeait Arsène de lui trouver une condition où
+elle pût vivre honnêtement de son travail, soit comme
+femme de charge chez de riches particuliers, soit comme
+demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés,
+etc.; mais toutes les conditions que Paul envisageait
+pour elle lui semblaient indignes de celle qu'il aimait. Il
+voulait lui trouver une position à la fois honorable, aisée
+et libre: ce n'était pas facile. C'est alors qu'il a conçu et
+exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une
+industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit
+que sa tante allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses
+soeurs à Paris, qu'il les établirait comme ouvrières en
+chambre avec Marthe, et qu'il les soutiendrait toutes les
+trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans un bon train
+d'affaires, sauf à ne jamais reprendre la peinture, si ses
+avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire
+vivre dans l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la
+passion de l'art à celle du dévouement, et son avenir à
+son amour.</p>
+
+<p>«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment
+que celui de garçon de café, il s'est fait garçon de café,
+et il a justement choisi le café de M. Poisson, où il a pu
+concerter l'enlèvement de Marthe, et où il compte rester
+encore quelque temps pour détourner les soupçons. Car
+la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsène sont en
+route, et je m'étais chargée de veiller à leur établissement
+dans une maison honnête: celle-ci est propre et
+bien habitée. L'appartement à côté du nôtre se compose
+de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer. Ces
+demoiselles y seront fort bien. Nous leur prêterons le
+linge et les meubles dont elles auront besoin en attendant
+qu'elles aient pu se les procurer, et cela ne tardera
+pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne de l'argent,
+a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui
+était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin,
+avant-hier soir, tandis que vous étiez auprès de votre
+malade, Laure, ou, pour mieux dire, Marthe, puisque
+c'est son véritable nom, a pris son grand courage,
+et au coup de minuit, pendant que M. Poisson
+était de garde, elle est partie avec Arsène, qui devait l'amener
+ici, et retourner bien vite à la maison avant que
+son patron fût rentré; mais à peine avaient-ils fait trente
+pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à l'entre-sol de
+M. Poisson, et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient pas
+bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir,
+a forcé Arsène à rentrer et s'est mise à descendre
+à toutes jambes la rue de Tournon, comptant sur la légèreté
+de sa course et sur la protection du ciel pour
+échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie
+par un homme sur les quais; mais il s'est trouvé par
+bonheur que cet homme était votre camarade Laravinière,
+qui lui a promis le secret et qui l'a amenée jusqu'ici.
+Arsène est venu nous voir en courant ce matin. Le
+pauvre garçon était censé faire une commission à l'autre
+bout de Paris. Il était si baigné de sueur, si haletant, si
+ému, que nous avons cru qu'il s'évanouirait en haut de
+l'escalier. Enfin, en cinq minutes de conversation, il
+nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite
+n'était qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré
+qu'au jour, et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur,
+il n'avait pas le moindre soupçon de la complicité
+d'Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre
+de M. Poisson? Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est
+pas marié avec Marthe?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais quelque violence dans le premier feu de
+la colère. Comme c'est un homme grossier, livré à toutes
+ses passions, incapable d'un véritable attachement, il se
+sera bientôt consolé avec une nouvelle maîtresse. Marthe,
+qui le connaît bien, dit que si l'on peut tenir sa demeure
+secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus
+rien à craindre ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé
+dans tout ceci, repris-je, c'est: <i>primo</i>, de vous
+laisser disposer de tout ce qui est à nous pour assister
+nos infortunées voisines; <i>secundo</i>, d'avoir toujours
+derrière la porte une grosse canne au service des épaules
+de M. Poisson, en cas d'attaque. Eh bien, voici, <i>primo</i>,
+un terme de ma rente que j'ai touché hier, et dont tu
+feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras convenable;
+<i>secundo</i>, voilà un assez bon rotin que je vais
+placer en sentinelle.»</p>
+
+<p>Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, où je tombai, à
+la lettre, endormi avant d'avoir pu achever de me déshabiller.</p>
+
+<p>Je fus réveillé au bout de deux heures par Horace:&mdash;Que
+diable se passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir,
+on parlemente au guichet, on chuchote derrière la
+porte, on cache quelqu'un dans la cuisine, ou dans le
+bûcher, ou dans l'armoire, je ne sais où; et, quand je
+passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce
+toi ou moi?</p>
+
+<p>A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et
+j'allai prendre ma place au conseil délibératif que Marthe
+et Eugénie tenaient ensemble dans la cuisine. Je fus
+d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi qu'au petit
+nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En remettant
+le secret de Marthe à leur honneur et à leur
+prudence, on avait beaucoup plus de chances de sécurité
+qu'en essayant de le leur cacher. Il était impossible qu'ils
+ne le découvrissent pas, quand même Marthe s'astreindrait
+à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et
+quand même je consignerais tous mes amis chez le portier.
+La consigne serait toujours violée; et il ne fallait
+qu'une porte entr'ouverte, une minute durant, pour que
+quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et reconnut la belle
+Laure. Je commençai donc le chapitre des confidences
+solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je
+le fis, à l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à
+Laure, la part qu'il avait prise à son évasion, et jusqu'à
+leur ancienne connaissance. Laure, désormais redevenue
+Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis, une
+amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire
+qu'elle ne la connaissait que depuis deux jours. Elle
+seule fut censée lui avoir offert une retraite et la couvrir
+de sa protection. Son chaperonnage était assez respectable;
+tous mes amis professaient à bon droit pour Eugénie
+une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme
+on peut le croire, de mon ridicule accès de jalousie.</p>
+
+<p>Cependant Eugénie ne me le pardonna pas aussi aisément
+que je m'en étais flatté. Je puis même dire qu'elle
+ne me l'a jamais pardonné. Quoiqu'elle fit, j'en suis convaincu,
+tous ses efforts pour l'oublier, elle y a toujours
+pensé avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle
+pas fait sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un
+homme fût à la hauteur de celui d'une femme!&mdash;Le
+meilleur, le plus dévoué, le plus fidèle de tous, sera toujours
+prêt, disait-elle, à se méfier de celle qui s'est donnée
+à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la
+pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit
+tout matériel; aussi toute notre fidélité, souvent tout
+notre amour, se résument pour lui dans un fait. Quant à
+nous, qui n'exerçons qu'une domination morale, nous
+nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des
+apparences. Dans nos jalousies, nous sommes capables
+de récuser le témoignage de nos yeux; et quand vous
+faites un serment, nous nous en rapportons à votre parole
+comme si elle était infaillible. Mais la nôtre est-elle
+donc moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur
+et du nôtre deux choses si différentes? Vous frémiriez
+de colère si un homme vous disait que vous mentez.
+Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous
+nous entourez de précautions qui prouvent que vous
+doutez de nous. A celui que des années de chasteté et de
+sincérité devraient rassurer à jamais, il suffit d'une petite
+circonstance inusitée, d'une parole obscure, d'un
+geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute
+confiance soit détruite en un instant.</p>
+
+<p>Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qui
+avait l'habitude de se poser pour l'avenir en Othello;
+mais, en effet, c'était sur mon coeur que retombaient ces
+coups acérés. «Où diable prend-elle tout ce qu'elle dit?
+observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller <i>au
+prêche</i> de la salle Taitbout.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<p>La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était
+des plus étranges. Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer
+son amour, soit qu'elle n'eût pas voulu le comprendre,
+ils en étaient restés, comme au premier jour, dans
+les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le
+dévouement de ce jeune homme; elle ne savait pas à
+quelles espérances il avait dû renoncer pour s'attacher
+à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût étudié la
+peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables
+facultés la nature l'avait doué à cet égard; et
+d'ailleurs il attribuait son renoncement à la nécessité de
+faire venir ses soeurs et de les soutenir. Marthe ne possédait
+rien, et n'avait rien voulu emporter de chez
+M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle
+acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût
+pas fui, appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui
+devoir d'autres services que de simples démarches auprès
+d'Eugénie, et un asile auprès de ses soeurs, qu'elle
+comptait bien indemniser en payant sa part des dépenses.
+En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et
+il s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que
+j'ai fait pour vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait
+pour elle que ce qui est permis à la plus simple amitié.</p>
+
+<p>Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu
+de si près par son patron, qu'il ne put aller recevoir ses
+soeurs à la diligence. Marthe ne sortait pas, dans la crainte
+d'être rencontrée par quelqu'un qui pût mettre M. Poisson
+sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et
+moi, d'aller aider au débarquement de Louison et de
+Suzanne, nos futures voisines. Louison, l'aînée, était une
+beauté de village, un peu virago, ayant la voix haute,
+l'humeur chatouilleuse et l'habitude du commandement.
+Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante
+infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la
+gouverne de cinq ou six apprenties couturières, parmi
+lesquelles la jeune soeur Suzon n'était qu'une puissance
+secondaire, une sorte de ministre dirigeant les travaux,
+mais obéissant à la soeur aînée, sans appel. Aussi Louison
+avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de
+régner qui dévore les souverains.</p>
+
+<p>Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation
+plus distinguée que celle de Louise. Il était facile
+de voir qu'elle était capable de comprendre tout ce que
+Louise ne comprendrait jamais. Mais Louise était, au-dessus
+et autour d'elle, comme une cloche de plomb, pour
+l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir
+quelque influence.</p>
+
+<p>Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et
+timidité, l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles
+n'avaient aucune idée de la vie de Paris, et ne concevaient
+pas qu'il pût y avoir pour Arsène un empêchement
+impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent
+Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos:
+«C'est toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là!</p>
+
+<p>Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!»</p>
+
+<p>Il faut avouer que, venant pour la première fois de
+leur vie de faire un assez long voyage en diligence, se
+voyant aux prises avec les douaniers pour l'examen de
+leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce bruit de
+voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait
+et dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires,
+il était assez naturel qu'elles perdissent la
+tête et ressentissent un peu de fatigue, d'humeur et
+d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à
+leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je
+réglais leurs comptes avec le bureau. A peine se virent-elles
+installées dans un fiacre avec leurs effets, leurs innombrables
+corbeilles et cartons (car elles avaient, suivant
+l'habitude des campagnards, traîné une foule d'objets
+dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la
+main jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez,
+Monsieur; attendez que je vous paie! Qu'est-ce
+que vous avez donné pour nous à la diligence? Attendez
+donc!»</p>
+
+<p>Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser
+immédiatement l'argent que je venais de tirer de ma
+poche pour elles; et ce trait de grandeur, que j'étais loin
+d'apprécier moi-même, commença à me gagner leur considération.</p>
+
+<p>Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie
+et moi, afin de nous trouver en même temps qu'elles à la
+porte de notre domicile commun.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles
+en la toisant de l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en
+voit pas le faîte.»</p>
+
+<p>Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter
+les quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient
+du sol. Dès le second étage, elles montrèrent de la surprise;
+au troisième, elles firent de grands éclats de rire;
+au quatrième, elles étaient furieuses; au cinquième,
+elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer
+dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit
+sur la dernière marche en disant:&mdash;«En voilà-t-il une
+horreur de pays!»</p>
+
+<p>Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer
+que de s'emporter, ajouta: «Ça sera commode, hein?
+de descendre et de remonter ça quinze fois par jour! Il
+y a de quoi se casser le cou.»</p>
+
+<p>Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement.
+Elles le trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait
+sur le prolongement de mon balcon. Louise s'y
+avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa tomber
+sur une chaise.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige;
+il me semble que je suis sur la pointe de notre
+clocher.»</p>
+
+<p>Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé
+un petit repas dans mon appartement, comptant, à ce
+moment-là, leur présenter Marthe.</p>
+
+<p>«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame,
+dit Louison en jetant un coup d'oeil prohibitif à Suzanne;
+mais nous n'avons pas faim.»</p>
+
+<p>Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire
+les malles et de ranger les effets, comme si c'était
+la chose la plus pressée du monde.</p>
+
+<p>«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout
+à coup Louise. Paul va donc demeurer avec nous? A la
+bonne heure!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous,
+lui répondis-je. Mais vous aurez une payse, une ancienne
+amie, qu'il voulait vous présenter lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse
+ici, que je sache. Comment donc qu'il ne nous en a rien
+marqué dans ses lettres?...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses
+qu'il vous expliquera lui-même. En attendant, il m'a
+chargé de vous la présenter. Elle demeure déjà ici, et,
+pour le moment, elle apprête votre souper. Voulez-vous
+que je vous l'amène?</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison,
+dont la curiosité était fortement éveillée; où donc
+est-ce qu'elle est, cette payse?»</p>
+
+<p>Elle me suivit avec empressement.</p>
+
+<p>«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre
+en reconnaissant la belle Marthe. Comment vous en va,
+Marton? Vous êtes donc veuve, que vous allez demeurer
+avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins,
+de vous <i>ensauver</i> avec ce monsieur qui vous a <i>soulevée</i>
+à votre père. Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée
+avec lui, et à tout péché miséricorde!»</p>
+
+<p>Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était
+pas attendue à un pareil accueil. La pauvre femme
+avait oublié ses anciennes compagnes, comme Arsène
+avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet effet-là
+à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs
+en idéalités poétiques, dont les qualités grandissent
+à nos yeux, tandis que les défauts s'adoucissent toujours
+avec le temps et l'absence, et vont jusqu'à s'effacer dans
+notre imagination.</p>
+
+<p>Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans
+auparavant, Louise et Suzanne n'étaient que des enfants
+sans réflexion sur quoi que ce soit. Maintenant c'étaient
+deux dragons de vertu, principalement l'aînée, qui avait
+tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à la
+ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée.
+En quittant le terroir où elles brillaient de tout leur éclat,
+ces deux plantes sauvages devaient nécessairement (Arsène
+ne l'avait pas prévu) perdre beaucoup de leur
+charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le
+bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et
+de sagesse les jeunes filles de leur entourage. A Paris,
+leur mérite devait être enfoui, leurs préceptes inutiles,
+leur exemple inaperçu; et les qualités nécessaires à leur
+nouvelle position, la bonté, la raison, la charité fraternelle,
+elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les
+avoir.</p>
+
+<p>Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier
+mouvement de Marthe avait été de s'élancer dans les bras
+de la soeur d'Arsène, le second fut d'attendre ses premières
+démonstrations, le troisième fut de se renfermer
+dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais
+une douleur profonde se trahissait sur son visage pâli,
+et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.</p>
+
+<p>Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement,
+je la fis asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir
+auprès d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches,
+dis-je à cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna
+et la domina tout d'un coup; elle a l'estime de
+votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le malheur
+commande le respect aux âmes honnêtes. Quand
+vous aurez refait connaissance avec elle, vous l'aimerez,
+et vous ne lui parlerez jamais du passé.</p>
+
+<p>Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue.
+Suzanne, qui l'avait suivie par derrière, cédant à
+l'impulsion de son coeur, se pencha vers Marthe pour
+l'embrasser; mais un regard terrible de Louise, jeté en
+dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la
+main; et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à
+l'aise entre ses deux compatriotes, se plaça auprès d'elle,
+affectant de lui témoigner plus d'amitié et d'égards
+qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit par dépit,
+soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison ne
+touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers
+embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il
+possédait au plus haut degré, ce qui se passait entre nous
+tous, il emmena ses deux soeurs dans une chambre, et
+resta plus d'une heure enfermé avec elles.</p>
+
+<p>Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint
+animé. Mais l'influence de l'autorité fraternelle, si peu
+contestée dans les moeurs du peuple de province, avait
+maté la résistance de Louise. Suzanne, qui ne manquait
+pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids
+à l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de
+changer un peu de maître. Elle fit franchement des amitiés
+à Marthe, tandis que Louise l'accablait de politesses
+affectées très-maladroites et presque blessantes.</p>
+
+<p>Arsène les envoya coucher presque aussitôt.</p>
+
+<p>«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans
+se douter qu'elle enfonçait un nouveau poignard dans le
+coeur de Marthe en l'appelant ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement;
+elle n'est pas condamnée à dormir avant d'en
+voir envie. Vous autres, qui êtes fatiguées, il faut aller
+vous reposer.»</p>
+
+<p>Elles obéirent, et, quand elles furent sorties:</p>
+
+<p>«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à
+Marthe, certains préjugés de province qu'elles auront
+bientôt perdus, je vous en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe.
+Elles ont raison de me mépriser: j'ai commis une faute
+honteuse. Je me suis livrée à un homme que je devais
+bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être aimé. Vos
+soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix
+était indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme
+comme vous, Arsène, je trouverais de l'indulgence, et
+peut-être de l'estime dans tous les coeurs. Vous voyez
+bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la respectent.
+On la considère comme la femme de votre ami,
+quoiqu'elle ne se soit jamais fait passer pour telle; et
+moi, quoique je prisse le titre d'épouse, tout le monde
+sentait que je ne l'étais point. En voyant quel maître farouche
+je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour
+pût m'avoir jetée dans l'abîme.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur,
+trop longtemps contenue, brisait sa poitrine.</p>
+
+<p>Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.</p>
+
+<p>«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous,
+s'écria-t-il; quant à moi, je saurai bien faire partager à
+mes soeurs le respect que j'ai pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Du respect! Est-il possible que vous me respectiez,
+vous! Vous ne croyez donc pas que je me sois vendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous
+avez aimé cet homme haïssable; et où est donc le crime?
+Vous ne l'avez pas connu, vous avez cru à son amour;
+vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah! Monsieur,
+ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez
+pas non plus que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce
+pas?»</p>
+
+<p>J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques
+jours que nous connaissions la situation de Marthe à l'égard
+de M. Poisson, nous nous étions déjà demandé plusieurs
+fois, Horace et moi, comment une créature si belle
+et si intelligente avait pu s'éprendre du <i>Minotaure</i>.
+Parfois nous nous étions dit que cet homme, si lourd et
+si grossier, avait pu avoir, quelques années auparavant,
+de la jeunesse et une certaine beauté; que ce profil de
+Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu du caractère
+avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint.
+Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée
+que des bijoux et des promesses, l'appât des parures et
+l'espoir d'une vie nonchalante avaient enivré cette enfant
+avant que l'intelligence et le coeur fussent développés en
+elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien
+ressembler à celle de toutes les filles séduites que les
+besoins de la vanité et les suggestions de la paresse précipitent
+dans le mal.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image6.png"></p>
+<br>
+
+<p>Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit
+ce qui se passait en moi. Elle avait besoin de se justifier.</p>
+
+<p>«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas
+autant que je le parais. Mon père était un ouvrier pauvre
+et chagrin, qui cherchait dans le vin, comme tant d'autres,
+l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes. Vous ne
+savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non,
+vous ne le savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les
+plus grandes vertus et les plus grands vices. Il y a là des
+hommes comme lui (et elle posait sa main sur le bras
+d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie semble
+livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore,
+un désespoir profond de leur condition alimente en eux
+une rage continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se
+plaignait sans cesse, avec des jurements et des imprécations,
+de l'inégalité des fortunes et de l'injustice du sort,
+Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu par découragement,
+et la misère régnait chez nous. Mon enfance
+s'est écoulée entre deux souffrances alternatives:
+tantôt une compassion douloureuse pour mes parents
+infortunés, tantôt une terreur profonde devant les emportements
+et les délires de mon père. Le grabat où nous
+reposions était à peu près notre seule propriété: tous les
+jours d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère
+mourut jeune par suite des mauvais traitements de son
+mari. J'étais alors enfant. Je sentis vivement sa perte,
+quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle reportait
+les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il
+ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de
+me réjouir de l'espèce de liberté que sa mort me procurait.
+Je mettais toutes ses injustices sur le compte de la
+misère, aussi bien les siennes que celles de mon père.
+La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun,
+terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie,
+je fus habituée à détester et à craindre.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image7.png"></p>
+<br>
+
+
+<p>«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait
+à l'être. Quand je fus seule et abandonnée à tous mes
+penchants, je cédai à celui qui domine l'enfance: je
+tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon père; il
+partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait
+que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite
+et bien; mais à peine avait-il touché quelque argent,
+qu'il allait le boire; et lorsqu'il revenait ivre au milieu
+de la nuit, ébranlant le pavé sous son pas inégal et pesant,
+vociférant des paroles obscènes sur un ton qui ressemblait
+à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais
+baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés
+d'épouvante. Je me cachais au fond de mon lit, et des
+heures entières s'écoulaient ainsi, moi n'osant respirer,
+lui marchant avec agitation et parlant tout seul dans le
+délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton,
+et frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il
+se croyait poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires.
+Je me gardais bien de lui parler; car une fois, du
+vivant de ma mère, il avait voulu me tuer, pour me préserver,
+disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce
+temps, je me cachais à son approche; et souvent, pour
+éviter d'être atteinte par les coups qu'il frappait au hasard
+dans l'obscurité, je me glissais sous mon lit, et j'y
+restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de peur et de
+froid.</p>
+
+<p>«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies
+qui entourent notre petite ville avec les enfants de mon
+âge; nous y avons souvent joué ensemble, Arsène; et
+vous savez bien que cette enfant, qui traînait toujours un
+reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de cothurne,
+autour de la jambe, et qui avait tant de peine à
+faire rentrer ses cheveux indisciplinés sous un lambeau
+de bonnet, vous savez bien que cette enfant-là, craintive
+et mélancolique jusque dans ses jeux, était aussi pure
+et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si
+c'en est un quand on a une existence si malheureuse,
+était de désirer, non la richesse, mais le calme et la douceur
+de moeurs que procure l'aisance. Quand j'entrais
+chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité
+polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante
+simplicité de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir
+m'asseoir pour lire ou pour tricoter sur une chaise propre
+dans un intérieur silencieux et paisible; et quand je
+m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je
+croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites.
+J'appris, comme toutes les filles d'artisan, le travail
+de l'aiguille; mais j'y fus toujours lente et maladroite.
+La souffrance avait étiolé mes facultés actives;
+je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais
+pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.</p>
+
+<p>«Mais comment vous raconterai-je la principale et la
+plus affreuse cause de ma faute? Le dois-je, Arsène, et
+ne ferai-je pas mieux d'encourir un peu plus de blâme,
+que de charger d'une si odieuse malédiction la tête de
+mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais
+le dire pour vous; car vous ne pouvez pas vous laisser
+accuser d'un crime quand vous êtes innocente. Moi, je sais
+tout, et je viens de le dire à mes soeurs, qui l'ignoraient
+encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous (pardonnez-lui,
+mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et
+l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux
+homme, avili, dégradé, privé de raison à coup sûr,
+conçut pour sa fille une passion infâme, et cette passion
+éclata précisément un jour où Marthe, ayant été remarquée
+à la danse sans le savoir, par un commis voyageur,
+avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur
+avait été très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué,
+comme ils font tous à l'égard des jeunes filles qu'ils
+rencontrent dans les provinces, de lui parler d'amour et
+d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès la nuit
+suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment
+où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses
+traces et s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui
+fuyait, nouvelle Béatrix, les violences sinistres d'un nouveau
+Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, prendre un autre
+parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la protection
+des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer
+son père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux
+d'où l'innocent sort parfois aussi souillé dans l'opinion
+que le coupable. Marthe crut avoir trouvé un ami,
+un protecteur, un époux même; car le voyageur, voyant
+sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle
+crut pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après
+qu'il l'eut trompée, elle crut lui devoir encore une sorte
+de gratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la
+vie avaient été marqués de scènes si terribles et de dangers
+si affreux, que je n'avais plus le droit d'être si difficile.
+J'avais changé de tyran. Mais le second, avec ses
+jalousies et ses emportements, avait une sorte d'éducation
+qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier.
+Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier,
+et que moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des
+objets de comparaison autour de moi, me paraissait bon,
+sincère, dans les commencements. La douceur exceptionnelle
+que j'avais acquise dans une vie si contrainte et
+si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les
+instincts despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai
+avec une résignation que n'auraient pas eue des
+femmes mieux élevées. J'étais en quelque sorte blasée
+sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours l'indépendance,
+mais je ne la croyais plus possible pour moi.
+J'étais une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie
+nécessaire à un effort quelconque, et sans l'amitié,
+les conseils et l'aide d'Arsène, je ne l'aurais jamais eue.
+Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour, les simples
+hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et
+tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un
+ami: je l'ai trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si
+longtemps souffert sans espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car
+vous ne trouverez autour de vous que tendresse, dévouement
+et déférence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle
+en se jetant au cou de ma compagne, j'y compte; et
+quant à l'amitié de celui-ci, ajouta-t-elle en prenant la
+tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me fera tout
+supporter.»</p>
+
+<p>Arsène rougit et pâlit tour à tour.</p>
+
+<p>«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix
+émue, ou bien...</p>
+
+<p>&mdash;Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces
+à cause de moi. Je les désarmerai, n'en doutez
+pas; et si j'échoue, je subirai leur petite morgue. C'est si
+peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu d'enfant.</p>
+
+<p>Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver,
+tu m'as sauvée en effet, et je te bénirai tous les jours
+de ma vie.»</p>
+
+<p>Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au
+café Poisson, et Marthe alla doucement prendre possession
+de son petit lit auprès des deux soeurs, dont les vigoureux
+ronflements couvrirent le bruit léger de ses pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<p>Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après
+quelques jours de fatigue, d'étonnement et d'incertitude,
+elles parurent prendre leur parti et s'associer, sans arrière-pensée,
+à la compagne qui leur était imposée. Il est
+vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait
+presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières
+qu'elle avait su prendre, jointes à sa douceur naturelle
+et à une sensibilité toujours éveillée et jamais trop expansive,
+rendaient son commerce le plus aimable que j'aie,
+jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu que
+deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une
+amitié véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière
+Louison; et lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui
+chercher noise, sa voix douce, ses paroles choisies, ses
+intentions prévenantes calmaient ou tout au moins mataient
+l'humeur querelleuse de la villageoise.</p>
+
+<p>De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier
+Louise et Suzanne avec ce Paris dont le premier
+aspect les avait tant irritées. Elles s'étaient imaginé, au
+fond de leur village, que Paris était un Eldorado où, relativement,
+la misère était ce que l'on considère comme
+richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve
+était bien réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je
+leur donnai deux ou trois fois ce plaisir luxueux), elles
+se regardaient l'une l'autre d'un air ébahi, en disant:
+«Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons carrosse.»
+Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des
+éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait
+un lieu enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux
+vint à bout de les distraire pendant quelques jours,
+elles n'en firent pas moins de tristes retours sur leur
+condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans cette
+petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer.
+Quelle différence, en effet, avec leur existence
+provinciale! Plus d'air, plus de liberté, plus de causerie
+sur la porte avec les voisines; plus d'intimité avec tous
+les habitants de la rue; plus de promenade sur un petit
+rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes
+filles de l'endroit, après les journées de travail; plus de
+danses champêtres le dimanche! Aussitôt qu'elles furent
+installées au travail, elles virent bien qu'à Paris les jours
+étaient trop courts pour la quantité des occupations nécessaires,
+et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on
+gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et
+travailler le triple. Chacune de ces découvertes était pour
+elles une surprise fâcheuse. Elles ne concevaient pas non
+plus que la vertu des filles fût exposée à tant de dangers,
+et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir, ni aller danser
+au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon
+Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc
+bien méchant ici?»</p>
+
+<p>Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure
+intérieur. Arsène les tenait en respect par de fréquentes
+exhortations, et elles ne manifestaient plus leur mécontentement
+avec la sauvagerie du premier jour. Ce voisinage
+de deux filles mal satisfaites et passablement malapprises
+eût été assez désagréable, si le travail, remède
+souverain à tous les maux quand il est proportionné à
+nos forces, ne fût venu tout pacifier. Grâce aux petites
+précautions qu'Eugénie avait prises d'avance, l'ouvrage
+arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant l'estime
+et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à
+monter un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort
+diligente, mais elle avait beaucoup de goût et d'invention.
+Louison cousait rapidement et avec une solidité cyclopéenne.
+Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie ferait
+les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux,
+et partagerait loyalement avec ses associées. Chacune,
+étant intéressée au succès du <i>phalanstère</i>, travaillerait,
+non à la tâche et sans conscience, comme font les ouvrières
+à la journée, mais avec tout le zèle et l'attention
+dont elle était susceptible. Cette grande idée souriait
+assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère
+de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association
+praticable. Habituée à commander, elle était bouleversée
+de voir que cette fainéante de Marthe (comme elle l'appelait
+tout bas dans l'oreille de sa soeur) avait plus de
+génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
+agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle
+à ses traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise,
+et qu'Eugénie venait bouleverser ses plans et détruire
+toutes ses notions, la virago avait bien de la peine à ne
+pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une douce parole
+de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer
+toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement,
+comme la mer après une tempête.</p>
+
+<p>Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai
+important d'une vie nouvelle, Horace, retranché dans la
+sienne, se livrait à des essais littéraires. Dès que je fus
+un peu rendu à la liberté, j'allai le voir; car depuis plusieurs
+jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son
+intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite
+chambre garnie avec une sorte d'affectation. Il avait
+mis son couvre-pied sur sa table, afin de lui donner un
+air de bureau. Il avait placé un de ses matelas dans l'embrasure
+de la porte, afin d'intercepter les bruits du voisinage;
+et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui,
+il s'était fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau
+de théâtre. Il était assis devant sa table, les coudes
+en avant, la tête dans ses mains, la chevelure ébouriffée;
+et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets manuscrits,
+soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui,
+et s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux
+effarouchés.</p>
+
+<p>Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un
+regard indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.</p>
+
+<p>«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle <i>la Malédiction</i>,
+chapitre 1er! mais non, cela s'appelle <i>le Nouveau René</i>,
+Ier chapitre... Eh non! voici <i>Une Déception</i>,
+livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, <i>le Dernier
+Croyant</i>, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème!
+chant Ier, <i>la Fin du monde</i>. Ah! une ballade! <i>la Jolie
+Fille du roi maure</i>, strophe 1ère; et sur cette autre
+feuille, <i>la Création</i>, drame fantastique, scène 1ère; et
+puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne! <i>les Truands
+philosophes</i>, acte 1er; et par ma foi! encore autre chose!
+un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche
+de front, tu vas, mon cher Horace, faire invasion dans la
+littérature.»</p>
+
+<p>Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et,
+m'arrachant des mains tous ces commencements, dont
+aucun n'avait été poussé au delà d'une demi-page, il les
+froissa, en fit une boule, et la jeta dans la cheminée.</p>
+
+<p>«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions
+entièrement abandonnées pour une plaisanterie?
+lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il,
+je le veux bien! Causons, rions tant que tu
+voudras; mais si tu me railles avant que mon char soit
+lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux au
+galop.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon
+chapeau; je ne veux pas te déranger dans le moment
+de l'inspiration.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, reste, dit-il en me retenant de force;
+l'inspiration ne viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide,
+et tu viens à point pour me distraire de moi-même. Je
+suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a trois nuits que je
+n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite.
+Tu dois avoir quelque chose en train. Veux-tu me le
+lire?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction;
+c'est une chose plus difficile que je ne croyais de se
+mettre à barbouiller du papier. Vraiment, c'est rebutant.
+Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les yeux, je
+vois une armée, un monde de créations se peindre et
+s'agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux,
+tout cela disparaît. J'avale des pintes de café, je fume
+des pipes par douzaines, je me grise dans mon propre
+enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme
+un volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite,
+la lave se fige et l'inspiration se refroidit. Pendant
+le temps d'apprêter une feuille de papier et de tailler
+ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre me donne
+des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire
+par des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées
+ardentes, vives, mobiles comme les rayons du soleil
+teignant les nuages de l'air! Oh! c'est un métier, cela
+aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me
+poursuivra partout!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver
+une manière d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une
+forme sensible? Je n'en connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime
+abord, sans fatigue, mais sans effort, comme l'eau murmure
+et comme le rossignol chante.</p>
+
+<p>&mdash;Le murmure de l'eau est produit par un travail, et
+le chant du rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu
+les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine
+et s'essayer difficilement à leurs premiers airs? Toute
+expression précise d'idées, de sentiments, et même d'instincts,
+exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier
+essai, l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité
+que donne une longue pratique?»</p>
+
+<p>Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance
+qui lui manquaient, mais que le temps matériel
+de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés.
+Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée,
+tandis qu'il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour
+cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une lettre
+spirituelle et charmante au courant de la plume; mais
+il me semblait bien que donner une forme tant soit peu
+étendue et complète à une idée quelconque demandait
+plus de patience et de travail. L'esprit d'Horace n'était
+certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du trop
+d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions;
+mais il manquait absolument de cette force d'élaboration
+qui doit présider à l'emploi de la forme. Il ne savait pas
+travailler; plus tard, j'appris qu'il ne savait pas souffrir.</p>
+
+<p>Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois
+que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée
+sur le sujet qu'on traite, sans compter une certaine
+somme d'autres idées également arrêtées pour appuyer
+ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur
+quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant,
+à mesure qu'il les développait, et il le faisait d'une
+façon assez brillante; aussi en changeait-il souvent, et
+le Masaccio, en l'écoutant, avait coutume de répéter
+entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se
+suivent et ne se ressemblent pas.»</p>
+
+<p>Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper
+et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en
+usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un
+emploi plus solennel, il faut peut-être savoir un peu
+mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était
+pas embarrassé de le trouver dans une discussion; mais
+ses opinions, auxquelles il ne croyait qu'au moment de
+les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son
+coeur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail
+intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat
+l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée
+par la flamme de l'Etna.</p>
+
+<p>A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers
+peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents;
+c'est en général la puissance de la jeunesse.
+Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les
+émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société;
+en un mot, n'ayant appris ce qu'il savait que dans les
+livres, il ne pouvait être poussé ni par une révélation
+supérieure ni par un besoin généreux, au choix de tel ou
+tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était riche
+de fictions entassées dans son intelligence par la culture,
+et toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée,
+il se croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait
+pas s'attacher à ces créations fugitives qui ne remuaient
+pas son âme, et qui, à vrai dire, n'en sortaient pas, puisqu'elles
+étaient le produit de certaines combinaisons de
+la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous
+quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait;
+car il était homme de goût, et son amour-propre n'avait
+rien de sot. Alors il raturait, déchirait, recommençait,
+et finissait par abandonner son oeuvre pour en essayer
+une autre qui ne réussissait pas mieux.</p>
+
+<p>Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il
+se trompait en l'attribuant au dégoût de la forme. La
+forme était la seule richesse qu'il eût pu acquérir dès
+lors avec de la patience et de la volonté; mais cela n'aurait
+jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait
+essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les
+plus chatoyantes de métaphores, les plus chargées de
+tours ingénieux et charmants, n'ont cependant aucune
+valeur.</p>
+
+<p>Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans
+le convaincre. Après l'essai que, depuis plus d'un mois,
+il s'obstinait à faire, il s'aveuglait encore. Il croyait que
+le bouillonnement de son sang, l'impétuosité de sa jeunesse,
+l'impatience fiévreuse de s'exprimer, étaient les
+seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout
+ce qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de
+trois vers, une telle ressemblance avec les auteurs dont
+il s'était nourri, qu'il rougissait de ne faire que des pastiches.
+Il me montra quelques vers et quelques phrases
+qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul
+Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus
+difficile de tous à imiter, à cause de sa manière nette et,
+serrée; mais ces courts essais, qu'on aurait pu appeler
+des fragments de fragments, n'eussent été, dans l'oeuvre
+de ses modèles, que des appendices servant d'ornement
+à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace
+ne l'avait pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué
+(et il l'était lui-même) du plagiat manifeste, car cette
+idée n'était point à lui: elle était à eux; elle était à tout
+le monde. Pour y mettre son cachet, il eût fallu qu'il la
+portât dans sa conscience et dans son coeur, assez profondément
+et assez longtemps pour qu'elle y subît une
+modification particulière; car aucune intelligence n'est
+identique à une autre intelligence, et les mêmes causes
+ne produisent jamais les mêmes effets dans l'une et dans
+l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils s'essayer simultanément
+à rendre un même fait ou un même sentiment,
+à traiter un même sujet, sans le moindre danger
+de se rencontrer. Mais pour qui n'a point subi cette cause,
+pour qui n'a pas vu ce fait ni éprouvé ce sentiment par
+lui-même, l'individualité, l'originalité, sont impossibles.
+Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace
+fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il
+y usa en pure perte le peu de volonté qu'il avait amassée
+pour sortir de l'inaction. Quand il fut harassé de fatigue,
+abreuvé de dégoût, presque malade, il sortit de sa retraite,
+et se répandit de nouveau au dehors, cherchant
+des distractions et voulant même essayer, disait-il, des
+passions, pour voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie.</p>
+
+<p>Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer
+sans but sur cette mer orageuse, sans aucune expérience
+pour se préserver, c'est risquer plus qu'on ne pense. Il
+s'était aventuré de même dans la carrière littéraire; mais
+comme là il ne devait pas trouver de complice, le seul
+désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de
+temps perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même,
+sous la conduite de l'<i>aveugle dieu?</i></p>
+
+<p>Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais.
+En fait de passions, ne se perd pas qui veut. Horace
+n'était point né passionné. Sa personnalité avait
+pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune
+tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer
+des êtres sublimes pour éveiller son enthousiasme; et,
+en attendant, il se préférait, avec quelque raison, à tous
+les êtres vulgaires avec lesquels il pouvait établir des
+rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il risquât sa précieuse
+santé avec des prostituées de bas étage. Il était
+incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles
+qui ne cèdent qu'à des offres considérables ou à des démonstrations
+d'engouement qui raniment leur coeur éteint
+et réveillent leur curiosité blasée. Il faisait profession
+pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à l'intolérance
+la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et
+vraiment grand de <i>Marion Delorme</i>. Il aimait l'oeuvre
+sans être pénétré de la moralité profonde qu'elle renferme.
+Il se posait en Didier, mais seulement pour une
+scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de sa découverte,
+accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses
+malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait
+que Didier ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir,
+une minute après, la tête tranchée.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à
+des existences plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les
+brisât par son caprice ou son orgueil, et qu'il ne remplît
+la sienne propre de regrets ou de remords. Heureusement
+cette victime n'était pas facile à trouver. On ne trouve
+pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et
+de parti pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans
+les mêmes conditions. Pour aimer, il faut commencer
+par comprendre ce que c'est qu'une femme, quelle protection
+et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré
+de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité
+des sexes devant Dieu, des injustices de l'ordre social et
+de l'opinion vulgaire à cet égard, l'amour peut se révéler
+dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté; mais à
+celui qui est imbu des erreurs communes de l'infériorité
+de la femme, de la différence de ses devoirs avec les
+nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des
+émotions et non un idéal, l'amour ne se révélera pas.
+Et, à cause de cela, l'amour, ce sentiment que Dieu a
+fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit nombre.</p>
+
+<p>Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette
+grande question humaine. Il riait volontiers de ce qu'il
+ne comprenait pas, et, ne jugeant le saint-simonisme
+(alors en pleine propagande) que par ses côtés défectueux,
+il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme. C'était
+son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards,
+ce n'était du moins sous aucun rapport sérieux à
+lui connu. Il ne voyait là que les habits bleus et les fronts
+épilés des <i>pères</i> de la nouvelle doctrine, et c'en était
+assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse toute l'idée
+saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière,
+et se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine
+que la société consacre et sanctifie, sans vouloir
+tremper dans aucun pédantisme, pas plus, disait-il, dans
+celui des conservateurs que dans celui des novateurs.</p>
+
+<p>Avec ces notions vagues et cette absence totale de
+dogme religieux et social, il voulait expérimenter l'amour,
+la plus religieuse des manifestations de notre vie morale,
+le plus important de nos actes individuels par rapport à
+la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui peut réhabiliter
+l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance
+fanatique, qui peut du moins lui conserver une
+apparence d'ordre et une espèce de vertu en suivant les
+traditions du passé.</p>
+
+<p>Sa première passion fut pour la Malibran.</p>
+
+<p>Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta
+de l'argent, et y alla toutes les fois que la divine
+cantatrice paraissait sur la scène. Certes, il y avait de
+quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais désiré que
+cette adoration continue occupât plus longtemps son
+imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions
+plus durables et plus complètes. Mais Horace ne
+savait pas attendre. Il voulut réaliser son rêve, et il fit
+<i>des folies</i> pour madame Malibran, c'est-à-dire qu'il s'élança
+sous les roues de sa voiture (après l'avoir guettée
+à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal;
+puis il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin
+il lui écrivit une lettre délirante, comme il avait écrit
+quelques semaines auparavant à madame Poisson. Il ne
+reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre, et il
+ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée,
+si on l'avait reçue.</p>
+
+<p>Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif
+chagrin. Il en fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua
+de lui-même pour avoir cru un instant que «l'orgueil
+du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix d'un hommage
+ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une
+seconde lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme,
+merci! vous m'avez désabusé de la gloire;» et qui finissait
+par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez enivrée
+de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les
+illustres amis qui vous entourent, un coeur qui vous
+comprenne, une intelligence qui vous réponde!»</p>
+
+<p>Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant
+que probablement madame Malibran en recevait de semblables
+plus de trois fois par semaine, et qu'elle ne perdait
+plus son temps à les lire. Cette réflexion lui donna
+à penser.</p>
+
+<p>«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de
+montrer ma première lettre et d'en rire avec ses amis,
+j'irais la siffler ce soir dans <i>Tancrède</i>; car enfin elle
+chante faux quelquefois!</p>
+
+<p>&mdash;Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements,
+lui dis-je; et s'il parvenait jusqu'aux oreilles de
+la cantatrice, elle se dirait, en souriant: «Voici un de
+mes billets doux qui me siffle; c'est le revers du bouquet
+d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de
+plus au milieu de tous les autres hommages.»</p>
+
+<p>Horace frappa du poing sur sa table.</p>
+
+<p>«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette
+lettre! s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de
+fantaisie, et si quelque jour j'illustre le nom obscur que
+je porte, <i>elle</i> ne pourra pas dire: «J'ai celui-là dans
+mes épluchures.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<p>Horace abandonna pour quelques instants les lettres
+et l'amour, et vint, après ces premières crises, se reposer
+sur le divan de mon balcon, en regardant d'un air
+de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en me
+cassant des pipes, selon son habitude.</p>
+
+<p>Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes
+études et pour mes affaires, il fallait bien le laisser étendu
+sur mon tapis; car, pour le tirer de sa superbe indolence,
+il eût fallu lui signifier que cela me déplaisait; et,
+en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne ferait
+pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient
+la figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de
+trancher du jeune seigneur libertin avec elles; et comme
+je l'aimais véritablement, j'avais du plaisir à le retrouver
+quand je rentrais, et à lui faire partager notre modeste
+repas de famille.</p>
+
+<p>Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui
+une mention particulière dans ses secrètes pensées, que
+lorsqu'elle était l'objet de ses oeillades au comptoir du
+café Poisson. Il lui rendait désormais la pareille, ne lui
+pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que, dans
+le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours
+frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa
+conversation sobre, sensée et délicate. Elle embellissait
+à vue d'oeil. Toujours mélancolique, elle n'avait plus
+cette expression d'abattement que donne l'esclavage.
+M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus
+de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne
+le dimanche; et sa santé, longtemps altérée, se consolidait
+par le régime doux et sain que je lui prescrivais, et
+qu'elle observait avec une absence de caprices et de révoltes
+rare chez une femme nerveuse. Sa présence attirait
+bien chez moi quelques amis de plus que par le
+passé; Eugénie se chargeait d'éconduire ceux dont la
+sympathie était trop visiblement improvisée. Quant aux
+anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus assidus
+que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants
+hardis et espiègles dans la rue prenaient tout à
+coup, sous nos toits, des manières polies, une gaieté
+chaste et un langage sensé, pour complaire à d'honnêtes
+filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose
+d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le
+coeur froid et de l'esprit farouche pour ne pas goûter,
+dans cet essai de sociabilité bienveillante et pure, un
+plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en trouvaient
+bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre.
+Nos jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs
+plus douces que celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple.
+Marthe y oubliait l'horreur de son passé; Suzanne
+y riait de bon coeur, et s'y faisait un esprit plus juste que
+celui de la province. Louison y progressait moins que les
+autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa
+rude franchise, et, quoique toujours farouche dans son
+rigorisme, elle n'était pas fâchée d'être traitée comme
+une dame par des jeunes gens dont elle s'exagérait peut-être
+beaucoup l'élégance et la distinction.</p>
+
+<p>Insensiblement Horace trouva un grand charme dans
+la société de Marthe. Ne pouvant pas savoir si elle avait
+jamais reçu sa lettre, il eut l'esprit de se conduire comme
+un homme qui ne veut pas se faire repousser deux fois.
+Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée qui pouvait
+devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement
+le progrès, et qui, en cas de résistance soutenue,
+était une réparation de bon goût pour le passé.</p>
+
+<p>Cette situation est la plus favorable au développement
+de la passion. On y franchit de grandes distances d'une
+manière insensible. Quoique mon jeune ami ne fût disposé,
+ni par nature, ni par éducation, aux délicatesses de
+l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put se
+défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la
+passion, et fut éloquent. C'était la première fois que
+Marthe entendait ce langage. Elle n'en fut pas effrayée
+comme elle s'était attendue à l'être; elle y trouva même
+un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle
+s'avoua surprise, émue, demanda du temps pour comprendre
+ce qui se passait en elle, et lui laissa l'espérance.</p>
+
+<p>Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène
+par l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et
+à l'autre; j'étais l'ami de tous deux; si j'estimais davantage
+Arsène, je puis dire que j'avais plus d'amitié et
+d'attrait pour Horace. Entre ces deux poursuivants de la
+Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez embarrassé
+de me prononcer, si j'avais eu un conseil à
+donner. Mon affection me défendait de nuire à l'un des
+deux; mais Eugénie éclaira ma conscience.</p>
+
+<p>«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle,
+et Horace n'a pour Marthe qu'une fantaisie. Dans
+l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse, un ami, un protecteur,
+un frère; l'autre se jouera de son repos, de son
+honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau
+caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile.
+C'est à Marthe que vous devez votre sollicitude
+tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet
+écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus
+je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à
+vous de l'éclairer: elle croira plus en vous qu'en moi.
+Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne l'aimera jamais.»</p>
+
+<p>Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à
+affirmer. Qu'en savions-nous après tout? Horace était
+assez jeune pour ignorer même l'amour; mais l'amour
+pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir tout à
+coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la
+noble Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience,
+et je promis de tenter le moyen qu'Eugénie me
+suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour
+le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.</p>
+
+<p>Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un
+carabin? Eh! mon Dieu oui. J'avais, avec plusieurs nobles
+maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières
+et durables, qui pouvaient toujours me mettre
+en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg
+Saint-Germain avait de plus brillant et de plus
+aimable. J'avais un unique habit noir qu'Eugénie me
+conservait avec soin pour ces grandes occasions, des
+gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de les
+frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable,
+moyennant quoi je sortais environ une fois par mois de
+ma retraite; j'allais voir les anciens amis de ma famille,
+et j'étais toujours reçu à bras ouverts, quoiqu'on sût fort
+bien que je ne me piquais pas d'un ardent légitimisme.
+Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, de
+n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais
+né gentilhomme et de très-bonne souche.</p>
+
+<p>Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné,
+avant de naître, par les révolutions, j'avais été élevé par
+mon respectable père, l'homme le plus juste, le plus
+droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il m'avait
+enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et,
+à dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui
+mon diplôme de bachelier ès-lettres. Puis nous étions
+revenus ensemble dans notre modeste maison de province,
+et là il m'avait dit:&mdash;Tu vois que je suis attaqué
+d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles
+m'emportent plus tôt que nous ne pensons, ou du moins
+qu'elles affaiblissent ma mémoire, ma volonté et mon
+jugement. Je veux employer ce peu de lucidité qui me
+reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et
+t'aider à fixer tes idées.</p>
+
+<p>«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent
+se consoler de la perte du régime de la dévotion et
+de la galanterie, le siècle est en progrès et la France
+marche vers des doctrines démocratiques que je trouve
+de plus en plus équitables et providentielles, à mesure
+que j'approche du terme où je retournerai nu vers celui
+qui m'a envoyé nu sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment
+religieux de l'égalité des droits entre tous les
+hommes, et je regarde ce sentiment comme le complément
+historique et nécessaire du principe de la charité
+chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en
+travaillant, selon tes forces et tes lumières, pour acquérir
+et maintenir ta place dans la société. Je ne désire point
+pour toi que cette place soit brillante. Je te la désire indépendante
+et honorable. Le mince héritage que je te
+laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens
+d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras
+et tu soutiendras ta famille, si tu en as une, et
+si cette éducation a porté ses fruits. Je sais bien que les
+nobles de notre entourage me blâmeront beaucoup, dans
+les commencements, de donner à mon fils une profession,
+au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement.
+Mais un jour n'est pas loin peut-être où ils
+regretteront beaucoup d'avoir rendu les leurs propres
+uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai
+appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une
+éducation de gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner
+d'autres arts que l'équitation et la chasse. J'ai trouvé en
+toi une docilité affectueuse dont je te remercie au nom
+de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore
+plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»</p>
+
+<p>Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter
+mes premières études, et à développer les idées dont il
+m'avait donné le germe. Il me fit examiner les éléments
+de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle je me
+sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de
+le voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager
+qui m'influença, mais il est certain qu'une vocation prononcée
+me poussa vers l'étude de la médecine.</p>
+
+<p>Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer
+à Paris; mais il était dans un si déplorable état de
+santé, que j'obtins de lui de rester encore quelques mois
+pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers une éternelle
+séparation. Son mal empirait toujours; les mois et
+les saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement,
+mais sans rien ôter à son courage. À chaque
+redoublement de la maladie, il voulait me renvoyer, disant
+que j'avais quelque chose de plus important à faire
+que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse,
+et me permit de lui fermer les yeux. Un moment
+avant que d'expirer, il me fit renouveler le serment que
+je lui avais fait bien des fois d'entreprendre sur-le-champ
+mes éludes.</p>
+
+<p>Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la
+douleur dont j'étais accablé, je poussai activement les
+préparatifs de mon départ. Il avait lui-même mis ordre à
+mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf ans,
+afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années
+de travail à Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis
+quatre ans, vivant de mes trois mille francs de rente, et
+voyant approcher l'époque de mes examens sans avoir
+rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur
+des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes
+relations avec celles de nos connaissances pour lesquelles
+il avait eu de l'estime et de l'affection.</p>
+
+<p>De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans
+sa jeunesse, malgré la différence des fortunes, avait eu,
+disait-on, pour mon père des sentiments fort tendres.
+Une amitié loyale avait survécu à cet amour, et mon
+père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais
+cette personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie
+rencontrée dans ma vie.»</p>
+
+<p>Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle.
+Quoique fort riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique
+fort bien née, elle n'avait aucun préjugé aristocratique.
+Elle possédait plusieurs châteaux, l'un desquels
+touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans
+celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait,
+en outre, un petit hôtel dans la rue de Varennes, et,
+comme elle aimait la causerie, elle y rassemblait une
+société assez agréable. L'étiquette et la morgue en étaient
+bannies; on y voyait des gens du monde, tous appartenant
+à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et
+en même temps quelques gens de lettres et des artistes
+de toutes les opinions. On pouvait professer là les idées
+les plus nouvelles; mais le juste-milieu et la bourgeoisie
+parvenue ne trouvaient point grâce devant madame de
+Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes,
+des opinions républicaines et de la pauvreté fière
+et discrète.</p>
+
+<p>Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des
+affaires importantes, et quoique la saison fût avancée,
+elle ne se disposait pas encore à partir. Son cercle était
+fort restreint, et l'élément artiste et littéraire, qui ne va
+guère à la campagne qu'en automne (quand il y va),
+<i>donnait</i> plus dans son salon que l'élément noble. Elle
+m'accorda gracieusement la faveur de lui présenter un
+de mes amis, et un soir je lui menai Horace.</p>
+
+<p>Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions
+sur la manière de se présenter dans le monde, et
+de s'y tenir convenablement. Ce n'était pas tout à fait la
+première l'ois qu'il lui arrivait de voir des personnes de
+cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus d'indulgence
+à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à
+ne pas avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame
+de Chailly. Il se faisait de ce qu'il appelait cette partie
+une sorte de fête; il se promettait d'observer, d'examiner
+et de recueillir des faits pour son prochain roman;
+et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à l'idée
+de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte
+d'un petit chien, de heurter lourdement quelque meuble,
+en un mot de faire le personnage ridicule de la comédie
+classique.</p>
+
+<p>Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des
+gants jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau,
+Eugénie, qui fondait de grandes espérances de salut
+pour Marthe de ce <i>début parmi les comtesses</i>, s'amusa
+à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il ne savait
+le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette,
+lui apprit à ne pas mettre son chapeau sur
+l'oreille, et sut, en un mot, lui donner un air presque
+<i>comme il faut</i>. Il se prêta de fort bonne grâce à ses corrections,
+s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui
+faisait deviner à une femme du peuple mille petites
+choses de goût dont il ne se fût jamais avisé tout seul, et
+s'étonna de l'indifférence, peut-être affectée, avec laquelle
+Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond,
+Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller
+dans le monde, et quoiqu'elle ne se fût point avoué
+qu'elle aimait Horace, elle avait le coeur serré d'une
+épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace, riant
+aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha
+d'elle d'une manière comique, lui attribuant le
+rôle de la comtesse de Chailly. A ce moment-là, Marthe,
+frappée du salut respectueux qu'il lui adressait, devint
+Tremblante, et se tournant vers moi;</p>
+
+<p>«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les
+grandes dames?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un
+peu leste; madame de Chailly est une personne âgée.
+Recommencez-moi cela, Horace. Et puis, tenez, quand
+vous vous retirerez, madame de Chailly vous invitera
+certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles
+très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la
+main, parce qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle
+pour mes amis. Vous devez alors prendre cette
+main du bout de vos doigts, et l'approcher de vos lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la
+main de Marthe.</p>
+
+<p>Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait
+une vive souffrance.</p>
+
+<p>«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la
+grosse main rouge de Louison, et en baisant son propre
+pouce.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison
+toute scandalisée. On a bien raison de dire que le plus
+beau monde est le plus malhonnête. Voyez-vous ça! cette
+vieille comtesse qui se fait baiser les mains par des jeunes
+gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse,
+moi, et je vous campe le plus beau soufflet....</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant,
+on n'a pas envie de s'y exposer. Allons, Théophile,
+partons-nous? Je me sens tout à fait à l'aise, et tu
+vas voir comme je saurai prendre des airs de marquis.
+Je vais bien m'amuser.»</p>
+
+<p>Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais.
+Il traversa une douzaine de personnes pour saluer
+la maîtresse de maison, sans gaucherie, et avec un air
+qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop humble. Sa
+figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly,
+belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose
+merveilleuse, aucune des méfiances hautaines qu'elle
+avait en général pour les nouveaux venus.</p>
+
+<p>On venait de prendre le café, on passa au jardin, et
+l'on s'y distribua en deux groupes: l'un qui se promena
+avec la belle-mère, active et enjouée, l'autre qui s'assit
+autour de la bru, romanesque et nonchalante.</p>
+
+<p>C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des
+arbres taillés, des statues malingres, et un mince filet
+d'eau qu'on faisait jaillir quand la vicomtesse l'ordonnait.
+Elle prétendait aimer <i>ce bruit d'eau fraîche sous
+le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors,
+ne voyant plus ce bassin misérable et cette eau verdâtre,
+elle pouvait se figurer être à la campagne auprès
+d'une eau libre et courante à travers les prés</i>.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle s'étendit sur une causeuse qu'on
+lui roula du salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert.
+Un petit arbre exotique se penchait sur sa tête avec de
+faux airs de palmier. Sa cour, composée de ce qu'il y
+avait de plus jeune et de plus galant dans la société de
+ce jour-là, s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans
+une béatitude un peu guindée, une foule de jolis propos
+qui ne signifiaient rien du tout. Ce groupe n'eût pas été
+celui que j'aurais choisi, si la nécessité de surveiller Horace
+dans sa première apparition ne m'eût forcé d'écouter
+l'esprit <i>cherché</i> de la vicomtesse, bien inférieur,
+selon moi, à l'esprit <i>chercheur</i> de sa belle-mère. Je craignais
+qu'Horace n'en fût bientôt las; mais, à ma grande
+surprise, il y trouva un plaisir extrême, quoique son rôle
+y fut assez délicat et difficile à remplir.</p>
+
+<p>En effet, ce n'était pas une petite épreuve pour son
+aplomb et son bon sens. Il était évident que, dès le premier
+coup d'oeil, la vicomtesse avait pris une sorte d'intérêt
+à pénétrer en lui, pour savoir si <i>son ramage se
+rapportait à son plumage</i>. Au lieu de le tenir à distance
+jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe
+de l'épée, elle lui facilitait avec une complaisance sournoise
+l'occasion de montrer d'emblée s'il était un homme
+de sens ou un sot. Elle mit tout de suite la conversation
+sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrait son
+sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature,
+en jetant à la tête du premier venu cette question insidieuse:
+«Avez-vous lu la dernière pièce de vers de
+M. de Lamartine?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Est-ce à moi</i>, Madame, <i>que ce discours s'adresse?</i>
+demanda un jeune poëte monarchique et religieux qui
+s'était assis presque à ses pieds d'un air contemplatif.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez,» répliqua la vicomtesse en
+faisant voltiger avec le vent de son éventail ses longues
+touffes de cheveux châtains roulés en spirales légères.</p>
+
+<p>Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières
+<i>Méditations</i> très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir
+d'imiter M. de Lamartine, il le rabaissait avec
+amertume.</p>
+
+<p>La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait
+son motif, et Horace, encouragé par un regard distrait
+qu'elle laissa tomber sur lui, hasarda quelques syllabes.
+Des trois ou quatre autres personnes qui le guettaient,
+trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de
+la vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal
+disposés pour le nouveau venu, dont la crinière avantageuse
+et la parole accentuée annonçaient quelque prétention
+à la supériorité. On prit généralement parti
+contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu'il
+se fâcherait et dirait quelque sottise.</p>
+
+<p>L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla
+beaucoup trop haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté
+qu'il n'était de bon goût et de bonne compagnie de le
+faire; mais il ne dit point les sottises auxquelles on s'attendait.</p>
+
+<p>Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais
+qui donnèrent la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse
+et même à ses adversaires; car dans un certain
+monde superficiel et ennuyé, on vous pardonne plus aisément
+un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant preuve
+d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus
+d'une femme blasée.</p>
+
+<p>Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la
+vérité. Dussé-je être accusé de trahir les miens, ou du
+moins de me séparer d'intentions de la classe où je suis
+né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf quelques exceptions,
+la société légitimiste était encore, en 1831, d'une
+médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie
+française, qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue
+dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages;
+et si l'on veut trouver encore quelque chose qui y ressemble,
+c'est dans les coulisses de certains théâtres ou
+dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher.
+Là, vous entendez un dialogue plus trivial, mais
+aussi rapide, aussi enjoué, et beaucoup plus coloré que
+celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela seul pourra
+donner à un étranger quelque idée de la verve et de la
+moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole.
+Pour ne parler que de l'esprit qui se consomme
+abondamment dans les mansardes d'étudiant ou d'artiste,
+je puis bien dire qu'on en débite en une heure,
+entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de
+quoi défrayer tous les salons du faubourg Saint-Germain
+pendant un mois. Il faut l'avoir entendu pour le croire.
+Moi qui, sans prévention et sans parti pris, passais fréquemment
+d'une société à l'autre, j'étais confondu de la
+différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon
+mot faire le tour d'un salon comme un joyau précieux
+qu'on se passait de main en main, qui avait tant traîné
+chez nous que personne n'eût voulu le ramasser. Je ne
+parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien prouvé
+qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse;
+quant à de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde
+génération. Les parvenus de ce temps-ci ont poussé
+à l'ombre de l'industrie, dans l'atmosphère pesante des
+usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du gain, et
+toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants,
+élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la
+petite bourgeoisie, qui, à défaut d'argent, veut parvenir,
+elle aussi, par les voies de l'intelligence, sont en général
+incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus
+fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie nobiliaire.
+Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs
+dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de
+prescriptions religieuses et politiques, sont rarement
+intelligents, et jamais instruits. L'absence de cour, la
+perte des places et des emplois, le dépit causé par les
+triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de les
+effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir
+meilleur à mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent,
+était, à l'époque de mon récit, le plus triste qu'il y eût
+en France.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image8.png"></p>
+<br>
+
+<p>Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout
+celui des grandes villes, passe pour infiniment spirituel.
+Je conteste l'épithète. L'esprit n'existe qu'à la condition
+d'être épuré par un goût que le peuple ne peut pas avoir,
+ce goût lui-même étant le résultat de certains vices de
+civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple
+n'a donc pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il
+a la poésie, il a le génie. Chez lui la forme n'est rien, il
+n'use pas son cerveau à la chercher; il la prend comme
+elle lui vient. Mais ses pensées sont pleines de grandeur
+et de puissance, parce qu'elles reposent sur un principe
+de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé
+au fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour,
+quelle qu'en soit l'expression, elle saisit et foudroie
+comme l'éclair de la vérité divine.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<p>Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours
+par le feu de la discussion, il défendit ses auteurs
+romantiques, qu'on lui contestait en masse et en détail.
+Il rompit des lances pour tous, et fut vivement soutenu
+par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme
+en matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que
+les adversaires furent bien faibles, et je ne concevais pas
+comment Horace pouvait perdre son temps et ses paroles
+à leur tenir tête.</p>
+
+<p>La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses
+amis dans une allée voisine, m'appela d'un signe.</p>
+
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image9.png"></p>
+<br>
+
+<p>«Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il
+donc à tempêter de la sorte? Est-ce que ma belle-fille le
+raille? Prends garde à lui. Tu sais qu'elle est fort
+cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui n'en
+ont pas.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j'avais,
+depuis mon enfance, l'habitude de l'appeler ainsi),
+il a de l'esprit tout autant qu'il lui en faut pour se défendre,
+et même pour se faire goûter.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux?
+Il est fort bien de sa personne, et il me parait fort romantique.
+Heureusement Léonie n'est pas romanesque.
+Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de
+son esprit.»</p>
+
+<p>J'arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l'auditoire
+qu'il avait captivé, et je restai un peu derrière la charmille
+pour écouter ce qu'on dirait de lui.</p>
+
+<p>«C'est un drôle de corps que ce petit monsieur-là,
+dit la vicomtesse en reprenant le jeu de son éventail.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fat, répondit le poëte légitimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Un fat! c'est être bien sévère, dit le vieux marquis
+de Vernes; je crois que <i>présomptueux</i> serait un mot
+plus juste. Mais c'est un jeune homme de beaucoup de
+mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit le
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il en a à revendre, dit le marquis; mais
+il manque de tact et de mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman
+s'en est-elle emparée? Vous ne vous prononcez pas, monsieur
+de Meilleraie? dit-elle à un jeune dandy qu'elle
+avait l'air de subjuguer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Madame, répondit celui-ci avec une
+aigreur froide, vous vous prononcez tellement vous-même,
+que je ne puis que baisser la tête et dire <i>amen</i>.»</p>
+
+<p>La vicomtesse Léonie de Chailly n'avait jamais été
+belle; mais elle voulait absolument le paraître, et à force
+d'art elle se faisait passer pour jolie femme. Du moins
+elle en avait tous les airs, tout l'aplomb, toutes les allures
+et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux verts d'une
+expression changeante qui pouvait, non charmer, mais
+inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses
+dents problématiques; mais elle avait des cheveux superbes,
+toujours arrangés avec un soin et un goût remarquables.
+Sa main était longue et sèche, mais blanche
+comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays
+du monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait
+à beaucoup de gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut
+appeler une beauté artificielle.</p>
+
+<p>La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit;
+mais elle voulait absolument en avoir, et elle faisait croire
+qu'elle en avait. Elle disait le dernier des lieux communs
+avec une distinction parfaite, et le plus absurde des paradoxes
+avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait un
+procédé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des
+hommages: elle était d'une flagornerie impudente avec
+tous ceux qu'elle voulait s'attacher, d'une causticité impitoyable
+pour tous ceux qu'elle voulait leur sacrifier.
+Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la
+sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits
+accessibles à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir,
+d'érudition et d'excentricité. Elle avait lu un peu de
+tout, même de la politique et de la philosophie; et vraiment
+c'était curieux de l'entendre répéter, comme venant
+d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le
+matin dans un livre ou entendu dire la veille à quelque
+homme grave. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une
+intelligence artificielle.</p>
+
+<p>La vicomtesse de Chailly était issue d'une famille de
+financiers qui avait acheté ses titres sous la régence;
+mais elle voulait passer pour bien née, et portait des
+couronnes et des écussons jusque sur le manche de ses
+éventails. Elle était d'une morgue insupportable avec les
+jeunes femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire
+des mariages d'argent. Du reste, elle accueillait assez
+bien les jeunes gens de lettres et les artistes. Elle tranchait
+avec eux de la patricienne tout à son aise, affectant
+devant eux seulement de ne faire cas que du mérite.
+Enfin, elle avait une noblesse artificielle, comme tout le
+reste, comme ses dents, comme son sein, et comme son
+coeur.</p>
+
+<p>Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense
+dans le monde, et qui on a vu une les a toutes vues. Horace
+joignait au plaisir de la nouveauté une ingénuité si
+complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse à la première
+parole, et que la tête lui en tourna.</p>
+
+<p>«Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il
+en revenant le soir dans les longues rues désertes du
+faubourg Saint-Germain; c'est un esprit, une grâce, un
+je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais qui
+me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux
+qu'une femme ainsi travaillée, ainsi façonnée à plaire
+par de longues études! Tu appelles cela de la coquetterie?
+Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et
+bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science,
+cela, et une science au profit des autres. Je ne sais vraiment
+pas pourquoi l'on médit des coquettes: une femme
+qui est occupée d'un autre soin que celui de plaire n'est
+plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la première
+femme véritable que je rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît,
+et, pour mon compte...</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là: elle ne
+les trouve pas dignes de la moindre attention. Elle a du
+discernement.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci de l'application,» repris-je. Il ne m'entendit
+même pas; il avait la cervelle remplie de la vicomtesse.
+Il ne se gêna pas pour en parler devant Marthe le
+lendemain, et dit contre les femmes simples et sévères
+des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla travailler
+dans une autre chambre.</p>
+
+<p>«Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie;
+l'épreuve a réussi mieux que je n'espérais. Il a pris feu
+comme un brin de paille; j'espère que Marthe est
+guérie.»</p>
+
+<p>Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus
+gaie que de coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement.
+Il nous annonça que sa présence au café Poisson n'étant
+plus nécessaire, il changeait de condition.</p>
+
+<p>«Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la
+peinture?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio;
+mais pas maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore
+assez d'ouvrage assuré pour l'année. Est-ce que vous ne
+pourriez pas me faire placer quelque part comme employé,
+pour tenir une comptabilité quelconque? dans une
+régie de théâtre, dans une administration d'omnibus,
+que sais-je? Vous avez des connaissances, vous autres!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien
+ni assez vite. Et puis, savez-vous la tenue des livres?</p>
+
+<p>&mdash;J'apprendrai, dit Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil
+à vous donner, c'est de persévérer dans la condition
+que vous venez d'essayer; vous vous en acquittez fort
+bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. Servez
+dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café;
+vous gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère.
+Si Théophile le veut, il peut vous placer chez quelque
+grand seigneur, ou seulement chez quelque brave dame
+du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne le
+prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais?
+Réponds donc, Théophile!</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez de domesticité comme cela, répondit
+Arsène, qui comprenait fort bien l'intention qu'avait Horace
+de le rabaisser aux yeux de Marthe; j'y reviendrai
+si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est un état
+qu'on méprise...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui se permet de le mépriser? s'écria
+Louison tout en feu, en suivant la direction involontaire
+qu'avait prise le regard de Paul; est-ce que c'est vous,
+Marton, qui méprisez mon frère?</p>
+
+<p>&mdash;Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton
+sévère, pour faire baisser ses yeux menaçants levés sur
+Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on
+te méprise: je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je
+ne vois pas en quoi mademoiselle Marton...»</p>
+
+<p>Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit la
+main pour l'apaiser. Il était prêt à éclater contre sa
+soeur.</p>
+
+<p>«Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il
+s'assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison,
+dont les yeux se remplirent de larmes.</p>
+
+<p>«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt
+qu'il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne
+peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoiselle
+Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien, je vous
+assure, ne font pas autre chose que de <i>déconsidérer</i> mon
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère,
+qui vous l'a dit, vous connaît bien. Jamais Marthe
+n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa
+louange.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant,
+et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit
+devant lui, de crainte d'amener une querelle; mais puisqu'il
+n'est plus là, et que voici les coupables (elle désignait
+alternativement Marthe, qui l'écoutait avec une
+pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur
+la commode et les jambes sur le dossier d'une chaise,
+ne daignait pas l'interrompre), je dirai ce que j'ai entendu,
+pas plus tard qu'avant-hier, lorsque <i>monsieur</i>
+et <i>madame</i> causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive
+assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre,
+nous dans l'autre; avec ça que c'est commode pour
+s'entendre sur l'ouvrage! On va, on vient, ça promène;
+et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à
+perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant
+sur son coude et en la regardant avec un calme plein de
+mépris: eh bien, poursuivez, fille d'Hérodias! Je verrai
+ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour votre
+souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous
+écoutez aux portes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que j'écoute aux portes quand j'entends le
+nom de mon frère! Et vous disiez comme cela que c'était
+bien dommage qu'il se fût fait valet, et qu'il était perdu.
+Et mademoiselle Marton, au lieu de vous traiter comme
+vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air
+étonné:&mdash;Comment donc? comment donc, perdu?&mdash;Oui,
+que vous avez dit: il aurait beau changer de condition,
+maintenant, il lui resterait toujours quelque
+chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas.
+Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un
+galérien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit
+Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu
+ma réponse: j'ai dit que quand cela serait vrai, Arsène
+ennoblirait la plus vile des conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce
+pas avouer que mon frère est dans une condition vile? Je
+voudrais bien savoir comment étaient faits vos ancêtres,
+et si nous n'avons pas tous été élevés à travailler pour
+vivre.»</p>
+
+<p>Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute
+la nuit; car il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre
+que ceux qui ne comprennent pas la valeur des mots, et
+qui en altèrent le sens dans leur imagination. J'envoyai
+coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon ma
+coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me
+plaindre à Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient
+à leur compagne.</p>
+
+<p>«Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant
+sur le ton le plus aigu; ce sera humain de votre
+part! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé,
+de cette Marton, que quand nous aurons assez travaillé
+pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot
+qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs,
+Mesdames, et vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre
+la guerre entre frères et soeurs; vous vous en repentirez
+au jugement dernier! J'en appelle au jugement de
+Dieu!»</p>
+
+<p>Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous
+jetant des imprécations, et poussant les portes avec
+fracas.</p>
+
+<p>«Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses,
+dit Horace en rallumant son cigare avec tranquillité.
+Paul Arsène vous a rendu, mes pauvres amis,
+un étrange service. Il a déchaîné l'enfer dans votre intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci
+personnel, répondit Eugénie; ce sont des nuages qui passent.
+Mais c'est bien cruel pour toi, Marthe; et si tu m'en
+croyais, il y aurait un remède à toutes les persécutions
+dont tu es victime.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit
+Marthe en soupirant; mais sois sûre que cela est impossible.
+D'ailleurs je serais encore bien plus odieuse aux
+soeurs d'Arsène, si...</p>
+
+<p>&mdash;Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait
+pas sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imagine;
+mais elle se trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à
+coup la vicomtesse et revenant aux sentiments que naguère
+Marthe lui avait inspirés; vous, épouser Arsène!
+Qui donc a pu avoir une pareille idée?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui
+voulait saper de plus en plus dans sa base leur naissante
+inclination. Ils sont du même pays, de la même condition,
+et à peu de chose près du même âge. Ils se sont
+aimés dès leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un
+scrupule de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui.
+Mais je le sais, moi, et je le lui dirai clairement, parce
+que le moment est venu de parler. C'est l'unique désir,
+l'unique pensée d'Arsène.»</p>
+
+<p>L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit
+cette déclaration. Marthe, devenue aux yeux
+d'Horace la fiancée de Paul Arsène, tomba si bas dans
+sa pensée, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer. Humilié,
+blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau,
+et, le mettant sur sa tête avant que de sortir:</p>
+
+<p>«Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je
+vais voir Odry, qui joue ce soir dans <i>l'Ours et le Pacha</i>.»</p>
+
+<p>Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d'Arsène;
+elle ne répondit pas, voulut se lever pour sortir,
+et tomba évanouie au milieu de la chambre.</p>
+
+<p>«Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l'aidant à relever
+sa compagne, nul ne peut détourner la destinée!
+Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il n'est déjà plus
+temps: Horace est aimé!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<p>Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand
+Marthe fut plus calme, elle voulut reprendre ce sujet
+d'entretien, et manifesta une volonté qu'elle n'avait pas
+encore indiquée depuis deux mois que nous vivions ensemble.
+Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter
+seule une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient
+plus attristées par l'humeur intolérante et intolérable de
+Louison.</p>
+
+<p>«Vous continuerez à m'employer à vos travaux, dit-elle;
+je viendrai chaque jour vous rapporter l'ouvrage
+que vous m'aurez confié. De cette manière, votre repos
+ne sera plus troublé par ma présence; mais je sens que
+j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me
+serait possible de supporter ces querelles grossières et
+ces lâches accusations. Je vois que j'en mourrais.»</p>
+
+<p>Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir
+plus longtemps une pareille domination; mais nous ne
+voulions pas l'abandonner aux ennuis et aux dangers de
+l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec Arsène,
+afin qu'il établît ses soeurs dans une autre maison.
+On resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous
+aimions comme une soeur, ne cesserait point d'être notre
+voisine et notre commensale.</p>
+
+<p>Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une
+arrière-pensée que nous devinions fort bien: elle ne pouvait
+plus supporter la présence d'Horace, et voulait le
+fuir à tout prix. C'était bien la plus prompte manière de
+couper court à cet attachement dangereux; mais comment
+faire comprendre à Arsène cette raison majeure
+qui devait porter la mort dans ses espérances? Au point
+où en étaient encore les choses, Eugénie se flattait de
+tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait;
+Horace lui-même l'y aiderait par ses dédains, à mesure
+qu'il s'éprendrait de la vicomtesse de Chailly, et peu à
+peu Arsène se ferait écouter. Tels étaient les rêves qu'elle
+nourrissait encore. Le plus pressé était d'éloigner Louison
+et Suzanne, dont la société commençait à nous peser
+beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie
+de leur part détruisant tout l'effet de nos jours de patience
+et de ménagements.</p>
+
+<p>Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par
+un changement subit et imprévu.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, à l'aube naissante, elle alla chuchoter
+auprès du lit de sa soeur, si bas que Marthe, qui
+sommeillait à peine, et qui pensa qu'elles tramaient
+contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de ce
+qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison
+s'approcher de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en
+joignant les mains: «Marthe, nous vous avons offensée,
+pardonnez-nous. Tout le tort vient de moi. J'ai une mauvaise
+tête, Marton; mais au fond, je vous plains, et je
+veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi
+à ôter à Marthe le chagrin que je lui ai fait.»</p>
+
+<p>Suzanne s'approcha, mais avec une répugnance que
+Marthe attribua à un éloignement prononcé pour elle.
+Marthe était bonne et généreuse; l'humilité de Louison
+la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras autour du
+cou, et lui pardonna de toute son âme, n'ayant plus le
+courage de l'affliger en suivant son projet de la veille, et
+ne sachant plus quel prétexte donner à la séparation
+dont, à cause d'Horace, elle éprouvait si vivement le
+besoin.</p>
+
+<p>Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et
+nous passâmes cette journée dans des effusions de coeur
+qui parurent soulager Marthe d'une partie de sa tristesse.</p>
+
+<p>Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite
+d'Horace, qui s'était annoncé pour cette heure-là, nous
+proposa de faire un tour de promenade. Marthe accepta
+avec empressement, et nous étions déjà tous sur l'escalier,
+lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien,
+et nous pria de la laisser à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain
+je ne m'en ressentirai plus; je connais cela, c'est
+ma migraine.</p>
+
+<p>Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa
+sur le balcon. Ce n'était pas sans dessein. Horace, qui
+venait pour nous voir, et à qui le portier assurait que
+nous étions tous sortis, leva la tête, et vit une femme sur
+le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina
+que ce devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger
+par quelque cruel persiflage de ce qu'il appelait une
+<i>rouerie</i> de sa part; car il croyait que, s'entendant avec
+Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli à demi
+sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.</p>
+
+<p>Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé,
+le coeur gonflé d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au
+lieu de Marthe, <i>la fille d'Hérodias</i> vint lui ouvrir
+la porte, il recula de trois pas, et ne se gêna pas pour
+jurer.</p>
+
+<p>Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant
+tout de suite en matière, elle lui adressa des excuses
+aussi douces et aussi polies qu'elle put le faire, pour la
+manière dont elle s'était conduite la veille avec lui.</p>
+
+<p>Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit
+d'oublier tout; et trouvant qu'un peu de hardiesse
+lui donnerait, à ses propres yeux, un air don Juan qui
+compléterait son rôle à l'égard de Marthe, il appliqua
+un gros baiser de protection familière sur la joue vermeille
+et rebondie de la villageoise. Malgré sa pruderie
+habituelle, elle ne s'en fâcha point trop, el lui parla ainsi:</p>
+
+<p>«Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace,
+c'est que je me trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon
+frère si épris de mademoiselle Marthe, que celle-ci consentait
+à l'écouter en même temps qu'elle vous écoutait,
+et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper
+mon pauvre Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de la supposition, répondit Horace;
+permettez-moi de vous en témoigner ma reconnaissance
+en embrassant cette autre joue qui fait des
+reproches à sa voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant
+donner un second baiser, non sans rougir beaucoup:
+nous sommes bien assez raccommodés comme cela. Je
+me disais donc comme ça que c'était bien vilain de la
+part de Marthe d'écouter deux galants; foi d'honnête
+fille, je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seulement
+pas dit un mot d'amourette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier!»</p>
+
+<p>Et il commença cependant à écouter avec intérêt.</p>
+
+<p>«Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit
+Louison. Il paraît (et c'est même bien sûr) que Marton
+ne veut pas qu'on lui parle de se marier. Et puis, voyez-vous,
+Monsieur (je peux bien vous dire ça entre nous),
+Marton est fière, trop fière pour une fille qui n'a ni sou
+ni maille; mais ça a des idées de princesse, ça lit dans
+les livres, et ça voudrait filer le parfait amour avec un
+jeune homme bien mis et bien éduqué. Elle trouve mon
+pauvre frère trop commun, et d'ailleurs elle a la tête
+montée pour un autre que vous savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné
+des gros yeux malins de Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une
+façon toute rustique; vous n'êtes pas si simple, vous savez
+bien qu'elle est folle de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez ce que vous dites, Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien
+depuis quelque temps? Et à qui donc est-ce qu'elle pense,
+quand elle passe la moitié de la nuit à soupirer et a geindre
+au lieu de dormir? Et pourquoi donc est-ce qu'elle
+est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes
+parti tout fâché?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est tombée évanouie? Quoi! que dites-vous là,
+Louison?</p>
+
+<p>&mdash;Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et
+la voilà maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus
+vous voir, parce qu'elle croit que vous ne la regarderez
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles!
+Ayez-en aussi, et vous verrez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance?
+ils devaient se marier?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est point; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut
+les marier à présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine
+point pour cela. Mais l'autre n'entend à rien, et vous n'avez
+qu'un mot à lui dire pour qu'elle parle clair et droit
+à mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ne l'a-t-elle fait plus tôt? Elle le trompe
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint
+de lui faire de la peine. D'ailleurs, comme je vous le dis,
+mon frère ne lui a jamais rien demandé. C'est Eugénie
+qui fait tout cela comme une folle qu'elle est. Le beau
+service à rendre à Paul que de lui faire épouser une
+femme qui en a un autre dans son idée! Ça ne se peut
+point.»</p>
+
+<p>Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte,
+car, étant à la veille de passer mes examens, je donnais
+au plus une heure par jour à mes plaisirs), nous trouvâmes
+Horace bien différent de ce qu'il nous avait paru
+la veille. Il vint à notre rencontre, et serra la main de
+Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour,
+était entré dans son esprit. Jusque-là l'incertitude du succès
+avait contrarié son orgueil et refroidi ses poursuites.
+Maintenant, sûr de son triomphe, il en jouissait d'avance
+avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une expression
+émue et pensive qui l'embellissait singulièrement.
+Il était pale; son regard humide et lent pénétrait la
+pauvre Marthe comme une flèche empoisonnée. Elle ne
+s'attendait pas à le voir ce soir-là; elle croyait le danger
+passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui abandonnant
+sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes
+jusqu'à ce qu'Eugénie eût apporté la lampe.</p>
+
+<p>Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et,
+tandis que j'écrivais dans une chambre voisine, la porte
+entr'ouverte, et que les femmes travaillaient autour de
+la table, il fit la conversation avec autant de goût et d'élégance
+que s'il eût été dans le salon de la vicomtesse de
+Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter; seulement
+j'entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore
+et le plus recherché. Eugénie me dit, le soir, que
+jamais elle ne l'avait vu aussi aimable, aussi coquet d'esprit
+que de langage, aussi près du naturel et de la bonhomie
+qu'il le fut pendant près de deux heures.</p>
+
+<p>Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugénie ne se
+prêtait pas à soutenir la conversation, ne voulant pas
+faire briller son adversaire. Louison, toute radoucie,
+faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle procédait toujours
+par questions; et, quelque niaises et hors de sens
+qu'elle les fit, Horace y répondait avec le charme d'une
+condescendance ingénieuse, et trouvait pour elle les
+explications les plus enjouées, parfois même les plus
+poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants quand
+on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans
+cesser d'être vrai.</p>
+
+<p>Quoique Eugénie mît en oeuvre toutes les ressources
+de son esprit pour l'interrompre, l'embrouiller et même
+le renvoyer, elle n'y réussit pas; et Marthe fut sous le
+charme, sans que rien put l'en préserver. Penchée sur
+son ouvrage, le sein oppressé, l'oeil voilé, elle hasardait
+parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui
+d'Horace, elle détournait bien vue le sien avec une confusion
+pleine d'effroi et de délices.</p>
+
+<p>C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Marthe
+était recherchée par une intelligence. La sienne, oisive
+et seule, dans une secrète et continuelle exaltation, avait
+renoncé à cet amour de l'âme que personne n'avait su
+lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé, jamais
+pu parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucune
+séduction, son langage aucune poésie, ou du moins aucun
+art. Les autres amours que Marthe avait inspirés étaient
+des fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées, ou
+des passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le
+jour où Horace lui avait parlé d'amour, elle avait gardé
+dans son cerveau et dans son coeur comme le souvenir
+d'une musique enivrante. Elle y pensait le jour, elle en
+rêvait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait pas à
+un plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore
+dire les mêmes choses de la même manière. La pensée
+d'en être à jamais privée était déjà pour elle un regret
+aussi profond que si ce bonheur eût duré des années.
+Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant
+avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle
+avait vécu le jour de sa première ivresse. Horace comprit
+bien son silence.</p>
+
+<p>«Marthe est perdue, me dit Eugénie quand tout le
+monde se fut retiré. Elle ne peut plus comprendre Arsène;
+l'amour de celui-là est trop simple pour des oreilles pleines
+des belles paroles de l'autre. Vous devriez mener Horace
+demain chez la vicomtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier,
+répondis-je, car aujourd'hui il est certainement
+très-épris de Marthe. Mais pourquoi donc désespérer
+toujours de lui? Le jour où il aimera il sera transformé.</p>
+
+<p>&mdash;Parle plus bas, reprit Eugénie. Il me semble qu'on
+doit nous entendre de l'autre côté du mur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le lit de Louison qui se trouve là, et elle ronfle
+si bien...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dans l'idée, répondit-elle, que cette fille n'est
+pas si simple qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle
+ne comprend pas.»</p>
+
+<p>Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards,
+des mots, des billets même, furent échangés entre Marthe
+et Horace. Je proposai à ce dernier de retourner chez la
+comtesse, il refusa. Je conseillai à Eugénie de ne plus
+chercher à contrarier cette passion, qui semblait vraie,
+et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison
+était désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait
+à Marthe une amitié charmante; et Marthe s'y
+abandonnait d'autant plus volontiers, qu'elle favorisait
+son amour, et l'aidait à en faire mille petits mystères inutiles
+à la trop clairvoyante Eugénie.</p>
+
+<p>Un jour, Eugénie, qui était fort souffrante, gronda
+Louison d'avoir envoyé Marthe à sa place en commission.</p>
+
+<p>«Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une
+autre? dit Louison, affectant une grande surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre
+dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré
+elle, dirait-on pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au
+monde? On me regarde bien aussi, moi; mais on ne me
+suit pas; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et on
+ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant,
+parce qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne.»</p>
+
+<p>Louison avait eu soin de dire à Marthe, la veille, de
+manière à ce qu'Horace seul l'entendit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au
+<i>petit Saint-Thomas</i>, pour ce petit coupon de jaconas
+qu'on nous a chargées d'assortir.</p>
+
+<p>Il y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière
+de ménager ainsi à Horace l'occasion de rencontrer
+Marthe dehors, que celle-ci en avait été épouvantée. En
+y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une étourderie de
+la part de sa compagne; et, quoique aux battements de
+son coeur, elle sentît bien qu'Horace l'attendrait au lieu
+désigné, elle voulut se persuader qu'il n'avait point fait
+attention aux paroles de Louise. Le lendemain, comme
+elle approchait du magasin, elle vit effectivement Horace
+qui flânait sur le trottoir en l'attendant. Elle passa près
+de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la
+regarda d'un air si passionné, que cet oubli des formes
+de la bienséance ordinaire fut un éloquent témoignage
+de l'amour qui le pénétrait. Elle lui sourit d'un air à la
+fois craintif, heureux et attendri; et ce regard, ce sourire
+échangés, se prolongèrent autant que le permirent
+quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siècle de
+bonheur pour tous deux.</p>
+
+<p>Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses
+emplettes à la hâte, était bien sûre de le retrouver sur
+le même trottoir, autour du vitrage du magasin. Elle l'y
+retrouva en effet; et il l'attendait avec le projet de l'accompagner
+au retour, afin de pouvoir causer avec elle
+sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se
+préparait à passer doucement le bras de Marthe sous le
+sien, une voiture découverte s'arrêta devant la porte cochère
+qui fait face à la boutique. Un domestique galonné,
+qui était derrière la voiture en descendit, et entra dans
+la maison pour faire quelque message, tandis que la
+dame qui le lui avait donné se pencha pour regarder
+Horace en clignotant, comme si elle eût cherché à le
+reconnaître. Horace salua: c'était la vicomtesse de
+Chailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un
+air de doute et d'incertitude; puis elle prit son lorgnon,
+comme pour s'assurer qu'elle le connaissait. Horace ne
+jugea point nécessaire d'attendre l'effet de cette exploration
+un peu impertinente, et il se disposa à aborder
+Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La
+vicomtesse se penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait,
+et la voiture était tournée de manière à ce
+qu'elle pût le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au détour de la
+rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au
+supplice. Marthe était mise très simplement, mais avec
+une sorte de distinction qui lui donnait toute l'apparence
+d'une femme <i>comme il faut</i>. Mais, hélas! elle portait un
+paquet dans un foulard, et c'était le cachet irrécusable
+de la grisette. Cette futile circonstance et l'indiscrète
+curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la
+vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement
+de son coeur. Il hésita, se reprit à dix fois, revint
+sur ses pas pour donner le change; et quand la voiture
+fut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le croyait sur
+ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par
+la rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants
+de la rue du Bac. Elle comptait qu'il allait la rejoindre.
+Mais lorsqu'elle se retourna, elle ne vit personne
+derrière elle; et Horace, remontant à toutes jambes
+la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas
+devant lui.</p>
+
+<p>C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire
+écouter son amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.</p>
+
+<p>Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller passer
+quelques jours à Saint-Germain, pour soigner une de
+ses soeurs qui était malade plus gravement. La mansarde
+resta confiée à Marthe. Horace y passa des journées entières.
+Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler.
+Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour
+dont l'expression avait pour elle tant de charme et de
+puissance. Interrogé par moi, Horace me jura qu'il était
+bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable
+de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à
+Marthe qu'elle devait user de son influence pour le faire
+travailler; car je voyais ses embarras grossir de jour en
+jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens quotidiens
+d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette
+assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait
+dans la délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher
+sa paresse. Quand je hasardais un mot à cet
+égard, il me répondait d'un air désespéré:&mdash;C'est vrai;
+je suis à ta charge, et tu dois bien me mépriser. Si j'essayais
+de récuser ce motif blessant pour nous deux, en
+invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me
+fermait encore la bouche en disant:</p>
+
+<p>«Au nom du présent, je te supplie de ne pas me
+parler de l'avenir. J'aime, je suis heureux, je suis enivré,
+je me sens vivre. Comment et pourquoi veux-tu que
+je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où j'existe
+surabondamment?»</p>
+
+<p>N'avait-il pas raison?-«Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu
+dans son ambition quelque chose de trop personnel qui
+lui a montré l'avenir sous un jour d'égoïsme. A présent
+qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des notions plus larges,
+plus vraies, plus généreuses. Le dévouement va se révéler,
+et, avec le dévouement, la nécessité et le courage de
+travailler.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<p>Lorsque Eugénie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts
+désormais inutiles, elle songea qu'il était temps d'informer
+Arsène de la vérité, ou tout au moins de la lui faire
+pressentir. Elle me demanda conseil sur la manière
+dont elle s'y prendrait; et, après que nous eûmes envisagé
+la question sous tous ses aspects, elle s'arrêta au
+parti suivant.</p>
+
+<p>Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle
+disait avoir des oreilles, elle voulut surprendre Horace
+au milieu de ses pensées, par la solennité d'une démarche
+que sa bonne réputation et la dignité de son caractère
+lui donnaient le droit de risquer.</p>
+
+<p>«Écoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer;
+mais vous ne savez pas l'étendue des devoirs que vous
+avez contractés envers Marthe. Vous lui faites perdre la
+protection d'Arsène, protection courageuse et persévérante,
+qui ne lui eût jamais manqué et qui eût toujours
+porté ses fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce
+qu'elle lui aurait dû encore si elle ne se fût pas mise
+dans la nécessité de renoncer à son assistance. Mais moi,
+je vous le dirai, parce qu'il faut que vous sachiez tout.
+Arsène n'eût jamais abandonné la peinture, qu'il aimait
+passionnément, si sa pensée secrète n'eût été de mettre,
+grâce à son travail, Marthe à l'abri du besoin. Il n'eût
+jamais songé à faire venir ses soeurs de la province, si
+son unique but n'eût été de lui donner une société et
+une protection derrière laquelle sa protection à lui se
+serait toujours cachée. Enfin, à l'heure qu'il est, il vient
+d'obtenir un tout petit emploi dans les bureaux d'une
+société industrielle. Rien au monde n'est plus contraire
+à ses goûts, à ses habitudes d'activité, au mouvement
+rapide et généreux de son esprit; je le sais, et je crains
+qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner
+de l'argent, et qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement
+à tous les besoins de Marthe, en ayant l'air
+de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que nos petits
+travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour
+faire vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l'aisance,
+la propreté et la liberté où vivent Marthe et les
+soeurs d'Arsène. Tout ce que je sais, tout ce que je vous
+dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un ménage
+par elle-même; elle a l'inexpérience d'un enfant à
+cet égard-là. Arsène la trompe, et nous l'y aidons, pour
+qu'elle ne connaisse ni les privations ni l'excès du travail.
+Par contre-coup, il faut aussi tromper les soeurs, sur
+la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter.
+Jusqu'ici je me suis chargée de la comptabilité; je leur ai
+fait croire à toutes que les recettes l'emportaient sur les
+dépenses, tandis que c'est le contraire qui est vrai. Mais
+cet état de choses ne peut durer désormais. Arsène s'est
+toujours flatté secrètement que Marthe prendrait pour
+lui une affection sérieuse, lorsque, revenue de ses terreurs
+et guérie de ses blessures, son âme s'ouvrirait à de
+plus douces impressions. J'ai partagé son illusion, je vous
+l'avoue, et j'ai fait tout mon possible pour préserver
+Marthe d'un autre attachement. Je n'ai pas réussi.
+Maintenant, dites-moi ce que vous feriez à ma place du
+secret d'Arsène, et quel conseil vous donneriez à l'un et
+à l'autre.»</p>
+
+<p>Cette ouverture déconcerta beaucoup Horace. «Je
+suis sans fortune, dit-il; comment pourrai-je servir de
+protecteur à une femme, moi qui n'ai encore pu m'aider
+et me guider moi-même?»</p>
+
+<p>Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu
+à peu ses idées se rembrunirent. «Je n'avais pas prévu
+tout cela, moi! s'écria-t-il avec un chagrin qui n'était
+pas sans mélange d'humeur. Je n'ai jamais songé à rien
+de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux
+êtres qui s'aiment, il y ait un protecteur et un protégé?
+Vous, Eugénie, qui réclamez toujours l'égalité pour votre
+sexe...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la
+pratique, bien qu'elle soit difficile à conquérir dans la
+société présente. Je sais borner mes besoins au peu que
+mon industrie me procure. Vous savez comment je vis
+avec Théophile, et vous savez par conséquent que je ne
+perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en
+quoi je le considère comme mon protecteur légitime et
+naturel? Si je tombais malade et que je fusse longtemps
+privée de travail, au lieu d'aller à l'hôpital, je trouverais
+dans son coeur un refuge contre l'isolement et la misère.
+Si un homme était assez lâche pour m'insulter, j'aurais
+un appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère...
+ajouta-t-elle en baissant les yeux par un sentiment de
+dignité pudique, et en les relevant sur lui avec fermeté
+pour lui faire sentir la conséquence possible de ses
+amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés
+à manquer de pain et d'éducation. Voilà, Monsieur,
+pourquoi il importe à des femmes comme nous de trouver
+dans leurs amants de l'affection durable et un dévouement
+égal au leur.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une
+chaise, vous me jetez dans un grand trouble. Je ne suis
+pas l'amant de Marthe au point d'avoir réfléchi aux
+résultats sérieux de l'ivresse qui s'allume dans mon
+cerveau. Eh bien, chère Eugénie, je me confesse à vous,
+je m'accuse; je ne peux ni ne veux vous tromper. Je
+désire Marthe de toutes les forces de mon être, et je
+l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais puis-je
+lui promettre d'être pour elle ce que Théophile est pour
+vous? Puis-je m'engager à la soustraire à tous les
+dangers, à tous les maux de l'avenir? Théophile est
+riche, en comparaison de moi; il a une petite fortune
+assurée; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui
+n'ai que des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler
+pour l'avenir, pour le présent et pour le passé
+en même temps!</p>
+
+<p>&mdash;Mais Arsène n'a rien, reprit Eugénie, et en outre il
+soutient ses deux soeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Horace, frappé de l'allusion et entrant
+dans une sorte de fureur, il faudra donc que je me fasse
+garçon de café, moi! Non, il n'y a pas de femme au
+monde pour qui je me résoudrai à m'avilir dans une profession
+indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie.
+Marthe ne s'imagine rien, car je lui ai fait un grand
+mystère de tout ceci; et le jour où elle saurait que de
+pareilles questions ont été soulevées à propos d'elle, je
+suis sûre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'être
+à charge à quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que
+vous ne l'aimez pas; car vous ne la comprenez guère, et
+vous ne l'estimez nullement. Ah! pauvre Marthe, je savais
+bien qu'elle se trompait!»</p>
+
+<p>Eugénie se leva pour s'en aller. Horace la retint.</p>
+
+<p>«Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler
+contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me présenter comme un être odieux,
+comme un monstre d'égoïsme, parce que je suis pauvre
+au point de ne pouvoir entretenir une femme, et que je
+me respecte au point de ne vouloir pas me faire laquais?
+Ah! sans doute, si le mérite d'un homme se mesure au
+poids de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsène est un
+héros et moi un misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie,
+des idées insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles
+je ne daignerai plus répondre. Laissez-moi partir,
+Monsieur. La vérité est dure; mais il faudra que Marthe
+l'apprenne, et qu'elle renonce dans le même jour à son
+ami, à cause de vous, à vous, à cause d'elle-même.
+Heureusement que nous lui resterons! Théophile saura
+bien remplacer Arsène, avec plus de désintéressement
+encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec elle;
+et jamais l'idée ne nous viendra que cela s'appelle <i>entretenir</i>
+une femme!</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie, dit Horace en lui prenant les mains avec
+feu, ne me jugez pas sans me comprendre. Vous vous
+repentiriez un jour de m'avoir avili aux yeux de Marthe
+et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infâmes que
+vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement
+peut-être; mais aussi votre susceptibilité s'effarouche
+pour des mots, et la mienne s'emporte à cause
+du blessant parallèle que vous établissez toujours entre
+ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation,
+j'ai horreur des modèles qui posent pour la vertu; mais,
+sans rien affecter, sans rien jurer, je puis bien, ce me
+semble, pratiquer dans l'occasion le dévouement jusqu'au
+sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque
+Je n'en sais rien moi-même; je n'ai pas encore été mis
+à l'épreuve; mais j'ai beau me tâter et m'interroger,
+je ne trouve en moi ni éléments de lâcheté ni germes
+d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous d'avance?
+Vous avez de cruelles préventions contre moi,
+Eugénie; et je ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou
+dire un mot, que vous ne les interprétiez à ma honte.
+Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou verser une
+larme qui ne me soient imputés. Enfin, nous ne pourrons
+plus exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsène
+soit suspendu sur nos têtes comme un arrêt.
+Cela gêne et contriste déjà tous les élans de mon coeur;
+mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance.
+Cruelle Eugénie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces
+choses?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit
+Eugénie. Vous craignez de vous humilier en me disant
+que l'exemple d'Arsène ne vous effraie pas, et que vous
+vous sentez bien capable, comme lui, des plus grands
+actes d'abnégation pour l'objet de votre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi
+faut-il m'engager? Dois-je donc épouser? Mais cela n'a
+pas le sens commun! Je suis mineur, et mes parents ne
+me permettront jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne
+à certains égards, répondit Eugénie, et que je ne
+vois dans le mariage qu'un engagement volontaire et
+libre, auquel le maire, les témoins et le sacristain ne
+donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l'amour
+et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les
+mêmes idées, et je crois que jamais elle ni moi ne vous
+parlerons de mariage légal. Mais il y a un mariage vraiment
+religieux, qui se contracte à la face du ciel; et si
+vous reculez devant celui-là...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Eugénie, non, ma noble amie, s'écria Horace:
+celui-là n'a rien que je repousse. Je me plains
+seulement de la méfiance que vous me témoignez; et, si
+vous la faites partager à votre amie, nous allons changer,
+grand Dieu! la passion la plus spontanée et la plus vraie
+en quelque chose d'arrangé, de guindé et de faux, qui
+nous refroidira tous les deux.»</p>
+
+<p>Pendant qu'Eugénie sondait ainsi avec une attention
+sévère le coeur d'Horace, à la même heure, au même
+instant, des atteintes plus profondes étaient portées à
+celui d'Arsène. Il était venu voir ses soeurs, ou plutôt
+Marthe, à la faveur de ce prétexte; et Louison étant sortie
+à ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du
+despotisme de sa soeur aînée, avait résolu, elle aussi,
+de frapper un coup décisif. Elle prit Arsène à part.</p>
+
+<p>«Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection,
+et je commence par réclamer le secret le plus
+profond sur ce que je vais vous confier.»</p>
+
+<p>Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la
+conduite de Louison à l'égard de Marthe.</p>
+
+<p>«Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est réconciliée de
+bonne foi avec Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun
+chagrin? Eh bien, sachez qu'elle lui en prépare de
+bien plus grands, et qu'elle la hait plus que jamais.
+Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne réussirait pas à
+vous détacher d'elle par des paroles, elle a résolu de l'avilir
+à vos yeux. Elle a voulu la perdre, et je crois bien
+qu'elle y a réussi déjà.</p>
+
+<p>&mdash;L'avilir! la perdre! s'écria Paul Arsène. Est-ce ma
+soeur qui parle? est ce de ma soeur que j'entends parler?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est
+passé. Louison a écouté, à travers la cloison de sa chambre,
+ce que M. Théophile et Eugénie se disaient dans la
+leur. Elle a appris de cette manière qu'Eugénie voulait
+vous faire épouser Marthe, et que Marthe commençait à
+aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:&mdash;Nous sommes
+sauvées, et notre frère va bientôt savoir qu'on se joue
+de lui. Seulement il faut lui en fournir la preuve; et
+quand il aura découvert quelle femme perdue il nous a
+donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira
+plus que nous.&mdash;Mais quelle preuve lui en donnerez-vous?
+lui ai-je dit; Marthe n'est pas une femme perdue.&mdash;Si
+elle ne l'est pas, elle le sera bientôt, je t'en réponds,
+a dit Louison. Tu n'as qu'à faire comme moi et à
+m'obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera
+dans le panneau. Alors elle a fait semblant de demander
+pardon à Marthe, et elle s'est mise à dire toujours comme
+elle pour lui faire plaisir. Et puis elle a dit je ne sais
+quoi à M. Horace pour l'encourager à courtiser Marton;
+et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace
+était un beau jeune homme, un brave jeune homme,
+et qu'à sa place elle ne le ferait pas tant languir; et puis,
+enfin, elle leur ménageait des tête-à-tête, elle leur donnait
+l'occasion de se rencontrer dehors, et, tant qu'Eugénie
+a été malade, elle les a laissés exprès ensemble
+toute la journée dans une chambre, m'a emmenée dans
+l'autre, et deux ou trois fois Marthe est venue tout effrayée
+et tout émue auprès de nous, comme pour se réfugier,
+et cependant Louison lui fermait la porte au nez,
+et feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui
+est résulté de tout cela! C'est toujours bien affreux de la
+part d'une fille comme Louison, qui me fait des sermons
+épouvantables quand l'épingle de mon fichu n'est pas
+attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se laisserait
+pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter
+ainsi une pauvre fille dans les pièges du diable, et de
+favoriser un jeune homme dont certainement les intentions
+sont peu chrétiennes. Cela m'a fait beaucoup de
+honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essayé de
+faire comprendre à celle-ci qu'on ne lui voulait pas de
+bien en agissant ainsi, et que M. Horace n'était qu'un
+enjôleur. Marthe a mal pris la chose, elle a cru que je la
+haïssais. Louison m'a menacée de me rouer de coups, si
+je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste,
+m'a reproché d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est
+venu où le coup qu'on vous prépare va vous arriver.
+N'en soyez pas surpris, mon frère, et montrez de l'indulgence
+à cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus
+coupable ici.»</p>
+
+<p>Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa
+cette confidence. Il douta quelque temps encore. Il se
+demanda si Louison était un monstre de perfidie, ou si
+Suzanne était une calomniatrice infâme; et, dans l'un
+comme dans l'autre cas, il se sentit blessé et atterré d'avoir
+un tel être dans sa famille. Il attendit que Louison
+fût rentrée, pour l'interroger d'un air calme et confiant
+sur les relations de Marthe avec Horace. «On m'a dit
+qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le moindre
+mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser.
+Mais j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez
+averti plus tôt, puisque vous pensiez que j'y prenais
+grand intérêt.»</p>
+
+<p>Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul
+avait les lèvres pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu'une
+jalousie concentrée était la seule cause de sa souffrance,
+et, se réjouissant de son triomphe,&mdash;Ah dame! Paul,
+vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est
+sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous
+avons voulu t'avertir! Mais, à présent, je puis bien te parler
+franchement, si toutefois tu l'exiges, et si tu me promets
+que Marton ne le saura pas.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace
+l'avait chargée de remettre à Marthe. Arsène ne
+l'eût pas ouverte lors même que sa vie en eût dépendu.
+D'ailleurs, dans ses idées simples et rigides, une lettre
+était par elle-même une preuve concluante. Il mit celle-là
+dans sa poche, et dit à Louison: «Il suffit, je te remercie;
+mon parti était déjà pris en venant ici. Je te
+donne ma parole d'honneur que Marthe ne saura jamais
+le service que tu viens de me rendre.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image10.png"></p>
+<br>
+
+<p>Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer
+moi-même, et, quelques instants après, Eugénie arriva.
+«Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre d'Horace,
+voici une lettre pour Marthe, que j'ai trouvée par terre
+dans la chambre de mes soeurs. C'est l'écriture de
+M. Horace; je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne
+veux rien savoir. Je ne suis pas aimé; le reste ne me
+regarde pas. Je n'ai jamais été importun, je ne le serai
+jamais. Je n'ai été indiscret qu'avec vous, en vous parlant
+souvent de moi, et en vous imposant la société de
+mes soeurs, qui ne vous a pas été toujours des plus
+agréables. Louison est difficile à vivre; et l'occasion
+s'étant présentée de la placer ailleurs, je venais vous dire
+que, dès demain, je vous en débarrasse, ainsi que de
+Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que
+vous avez eues pour elles, et en vous priant de me garder
+votre amitié, dont je viendrai toujours me réclamer
+le plus souvent qu'il me sera possible, tant que M. Théophile
+ne le trouvera pas mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Vos soeurs ne me sont nullement à charge, répondit
+Eugénie. Suzanne a toujours été fort douce, et Louison
+l'est devenue depuis quelque temps. Je conçois que vos
+idées sur l'avenir ayant changé, vous vouliez rompre
+l'union que nous avions formée sous de meilleurs auspices;
+mais pourquoi vous tant presser?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit
+Arsène. Elles ne sont peut-être pas aussi bonnes qu'elles
+en ont l'air, et je suis tout à fait en mesure de les établir.
+Écoutez, Eugénie, dit-il en la prenant à part, j'espère
+que vous garderez Marthe auprès de vous tant
+qu'elle n'aura pas pris un parti contraire, et que vous
+veillerez à ce que tous ses désirs soient satisfaits, tant
+qu'un autre ne s'en sera pas chargé. Voici une partie de
+la somme que j'ai touchée ce matin; destinez-la au même
+usage qu'à l'ordinaire, et, comme à l'ordinaire, gardez
+mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce
+serait avilir en quelque sorte la pauvre Marthe que de
+lui rendre encore de tels services après ce que vous savez.
+Il faut qu'elle apprenne enfin à qui elle doit le bien-être
+dont elle a joui jusqu'à présent, afin qu'elle vous en
+rende grâce et qu'elle y renonce à jamais.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image11.png"></p>
+<br>
+
+<p>&mdash;Eugénie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi,
+je ne pourrai plus remettre les pieds chez vous, et je ne
+pourrai jamais revoir Marthe. Elle rougirait devant moi,
+elle serait humiliée, elle me haïrait peut-être. Laissez-moi
+donc sa confiance et son amitié, puisque je ne dois
+jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour
+elle les derniers services que je veux lui rendre, vous
+n'en avez pas le droit, pas plus que vous n'avez celui de
+trahir le secret que vous m'avez juré.»</p>
+
+<p>J'appuyai ses résolutions auprès d'Eugénie, et il fut
+convenu que Marthe ne saurait rien. Elle rentra bientôt
+avec Horace, qu'elle avait attendu, je crois, sur l'escalier.
+Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant avec
+calme de choses générales, il l'observa attentivement
+ainsi qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût;
+les amoureux ont, à cet égard-là, une faculté d'abstraction
+vraiment miraculeuse. Au bout d'un quart d'heure,
+Arsène se retira après avoir serré fortement la main de
+Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris
+le regard d'Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais
+que cette fermeté stoïque ne cachât quelque projet désespéré,
+d'autant plus qu'il faisait son possible pour m'éloigner.
+Enfin, ne pouvant plus lutter contre lui-même et
+contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis défaillir.
+Je le forçai d'entrer chez un pharmacien et d'y
+prendre quelques gouttes d'éther. Je lui parlai longtemps;
+il parut m'écouter, mais je crois bien qu'il ne
+m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui, et ne le quittai
+que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de
+la rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de
+suicides nocturnes causés par des désespoirs d'amour;
+je revins sur mes pas, et rentrai chez lui. Je le trouvai
+assis sur son lit, suffoqué par des sanglots qui ne pouvaient
+trouver d'issue et qui le torturaient. Mes témoignages
+d'amitié firent tomber de ses yeux quelques larmes,
+qui le soulagèrent faiblement. Un peu revenu à lui,
+et voyant mon inquiétude:</p>
+
+<p>«Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je
+vous donne ma parole d'honneur que je serai <i>un homme</i>.
+Peut-être quand je serai seul pourrai-je pleurer; ce serait
+le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur moi.
+J'irai vous voir demain, je vous le jure.»</p>
+
+<p>Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une
+gaieté charmante. Horace, d'abord troublé par la présence
+de son rival, s'était battu les flancs pour être aimable,
+et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier pour
+trouver son esprit ravissant. Elle ne s'était seulement pas
+doutée que Paul eût la mort dans l'âme, et mon visage
+altéré ne lui en donnait pas le moindre soupçon. O
+égoïsme de l'amour! pensai-je.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<p>Dès le lendemain Arsène vint chercher ses soeurs; et,
+sans presque leur donner le temps de nous faire leurs
+adieux, il les emmena silencieusement dans le nouveau
+domicile qu'il leur avait préparé à la hâte.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, leur dit-il, vous êtes libres de me dire
+si vous voulez rester ici ou si vous aimez mieux retourner
+au pays.</p>
+
+<p>&mdash;Retourner au pays? s'écria Louison stupéfaite; tu
+veux donc nous renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, répondit-il; vous êtes mes soeurs,
+et je connais mon devoir. Mais j'ai cru que vous haïssiez
+la capitale et que vous désiriez partir.</p>
+
+<p>Louison répondit qu'elle s'était habituée à la vie de
+Paris, qu'elle ne trouverait plus d'ouvrage au pays,
+puisque son départ lui avait fait perdre sa clientèle, et
+qu'elle désirait rester.</p>
+
+<p>Depuis qu'à force d'écouter à travers la cloison, Louise
+avait surpris tous les secrets de notre ménage, elle s'était
+réconciliée avec le séjour de Paris, grâce aux avantages
+qu'elle avait cru pouvoir tirer du dévouement incomparable
+de son frère. Jusque-là elle n'avait pas connu Arsène;
+elle avait compté sur une sorte d'assistance, mais
+non pas sur un complet abandon de ses goûts, de sa liberté,
+de son existence tout entière. Elle n'avait pas
+compris non plus cette activité, ce courage, cette aptitude
+au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se développaient
+en lui lorsqu'il était mû par une passion généreuse.
+Dès qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer
+de lui, elle le regarda comme une proie qui lui était assurée
+et qu'elle devait se mettre en mesure d'accaparer.
+Les seules passions qui gouvernent les femmes mal élevées,
+lorsqu'une grandeur d'âme innée ne contre-balance
+pas les impressions journalières, ce sont la vanité et
+l'avarice. L'une les mène au désordre, l'autre à l'égoïsme
+le plus étroit et le plus impitoyable. Louison, privée de
+bonne heure des soins d'une mère, sacrifiée à une marâtre,
+et abandonnée à de mauvais exemples ou à de
+mauvaises inspirations, devait subir l'une ou l'autre de
+ces passions funestes. Elle pencha par réaction vers celle
+que sa belle-mère n'avait pas, et, vertueuse par haine
+du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra par instinct
+à celui que lui suggéraient la misère et les privations.
+Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'à satisfaire
+ce besoin impérieux, elle y puisa une adresse et
+une fourberie dont son intelligence bornée n'eût pas
+semblé susceptible. C'est ainsi qu'elle avait poussé Marthe
+dans le piège, et que désormais elle se flattait de régner
+sans partage sur la conscience de son frère.</p>
+
+<p>«Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas à
+Suzanne, à cause de cette païenne, il le fera encore
+mieux quand il saura, grâce à nous, combien elle en
+était indigne.»</p>
+
+<p>Suzanne n'avait pas, à beaucoup près, l'âme aussi
+noire que sa soeur; mais, habituée à trembler devant
+elle, elle n'avait que des remords tardifs ou des réactions
+avortées. Arsène était bien loin de soupçonner la bassesse
+calculée des intentions de Louise. Il attribua son
+affreuse perfidie envers Marthe à une de ces haines de
+femme fondées sur le préjugé, l'intolérance religieuse et
+l'esprit de domination refoulé jusqu'à la vengeance. Il
+trouva bien une monstrueuse inconséquence entre sa
+conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur
+farouche; il attribua ces contradictions à l'ignorance,
+à une dévotion mal entendue. Il en fut attristé
+profondément; mais, plein de compassion et de courage,
+il résolut d'ensevelir dans le secret de son âme le crime
+de cette soeur altière et cruelle. Il se promit de la convertir
+peu à peu à des sentiments plus vrais et plus nobles;
+et de ne lui faire de reproches que le jour où elle serait
+capable de comprendre sa faute et de la réparer. Par la
+suite il disait à Eugénie, informée malgré sa discrétion
+de ce qui s'était passé entre sa soeur et lui:</p>
+
+<p>«Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal
+qu'elle m'avait fait, vous l'auriez tous haïe et méprisée;
+vous eussiez dit: C'est un monstre! Et comme la perte
+de l'estime des honnêtes gens est le plus grand malheur
+qui puisse arriver, ma soeur m'a causé dans ce moment-là
+tant de pitié, que je n'ai presque pas eu de colère.»</p>
+
+<p>Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse,
+qu'elle prit pour un redoublement d'affection.</p>
+
+<p>«Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts,
+leur dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai
+de l'ouvrage, et je vous soutiendrai en attendant.
+Nous ne sommes pas assez <i>fortunés</i> pour avoir des logements
+séparés; je demeurerai avec vous. Voilà qui est
+convenu jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre?
+demanda Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire jusqu'à ce que vous puissiez vous
+passer de moi, répondit-il; car ma vie n'est pas assurée
+contre la mort comme une maison contre l'incendie.
+Avisez donc peu à peu aux moyens de vous rendre indépendantes,
+soit par d'honnêtes mariages, soit en vous
+faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne
+clientèle.</p>
+
+<p>&mdash;Sois sûr, dit Louison un peu déconcertée, en affectant
+de la fierté, que nous ne resterons pas à ta charge
+sans rien faire; nous voulons au contraire te débarrasser
+de nous le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsène, qui craignit
+de l'avoir blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui
+est à moi est à vous; mais, je vous l'ai dit, je ne suis
+pas immortel, et il faut songer...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelles idées a-t-il donc aujourd'hui! s'écria
+Louison en se retournant avec effroi vers Suzanne; ne
+dirait-on pas qu'il veut se faire périr? Ah çà, mon frère,
+est-ce que le chagrin te prend? Est-ce que tu vas te faire
+de la peine pour cette...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous défends de jamais prononcer devant moi le
+nom de Marthe! dit Arsène avec une expression qui fit
+pâlir les deux soeurs. Je vous défends de jamais me parler
+d'elle, même indirectement, soit en bien, soit en mal,
+entendez-vous? La première fois que cela vous arrivera,
+vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous
+êtes averties.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, dit Louison terrassée, on s'y conformera.
+Mais ce n'est pas vous parler d'elle, Paul, que de vous
+conjurer de ne pas avoir de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la même
+énergie, et je ne veux pas non plus qu'on m'interroge.
+J'ai parlé de mort tout à l'heure, et je dois vous dire que
+je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis pas un
+lâche; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas
+qu'une révolution se déclarant, je n'y prendrais point
+part comme j'ai déjà fait l'année dernière. Ainsi, habituez-vous
+à l'idée de vous suffire un jour à vous-mêmes,
+comme d'honnêtes artisanes doivent et peuvent le faire.
+Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant;
+car dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage.
+Mais je vous défends d'en demander ou d'en accepter
+d'Eugénie.»</p>
+
+<p>«Vois-tu, dit Louison à sa soeur dès qu'il fut sorti,
+tout a réussi comme je le voulais. Il déteste aussi Eugénie
+à présent. Il croit que c'est elle qui a perdu
+Marthe.»</p>
+
+<p>Suzanne baissa la tête avec embarras, puis elle dit:
+«Il a le coeur bien gros; il ne pense qu'à mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre;
+tu verras que bientôt il n'y pensera plus. Arsène est fier;
+il ne voudra pas se faire de la peine pour une fille qui se
+moque de lui avec un autre, et tu verras aussi qu'il sera
+le premier à nous en parler, et à être content quand
+nous dirons du mal d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi, <i>une sans coeur</i>, une sotte qui aurait tout
+supporté de la part de Marton sans rien dire! Tu as trop
+d'indulgence, Suzon. Si tu avais des principes, tu saurais
+qu'il ne faut pas être trop bonne pour les femmes sans
+moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin où
+mon frère te reprochera aussi ton indifférence sur ce
+chapitre-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, je te répète, dit Suzanne, que je ne me
+hasarderai jamais à lui dire un mot contre Marthe, quand
+même il aurait l'air de m'y encourager. Je suis bien sûre
+qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en, puisque tu te
+crois si fine!»</p>
+
+<p>La journée se passa en querelles, comme à l'ordinaire.
+Néanmoins, lorsque Arsène rentra, il trouva sa chambre
+bien rangée, tout son linge raccommodé, ses effets nettoyés,
+pliés, et les légumes du souper cuits et servis proprement.
+Louison lui fit sonner très-haut tous ces bons
+offices, et l'accabla de prévenances importunes, qu'il
+subit sans impatience. Elle s'efforça de l'égayer, mais
+elle ne put lui arracher un sourire; à peine eut-il avalé
+quelques bouchées, qu'il sortit sans répondre aux questions
+qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain, le
+surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant
+d'esprit et de zèle, qu'il sut en peu de temps leur procurer
+de l'ouvrage, et il mit toujours à leur disposition,
+pour l'entretien de tous trois, les deux tiers de l'argent
+qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre tiers, et elles
+n'en connurent jamais la destination. En vain Louison
+chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous
+les carreaux de sa chambre, pour voir s'il ne se faisait
+pas une bourse particulière, elle ne trouva rien; en vain
+hasarda-t-elle d'adroites questions, elle n'obtint pas de
+réponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet argent
+invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle
+disait utiles au ménage, il fit la sourde oreille, ne les
+laissa manquer d'aucune chose nécessaire à leur entretien,
+mais se refusa constamment la moindre superfluité
+personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui,
+comptant pour rien de disposer de la majeure partie du
+bien de son frère, se creusait la cervelle pour arriver à
+la conquête du reste. Il lui semblait qu'Arsène commettait
+une injustice, presque un vol, en se réservant quelques
+écus pour un usage mystérieux. Elle n'en dormait
+pas; et, si elle l'eût osé, elle eût manifesté le dépit
+qu'elle en ressentait; mais avec sa douceur impassible et
+son silence glacé, Arsène la tenait sous une domination
+qu'elle n'avait pas prévue si austère. Il fallut pourtant
+s'y soumettre, renoncer à connaître le fond de ce coeur
+qui s'était fermé pour jamais, et à surprendre une pensée
+sur ce visage qui s'était pétrifié.</p>
+
+<p>J'ai dit ces détails de son intérieur, quoique je n'y aie
+point pénétré à cette époque; mais tout ce qui tient aux
+personnes dont je raconte ici l'histoire m'a été peu à peu
+dévoilé par elles-mêmes avec tant de précision, que je
+puis les suivre dans les circonstances de leur vie où je
+n'ai pris aucune part, avec la même fidélité que je ferai
+quant à celles où j'ai assisté personnellement.</p>
+
+<p>Le départ des deux soeurs fut pour nous un véritable
+soulagement; mais le mystère et la promptitude qu'Arsène
+avait mis à effectuer cette séparation furent longtemps
+inexplicables pour nous. Nous pensâmes d'abord
+qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en ôtait
+courageusement l'occasion et le prétexte. Mais il revint
+nous voir comme à l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda
+l'adresse de ses soeurs, il éluda ses questions, et
+finit par lui dire qu'elles étaient placées chez une maîtresse
+couturière à Versailles. Je savais le contraire,
+parce que je les rencontrais quelquefois dans les alentours
+de la maison de commerce où Arsène était occupé;
+leur affectation à m'éviter me faisait pressentir et respecter
+la volonté d'Arsène. Il fut impossible à Eugénie
+d'avoir le mot de cette énigme; elle ne put même pas
+amener Arsène à une nouvelle explication sur ses sentiments
+secrets et sur ses résolutions à l'égard de Marthe.
+Effrayée du calme qu'il montrait, et craignant qu'il ne
+conservât un reste d'espérance trompeuse, elle essayait
+souvent de le désabuser; mais il coupait court à tout entretien
+de ce genre, en lui disant à la hâte: «Je sais
+bien! je sais bien! inutile d'en parler.»</p>
+
+<p>Du reste, pas un mot, pas un regard qui pût faire
+soupçonner à Marthe qu'elle était l'objet d'une passion
+ardente et profonde. Il joua si bien son rôle qu'elle se
+persuada n'avoir jamais été qu'une amie à ses yeux; et
+nous-mêmes nous commençâmes à croire qu'il avait
+triomphé de son amour et qu'il était guéri.</p>
+
+<p>Eugénie, qui prévoyait la confusion et le chagrin de
+Marthe lorsqu'elle apprendrait les services d'argent qu'il
+lui avait rendus à son insu, le força de reprendre celui
+qu'il avait apporté en dernier lieu. Désormais elle voulut
+rester chargée exclusivement de son amie, et cette charge
+était bien légère. Marthe était d'une sobriété excessive;
+elle était vêtue avec une simplicité modeste, et elle aidait
+assidûment Eugénie dans son travail. La seule trace des
+bienfaits d'Arsène que nous n'eussions pas fait disparaître,
+de peur d'affliger trop cet excellent jeune homme,
+c'était un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et
+qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises,
+d'une table, d'une commode en noyer, et d'une petite toilette
+qu'il avait choisie lui-même, hélas! avec tant d'amour!
+Nous faisions accroire à Marthe que ces meubles
+étaient à nous, et que nous les lui prêtions. Elle agréait
+nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous
+eussions été heureux de les lui faire agréer toute notre
+vie; mais il n'en devait pas être ainsi. Un mauvais génie
+planait sur la destinée de Marthe: c'était Horace.</p>
+
+<p>Après la déclaration formelle d'Eugénie, il s'était
+attendu à une lutte avec Arsène. Il était fort humilié d'avoir
+un semblable rival; et cependant, comme il le savait
+très-fin, très-hardi, très-estimé de nous tous, et de
+Marthe la première, c'en était assez pour qu'il acceptât
+cette lutte. Quelques jours auparavant, il eût abandonné
+la partie plutôt que de commettre son esprit élégant
+et cultivé avec la malice un peu crue et un peu
+rustique du Masaccio; mais à ce moment-là, son amour
+était arrivé à un paroxysme fébrile, et il n'eût pas rougi
+de disputer l'objet de ses désirs à M. Poisson lui-même.</p>
+
+<p>A la grande surprise de tous, Paul Arsène parut calme
+jusqu'à l'indifférence, et Horace pensa qu'Eugénie avait
+beaucoup exagéré son amour. Mais lorsqu'il sut que Paul
+n'ignorait plus le sien, et lorsque je lui eus raconté dans
+quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce courageux
+jeune homme, il commença à s'inquiéter de sa persévérance
+à reparaître devant lui, et de l'espèce de tranquillité
+triomphante qu'il semblait jouer pour le braver. Sa
+jalousie s'alluma; les plus étranges soupçons s'éveillèrent
+dans son esprit, et il les laissa paraître. Marthe n'y
+comprit rien d'abord: sa conscience était trop pure pour
+qu'elle pût s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens
+pour elle. Le sombre dépit d'Horace la troubla sans l'éclairer.
+Eugénie eut la délicatesse de ne pas se mêler de
+ce qui se passait entre eux, mais elle espéra qu'en s'apercevant
+de l'outrage qui lui était fait, Marthe se relèverait
+fière et blessée.</p>
+
+<p>Dans ses accès de jalousie, Horace me pria, par dépit,
+de le conduire chez madame de Chailly. Il y retourna
+deux ou trois fois, et affecta de trouver la vicomtesse de
+plus en plus adorable. Ce furent autant de blessures dans
+le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un
+serpent fraîchement coupé par morceaux, qui trouve en
+soi la force de se rapprocher et de se réunir. Aux tristesses,
+aux insomnies, aux querelles vives et amères,
+succédèrent les raccommodements pleins d'exaltation et
+d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments
+de ne se jamais quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages
+et mêlé de beaucoup de larmes; mais ce fut un bonheur
+plein d'intensité et rendu plus vif par les réactions.</p>
+
+<p>Un jour qu'Horace avait voulu railler et dénigrer Arsène
+eu son absence, et que Marthe le défendait avec
+chaleur, il prit son chapeau, comme il faisait dans ses
+emportements, et partit sans dire mot à personne. Marthe
+savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait
+pardon de ses torts; mais elle était de ces
+âmes tendres et passionnées qui ne savent pas attendre
+fièrement la fin d'une crise douloureuse. Elle se leva,
+jeta son châle sur ses épaules, et s'élança vers la porte.</p>
+
+<p>«Que faites-vous donc? lui dit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, répondit Marthe hors d'elle-même,
+je cours après lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez
+pas de semblables injustices, vous vous en repentirez.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que
+moi, il faut que je l'apaise.</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra de lui-même, laissez-lui-en du moins le
+mérite.</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra demain!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, demain, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, Eugénie? Vous ne savez pas ce que c'est
+que d'attendre jusqu'à demain! Passer toute la nuit avec
+la fièvre, avec le coeur gonflé, avec une insomnie qui
+compte les heures, les minutes, avec cette horrible pensée
+impossible à chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci
+plus affreuse encore: il n'est pas bon, il n'est pas généreux,
+je ne devrais pas l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez
+pas cela, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, s'écria Eugénie, vous comprenez que
+vous avez tort de l'aimer, et quand il vous vient une lueur
+de raison, vous êtes impatiente de la perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car
+cette clarté est la plus intolérable souffrance qu'il y ait
+au monde.» Et, se dégageant des bras d'Eugénie, elle
+s'élança dans l'escalier et disparut comme un éclair.</p>
+
+<p>Eugénie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer
+les regards sur elle et d'occasionner un scandale dans la
+maison. Elle espéra qu'au bas de l'escalier ces amants
+insensés se rencontreraient, et qu'au bout de quelques
+instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace,
+furieux, marchait avec une rapidité extrême. Marthe le
+voyait à dix pas; elle n'osait pas l'appeler sur le quai,
+elle n'avait pas la force de courir. A chaque pas, elle se
+sentait prête à défaillir; elle le voyait frapper de sa canne
+sur le parapet, dans un mouvement de rage irréfrénable.
+Elle se remettait à le suivre, ne songeant plus à sa souffrance
+personnelle, mais à celle de son amant. Il renversa
+deux ou trois passants, en fit crier et jurer une
+demi-douzaine en les heurtant, monta la rue de La
+Harpe, et arriva à l'hôtel de Narbonne, où il demeurait,
+sans s'apercevoir que Marthe était sur ses traces et avait
+failli dix fois le joindre. Au moment où il prenait sa
+clef et son bougeoir des mains de la portière, il vit
+le visage renfrogné de celle-ci regarder par-dessus son
+épaule:</p>
+
+<p>«Où allez-vous donc, Mam'selle?» dit-elle d'une voix
+courroucée à une personne qui s'apprêtait à monter l'escalier
+sans rien lui dire.</p>
+
+<p>Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans
+gants, et pâle comme la mort. Il la saisit dans ses bras,
+l'enleva à demi, et lui jetant un châle sur la tête, comme
+un voile pour la soustraire aux regards, il l'entraîna dans
+l'escalier, et la conduisit légèrement jusqu'à sa chambre.
+Là, il se jeta à ses pieds. Ce fut toute l'explication. Le
+sujet même de la querelle fut oublié dans ce premier
+instant.&mdash;Oh! que je suis heureux, s'écria-t-il dans un
+délire d'amour; te voilà, tu es avec moi, nous sommes
+seuls! Pour la première fois de la vie, je suis seul avec
+toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi partir, dit Marthe effrayée; Eugénie m'a
+peut-être suivie, peut-être Arsène. Mon Dieu! est-ce un
+rêve! J'ai vu quelque part, en te suivant, la figure d'Arsène,
+je ne sais où. Non, je n'en suis pas sûre... peut-être!...
+C'est égal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours!
+Allons-nous-en, reconduis-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore
+un instant! Si Eugénie vient, je ne réponds pas; si
+Arsène vient, je le tue. Reste ainsi, reste encore un
+instant!</p>
+
+<p>Cependant Eugénie seule, inquiète, épouvantée, comptait
+les minutes, allait du palier à la fenêtre, et ne voyait
+pas revenir Marthe. Enfin elle entend monter l'escalier.
+C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas d'un homme.</p>
+
+<p>Elle se réjouit de la pensée que c'était moi, et qu'elle
+allait pouvoir m'envoyer à la recherche de Marthe. Elle
+courut au-devant de moi; mais au lieu de moi, c'était
+Arsène.</p>
+
+<p>«Où donc est Marthe? dit-il d'une voix éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sortie pour un instant, dit Eugénie, troublée;
+elle va rentrer tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Sortie toute seule à la nuit? dit Arsène; vous l'avez
+laissée sortir ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle va rentrer avec Théophile, dit Eugénie, éperdue.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit
+Arsène en se laissant tomber sur une chaise. Ne vous
+donnez pas la peine de me tromper, Eugénie; elle ne rentrera
+pas même avec Horace. Elle rentrera seule, elle rentrera
+désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du côté de
+la rue de la Harpe.</p>
+
+<p>&mdash;Et Horace n'était pas avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai vu qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez pas suivie?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je vais l'attendre,» dit-il.
+Et il se leva précipitamment.</p>
+
+<p>«Mais pourquoi n'avez-vous pas couru après elle? dit
+Eugénie; pourquoi êtes-vous venu ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais plus, dit Arsène d'un air égaré. J'avais
+une idée, pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais
+vous demander, Eugénie, si c'était la première fois
+qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec lui?... Dites,
+est-ce la première fois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est la première fois, dit Eugénie. Marthe est
+encore pure, j'en fais le serment. Pourquoi, mon Dieu,
+n'avoir pas couru après elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est peut-être temps encore de tuer ce misérable!
+s'écria Arsène avec fureur.» Et, bondissant comme
+un chat sauvage, il s'élança dehors.</p>
+
+<p>Eugénie comprit les suites funestes que pouvait avoir
+une telle aventure. Épouvantée, elle se mit à courir aussi
+après Arsène. Heureusement je montais l'escalier, et je
+les arrêtai tous deux.</p>
+
+<p>«Où allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees
+figures bouleversées?</p>
+
+<p>&mdash;Retenez-le, suivez-le, me dit à la hâte Eugénie, en
+voyant qu'Arsène m'échappait déjà. Marthe est partie
+avec Horace, et Paul va faire quelque malheur; allez!»</p>
+
+<p>Je courus à mon tour après le Masaccio, et je le rejoignis.
+Je m'emparai de son bras, mais sans pouvoir le
+retenir, quoique je fusse beaucoup plus grand et plus
+musculeux que lui. La colère avait tellement décuplé ses
+forces qu'il m'entraînait comme il eût fait d'un enfant.</p>
+
+<p>J'appris par ses exclamations entrecoupées ce qui s'était
+passé, et je vis l'imprudence qu'Eugénie avait commise.
+La réparer par un mensonge était le seul moyen
+qui me restât pour empêcher un événement tragique.</p>
+
+<p>«Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit
+la première fois qu'ils sortent ensemble? c'est au moins
+la dixième.»</p>
+
+<p>Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu.
+Il s'arrêta court, et me regarda d'un air sombre.</p>
+
+<p>«Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? me demanda-t-il
+d'une voix déchirante.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain..Elle est sa maîtresse depuis plus
+d'un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie m'a donc trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais on trompe Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Sa maîtresse! Il ne veut donc pas l'épouser, l'infâme!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'à le
+calmer et à l'éloigner; Horace est un homme d'honneur
+et ce que Marthe voudra, il le voudra aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi
+cela sur le vôtre.»</p>
+
+<p>A force d'assurances évasives et de réponses indirectes,
+je réussis à lui rendre la raison. Il me remercia du bien
+que je lui faisais, et il me quitta, en me jurant qu'il allait
+rentrer aussitôt chez lui.</p>
+
+<p>Dès que je l'eus vu prendre cette direction, je courus
+à l'hôtel de Narbonne; je m'informai d'Horace. «Il est
+là-haut enfermé avec une demoiselle ou une dame, répondit
+la portière, enfin avec ce que vous voudrez. Mais
+je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait du
+scandale ici.»</p>
+
+<p>Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les
+<i>arguments irrésistibles</i> de Figaro. Elle m'expliqua que
+la dame était jolie, qu'elle avait de longs cheveux noirs
+et un châle écarlate. Je redoublai mes arguments, et
+j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit, et
+qu'elle laisserait repartir la fugitive, à quelque heure que
+ce fût de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire
+part à personne de ce qu'elle avait vu.</p>
+
+<p>Quand je fus tranquille à cet égard, je revins rassurer
+Eugénie. Je ne pus me défendre de rire un peu de sa
+consternation. Arsène mis à la raison et hors de cause,
+le dénouement un peu brusque, mais inévitable, des
+amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant
+et moins sombre que ne le voulait voir ma généreuse
+amie. Elle me gronda beaucoup de ce qu'elle
+appelait ma légèreté.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle
+me fait l'effet d'être condamnée à mort; et à présent je
+ne ris pas plus que je ne ferais si je la voyais monter à
+l'échafaud.»</p>
+
+<p>Nous attendîmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra
+pas. Le sommeil finit par triompher de notre sollicitude.</p>
+
+<p>A l'aube naissante, la porte de l'hôtel de Narbonne
+s'ouvrit et se referma plus doucement encore après avoir
+laissé passer une femme qui couvrait sa tête d'un châle
+rouge. Elle était seule, et fit quelques pas rapidement
+pour s'éloigner. Mais bientôt elle s'arrêta, faible et brisée,
+au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber.
+Cette femme, c'était Marthe.</p>
+
+<p>Un homme la reçut dans ses bras: c'était Arsène.</p>
+
+<p>«Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement
+accompagnée!</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui ai défendu, dit Marthe d'une voix mourante;
+j'ai craint d'être rencontrée avec lui, et puis je
+n'ai pas voulu qu'il me revit au jour! Je voudrais ne le
+revoir jamais! Mais que fais-tu ici à cette heure, Paul?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pu dormir, répondit-il, et je suis venu vous
+attendre pour vous ramener; quelque chose m'avait dit
+que vous sortiriez de chez lui seule et désespérée.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<p>Marthe était si confuse et si éperdue qu'elle ne voulait
+plus rentrer.</p>
+
+<p>«Conduisez-moi auprès de vos soeurs, disait-elle à
+Arsène; elles, du moins, ne sauront pas où j'ai passé la
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas d'amie plus fidèle et plus dévouée
+qu'Eugénie, répondit Arsène; n'aggravez pas votre position
+par une plus longue absence. Venez, je vous accompagnerai
+jusque chez elle, et je vous réponds qu'elle ne
+vous adressera pas un reproche.»</p>
+
+<p>Il la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle
+voulut s'y enfermer seule et y pleurer à son aise avant
+de nous revoir; mais au moment de quitter Arsène, avec
+qui elle avait épanché son coeur comme s'il n'eût été que
+son frère, elle se ressouvint tout à coup qu'il avait pour
+elle un amour moins calme: elle l'avait oublié, habituée
+qu'elle était à compter sur un dévouement aveugle de sa
+part.</p>
+
+<p>«Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond;
+regrettes-tu maintenant de ne m'avoir pas épousée?</p>
+
+<p>&mdash;Je le regretterai toute ma vie, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle; tu me déchires.
+Oh! que ne puis-je t'aimer comme tu le désires et
+comme tu le mérites! Mais Dieu me hait et me maudit!»</p>
+
+<p>Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son
+lit, et pleura amèrement. Eugénie, qui l'entendait sangloter
+à travers la cloison, frappa vainement à sa porte;
+elle ne répondit pas. Inquiète, et craignant qu'elle ne fût
+en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles elle était
+sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la
+serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'élança auprès
+d'elle. Elle la trouva la face enfoncée dans son traversin,
+et les mains crispées dans ses belles tresses noires toutes
+ruisselantes de larmes.</p>
+
+<p>«Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein,
+pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour le
+passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de
+toi, tu étais libre, personne n'a le droit de t'humilier.
+Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t'ai
+attendue avec tant d'inquiétude et qui te retrouve toujours
+avec tant de joie?</p>
+
+<p>&mdash;Chère Eugénie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la
+honte et des remords, répondit Marthe en l'embrassant.
+Je n'ai pas disposé de moi dans la liberté de ma conscience
+et dans le calme de ma volonté. J'ai cédé à des
+transports que je ne partageais pas, glacée que j'étais
+par le souvenir des injures récentes et par l'appréhension
+de nouveaux outrages. Eugénie! Eugénie! il ne m'aime
+pas; j'ai le profond sentiment de mon malheur! Il a de
+la passion sans amour, de l'enthousiasme sans estime, de
+l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit
+point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un
+amour sérieux, et incapable de le partager.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-même!
+s'écria Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma
+destinée misérable. Lui, qui n'a point encore aimé, lui
+dont le coeur est aussi vierge que les lèvres, il méritait de
+rencontrer une femme aussi pure que lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules,
+qu'il s'était épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois
+amants à la fois!</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour
+elle l'intelligence, une brillante éducation, et toutes les
+séductions de la naissance, des belles manières et du luxe.
+Moi, je suis obscure, bornée, ignorante; je sais à peine
+lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien
+exprimer, je n'ai pas une idée à moi, je ne pourrai en
+aucun moment dominer le coeur et l'esprit d'un homme
+comme lui! Oh! il me l'a bien fait sentir, il me l'a bien
+dit cette nuit dans l'emportement de nos querelles, et à
+présent je vois que j'étais folle de me plaindre de lui.
+C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passée
+que je dois maudire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! en êtes-vous là? dit Eugénie consternée.
+Il a déjà fait le maître et le supérieur à ce point? J'aurais
+pensé que, du moins, pendant la première ivresse, il se
+serait oublié un peu lui-même, pour ne voir et n'admirer
+que vous; et, au lieu d'être à vos pieds pour vous remercier
+de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle
+que nous donnons quand nous ouvrons nos bras et notre
+âme sans réserve, déjà il s'est levé en dominateur miséricordieux,
+pour vous honorer de son indulgence et de son
+pardon! En vérité, Marthe, tu as raison d'être honteuse:
+car tu es bien humiliée...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble,
+sa souffrance, ses pleurs, et comme il me disait humblement
+et tendrement parfois ces choses si cruelles! Non,
+il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il n'y songeait pas.
+Il souffrait tant lui-même! Il n'avait qu'une pensée, celle
+de se débarrasser de soupçons qui le torturaient; et lorsqu'il
+m'accusait, c'était pour être rassuré par mes réponses.
+Mais moi, je n'avais pas la force de le faire.
+J'étais si effrayée de voir ce noble orgueil, cette pure
+jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient tant
+de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me
+sentais si peu de chose pour répondre à tout cela! J'étais
+accablée, et il prenait tout à coup ma tristesse pour le
+remords de quelque faute ou le retour de quelque mauvais
+sentiment. «Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas
+heureuse dans mes bras! Tu es sombre, préoccupée; tu
+penses donc à un autre?» Alors il s'imaginait que j'avais
+des rapports secrets avec Paul Arsène, et il me suppliait
+de le chasser d'ici, et de ne jamais le revoir. J'y aurais
+consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il eût persisté
+à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier
+mouvement d'hésitation, il me laissait voir un dépit
+et une aigreur qui me rendaient la force de lui résister;
+car, moi aussi, je prenais du dépit, je devenais amère.
+Et nous nous sommes dit des choses bien dures, qui me
+sont restées sur le coeur comme une montagne!</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit
+Eugénie; mais tu te trompes quand tu t'imagines que
+c'est à cause de toi et de ton passé. Le mal ne vient que
+de son orgueil à lui, et d'un fonds d'égoïsme que tu vas
+encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait
+pour aimer ne se demande pas si l'objet de son amour
+est digne de lui. Du moment qu'il aime, il n'examine plus
+le passé; il jouit du présent, et il croit à l'avenir. Si sa
+raison lui dit qu'il y a dans ce passé quelque chose à pardonner,
+il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire
+sonner sa générosité comme une merveille. Cet oubli des
+torts est si simple, si naturel à celui qui aime! Arsène
+t'a-t-il jamais accusée, lui? Ne t'a-t-il pas toujours défendue
+contre toi-même, comme il t'aurait défendue contre
+le monde entier?</p>
+
+<p>&mdash;Je douterais même d'Arsène, dit Marthe en soupirant.
+Je crois qu'en amour on est humble et généreux tant
+qu'on est repoussé; mais le bonheur rend exigeant et
+cruel. Voilà ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces
+heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y
+avait une alternative continuelle de douceur et de fierté
+entre nous. Quand je me révoltais contre lui, il était à
+mes pieds pour me calmer; mais, à peine m'avait-il amenée
+à m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau.
+Ah! je crois que l'amour rend méchant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'amour des méchants,» répliqua Eugénie en
+secouant tristement la tête.</p>
+
+<p>Eugénie était injuste; elle ne voyait pas la vérité mieux
+que Marthe. Toutes deux se trompaient, chacune à sa
+manière. Horace n'était ni aussi respectable ni aussi méchant
+qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le rendait
+volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant
+d'autres, que si on voulait condamner rigoureusement
+ce travers, il faudrait mépriser et maudire la majeure partie
+de notre sexe. Mais son coeur n'était ni froid ni dépravé.
+Il aimait certainement beaucoup; seulement, l'éducation
+morale de l'amour lui ayant manqué, ainsi qu'à
+tous les hommes, comme il n'était pas du petit nombre
+de ceux dont le dévouement naturel fait exception, il aimait
+seulement en vue de son propre bonheur, et, si je
+puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-même.</p>
+
+<p>Il vint dans la journée; et, au lieu d'être confus devant
+nous, il se présenta d'un air de triomphe que je trouvai
+moi-même d'assez mauvais goût. Il s'attendait à des plaisanteries
+de ma part, et il s'était préparé à les recevoir
+de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de lui faire
+des reproches.</p>
+
+<p>«Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon
+cabinet, que tu aurais pu avoir avec Marthe des entrevues
+secrètes qui ne l'eussent pas compromise. Cette nuit
+passée dehors sans préparation, sans prétexte, pourra
+faire beaucoup jaser les gens de la maison.»</p>
+
+<p>Horace reçut fort mal cette observation.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage
+pour elle, lorsque tu vis publiquement avec Eugénie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela qu'Eugénie est respectée de tout ce
+qui m'entoure, répondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne,
+ma maîtresse, ma femme, si l'on veut. De quelque
+façon qu'on envisage notre union, elle est absolue et permanente.
+Je me suis fait fort de la rendre acceptable à
+tous ceux qui m'aiment, et d'entourer Eugénie d'assez
+d'amis dévoués pour que le cri de l'intolérance n'arrive
+pas jusqu'à ses oreilles. Mais je n'ai pas levé le voile qui
+couvrait nos secrètes amours avant de m'être assuré par
+la réflexion et l'expérience de la solidité de notre affection
+mutuelle. Après une première nuit d'enivrement, je n'ai
+pas présente Eugénie à mes camarades en leur disant:
+«Voici ma maîtresse, respectez-la à cause de moi.» J'ai
+caché mon bonheur jusqu'à ce que j'aie pu leur dire avec
+confiance et loyauté: «Voici ma femme, elle est respectable
+par elle-même.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit
+Horace avec hauteur. Je dirai à tout le monde: «Voici
+mon amante, je veux qu'on la respecte. Je contraindrai
+les récalcitrants à se prosterner, s'il me plaît, devant la
+femme que j'ai choisie.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras
+invincible des antiques <i>pourfendeurs</i> de la chevalerie.
+Au temps où nous vivons, les hommes ne se craignent
+pas entre eux; et on ne respectera votre amante, comme
+vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes singulier, Théophile! En quoi donc
+ai-je outragé celle que j'aime? Elle est venue se jeter
+dans mes bras, et je l'y ai retenue une heure ou deux de
+plus qu'il ne convenait d'après votre code des convenances.
+Vraiment, j'ignorais que la vertu et la réputation
+d'une femme fussent réglées comme le pouvoir des recors,
+d'après le lever et le coucher du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je,
+pour une journée aussi solennelle que celle-ci devrait
+l'être dans l'histoire de vos amours. Si Marthe en prenait
+aussi légèrement son parti, j'aurais peu d'estime pour
+elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu'il me parait,
+car elle n'a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne
+vous demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous
+pas la lui demander avec un visage moins riant et des
+manières moins dégagées?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux,
+je vais vous parler franchement, puisque vous m'y
+contraignez. L'amitié que j'ai pour vous me défendait de
+provoquer une explication que votre sévérité envers moi
+rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un
+enfant, et que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter
+comme tel, ce n'est pas un droit que vous avez acquis
+irrévocablement et que je ne puisse pas vous ôter quand
+bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd'hui que
+je suis las, extrêmement las, de l'espèce de guerre qu'Eugénie
+et vous faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes
+amours avec Marthe. Je n'agis pas aussi légèrement que
+vous le croyez en mettant de côté toute feinte et toute
+retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous,
+vous et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non
+celle d'un autre. Il importe à ma dignité, à mon honneur,
+de n'être pas admis ici en surnuméraire, mais d'être bien
+pour vous, pour eux, pour Marthe, pour tout le monde
+et pour moi-même, l'amant, le seul amant, c'est-à-dire
+le maître de cette femme. Et comme depuis quelque
+temps, grâce au singulier rôle que vous me faites jouer,
+grâce aux prétentions obstinées de M. Paul Arsène, grâce
+à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie
+(grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l'amitié
+équivoque qui règne entre Marthe et lui, grâce enfin à
+mes propres soupçons, qui me font cruellement souffrir,
+je ne sais plus où j'en suis, ni ce que je suis ici, j'ai résolu
+de savoir enfin à quoi m'en tenir, et de bien dessiner
+ma position. C'est pour cela que je me présente ici ce
+matin, la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans
+tergiversation et sans ambiguïté: «Marthe a passé cette
+nuit dans mes bras, et si quelqu'un le trouve mauvais,
+je suis prêt à connaître de ses droits, et à lui céder les
+miens, s'ils ne sont pas les mieux fondés.»</p>
+
+<p>&mdash;Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle
+est votre pensée ce matin, à la bonne heure, je l'accepte;
+mais si c'était celle que vous aviez hier soir en retenant
+Marthe auprès de vous pour la compromettre, c'est un
+calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous
+le paraissez, et je vois là plus de politique que de passion.</p>
+
+<p>&mdash;La passion n'exclut point une certaine diplomatie,
+répondit-il en souriant. Vous savez bien, Théophile, que
+j'ai commencé ma vie par la politique. Si je deviens
+homme de sentiment, j'espère qu'il me restera pourtant
+quelque chose de l'homme de réflexion. Mais rassurez-vous,
+et ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue
+qu'hier soir j'ai été fort peu diplomate, que je n'ai pensé
+à rien, et que j'ai cédé à l'ivresse du moment. Mais ce
+matin, en me résumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un sot
+repentir je devais avoir le contentement et l'énergie d'un
+amant heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage
+et votre contenance n'expriment pas autre chose
+que ce que vous éprouvez; car, en ce moment, vous avez,
+malgré vous, l'air d'un fat.»</p>
+
+<p>J'étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant
+qu'il avait ce jour-là, et que, pour toute l'affection
+que je lui portais, j'eusse voulu lui ôter. Je craignais que
+Marthe n'en fût blessée; mais la pauvre femme n'avait
+plus cette force de réaction. Elle fut intimidée, abattue
+et comme saisie d'un frisson convulsif à son approche. Il
+la rassura par des manières plus douces et plus tendres;
+mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait
+d'être seul avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment
+de honte, n'osait plus nous quitter pour lui accorder
+un tête-à-tête. Il espéra quelques instants qu'elle
+aurait le courage de le faire, et il suscita divers prétextes,
+qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait
+de paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces
+entrefaites Paul Arsène arriva.</p>
+
+<p>Malgré tout l'empire que ce dernier exerçait sur lui-même,
+et quoiqu'il se fût bien préparé à la possibilité de
+rencontrer Horace, il ne put dissimuler tout a fait l'espèce
+d'horreur qu'il lui inspirait. Horace vit l'altération soudaine
+de son visage pâli et affaissé déjà par les angoisses
+de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable,
+il leva fièrement la tête, et lui tendit la main de
+l'air d'un souverain à un vassal qui lui rend hommage.
+Arsène, dans sa généreuse candeur, ne comprit pas ce
+mouvement, et, l'attribuant à un sentiment tout opposé,
+il saisit et pressa énergiquement la main de son rival,
+avec un regard de douleur et de franchise qui semblait
+dire: «Vous me promettez de la rendre heureuse, je vous
+en remercie.»</p>
+
+<p>Cette muette explication lui suffit. Après s'être informé
+de la santé de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec
+effusion, il échanges quelques mots de causerie générale
+avec nous, et se retira au bout de cinq minutes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<p>Horace n'était pas réellement jaloux d'Arsène au point
+d'être inquiet des sentiments de Marthe pour lui, mais il
+craignait qu'il n'y eût entre eux, dans le passé, un engagement
+plus intime qu'elle ne voulait l'avouer. Il pensait
+que, pour être si fidèlement dévoué à une femme qui vous
+sacrifie, il fallait conserver, ou une espérance, ou une
+reconnaissance bien fondée; et ces deux suppositions
+l'offensaient également. Depuis qu'Eugénie lui avait révélé
+tout le dévouement d'Arsène, il avait pris encore
+plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait naïvement avoué, il
+était blessé d'un parallèle qui ne lui était pas avantageux
+dans l'esprit d'Eugénie, et qui lui deviendrait funeste
+dans celui de Marthe, s'il devait être continuellement
+sous ses yeux. Et puis notre entourage voyait confusément
+ce qui se passait entre eux. Ceux qui n'aimaient
+pas Horace se plaisaient à douter de son triomphe, du
+moins ils affectaient devant lui de croire à celui d'Arsène.
+Ceux qui l'aimaient blâmaient Marthe de ne pas se prononcer
+ouvertement pour lui en chassant son rival, et ils
+le faisaient sentir à Horace. Enfin, d'autres jeunes gens
+qui, n'étant pour nous que de simples connaissances, ne
+venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une légèreté
+un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces
+propos cruels que l'on pèse si peu et qui se répandent si
+vite. Obéissant à cette jalousie non raisonnée que l'on
+éprouve pour tout homme heureux en amour, ils rabaissaient
+Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace à
+leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-là, qui avaient fait
+la cour à la beauté du café Poisson, se vengeaient de
+n'avoir pas été écoutés, en disant que ce n'était pas une
+conquête si difficile et si glorieuse, puisqu'elle écoutait
+un hâbleur comme Horace. Quelques-uns même disaient
+qu'elle avait eu pour amant son premier garçon de café.
+Enfin, je ne sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue
+assez grossière, pour émettre l'opinion qu'elle était à la
+fois la maîtresse d'Arsène, celle d'Horace et la mienne.</p>
+
+<p>Ces calomnies n'arrivèrent pas alors jusqu'à moi; mais
+on eut l'imprudence de les répéter à Horace. Il eut la
+faiblesse d'en être impressionné, et il ne songea bientôt
+plus qu'à éblouir et terrasser ses détracteurs par une démonstration
+irrécusable de son triomphe sur tous ses rivaux
+vrais ou supposés. Il tourmenta Marthe si cruellement
+qu'il lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille
+et pure qu'elle menait auprès de nous. Il voulut qu'elle
+se montrât seule avec lui au spectacle et à la promenade.
+Ces témérités affligeaient Eugénie, et ne lui paraissaient
+que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce qu'elle
+tentait pour empêcher son amie de s'y prêter poussait à
+bout l'impatience et l'aigreur d'Horace.</p>
+
+<p>«Jusqu'à quand, disait-il à Marthe, resterez-vous
+sons l'empire de ce chaperon incommode et hypocrite,
+qui se scandalise dans les autres de tout ce qui lui semble
+personnellement légitime? Comment pouvez-vous subir
+les admonestations pédantes de cette prude, qui n'est
+pas sans vues intéressées, j'en suis certain, et qui regarde
+comme l'amant préférable celui qui peut donner à sa maîtresse
+le plus de bien-être et de liberté? Si vous m'aimiez,
+vous la réduiriez promptement au silence, et vous ne souffririez
+pas qu'elle m'accusât sans cesse auprès de vous.
+Puis-je être satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer
+dans tous les secrets de notre amour? Puis-je être
+tranquille lorsque je sais que votre unique amie est mon
+ennemie jurée, et qu'en mon absence elle vous aigrit et
+vous met en garde contre moi?»</p>
+
+<p>Il exigea qu'elle éloignât tout à fait Paul Arsène, et il
+y eut dans cette expulsion qu'il lui imposait quelque
+chose de bien particulier. Il craignait beaucoup le ridicule
+qui s'attache aux jaloux, et l'idée que le Masaccio
+pourrait se glorifier de lui avoir causé de l'inquiétude lui
+était insupportable. Il voulut donc que Marthe agît comme
+de propos délibéré et sans paraître subir aucune influence
+étrangère. Il rencontra de sa part beaucoup d'opposition
+à cette exigence injuste et lâche; mais il l'y amena insensiblement
+par mille tracasseries impitoyables. Elle
+n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle
+ne pouvait plus lui sourire. Tout devenait crime entre
+eux: un regard, un mot, lui étaient reprochés amèrement.
+Si Arsène, obéissant à une habitude d'enfance, la
+tutoyait en causant, c'était la preuve flagrante d'une ancienne
+intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions
+tous ensemble, elle acceptait le bras d'Arsène,
+Horace prenait un prétexte ridicule, et nous quittait avec
+humeur, disant tout bas à Marthe qu'il ne se souciait pas
+de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'était bien
+assez de succéder à un M. Poisson, sans partager encore
+avec son laquais. Quand Marthe se révoltait contre ces
+persécutions iniques, il la boudait durant des semaines
+entières; et l'infortunée, ne pouvant supporter son absence,
+allait le chercher, et lui demander pour ainsi dire
+pardon des torts dont elle était victime. Mais si elle offrait
+alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio,
+avant de le renvoyer:</p>
+
+<p>«C'est cela, s'écriait Horace, faites-moi passer pour
+un fou, pour un tyran ou pour un sot, afin que M. Paul
+Arsène aille partout me railler et me diffamer! Si vous
+agissez ainsi, vous me mettrez dans la nécessité de lui
+chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin,
+en plein café.»</p>
+
+<p>Épuisée de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la
+main d'Arsène, et la portant à ses lèvres:</p>
+
+<p>«Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me
+rendre un dernier service, le plus pénible de tous pour
+toi, et surtout pour moi. Tu vas me dire un éternel
+adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas
+et je ne veux pas te la dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, j'ai deviné depuis longtemps, répondit
+Arsène. Comme tu ne me disais rien, je pensais que mon
+devoir était de rester tant que tu semblerais désirer ma
+protection. Mais puisqu'au lieu de t'être utile, elle te
+nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est
+pour toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin
+de moi, tu me rappelleras. Tu n'auras qu'un mot à dire,
+un geste à faire, et je serai à tes ordres. Tiens, Marthe,
+si tu veux, je passerai tous les jours sous ta fenêtre: tu
+n'as qu'à y attacher un mouchoir, un ruban, un signe
+quelconque, le même jour tu me verras accourir. Promets-moi
+Cela.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image12.png"></p>
+<br>
+
+<p>Marthe le promit en pleurant; Arsène ne revint plus.
+Mais ce n'était pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace.
+Un jour que, suivant sa coutume, il avait emmené Marthe
+chez lui, nous l'attendîmes en vain pour souper, et nous
+reçûmes d'elle, le soir, le billet suivant:</p>
+
+<p>«Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai
+plus dans votre maison. J'ai découvert que je n'y
+devais pas mon bien-être à votre seule générosité, mais
+que Paul y avait longtemps contribué, et qu'il y contribue
+encore, puisque tous les meubles que vous m'avez
+soi-disant prêtés lui appartiennent. Vous comprenez que,
+sachant cela, je n'en puis plus profiter. D'ailleurs, le
+monde est si méchant qu'il calomnie les affections les
+plus vertueuses. Je ne veux pas vous répéter les vils propos
+dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser
+et en m'arrachant avec douleur d'auprès de vous, ne
+vous parler que de mon éternelle reconnaissance pour
+vos bontés envers moi, et de l'attachement inaltérable
+que vous porte à jamais.</p>
+
+<p>«Votre amie, MARTHE.»</p>
+
+<p>«Voici encore une lâcheté d'Horace, s'écria Eugénie
+indignée. Il lui a révélé un secret que j'avais confié à son
+honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ces sortes de choses échappent, malgré soi, dans
+l'emportement de la colère, lui répondis-je; et c'est le
+résultat d'une querelle entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe est perdue, reprit Eugénie, perdue à jamais!
+car elle appartient sans réserve et sans retour à
+un méchant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas à un méchant homme, Eugénie, mais à
+quelque chose de plus funeste pour elle, à un homme
+faible que la vanité gouverne.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image13.png"></p>
+<br>
+
+<p>J'étais outré aussi, et je me refroidis extrêmement pour
+Horace. Je pressentais tous les maux qui allaient fondre
+sur Marthe, et je tentai vainement de les détourner.
+Toutes nos démarches furent infructueuses. Horace, prévoyant
+que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans
+la lui disputer, avait changé immédiatement de domicile
+Il avait loué, dans un autre quartier, une chambre où il
+vivait avec Marthe, si caché, qu'il nous fallut plus d'un
+mois pour les découvrir. Quand nous y fûmes parvenus,
+il était trop tard pour les faire changer de résolution et
+d'habitudes. Nos représentations ne servirent qu'à les
+irriter contre nous. Horace exerçait sur sa maîtresse un
+tel empire, que désormais elle nous retira toute sa confiance.
+Oubliant qu'elle nous avait longtemps raconté
+tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire
+désormais à son bonheur, et nous reprochait de lui supposer
+gratuitement des souffrances dont son visage portait
+déjà l'empreinte profonde. Prévoyant bien qu'elle
+allait manquer, qu'elle manquait déjà d'argent et d'ouvrage,
+nous ne pûmes lui faire accepter le plus léger
+service. Elle repoussa même nos offres avec une sorte de
+hauteur qu'elle ne nous avait jamais témoignée.</p>
+
+<p>&mdash;Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsène
+ne fût encore caché derrière le vôtre; et, quoique je sache
+combien votre conduite envers moi a été généreuse, je
+vous confesse que j'ai de la peine à vous pardonner les
+trop justes méfiances que cet état de choses a inspirées à
+Horace contre moi.</p>
+
+<p>Eugénie poussa la constance de son dévouement envers
+sa malheureuse compagne jusqu'à l'héroïsme; mais tout
+fut inutile. Horace la détestait et indisposait Marthe contre
+elle; toutes ces avances furent reçues avec une froideur
+voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fûmes blessés
+et fatigués; et, voyant qu'on nous fuyait, nous évitâmes
+de devenir importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit,
+nous nous vîmes à peine trois fois; et au printemps,
+un jour que je rencontrai Horace, je vis clairement qu'il
+affectait de ne pas me reconnaître, afin de se soustraire
+à un moment d'entretien. Nous nous regardâmes comme
+définitivement brouillés, et j'en souffris beaucoup, Eugénie
+encore davantage; elle ne pouvait prononcer le
+nom de Marthe sans que ses yeux s'emplissent de larmes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<p>Horace avait pris, dans les romans où il avait étudié la
+femme, des idées si vagues et si diverses sur l'espèce en
+général, qu'il jouait avec Marthe comme un enfant ou
+comme un chat joue avec un objet inconnu qui l'attire et
+l'effraie en même temps. Après les sombres et délirantes
+figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination
+des jeunes gens, l'élément féminin du dix-huitième
+siècle, <i>le Pompadour</i>, comme on commençait à
+dire, arrivait dans sa primeur de résurrection, et faisait
+passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plus
+dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette
+époque, la définition ingénieuse du <i>joli</i>, dans le goût,
+dans les arts, dans les modes; il la donnait à tout propos,
+et toujours avec grâce et avec charme. L'école de
+Hugo avait embelli le <i>laid</i>, et le vengeait des proscriptions
+pédantesques du <i>beau</i> classique. L'école de Janin
+ennoblissait le <i>maniéré</i> et lui rendait toutes ses séductions,
+trop longtemps niées et outragées par le mépris un
+peu brutal de nos souvenirs républicains. Sans qu'on y
+prenne garde, la littérature fait de ces miracles. Elle ressuscite
+la poésie des époques antérieures; et, laissant
+dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences
+du passé l'objet de justes critiques, elle nous apporte,
+comme un parfum oublié, les richesses méconnues d'un
+goût qui n'est plus à discuter, parce qu'il ne règne plus
+arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en égoïste (<i>l'art
+pour l'art</i>), fait de la philosophie progressive sans le savoir.
+Il fait sa paix avec les fautes et les misères du passé,
+pour enregistrer, ainsi qu'en un musée, les monuments
+de la conquête.</p>
+
+<p>Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables
+de cette époque si impressionnable déjà,
+vivant plus de fiction que de réalité, regardait sa nouvelle
+maîtresse à travers les différents types que ses lectures
+lui avaient laissés dans la tête. Mais quoique ce fussent
+des types charmants dans les poèmes et dans les romans,
+ce n'étaient point des types vrais et vivants dans la réalité
+présente. C'étaient des fantômes du passé, riants ou
+terribles. Alfred de Musset avait pris pour épigraphe de
+ses belles esquisses le mot de Shakspeare: <i>Perfide
+comme l'onde</i>; et quand il traçait des formes plus pures
+et plus idéales, habitué à voir dans les femmes de tous
+les temps les dangereuses <i>filles d'Eve</i>, il flottait entre un
+coloris frais et candide et des teintes sombres et changeantes
+qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce
+poëte enfant avait une immense influence sur le cerveau
+d'Horace. Quand celui-ci venait de lire <i>Portia</i> ou <i>la Camargo</i>, il voulait que la pauvre Marthe fût l'une ou
+l'autre. Le lendemain, après un feuilleton de Janin, il
+fallait qu'elle devint à ses yeux une élégante et coquette
+patricienne. Enfin, après les chroniques romantiques
+d'Alexandre Dumas, c'était une tigresse qu'il fallait traiter
+en tigre; et après <i>la Peau de chagrin</i> de Balzac, c'était
+une mystérieuse beauté dont chaque regard et chaque
+mot recelait de profonds abîmes.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait
+de regarder le fond de son propre coeur et d'y chercher,
+comme dans un miroir limpide, la fidèle image de
+son amie. Aussi, dans les premiers temps, fut-elle cruellement
+ballottée entre les femmes de Shakespeare et celles
+de Byron.</p>
+
+<p>Cette appréciation factice tomba enfin, quand l'intimité
+lui montra dans sa compagne une femme véritable de
+notre temps et de notre pays, tout aussi belle peut-être
+dans sa simplicité que les héroïnes éternellement vraies
+des grands maîtres, mais modifiée par le milieu où elle
+vivait, et ne songeant point à faire du modeste ménage
+d'un étudiant de nos jours la scène orageuse d'un drame
+du moyen âge. Peu à peu Horace céda au charme de cette
+affection douce et de ce dévouement sans bornes dont il
+était l'objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires;
+il goûta le bonheur de vivre à deux, et Marthe
+lui devint aussi nécessaire et aussi bienfaisante qu'elle
+lui avait semblé lui devoir être funeste. Mais ce bonheur
+ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena pas
+vers nous; il ne lui inspira aucune générosité à l'égard
+de Paul Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe la justice
+qu'elle méritait dans le passé aussi bien que dans le
+présent; et, au lieu de reconnaître qu'il l'avait mal comprise,
+il attribua à sa domination jalouse la victoire qu'il
+croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe
+aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance: elle
+souffrait de voir toujours le feu de la colère et de la haine
+prêt à se rallumer au moindre mot qu'elle hasarderait en
+faveur de ses amis méconnus. Elle rougissait des précautions
+minutieuses et assidues qu'elle était forcée de
+prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en
+écartant toute ombre de soupçon. Mais comme elle n'avait
+aucune velléité d'indépendance étrangère à son amour,
+comme, à tout prendre, elle voyait Horace satisfait de ses
+sacrifices et fier de son dévouement, elle se trouvait heureuse
+aussi; et pour rien au monde elle n'eût voulu
+changer de maître.</p>
+
+<p>Cet état de choses constituait un bonheur incomplet,
+coupable en quelque sorte; car aucun des deux amants
+n'y gagnait moralement et intellectuellement, ainsi qu'il
+l'aurait dû faire dans les conditions d'un plus pur amour.
+Je crois qu'on doit définir passion noble celle qui nous
+élève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la
+grandeur des idées; passion mauvaise, celle qui nous ramène
+à l'égoïsme, à la crainte et à toutes les petitesses
+de l'instinct aveugle. Toute passion est donc légitime ou
+criminelle, suivant qu'elle amène l'un ou l'autre résultat,
+bien que la société officielle, qui n'est pas le vrai consentement
+de l'humanité, sanctifie souvent la mauvaise en
+proscrivant la bonne.</p>
+
+<p>L'ignorance où, la plupart du temps, nous naissons et
+mourons par rapport à ces vérités, fait que nous subissons
+les maux qu'entraîne leur violation, sans savoir
+d'où vient le mal et sans en trouver le remède. Alors
+nous nous acharnons à alimenter la cause de nos souffrances,
+croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment
+sans cesse.</p>
+
+<p>C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant
+arriver à la sécurité en redoublant d'ombrage et de précautions
+pour régner sans partage; elle, croyant calmer
+cette âme inquiète en lui faisant sacrifice sur sacrifice,
+et donnant par là chaque jour plus d'extension à sa douloureuse
+tyrannie; car dans toutes les espèces de despotisme,
+l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprimé.</p>
+
+<p>Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité;
+et, la jalousie apaisée, la satiété devait s'emparer
+d'Horace. Il en fut ainsi dès que son existence redevint
+difficile. Un ennemi veillait à sa porte, c'était la misère.
+Pendant trois mois il avait réussi à l'écarter, en confiant
+à Marthe une petite somme que ses parents lui avaient
+envoyée en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait
+demandée pour payer des dettes <i>imprévues</i>, dont il
+n'osait avouer qu'une très-petite partie, tant elles dépassaient
+le budget de sa famille; et au lieu de la consacrer
+à amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuée aux
+besoins journaliers de son nouveau ménage, accordant à
+peine aux créanciers quelques légers <i>à-compte</i>, dont ils
+avaient bien voulu se contenter. Son tailleur était le
+moins compromis dans cette banqueroute imminente.
+J'avais donné ma caution, et je commençais à m'en repentir
+un peu, car les dépenses allaient leur train, et
+chaque fois qu'on présentait le mémoire à Horace, il se
+tirait d'affaire par des promesses et des commandes nouvelles,
+toujours plus considérables à mesure que la dette
+augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme
+que ce fournisseur, bien avisé dans ses propres
+intérêts, venait chaque jour lui imposer. Quand je vis
+qu'il y avait spéculation de la part de ce dernier et légèreté
+inouïe de la part d'Horace, je me crus en droit de
+borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au
+tailleur qu'elle ne s'étendrait pas aux dépenses à faire.
+Déjà j'étais engagé pour plus d'une année de mon petit
+revenu; je prévoyais une gêne dont je me ressentis, en
+effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit d'imposer
+à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel
+ami, si peu soigneux de son honneur et du mien.
+Quand il sut mes réserves, il fut indigné de ce qu'il appelait
+ma méfiance, et m'écrivit une lettre pleine d'orgueil
+et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus recevoir
+de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection
+à son insu et par oubli total de mes offres et de mes
+démarches, qu'il me priait de ne plus me mêler de ses
+affaires, et que le tailleur serait payé dans huit jours. Il
+fut payé effectivement, mais ce fut par moi; car Horace
+oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire
+que celles qu'il avait acceptées de moi; et je m'efforçai
+d'oublier de même sa lettre insensée, à laquelle je ne répondis
+point.</p>
+
+<p>Mais les autres créanciers, que je ne pouvais tenir en
+respect, vinrent l'assaillir. C'étaient de bien petites
+dettes, à coup sûr, qui feraient sourire un dissipateur de
+la Chaussée-d'Antin; mais tout est relatif, et ces embarras
+étaient immenses pour Horace. Marthe ignorait
+tout. Il ne lui permettait pas de travailler pour vivre et
+lui cachait sa situation, afin qu'elle n'eût pas de remords.
+Il avait une telle aversion pour tout ce qui eût pu lui rappeler
+la grisette, que c'était tout au plus s'il lui laissait
+coudre ses propres ajustements. Il eût mieux aimé, quant
+à lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet
+de son amour y faire des reprises. Il fallait que la modeste
+Marthe ne s'occupât que de lecture et de toilette,
+sous peine de perdre toute poésie aux yeux d'Horace,
+comme si la beauté perdait de son prix et de son lustre
+en remplissant les conditions d'une vie naïve et simple.
+Il fallut que pendant trois mois elle jouât le rôle de Marguerite
+devant ce Faust improvisé; qu'elle arrosât des
+fleurs sur sa fenêtre; qu'elle tressât plusieurs fois par
+jour ses longs cheveux d'ébène, vis-à-vis d'un miroir
+<i>gothique</i> dont il avait fait l'emplette pour elle, à un prix
+beaucoup trop élevé pour sa bourse; qu'elle apprit à lire
+et à réciter des vers; enfin qu'elle posât du matin au soir
+dans un tête-à-tête nonchalant. Et quand elle avait cédé
+à ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce n'était
+pas la vraie et ingénue Marguerite, allant à l'église et à
+la fontaine, mais une Marguerite de vignette, une héroïne
+de keepsake.</p>
+
+<p>Le moment vint pourtant où il fallut avouer à Marguerite
+que Faust n'avait pas de quoi lui donner à dîner, et
+que Méphistophélès n'interviendrait pas dans les affaires.
+Horace, après avoir longtemps gardé son secret avec courage,
+après avoir épuisé une à une, pendant plusieurs semaines,
+la petite bourse de ses amis, après avoir simulé
+pendant plusieurs jours un manque d'appétit qui lui permettait
+de laisser quelques aliments à sa compagne, fut
+pris tout à coup d'un excès de désespoir; et, à la suite
+d'une journée de silence farouche, il confessa son désastre
+avec une solennité dramatique que ne comportait
+pas la circonstance. Combien d'étudiants se sont endormis
+gaiement à jeun deux fois par semaine, et combien
+de maîtresses patientes et robustes ont partagé leur sort
+sans humeur et sans effroi! Marthe était née dans la
+misère; elle avait grandi et embelli en dépit des angoisses
+fréquentes d'une faim mal apaisée. Elle s'effraya beaucoup
+de la tragédie que jouait très-sérieusement Horace;
+mais elle s'étonna qu'il fut embarrassé du dénouement.
+«J'ai là encore deux petits pains de seigle, lui dit-elle;
+ce sera bien assez pour souper, et demain matin j'irai
+porter mon châle au Mont-de-Piété. J'en aurai vingt francs,
+qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me
+permettre de conduire notre ménage avec économie.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces
+choses-là! s'écria Horace en bondissant sur sa chaise.
+Ma situation est ignoble, et je ne comprends pas que tu
+veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe, quitte-moi. Une
+femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre
+heures auprès d'un homme qui ne sait pas la soustraire
+à de tels abaissements. Je suis maudit!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Marthe.
+Vous quitter parce que vous êtes pauvre? Est-ce que je
+vous ai jamais cru riche! J'ai toujours bien prévu qu'un
+moment viendrait où vous seriez forcé de me laisser reprendre
+mon travail; et si j'ai consenti à être à votre
+charge, c'est que je comptais sur la nécessité qui me
+rendrait bientôt le droit de m'acquitter envers vous.
+Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage, et dans quelques
+jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain
+quotidien.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle misère! s'écria de nouveau Horace, irrité de
+voir sa fierté vaincue. Et quand tu auras pourvu aux
+exigences de la faim, en quoi serons-nous plus avancés?
+irons-nous mettre un à un nos effets au Mont-de-Piété?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, s'il le faut?</p>
+
+<p>&mdash;Et les créanciers?</p>
+
+<p>&mdash;Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnés
+bien malgré moi, et ce sera toujours de quoi gagner du
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as
+aucune idée de la vie réelle, ma pauvre Marthe; tu vis
+dans les nues, et tu crois que l'on se tire d'affaire par une
+péripétie de roman.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est
+vous qui l'exigez, Horace. Mais laissez-moi en descendre,
+et vous verrez bien que je n'y ai pas perdu le goût du
+travail et l'habitude des privations. Est-ce que je suis
+née dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manqué
+de rien, pour avoir le droit de me montrer difficile?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui
+me révolte. Tu étais née dans la misère; je ne m'en souvenais
+pas, parce que je te voyais digne d'occuper un
+trône. Je conservais le parfum de ta noblesse naturelle
+avec un soin jaloux. Je prenais plaisir à te parer, à préserver
+ta beauté comme un dépôt précieux qui m'a été
+confié. A présent il faudra donc que je te voie courir dans
+la crotte, marchander avec des bourgeoises pour quelques
+sous; faire la cuisine, balayer la poussière, gâter et
+empuantir tes jolis doigts, veiller, pâtir, porter des savates
+et rapiécer tes robes, être enfin comme tu voulais
+être au commencement de notre union? Pouah! pouah!
+tout cela me fait horreur, rien que d'y penser. Ayez donc
+une vie poétique et des idées élevées au sein d'une pareille
+existence! Je ne pourrai jamais rêver, jamais penser,
+jamais écrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime
+mieux me brûler la cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois mois que nous menons une vie de
+princes, vous n'écrivez pas, dit Marthe avec douceur.
+Peut-être la nécessité vous donnera-t-elle un élan imprévu.
+Essayez, et peut-être que vous allez vous illustrer
+et vous enrichir tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me sermonne et me raille par-dessus le marché!
+s'écria Horace en frappant de sa botte au milieu de
+la bûche, hélas! la dernière bûche qui brûlait encore
+dans la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en préserve! répondit Marthe; je voulais
+vous consoler en vous disant que je ne suis pas fière, et
+que le jour où vous serez dans l'aisance, je ne rougirai
+pas d'en profiter. Mais, en attendant, laissez-moi travailler,
+Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi
+vivre comme je l'entends.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! reprit-il avec énergie, jamais je ne consentirai
+à ce que tu redeviennes une grisette, une femme
+d'étudiant; cela ne se peut pas, j'aime mieux que tu me
+quittes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une affreuse parole que vous répétez pour la
+troisième fois. Vous ne m'aimez donc plus, que la misère
+vous effraie avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains?
+Est-ce que je n'ai pas traversé déjà plusieurs fois des
+crises désespérées? est-ce que je sais seulement si j'en
+ai souffert? Je ne me souviens pas même comment j'ai
+fait pour en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour moi que vous vous inquiétez! Eh
+bien, rassurez-vous: l'inaction à laquelle vous me condamnez
+me pèse et me tue; le travail, en même temps
+qu'il détournera la misère, rendra ma vie plus douce et
+mon coeur plus gai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce travail dont tu parles et cette misère que
+tu nargues, c'est tout un; oui, Marthe, c'est la même
+chose pour moi. Non, non, c'est impossible que je souffre
+cela! Je trouverai, j'inventerai quelque chose. J'emprunterai
+le dernier écu du petit Paulier, et j'irai à la roulette.
+Peut-être gagnerai-je un million!</p>
+
+<p>&mdash;Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez
+pas de cette affreuse ressource!</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux bien aller au Mont-de-Piété, toi? Au Mont-de-Piété!
+avec les femmes les plus viles, avec les filles
+perdues! Ce serait la première fois de ta vie, n'est-ce pas?
+réponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as jamais été.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'y aurais été, je n'en serais pas plus humiliée
+pour cela. C'est une ressource dont toute honte est
+pour la société. On y voit plus de mères de famille que
+de filles perdues, croyez-moi, et bien des pauvres créatures
+y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se
+vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu y as été, Marthe! Je vois que tu y as été!
+Tu en parles avec une aisance qui me prouve que ce ne
+serait pas la première fois... Mais pourquoi donc y as-tu
+été? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et ensuite
+Arsène ne t'y aurait pas laissée aller!»</p>
+
+<p>Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa
+maîtresse, Horace se creusait la cervelle pour lui chercher
+dans le passé quelque faute qui aurait pu la réduire
+aux expédients qu'elle venait d'imaginer pour le
+sauver.</p>
+
+<p>«Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le
+nom de M. Poisson accolé à celui d'Arsène venait de
+faire passer un nuage de honte et de douleur, que j'irai
+demain pour la première fois de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui t'a donné cette idée d'y aller?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu ce matin, dans les <i>Mémoires de la Contemporaine</i>,
+une scène qu'elle raconte de sa misère. Elle
+avait été porter là son dernier joyau, et en voyant une
+pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu'on refusait
+de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix
+francs qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? dit Horace, je n'ai pas écouté. Tu me racontes
+des histoires, comme si j'avais l'esprit aux histoires!»</p>
+
+<p>On a remarqué avec raison que les malheurs et les contrariétés
+se tenaient par la main pour nous assaillir sans
+relâche au milieu des mauvaises veines. Horace rêvait
+au moyen d'écarter le dernier créancier avec lequel il
+avait eu, deux heures auparavant, une conférence orageuse,
+lorsque M. Chaignard, propriétaire de l'hôtel
+garni qu'il occupait alors, vint lui réclamer deux mois arriérés
+d'un loyer de deux chambres à vingt francs par
+quinzaine. Horace, déjà mal disposé, le reçut avec hauteur,
+et, pressé par lui, menacé, poussé à bout, le menaça
+à son tour de le jeter par les fenêtres. Chaignard,
+qui n'était pas brave, se retira en annonçant une invasion
+à main armée pour le lendemain.</p>
+
+<p>«Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piété demain,
+pour empêcher un scandale, dit Marthe en s'efforçant
+de le calmer par ses caresses. Si tu te laisses
+mettre dehors, les autres créanciers deviendront plus
+pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui
+irai. J'y porterai ma montre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle montre? tu n'en as pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle montre? celle de ma mère! Ah! malédiction!
+il y a longtemps qu'elle y est, et sans doute elle
+y restera. Ma pauvre mère! si elle savait que sa belle
+montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là au
+milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!</p>
+
+<p>&mdash;Si je mettais à la place la chaîne que tu m'as donnée,
+dit Marthe timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace
+en arrachant la chaîne qui était accrochée à la cheminée,
+et en la roulant dans ses mains avec colère. Je ne
+sais ce qui me retient de la jeter par la fenêtre. Au moins
+quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain elle
+ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter
+à nous-mêmes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des
+habits encore bons; j'ai un manteau surtout dont je peux
+bien me passer.</p>
+
+<p>&mdash;Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver
+commence!</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe? Tu veux y mettre ton châle, toi!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es déjà. D'ailleurs,
+est-ce qu'un homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piété?
+Passe pour une montre, c'est du superflu! mais
+le nécessaire! Si quelqu'un te rencontrait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si Arsène me rencontrait, il dirait: Voilà celui
+qui s'est chargé de Marthe; elle doit être bien malheureuse,
+la pauvre Marthe! Peut-être le dit-il déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau
+triomphe, s'il savait à quoi nous sommes réduits?</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous n'irons pas nous en vanter, à quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les
+jours pour de l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans
+le rencontrer, il rôde toujours par ici... Tu le sais bien,
+Marthe, ne fais pas l'étonnée. Eh bien! tu le verras; il
+te fera des questions, et tu lui diras tout dans un jour de
+douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre enfant!
+Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement
+qu'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je prévois en effet des jours de douleur, répondit
+Marthe; mais la misère n'en sera que la cause indirecte.
+Votre jalousie va augmenter.»</p>
+
+<p>Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya
+avec ses lèvres, et s'abandonna aux transports d'un amour
+plus fiévreux que délicat, ce soir-là surtout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX.</h3>
+
+<p>Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se
+réveilla. Il était tard. Horace avait bien dormi; il avait
+l'esprit calme et reposé. Des idées plus riantes lui vinrent,
+lorsqu'il entendit les moineaux s'entre-appeler sur les
+toits, où le soleil d'une belle matinée d'hiver faisait fondre
+la neige de la veille: «Ah! ah! dit-il, on a faim et froid
+là-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus
+de pain, ma pauvre Marthe, tes habitués n'auront plus
+de miettes, et ils se plaindront de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai gardé
+une partie de mon souper d'hier au soir, un peu de pain
+de seigle. Ces messieurs ne sont pas difficiles, ils ont fort
+bien déjeuné.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont plus avancés que nous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dînerons
+mieux ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles de dîner, c'est toujours une consolation
+pour qui a bonne envie de déjeuner. Ah ça, tu as donc
+été au Mont-de-Piété?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, tu me l'as presque défendu hier. J'attends
+ta permission.</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais déjà revenue,» dit Horace en bâillant.</p>
+
+<p>Marthe se réjouit de ce changement d'humeur, qu'elle
+attribuait à de plus sages idées, et qui n'était autre chose
+que le résultat d'un appétit plus impérieux. Elle jeta son
+vieux châle rouge sur ses épaules, et plia le neuf dans
+une belle feuille de papier; puis, craignant qu'Horace ne
+vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout de
+quelques minutes, elle rentra pâle et consternée: M. Chaignard
+l'avait forcée de remonter l'escalier en lui disant,
+d'une manière peu courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on
+emportât le moindre effet de chez lui tant que le loyer
+ne serait pas payé. Horace, indigné de cette insulte, s'élança
+sur l'escalier, où M. Chaignard grommelait encore,
+et une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard
+fut d'autant plus ferme qu'il avait des témoins. Prévoyant
+l'orage, il s'était flanqué de son portier et d'une espèce de
+conseil qui avait un faux air d'huissier. Ces deux acolytes
+jouaient, l'un le rôle de défenseur de la personne
+sacrée du maître, l'autre celui de pacificateur, prêt cependant
+à verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas
+le droit pour lui, et qu'il faudrait finir par capituler; mais
+il se donnait la satisfaction d'accabler le pauvre Chaignard
+d'épithètes mordantes, et de lui reprocher sa lésinerie
+dans les termes les plus âcres et les plus blessants
+qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dépensa d'esprit et
+de verve bilieuse en cette circonstance eût été en pure
+perte, si le bruit n'eût attiré quelques auditeurs malins,
+dont la présence vengea son amour-propre. Chaignard
+était rouge, écumant, furieux; l'huissier, ne voyant
+point à mordre sur des voies de fait d'une espèce aussi
+délicate que des sarcasmes, attendait d'un air attentif
+quelque mot plus tranché qui constituât un délit d'offense
+punissable par la loi. Le portier, qui n'aimait pas son
+maître, riait, dans sa barbe grise et sale, des plaisantes
+réponses d'Horace; et quelques étudiants avaient entrebâillé
+les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue
+pittoresque. Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout
+à fait, laissa voir une grande figure hérissée de poils
+roux, enveloppée dans un vieux couvre-pied d'où sortaient
+deux jambes maigres et velues. Le possesseur de
+cette figure bizarre et de ces jambes démesurées n'était
+autre que l'illustre Jean Laravinière, président des bousingots,
+installé depuis la veille dans une chambre à
+quinze francs par mois, entre-sol délicieux, suivant lui,
+dont il était obligé d'ouvrir la porte et la fenêtre lorsqu'il
+étendait les deux bras pour passer sa redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire,
+dit-il au bouillant Chaignard. Vous risquez une attaque
+d'apoplexie; mais c'est là le moindre inconvénient: le
+pire, c'est de réveiller à huit heures du matin un de vos
+locataires qui n'est rentré qu'à six.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous mêlez-vous? s'écria Chaignard hors
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ce là vos manières? sont-ce là vos moeurs,
+mons Chaignard? reprit Laravinière; vous n'aurez pas
+longtemps l'honneur de ma présence et le bénéfice de
+mon loyer dans votre hôtel, si vous traitez ainsi devant
+moi les enfants de la patrie!</p>
+
+<p>&mdash;La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'écria Chaignard;
+je suis lieutenant de la garde nationale...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, répliqua Laravinière avec sang-froid;
+c'est pour cela que je vous engage à vous calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Et je connais mes devoirs de citoyen, continua
+Chaignard.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit
+Laravinière; je connais beaucoup M. Horace Dumontet,
+et, s'il lui faut une caution auprès de vous, je lui offre
+la mienne.»</p>
+
+<p>J'ignore jusqu'à quel point la garantie de Laravinière
+rassura le propriétaire; mais il ne demandait qu'un prétexte
+pour couper court à la scène désagréable dont il
+venait d'être le plastron. L'orage s'apaisa, et jusqu'à
+nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinière ayant
+quitté ce qu'il appelait son costume de Romain, pour
+une mise plus moderne et plus décente, il alla frapper
+à la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait avec Marthe,
+il avait eu soin d'écarter toutes ses connaissances, à la
+réserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer
+de jalousie, et qui avaient pour lui cette admiration
+respectueuse qu'un jeune homme intelligent et présomptueux
+inspire toujours à une demi-douzaine de camarades
+plus simples et plus modestes. On peut même
+dire, en passant, que la principale cause de l'orgueil
+qui ronge la plupart des jeunes talents de notre époque,
+c'est l'engouement naïf et généreux de ceux qui les entourent.
+Mais cette réflexion est ici hors de propos.
+Laravinière n'était point au nombre des admirateurs
+d'Horace; il n'avait d'engouement que dans l'ordre des
+capacités politiques. S'il venait le trouver sous prétexte
+de rire avec lui de M. Chaignard, il avait probablement
+d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui
+n'avait jamais été bien intime, et qui depuis deux ou
+trois mois semblait totalement abandonnée de part et
+d'autre.</p>
+
+<p>Horace avait toujours éprouvé un profond dédain pour
+ces républicains tout d'une pièce (c'est ainsi qu'il les
+appelait) qui professaient une sorte de mépris pour les
+arts, pour les lettres, et même pour les sciences, et qui,
+un peu entachés de babouvisme, n'étaient pas éloignés
+de l'idée d'abattre les palais pour mettre des chaumières
+à la place. Une telle brusquerie de moyens était inconciliable
+avec les besoins d'élégance et les rêves de grandeur
+individuelle que nourrissait Horace. Il tenait donc
+Laravinière pour un de ces instruments de destruction
+que des révolutionnaires plus prudents laissent volontiers
+mettre en avant, mais auxquels ils n'aimeraient pas à
+confier leur avenir personnel.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il le reçut à bras ouverts, sans trop
+savoir pourquoi. Horace se sentait bien disposé; il était
+en train de rire: il venait de raconter à sa compagne les
+moqueries dont il avait accablé le pauvre Chaignard, et
+il était bien aise de lui présenter un témoin de sa victoire.
+Et puis, qui de vous ne l'a pas éprouvé, jeunes
+gens au sort précaire? quand on est dans la détresse,
+un visage connu, quel qu'il soit, donne toujours une
+lueur de courage ou de sécurité qui dispose à la bienveillance.</p>
+
+<p>En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrière, murmura
+quelques excuses, et parut vouloir se retirer;
+mais Horace le retint, le présenta à sa compagne, qui
+lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne
+où il l'avait protégée et respectée, et qui lui demanda
+en souriant le récit de la scène avec M. Chaignard.</p>
+
+<p>Quand ils se furent assez égayés sur ce chapitre,
+Laravinière attira Horace dans le corridor, et lui dit:
+«D'après ce qui s'est passé tout à l'heure, je vois que
+vous êtes dans une de ces crises financières que nous
+connaissons tous par expérience. Je ne vous offre pas
+de solder M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs
+quelques procédés évasifs suffiront pour le museler
+jusqu'à nouvel ordre. Mais si vous étiez à court de ces
+quelques écus toujours nécessaires, et souvent introuvables
+au moment où on en a le plus besoin, je puis
+partager avec vous les cinq ou six qui me restent.</p>
+
+<p>Horace hésita. Il avait souvent assez mal parlé de
+Laravinière à Marthe et à moi; il lui avait gardé une
+sorte de rancune pour l'assistance qu'il s'était vanté
+d'avoir donné à la fugitive du café Poisson; enfin il lui
+répugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait
+à peine. Mais en pensant à la pauvre Marthe,
+qui n'avait pas déjeuné, il se ravisa, et accepta avec
+une franche gratitude.</p>
+
+<p>«A charge de revanche, lui dit Laravinière. Vous ne
+me devez pas de remercîments: quand nous changerons
+de position, nous changerons de rôle. Chacun son tour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ainsi que je l'entends, répondit Horace,
+qui dès qu'il eut l'argent dans sa poche, se sentit plus
+froid et plus contraint avec Laravinière.</p>
+
+<p>Le Mont-de-Piété, ce véritable calvaire de la détresse,
+fut donc évité ce jour-là. Marthe insista néanmoins pour
+aller chercher de l'ouvrage; et après qu'Horace lui eut
+fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas à Eugénie, il la
+laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle n'y
+réussit pas vite, et le succès de ses démarches ne fut
+pas très-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines,
+elle put pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annoncé,
+au pain quotidien; quelques nouvelles avances de Laravinière
+pourvurent au reste, et Horace songea sérieusement
+à travailler aussi pour payer ses dettes.</p>
+
+<p>Malgré les efforts de l'un et les résolutions de l'autre,
+ces deux amants tombèrent dans une gêne toujours
+croissante. Marthe s'y résigna avec une sorte de satisfaction
+mélancolique. Au milieu de ses fatigues, elle
+était fière d'être désormais la pierre angulaire de l'existence
+de son amant; car il faut bien avouer que, sans
+elle, le dîner eût souvent fait défaut. Elle avait, en de
+certains moments, assez d'empire sur lui pour obtenir
+qu'il fît prendre patience à ses créanciers par quelques
+sacrifices: Et puis, les créanciers d'un étudiant sont de
+meilleure composition que ceux d'un dandy. Ils savent
+bien qu'avec le fils du bourgeois, ce qui est différé
+n'est pas perdu, et que, rentré dans sa famille, le
+jeune citoyen de province tient à honneur de payer ses
+dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette
+classe, il n'y a pas de banqueroute réelle, et le désordre
+n'est que momentané. Horace put donc encore
+trouver assez de crédit chez ses fournisseurs pour paraître
+avec une certaine élégance. Mais chose étrange,
+et cependant chose infaillible! son goût pour la dépense
+augmenta en raison de l'inquiétude et des contrariétés
+qui en furent le résultat. Les caractères légers ont cela
+de particulier, que les obstacles et les privations irritent
+leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace à se
+les procurer. Après avoir confessé à sa scrupuleuse
+compagne le véritable état de ses affaires, après lui
+avoir laissé lire les lettres de doux reproches et de
+plaintes bien fondées que sa mère lui écrivait, il n'était
+plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher à son
+travail, à son plan d'économie consciencieuse et sévère.
+C'eût été encourir le blâme de Marthe, et Horace tenait
+à être admiré tout autant qu'à être aimé. Il fallut donc
+Qu'il s'accoutumât à la voir reprendre ses humbles habitudes,
+et qu'il jouât auprès d'elle le rôle d'un stoïque.
+Mais ce rôle lui pesait horriblement, et dès lors cet intérieur
+dont il avait fait ses délices cessa de lui plaire. L'ennui
+l'emporta sur la jalousie. Il était de ces organisations
+d'artistes voluptueux chez qui l'amour succombe à la
+réalité prosaïque. Le tableau de ce ménage austère et
+pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination.
+Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage
+de travailler, il sentit le travail lui devenir plus lourd,
+plus impossible que jamais. Il avait froid dans cette petite
+chambre mal chauffée, et le froid, qui n'engourdissait
+pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le cerveau
+du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que
+Marthe préparait elle-même avec assez de soin et de
+propreté pour aiguiser l'appétit, n'était ni assez substantielle
+ni assez abondante pour alimenter les forces d'un
+homme de vingt ans, habitué à ne se rien refuser. Il
+adressait alors à sa ménagère patiente des reproches
+dont la grossièreté le faisait rougir de lui-même et pleurer
+l'instant d'après, mais qui recommençaient le lendemain.
+Il l'accusait de parcimonie mesquine; et lorsqu'elle répondait,
+les yeux pleins de larmes, qu'elle n'avait que
+vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui demandait
+parfois avec âcreté ce qu'elle avait fait des cent
+francs qu'il lui avait remis la semaine précédente: il
+oubliait qu'il avait repris cet argent peu à peu sans le
+compter, et qu'il l'avait dépensé dehors en babioles, en
+spectacles, en glaces, en déjeuners et en prêts à ses
+amis. Car Horace était la générosité même: il n'aimait
+pas à restituer, mais il aimait à donner; et tandis qu'il
+oubliait de rendre dix francs à un pauvre diable qui avait
+des bottes percées, il faisait le magnifique avec un joyeux
+compagnon qui lui en demandait quarante pour régaler
+sa maîtresse. Il prenait des bains parfumés, et donnait
+cent sous au garçon qui l'avait massé; il jetait une
+pièce d'or à un petit ramoneur pour voir ses joyeuses
+cabrioles et se faire appeler <i>mon prince</i>; il achetait à
+Marthe une robe de soie qui lui était fort inutile, vu
+qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des
+chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne;
+enfin le peu d'argent qu'après mille pressurages sur les
+besoins de sa famille, madame Dumontet réussissait à
+lui envoyer était gaspillé en trois jours, et il fallait retourner
+aux pommes de terre, à la retraite forcée, et
+aux bâillements mélancoliques du ménage.</p>
+
+<p>Cependant un témoin juste et sincère assistait au lent
+supplice que subissait la pauvre Marthe. C'était Jean, le
+bousingot, dont la présence dans la maison n'était pas
+une chose aussi fortuite qu'il le laissait croire. Jean était
+dévoué corps et âme à un homme qui, ne pouvant approcher
+du triste sanctuaire où pâlissait l'objet de son
+amour, voulait du moins veiller à la dérobée et lui continuer
+sa mystérieuse sollicitude. Cet homme c'était
+Paul Arsène. Au profond abattement qu'il avait d'abord
+éprouvé, avait succédé une pensée de dévouement politique.
+Il s'était toujours dit qu'il lui resterait assez de
+force pour se faire casser la tête au nom de la république.
+En conséquence, il était allé trouver le seul
+homme qu'il connût dans le mouvement organisé, et
+Jean l'avait reçu à bras ouverts.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX.</h3>
+
+<p>A cette époque, l'association politique la plus importante
+et la mieux organisée était celle des <i>Amis du
+peuple</i>. Plusieurs des chefs qui la représentaient avaient
+joué déjà un rôle dans la charbonnerie; ceux-là et
+d'autres plus jeunes en ont joué un plus brillant depuis
+1830. Parmi ces hommes, qui ont surgi et grandi durant
+cette période de dix années, et qui ont déjà des noms
+historiques, la société des <i>Amis de peuple</i> comptait
+Trélat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exerçait
+le plus de prestige sur les jeunes gens des Écoles tels
+que Laravinière, et sur les jeunes républicains populaires
+tels que Paul Arsène, c'était Godefroy Cavaignac.
+Presque seul, il n'avait pas cette suffisance puérile qui
+perce chez la plupart des hommes remarquables de
+notre temps, et qui fait chez eux de l'affectation une
+seconde nature. Sa grande taille, sa noble figure,
+quelque chose de chevaleresque répandu dans ses manières
+et dans son langage, sa parole heureuse et
+franche, son activité, son courage et son dévouement,
+tout cela eût suffi pour enflammer la tête du belliqueux
+Jean, et pour échauffer le coeur du généreux Arsène,
+quand même Godefroy n'eût pas émis les idées sociales
+les plus complètes, les plus logiques, je dirai même les
+plus philosophiques qui aient pris une forme à cette
+époque dans les sociétés populaires. Ce président, des
+<i>Amis du peuple</i> a seul professé dans ces clubs ce qu'on
+peut appeler les doctrines; doctrines qui, à beaucoup
+d'égards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct
+d'Arsène et les vastes aspirations de son âme vers
+l'avenir, mais qui, du moins, marquaient un progrès
+immense, incontestable, sur le libéralisme de la Restauration.
+Suivant Arsène, et suivant le jugement toujours
+sévère et méfiant du peuple, les autres républicains
+étaient un peu trop occupés de renverser le pouvoir,
+et point assez d'asseoir les bases de la république;
+lorsqu'ils l'essayaient, c'était plutôt des règlements et
+une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales
+et une société nouvelle. Cavaignac, tout en faisant
+cette belle opposition qu'il a si largement et si fortement
+développée l'année suivante jusque devant la pâle et
+menteuse opposition de la chambre, s'occupait à mûrir
+des idées, à poser des principes. Il songeait à l'émancipation
+du peuple, à l'éducation publique gratuite, au
+libre vote de tous les citoyens, à la modification progressive
+de la propriété, et il ne renfermait pas, comme
+certains républicains d'aujourd'hui, ces deux principes
+nets et vastes dans l'hypocrite question d'<i>organisation
+du travail</i> et de <i>réforme électorale</i>; mots bien élastiques,
+si l'on n'y prend garde, et dont le sens est susceptible
+de se resserrer autant que de s'étendre. En
+1832, on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer
+pour <i>communiste</i>, ce qui est devenu l'épouvantail de
+toutes les opinions de ce temps-ci. Un jury acquitta
+Cavaignac, après qu'il eut dit, entre autres choses d'une
+admirable hardiesse: «Nous ne contestons pas le droit
+de propriété. Seulement nous mettons au-dessus
+celui que la société conserve, de le régler suivant le
+plus grand avantage commun.» Dans ce même discours,
+le plus complet et le plus élevé parmi tous ceux
+des procès politiques de l'époque<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, Cavaignac dit encore:
+«Nous lui contestons (<i>à votre société officielle</i>) le
+monopole des droits politiques; et ne croyez pas que
+ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des
+capacités. Selon nous, quiconque est utile est capable.
+Tout service entraîne un droit.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Procès du droit d'association, décembre 1832.</blockquote>
+
+<p>Arsène assistait à ce procès; il écouta avec une émotion
+contenue; et, tandis que la plupart des auditeurs,
+subjugués par le magnétisme qu'exerce toujours sur les
+masses le débit et l'aspect de l'orateur, éclataient en
+applaudissements passionnés, il garda un profond silence;
+mais il était le plus pénétré de tous, et il n'entendit
+pas, ce jour-là, les autres plaidoiries<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Il s'absorba
+entièrement dans les idées que Godefroy avait
+éveillées en lui, et il se retira plein de celle-ci, qu'il
+vint me répéter mot à mot:</p>
+
+<p>«La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est
+le droit sacré de l'humanité. Il ne s'agit plus de présenter
+au crime un épouvantail après la mort, au
+malheureux une consolation de l'autre côté du tombeau.
+Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-être,
+c'est-à-dire l'égalité. Il faut que le titre d'homme
+vaille à tous ceux qui le portent un même respect religieux
+pour leurs droits, une pieuse sympathie pour
+leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui
+changera d'affreuses prisons en hospices pénitentiaires,
+et qui, au nom de l'inviolabilité humaine, abolira la
+peine de mort... Nous n'adoptons plus une foi qui met
+tout au ciel, qui réduit l'égalité devant Dieu, à cette
+égalité posthume que le paganisme proclamait aussi
+bien que le christianisme; etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> C'est pourtant dans la même Séance que Piocque dit ces belles paroles:
+«Est-ce que le dénouement et le besoin ne peuvent pas logiquement
+réclamer la faculté de se constituer leurs représentants, avocats de la
+faim, de la misère, et de l'ignorance?»</blockquote>
+
+<p>«Théophile, s'écria Arsène en mettant sa main dans
+la mienne, voilà de grandes paroles et une idée neuve,
+du moins pour moi. Elle me donne tant à réfléchir, que
+tout, mon passé, c'est-à-dire tout ce que j'ai cru jusqu'à
+ce jour, se bouleverse à mes propres yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une idée qui soit absolument propre
+à l'orateur que vous venez d'entendre, lui répondis-je:
+c'est une idée qui appartient au siècle, et qui a été déjà
+émise sous plusieurs formes. On pourrait même dire
+que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis
+cent ans, et l'humanité tout entière depuis qu'elle
+existe, par une instinctive révélation de son droit, plus
+puissante que les théories religieuses de l'ascétisme et
+du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et
+grande que de voir le droit humain, pris à son point de
+vue religieux, proclamé par un révolutionnaire. Il y
+avait bien assez longtemps que vos républicains oubliaient
+de donner à leurs théories la sanction divine qu'elles
+doivent avoir. Moi, qui suis <i>légitimiste</i>, ajoutai-je en
+souriant...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul
+Arsène, vous n'êtes pas légitimiste dans le sens qu'on
+attache à ce mot; vous sentez que la légitimité est dans
+le droit du peuple.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, Arsène, je le sens profondément;
+et quoique mon père fût attaché, de fait et par délicatesse
+de conscience, aux hommes du passé, plus il approchait
+de la tombe, plus il s'élevait à la conception et
+au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous
+que Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que
+Dieu est au-dessus des rois, dans le même sens que
+Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le droit de la
+société au-dessus de celui des riches?</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit Arsène. Il est donc vrai que
+nous avons droit au bonheur en cette vie, que ce n'est
+pas un crime de le chercher, et que Dieu même nous en
+fait un devoir? Cette idée ne m'avait pas encore frappé.
+J'étais partagé entre un sentiment révolutionnaire qui
+me rendait presque athée, et des retours vers la dévotion
+de mon enfance qui me rendaient compatissant jusqu'à
+la faiblesse. Ah! si vous saviez comme j'ai été froidement
+cruel aux trois journées au milieu de mon délire!
+Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi
+qui as fait mourir! Sois tué, toi qui tues! Cela me paraissait
+l'exercice d'une justice sauvage; mais je m'y
+sentais forcé par une impulsion surnaturelle. Et puis,
+quand je fus calmé, quand je m'agenouillai sur les
+tombes de juillet, je pensai à Dieu, à ce Dieu de soumission
+et d'humilité qu'on m'avait enseigné, et je ne
+savais plus où réfugier ma pensée. Je me demandais si
+mon frère était damné pour avoir levé la main contre la
+tyrannie, et si je le serais pour avoir vengé mon frère et
+mes frères les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux
+ne croire rien; car je ne pouvais comprendre qu'au nom
+de Jésus crucifié, il fallût se laisser mettre en croix par
+les délégués de ses ministres. Voilà où nous en sommes,
+nous autres enfants de l'ignorance: athées ou superstitieux,
+et souvent l'un et l'autre à la fois. Mais à quoi
+songent donc nos instituteurs, les chefs républicains, de
+ne pas nous parler de ce qui est le fond même de notre
+être, le mobile de toutes nos actions! Nous prennent-ils
+pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que
+la satisfaction de nos besoins matériels? Croient-ils que
+nous n'ayons pas des besoins plus nobles, celui d'une
+religion, tout aussi bien qu'ils peuvent l'avoir? Ou bien
+est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils seraient plus
+grossiers, plus incrédules que nous? Allons, ajouta-t-il,
+Godefroy Cavaignac sera mon prêtre, mon prophète;
+j'irai lui demander ce qu'il faut croire sur tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses,
+cher Arsène, lui répondis-je; mais ne croyez pas, encore
+une fois, que le seul foyer des idées nouvelles soit
+dans cette opinion. Élevez votre esprit à une conception
+plus vaste du temps où nous vivons. Ne vous donnez
+pas exclusivement à tel ou tel homme comme à la vérité
+incarnée; car les hommes sont mobiles. Quelquefois en
+croyant progresser, ils reculent; en croyant s'améliorer,
+ils s'égarent. Il y en a même qui perdent leur générosité
+avec leur jeunesse, et qui se corrompent étrangement!
+Mais attachez-vous à ces mêmes idées dont
+vous cherchez la solution. Instruisez-vous en buvant à
+différentes sources. Voyez, lisez, comparez, et réfléchissez.
+Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs
+notions contradictoires en apparence. Vous verrez
+que les hommes probes ne diffèrent pas tant sur le fond
+des choses que sur les mots; qu'entre ceux-là un peu
+d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle à
+l'unité de croyances; mais qu'entre ceux-là et les
+hommes du pouvoir, il y a l'immense abîme qui sépare
+la privation de la jouissance, le dévouement de l'égoïsme,
+le droit de la force.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsène. Hélas! si
+j'avais le temps! Mais quand j'ai passé ma journée entière
+à faire des chiffres, je n'ai plus la force de lire;
+mes yeux se ferment malgré moi, ou bien j'ai la fièvre;
+et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les
+yeux, je poursuis mes propres divagations en tournant
+des pages que j'ai remplies moi-même. Il y a longtemps
+que j'ai envie d'apprendre ce que c'est que le <i>fouriérisme</i>.
+Aujourd'hui, Cavaignac l'a cité, ainsi que la <i>Revue
+Encyclopédique</i> et les <i>saint-simoniens</i>. Il a dit de
+ces derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient
+soutenu avec dévouement des idées utiles, et développé
+le principe d'association. Eugénie, j'irai les entendre
+prêcher.»</p>
+
+<p>Eugénie était là sur son terrain; c'était une adepte
+assez fervente de la réhabilitation des femmes. Elle
+commença à endoctriner son ami le Masaccio, ce qu'elle
+n'avait pas fait encore; car elle était de ces esprits délicats
+et prudents qui ne risquent pas leur influence à
+moins d'une occasion sûre. Elle savait attendre comme
+elle savait choisir. Elle ne m'avait pas parlé dix fois de
+ses croyances saint-simoniennes; mais elle ne l'avait
+jamais fait sans produire sur moi une grande impression.
+Je connaissais mieux qu'elle peut-être, par l'examen
+et par la lecture, le fort et le faible de cette philosophie;
+mais j'admirais toujours avec quelle pureté d'intention
+et quelle finesse de tact elle savait éliminer tacitement
+des discussions où s'élaborait la doctrine des
+adeptes secondaires, tout ce qui révoltait ses instincts
+nobles et pudiques, pour conclure souvent <i>à priori</i>, des
+secrètes élucubrations des maîtres, ce qui répondait à
+sa fierté naturelle, à sa droiture et à son amour de la
+justice. Je me disais parfois que cette femme forte et intelligente
+appelée par les <i>apôtres</i> à formuler les droits
+et les devoirs de la femme, c'eût été Eugénie. Mais,
+outre que sa réserve et sa modestie l'eussent empêchée
+de monter sur un théâtre où l'on jouait trop souvent la
+comédie sociale au lieu du drame humanitaire, les saint-simoniens,
+dans la déviation inévitable où leurs principes
+se trouvaient alors, l'eussent jugée, ceux-ci trop rigide,
+ceux-là trop indépendante. Le moment n'était pas venu.
+Le saint-simonisme accomplissait une première phase,
+qui devait laisser une lacune avant la seconde. Eugénie
+le sentait, et prévoyait qu'il faudrait encore dix ans,
+vingt ans d'arrêt peut-être, avant que la marche progressive
+du saint-simonisme pût être reprise.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image14.png"></p>
+<br>
+
+<p>Paul Arsène, frappé de ce qu'elle lui fit entrevoir
+dans une première conversation, alla écouter les prédications
+saint-simoniennes. Il se lia avec de jeunes apôtres;
+et sans avoir précisément le temps de s'instruire,
+il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un
+jugement, des sympathies, des espérances. Ce fut une
+rapide et profonde révolution dans la vie morale de cet
+enfant du peuple, qui jusque-là n'était pas sans préjugés,
+et qui dès lors les perdit ou acquit du moins la force de
+les combattre en lui-même. L'amour qu'il nourrissait encore,
+faute d'avoir pu l'étouffer (car il y avait fait son
+possible), se retrempa à cette source d'examen qu'il
+n'avait pas encore abordée, et prit un caractère encore
+plus calme et plus noble, un caractère religieux pour
+ainsi dire.</p>
+
+<p>En effet, jusque-là Marthe n'avait été pour lui que
+l'objet d'une passion tenace, invincible. Il l'avait maudite
+cent fois, cette passion qui puisait des forces nouvelles
+dans tout ce qui eût dû la détruire; mais comme
+elle régnait là sur une grande âme, bien qu'elle y fût
+mystérieuse, incompréhensible pour celui-là même qui
+la ressentait, elle n'y produisait que des résultats magnanimes,
+une générosité sans exemple et sans bornes.
+Aussi quels affreux combats cette âme fière et rigide se
+livrait ensuite à elle-même! Comme Arsène rougissait
+d'être ainsi l'esclave d'un attachement que l'austérité un
+peu étroite de son éducation populaire lui apprenait à
+réprouver! Lui dont les moeurs étaient si pures, épris à
+ce point de l'ex-maîtresse de M. Poisson, de la maîtresse
+actuelle d'un autre! Jamais il n'eût voulu profiter de
+l'espèce de faiblesse et d'entraînement que cette conduite
+de Marthe lui laissait entrevoir, pour arracher, en
+secret, à la reconnaissance, à l'amitié exaltée, des faveurs
+qu'il aurait voulu devoir seulement à l'amour exclusif
+et durable. Mais malgré le peu d'espoir qui lui restait,
+il se surprenait toujours à désirer la fin de cet
+amour pour Horace, et à caresser le rêve d'un mariage
+légal avec Marthe. C'est là que l'attendaient pour le faire
+souffrir ses anciens préjugés, le blâme de ses pareils,
+l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur Suzanne,
+la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise
+honte, toute puissante parfois sur des caractères élevés;
+car elle leur est enseignée par l'opinion, comme le respect
+de soi-même et des autres. C'est alors qu'Arsène
+essayait d'arracher son amour de son sein, comme une
+flèche empoisonnée. Mais sa nature évangélique s'y refusait:
+il était forcé d'aimer. La haine et le mépris
+qu'il appelait à son secours ne voulaient pas entrer
+dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il était plein
+de justice.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image15.png"></p>
+<br>
+
+<p>Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il
+consacra à étudier du mieux qu'il put la religion, la nature
+et la société, sous les nouveaux aspects qui s'ouvraient
+devant lui de toutes parts; tour à tour et à la fois
+fouriériste, républicain, saint-simonien et chrétien (car
+il lisait aussi l'<i>Avenir</i> et vénérait ardemment M. Lamennais),
+Arsène, s'il ne put réussir à bâtir une philosophie
+de toutes pièces, épura son âme, éleva son esprit, et développa
+son grand coeur d'une manière prodigieuse. J'en
+étais frappé chaque jour davantage, et, d'une semaine à
+l'autre, j'admirais ces progrès rapides. J'avais fini par
+découvrir sa retraite; et, affrontant l'accueil revêche de
+sa soeur aînée, j'allais quelquefois, le soir, le surprendre
+au milieu de ses méditations. Tandis que les deux soeurs
+travaillaient en échangeant les idées les plus niaises, lui,
+assis au bout de la table, la tête dans ses mains, un livre
+ouvert entre ses coudes, et les yeux à demi fermés, étudiait
+ou rêvait à la lueur d'une triste lampe dont la clarté
+arrivait à peine jusqu'à lui. A voir son teint jaune, ses
+yeux fatigués, son attitude morne, on l'eût pris pour un
+homme usé par la fatigue et la misère; mais dès qu'il
+parlait, son regard reprenait du feu, son front de la sérénité,
+et son langage révélait une énergie de mieux en
+mieux trempée. Je l'emmenais faire un tour de promenade
+sur les quais, et là, tout en fumant nos cigares de
+la régie, nous devisions ensemble. Quand nous avions
+passé en revue les idées générales, nous en venions à
+nos sentiments individuels; et il me disait souvent, à propos
+de Marthe: «L'avenir est à moi; le règne d'Horace
+ne saurait durer longtemps. Le pauvre enfant ne comprend
+pas le bonheur qu'il possède, il n'en jouit pas, il
+n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra
+ce que c'est qu'un véritable amour, en éprouvant tout
+ce qui manque de grandeur et de vérité à celui qu'elle
+inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami, j'ai remporté
+une grande victoire le jour où j'ai compris que ce qu'on
+appelle les fautes d'une femme étaient imputables à la
+société et non à de mauvais penchants. Les mauvais penchants
+sont rares, Dieu merci; ils sont exceptionnels, et Marthe
+n'en a que de bons. Si elle a choisi Horace au lieu
+de moi, c'est qu'alors je n'étais pas digne d'elle et qu'Horace
+lui a semblé plus digne. Incertain et farouche, tout
+en m'offrant à elle avec dévouement, je ne savais pas lui
+dire ce qu'elle eût aimé à entendre. Le souvenir de ses
+malheurs m'inspirait de la pitié seulement; elle le sentait,
+et elle voulait du respect. Horace a su lui exprimer
+de l'enthousiasme; elle s'y est trompée, mais la faute
+n'en est point à elle. Maintenant, je saurais bien lui dire
+ce qui doit fermer ses anciennes blessures, rassurer sa
+conscience, et lui donner en moi la confiance qu'elle n'a
+pas eue. Mon austérité lui a fait peur, elle a craint mes
+reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime
+qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle
+avait besoin d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur à
+une vie nouvelle, toute d'exaltation et de charité. Je le
+répète, Horace, avec ses beaux yeux et ses grands mots,
+lui est apparu en révélateur de l'amour. Elle l'a suivi.
+<i>Mea culpa!</i>»</p>
+
+<p>Je trouvais Arsène injuste envers lui-même, à force de
+générosité. Il fallait bien faire, dans l'aveuglement de
+Marthe, la part d'une certaine faiblesse et d'une sorte de
+vanité qui est, chez les femmes, le résultat d'une mauvaise
+éducation et d'une fausse manière de voir. Chez
+Marthe particulièrement, c'était l'effet d'une absence totale
+d'instruction et de jugement dans cet ordre d'idées,
+si nécessaires et si négligées d'ailleurs chez les femmes
+de toutes les classes.</p>
+
+<p>Marthe avait tout appris dans les romans. C'était
+mieux que rien, on peut même dire que c'était beaucoup;
+car ces lectures excitantes développent au moins le sentiment
+poétique et ennoblissent les fautes. Mais ce n'était
+pas assez. Le récit émouvant des passions, le drame de
+la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse
+pas les causes, et ne peint que des effets plus contagieux
+que profitables aux esprits sevrés de toute autre culture.
+J'ai toujours pensé que les bons romans étaient fort utiles,
+mais comme un délassement et non comme un aliment
+exclusif et continuel de l'esprit.</p>
+
+<p>Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il
+en tirait la conséquence que Marthe était d'autant plus
+innocente qu'elle était plus bornée à certains égards. Il
+se promettait de l'instruire un jour de la vraie destinée
+qui convient aux femmes; et lorsqu'il me développait ses
+idées sur ce point, j'admirais qu'il eût su, ainsi qu'Eugénie,
+rejeter du saint-simonisme tout ce qui n'était pas
+applicable à notre époque, pour en tirer ce sentiment
+apostolique et vraiment divin de la réhabilitation et de
+l'émancipation du genre humain dans la <i>personne femme</i>.</p>
+
+<p>J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme
+qui, aux facultés perceptives de l'artiste, joignait d'une
+manière si imprévue les facultés méditatives. C'était à la
+fois un esprit d'analyse et de synthèse; et quand je le
+regardais marcher à côté de moi, avec ses habits râpés,
+ses gros souliers, son air commun et ses manières <i>peuple</i>,
+je me demandais, en véritable anatomiste phrénologue
+que j'étais, pourquoi je voyais les livrées du luxe
+et les grâces de l'élégance orner autour de nous tant
+d'êtres disgraciés du ciel, portant au front des signes
+évidents de la dégradation intellectuelle, physique et
+morale.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+<p>Le bon Laravinière n'était pas, à beaucoup près, un
+aussi grand philosophe. Sa tête était plus haute que
+large, c'est dire qu'il avait plus de facultés pour l'enthousiasme
+que pour l'examen. Il n'y avait de place dans cette
+cervelle ardente que pour une seule idée, et la sienne
+était l'idée révolutionnaire. Brave et dévoué avec passion,
+il se reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles
+dont il avait meublé son Panthéon républicain: Cavaignac,
+Carrel, Arago, Marrast, Trélat, Raspail, le brillant
+avocat Dupont, et <i>tutti quanti</i>, composaient le comité
+directeur de sa conscience sans qu'il eût beaucoup songé
+à se demander si ces hommes supérieurs sans doute,
+mais incertains et incomplets comme les idées du moment,
+pourraient s'accorder ensemble pour gouverner
+une société nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le
+renversement de la puissance bourgeoise, et son idéal était
+de combattre pour en hâter la chute. Tout ce qui était de
+l'opposition avait droit à son respect, à son amour. Son
+mot favori était: «Donnez-moi de l'ouvrage.»</p>
+
+<p>Il se prit pour Arsène d'une vive amitié, non qu'il
+comprît toute la beauté de son intelligence, mais parce
+que sous les rapports de bravoure intrépide et de dévouement
+absolu où il pouvait le juger, il le trouva à la
+hauteur de son propre courage et de sa propre abnégation.
+Il s'étonna beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une
+sorte de soin, une passion qui n'était pas payée de retour;
+mais il céda affectueusement à ce qu'il appelait la
+fantaisie d'Arsène, en allant demeurer sous le même toit
+que la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance
+et d'intimité de la part d'Horace. C'était un rôle
+assez délicat pour un homme aussi franc que lui. Pourtant
+il s'en tira d'une manière aussi loyale que possible,
+en ne témoignant point à Horace une amitié qu'il ne ressentait
+en aucune façon. Suivant les instructions d'Arsène,
+il fut obligeant, sociable et enjoué avec lui; rien
+de plus. L'amour-propre confiant d'Horace fit le reste. Il
+s'imagina que Laravinière était attiré vers lui par son
+esprit et le charme qu'il exerçait sur tant d'autres. Cela
+eût pu être; mais cela n'était pas. Laravinière le traitait
+comme un mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on
+ménage et que l'on se concilie pour cultiver l'amitié ou
+l'agréable société de sa femme. Dans toutes les conditions
+de la vie cela se pratique en tout bien tout honneur, et
+non-seulement Laravinière n'avait pas de prétentions
+pour lui-même, mais encore il avait fait ses réserves avec
+Arsène, en lui déclarant que, ne voulant pas agir en
+traître, il ne parlerait jamais à Marthe ni contre son
+amant, ni en faveur d'un autre. Arsène l'entendait bien
+ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles
+de Marthe, et d'être averti à temps de la rupture qu'il
+prévoyait et qu'il attendait entre elle et Horace, pour
+conserver cette forte et calme espérance dont il se nourrissait.</p>
+
+<p>Laravinière voyait donc Marthe tous les jours, tantôt
+seule, tantôt en présence d'Horace, qui ne lui faisait pas
+l'honneur d'être jaloux de lui; et tous les soirs il voyait
+Arsène, et parlait avec lui de Marthe un quart d'heure
+durant, à la condition qu'ils parleraient ensuite de la république
+pendant une demi-heure.</p>
+
+<p>Quoique Jean ne se fût pas posé en surveillant, il lui
+fut impossible de ne pas observer bientôt l'aigreur et le
+refroidissement d'Horace envers la pauvre Marthe, et il
+en fut choqué. Il n'avait pas plus réfléchi sur la nature et
+le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres
+questions fondamentales de la société; mais, chez cet
+homme, les instincts étaient si bons, que la réflexion
+n'eût rien trouvé à corriger. Il avait pour les femmes un
+respect généreux, comme l'ont en général les hommes
+braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la violence
+sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais
+été aimé. Sa laideur lui inspirait une extrême réserve
+auprès des femmes qu'il eût trouvées dignes de son
+amour; et quoique à la rudesse de son langage et de ses
+manières, on ne l'eût jamais soupçonné d'être timide, il
+l'était au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'à
+la dérobée. Cette méfiance de lui-même était parfaitement
+déguisée sous un air d'insouciance, et il ne parlait jamais
+de l'amour sans une espèce d'emphase satirique dont il
+fallait rire malgré soi. Les femmes en concluaient généralement
+qu'il était une brute; et cet arrêt une fois prononcé
+contre lui, il eût fallu au pauvre Jean un grand
+courage et une grande éloquence pour le faire révoquer.
+Il le sentait bien, et le besoin d'amour qu'il avait refoulé
+au fond de son coeur était trop délicat pour qu'il voulût
+l'exposer aux doutes moqueurs qu'eût provoqués une
+première explication. Faute de pouvoir abjurer un instant
+le rôle qu'il s'était fait, il s'était donc condamné à
+ne fréquenter que des femmes trop faciles pour lui inspirer
+un attachement sérieux, mais qu'il traitait cependant
+avec une douceur et des égards auxquels elles n'étaient
+guère habituées.</p>
+
+<p>Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierté singulière
+les empêchait de se montrer tels qu'ils sont, et
+ils portent toute leur vie la peine d'une innocente dissimulation
+dans laquelle on les oblige à persister. Mais
+comme le naturel perce toujours, malgré l'espèce de mépris
+railleur que notre bousingot professait pour les sentiments
+romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger
+une femme, quelle qu'elle fût, sans une profonde
+indignation. S'il voyait une prostituée frappée dans la
+rue par un de ces hommes infâmes qui leur sont associés,
+il prenait parti héroïquement pour elle, et la protégeait
+au péril de sa vie. A plus forte raison avait-il peine à se
+contenir lorsqu'il voyait une femme délicate recevoir de
+ces blessures qui sont plus cruelles au coeur d'un être
+noble que les coups ne le sont aux épaules d'un être
+avili. Dès les commencements de son séjour dans la maison
+Chaignard, il vit sur les joues de Marthe la trace de
+ses larmes; il surprit souvent Horace dans des accès de
+colère que ce dernier avait bien de la peine à réprimer
+devant lui. Peu à peu Horace, s'habituant à le considérer
+comme un témoin sans conséquence, s'habitua aussi à
+ne plus se contraindre, et Laravinière ne put rester longtemps
+impassible spectateur de ses emportements. Un
+jour il le trouva dans une véritable fureur: Horace avait
+passé la nuit au bal de l'Opéra; il avait les nerfs agacés,
+et regardait comme une injure de la part de Marthe,
+comme un empiétement sur sa liberté, comme une tentative
+de despotisme, qu'elle lui eût adressé quelques
+reproches sur cette absence prolongée. Marthe n'était
+pas jalouse, ou, du moins, si elle l'était, elle n'en laissait
+jamais rien paraître; mais elle avait été inquiète toute la
+nuit, parce qu'Horace lui avait promis de rentrer à deux
+heures. Elle avait craint une querelle, un accident, peut-être
+une infidélité. Quoi qu'elle eût souffert, elle ne se plaignait
+que de ne pas avoir été avertie, et sa figure altérée
+disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.</p>
+
+<p>«N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace
+en s'adressant à Laravinière, d'être traité comme un enfant
+par sa bonne, comme un écolier par son précepteur?
+Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer à l'heure qu'il
+me plaît! Il faut que je demande une permission; et si je
+m'oublie un peu, je trouve que le délai expiré est devant
+moi comme un arrêt, comme la mesure exacte et compassée
+du temps où il m'est permis de me distraire. Voilà
+qui est plaisant! je me ferai signer un permis avec un
+dédit de tant par minute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laravinière
+à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des
+roses? reprit Horace à voix haute. Est-ce que des souffrances
+puériles et injustes doivent être caressées, tandis
+que des souffrances poignantes et légitimes comme les
+miennes s'enveniment de jour en jour?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit
+Marthe en levant sur lui, d'un air de douleur sévère, ses
+grands yeux d'un bleu sombre. En vérité, je ne croyais
+pas travailler ici à votre malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous me rendez malheureux, s'écria-t-il, horriblement
+malheureux! Si vous voulez que je vous le dise
+en présence de Jean, votre éternelle tristesse rend mon
+intérieur odieux. C'est à tel point que quand j'en sors,
+je respire, je m'épanouis, je reviens à la vie; et que,
+quand j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens
+mourir. Votre amour, Marthe, c'est la machine pneumatique,
+cela étouffe. Voilà pourquoi, depuis quelque temps,
+vous me voyez moins souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous faites une erreur de date, répondit
+Marthe, à qui la fierté blessée rendit le courage. Ce n'est
+pas ma tristesse continuelle qui vous a forcé à vous absenter;
+c'est votre absence continuelle qui m'a forcée à
+être triste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'entendez, Laravinière! dit Horace, qui avait
+besoin de trouver une excuse dans la conscience d'autrui,
+et à qui l'air soucieux de Jean faisait craindre un jugement
+sévère. Ainsi c'est parce que je sors, parce que je
+mène la vie qui sied à un homme, parce que je fais de
+mon indépendance l'usage qui me convient, que je suis
+condamné à trouver, en rentrant, un visage bouleversé,
+un sourire amer, des doutes, des reproches, de la froideur,
+des accusations, des sentences! Mais c'est le plus
+affreux supplice qui soit au monde!</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, dit Laravinière en se levant, que vous êtes
+tous les deux fort à plaindre. Écoutez; si vous voulez
+m'en croire, vous vous quitterez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il désire! s'écria Marthe en mettant
+ses deux mains sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ce que vous demandez formellement par la
+bouche de Laravinière, reprit Horace avec emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit Laravinière. Ne me faites pas jouer
+ici un personnage que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier
+les confidences d'aucun de vous, et ce que je viens
+de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement, parce que
+c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne
+vous êtes jamais convenu; vous marchez de l'engouement
+à la haine, et vous feriez mieux de mettre le pardon
+et l'amitié entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'accorde que ce beau discours soit une inspiration
+et une improvisation de Laravinière, dit Horace; au
+moins, Marthe, vous me direz si c'est l'expression de
+votre pensée?</p>
+
+<p>&mdash;Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être,
+répondit-elle avec dignité, en vous entendant m'accuser
+de votre malheur.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien
+que Marthe fût délaissée par lui; mais il ne voulait pas
+être quitté par elle. La force qu'elle montrait en ce moment,
+et que la présence d'un tiers lui avait inspirée,
+causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il
+eût encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna
+un libre cours à sa colère et à son chagrin. L'ancienne
+jalousie même se réveilla, le nom abhorré de M. Poisson
+revint sur ses lèvres comme une vengeance; et celui
+d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant
+le bras de Marthe, lui dit avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant
+sans raison et sans dignité; à votre place, Marthe, je ne
+resterais pas un instant de plus chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace
+avec un mépris sanglant, j'y consens de grand coeur;
+car je comprends maintenant ce qui se passe entre elle
+et vous.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle
+serait honorée et respectée, tandis que chez vous elle
+est humiliée et insultée. Ah! grand Dieu! ajouta-t-il
+avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une femme
+comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de
+ma vie...</p>
+
+<p>Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son
+coeur eût été prêt à s'échapper dans une parole. Il y avait
+tant de vérité dans son accent, que la jalousie feinte ou
+subite d'Horace s'évanouit à l'instant même; l'émotion
+de Laravinière le gagna par un effet sympathique; et
+obéissant à une de ces réactions auxquelles nous portent
+souvent les scènes violentes, il fondit en larmes; et lui
+tendant la main avec effusion:</p>
+
+<p>«Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand
+coeur, et moi je suis un lâche, un misérable. Demandez
+pardon pour moi à cette pauvre femme dont je ne suis
+pas digne.»</p>
+
+<p>Cette franche et noble résolution termina la querelle,
+et gagna même le coeur sincère de Jean.</p>
+
+<p>«A la bonne heure, dit-il en mettant la main de
+Marthe dans celle d'Horace, vous êtes meilleur que je ne
+croyais, Horace; il est beau de savoir reconnaître ses
+torts aussi vite et aussi généreusement que vous venez
+de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'à les
+oublier.»</p>
+
+<p>Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'être pas
+témoin de la joie de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une
+sensibilité qu'il était habitué à réprimer.</p>
+
+<p>Malgré ce beau dénouement, des scènes semblables se
+répétèrent bientôt, et devinrent de plus en plus fréquentes.
+Horace aimait la dissipation; il y cédait avec
+une légèreté effrénée. Il ne pouvait plus passer une seule
+soirée chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et
+de l'Opéra. Là il était condamné à ne point briller; mais
+c'était pour lui une jouissance que de lever les yeux sur
+ces femmes qui étalent, dans les loges, leur beauté ou
+leur luxe devant une foule de jeunes gens pauvres, avides
+de plaisir, d'éclat et de richesse. Il connaissait par leurs
+noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l'argent
+et l'orgueil semblaient mettre une barrière infranchissable
+à sa convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs
+équipages et leurs amants; il se tenait au bas de l'escalier
+pour les voir défiler devant lui lentement, les épaules
+mal cachées par des fourrures qui tombaient parfois tout
+à fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement
+l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien
+dit de trop en peignant l'impudence singulière des femmes
+du grand monde; mais c'était une brutalité philosophique
+dont Horace ne songeait guère à être complice.
+Son ambition hardie n'était pas blessée de ces regards
+froids et provoquants par lesquels cette espèce de femmes
+semble vous dire: «Admirez, mais ne touchez pas.» Le
+regard effronté d'Horace semblait leur répondre: «Ce
+n'est pas à moi que vous diriez cela.» Enfin, les émotions
+de la scène, la puissance de la musique, la contagion
+des applaudissements, tout, jusqu'à la fantasmagorie
+du décor et l'éclat des lumières, enivrait ce jeune homme,
+qui, après tout, n'avait en cela d'autre tort que d'aspirer
+aux jouissances offertes et retirées sans cesse par la société
+aux pauvres, comme l'eau à la soif de Tantale.</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et
+délabrée, et qu'il trouvait Marthe froide et pâle, assoupie
+de fatigue auprès d'un feu éteint, il éprouvait un malaise
+où le remords et le dépit se combattaient douloureusement.
+Alors, à la moindre occasion, l'orage recommençait;
+et Marthe, n'espérant pas guérir d'une passion aussi funeste,
+désirait et appelait la mort avec énergie.</p>
+
+<p>Dans ces sortes de secrets domestiques, dès qu'on a
+laissé tomber le premier voile on éprouve de part et
+d'autre le besoin d'invoquer le jugement d'un tiers; on
+le recherche, tantôt comme un confident, tantôt comme
+un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements.
+Il était fâché de se sentir entraîné à prendre
+part dans la querelle, et il avouait à Arsène que, malgré
+ses résolutions de neutralité, il était obligé de contracter
+avec Horace une sorte d'amitié. En effet, ce dernier lui
+témoignait une confiance et lui prouvait souvent une générosité
+de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace
+avait, en dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes;
+il était aussi prompt à se radoucir qu'il l'était à
+s'emporter. Une parole sage trouvait toujours le chemin
+de sa raison; une parole affectueuse trouvait encore plus
+vite celui de son coeur. Au milieu d'un débordement inouï
+d'orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir
+modeste et ingénu. Enfin, il offrait tour à tour le
+spectacle des dispositions et des instincts les plus contraires,
+et la dispute que nous avons rapportée en gros
+ci-dessus résume toutes celles qui suivirent, et que Laravinière
+fut appelé à terminer.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées
+un certain nombre de fois, Laravinière, obéissant, ainsi
+qu'Arsène le lui avait conseillé, à la spontanéité de ses
+impressions, se sentit porté à moins d'indulgence envers
+Horace. Il y a, dans le retour fréquent d'un même tort,
+quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des
+âmes justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué
+de la facilité avec laquelle Horace s'accusait lui-même et
+demandait pardon, que son admiration pour cette facilité
+se changea en une sorte de mépris. Il arriva enfin à ne
+voir en lui qu'un hâbleur sentimental, et à sentir sa conscience
+dégagée de cette affection dont il n'avait pu se
+défendre. Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était
+inévitable de la part d'un caractère aussi ferme et aussi
+égal que l'était celui de Jean.</p>
+
+<p>«Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que
+celui-ci invoquait encore son intervention, je ne peux pas
+vous laisser ignorer davantage que je ne m'intéresse plus
+du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir d'un côté
+une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais
+dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre; car il
+y a de la monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment,
+et chez vous il y a une faiblesse misérable dans
+toutes ces parades de violence dont vous nous <i>régalez</i>.
+Je vous ai cru d'abord égoïste, et puis je vous ai cru
+bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais;
+vous êtes froid, et vous aimez à vous démener dans
+un orage de passions factices; vous avez une nature de
+comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir de
+vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots,
+vous vous amusez à nos dépens, j'en suis certain.
+Oh! ne vous fâchez pas, ne roulez pas les yeux comme
+Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le poing. J'ai vu
+cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire ou
+dire je répondrais <i>connu!</i> Je suis un spectateur usé, et
+désormais aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au
+théâtre. Je sais que vous êtes puissant dans le drame;
+mais je sais toutes vos pièces par coeur. Si vous voulez
+que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre
+poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement
+que vous n'aimez plus votre maîtresse parce qu'elle vous
+ennuie, et autorisez-moi à le lui faire comprendre avec
+tous les égards et les ménagements qui lui sont dus. C'est
+alors seulement que je vous rendrai mon estime et que
+je vous croirai un homme d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je
+consens à vous parler froidement, très-froidement; car
+je sais me vaincre, et commence par vous dire sérieusement
+et tranquillement que vous me rendrez raison de
+toutes les insultes que vous venez de me faire...</p>
+
+<p>&mdash;Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixième fois depuis
+un mois que vous me provoquez; et c'eût été vous
+rendre service que de vous prendre au mot; mais j'ai un
+meilleur emploi à faire de mon sang que de le compromettre
+avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous
+donc que je fais sauter votre fleuret toutes les fois que
+nous nous amusons à l'escrime, et en conséquence souffrez
+que je refuse votre nouveau défi.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme
+la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez
+un soufflet? mais avec un croc-en-jambe et un revers
+de mon <i>frère-jean</i>... Dieu m'en préserve, Horace! ces
+façons-la sort bonnes avec les mouchards et les gendarmes.
+Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore
+pour vous quelque chose qui me ferait supporter de vous
+un acte de folie plutôt que d'y répondre. Taisez-vous donc.
+Je vous préviens que je ne me défendrai pas, et qu'il y
+aurait lâcheté de votre part à m'attaquer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est
+lâche, trois fois lâche, de vous ou de moi? Vous m'accablez
+d'outrages, vous me traitez avec le dernier mépris,
+et vous dites que vous ne m'accorderez point de réparation!
+Ah! dans ce moment, je comprends le duel des
+Malais, qui déchirent leurs propres entrailles en présence
+de leur ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de
+la déclamation; car je ne suis pas votre ennemi; et je
+jure que je ne veux pas vous insulter. Je vous donne une
+leçon amicale, et vous pouvez bien la recevoir, puisque
+vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a longtemps
+que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des
+excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci;
+vous me faites rougir de l'abandon et de la loyauté de
+coeur que j'ai eus avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empêcher
+de vous humilier de nouveau que je vous défends
+d'y revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'écria
+Horace en pleurant de rage et en se tordant les mains,
+pour être traité de la sorte?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit
+Laravinière. Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre
+créature qui vous adore et que vous n'estimez seulement
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que
+je n'estime pas la femme à qui j'ai donné ma jeunesse,
+ma vie, la virginité de mon coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que
+vous l'ayez fait, et, dans tous les cas, je suis peu disposé
+à vous en plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est
+vous qui êtes un être froid et sans intelligence des passions.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume;
+mais je ne fais pas le semblant du contraire. Eh
+bien, expliquez-moi donc, en ce cas, en quoi vous êtes si
+à plaindre?</p>
+
+<p>&mdash;Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est
+que d'aimer pour la première fois, et d'être aimé pour la
+seconde ou troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les
+épaules. La Vierge Marie était seule digne de monsieur
+Horace Dumontet! <i>Connu!</i> mon cher. Vous l'avez dit
+assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais
+dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la
+pensée, prouve qu'on était digne tout au plus de mademoiselle
+Louison. Quelle vanité et quelle erreur sont les
+vôtres! Il y a certaines femmes perdues qui valent mieux
+que certains adolescents.</p>
+
+<p>&mdash;Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent
+personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je dis la vérité. Il y a des coeurs purs
+sous des robes souillées, et des coeurs corrompus sous
+des gilets magnifiques.»</p>
+
+<p>Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta
+les lambeaux à la figure du Laravinière. Jean les esquiva,
+et les poussant du bout de son pied:</p>
+
+<p>«C'est cela, dit-il; comme si vous n'étiez pas assez
+endetté avec votre tailleur!</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne
+l'avais pas oublié; mais je vous remercie de me le rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière
+avec insouciance; il y a dans les prisons de pauvres
+patriotes qui en profiteront pour acheter des cigares.
+Allons, rallumez le vôtre, et parlons un peu sans nous
+fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des torts incontestables,
+vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant
+que vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous
+l'esprit, les belles paroles et une superbe figure, je vous
+excuse jusqu'à un certain point. Je sais bien que c'est le
+privilège des beaux garçons, comme celui des belles
+femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que
+vous ayez la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble
+à un sanglier plus qu'à un chrétien, et dont la
+face a été labourée un jour qu'il grêlait des hallebardes.
+Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer à
+faire souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont
+vous êtes dégoûté; c'est de manquer de franchise, en
+un mot, et de ne pas vouloir guérir le mal que vous avez
+fait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je
+ne puis m'en séparer! je ne m'habituerais pas à vivre
+sans elle!</p>
+
+<p>&mdash;Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puisque
+vous vous arrangez de manière à rester avec elle le
+moins que vous pouvez), votre devoir serait de vaincre
+un amour qui lui est nuisible.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se tuera si je l'abandonne.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'abandonnez froidement et brutalement,
+c'est possible; mais si vous le faites par loyauté, par dévouement,
+au nom de l'honneur, au nom de votre amour
+même...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais Marthe ne se résignera à me perdre,
+je le sais trop.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec
+la même franchise que je viens d'avoir avec vous, et
+nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1° qu'il n'y
+eût plus un seul miroir dans l'univers; 2° que Marthe
+perdît la vue; 3° qu'elle et moi n'eussions aucun souvenir
+de ma figure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire sans détour: j'ai des vues pour
+un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever?
+Pour quel prince russe ou pour quel don Juan du Café
+de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous le voyez?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'en avez fait mystère?... Voilà qui est
+étrange!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous
+ne l'aimez pas, et je ne voulais pas vous entendre mal
+parler de lui, parce que je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà
+s'est changé en pluie de gros sous pour me supplanter?</p>
+
+<p>&mdash;Triple insulte pour <i>lui</i>, pour <i>elle</i> et pour <i>moi</i>.
+Grand merci! C'était dans votre rôle? Vous l'avez très-bien
+dit! Si j'étais claqueur, je me pâmerais d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, Laravinière, c'est à me rendre fou!
+Vous agissez ici contre moi, vous me trahissez, vous parlez
+pour un autre. Et moi qui me fiais à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé
+le nom d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous
+brouiller avec elle, je n'ai jamais fait que le contraire.
+Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier: mon coeur et
+ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison
+aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je
+l'engage, avec votre autorisation, à rompre un engagement
+qui vous pèse et qui la tue.»</p>
+
+<p>Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable
+de Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant
+plus comment faire pour regagner l'estime de cet
+homme dont il craignait le jugement, promit de réfléchir
+à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre
+un parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut
+se décider à rien.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<p>Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire.
+Il avait horreur de la solitude, et il avait besoin
+du dévouement d'autrui, deux choses qui lui rendaient
+Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait le dire à Laravinière;
+car celui-ci n'était plus disposé à se faire illusion
+sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de
+cette persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploitation.
+Marthe était plus facile à tromper ou à contenter.
+Il lui suffisait qu'Horace lui dit un mot de crainte ou de
+regret à l'idée de séparation, pour qu'elle acceptât héroïquement
+toutes les souffrances attachées à cette union
+malheureuse.</p>
+
+<p>«Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle;
+sa santé n'est pas si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes
+indispositions par suite d'une irritabilité des
+nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour sa vie, du
+moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère
+d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant;
+il ne sait pas s'occuper de lui-même: si je n'étais pas là,
+au milieu de ses rêveries et de ses divagations, il oublierait
+de dormir et de manger. Sans compter qu'il n'aurait
+jamais la précaution et l'attention de mettre tous les jours
+vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m'aime, malgré
+toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments
+d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même,
+qu'il préférait souffrir encore mille fois plus de son amour
+que de guérir en cessant d'aimer.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière; car ce
+dernier, voyant qu'Horace ne se décidait à rien, avait
+rompu la glace avec elle, après avoir bien et dûment
+averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace, qui l'avait
+pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion,
+prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des
+querelles sérieuses pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement
+au défi de lui voler le coeur de Marthe, et lui donnait
+désormais carte blanche auprès d'elle. Quoiqu'il fût
+outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait
+ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait
+maladroit, timide, plus scrupuleux et plus compatissant
+qu'il ne voulait le paraître; et il sentait bien que d'un
+mot il détruirait, dans l'esprit de son indulgente amie,
+tout l'effet du plus long discours possible de Laravinière.
+Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son
+empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un
+pari. Combien d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées
+et comme ranimées avec effort dans des coeurs
+lassés ou éteints, par la crainte de donner un triomphe
+à ceux qui en prédisaient la fin prochaine! Le repentir
+et le pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés,
+et il y a plus de loyauté qu'on ne pense à
+braver le scandale d'une rupture devenue nécessaire.</p>
+
+<p>Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis
+qu'il avait résolu de sauver Marthe, elle était plus que
+jamais ennemie de son propre salut. Il vit bientôt qu'au
+lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu, il la fortifiait
+dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au
+lieu de le servir, il avait empiré sa situation; et il rentra
+dans sa neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe
+apparemment n'était pas aussi malheureuse qu'il l'avait
+jugé.</p>
+
+<p>Il eût, à celle époque, quitté l'hôtel de M. Chaignard,
+si des raisons étrangères à nos deux amants ne lui eussent
+rendu ce domicile plus sûr et plus propice qu'aucun autre
+à certains projets qui l'occupaient secrètement. Pourquoi
+ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean n'est
+plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent
+son sort sont, aussi bien que lui, soit par la
+mort, soit par l'absence, à l'abri de toute persécution?
+Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours ignoré, et je
+l'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne
+pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne.
+Avec le caractère ardent que je lui connaissais et
+l'impatience d'agir qui le dévorait, j'ai toujours pensé
+qu'il était homme plutôt à gourmander la prudence des
+chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions, qu'à
+se laisser devancer par eux dans une entreprise à main
+armée. Ma situation ne me permettait pas d'être son
+confident. A quel point Arsène le fut, je ne l'ai pas su
+davantage, et je n'ai pas cherché à le savoir. Ce qu'il y
+a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement
+dans la chambre de Laravinière, un jour que celui-ci
+avait oublié de s'enfermer, il le trouva environné de
+fusils de munition qu'il venait de tirer d'une grande
+malle, et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien
+des armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches,
+de la poudre, du plomb, un moule, tout ce
+qui était nécessaire pour envoyer le possesseur de ces
+dangereuses reliques devant un jury, et de là en place
+de Grève ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément
+dans une heure de spleen et d'abandon. Il avait
+encore de ces moments-là avec Laravinière, quoiqu'il se
+fût promis de n'en plus avoir.</p>
+
+<p>«Oui-da! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment
+son coffre, jouez-vous ce jeu-là? Eh bien! ne
+vous en cachez pas. Je sympathise avec cette manière de
+voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier une
+de ces clarinettes, je suis très-capable d'en jouer aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-vous ce que vous pensez, Horace? répondit
+Jean en attachant sur lui ses petits yeux verts et brillants
+comme ceux d'un chat. Vous m'avez si souvent
+raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire,
+que je ne sais pas si je puis compter sur votre
+discrétion. Cependant, quelque peu de sympathie que
+vous inspirent mon projet et ma personne, quand vous
+vous rappellerez qu'il y va de ma tête, vous ne vous
+amuserez pas, j'espère, à me plaisanter tout haut sur
+mon goût pour les armes à feu.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte à
+cet égard; et je vous répète que, loin de vous critiquer,
+je vous approuve et vous envie. Je voudrais, moi aussi,
+avoir une espérance, une conviction assez forte pour me
+faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous
+adresser à moi. Voyez, Horace, est-ce que ne voilà pas
+une plume avec laquelle un jeune poëte comme vous
+pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel?»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie
+qu'il s'était réservée pour son usage particulier. Horace
+la prit, la pesa dans sa main, en fit jouer la batterie,
+puis s'assit en la posant sur ses genoux, et tomba dans
+une rêverie profonde.</p>
+
+<p>«A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'écria-t-il
+lorsque Laravinière, achevant de serrer ses dangereux
+trésors, lui ôta doucement son arme favorite; n'est-ce
+pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas un
+leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle
+nous dit: Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents,
+soyez ambitieux, et vous parviendrez à tout! et il n'y
+aura pas de place si haute à laquelle vous ne puissiez
+vous asseoir! Que fait-elle, cette société menteuse et
+lâche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous
+donne-t-elle de développer les facultés qu'elle nous demande
+et d'utiliser les talents que nous acquérons pour
+elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous méconnaît,
+elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si
+nous nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou
+nous tue; si nous restons tranquilles, elle nous méprise
+ou nous oublie. Ah! vous avez raison, Jean, grandement
+raison de vous préparer à un glorieux suicide!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous croyez que je songe à ma gloire et à
+celle de mes amis, vous vous trompez beaucoup, dit
+Laravinière. Je suis très-content de la société en ce qui
+me concerne. J'y jouis d'une indépendance absolue, et
+j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en
+véritable bohémien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est
+de conspirer pour son renversement; car le peuple
+souffre, et l'honneur appelle ceux qui se sont dévoués
+pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!</p>
+
+<p>&mdash;Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace; mais,
+soit dit sans vous offenser, je crois que vous vous souciez
+aussi peu de lui qu'il se soucie de vous. Vous aimez
+la guerre et vous la cherchez; voilà tout, mon cher président:
+chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi
+aimeriez-vous le peuple?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'en suis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sorti, vous n'en êtes plus. Le peuple
+seul si bien que vous avez des intérêts différents des
+siens, qu'il vous laisse conspirer tout seul, ou peu s'en
+faut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas
+à m'expliquer là-dessus; mais soyez sûr que je suis sincère
+quand je dis: «J'aime le peuple.» Il est vrai que
+j'ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce de bourgeois,
+que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si
+nous avons un jour un régime spartiate qui prohibe la
+bière et le <i>caporal</i>. Mais qu'importe tout cela? Le peuple,
+c'est le droit méconnu, c'est la souffrance délaissée,
+c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous voulez;
+mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle
+est assez belle pour que nous combattions pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée que l'on retournera contre vous
+quand vous l'aurez proclamée.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue?
+Et pourquoi le ferais-je? comment pourrais-je changer?
+Est-ce qu'une idée meurt comme une passion, comme
+un besoin? La souveraineté de tous sera toujours un
+droit: l'établir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a
+bien de l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je
+ne trouverais pas la mort au commencement.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs
+théories à cet égard. Jean y avait toujours eu le dessous,
+quoiqu'il eût pour lui la vérité et la conviction; il
+n'avait pas l'intelligence assez prompte et assez subtile
+pour repousser toutes les objections et toutes les moqueries
+de son adversaire. Horace voulait aussi la république,
+mais il la voulait au profit des talents et des
+ambitions. Il disait que le peuple trouverait le sien à remettre
+ses intérêts aux mains de l'intelligence et du savoir;
+que le devoir d'un chef serait de travailler au
+progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il
+n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des
+droits sur l'action des hommes supérieurs, ni qu'il pût
+en faire un bon usage. Beaucoup d'aigreur entrait souvent
+dans ces discussions, et le grand argument d'Horace
+contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient
+toujours, et n'agissaient jamais.</p>
+
+<p>Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait
+un rôle actif, ou était prêt à le jouer, il conçut pour lui
+plus d'estime, et se repentit de l'avoir blessé. Tout en
+continuant de contester le principe d'une révolution en
+faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira
+n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des émotions,
+et un essor pour son ambition trompée par le régime
+constitutionnel. Il demanda à Jean sa confiance, se
+réconcilia avec lui; et, soit qu'il y eût alors une apparence
+de sympathie chez les masses, soit que Laravinière
+se fit des illusions gratuites, Horace crut à un
+mouvement efficace, s'engagea par serment auprès de
+Jean à s'y jeter au premier appel, et se tint prêt à tout
+événement. Il se procura un fusil, et fit des cartouches
+avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut
+plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus
+égale. Ce rôle de conspirateur l'occupait tout entier. Ce
+rôle ranimait son espoir abattu; il le vengeait secrètement
+de l'indifférence de la société envers lui; il lui donnait
+une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude
+vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter
+Marthe, à la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir
+les dangers auxquels il brûlait de s'exposer. Il se pleurait
+aussi un peu d'avance, et répandait des fleurs sur
+sa tombe; il fit même son épitaphe en vers. Quand il
+rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l'Opéra, et
+qu'elle le salua fort légèrement, il s'en consola en pensant
+qu'elle viendrait peut-être l'implorer lorsqu'il serait
+un homme puissant, un grand orateur ou un publiciste
+influent dans la république.</p>
+
+<p>Soit que les événements qui approchaient ne fussent
+pas prévus par d'autres que par lui, soit que des circonstances
+cachées en eussent retardé l'accomplissement,
+Laravinière n'avait eu autre chose à faire qu'à fourbir
+ses fusils, dans l'attente d'une révolution, lorsque le
+choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement
+les masses de toute préoccupation politique.</p>
+
+<p>J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau, par
+une de ces froides nuits du printemps qui semblaient
+donner plus d'intensité au fléau, et j'attendais, en volant
+à <i>l'ennemi</i> un quart d'heure de mauvais sommeil, qu'on
+vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je
+sentis une main se poser sur mon épaule. Je me réveillai
+brusquement, et me levant par habitude, je fus prêt à
+suivre la personne qui me réclamait, avant d'avoir ouvert
+tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut seulement
+lorsqu'elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue
+à l'entrée de l'ambulance, que je crus la reconnaître,
+malgré le changement qui s'était opéré en elle.</p>
+
+<p>«Marthe! m'écriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui
+venez-vous me chercher, grand Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant
+les mains. Oh! venez tout de suite, venez avec
+moi!»</p>
+
+<p>J'étais déjà en route avec elle.</p>
+
+<p>«Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin
+faisant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup,
+et son esprit est tellement frappé, que je crains
+tout. Il y a plusieurs jours qu'il a des pressentiments, et
+aujourd'hui il m'a dit à plusieurs reprises qu'il était
+perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au spectacle, et
+en rentrant il a soupé.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels accidents?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de
+force de courir à l'ambulance, que la frayeur s'est emparée
+de moi tout à coup, et je puis à peine me soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous
+sur mon bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est seulement un peu de froid!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide,
+enveloppez-vous de mon manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, cela nous retarderait, marchons!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Marthe! vous êtes maigrie, lui dis-je tout
+en marchant vite, et en regardant à la lueur blafarde des
+réverbères, ses joues amincies, que creusait encore
+l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gré de la bise.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pourtant très-bien portante,» me dit-elle d'un
+air préoccupé. Puis tout à coup, par une liaison d'idées
+qui ne s'était pas encore faite en elle: Dites-moi donc
+plutôt, s'écria-t-elle vivement, comment se porte Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que
+d'avoir perdu votre amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne dites pas cela! répondit-elle avec un accent
+déchirant. Mon Dieu! épargnez-moi ce reproche-là!
+Dieu sait que je ne le mérite pas! Dites-moi plutôt
+qu'elle m'aime toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime toujours tendrement, chère Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant
+tout ce qui lui était personnel, et me tirant par le
+bras pour me faire courir.</p>
+
+<p>Je courus, et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un
+cri perçant en me voyant, et se jetant dans mes bras:</p>
+
+<p>«Ah! maintenant je puis mourir, s'écria-t-il avec
+chaleur; j'ai retrouvé mon ami.» Et il retomba sur son
+fauteuil, pâle et brisé, comme s'il était près d'expirer.</p>
+
+<p>Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tâtai son
+pouls, qui était à peine sensible. Je l'examinai, je le fis
+coucher, je l'interrogeai attentivement, et je me disposai
+à passer la nuit près de lui.</p>
+
+<p>Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à
+une exaspération douloureuse, tous ses nerfs étaient
+agités; il avait une sorte de délire, il parlait de mort,
+de guerre civile, de choléra, d'échafaud; et mêlant, dans
+ses rêves, les diverses idées qui le possédaient, il me
+prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter
+dans la fatale <i>tapissière</i>, tantôt pour le bourreau qui le
+conduisait au supplice. A ces moments d'exaltation succédaient
+des évanouissements, et quand il revenait à
+lui-même, il me reconnaissait, pressait mes mains avec
+énergie, et s'attachant à moi, me suppliait de ne pas
+l'abandonner, et de ne pas le laisser mourir. Je n'en
+avais pas la moindre envie, et je me mettais à la torture
+pour deviner son mal; mais quelque attention que j'y
+apportasse, il m'était impossible d'y voir autre chose
+qu'une excitation nerveuse causée par une affection morale.
+Il n'y avait pas le moindre symptôme de choléra,
+pas de fièvre, pas d'empoisonnement, pas de souffrance
+déterminée. Marthe s'empressait autour de lui avec un
+zèle dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant,
+j'étais si frappé de son air de dépérissement, et
+d'angoisse, que je la suppliai d'aller se coucher. Je ne
+pus l'y faire consentir. Cependant, à la pointe du jour,
+Horace s'étant calmé et endormi, elle tomba à son tour
+assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'étais au chevet,
+vis-à-vis d'elle, et je ne pouvais m'empêcher de comparer
+la figure d'Horace, pleine de force et de santé, avec
+celle de cette femme que j'avais vue naguère si belle, et
+qui n'était plus devant mes yeux que comme un spectre.</p>
+
+<p>J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans réveiller personne,
+Laravinière entra sur la pointe du pied, et vint
+s'asseoir près de moi. Il avait passé lui-même la nuit
+auprès d'un de ses amis atteint du choléra, et, en rentrant,
+il avait appris que Marthe était allée à l'ambulance
+pour Horace. «Qu'a t-il donc?» me demanda-t-il en
+se penchant vers lui pour l'examiner. Quand je lui eus
+avoué que je n'y voyais rien de grave, et que cependant
+il m'avait occupé et inquiété toute la nuit, Jean haussa
+les épaules. «Voulez-vous que je vous dise ce que c'est?
+me dit-il en baissant la voix encore davantage: c'est une
+panique, rien de plus. Voilà deux ou trois fois qu'il nous
+a fait des scènes pareilles; et si j'avais été ici ce soir,
+Marthe n'aurait pas été, tout effrayée, vous déranger.
+Pauvre femme! elle est plus malade que lui.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image16.png"></p>
+<br>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez,
+vous, bien sévère pour mon pauvre Horace?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je suis-juste. Je ne prétends pas qu'Horace
+soit ce qu'on appelle un lâche; je suis même sûr qu'il
+est brave, et qu'il irait résolument au feu d'une bataille
+ou d'un duel. Mais il a ce genre de lâcheté commun à
+tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la
+maladie, la souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse
+qu'on trouve dans son lit. Il est ce que nous appelons
+<i>douillet</i>. Je l'ai vu une fois tenir tête, dans la rue,
+à des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer, et
+que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu
+aussi tomber en défaillance pour une petite coupure
+qu'il s'était faite au bout du doigt en taillant sa plume.
+C'est une nature de femme, malgré sa barbe de Jupiter
+Olympien. Il pourrait s'élever à l'héroïsme, il ne supporte
+pas un <i>bobo</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Jean, répondis-je, je vois tous les jours
+des hommes dans toute la force de l'âge et de la volonté,
+qui passent pour fermes et sages, et que la pensée du
+choléra (et même de bien moindres maux ) rend pusillanimes
+à l'excès. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception.
+Les exceptions seules affrontent la maladie avec
+stoïcisme.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procès à votre
+ami; mais je voudrais que cette pauvre Marthe s'habituât
+à ses manières, et ne prît pas l'alarme toutes les fois
+qu'il lui passe par la tête de se croire mort.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc là, demandai-je, la cause de son air
+triste et accablé?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne
+veux pas faire ici le délateur. Je me suis abstenu jusqu'à
+présent de vous dire ce qui se passait. Puisque vous voilà
+revenu chez eux, vous en jugerez bientôt par vous-même.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII.</h3>
+
+<p>En effet, étant revenu le lendemain m'assurer de l'état
+de parfaite santé où se trouvait Horace, j'obtins de lui,
+sans la provoquer beaucoup, la confidence de ses chagrins.
+«Eh bien, oui, me dit-il, répondant à une observation
+que je lui faisais, je suis mécontent de mon
+sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je
+pas? tout à fait las de vivre. Pour une goutte de fiel de
+plus qui tomberait dans ma coupe, je me couperais la
+Gorge.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image17.png"></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Cependant hier, en vous croyant pris du choléra,
+vous me recommandiez vivement de ne pas vous laisser
+mourir. J'espère que vous vous exagérez à vous-même
+votre spleen d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'étais fou,
+je tenais à la vie par un instinct animal; aujourd'hui
+que je retrouve ma raison, je retrouve l'ennui, le dégoût
+et l'horreur de la vie.»</p>
+
+<p>J'essayai de lui parler de Marthe, dont il était l'unique
+appui, et qui peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait
+le crime d'attenter à ses jours. Il fit un mouvement
+d'impatience qui allait presque jusqu'à la fureur; il regarda
+dans la chambre voisine, et s'étant assuré que
+Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin,
+«Marthe! s'écria-t-il! eh bien, vous nommez mon fléau,
+mon supplice, mon enfer! Je croyais, après toutes les
+prédictions que vous m'avez faites à cet égard, qu'il y
+allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles
+se sont réalisées; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et
+je ne sais pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur,
+mon seul ami, je lui ferais mystère de ce qui se passe en
+moi. Sachez donc la vérité, Théophile: j'aime Marthe,
+et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en même temps
+je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant
+je n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela,
+vous qui savez tout expliquer, vous qui mettez l'amour
+en théorie, et qui prétendez le soumettre à un régime
+comme les autres maladies.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu'il me serait
+facile de constater du moins l'état de votre âme. Vous
+aimez Marthe, j'en suis bien certain; mais vous voudriez
+l'aimer davantage, et vous ne le pouvez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est cela même! s'écria-t-il. J'aspire à
+un amour sublime, je n'en éprouve qu'un misérable.
+Je voudrais embrasser l'idéal, et je n'étreins que la
+réalité.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir
+par un ton caressant ce que mes paroles pouvaient avoir
+de sévère, vous voudriez l'aimer plus que vous-même, et
+vous ne pouvez pas même l'aimer autant.»</p>
+
+<p>Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement
+qu'il ne l'eût souhaité; mais tout ce qu'il me
+dit pour modifier une opinion qui ne lui semblait pas à la
+hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y confirmer.
+Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me
+laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne
+m'inspirait guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je
+ne voulais pas les quitter sans m'être bien assuré que
+je ne pouvais rien pour adoucir leur infortune.</p>
+
+<p>Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer
+dans son coeur, qu'Horace avait été prompt à
+m'ouvrir le sien. Je devais m'y attendre: elle était l'offensée,
+elle avait de justes sujets de plainte contre lui, et
+une noble générosité la condamnait au silence. Pour
+vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'était accusé
+devant moi, et m'avait confessé tous ses torts: c'était la
+vérité. Horace ne s'était pas épargné; il m'avait dévoilé
+ses fautes, tout en se défendant de la cause égoïste que
+je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea
+rien aux résolutions que Marthe semblait avoir prises; je
+remarquai en elle une sorte de courage sombre et de désespoir
+morne que je n'aurais pas cru conciliables avec
+l'enthousiaste mobilité et la sensibilité expansive que je
+lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la faute
+était toute à la société, dont l'opinion implacable flétrit à
+jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en
+inspirant un véritable amour. Elle refusa de s'expliquer
+sur son avenir, me parla vaguement de religion et de résignation.
+Elle refusa également l'offre que je lui fis de
+lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement serait
+bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient
+amené la désunion; et tout en protestant de son affection
+profonde pour mon amie, elle me conjura de ne point lui
+parler d'elle. La seule idée qui me parut arrêtée dans son
+cerveau, parce qu'elle y revint à plusieurs reprises, fut
+celle d'un devoir qu'elle avait à remplir, devoir mystérieux,
+et dont elle ne détermina point la nature.</p>
+
+<p>En examinant avec attention sa contenance et tous ses
+mouvements, je crus observer qu'elle était enceinte; elle
+était si peu disposée à la confiance, que je n'osai pas
+l'interroger à cet égard, et me réservai de le faire en
+temps opportun.</p>
+
+<p>Quand je l'eus quittée, le coeur attristé profondément de
+sa souffrance, je passai par hasard devant un café où Horace
+avait l'habitude d'aller lire les journaux; et comme
+il y était en ce moment, il m'appela et me força de m'asseoir
+près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait
+dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était
+pas enceinte. Il est impossible de rendre l'altération
+que ce mot causa sur son visage. «Enceinte! s'écria-t-il;
+de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous la croyez enceinte?
+Elle vous a dit qu'elle l'était? Malédiction de tous
+les diables! il ne me faudrait plus que cela!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle?
+lui dis-je. Si Eugénie m'en annonçait une semblable,
+je m'estimerais bien heureux!&mdash;Il frappa du poing
+sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la faïence de
+l'établissement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe
+d'abord, et ensuite vous avez trois mille livres de
+rente et un état. Mais moi, que ferais-je d'un enfant? à
+mon âge, avec ma misère, mes dettes, et mes parents,
+qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je? avec
+quoi le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les
+marmots, et qu'une femme en couches me représente
+l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu! vous me rappelez
+qu'elle lit l'<i>Emile</i>, sans désemparer depuis quinze
+jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va
+lui donner une éducation à la Jean-Jacques, dans une
+chambre de six pieds carrés! Me voilà père, je suis
+perdu!»</p>
+
+<p>Son désespoir était si comique, que je ne pus m'empêcher
+d'en rire. Je pensai que c'était une de ces boutades
+sans conséquence qu'Horace aimait à lancer, même sur
+les sujets les plus sérieux, rien que pour donner un peu
+de mouvement à son esprit, comme à un cheval ardent
+qu'on laisse caracoler avant de lui faire prendre une allure
+mesurée. J'avais bonne opinion de son coeur, et j'aurais
+cru lui faire injure en lui remontrant gravement les
+devoirs que sa jeune paternité allait lui imposer. D'ailleurs
+je pouvais m'être trompé. Si Marthe eût été dans
+la position que je supposais, Horace eût-il pu l'ignorer?
+Nous nous séparâmes, moi riant toujours de son aversion
+sarcastique pour les marmots, et lui continuant à déclamer
+contre eux avec une verve inépuisable.</p>
+
+<p>Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades
+qui s'étaient fait inscrire. J'étais reçu médecin depuis
+l'automne précédent, et je commençais ma carrière par
+la sinistre et douloureuse épreuve du choléra. J'avais
+donc tout à coup une clientèle plus nombreuse que je ne
+l'aurais désiré, et je fus tellement accaparé pendant plusieurs
+jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une
+quinzaine. Ce fut sous l'influence d'un événement étrange
+qui coupait court à toutes ses amères facéties sur la progéniture.</p>
+
+<p>Il entra chez moi un matin, pâle et défait.</p>
+
+<p>«Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans
+sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe! s'écria-t-il avec agitation. Je vous parle de
+Marthe; elle n'est point chez moi, elle a disparu. Théophile,
+je vous le disais bien, que je devrais me couper
+la gorge; Marthe m'a quitté, Marthe s'est enfuie avec
+le désespoir dans l'âme, peut-être avec des pensées de
+suicide.»</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son
+épouvante et sa consternation n'avaient rien d'affecté.
+Nous courûmes chez Arsène. Je pensais que cet ami fidèle
+de Marthe avait pu être informé par elle de ses dispositions.
+Nous ne trouvâmes que ses soeurs, dont l'air étonné
+nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et
+qu'elles ne pressentaient pas même le motif de la visite
+d'Horace. Comme nous sortions de chez elles, nous rencontrâmes
+Paul qui rentrait. Horace courut à sa rencontre,
+et, se jetant dans ses bras par un de ces élans
+spontanés qui réparaient en un instant toutes ses injustices:</p>
+
+<p>«Mon ami, mon frère, mon cher Arsène! s'écria-t-il
+dans l'abondance de son coeur, dites-moi où <i>elle</i> est,
+vous le savez, vous devez le savoir. Ah! ne me punissez
+pas de mes crimes par un silence impitoyable. Rassurez-moi;
+dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiée à vous. Ne
+me croyez pas jaloux, Arsène. Non, à cette heure, je
+jure Dieu que je n'ai pour vous qu'estime et affection. Je
+consens à tout, je me soumets à tout! soyez son appui,
+son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous la
+confie; je vous bénis si vous pouvez, si vous devez lui
+donner du bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas
+morte, dites-moi que je ne suis pas son bourreau, son
+assassin!»</p>
+
+<p>Quoique Marthe n'eût pas été nommée, comme il n'y
+avait qu'<i>elle</i> au monde qui pût intéresser Arsène, il comprit
+sur-le-champ, et je crus qu'il allait tomber foudroyé.
+Il fut quelques instants sans pouvoir répondre. Ses dents
+claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace d'un air
+hébété, en retenant dans sa main froide et fortement
+contractée la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne
+fit aucune réflexion. Un mélange d'effroi et d'espoir le jetait
+dans une sorte de délire farouche. Il se mit à courir
+avec nous. Nous allâmes à la Morgue; Horace avait eu
+déjà la pensée d'y aller; il n'en avait pas eu le courage.
+Nous y entrâmes sans lui; il s'arrêta sous le portique, et
+s'appuya contre la grille pour ne pas tomber, mais évitant
+de tourner ses regards vers cet affreux spectacle,
+qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eût offert parmi les victimes
+de la misère et des passions l'objet de nos recherches.
+Nous pénétrâmes dans la salle, où plusieurs cadavres,
+couchés sur les tables fatales, offraient aux regards
+la plus hideuse plaie sociale, la mort violente dans toute
+son horreur, la preuve et la conséquence de l'abandon,
+du crime ou du désespoir. Arsène sembla retrouver son
+courage au moment où celui d'Horace faiblissait; il s'approcha
+d'une femme qui reposait là avec le cadavre de
+son enfant enlacé au sien; il souleva d'une main ferme
+les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage de la
+morte, et comme si sa vue eût été troublée par un nuage
+épais, il se pencha sur cette face livide, la contempla un
+instant, et la laissant retomber avec une indifférence qui,
+certes, ne lui était pas habituelle:</p>
+
+<p>«Non,» dit-il d'une voix forte; et il m'entraîna pour
+répéter vite à Horace ce <i>non</i>», qui devait le soulager momentanément.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, Arsène s'arrêtant:</p>
+
+<p>«Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous
+a laissé.»</p>
+
+<p>Ce billet, Horace nous l'avait communiqué. Il le remit
+de nouveau à Paul, qui le relut attentivement. Il était
+ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Rassurez-vous, cher Horace, je m'étais trompée.
+Vous n'aurez pas les charges et les ennuis de la paternité;
+mais après tout ce que vous m'avez dit depuis
+quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait pas
+durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps
+que nous avons dû nous préparer mutuellement à
+cette séparation, qui vous affligera, j'en suis sûre, mais
+à laquelle vous vous résignerez, en songeant que nous
+nous devions mutuellement cet acte de courage et de
+raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait
+inutile. Ne vous inquiétez pas de moi, je suis forte
+et calme désormais. Je quitte Paris; j'irai peut-être dans
+mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne vous reproche
+rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en
+appellant sur vous la bénédiction du ciel.»</p>
+
+<p>Celle lettre n'annonçait pas des projets sinistres; cependant
+elle était loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais
+trouvé naguère chez Marthe tous les symptômes d'un
+désespoir sans ressource, et cette farouche énergie qui
+conduit aux partis extrêmes.</p>
+
+<p>«Il faut, dis-je à Horace, faire encore un grand
+effort sur vous-même, et nous raconter textuellement ce
+qui s'est passé entre vous depuis quinze jours; d'après
+cela, nous jugerons de l'importance que nous devons
+laisser à nos craintes. Peut-être les vôtres sont exagérées.
+Il est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procèdés
+assez cruels pour la pousser à un acte de folie. C'est
+un esprit religieux, c'est peut-être un caractère plus fort
+que vous ne le pensez. Parlez, Horace; nous vous plaignons
+trop pour songer à vous blâmer, quelque chose que
+vous ayez à nous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Me confesser devant lui? répondit Horace en regardant
+Arsène. C'est un rude châtiment; mais je l'ai mérité,
+et je l'accepte. Je savais bien qu'il l'aimait, lui, et
+que son amour était plus digne d'elle que le mien. Mon
+orgueil souffrait de l'idée qu'un autre que moi pouvait lui
+donner le bonheur que je lui déniais; et je crois que,
+dans mes accès de délire, je l'aurais tuée plutôt que de
+la voir sauvée par lui!</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous pardonne! dit Arsène; mais avouez
+jusqu'au bout. Pourquoi la rendiez vous si malheureuse?
+Est-ce à cause de moi? Vous savez bien qu'elle ne m'aimait
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil
+et de triomphe égoïste; mais aussitôt ses yeux
+s'humectèrent et sa voix se troubla. Je le savais, continua-t-il,
+mais je ne voulais seulement pas qu'elle t'estimât,
+noble Arsène! C'était pour moi une injure sanglante
+que la comparaison qu'elle pouvait faire entre nous
+deux au fond de son coeur. Vous voyez bien, mes amis,
+que, dans ma vanité, il y avait des remords et de la honte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, reprit Arsène, elle ne me regrettait pas
+assez, elle ne pensait pas assez à moi, pour qu'il lui en
+coûtât beaucoup de m'oublier tout à fait?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a longtemps défendu, répondit Horace
+avec une énergie qui me portait à la fureur. Et puis tout
+à coup elle ne m'a plus parlé de vous, elle s'y est résignée
+avec un calme qui semblait me braver et me mépriser
+intérieurement. C'est à cette époque que la misère
+m'a contraint à lui laisser reprendre son travail, et
+quoique j'eusse vaincu en apparence ma jalousie, je n'ai
+jamais pu la voir sortir seule, sans conserver un soupçon
+qui me torturait. Mais je le combattais, Arsène; je vous
+jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement
+quelquefois, dans des accents de colère, je laissais
+échapper un mot indirect, qui paraissait l'offenser et la
+blesser mortellement. Elle ne pouvait pas supporter
+d'être soupçonnée d'un mensonge, d'une dissimulation
+si légère qu'elle fût dans ma pensée. Sa fierté se révoltait
+contre moi tous les jours dans une progression qui
+me faisait craindre son changement ou son abandon.
+Pourtant, depuis quelques semaines, j'étais plus maître
+de moi, et, injuste qu'elle était! elle prenait ma vertu
+pour de l'indifférence. Tout à coup une malheureuse circonstance
+est venue réveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte;
+Théophile m'en a donné l'idée, et j'en ai été consterné.
+Épargnez-moi l'humiliation de vous dire à quel
+point le sentiment paternel était peu développé en moi.
+Suis-je donc dans l'âge où cet instinct s'éveille dans le
+coeur de l'homme? et puis l'horrible misère ne fait-elle
+pas une calamité de ce qui peut être un bonheur en
+d'autres circonstances? Bref, je suis rentré chez moi précipitamment,
+il y a aujourd'hui quinze jours, en quittant
+Théophile, et j'ai interrogé Marthe avec plus de terreur
+que d'espérance, je l'avoue. Elle m'a laissé dans le doute;
+et puis, irritée des craintes chagrines que je manifestais,
+elle me déclara que si elle avait le bonheur de devenir
+mère, elle n'irait pas implorer pour son enfant l'appui
+d'une paternité si mal comprise et si mal acceptée par les
+hommes de <i>ma condition</i>. J'ai vu là un appel tacite vers
+vous, Arsène, je me suis emporté; elle m'a traité avec un
+mépris accablant. Depuis ces quinze jours, notre vie a été
+une tempête continuelle, et je n'ai pu éclaircir le doute
+poignant qui en était cause. Tantôt elle m'a dit qu'elle
+était grosse de six mois, tantôt qu'elle ne l'était pas, et,
+en définitive, elle m'a dit que si elle l'était, elle me le
+cacherait, et s'en irait élever son enfant loin de moi. J'ai
+été atroce dans ces débats, je le confesse avec des larmes
+de sang. Lorsqu'elle niait sa grossesse, j'en provoquais
+l'aveu par une tendresse perfide, et lorsqu'elle l'avouait,
+je lui brisais le coeur par mon découragement, mes malédictions,
+et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des
+doutes insultants sur sa fidélité, et des sarcasmes amers
+sur le bonheur qu'elle se promettait de donner un héritier
+à mes dettes, à ma paresse et à mon désespoir. Il y
+avait pourtant des moments d'enthousiasme et de repentir
+où j'acceptais cette destinée avec franchise et avec
+une sorte de courage fébrile; mais bientôt je retombais
+dans l'excès contraire, et alors Marthe, avec un dédain
+glacial, me disait: «Tranquillisez-vous donc; je vous ai
+trompé pour voir quel homme vous étiez. A présent que
+j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis
+vous dire que je ne suis pas grosse, et vous répéter que
+si je l'étais, je ne prétendrais pas vous associer à ce que
+je regarderais comme mon unique bonheur en ce monde.»</p>
+
+<p>«Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait.
+Avant-hier la mésintelligence fut plus profonde que la
+veille, et puis hier, elle le fut à un excès qui m'eût semblé
+devoir amener une catastrophe, si nous n'eussions
+pas été comme blasés l'un et l'autre sur de pareilles douleurs.
+A minuit, après une querelle qui avait duré deux
+mortelles heures, je fus si effrayé de sa pâleur et de son
+abattement, que je fondis en larmes. Je me mis à genoux,
+j'embrassai ses pieds, je lui proposai de se tuer avec moi
+pour en finir avec ce supplice de notre amour, au lieu de
+le souiller par une rupture. Elle ne me répondit que par
+un sourire déchirant, leva les yeux au ciel, et demeura
+quelques instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta
+ses bras autour de mon cou, et pressa longtemps mon
+front de ses lèvres desséchées par une fièvre lente. «Ne
+parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se levant: ce
+que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez être
+bien fatigué, couchez-vous; j'ai encore quelques points à
+faire. Dormez tranquille; je le suis, vous voyez!»</p>
+
+<p>«Elle était bien tranquille en effet! Et moi, stupide et
+grossier dans ma confiance, je ne compris pas que c'était
+le calme de la mort qui s'étendait sur ma vie. Je m'endormis
+brisé, et je ne m'éveillai qu'au grand jour. Mon
+premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la remercier
+à genoux de sa miséricorde. Au lieu d'elle, j'ai
+trouvé ce fatal billet. Dans sa chambre rien n'annonçait
+un départ précipité. Tout était rangé comme à l'ordinaire;
+seulement la commode qui contenait ses pauvres
+hardes était vide. Son lit n'avait pas été défait: elle ne
+s'était pas couchée. Le portier avait été réveillé vers trois
+heures du matin par la sonnette de l'intérieur; il a tiré
+le cordon comme il fait machinalement dans ce temps de
+choléra, où, à toute heure, on sort pour chercher ou
+porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu
+refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'étais là,
+étendu comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait
+sa fuite, et qu'elle m'arrachait le coeur de la poitrine pour
+me laisser à jamais vide d'amour et de bonheur.»</p>
+
+<p>Après le douloureux silence où nous plongea ce récit,
+nous nous livrâmes à diverses conjectures. Horace était
+persuadé que Marthe ne pouvait pas survivre à cette séparation,
+et que si elle avait emporté ses hardes, c'était
+pour donner à son départ un air de voyage, et mieux cacher
+son projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur.
+Il me semblait voir dans toute la conduite de Marthe
+un sentiment de devoir et un instinct d'amour maternel
+qui devaient nous rassurer. Quant à Arsène, après que
+nous eûmes passé la journée en courses et en recherches
+minutieuses autant qu'inutiles, il se sépara d'Horace, en
+lui serrant la main d'un air contraint, mais solennel.
+Horace était désespéré. «Il faut, lui dit Arsène, avoir
+plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond
+de l'âme qu'il n'a pas abandonné la plus parfaite de ses
+créatures, et qu'il veille sur elle.»</p>
+
+<p>Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Étant obligé
+de remplir mes devoirs envers les victimes de l'épidémie,
+je ne pus passer avec lui qu'une partie de la nuit. Laravinière
+avait couru toute la journée, de son côté, pour retrouver
+quelque indice de Marthe. Nous attendions avec
+impatience qu'il fût rentré. Il rentra à une heure du
+matin sans avoir été plus heureux que nous; mais il
+trouva chez lui quelques lignes de Marthe, que la poste
+avait apportées dans la soirée. «Vous m'avez témoigné
+tant d'intérêt et d'amitié, lui disait-elle, que je ne veux
+pas vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande
+un dernier service: c'est de rassurer Horace sur mon
+compte, et de lui jurer que ma position ne doit lui causer
+d'inquiétude, ni au physique ni au moral. Je crois en
+Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi à
+<i>mon frère</i> Paul. Il le comprendra.»</p>
+
+<p>Ce billet, en rendant à Horace une sorte de tranquillité,
+réveilla ses agitations sur un autre point. La jalousie
+revint s'emparer de lui. Il trouva dans les derniers mots
+que Marthe avait tracés un avertissement et comme une
+promesse détournée pour Paul Arsène. «Elle a eu, en
+s'unissant à moi, dit-il, une arrière-pensée qu'elle a toujours
+conservée et qui lui revenait dans tous les mécontentements
+que je lui causais. C'est cette pensée qui lui a
+donné la force de me quitter. Elle compte sur Paul, soyez-en
+sûrs! Elle conserve encore pour notre liaison un certain
+respect qui l'empêchera de se confier tout de suite à
+un autre. J'aime à croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas
+joué la comédie avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant
+à chercher Marthe jusqu'à la Morgue, il n'avait pas
+au fond du coeur l'égoïste joie de la savoir vivante et résignée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devez pas en douter, répondis-je avec vivacité;
+Arsène souffrait le martyre, et je vais tout de suite,
+en passant, lui faire part de ce dernier billet, afin qu'il
+repose en paix, ne fût-ce qu'une heure ou deux.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais moi-même, dit Laravinière; car son chagrin
+m'intéresse plus que tout le reste.» Et sans faire attention
+au regard irrité que lui lançait Horace, il lui reprit
+le billet des mains, et sortit.</p>
+
+<p>«Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me
+jouer! s'écria Horace furieux. Jean est l'âme damnée de
+Paul, et l'entremetteur sentimental de cette chaste intrigue.
+Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de
+Marthe, comment et pourquoi elle <i>croit en Dieu</i> (mot
+d'ordre que je comprends bien aussi, allez!...), Paul va
+courir en quelque lieu convenu, où il la trouvera; ou
+bien il dormira sur les deux oreilles, sachant qu'après
+deux ou trois jours donnés aux larmes qu'elle croit me
+devoir, l'infidèle orgueilleuse l'admettra à offrir ses consolations.
+Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrangé
+avec un certain art. Il y a longtemps qu'on cherchait
+un prétexte pour me répudier, et il fallait me
+donner tort. Il fallait qu'on pût m'accuser auprès de mes
+amis, et se rassurer soi-même contre les reproches de la
+conscience. On y est parvenu; on m'a tendu un piège en
+feignant, c'est-à-dire en <i>feignant de feindre</i> une grossesse.
+Vous avez été innocemment le complice de cette
+belle machination; on connaissait mon faible: on savait
+que cette éventualité m'avait toujours fait frémir. On m'a
+fourni l'occasion d'être lâche, ingrat, criminel... Et quand
+on a réussi à me rendre odieux aux autres et à moi-même,
+on m'abandonne avec des airs de victime miséricordieuse!
+C'est vraiment ingénieux! Mais il n'y aura que
+moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment
+on a abandonné le <i>Minotaure</i>, et comment on s'est
+tenu caché pour laisser passer la première bourrasque de
+colère et de chagrin. Lui aussi, le pauvre imbécile, a cru
+à un suicide! lui aussi, il a été à la police et à la Morgue!
+lui aussi, sans doute, a trouvé un billet d'adieu et de
+belles phrases de pardon au bout d'une trahison consommée
+avec Paul Arsène! Je pense que c'est un billet
+tout pareil au mien; le même peut servir dans toutes les
+circonstances de ce genre!...»</p>
+
+<p>Horace parla longtemps sur ce ton avec une âcreté
+inouïe. Je le trouvai en cet instant si absurde et si injuste,
+que, n'ayant pas le courage de le blâmer hautement,
+mais ne partageant nullement ses soupçons, je
+gardai le silence. Après tout, comme j'étais forcé de le
+laisser à lui-même jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le
+voir ranimé par des dispositions amères que terrassé par
+l'inquiétude insupportable de la journée. Je le quittai
+sans lui rien dire qui pût influencer son jugement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV.</h3>
+
+<p>Lorsque je revins le revoir dans l'après-midi, je le trouvai
+au lit avec un peu de fièvre et une violente agitation
+nerveuse. Je m'efforçai de le calmer par des remontrances
+assez sévères; mais je cessai bientôt, en voyant qu'il ne
+demandait qu'à être contredit afin d'exhaler tout son
+ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de dépit que
+de douleur. Alors il me soutint qu'il était au désespoir;
+et à force de parler de son chagrin, il en ressentit de
+violents accès: la colère fit place aux sanglots. En cet
+instant Arsène entra. Le généreux jeune homme, sans
+s'inquiéter des soupçons injurieux d'Horace, que Laravinière
+ne lui avait pas cachés, venait tâcher de lui faire un
+peu de bien en les dissipant. Il y mit tant de grandeur et
+de dignité, qu'Horace se jeta dans son sein, le remercia
+avec enthousiasme, et, passant de l'aversion la plus puérile
+à la tendresse la plus exaltée, le pria d'être <i>son frère,
+son consolateur, son meilleur ami, le médecin de son
+âme malade et de son cerveau en délire</i>.</p>
+
+<p>Quoique nous sentissions bien, Arsène et moi, qu'il y
+avait de l'exagération dans tout cela, nous fûmes attendris
+des paroles éloquentes qu'il sut trouver pour nous
+intéresser à son malheur, et nous voulûmes passer le
+reste de la journée avec lui. Comme il n'avait plus de
+fièvre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai
+dîner avec Arsène chez le brave Pinson. Nous rencontrâmes
+Laravinière en chemin, et je l'emmenai aussi.
+D'abord notre repas fut silencieux et mélancolique comme
+le comportait la circonstance; mais peu à peu Horace
+s'anima. Je le forçai de boire un peu de vin pour réparer
+ses forces et rétablir l'équilibre entre le principe sanguin
+et le principe nerveux. Comme il était ordinairement
+sobre dans ses boissons, il éprouva plus rapidement que
+je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de
+bordeaux, et alors il devint expansif et plein d'énergie.
+Il nous témoigna à tous trois un redoublement d'amitié
+que nous accueillîmes d'abord avec sympathie, mais qui
+bientôt déplut un peu à Paul, et beaucoup à Laravinière.
+Horace ne s'en aperçut pas, et continua à s'enthousiasmer,
+à les prôner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop à propos
+de quoi. Insensiblement le souvenir de Marthe venant se
+mêler à son effusion, il se livra à l'espérance de la retrouver,
+jeta au ciel ce brûlant défi, se vanta de l'apaiser,
+de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager sa
+confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui
+inspirer et nous en peignit l'ardeur et le dévouement avec
+un orgueil peu convenable. Arsène pâlit plusieurs fois en
+entendant parler de la beauté et des grâces ineffables de
+Marthe en style de roman, avec une chaleur pleine de vanité.
+Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu
+d'encouragement et d'approbation que nous avions donné
+à son triomphe sur Marthe, avait souffert de le savourer
+toujours en silence. Maintenant qu'un intérêt commun
+nous avait fortuitement conduits à lui parler à coeur ouvert,
+à l'interroger, à l'écouter et à discuter avec lui sur
+ce sujet délicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime et
+toute l'affection que nous portions à celle qu'il avait si
+mal appréciée, il éprouvait une vive satisfaction d'amour-propre
+à nous entretenir d'elle, et à repasser en lui-même
+la valeur du trésor qu'il venait de perdre. C'était un prétexte
+pour faire briller ce trésor devant nous sans fatuité
+coupable, et il était facile de voir qu'il était à demi consolé
+de son désastre par le droit qu'il en prenait de rappeler
+son bonheur. Quoique Arsène fût au supplice, il
+l'écouta, et l'aida même à cet épanchement imprudent
+avec un courage étrange. Quoique le sang lui montât au
+visage à chaque instant, il semblait être résolu à étudier
+Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir
+qui la lui révélait sous une face nouvelle. Il voulait
+surprendre le secret de cet amour que son rival avait eu
+le bonheur d'inspirer. Il savait bien comment il l'avait
+perdu, car il connaissait le côté sérieux du caractère de
+Marthe; mais ce côté romanesque qui s'était laissé dominer
+par la passion d'un insensé, il l'analysait et le commentait
+dans sa pensée en l'entendant dépeindre par cet
+insensé lui-même. Plusieurs fois il pressa le bras de Laravinière
+pour l'empêcher d'interrompre Horace, et
+quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume
+et sans mépris, quoique tant de légèreté et de forfanterie
+déplacée lui inspirât bien quelque secrète pitié.</p>
+
+<p>A peine nous eut-il quittés, que Laravinière, cédant à
+une indignation longtemps comprimée, fit à Horace quelques
+observations d'une franchise un peu dure. Horace
+était, comme on dit, tout à fait monté. Il avalait du café
+mêlé de rhum, quoique je me plaignisse de cet excès de
+zèle à outrepasser ma prescription. Il leva la tête avec
+surprise en voyant la muette attention de Laravinière se
+changer en critiques assez sèches. Mais il n'était déjà plus
+d'humeur à supporter humblement un reproche: l'accès
+de repentir et de modestie était passé, la gloriole avait
+repris le dessus. Il répondit au froid dédain de Laravinière
+par des sarcasmes amers sur l'amour ridicule et
+malavisé qu'il lui supposait pour Marthe; il eut de l'esprit,
+il acheva de s'enivrer avec la verve de ses réponses
+et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colère
+en s'efforçant de rire et de dénigrer. Ce dîner eût fini fort
+mal si je ne fusse intervenu pour couper court à une discussion
+des plus envenimées.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, me dit Laravinière en se levant,
+j'oubliais que je parlais à un fou.</p>
+
+<p>Et, après m'avoir serré la main, il lui tourna le dos.
+Je ramenai Horace chez lui: il était complètement gris,
+et ses nerfs plus irrités qu'avant. Il eut un nouvel accès
+de fièvre, et comme j'étais forcé d'aller encore à mes
+malades, je craignis de le laisser seul. Je descendis chez
+Laravinière, qui venait de rentrer de son côté, et le priai
+de monter chez Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis
+aussi pour Marthe, qui me le recommanderait si elle le
+savait tant soit peu malade. Quant à lui personnellement,
+voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre intérêt, je
+vous le déclare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur,
+et qui en a infiniment moins que vous et moi.</p>
+
+<p>Aussitôt que je fus sorti, Jean s'installa auprès du lit
+de son malade, et le regarda attentivement pendant dix
+minutes. Horace pleurait, criait, soupirait, se levait à
+demi, déclamait, appelait Marthe tantôt avec tendresse,
+tantôt avec fureur. Il se tordait les mains, déchirait ses
+couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le
+regardait toujours sans rien dire et sans bouger, prêt à
+s'opposer aux actes d'un délire sérieux, mais résolu de
+n'être pas dupe d'une de ces scènes de drame qu'il lui
+attribuait la faculté de jouer froidement au milieu de ses
+malheurs les plus réels.</p>
+
+<p>A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que
+possible), Horace n'était pas, comme le croyait Jean, un
+froid égoïste. Il est bien vrai qu'il était froid; mais il était
+passionné aussi. Il est bien vrai qu'il avait de l'égoïsme;
+mais il avait en même temps un besoin d'amitié, de soins
+et de sympathie qui dénotait bien l'amour des semblables.
+Ce besoin était si puissant chez lui, qu'il était porté
+jusqu'à l'exigence puérile, jusqu'à la susceptibilité maladive,
+jusqu'à la domination jalouse. L'égoïste vit seul;
+Horace ne pouvait vivre un quart d'heure sans société.
+Il avait de la personnalité, ce qui est bien différent de
+l'égoïsme. Il aimait les autres par rapport à lui; mais il
+les aimait, cela est certain, et on eût pu dire sans trop
+sophistiquer que, ne pouvant s'habituer à la solitude, il
+préférait l'entretien du premier venu à ses propres pensées,
+et que, par conséquent, il préférait en un certain
+sens les autres à lui-même.</p>
+
+<p>Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un
+moyen de s'étourdir, et ce moyen était également bon
+pour ramener à lui les coeurs qu'il avait blessés, et pour
+dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait. Cette fatigue
+singulière, qui agissait sur le moral aussi bien que
+sur le physique, consistait à donner à son chagrin un
+violent essor extérieur par les paroles, par les larmes,
+les cris, les sanglots, même par les convulsions et le délire.
+Ce n'était pas une comédie, comme le croyait Laravinière;
+c'était une crise vraiment rude et douloureuse
+dans laquelle il entrait à volonté. On ne peut pas dire
+qu'il en sortît de même. Elle se prolongeait quelquefois
+au delà du moment où il en avait senti le ridicule ou la
+fatigue; mais il suffisait d'un très petit accident extérieur
+pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace de
+la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime,
+l'offre subite d'un divertissement, une surprise quelconque,
+une petite contusion ou une mince écorchure
+attrapée en gesticulant ou en se laissant tomber, c'en
+était assez pour le ramener de la plus violente exaltation
+à la tranquillité la plus docile, et c'était là pour moi la
+meilleure preuve que ces émotions n'étaient pas jouées;
+car dans le cas où il eût été aussi grand acteur que Jean le
+prétendait, il eût ménagé plus habilement le passage de
+la feinte à la réalité. Laravinière était impitoyable avec
+lui, comme les gens qui se gouvernent et se possèdent le
+sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eût
+exercé les fonctions de médecin ou d'infirmier, il eût vite
+appris qu'il est entre les enfants et les fous une variété
+d'hommes à la fois ardents et faibles, irritables et dociles,
+énergiques et indolents, affectés et naïfs, en un mot froids
+et passionnés, comme je l'ai dit plus haut, et comme je
+tiens à le dire encore pour constater un fait dont l'observation
+n'est pas rare, bien qu'il soit communément regardé
+comme invraisemblable. Ces hommes-là sont souvent
+médiocres, et ils sont parfois d'une intelligence
+supérieure. C'est en général l'organisation nerveuse et
+compliquée des artistes qui présente plus ou moins ces
+phénomènes. Quoiqu'ils s'épuisent à ce fréquent abus de
+leurs facultés exubérantes, on les voit rechercher avec
+une sorte d'avidité fatale tous les moyens possibles d'excitation,
+et provoquer volontairement ces orages qui n'ont
+que trop de véritable violence. C'est ainsi qu'Horace faisait
+usage du délire et du désespoir, comme d'autres font
+usage d'opium et de liqueurs fortes. «Il n'a qu'à se
+secouer un peu, disait Jean, aussitôt la fureur vient
+comme par enchantement, et vous le croiriez possédé de
+mille passions et de dix mille diables. Mais menacez-le
+de le quitter, et vous le verrez se calmer tout à coup
+comme un enfant que sa bonne menace de laisser sans
+chandelle.» Jean ne songeait pas qu'il y a à Bicètre des
+fous furieux qui se tueraient si on les laissait faire, et que
+la menace d'un peu d'eau froide sur la tête rend tout à
+coup craintifs et silencieux.</p>
+
+<p>«Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-là pour qu'on
+l'entende, et quand personne ne se dérange, il prend
+son parti de dormir ou d'aller se promener.» C'était malheureusement
+la vérité, et, sous ce rapport, le pauvre
+enfant était inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien:
+elles attiraient à lui l'intérêt, les soins, le dévouement;
+et alors les personnes qui lui étaient attachées faisaient
+mille efforts et trouvaient mille moyens de le distraire et
+de le consoler. L'un le flattait, et relevait par là son orgueil
+blessé; un autre le plaignait et le rendait intéressant
+à ses propres yeux; un troisième le menait au spectacle
+malgré lui, et remédiait par les amusements qu'il
+lui procurait à l'ennui que lui imposait son dénûment.
+Enfin, il aimait à être malade, comme font les petits
+collégiens pour aller à l'infirmerie prendre du repos
+et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile
+pour ne pas aller à l'armée, il se fût fait beaucoup de
+mal pour se soustraire à un devoir pénible.</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-là
+au plus sévère de ses gardiens. Il le savait, mais il se
+flattait de le vaincre et de le dominer par un grand déploiement
+de souffrance. Il augmenta volontairement sa
+fièvre et se rendit aussi malade qu'il lui fut possible.
+Laravinière fut cruel. «Écoutez, lui dit-il d'un ton glacial,
+je n'ai aucune pitié de vous. Vous avez mérité de
+souffrir, et vous ne souffrez pas autant, que vous le méritez.
+Je blâme toute votre conduite, et je méprise des
+remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des séides, je
+le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi
+près que moi, au lieu de passer la nuit à vous veiller, comme
+je fais, ils iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous
+maltraite tout en vous gardant le secret de vos misères, je
+vous rends de plus grands services que tous ces niais qui
+vous gâtent en vous admirant. Mais écoutez bien un dernier
+avis. Ces gens-là apprendront à vous connaître, et
+ils vous mépriseront; et vous serez le but de leurs quolibets
+si vous ne commencez bien vite à être un homme
+et à vous conduire en conséquence; car il ne sied pas à
+un homme de pleurer et de se ronger les poings pour
+une femme qui le quitte. Vous avez autre chose à faire,
+et vous n'y songez pas. Une révolution se prépare, et si
+vous êtes las de la vie comme vous le dites, il y a là un
+moyen très-simple de mourir avec honneur et avec fruit
+pour les autres hommes. Voyez si vous voulez vous asphyxier
+comme une grisette abandonnée, ou vous battre
+comme un généreux patriote.»</p>
+
+<p>Ce furent là les seules consolations qu'Horace reçut du
+président des bousingots, et il fallut bien les accepter. Il
+était trop tard pour en nier la logique et l'opportunité;
+car avant la fuite de Marthe, avant ce grand désespoir
+qu'il en ressentait, il s'était engagé, soit par amour-propre,
+soit par ennui, soit par ambition, à prendre part
+à la première affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne
+tarderait pas à se présenter. Horace l'appela hautement
+de ses voeux; et Jean, dont le faible était de tout pardonner,
+à la condition qu'on prendrait un fusil pour moyen
+d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance
+et son dévouement. Il consentit pendant plusieurs
+jours à le soigner, à le promener, à l'exciter par les préparatifs
+de cette grande journée que chaque jour il lui
+promettait pour le lendemain, et Horace, recommençant
+les apprêts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa
+plus parler d'elle.</p>
+
+<p>Un mois s'était écoulé depuis la disparition de cette
+jeune femme. Aucun de nous n'avait rien découvert sur
+son compte; et ce profond silence de sa part, dont Eugénie
+et Arsène surtout s'étaient flattés d'être exceptés,
+nous rejeta dans une morne épouvante. Je commençai à
+croire qu'elle avait été cacher loin de Paris un suicide,
+ou tout au moins une maladie grave, une mort douloureuse,
+et je n'osai plus me livrer avec mes amis aux commentaires
+que je faisais intérieurement. Je crois que le
+même découragement s'était emparé des autres. Je ne
+voyais presque plus Arsène. Horace ne prononçait plus
+le nom de l'infortunée, et semblait nourrir des projets
+sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air tragique et
+sombre. Eugénie pleurait souvent à la dérobée. Laravinière
+était plus conspirateur que jamais, et la politique
+l'absorbait entièrement.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mère m'écrivit
+que le choléra venait de faire irruption dans la petite
+ville que ses propriétés avoisinaient. Elle tremblait, non
+pour elle-même (elle n'y songeait seulement pas), mais
+pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans, et
+m'engageait de la manière la plus pressante et la plus
+affectueuse à venir passer dans le pays cette triste époque.
+Il n'y avait pas de médecin dans nos campagnes; le
+choléra cessait à Paris. Je vis un devoir d'humanité et
+d'amitié en même temps à remplir, car tous les anciens
+amis de mon père étaient menacés. Je me disposai à partir
+et à emmener Eugénie.</p>
+
+<p>Horace vint à plusieurs reprises me faire ses adieux.
+Il me félicitait de pouvoir quitter <i>cette affreuse Babylone</i>.
+Il enviait mon sort à tous les égards; il eût bien
+désiré pouvoir <i>s'en aller</i> avec moi. Enfin, je vis qu'il
+avait besoin de s'épancher; et, suspendant pour quelques
+heures mes apprêts de départ, je l'emmenai au Luxembourg,
+et le priai de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup,
+quoiqu'il mourût d'envie de parler. Enfin il me dit:</p>
+
+<p>«Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un
+serment terrible me lie. Je ne puis agir en aveugle dans
+une circonstance aussi grave; il me faut un bon conseil,
+et vous seul pouvez me le donner. Voyons! mettez-vous
+à ma place: si vous étiez engagé sur la vie, sur l'honneur,
+sur tout ce qu'il y a de sacré, à partager les convictions
+et à seconder les efforts d'un homme en matière
+politique, et si tout à coup vous aperceviez que cet homme
+se trompe, qu'il va commettre une faute, compromettre
+sa cause... je dis plus, si vos idées avaient dépassé les
+siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes à
+vos yeux dessillés, pensez-vous qu'il aurait le droit de
+vous mépriser; pensez-vous que quelqu'un au monde
+aurait celui de vous blâmer, pour avoir délaissé l'entreprise
+et rompu avec ses moteurs à la veille d'y mettre la
+main? Dites, Théophile: ceci est bien sérieux. Il y va de
+ma réputation, de ma conscience, de tout mon avenir.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre
+parler de votre avenir; car il y a un mois que je
+m'effraie de vos idées sombres et de vos continuelles pensées
+de mort. Maintenant vous me prenez pour arbitre à
+propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voilà
+bien embarrassé; vous savez combien ma position est
+fausse sur ce terrain-là: fils de gentilhomme, ami et parent
+de légitimistes, j'ai une sorte de dignité extérieure
+assez délicate à garder. Bien que mes principes, mes certitudes,
+ma foi, mes sympathies soient encore plus démocratiques
+peut-être que ceux de Laravinière et consorts,
+je ne puis, chose étrange et pénible, leur donner
+la main pour faire un seul pas avec eux. J'aurais l'air
+d'un transfuge; je serais méprisé dans le camp où j'ai été
+élevé; je serais repoussé avec méfiance de celui où je
+viendrais me présenter. Mon sort est celui d'un certain
+nombre de jeunes gens sincères qui ne peuvent désavouer
+du jour au lendemain la religion de leurs pères, et qui
+pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils sentent
+que la cause du passé est perdue, qu'elle ne mérite pas
+d'être disputée plus longtemps, que la victoire des novateurs
+est juste et sainte. Ils voudraient pouvoir arborer
+les couleurs nouvelles de l'égalité, qu'ils aiment et qu'ils
+pratiquent. Mais il y a là une question de convenances
+qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de toutes
+parts, on les force à respecter, quoique, de toutes parts,
+on sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine
+et injuste. Je suis donc forcé de m'abstraire de tout concours
+à l'action politique; et quand je serai électeur,
+j'ignore absolument s'il me sera possible de voter avec
+l'impartialité et le discernement que je voudrais apporter
+à cette noble fonction. En un mot, je me suis retranché
+jusqu'à nouvel ordre, et qui sait pour combien d'années,
+dans un jugement philosophique des hommes et des
+choses de mon temps. C'est une souffrance profonde parfois,
+quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que
+j'ai l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi
+une jouissance infinie quand je considère que les passions
+politiques, avec leurs erreurs, leurs égarements, leurs
+crimes involontaires, me sont pour longtemps interdites,
+et que je puis garder sans lâcheté ma religion sociale
+dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un
+homme ainsi séparé de vos mouvements et isolé de vos
+agitations vous montre la direction que vous devez prendre,
+vous, républicain de nature, de position, et pour
+ainsi dire de naissance?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne
+beaucoup à penser. Il y a donc une autre manière d'aimer
+la république et d'en pratiquer les principes, que de se
+jeter en aveugle et à corps perdu dans les mouvements
+partiels qui préparent sa venue? Oui, certes, je le savais
+bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe!
+il est une région de persévérance et d'action philosophique
+au-dessus de ces orages passagers! il est un point
+de vue plus vrai, plus pur, plus élevé que toutes les déclamations
+et les conspirations émeutières!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai tranché ainsi la question, répondis-je, que
+par rapport à moi et à cause de ma situation pour ainsi
+dire exceptionnelle dans le mouvement présent. J'ignore
+ce que je ferais à votre place; cependant, je puis vous
+dire que si j'étais royaliste, légitimiste et catholique,
+comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hésiterais
+pas à me joindre à la duchesse de Berri, comme
+à un principe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien,
+voilà ce qu'on me propose, voilà où l'on veut m'entraîner.
+Et moi je répugne à de tels moyens, et j'attends mieux
+de la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez à jouer
+un rôle actif; car une révolution parlementaire ne peut
+manquer de durer au moins un siècle, au point où en sont
+les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Un siècle! Le peuple n'attendra pas un siècle!
+s'écria Horace, oubliant la question personnelle pour la
+question générale.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc d'accord avec vous-même, lui dis-je: ou
+il y aura des révolutions violentes, et par conséquent des
+conflits rapides et énergiques entre les citoyens, ou bien
+il y aura de longs débats de paroles, une lutte patiente
+de principes, un progrès sûr, mais lent, où nous n'aurons
+rien à faire, vous et moi, qu'à profiter pour notre compte
+des enseignements de l'histoire. C'est déjà beaucoup, et
+je m'en contente.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour
+ma part je compte bien aider à l'oeuvre, soit par la parole,
+soit par les écrits, si je puis trouver une tribune ou
+un journal.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous n'hésitez pas à vous retirer de toute
+émeute, et j'approuve votre fermeté courageuse, car la
+tentation est forte, et moi-même qui ne puis y prendre
+part, j'ai souvent de la peine à y résister.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit
+Horace avec un peu d'emphase; mais je l'aurai, parce
+que je dois l'avoir. Ma conscience me fait d'amers reproches
+de m'être laissé entraîner à ces projets incendiaires;
+je lui obéis. Vous m'avez rendu un grand service, Théophile,
+de m'avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie.»</p>
+
+<p>Je ne voyais pas trop en quoi j'avais éclairci Horace
+sur un point qu'il avait posé nettement dès le commencement
+de l'explication; et, le trouvant si bien d'accord
+avec lui-même, j'allais le quitter, lorsqu'il me retint.</p>
+
+<p>«Vous n'avez pas répondu à ma question, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'en avez point fait que je sache, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu'un
+de mes amis ou de mes prétendus coopinionnaires, si
+Jean le bousingot, par exemple, pourrait s'arroger le
+droit de me blâmer en me voyant renoncer aux folies de
+la conspiration émeutière, pour rentrer dans cette voie
+plus large et plus morale dont je n'aurais jamais dû sortir.</p>
+
+<p>&mdash;D'après ce que vous me dites, je vois, répondis-je,
+que vous avez commis une faute. Vous vous êtes lié par
+des promesses à quelque affiliation...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret,» reprit-il précipitamment. Puis
+il ajouta: «Je ne connais ni affiliation, ni conspiration;
+mais Laravinière est un fou, un exalté, comme bien vous
+savez. Il n'en fait aucun mystère à ses amis, et personne
+n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de
+faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons
+pas habité la même maison pendant plusieurs mois, sans
+qu'il m'entretint de ses rêves révolutionnaires. Dans un
+moment de désespoir de toutes choses et de complet
+abandon de moi-même, j'ai désiré des émotions, des
+combats, des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas,
+une mort tragique, à laquelle se serait attachée quelque
+gloire. Je me suis livré comme un enfant, et, si je m'arrête
+aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que je recule.
+Dans son héroïsme grossier, il m'accusera d'avoir
+peur, et je serai forcé peut-être de me battre avec lui
+pour lui prouver que je ne suis point un lâche.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous préserve d'un pareil incident! m'écriai-je.
+Il vous faut éviter à tout prix la nécessité de vous couper
+la gorge avec un de vos meilleurs amis. Mais je ne
+crois pas qu'il y mette la violence et la brutalité que vous
+supposez. Une franche et loyale explication de vos idées,
+de vos principes et de vos résolutions, lui fera juger plus
+sainement de votre caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idées
+ni principes. Ses résolutions ardentes sont le résultat de
+ses instincts belliqueux, de son tempérament sanguin,
+comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et il
+m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave
+que celui de l'irriter et de croiser l'épée avec lui: c'est
+le bruit qu'il va faire de ma prétendue défection parmi
+ses compagnons, bousingots, braillards et tracassiers,
+qui ne savent que déclamer dans les estaminets, détonner
+<i>la Marseillaise</i>, échanger quelques horions avec les
+sergents de ville, et se dissiper avec la fumée du premier
+coup de fusil. Je suppose que leurs folles entreprises
+réussissent, que le peuple prenne parti pour eux et avec
+eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit
+culbuté, et qu'un essai de république commence; ces
+jeunes gens-là, véritables mouches du coche, vont se
+faire passer pour des héros. Il y a tant de charlatanisme
+en ce monde, et les mouvements révolutionnaires favorisent
+si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera
+peut-être les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un
+pied à l'étrier; et moi je serai rejeté bien loin, et taxé
+par eux de m'être caché dans les caves au jour du danger.
+Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois
+des résultats sérieux. Savez-vous que les principaux chefs
+de l'opposition de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence
+sur les masses pour avoir désavoué l'émeute au 27 juillet,
+et pour avoir à peine compris, le 28, que c'était une révolution?
+A plus forte raison, moi, jeune homme obscur,
+qui n'ai encore pour m'étayer et me développer que ce
+misérable noyau d'étudiants bousingots, serai-je entaché
+et comme flétri, au début de ma carrière, par les souvenirs
+arrogants et les accusations stupides de ces gens-là?
+Qu'en pensez-vous? Voilà ce que je vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répondrai, mon cher Horace, que tout est
+possible, mais qu'il y a un moyen sûr d'échapper à de
+pareilles accusations: c'est d'être logique, et de ne prendre
+part à aucune action violente, le lendemain beaucoup
+moins encore que la veille. Vous êtes philosophe comme
+moi, ou révolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas
+de terme moyen. Si vous conservez vos rêves d'ambition,
+vous avez besoin de l'opinion des masses. Vous n'avez
+encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire à cette
+coterie, marcher avec elle, et lui obéir afin de la convaincre,
+de l'éblouir et de la dominer plus tard. Si vous
+pensez comme moi, que le moment n'est pas venu pour
+les hommes sérieux de voir réaliser leurs principes; si
+vous croyez (comme vous l'avez dit en commençant cette
+conversation) que les entreprises où l'on vous pousse
+compromettent la cause de la liberté, il faut être bien
+résolu d'avance à ne pas chercher des avantages personnels
+dans un résultat inespéré. Il faut remettre votre carrière
+politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune,
+vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation
+par des moyens conformes à vos principes de morale.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image18.png"></p>
+<br>
+
+<p>Horace ne me répondit rien, et revint avec moi tout
+rêveur et tout triste. En arrivant à ma porte, il me remercia
+de mes avis, les déclara logiques et rationnels,
+et me quitta sans me dire à quel parti il s'arrêtait. Je
+partais le lendemain matin.</p>
+
+<p>Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous
+étions séparés, et craignant qu'il ne se portât à quelque
+résolution dangereuse, j'allai chez lui, mais je ne le
+trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le plus gracieux:</p>
+
+<p>«M. Dumontet est parti pour là province depuis une
+heure, il a reçu une lettre de ses parents; madame sa
+mère est à l'extrémité. Le pauvre jeune homme est parti
+tout bouleversé. Il m'a laissé la moitié de ses effets en
+dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours.»</p>
+
+<p>Je montai chez Laravinière. «Avez-vous vu Horace?
+lui demandai-je&mdash;Non, me dit-il; mais Louvet l'a vu
+monter en diligence d'un air aussi peu affligé que s'il
+allait hériter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous le haïssez trop, m'écriai-je; vous êtes
+cruel pour lui; Horace est un bon fils, il adore sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère! répondit Jean en levant les épaules; elle
+n'est pas plus malade que vous et moi.»</p>
+
+<p>Il ne voulut pas s'expliquer davantage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV.</h3>
+
+<p>Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de
+nos campagnes; mais il ne passa point la rivière, et les
+habitants de la rive gauche, desquels nous faisions partie,
+furent préservés. Dans l'attente d'une irruption toujours
+possible, je restai dans ma petite propriété, voyant tous
+les jours la famille de Chailly, dont le château était situé
+à la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude
+sur ma vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants
+dont elle était beaucoup plus occupée que leur
+mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie. Cette dernière,
+quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières,
+me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât
+d'esprit, ni de caractère. Elle avait certaines qualités
+brillantes à l'extérieur, qui attiraient également les
+gens très-affectés et les gens très-ingénus: ceux-ci, la
+prenant de bonne foi pour la femme supérieure qu'elle
+voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions,
+moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être
+reconnus pour hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait
+à Chailly comme à Paris, une petite cour assez ridicule,
+et même plus ridicule qu'à Paris; car elle la recrutait de
+plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés
+dont elle se moquait cruellement avec les élégants de
+meilleur aloi qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres
+jeunes gens du cru se guindaient pour être à la hauteur
+de son bel esprit, et n'en étaient que plus sots; mais ils
+montaient à cheval avec elle, la suivaient à la chasse,
+bourdonnaient sur sa piste; où papillonnaient autour de
+son étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis
+que pour faire nombre au cortège, et afin que les femmes
+de la province eussent à dire, avec dépit, que la vicomtesse
+accaparait tous les hommes du département.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image19.png"></p>
+<br>
+
+<p>La comtesse, habituée à la haute tolérance de la
+bonne compagnie, menait une vie à part dans le château.
+Elle surveillait les enfants, les précepteurs et gouvernantes,
+les travaux de la terre et l'ordre de la maison.
+Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si
+nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des
+égards et des gracieusetés où l'affection n'entrait cependant
+pour rien. Le vicomte, son fils, était un personnage
+fort nul, indulgent par insouciance, et très-disposé à
+tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le gênerait
+en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser
+son bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le
+faire prospérer avec sa mère. Il était presque toujours à
+Paris, et, pour se faire pardonner ses absences un peu
+équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des nombreuses
+emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse.
+C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le
+secret de leur bonne intelligence. Le pauvre homme
+aimait ses enfants instinctivement, et sa mère avec plus
+de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour personne;
+mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de
+donner à ses enfants une bonne direction. Tout dans
+cette famille respirait extérieurement l'union et l'harmonie,
+quoique en réalité ce ne fût pas une famille, et que,
+sans le dévouement absolu et infatigable de la veille
+femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas
+été possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous
+le même toit.</p>
+
+<p>J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je
+reçus un billet d'Horace, daté de sa petite ville, «Ma
+mère est sauvée, me disait-il. Je retourne à Paris la semaine
+prochaine; je passe à vingt lieues de chez vous.
+Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller
+causer avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous
+ont vu naître. Un mot, et je trace mon itinéraire en conséquence.»</p>
+
+<p>Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais
+répondu à ce billet par une invitation empressée; mais
+lorsque Horace arriva, elle ne lui en fit pas moins les
+honneurs de notre humble manoir avec l'obligeance digne
+et simple dont elle ne pouvait se départir.</p>
+
+<p>Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade
+que son mari l'avait écrit à Horace sous l'influence
+d'une première inquiétude. Le choléra n'avait pas été par
+là, et Horace avait trouvé sa mère presque rétablie; mais
+il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses parents,
+et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec
+eux le reste de l'été.</p>
+
+<p>«Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, dit-il,
+et j'ai senti cette fois plus vivement que jamais que
+j'en ai fini avec mon pauvre pays. Quelle existence, mon
+ami, que cette économie sordide à l'abri de laquelle on
+végète là, sans honneur, sans jouissance et sans utilité!
+Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroûtés
+et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois
+mois entiers, je vous jure que je me brûlerais la cervelle.»</p>
+
+<p>Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de
+contrôle un peu taquin, et l'obscurité un peu forcée des
+petites villes, étaient inconciliables avec les goûts et les
+besoins que l'éducation avait créés à Horace. Ses bons
+parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi, et cependant
+ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de
+leur ambition. Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses
+de ce jeune homme qu'ils voyaient si dédaigneux
+des plaisirs de leur endroit, le bal public, le café, les
+actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de
+l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux, et qu'il n'avait
+pas la force de leur cacher. Son intolérance pour leur
+prudence en matière de politique, son mépris acerbe
+pour leurs vieux amis, son dégoût devant les caresses
+et les avances des parents campagnards, sa mélancolie
+sans cause avouée, ses déclamations contre le siècle de
+l'argent (avec de si grands besoins d'argent), son humeur
+sombre et inégale, ses mystérieuses réticences
+lorsqu'il était question de femmes, d'amour ou de mariage,
+c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants
+pour eux, et surtout pour la pauvre mère, qui
+voulait découvrir en lui quelque cause de malheur exceptionnel,
+inouï, ne voyant pas que les autres enfants de
+sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui
+leur sort.</p>
+
+<p>Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent
+toute l'anxiété de sa famille, tout l'ennui qu'il en avait
+ressenti, et tous les torts qu'il avait eus, quoiqu'il ne
+me les avouât qu'en les présentant comme des conséquences
+inévitables de sa position. Il était <i>obsédé</i> des
+questions inquiètes que son père s'était permis de lui
+faire sur ses études et sur ses projets. Il était <i>supplicié</i>
+par les recommandations et les instances de sa mère,
+relativement à son travail et à sa dépense. Enfin, après
+avoir récriminé, déclamé, pleuré de rage et de tendresse
+en me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers
+et insupportables auteurs de ses jours, il conclut à un
+besoin immodéré de se distraire, afin de secouer tous
+ses dégoûts, et il me demanda de le mener au château
+de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de
+chasse se préparait.</p>
+
+<p>Une heure après, il fut invité par la comtesse elle-même,
+qui vint, au milieu de sa promenade, se reposer
+un instant chez moi, comme elle le faisait souvent. Elle
+avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et avait
+conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut
+frappé de l'amicale familiarité avec laquelle cette grande
+dame s'assit auprès de la fille du peuple, de la maîtresse
+du carabin, et lui parla simplement et affectueusement.
+Il remarqua aussi le bon sens et la dignité
+qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A
+partir de ce jour il eut pour elle un respect qui se démentit
+rarement, et abjura presque toutes ses anciennes
+préventions.</p>
+
+<p>L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune
+pour la vicomtesse, qui commençait à s'ennuyer de son
+entourage, et qui se souvenait d'avoir trouvé de l'esprit
+et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit d'agréables
+reproches de l'avoir négligée à Paris.</p>
+
+<p>«Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui dit-elle
+avec ce ton où la flatterie tenait de si près à la moquerie
+qu'il était difficile de savoir jamais laquelle des
+deux l'emportait; nous le serons peut-être moins ici; et
+d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette considération qui m'a donné le courage
+de me présenter devant vous, Madame,» répondit
+Horace avec une humilité impertinente qui ne fut pas
+mal reçue.</p>
+
+<p>La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable
+esprit qu'en véritable mérite. Elle ne cherchait dans un
+homme qu'une seule capacité, celle qui consiste à savoir
+louer et aduler une femme. Au premier coup d'oeil elle
+se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur
+l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise
+pour elle sur cet esprit-là, elle ne se donnait point de
+peine inutile, et le traitait tout de suite en ennemi. En
+cela consistait tout son tact. Elle ne se compromettait
+vis-à-vis de personne, et ne reculait devant aucune inimitié.
+Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas
+craindre les adversaires. Pour juger les hommes qui
+l'approchaient, elle n'avait donc qu'un poids et qu'une
+mesure: quiconque ne l'appréciait pas était tenu, sans
+retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un
+sot; quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer
+par elle, était noté et enrôlé d'avance dans la
+brigade de ses favoris ou de ses protégés. Les manières
+timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui plaisaient;
+mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage.
+Froide et maladive, elle ne pouvait pas être tout à
+fait galante; mais elle était coquette et dissolue à sa manière,
+et donnait de prétendus droits sur son coeur,
+toutes sortes d'espérances, et du minces faveurs, à plusieurs
+hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire
+croire à chacun, qu'il était le premier et le dernier qu'elle
+eût aimé ou qu'elle dût aimer. Comme il n'est point de
+méchant caractère qui n'ait, comme on dit, les qualités
+de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle
+n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait
+pas les principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait
+beaucoup d'indépendance dans ses idées et d'excentricité
+dans sa conduite. Elle ne croyait à aucune vertu;
+mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres
+femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement
+les femmes du monde. Elle le faisait sans ménagement
+et sans malice, ne se piquant pas de pudeur à cet
+égard, et n'en ayant pas plus que de passion.</p>
+
+<p>Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité
+féminine qui recherchait son hommage. Il l'accepta
+d'emblée, non-seulement parce qu'elle était riche, patricienne,
+courtisée et parée, et que tout cela était neuf
+et séduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait absolument
+la même manière de juger les gens, et de les
+prendre, comme elle, en affection ou en antipathie selon
+qu'il était goûté ou dédaigné. Dès le premier jour où le
+regard de la vicomtesse avait croisé le sien, ce mutuel
+besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était
+manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps
+à corps, se défiant et s'attirant comme deux champions
+avides de mesurer leurs forces et de se glorifier aux dépens
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes
+qu'elle ferait le lendemain. D'abord elle apparut dès le
+matin sur le perron, en robe de chambre si blanche, si
+fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona chantant
+la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les
+chevaux, elle se costuma en amazone du temps de
+Louis XIII, risquant une plume noire sur l'oreille, qui
+eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et qui était
+fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de
+Chailly. Au retour de la chasse, elle fit une toilette de
+campagne d'un goût exquis, et se couvrit de tant de
+parfums qu'Horace en eut la migraine.</p>
+
+<p>Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'équiper
+en chasseur convenable, et grâce à ma garde-robe,
+il s'improvisa un costume qui ne sentait pas trop le basochien
+de Paris. Je le prévins que mon cheval était un
+peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent
+en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier
+fut sous le feu des regards de la châtelaine, il ne
+tint compte de mes avis, et eut de rudes démêlés avec
+sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement
+gouverner un cheval.</p>
+
+<p>«Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement
+le comte de Meilleraie, adorateur principal de
+la vicomtesse; vous vous ferez écraser contre la muraille.»</p>
+
+<p>Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour
+prouver qu'il la méprisait, il fit cabrer son cheval avec
+rage. Il était hardi et solide, quoiqu'il eût peu de leçons
+de manège, et sachant bien qu'il ne pouvait lutter
+d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants
+qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins
+les éclipser par son audace. Il réussit à effrayer la dame
+de ses pensées, au point qu'elle le supplia en pâlissant
+d'avoir plus de prudence. L'effet était produit, et le
+triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les
+femmes prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes
+soutinrent que c'était un genre détestable, et qu'aucun
+d'eux ne voudrait prêter son cheval à un pareil fou;
+mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait faire
+de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance.
+Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie
+d'Horace était en son honneur, elle lui en sut un
+gré infini, et s'occupa de lui seul tout le temps de la
+chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la quittant
+presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même
+toute l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait pas
+plus chasser que manier un cheval, et comme il n'y eût
+fait que des fautes, il affecta un profond mépris pour
+cette passion grossière.</p>
+
+<p>«Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de
+Chailly, qui voulait provoquer une réponse galante.</p>
+
+<p>&mdash;J'y viens pour être auprès de vous,» répondit-il
+sans façon.</p>
+
+<p>C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les
+circonstances servaient bien Horace; car cette brusque
+déclaration qu'il lui jetait à la tête, et qu'un peu plus de
+savoir-vivre lui eût fait tourner plus délicatement, sembla
+à celle qui la recevait l'effet d'une passion violente et
+prête à tout oser. Cette femme, d'une beauté contestable
+et d'un coeur problématique, n'avait jamais été aimée. On
+l'avait attaquée et poursuivie par curiosité ou par amour-propre.
+Jamais on ne l'avait désirée, et elle ne désirait
+rien tant elle-même que d'inspirer un amour emporté,
+dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût
+et de fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait
+peut-être qu'un tel amour éveillerait en elle les émotions
+d'un enthousiasme qu'elle ne connaissait pas. Mais ce
+qu'il y a de certain, c'est que son imagination était satisfaite
+à tous autres égards; que sa vanité était blasée sur
+les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle
+n'avait jamais éprouvé les transports que la beauté
+allume et que la passion entretient. Elle était lasse d'adulations,
+de soins et de fadeurs. Elle voulait voir faire des
+folies pour elle; elle voulait, non plus de l'excitation, mais
+de l'enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce rôle
+d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait
+faire cesser la langueur et l'ennui des vulgaires amours.</p>
+
+<p>Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans
+sa vie, et elle l'avait conservé. C'était le marquis de
+Vernes, qui, à l'âge de cinquante ans, avait été son premier
+amant. Il y avait de cela une vingtaine d'années, et
+le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais été certain.
+Ami de la maison, ce roué habile avait profité des
+premiers sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de
+Chailly avait donnés à sa femme. Il avait été le confident
+des chagrins de Léonie, et il en avait abusé pour séduire
+une enfant sans expérience, qui le regardait comme un
+père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu
+d'autre défaut que la vanité; cet affreux début dans la
+vie, avec un vieux libertin, développa des vices dans son
+coeur et dans son intelligence. Elle eut horreur de sa
+chute, se sentit avilie, et se crut perdue à jamais, si, à
+force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à
+s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible
+au remords, mais parce que, dans l'espèce de morale
+qu'il s'était faite de ses vices, il tenait à honneur de ne
+pas flétrir une femme aux yeux du monde et aux siens
+propres. C'était un homme singulier, mystérieux, profond
+en ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de
+laquelle régnait une sorte de loyauté. Né pour la diplomatie,
+mais éloigné de cette carrière par les événements
+de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète à satisfaire
+ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale.
+Par exemple, il se piquait d'être ce que les femmes
+du monde appellent un <i>homme sûr</i>; et bien qu'à son regard
+doucereusement cynique, à ses propos délicatement
+obscènes, à son ton finement dogmatique en matière de
+galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le
+débauché de premier ordre, jamais le nom d'une de ses
+maîtresses, fût-elle morte depuis quarante ans en odeur
+de sainteté, ne s'était échappé de ses lèvres; jamais une
+femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il ne
+s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé.
+Aussi le nombre de ses conquêtes avait été fabuleux,
+quoiqu'il eût toujours été fort laid. N'aimant point par le
+coeur, et sachant bien qu'il ne devait ses triomphes qu'à
+son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout il
+s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus
+longtemps que ne le font les hommes qu'on aime, et qui
+nuisent à la réputation et au repos. Tant qu'il désirait, il
+était le persécuteur le plus dangereux du monde, et fascinait
+par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il
+possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais
+encore utile et précieux. Il se conduisait généreusement,
+faisait les actes du dévouement le plus délicat, travaillait
+à réparer l'existence de la femme qu'il avait souillée, en
+un mot, relevait en public, par sa tenue, ses discours et
+sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue en
+secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement,
+soumettant toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes,
+tromper, soumettre et conserver. Au premier
+acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au second, le
+honte et la crainte; au troisième, la reconnaissance et
+même une sorte de respect: bizarre résultat de l'amour
+à la fois le plus déloyal et le plus chevaleresque qui soit
+jamais passé par une cervelle humaine.</p>
+
+<p>La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes
+du marquis. Désormais elle était la femme à laquelle
+il se montrait le plus dévoué. Le drame immonde
+de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui, avec
+elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé
+chez elle le moindre entraînement, et il avait été forcé
+d'attaquer et de flatter sa vanité, plus ingénieusement et
+plus patiemment peut-être qu'il ne l'avait fait de sa vie.
+Sa triste victoire avait excité chez Léonie un dégoût profond,
+un ressentiment amer, voisin de la haine et de la
+fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa
+famille, de demander vengeance à son mari, même de se
+faire justice elle-même en le poignardant. Cette réaction
+violente n'était pas chez elle l'effet de la vertu outragée,
+mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si hautaine
+et si éprise d'elle-même, appartenir à un homme
+vieux, laid et froid! Elle en faillit mourir, et ce fut là le
+le plus grand chagrin de sa vie. Le marquis en fut effrayé,
+lui qui ne l'avait jamais été; aussi travailla-t-il à la rassurer
+et à la relever à ses propres yeux avec un soin et un
+zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en ce
+genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans
+une âme si dédaigneuse et si vindicative un souvenir
+odieux. Il alla jusqu'à jouer le remords, le désespoir et la
+passion, et il le fit si bien, que la vicomtesse crut être le
+premier amour de ce vieillard blasé. Son premier soin
+fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât
+son amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se
+doutât de son plan et s'aperçût de son concours. Léonie
+ne savait pas que le marquis avait agi ainsi avec toutes les
+femmes dont il avait voulu rester l'ami; et puis il fit pour
+elle cette différence, qu'avec les autres il avait parlé en
+philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla
+en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de
+s'arracher le coeur en se donnant un rival; et comme elle
+aimait à se croire capable d'inspirer un sentiment sublime,
+elle accepta le rôle nouveau qu'il venait de créer
+pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer une
+reconnaissance exaltée; et ils jouèrent ensemble cette comédie
+tout le reste de leur vie. Il fut le confident résigné
+de tous ses caprices et l'entremetteur sentimental de
+toutes ses intrigues. Trop vieux désormais pour prétendre
+au partage, il s'en consola en se voyant prôné et cajolé
+ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine
+de leur intimité, mais qui le déclarait l'homme le
+plus remarquable, le plus grand esprit, et le plus beau
+caractère qu'elle eût jamais rencontré. Les femmes de
+seconde et de troisième jeunesse, qui avaient connu le
+marquis à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette
+amitié filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir
+deviné la cause; et lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre
+elles de dire <i>amen</i> à tous les éloges que décernait Léonie
+au marquis, c'était quelque chose d'assez curieux que la
+contenance chaste et calme de ces deux femmes qui espéraient
+se tromper réciproquement, et qui savaient très-bien
+l'amer secret l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le
+penchant de la vicomtesse pour Horace. Comme, au
+point de vue de la prudence, qui est toute la morale du
+monde, il ne lui avait jamais donné que de bons conseils,
+il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il
+ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front
+du jeune roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse
+à descendre de cheval, que ses espérances avaient
+couru le grand galop. Il pénétra dans les appartements de
+Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de ces
+soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on
+ne se gêne pas. Assister à la toilette des dames était un
+privilège de l'ancien régime auquel l'âge du marquis l'autorisait
+encore.</p>
+
+<p>«Ah ça! ma chère enfant, dit-il à Léonie, j'espère
+que si vous vous coiffez pour ce beau brun qui nous est
+tombé des nues, vous n'allez pas du moins vous coiffer
+de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui cause bien,
+j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous
+convient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne
+me défendrai pas de cette supposition, répondit la vicomtesse
+en riant; mais dites-moi toujours pourquoi cet
+homme-là ne me conviendrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante
+et la plus perspicace de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma perspicacité ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait
+à lui la moindre attention.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à
+qui ce mensonge n'en imposait nullement: ce monsieur-là
+est un homme de rien, un être commun, une <i>espèce</i>
+en un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la
+vicomtesse; vous oubliez toujours que je date mes opinions
+et mes idées d'après la révolution.</p>
+
+<p>&mdash;Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus
+de préjugés que vous, ma chère vicomtesse; mais il y a
+des faits, et je les observe. Les gens d'une certaine classe
+peuvent avoir des qualités qui nous manquent; mais ils
+ont aussi des défauts que nous n'avons pas, et qui ne
+peuvent pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse
+ni le talent, ni l'instruction, ni l'énergie; mais je leur refuse
+positivement le savoir-vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomtesse
+d'un air distrait; je n'y ai pas pris garde.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a pas manqué encore; il n'en manquera pas,
+tant qu'il ne s'agira que de se tenir parmi vos humbles
+serviteurs. Il ne pourrait, dans cette situation, que manquer
+parfois d'usage, et vous savez que je n'attache pas
+d'importance à de telles misères; mais si vous releviez à
+une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez
+bientôt, comme tous ses pareils en pareil cas, manquer
+de tact, de réserve, de goût et de tenue, et vous
+auriez bientôt à rougir de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire
+forcé, vous en parlez comme d'une chose arrêtée dans
+ma pensée, et je n'ai pas seulement songé à regarder
+comment il a le nez fait.»</p>
+
+<p>Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire,
+et, s'il s'en fût douté, il l'aurait certainement indisposé
+encore plus par sa hauteur et ses bravades. Mais
+le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner l'empire
+qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle
+vicomtesse. Il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante
+admiration que lui inspiraient les gens de qualité.
+Malgré tout son républicanisme, Horace était aristocrate
+dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot pittoresque
+du Misanthrope: «<i>La qualité l'entête</i>.» Il éprouvait
+pour ce monde-là une tolérance politique sans bornes,
+une sympathie de nature. Il ne pouvait voir un crime
+dans les habitudes d'élévation et de grandeur, lui qui
+était dévoré du besoin de ces choses, et qui se sentait fait
+pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne compagnie
+sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson
+par ses manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance
+d'y réussir bien vite. Cette facilité à se transformer, cette
+absence de raideur et de crainte, lui donnaient véritablement
+un grand charme. Il faisait vingt gaucheries dont
+pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le premier
+et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon
+d'ignorer ce qu'on ne lui avait pas appris, déclarant
+à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais vu le monde,
+et ne montrant ni fausse honte ni sot orgueil. Le laisser-aller
+de la campagne venait à son secours. La vicomtesse
+affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était possible,
+et de friser le mauvais ton dans son enjouement
+avec une mesure toujours exquise. Elle riait de tout son
+coeur des maladresses du nouveau venu, après les avoir
+bien provoquées; mais elle n'en riait que devant lui et
+avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et
+d'ouverture de coeur, que, malgré toutes les préventions
+de l'entourage, il gagna en un jour toutes les sympathies,
+même celle du comte de Meilleraie, qui ne prit de lui
+aucun ombrage, se confiant dans la supériorité de ses
+belles manières. Par malheur, le comte attribuait à ces
+manières une importance dont la vicomtesse ne faisait
+plus aucun cas depuis douze heures. Horace était cent
+fois plus aimable, avec sa tenue étourdie et dégagée, que
+le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce dernier
+mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace,
+qui le lui demandait naïvement, ce que signifiait
+littéralement le premier.</p>
+
+<p>Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au
+salon; à minuit on prit le thé, et à deux heures du matin
+on causait encore avec animation autour de la table chargée
+de fruits et de friandises sur lesquels Horace faisait
+main basse sans cérémonie. Le comte de Meilleraie, qui
+savait combien Léonie était romantique (au point de déclarer
+que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, était le
+seul homme qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui
+qui l'avait inquiété le matin se présenter sous un aspect
+aussi prosaïque. Il le bourrait de pâtisseries et de confitures,
+enchanté de voir la vicomtesse rire aux éclats de
+cette voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour
+Horace, qui se prêtait si bien à ce rôle d'homme sans
+conséquence. Mais la vicomtesse riait pour la première
+fois de sa vie sans ironie; elle comprenait qu'Horace se
+dévouait à la divertir pour être admis, n'importe à quel
+prix, dans son intimité. Elle l'avait entendu parler mieux
+qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant
+plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des
+fossés et des barrières devant lesquels tous avaient reculé,
+parce qu'il y avait en effet dix chances contre une
+de s'y briser. Elle savait donc qu'il était supérieur à eux
+tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là, accepter
+le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon
+elle, un acte de dévouement admirable et la preuve d'un
+amour sans bornes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI.</h3>
+
+<p>Mais celui qui, après elle, se laissa le plus gagner à
+l'apparente bonhomie d'Horace, fut son antagoniste déclaré,
+le vieux marquis de Vernes. Avec celui-là, Horace
+ne joua pas de rôle; il s'engoua sur-le-champ de ce caractère
+de grand seigneur, de ces gravelures princières,
+et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient
+un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu
+les marquis du bon temps que sur la scène, voir poser
+dans la vie réelle un échantillon de cette race perdue est
+une véritable bonne fortune. Horace, sans songer que
+les courtisans de la royauté absolue avaient dégénéré dans
+leur genre, tout aussi bien que les preux de la féodalité,
+crut voir un Lauzun ou un Créqui dans le marquis de
+Vernes. Peu s'en fallut qu'il n'y vît, en d'autres moments,
+un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration
+qui se résumaient dans le désir de l'égaler et de le
+copier autant que possible. Horace avait une telle mobilité
+d'esprit, il était si impressionnable, qu'il ne pouvait
+se défendre de l'imitation. Il n'y avait pas trois jours qu'il
+allait au château, que déjà il s'essayait devant nous à
+prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu'il
+me conjura de lui donner une des tabatières de mon père
+afin de s'exercer à semer élégamment du tabac sur sa
+chemise, copiant l'indolence gracieuse du vieillard, aussi
+bien que pouvait le faire un étudiant de seconde année,
+c'est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie
+l'en avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublié
+que le modèle était assez près de nous pour ôter à son
+plagiat toute apparence d'originalité. Mais il n'en resta
+pas moins décidé à singer le marquis devant tous ceux qui
+ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison du
+maître avec l'écolier.</p>
+
+<p>Grâce à une des anomalies nombreuses de son caractère,
+tandis qu'il nous rendait témoins de ses tentatives
+d'affectation, à un quart de lieue de là, sous les yeux de
+la vicomtesse, il déployait tous les charmes de la simplicité.
+Qui eût pu deviner que c'était là encore un rôle, et
+toujours une manière d'être arrangée pour l'effet? Horace
+avait, certes, une ingénuité réelle; mais il s'en servait et
+s'en débarrassait suivant l'occurrence. Quand elle lui
+réussissait, il s'y laissait aller, et il était <i>lui-même</i>,
+c'est-à-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il entrait
+dans n'importe quel rôle, avec une facilité inconcevable,
+et il dominait quand il n'avait pas affaire à trop forte
+partie. Ce jeu-là eût été bien dangereux avec le vieux
+marquis, qui en savait plus long que lui, et encore plus
+avec la vicomtesse, élève du vieux roué, et capable de
+lutter avec avantage contre son maître lui-même. Aussi
+Horace, prenant le parti d'être naturel, les séduisit tous
+deux. Le marquis n'aimait pas les jeunes gens, bien que,
+dans la société des femmes auxquelles il s'était voué, il
+fût forcé de vivre sans cesse au milieu d'eux; mais Horace
+lui témoigna tant de sympathie, l'écouta si avidement,
+s'égaya de si grand coeur à ses vieilles anecdotes,
+lui fit tant de questions, lui demanda tant de
+conseils, en un mot le prit si aveuglément pour guide et
+pour arbitre, que le vieillard, plus vain encore que méchant,
+s'engoua de lui à son tour, et déclara, même à la
+vicomtesse, que c'était là le plus aimable, le plus spirituel
+et le meilleur jeune homme de toute la génération
+nouvelle.</p>
+
+<p>Horace, se voyant goûté, se livra entièrement. Il prit
+le marquis pour confident, et le conjura de lui enseigner
+à plaire à la vicomtesse. Alors il se passa dans l'esprit du
+maître quelque chose d'assez étrange; il devint pensif,
+sérieux, presque mélancolique, et frappant sur l'épaule
+de son élève;</p>
+
+<p>«Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans une
+situation bien délicate. Donnez-moi quelques heures pour
+y songer, et jusqu'à ce soir pour vous répondre.»</p>
+
+<p>Le ton solennel du marquis, auquel il était loin de
+s'attendre, enflamma la curiosité d'Horace. D'où vient
+que cet homme qui, dans les épanchements railleurs, faisait
+si bon marché de toute morale, prenait un air grave
+quand il s'agissait de Léonie? Était-elle donc une femme
+à part, même aux yeux de ce contempteur de toute pudeur
+humaine? Jusque-là elle lui avait semblé dégagée
+de préjugés (c'est ainsi qu'elle appelait ce que d'autres
+appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun en
+fait d'amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de
+ce qu'elle n'imposait aucun frein à ses penchants, était-ce
+à dire qu'elle pût en avoir d'assez prononcés pour favoriser
+un nouveau venu au milieu d'une phalange d'aspirants
+mieux fondés en titre? N'avait-elle point fait un
+choix parmi ceux-là? Le comte de Meilleraie n'était-il
+pas son amant? Était-il possible de le supplanter, et
+toutes ces avances qu'on semblait lui faire n'étaient-elles
+pas un piège qu'on lui tendait pour le forcer à se ranger
+au plus vite parmi les amants rebutés?</p>
+
+<p>Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinée, le
+marquis rêvait de son côté à la conduite qu'il tracerait à
+son jeune ami. Dans ce moment-là, le vieux diplomate
+était complètement dupe de son disciple. Il le jugeait si
+candide, si passionné, si généreux, qu'il était effrayé des
+conséquences de son amour pour une femme aussi habile,
+aussi froide, aussi personnelle que l'était la vicomtesse.
+Il craignait des orages qu'il ne pourrait plus conjurer; et
+comme toute la tactique enseignée par lui à Léonie consistait
+à se préserver toujours du scandale, il ne savait
+comment concilier l'espèce d'affection qu'il avait réellement
+pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre
+flatté lui avait fait concevoir pour Horace.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le parti
+d'être sincère, comme si la franchise d'Horace eût exercé
+sur lui le même magnétisme que sa propre rouerie exerçait
+sur ce jeune homme.</p>
+
+<p>«Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de
+la lune, les allées désertes du jardin anglais, je vais vous
+parler net. Je crois, de toute mon âme, que vous êtes
+épris de la vicomtesse, et je ne crois pas impossible qu'elle
+vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations (et
+vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore
+capable d'écouter un bon conseil, vous renoncerez à
+pousser votre pointe dans ce coeur-là.</p>
+
+<p>&mdash;J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons à me
+donner, répondit Horace; et vous n'en devez pas manquer,
+monsieur le marquis, car vous avez pesé les vôtres
+toute la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous
+abstenir, sauf à deviner plus tard mes raisons vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous me demander pareille chose,
+vous qui connaissez si bien le coeur humain? Plein de foi
+en vous, je vous promettrais en vain ce que je ne pourrais
+pas tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais tâcher de vous convaincre. Avez-vous
+déjà aimé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>~-Quelle espèce de femme?</p>
+
+<p>&mdash;Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente
+et dévouée.</p>
+
+<p>&mdash;Fidèle?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Fûtes-vous jaloux?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'avez-vous quittée?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me le demandez pas; j'ai été ridicule ou odieux,
+je ne sais pas lequel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-ce fini avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont
+le souvenir me navre, et dont vous ne me conseillerez pas
+de rire, j'en suis certain: elle s'est suicidée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui est bien, très-bien, dit le marquis
+avec beaucoup de sérieux; je vous félicite. Cela ne m'est
+jamais arrivé. Un suicide! C'est superbe cela, mon cher,
+à votre âge. Qu'on le sache, et toutes les femmes sont à
+vous. Oui-da! vous êtes appelé à une belle carrière!
+Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre
+temps et de choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris
+ce suicide? avez-vous été très-frappé?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie.
+Je ne conçois pas que vous m'interrogiez sur
+un sujet si délicat; mais dussiez-vous me mépriser pour
+ma faiblesse, je vous dirai que j'ai été bien près de me
+brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis
+poursuivant toujours son interrogatoire avec le plus grand
+sang-froid. Vous n'avez pas pris des pistolets? Vous ne
+vous êtes pas blessé? Allons, dites, vous n'avez pas fait
+une pareille niaiserie?»</p>
+
+<p>Horace resta interdit, partagé entre l'indignation que
+lui inspirait le calme cynique de son maître, et le besoin
+de voir excuser sa propre légèreté. Le marquis reprit
+avec la même aisance:</p>
+
+<p>«Vous étiez donc bien amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, répondit Horace, je ne l'étais pas
+assez. C'était une femme trop parfaite: je m'ennuyais de
+la vie avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle s'est tuée pour vous rattacher à l'existence?
+C'est bien beau de sa part. Ah çà! exigez-vous qu'à l'avenir
+on se tue pour vous?»</p>
+
+<p>Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifié du suicide de
+Marthe que par un mouvement de vanité, sentit qu'il
+avait fait là une sottise; le marquis l'en avertissait par
+ses railleries. Confus et irrité, il se laissa accabler quelques
+instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus tenir.</p>
+
+<p>«Monsieur le marquis, dit-il, j'espérais mieux de votre
+supériorité. Il n'y a pas de gloire à écraser un pauvre
+diable quand on est grand seigneur, et un enfant quand
+on a des cheveux blancs. Vous me trouvez fat et ridicule
+d'aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si vous êtes autorisé
+à vous moquer de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Que feriez-vous dans ce cas-là? dit le marquis vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Que pourrais-je faire vis-à-vis d'une femme et
+d'un...</p>
+
+<p>&mdash;Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la
+phrase d'Horace avec calme. Eh bien, voyons! vous vous
+retireriez tout penaud?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit
+Horace avec énergie; peut-être accepterais-je le défi, sauf
+à en sortir vaincu; mais du moins je ne céderais pas
+sans combattre.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la
+main. Voilà comme j'aime à entendre parler. Maintenant
+écoutez-moi. Je ne me moque pas, je vous estime, et je
+vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et de
+fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si
+vous voulez que je parle d'une façon plus moderne, le
+<i>drame</i> des passions. Vous n'avez pas d'expérience, mon
+cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais
+conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore
+pendant cinq ou six ans aux femmes enthousiastes et
+folles qui se tuent par amour ou par dépit. Quand vous
+en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous serez mûr
+pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement
+aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une leçon? je l'accepte; mais je la veux entière
+et sérieuse afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans
+dédain, sans méchanceté, Monsieur, une femme du monde
+est donc bien forte, bien invincible pour un homme qui
+n'est pas du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre
+comme vous l'entendez la plus forte de ces femmes-là.
+Vous voyez que je ne suis ni dédaigneux, ni méchant pour
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas... achevez, dites tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de
+triompher des désirs et de la curiosité d'une femme. Ceci
+n'est rien. Sans jeunesse, sans beauté, avec quelque esprit
+seulement, on y parvient tous les jours. Maie n'être
+pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu'on
+appelle la <i>réflexion</i>, voilà ce qui n'est pas donné à tous,
+et ce qui demande un certain art. Vous pourriez dès cette
+nuit, par surprise, obtenir ce qu'on répute la victoire.
+Mais vous pourriez bien aussi être éconduit demain soir,
+et rencontrer après-demain votre conquête sans qu'elle
+vous rendît seulement un salut.</p>
+
+<p>&mdash;En est-il ainsi? sont-ce là leurs façons d'agir?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là leurs droits; qu'y trouvez-vous à redire?
+Nous les obsédons; nous violentons leurs pensées, leur
+imagination, leur conscience; à force de ruse et d'audace
+nous arrachons leur consentement, et elles ne pourraient
+pas se raviser au moment où notre désir perd son intensité
+avec sa puissance! Elles ne pourraient pas se venger
+d'avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à la
+première occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans
+pour leur interdire le jugement et la liberté?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, et je commence à comprendre.
+Mais quelle est donc cette science mystérieuse sans laquelle
+on ne peut leur plaire plus d'un jour?</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, c'est la science de ne jamais déplaire!
+C'est une grande science, croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre,» dit Horace.</p>
+
+<p>Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète
+pour lui-même et avec le pédantisme de sa vanité satisfaite
+par les sacrifices humiliants et les intrigues puériles
+d'un demi-siècle de galanterie, exposa longuement ses
+plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité
+que s'il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science
+profonde, un secret important à l'avenir des hommes.
+Horace l'écouta avec stupeur, et se retira tellement bouleversé
+et brisé de tout ce qu'il venait d'entendre, qu'il
+en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait à admirer le
+marquis; mais, malgré lui, il avait été saisi d'un tel dégoût
+à la peinture de ces profanations de l'amour, et à
+l'idée de ces froides machinations, qu'il ne put se décider
+à retourner au château le lendemain. Il resta trois jours
+sous le coup de ces révélations mortelles, ne croyant plus
+à rien, regrettant ses illusions avec amertume, rougissant
+tantôt de ce monde où il s'était jeté avec tant d'ardeur,
+tantôt de lui-même, qu'il sentait si inférieur, dans l'art du
+mensonge, et ne songeant plus à la vicomtesse, qu'il
+voyait désormais, à travers les analyses sèches et rebutantes
+du marquis, comme un cadavre informe sortant
+d'un alambic.</p>
+
+<p>Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu
+bien du chemin dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait
+arrangé dans sa tête un roman qu'elle ne voulait pas laisser
+au premier chapitre. D'une longue-vue placée sur le
+perron élevé du château, elle voyait distinctement notre
+maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua
+Horace se promenant à quelque distance, dans un lieu
+découvert touchant à l'extrémité du parc de Chailly. Elle
+alla s'y promener comme par hasard, le rencontra, marcha
+longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de son
+esprit, et ne l'amena pourtant pas à lui faire une déclaration.
+Horace avait été si frappé des instructions du
+marquis, il était si épouvanté de la science qu'il lui avait
+donnée, que, malgré l'ivresse de vanité où le plongeaient
+les avances sentimentales de Léonie, il se sentit la force
+de résister. Il eut cette force bien longtemps, c'est-à-dire
+environ trois semaines, phase immense entre deux êtres
+qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus
+par aucune considération morale. Peut-être le courage de
+ce jeune homme eût offensé et rebuté la vicomtesse s'il
+eût persisté davantage. Mais le marquis de Vernes, qui
+craignait le choléra tout en feignant de le braver, ayant
+ouï dire qu'un cas s'était manifesté sur la rive gauche de
+la rivière, prétexta une lettre de son banquier qui le forçait
+de retourner à Paris, et partit le jour même. Privé
+de son mentor, Horace n'eut plus de force. La vicomtesse,
+piquée au vif, se voyant désirée, et ne pouvant
+concevoir où un enfant sans expérience prenait l'énergie
+de suspendre des poursuites d'abord si vives, avait résolu
+de vaincre, et chaque jour elle imaginait de nouvelles
+séductions. Cent fois elle le vit prêt à fléchir, et tout à
+coup il s'arrachait d'auprès d'elle, ému, bouleversé, mais
+n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait à la sympathie,
+à l'amitié. La vicomtesse, au milieu de ses plus
+délicieux abandons, savait reprendre à temps son sang-froid,
+et se tirer des mauvais pas où elle s'était risquée,
+avec une présence d'esprit admirable. Horace voyait bien
+que, tout en se jetant à sa tête, elle conservait tous ses
+avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eût plus la
+possibilité d'une arrière-pensée; et, quoi qu'il fît, au bout
+de trois semaines de coquetteries effrénées, elle ne lui
+avait pas dit une syllabe qu'elle ne pût reprendre et interpréter
+en sens inverse, au premier caprice de résistance
+qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misérable
+le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait
+s'y soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus à retourner
+à Paris; il n'osait faire savoir à ses parents qu'il
+ne les avait quittés que pour s'arrêter à mi-chemin, et,
+pour ne pas les affliger par cette preuve d'indifférence, il
+les laissait en proie à l'inquiétude d'attendre en vain de
+ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il était devenu.</p>
+
+<p>Quant à Marthe, il ne semblait pas qu'elle eût jamais
+existé pour lui. Absorbé par une seule pensée, jouant
+avec stoïcisme son rôle d'insouciant dans la société de la
+vicomtesse, s'entourant d'un mystère sombre et bizarre
+dans ses tête-à-tête avec elle, et revenant chez nous le
+soir, amer et taciturne, il était dévoré de mille furies, et
+poursuivait, en faiblissant peu à peu, l'apprentissage de
+roué auquel il s'était condamné pour ressembler au marquis
+de Vernes.</p>
+
+<p>Après avoir longtemps cherché le côté vulnérable de
+cette cuirasse merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le
+joint: c'était l'amour-propre littéraire. Elle parvint à lui
+faire avouer qu'il était poëte, et lui demanda à voir ses
+essais. Horace, n'ayant jamais rien complété, eût été bien
+embarrassé de la satisfaire; mais elle manifesta pour le
+talent d'écrire un tel enthousiasme, qu'il désira vivement
+goûter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se
+mit à l'oeuvre. Il y avait bien trois mois qu'il n'avait
+trempé une plume dans l'encre pour coudre deux phrases
+ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans les limbes
+de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit
+peu vive et complète: la disparition de Marthe et son
+suicide présumé. Il ne faut pas oublier que cette présomption
+était passée à l'état de certitude chez Horace,
+depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou trois personnes,
+en leur confiant le tragique secret qui était censé
+avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était
+dramatique; il s'en inspira heureusement. Il fit d'assez
+beaux vers, et me les lut avec une émotion qui les faisait
+valoir. J'en fus très-ému moi-même. J'ignorais que c'était
+la première fois, depuis six semaines, qu'il pensait à
+Marthe; il ne m'avait pas confié ses affaires de coeur
+avec la vicomtesse; en un mot, j'étais loin de deviner
+que les larmes qui coulaient de ses yeux sur son élégie
+n'étaient qu'une répétition de la scène qu'il se ménageait
+avec Léonie.</p>
+
+<p>Le lendemain marqua son triomphe littéraire et sa défaite
+diplomatique auprès de la vicomtesse. Il lui récita
+ses vers, qu'il prétendit avoir faits deux ans auparavant;
+car il est bon de vous dire qu'il se vieillissait de quelques
+années pour ne pas paraître trop enfant dans ce
+monde-là. En outre, cette douleur antidatée lui donnait
+un aspect plus byronien. Il déclama avec plus de talent
+encore qu'il ne m'en avait montré; les sanglots lui coupèrent
+la voix au dernier hémistiche. La vicomtesse faillit
+s'évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer! Elle
+en vint à son honneur, et versa des larmes... de véritables
+larmes. Hélas! oui, on pleure par affectation aussi
+bien que par émotion vraie. Cela se voit tous les jours,
+et c'est encore une découverte physiologico-psychologique
+acquise à la science du dix-neuvième siècle, découverte
+que j'ai niée longtemps, mais dont j'ai vu des
+preuves éclatantes, incontestables, atroces.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a d'étrange chez les sujets doués de cette
+faculté, c'est qu'ils sont facilement dupés quand ils rencontrent
+des natures analogues. Horace savait bien qu'il
+pleurait sur Marthe sans la regretter; il ne vit pas qu'il
+faisait pleurer la vicomtesse sans l'avoir attendrie. Quand
+il contempla l'effet qu'il venait de produire sur elle, la
+tête lui tourna: il oublia toutes ses résolutions, toutes
+les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie, et
+lui exprima sa passion avec une grande éloquence; car
+il était en verve; tous les ressorts de son intelligence
+étaient tendus. Il avait encore l'oeil humide, la voix
+éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La vicomtesse
+se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit
+belle et jeune pendant quelques instants. Mais elle n'était
+pas femme à céder un jour trop tôt. Elle voulait,
+après avoir pris tant de peine pour être attaquée, faire
+sentir le prix de sa prétendue défaite, et prolonger le plus
+grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se
+faire implorer.</p>
+
+<p>Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant
+effort, et s'arrachant des bras d'Horace avec toute
+la mimique de l'effroi, de la surprise et de la honte, elle
+le laissa consterné dans son boudoir, où cette scène venait
+d'être jouée, et courut s'enfermer dans sa chambre.</p>
+
+<p>Peut-être croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il
+n'eut ni cet esprit ni cette sottise. Il quitta le château,
+mortellement blessé, se croyant joué, outragé, et en proie
+à une sorte de fureur. La vicomtesse ne prit point cette
+susceptibilité pour une maladresse. Elle l'observa comme
+une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guère.
+Elle se félicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il
+fallait briser cet orgueil pièce à pièce, si elle ne voulait
+exposer le sien à de graves atteintes.</p>
+
+<p>Ce jeu égoïste et de mauvaise foi dura encore plusieurs
+jours. Horace avait perdu tous ses avantages. Il bouda;
+on le ramena, toujours au nom de l'amitié. On consentit
+à l'écouter, après l'avoir forcé à parler. On lui imposa
+silence quand il eut dit tout ce qu'on désirait entendre.
+On le nourrit de refus et d'espérances. On joua la candeur
+d'une amitié fraternelle prise à l'improviste, et
+bouleversée par l'étonnement, l'inquiétude, la tendre
+compassion, le désir généreux et timide de fermer une
+blessure qu'on semblait avoir faite involontairement.
+Léonie s'en donna à coeur joie; mais, prise dans ses
+propres filets, elle fut tout aussi ridiculement trompée
+que perfidement hypocrite. Elle s'imagina lutter avec un
+amour sérieux, combattre avec un remords encore saignant,
+triompher d'un passé terrible. La pauvre Marthe
+servit d'enjeu à cette partie. La vicomtesse crut effacer
+son souvenir, et ne se douta pas que ce n'était là qu'une
+fiction pour l'attirer dans le piège. Qui fut trompé d'Horace
+ou de Léonie? Ils le furent tous deux; et le jour où
+ils succombèrent l'un à l'autre, leur amour, si tant est
+qu'ils eussent ressenti des feux dignes d'un si beau
+nom, était épuisé déjà par les fatigues et les ennuis de
+la guerre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII.</h3>
+
+<p>Ce jour de <i>bonheur</i>, mémorable et funeste entre tous
+dans la vie d'Horace, fut enregistré d'une manière plus
+sérieuse et plus solennelle dans l'histoire. C'était le
+5 juin 1832; et quoique j'aie passé ce jour et le lendemain
+dans l'ignorance complète de la tragédie imprévue
+dont Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis
+furent acteurs, j'interromprai le récit des bonnes fortunes
+d'Horace pour suivre Arsène et Laravinière au milieu du
+drame sanglant d'une révolution avortée. Ma tâche n'est
+pas de rappeler des événements dont le souvenir est encore
+saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de
+particulier sur ces événements, sinon la part que mes amis
+y ont prise. J'ignore même comment Laravinière y fut
+mêlé, s'il les avait prévus, ou s'il s'y jeta inopinément,
+poussé par les provocations de la force militaire au convoi
+de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal
+expliqué de cette déplorable journée. Quoi qu'il en soit,
+cette lutte ne pouvait passer devant lui sans l'entraîner.
+Elle entraîna aussi Arsène, qui n'en espérait point le
+succès; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher
+Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses
+pas, partagea ses dangers, et subit l'héroïque et sombre
+enivrement qui gagna les défenseurs désespérés de ces
+nouvelles Thermopyles. A l'heure dernière de ces martyrs,
+comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry,
+Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière
+Balle.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image20.png"></p>
+<br>
+
+<p>«Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue.
+Mais tu peux fuir encore; pars!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui; ils me tueront
+sur ton corps.</p>
+
+<p>&mdash;Et Marthe! répondit Laravinière, Marthe qui existe
+peut-être, et qui n'a que toi sur la terre! La dernière
+volonté d'un mourant est sacrée. Je te lègue l'avenir de
+Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour elle. Puisqu'il
+n'y a plus rien à faire ici, tu peux et tu dois te
+soustraire à ces bourreaux qui s'approchent, ivres de
+vengeance et de vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs
+cent contre un!»</p>
+
+<p>Deux minutes après, l'intrépide Jean tomba inanimé
+sur le sein d'Arsène. La maison, dernier refuge des insurgés,
+était envahie. Arsène fut un de ceux qui s'échappèrent
+par un toit. Cette évasion tint du miracle, et arracha
+malheureusement peu de braves à la furie des
+assaillants. Caché à plusieurs reprises dans des cheminées,
+dans des lucarnes de greniers, vingt fois aperçu et
+poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches avec un bonheur
+qui semblait proclamer l'intervention de la Providence,
+Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs
+chutes, se sentant à bout de ses forces et de son courage,
+tenta un dernier effort pour disputer une vie à laquelle
+une faible espérance le rattachait à peine. Il s'agissait de
+sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une mansarde
+par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds
+de distance. Ce n'était qu'un pas à faire, un instant de
+résolution et de sang-froid à ressaisir; mais Arsène était
+mourant et à demi fou. Le sang de Laravinière, mêlé au
+sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains engourdies,
+sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La
+douleur morale était si violente qu'elle ne lui permettait
+pas de sentir la douleur physique; et cependant l'instinct
+de la conservation le guidait encore, sans qu'il pût se
+rendre compte de l'épuisement qui augmentait avec rapidité,
+sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait.
+«Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la
+fente entre les deux toits, si ma vie est encore bonne à
+quelque chose, conserve-la; sinon, permets qu'elle s'éloigne
+bien vite!» Et penchant le corps en avant, il se
+laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé.
+Alors, se traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car
+ses pieds et ses mains lui refusaient le service, il parvint
+jusqu'à la fenêtre qu'il cherchait, l'enfonça en posant ses
+deux genoux sur le vitrage, et, laissant porter sur ce dernier
+obstacle tout le poids de son corps, s'abandonnant avec
+indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux qu'il
+allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula
+évanoui sur le carreau de la mansarde. En recevant ce
+dernier choc qu'il ne sentit pas, il eut comme une réaction
+de lucidité qui dura à peine quelques secondes. Ses
+yeux virent les objets; son cerveau les comprit à peine,
+mais son coeur éprouva comme un dilatement de joie
+qui éclaira son visage au moment où il perdit connaissance.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image21.png"></p>
+<br>
+
+<p>Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme
+pâle, maigre, et misérablement vêtue, assise sur son grabat
+et tenant dans ses bras un enfant nouveau-né, qu'elle
+cacha avec épouvante derrière elle, en voyant un homme
+tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette
+femme. Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, mais
+aussi complet qu'une éternité dans sa pensée, il l'avait
+contemplée; et, oubliant tout ce qu'il avait souffert comme
+tout ce qu'il avait perdu, il avait goûté un bonheur que
+vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est
+ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans
+sa vie, qui lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles
+sur la fiction du temps créée par les hommes, et
+sur la permanence de l'abstraction divine.</p>
+
+<p>Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par
+la souffrance, la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue
+par une exaltation fébrile qui pût la ranimer tout
+d'un coup et lui faire sentir la joie au sein du désespoir.
+Elle fut d'abord effrayée; mais elle ne chercha pas longtemps
+l'explication d'une visite aussi étrange. Toute la
+journée, toute la nuit précédente, toute la veille, attentive
+aux bruits sinistres du combat, dont le théâtre était
+voisin de sa demeure, elle n'avait eu qu'une pensée:
+«Horace est là, se disait-elle, et chacun de ces coups de
+fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but.» Horace
+lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait
+dans la première émeute; elle le croyait capable de persister
+dans une telle résolution. Elle avait pensé aussi à
+Laravinière, qu'elle savait ardent et prêt à toutes ces
+luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsène détester
+les tragiques souvenirs des journées de 1830,
+qu'elle ne le supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu'elle
+vit un homme tomber expirant devant elle, elle comprit
+que c'était un fugitif, un vaincu, et, de quelque parti
+qu'il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en
+approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et
+souillé de sang, qu'elle songea à Arsène; mais elle n'en
+crut pas ses yeux. Elle prit son tablier pour étancher ce
+sang et pour essuyer cette poudre, sans peur et sans dégoût:
+les malheureux ne sont guère susceptibles de
+telles faiblesses. Elle se pencha sur cette tête meurtrie et
+défigurée, qu'elle venait de poser sur ses genoux tremblants;
+et alors seulement elle fut certaine que c'était là
+son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le crut mort, et,
+laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui
+souriait encore avec une bouche contractée et des yeux
+éteints, elle l'embrassa à plusieurs reprises, et resta sans
+verser une larme, sans exhaler un gémissement, plongée
+dans un désespoir morne, voisin de l'idiotisme.</p>
+
+<p>Quand elle eut recouvré quelque présence d'esprit,
+elle chercha dans le battement des artères à retrouver
+quelque symptôme de vie. Il lui sembla que le pouls battait
+encore; mais le sien propre était si gonflé, qu'elle ne
+sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la
+vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques
+voisins à son aide; mais, se rappelant aussitôt que parmi
+ces gens, qu'elle ne connaissait pas encore, un scélérat ou
+un poltron pouvait livrer le proscrit à la vengeance des
+lois, elle tira le verrou de la porte, revint vers Arsène,
+joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son seul
+refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct
+subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois
+elle tomba à côté de lui sans pouvoir le déranger; puis
+tout à coup, remplie d'une force surnaturelle, elle l'enleva
+comme elle eût fait d'un enfant, et le déposa sur son lit
+de sangle, à côté d'un autre infortuné, d'un véritable enfant
+qui dormait là, insensible encore aux terreurs et
+aux angoisses de sa mère. «Tiens, mon fils, lui dit-elle
+avec égarement, voilà comme ta vie commence; voilà du
+sang pour ton baptême, et un cadavre pour ton oreiller.»
+Puis elle déchira des langes pour essuyer et fermer les
+blessures d'Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux;
+elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle
+réchauffa ses mains avec son haleine, elle pria Dieu avec
+ferveur du fond de son âme désolée. Elle n'avait rien, et
+ne pouvait rien de plus.</p>
+
+<p>Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance.
+Il fit un violent effort pour parler.</p>
+
+<p>«Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures
+sont mortelles, il est inutile de les soigner; si elles
+ne le sont pas, il importe peu que je sois soulagé un peu
+plus tôt. D'ailleurs je ne souffre pas; assieds-toi là, donne-moi
+seulement un peu d'eau à boire, et puis laisse-moi
+ce mouchoir, j'arrêterai moi-même le sang qui coule de
+ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas
+besoin d'autre appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, car
+je suis heureux!... Heureux?» ajouta-t-il avec effroi en
+se ravisant, car le souvenir de Laravinière venait de se
+réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez
+à souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensée, et garda
+le silence. Il but l'eau avec une avidité qu'il réprima aussitôt.
+«Ote-moi ce verre, lui dit-il; quand les blessés boivent,
+ils meurent aussitôt. Je ne veux pas mourir, Marthe; à
+cause de toi, il me semble que je ne dois pas mourir.</p>
+
+<p>Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort
+et la vie. Dévoré d'une soif furieuse, il eut le courage de
+s'abstenir. Marthe était parvenue à arrêter le sang. Les
+blessures, quoique profondes, ne constituaient pas par
+elles-mêmes l'imminence du danger; mais l'exaltation, le
+chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre délirante,
+et il sentait du feu circuler dans ses artères. S'il
+eût cédé aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la
+vie; car il sentait la rage de destruction qui l'avait possédé
+depuis deux jours se tourner maintenant contre lui-même.
+Dans cet état violent, il conservait cependant
+assez de force pour combattre son mal: son âme n'était
+pas abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation
+de la vie physique, ressentait un trouble
+cruel, mais se raidissait contre ses propres détresses, et,
+par des efforts presque surhumains, elle terrassait les
+fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir.
+Vingt fois il se leva, prêt à déchirer ses blessures, à repousser
+Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus
+et prenait pour un ennemi, à trahir le secret de sa retraite
+par des cris de fureur, à se briser la tête contre
+les murs. Mais alors il se faisait en lui des miracles de
+volonté. Son esprit, profondément religieux, conservait,
+jusque dans l'égarement, un instinct de prière et d'espérance;
+et il joignait les mains en s'écriant: «Mon Dieu!
+qu'est-ce que c'est? où suis-je? que se passe-t-il en moi
+et hors de moi? M'abandonneriez-vous, mon Dieu? ne
+me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée?»
+Puis, se tournant vers Marthe: «Je suis un
+homme, n'est-ce pas? lui disait-il; je ne suis pas un assassin,
+je n'ai pas versé à dessein le sang innocent! je
+n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que c'est
+bien toi qui es là, Marthe! dis-moi que tu espères, que tu
+crois! Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que
+je vive ou que je meure comme un homme, et non pas
+comme un chien.»</p>
+
+<p>Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour
+étouffer les rugissements qui s'échappaient de sa poitrine;
+il mordait les draps pour empêcher ses dents de
+se broyer les unes contre les autres; et quand les objets
+prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand
+Marthe se transformait dans son imagination en visions
+effrayantes, il fermait les yeux, il rassemblait ses idées,
+il forçait les hallucinations à céder devant la raison; et de
+la main écartant les spectres, il les exorcisait au nom de
+la foi et de l'amour.</p>
+
+<p>Cette lutte épouvantable dura près de douze heures.
+Marthe avait pris son enfant dans ses bras; et lorsque
+Paul perdait courage et s'écriait douloureusement: «Mon
+Dieu, mon Dieu! voilà que vous m'abandonnez encore!»
+elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente
+créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de
+respect craintif. Arsène n'avait encore exprimé aucune
+pensée par rapport à cet enfant. Il le voyait, il le regardait
+avec calme; il ne faisait aucune question; mais dès
+qu'il avait, malgré lui, laissé échapper un gémissement
+ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne
+l'avait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une
+immobilité qui ressemblait à de l'extase, il dit tout à
+coup:</p>
+
+<p>«Est-ce qu'il est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>enfant</i>, répondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il
+faut cacher l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront.
+Donne-moi l'enfant que je le sauve; je vais l'emporter
+sur les toits, et ils ne le trouveront pas. Sauvons
+l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien, mais un enfant,
+c'est sacré.»</p>
+
+<p>Et ainsi en proie à un délire où l'idée du devoir et du
+dévouement dominait toujours, il répéta cent fois: «L'<i>enfant</i>,
+l'enfant est sauvé, n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille
+pour l'enfant, nous le sauverons bien.»</p>
+
+<p>Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne
+disait plus rien. Enfin cette agitation se calma, et il dormit
+pendant une heure. Marthe, épuisée, avait replacé
+l'enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise sur une
+chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le
+préserver, de l'autre elle soutenait la tête de Paul; la
+sienne était tombée sur le même coussin; et ces trois infortunés
+reposèrent ainsi sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge,
+isolés du reste de l'humanité par le danger, la misère
+et l'agonie.</p>
+
+<p>Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur
+qui se faisait autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues,
+des pas lourds et pressés qui lui glacèrent le
+coeur d'épouvante. Des agents de police visitaient les
+mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la
+sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène, nivela le lit
+avec ses hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaçant
+son enfant sur Arsène lui-même, elle alla ouvrir la porte
+avec la résolution et la force que donnent les périls extrêmes.
+Les débris du châssis de sa fenêtre avaient été
+cachés dans un coin de la chambre; elle avait attaché
+son tablier en guise de rideau devant cette fenêtre brisée
+pour voiler le dégât. Une voisine charitable, chez qui on
+venait de faire des perquisitions, suivit les sbires jusqu'au
+seuil de Marthe.</p>
+
+<p>«Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une
+pauvre femme à peine relevée de couches, et encore bien
+malade. Ne lui faites pas peur, mes bons messieurs, elle
+en mourrait.»</p>
+
+<p>Cette prière ne toucha guère les êtres sans coeur et
+sans pitié auxquels elle s'adressait; mais le sang-froid
+avec lequel Marthe se présenta devant eux leur ôta tout
+soupçon. Un coup d'oeil jeté dans sa chambre trop petite
+et trop peu meublée pour receler une cachette, leur persuada
+l'inutilité d'une recherche plus exacte. Ils s'éloignèrent
+sans remarquer des traces de sang mal effacées
+sur le carreau, et ce fut encore un des miracles qui concoururent
+au salut d'Arsène. La vieille voisine était une
+digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe dans
+les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida à cacher le
+proscrit, se chargea de lui apporter des aliments et quelques
+remèdes; mais, ne connaissant aucun médecin dont
+les opinions pussent lui garantir le silence, et terrifiée
+par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui furent déployées
+à l'égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle
+se borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir
+elle-même. Marthe n'osait faire un pas hors de sa chambre,
+dans la crainte qu'on ne revint l'explorer en son
+absence. D'ailleurs Arsène était devenu si calme que
+l'inquiétude s'était dissipée, et qu'elle comptait sur une
+prompte guérison.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point
+que, pendant plus d'un mois, il lui fut impossible de
+sortir du lit. Marthe coucha tout ce temps sur une botte
+de paille, qu'elles était procurée sous prétexte de se faire
+une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en acheter
+la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète.
+L'état du malade et son propre accablement ne
+permettaient pas à Marthe de travailler, encore moins de
+sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis deux mois
+qu'elle s'était séparée d'Horace, résolue de n'être à charge
+à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de
+ses derniers effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété;
+sa délivrance ayant été plus longue et pus pénible
+qu'elle ne l'avait prévu, elle avait épuisé cette faible ressource,
+et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène
+n'était pas plus heureux. Depuis quelque temps; prévoyant,
+d'après les discours de Laravinière, un bouleversement
+dans Paris, et voulant être libre de s'y jeter,
+il avait donné toutes ses petites épargnes à ses soeurs, et
+les avait renvoyées en province. Croyant n'avoir plus
+qu'à mourir, il n'avait rien gardé. La situation de ces
+deux êtres abandonnés était donc épouvantable. Tous
+deux malades, tous deux brisés; l'un cloué sur un lit de
+douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de
+pain et dormant sur la paille, n'étant pas même abritée
+dans cette mansarde dont elle n'osait pas faire réparer la
+fenêtre, puisqu'un secret de mort était lié à cette trace
+d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force de faire un
+pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d'apathie
+et d'impuissance morale, causée par les privations,
+l'épuisement, une habitude de fierté outrée, et
+l'isolement qui paralyse toutes les facultés: et vous
+comprendrez comment, pouvant avertir Eugénie et moi
+avec quelques précautions et un peu moins d'orgueil,
+ils se laissèrent dépérir en silence durant plusieurs semaines.</p>
+
+<p>L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse.
+Sa mère avait peu de lait; mais la voisine partageait
+avec le nourrisson celui de son déjeuner, et chaque
+jour elle allait le promener dans ses bras au soleil du
+quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage à un enfant
+de Paris pour croître comme une plante frêle, mais tenace,
+le long de ces murs humides où la vie se développe
+en dépit de tout, plus souffreteuse, plus délicate, et cependant
+plus intense qu'à l'air pur des champs.</p>
+
+<p>Pendant cette dure épreuve, la patience d'Arsène ne se
+démentit pas un instant; il ne proféra pas une seule
+plainte, quoiqu'il souffrît beaucoup, non de ses blessures,
+qui ne s'envenimèrent plus et se fermèrent peu à peu
+sans symptômes alarmants, mais d'une violente irritation
+du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de
+profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement,
+il eut peu d'intervalles pour s'entretenir avec
+Marthe. Dans la fièvre, il s'imposait un silence absolu,
+et Marthe ignorait alors combien il était malade. Dans le
+calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de pouvoir
+lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette résolution
+stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe,
+parce qu'elle ne comprenait pas la gravité du mal, et
+dont la rapidité me parut inexplicable, lorsque, par la
+suite, je tins de la bouche d'Arsène le détail de tout ce
+qu'il avait souffert. Par instants, malgré la confiance qu'il
+avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de l'espèce
+d'indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison
+sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés
+mentales avaient reçu une grave atteinte, et craignait
+qu'il n'en retrouvât jamais complètement la vigueur. Mais
+tandis qu'elle s'abandonnait à cette sinistre conjecture,
+Arsène, plein de persistance et de détermination, comptait
+les jours et les heures; et sentant les accès de son mal
+diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une
+grave rechute était imminente, à moins qu'il ne gardât
+les rênes de sa volonté toujours également tendues. Il
+voulait donc s'abstenir de toute émotion violente, de tout
+découragement puéril, et semblait ne pas voir l'horreur
+de la situation que Marthe partageait avec lui.</p>
+
+<p>Un jour qu'il avait les yeux fermés et semblait dormir,
+il entendit la vieille voisine exprimer de l'intérêt à
+Marthe, selon la portée de ses idées et de ses sentiments
+bons et humains sans doute, mais bornés et un peu grossiers.
+«Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est
+un grand malheur pour vous d'avoir été forcée de recueillir
+cet homme-là? Vous étiez déjà bien assez dépourvue,
+et voilà que vous êtes obligée de partager avec lui un
+pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du lait
+pour votre enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie!
+répondit Marthe avec un triste sourire; mais il ne mange
+pas une once de pain par jour dans sa soupe. Et quelle
+soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je ne
+comprends pas qu'il vive ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi cela va durer éternellement, cette maladie!
+répondit la vieille; il ne pourra jamais retrouver ses forces
+avec un pareil régime. Vous aurez beau faire, vous vous
+épuiserez sans pouvoir le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner,
+dit Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la
+vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu ne le permettra pas! s'écria Marthe épouvantée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec
+douceur; je ne dis pas non plus que votre dévouement
+pour ce réfugié soit poussé trop loin. Je sais ce qu'on doit
+à son prochain; mais ce serait à lui de comprendre qu'il
+ne se sauve de l'échafaud que pour vous conduire avec
+lui à l'hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir
+combien il vous nuit. Il ne voit pas qu'à dormir sur
+la paille, comme vous faites, avec une fenêtre ouverte
+sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps. La maladie
+lui ôte la réflexion, c'est tout simple; mais si vous
+me permettiez de lui parler, je vous assure que le jour
+même il prendrait son parti de se traîner dehors comme
+il pourrait. Tenez, à nous deux, en le soutenant bien,
+nous le conduirions à l'hôpital; il y serait mieux qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôpital! s'écria Marthe en pâlissant. N'avez-vous
+pas entendu dire (et ne me l'avez-vous pas répété),
+qu'il était enjoint aux médecins de livrer les blessés qui
+se confieraient à leurs soins, et que chaque malade accueilli
+dans un hospice était désigné à l'examen de la police
+par un écriteau placé au-dessus de son lit? Comment!
+la délation est imposée (sous peine d'être accusés
+de complicité) aux hommes dont les fonctions sont les
+plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette victime
+à la vengeance d'une société où de tels ordres sont acceptés
+de tous sans révolte, et peut-être sans horreur de
+la part de beaucoup de gens? Non, non, si le monde est
+devenu un coupe-gorge, du moins il reste dans le coeur
+des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes,
+un peu de religion et d'humanité, n'est-ce pas, bonne
+voisine?</p>
+
+<p>&mdash;Allons! répondit la voisine en essuyant ses yeux
+avec le coin de son tablier, voilà que vous faites de moi
+ce que vous voulez. Je ne sais pas où vous prenez ce que
+vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon Dieu et
+selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et
+de sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trésor,
+ajouta-t-elle en embrassant l'enfant suspendu au sein de
+sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère amie, dit Marthe, ne vous dépouillez
+pas pour nous; vous avez déjà assez fait. Il n'est pas juste
+qu'à votre âge vous vous condamniez à souffrir. Nous
+sommes jeunes, nous autres, et nous avons la force de
+nous priver un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi!
+s'écria la bonne femme tout en colère; me prenez-vous
+pour un mauvais coeur, pour une avare, pour une égoïste?
+Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs, quand il s'agit
+d'un <i>amour d'enfant</i> comme le vôtre, et d'un malheureux
+que le bon Dieu nous confie?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'accepte, répondit Marthe en jetant ses
+bras amaigris et couverts de haillons au cou de la vieille
+femme; j'accepte avec joie. Un jour viendra, qui n'est
+pas loin peut-être, où nous vous rendrons tout le bien
+que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous
+rendra la force et la liberté!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Marthe, dit Arsène d'une voix faible
+et mesurée, lorsque la voisine fut sortie. La liberté nous
+sera rendue, et la force nous reviendra. Ta pitié me
+sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe, conserve
+ton courage, comme j'entretiens le mien dans le
+silence et la soumission. Il m'en faut plus qu'à toi pour
+te voir souffrir comme tu fais, et pour songer sans désespoir
+que non-seulement je ne puis te soulager, mais que
+encore j'augmente ta misère. Durant les premiers jours,
+je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de
+remonter sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque
+gouttière, comme un pauvre oiseau dont on a brisé
+l'aile; mais j'ai senti, à ma tendresse pour toi, que je
+surmonterais cette maladie; qu'à force de vouloir vivre
+je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le
+mien pour l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce
+qu'il fait! Dans ta fierté, tu t'étais éloignée et cachée de
+moi. Tu voulais passer ta vie dans l'isolement, dans la
+douleur et dans le besoin, plutôt que d'accepter mon dévouement.
+A présent que la destinée m'a envoyé ici pour
+profiler du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu
+n'auras plus le droit de refuser mon appui. Je ne t'offre
+rien que mon coeur et mes bras, Marthe; car je ne possède
+ni or, ni argent, ni vêtement, ni asile, ni talent,
+ni protection; mais mon coeur te chérit, et mes bras
+pourront te nourrir, toi et <i>ce cher trésor</i>, comme dit la
+voisine.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'était
+la première marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'à
+ce jour, il l'avait souvent soutenu et bercé sur ses
+genoux pour soulager la mère; il l'avait endormi toutes
+les nuits à plusieurs reprises dans ses bras, et réchauffé
+contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne
+l'avait jamais caressé. En cet instant, une larme de tendresse
+coula de ses yeux sur le visage de l'enfant, et
+Marthe l'y recueillit avec ses lèvres. «Ah! mon Paul,
+ah! mon frère! s'écria-t-elle, si tu pouvais l'aimer, ce
+cher et douloureux trésor!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, répondit-il
+en lui rendant son fils. Je suis encore trop faible;
+je ne t'ai pas encore dit un mot là-dessus. Nous en parlerons,
+et tu seras contente de moi, je l'espère. En attentant,
+souffrons encore, puisque c'est la volonté divine.
+Je vois bien que tu jeûnes, je vois bien que tu couches
+sur le carreau avec une poignée de paille sous ta tête, et
+je n'ose pas seulement te dire: Reprends ton lit, et
+laisse-moi m'étendre sur cette litière; car, à cette idée-là,
+tu te révoltes, et tu m'accables d'une bonté qui me fait
+trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste là, que
+je subisse la vue de tes fatigues, et que je sois calme, et
+que je dise: <i>Tout est bien!</i> Hélas! mon Dieu, faites que
+je remporte cette victoire jusqu'au bout!</p>
+
+<p>«Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de
+calme qu'il eut le lendemain, que tu n'ailles pas oublier
+ce que tu fais pour moi, et que tu ne viennes pas me
+dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu n'as pas
+autant souffert que je veux bien le prétendre! C'est
+que je te connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-là.»</p>
+
+<p>Un pâle sourire effleura leurs lèvres à tous les deux;
+et, Marthe, se penchant sur lui, imprima un chaste baiser
+sur le front de son ami. C'était la première caresse
+qu'elle osait lui donner depuis cinq semaines qu'ils étaient
+enfermés ensemble tête à tête le jour et la nuit. Durant
+tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion
+de douleur et d'effroi pour sa vie, s'était approchée
+de lui pour l'embrasser comme pour lui dire adieu, il
+l'avait toujours repoussée vivement, en lui disant avec
+une sorte de colère: «Laisse-moi. Tu veux donc me
+tuer?» C'étaient les seuls moments où le souvenir de sa
+passion avait paru se réveiller. Hors de ces émotions rapides
+et rares, que Marthe avait appris à ne plus provoquer
+par son élan fraternel, ils n'avaient pas échangé
+un mot qui fit allusion aux malheurs précédents. On eût
+dit qu'entre la paisible amitié de leur enfance et la tragique
+journée du cloître Saint-Méry il ne s'était rien
+passé, tant l'un mettait de délicatesse à détourner le
+souvenir des temps intermédiaires, tant l'autre éprouvait
+de honte et d'angoisse à les rappeler! Ce jour-là
+seulement tous deux y songèrent sans trouble au même
+moment, et tous deux comprirent que cette pensée pouvait
+cesser d'être amère. Paul, loin de repousser le baiser
+de Marthe, le rendit à son enfant avec plus de tendresse
+encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec
+une sorte de gaieté mélancolique: «Sais-tu, Marthe,
+que cet enfant est charmant? On dit que ces petits êtres
+sont tous laids à cet âge-là; mais ceux qui parlent ainsi
+n'en ont jamais regardé un avec des yeux de père!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+<p>Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours
+de son assiduité au château de Chailly, les vues qu'il
+avait sur la vicomtesse et les espérances qu'il avait conçues.
+Eugénie l'avait raillé de sa fatuité; et moi, qui
+ne regardais point son succès comme impossible, je ne
+l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui
+avais dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du
+caractère de Léonie. Notre manière d'accueillir ses confidences
+lui avait déplu, et il ne nous en faisait plus depuis
+longtemps, lorsque le jour de sa victoire arriva,
+et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce
+jour-là, en soupant avec nous, il ne put s'empêcher de
+ramener à tout propos, dans la conversation, les grâces
+imposantes, l'esprit supérieur, le tact exquis, toutes les
+séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la vicomtesse.
+Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait
+vu sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en
+déshabillé, s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme
+et à déclarer cette femme hautaine dans sa familiarité,
+sèche et blessante jusque dans ses intentions protectrices.
+Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie
+éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement,
+rendirent ses contradictions un peu amères. Horace s'emporta,
+et la traita comme une péronnelle, qui devait du
+respect à madame de Chailly, et qui l'oubliait. Il affecta
+de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le charme
+d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon
+cher Horace, lui répondit Eugénie avec la plus parfaite
+douceur, ce que vous dites là ne me fâche pas. Je n'ai
+jamais eu la prétention de lutter dans votre estime contre
+qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec
+franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt
+que je vous porte et dans la crainte que j'ai de
+vous voir tourmenté et humilié par cette belle dame, qui
+a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et qui
+s'en vante même devant ses <i>habilleuses</i>; ce que j'ai
+trouvé, quant à moi, de mauvais goût et de mauvais
+ton.»</p>
+
+<p>Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer
+en insistant sur la vérité des assertions d'Eugénie,
+et en le suppliant pour la dernière fois de bien réfléchir
+avant de s'exposer aux railleries de la vicomtesse. Ce
+fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus
+se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant
+dans des termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque
+d'être éconduit honteusement, et que si la vicomtesse
+prenait fantaisie d'ajouter une dépouille à la brochette
+de victimes qu'elle portait à l'épingle de son fichu, il
+pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la boutonnière
+de son habit.</p>
+
+<p>«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement:
+car un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes
+fortunes.»</p>
+
+<p>Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un
+moment de réflexion:</p>
+
+<p>«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes
+fortunes tant qu'il en est fier; mais quelquefois il s'en
+accuse, quand on le force à en rougir. C'est ce que je
+ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me pousserait
+à bout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de
+Vernes, lui répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un
+homme qui en sait plus que vous et moi sur ce chapitre),
+est d'empêcher qu'on se moque jamais de lui. Je n'ai pas
+la prétention de me faire son imitateur en adoptant les
+mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons
+s'ils arrivent au même but.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis
+de Vernes, dit Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre
+de ce que vous penseriez si vous vous trouviez dans un
+cas pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un
+esprit de raison et de justice, les torts qu'on aurait eus
+envers vous, et ceux que vous seriez tenté d'avoir. Vous
+compareriez le tort qu'une femme peut vous faire en se
+vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez
+immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue;
+et vous verriez que ce serait vous venger tout au
+plus d'un ridicule par un outrage. Car le monde (oui, j'en
+suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire)
+respecte la femme qui est respectée par son amant, et
+méprise celle que son amant méprise. On lui fait un crime
+de s'être trompée; et il faut reconnaître que, sous ce
+rapport, les femmes sont fort à plaindre, puisque les
+plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées
+à être insultées par l'homme qui les implorait la veille.
+Voyons, n'en est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez.
+Pour être écouté de la vicomtesse elle-même,
+que je ne crois pas très farouche, ne seriez-vous pas
+obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant
+pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer
+de l'amour ou en faire le semblant? Dites!</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé,
+demi-satisfait de ce qu'il prenait pour une interrogation
+détournée, vous faites des questions fort indiscrètes;
+et je ne suis pas forcé de vous rendre compte de
+ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la vicomtesse
+et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous
+pouvez répondre sans compromettre personne, et je ne
+vous pose qu'une question de principes. N'est-il pas certain
+que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se
+livrerait sans combats?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à
+d'autres femmes qu'à celles qui se défendent, et dont la
+conquête est périlleuse et difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en
+ce cas vous n'aurez jamais le droit de trahir aucune
+femme, parce que vous n'en posséderez aucune à qui
+vous n'ayez juré respect, dévouement et discrétion. La
+diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous
+avez cultivé la controverse à la salle Taitbout; je sais
+par conséquent que toutes vos conclusions seront toujours
+à l'avantage des droits féminins. Mais quelque subtile
+que soit votre argumentation, je vous répondrai que
+je n'acquiesce pas à cette domination que les femmes
+doivent s'arroger selon vous. Je ne trouve pas juste que
+vous ayez le droit de nous faire passer pour des sots,
+pour des impertinents ou pour des esclaves, sans que
+nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette
+m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des
+semaines entières, triompherait de ma prudence, me
+donnerait enfin sur elle, en échange de sa victoire, les
+droits d'un époux et d'un maître, et puis elle recommencerait
+le lendemain avec un autre, et se débarrasserait
+de moi en disant à mon successeur, à ses amis,
+à ses femmes de chambre: «Vous voyez bien ce paltoquet?
+il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai remis
+à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce
+serait un peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas
+disposé à me laisser jouer ainsi. Je trouve qu'un ridicule
+est aussi sérieux qu'aucune autre honte. C'est même peut-être
+en France, à l'heure qu'il est, la pire de toutes; et
+la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches
+représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est
+la peine du talion qui régit nos codes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine,
+répondit Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce
+cas, vous souscrivez à la peine de mort et à toutes les
+autres institutions barbares, au-dessus desquelles je pensais
+que votre coeur s'était élevé. Du moins, je vous l'avais
+entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de
+conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie
+et la cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion,
+par exemple, vous chercheriez plus de grandeur
+et de noblesse que vous n'en professez en ce moment.
+Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que
+tout ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes
+gens, l'<i>histoire de parler</i>, et que dans l'occasion vos
+actions vaudront mieux que vos paroles.»</p>
+
+<p>Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments
+d'Eugénie firent impression sur lui. Quand elle fut sortie,
+il me dit avec un généreux entraînement:</p>
+
+<p>«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois
+qu'elle a, sinon autant d'esprit, du moins plus d'idées
+que ma vicomtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc <i>tienne</i> décidément, mon pauvre Horace?
+lui dis-je en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis
+réellement affligé, je te l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe.
+Vraiment, vous êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos
+compliments de condoléances. Ne dirait-on pas que je suis
+le plus malheureux des hommes, parce que je possède
+la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne
+sais pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle
+que vous la voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste,
+c'est une belle conquête, une maîtresse délirante.</p>
+
+<p>&mdash;L'aimes-tu? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un
+air léger. Tu m'en demandes trop long. J'ai aimé, et je
+crois que ce sera pour la première et la dernière fois de
+ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans les
+femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation
+pour mon coeur à demi éteint. Je vais à l'amour comme
+on va à la guerre, avec fort peu de sentiment d'humanité,
+pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et pas
+mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée
+par cette victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps
+et de la peine. Quel mal y trouves-tu? Vas-tu faire le pédant?
+Oublies-tu que j'ai vingt ans, et que si mes sentiments
+sont déjà morts, mes passions sont encore dans
+toute leur violence?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui
+dis-je. Je te parle dans la sincérité de mon coeur, Horace,
+sans aucun ménagement pour cette vanité derrière laquelle
+tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment trop
+petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour
+n'est pas mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est
+pas encore éclos, et que tu n'as point aimé jusqu'ici. Je
+crois que de nobles passions, étouffées longtemps par
+l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et
+vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur.
+Oh! mon cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être
+le don Juan que décrit Hoffmann, encore moins celui de
+Byron. Ces créations poétiques occupent trop ton cerveau,
+et tu le manières pour les faire passer dans la réalité
+de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que
+ces fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton
+premier amour; ce n'a été qu'un essai malheureux.
+Prends garde que le second, en dépit de la légèreté que
+tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de
+ta vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont
+l'orgueil accepta facilement mes suppositions, vogue la
+galère! Léonie est bien faite pour inspirer une passion
+véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas douter.
+Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme
+est prête à faire pour moi les plus grands sacrifices, les
+plus grandes folies. Peut-être que cet amour éveillera le
+mien, et que nous aurons ensemble des jours agités. C'est
+tout ce que je demande à la destinée pour sortir de la
+torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.</p>
+
+<p>&mdash;Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a
+jamais rien aimé, et elle n'aimera jamais personne; car
+elle n'aime pas ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il
+avec humeur. Je suis charmé qu'elle n'aime rien, et
+qu'elle me livre un coeur encore vierge. C'est plus que
+je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me
+refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne
+mère, elle ne pourrait pas être une amante passionnée.
+Tu me prends pour un enfant. Crois-tu que je puisse me
+faire illusion sur elle, et que je n'aie pas senti ses transports
+aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente
+du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse,
+une sainte; amour et respect à sa mémoire, à
+jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une femme, c'est une
+tigresse, un démon!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur
+à toi, quand tu rentreras avec elle dans la coulisse!</p>
+
+<p>Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment
+un ami véritable, il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace
+que je disais d'elle à celui-ci; mais livrée au désir
+exalté d'être aimée avec toute la fureur romantique
+qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de
+sa caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas
+mieux reçu un bon conseil qu'Horace n'écouta les miens.
+Elle se livra à lui, croyant inspirer une passion violente,
+et entraînée seulement par la vanité et la curiosité. On
+peut donc dire qu'ils étaient à <i>deux de jeu</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une
+femme aussi pénétrante, formée de bonne heure par les
+leçons du marquis de Vernes à la ruse envers les hommes
+et à la prévoyance devant les événements, put se tromper
+sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse.
+Elle se flatta de trouver en lui un dévouement romanesque
+que rien ne pourrait ébranler, une admiration
+qui n'y regarderait pas de trop près, une sorte de vanité
+modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de
+la possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait
+beaucoup: Horace, enivré durant quelques jours, devait
+bientôt, éclairé subitement dans son inexpérience
+par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force
+contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur
+de cette femme, sinon en me rappelant qu'elle s'était
+aventurée sur un terrain tout à fait inconnu, en choisissant
+l'objet de son amour dans la classe bourgeoise.
+Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique.
+Elle s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle,
+et elle le rêvait dans un rang obscur, afin de lui
+donner plus d'étrangeté, de mystère, et de poésie. Elle
+avait l'imagination aussi vive que le coeur froid, il ne faut
+pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait, et sachant
+d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles
+adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva,
+dans l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont
+elle avait soif. Mais, en devinant le mérite de l'homme
+sans naissance, elle ne pressentit pas les défauts de
+l'homme sans usage, sans <i>savoir-vivre</i>, comme disait
+le vieux marquis avec une grande justesse d'expression.
+Dans une société sans principes, le point d'honneur qui
+en tient lieu, et l'éducation qui en fait affecter le semblant,
+sont des avantages plus réels qu'on ne pense.</p>
+
+<p>Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on
+appelle la bonne compagnie. Amoureux de tout ce qui
+pouvait l'élever et le grandir, il eût voulu se l'inoculer.
+Mais s'il y réussit dans les petites choses, il ne put le
+faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent
+vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices
+faciles; mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité,
+elle fut impuissante, et l'amour-propre un peu grossier,
+la présomption un peu déplacée, la personnalité un peu
+âpre de l'homme <i>du tiers</i>, reprirent le dessus. C'était
+tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse.
+Elle aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace;
+elle trouva qu'il la perdait trop vite. Elle espérait de sa
+part une grande abnégation, une sorte d'héroïsme en
+amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre élan.</p>
+
+<p>Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était
+pas corrompu, mais seulement faussé, il éprouva, durant
+les premiers jours, une reconnaissance vraie pour
+la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, et elle se
+crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être.
+Il y eut même une sorte de grandeur dans la manière
+dont Horace accepta sans méfiance, sans curiosité, et
+sans inquiétude, le passé de sa nouvelle maîtresse. Elle
+lui disait qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé.
+Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme
+qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point
+à la prendre au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun
+homme n'avait pu mériter l'amour qu'il inspirait;
+et quant aux peccadilles dont il pensait bien que la vie
+de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu,
+qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il
+ne connut point avec elle cette jalousie rétroactive qui
+avait fait de ses amours avec Marthe un double supplice.
+D'une part, ses idées sur le mérite des femmes s'étaient
+beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse et à
+l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté
+bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal,
+mais bien la désinvolture leste et galante d'une femme à
+la mode. D'autre part, il n'était pas humilié des prédécesseurs
+que lui avait donnés la vicomtesse, comme il
+l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à M. Poisson,
+le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène,
+le garçon de café. Chez Léonie, c'était à des
+grands seigneurs sans doute, à des ducs, à des princes
+peut-être, qu'il succédait; et cette brillante avant-garde,
+qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui
+paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La
+pauvre Marthe, pour avoir accepté avec douceur et repentance
+le reproche d'une seule erreur, avait été accablée
+par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière vicomtesse,
+prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut
+respectée, grâce à ce même orgueil.</p>
+
+<p>Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse
+n'eût pas daigné répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché
+aucune de ses actions. Elle n'était pas hypocrite de
+principes. Tout au contraire, elle avait à cet égard un
+certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel
+à ses hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention
+d'être une femme vertueuse, mais bien celle d'être
+une âme jeune, ardente, ouverte aux passions qu'on saurait
+lui inspirer. C'était une sorte de prostitution de coeur,
+car elle allait s'offrant à tous les désirs, se faisant respecter
+par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant
+attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes:
+«Je voudrais pouvoir aimer.»</p>
+
+<p>Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près
+seule avec lui dans une sorte d'intimité au château de
+Chailly. Le comte de Meilleraie s'était absenté, les adorateurs
+d'habitude s'étaient dispersés; le choléra avait
+effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages précieux
+ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait
+de nos contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour
+autour d'elle. Absorbée par son nouvel amour, et embarrassée
+peut-être d'en faire accepter les apparences à ses
+amis, elle écartait toutes les visites, en répondant à toutes
+les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris.
+Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait
+secrètement (trop secrètement à son gré) de l'absence
+de ses rivaux.</p>
+
+<p>Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse,
+à cause de sa belle-mère et de ses enfants,
+exigea d'Horace le plus profond mystère. Grâce à l'aplomb
+de Léonie, plus encore qu'au voisinage des habitations
+respectives et aux précautions prises, le secret de
+cette liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie,
+ses discours, ses prétentions, ses réticences, ses demi-aveux,
+tout son mélange de franchise et de fausseté,
+avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque chose d'énigmatique,
+que les amants heureux s'étaient plu à voiler
+pour rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés
+à respecter, pour adoucir la honte de leur position.
+Horace passa pour un intime de plus, pour un de ces assidus
+dont on disait: Ils sont tous heureux, ou bien il n'y
+en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus
+à distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son
+rôle, si on lui en eût laissé le choix; son principal sentiment
+auprès de Léonie avait été le désir d'écraser tous
+ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la réalité, et de
+faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun
+autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité
+de sa position et du peu de retentissement de sa
+victoire. Il s'en consola en la confiant sous le sceau du
+secret, non-seulement à moi, mais à quelques autres personnes
+qu'il ne connaissait pas assez pour les traiter avec
+cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne voulurent
+pas croire à son succès.</p>
+
+<p>Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace
+et à la glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les
+démentit en disant, avec un sang-froid admirable et une
+douceur angélique, que cela était impossible, parce qu'Horace
+était un homme d'honneur, incapable d'inventer et
+de répandre un fait contraire à la vérité. Mais lorsqu'elle
+le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des
+ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il
+fut forcé, tout en étouffant de rage, de se lancer auprès
+d'elle dans un système de dénégations et de mensonges
+pour reconquérir sa confiance et son estime. Mais c'en
+était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était satisfaite;
+sa vanité était assouvie par toutes les louanges
+ampoulées qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur,
+dans ses épanchements, au lieu d'affection, dans
+ses épîtres en prose et en vers. Il avait épuisé pour elle
+tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode;
+il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets
+étaient criblés de points d'exclamation. Léonie en avait
+assez. En femme d'esprit, elle s'était vite lassée de tout
+ce mauvais goût poétique. En diplomate clairvoyant, elle
+avait reconnu que cet amour-là n'était différent de celui
+qu'elle connaissait que par l'expression, et que ce n'était
+pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos
+ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était
+pas moins. Après un mois de cette expérience, chaque
+jour plus froide et plus triste, Léonie résolut de se débarrasser
+peu à peu de cette intrigue, afin de pouvoir, en
+attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, qui
+était un homme d'excellent ton.</p>
+
+<p>La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes,
+rougissait fort souvent de ceux qui les lui avaient fait
+commettre; et de là venait qu'en se confessant parfois
+avec beaucoup de candeur, il ne lui était jamais arrivé de
+nommer personne. Elle avait douloureusement commencé
+à nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie
+du vieux marquis. Elle n'avait conservé avec lui que des
+relations filiales: mais elle n'avait pas trouvé dans ses
+autres amours de quoi s'enorgueillir assez pour effacer
+cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux.
+Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour
+les hommes qui ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient
+plus; et même à l'égard de ceux qui étaient en
+possession de lui plaire, elle nourrissait une méfiance
+continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur
+elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le
+marquis, à qui elle disait presque tout), encore moins
+par des démarches compromettantes. En général, elle
+avait été secondée par la délicatesse de leurs procédés et
+la froideur de leur rupture, parce que c'étaient des hommes
+du monde, également incapables d'un regret et d'une
+vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa
+prudence; Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si
+naïf; Horace, dont elle ne s'était pas défiée, lui parut le
+plus misérable de tous, lorsqu'il voulut s'imposer à elle
+pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si révoltée,
+que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite,
+mais encore de se venger en ne laissant pas derrière elle
+la moindre trace de ses bontés pour lui. «Tu seras puni
+par où tu as péché, lui disait-elle en son âme ulcérée;
+tu as voulu passer pour mon maître, et, à la première
+occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité
+retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne
+recueilleras que la honte et le ridicule.»</p>
+
+<p>Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle
+lutte s'engagea entre eux, non plus pour se dominer mutuellement,
+mais pour se détruire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX.</h3>
+
+<p>Cependant nous ignorions absolument le sort de trois
+personnes qui nous intéressaient au plus haut point:
+Marthe, que nous étions déjà habitués à regarder comme
+perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis
+cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui
+nous avait promis de nous écrire, et dont nous ne recevions
+pas plus de nouvelles que des deux autres. La disparition
+de Jean avait été complète. On présumait bien
+qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots
+les plus courageux l'avaient suivi durant toute la journée
+du 5 juin; mais dans la nuit ils s'étaient dispersés pour
+chercher des armes, des munitions et du renfort. Le 6 au
+matin, il leur avait été impossible de se réunir aux insurgés,
+que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait
+dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer
+que ces étudiants eussent tous mis une audace bien persévérante
+à opérer cette jonction; mais il est certain que
+plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la maison où
+leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion
+pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion,
+ou tout au moins de recueillir son cadavre. Cette dernière
+consolation leur fut refusée. Louvet retrouva seulement
+sa casquette rouge, qu'il garda comme une relique, et il
+ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. Plus
+tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena
+aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention
+de Laravinière. Ses amis le pleurèrent, et se réunirent
+pour honorer sa mémoire par des discours et des chants
+funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et un autre
+la musique.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image22.png"></p>
+<br>
+
+<p>Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si
+je n'avais pas de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi
+que j'appris que lui aussi avait disparu. J'écrivis à ses
+soeurs, qui n'étaient pas plus avancées que moi. Louison
+nous répondit une lettre de lamentations où elle exprimait
+assez ingénument sa tendresse intéressée pour son
+frère. Elle terminait en disant: «Nous avons perdu notre
+unique soutien, et nous voilà forcées de travailler sans
+relâche pour ne pas tomber dans la misère.»</p>
+
+<p>Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités,
+auxquelles Horace n'avait guère le loisir de prendre part,
+bien qu'il donnât des regrets sincères à Jean et à Paul
+quand on l'y faisait songer, Paul entrait en convalescence
+dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci
+commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité
+qui régnait enfin dans le quartier. Bien que les voisins
+des mansardes eussent quelque soupçon d'un <i>patriote</i>
+réfugié chez elle, ce secret fut religieusement gardé, et
+la police ne surveilla pas ses mouvements. Cependant il
+était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir,
+changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement
+sa figure avait été remarquée dans les barricades
+et dans la maison mitraillée. Il ne pourrait se montrer
+trois fois dans les rues environnantes sans que des témoins
+malveillants ou maladroits fissent sur lui tout
+haut des remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir
+au passage. Il résolut donc d'aller demeurer à l'autre
+extrémité de Paris. La difficulté n'était pas de sortir de
+sa retraite: il commençait à marcher, et, en descendant
+le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans
+être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans
+l'état de misère où elle se trouvait, aux persécutions
+d'un propriétaire qu'elle ne pouvait pas payer, et qui, en
+vérifiant l'état des lieux, remarquerait certainement l'effraction
+de la fenêtre; alors ce créancier courroucé livrerait
+peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin,
+comme en restant les bras croisés il ne détournerait pas
+ce péril, Paul se décida à sortir de la maison avant le jour
+de l'échéance, et s'alla confier à Louvet, qui sur-le-champ
+le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et alla porter à la
+vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer Marthe d'embarras.
+On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause
+républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit
+réparer sans bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe,
+l'enfant et la voisine, qui ne voulait plus les quitter, dans
+le pauvre local où il avait établi Arsène sous son propre
+nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un
+excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent
+le plus généreux de tous ceux qu'Arsène avait connus
+dans l'intimité de Laravinière. Paul souffrait de ne pouvoir
+immédiatement lui rembourser les avances qu'il lui
+faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe,
+il était forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas
+donné le temps de les solliciter; en route il lui promit le
+secret sur toutes choses, et il le garda si religieusement,
+que ce changement de situation me laissa dans la même
+ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image23.png"></p>
+<br>
+
+<p>A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage;
+mais il était encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue,
+et fut renvoyé. Il se reposa deux ou trois jours,
+reprit courage, et s'offrit pour journalier à un maître
+paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et pas de
+choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait
+rien à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya
+encore. Il fut tour à tour garçon chez un marchand de
+vins, batteur de plâtre, commissionnaire, machiniste au
+théâtre de Belleville, ouvrier cordonnier, terrassier, brasseur,
+gâche, gindre, et je ne sais quoi encore. Partout
+il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à gagner
+un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce
+que sa santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle,
+il faisait moins de besogne que le premier venu. La misère
+devenait chaque jour plus horrible. Les vêtements
+s'en allaient par lambeaux. La voisine avait beau tricoter,
+elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver
+d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice,
+lui nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à
+six francs par mois. Et puis elle réussit à être couturière
+des comparses du théâtre de Belleville; et comme elle
+n'était pas souvent payée par ces dames, elle se décida
+à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On
+lui prouva que c'était trop d'ambition, que la place était
+importante; mais par pitié on lui accorda celle d'habilleuse,
+et les <i>grandes coquettes</i> furent contentes de son
+adresse et de sa promptitude.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de
+machiniste, avait écouté les pièces et observé les acteurs
+avec attention, songea à s'essayer sur le théâtre. Il avait
+une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d'entendre deux
+répétitions pour savoir tous les rôles par coeur. On l'examina:
+on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions
+pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre
+étaient envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi
+de comique, où il débuta par le rôle d'un valet fripon et
+battu. Arsène se traîna sur les planches, la mort dans
+l'âme, les genoux tremblants de honte et de répugnance,
+l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et
+d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement
+sifflé. Il supporta cet affront avec une indifférence
+stoïque. Il n'avait pas été braver ce public pour
+satisfaire un sot amour-propre: c'était une tentative désespérée,
+entre vingt autres, pour nourrir sa femme et
+son enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et
+adopté le fils d'Horace devant Dieu. Le directeur, en
+homme habitué à ces sortes de désastres, rit de la mésaventure
+de son débutant, et l'engagea à ne pas se risquer
+davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence
+d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage,
+sa prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible,
+et son entente du dialogue. Il conçut des espérances
+sur son avenir, et, pour lui fournir les moyens de
+se former sans irriter le public de Belleville, il lui donna
+l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta parfaitement. En
+peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux
+costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il
+avait du goût et de la science. Ce qu'il avait vu et copié
+chez M. Dusommerard lui servit en cette occasion. La
+modestie de ses prétentions, sa probité, son activité, son
+esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le rendre
+précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de
+désespoir, d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une
+sorte de factotum au théâtre, avec des honoraires de
+quelques centaines de francs assurés et bien servis.</p>
+
+<p>De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant
+dans la coulisse aux représentations, Marthe s'était
+familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi
+les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme
+malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier,
+elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec
+supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après
+avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante
+manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le
+sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion
+touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières
+d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l'enfant,
+étonné des gestes et des inflexions de voix de sa
+mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille
+Olympe. Un jour Arsène s'écria: «Marthe, si tu voulais,
+tu serais une grande actrice.</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver
+ton estime.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je
+pas, moi, un ex-mauvais acteur?»</p>
+
+<p>Marthe protégée par la <i>grande coquette</i>, qui voulait
+faire pièce à une <i>ingénue</i>, sa rivale et son ennemie, débuta
+dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant.
+Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs
+d'appointements, non compris les costumes, et trois mois
+de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité
+vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe
+fut associée au bien-être; et, tout enflée de la brillante
+condition de ses jeunes amis, elle promenait l'enfant dans
+les rues pittoresques de Belleville, d'un air de triomphe,
+cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle
+put dire, en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame
+Arsène!»</p>
+
+<p>Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant
+sous le même toit, tout en laissant croire autour d'elle
+qu'elle était unie à lui, Marthe n'était cependant ni la
+femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions
+où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou
+d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un
+acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas
+échappé aux malignes investigations et aux prétentions
+insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné
+avait reconnu l'impossibilité où il était de se soutenir
+dans la dure mais honorable classe des travailleurs.
+Certes, il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer
+dans la voie péniblement tracée par ses pères; certes, ni
+l'un ni l'autre ne se sentait porté par goût et par ambition
+vers la vocation vagabonde de l'artiste bohémien;
+mais il est certain que le domaine de l'art était le seul où
+ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle,
+un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle.
+Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions
+s'acquièrent encore par droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent
+par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans
+le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent
+certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne
+pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé
+seulement de procurer quelque bien-être aux objets
+de son affection, il n'avait pas songé à se perfectionner
+dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque
+dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au
+monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été
+au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu'elle
+fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu'il
+s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique
+lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus
+nécessaire. Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre,
+énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation
+égoïste qui a oublié de trouver l'emploi des pauvres maladifs
+et intelligents. A ceux-là le théâtre, la littérature,
+les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables,
+offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup
+se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du
+désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des
+chances d'avenir. Arsène avait de l'aptitude et l'on peut
+même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes
+choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent
+ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues
+études, et il ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur,
+il fallait de grandes protections, et il n'en
+avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée
+par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra
+ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront
+ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène
+ne pouvait donc frapper qu'à cette porte, dont le
+hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s'ouvre devant
+l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est parfois le
+refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne
+le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est
+là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes,
+c'est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu
+d'en haut le don de la prédication. Mais l'homme qui
+aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la
+parole; mais la femme qui, dans une société religieuse
+et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut
+qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire
+souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène,
+quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation
+d'idées et de sentiments peut-on exiger d'eux,
+chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion?
+Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé
+s'efface et ne vient plus ajouter le découragement,
+la révolte et l'isolement à ces causes de démoralisation
+déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples,
+que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont
+du moins possibles dans cette classe d'artistes. Je ne
+parle pas seulement des grandes célébrités, existences
+qui sont passées au rang de sommité sociale; mais parmi
+les plus humbles et les plus obscures, il en est de
+chastes, de laborieuses et de respectables.
+Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate
+de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme, douée d'une
+intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu instruite
+pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds,
+mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés
+et prompte à les bien exprimer; ayant dans sa personne
+un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce
+et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir,
+concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance.
+Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret
+depuis qu'elle était au monde; elle ignorait même la
+cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de
+ces accablements profonds et de ce continuel besoin d'enthousiasme
+et d'admiration qu'elle ressentait. Son amour
+pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions
+excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le
+théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires,
+d'études suivies et d'émotions vivifiantes. Arsène comprit
+qu'à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il
+encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains
+dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand
+calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une
+grande force avait ranimé le sien propre, depuis que
+l'un et l'autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe
+était d'assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits
+de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à atteindre
+ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre
+sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la
+dignité de Marthe avait souffert de cette position d'obligée
+et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les
+inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis
+qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se sentait
+mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être
+plus faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait
+sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination
+de l'homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce
+que l'idée d'être encore une fois protégée avait eu pour
+elle de pénible au commencement de son union avec Arsène,
+Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement,
+et à l'accepter sans remords, maintenant qu'elle
+pouvait s'en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu'elle
+devait accepter pour soutien de son enfant, l'amant
+qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance.
+Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait
+par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son
+sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n'était pas
+un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un
+ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de
+vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son
+coeur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant
+mieux qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul
+mot d'amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin.
+Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l'explosion
+de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant,
+au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il
+était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans
+sa mélancolie. Il n'y avait eu d'autre explication entre
+eux que la demande réitérée de la part d'Arsène de ne
+pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais jours.
+Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène
+parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et
+de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta
+dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi tout entière et
+pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je
+craignais que tu n'y eusses renoncé.&mdash;Mon Dieu, tu as
+eu enfin pitié de moi! dit Arsène avec effusion en levant
+ses bras vers le ciel.&mdash;Mais mon enfant? ajouta Marthe
+en se jetant sur le berceau de son fils; songe, Arsène
+qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.&mdash;Ton
+enfant et toi, c'est la même chose, répondit Arsène. Comment
+pourrais-je vous séparer dans mon coeur et dans ma
+pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une question
+importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un
+nom qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis
+longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à
+toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut
+pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous aurons de
+plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace,
+as-tu eu quelque relation avec lui?&mdash;Aucune, répondit
+Marthe; j'ai toujours ignoré où il était, à quoi il
+songeait; j'ai désiré quelquefois le savoir, je te l'avoue,
+et, bien que je n'aie plus pour lui aucun sentiment d'affection,
+j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié
+et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté
+au désir de t'adresser une seule question sur son
+compte.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de
+tenir à son égard?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir,
+et j'espère que cela n'arrivera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que
+lui répondrais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée;
+un enfant qu'il ne connaît pas, dont il ignore même l'existence?
+un enfant qu'il n'a pas désiré, qu'il a engendré
+dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi
+l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre
+au monde si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est
+pas son enfant, et ce ne le sera jamais! Ah! Paul! comment
+n'as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace
+de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que,
+pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne
+lui serait jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à
+nous, Arsène, et non pas à Horace. C'est l'amour, le dévouement
+et les soins qui constituent la vraie paternité.
+Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme
+d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un
+monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant
+à moi, j'ai profité à cet égard de la faculté que me donnait
+la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni
+mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie
+sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a
+écrit celui d'<i>inconnu</i>. C'est toute la vengeance que j'ai
+tirée d'Horace: elle serait sanglante, s'il avait assez de
+coeur pour la sentir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et
+sans ressentiment d'un homme plus faible que mauvais,
+et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été
+bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret
+par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être
+encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra
+un homme, et il abjurera peut-être les erreurs
+de son coeur et de son esprit. Il se repentira du mal qu'il
+a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords
+cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui,
+grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses
+le droit de le serrer sur son coeur...</p>
+
+<p>&mdash;Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe
+avec une énergie douloureuse; Horace n'aimera jamais
+son enfant. Il n'a pas senti cet amour à l'âge où le coeur
+est dans toute sa puissance; comment l'éprouverait-il
+dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel? Si son
+fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être
+pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui
+donnerait pas des préceptes et des exemples selon mon
+coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui appartienne. Oh! jamais!
+en aucune façon!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et
+veux-tu t'arrêter sans retour à cette détermination?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, répondit Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple.
+Cet enfant passe pour être mon fils, parce que personne
+dans notre entourage actuel ne sait nos relations passées
+ou présentes. On nous croit époux ou amants. Il n'entre
+guère dans les moeurs du théâtre de demander à un
+couple quelconque la preuve légale de son association.
+Nous avons laissé cette opinion se former; nous l'avons
+jugée nécessaire à notre sécurité. Il n'y a que la mère
+Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne m'appartient
+pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir
+nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit
+que de laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand
+nous retrouverons nos anciens amis (car lors même que
+nous les éviterions, il nous serait impossible de ne pas en
+rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela doit arriver),
+dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?»</p>
+
+<p>Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant;
+puis, prenant son parti, elle répondit avec beaucoup
+de fermeté: «Nous leur dirons ce que nous avons
+dit aux autres, que cet enfant est le tien.</p>
+
+<p>&mdash;Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma
+pauvre Marthe? Souviens-toi que la jalousie d'Horace
+était bien connue de ses amis: tous ne te connaissaient
+pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas fondée... Ils
+croiront donc que tu le trompais; et cette accusation injuste,
+que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace,
+elle sera donc dans la bouche de tout le monde, même
+dans celle des amis qui n'avaient jamais douté de toi,
+comme Théophile, Eugénie, et quelques autres!»</p>
+
+<p>Marthe pâlit.</p>
+
+<p>«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai
+été si fière! j'ai montré tant d'indignation d'être soupçonnée!
+L'on pensera maintenant que j'ai été impudente
+et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout, qu'importe?
+On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine
+gloire; car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant
+à Horace comme le sien, et que je me suis éloignée
+de lui au moment de devenir mère.</p>
+
+<p>&mdash;On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le
+tromper, mais qu'il s'est aperçu de ton infidélité; et il
+sera complètement justifié aux yeux des autres et aux
+siens propres.</p>
+
+<p>&mdash;Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une
+idée qui ne lui était pas encore venue. Oh! cela est bien
+vrai! Ce serait lui épargner la punition que lui réserve
+la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la honte qu'il doit
+éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les
+devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il
+ignore ta grandeur et la pureté de ton amour! Je veux
+qu'il en soit humilié jusqu'au fond de son âme, et qu'il
+soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de se réfugier
+dans le sein d'Arsène!</p>
+
+<p>&mdash;Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe,
+à moi, c'est que cet homme aveugle et violent ne
+s'arroge pas le droit de te mépriser et d'aller crier chez
+tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien raison de
+me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en
+même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire
+sa grossesse. L'enfant qu'elle voulait me donner
+a eu deux pères, et je ne sais auquel des deux il appartient.»</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne
+mentirons pas à nos anciens amis; et si jamais j'ai le
+malheur de rencontrer Horace, j'aurai le courage de lui
+dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre
+enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a
+mérité d'être mon époux, mon amant, mon frère à
+jamais.»</p>
+
+<p>Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras
+d'Arsène, et couvrit son visage de baisers et de larmes.
+Puis elle prit l'enfant dans son berceau, et le lui donna
+solennellement. Paul l'éleva dans ses mains, prit Dieu
+témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption, plus
+sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient
+à la face des hommes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX.</h3>
+
+<p>A la fin de l'été, la vicomtesse avait hâté son départ de
+la campagne, sous prétexte d'affaires pressantes, mais en
+réalité pour fuir Horace, qu'elle n'aimait plus, et que
+même elle commençait à détester. Pour se débarrasser
+de cet amant dangereux, elle avait écrit à son vieux ami
+le marquis de Vernes, et lui avait demandé conseil
+comme elle avait coutume de le faire lorsqu'elle avait besoin
+de lui. Elle lui avait avoué en même temps et son
+goût pour Horace et le dégoût qui l'avait suivi, le mépris
+et le ressentiment que lui avaient causé ses indiscrétions,
+et la crainte qu'elle éprouvait qu'il n'en commit de nouvelles.
+Elle lui avait raconté comment, ayant essayé de
+le traiter d'un peu haut pour l'habituer au respect, ce
+moyen avait échoué: Horace avait voulu faire sentir ses
+droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux,
+il avait parlé de jalousie et de vengeance comme un héros
+de Calderon. Léonie, épouvantée, demandait en grâce au
+marquis de venir à son secours pour la délivrer de ce
+forcené. «J'avais bien prévu ce qui arrive, avait répondu
+le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et à vous encore
+d'avantage. Il a les qualités du talent et les travers de
+l'<i>homme de rien</i>. Il vous aime, et il va bientôt vous haïr,
+parce que vous ne pouvez ni le haïr, ni l'aimer comme il
+l'entend. Sa haine ou son amour vous seront également
+funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en préserver:
+c'est de travailler à le rendre indifférent. Pour cela, il
+faut bien vous garder de lui témoigner de l'indifférence.
+Ce serait ranimer ses désirs, éveiller son dépit, et le
+pousser aux dernières extrémités. Soyez passionnée au
+contraire; renchérissez sur ses jalousies, sur ses injustices,
+sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'émotions.
+Tâchez de l'ennuyer à force d'exigences. Faites l'amante
+espagnole à votre tour, et rendez-le si malheureux, qu'il
+désire vous quitter. Tâchez qu'il fasse le premier pas
+vers une rupture, et qu'il le fasse violemment; alors vous
+serez sauvée: il aura eu les premiers torts. Votre empressement
+à en profiter pour l'abandonner sera de la
+fierté légitime, la dignité d'un grand caractère, la colère
+implacable d'un grand amour! Je vous réponds du reste.
+Je m'emparerai de lui quand l'occasion sera venue; j'écouterai
+ses plaintes, je lui prouverai qu'il est le seul
+coupable, et, tout en vous haïssant, il sera forcé de vous
+respecter. Il vous importunera peut-être, il fera des folies
+pour arriver jusqu'à vous. Soyez sans pitié. Peut-être se
+brûlera-t-il la cervelle, mais seulement un peu; il a trop
+d'esprit pour vouloir renoncer aux beaux romans dont
+son avenir est gros. Toutes les extravagances qu'il pourra
+faire alors pour vous, loin de vous compromettre, tourneront
+au triomphe de votre fierté. Tout le monde saura
+peut-être que ce jeune homme vous adore; mais on saura
+aussi que vous le réduisez au désespoir; et s'il lui arrive
+de se vanter du passé dans sa colère, on le regardera
+comme un fat ou comme un fou. De tout ceci, ma belle
+amie, il résultera pour vous un surcroît de gloire. Votre
+puissance sera plus enviée que jamais par les femmes, et
+les hommes viendront se prosterner par centaines à vos
+genoux.»</p>
+
+<p>La vicomtesse suivit fidèlement le conseil de son mentor.
+Elle joua si bien la passion, qu'Horace eu fut épouvanté.
+Des qu'elle le vit reculer, elle avança, et ne craignit
+pas d'exiger de lui qu'il l'enlevât. Cette idée sourit
+d'abord à Horace, à cause du retentissement qu'aurait
+une pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait,
+dans la province et même dans le monde, la passion
+<i>échevelée</i> d'une dame de ce rang et de cet esprit. La vicomtesse
+frémit en le voyant irrésolu; mais, au bout de
+vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idée de vivre
+avec une maîtresse aussi jalouse et aussi impérieuse. Il
+songea à la souffrance qu'il éprouverait lorsque les curieux,
+se précipitant sur ses pas pour le voir passer avec
+sa conquête, l'un dirait: «Tiens! elle n'est pas plus
+belle que cela?» l'autre: «Elle n'est, pardieu, pas
+jeune!» Et, tout bien considéré, il refusa le sacrifice
+qu'elle lui offrait, sous prétexte qu'il était pauvre, et
+qu'il ne pouvait se résoudre à faire partager sa misère à
+une femme comme elle, bercée dans l'opulence. Ce prétexte
+était d'ailleurs assez bien fondé. La vicomtesse feignit
+de n'en tenir compte, de dédaigner les richesses, de
+vouloir braver le monde, qu'elle prétendait haïr et mépriser.
+Mais dès qu'elle se fut bien assurée de la répugnance
+sincère d'Horace à prendre ce parti, elle l'accusa
+de ne point l'aimer; elle feignit d'être jalouse d'Eugénie;
+elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupçon
+et de ressentiment. Elle pleura même, et s'arracha quelques
+faux cheveux. Puis tout à coup elle chassa Horace
+de son boudoir, fit ses apprêts de départ, refusa de recevoir
+ses excuses et ses adieux, et s'en retourna à Paris,
+bien fatiguée du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite
+d'être enfin délivrée du sujet de ses terreurs.
+De ce moment, ainsi que l'avait prédit le marquis, sa
+victoire fut assurée; et Horace, tout en la plaignant de
+sa prétendue douleur, tout en se réjouissant de n'avoir
+plus à en subir les violences, se sentit le plus faible,
+parce qu'il se crut le plus froid.</p>
+
+<p>Les jeunes gens nobles du pays qui avaient composé
+la cour ordinaire de Léonie restèrent dans leurs châteaux
+pour s'y adonner au plaisir de la chasse durant l'automne;
+et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitié, et
+qui le tenait sérieusement pour un grand homme, l'invita
+à venir achever la saison dans ses terres. Horace
+accepta cette offre avec plaisir. Son hôte était riche et
+garçon. Il avait peu d'esprit, aucune instruction, un bon
+coeur et de bonnes manières. C'était l'homme qu'Horace
+pouvait éblouir de son érudition et charmer par le brillant
+de son esprit, en même temps qu'il trouvait à profiter
+dans son commerce pour se former aux habitudes
+aristocratiques, dont il était alors plus que jamais infatué.</p>
+
+<p>Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation
+pénible qu'il venait de subir, et la maison de Louis
+de Méran lui fut un lieu de délices. Avoir de beaux chevaux
+à monter, un tilbury à sa disposition, des armes
+magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une
+bonne table, de gais convives, voire quelques autres
+distractions dont il ne se vanta pas à moi après tout le
+mépris qu'il avait témoigné pour ce genre de plaisir,
+mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modèles les
+dandys vanter et cultiver la débauche: c'en fut assez
+pour l'étourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver.
+Comme il était réellement supérieur par son intelligence
+à tous ses nouveaux amis, il rachetait à force
+d'esprit le défaut de naissance, de fortune et d'usage,
+dont, au reste, on ne lui eût fait un tort que s'il en eût
+fait parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement
+de voir l'orgueil de ces jeunes gens s'élever au-dessus du
+sien, qu'il leur laissa croire qu'il était d'une bonne famille
+de robe, et jouissait d'une honnête aisance. L'exiguïté
+de sa valise donnait bien un démenti à ses gasconnades:
+mais il était en voyage; c'était par hasard qu'il
+s'était arrêté dans ce pays, où il était venu seulement
+avec l'intention de passer quelques jours; et pour rendre
+excusable aux yeux de Louis de Méran, la légèreté de sa
+bourse, qui était par trop évidente, il feignit plusieurs fois
+de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au moins
+<i>chez son banquier</i> l'argent qui lui manquait.</p>
+
+<p>«Qu'à cela ne tienne! lui dit son hôte, qui avait le
+malheur de s'ennuyer lorsqu'il était seul dans son château,
+et pour qui Horace était une société agréable, ma
+bourse est à votre disposition. Combien vous faut-il?
+Voulez-vous une centaine de louis?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'écria
+Horace, à qui une offre aussi magnifique fit ouvrir de
+grands yeux, et qui jusque-là ne s'était tourmenté que
+de la manière dont il donnerait le <i>pourboire</i> aux laquais
+de la maison en s'en allant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons
+avoir une grande réunion de jeunes gens, à l'occasion
+d'une sorte de fête villageoise où nous allons tous, et où
+nous passons quelquefois huit jours en parties de plaisir.
+On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez
+jeter quelques poignées d'or sur la table, si vous ne voulez,
+vous, inconnu dans la province, passer pour <i>une espèce.</i>»</p>
+
+<p>Bien qu'Horace sût parfaitement qu'il ne pourrait jamais
+rendre cet argent, à moins d'être heureux au jeu,
+il n'eut pas plus tôt entrevu cette chance de succès, qu'il
+s'y confia aveuglément, et accepta les offres de son ami.
+Il n'avait jamais joué de sa vie, parce qu'il n'avait jamais
+été à même de le faire, et il ignorait tous les jeux excepté
+le billard, où il était de première force, ce qui lui
+avait valu l'estime de plusieurs des graves personnages
+au milieu desquels il s'était lancé. Il eut bientôt compris
+la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le jour de la
+fête, il débuta avec passion dans cette nouvelle carrière
+d'émotions et de périls. Il eut, pour son malheur à venir,
+un bonheur insolent ce jour-là. Avec cent louis il en gagna
+mille. Il se hâta de restituer la somme première à
+Louis de Méran, mit de côté quatre cents louis, et continua
+à jouer les jours suivants avec les cinq cents autres.
+Il perdit, regagna, et, après plusieurs fluctuations de
+la fortune, retourna enfin au château de Méran avec dix-sept
+mille francs en or et en billets de banque dans sa valise.
+Pour un jeune homme qui avait de grands besoins
+d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort précaire,
+c'était une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je
+crois bien qu'à partir de là il le devint réellement un
+peu. Il vint nous voir pour nous faire part de son bonheur,
+et ne songea pas à me restituer cent cinquante
+louis qu'il me devait. Je n'osai le lui rappeler, quoique
+je fusse assez gêné; je regardais comme impossible qu'il
+l'oubliât. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je
+le lui pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonté
+n'y fut pour rien. L'empressement avec lequel il
+vint m'annoncer sa richesse en est la meilleure preuve.
+Son premier soin fut d'envoyer cent louis à sa mère;
+mais il n'osa pas lui dire que c'était l'argent du jeu: la
+bonne femme s'en fût effrayée plus que réjouie. Il lui
+manda que c'était le prix de travaux littéraires auxquels
+il se livrait dans mon ermitage, et qu'il envoyait à Paris
+à un éditeur.</p>
+
+<p>«Je prétends, me dit-il en riant, la réconcilier avec
+la profession d'homme de lettres, qu'elle avait tant de
+regret à me voir embrasser, et qu'elle va désormais regarder
+comme très-honorable. Dans quelques mois je lui
+enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant
+que j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer dès
+aujourd'hui la somme entière! Je serais si heureux de
+pouvoir m'acquitter en un instant des sacrifices qu'elle
+fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle comprendrait
+si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des
+explications impossibles; et les gens de ma province,
+qui sont aussi judicieux que charitables, voyant la mère
+Dumontet remonter sa vaisselle et acheter des robes à
+sa fille, en concluraient certainement que, pour procurer
+à ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassiné
+quelqu'un. Il est vrai que mon bon père, qui se
+pique un peu de belles-lettres, voudra lire de ma prose
+imprimée. Je lui dirai que j'écris sous un pseudonyme,
+et je couperai, dans un volume de quelque poète mystique
+allemand nouvellement traduit, une centaine de
+pages que je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de
+moi. Il n'y verra que du feu, et il les montrera à tous
+les beaux esprits de sa petite ville, qui, n'y comprenant
+goutte, reconnaîtront enfin que je suis un homme supérieur.»</p>
+
+<p>En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois
+de lui-même de fort bonne grâce, éclata de rire. C'était
+la vérité qu'il eût envoyé tout son argent à sa mère s'il
+eût pu le faire à l'instant même sans l'effrayer. Son coeur
+était généreux; et s'il se réjouissait tant d'être riche,
+ce n'était pas tant à cause de la possession, qu'à cause
+de l'espèce de victoire remportée sur ce qu'il appelait
+son mauvais destin. Malheureusement il ne songea plus à
+ses résolutions le lendemain. Sa mère ne reçut plus
+rien de lui, et tous ses créanciers de Paris furent également
+oubliés. Il ne lui resta, de cet instant de dévouement
+enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insensé et bizarre,
+qui consistait à croire à son étoile en fait de succès
+d'argent, comme Napoléon croyait à la sienne en fait
+de gloire militaire. Cette confiance absurde en une providence
+occupée à favoriser ses caprices, et en un dieu disposé
+à intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit
+vain et téméraire. Il commença à mener le train d'un
+jeune homme pour qui quinze mille francs auraient été le
+semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un cheval,
+sema les pièces d'or à tous les valets de son hôte, écrivit
+à Paris à son tailleur qu'il avait fait un héritage, et qu'il
+eût à lui envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze
+jours après, il se montra équipé le plus ridiculement du
+monde. Ses amis se moquèrent de cet accoutrement de
+mauvais goût, et lui conseillèrent de destituer son tailleur
+du quartier latin pour une célébrité de la <i>fashion</i>.
+Il distribua aussitôt sa nouvelle garde-robe aux piqueurs
+de ces messieurs, et en commanda une autre à Humann,
+qui habillait Louis de Méran. Recommandé par ce jeune
+homme élégant et riche, il eut chez ce prince des tailleurs
+un crédit ouvert dont il ne s'inquiéta pas, et qui
+creusa sous lui comme un gouffre invisible.</p>
+
+<p>Les joyeux compagnons qui l'entouraient, dès qu'ils le
+virent insolemment prodigue et revêtu d'un costume de
+dandy qui déguisait incroyablement son origine plébéienne,
+l'adoptèrent tout à l'ait, et firent de lui le plus
+grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent qui est
+un grand maître. Horace, n'étant plus retenu et contristé
+par la misère, se livra à tous les élans de sa brillante
+gaieté et de son audacieuse imagination. L'argent fit en
+lui des miracles; car il lui rendit, avec la confiance en
+l'avenir et les jouissances du présent, l'aptitude au travail,
+qu'il semblait avoir à jamais perdue. Il retrouva
+toutes ses facultés, émoussées par les chagrins et les soucis
+de l'hiver précédent. Son humeur redevint égale et
+enjouée. Ses idées, sans devenir plus justes, se coordonnèrent
+et s'étendirent. Son style se forma tout à coup.
+Il écrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste
+Marthe fut l'héroïne, et ses amours le sujet. Il s'y donna
+un plus beau rôle qu'il ne l'avait eu dans la réalité; mais
+il y motiva et y poétisa ses fautes d'une manière très-habile.
+L'on peut dire que son livre, s'il eût eu plus de
+retentissement, eût été un des plus pernicieux de l'époque
+romantique. C'était non pas seulement l'apologie,
+mais l'apothéose de l'égoïsme. Certainement Horace valait
+mieux que son livre; mais il y mit assez de talent
+pour donner à cet ouvrage une valeur réelle. Comme il
+était riche alors, il trouva facilement un éditeur; et le
+roman, imprimé à ses frais, et publié peu du temps
+après son retour à Paris, eut une sorte de succès, surtout
+dans le monde élégant.</p>
+
+<p>Cette vie de luxe, mêlée de travail intellectuel et d'activité
+physique, était l'idéal et l'élément véritable d'Horace.
+Je remarquai que sa parole et ses manières, d'abord
+ridicules lorsqu'il avait voulu les transformer de bourgeoises
+en patriciennes, devinrent gracieuses et dignes,
+lorsque fort de son propre mérite et riche de son propre
+argent, il ne chercha plus, en se réformant, à imiter
+personne. A Paris, ses nouveaux amis le présentèrent
+dans diverses maisons riches ou nobles, où il vit l'ancienne
+bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il
+vit les fêtes des banquiers israélites, et les soirées moins
+somptueuses et plus épurées de quelques duchesses. Il
+entra partout avec aplomb, certain de n'être déplacé
+nulle part, après avoir été l'amant et l'élève de la précieuse
+vicomtesse de Chailly.</p>
+
+<p>Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut complètement
+transfiguré. Il vint nous voir un matin dans
+son tilbury, avec son groom pour tenir son beau cheval.
+Il monta nos cinq étages comme s'il n'eût fait autre
+chose de sa vie, et eut le bon goût de ne pas paraître
+essoufflé. Sa mise était irréprochable; sa chevelure inculte
+avait enfin été domptée par Boucherot, successeur
+de Michalon. Il avait la main blanche comme celle d'une
+femme, les ongles taillés en biseau, des bottes vernies
+et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire,
+c'est qu'il avait pris un ton parfaitement
+naturel, et qu'il était impossible de deviner que tout cela
+fût le résultat d'une étude. La seule chose qui trahit la
+nouveauté de sa métamorphose, c'était l'espèce de joie
+triomphante qui éclairait son front comme une auréole.
+Eugénie, à qui il baisa la main en arrivant (pour la première
+fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord à tenir
+son sérieux, et finit par s'étonner autant que moi de
+la facilité avec laquelle ce jeune papillon avait dépouille
+sa chrysalide. Il avait été à si bonne école, qu'il avait
+appris non-seulement à se bien tenir, mais encore à
+bien causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait
+sur tout ce qui pouvait nous intéresser personnellement,
+et il avait l'air de s'y intéresser lui-même. Nous avions
+vu ses premiers efforts pour atteindre au type qu'il possédait
+enfin, et nous étions émerveillés qu'il eût déjà
+perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. «Parle-moi
+donc de toi un peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent
+florissantes. J'espère que ta nouvelle fortune ne repose
+pas entièrement sur les cartes, mais bien sur la littérature,
+où tu as fait un si joli début.&mdash;L'argent du jeu
+tire à sa fin, me répondit-il naïvement; j'espère bien le
+renouveler en puisant à la même source, et jusqu'ici mes
+essais ne sont pas malheureux; mais comme il faut être
+en mesure de perdre, j'ai songé à la littérature, comme
+à un fonds plus solide. Mon éditeur m'a versé ces jours-ci
+trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en
+une quinzaine de jours; et si le public reçoit celui-là
+avec autant d'indulgence que l'autre, j'espère que je ne
+me trouverai plus à court d'argent.» trois mille francs un
+petit volume, pensai-je, c'est un peu cher; mais tout
+dépend des arrangements.</p>
+
+<p>«Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que
+tu viens de publier.&mdash;Oh! je t'en prie, s'écria-t-il, ne
+m'en parle pas. C'est si mauvais, que je voudrais bien
+n'en entendre jamais parler.&mdash;Ce n'est pas mauvais le
+moins du monde, repris-je: on peut même dire, au point
+de vue de l'art, que c'est une paraphrase très-remarquable
+d'<i>Adolphe</i>, ce petit chef-d'oeuvre littéraire de
+Benjamin Constant, que tu sembles avoir pris pour modèle.»</p>
+
+<p>Ce compliment ne plut pas beaucoup à Horace; sa figure
+changea tout d'un coup.</p>
+
+<p>«Tu trouves, me dit-il en s'efforçant de garder son
+air indifférent, que mon livre est un pastiche? C'est
+bien possible: mais je n'y ai pas songé, d'autant plus
+que je n'ai jamais lu <i>Adolphe</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai prêté cependant l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est
+une réminiscence.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage
+d'un auteur de vingt ans soit autre chose; mais comme
+le tien est bien fait, bien écrit et intéressant, personne
+ne s'en plaint. Cependant, au risque d'être pédant, je
+veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me
+semble, la réhabilitation de l'égoïsme...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace
+avec un peu d'ironie, tu parles comme un journaliste.
+Je te vois venir! tu vas me dire que <i>mon livre est
+une mauvaise action</i>. J'ai lu au moins ce mois-ci quinze
+feuilletons qui finissaient de même.»</p>
+
+<p>J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses
+théories de <i>l'art pour l'art</i> avec une sorte d'obstination
+dont je me faisais un devoir d'amitié envers lui, mais
+contre laquelle ne tint pas longtemps le vernis de modestie
+enjouée que l'élude du goût lui avait donné.</p>
+
+<p>Il s'impatienta, se défendit avec humeur, attaqua mes
+idées avec amertume; et, perdant peu à peu toutes ses
+grâces et tout son calme d'emprunt pour revenir à ses
+anciennes déclamations, à ses éclats de voix, à ses gestes
+de théâtre, même à quelques-unes de ces locutions de
+café-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme
+sortir du sépulcre mal blanchi où il avait prétendu l'enfermer.
+Quand il s'aperçut de ce qui lui arrivait, il en
+fut si honteux et si courroucé intérieurement, qu'il devint
+tout à coup sombre et taciturne. Mais ceci n'était pas
+plus nouveau pour nous que sa colère bruyante: nous
+l'avions si souvent vu passer de la déclamation à la bouderie!</p>
+
+<p>«Tenez, Horace, lui dit Eugénie en lui posant familièrement
+ses deux mains sur les épaules, tout charmant
+que vous étiez au commencement de votre visite, et tout
+maussade que vous voilà maintenant, je vous aime encore
+mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos défauts,
+que nous savons par coeur, et qui ne nous empêchent
+pas de vous aimer; au lieu que, quand vous voulez
+être accompli, nous ne vous reconnaissons plus, et nous
+ne savons que penser.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, ma belle,» dit Horace en cherchant
+à l'embrasser cavalièrement pour la punir de son impertinence.
+Mais elle s'en préserva en le menaçant d'une
+petite balafre de son aiguille au visage, ce qui l'eût empêché
+de paraître le soir dans le monde, et il ne s'y
+exposa point. Il essaya de reprendre son air aisé et ses
+manières distinguées avant de nous quitter; mais il n'en
+put venir à bout, et, se sentant gauche et guindé, il
+abrégea sa visite.</p>
+
+<p>«Je crains que nous ne l'ayons fâché, et qu'il ne revienne
+pas de si tôt, dis-je à Eugénie lorsqu'il fut parti.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le reverrons quand il aura gagné encore de
+l'argent, et qu'il aura un coupé à deux chevaux à nous
+faire voir, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrigé de tous
+ses défauts, repris-je, et je m'en réjouissais.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je m'en affligeais, dit Eugénie; car il me
+semblait être arrivé à l'impudence, qui est le pire de
+tous les vices. Heureusement, voyez-vous, il ne pourra
+jamais s'empêcher d'être ridicule, parce qu'en dépit de
+toutes ses affectations, il a un fonds de naïveté qui l'emporte.»</p>
+
+<p>Ce même jour, nous fûmes surpris et bouleversés par
+une visite autrement agréable. Comme nous étions encore
+penchés sur le balcon pour suivre de l'oeil le rapide
+tilbury d'Horace, nous remarquâmes qu'il faillit, au détour
+du pont, écraser un homme et une femme qui venaient
+à sa rencontre en se donnant le bras, et en causant
+la tête baissée, sans faire attention à ce qui se passait
+autour d'eux. Horace cria: Gare donc! d'une voix retentissante
+qui monta jusqu'à nous par-dessus tous les bruits
+du dehors, et nous le vîmes fouetter son cheval fougueux
+avec quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui
+l'avaient forcé de s'arrêter une seconde. Nos yeux suivirent
+involontairement ce couple modeste qui venait
+toujours de notre côté, et qui semblait n'avoir remarqué
+ni le dandy ni son équipage. Ils marchaient appuyés
+l'un sur l'autre, et plus lentement que tous les gens
+affairés qui suivaient le trottoir.</p>
+
+<p>«As-tu jamais observé, me dit Eugénie, qu'on peut
+deviner, à l'allure de deux personnes de sexe différent
+qui se donnent le bras, le sentiment qu'elles ont l'une
+pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le parierais!
+ils sont jeunes tous deux, je lu vois à leur taille et
+à leur démarche. La femme doit être jolie, du moins elle
+a une tournure charmante; et à la manière dont elle
+s'appuie sur le bras de ce jeune mari ou de ce nouvel
+amant, je vois qu'elle est heureuse de lui appartenir.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout un roman dont ces deux passants ne se
+doutent peut-être guère, répondis-je. Mais vois donc,
+Eugénie! à mesure que cet homme s'approche, il me
+semble le reconnaître. Il a fait un geste comme Arsène;
+il lève la tête vers notre balcon. Mon Dieu! si c'était lui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugénie;
+mais quelle serait donc cette femme qu'il accompagne?
+A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni Louison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Marthe! m'écriai-je. J'ai de bons yeux; elle
+nous a regardés, elle entre ici... Oui, Eugénie, c'est
+Marthe avec Paul Arsène!</p>
+
+<p>&mdash;Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugénie tout
+émue en s'arrachant du balcon. Ce sont de fausses joies
+que tu me donnes.»</p>
+
+<p>J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier
+à la rencontre de ces deux revenants, qui, un instant
+après, pressaient Eugénie dans leurs bras entrelacés.
+Eugénie, qui les avait crus morts l'un et l'autre, et qui
+les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir en les retrouvant,
+et ne reprit la force de les embrasser qu'en les
+arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et
+ils passèrent plusieurs heures avec nous, durant lesquelles
+ils nous informèrent complaisamment des moindres
+détails de leur histoire et de leur vie présente.
+Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la
+regarda avec surprise, et me dit en la montrant:</p>
+
+<p>«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a
+embelli, elle est mise avec plus d'élégance; mais sa voix,
+son ton, ses manières, rien n'a changé. Tout cela est
+aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le passé.
+Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer
+un nom que Marthe, dans son récit, avait répété
+cependant plusieurs fois sans émotion pénible. Mais à
+chaque instant, Eugénie, en regardant Paul et Marthe,
+et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace,
+ne pouvait s'empêcher de s'écrier:</p>
+
+<p>«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble
+que je les ai quittés hier.»</p>
+
+<p>Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et
+je jugeai qu'il valait mieux lui parler ouvertement et naturellement
+d'Horace que de la forcer à nous interroger
+sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il venait de
+nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence
+soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse
+de Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre
+la dernière main, s'il en était besoin, à la guérison de
+cette âme sauvée. Elle en sourit de pitié, frémit légèrement,
+et, se jetant dans le sein de son époux, elle lui dit
+avec un sourire doux et triste:</p>
+
+<p>«Tu vois que je connaissais bien Horace!»</p>
+
+<p>Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures.
+Marthe jouait le soir même. Nous allâmes l'entendre, et
+nous revînmes tout émus et tout bouleversés de son talent,
+joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces deux
+êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI.</h3>
+
+<p>Horace, lancé dans le monde avec une belle figure,
+une bonne tenue, beaucoup d'esprit de conversation, un
+commencement de renommée littéraire, les apparences
+d'une certaine fortune, et un nom qu'il signait <i>Du Montet</i>,
+ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un
+moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé
+aux plus grands succès auprès de ces belles poupées
+de salon qu'on appelle femmes à la mode. Deux ou trois
+coquettes sur le retour l'eussent mis en vogue, s'il eût
+voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus haut,
+et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères
+amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer
+à un brillant mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse,
+il lui semblait qu'il n'y avait que cela de réel et
+de désirable. Il ne regardait plus le talent et la gloire
+que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il
+comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour
+captiver le coeur de quelque riche héritière. Avec de
+l'habileté, du temps et de la prudence, qui sait si son
+rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut pas ménager
+les ressources de sa position, et son trop de confiance
+l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait,
+il entama une intrigue avec la fille d'un banquier,
+pensionnaire romanesque qui répondit à ses billets, lui
+donna des rendez-vous, et concerta avec lui un enlèvement
+et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement
+Horace n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée.
+Les deux ou trois mille francs du second roman
+avaient été mangés avant d'être touchés, et il commençait
+à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait
+d'être heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda
+la demoiselle à ses parents d'un ton assez impératif, se
+vanta auprès d'eux de la passion qu'elle avait pour lui,
+et leur donna même à entendre qu'il n'était plus temps
+de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour
+dont il espérait rendre la jeune personne, complice; car
+il avait été, malgré lui, plus délicat qu'il ne voulait
+l'avouer. Il avait respecté l'imprudente petite héroïne de
+son roman, et même leurs relations avaient été si
+chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès
+de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui
+ont fait leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré
+la vérité. Ils prirent l'enfant par la douceur, lui peignirent
+Horace comme un fat, un homme sans coeur, prêt
+à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils parlementèrent,
+suspendirent la correspondance, et les rendez-vous
+mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent
+d'accorder la main et de retenir la dot, et en peu de jours
+surent si bien dégoûter ces deux amants l'un de l'autre,
+qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui le repoussait
+de son côté avec mépris et aversion. Cette triste
+aventure fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter
+de part ni d'autre, et Horace, par dépit, s'adressa
+précipitamment à une veuve de bonne maison, qui jouissait
+d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était
+encore jeune et belle.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image24.png"></p>
+<br>
+
+<p>Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il
+s'imagina qu'elle ne lui appartiendrait que par le mariage,
+et il se trompa. Soit que la veuve ne voulût faire
+de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout honneur,
+soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans
+perdre sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec
+art, et commença à se sentir amoureux avant de savoir à
+quoi s'en tenir. J'ignore si, malgré son extrême jeunesse,
+qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse, son nom
+roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et
+sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits
+neufs pendant quelque temps, il eût satisfait son amour
+et son ambition. L'espérance d'être un jour homme politique
+lui était revenue avec celle de devenir éligible
+par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux
+projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation,
+qu'il eût inspiré un amour assez violent pour la faire
+accepter; mais il avait une ennemie qui devait lui barrer
+le chemin, c'était la vicomtesse de Chailly.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré
+le voir ramper devant elle, conformément aux prédictions
+du marquis de Vernes, aussitôt qu'elle l'aurait
+abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace orgueilleux
+en amour, s'était trompé. Horace n'était que
+vain, et son inconstance, jointe à sa bonté naturelle,
+l'empêchait de concevoir un dépit sérieux. Il vit bien
+que la vicomtesse était retournée au comte de Meilleraie;
+mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance
+et l'admettait au rang de ses amis, il se tint
+pour satisfait, et continua à la voir sans amertume et
+sans prétention. C'eût été pour tous deux le meilleur état
+de choses; mais Horace ne pouvait passer une semaine
+sans commettre une faute grave. Il aimait à se griser,
+pour étouffer peut-être quelques secrets remords. A la
+suite d'un déjeuner au Café de Paris, il s'enivra, devint
+expansif, vantard, et se laissa arracher l'aveu de ses
+succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui l'aidèrent
+perfidement à cette confession haïssait Léonie, et
+voyait intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain,
+ce dernier fut informé de l'infidélité de sa maîtresse.
+Il lui fit, non pas une scène, il ne l'aimait pas
+assez pour s'emporter, mais de piquants reproches, qui
+la blessèrent profondément. Dès lors, Horace fut l'objet
+de la haine implacable de cette femme. Elle connaissait
+assez particulièrement la veuve qu'il courtisait, et déjà
+elle s'était aperçue de la tournure que prenait cette liaison.
+Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa confiance, et
+la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est
+un homme <i>qui parle</i>. Horace fut éconduit brusquement.
+Il lutta, et sa défaite n'en fut que plus honteusement
+Consommée.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image25.png"></p>
+<br>
+
+<p>Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un
+plus fâcheux moment. Son second roman venait de paraître,
+et il n'était pas bon. Horace avait épuisé dans le
+premier la petite somme de talent qu'il avait amassée,
+parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion
+qu'il avait reçue. Il eût fallu, pour produire un nouvel
+ouvrage, que sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement
+pour réchauffer et l'inspirer une seconde fois.
+Il avait forcé son cerveau à un enfantement qui avortait.
+En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il
+avait été froid et faux comme son modèle et comme son
+propre sentiment. Il eût pu avoir néanmoins un certain
+succès dans un certain monde avec ce mauvais ouvrage,
+s'il eût désigné clairement la vicomtesse à la méchanceté
+du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants lecteurs
+l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un
+trop noble coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait
+tellement poétisé son héroïne, qu'elle n'était pas vraie,
+et que personne ne pouvait la reconnaître. Incapable de
+garder un secret d'amour, il était également incapable
+de le proclamer froidement et par vengeance.</p>
+
+<p>Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve,
+il perdit au jeu ses derniers louis, et rentra chez lui dans
+une disposition d'esprit assez tragique. Il trouva sur sa
+cheminée une lettre de son éditeur, en réponse à un billet
+qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de nouvelles
+avances en retour de la promesse d'un nouveau
+roman. «Odieux métier! s'écria-t-il en décachetant la
+lettre; il faudra donc écrire encore, écrire toujours, quelle
+que soit ma disposition d'esprit; être léger de style avec
+une cervelle appesantie de fatigue, tendre de sentiments
+avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de métaphores
+avec une imagination flétrie par le dégoût!»
+Il brisa convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise,
+lut un refus très-net en style d'éditeur mécontent, qui
+appelle un chat, un chat, et un succès manqué un <i>bouillon</i>.
+Le digne homme en était pour ses frais. Depuis quinze
+jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas vendu
+trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume
+était plat, les libraires ne prenaient cette <i>galette</i> qu'au
+rabais. Si Horace avait voulu le croire, il aurait allongé
+le dénoûment. Deux feuilles de plus, et son livre gagnait
+cinquante centimes par exemplaire. Et puis le titre
+n'était pas assez <i>ronflant</i>, la donnée n'était pas <i>morale</i>,
+il y avait <i>trop de réflexions</i>; et mille autres causes de
+non-succès qui firent sauter au plancher le pauvre auteur
+outré de colère et rempli de désespoir.</p>
+
+<p>Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles,
+des bottes percées et un habit râpé, on ne se décourage
+pas pour un refus d'éditeur; on se met en campagne, et
+de rebuffades en rebuffades, on finit par en trouver un
+plus confiant ou plus riche. Mais courir en tilbury et
+suivi de son groom, de porte en porte, pour demander
+l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant
+dès le lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup
+de politesse, mais avec un sourire d'incrédulité pour son
+avenir littéraire. Son premier roman avait eu un succès
+d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second avait
+fait un <i>fiasco</i> complet. L'un lui demandait une préface
+d'Eugène Sue, l'autre une lettre de recommandation
+de M. de Lamartine, un troisième exigeait qu'on lui assurât
+un feuilleton de Jules Janin. Tous s'accordaient
+pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun n'entendait
+débourser la moindre avance de fonds. Horace
+les envoya tous au diable, petits et gros, et revint chez
+lui la mort dans l'âme.</p>
+
+<p>Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier
+son domestique; le surlendemain il vendit sa
+montre pour avoir quelques pièces d'or, et pouvoir jouer
+encore un jour le rôle d'un homme riche. Il alla voir
+Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace
+gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se
+retira vers trois heures du matin endetté de cinq cents
+francs, que, selon les lois de ce monde-là, il devait payer
+dans un délai de trois jours à un de ses meilleurs amis,
+riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être
+méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis
+en quatre pour se les procurer chez un éditeur, le soir
+du troisième jour, il se décida à les emprunter à Louis
+de Méran, non sans un trouble mortel; car il savait qu'à
+moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas
+les rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était
+changée en méfiance et en terreur depuis qu'il avait
+connu les âpres jouissances de la possession et les soucis
+amers de la ruine. Cette souffrance fut d'autant plus
+grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans tout
+l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de
+contraint qui contrastait avec son empressement et sa
+confiance habituels. Jusque-là ce jeune homme avait
+paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier plutôt que
+l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui
+avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait
+passer pour riche, il payait exactement, non ses anciennes
+dettes, mais celles qu'il contractait dans son nouvel
+entourage. Ce jour-là il lui sembla que Louis de
+Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par
+la politesse. Aurait-il deviné que ce jour-là, pour la première
+fois, Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter?
+Mais comment eût-il pu le deviner? Horace avait réformé
+son équipage et quitté le joli appartement garni qu'il
+occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie
+annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il
+s'était dispensé d'acheter des meubles et de s'installer
+conformément à sa prétendue aisance. Il feignit d'être
+encore retenu pour quelques jours par des affaires imprévues,
+espérant que, durant ce peu de jours, la fortune
+du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en
+sa faveur, et lui permettraient de reculer indéfiniment
+son voyage.</p>
+
+<p>Néanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une
+sorte d'affectation qu'il crut remarquer en lui de ne pas
+l'accompagner à l'Opéra, lui causèrent une profonde inquiétude.
+Il craignit d'avoir laissé soupçonner sa position
+fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques
+jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant
+le soir en public avec son dandysme accoutumé. Il alla
+trouver au fond de la Cité un brocanteur auquel il avait
+eu affaire autrefois, et il lui vendit à grande perte son
+épingle en brillants; mais il eut une centaine de francs
+dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui
+lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière,
+et alla s'installer à l'avant-scène de l'Opéra, dans
+une de ces loges en évidence qu'on appelle aujourd'hui,
+je crois, <i>cages aux lions</i>. A cette époque-là, les élégants
+du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom
+bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce
+de dandys, ou peu s'en faut. Horace était enrôlé dans
+cette variété de l'espèce humaine, et faisait profession de
+se montrer. Il avait ses entrées dans cette loge, où Louis
+de Méran payait une part de location, et l'emmenait une
+ou deux fois par semaine. Il y était toujours accueilli par
+les autres occupants avec cordialité; car on l'aimait, et
+son esprit animait ce groupe flâneur et ennuyé. Mais ce
+soir-là on tourna à peine la tête lorsqu'il entra, et personne
+ne se dérangea pour lui faire place. Il est vrai que
+Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de
+Guillaume Tell:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O Mathilde, idole de ma vie, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Probablement on écoutait dans ce moment avec plus
+d'attention. Horace, un instant effrayé, se rassura; et
+bientôt il reprit tout son aplomb, lorsqu'à la fin de l'acte
+un de ces messieurs l'engagea à venir souper chez lui,
+avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être enjoué,
+et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant,
+de temps à autre, il lui semblait remarquer un
+sourire de mépris échangé autour de lui. Un nuage alors
+passait devant ses yeux, ses oreilles bourdonnaient, il
+n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus flotter dans
+la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient,
+le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des
+spectres de femmes qui se disaient les uns aux autres
+des mots étranges derrière leur éventail: <i>aventurier,
+aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de rien!
+homme de rien!</i> Alors il était prêt à s'évanouir, et
+quand, revenu à lui-même, il s'assurait que ce n'était
+qu'une hallucination, il faisait de violents efforts pour
+cacher son angoisse. Une fois un de ses compagnons lui
+demanda pourquoi il était si pâle. Horace, encore plus
+troublé par cette remarque, répondit qu'il était souffrant.
+<i>Peut-être avez-vous faim?</i> lui dit un antre. Horace perdit
+tout à fait contenance. Il crut voir dans ce mot insignifiant
+une atroce épigramme. Il songea à se retirer, à
+se cacher, à ne jamais reparaître.</p>
+
+<p>Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi
+la partie, qu'il devait aborder une explication, affronter
+l'attaque, afin de se défendre avec audace, et de savoir à
+tout prix s'il était victime d'une secrète persécution, ou
+en proie à un mauvais rêve. Il suivit la bande joyeuse
+chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré
+par l'air froid ou bienveillant des convives.</p>
+
+<p>La dame du logis était une fille entretenue, fort belle,
+fort intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès.
+Horace l'avait toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui
+eût fait des avances. Elle avait ce jour-là une robe de
+satin écarlate, ses cheveux blonds flottants, et un certain
+air plus impertinent que de coutume. Ses yeux brillaient
+d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer.
+Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça
+auprès d'elle à table, et lui versa de sa belle main les
+vins du Rhin les plus capiteux. On s'égaya beaucoup, on
+traita Horace aussi bien que de coutume, on lui fit réciter
+des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à
+l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à
+reprendre confiance en lui-même.</p>
+
+<p>Alors un des convives lui dit:</p>
+
+<p>«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher,
+pourquoi la vicomtesse de Chailly vous en veut si fort.
+Est-il vrai qu'à un déjeuner au Café de Paris, avec B...
+et A..., vous l'ayez compromise?</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit
+Horace; mais je ne crois pas l'avoir fait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car
+on lui a dit que vous vous étiez vanté de ce dont un
+homme d'honneur ne se vante jamais...</p>
+
+<p>&mdash;A jeun! reprit un autre. Mais <i>in vino veritas</i>,
+n'est ce pas, Horace?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie
+pu être, je n'ai dû me vanter de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi
+qu'Horace appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte),
+qu'il n'y aurait pas de quoi se vanter, et c'est mon avis.
+Votre vicomtesse est sèche, reluisante et anguleuse
+comme un coquillage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace,
+que vous en avez été amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens
+pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;On dit pourtant que vous vous en êtes souvenu au
+point de raconter des choses étranges sur votre séjour à
+la campagne, l'été dernier?</p>
+
+<p>&mdash;Que signifient toutes ces questions? dit Horace en
+levant la tête. Suis-je devant un jury?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la
+police correctionnelle. Allons, mon beau poëte, vous allez
+nous dire cela entre amis. La vicomtesse ne vous haïrait
+pas tant si elle ne vous avait pas tant aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que vous lui avez été infidèle, bel inconstant!</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne l'ai pas été, c'est votre faute, belle inhumaine,
+répondit Horace du même ton moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez
+juré fidélité jusqu'au tombeau?</p>
+
+<p>&mdash;Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace
+en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un
+violent dépit à la vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de
+mal de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez vous à le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle prétend que vous êtes pauvre, et que
+vous vous faites passer pour riche; que vous êtes un
+enfant, et que vous faites semblant d'être un homme;
+que vous êtes éconduit par toutes les femmes, et que
+vous jouez le rôle de vainqueur.»</p>
+
+<p>Nous y voilà, pensa Horace; le moment est venu de
+braver l'orage.</p>
+
+<p>«Si la vicomtesse se plaît à débiter de pareilles impertinences,
+répondit-il avec fermeté, comme je ne sais
+pas le moyen de me venger d'une femme, je me bornerai
+à dire qu'elle se trompe; mais si un homme me le
+répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui répondrais
+qu'il en a menti.»</p>
+
+<p>L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un
+mouvement de colère. Son voisin le retint, et se hâta de
+dire d'un ton assez équivoque:</p>
+
+<p>«Personne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez
+trahi le secret de vos amours avec une femme, dans un
+de ces <i>après-boire</i> où vraiment la vérité nous échappe
+sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse pousse
+trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous
+l'aviez calomniée, vous? si, par dépit de ses refus, vous
+aviez menti, il faudrait l'excuser d'user de représailles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez
+incertain? Je désirerais savoir votre opinion sur
+mon compte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon opinion, c'est que vous avez été son amant,
+que vous l'avez conté à quelqu'un dans les fumées du
+champagne, et que vous avez fait là une grave imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant
+le verre d'Horace; prononcez, messieurs du tribunal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement
+au secret dans l'oratoire de madame de ***.»</p>
+
+<p>Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré
+d'épouser.</p>
+
+<p>«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par
+rapport à celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace
+d'un air de reproche à lui donner des vertiges de vanité.</p>
+
+<p>Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il
+avait besoin de toute sa tête, et il s'abstint de vider son
+verre; il chercha à deviner dans les regards des convives
+si cette petite guerre était un piège perfide ou une taquinerie
+amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et
+il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout
+ce qu'on lui disait l'éclairait sur un point jusqu'alors
+mystérieux pour lui: c'est que la vicomtesse l'avait desservi
+auprès de la veuve. Il voyait en outre qu'elle avait
+tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis, et la
+manière dont on présentait les choses donnait à penser
+que cette guerre cruelle était le résultat de l'amour
+offensé. Il trouvait tout le monde disposé à le juger ainsi,
+et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes injurieux élevés
+contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne pouvait
+se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il
+ne pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité,
+qu'il repoussait depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un
+parti à prendre, c'était de se griser tout à fait, et il le fit
+de son mieux, afin d'être autorisé à parler comme malgré
+lui.</p>
+
+<p>Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine,
+qui ne nous quitte que lorsque nous voulons la retenir,
+et qui s'obstine à nous rester fidèle lorsque nous la voulons
+écarter, plus il buvait, moins il se sentait gris. Il
+avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue embarrassée;
+mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide.
+Cependant il fallait déraisonner, hélas! et Horace
+déraisonna. Il me l'a confessé depuis, pressé par un sévère
+interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant pas ivre, et,
+feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup
+de discernement, des preuves irrécusables de la
+vérité. Il le fit avec une certaine jouissance de ressentiment
+contre la méchante créature qui avait voulu le
+déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste de
+la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir
+à ses aveux, et les enregistrer comme pour démasquer
+la prudence de son ennemie.</p>
+
+<p>Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les
+adieux de la compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles
+cyniques avec une froideur méprisante: «Allez
+vous coucher, Horace; car, bien que vous ne soyez pas
+plus gris que moi, vous êtes <i>soûl comme un</i>...»</p>
+
+<p>Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai
+bien de le répéter. Il eut comme un éblouissement;
+et ses jambes ne pouvant plus le soutenir, sa langue ne
+pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et on le
+jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de
+Méran, chez lequel, depuis le jour où il avait quitté son
+logement, il avait accepté un gîte provisoire. Ce qu'il
+souffrit lorsqu'il se trouva seul ne saurait être apprécié
+que par ceux qui auraient d'aussi misérables fautes à se
+reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et
+ne pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de
+la nuit sur un fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position;
+car, pour son supplice, sa raison était parfaitement
+éclaircie, et il ne se faisait plus illusion sur le blâme, la
+méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu
+éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son
+esprit, venaient de le faire tomber dans un piège grossier.
+Maintenant il comprenait l'épreuve à laquelle on
+l'avait soumis, et la conduite qu'il eût dû tenir pour en
+sortir justifié. S'il eût affronté dignement les imputations
+de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa faiblesse,
+et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au
+moyen d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent
+ni très-éclairés, ni très-délicats sur de telles matières,
+ils auraient eu assez d'instinct généreux dans
+l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la noblesse
+et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité
+de son caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne
+valaient pas mieux que lui à beaucoup d'égards, avaient
+du moins reçu du grand monde une sorte d'éducation
+chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace
+eût su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris
+son rôle de haut, il retombait plus bas qu'il ne méritait
+d'être.</p>
+
+<p>Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur
+voiture, quatre ou cinq jeunes gens, feignant de le croire
+endormi, comme il feignait de l'être, avaient fait entendre
+à ses oreilles des paroles terribles de sécheresse
+et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever,
+parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre.
+Il avait eu envie de crier; des convulsions furieuses
+avaient passé par tous ses membres, et, pour la
+première fois de sa vie, au lieu de céder à son exaspération
+nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce
+qu'il voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable
+pour son délire. Vraiment c'était un châtiment
+trop rude pour un jeune homme qui n'était que vain,
+léger et maladroit.</p>
+
+<p>Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre
+avec un visage si sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir
+cet accueil inusité, cacha sa tête dans ses deux mains
+pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa douleur,
+prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de
+ses mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de
+raison et d'élévation d'idées qu'il ne paraissait susceptible
+d'en montrer. C'était un jeune homme assez ignorant,
+élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la délicatesse
+du coeur élève l'intelligence quand besoin est.
+«Horace, lui dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit
+à ce souper où je n'ai pas voulu me trouver, pour ne pas
+être témoin des humiliations qu'on vous y ménageait.
+J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais
+fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit
+d'ancienneté et par suite d'un long échange de services,
+je suis forcé de préférer à vous. J'ai fait mon possible
+pour vous engager à rester chez vous hier; vous n'avez
+pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré,
+et vous avez empiré votre situation. Vous avez commis
+des fautes que, dans la justice de ma conscience, je
+trouve assez pardonnables, mais pour lesquelles vous ne
+trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et
+froid que vous avez voulu affronter sans le connaître.
+Vous avez une ennemie implacable, à qui vous pouvez
+rendre blessure pour blessure, outrage pour outrage.
+C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes dépens
+à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en
+êtes pas. Les rieurs seront pour vous, les influents seront
+pour elle. Elle vous fera chasser de partout, comme elle
+vous a fait congédier par madame de ***. Croyez-moi,
+quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous oublier;
+et si vous voulez reparaître absolument dans ce
+qu'on appelle, très-arbitrairement sans doute, la bonne
+compagnie, ne revenez qu'avec une existence assurée et
+un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu un tort
+grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun
+de nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre
+et d'une naissance obscure. Avec votre esprit et vos qualités,
+vous vous seriez fait accepter de nous, un peu plus
+lentement peut-être, mais d'une manière plus solide.
+Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir
+tout d'un coup des avantages de fortune et de considération
+que votre travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis
+de nous eussent pu seuls vous faire conquérir. Si j'avais
+su qu'au lieu de vingt-cinq ans vous n'en aviez que
+vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais su
+que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province,
+et non le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous
+aurais détourné de l'idée puérile de falsifier votre nom.
+Enfin, si j'avais su que vous ne possédiez absolument
+rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de vie où
+vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le
+mal est fait. Laissez au temps, qui efface les médisances
+et à mon amitié, qui vous restera fidèle, le soin de le réparer.
+Vous avez du talent et de l'instruction. Vous pouvez,
+avec de l'esprit de conduite, marcher un jour de
+pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé
+vous a séduit, et que vous regarderez peut-être alors en
+pitié. Vous allez partir, promettez-le-moi, et sans chercher
+par aucun coup de tête à vous venger des soupçons
+qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels, que
+vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et
+vous donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas
+encore. Vous avez besoin d'argent pour voyager; en
+voici: trop peu à la vérité pour mener en pays étranger
+le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre
+modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez
+quand vous pourrez. Ne vous en tourmentez guère;
+j'ai de la fortune, et je vous proteste, Horace, que je n'ai
+jamais eu autant de plaisir à vous obliger que je le fais
+en cet instant.»</p>
+
+<p>Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance,
+pressa fortement la main de Louis, refusa obstinément
+le portefeuille qu'il lui présentait, le remercia de ses
+bons conseils avec une grande douceur, lui promit de
+les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de
+Méran m'écrivit aussitôt, pour me mettre au courant de
+toutes ces choses, et pour m'engager à faire accepter en
+mon nom à Horace les avances qu'il n'avait pas voulu
+recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se
+mettre en voyage.</p>
+
+<p>Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune
+homme ne put être aussi promptement efficace qu'il le
+souhaitait. Horace ne vint pas me voir, et je le cherchai
+rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir sa retraite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII.</h3>
+
+<p>Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en
+proie aux angoisses de la honte et de la misère, ne sachant
+où fuir l'une et comment arrêter les progrès de
+l'autre. Son âme avait reçu la plus douloureuse atteinte
+qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de l'amour,
+les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté
+ne l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une
+profonde blessure portée à sa vanité était plus qu'il ne
+fallait pour le punir. Malheureusement ce n'était pas
+assez pour le corriger. Horace était sans force et sans espoir
+de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper.
+Enfermé dans un grenier, errant la nuit seul par les
+rues, il se tordait les mains et versait des larmes comme
+un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie d'apparat et de
+dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre
+tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé
+pour jamais! Les consolations que Louis de Méran avait
+essayé de lui donner lui paraissaient illusoires. Il savait
+bien que les gens qui vivent de prétentions, selon eux
+légitimes, sont sans pitié pour les prétentions mal fondées
+d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas
+rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite;
+et lors même qu'il eût été assuré de sortir vainqueur
+aux yeux du monde d'une lutte contre la vicomtesse, la
+seule pensée d'affronter des humiliations comme celles
+qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de
+dégoût.</p>
+
+<p>Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant
+auprès de ses anciens amis que dans sa correspondance
+avec ses parents, qu'il n'osait plus, dans sa détresse,
+s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne pouvait s'arrêter
+à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et
+le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler
+à une oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières
+dettes et d'amasser de quoi se mettre en route, à pied,
+pour l'Italie; mais il n avait pas ce courage. Il savait
+que ses parents, abusés sur ses succès littéraires, n'avaient
+pas manqué de les proclamer sur tous les toits de
+leur petite ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance,
+recueillie par hasard au loin, n'y vint changer en
+mépris la considération qu'il s'était faite. Six mois plus
+tôt, il eût emprunté gaiement et insoucieusement un
+louis par semaine à différents camarades d'études. Dans
+ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se
+conte l'un à l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille,
+faute de neuf sous pour payer son écot chez Rousseau.
+Mais quand on a fréquenté les salons fermés aux nécessiteux,
+quand on a éclaboussé de son équipage les amis
+qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice
+et sa faim comme un opprobre.</p>
+
+<p>Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez
+moi, non sans être revenu sur ses pas dix fois au moins.
+Son aspect était déchirant à voir; sa figure était flétrie,
+ses joues creusées, ses yeux éteints. Sa chevelure en
+désordre portait encore les traces de la frisure, et, cherchant
+à reprendre son attitude naturelle, se dressait par
+mèches raides et contournées autour de son front. Le
+courage de dissimuler sa misère sous un essai de propreté
+lui avait manqué. On voyait dans toute sa personne
+négligée et débraillée le découragement profond
+où il s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec
+recherche, était sale et chiffonnée. Son habit, d'une
+coupe élégante, avait plusieurs boutons emportés ou brisés,
+et l'on voyait que depuis plusieurs jours il n'avait
+pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une
+boue sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en
+guise de canne, un gros bâton plombé, comme s'il eût
+été sans cesse en garde contre quelque guet-apens.</p>
+
+<p>Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi,
+et nous ne fîmes paraître aucune surprise de le voir ainsi
+métamorphosé. Nous feignîmes de ne pas nous en apercevoir,
+et, sans lui faire de questions, nous lui proposâmes
+bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà
+dîné pourtant; mais Eugénie, en moins d'un quart
+d'heure, nous organisa un nouveau repas auquel nous
+fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop
+besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé,
+qu'il éprouva un accablement extraordinaire aussitôt
+qu'il se fut assouvi, et tomba endormi sur sa chaise
+avant que la nappe fut enlevée. L'appartement que Marthe
+avait occupé à côté du nôtre se trouvait par hasard
+vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et
+quelques chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur,
+Eugénie lui dit:</p>
+
+<p>«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous
+feriez, bien de vous jeter sur un lit que nous avons pu
+offrir ces jours derniers à un ami de province, et qui
+est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que vous
+vous sentiez mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit
+Horace; et si je ne suis pas indiscret, j'accepte
+l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se laissa conduire dans
+la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun souvenir
+pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire
+à son animation naturelle, avait quelque chose
+d'effrayant.</p>
+
+<p>Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul
+Arsène entra chez nous, portant l'enfant de Marthe dans
+ses bras. «Je vous apporte votre filleul, dit-il à Eugénie,
+qui avait pris ce gros garçon en affection, et qui
+lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée
+de travail aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute
+ce soir au Gymnase, où je suis reçu caissier
+comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade
+et perd la tête. Nous craignons que notre <i>trésor</i> ne soit
+mal soigné. Il faut que vous veniez à notre secours et
+que vous le gardiez toute la journée, si vous pouvez le
+faire sans trop vous gêner.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi bien vite le <i>trésor</i>, s'écria Eugénie en
+s'emparant avec joie du marmot, que, dans sa tendresse
+naïve et grande, Arsène n'appelait plus autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous
+à l'entrevue qui est inévitable tout à l'heure?...</p>
+
+<p>&mdash;Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton
+sang-froid à deux mains: Horace est ici.»</p>
+
+<p>Arsène pâlit, «N'importe, dit-il; d'après ce que vous
+m'aviez confié, je devais bien m'attendre à l'y rencontrer
+un de ces jours. Le nom de l'enfant n'est point écrit
+sur son front, et d'ailleurs, grâce à lui, le <i>trésor</i> est
+anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils
+d'Horace; je vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à
+son possesseur légitime.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! répondit-elle
+avec un soupir. Vous avertissez votre femme,
+afin qu'elle ne vienne pas ici durant quelques jours. Horace
+ne peut pas rester à Paris, et il est facile d'éviter
+cette rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le désire beaucoup, dit Arsène; il me semble
+que cet homme ne peut seulement pas la regarder sans
+lui faire du mal. Cependant, si elle désire le voir, que
+sa volonté soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne le veut
+pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.»</p>
+
+<p>«Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifférence,
+lorsqu'il entra chez nous vers dix heures pour
+déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous avons un enfant, répondit Eugénie avec
+un sentiment secret de malice austère. Comment le
+trouvez-vous?»</p>
+
+<p>Horace le regarda. «Il ne vous ressemble pas, dit-il
+avec la même indifférence. Il est vrai que ces poupons-là
+ne ressemblent à rien, ou plutôt ils se ressemblent tous:
+je n'ai jamais compris qu'on pût distinguer un petit enfant
+d'un autre enfant du même âge. Combien a celui-là?
+un mois? deux mois?</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous n'en avez jamais regardé un
+seul! dit Eugénie. Celui-ci a huit mois, et il est superbe
+pour son âge. Vous ne trouvez pas que ce soit un bel
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai <i>délirant</i>
+si cela vous fait plaisir... Mais j'y songe! il est
+impossible que vous soyez sa mère. Je vous ai vue il y a
+huit mois... Allons donc! cet enfant n'est pas à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de
+vous, c'est l'enfant de mon portier, c'est mon filleul.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout
+en faisant votre ménage?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant,
+pendant que je servirai le déjeuner?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le
+veux bien; mais je vous assure que je ne sais comment
+toucher à <i>cela</i>, et que s'il lui prend fantaisie de crier,
+je ne saurai pas faire autre chose que de le poser par
+terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien
+vous dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses
+grosses joues et ses yeux ronds!</p>
+
+<p>&mdash;Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une
+colère ingénue, et vous n'êtes pas digne d'y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi
+de le reporter dans la loge de ses chers parents.»</p>
+
+<p>L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace,
+s'était rejeté, en criant, dans le sein d'Eugénie.</p>
+
+<p>«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi
+qui serais si heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon
+pauvre trésor!»</p>
+
+<p>Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans
+un fauteuil, il devint rêveur. Le passé sembla enfin se
+réveiller dans sa mémoire, et il me dit avec abattement,
+lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes genoux,
+passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne
+me pardonnera de n'avoir pas compris les joies de la paternité:
+vraiment, les femmes sont injustes et impitoyables.
+J'y ai beaucoup réfléchi, depuis <i>mon malheur</i>; et
+j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille
+pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans,
+je ne l'ai pas trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde
+à l'âge de dix ans, au développement de sa beauté et de
+son intelligence (en supposant gratuitement qu'il ne fût
+ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je comprendrais,
+jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui.
+Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide,
+et pourtant despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu
+leur a donné pour cela des entrailles différentes des
+nôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est vrai que jusqu'à un certain point, répondis-je.
+Les femmes les aiment plus délicatement, et s'entendent
+mieux à les élever durant les premières années;
+mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en présence de cet
+être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un
+avenir inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment,
+la répugnance. Les hommes du peuple sont meilleurs
+que nous, Horace. Ils aiment leurs petits avec une admirable
+naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de respect
+et d'attendrissement à la vue d'un robuste ouvrier portant
+le soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le
+travail, son marmot sur le seuil de la porte, pour l'égayer
+et soulager sa mère?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté,»
+répondit Horace sur un ton de persiflage dédaigneux,
+et sans songer que dans ce moment-là il était fort malpropre
+lui-même. Puis, passant la main sur son front,
+comme pour rassembler ses idées: «Je vous remercie
+de m'avoir hébergé cette nuit, dit-il; mais je ne sais si
+c'est pour réveiller en moi un remords salutaire que vous
+m'avez mis dans cette chambre fatale; j'y ai fait des
+rêves affreux, et il faut, puisque me voilà décidément
+dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous
+fasse une question pénible et délicate. Avez-vous jamais
+su, Théophile, ce qu'était devenue l'infortunée dont j'ai
+si affreusement brisé le coeur par un crime vraiment
+étrange, pour n'avoir pas été enchanté de l'idée d'être
+père à vingt ans, et lorsque j'étais dans l'indigence!</p>
+
+<p>&mdash;Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question
+avec le sentiment que vous avez, en ce moment, sur le
+visage, c'est-à-dire avec une curiosité assez indolente,
+ou avec celui que vous devez avoir dans le coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Mon visage est pétrifié, mon pauvre Théophile,
+répondit-il avec un accent qui redevenait peu à peu déclamatoire,
+et j'ignore si je pourrai jamais pleurer ou
+sourire désormais. Ne m'en demandez pas la cause, c'est
+mon secret. Quant à mon coeur, c'est sa destinée d'être
+méconnu; mais vous qui avez toujours été meilleur et
+plus indulgent pour moi que tous les autres, comment
+pouvez-vous l'outrager à ce point d'ignorer qu'il saignera
+éternellement par cette blessure? Si j'étais sûr que
+Marthe vécût et qu'elle se fût consolée, je serais peut-être
+soulagé aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent
+tout le passé de ma vie, tout mon avenir peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité:
+Marthe n'est pas morte; Marthe n'est pas malheureuse,
+et vous pouvez l'oublier.»</p>
+
+<p>Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l'émotion que
+j'en attendais. Il eut plutôt l'air d'un homme qui respire
+en jetant bas son fardeau, que d'un coupable qui rentre
+en grâce avec le ciel.</p>
+
+<p>«Dieu soit loué!» dit-il sans penser à Dieu le moins
+du monde; et il retomba dans sa rêverie, sans ajouter
+une seule question.</p>
+
+<p>Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir
+où elle était et comment elle vivait.</p>
+
+<p>«Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce
+d'explication à cet égard, lui répondis-je, et je vous conseille
+pour votre repos et pour le sien, de n'en point chercher;
+il serait trop tard pour réparer vos fautes, et il
+doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin
+de réparation.»</p>
+
+<p>Horace me répondit avec amertume: «Du moment
+que Marthe m'a quitté sans regrets et sans les projets de
+suicide dont je m'effrayais; du moment qu'elle n'a point
+été malheureuse, et qu'elle s'est débarrassée de son
+amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas
+que mes fautes soient si graves et que ni elle ni personne
+ait le droit de me les rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en
+expliquer est très-inopportun.»</p>
+
+<p>Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à
+l'heure du dîner. Eugénie n'avait pas osé l'inviter, dans
+la crainte de paraître informée de sa situation. Je ne
+voulais pas lui dire que je la connaissais, et j'attendais
+qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore disposé,
+et il me dit en rentrant:</p>
+
+<p>«C'est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt
+assez froidement, Théophile, et je ne puis rester ainsi
+avec toi.» Il me tendit la main.</p>
+
+<p>«C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu
+ne m'en veux pas, tu vas dîner avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, répondit-il, s'il ne faut que cela
+pour effacer mon tort...»</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore,
+lorsque la mère Olympe vint chercher l'enfant pour le
+mener coucher.</p>
+
+<p>Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène
+et Marthe avaient oublié de prévoir que la bonne
+femme pourrait rencontrer Horace chez nous, et jaser
+devant lui. Elle aimait malheureusement à parler. Elle
+était tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-même,
+pour ses jeunes amis; et ce jour-là, plus que de coutume,
+exaltée par la splendeur de leur position nouvelle
+à un théâtre en vogue, elle éprouvait le besoin impérieux
+de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie fit de
+vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son <i>trésor</i>,
+pour l'emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la
+voix: la mère Olympe, ne comprenant rien à ces précautions,
+exhala sa joie et son attendrissement en longs
+discours, en sonores exclamations, et prononça plusieurs
+fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien
+qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait
+pas daigné prêter l'oreille à ses paroles, la regarda,
+l'observa, et nous interrogea avidement dès qu'elle fut
+partie. De quel Arsène parlait-elle? Le Masaccio était-il
+donc époux et père? Le prétendu enfant du portier était
+donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas dit tout
+de suite? «J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il,»
+son poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui.</p>
+
+<p>Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie
+jusqu'à l'indignation. Elle cassa deux assiettes, et je
+crois que, malgré sa douceur et la dignité habituelle
+de ses manières, elle eut grande envie de jeter la
+troisième à la tête d'Horace. Je la soulageai infiniment
+en prenant le parti de dire tout de suite la verité.
+Puisque aussi bien Horace devait l'apprendre tôt ou
+tard, il valait mieux qu'il l'apprît de nous et dans un
+moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui.
+Arsène m'avait autorisé depuis plusieurs jours, et, pour
+son compte et de la part de Marthe, à agir comme je le
+jugerais utile en cette circonstance.</p>
+
+<p>«Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous
+n'ayez pas deviné déjà que la femme de Paul Arsène est
+une personne très-connue de vous, et qui nous est infiniment
+chère?»</p>
+
+<p>Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement
+avec des yeux troublés. Puis, prenant tout à coup
+une attitude dégagée, imitée du marquis de Vernes:</p>
+
+<p>«Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'<i>elle</i>, et je suis un
+grand sot de n'avoir pas compris pourquoi vous étiez si
+embarrassés tout à l'heure devant la vieille fée qui emportait
+l'enfant... Mais l'enfant?... Ah! l'enfant!... j'y
+suis! la vieille a très-nettement dit <i>son père</i> en parlant
+d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois,
+vous me l'avez dit ce matin, Eugénie!... et il y a neuf
+mois que Marthe m'a quitté, si j'ai bonne mémoire...
+Vive Dieu! voilà un dénoûment sublime et dont je ne
+m'étais pas avisé dans mon roman!»</p>
+
+<p>Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire
+éclatant tellement forcé, tellement âpre, qu'il nous fit
+mal comme le râle d'un homme à l'agonie.</p>
+
+<p>«Ah! finissez de rire, s'écria Eugénie en se levant
+d'un air courroucé qui la rendait vraiment belle et imposante:
+cet enfant que Paul Arsène élève et chérit
+comme le sien, c'est le vôtre, puisque vous voulez le savoir.
+Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui
+ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble,
+le pauvre innocent, à l'homme le plus égoïste et le plus
+ingrat qui soit au monde!»</p>
+
+<p>Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie: elle retomba
+sur sa chaise, suffoquée et les joues ruisselantes de larmes.
+Horace, irrité de cette sorte de malédiction jetée
+sur lui avec tant de véhémence, s'était levé aussi; mais
+il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le
+cri de sa conscience, et cacha son visage dans ses deux
+mains.</p>
+
+<p>Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses
+yeux, avait repris ses travaux de ménage, et j'attendais
+en silence l'issue du combat que l'orgueil, le doute, le
+repentir, la honte, se livraient dans le coeur d'Horace.</p>
+
+<p>Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant
+et en marchant dans la chambre à grands pas et
+avec de grands gestes.</p>
+
+<p>«Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissant
+le bras à tous deux et en nous regardant fixement, ne
+vous jouez pas de moi! Ceci est une crise décisive dans
+ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez dans
+vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou
+le plus lâche des hommes. J'aimerais encore mieux être
+le plus ridicule, je vous en donne ma parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! répondit Eugénie avec mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence
+et de la douceur avec Horace, je vous en supplie.
+Il est fort à plaindre parce qu'il est fort coupable.
+Vous avez cédé à l'impétuosité de votre coeur en l'accablant
+tout à l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce
+n'est pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme.
+Laissez-moi lui parler, et fiez-vous à mon respect, à mon
+affection, à ma vénération pour vos amis absents.</p>
+
+<p>&mdash;Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela!...
+c'est peu: ne sauriez-vous inventer quelque terme d'idolâtrie
+plus digne du grand, du divin Paul Arsène? Moi,
+je veux bien répondre <i>amen</i> à vos litanies; mais pas
+avant que vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable
+que je suis bien le père, <i>le père unique</i>, entendez-vous?
+de cet enfant qu'on veut maintenant me mettre sur le
+corps.</p>
+
+<p>&mdash;On a des intention» très-différentes, lui dis-je avec
+une froide sévérité. On désire que vous ne vous occupiez
+jamais de votre fils; on ne vous l'a jamais présenté
+comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et si la fantaisie,
+vous venait de le réclamer un jour, comme la loi
+ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire
+à une protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez
+pas la noblesse et le dévouement que vous ne
+pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir à tous les
+yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui
+les couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre
+chose dans ce moment de crise décisive, comme vous
+l'appelez avec raison, que de secouer ce voile funeste. Il
+faut que vous remportiez la victoire sur des sentiments
+indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond.
+Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la
+mère de votre fils, et de reconnaissance pour son père
+adoptif, entendez-vous bien? Il faut que vous me disiez
+que vous vous êtes conduit comme un enfant, comme un
+fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie
+et mon dégoût pour votre caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore
+contre mon arrêt, il faut que je fasse amende honorable,
+parce que l'on m'a rendu père d'un enfant dont je n'ai
+jamais entendu parler et qui se trouve devoir être le
+mien! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien
+je suis repentant? quelle pénitence publique dois-je
+faire pour laver mon crime?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune! Toute cette histoire est un secret entre
+quatre personnes, et vous êtes la cinquième. Mais si vous
+aviez la folie et le malheur de la publier, de la raconter
+à votre manière, je serais forcé de dire la vérité, et d'apprendre
+à tous ceux qui vous connaissent que vous en
+avez menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui
+soient irrécusables! comme si l'on pouvait en fournir
+comme s'il y en avait d'autres que des preuves morales
+C'est comme si vous déclariez que vous avez l'esprit trop
+épais et l'âme trop basse pour croire à autre chose qu'au
+témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il
+n'y a pas un homme sur la terre qui ne pût méconnaître
+et repousser ses enfants sous prétexte qu'il n'a pas été témoin
+de tous les instants de l'existence de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur
+concentrée. Que j'apprenne mon secret à tout le
+monde, et que je proclame la vertu de Marthe aux dépens
+de mon honneur? C'est un duel à mort entre la
+réputation de cette femme et la mienne que vous me
+proposez!</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans
+le monde que vous venez de quitter. Vingt salons n'ont
+pas les yeux ouverts sur le secret de votre vie domestique,
+et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme
+celui d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis.
+Le milieu où ces événements se sont accomplis
+est bien restreint et bien obscur. Tout au plus quatre ou
+cinq anciens amis vous demanderont compte de vos
+amours avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une
+amante sans foi et sans dignité, ce bruit pourra se répandre
+davantage et l'atteindre dans la position plus évidente
+et plus enviée qu'elle est en train de se faire. Mais
+vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne
+sont point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne
+comprenez pas la conduite que vous devez tenir en cette
+circonstance, je vais vous la dire. Vous refuserez d'entrer
+dans aucune explication; vous ne parlerez jamais
+de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux
+mensonge, être le sien; vous direz, du ton ferme et bref
+qui convient à un homme sérieux, que vous avez pour
+Marthe l'estime et le respect qu'elle mérite; et croyez-moi,
+cette déclaration vous fera honneur, même aux
+yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul
+pourra leur faire excuser et taire vos égarements... Si
+vous aviez agi ainsi, même à l'égard d'une autre femme
+qui en est moins digne, vous seriez peut-être réhabilité
+aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et
+plus exigeants que ne le seront vos anciens camarades.»</p>
+
+<p>Cette insinuation éleva un autre sujet d'explication, et
+Horace, consterné, reçut mes admonestations avec le silence
+de l'abattement. Mais en ce qui concernait Marthe,
+il se débattit longtemps, et pendant deux heures j'eus à
+lutter, non contre son incrédulité, elle était feinte, mais
+contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance,
+je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais
+du terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me
+disant qu'il avait besoin d'être seul, de respirer l'air et
+de réfléchir en marchant. «Je reviendrai avant minuit,
+me dit-il, et je vous avouerai franchement le résultat de
+mon examen de conscience. Nous causerons encore de
+tout cela, si vous n'êtes pas horriblement las de moi.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image26.png"></p>
+<br>
+
+<p>Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé,
+bien que fort pâle encore, et avec des manières affectueuses
+et communicatives. «Eh, bien? lui dis-je en
+secouant la main qu'il me tendait.&mdash;Eh bien! me répondit-il,
+j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe
+et vous qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous
+de moi ce que vous voudrez. J'étais un fou, un malheureux
+tourmenté de mille doutes poignants; mais vous
+autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages. Vous
+m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se
+brouille dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce
+qui m'est arrivé; je veux tout vous dire. En vous quittant,
+j'ai été au Gymnase; je voulais voir Marthe, travestie
+en comédienne sur cette scène mesquine, débiter
+en minaudant les gravelures sentimentales de nos petits
+drames bourgeois, Oui, je voulais la voir ainsi, pour me
+guérir à jamais du dépit qu'elle m'avait laissé dans
+l'âme, pour la mépriser intérieurement et me mépriser
+moi-même de l'avoir aimée. Je n'étais pas assis depuis
+cinq minutes, que je vois paraître un ange de beauté et
+que j'entends une voix pure et touchante comme celle
+de mademoiselle Mars. C'était bien la beauté, c'était
+bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien poétisées,
+combien idéalisées par la culture de l'esprit et par
+le travail sérieux de la séduction! Je vous le disais autrefois:
+une femme qui n'est pas occupée avant tout du
+soin de plaire n'est pas une femme; et dans ce temps-là,
+Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait une
+indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui
+lui faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages.
+Mais quelle métamorphose, grand Dieu! s'est opérée
+en elle! quel luxe de beauté, quelle distinction de
+manières, quelle élégance de diction, quel aplomb,
+quelle grâce aisée! et tout cela sans perdre cet air simple,
+chaste et doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-même
+et tomber à genoux au milieu de mes soupçons et
+de mes emportements! Elle a eu ce soir, je vous l'assure,
+un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien mérité.
+Son rôle était mauvais, faux, ridicule même; elle a
+su le rendre vrai, noble et saisissant, sans grands effets,
+sans moyens téméraires. On applaudissait peu; on ne
+disait pas: C'est sublime, c'est délirant! mais chacun
+regardait son voisin et disait: Voilà qui est bien; comme
+c'est bien! Oui, <i>bien</i> est le mot qui convient. J'ai appris
+dans le monde, où l'on apprend quelques bonnes choses
+au milieu d'un grand nombre de mauvaises, que le bien
+est plus difficile à atteindre que le beau; ou, pour mieux
+dire, le bien est une face du beau plus raffinée, plus
+châtiée que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort
+aise que toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle
+femmes du monde voient comme cette pauvre grisette
+sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet, causer, sourire,
+avec plus de convenance et de charme qu'elles
+toutes! Mais où donc Marthe a-t-elle appris tout cela?
+Oh! que l'intelligence est une force rapide et pénétrante!
+Sur mon honneur, je ne me serais jamais douté que
+Marthe en eût autant; et cette pensée m'a fait ouvrir les
+yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant.
+Je l'ai crue si souvent bornée ou extravagante,
+et la voilà qui me donne un démenti, et qui semble se
+venger de mon erreur, en se montrant accomplie et
+triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris!
+car tout Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le
+plaisir de la voir et de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi
+de moi, je vous l'avoue: et dès que la pièce où elle jouait
+a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs, j'ai forcé
+toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers
+et tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché,
+j'ai trouvé sa loge, j'ai poussé la porte après avoir
+frappé, et, sans attendre qu'on vînt, selon l'usage, parlementer
+avec moi, j'ai osé pénétrer jusqu'à elle. Elle
+était encore dans son élégant costume, mais elle avait
+essuyé son fard; ses cheveux, dont elle avait ôté les
+fleurs, tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux
+que jamais sur ses épaules de reine. Elle était encore
+plus belle que sur la scène, et je me suis jeté à ses pieds;
+j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au grand scandale
+de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien
+naïve pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne
+trouverais pas Arsène auprès d'elle; je me souvenais bien
+qu'il est caissier, qu'il est occupé à la régie pendant que
+sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous me direz tout,
+ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit son mari,
+elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon:
+mais elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime
+toujours, et, bien qu'elle m'ait dit tout le contraire, je
+n'en puis pas douter. Elle est devenue, en me voyant,
+pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait tombée
+évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise
+sur sa causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me
+dire un mot, et comme égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a
+parlé pour me vanter son bonheur, son repos, son mariage...
+ses yeux humides et son sein haletant me disaient
+tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement
+avec mes oreilles les paroles de sa bouche, je comprenais
+avec tout mon être la voix de son coeur, qui parlait bien
+plus haut et plus éloquemment. Elle voulait que j'attendisse
+dans sa loge l'arrivée d'Arsène; je crois qu'elle
+craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir
+comme en cachette de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez
+inquiété et tourmenté pendant un an, pour que je ne me
+fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille pendant
+une soirée. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout
+disposé à voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser
+et emmener celle que je ne puis me déshabituer
+tout d'un coup de regarder comme ma maîtresse et ma
+compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne
+la revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait.
+Mais au moins pendant une heure j'ai été agité,
+ému, et, puisqu'il faut tout vous dire, épris comme je ne
+l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit vingt fois au milieu
+de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Théophile: je
+n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai
+jamais qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et
+de moi-même.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image27.png"></p>
+<br>
+
+<p>«Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie
+hausse-t-elle les épaules d'un air chagrin, et inquiet?
+Je suis un honnête homme; et comme Marthe est
+une femme fière et juste, comme elle ne voudra plus me
+revoir certainement qu'en présence de son mari; comme,
+si son mari y consent, ce sera pour moi un engagement
+tacite de respecter sa confiance et son honneur, vous
+l'avez guère à craindre, ce me semble, que je trouble
+la sérénité de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je
+vous en prie; je n'ai pas le moindre désir de lui enlever
+sa femme, quoiqu'il m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est
+admirablement conduit envers elle et envers mon fils...
+puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot de
+l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire...
+Mais enfin, il est bien, certain qu'un lien sacré, indissoluble,
+m'unit à elle, et que si jamais je fais fortune, je
+n'oublierai pas que j'ai un héritier. Je saurai donc récompenser
+indirectement Arsène des soins qu'il lui aura
+donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes
+droits de père, je n'exercerai ma paternité que d'une
+façon mystérieuse, et pour ainsi dire providentielle.
+Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention d'être
+ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin;
+que, loin d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe,
+je reste son admirateur, son serviteur et son ami. Je ne
+pense pas qu'Arsène puisse le trouver mauvais: en s'attachant
+à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû
+prévoir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni elle
+pour moi. C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera
+pas, puisqu'il me connaît. Quant à moi, je me
+sens relevé, consolé, et comme ressuscité par les événements
+de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce
+matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme
+l'ancien Horace que vous avez aimé, estimé, et que le
+monde n'a pu ni avilir ni corrompre. Laissez-moi vous
+dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je l'aimerai
+toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus
+jamais à trembler ni à souffrir de mon amour, de même
+que vous n'aurez plus jamais rien à réprimer ni à condamner
+dans ma conduite envers elle.»</p>
+
+<p>Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de
+mille projets et de mille espérances, qui se contredisaient
+les unes les autres, nous faisait les plus hardies promesses
+de vertu et de raison, Marthe, rentrée chez elle
+avec son mari, lui racontait avec la plus grande franchise
+l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène
+éprouva un grand effroi et un grand déchirement de
+coeur à cette nouvelle; mais il n'en fit rien paraître, et
+il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait projeter.</p>
+
+<p>«Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore,
+et que je lui témoigne de l'amitié?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'avis là-dessus, Marthe, répondit-il, tu
+ne lui dois rien; cependant, si tu te décides à le voir, tu
+es forcée de le traiter doucement et amicalement. D'abord
+tu n'aurais peut-être pas la force d'être sévère et
+froide avec lui, et si tu l'avais, à quoi servirait de le manifester,
+à moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles
+prétentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut
+plus avoir, qu'il te demande seulement le pardon du
+passé et un peu de pitié généreuse pour son repentir; si
+tu as lieu d'être satisfaite de sa manière d'être aujourd'hui
+avec toi, et de ne rien craindre de lui à l'avenir...</p>
+
+<p>&mdash;Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu
+me parles ainsi, ta figure est pâle et ta voix troublée:
+tu as de l'inquiétude au fond de l'âme?»</p>
+
+<p>Arsène hésita un instant, puis il lui répondit: «Je le
+jure devant Dieu, ma bien-aimée, que si tu n'en as pas
+toi-même, si tu te sens aussi calme et aussi heureuse
+que tu l'étais ce matin, je suis moi-même heureux et
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Paul! s'écria-t-elle, ce n'est pas à vous, que je
+chéris plus que tout au monde, que je voudrais faire un
+mensonge. Je ne me sens pas dans la même situation que
+ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'être à
+vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux;
+mais je ne me suis pas sentie calme en sa présence, et
+à l'heure qu'il est, je suis encore agitée et bouleversée
+comme si j'avais vu la foudre tomber près de moi.»</p>
+
+<p>Arsène garda le silence pendant quelques instants; et
+quand il se sentit la force de parler, il pria Marthe de ne
+lui rien cacher et de lui expliquer le genre d'émotion
+qu'elle éprouvait, sans craindre de l'affliger ou de l'inquiéter.</p>
+
+<p>«Il me serait tout à fait impossible de le définir, répondit-elle;
+car depuis une heure je cherche en vain à
+le faire vis-à-vis de moi-même. Il me semble que c'est
+un sentiment de terreur douloureuse, un frisson comme
+celui qu'on éprouverait en regardant les instruments
+d'une torture qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire
+avec certitude, c'est que tout, dans cette émotion, est
+pénible, affreux même; qu'il s'y mêle de la honte, du
+remords de t'avoir si longtemps méconnu, le regret d'avoir
+tant souffert pour un homme si peu sérieux, une
+sorte de dégoût et de haine contre moi-même. Enfin cela
+me fait mal, sans le plus petit mélange de satisfaction et
+d'attendrissement: tout ce que dit cet homme semble
+affecté, vain et faux. Il me fait pitié; mais quelle pitié
+amère et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble
+que quand tu le reverras tel qu'il est maintenant, élégant
+et malpropre, humble et prétentieux, flétri et puéril, tu
+ne pourras pas t'empêcher de me mépriser, pour t'avoir
+préféré ce comédien plus mauvais, hélas! que tous ceux
+avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scènes
+d'amour à Belleville.»</p>
+
+<p>Marthe disait sincèrement ce qu'elle pensait, et ne
+faisait aucun effort hypocrite pour rassurer son époux.
+Cependant elle ne put dormir de la nuit. L'agitation que
+son début lui avait causée ajoutait à celle qu'Horace était
+venu lui imposer. Elle fit des rêves fatigants, durant lesquels
+elle s'imagina, à plusieurs reprises, être retombée
+sous sa domination funeste, et où les scènes cruelles du
+passé se représentèrent à son imagination plus violentes
+et plus horribles encore que dans la réalité. Elle se jeta
+plusieurs fois dans le sein d'Arsène avec des cris étouffés,
+comme pour y chercher un refuge contre son ennemi;
+et Arsène, en la rassurant et en la bénissant de
+cet instinct de confiance et de tendresse, se sentit beaucoup
+plus malheureux que s'il l'eût trouvée indifférente
+au souvenir d'Horace.</p>
+
+<p>A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses
+bras pour oublier en le caressant toutes les angoisses de
+la nuit, la mère Olympe lui remit une lettre qu'Horace
+avait passé cette même nuit à lui écrire. Il me l'avait
+montrée avant de la lui faire porter: c'était vraiment un
+chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'éloquence,
+mais de sentiments et d'idées. Jamais il n'avait été mieux
+inspiré pour s'exprimer, et jamais il n'avait semble rempli
+d'instincts plus nobles, plus purs, plus tendres et plus
+généreux. Il était impossible de n'être pas subjugué par
+la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi à
+ses promesses. Il demandait ardemment le pardon, l'amitié,
+la confiance de Marthe et de Paul. Il s'accusait
+avec une entière franchise; il parlait d'Arsène avec un
+enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grâce,
+de voir son fils en leur présence, el de le remettre lui-même,
+humblement et courageusement, entre les bras
+de celui qui l'avait adopté, et qui était plus digne que lui
+d'en être le père.</p>
+
+<p>Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux
+pleins de larmes.</p>
+
+<p>«Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre
+d'Horace, et tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant
+quelque chose me dit que ce ne sont là encore que des
+paroles comme il en sait dire.»</p>
+
+<p>Arsène lut la lettre attentivement, et la rendant à sa
+femme avec une émotion grave;</p>
+
+<p>«Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas là
+l'expression d un sentiment vrai et d'une résolution généreuse.
+Cette lettre est belle, et cet homme est bon malgré
+ses vices. Il m'est impossible de ne pas le croire meilleur
+qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle
+pas ainsi pour se divertir. Il a pleuré en t'écrivant. Je
+t'assure que tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort
+et plus sage qu'il ne l'est: il avait toutes les intentions
+des vertus qu'il n'avait pas. Tu lui dois le pardon et l'amitié
+qu'il demande; et si je t'en détournais, je te donnerais
+un conseil égoïste et lâche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je le verrai, mais en ta présence, répondit
+Marthe. La seule chose qui me fasse souffrir, c'est de
+penser qu'il verra Eugène, qu'il l'embrassera devant
+nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra en moi la
+mère de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu réveiller
+et reconstituer ainsi en quelque sorte le passé. Je m'étais
+habituée à regarder cet enfant comme le tien. Je ne me
+rappelais plus que bien rarement qu'il ne l'est pas; et
+maintenant, on va nous l'ôter en quelque sorte, en nous
+volant une de ses caresses!</p>
+
+<p>&mdash;Cette idée m'est plus cruelle qu'à toi, ma pauvre
+Marthe, reprit Arsène; mais c'est un devoir auquel il
+faut se soumettre. J'ai réfléchi toute la nuit à ces choses-là,
+et je m'en suis dit une bien sérieuse, et que tu
+vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre
+choix et notre volonté, il y a le dessein, le choix et la
+volonté de Dieu. Dieu ne fait rien qui ne soit nécessaire,
+et ses intentions mystérieuses nous doivent être sacrées.
+Il a voulu qu'Horace fût père, bien qu'Horace repoussât
+les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace
+le revit, et sentît le désir d'embrasser son fils, bien qu'il
+ait jusqu'ici abjuré les douceurs et les devoirs de la paternité.
+Dieu seul sait quelle influence cachée et puissante
+cet enfant peut avoir sur l'avenir d'Horace. C'est
+un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de personne
+de briser. Ce serait une impiété, un crime, de le
+tenter. Lui ravir la faculté de connaître et d'aimer son
+fils, dût-il le connaître et l'aimer faiblement, serait une
+sorte de rapt et comme un dommage irréparable que
+nous causerions à son être moral. Il nous faut donc, loin
+d'accaparer notre <i>trésor</i> à son préjudice, l'admettre à
+en jouir, parce que Dieu l'appelle à profiter de ce bienfait.
+Je ne veux pas croire que la vue de cet enfant ne le
+rende pas meilleur et n'amène pas un changement sérieux
+dans son âme.»</p>
+
+<p>Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses,
+et sa vénération pour Arsène en augmenta. Un
+déjeuner fut arrangé chez moi pour cette rencontre.
+Marthe, et Arsène amenèrent l'enfant; et cette fois Horace,
+redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirable
+en tous points pour lui, pour sa mère, et surtout
+pour Arsène, dont l'attitude noble et sereine le frappa de
+respect et d'attendrissement. Ce fut le plus beau jour de
+la vie d'Horace.</p>
+
+<p>La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement
+dans son âme, il faut bien le confesser. Avili et outragé
+par les gens du monde, humilié et blessé par nous, il s'était
+senti enfin déchu et souillé à ses propres yeux. Il
+avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet
+abaissement et de se réhabiliter vis-à-vis de nous et de
+lui-même, en attendant qu'il put se laver plus tard aux
+yeux du monde. Il n'avait pas voulu sortir à demi de
+cette situation, et se contenter de se montrer bon et repentant:
+il voulait se montrer grand, et changer notre
+pitié en admiration. Il y réussit pendant tout un jour. Son
+ostentation eut au moins l'avantage de lui faire connaître
+des joies d'amour-propre qu'il ne connaissait pas encore,
+et qu'il reconnut préférables aux mesquines satisfactions
+d'une vanité plus étroite. Il entra, à partir de ce jour,
+dans la phase de l'orgueil; et son être, sans changer de
+nature, s'agrandit au moins dans la voie qui lui était
+ouverte.</p>
+
+<p>Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émotions
+nouvelles et de la grande crise qui s'était opérée en
+lui un peu rapidement. Il pensa à Marthe un peu plus
+qu'à Arsène, et à lui-même un peu plus qu'à son fils. Son
+amitié enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d'une
+passion qui se réveille, et qui n'abandonne pas tout à
+coup de chimériques et coupables espérances. Enfin
+selon l'expression d'Eugénie, qui avait retenu quelques
+mots de science, son étoile eut une défaillance de lumière.
+Il était temps qu'Horace partît et n'eût pas l'occasion
+de revenir sur ses nobles résolutions. Je l'y forçai
+en quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien
+que charmé de l'idée de voyager, il voulait gagner quelques
+jours. Mais j'y mis une fermeté excessive, sentant
+bien que de sa conduite avec Marthe en cette circonstance
+dépendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter,
+comme venant de moi, la somme que Louis de
+Méran m'avait envoyée pour lui, et je fixai le jour de
+son départ pour l'Italie sans lui permettre de revoir
+personne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII.</h3>
+
+<p>La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite
+fortune, et celle de réaliser un de ses plus doux projets,
+enivra si vivement Horace dans les derniers jours, que
+je m'effrayai des dispositions folles dans lesquelles je le
+vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes
+choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes
+imprudences ou d'amers désenchantements. Après la semaine
+d'abattement et de spleen profond que lui avait
+causé son <i>fiasco</i> dans le beau monde, il avait eu une semaine
+d'enthousiasme, d'expansion délirante et d'orgueil
+sublime. Toutes ces émotions avaient brisé son corps appauvri
+par la vie de plaisir qu'il avait menée durant tout
+l'hiver; et je le voyais en proie à une fièvre d'autant
+plus réelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en apercevait
+pas. Craignant qu'il ne tombât malade en route, je
+résolus de le conduire jusqu'à Lyon, afin de l'y faire
+reposer et de l'y soigner, si les premiers jours de mouvement,
+au lieu de faire une heureuse diversion, venaient
+à hâter l'invasion d'une maladie.</p>
+
+<p>Nous fîmes donc ensemble nos apprêts de départ, et
+je le gardai à vue pour qu'il ne fît pas échouer nos projets
+par quelque subite extravagance. J'avais le pressentiment
+d'une crise imminente. Il y avait du désordre
+dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses
+moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voilé
+et de bizarre qui frappait également Eugénie. «Je ne
+sais pas pourquoi je ne peux plus le regarder, me disait-elle,
+sans m'imaginer qu'il est condamné à mourir fou.
+Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis
+quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un
+secret dérangement dans tout son être; car enfin ces sentiments
+ne sont plus joués, je le vois bien, et pourtant
+ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi d'un
+jour à l'autre l'habitude de toute une vie.»</p>
+
+<p>Je grondais Eugénie de douter ainsi de l'action divine
+sur une âme humaine; mais au fond de la mienne, je
+n'étais pas éloigné de partager ses craintes.</p>
+
+<p>La vérité est qu'Horace, pour la première et pour la
+dernière fois de sa vie, n'était pas maître de lui-même.
+Il ne se rendait pas compte des mouvements impétueux
+que, jusque-là, il avait provoqués en lui et comme caressés
+avec amour. L'affront qu'il avait vécu dans le
+monde lui avait laissé un secret mais cuisant chagrin;
+il réussissait à s'en distraire et à le chasser, en s'exaltant
+à ses propres yeux dans une nouvelle carrière d'émotions.
+Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le
+faire pâlir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus
+il croyait en triompher en se raidissant contre cet amer
+souvenir et en cherchant à se grandir à ses propres yeux
+par d'intérieures déclamations, et moins il réussissait à
+atteindre ce calme stoïque, ce mépris des lâches attaques
+et des sots propos, dont il se vantait. Pour le résumer, et
+le définir une dernière fois, au moment de clore le récit
+de cette période de sa vie, je dirai que c'était un cerveau
+très-bien organisé, très-intelligent et très-solide, qui pouvait
+cependant se troubler et se détériorer en un instant,
+comme une belle machine dont on briserait le moteur
+principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'était
+cette faculté que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle
+langue psychologique, a, par un néologisme ingénieux,
+qualifiée d'<i>approbativité</i>; et l'approbativité d'Horace
+avait reçu un choc terrible la nuit du souper chez <i>Proserpine</i>.
+Malgré l'appareil que les douces effusions du
+déjeuner chez moi avec Marthe avaient posé sur cette
+blessure, le trouble et la confusion régnaient dans les
+profondeurs de la pensée d'Horace.</p>
+
+<p>Le matin du 25 mai 1833 (notre place était retenue
+aux diligences Laffitte et Caillard pour le soir même),
+Horace, voyant tous ses préparatifs terminés, et se sentant
+excédé de ma surveillance, m'échappa adroitement,
+et courut chez Marthe. Il éprouvait un désir insurmontable
+de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-être
+la manière calme et douce avec laquelle elle avait
+pris congé de lui à notre dernière réunion lui avait-elle
+laissé un secret mécontentement. Il voulait bien la quitter
+et renoncer à elle pour jamais par un effort magnanime;
+mais il entendait faire par là un admirable sacrifice
+de ses droits et de sa puissance sur l'âme de cette
+femme; tandis qu'elle, comprenant son rôle autrement,
+croyait, en lui laissant presser sa main et embrasser son
+fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse. Horace,
+en acceptant cette position, ne se trouvait pas
+assez haut dans l'opinion de Marthe, à qui il voulait
+laisser des regrets; dans celle d'Arsène, à qui il voulait
+inspirer de la reconnaissance; et dans la nôtre, qu'il
+voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner,
+je ne crois pas qu'il eût eu aucune arrière-pensée; mais
+il en avait eu le lendemain; et en nous trouvant tous résolus
+à ne pas renouveler cette scène délicate, il avait
+été mécontent de nous tous, et de l'attitude qu'il avait
+été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un
+mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de
+Marthe, afin de pouvoir faire son entrée en Italie en
+triomphateur généreux d'une femme, et non en victime
+de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite, pour
+l'excuser un peu, que ces pensées n'étaient pas formulées
+dans son esprit, et que ce n'était pas le froid disciple
+du marquis de Vernes qui allait chercher sa revanche
+auprès de Marthe; mais le véritable Horace, troublé
+par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme
+malgré lui et sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement
+quelconque, ne fût-ce qu'un regard et un mot, à
+cette souffrance insupportable.</p>
+
+<p>Il entra dans un café, à trois portes de la maison que
+Marthe habitait, non loin du Gymnase. Il y traça au
+crayon quelques mots sans suite qu'il fit porter par un
+voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec
+cette réponse: «Je ne demande pas mieux que de vous
+dire un dernier adieu: nous irons, Arsène et moi, avec
+Eugène dans nos bras, vous voir monter en diligence. Dans
+ce moment-ci il me serait impossible de vous recevoir.</p>
+
+<p>Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses
+mains, le jeta par terre, le ramassa, le relut, demanda
+du café à plusieurs reprises pour éclaircir ses idées qui
+s'égaraient de plus en plus, et s'arrêta enfin à cette hypothèse:
+ou elle est enfermée avec un nouvel amant, et
+en ce cas elle est la dernière des femmes; ou son mari
+est absent, et elle n'ose pas se trouver seule avec moi,
+et alors elle est la plus adorable des amantes et la plus
+vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux la
+presser sur mon coeur une dernière fois; dans l'autre, je
+veux m'assurer de son impudence, afin d'être à jamais
+délivré de son souvenir.</p>
+
+<p>Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure
+devant une glace, et se trouva si pâle et si tremblant
+qu'il demanda de l'extrait d'absinthe, croyant arriver à
+la force de l'esprit, grâce à ces excitants qui produisaient
+en lui l'effet tout contraire.</p>
+
+<p>Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue,
+monte cinq étages, sonne, feint de ne pas entendre le refus
+positif de la vieille Olympe, la repousse aisément,
+franchit deux petites pièces, et pénètre dans un boudoir
+des plus simples et des plus chastes, où il trouve Marthe
+seule, étudiant un rôle, avec son enfant endormi
+à ses côtés sur le sofa. En le voyant, Marthe fit un
+cri, et la peur se peignit dans tous ses traits. Elle se
+leva, et se plaignit, d'une voix sèche, quoique tremblante,
+de l'obstination d'Horace. Mais il se jeta à ses
+pieds, versa des larmes, et lui peignit son amour insensé
+avec toute l'ardeur que savait lui prêter son éloquence
+naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage
+avec une froideur amère; puis elle essaya, par des discours
+presque évangéliques et tout empreints de la bonté
+pieuse qu'Arsène avait su lui inspirer, de ramener Horace
+aux sentiments nobles qu'il lui avait témoignés naguère.</p>
+
+<p>Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de
+coeur et d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du
+trésor qu'il avait perdu par sa faute; et une sorte de
+désespoir, d'orgueil sombre et violent, comme celui
+d'un véritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec
+une énergie extraordinaire; et Marthe, effrayée, allait
+appeler Olympe pour qu'elle courût chercher son mari
+au théâtre, lorsque Horace, tirant de son sein un poignard
+véritable, la menaça de s'en frapper si elle ne consentait
+à l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, à sa
+manière, le récit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait
+menée loin d'elle, des efforts furieux qu'il avait tentés
+pour chasser son souvenir dans les bras d'autres femmes,
+des brillantes conquêtes qu'il avait faites, et dont aucune
+n'avait pu l'étourdir un instant. Il lui annonça qu'il partait
+pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre
+s'il ne pouvait se guérir de son amour; et après de longues
+tirades, si belles qu'il aurait dû les garder pour
+son éditeur, il lui fit les offres les plus folles; il la supplia
+de fuir ou de se suicider avec lui.</p>
+
+<p>Marthe l'écoula avec cette incrédulité radicale qu'on
+acquiert en amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite
+absurde et ses intentions coupables et lâches. Cependant,
+quoique son coeur lui fût fermé sans retour, elle
+sentit avec terreur que l'ancien magnétisme exercé sur
+elle par cet homme si funeste à son repos était près de
+se ranimer, et qu'une influence mystérieuse, satanique
+en quelque sorte, et dont elle avait horreur, commençait
+à pénétrer dans ses veines comme le froid de la
+mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif
+agitait ses mains, qu'Horace retenait de force dans les
+siennes; et lorsqu'il se jetait à genoux devant son fils
+endormi, lorsqu'au nom de cette innocente créature,
+qui les unissait pour jamais l'un à l'autre en dépit du
+sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié,
+elle sentait se réveiller, pour celui qui l'avait rendue
+mère, une sorte de tendresse fatale, mêlée de compassion,
+de mépris et de sollicitude. Horace vit ses yeux se
+remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il
+l'entoura de ses bras avec énergie en s'écriant: «Tu
+m'aimes, ah! tu m'aimes, je le vois, je le sais!»</p>
+
+<p>Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et,
+prenant tout à coup une résolution désespérée pour se
+délivrer à jamais de son mauvais génie:</p>
+
+<p>«Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et
+vous devez vous en guérir au plus vite. Je ne saurais plus
+longtemps conserver votre estime, au prix de votre repos
+et de votre dignité. Je ne mérite pas les éloges dont
+vous m'accablez, je vous ai manqué de foi; vos soupçons
+n'ont été que trop fondés: cet enfant n'est pas de
+vous. C'est bien véritablement le fils de Paul Arsène,
+dont j'étais la maîtresse en même temps que la vôtre.»</p>
+
+<p>Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable
+acte de fanatisme. C'était comme un exorcisme <i>pour
+chasser les démons au nom du prince des démons</i>. Horace
+était si hagard qu'il ne songea pas à l'invraisemblance
+d'une telle assertion, après la conduite d'Arsène envers
+lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de
+complicité avec une femme impudente, pour lui faire
+accepter la paternité d'un enfant. Il oublia qu'il était
+sans nom, sans fortune, et sans position, et que par
+conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le
+tromper si grossièrement. Il crut seulement à cet instant
+de remords que Marthe venait déjouer pour se débarrasser
+de lui; et, transporté d'une fureur subite, saisi
+d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en
+s'écriant:</p>
+
+<p>«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi.»</p>
+
+<p>Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût
+certainement d'intention bien nette que celle de l'effrayer,
+elle reçut, en se jetant au-devant de son fils, non
+pas le coup de la mort, mais, hélas! puisqu'il faut le
+dire, au risque de dénouer platement la seule tragédie
+un peu sérieuse qu'Horace eut jouée dans sa vie... une
+légère égratignure.</p>
+
+<p>A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau
+bras de Marthe, Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée,
+essaya de se poignarder lui-même. J'ignore s'il
+aurait poussé jusque-là son désespoir; mais à peine avait-il
+effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre
+qui lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui le
+désarma, et, le poussant par les épaules, le précipita
+dans les escaliers en lui criant avec un rire amer:</p>
+
+<p>«Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules,
+et surtout allez vous faire pendre ailleurs.»</p>
+
+<p>Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la
+rampe, et entendant le pas d'Arsène, qui montait et venait
+à sa rencontre, il se hâta de fuir, la tête baissée,
+le chapeau enfoncé sur les yeux, et se disant: «Bien
+certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer
+est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que
+je viens d'avoir de Jean Laravinière, tué l'an dernier au
+cloître Saint-Méry, sous les yeux et dans les bras de
+Paul Arsène.»</p>
+
+<p>Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire,
+aussi vite que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine,
+où il profita du passage de la première diligence,
+se croyant sur le point d'être poursuivi pour meurtre,
+et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en
+vain toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données
+pour nos places, mais ne supposai point qu'il était
+parti sans moi, sans ses effets et sans son argent. Quand
+j'eus vu s'éloigner la voiture qui devait nous emporter,
+je courus chez Marthe, et là j'appris en deux mots ce
+qui s'était passé. «Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe
+avec un sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être
+un peu de mal, si je n'eusse été délivrée par un revenant.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? lui demandai-je; êtes-vous
+folle aussi, ma chère Marthe!</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle;
+car il va vraiment de quoi le devenir de joie
+et d'étonnement. Voyons, êtes-vous préparé à l'événement
+le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant de préambule! dit Jean, sortant du boudoir
+de Marthe; j'avais voulu lui laisser le temps de vous
+préparer à embrasser un mort, mais je ne puis tenir à
+l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime.»</p>
+
+<p>C'était bien le président des bousingots en chair et en
+os, en esprit et en vérité, que je pressais dans mes
+bras. Jeté parmi les morts dans l'église Saint-Méry, le
+jour du massacre, il s'était senti encore tenir à la vie
+par un fil, et, se traînant sur ces dalles ensanglantées,
+il était parvenu à se blottir dans un confessionnal, où un
+bon prêtre l'avait trouvé, recueilli et secouru le lendemain.
+Ce digne chrétien l'avait caché et soigné pendant
+plusieurs mois qu'il avait passés chez lui, toujours entre
+la vie et la mort. Mais comme c'était un homme timide
+et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des
+persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l'avait
+empêché de faire connaître son sort à ses amis, affirmant
+qu'il était impossible de le faire sans les compromettre
+et sans l'exposer lui-même aux rigueurs de la justice.</p>
+
+<p>«J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laravinière
+en nous racontant son histoire, que je me laissai
+diriger comme le voulait mon bienfaiteur; et la peur de
+cet homme, admirable d'ailleurs, était si grande, qu'il
+n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire
+dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans
+auvergnats, ses père et mère, qui m'ont tenu jusqu'à
+présent caché au fond de leurs montagnes, me
+soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me
+tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils
+sont fort dévots, et mon état d'agonie continuelle leur
+donnait tous les jours à penser que le moment de rendre
+mes comptes était venu. Ce moment n'est pas éloigné; il
+ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que
+vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la
+chasse à M. Horace Dumontet. Je suis frappe à fond, et sur
+toutes les coutures. J'ai deux balles dans la poitrine, et une
+vingtaine d'autres horions qui ne pardonnent pas. Mais
+j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon Paris
+bien-aimé, dans les bras de mes amis et de ma soeur
+Marthe. Me voilà bien content, habitué à souffrir, résolu
+à ne plus me soigner, enchanté d'avoir échappé à la
+confession, et tranquille pour le peu de temps qui me
+reste à vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes
+du 6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah!
+dame! je ne suis pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous
+ne devez plus craindre de tomber amoureuse de ce Jean
+que vous avez connu si beau, avec un teint si uni, une
+barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs!»</p>
+
+<p>Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui
+l'avait déjà embrassé (mais à qui on avait caché l'algarade
+d'Horace), étant rentré, nous soupâmes tous ensemble,
+et la gaieté héroïque du <i>revenant</i> ne se démentit
+pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne
+pouvait se persuader qu'il fût incurable. Moi-même, en
+observant ce qui restait de force et d'animation à ce corps
+exténué, je ne voulais point renoncer à l'espérance;
+mais, craignant de me faire illusion, je le soumis à un
+long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je
+trouvai intacts les organes que Laravinière avait crus
+attaqués, et lorsque je me convainquis de la possibilité
+d'appliquer un traitement efficace! Ce fut pendant plusieurs
+mois mon occupation la plus constante; et, grâce
+à la bonne constitution et à l'admirable patience de mon
+malade, nous le vîmes reprendre à la vie, et retrouver
+la santé rapidement. Les tendres soins de Marthe et d'Arsène
+y contribuèrent aussi. Il s'associa désormais à ce
+jeune ménage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble
+union. «Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois
+imaginé que j'étais amoureux de cette femme, lorsque
+je la voyais malheureuse avec Horace: c'était une
+illusion de l'amitié ardente que je lui porte. Depuis
+qu'elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre,
+je sens, à la joie de mon âme, que je l'aime comme
+ma soeur et pas autrement.»</p>
+
+<p>Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinière:
+la suite de sa vie fournirait trop de choses, et
+amènerait des réflexions qu'il faudrait développer à part
+et lentement. Tout ce que je puis vous en apprendre,
+c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage
+héroïsme, il a péri, et cette fois, hélas! tout de bon,
+dans la rue, et le fusil à la main, à côté de Barbès,
+heureux d'échapper au moins aux tortures du mont
+Saint-Michel!</p>
+
+<p>Quant à Horace, quelques jours après son brusque
+départ, je reçus de lui une lettre datée d'Issoudun, ou il
+m'avouait la vérité, témoignait sa honte et son repentir,
+et me priait de lui envoyer son portefeuille et sa malle.
+Je fus touché de sa tristesse, et vivement affligé de la
+position misérable qu'il s'était faite, lorsqu'il lui eût été
+si facile d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de
+crainte pour lui, et songeai encore à l'aller rejoindre
+pour le sermonner et le consoler jusqu'à la frontière;
+mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me bornai
+à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant,
+de la part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli
+et le secret.</p>
+
+<p>L'éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à
+vouloir bien lui faire la même promesse, d'autant plus
+que le dernier accès de folie d'Horace ne compromit en
+rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est devenu lui-même
+un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif,
+encore un peu déclamatoire dans sa conversation
+et ampoulé dans son style, mais prudent et réservé dans
+sa conduite. Il a vu l'Italie; il a envoyé aux journaux et
+aux revues des descriptions assez remarquables et très-poétiques,
+auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui
+le talent est partout. Il a été précepteur chez un
+riche seigneur napolitain, et je le soupçonne d'en être
+sorti avant d'avoir mené ses élèves en quatrième, pour
+avoir fait la cour à leur mère. Il a composé ensuite un
+drame flamboyant qui a été sifflé à l'Ambigu. Il a refait
+trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur
+ses amours avec la vicomtesse. Il a écrit des <i>premiers-Paris</i>
+d'une politique assez sage dans plusieurs journaux
+de l'opposition. Enfin, ayant moins de succès en littérature
+que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever
+courageusement son droit; et maintenant il travaille
+à se faire une clientèle dans sa province, dont il sera
+bientôt, j'espère, l'avocat le plus brillant.</p>
+<br><br><br>
+
+FIN D'HORACE.
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
+
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+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+++ b/old/13671.txt
@@ -0,0 +1,13082 @@
+The Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Horace
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+[Illustration (sans legende)]
+
+HORACE
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+Il faut croire qu'_Horace_ represente un type moderne tres-fidele
+et tres-repandu, car ce livre m'a fait une douzaine d'ennemis bien
+conditionnes. Des gens que je ne connaissais pas pretendaient s'y
+reconnaitre, et m'en voulaient a la mort de les avoir si cruellement
+devoiles. Pour moi, je repete ici ce que j'ai dit dans la premiere
+preface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce portrait; je l'ai
+pris partout et nulle part, comme le type de devouement aveugle que
+j'ai oppose a ce type de personnalite sans frein. Ces deux types sont
+eternels, et j'ai oui dire plaisamment a un homme de beaucoup d'esprit,
+que le monde se divisait en deux series d'etres plus ou moins pensants:
+_les farceurs_ et _les jobards_. C'est peut-etre ce mot-la qui m'a
+frappee et qui m'a portee a ecrire _Horace_ vers le meme temps. Je
+tenais peut-etre a montrer que les exploiteurs sont quelquefois dupes de
+leur egoisme, que les devoues ne sont pas toujours prives de bonheur. Je
+n'ai rien prouve; on ne prouve rien avec des contes, ni meme avec des
+histoires vraies; mais les bonnes gens ont leur conscience qui les
+rassure, et c'est pour eux surtout que j'ai ecrit ce livre, ou l'on a
+cru voir tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais mieux
+appartenir a la plus pauvre classe des _jobards_ qu'a la plus illustre
+des _farceurs_.
+
+
+GEORGE SAND. Nohant, 1er novembre 1852.
+
+
+
+
+A M. CHAULES DUVERNET.
+
+Certainement nous l'avons connu, mais dissemine entre dix ou douze
+exemplaires, dont aucun en particulier ne m'a servi de modele. Dieu me
+preserve de faire la satire d'un individu dans un personnage de roman.
+Mais celle d'un travers repandu dans le monde de nos jours, je l'ai
+essayee cette fois-ci encore; et si je n'ai pas mieux reussi que de
+coutume, comme de coutume je dirai que c'est la faute de l'auteur et non
+celle de la verite. Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules.
+Une couche nouvelle de la societe ayant pousse l'ancienne, il est
+certain que les pretentions et les impertinences de la vanite ont change
+de place et de nature. J'ai tente de faire un peu attentivement la
+critique du beau jeune homme de ce temps-ci; et ce _beau_ n'est pas ce
+qu'a Paris on appelle _lion_. Ce dernier est le plus inoffensif des
+etres. Horace est un type plus repandu et plus dangereux, parce qu'il
+est plus eleve en valeur reelle. Un _lion_ n'est le successeur ni des
+marquis de Moliere ni des roues de la Regence; il n'est ni bon ni
+mechant; il rentre dans la categorie des enfants qui s'amusent a faire
+les matamores. Cette impuissante affectation des grands vices qui ne
+sont plus n'est qu'un tres-petit episode de la scene generale. Horace a
+du traverser cet episode; mais il partait d'un autre point et cherchait
+un autre but. Dieu merci, un seul ridicule ne suffit pas a cette
+jeunesse ambitieuse, qui s'agrandit et s'epure a travers mille erreurs
+et mille fautes, grace au puissant mobile de l'amour-propre. Mon ami,
+nous avons souvent parle de ceux de nos contemporains chez qui nous
+avons vu la personnalite se developper avec un exces effrayant; nous
+leur avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. Nous les
+avons parfois railles, souvent repris; plus souvent nous les avons
+plaints, et toujours nous les avons aimes, _quand meme_!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+I.
+
+Les etres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont pas toujours
+ceux que nous estimons le plus. La tendresse du coeur n'a pas besoin
+d'admiration et d'enthousiasme: elle est fondee sur un sentiment
+d'egalite qui nous fait chercher dans un ami un semblable, un homme
+sujet aux memes passions, aux memes faiblesses que nous. La veneration
+commande une autre sorte d'affection que cette intimite expansive de
+tous les instants qu'on appelle l'amitie. J'aurais bien mauvaise opinion
+d'un homme qui ne pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus
+mauvaise encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il admire. Ceci
+soit dit en fait d'amilie seulement. L'amour est tout autre: il ne vit
+que d'enthousiasme, et tout ce qui porte atteinte a sa delicatesse
+exaltee le fletrit et le desseche. Mais le plus doux de tous les
+sentiments humains, celui qui s'alimente des miseres et des fautes
+connue des grandeurs et des actes heroiques, celui qui est de tous les
+ages de notre vie, qui se developpe en nous avec le premier sentiment
+de l'etre, et qui dure autant que nous, celui qui double et etend
+reellement notre existence, celui qui renait de ses propres cendres
+et se renoue aussi serre et aussi solide apres s'etre brise; ce
+sentiment-la, helas! ce n'est pas l'amour, vous le savez bien, c'est
+l'amitie.
+
+Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je sais de
+l'amitie, j'oublierais que j'ai une histoire a vous raconter, et
+j'ecrirais un gros traite en je ne sais combien de volumes; mais je
+risquerais fort de trouver peu de lecteurs, en ce siecle ou l'amitie
+a tant passe de mode qu'on n'en trouve guere plus que d'amour. Je me
+bornerai donc a ce que je viens d'en indiquer peur poser ce preliminaire
+de mon recit: a savoir, qu'un des amis que je regrette le plus et qui a
+le plus mele ma vie a la sienne, ce n'a pas ete le plus accompli et le
+meilleur de tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de defauts
+et de travers, que j'ai meme meprise et bai a de certaines heures, et
+pour qui cependant j'ai ressenti une des plus puissantes et des plus
+invincibles sympathies que j'aie jamais connues.
+
+Il se nommait Horace Dumontet; il etait fils d'un petit employe de
+province a quinze cents francs d'appointements, qui, ayant epouse une
+heritiere campagnarde riche d'environ dix mille ecus, se voyait a
+la tete, comme on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir,
+c'est-a-dire l'avancement, etait hypotheque sur son travail, sa sante et
+sa bonne conduite, c'est-a-dire son adhesion aveugle a tous les actes et
+a toutes les formes d'un gouvernement et d'une societe quelconque.
+
+Personne ne sera etonne d'apprendre que, dans une situation aussi
+precaire et avec une aisance aussi bornee, M. et Mme Dumontet, le pere
+et la mere de mon ami, eussent resolu de donner a leur fils ce qu'on
+appelle de l'education, c'est-a-dire qu'ils l'eussent mis dans un
+college de province jusqu'a ce qu'il eut ete recu bachelier, et qu'ils
+l'eussent envoye a Paris pour y suivre les cours de la Faculte, a cette
+fin de devenir en peu d'annees avocat ou medecin. Je dis que personne
+n'en sera etonne, parce qu'il n'est guere de famille dans une position
+analogue qui n'ait fait ce reve ambitieux de donner a ses fils une
+existence independante. L'_independance_, ou ce qu'il se represente par
+ce mot emphatique, c'est l'ideal du pauvre employe; il a souffert trop
+de privations et souvent, helas! trop d'humiliations pour ne pas desirer
+d'en affranchir sa progeniture; il croit qu'autour de lui sont jetes en
+abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a qu'a se baisser pour
+ramasser l'avenir brillant de sa famille. L'homme aspire a monter; c'est
+grace a cet instinct que se soutient encore l'edifice, si surprenant de
+fragilite et de duree, de l'inegalite sociale.
+
+De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser pour echapper
+a la misere, jamais, de nos jours, les parents ne s'aviseront d'aller
+choisir la plus modeste et la plus sure. La cupidite ou la vanite sont
+toujours juges; on a tant d'exemples de succes autour de soi! Des
+derniers rangs de la societe, on voit s'elever aux premieres places des
+prodiges de tout genre, voire des prodiges de nullite. "Et pourquoi,
+disait M. Dumontet a sa femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme
+_un tel_, _un tel_, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions
+et de courage que lui?" Madame Dumontet etait un peu effrayee des
+sacrifices que lui proposait son mari pour lancer Horace dans la
+carriere; mais le moyen de se persuader qu'on n'a pas donne le jour a
+l'entant le plus intelligent et le plus favorise du ciel qui ait jamais
+existe? Madame Dumontet etait une bonne femme toute simple, elevee aux
+champs, pleine de sens dans la sphere d'idees que son education lui
+avait permis de parcourir. Mais, en dehors de ce petit cercle, il y
+avait tout un monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son
+mari. Quand il lui disait que depuis la Revolution tous les Francais
+sont egaux devant la loi, qu'il n'y a plus de privileges, et que tout
+homme de talent peut fendre la presse et arriver, sauf a pousser un pou
+plus fort que ceux qui se trouvent places plus pres du but, elle se
+rendait a ces bonnes raisons, craignant de passer pour arrieree,
+obstinee, et de ressembler en cela aux paysans dont elle sortait.
+
+Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'etait rien moins que celui
+d'une moitie de leur revenu. "Avec quinze cents francs, disait-il, nous
+pouvons vivre et elever notre fille sous nos yeux, modestement; avec le
+surplus de nos rentes, c'est-a-dire avec mes appointements, nous pouvons
+entretenir Horace a Taris, sur un bon pied, pendant plusieurs annees."
+
+Quinze cents francs pour etre a Paris sur un bon pied, a dix-neuf ans,
+et quand on est Horace Dumontet!... Madame Dumontet ne reculait devant
+aucun sacrifice; la digne femme eut vecu de pain noir et marche sans
+souliers pour etre utile a son fils et agreable a son mari; mais elle
+s'affligeait de depenser tout d'un coup les economies qu'elle avait
+faites depuis son mariage, et qui s'elevaient a une dizaine de
+mille francs. Pour qui ne connait pas la petite vie de province, et
+l'incroyable habilete des meres de famille a rogner et grappiller sur
+tontes choses, la possibilite d'economiser plusieurs centaines d'ecus
+par an sur trois mille francs de rente, sans faire mourir de faim mari,
+enfants, servantes et chats, paraitra fabuleuse. Mais ceux qui menent
+cette vie ou qui la voient de pres savent bien que rien n'est plus
+frequent. La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, n'a
+d'autre facon d'exister et d'aider l'existence des siens, qu'en exercant
+l'etrange industrie de se voler elle-meme en retranchant chaque jour,
+a la consommation de sa famille, un peu du necessaire: cela fait une
+triste vie, sans charite, sans gaiete, sans variete et sans hospitalite.
+Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la fortune publique
+tres-equitablement repartie! "Si ces gens-la veulent elever leurs
+enfants comme les notres, disent-ils en parlant des petits bourgeois,
+qu'ils se privent! et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent
+des artisans et des manoeuvres!" Les riches ont bien raison de parler
+ainsi au point de vue du droit social; au point de vue du droit humain,
+que Dieu soit juge!
+
+"Et pourquoi, repondent les pauvres gens du fond de leurs tristes
+demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils pas de pair avec ceux
+du gros industriel et du noble seigneur? L'education nivelle les hommes,
+et Dieu nous commande de travailler a ce nivellement."
+
+Vous aussi, vous avez bien raison, eternellement raison, braves parents,
+au point de vue general; et malgre les rudes et frequentes defaites de
+vos esperances, il est certain que longtemps encore nous marcherons vers
+l'egalite par cette voie de votre ambition legitime et de votre vanite
+naive. Mais quand ce nivellement des droits et des esperances sera
+accompli, quand tout homme trouvera dans la societe le milieu ou son
+existence sera non-seulement possible, mais utile et feconde, il faut
+bien esperer que chacun consultera ses forces et se jugera, dans le
+calme de la liberte, avec plus de raison et de modestie qu'on ne le
+fait, a cette heure, dans la fievre de l'inquietude et dans l'agitation
+de la lutte. Il viendra un temps, je le crois fermement, ou tous les
+jeunes gens ne seront pas resolus a devenir chacun le premier homme de
+son siecle ou a se bruler la cervelle. Dans ce temps-la, chacun ayant
+des droits politiques, et l'exercice de ces droits etant considere comme
+une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la
+carriere politique ne sera plus encombree de ces ambitions palpitantes
+qui s'y precipitent aujourd'hui avec tant d'aprete, dedaigneuses de
+toute autre fonction que celle de primer et de gouverner les hommes.
+
+Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur ses dix mille francs
+d'economie pour doter sa fille, consentit a les entamer pour l'entretien
+de son fils a Paris, se reservant d'economiser desormais pour marier
+Camille, la jeune soeur d'Horace.
+
+Voila donc Horace sur le beau pave de Paris, avec son titre de bachelier
+et d'etudiant en droit, ses dix-neuf ans et ses quinze cents livres de
+pension. Il y avait deja un an qu'il y faisait ou qu'il etait cense y
+faire ses etudes lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit cafe
+pres le Luxembourg, ou nous allions prendre le chocolat et lire les
+journaux tous les matins. Ses manieres obligeantes, son air ouvert, son
+regard vif et doux, me gagnerent a la premiere vue. Entre jeunes gens on
+est bientot lie, il suffit d'etre assis plusieurs jours de suite a la
+meme table et d'avoir a echanger quelques mots de politesse, pour qu'au
+premier matin de soleil et d'expansion la conversation s'engage et se
+prolonge du cafe au fond des allees du Luxembourg. C'est ce qui nous
+arriva en effet par une matinee de printemps. Les lilas etaient en
+fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou a
+bronzes dores de madame Poisson, la belle directrice du cafe. Nous nous
+trouvames, je ne sais comment, Horace et moi, sur les bords du grand
+bassin, bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux amis, et ne
+sachant point encore le nom l'un de l'autre; car si l'echange de nos
+idees generales nous avait subitement rapproches, nous n'etions pas
+encore sortis de cette reserve personnelle qui precisement donne une
+confiance mutuelle aux personnes bien elevees. Tout ce que j'appris
+d'Horace ce jour-la, c'est qu'il etait etudiant en droit; tout ce qu'il
+sut de moi, c'est que j'etudiais la medecine. Il ne me fit de questions
+que sur la maniere dont j'envisageais la science a laquelle je m'etais
+voue, et reciproquement. "Je vous admire, me dit-il au moment de me
+quitter, ou plutot je vous envie: vous travaillez, vous ne perdez pas de
+temps, vous aimez la science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit
+au but! Quant a moi, je suis dans une voie si differente, qu'au lieu d'y
+perseverer je ne cherche qu'a en sortir. J'ai le droit en horreur; ce
+n'est qu'un tissu de mensonges contre l'equite divine et la verite
+eternelle. Encore si c'etaient des mensonges lies par un systeme
+logique! mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent
+impudemment les uns les autres, afin que chacun puisse faire le mal par
+les moyens de perversite qui lui sont propres! Je declare infame ou
+absurde tout jeune homme qui pourra prendre au serieux l'etude de la
+chicane; je le meprise, je le hais!..."
+
+Il parlait avec une vehemence qui me plaisait, et qui cependant n'etait
+pas tout a fait exempte d'un certain parti pris d'avance. On ne pouvait
+douter de sa sincerite en l'ecoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait
+pas ses imprecations pour la premiere fois. Elles lui venaient trop
+naturellement pour n'etre pas etudiees, qu'on me pardonne ce paradoxe
+apparent. Si l'on ne comprend pas bien ce que j'entends par la, on
+entrera difficilement dans le secret de ce caractere d'Horace, malaise a
+definir, malaise a mesurer juste pour moi-meme, qui l'ai tant etudie.
+
+C'etait un melange d'affectation et de naturel si delicatement unis, que
+l'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre, ainsi qu'il arrive dans
+la preparation de certains mets ou de certaines essences, ou le gout ni
+l'odorat ne peuvent plus reconnaitre les elements primitifs. J'ai vu des
+gens a qui, des l'abord, Horace deplaisait souverainement, et qui le
+tenaient pour pretentieux et boursoufle au supreme degre. J'en ai vu
+d'autres qui s'engouaient de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus
+demordre, soutenant qu'il etait d'une candeur et d'un _laisser-aller_
+sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et les autres se
+trompaient, ou plutot, qu'ils avaient raison de part et d'autre: Horace
+etait _affecte naturellement_. Est-ce que vous ne connaissez pas des
+gens ainsi faits, qui sont venus au monde avec un caractere et des
+manieres d'emprunt, et qui semblent jouer un role, tout en jouant
+serieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des gens qui se
+copient eux-memes. Esprits ardents et portes par nature a l'amour des
+grandes choses, que leur milieu soit prosaique, leur elan n'en est pas
+moins romanesque; que leurs facultes d'execution soient bornees, leurs
+conceptions n'en sont pas moins demesurees: aussi se drapent-ils
+perpetuellement avec le manteau du personnage qu'ils ont dans
+l'imagination. Ce personnage est bien l'homme meme, puisqu'il est son
+reve, sa creation, son mobile interieur. L'homme reel marche a cote de
+l'homme ideal; et comme nous voyons deux representations de nous-memes
+dans une glace fendue par le milieu, nous distinguons dans cet homme,
+dedouble pour ainsi dire, deux images qui ne sauraient se detacher, mais
+qui sont pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que
+nous entendons par le mot de seconde nature, qui est devenu synonyme
+d'habitude.
+
+Horace, donc etait ainsi. Il avait nourri en lui-meme un tel besoin de
+paraitre avec tous ses avantages, qu'il etait toujours habille, pare,
+reluisant, au moral comme au physique. La nature semblait l'aider a ce
+travail perpetuel. Sa personne etait belle, et toujours posee dans des
+altitudes elegantes et faciles. Un bon gout irreprochable ne presidait
+pas toujours a sa toilette ni a ses gestes; mais un peintre eut pu
+trouver en lui, a tous les instants du jour, un effet a saisir, il etait
+grand, bien fait, robuste sans etre lourd. Sa figure etait tres-noble,
+grace a la purete des lignes; et pourtant elle n'etait pas distinguee,
+ce qui est bien different. La noblesse est l'ouvrage de la nature,
+la distinction est celui de l'art; l'une est nee avec nous, l'autre
+s'acquiert. Elle reside dans un certain arrangement et dans l'expression
+habituelle. La barbe noire et epaisse d'Horace etait taillee avec
+un dandysme qui sentait son quartier latin d'une lieue, et sa forte
+chevelure d'ebene s'epanouissait avec une profusion qu'un dandy
+veritable aurait eu le soin de reprimer. Mais lorsqu'il passait sa main
+avec impetuosite dans ce flot d'encre, jamais le desordre qu'elle y
+portait n'etait ridicule ou nuisible a la beaute du front. Horace savait
+parfaitement qu'il pouvait impunement deranger dix fois par heure sa
+coiffure, parce que, selon l'expression qui lui echappa un jour devant
+moi, ses cheveux _etaient admirablement bien plantes._ Il etait habille
+avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur sans reputation et
+sans notions de la vraie _fashion_, mais qui avait l'esprit de le
+comprendre et de hasarder toujours avec lui un parement plus large, une
+couleur de gilet plus tranchee, une coupe plus cambree, un gilet mieux
+bombe en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres jeunes clients.
+Horace eut ete parfaitement ridicule sur le boulevard de Gand; mais au
+jardin du Luxembourg et au parterre de l'Odeon, il etait le mieux mis,
+le plus degage, le plus serre des cotes, le plus etoffe des flancs, le
+plus _voyant_, comme on dit en style de journal des modes. Il avait le
+chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa canne n'etait ni
+trop grosse ni trop legere. Ses habits n'avaient pas ce moelleux de la
+maniere anglaise qui caracterise les vrais elegants; en revanche,
+ses mouvements avaient tant de souplesse, et il portait ses _revers_
+inflexibles avec tant d'aisance et de grace naturelle, que du fond de
+leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scenes, les dames du noble
+faubourg, voire les jeunes, avaient pour lui un regard en passant.
+
+Horace savait qu'il etait beau, et il le faisait sentir continuellement,
+quoiqu'il eut l'esprit de ne jamais parler de sa figure. Mais il etait
+toujours occupe de celle des autres. Il en remarquait minutieusement
+et rapidement toutes les defectuosites, toutes les particularites
+desagreables; et naturellement il vous amenait, par ses observations
+railleuses, a comparer interieurement sa personne a celle de ses
+victimes. Il etait mordant sur ce sujet-la; et comme il avait un nez
+admirablement dessine et des yeux magnifiques, il etait sans pitie pour
+les nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les bossus
+une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il m'en faisait remarquer
+un, j'avais la naivete de regarder en anatomiste sa charpente dorsale,
+dont les vertebres fremissaient d'un secret plaisir, quoique le visage
+n'exprimat qu'un sourire d'indifference pour cet avantage frivole d'une
+belle conformation. Si quelqu'un s'endormait dans une attitude genee ou
+disgracieuse, Horace etait toujours le premier a en rire. Cela me forca
+de remarquer, lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris dans la
+sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras plie sous la nuque
+ou rejete sur la tete comme les statues antiques; et ce fut cette
+observation, en apparence puerile, qui me conduisit a comprendre cette
+affectation naturelle, c'est-a-dire innee, dont j'ai parle plus haut.
+Meme en dormant, meme seul et sans miroir, Horace s'arrangeait pour
+dormir noblement. Un de nos camarades pretendait mechamment qu'il posait
+devant les mouches.
+
+Que l'on me pardonne ces details. Je crois qu'ils etaient necessaires,
+et je reviens a mes premiers entretiens avec lui.
+
+
+
+II.
+
+Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une telle repugnance
+pour le droit, il ne se livrait pas a l'etude de quelque autre science.
+"Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'etait pas de son
+age, et qui semblait empruntee a l'experience d'un homme de quarante
+ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise a tout, c'est
+celle d'avocat.
+
+--Qu'est-ce donc que vous appelez _tout?_ lui demandai-je?
+
+--Pour le moment, me repondit-il, la deputation est tout. Mais attendez
+un peu, et nous verrons bien autre chose!
+
+--Oui, vous comptez sur une nouvelle revolution? Mais si elle n'arrive
+pas, comment vous arrangerez-vous pour etre depute? Vous avez donc de la
+fortune?
+
+--Non pas precisement; mais j'en aurai.
+
+--A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre
+diplome, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.
+
+Je le croyais sincerement dans une position de fortune assez eminente
+pour legitimer sa confiance. Il hesita quelques instants; puis, n'osant
+me confirmer dans mon erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: "Il
+faut exercer pour etre connu... sans aucun doute, avant deux ans les
+capacites seront admises a la candidature; il faut donc faire preuve de
+capacite.
+
+--Deux ans? cela me parait bien peu; d'ailleurs il vous faut bien le
+double pour etre recu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacite;
+encore serez-vous loin de l'age...
+
+--Est-ce que vous croyez que l'age ne sera pas abaisse comme le cens, a
+la prochaine session, peut-etre?...
+
+--Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question de temps, et je
+crois qu'un peu plus tot ou un peu plus tard, vous arriverez, si vous en
+avez la ferme resolution.
+
+--N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de beatitude et un regard
+etincelant de fierte, qu'il ne faut que cela dans le monde? Et que, de
+si bas que l'on parte, on peut gravir aux sommites sociales, si l'on a
+dans le sein une pensee d'avenir?
+
+--Je n'en doute pas, lui repondis-je; le tout est de savoir si l'on
+aura plus ou moins d'obstacles a renverser, et cela est le secret de la
+Providence.
+
+--Non, mon cher! s'ecria-t-il en passant familierement son bras sous le
+mien; le tout est de savoir si l'on aura une volonte plus forte que
+tous les obstacles; et cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son
+thorax sonore, je l'ai!
+
+Nous etions arrives, tout en causant, en face de la Chambre des pairs.
+Horace semblait pret a grandir comme un geant dans un conte fantastique.
+Je le regardai, et remarquai que, malgre sa barbe precoce, la rondeur
+des contours de son visage accusait encore l'adolescence. Son
+enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus sensible.--Quel
+age avez-vous donc? lui demandai-je.
+
+--Devinez! me dit-il avec un sourire.
+
+--Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans, lui repondis-je.
+Mais vous n'en avez peut-etre pas vingt.
+
+--Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous conclure?
+
+--Que votre volonte n'est agee que de deux ou trois ans, et que par
+consequent elle est bien jeune et bien fragile encore.
+
+--Vous vous trompez, s'ecria Horace. Ma volonte est nee avec moi, elle a
+le meme age que moi.
+
+--Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'inneite; mais enfin je
+presume que cette volonte ne s'est pas encore exercee beaucoup dans la
+carriere politique! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez
+serieusement a etre depute; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce
+que c'est qu'un depute?
+
+--Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure qu'il est possible a
+un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans
+celui-la pour moi quelque chose de magique. Il y a la une destinee,
+voyez-vous; la mienne est d'etre un homme parlementaire. Oui, oui, je
+parlerai et je ferai parler de moi!
+
+--Soit! lui repondis-je, vous avez l'instrument: c'est un don de Dieu.
+Apprenez maintenant la theorie.
+
+--Qu'entendez-vous par la? le droit, la chicane?
+
+--Oh! si ce n'etait que cela! Je veux dire: Apprenez la science de
+l'humanite, l'histoire, la politique, les religions diverses; et puis,
+jugez, combinez, formez-vous une certitude...
+
+--Vous voulez dire des _idees?_ reprit-il avec ce sourire et ce regard
+qui imposaient par leur conviction triomphante; j'en ai deja, des idees,
+et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais
+de meilleures; car nos idees viennent de nos sentiments, et tous mes
+sentiments, a moi, sont grands! Oui, Monsieur, le ciel m'a fait grand et
+bon. J'ignore quelles epreuves il me reserve; mais, je le dis avec un
+orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens genereux,
+je me sens fort, je me sens magnanime; mon ame fremit et mon sang
+bouillonne a l'idee d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent
+jusqu'au delire. Je n'en tire et n'en peux tirer aucune vanite, ce
+me semble; mais, je le dis avec assurance, je me sens de la race des
+heros!"
+
+Je ne pus reprimer un sourire; mais Horace, qui m'observait, vit que ce
+sourire n'avait rien de malveillant.
+
+"Vous etes surpris, me dit-il, que je m'abandonne ainsi devant vous, que
+je connais a peine, a des sentiments qu'ordinairement on ne laisse
+pas percer, meme devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus
+modeste pour cela?
+
+--Non, certes, et l'on est moins sincere.
+
+--Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et moins ridicule que
+tous ces hypocrites qui, se croyant _in petto_ des demi-dieux, baissent
+sournoisement la tete et affectent une pruderie pretendue de bon gout.
+Ceux-la sont des egoistes, des ambitieux dans le sens haissable du
+mot et de la chose. Loin de laisser etaler cet enthousiasme qui est
+sympathique et autour duquel viennent se grouper toutes les idees
+fortes, toutes les ames genereuses (et par quel autre moyen s'operent
+les grandes revolutions?), ils caressent en secret leur etroite
+superiorite, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la derobent aux
+regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour ou leur fortune
+sera faite. Je vous dis que ces hommes-la ne sont bons qu'a gagner de
+l'argent et a occuper des places sous un gouvernement corrompu; mais
+les hommes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent les
+passions genereuses, ceux qui remuent serieusement et noblement le
+monde, les Mirabeau, les Danton, les Pitt, allez voir s'ils s'amusent
+aux gentillesses de la modestie!"
+
+Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec tant de
+conviction qu'il ne me vint pas dans l'idee de le contredire, quoique
+j'eusse des lors par education, peut-etre autant que par nature,
+l'outrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier, qu'en
+le voyant et en l'ecoutant, on etait sous le charme de sa parole et
+de son geste. Quand on le quittait, on s'etonnait de ne pas lui avoir
+demontre son erreur; mais quand on le retrouvait, on subissait de
+nouveau le magnetisme de son paradoxe.
+
+Je me separai de lui ce jour-la, tres-frappe de son originalite, et
+me demandant si c'etait un fou ou un grand homme. Je penchais pour la
+derniere opinion.
+
+"Puisque vous aimez tant les revolutions, lui dis-je le lendemain, vous
+avez du vous battre, l'an dernier, aux journees de Juillet?
+
+--Helas! j'etais en vacances, me repondit-il; mais la aussi, dans ma
+petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas couru de dangers, ce n'est
+pas ma faute. J'ai ete de ceux qui se sont organises en garde urbaine
+volontaire, et qui ont veille au maintien de la conquete. Nous passions
+des nuits de faction, le fusil sur l'epaule, et si l'ancien systeme
+eut lutte, s'il eut envoye de la troupe contre nous comme nous nous y
+attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous
+ces vieux epiciers qui ont ete ensuite admis a faire partie de la garde
+nationale, lorsque le gouvernement l'a organisee. Ceux-la n'avaient pas
+bouge de leurs boutiques lorsque l'evenement etait encore incertain, et
+c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville, pour les preserver
+d'une reaction du dehors. Quinze jours apres, lorsque le danger fut
+eloigne, ils nous auraient passe leurs baionnettes au travers du corps,
+si nous eussions crie: Vive la liberte!"
+
+Ce jour-la, ayant cause assez longtemps avec lui, je lui proposai de
+rester avec moi jusqu'a l'heure du diner, et ensuite de venir diner rue
+de l'Ancienne-Comedie, chez Pinson, le plus honnete et le plus affable
+des restaurateurs du quartier latin.
+
+Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine de M.
+Pinson est excellente, tres-saine et a bon marche: son petit restaurant
+est le rendez-vous des jeunes aspirants a la gloire litteraire et des
+etudiants ranges. Depuis que son collegue et rival Dagnaux, officier de
+la garde nationale equestre, avait fait des prodiges de valeur dans les
+emeutes, toute une phalange d'etudiants, ses habitues, avait jure de
+ne plus franchir le seuil de ses domaines, et s'etait rejetee sur les
+cotelettes plus larges et les biftecks plus epais du pacifique et
+bienveillant Pinson.
+
+Apres diner, nous allames a l'Odeon, voir madame Dorval et Lockroy,
+dans _Antony_. De ce jour, la connaissance fut faite, et l'amitie nouee
+completement entre Horace et moi.
+
+"Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez l'etude de la
+medecine encore plus repoussante que celle du droit?
+
+--Mon cher, repondit-il, je vous avoue que je ne comprends rien a votre
+vocation. Se peut-il que vous puissiez plonger chaque jour vos mains,
+vos regards et votre esprit dans celle boue humaine, sans perdre tout
+sentiment de poesie et toute fraicheur d'imagination?
+
+--Il y a quelque chose de pis que de dissequer les morts, lui dis-je,
+c'est d'operer les vivants: la, il faut plus de courage et de
+resolution, je vous assure. L'aspect du plus hideux cadavre fait moins
+de mal que le premier cri de douleur arrache a un pauvre enfant qui ne
+comprend rien au mal que vous lui faites. C'est un metier de boucher, si
+ce n'est pas une mission d'apotre.
+
+--On dit que le coeur se desseche a ce metier-la, reprit Horace; ne
+craignez-vous pas de vous passionner pour la science au point d'oublier
+l'humanite, comme ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante,
+et dont je detourne les yeux comme si je rencontrais le bourreau?
+
+--J'espere, repondis-je, arriver juste au degre de sang-froid necessaire
+pour etre utile, sans perdre le sentiment de la pitie et de la sympathie
+humaine. Pour arriver au calme indispensable, j'ai encore du chemin a
+faire, et je ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.
+
+--C'est possible, mais enfin, les sens s'enervent, l'imagination se
+detend, le sentiment du beau et du laid se perd; on ne voit plus de
+la vie qu'un certain cote materiel ou tout l'ideal arrive a l'idee
+d'utilite. Avez-vous jamais connu un medecin poete?
+
+--Je pourrais vous demander egalement si vous connaissez beaucoup de
+deputes poetes? Il ne me semble pas que la carriere politique, telle
+que je l'envisage de nos jours, soit propre a conserver la fraicheur de
+l'imagination et le fragile coloris de la poesie.
+
+--Si la societe etait reformee, s'ecria Horace, cette carriere pourrait
+etre le plus beau developpement pour la vigueur du cerveau et la
+sensibilite du coeur; mais il est certain que la route tracee
+aujourd'hui est dessechante. Quand je songe que pour etre apte a juger
+des verites sociales, ou la philosophie devrait etre l'unique lumiere,
+il faut que je connaisse le Code et le Digeste; que je m'assimile
+Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je travaille, en un mot, a m'abrutir,
+et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps, je
+descende a leur niveau... oh! alors je songe serieusement a me retirer
+de la politique.
+
+--Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme qui vous
+devore, de cette grandeur d'ame qui deborde en vous? Et quel aliment
+donneriez-vous a cette volonte de fer dont vous me faisiez un reproche
+de douter, il y a peu de jours?"
+
+Il prit sa tete entre ses deux mains, appuya ses coudes sur la barre qui
+separe le parterre de l'orchestre, et resta plonge dans ses reflexions
+jusqu'au lever de la toile; puis il ecouta le troisieme acte d'_Antony_
+avec une attention et une emotion tres-grandes.
+
+"Et les passions! s'ecria-t-il lorsque l'acte fut fini. Pour combien
+comptez-vous les passions dans la vie?
+
+--Parlez-vous de l'amour? lui repondis-je. La vie, telle que nous nous
+la sommes faite, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir etre a la fois
+amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut
+opter.
+
+--C'est bien justement la ce que je pensais en ecoutant cet Antony si
+dedaigneux de la societe, si outre contre elle, si revolte contre tout
+ce qui fait obstacle a son amour... Avez-vous jamais aime, vous?
+
+--Peut-etre. Qu'importe? Demandez a votre propre coeur ce que c'est que
+l'amour.
+
+--Dieu me damne si je m'en doute, s'ecria-t-il en haussant les epaules.
+Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais
+ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une
+oie, ajouta-t-il en eclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; et
+dussiez-vous me mepriser, je vous dirai que, jusqu'a present, les femmes
+m'ont fait plus de peur que d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au
+menton et beaucoup d'imagination a satisfaire. Eh bien! c'est la surtout
+ce qui m'a preserve des egarements grossiers ou j'ai vu tomber mes
+camarades. Je n'ai pas encore rencontre la vierge ideale pour laquelle
+mon coeur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes
+que l'on ramasse a la Chaumiere et autres bergeries immondes, me font
+tant de pitie, que pour tous les plaisirs de l'enfer, je ne voudrais pas
+avoir a me reprocher la chute d'un de ces anges deplumes. Et puis, cela
+a de grosses mains, des nez retrousses; cela fait des _pa-ta-qu'est-ce_,
+et vous reproche son malheur dans des lettres a mourir de rire. Il n'y a
+pas meme moyen d'avoir avec cela un remords serieux. Moi, si je me livre
+a l'amour, je veux qu'il me blesse profondement, qu'il m'electrise,
+qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisieme ciel et m'enivre de
+voluptes. Point de milieu: l'un ou l'autre, l'un et l'autre si l'on
+veut; mais pas de drame d'arriere-boutique, pas de triomphe d'estaminet!
+Je veux bien souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien
+m'empoisonner avec ma maitresse ou me poignarder sur son cadavre; mais
+je ne veux pas etre ridicule, et surtout je ne, veux pas m'ennuyer
+un milieu de ma tragedie et la finir par un trait de vaudeville. Mes
+compagnons raillent beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous
+mes yeux pour me tenter ou m'eblouir, et je vous assure qu'ils le font a
+bon marche. Je leur souhaite bien du plaisir; mais j'en desire un autre
+pour mon compte. A quoi songez-vous? ajouta-t-il en me voyant detourner
+la tete pour lui cacher une forte envie de rire.
+
+--Je songe, lui dis-je, que j'ai demain a dejeuner chez moi une grisette
+fort aimable, a laquelle je veux vous presenter.
+
+--Oh! que Dieu me preserve de ces parties-la! s'ecria-t-il. J'ai cinq ou
+six de mes amis que je suis condamne a ne plus entrevoir qu'a travers le
+fantome leger de leurs menageres a la quinzaine. Je sais par coeur
+le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je
+croyais plus grave que tous ces absurdes compagnon! Je les fuis depuis
+huit jours pour m'attacher a vous, qui me semblez un homme serieux, et
+qui, a coup sur, avez des moeurs elegantes pour un etudiant; et voila
+que vous avez une femme, vous aussi! Mon Dieu, ou irai-je me cacher pour
+ne plus rencontrer de ces femmes-la?
+
+--Il faudra pourtant vous risquer a voir la mienne. Je vous dis que j'y
+tiens, et que j'irai vous chercher si vous ne venez pas dejeuner demain
+avec elle chez moi.
+
+--Si vous etes degoute d'elle, je vous avertis que je ne suis pas
+l'homme qui vous en debarrasserai.
+
+--Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous declarant que si vous
+etiez tente de la debarrasser de moi, il faudrait commencer par me
+couper la gorge.
+
+--Parlez-vous serieusement?
+
+--Le plus serieusement du monde.
+
+--En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du plaisir a voir de
+plus pres un veritable amour...
+
+--Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous etonne?
+
+--Eh bien! oui, cela m'etonne. Quant a moi, je n'ai jamais vu qu'une
+femme que j'aurais pu aimer, si elle avait eu vingt ans de moins.
+C'etait une douairiere de province, une chatelaine encore blonde, jadis
+belle, et parlant, marchant, accueillant et congediant d'une certaine
+facon, aupres de laquelle toutes les femmes que j'avais vues jusque-la
+me semblerent des gardeuses de dindons. Cette dame etait d'une ancienne
+famille; elle avait la taille d'une guepe, les mains d'une vierge de
+Raphael, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie et la langue
+d'une vipere. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une
+maitresse belle, aimable et jeune, a moins qu'elle n'ait ces pieds et
+ces mains-la, et surtout ces manieres aristocratiques, et beaucoup de
+dentelles blanches sur des cheveux blonds.
+
+--Mon cher Horace, lui dis-je, vous etes encore loin du temps ou vous
+aimerez, et peut-etre n'aimerez-vous jamais.
+
+--Dieu vous entende! s'ecria-t-il. Si j'aime une fois, je suis perdu.
+Adieu ma carriere politique; adieu mon austere et vaste avenir! Je
+ne sais rien etre a demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poete,
+serai-je amoureux?
+
+--Si nous commencions par etre etudiants? lui dis-je.
+
+--Helas! vous en parlez a votre aise, repondit-il. Vous etes etudiant et
+amoureux. Moi, je n'aime pas, et j'etudie encore moins!"
+
+
+
+III.
+
+Horace m'inspirait le plus vif interet. Je n'etais pas absolument
+convaincu de cette force heroique et de cet austere enthousiasme qu'il
+s'attribuait dans la sincerite de son coeur. Je voyais plutot en lui
+un excellent enfant, genereux, candide, plus epris de beaux reves que
+capable encore de les realiser. Mais sa franchise et son aspiration
+continuelle vers les choses elevees me le faisaient aimer sans que
+j'eusse besoin de le regarder comme un heros. Cette fantaisie de sa part
+n'avait rien de deplaisant: elle temoignait de son amour pour le beau
+ideal. De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appele a etre un
+homme superieur, et un instinct secret auquel il obeit naivement le lui
+revele, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui, cette fievre apaisee,
+verra eclore en lui une bonte douce, une conscience paisible, echauffee
+de temps a autre par un rayon d'enthousiasme.
+
+Apres tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse ete plus
+sur de lui voir perdre cette fatuite candide sans perdre l'amour du beau
+et du bien. L'homme superieur a une terrible destinee devant lui. Les
+obstacles l'exasperent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au
+point de l'egarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu
+lui avait donnee pour le bien. D'une maniere ou de l'autre, Horace me
+plaisait et m'attachait. Ou j'avais a le seconder dans sa force, ou
+j'avais a le secourir dans sa faiblesse. J'etais plus age que lui de
+cinq a six ans; j'etais doue d'une nature plus calme; mes projets
+d'avenir etaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans
+l'age des passions, j'etais preserve des fautes et des souffrances par
+une affection pleine de douceur et de verite. Je sentais que tout ce
+bonheur etait un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas
+merite assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter
+quelqu'un de cette serenite de mon ame, en la posant comme un calmant
+sur une autre ame irritable ou envenimee. Je raisonnais en medecin; mais
+mon intention etait bonne, et, sauf a repeter les innocentes vanteries
+de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j'etais bon, et plus
+aimant que je ne savais l'exprimer.
+
+La seule chose clairement absurde et blamable que j'eusse trouvee dans
+mon nouvel ami, c'etait cette aspiration vers la femme aristocratique,
+en lui, republicain farouche, mauvais juge, a coup sur, en fait de
+belles manieres, et dedaigneux avec exageration des formes naives et
+brusques, dont il n'etait certes pas lui-meme aussi _decrasse_ qu'il en
+avait la pretention.
+
+J'avais resolu de lui faire faire connaissance avec Eugenie plus tot
+que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble creature
+changerait ses idees ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il
+la vit, et fut frappe de sa bonne grace, mais il ne la trouva point
+aussi belle qu'il s'etait imagine devoir etre une femme aimee
+serieusement. "Elle n'est que _bien_, me dit-il entre deux portes. Il
+faut qu'elle ait enormement d'esprit.--Elle a plus de jugement que
+d'esprit, lui repondis-je, et ses anciennes compagnes l'ont jugee fort
+sotte.
+
+Elle servit notre modeste dejeuner, qu'elle avait prepare elle-meme, et
+cette action prosaique souleva de degout le coeur altier d'Horace. Mais
+lorsqu'elle s'assit entre nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs
+avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappe de respect,
+et changea tout a coup de maniere d'etre. Jusque-la il avait ecrase ma
+pauvre Eugenie de paradoxes fort spirituels qui ne l'avaient meme pas
+fait sourire, ce qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il
+put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint serieux, et
+prit autant de peine pour paraitre grave, qu'il venait d'en prendre
+pour paraitre leger. Il etait trop tard. Il avait produit sur la severe
+Eugenie une impression facheuse; mais elle ne lui en temoigna rien, et
+a peine le dejeuner fut-il acheve, qu'elle se retira dans un coin de la
+chambre et se mit a coudre, ni plus ni moins qu'une grisette ordinaire.
+Horace sentit son respect s'en aller comme il etait venu.
+
+Mon petit appartement, situe sur le quai des Augustins, etait compose de
+trois pieces, et ne me coutait pas moins de trois cents francs de loyer.
+J'etais dans mes meubles: c'etait du luxe pour un etudiant. J'avais une
+salle a manger, une chambre a coucher, et, entre les deux, un cabinet
+d'etude que je decorais du nom de salon. C'est la que nous primes le
+cafe. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans facon.--Pardon, lui
+dis-je en lui prenant le bras, ceci deplait a Eugenie; je ne fume jamais
+que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon a Eugenie de sa
+distraction; mais au fond il etait surpris de me voir traiter ainsi une
+femme qui etait en train d'ourler mes cravates.
+
+Mon balcon couronnait le dernier etage de la maison. Eugenie l'avait
+ombrage de liserons et de pots de senteur, qu'elle avait semes dans deux
+caisses d'oranger. Les orangers etaient fleuris, et quelques pots de
+violettes et de reseda completaient les delices de mon _divan_. Je fis
+a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de
+tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude
+pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la
+fenetre separait le divan de la chaise sur laquelle Eugenie travaillait
+dans le cabinet. De cette facon, je la voyais j'etais avec elle, sans
+l'incommoder de la fumee de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le
+tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le
+rideau de mousseline de la croisee entre elle et nous, feignant d'avoir
+trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace
+comprit fort bien. Je m'etais assis sur une des caisses d'oranger,
+derriere lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et
+pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet etroit belvedere; mais nous
+embrassions d'un coup d'oeil la plus belle partie du cours de la Seine,
+toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du
+ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu'a l'Hotel-Dieu. En face de
+nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un gris sombre et
+son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cite; la belle tour de
+Saint-Jacques-la-Boucherie elevait un peu plus loin ses quatre lions
+geants jusqu'au ciel, et la facade de Notre-Dame formait le tableau, a
+droite, de sa masse elegante et solide. C'etait un beau coup d'oeil;
+d'un cote, le vieux Paris, avec ses monuments venerables et son desordre
+pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec
+le Paris de l'Empire, l'oeuvre de Medicis, de Louis XIV et de Napoleon.
+Chaque colonne, chaque porte etait une page de l'histoire de la royaute.
+
+Nous venions de lire dans sa nouveaute _Notre-Dame de-Paris_; nous nous
+abandonnions naivement, comme tout le monde alors, ou du moins comme
+tous les jeunes gens, au charme de poesie repandu fraichement par cette
+oeuvre romantique sur les antiques beautes de notre capitale. C'etait
+comme un coloris magique a travers lequel les souvenirs effaces se
+ravivaient; et, grace au poete, nous regardions le faite de nos vieux
+edifices, nous en examinions les formes tranchees et les effets
+pittoresques avec des yeux que nos devanciers les etudiants de l'Empire
+et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace etait
+passionne pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les
+etrangetes, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne
+fusse pas toujours de son avis. Mon gout et mon instinct me portaient
+vers une forme moins accidentee, vers une peinture aux contours moins
+apres et aux ombres moins dures. Je le comparais a Salvator Rosa, qui a
+vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais
+pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures?
+Ce n'est pas a dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend
+une sensation plus vive, et ce n'est pas a vingt-cinq ans qu'on la
+condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pedante; elle ne trouve
+jamais de traduction trop energique pour rendre ce qu'elle eprouve avec
+tant d'energie elle-meme, et c'est bien quelque chose pour un poete que
+de donner a sa contemplation une certaine forme assez large et assez
+frappante pour qu'une generation presque entiere ouvre les yeux avec lui
+et se mette a jouir des memes emotions qui l'ont inspire!
+
+Il en a ete ainsi: les plus recalcitrants d'entre nous, ceux qui
+avaient besoin, pour se rafraichir la vue, de lire, en fermant
+_Notre-Dame-de-Paris_, une page de _Paul et Virginie_, ou, comme a dit
+un elegant critique, de repasser bien vite le plus _cristallin des
+sonnets de Petrarque_, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux delicats
+ces lunettes aux couleurs bigarrees qui faisaient voir tant de choses
+nouvelles; et apres qu'ils ont joui de ce spectacle plein d'emotions,
+les ingrats ont pretendu que c'etaient la d'etranges lunettes. Etranges
+tant que vous voudrez; mais, sans ce caprice du maitre, et avec vos yeux
+nus, auriez-vous distingue quelque chose?
+
+Horace faisait a ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus
+larges a son enthousiasme; et, apres avoir discute, nos regards, suivant
+au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos tetes, allaient
+se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, eternel objet de notre
+contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathedrale,
+comme ces beautes delaissees qui reviennent de mode, et autour
+desquelles la foule s'empresse des qu'elles ont retrouve un admirateur
+fervent dont la louange les rajeunit.
+
+Je ne pretends pas faire de ce recit d'une partie de ma jeunesse un
+examen critique de mon epoque: mes forces n'y suffiraient pas; mais je
+ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler
+l'influence que certaines lectures exercerent sur Horace, sur moi, sur
+nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-memes, pour ainsi
+dire. Je ne sais point separer dans ma memoire les impressions poetiques
+de mon adolescence de la lecture de _Rene_ et d'_Atala_.
+
+Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna a la porte. Eugenie
+m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai
+ouvrir. C'etait un eleve en peinture de l'ecole d'Eugene Delacroix,
+nomme Paul Arsene, surnomme _le petit Masaccio_ a l'atelier ou j'allais
+tous les jours faire un cours d'anatomie a l'usage des peintres.
+
+"Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le presentant a Horace, qui
+jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal
+peignes. Voici un jeune maitre qui ira loin, a ce qu'on assure, et qui
+vient en attendant me chercher pour la lecon.
+
+--Non pas encore, me repondit Paul Arsene; vous avez plus d'une heure
+devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent
+particulierement. Auriez-vous le loisir de m'ecouter?
+
+--Certainement, repondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera
+fumer sur le balcon.
+
+--Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret a vous dire, et,
+comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas fache que monsieur
+m'entende aussi.
+
+--Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrieme chaise dans
+l'autre chambre.
+
+[Illustration: C'etait le type peuple incarne dans un individu.]
+
+--Ne faites pas attention," dit le rapin en grimpant sur la commode;
+et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un
+mouchoir a carreaux sa figure inondee de sueur et parla en ces
+termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'altitude du
+_Pensieroso_:
+
+"Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'_entrer dans la
+medecine_, parce qu'on me dit que c'est un meilleur etat; je viens donc
+vous demander ce que vous en pensez.
+
+--Vous me faites une question, lui dis-je, a laquelle il est plus
+difficile de repondre que vous ne pensez. Je crois toutes les
+professions tres-encombrees, et par consequent tous les etats, comme
+vous dites, tres-precaires. De grandes connaissances et une grande
+capacite ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois
+pas en quoi la medecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le
+meilleur parti a prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent;
+et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions
+pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez deja degoute.
+
+--Degoute, moi! oh! non, repliqua le Masaccio; je ne suis degoute de
+rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie a faire de la peinture,
+j'aimerais mieux cela que toute autre chose; mais il parait que c'est si
+long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modele pendant
+deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d'exposer,
+il parait qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou
+trois ans. Et quand on a expose, si on n'est pas refuse, on n'est
+souvent pas plus avance qu'auparavant. J'etais ce matin au Musee, je
+croyais que tout le monde allait s'arreter devant le tableau de mon
+patron; car enfin c'est un maitre, et un fameux, celui-la! Eh bien! la
+moitie des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tete, et ils
+allaient tous regarder un monsieur qui s'etait fait peindre en habit
+d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe
+pour ceux-la: c'etaient de pauvres ignorants; mais voila qu'il est venu
+des jeunes gens, eleves en peinture de differents ateliers, et que
+chacun disait son mot: ceux-ci blamaient, ceux-la admiraient; mais pas
+un n'a parle comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit
+alors: A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y
+entend goutte. C'etait bon _dans les temps!_ Moi je vais prendre un
+autre metier pourvu que ca me rapporte de L'argent.
+
+[Illustration: Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe.]
+
+--Voila un sale cretin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille.
+Son ame est aussi crasseuse que sa blouse!"
+
+Je ne partageais pas le mepris d'Horace. Je ne connaissais presque pas
+le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en
+faisait grand cas, et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitie
+pour lui. Il fallait qu'une pensee que je ne comprenais pas fut cachee
+sous ces manifestations de cupidite ingenue; et comme il avait declare,
+en commencant, n'avoir rien de secret a me dire, je prevoyais bien que
+ce secret ne sortirait pas aisement. Il ne fallait, pour se convaincre
+de l'obstination du Masaccio, et en meme temps pour pressentir en lui
+quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses
+manieres.
+
+C'etait le type peuple incarne dans un individu; non le peuple robuste
+et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chetif, hardi,
+intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'etait pas beau. Cependant il
+etait de ceux dont les camarades d'atelier disent: "Il y a quelque chose
+de fameux a faire avec cette tete-la!" C'est qu'il y avait dans sa tete,
+en effet, une expression magnifique, sous la vulgarite des traits. Je
+n'en ai jamais vu de plus energique ni de plus penetrante. Ses yeux
+etaient petits et meme voiles, sous une paupiere courte et bridee;
+cependant ces yeux la lancaient des flammes, et le regard etait si
+rapide qu'il semblait toujours pret a dechirer l'orbite. Le nez etait
+trop court, et le peu de distance entre le coin de l'oeil et la narine
+donnait au premier aspect l'air commun et presque bas a la face entiere;
+mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de
+l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le genie de l'independance
+couvait interieurement et se trahissait par des eclairs. La bouche
+epaisse, ombragee d'une naissante moustache noire, irregulierement
+plantee; la figure large, le menton droit, serre et un peu fendu au
+milieu; les zygomas eleves et saillants; partout des plans fermes et
+droits, coupes de lignes carrees, annoncaient une volonte peu commune
+et une indomptable droiture d'intention. Il y avait a la commissure
+des narines des delicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le
+front, qui etait d'une structure admirable dans le sens de la statuaire,
+ne l'etait pas moins au point de vue phrenologique. Pour moi, qui etais
+dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de
+le regarder; et lorsque je faisais mes demonstrations anatomiques a
+l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement a ce jeune homme, qui
+etait pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bonte.
+
+Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une maniere si
+triviale.--Comment, Arsene, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour
+un peu plus de profit dans une autre carriere?
+
+--Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, repondit-il sans le
+moindre embarras. Si maintenant j'etais assure de gagner mille francs
+nets par an, je me ferais cordonnier.
+
+--C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mepris.
+
+--Ce n'est point un art, repliqua froidement le Masaccio. C'est le
+metier de mon pere, et je n'y serais pas plus maladroit qu'un autre.
+Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'il me faut.
+
+--Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garcon? lui dis-je.
+
+--Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de
+cela, j'en depense la moitie.
+
+--Comment pouvez-vous songer en ce cas a etudier la medecine! Il vous
+faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les
+annees ou l'on etudie que pour celles ou l'on attend la clientele. Et
+puis...
+
+--Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatiente de ma
+patience.
+
+---Cela c'est vrai, dit Arsene; mais je les ferais, ou du moins je
+ferais l'equivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche
+d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais
+dans une semaine ce que les ecoliers apprennent dans un mois. Car les
+ecoliers, en general, n'aiment pas a travailler; et quand on est enfant,
+on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison,
+et quand d'ailleurs on est force de se depecher, on se depeche. Mais
+d'apres ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien
+que je ne puis pas etre medecin. Et pour etre avocat?
+
+Horace eclata de rire.
+
+"Vous allez vous faire mal a l'estomac, lui dit tranquillement le
+Masaccio, frappe de l'affectation d'Horace en cet instant.
+
+--Mon cher enfant, repris-je, eloignez tous ces projets, a votre age ils
+sont irrealisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie.
+Si vous n'avez ni argent ni credit, il n'y a pas plus de certitude d'un
+cote que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du
+temps, de la patience et de la resignation."
+
+Arsene soupira. Je me reservai de l'interroger plus tard.
+
+"Vous etes ne peintre, cela est certain, continuai-je; c'est encore par
+la que vous marcherez plus vite.
+
+--Non, Monsieur, repliqua-t-il; je n'ai qu'a entrer demain dans un
+magasin de nouveautes, je gagnerai de l'argent.
+
+--Vous pouvez meme etre laquais, ajouta Horace, indigne de plus en plus.
+
+--Cela me deplairait beaucoup, dit Arsene; mais s'il n'y avait que
+cela!...
+
+--Arsene! Arsene! m'ecriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et
+une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une
+grande faculte est un grand devoir impose par la Providence?
+
+--Voila une belle parole, dit Arsene, dont les yeux s'enflammerent tout
+a coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers
+soi-meme. Tant pis! Allons, je m'en vais dire a l'atelier que vous
+viendrez a trois heures, n'est-ce pas?"
+
+Et il sauta a bas de la commode, me serra la main sans rien dire,
+salua a peine Horace, et s'enfonca comme un chat dans la profondeur de
+l'escalier, s'arretant a chaque etage pour faire rentrer ses talons dans
+ses souliers delabres.
+
+
+
+IV.
+
+Paul Arsene revint me voir; et quand nous fumes seuls, j'obtins, non
+sans peine, la confidence que je pressentais. Il commenca par me faire
+en ces termes le recit de sa vie:
+
+"Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon pere est cordonnier en province.
+Nous etions cinq enfants; je suis le troisieme. L'aine etait un homme
+fait lorsque mon pere, deja vieux, et pouvant se retirer du metier avec
+un peu de bien, s'est remarie avec une femme qui n'etait ni belle ni
+bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparee de son esprit, et
+qui gaspille son honneur et son argent. Mon pere, trompe, malheureux,
+d'autant plus epris qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est
+_jete dans le vin_, pour s'etourdir, comme on fait dans notre classe
+quand on a du chagrin. Pauvre pere! nous avons bien patiente avec lui,
+car il nous faisait vraiment pitie. Nous l'avions connu si sage et si
+bon! Enfin, un temps est venu ou il n'etait plus possible d'y tenir. Son
+caractere avait tellement change, que pour un mot, pour un regard, il se
+jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'etions plus des enfants, nous
+ne pouvions pas souffrir cela. D'ailleurs nous avions ete eleves avec
+douceur, et nous n'etions pas habitues a avoir l'enfer dans notre
+famille. Et puis, ne voila-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre
+mon frere aine! Le fait est que la belle-mere lui avait fait des
+avances, parce qu'il etait beau garcon et bon enfant; mais il l'avait
+menacee de tout raconter a mon pere, et elle avait pris les devants,
+comme dans la tragedie de _Phedre_, que je n'ai jamais vu jouer depuis
+sans pleurer. Elle avait accuse mon pauvre frere de ses propres
+egarements d'esprit. Alors mon frere s'est vendu comme remplacant, et
+il est parti. Le second, qui prevoyait que quelque chose de semblable
+pourrait bien lui arriver, est venu ici chercher fortune, en me
+promettant de me faire venir aussitot qu'il aurait trouve un moyen
+d'exister. Moi, je restais a la maison avec mes deux soeurs, et je
+vivais assez tranquillement, parce que j'avais pris le parti de laisser
+crier la mechante femme sans jamais lui repondre. J'aimais a m'occuper;
+je savais assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand
+je n'aidais pas mon pere a la boutique, je m'amusais a lire ou a
+barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du gout pour le dessin. Mais
+comme je pensais que cela ne me servirait jamais a rien, j'y perdais le
+moins de temps possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays
+pour faire des etudes de paysage, commanda chez nous une paire de gros
+souliers, et je fus charge d'aller lui prendre mesure. Il avait des
+albums etales sur la table de sa petite chambre d'auberge; je lui
+demandai la permission de les regarder; et comme ma curiosite lui
+donnait a penser, il me dit de lui faire, d'_idee_, un _bonhomme_ sur un
+bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi qu'un crayon. Je pensai
+qu'il se moquait de moi; mais le plaisir de charbonner avec un crayon si
+noir sur un papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce
+qui me passa par la tete; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut meme
+le coller dans son album, et y ecrire mon nom, ma profession et le nom
+de mon endroit. "Vous avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous
+etes ne pour la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller
+etudier dans quelque grande ville." Il me proposa meme de m'emmener; car
+il etait bon et genereux, ce jeune homme-la. Il me donna son adresse a
+Paris, afin que, si le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je
+le remerciai, et n'osai ni le suivre ni croire aux esperances qu'il me
+donnait. Je retournai a mes cuirs et a mes formes, et un an se passa
+encore sans orage entre mon pere et moi.
+
+"La belle-mere me haissait: comme je lui cedais toujours, les querelles
+n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma soeur
+Louison, qui avait deja quinze ans, devenait jolie, et que les gens du
+quartier s'en apercevaient. La voila qui prend Louison en haine, qui
+commence a lui reprocher d'etre une petite coquette, et pis que cela.
+La pauvre Louison etait pourtant aussi pure qu'un enfant de dix ans, et
+avec cela, fiere comme etait notre pauvre mere. Louison, desesperee, au
+lieu de filer doux comme je le lui conseillais, se pique, repond, et
+menace de quitter la maison. Mon pere veut la soutenir; mais sa femme
+a bientot pris le dessus. Louison est grondee, insultee, frappee,
+Monsieur, helas! et la petite Suzanne aussi, qui voulait prendre le
+parti de sa soeur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je
+prends un jour ma soeur Louison par un bras, et ma petite soeur Suzanne de
+l'autre, et nous voila partis tous les trois, a pied, sans un sou, sans
+une chemise, et pleurant au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver
+ma tante Henriette, qui demeure a plus de dix lieues de notre ville, et
+je lui dis d'abord:
+
+"Ma tante, donnez-nous a manger et a boire, car nous mourons de faim et
+de soif; nous n'avons pas seulement la force de parler. Et apres que ma
+tante nous eut donne a diner, je lui dis:
+
+--Je vous ai amene vos nieces: si vous ne voulez pas les garder, il
+faut qu'elles aillent de porte en porte demander leur pain, ou qu'elles
+retournent a la maison pour perir sous les coups. Mon pere avait cinq
+enfants, et il ne lui en reste plus. Les garcons se tireront d'affaire
+en travaillant; mais si vous n'avez pas pitie des filles, il leur
+arrivera ce que je vous dis."
+
+Alors ma tante repondit:--Je suis bien vieille, je suis bien pauvre;
+mais plutot que d'abandonner mes nieces, j'irai mendier moi-meme.
+D'ailleurs elles sont sages, elles sont courageuses, et nous
+travaillerons toutes les trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt
+francs que la pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis
+sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver mon second
+frere, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique ou il
+travaillait comme cordonnier, et ensuite j'allai voir mon jeune peintre
+pour lui demander des conseils. Il me recut tres-bien, et voulut
+m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger en
+travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait mise en tete
+n'en etait pas sortie, et je ne commencais jamais ma journee sans
+soupirer en pensant combien j'aimerais mieux manier le crayon et le
+pinceau que l'alene. J'avais fait quelques progres, car, malgre moi, a
+mes heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouille quelques
+figures ou copie quelques images dans un vieux livre qui me venait de
+ma mere. Le jeune peintre m'encourageait, et je n'eus pas la force
+de refuser les lecons qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait
+subsister pendant ce temps-la, et avec quoi? Il connaissait un homme de
+lettres qui me donna des manuscrits a copier. J'avais une belle main,
+comme on dit, mais je ne savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans
+les quatre ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de fautes.
+J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu la langue par
+routine; mais je ne savais pas les principes, et je n'osais pas trop le
+dire, de peur de manquer d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes
+dans mes copies, et ce fut a force d'attention. Cette attention me
+faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tot fait
+d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul a faire des themes.
+En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon
+sommeil, je tombai malade. Mon frere me retira dans son grenier, et
+travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagne en copiant le
+manuscrit de l'auteur servit a payer le pharmacien. Je ne voulus pas
+faire savoir ma position a mon jeune peintre. J'avais vu par mes
+yeux qu'il etait lui-meme souvent aux expedients, n'ayant encore ni
+reputation, ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait a me
+secourir; et comme il l'avait fait deja malgre moi, j'aimais mieux
+mourir sur mon grabat que de l'induire encore en depense. Il me crut
+ingrat, et, trouvant une occasion favorable pour faire le voyage
+d'Italie, objet de tous ses desirs, il partit sans me voir, emportant de
+moi une idee qui me fait bien du mal.
+
+Quand je revins a la sante, je vis mon pauvre frere amaigri, extenue,
+nos petites epargnes depensees, et la boutique fermee pour nous; car,
+pour me soigner, Jean avait manque bien des journees. C'etait au mois
+de juillet de l'annee passee, par une chaleur de tous les diables. Nous
+causions tristement de nos petites affaires, moi encore couche et si
+faible, que je comprenais a peine ce que Jean me disait. Pendant ce
+temps-la, nous entendions tirer le canon, et nous ne songions pas meme a
+demander pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades de
+la boutique, tout echeveles, tout exaltes, viennent nous chercher pour
+vaincre ou perir, c'etait leur maniere de dire. Je demande de quoi il
+s'agit.
+
+"De renverser la royaute et d'etablir la republique," me disent-ils. Je
+saute a bas de mon lit: en deux secondes, je passe un mauvais pantalon
+et une blouse en guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me
+suit. "Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim," disait-il.
+Nous voila partis.
+
+Nous arrivons a la porte d'un armurier, ou des jeunes gens comme nous
+distribuaient des fusils a qui en voulait. Nous en prenons chacun un, et
+nous nous postons derriere une barricade. Au premier feu de la troupe,
+mon pauvre Jean tombe roide mort a cote de moi. Alors je perds la
+raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais jamais cru capable de
+repandre tant de sang. Je m'y suis baigne pendant trois jours jusqu'a la
+ceinture, je puis dire; car j'en etais couvert, et non pas seulement de
+celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs blessures; mais
+je ne sentais rien. Enfin, le 2 aout, je me suis trouve a l'hopital,
+sans savoir comment j'y etais venu. Quand j'en suis sorti, j'etais plus
+miserable que jamais, et j'avais le coeur navre; mon frere Jean n'etait
+plus avec moi, et la royaute etait retablie.
+
+J'etais trop faible pour travailler, et puis ces journees de juillet
+m'avaient laisse dans la tete je ne sais quelle fievre. Il me semblait
+que la colere et le desespoir pouvaient faire de moi un artiste; je
+revais des tableaux effrayants; je barbouillais les murs de figures que
+je m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les _Iambes_ de Barbier,
+et je les faconnais dans ma tete en images vivantes. Je revais, j'etais
+oisif, je mourais de faim, et ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait
+pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de
+force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me semblait que
+j'etais contenu tout entier dans ma tete, que je n'avais plus ni jambes,
+ni bras, ni estomac, ni memoire, ni conscience, ni parents, ni amis.
+J'allais devant moi par les rues, sans savoir ou je voulais aller.
+J'etais toujours ramene, sans savoir comment, au tour des tombes de
+Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frere etait enterre la, mais je
+me figurais que lui ou les autres martyrs, c'etait la meme chose, et
+que, presser cette terre de mes genoux, c'etait rendre hommage a la
+cendre de mon frere. J'etais dans un etat d'exaltation qui me faisait
+sans cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conserve aucun
+souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus souvent je
+parlais en vers. Cela devait etre mauvais et bien ridicule, et les
+passants devaient me prendre pour un fou. Mais moi, je ne voyais
+personne, et je ne m'entendais moi-meme que par instants. Alors je
+m'efforcais de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure etait
+baignee de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus etrange, c'est
+que cet etat de desespoir n'etait pas sans quelque douceur. J'errais
+toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la
+lune, en proie a des reves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait
+dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je marchais, et je
+voyais sur les murs ou sur le pave mon ombre marcher et gesticuler a
+cote de moi. Je ne comprends pas comment je ne fus pas une seule fois
+ramasse par la garde.
+
+Je rencontrai enfin un etudiant que j'avais vu quelquefois dans
+l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas fier, quoique j'eusse
+l'air d'un mendiant, et il m'accosta le premier. Je n'y mis pas de
+discretion, je ne savais pas si j'etais bien ou mal mis. J'avais bien
+autre chose dans la cervelle, et je marchai a cote de lui sur les quais,
+lui parlant peinture; car c'etait mon idee fixe. Il parut s'interesser a
+ce que je lui disais. Peut-etre aussi n'etait-il pas fache de se montrer
+avec un des _bras-nus_ des glorieuses journees, et de faire croire par
+la aux badauds qu'il s'etait battu. A cette epoque-la, les jeunes gens
+de la bourgeoisie tiraient une grande vanite de pouvoir montrer un sabre
+de gendarme qu'ils avaient achete a quelque _voyou_ apres la _fete_,
+ou une egratignure qu'ils s'etaient faite en se mettant a la fenetre
+precipitamment, pour regarder. Celui-la me parut un peu de la trempe des
+vantards: il pretendait m'avoir vu et parle a telle et telle barricade,
+ou je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontre. Enfin, il me
+proposa de dejeuner avec lui, et j'acceptai sans fierte; car il y avait
+je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle
+commencait a demenager serieusement. Apres le dejeuner, il s'en allait
+visiter le cabinet de M. Dusommerard, a l'ancien hotel de Cluny; il me
+proposa de l'accompagner, et je le suivis machinalement.
+
+La vue de toutes les merveilles d'art et de rarete entassees dans cette
+collection me passionna tellement que j'oubliai tous mes chagrins en
+un instant. Il y avait dans un coin plusieurs eleves en peinture qui
+copiaient des emaux pour la collection gravee que fait faire a ses frais
+M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me sembla que
+j'en pourrais bien faire autant, et meme que je verrais plus juste que
+quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut
+salue par mon introducteur l'etudiant, qui le connaissait un peu. Ils
+se tinrent quelques minutes a distance de moi, et je vis bien a leurs
+regards que j'etais l'objet de leur explication. Comme le dejeuner
+m'avait rendu un peu de sang-froid, je commencais a comprendre que ma
+mauvaise tenue etait choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu
+me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eut repondu de moi. M.
+Dusommerard est tres-bon; il n'aime pas les _faiseurs d'embarras_, mais
+il oblige volontiers les pauvres diables qui lui montrent du zele et
+du desinteressement. Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant
+mon desir de travailler pour lui, et prenant aussi sans doute en
+consideration le besoin que j'en avais, il me remit aussitot quelque
+argent pour acheter des crayons, a ce qu'il disait, mais en effet pour
+me mettre en etat de pourvoir aux premieres necessites. Il me designa
+les objets que j'aurais a copier. Des le lendemain, j'etais habille
+proprement et installe a la place ou je devais travailler. Je fis de mon
+mieux, et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore.
+J'ai eu beaucoup a m'en louer, et c'est grace a lui que j'ai vecu
+jusqu'a ce jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies
+d'objets d'art, mais encore il m'a donne des recommandations moyennant
+lesquelles je suis entre dans plusieurs boutiques de joaillier pour
+peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d'email, et des tetes pour
+imitation de camees.
+
+Grace a ces expedients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les
+ateliers de M. Delacroix, pour qui je me suis senti de l'admiration et
+de l'inclination a la premiere vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais
+je n'aurais songe a ce qu'il m'a accorde de lui-meme. La premiere fois
+que j'allai lui dire que je desirais participer a ses lecons, je crus
+devoir en meme temps lui porter quelques croquis. Il les regarda, et me
+dit:--Ce n'est vraiment pas mal. On m'avait prevenu qu'il n'etait pas
+causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien
+content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour
+me demander si j'avais de quoi payer l'atelier. Je repondis que oui en
+rougissant jusqu'au blanc des yeux. Mais soit qu'il devinat que ce ne
+serait pas sans peine, soit que quelqu'un lui eut parle de moi, il
+ajouta: "C'est bien, vous paierez au massier."
+
+Cela voulait dire, comme je le sus bientot, que je mettrais seulement a
+la masse l'argent qui sert a payer le loyer de la salle et les modeles,
+mais que le maitre ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses
+lecons gratis. Aussi, je porte ce maitre-la dans mon coeur, voyez-vous!
+
+Voila bientot six mois que cela dure, et je me trouverais bien heureux
+si cela pouvait durer toujours. Mais cela ne se peut plus; il faut que
+ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus
+belle carriere, je me mette a courir au plus vite dans n'importe
+laquelle.
+
+Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta plus dans
+l'abondance et la naivete de ses pensees. Il chercha des pretextes, et
+il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irresolution ou il
+etait tombe. Il me montra une lettre de sa soeur Louison, qui contenait
+de fraiches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne vieille
+parente etait devenue tout a fait infirme, et ne servait plus que de
+porte-respect a ses deux nieces, qui travaillaient a la journee pour la
+faire vivre. Les medecins la condamnaient, et on ne pouvait esperer de
+la conserver au dela de trois ou quatre mois.
+
+"Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsene, que deviendront mes
+soeurs? Resteront-elles seules dans une petite ville ou elles n'ont point
+d'autres parents que la tante Henriette, exposees a tous les dangers
+qui entourent deux jolies filles abandonnees? D'ailleurs mon pere ne le
+souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir de le souffrir; et
+alors leur sort serait pire; car non-seulement elles seraient exposees
+aux mauvais traitements de la belle-mere, mais encore elles auraient
+sous les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas
+seulement mechante. Le seul parti que j'aie a prendre est donc ou
+d'aller rejoindre mes soeurs en province et de m'y etablir comme ouvrier,
+pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici, et de les y
+soutenir jusqu'a ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir
+elles-memes.
+
+--Tout cela est fort juste et fort bien pense, lui dis-je; mais si vos
+soeurs sont fortes et laborieuses comme vous le dites, elles ne seront
+pas longtemps a votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez
+force de vous creer un etat qui donne des appointements fixes aussi
+considerables que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de
+trouver l'argent necessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour
+les aider un peu dans les commencements. Eh bien, vous avez des amis qui
+pourront vous avancer cette somme sans se gener, et moi-meme...
+
+--Merci, Monsieur, dit Arsene... Mais je ne veux pas... On sait quand on
+emprunte, on ne sait pas quand on rendra. Je dois deja trop aux bontes
+d'autrui, et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais;
+pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux
+supporter? J'aime la peinture, je suis force de l'abandonner, tant pis
+pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue a peindre,
+vous vous trouverez peut-etre empeche le lendemain d'en faire un pour un
+homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu qu'on vive honnetement,
+qu'importe qu'on soit artiste ou manoeuvre? Il ne faut pas etre delicat
+pour soi-meme. Il y a tant de grands artistes qui se plaignent, a ce
+qu'on dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent
+rien."
+
+Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inebranlable. Il lui
+fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, fut-ce en
+service comme laquais, le plus tot possible. Il ne s'agissait plus pour
+lui que de trouver sa nouvelle condition.
+
+"Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner plus d'ouvrage a
+domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des
+manuscrits, soit en vous donnant des dessins a faire, persisteriez-vous
+a quitter la peinture?
+
+--Si cela se pouvait! dit-il ebranle un instant; mais, ajouta-t-il, cela
+vous donnera de la peine et cela ne sera jamais fixe.
+
+--Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et
+partit, emportant sa resolution et son secret."
+
+
+
+V.
+
+Horace me frequentait de plus en plus. Il me temoignait une sympathie a
+laquelle j'etais sensible, quoique Eugenie ne la partageat point. Il
+lui arriva plusieurs fois de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et
+malgre le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager
+la bonne opinion que j'en avais, il eprouvait pour lui une antipathie
+insurmontable. Cependant il le traitait avec plus d'egards depuis qu'il
+l'avait vu essayer le portrait d'Eugenie, et que l'esquisse etait si
+bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large,
+qu'Horace, engoue de toute superiorite intellectuelle, ne pouvait
+s'empecher de lui montrer une sorte de deference. Mais il n'en etait
+que plus indigne de cette inexplicable absence d'ambition noble qui
+contrastait avec l'exuberance de la sienne propre. Il s'emportait en
+vehementes declamations a cet egard, et Paul Arsene, l'ecoutant avec un
+sourire contenu au bord des levres, se contentait, pour toute reponse,
+de dire en se tournant vers moi:--Monsieur, votre ami parle bien!
+
+Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition a son
+egard. Il etait de ces gens qui marchent si droit a leur but que
+jamais ils ne s'arretent aux distractions du chemin. Il ne disait rien
+d'inutile; il ne se prononcait presque sur rien, alleguant toujours son
+ignorance, soit qu'elle fut reelle, soit qu'elle lui servit de pretexte
+souverain pour couper court a toute discussion. Toujours renferme en
+lui-meme, il ne faisait acte de volonte que pour calmer les autres sans
+pedantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit
+le parti qu'il roulait dans sa tete, il etudiait le modele, apprenait
+l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine avec autant de soin
+et de zele que s'il n'eut pas songe a changer de carriere. Ce calme dans
+le present avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiration.
+C'est un des assemblages de facultes les plus rares qui soient dans
+l'homme; la jeunesse surtout est portee a s'endormir dans le present
+sans souci du lendemain ou a devorer le present dans l'attente fievreuse
+de l'avenir.
+
+Horace semblait l'antipode volontaire et raisonne de ce caractere. Peu
+de jours m'avaient suffi pour me convaincre qu'il ne travaillait
+pas, quoiqu'il pretendit reparer en quelques heures de veille toute
+l'oisivete de la semaine. Il n'en etait rien. Il n'avait pas ete trois
+fois dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-etre pas ouvert plus
+souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre,
+je n'y trouvai que des romans et des poemes. Il m'avoua que tous ses
+livres de droit etaient vendus.
+
+Cet aveu en entraina d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne
+fut l'effet d'une conduite legere; il se justifia en me disant que ses
+parents n'avaient aucune fortune; et sans me faire connaitre le chiffre
+du revenu qui lui etait assigne, il m'assura que sa bonne mere etait
+dans une etrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi
+vivre a Paris.
+
+Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je jetai un regard
+involontaire sur la garde-robe elegante et bien fournie de mon jeune
+ami: rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de
+redingotes que moi, qui jouissais d'un heritage de trois mille francs
+de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le fleau de cette
+existence. Je ne me trompai pas. Bientot je vis le front d'Horace se
+rembrunir, sa parole devenir plus breve et son ton plus incisif. Il
+fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai
+l'aveu de son outrage. L'infame tailleur s'etait permis de presenter son
+memoire, le miserable! Cela meritait des coups de canne! C'etait encore
+un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en etait pas au
+degre de perversite ou l'on se vante de ses dettes et ou l'on rit avec
+fanfaronnade a l'idee de voir fondre sur les parents une note de trois
+ou quatre mille francs. D'ailleurs il cherissait profondement sa mere,
+quoiqu'il la trouvat bornee; et il etait bon fils, quoiqu'il eut un
+secret mepris pour la dependance ou son pere vivait a l'egard du
+gouvernement.
+
+Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de dire au tailleur
+quelques mots qui le tranquilliserent; et Horace, apres m'avoir remercie
+avec une effusion extreme, reprit sa serenite.
+
+Mais son oisivete ne cessa point, et son genre de vie, pour n'avoir rien
+que de tres-ordinaire dans un etudiant, me causa une vive surprise a
+mesure que je l'observai. Comment concilier, en effet, cette ardeur de
+gloire, ces reves d'activite parlementaire et de superiorite politique,
+avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel
+temperament? Il semblait que la vie dut etre cent fois trop longue pour
+le peu qu'il y avait a faire. Il perdait les heures, les jours et les
+semaines avec une insouciance vraiment royale. C'etait quelque chose de
+beau a contempler que ce fier jeune homme aux formes athletiques, a la
+noire chevelure, a l'oeil de flamme, couche du matin a la nuit sur le
+divan de mon balcon, fumant une enorme pipe (dont il fallait tous les
+jours renouveler la cheminee, parce qu'en la secouant sur les barreaux
+du balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule dans la
+rue), et feuilletant un roman de Balzac ou un volume de Lamartine, sans
+daigner lire un chapitre ou un morceau entier. Je le laissais la pour
+aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hopital,
+je le retrouvais assoupi a la meme place, presque dans la meme attitude.
+Eugenie, condamnee a subir cet etrange tete-a-tete, et n'ayant, du
+reste, pas a s'en plaindre personnellement, car il daignait a peine lui
+adresser la parole (la regardant plutot comme un meuble que comme une
+personne), etait indignee de cette paresse princiere. Quant a moi, je
+commencais a sourire lorsque, les yeux encore appesantis par une reverie
+somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et
+la puissance.
+
+Cependant aucune idee de blame ou de mepris ne se melait a mon doute.
+Tous les jours, apres le diner, nous nous retrouvions, Horace et moi, au
+Luxembourg, au cafe ou a l'Odeon, au milieu d'un groupe assez nombreux,
+compose de ses amis et des miens; et la, Horace perorait avec une rare
+facilite. Sur toutes choses il etait le plus competent, quoiqu'il fut le
+plus jeune; en toutes choses il etait le plus hardi, le plus passionne,
+le plus _avance_, comme on disait alors, et comme on dit, je crois,
+encore aujourd'hui. Ceux, meme qui ne l'aimaient pas, parmi les
+auditeurs, etaient forces de l'ecouter avec interet, et ses
+contradicteurs montraient en general plus de mefiance et de depit que
+de justice et de bonne foi. C'est que la Horace reprenait tous ses
+avantages: la discussion etait sur son terrain; et chacun s'avouait
+interieurement que s'il n'etait pas logicien infaillible, du moins il
+etait orateur fecond, ingenieux et chaud. Ceux qui ne le connaissaient
+pas croyaient le renverser, en disant que c'etait un homme sans fond,
+sans idees, qui avait travaille immensement, et dont toute l'inspiration
+n'etait que le resultat d'une culture minutieuse. Pour moi, qui savais
+si bien le contraire, j'admirais cette puissance d'intuition, a laquelle
+il suffisait d'effleurer chaque chose en passant pour se l'assimiler et
+pour lui donner aussitot toutes sortes de developpements au hasard de
+l'improvisation. C'etait a coup sur une organisation privilegiee, et
+pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours temps, puisqu'il
+lui en fallait si peu pour s'elargir et se completer.
+
+Sa presence assidue chez moi etait un veritable supplice pour Eugenie.
+Comme toutes les personnes actives et laborieuses, elle ne pouvait avoir
+sous les yeux le spectacle de l'inaction prolongee, sans en ressentir
+un malaise qui allait jusqu'a la souffrance. N'etant point actif par
+nature, mais par raisonnement et par necessite, je n'etais pas aussi
+revolte qu'elle, d'ailleurs je me plaisais a croire que cette inaction
+n'etait qu'une defaillance passagere dans les forces de mon jeune ami,
+et que bientot il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de
+collier.
+
+Cependant, comme deux mois s'etaient ecoules sans apporter aucun
+changement a cette maniere d'etre, je crus de mon devoir d'aider au
+_reveil du lion_, et j'essayai un jour d'aborder ce point delicat, en
+prenant le cafe avec lui chez Poisson. La journee avait ete orageuse,
+et de grands eclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure des
+marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir etait belle comme
+a l'ordinaire, plus qu'a l'ordinaire peut-etre; car la melancolie
+habituelle de son visage etait en harmonie avec cette soiree pleine de
+langueur et a demi sombre.
+
+Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant a moi: "Je
+m'etonne, dit-il, qu'etant capable de devenir serieusement epris d'une
+femme de ce genre, vous n'ayez pas concu une grande passion pour
+celle-ci.
+
+--Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai le bonheur de ne
+jamais avoir d'yeux que pour la femme que j'aime. Ce serait plutot a
+moi de m'etonner qu'ayant le coeur libre, vous ne fassiez pas plus
+d'attention a ce profil grec et a cette taille de nymphe.
+
+--La Polymnie du Musee est aussi belle, repondit Horace, et elle a sur
+celle-ci de grands avantages. D'abord elle ne parle point, et celle-ci
+me desenchanterait au premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musee
+n'est pas limonadiere, et en troisieme lieu elle ne s'appelle point
+madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! Vous allez encore blamer mon
+aristocratie; mais vous-meme, voyons! Si Eugenie s'etait appelee Margot
+ou Javotte...
+
+--J'eusse mieux aime Margot ou Javotte que Leocadie ou Phoedora. Mais
+laissez-moi vous dire, Horace, que vous me cachez quelque chose: vous
+devenez amoureux?"
+
+Horace me tendit son bras.--Docteur, s'ecria-t-il en riant, tatez-moi
+le pouls; ce doit etre un amour bien tranquille, puisque je ne m'en
+apercois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille idee?
+
+--Parce que vous ne songez plus a la politique.
+
+--Ou prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. Mais ne peut-on
+marcher a son but que par une seule voie?
+
+--Oh! quelle est donc celle ou vous marchez? Je sais bien que pour moi
+le _far-niente_ serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire...
+
+--La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un amour delicat et
+fier. Pour moi, plus je reflechis, plus je trouve l'etude du droit
+inconciliable avec mon organisation, et le metier d'avocat impossible a
+un homme qui se respecte; j'y ai renonce.
+
+--En verite! m'ecriai-je, etourdi de l'aisance avec laquelle il
+m'annoncait une pareille determination; et qu'allez-vous faire?
+
+--Je ne sais, repondit-il d'un air indifferent; peut-etre de la
+litterature. C'est une voie encore plus large que l'autre; ou plutot
+c'est un champ ouvert ou l'on peut entrer de toutes parts. Cela convient
+a mon impatience et a ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer
+au premier rang; et quand l'heure d'une grande revolution sonnera, les
+partis sauront reconnaitre dans les lettres, bien mieux que dans le
+barreau, les hommes qui leur conviennent.
+
+Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me
+sembla etre celle de Paul Arsene; mais, avant que j'eusse tourne la tete
+pour m'en assurer, elle avait disparu.
+
+"Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? demandai-je a Horace.
+
+--Vers, prose, roman, theatre, critique, polemique, satire, poeme, tonte
+forme est a mon choix, et je n'en vois aucune qui m'effraie.
+
+--La forme bien, mais le fond?
+
+--Le fond deborde, repondit-il, et la forme est le vase etroit ou il
+faut que j'apprenne a contenir mes pensees. Soyez tranquille, vous
+verrez bientot que cette oisivete qui vous effraie couve quelque chose.
+Il y a des abimes sous l'eau qui dort."
+
+Mes yeux, flottant autour de moi, retrouverent de nouveau Paul Arsene,
+mais dans un accoutrement inusite. Cette fois sa chemise etait fort
+blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pour achever la
+metamorphose, il portait un plateau charge de tasses.
+
+"Voila, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la meme direction que
+les miens, un garcon qui ressemble effroyablement au Masaccio."
+
+Quoiqu'il eut coupe ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'etait
+impossible de douter un seul instant que ce ne fut le Masaccio en
+personne. J'eus le coeur affreusement serre, et faisant un effort,
+j'appelai le garcon.
+
+"_Voila, Monsieur!_ repondit-il aussitot; et, s'approchant de nous, sans
+le moindre embarras, il nous presenta le cafe.
+
+--Est-il possible! Arsene? m'ecriai-je, vous avez pris ce parti?
+
+--En attendant un meilleur, repondit-il, et je ne m'en trouve pas mal.
+
+--Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je,
+sachant bien que c'etait la seule objection qui put l'emouvoir.
+
+--Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, repondit-il, ne
+me blamez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire
+venir mes soeurs ici; car, voyez-vous quand on a tate de ce coquin
+de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici
+j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes etudiants: et quand
+M. Delacroix exposera, je pourrai m'esquiver une heure pour aller voir
+ses tableaux. Est-ce que les arts vont perir, parce que Paul Arsene ne
+s'en mele plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il
+gaiement en retenant le plateau pret a s'echapper de sa main encore mal
+exercee.
+
+--Ah ca, Paul Arsene, s'ecria Horace en eclatant de rire, ou vous etes
+un petit juif, ou vous etes amoureux de la belle madame Poisson."
+
+Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de
+precaution, que madame Poisson, dont le comptoir etait tout pres,
+l'entendit et rougit jusqu'au blanc des yeux. Arsene devint pale comme
+la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna
+un coup d'oeil au degat, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un
+livre _ad hoc_. Le garcon de cafe est comptable de tout ce qu'il casse.
+En voyant l'emotion de sa femme, nous entendimes le patron lui dire
+d'une voix apre:
+
+"Vous serez donc toujours prete a sauter et a crier au moindre bruit?
+Vous avez des nerfs de marquise."
+
+Madame Poisson detourna la tete et ferma les yeux, comme si la vue de
+cet homme lui eut fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en
+trois minutes; Horace n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi
+comme un trait de lumiere.
+
+L'interet sincere et profond que j'eprouvais pour le pauvre Masaccio me
+fit souvent retourner au cafe Poisson; j'y fis de plus longues seances
+que de coutume, et j'y augmentai ma consommation, afin de ne point
+eveiller desagreablement l'attention du maitre, qui me parut jaloux et
+brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse a voir quelque tragedie
+dans ce menage, il se passa plus d'un mois sans que l'ordre farouche en
+parut trouble. Arsene remplissait ses fonctions de valet avec une rare
+activite, une proprete irreprochable, une politesse brusque et de bonne
+humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitues et jusqu'a
+celle de son rude patron.
+
+"Vous le connaissez?" me dit un jour ce dernier en voyant que je causais
+un pou longuement avec lui. Arsene m'avait recommande de ne point dire
+qu'il eut ete artiste, de peur de lui aliener la confiance de son
+maitre, et conformement aux instructions qu'il m'avait donnees, je
+repondis que je l'avais vu dans un restaurant ou on le regrettait
+beaucoup.
+
+"C'est un excellent sujet, me repondit M. Poisson; parfaitement honnete,
+point causeur, point donneur, point ivrogne, toujours content, toujours
+pret. Mon etablissement a beaucoup gagne depuis qu'il est a mon service.
+Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d'une
+faiblesse et d'une indulgence absurdes avec tous ces gaillards-la, ne
+peut point souffrir ce pauvre Arsene!"
+
+M. Poisson parlait ainsi debout, a deux pas de ma petite table, le coude
+appuye, majestueusement sur la face externe du comptoir d'acajou ou sa
+femme tronait d'un air aussi ennuye qu'une reine veritable. La figure
+ronde et rouge de l'epoux sortait de sa chemise a jabot de mousseline,
+et son embonpoint debordait un pantalon de nankin ridiculement tendu sur
+ses flancs enormes. Horace l'avait surnomme le Minautore. Tandis qu'il
+deplorait l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsene, je crus voir
+un imperceptible sourire errer sur les levres de celle-ci. Mais elle ne
+repliqua pas un mot, et lorsque je voulus continuer cette conversation
+avec elle, elle me repondit avec un calme imperturbable:
+
+"Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-la (elle parlait des garcons
+de cafe en general) sont les fleaux de notre existence. Ils ont des
+manieres si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent a la maison
+et jamais aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient a la maison et a
+moi."
+
+Et parlant ainsi d'une voix douce et trainante, elle passait sa main de
+neige sur le dos tigre du magnifique angora qui se jouait adroitement
+parmi les porcelaines du comptoir.
+
+Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai souvent
+qu'elle lisait de bons romans. Comme habitue, j'avais achete le droit
+de causer avec elle, et mes manieres respectueuses inspiraient toute
+confiance au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses
+lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de ces
+ouvrages grivois et a demi obscenes qui font les delires de la petite
+bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait _Manon Lescaut_, je vis une larme
+rouler sur sa joue, et je l'abordai en lui disant que c'etait le plus
+beau roman du coeur qui eut ete fait en France. Elle s'ecria:
+
+"Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ah!
+perfide Manon! sublime Desgrieux!" et ses regards tomberent sur Arsene,
+qui deposait de l'argent dans sa sebile; fut-ce par hasard ou par
+entrainement? il etait difficile de prononcer. Jamais Arsene ne levait
+les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec une
+tranquillite qui aurait deroute le plus fin observateur.
+
+
+
+VI.
+
+Peu a peu Horace, avait daigne faire attention a la beaute et aux bonnes
+manieres de Laure: c'etait le petit nom que M. Poisson donnait a sa
+femme.
+
+"Si _cela_ etait ne sur un trone, disait-il souvent en la regardant, la
+terre entiere serait prosternee devant une telle majeste.
+
+--A quoi bon un trone? lui repondis-je; la beaute est par elle-meme une
+royaute veritable.
+
+--Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de comptoir,
+reprenait-il, c'est cette dignite froide, si differente de leurs
+agaceries coquettes. En general, elles vous vendent leurs regards pour
+un verre d'eau sucree; c'est a vous oter la soif pour toujours. Mais
+celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une
+perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect.
+Si j'etais sur qu'elle ne fut pas bete, j'aurais presque envie d'en
+devenir amoureux."
+
+La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'evertuaient a fixer
+l'attention de la belle limonadiere, et qui eussent vraiment fait des
+folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne
+convenait pas a tant d'orgueil de suivre la meme route que ces naifs
+admirateurs. Il ne voulait pas etre confondu dans ce cortege: il lui
+fallait, disait-il, emporter la place d'assaut au nez des assiegeants.
+Il medita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionnee sur le
+comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que
+cet air occupe, decourage ou dedaigneux, explique ensuite par lui selon
+la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de
+ses rivaux.
+
+J'avais consenti a m'interesser a cette folie, persuade interieurement
+qu'elle servirait de lecon a la naissante fatuite d'Horace, et qu'il
+en serait pour ses frais d'eloquence epistolaire. Le lendemain je fus
+occupe plus que de coutume, et nous nous donnames rendez-vous le soir au
+cafe Poisson. La dame n'etait pas a son comptoir: Arsene remplissait a
+lui seul les fonctions de maitre et de valet, et il etait si affaire,
+qu'a toutes nos questions il ne repondit qu'un "je ne sais pas" jete en
+courant d'un air d'indifference. M. Poisson ne paraissant pas davantage,
+nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque
+Laraviniere, le _president des bousingots_, entra bruyamment au milieu
+de sa joyeuse phalange.
+
+J'ai lu quelque part une definition assez etendue de l'_etudiant_, qui
+n'est certainement pas faite sans talent, mais qui ne m'a point paru
+exacte. L'etudiant y est trop rabaisse, je dirai plus, trop degrade;
+il y joue un role bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien.
+L'etudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand il
+en a, ce sont des vices si peu enracines, qu'il lui suffit d'avoir subi
+ses examens et repasse le seuil du toit paternel, pour devenir calme,
+positif, range; trop positif la plupart du temps, car les vices de
+l'etudiant sont ceux de la societe tout entiere, d'une societe ou
+l'adolescence est livree a une education a la fois superficielle et
+pedantesque, qui developpe en elle l'outrecuidance et la vanite; ou la
+jeunesse est abandonnee, sans regle et sans frein, a tous les desordres
+qu'engendre le scepticisme, ou l'age viril rentre immediatement apres
+dans la sphere des egoismes rivaux et des luttes difficiles. Mais si les
+etudiants etaient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir de la
+France serait etrangement compromis.
+
+Il faut bien vite excuser l'ecrivain que je blame, en reconnaissant
+combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de resumer en un
+seul type une classe aussi nombreuse que celle des etudiants. Eh quoi!
+c'est la jeunesse lettree en masse que vous voulez nous faire connaitre
+dans une simple effigie? Mais que de nuances infinies dans cette
+population d'enfants a demi hommes que Paris voit sans cesse se
+renouveler, comme des aliments heterogenes, dans le vaste estomac du
+quartier latin! Il y a autant de classes d'etudiants qu'il y a de
+classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haissez la bourgeoisie
+encroutee qui, maitresse de toutes les forces de l'Etat, en fait un
+miserable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent
+de genereux instincts se developper et grandir en elle. En plusieurs
+circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montree
+brave et franchement republicaine. En 1830, elle s'est encore interposee
+entre le peuple et les ministres dechus de la restauration, menaces
+jusque dans l'enceinte ou se prononcait leur jugement; c'a ete son
+dernier jour de gloire.
+
+Depuis, on l'a tellement surveillee, maltraitee et decouragee, qu'elle
+n'a pu se montrer ouvertement. Neanmoins, si l'amour de la justice, le
+sentiment de l'egalite et l'enthousiasme pour les grands principes et
+les grands devouements de la revolution francaise ont encore un foyer
+de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'ame de cette jeune
+bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et
+la consume rapidement, j'en conviens. Quelques annees de cette noble
+exaltation que semble lui communiquer le pave brulant de Paris, et puis
+l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influence
+des seductions sociales, ont bientot efface jusqu'a la derniere trace du
+genereux elan.
+
+Alors on rentre en soi-meme, c'est-a-dire en soi seul, on traite
+de folies de jeunesse les theories courageuses qu'on a aimees et
+professees; on rougit d'avoir ete fourieriste, ou saint-simonien, ou
+revolutionnaire d'une maniere quelconque; on n'ose pas trop raconter
+quelles motions audacieuses on a elevees ou soutenues dans les
+_societes_ politiques, et puis on s'etonne d'avoir souhaite l'egalite
+dans toutes ses consequences, d'avoir aime le peuple sans frayeur,
+d'avoir vote la loi de fraternite sans amendement. Et au bout de peu
+d'annees, c'est-a-dire quand on est etabli bien ou mal, qu'on soit
+juste-milieu, legitimiste ou republicain, qu'on soit de la nuance des
+_Debats_, de la _Gazette_ ou du _National_, on inscrit sur sa porte,
+sur son diplome ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie,
+entendu porter atteinte a la sacro-sainte propriete.
+
+Mais ceci est le proces a faire, je le repete, a la societe bourgeoise
+qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a ete ce
+que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-meme, est
+et sera toujours, enthousiaste, romanesque et genereuse. Ce qu'il y a de
+meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'etudiant; n'en doutez
+pas.
+
+[Illustration: M Poisson parlait ainsi debout.]
+
+Je n'entreprendrai pas de contredire dans le detail les assertions de
+l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. Il est
+possible qu'il soit mieux informe des moeurs des etudiants que je ne
+puis l'etre relativement a ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en
+conclure, ou que l'auteur s'est trompe, ou que les etudiants ont bien
+change; car j'ai vu des choses fort differentes.
+
+Ainsi, de mon temps, nous n'etions pas divises en deux especes, l'une,
+appelee les _bambocheurs_, fort nombreuse, qui passait son temps a la
+Chaumiere, au cabaret, au bal du Pantheon, criant, fumant, vociferant
+dans une atmosphere infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appelee
+les _piocheurs_, qui s'enfermait pour vivre miserablement, et s'adonner
+a un travail materiel dont le resultat etait le cretinisme. Non! il y
+avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des
+idiots; mais il y avait aussi un tres-grand nombre de jeunes gens
+actifs et intelligents, dont les moeurs etaient chastes, les amours
+romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'elegance et de poesie, au
+sein de la mediocrite et meme de la misere. Il est vrai que ces jeunes
+gens avaient beaucoup d'amour-propre, qu'ils perdaient beaucoup de
+temps, qu'ils s'amusaient a tout autre chose qu'a leurs etudes, qu'ils
+depensaient plus d'argent qu'un devouement vertueux a la famille ne
+l'eut permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme
+avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de
+sensibilite que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme
+je l'ai deja confesse, des travers et des ridicules, il s'en faut de
+beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours s'ecoulassent dans
+l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup
+plus d'etudiants dans le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de
+l'_Etudiant_ esquisse par l'ecrivain que j'ose ici contredire.
+
+[Illustration: On le reconnaissait a son chapeau pointu.]
+
+Celui dont j'ai maintenant a vous faire le portrait, Jean Laraviniere,
+etait un grand garcon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort
+comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas
+le faire vacciner, il etait largement sillonne par la petite-verole,
+ce qui etait, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries
+comiques de sa part. Quoique laide, sa figure etait agreable, sa
+personne pleine d'originalite comme son esprit. Il etait aussi genereux
+qu'il etait brave, et ce n'etait pas peu dire. Ses instincts de
+_combativite_, comme nous disions en phrenologie, le poussaient
+impetueusement dans toutes les bagarres, et il y entrainait toujours une
+cohorte d'amis intrepides, qu'il fanatisait par son sang-froid heroique
+et sa gaiete belliqueuse. Il s'etait battu tres-serieusement en juillet;
+plus tard, helas! il se battit trop bien ailleurs.
+
+C'etait un tapageur, un _bambocheur_, si vous voulez; mais quel loyal
+caractere, et quel devouement magnanime! Il avait toute l'excentricite
+de son role, toute l'inconsequence de son impetuosite, toute la cranerie
+de sa position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez ete force
+de l'aimer. Il etait si bon, si naif dans ses convictions, si devoue
+a ses amis! Il etait cense carabin, mais il n'etait reellement et ne
+voulait jamais etre autre chose qu'etudiant emeutier, _bousingot_, comme
+on disait dans ce temps-la. Et comme c'est un mot historique qui s'en va
+se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tacher de l'expliquer.
+
+Il y avait une classe d'etudiants, que nous autres (etudiants un peu
+aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dedain toutefois,
+_etudiants d'estaminet_. Elle se composait invariablement de la plupart
+des etudiants de premiere annee, enfants fraichement arrives de
+province, a qui Paris faisait tourner la tete, et qui croyaient tout
+d'un coup se faire hommes en fumant a se rendre malades, et en battant
+le pave du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'etudiant de
+premiere annee a rarement un chapeau. Des la seconde annee, l'etudiant
+en general devient plus grave et plus naturel. Il est tout a fait retire
+de ce genre de vie, a la troisieme. C'est alors qu'il va au parterre des
+Italiens, et qu'il commence a s'habiller comme tout le monde. Mais un
+certain nombre de jeunes gens reste attache a ces habitudes de flanerie,
+de billard, d'interminables fumeries a l'estaminet, ou de promenade par
+bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-la font, de la
+recreation que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude
+de la vie. Il est tout naturel que leurs manieres, leurs idees, et
+jusqu'a leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte
+d'enfance vagabonde et debraillee, dans laquelle il faut se garder de
+les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et meme sa
+poesie. Ceux-la se trouvent toujours naturellement tout portes aux
+emeutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et,
+dans ce temps-la, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en
+retiraient vite, apres avoir donne et recu quelques bons coups. Cela ne
+changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces
+tentatives aient apportee, c'est un redoublement de frayeur chez les
+boutiquiers, et de cruaute brutale chez les agents de police. Mais aucun
+de ceux qui ont si legerement trouble l'ordre public dans ce temps-la
+ne doit rougir, a l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de
+chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle
+a de grand et de courageux dans le coeur que par des attentats a la
+societe, il faut que la societe soit bien mauvaise!
+
+On les appelait alors les _bousingots_, a cause du chapeau marin de cuir
+verni qu'ils avaient adopte pour signe de ralliement. Ils porterent
+ensuite une coiffure ecarlate en forme de bonnet militaire, avec un
+velours noir autour. Designes encore a la police, et attaques dans la
+rue par les mouchards, ils adopterent le chapeau gris; mais ils n'en
+furent pas moins traques et maltraites. On a beaucoup declame contre
+leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier
+celle de ses agents, veritables assassins qui en ont assomme un bon
+nombre sans que le boutiquier en ait montre la moindre indignation ou la
+moindre pitie.
+
+Le nom de _bousingots_ leur resta. Lorsque le _Figaro_, qui avait fait
+une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M.
+Delatouche, passa en d'autres mains, et peu a peu changea de couleur, le
+nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries
+ameres et injustes dont on ne s'efforcat de le couvrir. Mais les vrais
+bousingots ne s'en emurent point, et notre ami Laraviniere conserva
+joyeusement son surnom de _president des bousingots_, qu'il porta
+jusqu'a sa mort, sans craindre ni meriter le ridicule ou le mepris.
+
+Il etait si recherche et si adore de ses compagnons, qu'on ne le voyait
+jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait
+toujours autour de lui, il s'elevait comme un pin robuste; et fier au
+sein du taillis, ou comme la Calypso de Fenelon au milieu du menu fretin
+de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Sauel parmi les bergers d'Israel.
+(Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin a son
+chapeau gris pointu a larges bords, a sa barbe de chevre, a ses longs
+cheveux plats, a son enorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les
+enormes revers blancs de son gilet _a la Marat_. Il portait generalement
+un habit bleu a longues basques et a boutons de metal, un pantalon
+a larges carreaux gris et noirs, et un lourd baton de cormier qu'il
+appelait son _frere Jean_, par souvenir du baton de la croix dont le
+frere Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si _horrificque_
+carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez a cela un cigare gros
+comme une buche, sortant d'une moustache rousse a moitie brulee, une
+voix rauque qui s'etait cassee, dans les premiers jours d'aout 1830, a
+detonner la _Marseillaise_, et l'aplomb bienveillant d'un homme qui a
+embrasse plus de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831
+qu'en disant: _Mon pauvre ami_; et vous aurez au grand complet Jean
+Laraviniere, president des bousingots.
+
+
+
+VII.
+
+--Vous demandez madame Poisson? dit-il a Horace, qui n'accueillait pas
+trop bien en general sa familiarite. Eh bien! vous ne verrez plus madame
+Poisson. Absente par conge, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne
+la battra plus.
+
+--Si elle avait voulu me prendre pour son defenseur, s'ecria le petit
+Paulier, qui n'etait guere plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas
+ete battue deux fois. Mais enfin, puisque c'est le _president_ qu'elle a
+honore de sa preference....
+
+--Excusez! cela n'est pas vrai, repondit le president des bousingots
+en elevant sa voix enrouee pour que tout le monde l'entendit. A moi,
+Arsene, un verre de rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me
+rafraichir.
+
+Arsene vint lui verser du rhum, et resta debout pres de lui, le
+regardant attentivement avec une expression indefinissable.
+
+"Eh bien, mon pauvre Arsene, reprit Laraviniere sans lever les yeux
+sur lui et tout en degustant son petit verre: tu ne verras plus ta
+bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-etre? Elle ne t'aimait guere, ta
+bourgeoise?
+
+--Je n'en sais rien, repondit Arsene de sa voix claire et ferme; mais ou
+diable peut-elle etre?
+
+--Je te dis qu'elle est partie. _Partie_, entends-tu bien? Cela veut
+dire qu'elle est ou bon lui semble; qu'elle est partout excepte ici.
+
+--Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en
+parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers
+la porte du fond, ou nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt
+fois par heure.
+
+--Le citoyen Poisson n'est pas ceans, repondit le bousingot Louvet: nous
+venons de le rencontrer a l'entree de la Prefecture de police, ou il va
+sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera
+longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!
+
+--Pauvre bete! reprit un autre. Ca lui apprendra qu'on ne prend pas les
+mouches avec du vinaigre. Arsene? a moi, du cafe!
+
+--Elle a bien fait! dit un troisieme. Je ne l'aurais jamais crue capable
+d'un pareil coup de tete, pourtant! Elle avait l'air use par le chagrin,
+cette pauvre femme! A moi, Arsene, de la biere!"
+
+Arsene servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter
+derriere Laraviniere, comme s'il eut attendu quelque chose.
+
+"Eh! qu'as-tu la a me regarder? lui dit Laraviniere, qui le voyait dans
+la glace.
+
+--J'attends pour vous verser un second petit verre, repondit
+tranquillement Arsene.
+
+--Joli garcon, va! dit le president en lui tendant son verre. Ton
+coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hebe a la
+barricade de la rue Montorgueil, l'annee passee, a pareille epoque!
+J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-la ne songeait qu'a
+descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-la! Ta chemise
+n'etait pas aussi blanche au'aujourd'hui, hein? Rouge de sang et noire
+de poudre. Mais ou diable as-tu passe depuis?
+
+--Dis-nous donc plutot ou madame Poisson a passe la nuit, puisque tu le
+sais? reprit Paulier.
+
+--Vous le savez? s'ecria Horace le visage en feu.
+
+--Tiens! ca vous interesse, vous? repondit Laraviniere. Ca vous
+interesse diablement, a ce qu'il parait! Eh bien! vous ne le saurez pas,
+soit dit sans vous lacher; car j'ai donne ma parole, et vous comprenez.
+
+--Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner a
+entendre que c'est chez vous que s'est retiree madame Poisson.
+
+--Chez moi! je le voudrais: ca supposerait que j'ai un _chez moi_. Mais
+pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plait. Madame Poisson est une
+femme fort honnete, et je suis sur qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni
+chez moi.
+
+--Raconte-leur donc comment tu l'as aidee a se sauver? dit Louvet en
+voyant avec quel interet nous cherchions a deviner le sens de ses
+reticences.
+
+--Voila! ecoutez! repondit le president. Je peux bien le dire: cela ne
+fait aucun tort a la dame. Ah! tu ecoutes, toi? ajouta-t-il en voyant
+Arsene toujours derriere lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela
+a ton bourgeois.
+
+--Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, repondit Arsene en
+s'asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis la pour
+vous servir: si je suis de trop, je m'en vas.
+
+--Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laraviniere. Ce que j'ai a
+dire ne compromet personne."
+
+C'etait l'heure du diner des habitants du quartier. Il n'y avait dans
+le cafe que Laraviniere, ses amis et nous. Il commenca son recit en ces
+termes:
+
+"Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il etait minuit
+passe, pres d'une heure), je revenais tout seul a mon gite, c'etait par
+le plus long. Je ne vous dirai ni d'ou je venais, ni en quel endroit
+je fis cette rencontre; j'ai pose mes reserves a cet egard. Je voyais
+marcher devant moi une vraie taille de guepe, et cela avait un air
+si _comme il faut_, cela avait la marche si peu agacante que nous
+connaissons, que j'ai hesite par trois fois... Enfin, persuade que ce ne
+pouvait etre autre chose qu'un _phalene_, je m'avance sur la meme ligne;
+mais je ne sais quoi de mysterieux et d'indefinissable (style choisi,
+mes enfants!) m'aurait empeche d'etre grossier, quand meme la galanterie
+francaise ne serait pas dans les moeurs de votre president.--Femme
+charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?--Elle ne repond
+rien et ne tourne pas la tete. Cela m'etonne. Ah bah! elle est peut-etre
+sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas.--N'ayez
+donc pas peur!--Ah!---Un petit cri, et puis on s'appuie sur le parapet.
+
+--Parapet? c'etait sur le quai, dit Louvet.
+
+--J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenetre, muraille
+quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui
+va s'evanouir. Je m'arrete, interdit. Se moque-t-on de moi?--Mais,
+Mademoiselle, n'ayez donc pas peur.--Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur
+Laraviniere?--Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (Et voila, un
+coup de theatre!)--Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un
+ton resolu. Vous etes un honnete homme, vous allez me conduire. Je
+remets mon sort entre vos mains, je me lie a vous. Je demande le
+secret.--Me voila, Madame, pret a passer l'eau et le feu pour vous et
+avec vous. Elle prend mon bras.--Je pourrais vous prier de ne pas me
+suivre, et je suis sure que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me
+confier a vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez
+pas."
+
+"J'etends la main, elle y met la sienne. Voila la tete qui me tourne
+un peu, mais c'est egal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me
+permettre une seule question, je l'accompagne...
+
+--Ou, demanda Horace impatient.
+
+--Ou bon lui semble, repondit Laraviniere. Chemin faisant:--Je quitte M.
+Poisson pour toujours, me repondit-elle; mais je ne le quitte pas pour
+me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant
+Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoye vers moi en ce moment,
+que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais a de mauvais
+traitements, et voila tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme
+honnete et bonne; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir; il
+faut que je me tienne dans une grande reserve apres une pareille fuite;
+mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai
+jamais... Nouvelle poignee de main; adieu solennel, eternel peut-etre,
+et puis, bonsoir, plus personne. Je sais ou elle est, mais je ne sais
+chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas a le savoir, et je ne
+mettrai personne sur la voie de le decouvrir. C'est egal, je n'en ai pas
+dormi de la nuit et me voila amoureux comme une bete! A quoi cela me
+servira-t-il?
+
+--Et vous croyez, dit Horace emu, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est
+chez une femme, qu'elle...
+
+--Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! Elle s'est
+emparee de moi. Me voila force de tenir ce que j'ai promis, puisqu'on
+m'a subjugue. Ces diables de femmes! Arsene, du rhum! l'orateur est
+fatigue."
+
+Je regardai Arsene: son visage ne trahissait pas la moindre emotion.
+Je cessai de croire a son amour pour madame Poisson; mais, en voyant
+l'agitation d'Horace, je commencai a penser que le sien prenait un
+caractere serieux. Nous nous separames a la rue Git-le-Coeur. Je rentrai
+accable de fatigue. J'avais passe la nuit precedente aupres d'un ami
+malade, et je n'etais pas revenu chez moi de la journee.
+
+Quoique j'eusse vu briller de la lumiere derriere mes fenetres, je
+fus tente de croire qu'il n'y avait personne chez moi, a la lenteur
+qu'Eugenie mit a me recevoir. Ce ne fut qu'au troisieme coup de sonnette
+qu'elle se decida a ouvrir la porte, apres m'avoir bien regarde et
+interroge par le guichet.
+
+"Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.
+
+--Tres-peur, me repondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque
+vous voila, je suis tranquille."
+
+Ce debut m'inquieta beaucoup. "Qu'est-il donc arrive? m'ecriai-je.
+
+--Rien que de fort agreable, repondit-elle en souriant, et j'espere que
+vous ne me desavouerez pas; j'ai, en votre absence, dispose de votre
+chambre.
+
+--De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis pas couche la nuit
+derniere! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystere?
+
+--Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugenie en mettant sa main sur ma
+bouche. Votre chambre est habitee par quelqu'un qui a plus besoin de
+sommeil et de repos que vous.
+
+--Voila une etrange invasion! Tout ce que vous faites est bien, mon
+Eugenie, mais enfin...
+
+--Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander a
+votre ami Horace ou a quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous
+ceder la moitie de sa chambre pour une nuit.
+
+--Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?
+
+--Pour une amie a moi, qui est venue me demander un refuge dans une
+circonstance desesperee.
+
+--Ah! mon Dieu! m'ecriai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable
+le butor a qui je dois cet enfant-la!
+
+--Non, non! rien de pareil! dit Eugenie en rougissant. Mais parlez donc
+plus bas, il n'y a point la d'affaire d'amour proprement dite; c'est un
+roman tout a fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.
+
+--Ah ca, c'est donc une princesse enlevee pour qui vous prenez tant de
+precautions respectueuses?
+
+--Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a bien droit a quelque
+respect de votre part.
+
+--Et vous ne me direz pas meme son nom?
+
+--A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier.
+
+--Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.
+
+--Vous en doutez?" repondit Eugenie en eclatant de rire.
+
+Elle me poussa vers la porte, et j'obeis machinalement. Elle me rendit
+ma lumiere, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et
+enjoue, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte a double
+tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de securite
+quand je laissais Eugenie seule, le soir, dans ma mansarde.
+
+Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis
+point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincere
+compagne ne m'avait donne le moindre sujet de mefiance. J'avais pour
+elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son
+caractere, une foi absolue en sa parole. Malgre tout cela, je fus saisi
+d'une sorte de delire, et ne pus jamais me resoudre a descendre le
+dernier etage. Je remontai vingt fois jusqu'a ma porte; je redescendis
+autant de fois l'escalier. Le plus profond silence regnait dans ma
+mansarde et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus elle
+s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon front. Je
+pensai plusieurs fois a enfoncer la porte: malgre la serrure et la barre
+de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-la; mais
+la crainte d'epouvanter et d'offenser Eugenie par cette violence et
+l'outrage d'un tel soupcon, m'empecherent de ceder a la tentation. Si
+Horace m'eut vu ainsi, il m'aurait pris en pitie ou raille amerement.
+Apres tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de
+jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses theories de
+l'amour, j'etais d'un ridicule acheve.
+
+Je ne pus neanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai
+bien a passer la nuit a me promener sur le quai; mais la maison avait
+une porte de derriere sur la rue _Git-le-Coeur_, et pendant que j'en
+ferais le tour, on pouvait sortir d'un cote ou de l'autre. Une fois que
+j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prevenu,
+soit qu'il allat se coucher, j'etais sur de ne pas pouvoir rentrer passe
+minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les etudiants, et le
+mien etait des plus intraitables. Au diable l'hotesse inconnue et sa
+reputation compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer a garder mon
+tresor a vue, ne pouvant plus resister a la fatigue, je me couchai sur
+la natte de paille dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y
+endormir.
+
+Heureusement nous demeurions au dernier etage de la maison, et la seule
+chambre qui donnat sur notre palier n'etait pas louee. Je ne courais
+pas risque d'etre surpris dans cette ridicule situation par des voisins
+medisants.
+
+Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on peut croire. Le
+froid du matin m'eveilla de bonne heure. J'etais brise, je fumai pour
+me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la
+maison, je sonnai a la mienne. Il me fallut encore attendre et encore
+subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer.
+
+"Ah! mon Dieu! dit Eugenie en frottant ses yeux appesantis par un
+sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez change! Pauvre
+Theophile! vous avez donc ete bien mal couche chez votre ami Horace?
+
+--On ne peut pas plus mal, repondis-je, un lit tres dur. Et votre hote,
+est-il enfin parti?
+
+--Mon hote!" dit-elle avec un etonnement si candide que je me sentis
+penetre de honte.
+
+Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir a temps.
+Je sentis le depit me gagner, et n'ayant rien a dire qui eut le sens
+commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai
+mon chapeau avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui
+donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser quelque chose.
+
+Eugenie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupefaite: elle ramassa
+mon chapeau en silence, me regarda fixement, et devina enfin ma
+souffrance, en voyant l'alteration profonde de mes traits. Elle etouffa
+un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre a
+coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'etait la
+qu'etait le personnage mysterieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus
+douter, et, malgre moi, je doutais encore. Les pensees injustes, quand
+nous leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous,
+qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la
+conscience protestent contre elles. J'etais au supplice; je marchais
+avec agitation dans mon cabinet, m'arretant a chaque tour devant cette
+porte fatale, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes me
+semblaient des siecles.
+
+Enfin la porte se rouvrit, et une femme vetue a la hate, les cheveux
+encore dans le desordre du sommeil et le corps enveloppe d'un grand
+chale, s'avanca vers moi, pale et tremblante. Je reculai de surprise,
+c'etait madame Poisson.
+
+
+
+VIII.
+
+Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'a mettre un genou en terre; et
+dans cette attitude douloureuse, avec sa paleur, ses cheveux epars, et
+ses beaux bras nus sortant de son chale ecarlate, elle eut desarme un
+tigre; mais j'etais si heureux de voir Eugenie justifiee, que j'eusse
+accueilli mon affreuse portiere avec autant de courtoisie que la belle
+Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'etre
+rentre si matin, n'osant pas encore demander pardon, ni meme jeter un
+regard a ma pauvre maitresse.
+
+"Je suis bien malheureuse et bien coupable envers vous, me dit Laure
+encore tout emue. J'ai failli amener un chagrin dans votre interieur.
+C'est ma faute, j'aurais du vous prevenir, j'aurais du refuser la
+genereuse hospitalite d'Eugenie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche
+qu'a moi: Eugenie est un ange. Elle vous aime comme vous le meritez,
+comme je voudrais avoir ete aimee, ne fut-ce qu'un jour dans ma vie.
+Elle vous dira tout, Monsieur; elle vous racontera mes malheurs et ma
+faute, ma faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est plus
+grave mille fois, et dont je ferai penitence toute ma vie."
+
+Les larmes lui couperent la parole. Je pris ses deux mains avec
+attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la
+consoler; mais elle y parut sensible, et, m'entrainant vers Eugenie,
+elle hata avec une grace toute feminine l'explosion de mon remords et le
+pardon de ma chere compagne. Je le recus a genoux. Pour toute reponse,
+celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit: "Soyez son frere, et
+promettez-moi de la proteger et de l'assister comme si elle etait ma
+soeur et la votre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant
+combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour
+vous tourner la tete!"
+
+Le dejeuner, modeste comme a l'ordinaire, mais plein de cordialite et
+meme d'un enjouement attendri, fut suivi des arrangements que prit
+Eugenie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre
+palier, et que le portier n'avait pu mettre encore a sa disposition,
+quoique a mon insu il fut retenu a cet effet depuis plusieurs jours.
+Tandis que notre nouvelle voisine s'etablissait avec une certaine
+lenteur melancolique dans ce mysterieux asile, sous le nom de
+mademoiselle Moriat (c'etait le nom de famille d'Eugenie, qui la faisait
+passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner les eclaircissements
+dont j'avais besoin pour la secourir.
+
+"Vous avez de l'amitie pour le Masaccio? me dit-elle pour commencer;
+vous vous interessez a son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure,
+qu'elle est plus chere a Paul Arsene?
+
+--Quoi! Eugenie, m'ecriai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces
+secrets, impenetrables pour moi, il vous les aurait confies?"
+
+Eugenie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis
+que le Masaccio faisait son portrait, elle avait su lui inspirer une
+confiance extraordinaire. Lui, si reserve, et meme si mysterieux,
+il avait ete domine par la bonte serieuse et la discrete obligeance
+d'Eugenie. Et puis l'homme du peuple, mefiant et fier avec moi, avait
+ouvert fraternellement son coeur a la fille du peuple: c'etait legitime.
+
+Eugenie avait promis le secret; elle l'avait religieusement garde. Elle
+me fit subir un interrogatoire tres-judicieux et tres-fin, et quand
+elle se fut assuree que ma curiosite n'etait fondee que sur un interet
+sincere et devoue pour son protege, elle m'apprit beaucoup de choses; a
+savoir: primo, que madame Poisson n'etait pas madame Poisson, mais bien
+une jeune ouvriere nee dans la meme ville de province et dans la meme
+rue que le petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque des
+l'enfance, une passion romanesque et tout a fait malheureuse; car la
+belle Marthe, encore enfant elle-meme, s'etait laisse seduire et enlever
+par M. Poisson, alors commis voyageur, qui etait venu avec elle dresser
+la tente de son cafe a la grille du Luxembourg, comptant sans doute sur
+la beaute d'une telle enseigne pour achalander son etablissement. Cette
+secrete pensee n'empechait pas M. Poisson d'etre fort jaloux, et, a la
+moindre apparence, il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort
+malheureuse. On assurait meme dans le quartier qu'il l'avait souvent
+frappee.
+
+En second lieu, Eugenie m'apprit que Paul Arsene, ayant un soir,
+contrairement a ses habitudes de sobriete, cede a la tentation de boire
+un verre de biere, etait entre, il y avait environ trois mois, au cafe
+Poisson; que la, ayant reconnu dans cette belle dame vetue de blanc
+et coiffee de ses beaux cheveux noirs, en chatelaine du moyen age, la
+pauvre Marthe, ses premieres, ses uniques amours, il avait failli se
+trouver mal. Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que
+le surveillant farouche etait la; mais elle avait trouve moyen, en lui
+rendant la monnaie de sa piece de cinq francs, de lui glisser un billet
+ainsi concu:
+
+"Mon pauvre Arsene, si tu ne meprises pas trop ta payse, viens causer
+avec elle demain. C'est le jour de garde de M. Poisson. J'ai besoin de
+parler de mon pays et de mon bonheur passe."
+
+"Certes, continua Eugenie, Arsene fut exact au rendez-vous. Il en sortit
+plus amoureux que jamais. Il avait trouve Marthe embellie par sa paleur,
+et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de
+romans a son comptoir, et meme quelquefois des livres plus serieux, elle
+avait acquis un beau langage et toutes sortes d'idees qu'elle n'avait
+pas auparavant. D'ailleurs, elle lui confiait ses malheurs, son
+repentir, son desir de quitter la position honteuse et miserable que son
+seducteur lui avait faite, et Arsene se figurait que les devoirs de
+la charite chretienne et de l'amitie fraternelle l'enchainaient seuls
+desormais a sa compatriote. Il ne cessa de roder autour d'elle, sans
+toutefois eveiller les soupcons du jaloux, et il parvint a causer avec
+Marthe toutes les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe etait bien
+decidee a quitter son tyran; mais ce n'etait pas, disait-elle, pour
+changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. Elle chargeait Arsene de
+lui trouver une condition ou elle put vivre honnetement de son travail,
+soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme
+demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautes, etc.; mais toutes
+les conditions que Paul envisageait pour elle lui semblaient indignes
+de celle qu'il aimait. Il voulait lui trouver une position a la fois
+honorable, aisee et libre: ce n'etait pas facile. C'est alors qu'il
+a concu et execute le projet de quitter les arts et de reprendre une
+industrie quelconque, fut-ce la domesticite. Il s'est dit que sa tante
+allait bientot mourir, qu'il ferait venir ses soeurs a Paris, qu'il
+les etablirait comme ouvrieres en chambre avec Marthe, et qu'il les
+soutiendrait toutes les trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans
+un bon train d'affaires, sauf a ne jamais reprendre la peinture, si ses
+avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire vivre dans
+l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifie la passion de l'art a celle
+du devouement, et son avenir a son amour.
+
+"Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de
+garcon de cafe, il s'est fait garcon de cafe, et il a justement choisi
+le cafe de M. Poisson, ou il a pu concerter l'enlevement de Marthe, et
+ou il compte rester encore quelque temps pour detourner les soupcons.
+Car la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsene sont en route,
+et je m'etais chargee de veiller a leur etablissement dans une maison
+honnete: celle-ci est propre et bien habitee. L'appartement a cote du
+notre se compose de deux petites pieces; il coute cent francs de loyer.
+Ces demoiselles y seront fort bien. Nous leur preterons le linge et les
+meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les
+procurer, et cela ne tardera pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne
+de l'argent, a deja su acheter une espece de mobilier assez gentil qui
+etait la-haut dans votre grenier et a votre insu. Enfin, avant-hier
+soir, tandis que vous etiez aupres de votre malade, Laure, ou, pour
+mieux dire, Marthe, puisque c'est son veritable nom, a pris son grand
+courage, et au coup de minuit, pendant que M. Poisson etait de garde,
+elle est partie avec Arsene, qui devait l'amener ici, et retourner
+bien vite a la maison avant que son patron fut rentre; mais a peine
+avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumiere a
+l'entre-sol de M. Poisson, et ils ont delibere s'ils ne rentreraient
+pas bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec desespoir, a force
+Arsene a rentrer et s'est mise a descendre a toutes jambes la rue de
+Tournon, comptant sur la legerete de sa course et sur la protection du
+ciel pour echapper seule aux dangers de la nuit. Elle a ete suivie par
+un homme sur les quais; mais il s'est trouve par bonheur que cet homme
+etait votre camarade Laraviniere, qui lui a promis le secret et qui l'a
+amenee jusqu'ici. Arsene est venu nous voir en courant ce matin. Le
+pauvre garcon etait cense faire une commission a l'autre bout de Paris.
+Il etait si baigne de sueur, si haletant, si emu, que nous avons cru
+qu'il s'evanouirait en haut de l'escalier. Enfin, en cinq minutes de
+conversation, il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite
+n'etait qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'etait rentre qu'au jour,
+et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le
+moindre soupcon de la complicite d'Arsene.
+
+--Et maintenant, dis-je a Eugenie, qu'ont-ils a craindre de M. Poisson?
+Aucune poursuite legale, puisqu'il n'est pas marie avec Marthe?
+
+--Non, mais quelque violence dans le premier feu de la colere. Comme
+c'est un homme grossier, livre a toutes ses passions, incapable d'un
+veritable attachement, il se sera bientot console avec une nouvelle
+maitresse. Marthe, qui le connait bien, dit que si l'on peut tenir sa
+demeure secrete pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien a
+craindre ensuite.
+
+--Si je comprends bien le role que vous m'avez reserve dans tout ceci,
+repris-je, c'est: _primo_, de vous laisser disposer de tout ce qui est a
+nous pour assister nos infortunees voisines; _secundo_, d'avoir toujours
+derriere la porte une grosse canne au service des epaules de M. Poisson,
+en cas d'attaque. Eh bien, voici, _primo_, un terme de ma rente que j'ai
+touche hier, et dont tu feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras
+convenable; _secundo_, voila un assez bon rotin que je vais placer en
+sentinelle."
+
+Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, ou je tombai, a la lettre,
+endormi avant d'avoir pu achever de me deshabiller.
+
+Je fus reveille au bout de deux heures par Horace:--Que diable se
+passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au
+guichet, on chuchote derriere la porte, on cache quelqu'un dans la
+cuisine, ou dans le bucher, ou dans l'armoire, je ne sais ou; et, quand
+je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou
+moi?
+
+A mon tour, je me mis a rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma
+place au conseil deliberatif que Marthe et Eugenie tenaient ensemble
+dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier a Horace, ainsi
+qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En
+remettant le secret de Marthe a leur honneur et a leur prudence, on
+avait beaucoup plus de chances de securite qu'en essayant de le leur
+cacher. Il etait impossible qu'ils ne le decouvrissent pas, quand meme
+Marthe s'astreindrait a ne jamais passer de sa chambre dans la notre, et
+quand meme je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne
+serait toujours violee; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverte,
+une minute durant, pour que quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et
+reconnut la belle Laure. Je commencai donc le chapitre des confidences
+solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je le fis, a
+l'egard des autres, l'interet qu'Arsene portait a Laure, la part qu'il
+avait prise a son evasion, et jusqu'a leur ancienne connaissance. Laure,
+desormais redevenue Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis,
+une amie d'enfance d'Eugenie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la
+connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut censee lui avoir
+offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage
+etait assez respectable; tous mes amis professaient a bon droit pour
+Eugenie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le
+croire, de mon ridicule acces de jalousie.
+
+Cependant Eugenie ne me le pardonna pas aussi aisement que je m'en etais
+flatte. Je puis meme dire qu'elle ne me l'a jamais pardonne. Quoiqu'elle
+fit, j'en suis convaincu, tous ses efforts pour l'oublier, elle y a
+toujours pense avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait
+sentir, en niant energiquement que l'amour d'un homme fut a la hauteur
+de celui d'une femme!--Le meilleur, le plus devoue, le plus fidele de
+tous, sera toujours pret, disait-elle, a se mefier de celle qui s'est
+donnee a lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la
+pensee. L'homme a pris sur nous dans la societe un droit tout materiel;
+aussi toute notre fidelite, souvent tout notre amour, se resument pour
+lui dans un fait. Quant a nous, qui n'exercons qu'une domination morale,
+nous nous en rapportons plus a des preuves morales qu'a des apparences.
+Dans nos jalousies, nous sommes capables de recuser le temoignage de nos
+yeux; et quand vous faites un serment, nous nous en rapportons a votre
+parole comme si elle etait infaillible. Mais la notre est-elle donc
+moins sacree? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et du notre deux
+choses si differentes? Vous fremiriez de colere si un homme vous disait
+que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de mefiance, et vous
+nous entourez de precautions qui prouvent que vous doutez de nous. A
+celui que des annees de chastete et de sincerite devraient rassurer
+a jamais, il suffit d'une petite circonstance inusitee, d'une parole
+obscure, d'un geste, d'une porte ouverte ou fermee, pour que toute
+confiance soit detruite en un instant.
+
+Elle adressait tous ces beaux sermons a Horace, qui avait l'habitude de
+se poser pour l'avenir en Othello; mais, en effet, c'etait sur mon coeur
+que retombaient ces coups aceres. "Ou diable prend-elle tout ce qu'elle
+dit? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller _au preche_ de
+la salle Taitbout."
+
+
+
+IX.
+
+La situation de Paul Arsene a l'egard de Marthe etait des plus etranges.
+Soit qu'il n'eut jamais ose lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eut
+pas voulu le comprendre, ils en etaient restes, comme au premier jour,
+dans les termes d'une amitie fraternelle. Marthe ignorait le devouement
+de ce jeune homme; elle ne savait pas a quelles esperances il avait du
+renoncer pour s'attacher a son sort. Il ne lui avait pas cache qu'il eut
+etudie la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables
+facultes la nature l'avait doue a cet egard; et d'ailleurs il attribuait
+son renoncement a la necessite de faire venir ses soeurs et de les
+soutenir. Marthe ne possedait rien, et n'avait rien voulu emporter
+de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle
+acceptait, elle ne les attribuait qu'a Eugenie. Elle n'eut pas fui,
+appuyee sur le bras d'Arsene, si elle eut cru lui devoir d'autres
+services que de simples demarches aupres d'Eugenie, et un asile aupres
+de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des
+depenses. En se devouant ainsi, Paul avait brule ses vaisseaux, et il
+s'etait ote le droit de lui jamais dire: "Voila ce que j'ai fait pour
+vous;" car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est
+permis a la plus simple amitie.
+
+Le pauvre enfant etait si accable d'ouvrage, et tenu de si pres par son
+patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs a la diligence. Marthe
+ne sortait pas, dans la crainte d'etre rencontree par quelqu'un qui put
+mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeames, Eugenie et moi,
+d'aller aider au debarquement de Louison et de Suzanne, nos futures
+voisines. Louison, l'ainee, etait une beaute de village, un peu
+virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du
+commandement. Elle avait contracte cette habitude chez sa vieille tante
+infirme, qui l'ecoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne
+de cinq ou six apprenties couturieres, parmi lesquelles la jeune soeur
+Suzon n'etait qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre
+dirigeant les travaux, mais obeissant a la soeur ainee, sans appel.
+Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de
+regner qui devore les souverains.
+
+Suzanne, sans etre belle, etait agreable et d'une organisation plus
+distinguee que celle de Louise. Il etait facile de voir qu'elle etait
+capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais
+Louise etait, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb,
+pour l'empecher de se repandre au dehors et d'en recevoir quelque
+influence.
+
+Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidite,
+l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idee de
+la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il put y avoir pour Arsene
+un empechement imperieux de venir a leur rencontre. Elles remercierent
+Eugenie d'un air preoccupe, Louise repetant a tout propos: "C'est
+toujours bien desagreable que Paul ne soit pas la!
+
+Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:
+
+--C'est-il drole que Paul ne soit pas venu!"
+
+Il faut avouer que, venant pour la premiere fois de leur vie de faire un
+assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers
+pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce
+bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et
+detelait, d'employes, de facteurs et de commissionnaires, il etait assez
+naturel qu'elles perdissent la tete et ressentissent un peu de fatigue,
+d'humeur et d'effroi. Elles s'humaniserent en voyant que je venais a
+leur secours, que je veillais a leurs paquets, et que je reglais leurs
+comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installees dans un
+fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car
+elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traine une foule
+d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main
+jusqu'au coude dans son cabas, en criant: "Attendez, Monsieur; attendez
+que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donne pour nous a la
+diligence? Attendez donc!"
+
+Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immediatement
+l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de
+grandeur, que j'etais loin d'apprecier moi-meme, commenca a me gagner
+leur consideration.
+
+Nous montames dans un cabriolet de place, Eugenie et moi, afin de nous
+trouver en meme temps qu'elles a la porte de notre domicile commun.
+
+"Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'ecrierent-elles en la toisant de
+l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faite."
+
+Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les
+quatre-vingt-douze marches qui nous separaient du sol. Des le second
+etage, elles montrerent de la surprise; au troisieme, elles firent
+de grands eclats de rire; au quatrieme, elles etaient furieuses; au
+cinquieme, elles declarerent qu'elles ne pourraient jamais demeurer
+dans une pareille lanterne. Louise, decouragee, s'assit sur la derniere
+marche en disant:--"En voila-t-il une horreur de pays!"
+
+Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter,
+ajouta: "Ca sera commode, hein? de descendre et de remonter ca quinze
+fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou."
+
+Eugenie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le
+trouverent petit et bas. Une piece donnait sur le prolongement de mon
+balcon. Louise s'y avanca, et se rejetant aussitot en arriere, se laissa
+tomber sur une chaise.
+
+"Ah! mon Dieu! s'ecria-t-elle, ca me donne le vertige; il me semble que
+je suis sur la pointe de notre clocher."
+
+Nous voulumes les faire souper. Eugenie avait prepare un petit repas
+dans mon appartement, comptant, a ce moment-la, leur presenter Marthe.
+
+"Vous avez bien de la bonte, monsieur et madame, dit Louison en jetant
+un coup d'oeil prohibitif a Suzanne; mais nous n'avons pas faim."
+
+Elle avait l'air desespere; Suzanne s'etait hatee de defaire les malles
+et de ranger les effets, comme si c'etait la chose la plus pressee du
+monde.
+
+"Ah ca! pourquoi donc trois lits? fit observer tout a coup Louise. Paul
+va donc demeurer avec nous? A la bonne heure!
+
+--Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui repondis-je. Mais
+vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous presenter
+lui-meme...
+
+--Tiens! qui donc ca? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache.
+Comment donc qu'il ne nous en a rien marque dans ses lettres?...
+
+--Il avait a vous dire la-dessus beaucoup de choses qu'il vous
+expliquera lui-meme. En attendant, il m'a charge de vous la presenter.
+Elle demeure deja ici, et, pour le moment, elle apprete votre souper.
+Voulez-vous que je vous l'amene?
+
+--Nous irons bien la voir nous-memes, repondit Louison, dont la
+curiosite etait fortement eveillee; ou donc est-ce qu'elle est, cette
+payse?"
+
+Elle me suivit avec empressement.
+
+"Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix apre en reconnaissant la
+belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous etes donc veuve, que vous
+allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins,
+de vous _ensauver_ avec ce monsieur qui vous a _soulevee_ a votre pere.
+Mais enfin on dit que vous vous etes mariee avec lui, et a tout peche
+misericorde!"
+
+Marthe rougit, palit, et perdit contenance. Elle ne s'etait pas attendue
+a un pareil accueil. La pauvre femme avait oublie ses anciennes
+compagnes, comme Arsene avait oublie ses soeurs. Le mal du pays fait cet
+effet-la a tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en
+idealites poetiques, dont les qualites grandissent a nos yeux, tandis
+que les defauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et
+vont jusqu'a s'effacer dans notre imagination.
+
+Et puis, lorsque Marthe avait quitte le pays cinq ans auparavant, Louise
+et Suzanne n'etaient que des enfants sans reflexion sur quoi que ce
+soit. Maintenant c'etaient deux dragons de vertu, principalement
+l'ainee, qui avait tout l'orgueil d'une beaute celebre a deux lieues a
+la ronde et toute l'intolerance d'une sagesse incontestee. En quittant
+le terroir ou elles brillaient de tout leur eclat, ces deux plantes
+sauvages devaient necessairement (Arsene ne l'avait pas prevu) perdre
+beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le
+bon exemple, rattachaient a des habitudes de labeur et de sagesse les
+jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur merite devait etre
+enfoui, leurs preceptes inutiles, leur exemple inapercu; et les qualites
+necessaires a leur nouvelle position, la bonte, la raison, la charite
+fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.
+
+Il etait bien tard pour faire ces reflexions. Le premier mouvement de
+Marthe avait ete de s'elancer dans les bras de la soeur d'Arsene, le
+second fut d'attendre ses premieres demonstrations, le troisieme fut de
+se renfermer dans un juste sentiment de reserve et de fierte; mais une
+douleur profonde se trahissait sur son visage pali, et de grosses larmes
+roulaient dans ses yeux.
+
+Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis
+asseoir a table; puis je forcai Louise de s'asseoir aupres d'elle.
+
+--Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je a
+cette derniere d'un ton ferme qui l'etonna et la domina tout d'un coup;
+elle a l'estime de votre frere et la notre. Elle a ete malheureuse, le
+malheur commande le respect aux ames honnetes. Quand vous aurez refait
+connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais
+du passe.
+
+Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui
+l'avait suivie par derriere, cedant a l'impulsion de son coeur, se
+pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise,
+jete en dessous, paralysa son elan. Elle se borna a lui serrer la main;
+et Eugenie, craignant que Marthe ne fut mal a l'aise entre ses deux
+compatriotes, se placa aupres d'elle, affectant de lui temoigner plus
+d'amitie et d'egards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gene. Soit
+par depit, soit que les mets ne fussent pas de son gout, Louison
+ne touchait a rien. Enfin, Arsene arriva, et, apres les premiers
+embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possedait au plus haut
+degre, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans
+une chambre, et resta plus d'une heure enferme avec elles.
+
+Au sortir de cette conference, ils avaient tous le teint anime. Mais
+l'influence de l'autorite fraternelle, si peu contestee dans les moeurs
+du peuple de province, avait mate la resistance de Louise. Suzanne, qui
+ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsene un utile contre-poids a
+l'autorite de sa soeur, n'etait pas fachee, je crois, de changer un peu
+de maitre. Elle fit franchement des amities a Marthe, tandis que
+Louise l'accablait de politesses affectees tres-maladroites et presque
+blessantes.
+
+Arsene les envoya coucher presque aussitot.
+
+"Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle
+enfoncait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant
+ainsi.
+
+--Marthe n'a pas voyage, repondit le Masaccio froidement; elle n'est
+pas condamnee a dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui etes
+fatiguees, il faut aller vous reposer."
+
+Elles obeirent, et, quand elles furent sorties:
+
+"Je vous supplie de pardonner a mes soeurs, dit-il a Marthe, certains
+prejuges de province qu'elles auront bientot perdus, je vous en reponds.
+
+--N'appelez point cela des prejuges, repondit Marthe. Elles ont raison
+de me mepriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livree a un
+homme que je devais bientot hair, et qui n'etait pas fait pour etre
+aime. Vos soeurs ne sont scandalisees que parce que mon choix etait
+indigne. Si je m'etais fait enlever par un homme comme vous, Arsene,
+je trouverais de l'indulgence, et peut-etre de l'estime dans tous les
+coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugenie la
+respectent. On la considere comme la femme de votre ami, quoiqu'elle
+ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le
+titre d'epouse, tout le monde sentait que je ne l'etais point. En voyant
+quel maitre farouche je m'etais donne, personne n'a cru que l'amour put
+m'avoir jetee dans l'abime."
+
+En parlant ainsi, elle pleurait amerement, et sa douleur, trop longtemps
+contenue, brisait sa poitrine.
+
+Arsene etouffa des sanglots prets a lui echapper.
+
+"Personne n'a jamais dit ni pense de mal de vous, s'ecria-t-il; quant a
+moi, je saurai bien faire partager a mes soeurs le respect que j'ai pour
+vous.
+
+--Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne
+croyez donc pas que je me sois vendu?
+
+--Non! non! s'ecria Paul avec force, je crois que vous avez aime cet
+homme haissable; et ou est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous
+avez cru a son amour; vous avez ete trompee comme tant d'autres. Ah!
+Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant a moi, vous ne pensez pas non plus
+que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?"
+
+J'etais un peu gene dans ma reponse. Depuis quelques jours que nous
+connaissions la situation de Marthe a l'egard de M. Poisson, nous nous
+etions deja demande plusieurs fois, Horace et moi, comment une creature
+si belle et si intelligente avait pu s'eprendre du _Minotaure_. Parfois
+nous nous etions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait
+pu avoir, quelques annees auparavant, de la jeunesse et une certaine
+beaute; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu
+du caractere avant l'invasion subite et desordonnee de l'embonpoint.
+Mais parfois aussi nous nous etions arretes a l'idee que des bijoux et
+des promesses, l'appat des parures et l'espoir d'une vie nonchalante
+avaient enivre cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent
+developpes en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien
+ressembler a celle de toutes les filles seduites que les besoins de la
+vanite et les suggestions de la paresse precipitent dans le mal.
+
+[Illustration: Chut! ne faites pas de bruit!]
+
+Malgre mon empressement a la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en
+moi. Elle avait besoin de se justifier.
+
+"Ecoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le
+parais. Mon pere etait un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans
+le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquietudes.
+Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le
+savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les
+plus grands vices. Il y a la des hommes comme lui (et elle posait sa
+main sur le bras d'Arsene), et il y a aussi des hommes dont la vie
+semble livree a l'esprit du mal. Une fureur sombre les devore,
+un desespoir profond de leur condition alimente en eux une rage
+continuelle. Mon pere etait de ceux-la. Il se plaignait sans cesse, avec
+des jurements et des imprecations, de l'inegalite des fortunes et de
+l'injustice du sort, Il n'etait pas ne paresseux; mais il l'etait devenu
+par decouragement, et la misere regnait chez nous. Mon enfance s'est
+ecoulee entre deux souffrances alternatives: tantot une compassion
+douloureuse pour mes parents infortunes, tantot une terreur profonde
+devant les emportements et les delires de mon pere. Le grabat ou nous
+reposions etait a peu pres notre seule propriete: tous les jours
+d'avides creanciers nous le disputaient. Ma mere mourut jeune par suite
+des mauvais traitements de son mari. J'etais alors enfant. Je sentis
+vivement sa perte, quoique j'eusse ete la victime sur laquelle elle
+reportait les outrages et les coups dont elle etait abreuvee. Mais il
+ne me vint pas dans l'idee d'insulter a sa memoire et de me rejouir de
+l'espece de liberte que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses
+injustices sur le compte de la misere, aussi bien les siennes que celles
+de mon pere. La misere etait l'unique ennemi, mais l'ennemi commun,
+terrible, odieux, que, des les premiers jours de ma vie, je fus habituee
+a detester et a craindre.
+
+[Illustration: Louise, decouragee, s'assit sur la derniere marche.]
+
+"Ma mere, en depit de tout, etait laborieuse et me forcait a l'etre.
+Quand je fus seule et abandonnee a tous mes penchants, je cedai a celui
+qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais a peine mon
+pere; il partait le matin avant que je fusse eveillee, et ne rentrait
+que tard le soir lorsque j'etais couchee. Il travaillait vite et bien;
+mais a peine avait-il touche quelque argent, qu'il allait le boire; et
+lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ebranlant le pave sous son
+pas inegal et pesant, vociferant des paroles obscenes sur un ton qui
+ressemblait a un rugissement plutot qu'a un chant, je m'eveillais
+baignee d'une sueur froide et les cheveux dresses d'epouvante. Je me
+cachais au fond de mon lit, et des heures entieres s'ecoulaient ainsi,
+moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul
+dans le delire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un baton, et
+frappant sur les murs et meme sur mon lit, parce qu'il se croyait
+poursuivi et attaque par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de
+lui parler; car une fois, du vivant de ma mere, il avait voulu me tuer,
+pour me preserver, disait-il, du malheur d'etre pauvre. Depuis ce temps,
+je me cachais a son approche; et souvent, pour eviter d'etre atteinte
+par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurite, je me glissais
+sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, a moitie nue, transie de
+peur et de froid.
+
+"Dans ce temps-la, je courais souvent dans les prairies qui entourent
+notre petite ville avec les enfants de mon age; nous y avons souvent
+joue ensemble, Arsene; et vous savez bien que cette enfant, qui trainait
+toujours un reste de soulier attache par une ficelle, en guise de
+cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine a faire rentrer
+ses cheveux indisciplines sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que
+cette enfant-la, craintive et melancolique jusque dans ses jeux, etait
+aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en
+est un quand on a une existence si malheureuse, etait de desirer, non la
+richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance.
+Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillite
+polie de sa famille, la proprete de ses enfants, l'elegante simplicite
+de sa femme, tout mon ideal etait de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour
+tricoter sur une chaise propre dans un interieur silencieux et paisible;
+et quand je m'elevais jusqu'au reve d'un tablier de taffetas noir, je
+croyais avoir pousse l'ambition jusqu'a ses dernieres limites. J'appris,
+comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais
+j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait etiole mes
+facultes actives; je ne vivais que de reverie, heureuse quand je n'etais
+pas rudoyee, terrifiee et presque abrutie quand je l'etais.
+
+"Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause
+de ma faute? Le dois-je, Arsene, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un
+peu plus de blame, que de charger d'une si odieuse malediction la tete
+de mon pere?
+
+--Il faut tout dire, repondit Arsene, ou plutot je vais le dire pour
+vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous
+etes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire a mes soeurs,
+qui l'ignoraient encore. Son pere, dit-il en s'adressant a nous
+(pardonnez-lui, mes amis; la misere est la cause de l'ivrognerie, et
+l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme,
+avili, degrade, prive de raison a coup sur, concut pour sa fille une
+passion infame, et cette passion eclata precisement un jour ou Marthe,
+ayant ete remarquee a la danse sans le savoir, par un commis voyageur,
+avait excite le jalousie insensee de son pere. Ce voyageur avait ete
+tres-empresse aupres d'elle; il n'avait pas manque, comme ils font tous
+a l'egard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de
+lui parler d'amour et d'enlevement. Marthe l'avait a peine ecoute. Des
+la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment
+ou il repartait, il vit une femme echevelee courir sur ses traces et
+s'elancer dans sa voiture. C'etait Marthe qui fuyait, nouvelle Beatrix,
+les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous,
+prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la
+protection des lois; mais dans ce cas-la, il fallait deshonorer son
+pere, affronter la honte d'un de ces proces scandaleux d'ou l'innocent
+sort parfois aussi souille dans l'opinion que le coupable. Marthe crut
+avoir trouve un ami, un protecteur, un epoux meme; car le voyageur,
+voyant sa simplicite d'enfant, lui avait parle de mariage. Elle crut
+pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, meme apres qu'il l'eut trompee,
+elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.
+
+--Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient ete
+marques de scenes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais
+plus le droit d'etre si difficile. J'avais change de tyran. Mais
+le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte
+d'education qui me le faisait paraitre bien moins rude que le premier.
+Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que
+moi-meme j'ai trouve tel a mesure que j'ai eu des objets de comparaison
+autour de moi, me paraissait bon, sincere, dans les commencements. La
+douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte
+et si dure, encouragea et poussa rapidement a l'exces les instincts
+despotiques de mon nouveau maitre. Je les supportai avec une resignation
+que n'auraient pas eue des femmes mieux elevees. J'etais en quelque
+sorte blasee sur les menaces et les injures. Je revais toujours
+l'independance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'etais
+une ame brisee; je ne sentais plus en moi l'energie necessaire a un
+effort quelconque, et sans l'amitie, les conseils et l'aide d'Arsene, je
+ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait a des offres d'amour,
+les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et
+tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai
+trouve, et maintenant je m'etonne d'avoir si longtemps souffert sans
+espoir.
+
+--Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez
+autour de vous que tendresse, devouement et deference.
+
+--Oh! de votre part et de celle d'Eugenie, s'ecria-t-elle en se jetant
+au cou de ma compagne, j'y compte; et quant a l'amitie de celui-ci,
+ajouta-t-elle en prenant la tete d'Arsene entre ses deux mains, elle me
+fera tout supporter."
+
+Arsene rougit et palit tour a tour.
+
+"Mes soeurs vous respecteront, s'ecria-t-il d'une voix emue, ou bien...
+
+--Point de menaces, repondit-elle, oh! jamais de menaces a cause de moi.
+Je les desarmerai, n'en doutez pas; et si j'echoue, je subirai leur
+petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me parait un jeu
+d'enfant.
+
+Sois sans inquietude, cher Arsene. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvee
+en effet, et je te benirai tous les jours de ma vie."
+
+Transporte d'amour et de joie, Arsene retourna au cafe Poisson, et
+Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit aupres des
+deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit leger de
+ses pas.
+
+
+
+X.
+
+Les soeurs d'Arsene se radoucirent en effet. Apres quelques jours de
+fatigue, d'etonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur
+parti et s'associer, sans arriere-pensee, a la compagne qui leur etait
+imposee. Il est vrai que Marthe leur temoigna une obligeance qui allait
+presque jusqu'a la soumission. Les bonnes manieres qu'elle avait su
+prendre, jointes a sa douceur naturelle et a une sensibilite toujours
+eveillee et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus
+aimable que j'aie, jamais rencontre dans une femme. Il n'avait fallu
+que deux ou trois jours pour inspirer a Eugenie et a moi une amitie
+veritable pour elle. Sa politesse imposait a l'altiere Louison; et
+lorsque celle-ci eprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix
+douce, ses paroles choisies, ses intentions prevenantes calmaient ou
+tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.
+
+De notre cote, nous faisions notre possible pour reconcilier Louise et
+Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritees.
+Elles s'etaient imagine, au fond de leur village, que Paris etait un
+Eldorado ou, relativement, la misere etait ce que l'on considere comme
+richesse en province. Jusqu'a un certain point leur reve etait bien
+realise, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou
+trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre
+d'un air ebahi, en disant: "Nous ne nous genons pas ici! nous roulons
+carrosse." Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des
+eblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu
+enchante. Mais si la vue des objets nouveaux vint a bout de les
+distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes
+retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouverent dans
+cette petite chambre au cinquieme ou leur vie devait se renfermer.
+Quelle difference, en effet, avec leur existence provinciale! Plus
+d'air, plus de liberte, plus de causerie sur la porte avec les voisines;
+plus d'intimite avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur
+un petit rempart plante de marronniers, avec toutes les jeunes filles de
+l'endroit, apres les journees de travail; plus de danses champetres le
+dimanche! Aussitot qu'elles furent installees au travail, elles virent
+bien qu'a Paris les jours etaient trop courts pour la quantite des
+occupations necessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on
+gagne en province, il fallait aussi depenser le double et travailler
+le triple. Chacune de ces decouvertes etait pour elles une surprise
+facheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fut
+exposee a tant de dangers, et qu'il ne fallut pas sortir seules le soir,
+ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. "Ah! mon
+Dieu! s'ecriait Suzanne consternee, le monde est donc bien mechant ici?"
+
+Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure interieur. Arsene
+les tenait en respect par de frequentes exhortations, et elles ne
+manifestaient plus leur mecontentement avec la sauvagerie du premier
+jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement
+malapprises eut ete assez desagreable, si le travail, remede souverain a
+tous les maux quand il est proportionne a nos forces, ne fut venu
+tout pacifier. Grace aux petites precautions qu'Eugenie avait prises
+d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait serieusement, voyant
+l'estime et la confiance que lui temoignaient ses pratiques, a monter
+un atelier de couturiere. Marthe n'etait pas fort diligente, mais elle
+avait beaucoup de gout et d'invention. Louison cousait rapidement et
+avec une solidite cyclopeenne. Suzanne n'etait pas maladroite. Eugenie
+ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et
+partagerait loyalement avec ses associees. Chacune, etant interessee
+au succes du _phalanstere_, travaillerait, non a la tache et sans
+conscience, comme font les ouvrieres a la journee, mais avec tout le
+zele et l'attention dont elle etait susceptible. Cette grande idee
+souriait assez aux soeurs d'Arsene; restait a savoir si le caractere
+de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable.
+Habituee a commander, elle etait bouleversee de voir que cette faineante
+de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa soeur)
+avait plus de genie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
+agencer les parties delicates d'un corsage. Lorsque, fidele a ses
+traditions antediluviennes, elle taillait a sa guise, et qu'Eugenie
+venait bouleverser ses plans et detruire toutes ses notions, la virago
+avait bien de la peine a ne pas lui jeter sa chaise a la tete. Mais une
+douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer
+toute cette colere, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la
+mer apres une tempete.
+
+Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie
+nouvelle, Horace, retranche dans la sienne, se livrait a des essais
+litteraires. Des que je fus un peu rendu a la liberte, j'allai le voir;
+car depuis plusieurs jours j'etais prive de sa societe. Je trouvai son
+interieur singulierement change. Il avait arrange sa petite chambre
+garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur
+sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait place un de ses
+matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du
+voisinage; et de son rideau d'indienne, roule autour de lui, il s'etait
+fait une robe de chambre, ou plutot un manteau de theatre. Il etait
+assis devant sa table, les coudes en avant, la tete dans ses mains,
+la chevelure ebouriffee; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets
+manuscrits, souleves par le courant d'air, voltigerent autour de lui, et
+s'abattirent de tous cotes, comme une volee d'oiseaux effarouches.
+
+Je courus apres eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard
+indiscret. Tous portaient en tete des titres differents.
+
+"C'est un roman, m'ecriai-je, cela s'appelle _la Malediction_, chapitre
+Ier! mais non, cela s'appelle _le Nouveau Rene_, Ier chapitre... Eh non!
+voici _Une Deception_, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, _le Dernier
+Croyant_, Iere partie... Eh mais! voici des vers! un poeme! chant Ier,
+_la Fin du monde_. Ah! une ballade! _la Jolie Fille du roi maure_,
+strophe Iere; et sur cette autre feuille, _la Creation_, drame
+fantastique, scene Iere; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne!
+_les Truands philosophes_, acte Ier; et par ma foi! encore autre chose!
+un pamphlet politique, page Iere. Mais si tout cela marche de front, tu
+vas, mon cher Horace, faire invasion dans la litterature."
+
+Horace etait furieux. Il se plaignit de ma curiosite, et, m'arrachant
+des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait ete pousse au dela
+d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la
+cheminee.
+
+"Quoi! tant de reves, tant de projets, tant de conceptions entierement
+abandonnees pour une plaisanterie? lui dis-je.
+
+--Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, repondit-il, je le
+veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles
+avant que mon char soit lance, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux
+au galop.
+
+--Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne
+veux pas te deranger dans le moment de l'inspiration.
+
+--Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne
+viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens a point pour me
+distraire de moi-meme. Je suis harasse, j'ai la tete brisee. Il y a
+trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.
+
+--Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en felicite. Tu dois avoir
+quelque chose en train. Veux-tu me le lire?
+
+--Moi! Je n'ai rien ecrit. Pas une ligne de redaction; c'est une chose
+plus difficile que je ne croyais de se mettre a barbouiller du papier.
+Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsedent. Quand je ferme les
+yeux, je vois une armee, un monde de creations se peindre et s'agiter
+dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparait. J'avale
+des pintes de cafe, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans
+mon propre enthousiasme; il me semble que je vais eclater comme un
+volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige
+et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'appreter une feuille
+de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre
+me donne des nausees. Et puis cette horrible necessite de traduire par
+des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensees ardentes, vives,
+mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh!
+c'est un metier, cela aussi! Ou fuir le metier, grand Dieu? Le metier me
+poursuivra partout!
+
+--Vous avez donc la pretention, lui dis-je, de trouver une maniere
+d'exprimer votre pensee qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en
+connais pas.
+
+--Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue,
+mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.
+
+--Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du
+rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux
+gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement a leurs
+premiers airs? Toute expression precise d'idees, de sentiments, et meme
+d'instincts, exige une education. Avez-vous donc, des le premier essai,
+l'espoir d'ecrire avec l'abondance et la facilite que donne une longue
+pratique?"
+
+Horace pretendit que ce n'etait ni la facilite ni l'abondance qui
+lui manquaient, mais que le temps materiel de tracer des caracteres
+aneantissait toutes ses facultes. Il mentait, et je lui offris de
+stenographier sous sa dictee, tandis qu'il improviserait a haute voix.
+Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rediger une
+lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me
+semblait bien que donner une forme tant soit peu etendue et complete a
+une idee quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit
+d'Horace n'etait certes pas sterile; il avait raison de se plaindre du
+trop d'activite de ses pensees et de la multitude de ses visions; mais
+il manquait absolument de cette force d'elaboration qui doit presider a
+l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris
+qu'il ne savait pas souffrir.
+
+Et puis ce n'etait pas la le principal obstacle. Je crois que pour
+ecrire il faut avoir une opinion arretee et raisonnee sur le sujet
+qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idees egalement
+arretees pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur
+quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, a mesure
+qu'il les developpait, et il le faisait d'une facon assez brillante;
+aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'ecoutant, avait
+coutume de repeter entre ses dents cet axiome proverbial: "Les jours se
+suivent et ne se ressemblent pas."
+
+Pourvu qu'on se borne a des causeries, on peut occuper et amuser ses
+auditeurs a ses risques et perils, en usant de ce procede. Mais quand on
+fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-etre savoir
+un peu mieux ce qu'on pretend dire et prouver. Horace n'etait pas
+embarrasse de le trouver dans une discussion; mais ses opinions,
+auxquelles il ne croyait qu'au moment de les emettre, ne pouvaient pas
+echauffer le fond de son coeur, emouvoir son imagination, et operer en
+lui ce travail interieur, mysterieux, puissant, qui a pour resultat
+l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui etait manifestee par la
+flamme de l'Etna.
+
+A defaut de convictions generales, les sentiments particuliers peuvent
+nous emouvoir et nous rendre eloquents; c'est en general la puissance de
+la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les
+emotions passionnees ni vu leurs effets dans la societe; en un mot,
+n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait etre
+pousse ni par une revelation superieure ni par un besoin genereux, au
+choix de tel ou tel recit, de telle ou telle peinture. Comme il etait
+riche de fictions entassees dans son intelligence par la culture, et
+toutes pretes a etre fecondees quand sa vie serait completee, il se
+croyait pret a produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher a ces
+creations fugitives qui ne remuaient pas son ame, et qui, a vrai dire,
+n'en sortaient pas, puisqu'elles etaient le produit de certaines
+combinaisons de la memoire. Aussi manquaient-elles d'originalite, sous
+quelque forme qu'il voulut les resoudre, et il le sentait; car il
+etait homme de gout, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors
+il raturait, dechirait, recommencait, et finissait par abandonner son
+oeuvre pour en essayer une autre qui ne reussissait pas mieux.
+
+Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en
+l'attribuant au degout de la forme. La forme etait la seule richesse
+qu'il eut pu acquerir des lors avec de la patience et de la volonte;
+mais cela n'aurait jamais supplee a un certain fonds qui lui manquait
+essentiellement, et sans lequel les oeuvres litteraires les plus
+chatoyantes de metaphores, les plus chargees de tours ingenieux et
+charmants, n'ont cependant aucune valeur.
+
+Je lui avais bien souvent repete ces choses, mais sans le convaincre.
+Apres l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait a faire, il
+s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang,
+l'impetuosite de sa jeunesse, l'impatience fievreuse de s'exprimer,
+etaient les seuls obstacles a vaincre. Cependant, il avouait que tout ce
+qu'il avait essaye prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers,
+une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'etait nourri, qu'il
+rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et
+quelques phrases qui eussent pu etre signes Lamartine, Victor Hugo, Paul
+Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Beranger, le plus difficile de
+tous a imiter, a cause de sa maniere nette et, serree; mais ces courts
+essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent
+ete, dans l'oeuvre de ses modeles, que des appendices servant d'ornement
+a des pensees individuelles, et cette individualite, Horace ne l'avait
+pas. S'il voulait emettre l'idee, on etait choque (et il l'etait
+lui-meme) du plagiat manifeste, car cette idee n'etait point a lui: elle
+etait a eux; elle etait a tout le monde. Pour y mettre son cachet, il
+eut fallu qu'il la portat dans sa conscience et dans son coeur, assez
+profondement et assez longtemps pour qu'elle y subit une modification
+particuliere; car aucune intelligence n'est identique a une autre
+intelligence, et les memes causes ne produisent jamais les memes
+effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maitres peuvent-ils
+s'essayer simultanement a rendre un meme fait ou un meme sentiment, a
+traiter un meme sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais
+pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni
+eprouve ce sentiment par lui-meme, l'individualite, l'originalite, sont
+impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace
+fut plus avance qu'a la premiere heure. Je dois dire qu'il y usa en pure
+perte le peu de volonte qu'il avait amassee pour sortir de l'inaction.
+Quand il fut harasse de fatigue, abreuve de degout, presque malade, il
+sortit de sa retraite, et se repandit de nouveau au dehors, cherchant
+des distractions et voulant meme essayer, disait-il, des passions, pour
+voir s'il reveillerait par la sa muse engourdie.
+
+Cette resolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur
+cette mer orageuse, sans aucune experience pour se preserver, c'est
+risquer plus qu'on ne pense. Il s'etait aventure de meme dans la
+carriere litteraire; mais comme la il ne devait pas trouver de complice,
+le seul desastre qu'il eut eprouve, c'etait un peu d'encre et de temps
+perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-meme, sous la conduite de
+l'_aveugle dieu?_
+
+Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de
+passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'etait point ne passionne. Sa
+personnalite avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune
+tentation n'etait digne de lui. Il lui eut fallu rencontrer des etres
+sublimes pour eveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se
+preferait, avec quelque raison, a tous les etres vulgaires avec lesquels
+il pouvait etablir des rapports. Il n'y avait pas a craindre qu'il
+risquat sa precieuse sante avec des prostituees de bas etage. Il etait
+incapable de rabaisser son orgueil jusqu'a implorer celles qui ne cedent
+qu'a des offres considerables ou a des demonstrations d'engouement qui
+raniment leur coeur eteint et reveillent leur curiosite blasee. Il
+faisait profession pour celles-la d'un mepris qui allait jusqu'a
+l'intolerance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et
+vraiment grand de _Marion Delorme_. Il aimait l'oeuvre sans etre penetre
+de la moralite profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais
+seulement pour une scene, celle ou l'amant de Marion, etourdi de
+sa decouverte, accable cette infortunee de ses sarcasmes et de ses
+maledictions; et, quant au pardon du denouement, il disait que Didier
+ne l'eut jamais accorde s'il n'eut du avoir, une minute apres, la tete
+tranchee.
+
+Ce qu'il y avait a craindre, c'est que, s'adressant a des existences
+plus precieuses, il ne les fletrit ou ne les brisat par son caprice
+ou son orgueil, et qu'il ne remplit la sienne propre de regrets ou de
+remords. Heureusement cette victime n'etait pas facile a trouver. On ne
+trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti
+pris, qu'on ne trouve l'inspiration poetique dans les memes conditions.
+Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme,
+quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est penetre
+de la saintete des engagements reciproques, de l'egalite des sexes
+devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire a
+cet egard, l'amour peut se reveler dans toute sa grandeur et dans
+toute sa beaute; mais a celui qui est imbu des erreurs communes de
+l'inferiorite de la femme, de la difference de ses devoirs avec les
+notres en fait de fidelite; a celui qui ne cherche que des emotions et
+non un ideal, l'amour ne se revelera pas. Et, a cause de cela, l'amour,
+ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit
+nombre.
+
+Horace n'avait jamais remue dans sa pensee cette grande question
+humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne
+jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses
+cotes defectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme.
+C'etait son expression; et si elle etait meritee a beaucoup d'egards, ce
+n'etait du moins sous aucun rapport serieux a lui connu. Il ne voyait
+la que les habits bleus et les fronts epiles des _peres_ de la nouvelle
+doctrine, et c'en etait assez pour qu'il declarat absurde et menteuse
+toute l'idee saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumiere, et
+se laissait aller a l'instinct brutal de la priorite masculine que
+la societe consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun
+pedantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans
+celui des novateurs.
+
+Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux
+et social, il voulait experimenter l'amour, la plus religieuse des
+manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes
+individuels par rapport a la societe! Il n'avait ni l'elan sublime qui
+peut rehabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance
+fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une
+espece de vertu en suivant les traditions du passe.
+
+Sa premiere passion fut pour la Malibran.
+
+Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent,
+et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la
+scene. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais
+desire que cette adoration continue occupat plus longtemps son
+imagination. Elle l'eut prepare a recevoir des impressions plus durables
+et plus completes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut
+realiser son reve, et il fit _des folies_ pour madame Malibran,
+c'est-a-dire qu'il s'elanca sous les roues de sa voiture (apres l'avoir
+guettee a la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis
+il jeta un ou deux bouquets sur la scene; puis enfin il lui ecrivit une
+lettre delirante, comme il avait ecrit quelques semaines auparavant a
+madame Poisson. Il ne recut pas plus de reponse cette fois que l'autre,
+et il ignora de meme le sort de sa lettre, si on l'avait meprisee, si on
+l'avait recue.
+
+Je craignais que ce premier echec ne lui causat un vif chagrin. Il en
+fut quitte pour un peu de depit. Il se moqua de lui-meme pour avoir cru
+un instant que "l'orgueil du genie s'abaisserait jusqu'a sentir le prix
+d'un hommage ardent et pur." Je le trouvai un jour ecrivant une seconde
+lettre qui commencait ainsi: "Merci, femme, merci! vous m'avez desabuse
+de la gloire;" et qui finissait par: "Adieu, Madame! soyez grande, soyez
+enivree de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres
+amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence
+qui vous reponde!"
+
+Je le determinai a jeter cette lettre au feu, en lui disant que
+probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois
+fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps a les lire. Cette
+reflexion lui donna a penser.
+
+"Si je croyais, s'ecria-t-il, qu'elle eut l'infamie de montrer ma
+premiere lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir
+dans _Tancrede_; car enfin elle chante faux quelquefois!
+
+--Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et
+s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en
+souriant: "Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers
+du bouquet d'avant-hier." Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus
+au milieu de tous les autres hommages."
+
+Horace frappa du poing sur sa table.
+
+"Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir ecrit cette lettre!
+s'ecria-t-il; heureusement j'ai signe d'un nom de fantaisie, et si
+quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, _elle_ ne pourra pas
+dire: "J'ai celui-la dans mes epluchures."
+
+
+
+XI.
+
+Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint,
+apres ces premieres crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en
+regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en
+me cassant des pipes, selon son habitude.
+
+Force de m'absenter une partie de la journee pour mes etudes et pour mes
+affaires, il fallait bien le laisser etendu sur mon tapis; car, pour le
+tirer de sa superbe indolence, il eut fallu lui signifier que cela me
+deplaisait; et, en somme, cela n'etait pas. Je savais bien qu'il ne
+ferait pas la cour a Eugenie, que les soeurs d'Arsene lui casseraient la
+figure avec leurs fers a repasser s'il s'avisait de trancher du jeune
+seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais veritablement,
+j'avais du plaisir a le retrouver quand je rentrais, et a lui faire
+partager notre modeste repas de famille.
+
+Quant a Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention
+particuliere dans ses secretes pensees, que lorsqu'elle etait l'objet de
+ses oeillades au comptoir du cafe Poisson. Il lui rendait desormais la
+pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir meprise sa declaration, que,
+dans le fait, elle n'avait pas recue. Cependant il etait toujours
+frappe, malgre lui, de son exquise maniere d'etre, de sa conversation
+sobre, sensee et delicate. Elle embellissait a vue d'oeil. Toujours
+melancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne
+l'esclavage. M. Poisson l'avait deja remplacee, et ne lui causait plus
+de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et
+sa sante, longtemps alteree, se consolidait par le regime doux et
+sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence
+de caprices et de revoltes rare chez une femme nerveuse. Sa presence
+attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passe; Eugenie
+se chargeait d'econduire ceux dont la sympathie etait trop visiblement
+improvisee. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'etre un peu plus
+assidus que de coutume. Ces petites reunions, ou des etudiants hardis
+et espiegles dans la rue prenaient tout a coup, sous nos toits, des
+manieres polies, une gaiete chaste et un langage sense, pour complaire
+a d'honnetes filles et a des femmes aimables, avaient quelque chose
+d'utile et de beau en soi-meme. Il aurait fallu avoir le coeur froid et
+de l'esprit farouche pour ne pas gouter, dans cet essai de sociabilite
+bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine elevation. Tous s'en
+trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins apre. Nos
+jeunes gens y prenaient l'idee et le gout de moeurs plus douces que
+celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait
+l'horreur de son passe; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un
+esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins
+que les autres; mais elle y acquerait la puissance de contenir sa rude
+franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle
+n'etait pas fachee d'etre traitee comme une dame par des jeunes gens
+dont elle s'exagerait peut-etre beaucoup l'elegance et la distinction.
+
+Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la societe de Marthe.
+Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais recu sa lettre, il eut
+l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire
+repousser deux fois. Il lui temoigna une sorte de sympathie devouee
+qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arretait pas brusquement le
+progres, et qui, en cas de resistance soutenue, etait une reparation de
+bon gout pour le passe.
+
+Cette situation est la plus favorable au developpement de la passion. On
+y franchit de grandes distances d'une maniere insensible. Quoique
+mon jeune ami ne fut dispose, ni par nature, ni par education, aux
+delicatesses de l'amour, il y fut initie par le respect dont il ne put
+se defendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et
+fut eloquent. C'etait la premiere fois que Marthe entendait ce langage.
+Elle n'en fut pas effrayee comme elle s'etait attendue a l'etre; elle y
+trouva meme un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua
+surprise, emue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en
+elle, et lui laissa l'esperance.
+
+Confident d'Horace, je l'etais indirectement d'Arsene par
+l'intermediaire d'Eugenie. Je m'interessais a l'un et a l'autre; j'etais
+l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsene, je puis dire
+que j'avais plus d'amitie et d'attrait pour Horace. Entre ces deux
+poursuivants de la Penelope dont j'etais le gardien, j'eusse ete assez
+embarrasse de me prononcer, si j'avais eu un conseil a donner. Mon
+affection me defendait de nuire a l'un des deux; mais Eugenie eclaira ma
+conscience.
+
+"Arsene aime Marthe d'un amour eternel, me dit-elle, et Horace n'a pour
+Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse,
+un ami, un protecteur, un frere; l'autre se jouera de son repos, de son
+honneur peut-etre; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre
+amitie pour Horace ne soit pas puerile. C'est a Marthe que vous devez
+votre sollicitude tout entiere. Malheureusement elle semble ecouter cet
+ecervele avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de
+mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est a vous de l'eclairer: elle
+croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne
+l'aimera jamais."
+
+Cela etait bien difficile a prouver et bien temeraire a affirmer. Qu'en
+savions-nous apres tout? Horace etait assez jeune pour ignorer meme
+l'amour; mais l'amour pouvait operer une grande crise en lui, et murir
+tout a coup son caractere. Je convins que ce n'etait pas a la noble
+Marthe de courir les hasards d'une pareille experience, et je promis de
+tenter le moyen qu'Eugenie me suggera, qui etait de mener Horace dans le
+monde pour le distraire de son amour, ou pour en eprouver la force.
+
+Dans le monde! me dira-t-on, vous, un etudiant, un carabin? Eh! mon Dieu
+oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas
+assidues, mais regulieres et durables, qui pouvaient toujours me
+mettre en rapport, a ma premiere velleite, avec ce que le faubourg
+Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un
+unique habit noir qu'Eugenie me conservait avec soin pour ces grandes
+occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois a force de
+les frotter avec de la mie de pain, du linge irreprochable, moyennant
+quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir
+les anciens amis de ma famille, et j'etais toujours recu a bras
+ouverts, quoiqu'on sut fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent
+legitimisme. Le mot de l'enigme, et pardonnez-moi, cher lecteur,
+de n'avoir pas songe plus tot a vous le dire, c'est que j'etais ne
+gentilhomme et de tres-bonne souche.
+
+Fils unique et legitime du comte de Mont..., ruine, avant de naitre, par
+les revolutions, j'avais ete eleve par mon respectable pere, l'homme le
+plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il
+m'avait enseigne lui-meme tout ce qu'on enseigne au college; et, a
+dix-sept ans, j'avais pu aller chercher a Paris avec lui mon diplome
+de bachelier es-lettres. Puis nous etions revenus ensemble dans notre
+modeste maison de province, et la il m'avait dit:--Tu vois que je suis
+attaque d'infirmites tres-graves; il est possible qu'elles m'emportent
+plus tot que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma
+memoire, ma volonte et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidite
+qui me reste a causer serieusement avec toi de ton avenir, et t'aider a
+fixer tes idees.
+
+"Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler
+de la perte du regime de la devotion et de la galanterie, le siecle est
+en progres et la France marche vers des doctrines democratiques que
+je trouve de plus en plus equitables et providentielles, a mesure que
+j'approche du terme ou je retournerai nu vers celui qui m'a envoye nu
+sur la terre. Je t'ai eleve dans le sentiment religieux de l'egalite
+des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme
+le complement historique et necessaire du principe de la charite
+chretienne. Il sera bon que tu pratiques cette egalite en travaillant,
+selon tes forces et tes lumieres, pour acquerir et maintenir ta place
+dans la societe. Je ne desire point pour toi que cette place soit
+brillante. Je te la desire independante et honorable. Le mince heritage
+que je te laisserai ne servira guere qu'a te donner les moyens
+d'acquerir une education speciale; apres quoi tu te soutiendras et tu
+soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette education a porte
+ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blameront
+beaucoup, dans les commencements, de donner a mon fils une profession,
+au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour
+n'est pas loin peut-etre ou ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les
+leurs propres uniquement a profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai
+appris dans l'emigration quelle triste chose c'est qu'une education de
+gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'equitation
+et la chasse. J'ai trouve en toi une docilite affectueuse dont je te
+remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore
+plus un jour de l'avoir mise a l'epreuve."
+
+Je passai deux ans pres de lui, occupe a completer mes premieres etudes,
+et a developper les idees dont il m'avait donne le germe. Il me fit
+examiner les elements de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle
+je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le
+voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influenca,
+mais il est certain qu'une vocation prononcee me poussa vers l'etude de
+la medecine.
+
+Lorsque mon pere s'en fut bien assure, il voulut m'envoyer a Paris; mais
+il etait dans un si deplorable etat de sante, que j'obtins de lui de
+rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, helas! vers
+une eternelle separation. Son mal empirait toujours; les mois et les
+saisons se succedaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans
+rien oter a son courage. A chaque redoublement de la maladie, il voulait
+me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important a faire
+que de soigner un moribond, mais il ceda a ma tendresse, et me permit de
+lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler
+le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre
+sur-le-champ mes eludes.
+
+Je tins religieusement ma promesse, et, malgre la douleur dont j'etais
+accable, je poussai activement les preparatifs de mon depart. Il avait
+lui-meme mis ordre a mes affaires, en affermant sa propriete pour neuf
+ans, afin que j'eusse un revenu assure pendant mes annees de travail a
+Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes
+trois mille francs de rente, et voyant approcher l'epoque de mes examens
+sans avoir rien neglige pour obeir aux dernieres volontes du meilleur
+des peres, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles
+de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de
+l'affection.
+
+De ce nombre etait la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgre
+la difference des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon pere des
+sentiments fort tendres. Une amitie loyale avait survecu a cet amour,
+et mon pere, en mourant, m'avait dit: "N'abandonne jamais cette
+personne-la; c'est la meilleure femme que j'aie rencontree dans ma vie."
+
+Elle etait effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort
+riche, elle n'avait aucune vanite, et quoique fort bien nee, elle
+n'avait aucun prejuge aristocratique. Elle possedait plusieurs chateaux,
+l'un desquels touchait a la petite propriete de mon pere, et c'est dans
+celui-la qu'elle passait les etes de preference. Elle avait, en outre,
+un petit hotel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la
+causerie, elle y rassemblait une societe assez agreable. L'etiquette
+et la morgue en etaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous
+appartenant a l'ancienne noblesse ou a l'opinion legitimiste, et en meme
+temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions.
+On pouvait professer la les idees les plus nouvelles; mais le
+juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grace devant
+madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes,
+des opinions republicaines et de la pauvrete fiere et discrete.
+
+Cette annee-la elle avait ete retenue a Paris par des affaires
+importantes, et quoique la saison fut avancee, elle ne se disposait pas
+encore a partir. Son cercle etait fort restreint, et l'element artiste
+et litteraire, qui ne va guere a la campagne qu'en automne (quand il y
+va), _donnait_ plus dans son salon que l'element noble. Elle m'accorda
+gracieusement la faveur de lui presenter un de mes amis, et un soir je
+lui menai Horace.
+
+Celui-ci m'avait demande fort ingenument des instructions sur la maniere
+de se presenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce
+n'etait pas tout a fait la premiere l'ois qu'il lui arrivait de voir
+des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus
+d'indulgence a la campagne qu'a Paris, et il tenait beaucoup a ne pas
+avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se
+faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fete; il se
+promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son
+prochain roman; et cependant il eprouvait bien quelques angoisses a
+l'idee de glisser sur un parquet bien cire, d'ecraser la patte d'un
+petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le
+personnage ridicule de la comedie classique.
+
+Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants
+jaune-paille, et quand il eut brosse son chapeau, Eugenie, qui fondait
+de grandes esperances de salut pour Marthe de ce _debut parmi les
+comtesses_, s'amusa a ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il
+ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui
+apprit a ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui
+donner un air presque _comme il faut_. Il se preta de fort bonne grace a
+ses corrections, s'emerveillant de cette delicatesse de tact qui faisait
+deviner a une femme du peuple mille petites choses de gout dont il ne
+se fut jamais avise tout seul, et s'etonna de l'indifference, peut-etre
+affectee, avec laquelle Marthe assistait a ces preparatifs. Au fond,
+Marthe s'inquietait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde,
+et quoiqu'elle ne se fut point avoue qu'elle aimait Horace, elle avait
+le coeur serre d'une epouvante secrete. Il y eut un moment ou Horace,
+riant aux eclats, et faisant la repetition de son entree, s'approcha
+d'elle d'une maniere comique, lui attribuant le role de la comtesse de
+Chailly. A ce moment-la, Marthe, frappee du salut respectueux qu'il lui
+adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi;
+
+"Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?
+
+--Ce n'est pas mal, repondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame
+de Chailly est une personne agee. Recommencez-moi cela, Horace. Et
+puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous
+invitera certainement a revenir; elle vous adressera quelques paroles
+tres-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce
+qu'elle a coutume d'etre extremement maternelle pour mes amis. Vous
+devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de
+vos levres.
+
+--Comme cela?" dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.
+
+Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.
+
+"Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de
+Louison, et en baisant son propre pouce.
+
+--Voulez-vous bien finir vos betises? s'ecria Louison toute scandalisee.
+On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnete.
+Voyez-vous ca! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par
+des jeunes gens! Ah ca! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi,
+et je vous campe le plus beau soufflet....
+
+--Tout doux, ma colombe, repondit Horace en pirouettant, on n'a pas
+envie de s'y exposer. Allons, Theophile, partons-nous? Je me sens tout
+a fait a l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de
+marquis. Je vais bien m'amuser."
+
+Il fit son entree beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa
+une douzaine de personnes pour saluer la maitresse de maison, sans
+gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop degage ni de trop
+humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly,
+belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui temoigna, chose merveilleuse,
+aucune des mefiances hautaines qu'elle avait en general pour les
+nouveaux venus.
+
+On venait de prendre le cafe, on passa au jardin, et l'on s'y distribua
+en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mere, active
+et enjouee, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et
+nonchalante.
+
+C'etait un petit jardin a l'ancienne mode, avec des arbres tailles, des
+statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand
+la vicomtesse l'ordonnait. Elle pretendait aimer _ce bruit d'eau fraiche
+sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus
+ce bassin miserable et cette eau verdatre, elle pouvait se figurer etre
+a la campagne aupres d'une eau libre et courante a travers les pres_.
+
+En parlant ainsi, elle s'etendit sur une causeuse qu'on lui roula du
+salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique
+se penchait sur sa tete avec de faux airs de palmier. Sa cour, composee
+de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la societe de
+ce jour-la, s'assit autour d'elle; et l'on echangea, dans une beatitude
+un peu guindee, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du
+tout. Ce groupe n'eut pas ete celui que j'aurais choisi, si la necessite
+de surveiller Horace dans sa premiere apparition ne m'eut force
+d'ecouter l'esprit _cherche_ de la vicomtesse, bien inferieur, selon
+moi, a l'esprit _chercheur_ de sa belle-mere. Je craignais qu'Horace
+n'en fut bientot las; mais, a ma grande surprise, il y trouva un plaisir
+extreme, quoique son role y fut assez delicat et difficile a remplir.
+
+En effet, ce n'etait pas une petite epreuve pour son aplomb et son bon
+sens. Il etait evident que, des le premier coup d'oeil, la vicomtesse
+avait pris une sorte d'interet a penetrer en lui, pour savoir si _son
+ramage se rapportait a son plumage_. Au lieu de le tenir a distance
+jusqu'a ce qu'il eut fait preuve d'esprit a la pointe de l'epee, elle
+lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer
+d'emblee s'il etait un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite
+la conversation sur des sujets ou il etait infaillible qu'il emettrait
+son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la litterature, en jetant
+a la tete du premier venu cette question insidieuse: "Avez-vous lu la
+derniere piece de vers de M. de Lamartine?
+
+--_Est-ce a moi_, Madame, _que ce discours s'adresse?_ demanda un jeune
+poete monarchique et religieux qui s'etait assis presque a ses pieds
+d'un air contemplatif.
+
+--Comme vous voudrez," repliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec
+le vent de son eventail ses longues touffes de cheveux chatains roules
+en spirales legeres.
+
+Le jeune poete declara qu'il trouvait les dernieres _Meditations_
+tres-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de
+Lamartine, il le rabaissait avec amertume.
+
+La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et
+Horace, encourage par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui,
+hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le
+guettaient, trois au moins etaient, de fondation, les adorateurs de la
+vicomtesse, et par consequent se sentaient assez mal disposes pour
+le nouveau venu, dont la criniere avantageuse et la parole accentuee
+annoncaient quelque pretention a la superiorite. On prit generalement
+parti contre lui, et meme avec assez de malice, esperant qu'il se
+facherait et dirait quelque sottise.
+
+L'attente ne fut qu'a moitie remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop
+haut, et mit plus d'obstination et d'aprete qu'il n'etait de bon gout
+et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises
+auxquelles on s'attendait.
+
+Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnerent
+la plus haute idee de son esprit a la vicomtesse et meme a ses
+adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuye, on vous
+pardonne plus aisement un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant
+preuve d'originalite, on est certain d'etre approuve par plus d'une
+femme blasee.
+
+Dirai-je toute ma pensee a cet egard? Je le dois a la verite. Dusse-je
+etre accuse de trahir les miens, ou du moins de me separer d'intentions
+de la classe ou je suis ne, je suis force de declarer ici que, sauf
+quelques exceptions, la societe legitimiste etait encore, en 1831, d'une
+mediocrite d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie francaise,
+qu'on a tant vantee, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est
+descendue de plusieurs etages; et si l'on veut trouver encore quelque
+chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains theatres ou
+dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. La,
+vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoue,
+et beaucoup plus colore que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela
+seul pourra donner a un etranger quelque idee de la verve et de la
+moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne
+parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes
+d'etudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en debite en une heure,
+entre jeunes gens animes par la fumee des cigares, de quoi defrayer tous
+les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir
+entendu pour le croire. Moi qui, sans prevention et sans parti pris,
+passais frequemment d'une societe a l'autre, j'etais confondu de la
+difference, et je m'etonnais souvent de voir certain bon mot faire le
+tour d'un salon comme un joyau precieux qu'on se passait de main en
+main, qui avait tant traine chez nous que personne n'eut voulu le
+ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en general: elle a bien
+prouve qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant a
+de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'a la seconde generation.
+Les parvenus de ce temps-ci ont pousse a l'ombre de l'industrie, dans
+l'atmosphere pesante des usines, l'ame toute preoccupee de l'amour du
+gain, et toute paralysee par une ambition egoiste. Mais leurs enfants,
+eleves dans les ecoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie,
+qui, a defaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de
+l'intelligence, sont en general incomparablement plus cultives,
+plus vifs et plus fins que les heritiers etioles de l'aristocratie
+nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hebetes par des precepteurs
+dont on enchaine la liberte intellectuelle, a force de prescriptions
+religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais
+instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le
+depit cause par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achevent de
+les effacer; et leur role, qui commence pourtant a devenir meilleur a
+mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, etait, a l'epoque de mon
+recit, le plus triste qu'il y eut en France.
+
+[Illustration: Horace... se livrait a des essais litteraires.]
+
+Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple francais, surtout celui des
+grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'epithete.
+L'esprit n'existe qu'a la condition d'etre epure par un gout que le
+peuple ne peut pas avoir, ce gout lui-meme etant le resultat de certains
+vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc
+pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la poesie, il a le
+genie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau a la
+chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensees sont
+pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un
+principe de justice eternelle, meconnu par les societes et conserve au
+fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit
+l'expression, elle saisit et foudroie comme l'eclair de la verite
+divine.
+
+
+
+XXII.
+
+Horace parla beaucoup. Emporte comme il l'etait toujours par le feu de
+la discussion, il defendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait
+en masse et en detail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement
+soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'eclectisme en
+matiere d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires
+furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait
+perdre son temps et ses paroles a leur tenir tete.
+
+La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une
+allee voisine, m'appela d'un signe.
+
+[Illustration: La vicomtesse Leonie de Chailly.]
+
+"Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc a tempeter de la
+sorte? Est-ce que ma belle-fille le raille? Prends garde a lui. Tu sais
+qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui
+n'en ont pas.
+
+--Rassurez-vous, chere maman, lui repondis-je (j'avais, depuis mon
+enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), il a de l'esprit tout autant
+qu'il lui en faut pour se defendre, et meme pour se faire gouter.
+
+--Oui-da! m'aurais-tu amene un homme dangereux? Il est fort bien de sa
+personne, et il me parait fort romantique. Heureusement Leonie n'est pas
+romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse a mon tour de son
+esprit."
+
+J'arrachai Horace (a son grand deplaisir ) a l'auditoire qu'il avait
+captive, et je restai un peu derriere la charmille pour ecouter ce qu'on
+dirait de lui.
+
+"C'est un drole de corps que ce petit monsieur-la, dit la vicomtesse en
+reprenant le jeu de son eventail.
+
+--C'est un fat, repondit le poete legitimiste.
+
+--Un fat! c'est etre bien severe, dit le vieux marquis de Vernes; je
+crois que _presomptueux_ serait un mot plus juste. Mais c'est un jeune
+homme de beaucoup de merite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit
+le monde.
+
+--Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.
+
+--Parbleu! il en a a revendre, dit le marquis; mais il manque de tact et
+de mesure.
+
+--Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle emparee?
+Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle a un jeune
+dandy qu'elle avait l'air de subjuguer.
+
+--Mon Dieu! Madame, repondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous
+prononcez tellement vous-meme, que je ne puis que baisser la tete et
+dire _amen_."
+
+La vicomtesse Leonie de Chailly n'avait jamais ete belle; mais elle
+voulait absolument le paraitre, et a force d'art elle se faisait passer
+pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l'aplomb,
+toutes les allures et tous les privileges. Elle avait de beaux yeux
+verts d'une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais
+inquieter et intimider. Sa maigreur etait effrayante et ses dents
+problematiques; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arranges
+avec un soin et un gout remarquables. Sa main etait longue et seche,
+mais blanche comme l'albatre, et chargee de bagues de tous les pays du
+monde. Elle possedait une certaine grace qui imposait a beaucoup de
+gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une beaute artificielle.
+
+La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait
+absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle
+disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le
+plus absurde des paradoxes avec un calme stupefiant. Et puis elle avait
+un procede infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages:
+elle etait d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait
+s'attacher, d'une causticite impitoyable pour tous ceux qu'elle voulait
+leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la
+sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles
+a un peu de vanite. Elle se piquait de savoir, d'erudition et
+d'excentricite. Elle avait lu un peu de tout, meme de la politique et de
+la philosophie; et vraiment c'etait curieux de l'entendre repeter, comme
+venant d'elle, a des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un
+livre ou entendu dire la veille a quelque homme grave. Enfin, elle avait
+ce qu'on peut appeler une intelligence artificielle.
+
+La vicomtesse de Chailly etait issue d'une famille de financiers qui
+avait achete ses titres sous la regence; mais elle voulait passer pour
+bien nee, et portait des couronnes et des ecussons jusque sur le manche
+de ses eventails. Elle etait d'une morgue insupportable avec les jeunes
+femmes, et ne pardonnait pas a ses amis de faire des mariages d'argent.
+Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les
+artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout a son aise,
+affectant devant eux seulement de ne faire cas que du merite. Enfin,
+elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses
+dents, comme son sein, et comme son coeur.
+
+Ces femmes-la sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et
+qui on a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la
+nouveaute une ingenuite si complete, qu'il prit au serieux la vicomtesse
+a la premiere parole, et que la tete lui en tourna.
+
+"Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il en revenant le soir
+dans les longues rues desertes du faubourg Saint-Germain; c'est un
+esprit, une grace, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais
+qui me penetre comme un parfum. Quel bijou precieux qu'une femme ainsi
+travaillee, ainsi faconnee a plaire par de longues etudes! Tu appelles
+cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et
+bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, cela, et une
+science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on
+medit des coquettes: une femme qui est occupee d'un autre soin que
+celui de plaire n'est plus une femme a mes yeux. Certainement, voici la
+premiere femme veritable que je rencontre.
+
+--Il y a pourtant des hommes a qui la vicomtesse deplait, et, pour mon
+compte...
+
+--C'est qu'elle veut deplaire a ces hommes-la: elle ne les trouve pas
+dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.
+
+--Grand merci de l'application," repris-je. Il ne m'entendit meme pas;
+il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gena pas pour en
+parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et
+severes des choses si dures, qu'elle en fut offensee et alla travailler
+dans une autre chambre.
+
+"Cela marche a merveille, me dit tout bas Eugenie; l'epreuve a reussi
+mieux que je n'esperais. Il a pris feu comme un brin de paille; j'espere
+que Marthe est guerie."
+
+Arsene vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de
+coutume, quoiqu'elle souffrit horriblement. Il nous annonca que sa
+presence au cafe Poisson n'etant plus necessaire, il changeait de
+condition.
+
+"Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture?
+
+--Peut-etre le ferai-je plus tard, repondit le Masaccio; mais pas
+maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assure pour
+l'annee. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part
+comme employe, pour tenir une comptabilite quelconque? dans une regie de
+theatre, dans une administration d'omnibus, que sais-je? Vous avez des
+connaissances, vous autres!
+
+--Mon cher, dit Horace, vous n'ecrivez ni assez bien ni assez vite. Et
+puis, savez-vous la tenue des livres?
+
+--J'apprendrai, dit Arsene.
+
+--Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil a vous
+donner, c'est de perseverer dans la condition que vous venez d'essayer;
+vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue.
+Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un cafe; vous
+gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guere. Si Theophile le veut,
+il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez
+quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne
+le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Reponds
+donc, Theophile!
+
+--C'est assez de domesticite comme cela, repondit Arsene, qui comprenait
+fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de
+Marthe; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est
+un etat qu'on meprise...
+
+--Qu'est-ce qui se permet de le mepriser? s'ecria Louison tout en feu,
+en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul;
+est-ce que c'est vous, Marton, qui meprisez mon frere?
+
+--Cousez donc! dit le Masaccio a Louison d'un ton severe, pour faire
+baisser ses yeux menacants leves sur Marthe.
+
+--Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drole qu'on te meprise:
+je ne sais pas ou on prend ce droit-la, et je ne vois pas en quoi
+mademoiselle Marton..."
+
+Marthe regarda Arsene d'un air triste, et lui tendit la main pour
+l'apaiser. Il etait pret a eclater contre sa soeur.
+
+"Elle est folle," dit-il en haussant les epaules, et il s'assit aupres
+de Marthe en tournant le dos a Louison, dont les yeux se remplirent de
+larmes.
+
+"C'est qu'aussi c'est indigne! s'ecria-t-elle aussitot qu'il fut parti.
+Voyez-vous, monsieur Theophile, je ne peux pas supporter cela de
+sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien,
+je vous assure, ne font pas autre chose que de _deconsiderer_ mon frere.
+
+--Vous etes folle, repliqua Eugenie, et votre frere, qui vous l'a dit,
+vous connait bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fut a son
+honneur et a sa louange.
+
+--Je ne suis pas folle, s'ecria Louison en sanglotant, et je veux que
+vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui, de crainte
+d'amener une querelle; mais puisqu'il n'est plus la, et que voici les
+coupables (elle designait alternativement Marthe, qui l'ecoutait avec
+une pitie douloureuse, et Horace, qui, le dos etendu sur la commode et
+les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre),
+je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque
+_monsieur_ et _madame_ causaient en tete-a-tete, comme ca leur arrive
+assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, nous dans l'autre;
+avec ca que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on
+vient, ca promene; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps a
+perdre.
+
+--Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en
+la regardant avec un calme plein de mepris: eh bien, poursuivez, fille
+d'Herodias! Je verrai ensuite a vous donner ma tete sur un plat pour
+votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous ecoutez
+aux portes.
+
+--Oui, que j'ecoute aux portes quand j'entends le nom de mon frere! Et
+vous disiez comme cela que c'etait bien dommage qu'il se fut fait valet,
+et qu'il etait perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous
+traiter comme vous le meritiez pour ce mot-la, disait d'un petit air
+etonne:--Comment donc? comment donc, perdu?--Oui, que vous avez dit: il
+aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours
+quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin
+comme pour dire, le voila marque comme un galerien.
+
+--Si vous aviez ecoute un peu plus longtemps, dit Marthe avec une
+douceur angelique, vous auriez entendu ma reponse: j'ai dit que quand
+cela serait vrai, Arsene ennoblirait la plus vile des conditions.
+
+--Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que
+mon frere est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment
+etaient faits vos ancetres, et si nous n'avons pas tous ete eleves a
+travailler pour vivre."
+
+Je coupai court a cette querelle, qui eut pu durer toute la nuit; car
+il n'y a pas de gens plus difficiles a convaincre que ceux qui ne
+comprennent pas la valeur des mots, et qui en alterent le sens dans leur
+imagination. J'envoyai coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon
+ma coutume, et les menacant, pour la premiere fois, de me plaindre a
+Paul des ameres tracasseries qu'elles suscitaient a leur compagne.
+
+"Oui, oui! faites cela, repondit Louison en sanglotant sur le ton le
+plus aigu; ce sera humain de votre part! Ce ne sera pas difficile car
+il en est si bien coiffe, de cette Marton, que quand nous aurons assez
+travaille pour la nourrir, il nous mettra a la porte au premier mot
+qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et
+vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre freres et
+soeurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au
+jugement de Dieu!"
+
+Elle sortit d'un air tragique, entrainant Suzanne, nous jetant des
+imprecations, et poussant les portes avec fracas.
+
+"Vous avez la pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en
+rallumant son cigare avec tranquillite. Paul Arsene vous a rendu, mes
+pauvres amis, un etrange service. Il a dechaine l'enfer dans votre
+interieur.
+
+--Quant a nous, nous n'en prendrions guere de souci personnel, repondit
+Eugenie; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour
+toi, Marthe; et si tu m'en croyais, il y aurait un remede a toutes les
+persecutions dont tu es victime.
+
+--Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugenie, dit Marthe en
+soupirant; mais sois sure que cela est impossible. D'ailleurs je serais
+encore bien plus odieuse aux soeurs d'Arsene, si...
+
+--Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase.
+
+--Si elle l'epousait, dit Eugenie. Voila ce qu'elle s'imagine; mais elle
+se trompe.
+
+--Si vous l'epousiez? s'ecria Horace, oubliant tout a coup la vicomtesse
+et revenant aux sentiments que naguere Marthe lui avait inspires; vous,
+epouser Arsene! Qui donc a pu avoir une pareille idee?
+
+--C'est une idee fort raisonnable, reprit Eugenie, qui voulait saper de
+plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du meme
+pays, de la meme condition, et a peu de chose pres du meme age. Ils se
+sont aimes des leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un scrupule
+de delicatesse qui empeche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi,
+et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler.
+C'est l'unique desir, l'unique pensee d'Arsene."
+
+L'attente d'Eugenie fut depassee par l'effet que produisit cette
+declaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiancee de Paul
+Arsene, tomba si bas dans sa pensee, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer.
+Humilie, blesse, et se croyant joue par elle, il prit son chapeau, et,
+le mettant sur sa tete avant que de sortir:
+
+"Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry,
+qui joue ce soir dans _l'Ours et le Pacha_."
+
+Marthe resta atterree. Eugenie lui parla encore d'Arsene; elle ne
+repondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba evanouie au milieu
+de la chambre.
+
+"Ma pauvre amie, dis-je a Eugenie en l'aidant a relever sa compagne, nul
+ne peut detourner la destinee! Tu as cru pouvoir preserver celle-ci. Il
+n'est deja plus temps: Horace est aime!"
+
+
+
+XIII.
+
+Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus
+calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une
+volonte qu'elle n'avait pas encore indiquee depuis deux mois que nous
+vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule
+une mansarde, ou nos relations d'amitie ne seraient plus attristees par
+l'humeur intolerante et intolerable de Louison.
+
+"Vous continuerez a m'employer a vos travaux, dit-elle; je viendrai
+chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confie. De cette
+maniere, votre repos ne sera plus trouble par ma presence; mais je
+sens que j'avais trop presume de mes forces en croyant qu'il me
+serait possible de supporter ces querelles grossieres et ces laches
+accusations. Je vois que j'en mourrais."
+
+Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir plus longtemps une
+pareille domination; mais nous ne voulions pas l'abandonner aux ennuis
+et aux dangers de l'isolement. Nous resolumes de nous expliquer avec
+Arsene, afin qu'il etablit ses soeurs dans une autre maison. On
+resterait associe pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une
+soeur, ne cesserait point d'etre notre voisine et notre commensale.
+
+Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arriere-pensee
+que nous devinions fort bien: elle ne pouvait plus supporter la presence
+d'Horace, et voulait le fuir a tout prix. C'etait bien la plus prompte
+maniere de couper court a cet attachement dangereux; mais comment faire
+comprendre a Arsene cette raison majeure qui devait porter la mort dans
+ses esperances? Au point ou en etaient encore les choses, Eugenie se
+flattait de tout reparer en gagnant du temps. Marthe guerirait; Horace
+lui-meme l'y aiderait par ses dedains, a mesure qu'il s'eprendrait de
+la vicomtesse de Chailly, et peu a peu Arsene se ferait ecouter. Tels
+etaient les reves qu'elle nourrissait encore. Le plus presse etait
+d'eloigner Louison et Suzanne, dont la societe commencait a nous peser
+beaucoup a nous-memes, un instant de colere et de folie de leur part
+detruisant tout l'effet de nos jours de patience et de menagements.
+
+Ce fut Louison qui mit un terme a nos perplexites par un changement
+subit et imprevu.
+
+Des le lendemain, a l'aube naissante, elle alla chuchoter aupres du lit
+de sa soeur, si bas que Marthe, qui sommeillait a peine, et qui pensa
+qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de
+ce qu'elles se confiaient. Mais tout a coup elle vit Louison s'approcher
+de son lit, se mettre a genoux, et lui dire en joignant les mains:
+"Marthe, nous vous avons offensee, pardonnez-nous. Tout le tort vient de
+moi. J'ai une mauvaise tete, Marton; mais au fond, je vous plains, et
+je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi a oter a
+Marthe le chagrin que je lui ai fait."
+
+Suzanne s'approcha, mais avec une repugnance que Marthe attribua a
+un eloignement prononce pour elle. Marthe etait bonne et genereuse;
+l'humilite de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras
+autour du cou, et lui pardonna de toute son ame, n'ayant plus le courage
+de l'affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus
+quel pretexte donner a la separation dont, a cause d'Horace, elle
+eprouvait si vivement le besoin.
+
+Nous fumes tous fort emus du repentir de Louison, et nous passames cette
+journee dans des effusions de coeur qui parurent soulager Marthe d'une
+partie de sa tristesse.
+
+Le soir, Eugenie, pour eviter de recevoir la visite d'Horace, qui
+s'etait annonce pour cette heure-la, nous proposa de faire un tour de
+promenade. Marthe accepta avec empressement, et nous etions deja tous
+sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et
+nous pria de la laisser a la maison.
+
+--Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en
+ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine.
+
+Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce
+n'etait pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et a qui le
+portier assurait que nous etions tous sortis, leva la tete, et vit une
+femme sur le balcon. Comme il etait un peu myope, il s'imagina que ce
+devait etre Marthe. L'idee lui vint de se venger par quelque cruel
+persiflage de ce qu'il appelait une _rouerie_ de sa part; car il croyait
+que, s'entendant avec Arsene, elle avait accepte ses soins et accueilli
+a demi sa declaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.
+
+Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essouffle, le coeur gonfle
+d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au lieu de Marthe, _la fille
+d'Herodias_ vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se
+gena pas pour jurer.
+
+Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant tout de suite en
+matiere, elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies
+qu'elle put le faire, pour la maniere dont elle s'etait conduite la
+veille avec lui.
+
+Horace, tout emerveille de cette conversion, lui promit d'oublier tout;
+et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait, a ses propres yeux, un
+air don Juan qui completerait son role a l'egard de Marthe, il appliqua
+un gros baiser de protection familiere sur la joue vermeille et rebondie
+de la villageoise. Malgre sa pruderie habituelle, elle ne s'en facha
+point trop, el lui parla ainsi:
+
+"Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me
+trompais. Je m'etais imagine, voyant mon frere si epris de mademoiselle
+Marthe, que celle-ci consentait a l'ecouter en meme temps qu'elle vous
+ecoutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon
+pauvre Arsene.
+
+--Je vous remercie de la supposition, repondit Horace; permettez-moi de
+vous en temoigner ma reconnaissance en embrassant cette autre joue qui
+fait des reproches a sa voisine.
+
+--Que celui-la soit le dernier, dit Louison en se laissant donner
+un second baiser, non sans rougir beaucoup: nous sommes bien assez
+raccommodes comme cela. Je me disais donc comme ca que c'etait bien
+vilain de la part de Marthe d'ecouter deux galants; foi d'honnete fille,
+je ne savais pas que mon frere ne lui avait tant seulement pas dit un
+mot d'amourette.
+
+--Ah! dit Horace d'un air indifferent, c'est singulier!"
+
+Et il commenca cependant a ecouter avec interet.
+
+"Eh! pardine, vous le savez bien, peut-etre, reprit Louison. Il parait
+(et c'est meme bien sur) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se
+marier. Et puis, voyez-vous, Monsieur (je peux bien vous dire ca entre
+nous), Marton est fiere, trop fiere pour une fille qui n'a ni sou ni
+maille; mais ca a des idees de princesse, ca lit dans les livres, et ca
+voudrait filer le parfait amour avec un jeune homme bien mis et bien
+eduque. Elle trouve mon pauvre frere trop commun, et d'ailleurs elle a
+la tete montee pour un autre que vous savez bien.
+
+--Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace etonne des gros yeux
+malins de Louison.
+
+--Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une facon toute
+rustique; vous n'etes pas si simple, vous savez bien qu'elle est folle
+de vous.
+
+--Vous ne savez ce que vous dites, Louison.
+
+--Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque
+temps? Et a qui donc est-ce qu'elle pense, quand elle passe la moitie
+de la nuit a soupirer et a geindre au lieu de dormir? Et pourquoi donc
+est-ce qu'elle est tombee en pamoison hier soir apres que vous etes
+parti tout fache?
+
+--Elle est tombee evanouie? Quoi! que dites-vous la, Louison?
+
+--Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et la voila
+maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus vous voir, parce
+qu'elle croit que vous ne la regarderez plus.
+
+--Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?
+
+--Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! Ayez-en aussi, et
+vous verrez bien.
+
+--Mais votre frere et Marthe s'aimaient des l'enfance? ils devaient se
+marier?
+
+--Ca n'est point; c'est une idee d'Eugenie. Elle veut les marier a
+present, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais
+l'autre n'entend a rien, et vous n'avez qu'un mot a lui dire pour
+qu'elle parle clair et droit a mon frere.
+
+--Et que ne l'a-t-elle fait plus tot? Elle le trompe donc?
+
+--Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint de lui faire de la
+peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frere ne lui a jamais rien
+demande. C'est Eugenie qui fait tout cela comme une folle qu'elle est.
+Le beau service a rendre a Paul que de lui faire epouser une femme qui
+en a un autre dans son idee! Ca ne se peut point."
+
+Quand nous rentrames (et notre promenade fut courte, car, etant a la
+veille de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour a
+mes plaisirs), nous trouvames Horace bien different de ce qu'il nous
+avait paru la veille. Il vint a notre rencontre, et serra la main de
+Marthe avec une ardeur etrange. Le desir, sinon l'amour, etait entre
+dans son esprit. Jusque-la l'incertitude du succes avait contrarie son
+orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sur de son triomphe, il
+en jouissait d'avance avec une sorte de beatitude. Sa figure avait une
+expression emue et pensive qui l'embellissait singulierement. Il etait
+pale; son regard humide et lent penetrait la pauvre Marthe comme une
+fleche empoisonnee. Elle ne s'attendait pas a le voir ce soir-la; elle
+croyait le danger passe pour un jour; elle se sentit defaillir en lui
+abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu'a ce
+qu'Eugenie eut apporte la lampe.
+
+Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que
+j'ecrivais dans une chambre voisine, la porte entr'ouverte, et que les
+femmes travaillaient autour de la table, il fit la conversation avec
+autant de gout et d'elegance que s'il eut ete dans le salon de la
+vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'ecouter; seulement
+j'entendais sa voix montee sur son diapason le plus sonore et le plus
+recherche. Eugenie me dit, le soir, que jamais elle ne l'avait vu aussi
+aimable, aussi coquet d'esprit que de langage, aussi pres du naturel et
+de la bonhomie qu'il le fut pendant pres de deux heures.
+
+Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugenie ne se pretait pas a
+soutenir la conversation, ne voulant pas faire briller son adversaire.
+Louison, toute radoucie, faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle
+procedait toujours par questions; et, quelque niaises et hors de sens
+qu'elle les fit, Horace y repondait avec le charme d'une condescendance
+ingenieuse, et trouvait pour elle les explications les plus enjouees,
+parfois meme les plus poetiques, comme celles qu'on donne aux enfants
+quand on les aime et qu'on veut se mettre a leur portee sans cesser
+d'etre vrai.
+
+Quoique Eugenie mit en oeuvre toutes les ressources de son esprit pour
+l'interrompre, l'embrouiller et meme le renvoyer, elle n'y reussit pas;
+et Marthe fut sous le charme, sans que rien put l'en preserver. Penchee
+sur son ouvrage, le sein oppresse, l'oeil voile, elle hasardait
+parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle
+detournait bien vue le sien avec une confusion pleine d'effroi et de
+delices.
+
+C'etait, je l'ai deja dit, la premiere fois que Marthe etait recherchee
+par une intelligence. La sienne, oisive et seule, dans une secrete et
+continuelle exaltation, avait renonce a cet amour de l'ame que personne
+n'avait su lui exprimer. Le pauvre Arsene n'avait jamais ose, jamais pu
+parler que d'amitie. Sa personne n'avait aucune seduction, son langage
+aucune poesie, ou du moins aucun art. Les autres amours que Marthe avait
+inspires etaient des fantaisies impertinentes qu'elle avait reprimees,
+ou des passions brutales qui l'avaient effrayee. Depuis le jour ou
+Horace lui avait parle d'amour, elle avait garde dans son cerveau et
+dans son coeur comme le souvenir d'une musique enivrante. Elle y pensait
+le jour, elle en revait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait
+pas a un plus grand bonheur qu'a celui de s'entendre encore dire les
+memes choses de la meme maniere. La pensee d'en etre a jamais privee
+etait deja pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur eut dure
+des annees. Ce soir-la, elle eut donne sa vie pour etre un seul instant
+avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait vecu le
+jour de sa premiere ivresse. Horace comprit bien son silence.
+
+"Marthe est perdue, me dit Eugenie quand tout le monde se fut retire.
+Elle ne peut plus comprendre Arsene; l'amour de celui-la est trop simple
+pour des oreilles pleines des belles paroles de l'autre. Vous devriez
+mener Horace demain chez la vicomtesse.
+
+--Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, repondis-je,
+car aujourd'hui il est certainement tres-epris de Marthe. Mais
+pourquoi donc desesperer toujours de lui? Le jour ou il aimera il sera
+transforme.
+
+--Parle plus bas, reprit Eugenie. Il me semble qu'on doit nous entendre
+de l'autre cote du mur.
+
+--C'est le lit de Louison qui se trouve la, et elle ronfle si bien...
+
+--J'ai dans l'idee, repondit-elle, que cette fille n'est pas si simple
+qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas."
+
+Malgre la surveillance assidue d'Eugenie, des regards, des mots, des
+billets meme, furent echanges entre Marthe et Horace. Je proposai a
+ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai a
+Eugenie de ne plus chercher a contrarier cette passion, qui semblait
+vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison etait
+desormais la douceur et la bonte meme. Elle temoignait a Marthe une
+amitie charmante; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers,
+qu'elle favorisait son amour, et l'aidait a en faire mille petits
+mysteres inutiles a la trop clairvoyante Eugenie.
+
+Un jour, Eugenie, qui etait fort souffrante, gronda Louison d'avoir
+envoye Marthe a sa place en commission.
+
+"Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison,
+affectant une grande surprise.
+
+--Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue.
+
+--Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perca malgre elle, dirait-on
+pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi,
+moi; mais on ne me suit pas; on voit bien que ca ne prendrait pas... Et
+on ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, parce
+qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne."
+
+Louison avait eu soin de dire a Marthe, la veille, de maniere a ce
+qu'Horace seul l'entendit:
+
+--C'est demain a midi que vous irez rue du Bac, au _petit Saint-Thomas_,
+pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a chargees d'assortir.
+
+Il y avait eu quelque chose de si affecte dans la maniere de menager
+ainsi a Horace l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en
+avait ete epouvantee. En y reflechissant, elle crut n'y voir qu'une
+etourderie de la part de sa compagne; et, quoique aux battements de son
+coeur, elle sentit bien qu'Horace l'attendrait au lieu designe, elle
+voulut se persuader qu'il n'avait point fait attention aux paroles
+de Louise. Le lendemain, comme elle approchait du magasin, elle vit
+effectivement Horace qui flanait sur le trottoir en l'attendant. Elle
+passa pres de lui; il ne l'arreta pas, ne la salua point; mais il la
+regarda d'un air si passionne, que cet oubli des formes de la bienseance
+ordinaire fut un eloquent temoignage de l'amour qui le penetrait. Elle
+lui sourit d'un air a la fois craintif, heureux et attendri; et ce
+regard, ce sourire echanges, se prolongerent autant que le permirent
+quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siecle de bonheur pour
+tous deux.
+
+Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes a la
+hate, etait bien sure de le retrouver sur le meme trottoir, autour du
+vitrage du magasin. Elle l'y retrouva en effet; et il l'attendait avec
+le projet de l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle
+sans temoins. Mais au moment ou il s'approchait et se preparait a
+passer doucement le bras de Marthe sous le sien, une voiture decouverte
+s'arreta devant la porte cochere qui fait face a la boutique. Un
+domestique galonne, qui etait derriere la voiture en descendit, et entra
+dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui
+avait donne se pencha pour regarder Horace en clignotant, comme si elle
+eut cherche a le reconnaitre. Horace salua: c'etait la vicomtesse de
+Chailly. Elle lui rendit son salut fort legerement, d'un air de doute et
+d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, comme pour s'assurer qu'elle
+le connaissait. Horace ne jugea point necessaire d'attendre l'effet
+de cette exploration un peu impertinente, et il se disposa a aborder
+Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se
+penchait a la portiere a mesure qu'il s'eloignait, et la voiture etait
+tournee de maniere a ce qu'elle put le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au
+detour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il etait au
+supplice. Marthe etait mise tres simplement, mais avec une sorte de
+distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme _comme il
+faut_. Mais, helas! elle portait un paquet dans un foulard, et c'etait
+le cachet irrecusable de la grisette. Cette futile circonstance et
+l'indiscrete curiosite de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la
+vanite d'Horace pour l'empecher de ceder au mouvement de son coeur. Il
+hesita, se reprit a dix fois, revint sur ses pas pour donner le change;
+et quand la voiture fut repartie, il se remit a courir. Marthe, qui le
+croyait sur ses talons, avait juge prudent de couper a sa droite par la
+rue de l'Universite, pour eviter les nombreux passants de la rue du Bac.
+Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna,
+elle ne vit personne derriere elle; et Horace, remontant a toutes jambes
+la rue du Bac jusqu'a la Seine, ne la rencontra pas devant lui.
+
+C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire ecouter son
+amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.
+
+Eugenie, a peine retablie, fut forcee d'aller passer quelques jours a
+Saint-Germain, pour soigner une de ses soeurs qui etait malade plus
+gravement. La mansarde resta confiee a Marthe. Horace y passa des
+journees entieres. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler.
+Abandonnee a son destin, Marthe ecouta cet amour dont l'expression avait
+pour elle tant de charme et de puissance. Interroge par moi, Horace me
+jura qu'il etait bien serieusement epris d'elle, et qu'il etait capable
+de tous les devouements pour le lui prouver. J'insinuai a Marthe qu'elle
+devait user de son influence pour le faire travailler; car je voyais ses
+embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu a ses moyens
+quotidiens d'existence, j'ignore ou il eut pris de quoi diner. Cette
+assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait dans la
+delicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse.
+Quand je hasardais un mot a cet egard, il me repondait d'un air
+desespere:--C'est vrai; je suis a ta charge, et tu dois bien me
+mepriser. Si j'essayais de recuser ce motif blessant pour nous deux, en
+invoquant son propre interet, son propre avenir, il me fermait encore la
+bouche en disant:
+
+"Au nom du present, je te supplie de ne pas me parler de l'avenir.
+J'aime, je suis heureux, je suis enivre, je me sens vivre. Comment et
+pourquoi veux-tu que je songe a autre chose qu'a ce moment fortune ou
+j'existe surabondamment?"
+
+N'avait-il pas raison?-"Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son
+ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montre l'avenir sous
+un jour d'egoisme. A present qu'il aime, son ame va s'ouvrir a des
+notions plus larges, plus vraies, plus genereuses. Le devouement va
+se reveler, et, avec le devouement, la necessite et le courage de
+travailler."
+
+
+
+XIV.
+
+Lorsque Eugenie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts desormais
+inutiles, elle songea qu'il etait temps d'informer Arsene de la verite,
+ou tout au moins de la lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur
+la maniere dont elle s'y prendrait; et, apres que nous eumes envisage la
+question sous tous ses aspects, elle s'arreta au parti suivant.
+
+Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle disait avoir des
+oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses pensees, par la
+solennite d'une demarche que sa bonne reputation et la dignite de son
+caractere lui donnaient le droit de risquer.
+
+"Ecoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer; mais vous ne
+savez pas l'etendue des devoirs que vous avez contractes envers Marthe.
+Vous lui faites perdre la protection d'Arsene, protection courageuse et
+perseverante, qui ne lui eut jamais manque et qui eut toujours porte ses
+fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce qu'elle lui aurait du
+encore si elle ne se fut pas mise dans la necessite de renoncer a son
+assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu'il faut que vous
+sachiez tout. Arsene n'eut jamais abandonne la peinture, qu'il aimait
+passionnement, si sa pensee secrete n'eut ete de mettre, grace a son
+travail, Marthe a l'abri du besoin. Il n'eut jamais songe a faire venir
+ses soeurs de la province, si son unique but n'eut ete de lui donner
+une societe et une protection derriere laquelle sa protection a lui se
+serait toujours cachee. Enfin, a l'heure qu'il est, il vient d'obtenir
+un tout petit emploi dans les bureaux d'une societe industrielle. Rien
+au monde n'est plus contraire a ses gouts, a ses habitudes d'activite,
+au mouvement rapide et genereux de son esprit; je le sais, et je crains
+qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner de l'argent, et
+qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement a tous les besoins de
+Marthe, en ayant l'air de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que
+nos petits travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire
+vivre trois femmes (ma part prelevee) dans l'aisance, la proprete et la
+liberte ou vivent Marthe et les soeurs d'Arsene. Tout ce que je sais,
+tout ce que je vous dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un
+menage par elle-meme; elle a l'inexperience d'un enfant a cet egard-la.
+Arsene la trompe, et nous l'y aidons, pour qu'elle ne connaisse ni les
+privations ni l'exces du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper
+les soeurs, sur la discretion desquelles nous ne pouvons pas compter.
+Jusqu'ici je me suis chargee de la comptabilite; je leur ai fait croire
+a toutes que les recettes l'emportaient sur les depenses, tandis que
+c'est le contraire qui est vrai. Mais cet etat de choses ne peut durer
+desormais. Arsene s'est toujours flatte secretement que Marthe prendrait
+pour lui une affection serieuse, lorsque, revenue de ses terreurs
+et guerie de ses blessures, son ame s'ouvrirait a de plus douces
+impressions. J'ai partage son illusion, je vous l'avoue, et j'ai fait
+tout mon possible pour preserver Marthe d'un autre attachement. Je n'ai
+pas reussi. Maintenant, dites-moi ce que vous feriez a ma place du
+secret d'Arsene, et quel conseil vous donneriez a l'un et a l'autre."
+
+Cette ouverture deconcerta beaucoup Horace. "Je suis sans fortune,
+dit-il; comment pourrai-je servir de protecteur a une femme, moi qui
+n'ai encore pu m'aider et me guider moi-meme?"
+
+Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu a peu ses idees se
+rembrunirent. "Je n'avais pas prevu tout cela, moi! s'ecria-t-il avec un
+chagrin qui n'etait pas sans melange d'humeur. Je n'ai jamais songe a
+rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux etres qui
+s'aiment, il y ait un protecteur et un protege? Vous, Eugenie, qui
+reclamez toujours l'egalite pour votre sexe...
+
+--Oh! Monsieur, repondit-elle, je la reclame et je la pratique, bien
+qu'elle soit difficile a conquerir dans la societe presente. Je sais
+borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez
+comment je vis avec Theophile, et vous savez par consequent que je
+ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le
+considere comme mon protecteur legitime et naturel? Si je tombais
+malade et que je fusse longtemps privee de travail, au lieu d'aller a
+l'hopital, je trouverais dans son coeur un refuge contre l'isolement et
+la misere. Si un homme etait assez lache pour m'insulter, j'aurais un
+appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mere... ajouta-t-elle en
+baissant les yeux par un sentiment de dignite pudique, et en les
+relevant sur lui avec fermete pour lui faire sentir la consequence
+possible de ses amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposes
+a manquer de pain et d'education. Voila, Monsieur, pourquoi il importe
+a des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l'affection
+durable et un devouement egal au leur.
+
+--Eugenie, Eugenie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez
+dans un grand trouble. Je ne suis pas l'amant de Marthe au point d'avoir
+reflechi aux resultats serieux de l'ivresse qui s'allume dans mon
+cerveau. Eh bien, chere Eugenie, je me confesse a vous, je m'accuse; je
+ne peux ni ne veux vous tromper. Je desire Marthe de toutes les forces
+de mon etre, et je l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais
+puis-je lui promettre d'etre pour elle ce que Theophile est pour vous?
+Puis-je m'engager a la soustraire a tous les dangers, a tous les maux de
+l'avenir? Theophile est riche, en comparaison de moi; il a une petite
+fortune assuree; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui n'ai que
+des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l'avenir, pour
+le present et pour le passe en meme temps!
+
+--Mais Arsene n'a rien, reprit Eugenie, et en outre il soutient ses deux
+soeurs.
+
+--Ah! s'ecria Horace, frappe de l'allusion et entrant dans une sorte de
+fureur, il faudra donc que je me fasse garcon de cafe, moi! Non, il n'y
+a pas de femme au monde pour qui je me resoudrai a m'avilir dans une
+profession indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...
+
+--Oh! Monsieur, ne blasphemez pas, dit Eugenie. Marthe ne s'imagine
+rien, car je lui ai fait un grand mystere de tout ceci; et le jour ou
+elle saurait que de pareilles questions ont ete soulevees a propos
+d'elle, je suis sure qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'etre a
+charge a quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que vous ne l'aimez pas;
+car vous ne la comprenez guere, et vous ne l'estimez nullement. Ah!
+pauvre Marthe, je savais bien qu'elle se trompait!"
+
+Eugenie se leva pour s'en aller. Horace la retint.
+
+"Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi?
+
+--Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.
+
+--Vous allez me presenter comme un etre odieux, comme un monstre
+d'egoisme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir
+une femme, et que je me respecte au point de ne vouloir pas me faire
+laquais? Ah! sans doute, si le merite d'un homme se mesure au poids
+de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsene est un heros et moi un
+miserable!
+
+--Il y a dans tout ce que vous dites, repliqua Eugenie, des idees
+insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus
+repondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La verite est dure; mais il
+faudra que Marthe l'apprenne, et qu'elle renonce dans le meme jour a son
+ami, a cause de vous, a vous, a cause d'elle-meme. Heureusement que
+nous lui resterons! Theophile saura bien remplacer Arsene, avec plus de
+desinteressement encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec
+elle; et jamais l'idee ne nous viendra que cela s'appelle _entretenir_
+une femme!
+
+--Eugenie, dit Horace en lui prenant les mains avec feu, ne me jugez pas
+sans me comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m'avoir avili aux
+yeux de Marthe et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infames que
+vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement peut-etre;
+mais aussi votre susceptibilite s'effarouche pour des mots, et la mienne
+s'emporte a cause du blessant parallele que vous etablissez toujours
+entre ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, j'ai
+horreur des modeles qui posent pour la vertu; mais, sans rien affecter,
+sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l'occasion
+le devouement jusqu'au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque
+Je n'en sais rien moi-meme; je n'ai pas encore ete mis a l'epreuve; mais
+j'ai beau me tater et m'interroger, je ne trouve en moi ni elements
+de lachete ni germes d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous
+d'avance? Vous avez de cruelles preventions contre moi, Eugenie; et je
+ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les
+interpretiez a ma honte. Marthe ne pourra plus etouffer un soupir ou
+verser une larme qui ne me soient imputes. Enfin, nous ne pourrons plus
+exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsene soit suspendu sur nos
+tetes comme un arret. Cela gene et contriste deja tous les elans de
+mon coeur; mon avenir perd sa poesie, et mon ame sa confiance. Cruelle
+Eugenie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces choses?
+
+--Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit Eugenie. Vous
+craignez de vous humilier en me disant que l'exemple d'Arsene ne vous
+effraie pas, et que vous vous sentez bien capable, comme lui, des plus
+grands actes d'abnegation pour l'objet de votre amour?
+
+--Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi faut-il m'engager?
+Dois-je donc epouser? Mais cela n'a pas le sens commun! Je suis mineur,
+et mes parents ne me permettront jamais...
+
+--Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne a certains
+egards, repondit Eugenie, et que je ne vois dans le mariage qu'un
+engagement volontaire et libre, auquel le maire, les temoins et le
+sacristain ne donnent pas un caractere plus sacre que ne le font l'amour
+et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les memes idees, et je
+crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage legal. Mais il
+y a un mariage vraiment religieux, qui se contracte a la face du ciel;
+et si vous reculez devant celui-la...
+
+--Non, Eugenie, non, ma noble amie, s'ecria Horace: celui-la n'a rien
+que je repousse. Je me plains seulement de la mefiance que vous me
+temoignez; et, si vous la faites partager a votre amie, nous allons
+changer, grand Dieu! la passion la plus spontanee et la plus vraie en
+quelque chose d'arrange, de guinde et de faux, qui nous refroidira tous
+les deux."
+
+Pendant qu'Eugenie sondait ainsi avec une attention severe le coeur
+d'Horace, a la meme heure, au meme instant, des atteintes plus profondes
+etaient portees a celui d'Arsene. Il etait venu voir ses soeurs, ou
+plutot Marthe, a la faveur de ce pretexte; et Louison etant sortie a
+ce moment-la, Suzanne, qui etait mecontente du despotisme de sa soeur
+ainee, avait resolu, elle aussi, de frapper un coup decisif. Elle prit
+Arsene a part.
+
+"Mon frere, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je
+commence par reclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous
+confier."
+
+Arsene le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de
+Louison a l'egard de Marthe.
+
+"Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est reconciliee de bonne foi avec
+Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun chagrin? Eh bien, sachez
+qu'elle lui en prepare de bien plus grands, et qu'elle la hait plus que
+jamais. Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne reussirait pas a vous
+detacher d'elle par des paroles, elle a resolu de l'avilir a vos yeux.
+Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu'elle y a reussi deja.
+
+--L'avilir! la perdre! s'ecria Paul Arsene. Est-ce ma soeur qui parle?
+est ce de ma soeur que j'entends parler?
+
+--Ecoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est passe. Louison a
+ecoute, a travers la cloison de sa chambre, ce que M. Theophile et
+Eugenie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette maniere
+qu'Eugenie voulait vous faire epouser Marthe, et que Marthe commencait
+a aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:--Nous sommes sauvees, et notre
+frere va bientot savoir qu'on se joue de lui. Seulement il faut lui en
+fournir la preuve; et quand il aura decouvert quelle femme perdue il
+nous a donnee pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que
+nous.--Mais quelle preuve lui en donnerez-vous? lui ai-je dit; Marthe
+n'est pas une femme perdue.--Si elle ne l'est pas, elle le sera
+bientot, je t'en reponds, a dit Louison. Tu n'as qu'a faire comme moi
+et a m'obeir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera dans le
+panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon a Marthe, et elle
+s'est mise a dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis
+elle a dit je ne sais quoi a M. Horace pour l'encourager a courtiser
+Marton; et puis elle disait toute la journee a Marton que M. Horace
+etait un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu'a sa place elle
+ne le ferait pas tant languir; et puis, enfin, elle leur menageait des
+tete-a-tete, elle leur donnait l'occasion de se rencontrer dehors, et,
+tant qu'Eugenie a ete malade, elle les a laisses expres ensemble toute
+la journee dans une chambre, m'a emmenee dans l'autre, et deux ou trois
+fois Marthe est venue tout effrayee et tout emue aupres de nous, comme
+pour se refugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, et
+feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui est resulte de
+tout cela! C'est toujours bien affreux de la part d'une fille comme
+Louison, qui me fait des sermons epouvantables quand l'epingle de mon
+fichu n'est pas attachee juste au-dessous du menton, et qui ne se
+laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une
+pauvre fille dans les pieges du diable, et de favoriser un jeune homme
+dont certainement les intentions sont peu chretiennes. Cela m'a fait
+beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essaye de
+faire comprendre a celle-ci qu'on ne lui voulait pas de bien en agissant
+ainsi, et que M. Horace n'etait qu'un enjoleur. Marthe a mal pris la
+chose, elle a cru que je la haissais. Louison m'a menacee de me rouer de
+coups, si je disais un mot de plus, et Eugenie, me voyant triste, m'a
+reproche d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est venu ou le coup qu'on
+vous prepare va vous arriver. N'en soyez pas surpris, mon frere, et
+montrez de l'indulgence a cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus
+coupable ici."
+
+Arsene sut renfermer la terrible emotion que lui causa cette confidence.
+Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison etait un monstre
+de perfidie, ou si Suzanne etait une calomniatrice infame; et, dans l'un
+comme dans l'autre cas, il se sentit blesse et atterre d'avoir un
+tel etre dans sa famille. Il attendit que Louison fut rentree, pour
+l'interroger d'un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec
+Horace. "On m'a dit qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le
+moindre mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. Mais
+j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez averti plus tot,
+puisque vous pensiez que j'y prenais grand interet."
+
+Louison vit bien que, malgre cet air resigne, Paul avait les levres
+pales et la voix suffoquee. Elle crut qu'une jalousie concentree etait
+la seule cause de sa souffrance, et, se rejouissant de son triomphe,--Ah
+dame! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est
+sur de son fait, et tu nous as si mal recues quand nous avons voulu
+t'avertir! Mais, a present, je puis bien te parler franchement, si
+toutefois tu l'exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas.
+
+En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace l'avait
+chargee de remettre a Marthe. Arsene ne l'eut pas ouverte lors meme que
+sa vie en eut dependu. D'ailleurs, dans ses idees simples et rigides,
+une lettre etait par elle-meme une preuve concluante. Il mit celle-la
+dans sa poche, et dit a Louison: "Il suffit, je te remercie; mon parti
+etait deja pris en venant ici. Je te donne ma parole d'honneur que
+Marthe ne saura jamais le service que tu viens de me rendre."
+
+[Illustration: Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre.]
+
+Il passa dans mon cabinet, ou je venais de rentrer moi-meme, et,
+quelques instants apres, Eugenie arriva. "Tenez, lui dit-il en lui
+remettant la lettre d'Horace, voici une lettre pour Marthe, que j'ai
+trouvee par terre dans la chambre de mes soeurs. C'est l'ecriture de M.
+Horace; je la connais.
+
+--Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugenie.
+
+--Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne veux rien savoir.
+Je ne suis pas aime; le reste ne me regarde pas. Je n'ai jamais ete
+importun, je ne le serai jamais. Je n'ai ete indiscret qu'avec vous,
+en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la societe de mes
+soeurs, qui ne vous a pas ete toujours des plus agreables. Louison
+est difficile a vivre; et l'occasion s'etant presentee de la placer
+ailleurs, je venais vous dire que, des demain, je vous en debarrasse,
+ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontes que vous
+avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amitie, dont
+je viendrai toujours me reclamer le plus souvent qu'il me sera possible,
+tant que M. Theophile ne le trouvera pas mauvais.
+
+--Vos soeurs ne me sont nullement a charge, repondit Eugenie. Suzanne a
+toujours ete fort douce, et Louison l'est devenue depuis quelque temps.
+Je concois que vos idees sur l'avenir ayant change, vous vouliez rompre
+l'union que nous avions formee sous de meilleurs auspices; mais pourquoi
+vous tant presser?
+
+--Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit Arsene. Elles ne
+sont peut-etre pas aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et je suis tout a
+fait en mesure de les etablir. Ecoutez, Eugenie, dit-il en la prenant
+a part, j'espere que vous garderez Marthe aupres de vous tant qu'elle
+n'aura pas pris un parti contraire, et que vous veillerez a ce que tous
+ses desirs soient satisfaits, tant qu'un autre ne s'en sera pas charge.
+Voici une partie de la somme que j'ai touchee ce matin; destinez-la au
+meme usage qu'a l'ordinaire, et, comme a l'ordinaire, gardez mon secret.
+
+--Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugenie. Ce serait avilir en
+quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services
+apres ce que vous savez. Il faut qu'elle apprenne enfin a qui elle doit
+le bien-etre dont elle a joui jusqu'a present, afin qu'elle vous en
+rende grace et qu'elle y renonce a jamais.
+
+[Illustration: Non! non! elle ne rentrera pas avec Theophile, dit
+Arsene.]
+
+--Eugenie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, je ne pourrai plus
+remettre les pieds chez vous, et je ne pourrai jamais revoir Marthe.
+Elle rougirait devant moi, elle serait humiliee, elle me hairait
+peut-etre. Laissez-moi donc sa confiance et son amitie, puisque je ne
+dois jamais pretendre a autre chose. Quant a refuser pour elle les
+derniers services que je veux lui rendre, vous n'en avez pas le droit,
+pas plus que vous n'avez celui de trahir le secret que vous m'avez
+jure."
+
+J'appuyai ses resolutions aupres d'Eugenie, et il fut convenu que Marthe
+ne saurait rien. Elle rentra bientot avec Horace, qu'elle avait attendu,
+je crois, sur l'escalier. Arsene lui souhaita le bonjour, et, parlant
+avec calme de choses generales, il l'observa attentivement ainsi
+qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en apercut; les amoureux ont,
+a cet egard-la, une faculte d'abstraction vraiment miraculeuse. Au bout
+d'un quart d'heure, Arsene se retira apres avoir serre fortement la main
+de Marthe et avoir salue Horace tranquillement. Je compris le regard
+d'Eugenie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermete
+stoique ne cachat quelque projet desespere, d'autant plus qu'il faisait
+son possible pour m'eloigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre
+lui-meme et contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis
+defaillir. Je le forcai d'entrer chez un pharmacien et d'y prendre
+quelques gouttes d'ether. Je lui parlai longtemps; il parut m'ecouter,
+mais je crois bien qu'il ne m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui,
+et ne le quittai que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de la
+rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes
+causes par des desespoirs d'amour; je revins sur mes pas, et rentrai
+chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoque par des sanglots
+qui ne pouvaient trouver d'issue et qui le torturaient. Mes temoignages
+d'amitie firent tomber de ses yeux quelques larmes, qui le soulagerent
+faiblement. Un peu revenu a lui, et voyant mon inquietude:
+
+"Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je vous donne ma parole
+d'honneur que je serai _un homme_. Peut-etre quand je serai seul
+pourrai-je pleurer; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur
+moi. J'irai vous voir demain, je vous le jure."
+
+Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une gaiete charmante.
+Horace, d'abord trouble par la presence de son rival, s'etait battu les
+flancs pour etre aimable, et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier
+pour trouver son esprit ravissant. Elle ne s'etait seulement pas doutee
+que Paul eut la mort dans l'ame, et mon visage altere ne lui en donnait
+pas le moindre soupcon. O egoisme de l'amour! pensai-je.
+
+
+
+XV.
+
+Des le lendemain Arsene vint chercher ses soeurs; et, sans presque
+leur donner le temps de nous faire leurs adieux, il les emmena
+silencieusement dans le nouveau domicile qu'il leur avait prepare a la
+hate.
+
+--Maintenant, leur dit-il, vous etes libres de me dire si vous voulez
+rester ici ou si vous aimez mieux retourner au pays.
+
+--Retourner au pays? s'ecria Louison stupefaite; tu veux donc nous
+renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?
+
+--Ni l'un ni l'autre, repondit-il; vous etes mes soeurs, et je connais
+mon devoir. Mais j'ai cru que vous haissiez la capitale et que vous
+desiriez partir.
+
+Louison repondit qu'elle s'etait habituee a la vie de Paris, qu'elle ne
+trouverait plus d'ouvrage au pays, puisque son depart lui avait fait
+perdre sa clientele, et qu'elle desirait rester.
+
+Depuis qu'a force d'ecouter a travers la cloison, Louise avait surpris
+tous les secrets de notre menage, elle s'etait reconciliee avec le
+sejour de Paris, grace aux avantages qu'elle avait cru pouvoir tirer du
+devouement incomparable de son frere. Jusque-la elle n'avait pas connu
+Arsene; elle avait compte sur une sorte d'assistance, mais non pas sur
+un complet abandon de ses gouts, de sa liberte, de son existence tout
+entiere. Elle n'avait pas compris non plus cette activite, ce courage,
+cette aptitude au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se
+developpaient en lui lorsqu'il etait mu par une passion genereuse. Des
+qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer de lui, elle le regarda
+comme une proie qui lui etait assuree et qu'elle devait se mettre en
+mesure d'accaparer. Les seules passions qui gouvernent les femmes mal
+elevees, lorsqu'une grandeur d'ame innee ne contre-balance pas les
+impressions journalieres, ce sont la vanite et l'avarice. L'une les mene
+au desordre, l'autre a l'egoisme le plus etroit et le plus impitoyable.
+Louison, privee de bonne heure des soins d'une mere, sacrifiee a
+une maratre, et abandonnee a de mauvais exemples ou a de mauvaises
+inspirations, devait subir l'une ou l'autre de ces passions funestes.
+Elle pencha par reaction vers celle que sa belle-mere n'avait pas, et,
+vertueuse par haine du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra
+par instinct a celui que lui suggeraient la misere et les privations.
+Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'a satisfaire ce besoin
+imperieux, elle y puisa une adresse et une fourberie dont son
+intelligence bornee n'eut pas semble susceptible. C'est ainsi qu'elle
+avait pousse Marthe dans le piege, et que desormais elle se flattait de
+regner sans partage sur la conscience de son frere.
+
+"Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas a Suzanne, a cause de
+cette paienne, il le fera encore mieux quand il saura, grace a nous,
+combien elle en etait indigne."
+
+Suzanne n'avait pas, a beaucoup pres, l'ame aussi noire que sa soeur;
+mais, habituee a trembler devant elle, elle n'avait que des remords
+tardifs ou des reactions avortees. Arsene etait bien loin de soupconner
+la bassesse calculee des intentions de Louise. Il attribua son affreuse
+perfidie envers Marthe a une de ces haines de femme fondees sur le
+prejuge, l'intolerance religieuse et l'esprit de domination refoule
+jusqu'a la vengeance. Il trouva bien une monstrueuse inconsequence entre
+sa conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur farouche;
+il attribua ces contradictions a l'ignorance, a une devotion mal
+entendue. Il en fut attriste profondement; mais, plein de compassion et
+de courage, il resolut d'ensevelir dans le secret de son ame le crime de
+cette soeur altiere et cruelle. Il se promit de la convertir peu a peu
+a des sentiments plus vrais et plus nobles; et de ne lui faire de
+reproches que le jour ou elle serait capable de comprendre sa faute et
+de la reparer. Par la suite il disait a Eugenie, informee malgre sa
+discretion de ce qui s'etait passe entre sa soeur et lui:
+
+"Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal qu'elle m'avait
+fait, vous l'auriez tous haie et meprisee; vous eussiez dit: C'est un
+monstre! Et comme la perte de l'estime des honnetes gens est le plus
+grand malheur qui puisse arriver, ma soeur m'a cause dans ce moment-la
+tant de pitie, que je n'ai presque pas eu de colere."
+
+Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu'elle prit pour
+un redoublement d'affection.
+
+"Si vous desirez rester ici et que ce soit dans vos interets, leur
+dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai de l'ouvrage, et je
+vous soutiendrai en attendant. Nous ne sommes pas assez _fortunes_ pour
+avoir des logements separes; je demeurerai avec vous. Voila qui est
+convenu jusqu'a nouvel ordre.
+
+--Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? demanda Louison.
+
+--Cela veut dire jusqu'a ce que vous puissiez vous passer de moi,
+repondit-il; car ma vie n'est pas assuree contre la mort comme une
+maison contre l'incendie. Avisez donc peu a peu aux moyens de vous
+rendre independantes, soit par d'honnetes mariages, soit en vous
+faisant, par votre intelligence et votre activite, une bonne clientele.
+
+--Sois sur, dit Louison un peu deconcertee, en affectant de la fierte,
+que nous ne resterons pas a ta charge sans rien faire; nous voulons au
+contraire te debarrasser de nous le plus tot possible.
+
+--Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsene, qui craignit de l'avoir
+blessee. Tant que je serai vivant, tout ce qui est a moi est a vous;
+mais, je vous l'ai dit, je ne suis pas immortel, et il faut songer...
+
+--Mais quelles idees a-t-il donc aujourd'hui! s'ecria Louison en se
+retournant avec effroi vers Suzanne; ne dirait-on pas qu'il veut se
+faire perir? Ah ca, mon frere, est-ce que le chagrin te prend? Est-ce
+que tu vas te faire de la peine pour cette...
+
+--Je vous defends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe!
+dit Arsene avec une expression qui fit palir les deux soeurs. Je vous
+defends de jamais me parler d'elle, meme indirectement, soit en bien,
+soit en mal, entendez-vous? La premiere fois que cela vous arrivera,
+vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous etes averties.
+
+--Il suffit, dit Louison terrassee, on s'y conformera. Mais ce n'est
+pas vous parler d'elle, Paul, que de vous conjurer de ne pas avoir de
+chagrin.
+
+--Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la meme energie, et je ne
+veux pas non plus qu'on m'interroge. J'ai parle de mort tout a l'heure,
+et je dois vous dire que je ne suis pas homme a me suicider. Je ne suis
+pas un lache; mais le temps est a la guerre, et je ne dis pas qu'une
+revolution se declarant, je n'y prendrais point part comme j'ai deja
+fait l'annee derniere. Ainsi, habituez-vous a l'idee de vous suffire
+un jour a vous-memes, comme d'honnetes artisanes doivent et peuvent le
+faire. Je vais a mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; car
+dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. Mais je vous defends d'en
+demander ou d'en accepter d'Eugenie."
+
+"Vois-tu, dit Louison a sa soeur des qu'il fut sorti, tout a reussi
+comme je le voulais. Il deteste aussi Eugenie a present. Il croit que
+c'est elle qui a perdu Marthe."
+
+Suzanne baissa la tete avec embarras, puis elle dit: "Il a le coeur bien
+gros; il ne pense qu'a mourir.
+
+--Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; tu verras que
+bientot il n'y pensera plus. Arsene est fier; il ne voudra pas se faire
+de la peine pour une fille qui se moque de lui avec un autre, et tu
+verras aussi qu'il sera le premier a nous en parler, et a etre content
+quand nous dirons du mal d'elle.
+
+--C'est egal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.
+
+--Oh! toi, _une sans coeur_, une sotte qui aurait tout supporte de la
+part de Marton sans rien dire! Tu as trop d'indulgence, Suzon. Si tu
+avais des principes, tu saurais qu'il ne faut pas etre trop bonne pour
+les femmes sans moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin
+ou mon frere te reprochera aussi ton indifference sur ce chapitre-la.
+
+--C'est egal, je te repete, dit Suzanne, que je ne me hasarderai jamais
+a lui dire un mot contre Marthe, quand meme il aurait l'air de m'y
+encourager. Je suis bien sure qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en,
+puisque tu te crois si fine!"
+
+La journee se passa en querelles, comme a l'ordinaire. Neanmoins,
+lorsque Arsene rentra, il trouva sa chambre bien rangee, tout son linge
+raccommode, ses effets nettoyes, plies, et les legumes du souper cuits
+et servis proprement. Louison lui fit sonner tres-haut tous ces bons
+offices, et l'accabla de prevenances importunes, qu'il subit sans
+impatience. Elle s'efforca de l'egayer, mais elle ne put lui arracher
+un sourire; a peine eut-il avale quelques bouchees, qu'il sortit sans
+repondre aux questions qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain,
+le surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant d'esprit
+et de zele, qu'il sut en peu de temps leur procurer de l'ouvrage, et il
+mit toujours a leur disposition, pour l'entretien de tous trois, les
+deux tiers de l'argent qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre
+tiers, et elles n'en connurent jamais la destination. En vain Louison
+chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous les carreaux de
+sa chambre, pour voir s'il ne se faisait pas une bourse particuliere,
+elle ne trouva rien; en vain hasarda-t-elle d'adroites questions, elle
+n'obtint pas de reponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet
+argent invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle disait utiles
+au menage, il fit la sourde oreille, ne les laissa manquer d'aucune
+chose necessaire a leur entretien, mais se refusa constamment la moindre
+superfluite personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui,
+comptant pour rien de disposer de la majeure partie du bien de son
+frere, se creusait la cervelle pour arriver a la conquete du reste. Il
+lui semblait qu'Arsene commettait une injustice, presque un vol, en se
+reservant quelques ecus pour un usage mysterieux. Elle n'en dormait
+pas; et, si elle l'eut ose, elle eut manifeste le depit qu'elle en
+ressentait; mais avec sa douceur impassible et son silence glace, Arsene
+la tenait sous une domination qu'elle n'avait pas prevue si austere. Il
+fallut pourtant s'y soumettre, renoncer a connaitre le fond de ce coeur
+qui s'etait ferme pour jamais, et a surprendre une pensee sur ce visage
+qui s'etait petrifie.
+
+J'ai dit ces details de son interieur, quoique je n'y aie point penetre
+a cette epoque; mais tout ce qui tient aux personnes dont je raconte
+ici l'histoire m'a ete peu a peu devoile par elles-memes avec tant de
+precision, que je puis les suivre dans les circonstances de leur vie ou
+je n'ai pris aucune part, avec la meme fidelite que je ferai quant a
+celles ou j'ai assiste personnellement.
+
+Le depart des deux soeurs fut pour nous un veritable soulagement; mais
+le mystere et la promptitude qu'Arsene avait mis a effectuer cette
+separation furent longtemps inexplicables pour nous. Nous pensames
+d'abord qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en otait
+courageusement l'occasion et le pretexte. Mais il revint nous voir comme
+a l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda l'adresse de ses soeurs, il
+eluda ses questions, et finit par lui dire qu'elles etaient placees chez
+une maitresse couturiere a Versailles. Je savais le contraire, parce
+que je les rencontrais quelquefois dans les alentours de la maison de
+commerce ou Arsene etait occupe; leur affectation a m'eviter me faisait
+pressentir et respecter la volonte d'Arsene. Il fut impossible a Eugenie
+d'avoir le mot de cette enigme; elle ne put meme pas amener Arsene a une
+nouvelle explication sur ses sentiments secrets et sur ses resolutions a
+l'egard de Marthe. Effrayee du calme qu'il montrait, et craignant qu'il
+ne conservat un reste d'esperance trompeuse, elle essayait souvent de le
+desabuser; mais il coupait court a tout entretien de ce genre, en lui
+disant a la hate: "Je sais bien! je sais bien! inutile d'en parler."
+
+Du reste, pas un mot, pas un regard qui put faire soupconner a Marthe
+qu'elle etait l'objet d'une passion ardente et profonde. Il joua si bien
+son role qu'elle se persuada n'avoir jamais ete qu'une amie a ses yeux;
+et nous-memes nous commencames a croire qu'il avait triomphe de son
+amour et qu'il etait gueri.
+
+Eugenie, qui prevoyait la confusion et le chagrin de Marthe lorsqu'elle
+apprendrait les services d'argent qu'il lui avait rendus a son insu, le
+forca de reprendre celui qu'il avait apporte en dernier lieu. Desormais
+elle voulut rester chargee exclusivement de son amie, et cette charge
+etait bien legere. Marthe etait d'une sobriete excessive; elle etait
+vetue avec une simplicite modeste, et elle aidait assidument Eugenie
+dans son travail. La seule trace des bienfaits d'Arsene que nous
+n'eussions pas fait disparaitre, de peur d'affliger trop cet excellent
+jeune homme, c'etait un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et
+qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, d'une table,
+d'une commode en noyer, et d'une petite toilette qu'il avait choisie
+lui-meme, helas! avec tant d'amour! Nous faisions accroire a Marthe que
+ces meubles etaient a nous, et que nous les lui pretions. Elle agreait
+nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous eussions ete
+heureux de les lui faire agreer toute notre vie; mais il n'en devait pas
+etre ainsi. Un mauvais genie planait sur la destinee de Marthe: c'etait
+Horace.
+
+Apres la declaration formelle d'Eugenie, il s'etait attendu a une lutte
+avec Arsene. Il etait fort humilie d'avoir un semblable rival; et
+cependant, comme il le savait tres-fin, tres-hardi, tres-estime de nous
+tous, et de Marthe la premiere, c'en etait assez pour qu'il acceptat
+cette lutte. Quelques jours auparavant, il eut abandonne la partie
+plutot que de commettre son esprit elegant et cultive avec la malice un
+peu crue et un peu rustique du Masaccio; mais a ce moment-la, son amour
+etait arrive a un paroxysme febrile, et il n'eut pas rougi de disputer
+l'objet de ses desirs a M. Poisson lui-meme.
+
+A la grande surprise de tous, Paul Arsene parut calme jusqu'a
+l'indifference, et Horace pensa qu'Eugenie avait beaucoup exagere son
+amour. Mais lorsqu'il sut que Paul n'ignorait plus le sien, et lorsque
+je lui eus raconte dans quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce
+courageux jeune homme, il commenca a s'inquieter de sa perseverance a
+reparaitre devant lui, et de l'espece de tranquillite triomphante qu'il
+semblait jouer pour le braver. Sa jalousie s'alluma; les plus etranges
+soupcons s'eveillerent dans son esprit, et il les laissa paraitre.
+Marthe n'y comprit rien d'abord: sa conscience etait trop pure pour
+qu'elle put s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens pour elle.
+Le sombre depit d'Horace la troubla sans l'eclairer. Eugenie eut la
+delicatesse de ne pas se meler de ce qui se passait entre eux, mais elle
+espera qu'en s'apercevant de l'outrage qui lui etait fait, Marthe se
+releverait fiere et blessee.
+
+Dans ses acces de jalousie, Horace me pria, par depit, de le conduire
+chez madame de Chailly. Il y retourna deux ou trois fois, et affecta
+de trouver la vicomtesse de plus en plus adorable. Ce furent autant de
+blessures dans le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un
+serpent fraichement coupe par morceaux, qui trouve en soi la force de se
+rapprocher et de se reunir. Aux tristesses, aux insomnies, aux querelles
+vives et ameres, succederent les raccommodements pleins d'exaltation et
+d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments de ne se jamais
+quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages et mele de beaucoup de larmes;
+mais ce fut un bonheur plein d'intensite et rendu plus vif par les
+reactions.
+
+Un jour qu'Horace avait voulu railler et denigrer Arsene eu son absence,
+et que Marthe le defendait avec chaleur, il prit son chapeau, comme
+il faisait dans ses emportements, et partit sans dire mot a personne.
+Marthe savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait
+pardon de ses torts; mais elle etait de ces ames tendres et passionnees
+qui ne savent pas attendre fierement la fin d'une crise douloureuse.
+Elle se leva, jeta son chale sur ses epaules, et s'elanca vers la porte.
+
+"Que faites-vous donc? lui dit Eugenie.
+
+--Vous le voyez, repondit Marthe hors d'elle-meme, je cours apres lui.
+
+--Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez pas de semblables
+injustices, vous vous en repentirez.
+
+--Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que moi, il faut que
+je l'apaise.
+
+--Il reviendra de lui-meme, laissez-lui-en du moins le merite.
+
+--Il reviendra demain!
+
+--Eh bien! oui, demain, certainement.
+
+--Demain, Eugenie? Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre jusqu'a
+demain! Passer toute la nuit avec la fievre, avec le coeur gonfle, avec
+une insomnie qui compte les heures, les minutes, avec cette horrible
+pensee impossible a chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci plus affreuse
+encore: il n'est pas bon, il n'est pas genereux, je ne devrais pas
+l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez pas cela, vous.
+
+--Mon Dieu, s'ecria Eugenie, vous comprenez que vous avez tort de
+l'aimer, et quand il vous vient une lueur de raison, vous etes
+impatiente de la perdre.
+
+--Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car cette clarte est la
+plus intolerable souffrance qu'il y ait au monde." Et, se degageant
+des bras d'Eugenie, elle s'elanca dans l'escalier et disparut comme un
+eclair.
+
+Eugenie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer les regards sur
+elle et d'occasionner un scandale dans la maison. Elle espera qu'au bas
+de l'escalier ces amants insenses se rencontreraient, et qu'au bout
+de quelques instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace,
+furieux, marchait avec une rapidite extreme. Marthe le voyait a dix pas;
+elle n'osait pas l'appeler sur le quai, elle n'avait pas la force de
+courir. A chaque pas, elle se sentait prete a defaillir; elle le
+voyait frapper de sa canne sur le parapet, dans un mouvement de rage
+irrefrenable. Elle se remettait a le suivre, ne songeant plus a sa
+souffrance personnelle, mais a celle de son amant. Il renversa deux ou
+trois passants, en fit crier et jurer une demi-douzaine en les heurtant,
+monta la rue de La Harpe, et arriva a l'hotel de Narbonne, ou il
+demeurait, sans s'apercevoir que Marthe etait sur ses traces et avait
+failli dix fois le joindre. Au moment ou il prenait sa clef et son
+bougeoir des mains de la portiere, il vit le visage renfrogne de
+celle-ci regarder par-dessus son epaule:
+
+"Ou allez-vous donc, Mam'selle?" dit-elle d'une voix courroucee a une
+personne qui s'appretait a monter l'escalier sans rien lui dire.
+
+Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans gants, et pale
+comme la mort. Il la saisit dans ses bras, l'enleva a demi, et lui
+jetant un chale sur la tete, comme un voile pour la soustraire aux
+regards, il l'entraina dans l'escalier, et la conduisit legerement
+jusqu'a sa chambre. La, il se jeta a ses pieds. Ce fut toute
+l'explication. Le sujet meme de la querelle fut oublie dans ce premier
+instant.--Oh! que je suis heureux, s'ecria-t-il dans un delire d'amour;
+te voila, tu es avec moi, nous sommes seuls! Pour la premiere fois de la
+vie, je suis seul avec toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?
+
+--Laisse-moi partir, dit Marthe effrayee; Eugenie m'a peut-etre suivie,
+peut-etre Arsene. Mon Dieu! est-ce un reve! J'ai vu quelque part, en
+te suivant, la figure d'Arsene, je ne sais ou. Non, je n'en suis pas
+sure... peut-etre!... C'est egal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours!
+Allons-nous-en, reconduis-moi.
+
+--Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore un instant! Si
+Eugenie vient, je ne reponds pas; si Arsene vient, je le tue. Reste
+ainsi, reste encore un instant!
+
+Cependant Eugenie seule, inquiete, epouvantee, comptait les minutes,
+allait du palier a la fenetre, et ne voyait pas revenir Marthe. Enfin
+elle entend monter l'escalier. C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas
+d'un homme.
+
+Elle se rejouit de la pensee que c'etait moi, et qu'elle allait pouvoir
+m'envoyer a la recherche de Marthe. Elle courut au-devant de moi; mais
+au lieu de moi, c'etait Arsene.
+
+"Ou donc est Marthe? dit-il d'une voix eteinte.
+
+--Elle est sortie pour un instant, dit Eugenie, troublee; elle va
+rentrer tout de suite.
+
+--Sortie toute seule a la nuit? dit Arsene; vous l'avez laissee sortir
+ainsi?
+
+--Elle va rentrer avec Theophile, dit Eugenie, eperdue.
+
+--Non! non! elle ne rentrera pas avec Theophile, dit Arsene en se
+laissant tomber sur une chaise. Ne vous donnez pas la peine de me
+tromper, Eugenie; elle ne rentrera pas meme avec Horace. Elle rentrera
+seule, elle rentrera desesperee.
+
+--Vous l'avez donc vue?
+
+--Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du cote de la rue de la
+Harpe.
+
+--Et Horace n'etait pas avec elle?
+
+--Je n'ai vu qu'elle.
+
+--Et vous ne l'avez pas suivie?
+
+--Non; mais je vais l'attendre," dit-il. Et il se leva precipitamment.
+
+"Mais pourquoi n'avez-vous pas couru apres elle? dit Eugenie; pourquoi
+etes-vous venu ici?
+
+--Ah! je ne sais plus, dit Arsene d'un air egare. J'avais une idee,
+pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais vous demander, Eugenie, si
+c'etait la premiere fois qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec
+lui?... Dites, est-ce la premiere fois?
+
+--Oui, c'est la premiere fois, dit Eugenie. Marthe est encore pure, j'en
+fais le serment. Pourquoi, mon Dieu, n'avoir pas couru apres elle?
+
+--Oh! il est peut-etre temps encore de tuer ce miserable! s'ecria Arsene
+avec fureur." Et, bondissant comme un chat sauvage, il s'elanca dehors.
+
+Eugenie comprit les suites funestes que pouvait avoir une telle
+aventure. Epouvantee, elle se mit a courir aussi apres Arsene.
+Heureusement je montais l'escalier, et je les arretai tous deux.
+
+"Ou allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees figures
+bouleversees?
+
+--Retenez-le, suivez-le, me dit a la hate Eugenie, en voyant qu'Arsene
+m'echappait deja. Marthe est partie avec Horace, et Paul va faire
+quelque malheur; allez!"
+
+Je courus a mon tour apres le Masaccio, et je le rejoignis. Je m'emparai
+de son bras, mais sans pouvoir le retenir, quoique je fusse beaucoup
+plus grand et plus musculeux que lui. La colere avait tellement decuple
+ses forces qu'il m'entrainait comme il eut fait d'un enfant.
+
+J'appris par ses exclamations entrecoupees ce qui s'etait passe, et je
+vis l'imprudence qu'Eugenie avait commise. La reparer par un mensonge
+etait le seul moyen qui me restat pour empecher un evenement tragique.
+
+"Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit la premiere fois
+qu'ils sortent ensemble? c'est au moins la dixieme."
+
+Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. Il s'arreta court,
+et me regarda d'un air sombre.
+
+"Etes-vous bien sur de ce que vous dites? me demanda-t-il d'une voix
+dechirante.
+
+--J'en suis certain..Elle est sa maitresse depuis plus d'un mois.
+
+--Eugenie m'a donc trompe?
+
+--Non, mais on trompe Eugenie.
+
+--Sa maitresse! Il ne veut donc pas l'epouser, l'infame!
+
+--Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'a le calmer et a
+l'eloigner; Horace est un homme d'honneur et ce que Marthe voudra, il le
+voudra aussi.
+
+--Vous etes sur qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi cela sur le
+votre."
+
+A force d'assurances evasives et de reponses indirectes, je reussis a
+lui rendre la raison. Il me remercia du bien que je lui faisais, et il
+me quitta, en me jurant qu'il allait rentrer aussitot chez lui.
+
+Des que je l'eus vu prendre cette direction, je courus a l'hotel de
+Narbonne; je m'informai d'Horace. "Il est la-haut enferme avec une
+demoiselle ou une dame, repondit la portiere, enfin avec ce que vous
+voudrez. Mais je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait
+du scandale ici."
+
+Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les _arguments
+irresistibles_ de Figaro. Elle m'expliqua que la dame etait jolie,
+qu'elle avait de longs cheveux noirs et un chale ecarlate. Je redoublai
+mes arguments, et j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit,
+et qu'elle laisserait repartir la fugitive, a quelque heure que ce fut
+de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire part a personne
+de ce qu'elle avait vu.
+
+Quand je fus tranquille a cet egard, je revins rassurer Eugenie. Je ne
+pus me defendre de rire un peu de sa consternation. Arsene mis a la
+raison et hors de cause, le denouement un peu brusque, mais inevitable,
+des amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant et moins
+sombre que ne le voulait voir ma genereuse amie. Elle me gronda beaucoup
+de ce qu'elle appelait ma legerete.
+
+"Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle me fait l'effet
+d'etre condamnee a mort; et a present je ne ris pas plus que je ne
+ferais si je la voyais monter a l'echafaud."
+
+Nous attendimes une partie de la nuit. Marthe ne rentra pas. Le sommeil
+finit par triompher de notre sollicitude.
+
+A l'aube naissante, la porte de l'hotel de Narbonne s'ouvrit et se
+referma plus doucement encore apres avoir laisse passer une femme qui
+couvrait sa tete d'un chale rouge. Elle etait seule, et fit quelques
+pas rapidement pour s'eloigner. Mais bientot elle s'arreta, faible et
+brisee, au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber. Cette
+femme, c'etait Marthe.
+
+Un homme la recut dans ses bras: c'etait Arsene.
+
+"Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement accompagnee!
+
+--Je le lui ai defendu, dit Marthe d'une voix mourante; j'ai craint
+d'etre rencontree avec lui, et puis je n'ai pas voulu qu'il me revit
+au jour! Je voudrais ne le revoir jamais! Mais que fais-tu ici a cette
+heure, Paul?
+
+--Je n'ai pu dormir, repondit-il, et je suis venu vous attendre pour
+vous ramener; quelque chose m'avait dit que vous sortiriez de chez lui
+seule et desesperee."
+
+
+
+XVI.
+
+Marthe etait si confuse et si eperdue qu'elle ne voulait plus rentrer.
+
+"Conduisez-moi aupres de vos soeurs, disait-elle a Arsene; elles, du
+moins, ne sauront pas ou j'ai passe la nuit.
+
+--Vous n'avez pas d'amie plus fidele et plus devouee qu'Eugenie,
+repondit Arsene; n'aggravez pas votre position par une plus longue
+absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous
+reponds qu'elle ne vous adressera pas un reproche."
+
+Il la reconduisit jusqu'a la porte de sa chambre. Elle voulut s'y
+enfermer seule et y pleurer a son aise avant de nous revoir; mais au
+moment de quitter Arsene, avec qui elle avait epanche son coeur comme
+s'il n'eut ete que son frere, elle se ressouvint tout a coup qu'il avait
+pour elle un amour moins calme: elle l'avait oublie, habituee qu'elle
+etait a compter sur un devouement aveugle de sa part.
+
+"Eh bien, Arsene, lui dit-elle avec un accent profond; regrettes-tu
+maintenant de ne m'avoir pas epousee?
+
+--Je le regretterai toute ma vie, repondit-il.
+
+--Ne me parle pas ainsi, Arsene, dit-elle; tu me dechires. Oh! que ne
+puis-je t'aimer comme tu le desires et comme tu le merites! Mais Dieu me
+hait et me maudit!"
+
+Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillee sur son lit, et pleura
+amerement. Eugenie, qui l'entendait sangloter a travers la cloison,
+frappa vainement a sa porte; elle ne repondit pas. Inquiete, et
+craignant qu'elle ne fut en proie a ces convulsions nerveuses auxquelles
+elle etait sujette, Eugenie prit plusieurs clefs, les essaya dans la
+serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'elanca aupres d'elle. Elle la
+trouva la face enfoncee dans son traversin, et les mains crispees dans
+ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes.
+
+"Marthe, lui dit Eugenie en la pressant sur son sein, pourquoi donc
+cette douleur? Est-ce du regret pour le passe, est-ce la crainte de
+l'avenir? Tu as dispose de toi, tu etais libre, personne n'a le droit
+de t'humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir a moi, qui t'ai
+attendue avec tant d'inquietude et qui te retrouve toujours avec tant de
+joie?
+
+--Chere Eugenie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la honte et des
+remords, repondit Marthe en l'embrassant. Je n'ai pas dispose de moi
+dans la liberte de ma conscience et dans le calme de ma volonte. J'ai
+cede a des transports que je ne partageais pas, glacee que j'etais par
+le souvenir des injures recentes et par l'apprehension de nouveaux
+outrages. Eugenie! Eugenie! il ne m'aime pas; j'ai le profond sentiment
+de mon malheur! Il a de la passion sans amour, de l'enthousiasme sans
+estime, de l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit
+point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un amour serieux,
+et incapable de le partager.
+
+--C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-meme! s'ecria
+Eugenie.
+
+--Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma destinee miserable.
+Lui, qui n'a point encore aime, lui dont le coeur est aussi vierge que
+les levres, il meritait de rencontrer une femme aussi pure que lui.
+
+--C'est pour cela, dit Eugenie en haussant les epaules, qu'il s'etait
+epris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants a la fois!
+
+--Cette femme-la du moins, repliqua Marthe, a pour elle l'intelligence,
+une brillante education, et toutes les seductions de la naissance, des
+belles manieres et du luxe. Moi, je suis obscure, bornee, ignorante;
+je sais a peine lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien
+exprimer, je n'ai pas une idee a moi, je ne pourrai en aucun moment
+dominer le coeur et l'esprit d'un homme comme lui! Oh! il me l'a bien
+fait sentir, il me l'a bien dit cette nuit dans l'emportement de nos
+querelles, et a present je vois que j'etais folle de me plaindre de lui.
+C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passee que je dois
+maudire.
+
+--Eh quoi! en etes-vous la? dit Eugenie consternee. Il a deja fait le
+maitre et le superieur a ce point? J'aurais pense que, du moins, pendant
+la premiere ivresse, il se serait oublie un peu lui-meme, pour ne
+voir et n'admirer que vous; et, au lieu d'etre a vos pieds pour vous
+remercier de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle que nous
+donnons quand nous ouvrons nos bras et notre ame sans reserve, deja
+il s'est leve en dominateur misericordieux, pour vous honorer de son
+indulgence et de son pardon! En verite, Marthe, tu as raison d'etre
+honteuse: car tu es bien humiliee...
+
+--Ne dis pas cela, Eugenie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance,
+ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces
+choses si cruelles! Non, il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il
+n'y songeait pas. Il souffrait tant lui-meme! Il n'avait qu'une pensee,
+celle de se debarrasser de soupcons qui le torturaient; et lorsqu'il
+m'accusait, c'etait pour etre rassure par mes reponses. Mais moi, je
+n'avais pas la force de le faire. J'etais si effrayee de voir ce noble
+orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient
+tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me sentais si
+peu de chose pour repondre a tout cela! J'etais accablee, et il prenait
+tout a coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour
+de quelque mauvais sentiment. "Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas
+heureuse dans mes bras! Tu es sombre, preoccupee; tu penses donc a un
+autre?" Alors il s'imaginait que j'avais des rapports secrets avec Paul
+Arsene, et il me suppliait de le chasser d'ici, et de ne jamais le
+revoir. J'y aurais consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il
+eut persiste a me le demander avec tendresse. Mais, des mon premier
+mouvement d'hesitation, il me laissait voir un depit et une aigreur qui
+me rendaient la force de lui resister; car, moi aussi, je prenais du
+depit, je devenais amere. Et nous nous sommes dit des choses bien dures,
+qui me sont restees sur le coeur comme une montagne!
+
+--Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit Eugenie; mais tu
+te trompes quand tu t'imagines que c'est a cause de toi et de ton passe.
+Le mal ne vient que de son orgueil a lui, et d'un fonds d'egoisme que tu
+vas encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait pour aimer
+ne se demande pas si l'objet de son amour est digne de lui. Du moment
+qu'il aime, il n'examine plus le passe; il jouit du present, et il croit
+a l'avenir. Si sa raison lui dit qu'il y a dans ce passe quelque chose a
+pardonner, il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire sonner sa
+generosite comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple,
+si naturel a celui qui aime! Arsene t'a-t-il jamais accusee, lui? Ne
+t'a-t-il pas toujours defendue contre toi-meme, comme il t'aurait
+defendue contre le monde entier?
+
+--Je douterais meme d'Arsene, dit Marthe en soupirant. Je crois qu'en
+amour on est humble et genereux tant qu'on est repousse; mais le bonheur
+rend exigeant et cruel. Voila ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces
+heures de la nuit que nous avons passees ensemble, il y avait une
+alternative continuelle de douceur et de fierte entre nous. Quand je me
+revoltais contre lui, il etait a mes pieds pour me calmer; mais, a peine
+m'avait-il amenee a m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau.
+Ah! je crois que l'amour rend mechant!
+
+--Oui, l'amour des mechants," repliqua Eugenie en secouant tristement la
+tete.
+
+Eugenie etait injuste; elle ne voyait pas la verite mieux que Marthe.
+Toutes deux se trompaient, chacune a sa maniere. Horace n'etait ni aussi
+respectable ni aussi mechant qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le
+rendait volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant d'autres,
+que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait
+mepriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son coeur
+n'etait ni froid ni deprave. Il aimait certainement beaucoup; seulement,
+l'education morale de l'amour lui ayant manque, ainsi qu'a tous les
+hommes, comme il n'etait pas du petit nombre de ceux dont le devouement
+naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre
+bonheur, et, si je puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-meme.
+
+Il vint dans la journee; et, au lieu d'etre confus devant nous, il se
+presenta d'un air de triomphe que je trouvai moi-meme d'assez mauvais
+gout. Il s'attendait a des plaisanteries de ma part, et il s'etait
+prepare a les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de
+lui faire des reproches.
+
+"Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon cabinet, que tu aurais
+pu avoir avec Marthe des entrevues secretes qui ne l'eussent pas
+compromise. Cette nuit passee dehors sans preparation, sans pretexte,
+pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison."
+
+Horace recut fort mal cette observation.
+
+--J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage pour elle,
+lorsque tu vis publiquement avec Eugenie!
+
+--C'est pour cela qu'Eugenie est respectee de tout ce qui m'entoure,
+repondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, ma maitresse, ma femme, si
+l'on veut. De quelque facon qu'on envisage notre union, elle est absolue
+et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable a tous ceux
+qui m'aiment, et d'entourer Eugenie d'assez d'amis devoues pour que le
+cri de l'intolerance n'arrive pas jusqu'a ses oreilles. Mais je n'ai pas
+leve le voile qui couvrait nos secretes amours avant de m'etre assure
+par la reflexion et l'experience de la solidite de notre affection
+mutuelle. Apres une premiere nuit d'enivrement, je n'ai pas presente
+Eugenie a mes camarades en leur disant: "Voici ma maitresse,
+respectez-la a cause de moi." J'ai cache mon bonheur jusqu'a ce que
+j'aie pu leur dire avec confiance et loyaute: "Voici ma femme, elle est
+respectable par elle-meme."
+
+--Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur.
+Je dirai a tout le monde: "Voici mon amante, je veux qu'on la respecte.
+Je contraindrai les recalcitrants a se prosterner, s'il me plait, devant
+la femme que j'ai choisie."
+
+--Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des
+antiques _pourfendeurs_ de la chevalerie. Au temps ou nous vivons, les
+hommes ne se craignent pas entre eux; et on ne respectera votre amante,
+comme vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-meme.
+
+--Mais vous etes singulier, Theophile! En quoi donc ai-je outrage celle
+que j'aime? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l'y ai retenue
+une heure ou deux de plus qu'il ne convenait d'apres votre code des
+convenances. Vraiment, j'ignorais que la vertu et la reputation d'une
+femme fussent reglees comme le pouvoir des recors, d'apres le lever et
+le coucher du soleil.
+
+--Ce sont la de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une
+journee aussi solennelle que celle-ci devrait l'etre dans l'histoire de
+vos amours. Si Marthe en prenait aussi legerement son parti, j'aurais
+peu d'estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, a ce qu'il me
+parait, car elle n'a pas cesse de pleurer depuis ce matin. Je ne vous
+demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous pas la lui
+demander avec un visage moins riant et des manieres moins degagees?
+
+--Ecoutez, Theophile, dit Horace en reprenant son serieux, je vais vous
+parler franchement, puisque vous m'y contraignez. L'amitie que j'ai pour
+vous me defendait de provoquer une explication que votre severite envers
+moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et
+que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter comme tel, ce n'est pas
+un droit que vous avez acquis irrevocablement et que je ne puisse pas
+vous oter quand bon me semblera. Je vous declare donc aujourd'hui que
+je suis las, extremement las, de l'espece de guerre qu'Eugenie et vous
+faites, au nom de M. Paul Arsene, a mes amours avec Marthe. Je n'agis
+pas aussi legerement que vous le croyez en mettant de cote toute feinte
+et toute retenue a cet egard. Il est bon que vous sachiez tous, vous
+et vos amis, que Marthe est ma maitresse et non celle d'un autre.
+Il importe a ma dignite, a mon honneur, de n'etre pas admis ici en
+surnumeraire, mais d'etre bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour
+tout le monde et pour moi-meme, l'amant, le seul amant, c'est-a-dire le
+maitre de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grace au singulier
+role que vous me faites jouer, grace aux pretentions obstinees de M.
+Paul Arsene, grace a la protection peu deguisee que lui accorde Eugenie
+(grace a votre neutralite, Theophile), grace a l'amitie equivoque qui
+regne entre Marthe et lui, grace enfin a mes propres soupcons, qui me
+font cruellement souffrir, je ne sais plus ou j'en suis, ni ce que je
+suis ici, j'ai resolu de savoir enfin a quoi m'en tenir, et de bien
+dessiner ma position. C'est pour cela que je me presente ici ce matin,
+la tete levee, et que je viens vous dire a tous, sans tergiversation
+et sans ambiguite: "Marthe a passe cette nuit dans mes bras, et si
+quelqu'un le trouve mauvais, je suis pret a connaitre de ses droits, et
+a lui ceder les miens, s'ils ne sont pas les mieux fondes."
+
+--Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle est votre pensee
+ce matin, a la bonne heure, je l'accepte; mais si c'etait celle que vous
+aviez hier soir en retenant Marthe aupres de vous pour la compromettre,
+c'est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le
+paraissez, et je vois la plus de politique que de passion.
+
+--La passion n'exclut point une certaine diplomatie, repondit-il en
+souriant. Vous savez bien, Theophile, que j'ai commence ma vie par la
+politique. Si je deviens homme de sentiment, j'espere qu'il me restera
+pourtant quelque chose de l'homme de reflexion. Mais rassurez-vous, et
+ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu'hier soir j'ai ete fort
+peu diplomate, que je n'ai pense a rien, et que j'ai cede a l'ivresse du
+moment. Mais ce matin, en me resumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un
+sot repentir je devais avoir le contentement et l'energie d'un amant
+heureux.
+
+--Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre
+contenance n'expriment pas autre chose que ce que vous eprouvez; car, en
+ce moment, vous avez, malgre vous, l'air d'un fat."
+
+J'etais irrite en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant qu'il
+avait ce jour-la, et que, pour toute l'affection que je lui portais,
+j'eusse voulu lui oter. Je craignais que Marthe n'en fut blessee;
+mais la pauvre femme n'avait plus cette force de reaction. Elle fut
+intimidee, abattue et comme saisie d'un frisson convulsif a son
+approche. Il la rassura par des manieres plus douces et plus tendres;
+mais il y eut entre eux une gene extreme. Horace desirait d'etre seul
+avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment de honte, n'osait plus
+nous quitter pour lui accorder un tete-a-tete. Il espera quelques
+instants qu'elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers
+pretextes, qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugenie craignait de
+paraitre affectee en leur cedant la place, et sur ces entrefaites Paul
+Arsene arriva.
+
+Malgre tout l'empire que ce dernier exercait sur lui-meme, et quoiqu'il
+se fut bien prepare a la possibilite de rencontrer Horace, il ne put
+dissimuler tout a fait l'espece d'horreur qu'il lui inspirait. Horace
+vit l'alteration soudaine de son visage pali et affaisse deja par les
+angoisses de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable,
+il leva fierement la tete, et lui tendit la main de l'air d'un souverain
+a un vassal qui lui rend hommage. Arsene, dans sa genereuse candeur, ne
+comprit pas ce mouvement, et, l'attribuant a un sentiment tout oppose,
+il saisit et pressa energiquement la main de son rival, avec un regard
+de douleur et de franchise qui semblait dire: "Vous me promettez de la
+rendre heureuse, je vous en remercie."
+
+Cette muette explication lui suffit. Apres s'etre informe de la sante
+de Marthe, et lui avoir serre la main aussi avec effusion, il echanges
+quelques mots de causerie generale avec nous, et se retira au bout de
+cinq minutes.
+
+
+
+XVII.
+
+Horace n'etait pas reellement jaloux d'Arsene au point d'etre inquiet
+des sentiments de Marthe pour lui, mais il craignait qu'il n'y eut
+entre eux, dans le passe, un engagement plus intime qu'elle ne voulait
+l'avouer. Il pensait que, pour etre si fidelement devoue a une femme
+qui vous sacrifie, il fallait conserver, ou une esperance, ou une
+reconnaissance bien fondee; et ces deux suppositions l'offensaient
+egalement. Depuis qu'Eugenie lui avait revele tout le devouement
+d'Arsene, il avait pris encore plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait
+naivement avoue, il etait blesse d'un parallele qui ne lui etait pas
+avantageux dans l'esprit d'Eugenie, et qui lui deviendrait funeste dans
+celui de Marthe, s'il devait etre continuellement sous ses yeux. Et puis
+notre entourage voyait confusement ce qui se passait entre eux. Ceux qui
+n'aimaient pas Horace se plaisaient a douter de son triomphe, du
+moins ils affectaient devant lui de croire a celui d'Arsene. Ceux qui
+l'aimaient blamaient Marthe de ne pas se prononcer ouvertement pour
+lui en chassant son rival, et ils le faisaient sentir a Horace.
+Enfin, d'autres jeunes gens qui, n'etant pour nous que de simples
+connaissances, ne venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une
+legerete un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces propos cruels
+que l'on pese si peu et qui se repandent si vite. Obeissant a cette
+jalousie non raisonnee que l'on eprouve pour tout homme heureux en
+amour, ils rabaissaient Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace a
+leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-la, qui avaient fait la cour a la
+beaute du cafe Poisson, se vengeaient de n'avoir pas ete ecoutes, en
+disant que ce n'etait pas une conquete si difficile et si glorieuse,
+puisqu'elle ecoutait un hableur comme Horace. Quelques-uns meme disaient
+qu'elle avait eu pour amant son premier garcon de cafe. Enfin, je ne
+sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue assez grossiere, pour
+emettre l'opinion qu'elle etait a la fois la maitresse d'Arsene, celle
+d'Horace et la mienne.
+
+Ces calomnies n'arriverent pas alors jusqu'a moi; mais on eut
+l'imprudence de les repeter a Horace. Il eut la faiblesse d'en etre
+impressionne, et il ne songea bientot plus qu'a eblouir et terrasser ses
+detracteurs par une demonstration irrecusable de son triomphe sur tous
+ses rivaux vrais ou supposes. Il tourmenta Marthe si cruellement qu'il
+lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille et pure qu'elle
+menait aupres de nous. Il voulut qu'elle se montrat seule avec lui au
+spectacle et a la promenade. Ces temerites affligeaient Eugenie, et
+ne lui paraissaient que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce
+qu'elle tentait pour empecher son amie de s'y preter poussait a bout
+l'impatience et l'aigreur d'Horace.
+
+"Jusqu'a quand, disait-il a Marthe, resterez-vous sons l'empire de ce
+chaperon incommode et hypocrite, qui se scandalise dans les autres de
+tout ce qui lui semble personnellement legitime? Comment pouvez-vous
+subir les admonestations pedantes de cette prude, qui n'est pas sans
+vues interessees, j'en suis certain, et qui regarde comme l'amant
+preferable celui qui peut donner a sa maitresse le plus de bien-etre et
+de liberte? Si vous m'aimiez, vous la reduiriez promptement au silence,
+et vous ne souffririez pas qu'elle m'accusat sans cesse aupres de vous.
+Puis-je etre satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer dans
+tous les secrets de notre amour? Puis-je etre tranquille lorsque je sais
+que votre unique amie est mon ennemie juree, et qu'en mon absence elle
+vous aigrit et vous met en garde contre moi?"
+
+Il exigea qu'elle eloignat tout a fait Paul Arsene, et il y eut dans
+cette expulsion qu'il lui imposait quelque chose de bien particulier. Il
+craignait beaucoup le ridicule qui s'attache aux jaloux, et l'idee que
+le Masaccio pourrait se glorifier de lui avoir cause de l'inquietude
+lui etait insupportable. Il voulut donc que Marthe agit comme de propos
+delibere et sans paraitre subir aucune influence etrangere. Il rencontra
+de sa part beaucoup d'opposition a cette exigence injuste et lache; mais
+il l'y amena insensiblement par mille tracasseries impitoyables. Elle
+n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle ne pouvait
+plus lui sourire. Tout devenait crime entre eux: un regard, un mot,
+lui etaient reproches amerement. Si Arsene, obeissant a une habitude
+d'enfance, la tutoyait en causant, c'etait la preuve flagrante d'une
+ancienne intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions tous
+ensemble, elle acceptait le bras d'Arsene, Horace prenait un pretexte
+ridicule, et nous quittait avec humeur, disant tout bas a Marthe qu'il
+ne se souciait pas de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'etait
+bien assez de succeder a un M. Poisson, sans partager encore avec son
+laquais. Quand Marthe se revoltait contre ces persecutions iniques, il
+la boudait durant des semaines entieres; et l'infortunee, ne pouvant
+supporter son absence, allait le chercher, et lui demander pour ainsi
+dire pardon des torts dont elle etait victime. Mais si elle offrait
+alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, avant de le
+renvoyer:
+
+"C'est cela, s'ecriait Horace, faites-moi passer pour un fou, pour un
+tyran ou pour un sot, afin que M. Paul Arsene aille partout me railler
+et me diffamer! Si vous agissez ainsi, vous me mettrez dans la necessite
+de lui chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, en
+plein cafe."
+
+Epuisee de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la main d'Arsene, et
+la portant a ses levres:
+
+"Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me rendre un dernier
+service, le plus penible de tous pour toi, et surtout pour moi. Tu vas
+me dire un eternel adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas
+et je ne veux pas te la dire.
+
+--C'est inutile, j'ai devine depuis longtemps, repondit Arsene. Comme tu
+ne me disais rien, je pensais que mon devoir etait de rester tant que tu
+semblerais desirer ma protection. Mais puisqu'au lieu de t'etre utile,
+elle te nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est pour
+toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin de moi, tu me
+rappelleras. Tu n'auras qu'un mot a dire, un geste a faire, et je serai
+a tes ordres. Tiens, Marthe, si tu veux, je passerai tous les jours sous
+ta fenetre: tu n'as qu'a y attacher un mouchoir, un ruban, un signe
+quelconque, le meme jour tu me verras accourir. Promets-moi Cela."
+
+[Illustration: Cette femme, c'etait Marthe.]
+
+Marthe le promit en pleurant; Arsene ne revint plus. Mais ce n'etait
+pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. Un jour que, suivant sa
+coutume, il avait emmene Marthe chez lui, nous l'attendimes en vain pour
+souper, et nous recumes d'elle, le soir, le billet suivant:
+
+"Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai plus dans
+votre maison. J'ai decouvert que je n'y devais pas mon bien-etre a votre
+seule generosite, mais que Paul y avait longtemps contribue, et qu'il y
+contribue encore, puisque tous les meubles que vous m'avez soi-disant
+pretes lui appartiennent. Vous comprenez que, sachant cela, je n'en puis
+plus profiter. D'ailleurs, le monde est si mechant qu'il calomnie les
+affections les plus vertueuses. Je ne veux pas vous repeter les vils
+propos dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser et en
+m'arrachant avec douleur d'aupres de vous, ne vous parler que de mon
+eternelle reconnaissance pour vos bontes envers moi, et de l'attachement
+inalterable que vous porte a jamais.
+
+"Votre amie, MARTHE."
+
+"Voici encore une lachete d'Horace, s'ecria Eugenie indignee. Il lui a
+revele un secret que j'avais confie a son honneur.
+
+--Ces sortes de choses echappent, malgre soi, dans l'emportement de la
+colere, lui repondis-je; et c'est le resultat d'une querelle entre eux.
+
+--Marthe est perdue, reprit Eugenie, perdue a jamais! car elle
+appartient sans reserve et sans retour a un mechant homme.
+
+--Non pas a un mechant homme, Eugenie, mais a quelque chose de plus
+funeste pour elle, a un homme faible que la vanite gouverne."
+
+[Illustration: Voila bien du tapage, monsieur mon proprietaire.]
+
+J'etais outre aussi, et je me refroidis extremement pour Horace. Je
+pressentais tous les maux qui allaient fondre sur Marthe, et je tentai
+vainement de les detourner. Toutes nos demarches furent infructueuses.
+Horace, prevoyant que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans la
+lui disputer, avait change immediatement de domicile Il avait loue, dans
+un autre quartier, une chambre ou il vivait avec Marthe, si cache,
+qu'il nous fallut plus d'un mois pour les decouvrir. Quand nous y fumes
+parvenus, il etait trop tard pour les faire changer de resolution et
+d'habitudes. Nos representations ne servirent qu'a les irriter contre
+nous. Horace exercait sur sa maitresse un tel empire, que desormais elle
+nous retira toute sa confiance. Oubliant qu'elle nous avait longtemps
+raconte tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire
+desormais a son bonheur, et nous reprochait de lui supposer gratuitement
+des souffrances dont son visage portait deja l'empreinte profonde.
+Prevoyant bien qu'elle allait manquer, qu'elle manquait deja d'argent et
+d'ouvrage, nous ne pumes lui faire accepter le plus leger service. Elle
+repoussa meme nos offres avec une sorte de hauteur qu'elle ne nous avait
+jamais temoignee.
+
+--Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsene ne fut encore
+cache derriere le votre; et, quoique je sache combien votre conduite
+envers moi a ete genereuse, je vous confesse que j'ai de la peine a vous
+pardonner les trop justes mefiances que cet etat de choses a inspirees a
+Horace contre moi.
+
+Eugenie poussa la constance de son devouement envers sa malheureuse
+compagne jusqu'a l'heroisme; mais tout fut inutile. Horace la detestait
+et indisposait Marthe contre elle; toutes ces avances furent recues avec
+une froideur voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fumes blesses
+et fatigues; et, voyant qu'on nous fuyait, nous evitames de devenir
+importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, nous nous vimes a
+peine trois fois; et au printemps, un jour que je rencontrai Horace,
+je vis clairement qu'il affectait de ne pas me reconnaitre, afin de
+se soustraire a un moment d'entretien. Nous nous regardames comme
+definitivement brouilles, et j'en souffris beaucoup, Eugenie encore
+davantage; elle ne pouvait prononcer le nom de Marthe sans que ses yeux
+s'emplissent de larmes.
+
+
+
+XVIII.
+
+Horace avait pris, dans les romans ou il avait etudie la femme, des
+idees si vagues et si diverses sur l'espece en general, qu'il jouait
+avec Marthe comme un enfant ou comme un chat joue avec un objet inconnu
+qui l'attire et l'effraie en meme temps. Apres les sombres et delirantes
+figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination des
+jeunes gens, l'element feminin du dix-huitieme siecle, _le Pompadour_,
+comme on commencait a dire, arrivait dans sa primeur de resurrection,
+et faisait passer dans nos reves des beautes plus piquantes et plus
+dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette epoque, la
+definition ingenieuse du _joli_, dans le gout, dans les arts, dans les
+modes; il la donnait a tout propos, et toujours avec grace et avec
+charme. L'ecole de Hugo avait embelli le _laid_, et le vengeait des
+proscriptions pedantesques du _beau_ classique. L'ecole de Janin
+ennoblissait le _maniere_ et lui rendait toutes ses seductions, trop
+longtemps niees et outragees par le mepris un peu brutal de nos
+souvenirs republicains. Sans qu'on y prenne garde, la litterature fait
+de ces miracles. Elle ressuscite la poesie des epoques anterieures; et,
+laissant dormir dans le passe tout ce qui fut pour les intelligences du
+passe l'objet de justes critiques, elle nous apporte, comme un parfum
+oublie, les richesses meconnues d'un gout qui n'est plus a discuter,
+parce qu'il ne regne plus arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en
+egoiste (_l'art pour l'art_), fait de la philosophie progressive sans le
+savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les miseres du passe, pour
+enregistrer, ainsi qu'en un musee, les monuments de la conquete.
+
+Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette
+epoque si impressionnable deja, vivant plus de fiction que de realite,
+regardait sa nouvelle maitresse a travers les differents types que ses
+lectures lui avaient laisses dans la tete. Mais quoique ce fussent des
+types charmants dans les poemes et dans les romans, ce n'etaient point
+des types vrais et vivants dans la realite presente. C'etaient des
+fantomes du passe, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour
+epigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare: _Perfide comme
+l'onde_; et quand il tracait des formes plus pures et plus ideales,
+habitue a voir dans les femmes de tous les temps les dangereuses _filles
+d'Eve_, il flottait entre un coloris frais et candide et des teintes
+sombres et changeantes qui temoignaient de sa propre irresolution. Ce
+poete enfant avait une immense influence sur le cerveau d'Horace. Quand
+celui-ci venait de lire _Portia_ ou _la Camargo_, il voulait que la
+pauvre Marthe fut l'une ou l'autre. Le lendemain, apres un feuilleton
+de Janin, il fallait qu'elle devint a ses yeux une elegante et coquette
+patricienne. Enfin, apres les chroniques romantiques d'Alexandre Dumas,
+c'etait une tigresse qu'il fallait traiter en tigre; et apres _la Peau
+de chagrin_ de Balzac, c'etait une mysterieuse beaute dont chaque regard
+et chaque mot recelait de profonds abimes.
+
+Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait de regarder
+le fond de son propre coeur et d'y chercher, comme dans un miroir
+limpide, la fidele image de son amie. Aussi, dans les premiers temps,
+fut-elle cruellement ballottee entre les femmes de Shakespeare et celles
+de Byron.
+
+Cette appreciation factice tomba enfin, quand l'intimite lui montra dans
+sa compagne une femme veritable de notre temps et de notre pays, tout
+aussi belle peut-etre dans sa simplicite que les heroines eternellement
+vraies des grands maitres, mais modifiee par le milieu ou elle vivait,
+et ne songeant point a faire du modeste menage d'un etudiant de nos
+jours la scene orageuse d'un drame du moyen age. Peu a peu Horace ceda
+au charme de cette affection douce et de ce devouement sans bornes dont
+il etait l'objet. Il ne se raidit plus contre des perils imaginaires; il
+gouta le bonheur de vivre a deux, et Marthe lui devint aussi necessaire
+et aussi bienfaisante qu'elle lui avait semble lui devoir etre funeste.
+Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena
+pas vers nous; il ne lui inspira aucune generosite a l'egard de Paul
+Arsene. Horace ne rendit jamais a Marthe la justice qu'elle meritait
+dans le passe aussi bien que dans le present; et, au lieu de reconnaitre
+qu'il l'avait mal comprise, il attribua a sa domination jalouse la
+victoire qu'il croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe
+aurait desire lui inspirer une plus noble confiance: elle souffrait de
+voir toujours le feu de la colere et de la haine pret a se rallumer au
+moindre mot qu'elle hasarderait en faveur de ses amis meconnus. Elle
+rougissait des precautions minutieuses et assidues qu'elle etait forcee
+de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en ecartant toute
+ombre de soupcon. Mais comme elle n'avait aucune velleite d'independance
+etrangere a son amour, comme, a tout prendre, elle voyait Horace
+satisfait de ses sacrifices et fier de son devouement, elle se trouvait
+heureuse aussi; et pour rien au monde elle n'eut voulu changer de
+maitre.
+
+Cet etat de choses constituait un bonheur incomplet, coupable en
+quelque sorte; car aucun des deux amants n'y gagnait moralement et
+intellectuellement, ainsi qu'il l'aurait du faire dans les conditions
+d'un plus pur amour. Je crois qu'on doit definir passion noble celle qui
+nous eleve et nous fortifie dans la beaute des sentiments et la grandeur
+des idees; passion mauvaise, celle qui nous ramene a l'egoisme, a la
+crainte et a toutes les petitesses de l'instinct aveugle. Toute passion
+est donc legitime ou criminelle, suivant qu'elle amene l'un ou l'autre
+resultat, bien que la societe officielle, qui n'est pas le vrai
+consentement de l'humanite, sanctifie souvent la mauvaise en proscrivant
+la bonne.
+
+L'ignorance ou, la plupart du temps, nous naissons et mourons par
+rapport a ces verites, fait que nous subissons les maux qu'entraine leur
+violation, sans savoir d'ou vient le mal et sans en trouver le remede.
+Alors nous nous acharnons a alimenter la cause de nos souffrances,
+croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment sans cesse.
+
+C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant arriver a la
+securite en redoublant d'ombrage et de precautions pour regner sans
+partage; elle, croyant calmer cette ame inquiete en lui faisant
+sacrifice sur sacrifice, et donnant par la chaque jour plus d'extension
+a sa douloureuse tyrannie; car dans toutes les especes de despotisme,
+l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprime.
+
+Le moindre echec devait donc troubler cette fragile felicite; et, la
+jalousie apaisee, la satiete devait s'emparer d'Horace. Il en fut ainsi
+des que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait a sa porte,
+c'etait la misere. Pendant trois mois il avait reussi a l'ecarter, en
+confiant a Marthe une petite somme que ses parents lui avaient envoyee
+en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait demandee pour payer
+des dettes _imprevues_, dont il n'osait avouer qu'une tres-petite
+partie, tant elles depassaient le budget de sa famille; et au lieu de la
+consacrer a amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuee
+aux besoins journaliers de son nouveau menage, accordant a peine aux
+creanciers quelques legers _a-compte_, dont ils avaient bien voulu se
+contenter. Son tailleur etait le moins compromis dans cette banqueroute
+imminente. J'avais donne ma caution, et je commencais a m'en repentir
+un peu, car les depenses allaient leur train, et chaque fois qu'on
+presentait le memoire a Horace, il se tirait d'affaire par des promesses
+et des commandes nouvelles, toujours plus considerables a mesure que la
+dette augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme que ce
+fournisseur, bien avise dans ses propres interets, venait chaque jour
+lui imposer. Quand je vis qu'il y avait speculation de la part de ce
+dernier et legerete inouie de la part d'Horace, je me crus en droit
+de borner ma caution aux depenses faites, et de signifier au tailleur
+qu'elle ne s'etendrait pas aux depenses a faire. Deja j'etais engage
+pour plus d'une annee de mon petit revenu; je prevoyais une gene dont je
+me ressentis, en effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit
+d'imposer a des etres plus chers et plus precieux que ce nouvel ami, si
+peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes reserves, il
+fut indigne de ce qu'il appelait ma mefiance, et m'ecrivit une lettre
+pleine d'orgueil et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus
+recevoir de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection a son insu
+et par oubli total de mes offres et de mes demarches, qu'il me priait de
+ne plus me meler de ses affaires, et que le tailleur serait paye dans
+huit jours. Il fut paye effectivement, mais ce fut par moi; car Horace
+oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire que celles
+qu'il avait acceptees de moi; et je m'efforcai d'oublier de meme sa
+lettre insensee, a laquelle je ne repondis point.
+
+Mais les autres creanciers, que je ne pouvais tenir en respect, vinrent
+l'assaillir. C'etaient de bien petites dettes, a coup sur, qui feraient
+sourire un dissipateur de la Chaussee-d'Antin; mais tout est relatif, et
+ces embarras etaient immenses pour Horace. Marthe ignorait tout. Il ne
+lui permettait pas de travailler pour vivre et lui cachait sa situation,
+afin qu'elle n'eut pas de remords. Il avait une telle aversion pour tout
+ce qui eut pu lui rappeler la grisette, que c'etait tout au plus s'il
+lui laissait coudre ses propres ajustements. Il eut mieux aime, quant a
+lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet de son amour y
+faire des reprises. Il fallait que la modeste Marthe ne s'occupat que
+de lecture et de toilette, sous peine de perdre toute poesie aux yeux
+d'Horace, comme si la beaute perdait de son prix et de son lustre en
+remplissant les conditions d'une vie naive et simple. Il fallut que
+pendant trois mois elle jouat le role de Marguerite devant ce Faust
+improvise; qu'elle arrosat des fleurs sur sa fenetre; qu'elle tressat
+plusieurs fois par jour ses longs cheveux d'ebene, vis-a-vis d'un miroir
+_gothique_ dont il avait fait l'emplette pour elle, a un prix beaucoup
+trop eleve pour sa bourse; qu'elle apprit a lire et a reciter des vers;
+enfin qu'elle posat du matin au soir dans un tete-a-tete nonchalant. Et
+quand elle avait cede a ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce
+n'etait pas la vraie et ingenue Marguerite, allant a l'eglise et a la
+fontaine, mais une Marguerite de vignette, une heroine de keepsake.
+
+Le moment vint pourtant ou il fallut avouer a Marguerite que Faust
+n'avait pas de quoi lui donner a diner, et que Mephistopheles
+n'interviendrait pas dans les affaires. Horace, apres avoir longtemps
+garde son secret avec courage, apres avoir epuise une a une, pendant
+plusieurs semaines, la petite bourse de ses amis, apres avoir simule
+pendant plusieurs jours un manque d'appetit qui lui permettait de
+laisser quelques aliments a sa compagne, fut pris tout a coup d'un exces
+de desespoir; et, a la suite d'une journee de silence farouche, il
+confessa son desastre avec une solennite dramatique que ne comportait
+pas la circonstance. Combien d'etudiants se sont endormis gaiement
+a jeun deux fois par semaine, et combien de maitresses patientes et
+robustes ont partage leur sort sans humeur et sans effroi! Marthe etait
+nee dans la misere; elle avait grandi et embelli en depit des angoisses
+frequentes d'une faim mal apaisee. Elle s'effraya beaucoup de la
+tragedie que jouait tres-serieusement Horace; mais elle s'etonna qu'il
+fut embarrasse du denouement. "J'ai la encore deux petits pains de
+seigle, lui dit-elle; ce sera bien assez pour souper, et demain matin
+j'irai porter mon chale au Mont-de-Piete. J'en aurai vingt francs,
+qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me permettre de
+conduire notre menage avec economie.
+
+--Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces choses-la! s'ecria
+Horace en bondissant sur sa chaise. Ma situation est ignoble, et je
+ne comprends pas que tu veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe,
+quitte-moi. Une femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre heures
+aupres d'un homme qui ne sait pas la soustraire a de tels abaissements.
+Je suis maudit!
+
+--Vous ne parlez pas serieusement, reprit Marthe. Vous quitter parce que
+vous etes pauvre? Est-ce que je vous ai jamais cru riche! J'ai toujours
+bien prevu qu'un moment viendrait ou vous seriez force de me laisser
+reprendre mon travail; et si j'ai consenti a etre a votre charge, c'est
+que je comptais sur la necessite qui me rendrait bientot le droit de
+m'acquitter envers vous. Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage,
+et dans quelques jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain
+quotidien.
+
+--Quelle misere! s'ecria de nouveau Horace, irrite de voir sa fierte
+vaincue. Et quand tu auras pourvu aux exigences de la faim, en quoi
+serons-nous plus avances? irons-nous mettre un a un nos effets au
+Mont-de-Piete?
+
+--Pourquoi non, s'il le faut?
+
+--Et les creanciers?
+
+--Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnes bien malgre moi, et ce
+sera toujours de quoi gagner du temps.
+
+--Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as aucune idee de la
+vie reelle, ma pauvre Marthe; tu vis dans les nues, et tu crois que l'on
+se tire d'affaire par une peripetie de roman.
+
+--Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est vous qui l'exigez,
+Horace. Mais laissez-moi en descendre, et vous verrez bien que je n'y ai
+pas perdu le gout du travail et l'habitude des privations. Est-ce que je
+suis nee dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manque de rien, pour
+avoir le droit de me montrer difficile?
+
+--Eh bien, voila, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui me revolte. Tu
+etais nee dans la misere; je ne m'en souvenais pas, parce que je te
+voyais digne d'occuper un trone. Je conservais le parfum de ta noblesse
+naturelle avec un soin jaloux. Je prenais plaisir a te parer, a
+preserver ta beaute comme un depot precieux qui m'a ete confie. A
+present il faudra donc que je te voie courir dans la crotte, marchander
+avec des bourgeoises pour quelques sous; faire la cuisine, balayer la
+poussiere, gater et empuantir tes jolis doigts, veiller, patir, porter
+des savates et rapiecer tes robes, etre enfin comme tu voulais etre au
+commencement de notre union? Pouah! pouah! tout cela me fait horreur,
+rien que d'y penser. Ayez donc une vie poetique et des idees elevees
+au sein d'une pareille existence! Je ne pourrai jamais rever, jamais
+penser, jamais ecrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime mieux
+me bruler la cervelle.
+
+--Depuis trois mois que nous menons une vie de princes, vous n'ecrivez
+pas, dit Marthe avec douceur. Peut-etre la necessite vous donnera-t-elle
+un elan imprevu. Essayez, et peut-etre que vous allez vous illustrer et
+vous enrichir tout a coup.
+
+--Elle me sermonne et me raille par-dessus le marche! s'ecria Horace en
+frappant de sa botte au milieu de la buche, helas! la derniere buche qui
+brulait encore dans la cheminee.
+
+--Dieu m'en preserve! repondit Marthe; je voulais vous consoler en vous
+disant que je ne suis pas fiere, et que le jour ou vous serez dans
+l'aisance, je ne rougirai pas d'en profiter. Mais, en attendant,
+laissez-moi travailler, Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi
+vivre comme je l'entends.
+
+--Jamais! reprit-il avec energie, jamais je ne consentirai a ce que tu
+redeviennes une grisette, une femme d'etudiant; cela ne se peut pas,
+j'aime mieux que tu me quittes.
+
+--Voila une affreuse parole que vous repetez pour la troisieme fois.
+Vous ne m'aimez donc plus, que la misere vous effraie avec moi?
+
+--O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains? Est-ce que je n'ai pas
+traverse deja plusieurs fois des crises desesperees? est-ce que je sais
+seulement si j'en ai souffert? Je ne me souviens pas meme comment j'ai
+fait pour en sortir.
+
+--C'est donc pour moi que vous vous inquietez! Eh bien, rassurez-vous:
+l'inaction a laquelle vous me condamnez me pese et me tue; le travail,
+en meme temps qu'il detournera la misere, rendra ma vie plus douce et
+mon coeur plus gai.
+
+--Mais ce travail dont tu parles et cette misere que tu nargues, c'est
+tout un; oui, Marthe, c'est la meme chose pour moi. Non, non, c'est
+impossible que je souffre cela! Je trouverai, j'inventerai quelque
+chose. J'emprunterai le dernier ecu du petit Paulier, et j'irai a la
+roulette. Peut-etre gagnerai-je un million!
+
+--Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez pas de cette
+affreuse ressource!
+
+--Tu veux bien aller au Mont-de-Piete, toi? Au Mont-de-Piete! avec les
+femmes les plus viles, avec les filles perdues! Ce serait la premiere
+fois de ta vie, n'est-ce pas? reponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as
+jamais ete.
+
+--Quand j'y aurais ete, je n'en serais pas plus humiliee pour cela.
+C'est une ressource dont toute honte est pour la societe. On y voit
+plus de meres de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien
+des pauvres creatures y ont jete leur derniere nippe plutot que de se
+vendre.
+
+--Ah! tu y as ete, Marthe! Je vois que tu y as ete! Tu en parles avec
+une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la premiere fois... Mais
+pourquoi donc y as-tu ete? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et
+ensuite Arsene ne t'y aurait pas laissee aller!"
+
+Et, au lieu de songer au devouement tranquille de sa maitresse, Horace
+se creusait la cervelle pour lui chercher dans le passe quelque faute
+qui aurait pu la reduire aux expedients qu'elle venait d'imaginer pour
+le sauver.
+
+"Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le nom de M. Poisson
+accole a celui d'Arsene venait de faire passer un nuage de honte et de
+douleur, que j'irai demain pour la premiere fois de ma vie.
+
+--Mais qui t'a donne cette idee d'y aller?
+
+--J'ai lu ce matin, dans les _Memoires de la Contemporaine_, une scene
+qu'elle raconte de sa misere. Elle avait ete porter la son dernier
+joyau, et en voyant une pauvre femme qui pleurait a la porte parce qu'on
+refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs
+qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce pas?
+
+--Quoi? dit Horace, je n'ai pas ecoute. Tu me racontes des histoires,
+comme si j'avais l'esprit aux histoires!"
+
+On a remarque avec raison que les malheurs et les contrarietes se
+tenaient par la main pour nous assaillir sans relache au milieu des
+mauvaises veines. Horace revait au moyen d'ecarter le dernier creancier
+avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une conference
+orageuse, lorsque M. Chaignard, proprietaire de l'hotel garni qu'il
+occupait alors, vint lui reclamer deux mois arrieres d'un loyer de deux
+chambres a vingt francs par quinzaine. Horace, deja mal dispose, le
+recut avec hauteur, et, presse par lui, menace, pousse a bout, le menaca
+a son tour de le jeter par les fenetres. Chaignard, qui n'etait pas
+brave, se retira en annoncant une invasion a main armee pour le
+lendemain.
+
+"Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piete demain, pour empecher un
+scandale, dit Marthe en s'efforcant de le calmer par ses caresses. Si
+tu te laisses mettre dehors, les autres creanciers deviendront plus
+pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.
+
+--Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui irai. J'y porterai
+ma montre.
+
+--Quelle montre? tu n'en as pas.
+
+--Quelle montre? celle de ma mere! Ah! malediction! il y a longtemps
+qu'elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mere! si elle
+savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est la
+au milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!
+
+--Si je mettais a la place la chaine que tu m'as donnee, dit Marthe
+timidement.
+
+--Tu ne tiens guere aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la
+chaine qui etait accrochee a la cheminee, et en la roulant dans ses
+mains avec colere. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la
+fenetre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain
+elle ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter a
+nous-memes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des habits encore
+bons; j'ai un manteau surtout dont je peux bien me passer.
+
+--Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver commence!
+
+--Et que m'importe? Tu veux y mettre ton chale, toi!
+
+--Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es deja. D'ailleurs, est-ce qu'un
+homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piete? Passe pour
+une montre, c'est du superflu! mais le necessaire! Si quelqu'un te
+rencontrait?
+
+--Oh! si Arsene me rencontrait, il dirait: Voila celui qui s'est charge
+de Marthe; elle doit etre bien malheureuse, la pauvre Marthe! Peut-etre
+le dit-il deja?
+
+--Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?
+
+--Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau triomphe, s'il savait a
+quoi nous sommes reduits?
+
+--Mais nous n'irons pas nous en vanter, a quoi bon?
+
+--Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les jours pour de
+l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rode
+toujours par ici... Tu le sais bien, Marthe, ne fais pas l'etonnee. Eh
+bien! tu le verras; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans
+un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-la, ma pauvre
+enfant! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement
+qu'aujourd'hui.
+
+--Helas! je prevois en effet des jours de douleur, repondit Marthe;
+mais la misere n'en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va
+augmenter."
+
+Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya avec ses levres,
+et s'abandonna aux transports d'un amour plus fievreux que delicat, ce
+soir-la surtout.
+
+
+
+XIX.
+
+Marthe etait levee depuis longtemps quand Horace se reveilla. Il etait
+tard. Horace avait bien dormi; il avait l'esprit calme et repose.
+Des idees plus riantes lui vinrent, lorsqu'il entendit les moineaux
+s'entre-appeler sur les toits, ou le soleil d'une belle matinee d'hiver
+faisait fondre la neige de la veille: "Ah! ah! dit-il, on a faim et
+froid la-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus de pain,
+ma pauvre Marthe, tes habitues n'auront plus de miettes, et ils se
+plaindront de toi.
+
+--Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai garde une partie de mon
+souper d'hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont
+pas difficiles, ils ont fort bien dejeune.
+
+--Ils sont plus avances que nous, n'est-ce pas?
+
+--Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dinerons mieux ce soir.
+
+--Tu parles de diner, c'est toujours une consolation pour qui a bonne
+envie de dejeuner. Ah ca, tu as donc ete au Mont-de-Piete?
+
+--Pas encore, tu me l'as presque defendu hier. J'attends ta permission.
+
+--Je te croyais deja revenue," dit Horace en baillant.
+
+Marthe se rejouit de ce changement d'humeur, qu'elle attribuait a de
+plus sages idees, et qui n'etait autre chose que le resultat d'un
+appetit plus imperieux. Elle jeta son vieux chale rouge sur ses epaules,
+et plia le neuf dans une belle feuille de papier; puis, craignant
+qu'Horace ne vint a se raviser, elle se hata de sortir. Mais au bout de
+quelques minutes, elle rentra pale et consternee: M. Chaignard l'avait
+forcee de remonter l'escalier en lui disant, d'une maniere peu
+courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on emportat le moindre effet de
+chez lui tant que le loyer ne serait pas paye. Horace, indigne de cette
+insulte, s'elanca sur l'escalier, ou M. Chaignard grommelait encore, et
+une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard fut d'autant plus
+ferme qu'il avait des temoins. Prevoyant l'orage, il s'etait flanque de
+son portier et d'une espece de conseil qui avait un faux air d'huissier.
+Ces deux acolytes jouaient, l'un le role de defenseur de la personne
+sacree du maitre, l'autre celui de pacificateur, pret cependant a
+verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas le droit pour lui, et
+qu'il faudrait finir par capituler; mais il se donnait la satisfaction
+d'accabler le pauvre Chaignard d'epithetes mordantes, et de lui
+reprocher sa lesinerie dans les termes les plus acres et les plus
+blessants qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il depensa d'esprit et de
+verve bilieuse en cette circonstance eut ete en pure perte, si le bruit
+n'eut attire quelques auditeurs malins, dont la presence vengea son
+amour-propre. Chaignard etait rouge, ecumant, furieux; l'huissier, ne
+voyant point a mordre sur des voies de fait d'une espece aussi delicate
+que des sarcasmes, attendait d'un air attentif quelque mot plus tranche
+qui constituat un delit d'offense punissable par la loi. Le portier,
+qui n'aimait pas son maitre, riait, dans sa barbe grise et sale, des
+plaisantes reponses d'Horace; et quelques etudiants avaient entrebaille
+les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue pittoresque.
+Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout a fait, laissa voir une grande
+figure herissee de poils roux, enveloppee dans un vieux couvre-pied d'ou
+sortaient deux jambes maigres et velues. Le possesseur de cette figure
+bizarre et de ces jambes demesurees n'etait autre que l'illustre Jean
+Laraviniere, president des bousingots, installe depuis la veille dans
+une chambre a quinze francs par mois, entre-sol delicieux, suivant lui,
+dont il etait oblige d'ouvrir la porte et la fenetre lorsqu'il etendait
+les deux bras pour passer sa redingote.
+
+--Voila bien du tapage, monsieur mon proprietaire, dit-il au bouillant
+Chaignard. Vous risquez une attaque d'apoplexie; mais c'est la le
+moindre inconvenient: le pire, c'est de reveiller a huit heures du matin
+un de vos locataires qui n'est rentre qu'a six.
+
+--De quoi vous melez-vous? s'ecria Chaignard hors de lui.
+
+--Sont-ce la vos manieres? sont-ce la vos moeurs, mons Chaignard? reprit
+Laraviniere; vous n'aurez pas longtemps l'honneur de ma presence et le
+benefice de mon loyer dans votre hotel, si vous traitez ainsi devant moi
+les enfants de la patrie!
+
+--La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'ecria Chaignard; je suis
+lieutenant de la garde nationale...
+
+--Je le sais bien, repliqua Laraviniere avec sang-froid; c'est pour cela
+que je vous engage a vous calmer.
+
+--Et je connais mes devoirs de citoyen, continua Chaignard.
+
+--En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit Laraviniere; je
+connais beaucoup M. Horace Dumontet, et, s'il lui faut une caution
+aupres de vous, je lui offre la mienne."
+
+J'ignore jusqu'a quel point la garantie de Laraviniere rassura le
+proprietaire; mais il ne demandait qu'un pretexte pour couper court a la
+scene desagreable dont il venait d'etre le plastron. L'orage s'apaisa,
+et jusqu'a nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Jean Laraviniere ayant quitte ce qu'il
+appelait son costume de Romain, pour une mise plus moderne et plus
+decente, il alla frapper a la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait
+avec Marthe, il avait eu soin d'ecarter toutes ses connaissances, a la
+reserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer de jalousie,
+et qui avaient pour lui cette admiration respectueuse qu'un jeune homme
+intelligent et presomptueux inspire toujours a une demi-douzaine de
+camarades plus simples et plus modestes. On peut meme dire, en passant,
+que la principale cause de l'orgueil qui ronge la plupart des jeunes
+talents de notre epoque, c'est l'engouement naif et genereux de ceux qui
+les entourent. Mais cette reflexion est ici hors de propos. Laraviniere
+n'etait point au nombre des admirateurs d'Horace; il n'avait
+d'engouement que dans l'ordre des capacites politiques. S'il venait
+le trouver sous pretexte de rire avec lui de M. Chaignard, il avait
+probablement d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui
+n'avait jamais ete bien intime, et qui depuis deux ou trois mois
+semblait totalement abandonnee de part et d'autre.
+
+Horace avait toujours eprouve un profond dedain pour ces republicains
+tout d'une piece (c'est ainsi qu'il les appelait) qui professaient
+une sorte de mepris pour les arts, pour les lettres, et meme pour les
+sciences, et qui, un peu entaches de babouvisme, n'etaient pas eloignes
+de l'idee d'abattre les palais pour mettre des chaumieres a la place.
+Une telle brusquerie de moyens etait inconciliable avec les besoins
+d'elegance et les reves de grandeur individuelle que nourrissait Horace.
+Il tenait donc Laraviniere pour un de ces instruments de destruction que
+des revolutionnaires plus prudents laissent volontiers mettre en avant,
+mais auxquels ils n'aimeraient pas a confier leur avenir personnel.
+
+Quoi qu'il en soit, il le recut a bras ouverts, sans trop savoir
+pourquoi. Horace se sentait bien dispose; il etait en train de rire: il
+venait de raconter a sa compagne les moqueries dont il avait accable le
+pauvre Chaignard, et il etait bien aise de lui presenter un temoin de sa
+victoire. Et puis, qui de vous ne l'a pas eprouve, jeunes gens au sort
+precaire? quand on est dans la detresse, un visage connu, quel qu'il
+soit, donne toujours une lueur de courage ou de securite qui dispose a
+la bienveillance.
+
+En voyant Marthe, Jean fit un pas en arriere, murmura quelques excuses,
+et parut vouloir se retirer; mais Horace le retint, le presenta a sa
+compagne, qui lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne
+ou il l'avait protegee et respectee, et qui lui demanda en souriant le
+recit de la scene avec M. Chaignard.
+
+Quand ils se furent assez egayes sur ce chapitre, Laraviniere attira
+Horace dans le corridor, et lui dit: "D'apres ce qui s'est passe tout a
+l'heure, je vois que vous etes dans une de ces crises financieres que
+nous connaissons tous par experience. Je ne vous offre pas de solder
+M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs quelques procedes
+evasifs suffiront pour le museler jusqu'a nouvel ordre. Mais si vous
+etiez a court de ces quelques ecus toujours necessaires, et souvent
+introuvables au moment ou on en a le plus besoin, je puis partager avec
+vous les cinq ou six qui me restent.
+
+Horace hesita. Il avait souvent assez mal parle de Laraviniere a Marthe
+et a moi; il lui avait garde une sorte de rancune pour l'assistance
+qu'il s'etait vante d'avoir donne a la fugitive du cafe Poisson; enfin
+il lui repugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait a
+peine. Mais en pensant a la pauvre Marthe, qui n'avait pas dejeune, il
+se ravisa, et accepta avec une franche gratitude.
+
+"A charge de revanche, lui dit Laraviniere. Vous ne me devez pas de
+remerciments: quand nous changerons de position, nous changerons de
+role. Chacun son tour.
+
+--C'est bien ainsi que je l'entends, repondit Horace, qui des qu'il eut
+l'argent dans sa poche, se sentit plus froid et plus contraint avec
+Laraviniere.
+
+Le Mont-de-Piete, ce veritable calvaire de la detresse, fut donc evite
+ce jour-la. Marthe insista neanmoins pour aller chercher de l'ouvrage;
+et apres qu'Horace lui eut fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas a
+Eugenie, il la laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle
+n'y reussit pas vite, et le succes de ses demarches ne fut pas
+tres-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, elle put
+pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annonce, au pain quotidien; quelques
+nouvelles avances de Laraviniere pourvurent au reste, et Horace songea
+serieusement a travailler aussi pour payer ses dettes.
+
+Malgre les efforts de l'un et les resolutions de l'autre, ces deux
+amants tomberent dans une gene toujours croissante. Marthe s'y resigna
+avec une sorte de satisfaction melancolique. Au milieu de ses fatigues,
+elle etait fiere d'etre desormais la pierre angulaire de l'existence de
+son amant; car il faut bien avouer que, sans elle, le diner eut souvent
+fait defaut. Elle avait, en de certains moments, assez d'empire sur lui
+pour obtenir qu'il fit prendre patience a ses creanciers par quelques
+sacrifices: Et puis, les creanciers d'un etudiant sont de meilleure
+composition que ceux d'un dandy. Ils savent bien qu'avec le fils du
+bourgeois, ce qui est differe n'est pas perdu, et que, rentre dans sa
+famille, le jeune citoyen de province tient a honneur de payer ses
+dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette classe, il n'y a
+pas de banqueroute reelle, et le desordre n'est que momentane. Horace
+put donc encore trouver assez de credit chez ses fournisseurs pour
+paraitre avec une certaine elegance. Mais chose etrange, et cependant
+chose infaillible! son gout pour la depense augmenta en raison de
+l'inquietude et des contrarietes qui en furent le resultat. Les
+caracteres legers ont cela de particulier, que les obstacles et les
+privations irritent leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace
+a se les procurer. Apres avoir confesse a sa scrupuleuse compagne le
+veritable etat de ses affaires, apres lui avoir laisse lire les lettres
+de doux reproches et de plaintes bien fondees que sa mere lui ecrivait,
+il n'etait plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher a son
+travail, a son plan d'economie consciencieuse et severe. C'eut ete
+encourir le blame de Marthe, et Horace tenait a etre admire tout autant
+qu'a etre aime. Il fallut donc Qu'il s'accoutumat a la voir reprendre
+ses humbles habitudes, et qu'il jouat aupres d'elle le role d'un
+stoique. Mais ce role lui pesait horriblement, et des lors cet interieur
+dont il avait fait ses delices cessa de lui plaire. L'ennui l'emporta
+sur la jalousie. Il etait de ces organisations d'artistes voluptueux
+chez qui l'amour succombe a la realite prosaique. Le tableau de ce
+menage austere et pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination.
+Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage de travailler, il
+sentit le travail lui devenir plus lourd, plus impossible que jamais.
+Il avait froid dans cette petite chambre mal chauffee, et le froid,
+qui n'engourdissait pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le
+cerveau du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que Marthe
+preparait elle-meme avec assez de soin et de proprete pour aiguiser
+l'appetit, n'etait ni assez substantielle ni assez abondante pour
+alimenter les forces d'un homme de vingt ans, habitue a ne se rien
+refuser. Il adressait alors a sa menagere patiente des reproches dont la
+grossierete le faisait rougir de lui-meme et pleurer l'instant d'apres,
+mais qui recommencaient le lendemain. Il l'accusait de parcimonie
+mesquine; et lorsqu'elle repondait, les yeux pleins de larmes, qu'elle
+n'avait que vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui
+demandait parfois avec acrete ce qu'elle avait fait des cent francs
+qu'il lui avait remis la semaine precedente: il oubliait qu'il avait
+repris cet argent peu a peu sans le compter, et qu'il l'avait depense
+dehors en babioles, en spectacles, en glaces, en dejeuners et en prets
+a ses amis. Car Horace etait la generosite meme: il n'aimait pas a
+restituer, mais il aimait a donner; et tandis qu'il oubliait de rendre
+dix francs a un pauvre diable qui avait des bottes percees, il faisait
+le magnifique avec un joyeux compagnon qui lui en demandait quarante
+pour regaler sa maitresse. Il prenait des bains parfumes, et donnait
+cent sous au garcon qui l'avait masse; il jetait une piece d'or a un
+petit ramoneur pour voir ses joyeuses cabrioles et se faire appeler
+_mon prince_; il achetait a Marthe une robe de soie qui lui etait fort
+inutile, vu qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des
+chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; enfin le peu
+d'argent qu'apres mille pressurages sur les besoins de sa famille,
+madame Dumontet reussissait a lui envoyer etait gaspille en trois jours,
+et il fallait retourner aux pommes de terre, a la retraite forcee, et
+aux baillements melancoliques du menage.
+
+Cependant un temoin juste et sincere assistait au lent supplice que
+subissait la pauvre Marthe. C'etait Jean, le bousingot, dont la presence
+dans la maison n'etait pas une chose aussi fortuite qu'il le laissait
+croire. Jean etait devoue corps et ame a un homme qui, ne pouvant
+approcher du triste sanctuaire ou palissait l'objet de son amour,
+voulait du moins veiller a la derobee et lui continuer sa mysterieuse
+sollicitude. Cet homme c'etait Paul Arsene. Au profond abattement qu'il
+avait d'abord eprouve, avait succede une pensee de devouement politique.
+Il s'etait toujours dit qu'il lui resterait assez de force pour se faire
+casser la tete au nom de la republique. En consequence, il etait alle
+trouver le seul homme qu'il connut dans le mouvement organise, et Jean
+l'avait recu a bras ouverts.
+
+
+
+XX.
+
+A cette epoque, l'association politique la plus importante et la mieux
+organisee etait celle des _Amis du peuple_. Plusieurs des chefs qui la
+representaient avaient joue deja un role dans la charbonnerie; ceux-la
+et d'autres plus jeunes en ont joue un plus brillant depuis 1830. Parmi
+ces hommes, qui ont surgi et grandi durant cette periode de dix annees,
+et qui ont deja des noms historiques, la societe des _Amis de peuple_
+comptait Trelat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exercait le plus
+de prestige sur les jeunes gens des Ecoles tels que Laraviniere, et
+sur les jeunes republicains populaires tels que Paul Arsene, c'etait
+Godefroy Cavaignac. Presque seul, il n'avait pas cette suffisance
+puerile qui perce chez la plupart des hommes remarquables de notre
+temps, et qui fait chez eux de l'affectation une seconde nature. Sa
+grande taille, sa noble figure, quelque chose de chevaleresque repandu
+dans ses manieres et dans son langage, sa parole heureuse et franche,
+son activite, son courage et son devouement, tout cela eut suffi pour
+enflammer la tete du belliqueux Jean, et pour echauffer le coeur du
+genereux Arsene, quand meme Godefroy n'eut pas emis les idees sociales
+les plus completes, les plus logiques, je dirai meme les plus
+philosophiques qui aient pris une forme a cette epoque dans les societes
+populaires. Ce president, des _Amis du peuple_ a seul professe dans ces
+clubs ce qu'on peut appeler les doctrines; doctrines qui, a beaucoup
+d'egards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct d'Arsene et
+les vastes aspirations de son ame vers l'avenir, mais qui, du moins,
+marquaient un progres immense, incontestable, sur le liberalisme de la
+Restauration. Suivant Arsene, et suivant le jugement toujours severe et
+mefiant du peuple, les autres republicains etaient un peu trop occupes
+de renverser le pouvoir, et point assez d'asseoir les bases de la
+republique; lorsqu'ils l'essayaient, c'etait plutot des reglements et
+une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales et une societe
+nouvelle. Cavaignac, tout en faisant cette belle opposition qu'il a si
+largement et si fortement developpee l'annee suivante jusque devant la
+pale et menteuse opposition de la chambre, s'occupait a murir des
+idees, a poser des principes. Il songeait a l'emancipation du peuple, a
+l'education publique gratuite, au libre vote de tous les citoyens, a la
+modification progressive de la propriete, et il ne renfermait pas, comme
+certains republicains d'aujourd'hui, ces deux principes nets et vastes
+dans l'hypocrite question d'_organisation du travail_ et de _reforme
+electorale_; mots bien elastiques, si l'on n'y prend garde, et dont le
+sens est susceptible de se resserrer autant que de s'etendre. En 1832,
+on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer pour _communiste_, ce
+qui est devenu l'epouvantail de toutes les opinions de ce temps-ci. Un
+jury acquitta Cavaignac, apres qu'il eut dit, entre autres choses d'une
+admirable hardiesse: "Nous ne contestons pas le droit de propriete.
+Seulement nous mettons au-dessus celui que la societe conserve, de le
+regler suivant le plus grand avantage commun." Dans ce meme discours, le
+plus complet et le plus eleve parmi tous ceux des proces politiques
+de l'epoque[1], Cavaignac dit encore: "Nous lui contestons (_a votre
+societe officielle_) le monopole des droits politiques; et ne croyez pas
+que ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des capacites. Selon
+nous, quiconque est utile est capable. Tout service entraine un droit."
+
+[Note 1: Proces du droit d'association, decembre 1832.]
+
+Arsene assistait a ce proces; il ecouta avec une emotion contenue;
+et, tandis que la plupart des auditeurs, subjugues par le magnetisme
+qu'exerce toujours sur les masses le debit et l'aspect de l'orateur,
+eclataient en applaudissements passionnes, il garda un profond silence;
+mais il etait le plus penetre de tous, et il n'entendit pas, ce jour-la,
+les autres plaidoiries[2]. Il s'absorba entierement dans les idees que
+Godefroy avait eveillees en lui, et il se retira plein de celle-ci,
+qu'il vint me repeter mot a mot:
+
+"La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est le droit sacre de
+l'humanite. Il ne s'agit plus de presenter au crime un epouvantail apres
+la mort, au malheureux une consolation de l'autre cote du tombeau.
+Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-etre, c'est-a-dire
+l'egalite. Il faut que le titre d'homme vaille a tous ceux qui le
+portent un meme respect religieux pour leurs droits, une pieuse
+sympathie pour leurs besoins. Notre religion, a nous, c'est celle qui
+changera d'affreuses prisons en hospices penitentiaires, et qui, au nom
+de l'inviolabilite humaine, abolira la peine de mort... Nous n'adoptons
+plus une foi qui met tout au ciel, qui reduit l'egalite devant Dieu, a
+cette egalite posthume que le paganisme proclamait aussi bien que le
+christianisme; etc."
+
+[Note 2: C'est pourtant dans la meme Seance que Piocque dit ces
+belles paroles: "Est-ce que le denouement et le besoin ne peuvent pas
+logiquement reclamer la faculte de se constituer leurs representants,
+avocats de la faim, de la misere, et de l'ignorance?"]
+
+"Theophile, s'ecria Arsene en mettant sa main dans la mienne, voila de
+grandes paroles et une idee neuve, du moins pour moi. Elle me donne tant
+a reflechir, que tout, mon passe, c'est-a-dire tout ce que j'ai cru
+jusqu'a ce jour, se bouleverse a mes propres yeux.
+
+--Ce n'est pas une idee qui soit absolument propre a l'orateur que vous
+venez d'entendre, lui repondis-je: c'est une idee qui appartient au
+siecle, et qui a ete deja emise sous plusieurs formes. On pourrait meme
+dire que c'est l'idee qui a domine nos revolutions depuis cent ans,
+et l'humanite tout entiere depuis qu'elle existe, par une instinctive
+revelation de son droit, plus puissante que les theories religieuses de
+l'ascetisme et du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et
+grande que de voir le droit humain, pris a son point de vue religieux,
+proclame par un revolutionnaire. Il y avait bien assez longtemps que vos
+republicains oubliaient de donner a leurs theories la sanction divine
+qu'elles doivent avoir. Moi, qui suis _legitimiste_, ajoutai-je en
+souriant...
+
+--Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul Arsene, vous n'etes
+pas legitimiste dans le sens qu'on attache a ce mot; vous sentez que la
+legitimite est dans le droit du peuple.
+
+--C'est la verite, Arsene, je le sens profondement; et quoique mon pere
+fut attache, de fait et par delicatesse de conscience, aux hommes du
+passe, plus il approchait de la tombe, plus il s'elevait a la
+conception et au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous que
+Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que Dieu est au-dessus des
+rois, dans le meme sens que Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le
+droit de la societe au-dessus de celui des riches?
+
+--A la bonne heure, dit Arsene. Il est donc vrai que nous avons droit au
+bonheur en cette vie, que ce n'est pas un crime de le chercher, et que
+Dieu meme nous en fait un devoir? Cette idee ne m'avait pas encore
+frappe. J'etais partage entre un sentiment revolutionnaire qui me
+rendait presque athee, et des retours vers la devotion de mon enfance
+qui me rendaient compatissant jusqu'a la faiblesse. Ah! si vous saviez
+comme j'ai ete froidement cruel aux trois journees au milieu de mon
+delire! Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi qui as fait
+mourir! Sois tue, toi qui tues! Cela me paraissait l'exercice
+d'une justice sauvage; mais je m'y sentais force par une impulsion
+surnaturelle. Et puis, quand je fus calme, quand je m'agenouillai sur
+les tombes de juillet, je pensai a Dieu, a ce Dieu de soumission et
+d'humilite qu'on m'avait enseigne, et je ne savais plus ou refugier ma
+pensee. Je me demandais si mon frere etait damne pour avoir leve la main
+contre la tyrannie, et si je le serais pour avoir venge mon frere et mes
+freres les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux ne croire rien; car je
+ne pouvais comprendre qu'au nom de Jesus crucifie, il fallut se laisser
+mettre en croix par les delegues de ses ministres. Voila ou nous en
+sommes, nous autres enfants de l'ignorance: athees ou superstitieux,
+et souvent l'un et l'autre a la fois. Mais a quoi songent donc nos
+instituteurs, les chefs republicains, de ne pas nous parler de ce qui
+est le fond meme de notre etre, le mobile de toutes nos actions! Nous
+prennent-ils pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que la
+satisfaction de nos besoins materiels? Croient-ils que nous n'ayons pas
+des besoins plus nobles, celui d'une religion, tout aussi bien qu'ils
+peuvent l'avoir? Ou bien est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils
+seraient plus grossiers, plus incredules que nous? Allons, ajouta-t-il,
+Godefroy Cavaignac sera mon pretre, mon prophete; j'irai lui demander ce
+qu'il faut croire sur tout cela.
+
+--Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, cher Arsene, lui
+repondis-je; mais ne croyez pas, encore une fois, que le seul foyer
+des idees nouvelles soit dans cette opinion. Elevez votre esprit a
+une conception plus vaste du temps ou nous vivons. Ne vous donnez pas
+exclusivement a tel ou tel homme comme a la verite incarnee; car les
+hommes sont mobiles. Quelquefois en croyant progresser, ils reculent;
+en croyant s'ameliorer, ils s'egarent. Il y en a meme qui perdent leur
+generosite avec leur jeunesse, et qui se corrompent etrangement!
+Mais attachez-vous a ces memes idees dont vous cherchez la solution.
+Instruisez-vous en buvant a differentes sources. Voyez, lisez, comparez,
+et reflechissez. Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs
+notions contradictoires en apparence. Vous verrez que les hommes probes
+ne different pas tant sur le fond des choses que sur les mots; qu'entre
+ceux-la un peu d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle a
+l'unite de croyances; mais qu'entre ceux-la et les hommes du pouvoir,
+il y a l'immense abime qui separe la privation de la jouissance, le
+devouement de l'egoisme, le droit de la force.
+
+--Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsene. Helas! si j'avais le temps!
+Mais quand j'ai passe ma journee entiere a faire des chiffres, je n'ai
+plus la force de lire; mes yeux se ferment malgre moi, ou bien j'ai la
+fievre; et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les yeux,
+je poursuis mes propres divagations en tournant des pages que j'ai
+remplies moi-meme. Il y a longtemps que j'ai envie d'apprendre ce que
+c'est que le _fourierisme_. Aujourd'hui, Cavaignac l'a cite, ainsi que
+la _Revue Encyclopedique_ et les _saint-simoniens_. Il a dit de ces
+derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient soutenu avec
+devouement des idees utiles, et developpe le principe d'association.
+Eugenie, j'irai les entendre precher."
+
+Eugenie etait la sur son terrain; c'etait une adepte assez fervente de
+la rehabilitation des femmes. Elle commenca a endoctriner son ami le
+Masaccio, ce qu'elle n'avait pas fait encore; car elle etait de ces
+esprits delicats et prudents qui ne risquent pas leur influence a moins
+d'une occasion sure. Elle savait attendre comme elle savait choisir.
+Elle ne m'avait pas parle dix fois de ses croyances saint-simoniennes;
+mais elle ne l'avait jamais fait sans produire sur moi une grande
+impression. Je connaissais mieux qu'elle peut-etre, par l'examen et par
+la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; mais j'admirais
+toujours avec quelle purete d'intention et quelle finesse de tact elle
+savait eliminer tacitement des discussions ou s'elaborait la doctrine
+des adeptes secondaires, tout ce qui revoltait ses instincts nobles et
+pudiques, pour conclure souvent _a priori_, des secretes elucubrations
+des maitres, ce qui repondait a sa fierte naturelle, a sa droiture et a
+son amour de la justice. Je me disais parfois que cette femme forte et
+intelligente appelee par les _apotres_ a formuler les droits et les
+devoirs de la femme, c'eut ete Eugenie. Mais, outre que sa reserve et sa
+modestie l'eussent empechee de monter sur un theatre ou l'on jouait
+trop souvent la comedie sociale au lieu du drame humanitaire, les
+saint-simoniens, dans la deviation inevitable ou leurs principes se
+trouvaient alors, l'eussent jugee, ceux-ci trop rigide, ceux-la
+trop independante. Le moment n'etait pas venu. Le saint-simonisme
+accomplissait une premiere phase, qui devait laisser une lacune avant la
+seconde. Eugenie le sentait, et prevoyait qu'il faudrait encore dix
+ans, vingt ans d'arret peut-etre, avant que la marche progressive du
+saint-simonisme put etre reprise.
+
+[Illustration: Jean, vous etes un grossier, un brutal.]
+
+Paul Arsene, frappe de ce qu'elle lui fit entrevoir dans une premiere
+conversation, alla ecouter les predications saint-simoniennes. Il se
+lia avec de jeunes apotres; et sans avoir precisement le temps de
+s'instruire, il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un
+jugement, des sympathies, des esperances. Ce fut une rapide et profonde
+revolution dans la vie morale de cet enfant du peuple, qui jusque-la
+n'etait pas sans prejuges, et qui des lors les perdit ou acquit du moins
+la force de les combattre en lui-meme. L'amour qu'il nourrissait encore,
+faute d'avoir pu l'etouffer (car il y avait fait son possible), se
+retrempa a cette source d'examen qu'il n'avait pas encore abordee,
+et prit un caractere encore plus calme et plus noble, un caractere
+religieux pour ainsi dire.
+
+En effet, jusque-la Marthe n'avait ete pour lui que l'objet d'une
+passion tenace, invincible. Il l'avait maudite cent fois, cette passion
+qui puisait des forces nouvelles dans tout ce qui eut du la detruire;
+mais comme elle regnait la sur une grande ame, bien qu'elle y fut
+mysterieuse, incomprehensible pour celui-la meme qui la ressentait, elle
+n'y produisait que des resultats magnanimes, une generosite sans exemple
+et sans bornes. Aussi quels affreux combats cette ame fiere et rigide
+se livrait ensuite a elle-meme! Comme Arsene rougissait d'etre ainsi
+l'esclave d'un attachement que l'austerite un peu etroite de son
+education populaire lui apprenait a reprouver! Lui dont les moeurs
+etaient si pures, epris a ce point de l'ex-maitresse de M. Poisson, de
+la maitresse actuelle d'un autre! Jamais il n'eut voulu profiter de
+l'espece de faiblesse et d'entrainement que cette conduite de Marthe lui
+laissait entrevoir, pour arracher, en secret, a la reconnaissance, a
+l'amitie exaltee, des faveurs qu'il aurait voulu devoir seulement
+a l'amour exclusif et durable. Mais malgre le peu d'espoir qui lui
+restait, il se surprenait toujours a desirer la fin de cet amour pour
+Horace, et a caresser le reve d'un mariage legal avec Marthe. C'est la
+que l'attendaient pour le faire souffrir ses anciens prejuges, le blame
+de ses pareils, l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur
+Suzanne, la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise honte, toute
+puissante parfois sur des caracteres eleves; car elle leur est enseignee
+par l'opinion, comme le respect de soi-meme et des autres. C'est alors
+qu'Arsene essayait d'arracher son amour de son sein, comme une fleche
+empoisonnee. Mais sa nature evangelique s'y refusait: il etait force
+d'aimer. La haine et le mepris qu'il appelait a son secours ne voulaient
+pas entrer dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il etait plein de
+justice.
+
+[Illustration: Il le trouva environne de fusils.]
+
+Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il consacra a etudier
+du mieux qu'il put la religion, la nature et la societe, sous les
+nouveaux aspects qui s'ouvraient devant lui de toutes parts; tour a tour
+et a la fois fourieriste, republicain, saint-simonien et chretien (car
+il lisait aussi l'_Avenir_ et venerait ardemment M. Lamennais), Arsene,
+s'il ne put reussir a batir une philosophie de toutes pieces, epura
+son ame, eleva son esprit, et developpa son grand coeur d'une maniere
+prodigieuse. J'en etais frappe chaque jour davantage, et, d'une semaine
+a l'autre, j'admirais ces progres rapides. J'avais fini par decouvrir sa
+retraite; et, affrontant l'accueil reveche de sa soeur ainee, j'allais
+quelquefois, le soir, le surprendre au milieu de ses meditations. Tandis
+que les deux soeurs travaillaient en echangeant les idees les plus
+niaises, lui, assis au bout de la table, la tete dans ses mains, un
+livre ouvert entre ses coudes, et les yeux a demi fermes, etudiait ou
+revait a la lueur d'une triste lampe dont la clarte arrivait a peine
+jusqu'a lui. A voir son teint jaune, ses yeux fatigues, son attitude
+morne, on l'eut pris pour un homme use par la fatigue et la misere;
+mais des qu'il parlait, son regard reprenait du feu, son front de la
+serenite, et son langage revelait une energie de mieux en mieux trempee.
+Je l'emmenais faire un tour de promenade sur les quais, et la, tout en
+fumant nos cigares de la regie, nous devisions ensemble. Quand nous
+avions passe en revue les idees generales, nous en venions a nos
+sentiments individuels; et il me disait souvent, a propos de Marthe:
+"L'avenir est a moi; le regne d'Horace ne saurait durer longtemps. Le
+pauvre enfant ne comprend pas le bonheur qu'il possede, il n'en jouit
+pas, il n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra ce que
+c'est qu'un veritable amour, en eprouvant tout ce qui manque de grandeur
+et de verite a celui qu'elle inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami,
+j'ai remporte une grande victoire le jour ou j'ai compris que ce qu'on
+appelle les fautes d'une femme etaient imputables a la societe et non a
+de mauvais penchants. Les mauvais penchants sont rares, Dieu merci;
+ils sont exceptionnels, et Marthe n'en a que de bons. Si elle a choisi
+Horace au lieu de moi, c'est qu'alors je n'etais pas digne d'elle et
+qu'Horace lui a semble plus digne. Incertain et farouche, tout en
+m'offrant a elle avec devouement, je ne savais pas lui dire ce qu'elle
+eut aime a entendre. Le souvenir de ses malheurs m'inspirait de la pitie
+seulement; elle le sentait, et elle voulait du respect. Horace a su lui
+exprimer de l'enthousiasme; elle s'y est trompee, mais la faute n'en est
+point a elle. Maintenant, je saurais bien lui dire ce qui doit fermer
+ses anciennes blessures, rassurer sa conscience, et lui donner en moi
+la confiance qu'elle n'a pas eue. Mon austerite lui a fait peur, elle
+a craint mes reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime
+qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle avait besoin
+d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur a une vie nouvelle, toute
+d'exaltation et de charite. Je le repete, Horace, avec ses beaux yeux
+et ses grands mots, lui est apparu en revelateur de l'amour. Elle l'a
+suivi. _Mea culpa!_"
+
+Je trouvais Arsene injuste envers lui-meme, a force de generosite. Il
+fallait bien faire, dans l'aveuglement de Marthe, la part d'une certaine
+faiblesse et d'une sorte de vanite qui est, chez les femmes, le resultat
+d'une mauvaise education et d'une fausse maniere de voir. Chez Marthe
+particulierement, c'etait l'effet d'une absence totale d'instruction
+et de jugement dans cet ordre d'idees, si necessaires et si negligees
+d'ailleurs chez les femmes de toutes les classes.
+
+Marthe avait tout appris dans les romans. C'etait mieux que rien,
+on peut meme dire que c'etait beaucoup; car ces lectures excitantes
+developpent au moins le sentiment poetique et ennoblissent les fautes.
+Mais ce n'etait pas assez. Le recit emouvant des passions, le drame de
+la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse pas les causes, et
+ne peint que des effets plus contagieux que profitables aux esprits
+sevres de toute autre culture. J'ai toujours pense que les bons romans
+etaient fort utiles, mais comme un delassement et non comme un aliment
+exclusif et continuel de l'esprit.
+
+Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il en tirait la
+consequence que Marthe etait d'autant plus innocente qu'elle etait plus
+bornee a certains egards. Il se promettait de l'instruire un jour de la
+vraie destinee qui convient aux femmes; et lorsqu'il me developpait ses
+idees sur ce point, j'admirais qu'il eut su, ainsi qu'Eugenie, rejeter
+du saint-simonisme tout ce qui n'etait pas applicable a notre epoque,
+pour en tirer ce sentiment apostolique et vraiment divin de la
+rehabilitation et de l'emancipation du genre humain dans la _personne
+femme_.
+
+J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme qui, aux
+facultes perceptives de l'artiste, joignait d'une maniere si imprevue
+les facultes meditatives. C'etait a la fois un esprit d'analyse et de
+synthese; et quand je le regardais marcher a cote de moi, avec ses
+habits rapes, ses gros souliers, son air commun et ses manieres
+_peuple_, je me demandais, en veritable anatomiste phrenologue que
+j'etais, pourquoi je voyais les livrees du luxe et les graces de
+l'elegance orner autour de nous tant d'etres disgracies du ciel, portant
+au front des signes evidents de la degradation intellectuelle, physique
+et morale.
+
+
+
+XXI.
+
+Le bon Laraviniere n'etait pas, a beaucoup pres, un aussi grand
+philosophe. Sa tete etait plus haute que large, c'est dire qu'il avait
+plus de facultes pour l'enthousiasme que pour l'examen. Il n'y avait de
+place dans cette cervelle ardente que pour une seule idee, et la sienne
+etait l'idee revolutionnaire. Brave et devoue avec passion, il se
+reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles dont il avait
+meuble son Pantheon republicain: Cavaignac, Carrel, Arago, Marrast,
+Trelat, Raspail, le brillant avocat Dupont, et _tutti quanti_,
+composaient le comite directeur de sa conscience sans qu'il eut beaucoup
+songe a se demander si ces hommes superieurs sans doute, mais incertains
+et incomplets comme les idees du moment, pourraient s'accorder ensemble
+pour gouverner une societe nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le
+renversement de la puissance bourgeoise, et son ideal etait de combattre
+pour en hater la chute. Tout ce qui etait de l'opposition avait droit
+a son respect, a son amour. Son mot favori etait: "Donnez-moi de
+l'ouvrage."
+
+Il se prit pour Arsene d'une vive amitie, non qu'il comprit toute la
+beaute de son intelligence, mais parce que sous les rapports de bravoure
+intrepide et de devouement absolu ou il pouvait le juger, il le trouva a
+la hauteur de son propre courage et de sa propre abnegation. Il s'etonna
+beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une sorte de soin, une passion
+qui n'etait pas payee de retour; mais il ceda affectueusement a ce qu'il
+appelait la fantaisie d'Arsene, en allant demeurer sous le meme toit que
+la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance et d'intimite
+de la part d'Horace. C'etait un role assez delicat pour un homme aussi
+franc que lui. Pourtant il s'en tira d'une maniere aussi loyale que
+possible, en ne temoignant point a Horace une amitie qu'il ne ressentait
+en aucune facon. Suivant les instructions d'Arsene, il fut obligeant,
+sociable et enjoue avec lui; rien de plus. L'amour-propre confiant
+d'Horace fit le reste. Il s'imagina que Laraviniere etait attire vers
+lui par son esprit et le charme qu'il exercait sur tant d'autres. Cela
+eut pu etre; mais cela n'etait pas. Laraviniere le traitait comme un
+mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on menage et que l'on se
+concilie pour cultiver l'amitie ou l'agreable societe de sa femme. Dans
+toutes les conditions de la vie cela se pratique en tout bien tout
+honneur, et non-seulement Laraviniere n'avait pas de pretentions pour
+lui-meme, mais encore il avait fait ses reserves avec Arsene, en lui
+declarant que, ne voulant pas agir en traitre, il ne parlerait jamais a
+Marthe ni contre son amant, ni en faveur d'un autre. Arsene l'entendait
+bien ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles de
+Marthe, et d'etre averti a temps de la rupture qu'il prevoyait et qu'il
+attendait entre elle et Horace, pour conserver cette forte et calme
+esperance dont il se nourrissait.
+
+Laraviniere voyait donc Marthe tous les jours, tantot seule, tantot en
+presence d'Horace, qui ne lui faisait pas l'honneur d'etre jaloux de
+lui; et tous les soirs il voyait Arsene, et parlait avec lui de Marthe
+un quart d'heure durant, a la condition qu'ils parleraient ensuite de la
+republique pendant une demi-heure.
+
+Quoique Jean ne se fut pas pose en surveillant, il lui fut impossible de
+ne pas observer bientot l'aigreur et le refroidissement d'Horace envers
+la pauvre Marthe, et il en fut choque. Il n'avait pas plus reflechi sur
+la nature et le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres
+questions fondamentales de la societe; mais, chez cet homme, les
+instincts etaient si bons, que la reflexion n'eut rien trouve a
+corriger. Il avait pour les femmes un respect genereux, comme l'ont
+en general les hommes braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la
+violence sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais ete
+aime. Sa laideur lui inspirait une extreme reserve aupres des femmes
+qu'il eut trouvees dignes de son amour; et quoique a la rudesse de son
+langage et de ses manieres, on ne l'eut jamais soupconne d'etre timide,
+il l'etait au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'a la derobee.
+Cette mefiance de lui-meme etait parfaitement deguisee sous un air
+d'insouciance, et il ne parlait jamais de l'amour sans une espece
+d'emphase satirique dont il fallait rire malgre soi. Les femmes en
+concluaient generalement qu'il etait une brute; et cet arret une fois
+prononce contre lui, il eut fallu au pauvre Jean un grand courage et
+une grande eloquence pour le faire revoquer. Il le sentait bien, et
+le besoin d'amour qu'il avait refoule au fond de son coeur etait trop
+delicat pour qu'il voulut l'exposer aux doutes moqueurs qu'eut provoques
+une premiere explication. Faute de pouvoir abjurer un instant le role
+qu'il s'etait fait, il s'etait donc condamne a ne frequenter que des
+femmes trop faciles pour lui inspirer un attachement serieux, mais
+qu'il traitait cependant avec une douceur et des egards auxquels elles
+n'etaient guere habituees.
+
+Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierte singuliere les
+empechait de se montrer tels qu'ils sont, et ils portent toute leur vie
+la peine d'une innocente dissimulation dans laquelle on les oblige a
+persister. Mais comme le naturel perce toujours, malgre l'espece de
+mepris railleur que notre bousingot professait pour les sentiments
+romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger une femme, quelle
+qu'elle fut, sans une profonde indignation. S'il voyait une prostituee
+frappee dans la rue par un de ces hommes infames qui leur sont associes,
+il prenait parti heroiquement pour elle, et la protegeait au peril de sa
+vie. A plus forte raison avait-il peine a se contenir lorsqu'il voyait
+une femme delicate recevoir de ces blessures qui sont plus cruelles au
+coeur d'un etre noble que les coups ne le sont aux epaules d'un etre
+avili. Des les commencements de son sejour dans la maison Chaignard, il
+vit sur les joues de Marthe la trace de ses larmes; il surprit souvent
+Horace dans des acces de colere que ce dernier avait bien de la peine a
+reprimer devant lui. Peu a peu Horace, s'habituant a le considerer comme
+un temoin sans consequence, s'habitua aussi a ne plus se contraindre,
+et Laraviniere ne put rester longtemps impassible spectateur de ses
+emportements. Un jour il le trouva dans une veritable fureur: Horace
+avait passe la nuit au bal de l'Opera; il avait les nerfs agaces, et
+regardait comme une injure de la part de Marthe, comme un empietement
+sur sa liberte, comme une tentative de despotisme, qu'elle lui eut
+adresse quelques reproches sur cette absence prolongee. Marthe n'etait
+pas jalouse, ou, du moins, si elle l'etait, elle n'en laissait jamais
+rien paraitre; mais elle avait ete inquiete toute la nuit, parce
+qu'Horace lui avait promis de rentrer a deux heures. Elle avait craint
+une querelle, un accident, peut-etre une infidelite. Quoi qu'elle eut
+souffert, elle ne se plaignait que de ne pas avoir ete avertie, et sa
+figure alteree disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.
+
+"N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace en s'adressant
+a Laraviniere, d'etre traite comme un enfant par sa bonne, comme un
+ecolier par son precepteur? Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer
+a l'heure qu'il me plait! Il faut que je demande une permission; et si
+je m'oublie un peu, je trouve que le delai expire est devant moi comme
+un arret, comme la mesure exacte et compassee du temps ou il m'est
+permis de me distraire. Voila qui est plaisant! je me ferai signer un
+permis avec un dedit de tant par minute.
+
+--Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laraviniere a demi-voix.
+
+--Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des roses? reprit Horace
+a voix haute. Est-ce que des souffrances pueriles et injustes doivent
+etre caressees, tandis que des souffrances poignantes et legitimes comme
+les miennes s'enveniment de jour en jour?
+
+--Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit Marthe en levant sur
+lui, d'un air de douleur severe, ses grands yeux d'un bleu sombre. En
+verite, je ne croyais pas travailler ici a votre malheur.
+
+--Oui, vous me rendez malheureux, s'ecria-t-il, horriblement malheureux!
+Si vous voulez que je vous le dise en presence de Jean, votre eternelle
+tristesse rend mon interieur odieux. C'est a tel point que quand j'en
+sors, je respire, je m'epanouis, je reviens a la vie; et que, quand
+j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens mourir. Votre amour,
+Marthe, c'est la machine pneumatique, cela etouffe. Voila pourquoi,
+depuis quelque temps, vous me voyez moins souvent.
+
+--Je crois que vous faites une erreur de date, repondit Marthe, a qui la
+fierte blessee rendit le courage. Ce n'est pas ma tristesse continuelle
+qui vous a force a vous absenter; c'est votre absence continuelle qui
+m'a forcee a etre triste.
+
+--Vous l'entendez, Laraviniere! dit Horace, qui avait besoin de trouver
+une excuse dans la conscience d'autrui, et a qui l'air soucieux de Jean
+faisait craindre un jugement severe. Ainsi c'est parce que je sors,
+parce que je mene la vie qui sied a un homme, parce que je fais de mon
+independance l'usage qui me convient, que je suis condamne a trouver,
+en rentrant, un visage bouleverse, un sourire amer, des doutes, des
+reproches, de la froideur, des accusations, des sentences! Mais c'est le
+plus affreux supplice qui soit au monde!
+
+--Je vois, dit Laraviniere en se levant, que vous etes tous les deux
+fort a plaindre. Ecoutez; si vous voulez m'en croire, vous vous
+quitterez.
+
+--C'est tout ce qu'il desire! s'ecria Marthe en mettant ses deux mains
+sur son visage.
+
+--Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de
+Laraviniere, reprit Horace avec emportement.
+
+--Un instant, dit Laraviniere. Ne me faites pas jouer ici un personnage
+que je desavoue. Je n'ai recu en particulier les confidences d'aucun de
+vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement,
+parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne vous
+etes jamais convenu; vous marchez de l'engouement a la haine, et vous
+feriez mieux de mettre le pardon et l'amitie entre vous.
+
+--J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une
+improvisation de Laraviniere, dit Horace; au moins, Marthe, vous me
+direz si c'est l'expression de votre pensee?
+
+--Il a pu aisement la supposer, la deviner peut-etre, repondit-elle avec
+dignite, en vous entendant m'accuser de votre malheur."
+
+Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe fut
+delaissee par lui; mais il ne voulait pas etre quitte par elle. La force
+qu'elle montrait en ce moment, et que la presence d'un tiers lui avait
+inspiree, causa a Horace un des plus violents acces de depit qu'il eut
+encore eprouves. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours a sa
+colere et a son chagrin. L'ancienne jalousie meme se reveilla, le nom
+abhorre de M. Poisson revint sur ses levres comme une vengeance; et
+celui d'Arsene allait s'en echapper, lorsque Laraviniere, prenant le
+bras de Marthe, lui dit avec force:
+
+--Vous avez choisi pour votre defenseur un enfant sans raison et sans
+dignite; a votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus
+chez lui.
+
+--Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace avec un mepris
+sanglant, j'y consens de grand coeur; car je comprends maintenant ce qui
+se passe entre elle et vous.
+
+--Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle serait honoree et
+respectee, tandis que chez vous elle est humiliee et insultee. Ah! grand
+Dieu! ajouta-t-il avec une emotion subite, si j'avais ete aime d'une
+femme comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublie de ma vie...
+
+Et la voix lui manqua tout a coup, comme si tout son coeur eut ete pret
+a s'echapper dans une parole. Il y avait tant de verite dans son accent,
+que la jalousie feinte ou subite d'Horace s'evanouit a l'instant meme;
+l'emotion de Laraviniere le gagna par un effet sympathique; et obeissant
+a une de ces reactions auxquelles nous portent souvent les scenes
+violentes, il fondit en larmes; et lui tendant la main avec effusion:
+
+"Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand coeur, et moi
+je suis un lache, un miserable. Demandez pardon pour moi a cette pauvre
+femme dont je ne suis pas digne."
+
+Cette franche et noble resolution termina la querelle, et gagna meme le
+coeur sincere de Jean.
+
+"A la bonne heure, dit-il en mettant la main de Marthe dans celle
+d'Horace, vous etes meilleur que je ne croyais, Horace; il est beau de
+savoir reconnaitre ses torts aussi vite et aussi genereusement que vous
+venez de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'a les oublier."
+
+Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'etre pas temoin de la joie
+de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une sensibilite qu'il etait
+habitue a reprimer.
+
+Malgre ce beau denouement, des scenes semblables se repeterent bientot,
+et devinrent de plus en plus frequentes. Horace aimait la dissipation;
+il y cedait avec une legerete effrenee. Il ne pouvait plus passer une
+seule soiree chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et de
+l'Opera. La il etait condamne a ne point briller; mais c'etait pour lui
+une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui etalent, dans
+les loges, leur beaute ou leur luxe devant une foule de jeunes gens
+pauvres, avides de plaisir, d'eclat et de richesse. Il connaissait par
+leurs noms toutes les femmes a la mode dont les titres, l'argent
+et l'orgueil semblaient mettre une barriere infranchissable a sa
+convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs equipages et leurs amants;
+il se tenait au bas de l'escalier pour les voir defiler devant lui
+lentement, les epaules mal cachees par des fourrures qui tombaient
+parfois tout a fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement
+l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien dit de trop en
+peignant l'impudence singuliere des femmes du grand monde; mais c'etait
+une brutalite philosophique dont Horace ne songeait guere a etre
+complice. Son ambition hardie n'etait pas blessee de ces regards froids
+et provoquants par lesquels cette espece de femmes semble vous dire:
+"Admirez, mais ne touchez pas." Le regard effronte d'Horace semblait
+leur repondre: "Ce n'est pas a moi que vous diriez cela." Enfin, les
+emotions de la scene, la puissance de la musique, la contagion des
+applaudissements, tout, jusqu'a la fantasmagorie du decor et l'eclat
+des lumieres, enivrait ce jeune homme, qui, apres tout, n'avait en cela
+d'autre tort que d'aspirer aux jouissances offertes et retirees sans
+cesse par la societe aux pauvres, comme l'eau a la soif de Tantale.
+
+Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et delabree, et qu'il
+trouvait Marthe froide et pale, assoupie de fatigue aupres d'un
+feu eteint, il eprouvait un malaise ou le remords et le depit se
+combattaient douloureusement. Alors, a la moindre occasion, l'orage
+recommencait; et Marthe, n'esperant pas guerir d'une passion aussi
+funeste, desirait et appelait la mort avec energie.
+
+Dans ces sortes de secrets domestiques, des qu'on a laisse tomber le
+premier voile on eprouve de part et d'autre le besoin d'invoquer le
+jugement d'un tiers; on le recherche, tantot comme un confident, tantot
+comme un arbitre. Laraviniere fut mediateur dans les commencements. Il
+etait fache de se sentir entraine a prendre part dans la querelle, et
+il avouait a Arsene que, malgre ses resolutions de neutralite, il etait
+oblige de contracter avec Horace une sorte d'amitie. En effet, ce
+dernier lui temoignait une confiance et lui prouvait souvent une
+generosite de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace avait, en
+depit de tous ses defauts, des qualites seduisantes; il etait aussi
+prompt a se radoucir qu'il l'etait a s'emporter. Une parole sage
+trouvait toujours le chemin de sa raison; une parole affectueuse
+trouvait encore plus vite celui de son coeur. Au milieu d'un debordement
+inoui d'orgueil et de vanite, il revenait tout a coup a un repentir
+modeste et ingenu. Enfin, il offrait tour a tour le spectacle des
+dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute
+que nous avons rapportee en gros ci-dessus resume toutes celles qui
+suivirent, et que Laraviniere fut appele a terminer.
+
+Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelees un certain nombre
+de fois, Laraviniere, obeissant, ainsi qu'Arsene le lui avait
+conseille, a la spontaneite de ses impressions, se sentit porte a moins
+d'indulgence envers Horace. Il y a, dans le retour frequent d'un meme
+tort, quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des ames
+justes. Peu a peu Laraviniere fut tellement fatigue de la facilite
+avec laquelle Horace s'accusait lui-meme et demandait pardon, que son
+admiration pour cette facilite se changea en une sorte de mepris. Il
+arriva enfin a ne voir en lui qu'un hableur sentimental, et a sentir sa
+conscience degagee de cette affection dont il n'avait pu se defendre.
+Cet arret definitif etait bien severe, mais il etait inevitable de la
+part d'un caractere aussi ferme et aussi egal que l'etait celui de Jean.
+
+"Mon pauvre camarade, dit-il a Horace un jour que celui-ci invoquait
+encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage
+que je ne m'interesse plus du tout a vos amours. Je suis fatigue de voir
+d'un cote une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais
+dire peut-etre faiblesse et folie de part et d'autre; car il y a de la
+monomanie chez Marthe, a vous aimer si constamment, et chez vous il y a
+une faiblesse miserable dans toutes ces parades de violence dont vous
+nous _regalez_. Je vous ai cru d'abord egoiste, et puis je vous ai cru
+bon. Maintenant je vois que vous n'etes ni bon ni mauvais; vous etes
+froid, et vous aimez a vous demener dans un orage de passions factices;
+vous avez une nature de comedien. Quand nous sommes la a nous emouvoir
+de vos trepignements, de vos declamations et de vos sanglots, vous vous
+amusez a nos depens, j'en suis certain. Oh! ne vous fachez pas, ne
+roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le
+poing. J'ai vu cela si souvent, qu'a tout ce que vous pourriez faire
+ou dire je repondrais _connu!_ Je suis un spectateur use, et desormais
+aussi froid qu'un homme qui a ses entrees au theatre. Je sais que vous
+etes puissant dans le drame; mais je sais toutes vos pieces par coeur.
+Si vous voulez que je vous ecoute, reprenez votre serieux, jetez votre
+poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaiquement que vous n'aimez
+plus votre maitresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi a le
+lui faire comprendre avec tous les egards et les menagements qui lui
+sont dus. C'est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je
+vous croirai un homme d'honneur.
+
+--Eh bien, dit Horace avec une rage concentree, je consens a vous parler
+froidement, tres-froidement; car je sais me vaincre, et commence par
+vous dire serieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de
+toutes les insultes que vous venez de me faire...
+
+--Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixieme fois depuis un mois que
+vous me provoquez; et c'eut ete vous rendre service que de vous prendre
+au mot; mais j'ai un meilleur emploi a faire de mon sang que de le
+compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je
+fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons a
+l'escrime, et en consequence souffrez que je refuse votre nouveau defi.
+
+--Je saurai vous y contraindre, dit Horace pale comme la mort.
+
+--Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais
+avec un croc-en-jambe et un revers de mon _frere-jean_... Dieu m'en
+preserve, Horace! ces facons-la sort bonnes avec les mouchards et les
+gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore pour vous
+quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutot
+que d'y repondre. Taisez-vous donc. Je vous previens que je ne me
+defendrai pas, et qu'il y aurait lachete de votre part a m'attaquer.
+
+--Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lache, trois fois
+lache, de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages, vous me traitez
+avec le dernier mepris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de
+reparation! Ah! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui
+dechirent leurs propres entrailles en presence de leur ennemi.
+
+--Voila une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la declamation;
+car je ne suis pas votre ennemi; et je jure que je ne veux pas vous
+insulter. Je vous donne une lecon amicale, et vous pouvez bien la
+recevoir, puisque vous etes venu si souvent la chercher. Il y a
+longtemps que je vous l'epargne et que j'accepte de votre part des
+excuses dont je ne crois pas avoir jamais abuse contre vous.
+
+--Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; vous me faites rougir
+de l'abandon et de la loyaute de coeur que j'ai eus avec vous.
+
+--Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empecher de vous humilier
+de nouveau que je vous defends d'y revenir.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'ecria Horace en pleurant de
+rage et en se tordant les mains, pour etre traite de la sorte?
+
+--Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, repondit Laraviniere.
+Vous avez fait souffrir et deperir une pauvre creature qui vous adore et
+que vous n'estimez seulement pas.
+
+--Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que je n'estime pas la
+femme a qui j'ai donne ma jeunesse, ma vie, la virginite de mon coeur?
+
+--Je ne pense pas que ce soit a titre de sacrifice que vous l'ayez fait,
+et, dans tous les cas, je suis peu dispose a vous en plaindre.
+
+--Parce que vous ne comprenez rien a l'amour. C'est vous qui etes un
+etre froid et sans intelligence des passions.
+
+--C'est possible, dit Jean avec un sourire mele d'amertume; mais je ne
+fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce
+cas, en quoi vous etes si a plaindre?
+
+--Jean, s'ecria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour
+la premiere fois, et d'etre aime pour la seconde ou troisieme.
+
+--Ah! nous y voila, dit Laraviniere en haussant les epaules. La Vierge
+Marie etait seule digne de monsieur Horace Dumontet! _Connu!_ mon cher.
+Vous l'avez dit assez souvent devant moi a cette pauvre Marthe. Mais
+dire ces choses-la, voyez-vous, en avoir seulement la pensee, prouve
+qu'on etait digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanite
+et quelle erreur sont les votres! Il y a certaines femmes perdues qui
+valent mieux que certains adolescents.
+
+--Jean, vous etes un grossier, un brutal, un insolent personnage.
+
+--Oui, mais je dis la verite. Il y a des coeurs purs sous des robes
+souillees, et des coeurs corrompus sous des gilets magnifiques."
+
+Horace dechira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux a
+la figure du Laraviniere. Jean les esquiva, et les poussant du bout de
+son pied:
+
+"C'est cela, dit-il; comme si vous n'etiez pas assez endette avec votre
+tailleur!
+
+--Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oublie;
+mais je vous remercie de me le rappeler.
+
+--Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laraviniere avec
+insouciance; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en
+profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le votre, et
+parlons un peu sans nous facher. Que vous ayez eu envers Marthe des
+torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que
+vous etes un enfant gate, que vous avez pour vous l'esprit, les belles
+paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu'a un certain point.
+Je sais bien que c'est le privilege des beaux garcons, comme celui des
+belles femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que vous ayez
+la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble a un sanglier plus qu'a
+un chretien, et dont la face a ete labouree un jour qu'il grelait des
+hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer a faire
+souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous etes degoute;
+c'est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir guerir le
+mal que vous avez fait.
+
+--Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je ne puis m'en
+separer! je ne m'habituerais pas a vivre sans elle!
+
+--Quand meme cela serait vrai (et j'en doute, puisque vous vous arrangez
+de maniere a rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir
+serait de vaincre un amour qui lui est nuisible.
+
+--Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.
+
+--En etes-vous bien sur?
+
+--Elle se tuera si je l'abandonne.
+
+--Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible; mais
+si vous le faites par loyaute, par devouement, au nom de l'honneur, au
+nom de votre amour meme...
+
+--Jamais! jamais Marthe ne se resignera a me perdre, je le sais trop.
+
+--Voila de la fatuite. Autorisez-moi a lui parler avec la meme franchise
+que je viens d'avoir avec vous, et nous verrons.
+
+--Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!
+
+--Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1 deg. qu'il n'y eut plus un seul
+miroir dans l'univers; 2 deg. que Marthe perdit la vue; 3 deg. qu'elle et moi
+n'eussions aucun souvenir de ma figure.
+
+--Mais quelle obstination avez-vous a nous separer?
+
+--Je vais vous le dire sans detour: j'ai des vues pour un autre.
+
+--Vous etes charge de la seduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe
+ou pour quel don Juan du Cafe de Paris?
+
+--Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsene.
+
+--Comment, vous le voyez?
+
+--Tous les jours.
+
+--Et vous m'en avez fait mystere?... Voila qui est etrange!
+
+--C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et
+je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime.
+
+--Ainsi vous etes le Mercure de ce Jupiter, qui deja s'est change en
+pluie de gros sous pour me supplanter?
+
+--Triple insulte pour _lui_, pour _elle_ et pour _moi_. Grand merci!
+C'etait dans votre role? Vous l'avez tres-bien dit! Si j'etais claqueur,
+je me pamerais d'admiration.
+
+--Mais enfin, Laraviniere, c'est a me rendre fou! Vous agissez ici
+contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me
+fiais a vous!
+
+--Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononce le nom
+d'Arsene devant Marthe. Et quant a vous brouiller avec elle, je n'ai
+jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce a vous reconcilier:
+mon coeur et ma conscience me le defendent. Ou je quitte la maison
+aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage, avec
+votre autorisation, a rompre un engagement qui vous pese et qui la tue."
+
+Horace, vaincu par la rude franchise et la fermete impitoyable de
+Laraviniere, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour
+regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de
+reflechir a sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un
+parti definitif. Mais les jours s'ecoulerent, et il ne sut se decider a
+rien.
+
+
+
+XXII.
+
+Il ne mentait pas en disant que Marthe lui etait necessaire. Il avait
+horreur de la solitude, et il avait besoin du devouement d'autrui, deux
+choses qui lui rendaient Marthe plus precieuse encore qu'il n'osait
+le dire a Laraviniere; car celui-ci n'etait plus dispose a se faire
+illusion sur son compte, et, s'il eut devine le veritable motif de cette
+perseverance, il l'eut taxe d'egoisme et d'exploitation. Marthe etait
+plus facile a tromper ou a contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui
+dit un mot de crainte ou de regret a l'idee de separation, pour qu'elle
+acceptat heroiquement toutes les souffrances attachees a cette union
+malheureuse.
+
+"Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; sa sante n'est pas
+si forte qu'elle le parait. Il a de frequentes indispositions par suite
+d'une irritabilite des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour
+sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspere
+d'une facon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; il ne
+sait pas s'occuper de lui-meme: si je n'etais pas la, au milieu de ses
+reveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger.
+Sans compter qu'il n'aurait jamais la precaution et l'attention de
+mettre tous les jours vingt sous de cote pour diner. Enfin, il m'aime,
+malgre toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments
+d'abandon et de repentir ou l'on est vraiment soi-meme, qu'il preferait
+souffrir encore mille fois plus de son amour que de guerir en cessant
+d'aimer."
+
+C'est ainsi que Marthe parlait a Laraviniere; car ce dernier, voyant
+qu'Horace ne se decidait a rien, avait rompu la glace avec elle, apres
+avoir bien et dument averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace,
+qui l'avait pris, pour ses amere critiques, en une veritable aversion,
+prevoyant qu'il faudrait desormais en venir a des querelles serieuses
+pour l'eloigner, l'avait mis ironiquement au defi de lui voler le
+coeur de Marthe, et lui donnait desormais carte blanche aupres d'elle.
+Quoiqu'il fut outre de l'aplomb dedaigneux avec lequel Jean procedait
+ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit,
+timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le
+paraitre; et il sentait bien que d'un mot il detruirait, dans l'esprit
+de son indulgente amie, tout l'effet du plus long discours possible de
+Laraviniere. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son
+empire sur Marthe, comme s'il se fut agi de gagner un pari. Combien
+d'amours malheureuses se sont ainsi prolongees et comme ranimees avec
+effort dans des coeurs lasses ou eteints, par la crainte de donner un
+triomphe a ceux qui en predisaient la fin prochaine! Le repentir et le
+pardon, dans ces cas-la, ne sont pas toujours tres-desinteresses, et il
+y a plus de loyaute qu'on ne pense a braver le scandale d'une rupture
+devenue necessaire.
+
+Laraviniere travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait resolu de
+sauver Marthe, elle etait plus que jamais ennemie de son propre salut.
+Il vit bientot qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait concu, il
+la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua a Arsene qu'au lieu
+de le servir, il avait empire sa situation; et il rentra dans sa
+neutralite, se consolant avec l'idee que Marthe apparemment n'etait pas
+aussi malheureuse qu'il l'avait juge.
+
+Il eut, a celle epoque, quitte l'hotel de M. Chaignard, si des raisons
+etrangeres a nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sur
+et plus propice qu'aucun autre a certains projets qui l'occupaient
+secretement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean
+n'est plus a la merci des hommes, et que ceux qui partagerent son sort
+sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence, a l'abri
+de toute persecution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours
+ignore, et je l'ignore encore. Peut-etre conspirait-il tout seul; je ne
+pense pas qu'il fut exploite, seduit, ni entraine par personne. Avec le
+caractere ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le
+devorait, j'ai toujours pense qu'il etait homme plutot a gourmander la
+prudence des chefs de son parti et a outrepasser leurs intentions,
+qu'a se laisser devancer par eux dans une entreprise a main armee. Ma
+situation ne me permettait pas d'etre son confident. A quel point Arsene
+le fut, je ne l'ai pas su davantage, et je n'ai pas cherche a le savoir.
+Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement dans la
+chambre de Laraviniere, un jour que celui-ci avait oublie de s'enfermer,
+il le trouva environne de fusils de munition qu'il venait de tirer d'une
+grande malle, et qu'il inspectait en homme verse dans l'entretien des
+armes. Dans la meme malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du
+plomb, un moule, tout ce qui etait necessaire pour envoyer le possesseur
+de ces dangereuses reliques devant un jury, et de la en place de Greve
+ou au Mont-Saint-Michel. Horace etait precisement dans une heure de
+spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-la avec Laraviniere,
+quoiqu'il se fut promis de n'en plus avoir.
+
+"Oui-da! s'ecria-t-il en le voyant refermer precipitamment son coffre,
+jouez-vous ce jeu-la? Eh bien! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec
+cette maniere de voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier
+une de ces clarinettes, je suis tres-capable d'en jouer aussi.
+
+--Dites-vous ce que vous pensez, Horace? repondit Jean en attachant sur
+lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez
+si souvent raille amerement pour mon emportement revolutionnaire, que je
+ne sais pas si je puis compter sur votre discretion. Cependant, quelque
+peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand
+vous vous rappellerez qu'il y va de ma tete, vous ne vous amuserez pas,
+j'espere, a me plaisanter tout haut sur mon gout pour les armes a feu.
+
+--J'espere, moi, que vous n'avez aucune crainte a cet egard; et je vous
+repete que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je
+voudrais, moi aussi, avoir une esperance, une conviction assez forte
+pour me faire hacher a coups de sabre derriere une barricade.
+
+--Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous adresser a moi. Voyez,
+Horace, est-ce que ne voila pas une plume avec laquelle un jeune poete
+comme vous pourrait ecrire une belle page et se faire un nom immortel?"
+
+En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'etait
+reservee pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa
+main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses
+genoux, et tomba dans une reverie profonde.
+
+"A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'ecria-t-il lorsque Laraviniere,
+achevant de serrer ses dangereux tresors, lui ota doucement son arme
+favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas
+un leurre infame que cette societe nous fait, lorsqu'elle nous dit:
+Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et
+vous parviendrez a tout! et il n'y aura pas de place si haute a laquelle
+vous ne puissiez vous asseoir! Que fait-elle, cette societe menteuse
+et lache, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous donne-t-elle de
+developper les facultes qu'elle nous demande et d'utiliser les talents
+que nous acquerons pour elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous
+meconnait, elle nous abandonne, quand elle ne nous etouffe pas. Si nous
+nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue; si nous
+restons tranquilles, elle nous meprise ou nous oublie. Ah! vous avez
+raison, Jean, grandement raison de vous preparer a un glorieux suicide!
+
+--Oh! si vous croyez que je songe a ma gloire et a celle de mes amis,
+vous vous trompez beaucoup, dit Laraviniere. Je suis tres-content de la
+societe en ce qui me concerne. J'y jouis d'une independance absolue,
+et j'y savoure une faineantise delicieuse. Je la traverse en veritable
+bohemien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est de conspirer pour son
+renversement; car le peuple souffre, et l'honneur appelle ceux qui se
+sont devoues pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!
+
+--Le peuple, voila un grand mot, reprit Horace; mais, soit dit sans
+vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se
+soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voila tout,
+mon cher president: chacun obeit a ses instincts. Voyons, pourquoi
+aimeriez-vous le peuple?
+
+--Parce que j'en suis.
+
+--Vous en etes sorti, vous n'en etes plus. Le peuple seul si bien que
+vous avez des interets differents des siens, qu'il vous laisse conspirer
+tout seul, ou peu s'en faut.
+
+--Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas a m'expliquer
+la-dessus; mais soyez sur que je suis sincere quand je dis: "J'aime le
+peuple." Il est vrai que j'ai peu vecu avec lui, que je suis une espece
+de bourgeois, que j'ai des gouts epicuriens qui me generont si nous
+avons un jour un regime spartiate qui prohibe la biere et le _caporal_.
+Mais qu'importe tout cela? Le peuple, c'est le droit meconnu, c'est la
+souffrance delaissee, c'est la justice outragee. C'est une idee, si vous
+voulez; mais c'est l'idee grande et vraie de notre temps. Elle est assez
+belle pour que nous combattions pour elle.
+
+--C'est une idee que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez
+proclamee.
+
+--Et pourquoi donc, a moins que je ne la desavoue? Et pourquoi le
+ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une idee meurt comme
+une passion, comme un besoin? La souverainete de tous sera toujours
+un droit: l'etablir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de
+l'ouvrage pour toute ma vie, quand meme je ne trouverais pas la mort au
+commencement."
+
+Ce n'etait pas la premiere fois qu'ils debattaient leurs theories a cet
+egard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il eut pour lui la
+verite et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte
+et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les
+moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la republique, mais
+il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que
+le peuple trouverait le sien a remettre ses interets aux mains de
+l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de
+travailler au progres intellectuel et au bien-etre du peuple; mais il
+n'admettait pas que ce meme peuple dut avoir des droits sur l'action
+des hommes superieurs, ni qu'il put en faire un bon usage. Beaucoup
+d'aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument
+d'Horace contre les democrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient
+toujours, et n'agissaient jamais.
+
+Quand il eut acquis la preuve que Laraviniere jouait un role actif, ou
+etait pret a le jouer, il concut pour lui plus d'estime, et se repentit
+de l'avoir blesse. Tout en continuant de contester le principe d'une
+revolution en faveur du peuple, il crut a cette revolution, et desira
+n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des emotions, et un
+essor pour son ambition trompee par le regime constitutionnel. Il
+demanda a Jean sa confiance, se reconcilia avec lui; et, soit qu'il
+y eut alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que
+Laraviniere se fit des illusions gratuites, Horace crut a un mouvement
+efficace, s'engagea par serment aupres de Jean a s'y jeter au premier
+appel, et se tint pret a tout evenement. Il se procura un fusil, et fit
+des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Des lors il fut
+plus calme, plus sedentaire, et d'une humeur plus egale. Ce role de
+conspirateur l'occupait tout entier. Ce role ranimait son espoir abattu;
+il le vengeait secretement de l'indifference de la societe envers lui;
+il lui donnait une contenance vis-a-vis de lui-meme, une attitude
+vis-a-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait a inquieter Marthe, a
+la voir palir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il
+brulait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance, et repandait
+des fleurs sur sa tombe; il fit meme son epitaphe en vers. Quand il
+rencontra madame la vicomtesse de Chailly a l'Opera, et qu'elle le salua
+fort legerement, il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-etre
+l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant, un grand orateur ou un
+publiciste influent dans la republique.
+
+Soit que les evenements qui approchaient ne fussent pas prevus par
+d'autres que par lui, soit que des circonstances cachees en eussent
+retarde l'accomplissement, Laraviniere n'avait eu autre chose a faire
+qu'a fourbir ses fusils, dans l'attente d'une revolution, lorsque le
+cholera vint eclater dans Paris, et distraire douloureusement les masses
+de toute preoccupation politique.
+
+J'etais a l'ambulance, roule dans mon manteau, par une de ces froides
+nuits du printemps qui semblaient donner plus d'intensite au fleau, et
+j'attendais, en volant a _l'ennemi_ un quart d'heure de mauvais sommeil,
+qu'on vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une
+main se poser sur mon epaule. Je me reveillai brusquement, et me levant
+par habitude, je fus pret a suivre la personne qui me reclamait, avant
+d'avoir ouvert tout a fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut
+seulement lorsqu'elle passa aupres de la lanterne rouge suspendue
+a l'entree de l'ambulance, que je crus la reconnaitre, malgre le
+changement qui s'etait opere en elle.
+
+"Marthe! m'ecriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui venez-vous me
+chercher, grand Dieu?
+
+--Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh!
+venez tout de suite, venez avec moi!"
+
+J'etais deja en route avec elle.
+
+"Est-il gravement attaque? lui demandai-je chemin faisant.
+
+--Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, et son
+esprit est tellement frappe, que je crains tout. Il y a plusieurs jours
+qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit a plusieurs
+reprises qu'il etait perdu. Cependant il a bien dine, il a ete au
+spectacle, et en rentrant il a soupe.
+
+--Et quels accidents?
+
+--Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir a
+l'ambulance, que la frayeur s'est emparee de moi tout a coup, et je puis
+a peine me soutenir.
+
+--En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras.
+
+--Oh! c'est seulement un peu de froid!
+
+--Vous etes a peine vetue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de
+mon manteau.
+
+--Non, non, cela nous retarderait, marchons!
+
+--Pauvre Marthe! vous etes maigrie, lui dis-je tout en marchant vite, et
+en regardant a la lueur blafarde des reverberes, ses joues amincies,
+que creusait encore l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gre de la
+bise.
+
+--Je suis pourtant tres-bien portante," me dit-elle d'un air preoccupe.
+Puis tout a coup, par une liaison d'idees qui ne s'etait pas encore
+faite en elle: Dites-moi donc plutot, s'ecria-t-elle vivement, comment
+se porte Eugenie.
+
+--Eugenie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que d'avoir perdu votre
+amitie.
+
+--Ah! ne dites pas cela! repondit-elle avec un accent dechirant. Mon
+Dieu! epargnez-moi ce reproche-la! Dieu sait que je ne le merite pas!
+Dites-moi plutot qu'elle m'aime toujours.
+
+--Elle vous aime toujours tendrement, chere Marthe.
+
+--Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui
+etait personnel, et me tirant par le bras pour me faire courir.
+
+Je courus, et nous fumes bientot pres de lui. Il fit un cri percant en
+me voyant, et se jetant dans mes bras:
+
+"Ah! maintenant je puis mourir, s'ecria-t-il avec chaleur; j'ai retrouve
+mon ami." Et il retomba sur son fauteuil, pale et brise, comme s'il
+etait pres d'expirer.
+
+Je fus tres-effraye de cette prostration. Je tatai son pouls, qui etait
+a peine sensible. Je l'examinai, je le fis coucher, je l'interrogeai
+attentivement, et je me disposai a passer la nuit pres de lui.
+
+Il etait malade en effet. Son cerveau etait en proie a une exasperation
+douloureuse, tous ses nerfs etaient agites; il avait une sorte de
+delire, il parlait de mort, de guerre civile, de cholera, d'echafaud;
+et melant, dans ses reves, les diverses idees qui le possedaient, il me
+prenait tantot pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale
+_tapissiere_, tantot pour le bourreau qui le conduisait au supplice. A
+ces moments d'exaltation succedaient des evanouissements, et quand
+il revenait a lui-meme, il me reconnaissait, pressait mes mains avec
+energie, et s'attachant a moi, me suppliait de ne pas l'abandonner, et
+de ne pas le laisser mourir. Je n'en avais pas la moindre envie, et je
+me mettais a la torture pour deviner son mal; mais quelque attention
+que j'y apportasse, il m'etait impossible d'y voir autre chose qu'une
+excitation nerveuse causee par une affection morale. Il n'y avait pas le
+moindre symptome de cholera, pas de fievre, pas d'empoisonnement, pas de
+souffrance determinee. Marthe s'empressait autour de lui avec un zele
+dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, j'etais si
+frappe de son air de deperissement, et d'angoisse, que je la suppliai
+d'aller se coucher. Je ne pus l'y faire consentir. Cependant, a la
+pointe du jour, Horace s'etant calme et endormi, elle tomba a son tour
+assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'etais au chevet, vis-a-vis
+d'elle, et je ne pouvais m'empecher de comparer la figure d'Horace,
+pleine de force et de sante, avec celle de cette femme que j'avais vue
+naguere si belle, et qui n'etait plus devant mes yeux que comme un
+spectre.
+
+J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans reveiller personne, Laraviniere
+entra sur la pointe du pied, et vint s'asseoir pres de moi. Il avait
+passe lui-meme la nuit aupres d'un de ses amis atteint du cholera, et,
+en rentrant, il avait appris que Marthe etait allee a l'ambulance pour
+Horace. "Qu'a t-il donc?" me demanda-t-il en se penchant vers lui pour
+l'examiner. Quand je lui eus avoue que je n'y voyais rien de grave, et
+que cependant il m'avait occupe et inquiete toute la nuit, Jean haussa
+les epaules. "Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? me dit-il en
+baissant la voix encore davantage: c'est une panique, rien de plus.
+Voila deux ou trois fois qu'il nous a fait des scenes pareilles; et si
+j'avais ete ici ce soir, Marthe n'aurait pas ete, tout effrayee, vous
+deranger. Pauvre femme! elle est plus malade que lui.
+
+[Illustration: J'etais a l'ambulance, roule dans mon manteau.]
+
+--C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, vous, bien severe pour
+mon pauvre Horace?
+
+--Non; je suis-juste. Je ne pretends pas qu'Horace soit ce qu'on appelle
+un lache; je suis meme sur qu'il est brave, et qu'il irait resolument au
+feu d'une bataille ou d'un duel. Mais il a ce genre de lachete commun
+a tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la maladie, la
+souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse qu'on trouve dans son
+lit. Il est ce que nous appelons _douillet_. Je l'ai vu une fois tenir
+tete, dans la rue, a des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer,
+et que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu aussi tomber
+en defaillance pour une petite coupure qu'il s'etait faite au bout du
+doigt en taillant sa plume. C'est une nature de femme, malgre sa barbe
+de Jupiter Olympien. Il pourrait s'elever a l'heroisme, il ne supporte
+pas un _bobo_.
+
+--Mon cher Jean, repondis-je, je vois tous les jours des hommes dans
+toute la force de l'age et de la volonte, qui passent pour fermes et
+sages, et que la pensee du cholera (et meme de bien moindres maux ) rend
+pusillanimes a l'exces. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. Les
+exceptions seules affrontent la maladie avec stoicisme.
+
+--Aussi ne fais-je point, reprit-il, le proces a votre ami; mais je
+voudrais que cette pauvre Marthe s'habituat a ses manieres, et ne prit
+pas l'alarme toutes les fois qu'il lui passe par la tete de se croire
+mort.
+
+--Est-ce donc la, demandai-je, la cause de son air triste et accable?
+
+--Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne veux pas faire ici
+le delateur. Je me suis abstenu jusqu'a present de vous dire ce qui se
+passait. Puisque vous voila revenu chez eux, vous en jugerez bientot par
+vous-meme.
+
+
+
+XXIII.
+
+En effet, etant revenu le lendemain m'assurer de l'etat de parfaite
+sante ou se trouvait Horace, j'obtins de lui, sans la provoquer
+beaucoup, la confidence de ses chagrins. "Eh bien, oui, me dit-il,
+repondant a une observation que je lui faisais, je suis mecontent de mon
+sort, mecontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tout a fait
+las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma
+coupe, je me couperais la Gorge.
+
+[Illustration: Marthe.]
+
+--Cependant hier, en vous croyant pris du cholera, vous me recommandiez
+vivement de ne pas vous laisser mourir. J'espere que vous vous exagerez
+a vous-meme votre spleen d'aujourd'hui.
+
+--C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'etais fou, je tenais a la
+vie par un instinct animal; aujourd'hui que je retrouve ma raison, je
+retrouve l'ennui, le degout et l'horreur de la vie."
+
+J'essayai de lui parler de Marthe, dont il etait l'unique appui, et qui
+peut-etre ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter a
+ses jours. Il fit un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'a
+la fureur; il regarda dans la chambre voisine, et s'etant assure
+que Marthe n'etait pas rentree de ses courses du matin, "Marthe!
+s'ecria-t-il! eh bien, vous nommez mon fleau, mon supplice, mon enfer!
+Je croyais, apres toutes les predictions que vous m'avez faites a cet
+egard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher a quel point elles
+se sont realisees; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et je ne sais
+pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui
+ferais mystere de ce qui se passe en moi. Sachez donc la verite,
+Theophile: j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idolatre, et en
+meme temps je la meprise; je ne puis me separer d'elle, et pourtant je
+n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez
+tout expliquer, vous qui mettez l'amour en theorie, et qui pretendez le
+soumettre a un regime comme les autres maladies.
+
+--Cher Horace, lui repondis-je, je crois qu'il me serait facile de
+constater du moins l'etat de votre ame. Vous aimez Marthe, j'en suis
+bien certain; mais vous voudriez l'aimer davantage, et vous ne le pouvez
+pas.
+
+--Eh bien, c'est cela meme! s'ecria-t-il. J'aspire a un amour sublime,
+je n'en eprouve qu'un miserable. Je voudrais embrasser l'ideal, et je
+n'etreins que la realite.
+
+--En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton
+caressant ce que mes paroles pouvaient avoir de severe, vous voudriez
+l'aimer plus que vous-meme, et vous ne pouvez pas meme l'aimer autant."
+
+Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalierement qu'il ne
+l'eut souhaite; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui
+ne lui semblait pas a la hauteur de sa souffrance, ne servit qu'a m'y
+confirmer. Marthe rentra, et Horace, oblige de sortir a son tour, me
+laissa avec elle. Ce que je voyais de leur interieur ne m'inspirait
+guere l'espoir de leur etre utile. Pourtant je ne voulais pas les
+quitter sans m'etre bien assure que je ne pouvais rien pour adoucir leur
+infortune.
+
+Je trouvais Marthe aussi peu disposee a me laisser penetrer dans son
+coeur, qu'Horace avait ete prompt a m'ouvrir le sien. Je devais m'y
+attendre: elle etait l'offensee, elle avait de justes sujets de plainte
+contre lui, et une noble generosite la condamnait au silence. Pour
+vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'etait accuse devant moi,
+et m'avait confesse tous ses torts: c'etait la verite. Horace ne s'etait
+pas epargne; il m'avait devoile ses fautes, tout en se defendant de la
+cause egoiste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea
+rien aux resolutions que Marthe semblait avoir prises; je remarquai en
+elle une sorte de courage sombre et de desespoir morne que je n'aurais
+pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilite et la sensibilite
+expansive que je lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la
+faute etait toute a la societe, dont l'opinion implacable fletrit a
+jamais la femme tombee, et lui defend de se relever en inspirant un
+veritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, me parla
+vaguement de religion et de resignation. Elle refusa egalement l'offre
+que je lui fis de lui amener Eugenie, en disant que ce rapprochement
+serait bientot brise par les memes causes qui avaient amene la desunion;
+et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle
+me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule idee qui me parut
+arretee dans son cerveau, parce qu'elle y revint a plusieurs reprises,
+fut celle d'un devoir qu'elle avait a remplir, devoir mysterieux, et
+dont elle ne determina point la nature.
+
+En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je
+crus observer qu'elle etait enceinte; elle etait si peu disposee a la
+confiance, que je n'osai pas l'interroger a cet egard, et me reservai de
+le faire en temps opportun.
+
+Quand je l'eus quittee, le coeur attriste profondement de sa souffrance,
+je passai par hasard devant un cafe ou Horace avait l'habitude d'aller
+lire les journaux; et comme il y etait en ce moment, il m'appela et me
+forca de m'asseoir pres de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait
+dit; et moi, je commencai par lui demander si elle n'etait pas enceinte.
+Il est impossible de rendre l'alteration que ce mot causa sur son
+visage. "Enceinte! s'ecria-t-il; de quoi parlez-vous la, bon Dieu? Vous
+la croyez enceinte? Elle vous a dit qu'elle l'etait? Malediction de tous
+les diables! il ne me faudrait plus que cela!
+
+--Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? lui dis-je. Si
+Eugenie m'en annoncait une semblable, je m'estimerais bien heureux!--Il
+frappa du poing sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la
+faience de l'etablissement.
+
+--Vous en parlez a votre aise, dit-il; vous etes philosophe d'abord, et
+ensuite vous avez trois mille livres de rente et un etat. Mais moi, que
+ferais-je d'un enfant? a mon age, avec ma misere, mes dettes, et mes
+parents, qui seraient indignes! Avec quoi le nourrirais-je? avec quoi
+le ferais-je elever? Sans compter que je deteste les marmots, et qu'une
+femme en couches me represente l'idee la plus horrible!... Ah! mon Dieu!
+vous me rappelez qu'elle lit l'_Emile_, sans desemparer depuis quinze
+jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va lui donner une
+education a la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carres! Me
+voila pere, je suis perdu!"
+
+Son desespoir etait si comique, que je ne pus m'empecher d'en rire. Je
+pensai que c'etait une de ces boutades sans consequence qu'Horace aimait
+a lancer, meme sur les sujets les plus serieux, rien que pour donner un
+peu de mouvement a son esprit, comme a un cheval ardent qu'on laisse
+caracoler avant de lui faire prendre une allure mesuree. J'avais bonne
+opinion de son coeur, et j'aurais cru lui faire injure en lui remontrant
+gravement les devoirs que sa jeune paternite allait lui imposer.
+D'ailleurs je pouvais m'etre trompe. Si Marthe eut ete dans la position
+que je supposais, Horace eut-il pu l'ignorer? Nous nous separames, moi
+riant toujours de son aversion sarcastique pour les marmots, et lui
+continuant a declamer contre eux avec une verve inepuisable.
+
+Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades qui s'etaient
+fait inscrire. J'etais recu medecin depuis l'automne precedent, et
+je commencais ma carriere par la sinistre et douloureuse epreuve du
+cholera. J'avais donc tout a coup une clientele plus nombreuse que je ne
+l'aurais desire, et je fus tellement accapare pendant plusieurs
+jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une quinzaine. Ce fut sous
+l'influence d'un evenement etrange qui coupait court a toutes ses ameres
+faceties sur la progeniture.
+
+Il entra chez moi un matin, pale et defait.
+
+"Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.
+
+--Eugenie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans sa chambre.
+
+--Marthe! s'ecria-t-il avec agitation. Je vous parle de Marthe; elle
+n'est point chez moi, elle a disparu. Theophile, je vous le disais bien,
+que je devrais me couper la gorge; Marthe m'a quitte, Marthe s'est
+enfuie avec le desespoir dans l'ame, peut-etre avec des pensees de
+suicide."
+
+Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son epouvante et sa
+consternation n'avaient rien d'affecte. Nous courumes chez Arsene. Je
+pensais que cet ami fidele de Marthe avait pu etre informe par elle de
+ses dispositions. Nous ne trouvames que ses soeurs, dont l'air etonne
+nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et qu'elles ne
+pressentaient pas meme le motif de la visite d'Horace. Comme nous
+sortions de chez elles, nous rencontrames Paul qui rentrait. Horace
+courut a sa rencontre, et, se jetant dans ses bras par un de ces elans
+spontanes qui reparaient en un instant toutes ses injustices:
+
+"Mon ami, mon frere, mon cher Arsene! s'ecria-t-il dans l'abondance de
+son coeur, dites-moi ou _elle_ est, vous le savez, vous devez le savoir.
+Ah! ne me punissez pas de mes crimes par un silence impitoyable.
+Rassurez-moi; dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiee a vous. Ne me
+croyez pas jaloux, Arsene. Non, a cette heure, je jure Dieu que je n'ai
+pour vous qu'estime et affection. Je consens a tout, je me soumets a
+tout! soyez son appui, son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous
+la confie; je vous benis si vous pouvez, si vous devez lui donner du
+bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas morte, dites-moi que je ne
+suis pas son bourreau, son assassin!"
+
+Quoique Marthe n'eut pas ete nommee, comme il n'y avait qu'_elle_ au
+monde qui put interesser Arsene, il comprit sur-le-champ, et je crus
+qu'il allait tomber foudroye. Il fut quelques instants sans pouvoir
+repondre. Ses dents claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace
+d'un air hebete, en retenant dans sa main froide et fortement contractee
+la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne fit aucune reflexion.
+Un melange d'effroi et d'espoir le jetait dans une sorte de delire
+farouche. Il se mit a courir avec nous. Nous allames a la Morgue; Horace
+avait eu deja la pensee d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. Nous
+y entrames sans lui; il s'arreta sous le portique, et s'appuya contre la
+grille pour ne pas tomber, mais evitant de tourner ses regards vers cet
+affreux spectacle, qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eut offert parmi
+les victimes de la misere et des passions l'objet de nos recherches.
+Nous penetrames dans la salle, ou plusieurs cadavres, couches sur les
+tables fatales, offraient aux regards la plus hideuse plaie sociale, la
+mort violente dans toute son horreur, la preuve et la consequence de
+l'abandon, du crime ou du desespoir. Arsene sembla retrouver son courage
+au moment ou celui d'Horace faiblissait; il s'approcha d'une femme qui
+reposait la avec le cadavre de son enfant enlace au sien; il souleva
+d'une main ferme les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage
+de la morte, et comme si sa vue eut ete troublee par un nuage epais, il
+se pencha sur cette face livide, la contempla un instant, et la laissant
+retomber avec une indifference qui, certes, ne lui etait pas habituelle:
+
+"Non," dit-il d'une voix forte; et il m'entraina pour repeter vite a
+Horace ce _non_", qui devait le soulager momentanement.
+
+Au bout de quelques pas, Arsene s'arretant:
+
+"Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous a laisse."
+
+Ce billet, Horace nous l'avait communique. Il le remit de nouveau a
+Paul, qui le relut attentivement. Il etait ainsi concu:
+
+"Rassurez-vous, cher Horace, je m'etais trompee. Vous n'aurez pas les
+charges et les ennuis de la paternite; mais apres tout ce que vous
+m'avez dit depuis quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait
+pas durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps que
+nous avons du nous preparer mutuellement a cette separation, qui vous
+affligera, j'en suis sure, mais a laquelle vous vous resignerez, en
+songeant que nous nous devions mutuellement cet acte de courage et de
+raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Ne
+vous inquietez pas de moi, je suis forte et calme desormais. Je quitte
+Paris; j'irai peut-etre dans mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne
+vous reproche rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en
+appellant sur vous la benediction du ciel."
+
+Celle lettre n'annoncait pas des projets sinistres; cependant elle etait
+loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais trouve naguere chez Marthe
+tous les symptomes d'un desespoir sans ressource, et cette farouche
+energie qui conduit aux partis extremes.
+
+"Il faut, dis-je a Horace, faire encore un grand effort sur vous-meme,
+et nous raconter textuellement ce qui s'est passe entre vous depuis
+quinze jours; d'apres cela, nous jugerons de l'importance que nous
+devons laisser a nos craintes. Peut-etre les votres sont exagerees. Il
+est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procedes assez cruels
+pour la pousser a un acte de folie. C'est un esprit religieux, c'est
+peut-etre un caractere plus fort que vous ne le pensez. Parlez, Horace;
+nous vous plaignons trop pour songer a vous blamer, quelque chose que
+vous ayez a nous dire.
+
+--Me confesser devant lui? repondit Horace en regardant Arsene. C'est
+un rude chatiment; mais je l'ai merite, et je l'accepte. Je savais bien
+qu'il l'aimait, lui, et que son amour etait plus digne d'elle que le
+mien. Mon orgueil souffrait de l'idee qu'un autre que moi pouvait lui
+donner le bonheur que je lui deniais; et je crois que, dans mes acces de
+delire, je l'aurais tuee plutot que de la voir sauvee par lui!
+
+--Que Dieu vous pardonne! dit Arsene; mais avouez jusqu'au bout.
+Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? Est-ce a cause de moi? Vous
+savez bien qu'elle ne m'aimait pas!
+
+--Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil et de triomphe
+egoiste; mais aussitot ses yeux s'humecterent et sa voix se troubla.
+Je le savais, continua-t-il, mais je ne voulais seulement pas qu'elle
+t'estimat, noble Arsene! C'etait pour moi une injure sanglante que la
+comparaison qu'elle pouvait faire entre nous deux au fond de son coeur.
+Vous voyez bien, mes amis, que, dans ma vanite, il y avait des remords
+et de la honte.
+
+--Mais enfin, reprit Arsene, elle ne me regrettait pas assez, elle ne
+pensait pas assez a moi, pour qu'il lui en coutat beaucoup de m'oublier
+tout a fait?
+
+--Elle vous a longtemps defendu, repondit Horace avec une energie qui me
+portait a la fureur. Et puis tout a coup elle ne m'a plus parle de
+vous, elle s'y est resignee avec un calme qui semblait me braver et
+me mepriser interieurement. C'est a cette epoque que la misere m'a
+contraint a lui laisser reprendre son travail, et quoique j'eusse vaincu
+en apparence ma jalousie, je n'ai jamais pu la voir sortir seule, sans
+conserver un soupcon qui me torturait. Mais je le combattais, Arsene;
+je vous jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement
+quelquefois, dans des accents de colere, je laissais echapper un mot
+indirect, qui paraissait l'offenser et la blesser mortellement. Elle
+ne pouvait pas supporter d'etre soupconnee d'un mensonge, d'une
+dissimulation si legere qu'elle fut dans ma pensee. Sa fierte se
+revoltait contre moi tous les jours dans une progression qui me faisait
+craindre son changement ou son abandon. Pourtant, depuis quelques
+semaines, j'etais plus maitre de moi, et, injuste qu'elle etait! elle
+prenait ma vertu pour de l'indifference. Tout a coup une malheureuse
+circonstance est venue reveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte;
+Theophile m'en a donne l'idee, et j'en ai ete consterne. Epargnez-moi
+l'humiliation de vous dire a quel point le sentiment paternel etait peu
+developpe en moi. Suis-je donc dans l'age ou cet instinct s'eveille dans
+le coeur de l'homme? et puis l'horrible misere ne fait-elle pas une
+calamite de ce qui peut etre un bonheur en d'autres circonstances? Bref,
+je suis rentre chez moi precipitamment, il y a aujourd'hui quinze jours,
+en quittant Theophile, et j'ai interroge Marthe avec plus de terreur que
+d'esperance, je l'avoue. Elle m'a laisse dans le doute; et puis, irritee
+des craintes chagrines que je manifestais, elle me declara que si elle
+avait le bonheur de devenir mere, elle n'irait pas implorer pour son
+enfant l'appui d'une paternite si mal comprise et si mal acceptee par
+les hommes de _ma condition_. J'ai vu la un appel tacite vers vous,
+Arsene, je me suis emporte; elle m'a traite avec un mepris accablant.
+Depuis ces quinze jours, notre vie a ete une tempete continuelle, et je
+n'ai pu eclaircir le doute poignant qui en etait cause. Tantot elle m'a
+dit qu'elle etait grosse de six mois, tantot qu'elle ne l'etait pas, et,
+en definitive, elle m'a dit que si elle l'etait, elle me le cacherait,
+et s'en irait elever son enfant loin de moi. J'ai ete atroce dans ces
+debats, je le confesse avec des larmes de sang. Lorsqu'elle niait
+sa grossesse, j'en provoquais l'aveu par une tendresse perfide, et
+lorsqu'elle l'avouait, je lui brisais le coeur par mon decouragement,
+mes maledictions, et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des doutes
+insultants sur sa fidelite, et des sarcasmes amers sur le bonheur
+qu'elle se promettait de donner un heritier a mes dettes, a ma paresse
+et a mon desespoir. Il y avait pourtant des moments d'enthousiasme et de
+repentir ou j'acceptais cette destinee avec franchise et avec une sorte
+de courage febrile; mais bientot je retombais dans l'exces contraire,
+et alors Marthe, avec un dedain glacial, me disait: "Tranquillisez-vous
+donc; je vous ai trompe pour voir quel homme vous etiez. A present que
+j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis vous dire
+que je ne suis pas grosse, et vous repeter que si je l'etais, je ne
+pretendrais pas vous associer a ce que je regarderais comme mon unique
+bonheur en ce monde."
+
+"Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. Avant-hier la
+mesintelligence fut plus profonde que la veille, et puis hier, elle le
+fut a un exces qui m'eut semble devoir amener une catastrophe, si
+nous n'eussions pas ete comme blases l'un et l'autre sur de pareilles
+douleurs. A minuit, apres une querelle qui avait dure deux mortelles
+heures, je fus si effraye de sa paleur et de son abattement, que je
+fondis en larmes. Je me mis a genoux, j'embrassai ses pieds, je lui
+proposai de se tuer avec moi pour en finir avec ce supplice de notre
+amour, au lieu de le souiller par une rupture. Elle ne me repondit que
+par un sourire dechirant, leva les yeux au ciel, et demeura quelques
+instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta ses bras autour de
+mon cou, et pressa longtemps mon front de ses levres dessechees par
+une fievre lente. "Ne parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se
+levant: ce que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez etre bien
+fatigue, couchez-vous; j'ai encore quelques points a faire. Dormez
+tranquille; je le suis, vous voyez!"
+
+"Elle etait bien tranquille en effet! Et moi, stupide et grossier dans
+ma confiance, je ne compris pas que c'etait le calme de la mort qui
+s'etendait sur ma vie. Je m'endormis brise, et je ne m'eveillai qu'au
+grand jour. Mon premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la
+remercier a genoux de sa misericorde. Au lieu d'elle, j'ai trouve ce
+fatal billet. Dans sa chambre rien n'annoncait un depart precipite. Tout
+etait range comme a l'ordinaire; seulement la commode qui contenait
+ses pauvres hardes etait vide. Son lit n'avait pas ete defait: elle ne
+s'etait pas couchee. Le portier avait ete reveille vers trois heures du
+matin par la sonnette de l'interieur; il a tire le cordon comme il fait
+machinalement dans ce temps de cholera, ou, a toute heure, on sort pour
+chercher ou porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu
+refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'etais la, etendu
+comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait sa fuite, et qu'elle
+m'arrachait le coeur de la poitrine pour me laisser a jamais vide
+d'amour et de bonheur."
+
+Apres le douloureux silence ou nous plongea ce recit, nous nous livrames
+a diverses conjectures. Horace etait persuade que Marthe ne pouvait pas
+survivre a cette separation, et que si elle avait emporte ses hardes,
+c'etait pour donner a son depart un air de voyage, et mieux cacher son
+projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. Il me semblait voir
+dans toute la conduite de Marthe un sentiment de devoir et un instinct
+d'amour maternel qui devaient nous rassurer. Quant a Arsene, apres que
+nous eumes passe la journee en courses et en recherches minutieuses
+autant qu'inutiles, il se separa d'Horace, en lui serrant la main d'un
+air contraint, mais solennel. Horace etait desespere. "Il faut, lui dit
+Arsene, avoir plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond
+de l'ame qu'il n'a pas abandonne la plus parfaite de ses creatures, et
+qu'il veille sur elle."
+
+Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Etant oblige de remplir mes
+devoirs envers les victimes de l'epidemie, je ne pus passer avec lui
+qu'une partie de la nuit. Laraviniere avait couru toute la journee, de
+son cote, pour retrouver quelque indice de Marthe. Nous attendions avec
+impatience qu'il fut rentre. Il rentra a une heure du matin sans avoir
+ete plus heureux que nous; mais il trouva chez lui quelques lignes
+de Marthe, que la poste avait apportees dans la soiree. "Vous m'avez
+temoigne tant d'interet et d'amitie, lui disait-elle, que je ne veux pas
+vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande un dernier service:
+c'est de rassurer Horace sur mon compte, et de lui jurer que ma position
+ne doit lui causer d'inquietude, ni au physique ni au moral. Je crois en
+Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi a _mon frere_
+Paul. Il le comprendra."
+
+Ce billet, en rendant a Horace une sorte de tranquillite, reveilla ses
+agitations sur un autre point. La jalousie revint s'emparer de lui. Il
+trouva dans les derniers mots que Marthe avait traces un avertissement
+et comme une promesse detournee pour Paul Arsene. "Elle a eu, en
+s'unissant a moi, dit-il, une arriere-pensee qu'elle a toujours
+conservee et qui lui revenait dans tous les mecontentements que je lui
+causais. C'est cette pensee qui lui a donne la force de me quitter. Elle
+compte sur Paul, soyez-en surs! Elle conserve encore pour notre liaison
+un certain respect qui l'empechera de se confier tout de suite a un
+autre. J'aime a croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas joue la comedie
+avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant a chercher Marthe jusqu'a la
+Morgue, il n'avait pas au fond du coeur l'egoiste joie de la savoir
+vivante et resignee.
+
+--Vous ne devez pas en douter, repondis-je avec vivacite; Arsene
+souffrait le martyre, et je vais tout de suite, en passant, lui faire
+part de ce dernier billet, afin qu'il repose en paix, ne fut-ce qu'une
+heure ou deux.
+
+--J'y vais moi-meme, dit Laraviniere; car son chagrin m'interesse plus
+que tout le reste." Et sans faire attention au regard irrite que lui
+lancait Horace, il lui reprit le billet des mains, et sortit.
+
+"Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me jouer! s'ecria Horace
+furieux. Jean est l'ame damnee de Paul, et l'entremetteur sentimental
+de cette chaste intrigue. Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de
+Marthe, comment et pourquoi elle _croit en Dieu_ (mot d'ordre que
+je comprends bien aussi, allez!...), Paul va courir en quelque lieu
+convenu, ou il la trouvera; ou bien il dormira sur les deux oreilles,
+sachant qu'apres deux ou trois jours donnes aux larmes qu'elle croit me
+devoir, l'infidele orgueilleuse l'admettra a offrir ses consolations.
+Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrange avec un certain art.
+Il y a longtemps qu'on cherchait un pretexte pour me repudier, et il
+fallait me donner tort. Il fallait qu'on put m'accuser aupres de mes
+amis, et se rassurer soi-meme contre les reproches de la conscience.
+On y est parvenu; on m'a tendu un piege en feignant, c'est-a-dire en
+_feignant de feindre_ une grossesse. Vous avez ete innocemment le
+complice de cette belle machination; on connaissait mon faible: on
+savait que cette eventualite m'avait toujours fait fremir. On m'a fourni
+l'occasion d'etre lache, ingrat, criminel... Et quand on a reussi a me
+rendre odieux aux autres et a moi-meme, on m'abandonne avec des airs de
+victime misericordieuse! C'est vraiment ingenieux! Mais il n'y aura que
+moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment on a abandonne
+le _Minotaure_, et comment on s'est tenu cache pour laisser passer
+la premiere bourrasque de colere et de chagrin. Lui aussi, le pauvre
+imbecile, a cru a un suicide! lui aussi, il a ete a la police et a la
+Morgue! lui aussi, sans doute, a trouve un billet d'adieu et de belles
+phrases de pardon au bout d'une trahison consommee avec Paul Arsene! Je
+pense que c'est un billet tout pareil au mien; le meme peut servir dans
+toutes les circonstances de ce genre!..."
+
+Horace parla longtemps sur ce ton avec une acrete inouie. Je le trouvai
+en cet instant si absurde et si injuste, que, n'ayant pas le courage
+de le blamer hautement, mais ne partageant nullement ses soupcons, je
+gardai le silence. Apres tout, comme j'etais force de le laisser a
+lui-meme jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le voir ranime par des
+dispositions ameres que terrasse par l'inquietude insupportable de
+la journee. Je le quittai sans lui rien dire qui put influencer son
+jugement.
+
+
+
+XXIV.
+
+Lorsque je revins le revoir dans l'apres-midi, je le trouvai au lit avec
+un peu de fievre et une violente agitation nerveuse. Je m'efforcai de le
+calmer par des remontrances assez severes; mais je cessai bientot, en
+voyant qu'il ne demandait qu'a etre contredit afin d'exhaler tout son
+ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de depit que de douleur.
+Alors il me soutint qu'il etait au desespoir; et a force de parler de
+son chagrin, il en ressentit de violents acces: la colere fit place aux
+sanglots. En cet instant Arsene entra. Le genereux jeune homme, sans
+s'inquieter des soupcons injurieux d'Horace, que Laraviniere ne lui
+avait pas caches, venait tacher de lui faire un peu de bien en les
+dissipant. Il y mit tant de grandeur et de dignite, qu'Horace se jeta
+dans son sein, le remercia avec enthousiasme, et, passant de l'aversion
+la plus puerile a la tendresse la plus exaltee, le pria d'etre _son
+frere, son consolateur, son meilleur ami, le medecin de son ame malade
+et de son cerveau en delire_.
+
+Quoique nous sentissions bien, Arsene et moi, qu'il y avait de
+l'exageration dans tout cela, nous fumes attendris des paroles
+eloquentes qu'il sut trouver pour nous interesser a son malheur, et nous
+voulumes passer le reste de la journee avec lui. Comme il n'avait plus
+de fievre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai diner avec
+Arsene chez le brave Pinson. Nous rencontrames Laraviniere en chemin, et
+je l'emmenai aussi. D'abord notre repas fut silencieux et melancolique
+comme le comportait la circonstance; mais peu a peu Horace s'anima. Je
+le forcai de boire un peu de vin pour reparer ses forces et retablir
+l'equilibre entre le principe sanguin et le principe nerveux. Comme il
+etait ordinairement sobre dans ses boissons, il eprouva plus rapidement
+que je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de bordeaux,
+et alors il devint expansif et plein d'energie. Il nous temoigna a
+tous trois un redoublement d'amitie que nous accueillimes d'abord
+avec sympathie, mais qui bientot deplut un peu a Paul, et beaucoup a
+Laraviniere. Horace ne s'en apercut pas, et continua a s'enthousiasmer,
+a les proner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop a propos de quoi.
+Insensiblement le souvenir de Marthe venant se meler a son effusion, il
+se livra a l'esperance de la retrouver, jeta au ciel ce brulant defi, se
+vanta de l'apaiser, de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager
+sa confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui inspirer
+et nous en peignit l'ardeur et le devouement avec un orgueil peu
+convenable. Arsene palit plusieurs fois en entendant parler de la beaute
+et des graces ineffables de Marthe en style de roman, avec une chaleur
+pleine de vanite. Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu
+d'encouragement et d'approbation que nous avions donne a son triomphe
+sur Marthe, avait souffert de le savourer toujours en silence.
+Maintenant qu'un interet commun nous avait fortuitement conduits a lui
+parler a coeur ouvert, a l'interroger, a l'ecouter et a discuter avec
+lui sur ce sujet delicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime
+et toute l'affection que nous portions a celle qu'il avait si mal
+appreciee, il eprouvait une vive satisfaction d'amour-propre a nous
+entretenir d'elle, et a repasser en lui-meme la valeur du tresor qu'il
+venait de perdre. C'etait un pretexte pour faire briller ce tresor
+devant nous sans fatuite coupable, et il etait facile de voir qu'il
+etait a demi console de son desastre par le droit qu'il en prenait de
+rappeler son bonheur. Quoique Arsene fut au supplice, il l'ecouta, et
+l'aida meme a cet epanchement imprudent avec un courage etrange. Quoique
+le sang lui montat au visage a chaque instant, il semblait etre resolu a
+etudier Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir qui la
+lui revelait sous une face nouvelle. Il voulait surprendre le secret de
+cet amour que son rival avait eu le bonheur d'inspirer. Il savait
+bien comment il l'avait perdu, car il connaissait le cote serieux du
+caractere de Marthe; mais ce cote romanesque qui s'etait laisse dominer
+par la passion d'un insense, il l'analysait et le commentait dans sa
+pensee en l'entendant depeindre par cet insense lui-meme. Plusieurs fois
+il pressa le bras de Laraviniere pour l'empecher d'interrompre Horace,
+et quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume et sans
+mepris, quoique tant de legerete et de forfanterie deplacee lui inspirat
+bien quelque secrete pitie.
+
+A peine nous eut-il quittes, que Laraviniere, cedant a une indignation
+longtemps comprimee, fit a Horace quelques observations d'une franchise
+un peu dure. Horace etait, comme on dit, tout a fait monte. Il avalait
+du cafe mele de rhum, quoique je me plaignisse de cet exces de zele a
+outrepasser ma prescription. Il leva la tete avec surprise en voyant la
+muette attention de Laraviniere se changer en critiques assez seches.
+Mais il n'etait deja plus d'humeur a supporter humblement un reproche:
+l'acces de repentir et de modestie etait passe, la gloriole avait repris
+le dessus. Il repondit au froid dedain de Laraviniere par des sarcasmes
+amers sur l'amour ridicule et malavise qu'il lui supposait pour Marthe;
+il eut de l'esprit, il acheva de s'enivrer avec la verve de ses reponses
+et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colere en
+s'efforcant de rire et de denigrer. Ce diner eut fini fort mal si je ne
+fusse intervenu pour couper court a une discussion des plus envenimees.
+
+--Vous avez raison, me dit Laraviniere en se levant, j'oubliais que je
+parlais a un fou.
+
+Et, apres m'avoir serre la main, il lui tourna le dos. Je ramenai
+Horace chez lui: il etait completement gris, et ses nerfs plus irrites
+qu'avant. Il eut un nouvel acces de fievre, et comme j'etais force
+d'aller encore a mes malades, je craignis de le laisser seul. Je
+descendis chez Laraviniere, qui venait de rentrer de son cote, et le
+priai de monter chez Horace.
+
+--Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis aussi pour
+Marthe, qui me le recommanderait si elle le savait tant soit peu malade.
+Quant a lui personnellement, voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre
+interet, je vous le declare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur,
+et qui en a infiniment moins que vous et moi.
+
+Aussitot que je fus sorti, Jean s'installa aupres du lit de son malade,
+et le regarda attentivement pendant dix minutes. Horace pleurait,
+criait, soupirait, se levait a demi, declamait, appelait Marthe tantot
+avec tendresse, tantot avec fureur. Il se tordait les mains, dechirait
+ses couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le regardait
+toujours sans rien dire et sans bouger, pret a s'opposer aux actes d'un
+delire serieux, mais resolu de n'etre pas dupe d'une de ces scenes de
+drame qu'il lui attribuait la faculte de jouer froidement au milieu de
+ses malheurs les plus reels.
+
+A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que possible), Horace
+n'etait pas, comme le croyait Jean, un froid egoiste. Il est bien vrai
+qu'il etait froid; mais il etait passionne aussi. Il est bien vrai qu'il
+avait de l'egoisme; mais il avait en meme temps un besoin d'amitie,
+de soins et de sympathie qui denotait bien l'amour des semblables. Ce
+besoin etait si puissant chez lui, qu'il etait porte jusqu'a l'exigence
+puerile, jusqu'a la susceptibilite maladive, jusqu'a la domination
+jalouse. L'egoiste vit seul; Horace ne pouvait vivre un quart d'heure
+sans societe. Il avait de la personnalite, ce qui est bien different de
+l'egoisme. Il aimait les autres par rapport a lui; mais il les aimait,
+cela est certain, et on eut pu dire sans trop sophistiquer que, ne
+pouvant s'habituer a la solitude, il preferait l'entretien du premier
+venu a ses propres pensees, et que, par consequent, il preferait en un
+certain sens les autres a lui-meme.
+
+Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un moyen de s'etourdir,
+et ce moyen etait egalement bon pour ramener a lui les coeurs qu'il
+avait blesses, et pour dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait.
+Cette fatigue singuliere, qui agissait sur le moral aussi bien que
+sur le physique, consistait a donner a son chagrin un violent essor
+exterieur par les paroles, par les larmes, les cris, les sanglots, meme
+par les convulsions et le delire. Ce n'etait pas une comedie, comme le
+croyait Laraviniere; c'etait une crise vraiment rude et douloureuse dans
+laquelle il entrait a volonte. On ne peut pas dire qu'il en sortit de
+meme. Elle se prolongeait quelquefois au dela du moment ou il en avait
+senti le ridicule ou la fatigue; mais il suffisait d'un tres petit
+accident exterieur pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace
+de la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, l'offre
+subite d'un divertissement, une surprise quelconque, une petite
+contusion ou une mince ecorchure attrapee en gesticulant ou en se
+laissant tomber, c'en etait assez pour le ramener de la plus violente
+exaltation a la tranquillite la plus docile, et c'etait la pour moi la
+meilleure preuve que ces emotions n'etaient pas jouees; car dans le cas
+ou il eut ete aussi grand acteur que Jean le pretendait, il eut menage
+plus habilement le passage de la feinte a la realite. Laraviniere etait
+impitoyable avec lui, comme les gens qui se gouvernent et se possedent
+le sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eut exerce les
+fonctions de medecin ou d'infirmier, il eut vite appris qu'il est entre
+les enfants et les fous une variete d'hommes a la fois ardents et
+faibles, irritables et dociles, energiques et indolents, affectes et
+naifs, en un mot froids et passionnes, comme je l'ai dit plus haut,
+et comme je tiens a le dire encore pour constater un fait dont
+l'observation n'est pas rare, bien qu'il soit communement regarde comme
+invraisemblable. Ces hommes-la sont souvent mediocres, et ils sont
+parfois d'une intelligence superieure. C'est en general l'organisation
+nerveuse et compliquee des artistes qui presente plus ou moins ces
+phenomenes. Quoiqu'ils s'epuisent a ce frequent abus de leurs facultes
+exuberantes, on les voit rechercher avec une sorte d'avidite fatale
+tous les moyens possibles d'excitation, et provoquer volontairement ces
+orages qui n'ont que trop de veritable violence. C'est ainsi qu'Horace
+faisait usage du delire et du desespoir, comme d'autres font usage
+d'opium et de liqueurs fortes. "Il n'a qu'a se secouer un peu, disait
+Jean, aussitot la fureur vient comme par enchantement, et vous le
+croiriez possede de mille passions et de dix mille diables. Mais
+menacez-le de le quitter, et vous le verrez se calmer tout a coup comme
+un enfant que sa bonne menace de laisser sans chandelle." Jean ne
+songeait pas qu'il y a a Bicetre des fous furieux qui se tueraient si on
+les laissait faire, et que la menace d'un peu d'eau froide sur la tete
+rend tout a coup craintifs et silencieux.
+
+"Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-la pour qu'on l'entende, et
+quand personne ne se derange, il prend son parti de dormir ou d'aller se
+promener." C'etait malheureusement la verite, et, sous ce rapport, le
+pauvre enfant etait inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien: elles
+attiraient a lui l'interet, les soins, le devouement; et alors les
+personnes qui lui etaient attachees faisaient mille efforts et
+trouvaient mille moyens de le distraire et de le consoler. L'un le
+flattait, et relevait par la son orgueil blesse; un autre le plaignait
+et le rendait interessant a ses propres yeux; un troisieme le menait
+au spectacle malgre lui, et remediait par les amusements qu'il lui
+procurait a l'ennui que lui imposait son denument. Enfin, il aimait a
+etre malade, comme font les petits collegiens pour aller a l'infirmerie
+prendre du repos et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile
+pour ne pas aller a l'armee, il se fut fait beaucoup de mal pour se
+soustraire a un devoir penible.
+
+Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-la au plus severe de
+ses gardiens. Il le savait, mais il se flattait de le vaincre et de
+le dominer par un grand deploiement de souffrance. Il augmenta
+volontairement sa fievre et se rendit aussi malade qu'il lui fut
+possible. Laraviniere fut cruel. "Ecoutez, lui dit-il d'un ton glacial,
+je n'ai aucune pitie de vous. Vous avez merite de souffrir, et vous ne
+souffrez pas autant, que vous le meritez. Je blame toute votre conduite,
+et je meprise des remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des seides,
+je le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi pres
+que moi, au lieu de passer la nuit a vous veiller, comme je fais, ils
+iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous maltraite tout en vous
+gardant le secret de vos miseres, je vous rends de plus grands services
+que tous ces niais qui vous gatent en vous admirant. Mais ecoutez bien
+un dernier avis. Ces gens-la apprendront a vous connaitre, et ils
+vous mepriseront; et vous serez le but de leurs quolibets si vous ne
+commencez bien vite a etre un homme et a vous conduire en consequence;
+car il ne sied pas a un homme de pleurer et de se ronger les poings pour
+une femme qui le quitte. Vous avez autre chose a faire, et vous n'y
+songez pas. Une revolution se prepare, et si vous etes las de la vie
+comme vous le dites, il y a la un moyen tres-simple de mourir avec
+honneur et avec fruit pour les autres hommes. Voyez si vous voulez
+vous asphyxier comme une grisette abandonnee, ou vous battre comme un
+genereux patriote."
+
+Ce furent la les seules consolations qu'Horace recut du president des
+bousingots, et il fallut bien les accepter. Il etait trop tard pour en
+nier la logique et l'opportunite; car avant la fuite de Marthe, avant
+ce grand desespoir qu'il en ressentait, il s'etait engage, soit par
+amour-propre, soit par ennui, soit par ambition, a prendre part a la
+premiere affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne tarderait pas a
+se presenter. Horace l'appela hautement de ses voeux; et Jean, dont le
+faible etait de tout pardonner, a la condition qu'on prendrait un fusil
+pour moyen d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance
+et son devouement. Il consentit pendant plusieurs jours a le soigner, a
+le promener, a l'exciter par les preparatifs de cette grande journee que
+chaque jour il lui promettait pour le lendemain, et Horace, recommencant
+les apprets de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa plus parler
+d'elle.
+
+Un mois s'etait ecoule depuis la disparition de cette jeune femme. Aucun
+de nous n'avait rien decouvert sur son compte; et ce profond silence
+de sa part, dont Eugenie et Arsene surtout s'etaient flattes d'etre
+exceptes, nous rejeta dans une morne epouvante. Je commencai a croire
+qu'elle avait ete cacher loin de Paris un suicide, ou tout au moins une
+maladie grave, une mort douloureuse, et je n'osai plus me livrer avec
+mes amis aux commentaires que je faisais interieurement. Je crois que le
+meme decouragement s'etait empare des autres. Je ne voyais presque plus
+Arsene. Horace ne prononcait plus le nom de l'infortunee, et semblait
+nourrir des projets sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air
+tragique et sombre. Eugenie pleurait souvent a la derobee. Laraviniere
+etait plus conspirateur que jamais, et la politique l'absorbait
+entierement.
+
+Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mere m'ecrivit que le cholera
+venait de faire irruption dans la petite ville que ses proprietes
+avoisinaient. Elle tremblait, non pour elle-meme (elle n'y songeait
+seulement pas), mais pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans,
+et m'engageait de la maniere la plus pressante et la plus affectueuse
+a venir passer dans le pays cette triste epoque. Il n'y avait pas de
+medecin dans nos campagnes; le cholera cessait a Paris. Je vis un devoir
+d'humanite et d'amitie en meme temps a remplir, car tous les anciens
+amis de mon pere etaient menaces. Je me disposai a partir et a emmener
+Eugenie.
+
+Horace vint a plusieurs reprises me faire ses adieux. Il me felicitait
+de pouvoir quitter _cette affreuse Babylone_. Il enviait mon sort a tous
+les egards; il eut bien desire pouvoir _s'en aller_ avec moi. Enfin,
+je vis qu'il avait besoin de s'epancher; et, suspendant pour quelques
+heures mes apprets de depart, je l'emmenai au Luxembourg, et le priai
+de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup, quoiqu'il mourut d'envie de
+parler. Enfin il me dit:
+
+"Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un serment terrible me
+lie. Je ne puis agir en aveugle dans une circonstance aussi grave; il
+me faut un bon conseil, et vous seul pouvez me le donner. Voyons!
+mettez-vous a ma place: si vous etiez engage sur la vie, sur l'honneur,
+sur tout ce qu'il y a de sacre, a partager les convictions et a seconder
+les efforts d'un homme en matiere politique, et si tout a coup vous
+aperceviez que cet homme se trompe, qu'il va commettre une faute,
+compromettre sa cause... je dis plus, si vos idees avaient depasse
+les siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes a vos
+yeux dessilles, pensez-vous qu'il aurait le droit de vous mepriser;
+pensez-vous que quelqu'un au monde aurait celui de vous blamer, pour
+avoir delaisse l'entreprise et rompu avec ses moteurs a la veille d'y
+mettre la main? Dites, Theophile: ceci est bien serieux. Il y va de ma
+reputation, de ma conscience, de tout mon avenir.
+
+--D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre parler de votre
+avenir; car il y a un mois que je m'effraie de vos idees sombres et de
+vos continuelles pensees de mort. Maintenant vous me prenez pour
+arbitre a propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voila bien
+embarrasse; vous savez combien ma position est fausse sur ce terrain-la:
+fils de gentilhomme, ami et parent de legitimistes, j'ai une sorte de
+dignite exterieure assez delicate a garder. Bien que mes principes, mes
+certitudes, ma foi, mes sympathies soient encore plus democratiques
+peut-etre que ceux de Laraviniere et consorts, je ne puis, chose etrange
+et penible, leur donner la main pour faire un seul pas avec eux.
+J'aurais l'air d'un transfuge; je serais meprise dans le camp ou j'ai
+ete eleve; je serais repousse avec mefiance de celui ou je viendrais
+me presenter. Mon sort est celui d'un certain nombre de jeunes gens
+sinceres qui ne peuvent desavouer du jour au lendemain la religion de
+leurs peres, et qui pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils
+sentent que la cause du passe est perdue, qu'elle ne merite pas d'etre
+disputee plus longtemps, que la victoire des novateurs est juste et
+sainte. Ils voudraient pouvoir arborer les couleurs nouvelles de
+l'egalite, qu'ils aiment et qu'ils pratiquent. Mais il y a la une
+question de convenances qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de
+toutes parts, on les force a respecter, quoique, de toutes parts, on
+sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine et injuste. Je
+suis donc force de m'abstraire de tout concours a l'action politique; et
+quand je serai electeur, j'ignore absolument s'il me sera possible de
+voter avec l'impartialite et le discernement que je voudrais apporter
+a cette noble fonction. En un mot, je me suis retranche jusqu'a nouvel
+ordre, et qui sait pour combien d'annees, dans un jugement philosophique
+des hommes et des choses de mon temps. C'est une souffrance profonde
+parfois, quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que j'ai
+l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi une jouissance
+infinie quand je considere que les passions politiques, avec leurs
+erreurs, leurs egarements, leurs crimes involontaires, me sont pour
+longtemps interdites, et que je puis garder sans lachete ma religion
+sociale dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un homme
+ainsi separe de vos mouvements et isole de vos agitations vous montre
+la direction que vous devez prendre, vous, republicain de nature, de
+position, et pour ainsi dire de naissance?
+
+--Tout ce que vous dites la, reprit Horace, me donne beaucoup a penser.
+Il y a donc une autre maniere d'aimer la republique et d'en pratiquer
+les principes, que de se jeter en aveugle et a corps perdu dans les
+mouvements partiels qui preparent sa venue? Oui, certes, je le savais
+bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe! il est une
+region de perseverance et d'action philosophique au-dessus de ces orages
+passagers! il est un point de vue plus vrai, plus pur, plus eleve que
+toutes les declamations et les conspirations emeutieres!
+
+--Je n'ai tranche ainsi la question, repondis-je, que par rapport a
+moi et a cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le
+mouvement present. J'ignore ce que je ferais a votre place; cependant,
+je puis vous dire que si j'etais royaliste, legitimiste et catholique,
+comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hesiterais pas a me
+joindre a la duchesse de Berri, comme a un principe.
+
+--Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien, voila ce qu'on me
+propose, voila ou l'on veut m'entrainer. Et moi je repugne a de tels
+moyens, et j'attends mieux de la Providence.
+
+--A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez a jouer un role actif;
+car une revolution parlementaire ne peut manquer de durer au moins un
+siecle, au point ou en sont les choses.
+
+--Un siecle! Le peuple n'attendra pas un siecle! s'ecria Horace,
+oubliant la question personnelle pour la question generale.
+
+--Soyez donc d'accord avec vous-meme, lui dis-je: ou il y aura des
+revolutions violentes, et par consequent des conflits rapides et
+energiques entre les citoyens, ou bien il y aura de longs debats de
+paroles, une lutte patiente de principes, un progres sur, mais lent, ou
+nous n'aurons rien a faire, vous et moi, qu'a profiter pour notre
+compte des enseignements de l'histoire. C'est deja beaucoup, et je m'en
+contente.
+
+--Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour ma part je compte bien
+aider a l'oeuvre, soit par la parole, soit par les ecrits, si je puis
+trouver une tribune ou un journal.
+
+--En ce cas, vous n'hesitez pas a vous retirer de toute emeute, et
+j'approuve votre fermete courageuse, car la tentation est forte, et
+moi-meme qui ne puis y prendre part, j'ai souvent de la peine a y
+resister.
+
+--Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit Horace avec un peu
+d'emphase; mais je l'aurai, parce que je dois l'avoir. Ma conscience
+me fait d'amers reproches de m'etre laisse entrainer a ces projets
+incendiaires; je lui obeis. Vous m'avez rendu un grand service,
+Theophile, de m'avoir explique a moi-meme. Je vous en remercie."
+
+Je ne voyais pas trop en quoi j'avais eclairci Horace sur un point
+qu'il avait pose nettement des le commencement de l'explication; et, le
+trouvant si bien d'accord avec lui-meme, j'allais le quitter, lorsqu'il
+me retint.
+
+"Vous n'avez pas repondu a ma question, me dit-il.
+
+--Vous ne m'en avez point fait que je sache, repondis-je.
+
+--Pardieu! reprit-il, je vous ai demande si quelqu'un de mes amis ou
+de mes pretendus coopinionnaires, si Jean le bousingot, par exemple,
+pourrait s'arroger le droit de me blamer en me voyant renoncer aux
+folies de la conspiration emeutiere, pour rentrer dans cette voie plus
+large et plus morale dont je n'aurais jamais du sortir.
+
+--D'apres ce que vous me dites, je vois, repondis-je, que vous avez
+commis une faute. Vous vous etes lie par des promesses a quelque
+affiliation...
+
+--C'est mon secret," reprit-il precipitamment. Puis il ajouta: "Je ne
+connais ni affiliation, ni conspiration; mais Laraviniere est un fou, un
+exalte, comme bien vous savez. Il n'en fait aucun mystere a ses amis,
+et personne n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de
+faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons pas habite la
+meme maison pendant plusieurs mois, sans qu'il m'entretint de ses reves
+revolutionnaires. Dans un moment de desespoir de toutes choses et de
+complet abandon de moi-meme, j'ai desire des emotions, des combats,
+des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, une mort tragique, a
+laquelle se serait attachee quelque gloire. Je me suis livre comme un
+enfant, et, si je m'arrete aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que
+je recule. Dans son heroisme grossier, il m'accusera d'avoir peur, et je
+serai force peut-etre de me battre avec lui pour lui prouver que je ne
+suis point un lache.
+
+--Dieu nous preserve d'un pareil incident! m'ecriai-je. Il vous faut
+eviter a tout prix la necessite de vous couper la gorge avec un de vos
+meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu'il y mette la violence et la
+brutalite que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos
+idees, de vos principes et de vos resolutions, lui fera juger plus
+sainement de votre caractere.
+
+--Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idees ni principes. Ses
+resolutions ardentes sont le resultat de ses instincts belliqueux, de
+son temperament sanguin, comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et
+il m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave que celui de
+l'irriter et de croiser l'epee avec lui: c'est le bruit qu'il va faire
+de ma pretendue defection parmi ses compagnons, bousingots, braillards
+et tracassiers, qui ne savent que declamer dans les estaminets, detonner
+_la Marseillaise_, echanger quelques horions avec les sergents de ville,
+et se dissiper avec la fumee du premier coup de fusil. Je suppose que
+leurs folles entreprises reussissent, que le peuple prenne parti pour
+eux et avec eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit
+culbute, et qu'un essai de republique commence; ces jeunes gens-la,
+veritables mouches du coche, vont se faire passer pour des heros. Il y
+a tant de charlatanisme en ce monde, et les mouvements revolutionnaires
+favorisent si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera peut-etre
+les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied a l'etrier; et moi je
+serai rejete bien loin, et taxe par eux de m'etre cache dans les caves
+au jour du danger. Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois des
+resultats serieux. Savez-vous que les principaux chefs de l'opposition
+de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence sur les masses pour avoir
+desavoue l'emeute au 27 juillet, et pour avoir a peine compris, le
+28, que c'etait une revolution? A plus forte raison, moi, jeune homme
+obscur, qui n'ai encore pour m'etayer et me developper que ce miserable
+noyau d'etudiants bousingots, serai-je entache et comme fletri, au debut
+de ma carriere, par les souvenirs arrogants et les accusations stupides
+de ces gens-la? Qu'en pensez-vous? Voila ce que je vous demande.
+
+--Je vous repondrai, mon cher Horace, que tout est possible, mais qu'il
+y a un moyen sur d'echapper a de pareilles accusations: c'est d'etre
+logique, et de ne prendre part a aucune action violente, le lendemain
+beaucoup moins encore que la veille. Vous etes philosophe comme moi, ou
+revolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas de terme moyen. Si vous
+conservez vos reves d'ambition, vous avez besoin de l'opinion des
+masses. Vous n'avez encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire a
+cette coterie, marcher avec elle, et lui obeir afin de la convaincre, de
+l'eblouir et de la dominer plus tard. Si vous pensez comme moi, que le
+moment n'est pas venu pour les hommes serieux de voir realiser leurs
+principes; si vous croyez (comme vous l'avez dit en commencant cette
+conversation) que les entreprises ou l'on vous pousse compromettent la
+cause de la liberte, il faut etre bien resolu d'avance a ne pas chercher
+des avantages personnels dans un resultat inespere. Il faut remettre
+votre carriere politique a des temps plus eloignes. Vous etes jeune,
+vous verrez peut-etre arriver le triomphe de la civilisation par des
+moyens conformes a vos principes de morale."
+
+[Illustration: Elle se costuma en amazone.]
+
+Horace ne me repondit rien, et revint avec moi tout reveur et tout
+triste. En arrivant a ma porte, il me remercia de mes avis, les declara
+logiques et rationnels, et me quitta sans me dire a quel parti il
+s'arretait. Je partais le lendemain matin.
+
+Dans la soiree, inquiet de la maniere dont nous nous etions separes, et
+craignant qu'il ne se portat a quelque resolution dangereuse, j'allai
+chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le
+plus gracieux:
+
+"M. Dumontet est parti pour la province depuis une heure, il a recu une
+lettre de ses parents; madame sa mere est a l'extremite. Le pauvre jeune
+homme est parti tout bouleverse. Il m'a laisse la moitie de ses effets
+en depot. Sans doute il reviendra dans peu de jours."
+
+Je montai chez Laraviniere. "Avez-vous vu Horace? lui demandai-je--Non,
+me dit-il; mais Louvet l'a vu monter en diligence d'un air aussi peu
+afflige que s'il allait heriter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mere.
+
+--Vraiment, vous le haissez trop, m'ecriai-je; vous etes cruel pour lui;
+Horace est un bon fils, il adore sa mere.
+
+--Sa mere! repondit Jean en levant les epaules; elle n'est pas plus
+malade que vous et moi."
+
+Il ne voulut pas s'expliquer davantage.
+
+
+
+XXV.
+
+Le cholera fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes;
+mais il ne passa point la riviere, et les habitants de la rive gauche,
+desquels nous faisions partie, furent preserves. Dans l'attente d'une
+irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriete, voyant
+tous les jours la famille de Chailly, dont le chateau etait situe a
+la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma
+vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants dont elle etait
+beaucoup plus occupee que leur mere, la merveilleuse vicomtesse Leonie.
+Cette derniere, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manieres,
+me deplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquat d'esprit, ni
+de caractere. Elle avait certaines qualites brillantes a l'exterieur,
+qui attiraient egalement les gens tres-affectes et les gens
+tres-ingenus: ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme superieure
+qu'elle voulait etre, et ceux-la souscrivant a ses pretentions,
+moyennant une convention tacite, passee avec elle, d'etre reconnus pour
+hommes superieurs eux-memes. Elle avait a Chailly comme a Paris, une
+petite cour assez ridicule, et meme plus ridicule qu'a Paris; car elle
+la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards, elegants frelates
+dont elle se moquait cruellement avec les elegants de meilleur aloi
+qu'elle avait amenes de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se
+guindaient pour etre a la hauteur de son bel esprit, et n'en etaient
+que plus sots; mais ils montaient a cheval avec elle, la suivaient a
+la chasse, bourdonnaient sur sa piste; ou papillonnaient autour de son
+etrier, sans s'apercevoir qu'ils n'etaient accueillis que pour faire
+nombre au cortege, et afin que les femmes de la province eussent a dire,
+avec depit, que la vicomtesse accaparait tous les hommes du departement.
+
+[Illustration: Ils partirent en assez bonne intelligence]
+
+La comtesse, habituee a la haute tolerance de la bonne compagnie, menait
+une vie a part dans le chateau. Elle surveillait les enfants, les
+precepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de
+la maison. Alerte et vigilante, malgre son grand age, elle etait si
+necessaire a l'indolente Leonie, qu'elle en obtenait des egards et des
+gracieusetes ou l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte,
+son fils, etait un personnage fort nul, indulgent par insouciance, et
+tres-dispose a tout permettre a sa femme a condition qu'elle ne le
+generait en rien. Riche et borne, il etait plus occupe a depenser son
+bien avec des demoiselles de l'Opera qu'a le faire prosperer avec sa
+mere. Il etait presque toujours a Paris, et, pour se faire pardonner
+ses absences un peu equivoques, il s'acquittait scrupuleusement des
+nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse.
+C'etait la le veritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur
+bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement,
+et sa mere avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour
+personne; mais il ne la comprenait pas, et il etait incapable de donner
+a ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait
+exterieurement l'union et l'harmonie, quoique en realite ce ne fut pas
+une famille, et que, sans le devouement absolu et infatigable de la
+veille femme qui en etait le chef et la providence, il n'eut pas ete
+possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le meme toit.
+
+J'etais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je recus un billet
+d'Horace, date de sa petite ville, "Ma mere est sauvee, me disait-il. Je
+retourne a Paris la semaine prochaine; je passe a vingt lieues de chez
+vous. Si vous y etes encore, je puis faire un detour et aller causer
+avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naitre. Un
+mot, et je trace mon itineraire en consequence."
+
+Eugenie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais repondu a ce
+billet par une invitation empressee; mais lorsque Horace arriva, elle
+ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec
+l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se departir.
+
+Madame Dumontet n'avait pas ete aussi gravement malade que son mari
+l'avait ecrit a Horace sous l'influence d'une premiere inquietude. Le
+cholera n'avait pas ete par la, et Horace avait trouve sa mere presque
+retablie; mais il n'avait pu s'arracher tout a coup des bras de ses
+parents, et s'il eut voulu les croire, il aurait passe avec eux le reste
+de l'ete.
+
+"Mais cette petite ville m'est devenue intolerable, dit-il, et j'ai
+senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon
+pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette economie sordide a
+l'abri de laquelle on vegete la, sans honneur, sans jouissance et sans
+utilite! Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroutes
+et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous
+jure que je me brulerais la cervelle."
+
+Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de controle un peu
+taquin, et l'obscurite un peu forcee des petites villes, etaient
+inconciliables avec les gouts et les besoins que l'education avait crees
+a Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en fut ainsi, et
+cependant ils etaient naivement stupefaits du resultat de leur ambition.
+Ils ne comprenaient rien aux enormes depenses de ce jeune homme qu'ils
+voyaient si dedaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le
+cafe, les actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de
+l'ennui mortel qui le gagnait aupres d'eux, et qu'il n'avait pas la
+force de leur cacher. Son intolerance pour leur prudence en matiere de
+politique, son mepris acerbe pour leurs vieux amis, son degout devant
+les caresses et les avances des parents campagnards, sa melancolie sans
+cause avouee, ses declamations contre le siecle de l'argent (avec de si
+grands besoins d'argent), son humeur sombre et inegale, ses mysterieuses
+reticences lorsqu'il etait question de femmes, d'amour ou de mariage,
+c'etaient la autant de chagrins profonds et devorants pour eux, et
+surtout pour la pauvre mere, qui voulait decouvrir en lui quelque cause
+de malheur exceptionnel, inoui, ne voyant pas que les autres enfants de
+sa province, eleves comme lui, maudissaient comme lui leur sort.
+
+Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent toute l'anxiete de
+sa famille, tout l'ennui qu'il en avait ressenti, et tous les torts
+qu'il avait eus, quoiqu'il ne me les avouat qu'en les presentant comme
+des consequences inevitables de sa position. Il etait _obsede_ des
+questions inquietes que son pere s'etait permis de lui faire sur ses
+etudes et sur ses projets. Il etait _supplicie_ par les recommandations
+et les instances de sa mere, relativement a son travail et a sa depense.
+Enfin, apres avoir recrimine, declame, pleure de rage et de tendresse en
+me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables
+auteurs de ses jours, il conclut a un besoin immodere de se distraire,
+afin de secouer tous ses degouts, et il me demanda de le mener au
+chateau de Chailly, ou il avait appris qu'une belle partie de chasse se
+preparait.
+
+Une heure apres, il fut invite par la comtesse elle-meme, qui vint, au
+milieu de sa promenade, se reposer un instant chez moi, comme elle le
+faisait souvent. Elle avait compris Eugenie au premier coup d'oeil, et
+avait concu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappe de
+l'amicale familiarite avec laquelle cette grande dame s'assit aupres de
+la fille du peuple, de la maitresse du carabin, et lui parla simplement
+et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignite
+qu'Eugenie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour
+il eut pour elle un respect qui se dementit rarement, et abjura presque
+toutes ses anciennes preventions.
+
+L'arrivee d'Horace au chateau fut une bonne fortune pour la vicomtesse,
+qui commencait a s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir
+trouve de l'esprit et de l'originalite a ce jeune homme. Elle lui fit
+d'agreables reproches de l'avoir negligee a Paris.
+
+"Vous avez trouve notre maison ennuyeuse, lui dit-elle avec ce ton ou
+la flatterie tenait de si pres a la moquerie qu'il etait difficile de
+savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-etre
+moins ici; et d'ailleurs a la campagne, on est moins difficile.
+
+--C'est cette consideration qui m'a donne le courage de me presenter
+devant vous, Madame," repondit Horace avec une humilite impertinente qui
+ne fut pas mal recue.
+
+La vicomtesse ne se connaissait pas plus en veritable esprit qu'en
+veritable merite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacite,
+celle qui consiste a savoir louer et aduler une femme. Au premier coup
+d'oeil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur
+l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur
+cet esprit-la, elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait
+tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne
+se compromettait vis-a-vis de personne, et ne reculait devant aucune
+inimitie. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre
+les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait
+donc qu'un poids et qu'une mesure: quiconque ne l'appreciait pas etait
+tenu, sans retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un sot;
+quiconque la remarquait et cherchait a se faire remarquer par elle,
+etait note et enrole d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses
+proteges. Les manieres timides, l'emotion d'un jeune adorateur, lui
+plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage.
+Froide et maladive, elle ne pouvait pas etre tout a fait galante; mais
+elle etait coquette et dissolue a sa maniere, et donnait de pretendus
+droits sur son coeur, toutes sortes d'esperances, et du minces faveurs,
+a plusieurs hommes a la fois, tout en ayant l'habilete de faire croire a
+chacun, qu'il etait le premier et le dernier qu'elle eut aime ou qu'elle
+dut aimer. Comme il n'est point de mechant caractere qui n'ait, comme on
+dit, les qualites de ses defauts, on pouvait dire, a sa louange, qu'elle
+n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les
+principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'independance
+dans ses idees et d'excentricite dans sa conduite. Elle ne croyait a
+aucune vertu; mais, ne blamant aucun vice, elle parlait des autres
+femmes avec plus de loyaute que ne le font ordinairement les femmes du
+monde. Elle le faisait sans menagement et sans malice, ne se piquant pas
+de pudeur a cet egard, et n'en ayant pas plus que de passion.
+
+Horace ne songea pas meme a douter de cette superiorite feminine qui
+recherchait son hommage. Il l'accepta d'emblee, non-seulement parce
+qu'elle etait riche, patricienne, courtisee et paree, et que tout
+cela etait neuf et seduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait
+absolument la meme maniere de juger les gens, et de les prendre, comme
+elle, en affection ou en antipathie selon qu'il etait goute ou dedaigne.
+Des le premier jour ou le regard de la vicomtesse avait croise le sien,
+ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possedait s'etait
+manifeste. Leurs vanites reciproques s'etaient prises corps a corps,
+se defiant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs
+forces et de se glorifier aux depens l'un de l'autre.
+
+La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes qu'elle ferait le
+lendemain. D'abord elle apparut des le matin sur le perron, en robe de
+chambre si blanche, si fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona
+chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu'on appretait les chevaux,
+elle se costuma en amazone du temps de Louis XIII, risquant une plume
+noire sur l'oreille, qui eut ete de mauvais gout au bois de Boulogne, et
+qui etait fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly.
+Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un gout
+exquis, et se couvrit de tant de parfums qu'Horace en eut la migraine.
+
+Quant a lui, il s'etait leve avant le jour pour s'equiper en chasseur
+convenable, et grace a ma garde-robe, il s'improvisa un costume qui ne
+sentait pas trop le basochien de Paris. Je le previns que mon cheval
+etait un peu vif, et l'engageai a le traiter doucement. Ils partirent
+en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu des
+regards de la chatelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes
+demeles avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement
+gouverner un cheval.
+
+"Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familierement le comte
+de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez
+ecraser contre la muraille."
+
+Horace trouva la lecon de mauvais gout, et, pour prouver qu'il la
+meprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il etait hardi et solide,
+quoiqu'il eut peu de lecons de manege, et sachant bien qu'il ne pouvait
+lutter d'art et de science avec les ecuyers experimentes et pedants
+qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les eclipser par son
+audace. Il reussit a effrayer la dame de ses pensees, au point qu'elle
+le supplia en palissant d'avoir plus de prudence. L'effet etait produit,
+et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assure. Les femmes
+prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'etait
+un genre detestable, et qu'aucun d'eux ne voudrait preter son cheval
+a un pareil fou; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait
+faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance.
+Comme elle voyait fort bien que toute cette cranerie d'Horace etait en
+son honneur, elle lui en sut un gre infini, et s'occupa de lui seul
+tout le temps de la chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la
+quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-meme toute
+l'indifference qu'il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier
+un cheval, et comme il n'y eut fait que des fautes, il affecta un
+profond mepris pour cette passion grossiere.
+
+"Pourquoi etes-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait
+provoquer une reponse galante.
+
+--J'y viens pour etre aupres de vous," repondit-il sans facon.
+
+C'etait plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances
+servaient bien Horace; car cette brusque declaration qu'il lui jetait
+a la tete, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eut fait tourner plus
+delicatement, sembla a celle qui la recevait l'effet d'une passion
+violente et prete a tout oser. Cette femme, d'une beaute contestable et
+d'un coeur problematique, n'avait jamais ete aimee. On l'avait attaquee
+et poursuivie par curiosite ou par amour-propre. Jamais on ne l'avait
+desiree, et elle ne desirait rien tant elle-meme que d'inspirer un amour
+emporte, dut-il compromettre la reputation de delicatesse, de gout et de
+fierte qu'elle avait travaille a se faire. Elle esperait peut-etre qu'un
+tel amour eveillerait en elle les emotions d'un enthousiasme qu'elle ne
+connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son imagination
+etait satisfaite a tous autres egards; que sa vanite etait blasee sur
+les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait
+jamais eprouve les transports que la beaute allume et que la passion
+entretient. Elle etait lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle
+voulait voir faire des folies pour elle; elle voulait, non plus de
+l'excitation, mais de l'enivrement, et Horace semblait tout dispose a ce
+role d'amant furieux et temeraire dont la nouveaute devait faire cesser
+la langueur et l'ennui des vulgaires amours.
+
+Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle
+l'avait conserve. C'etait le marquis de Vernes, qui, a l'age de
+cinquante ans, avait ete son premier amant. Il y avait de cela une
+vingtaine d'annees, et le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais
+ete certain. Ami de la maison, ce roue habile avait profite des premiers
+sujets de depit que l'infidelite du vicomte de Chailly avait donnes a sa
+femme. Il avait ete le confident des chagrins de Leonie, et il en avait
+abuse pour seduire une enfant sans experience, qui le regardait comme un
+pere et se fiait a lui. Jusque-la cette infortunee n'avait eu d'autre
+defaut que la vanite; cet affreux debut dans la vie, avec un vieux
+libertin, developpa des vices dans son coeur et dans son intelligence.
+Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue a
+jamais, si, a force de science et de coquetterie, elle ne parvenait a
+s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fut accessible au remords,
+mais parce que, dans l'espece de morale qu'il s'etait faite de ses
+vices, il tenait a honneur de ne pas fletrir une femme aux yeux du monde
+et aux siens propres. C'etait un homme singulier, mysterieux, profond en
+ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle regnait une
+sorte de loyaute. Ne pour la diplomatie, mais eloigne de cette carriere
+par les evenements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrete
+a satisfaire ses passions, non sans vanite, du moins sans scandale. Par
+exemple, il se piquait d'etre ce que les femmes du monde appellent un
+_homme sur_; et bien qu'a son regard doucereusement cynique, a ses
+propos delicatement obscenes, a son ton finement dogmatique en matiere
+de galanterie, on reconnut en lui le libertin superieur, le debauche de
+premier ordre, jamais le nom d'une de ses maitresses, fut-elle morte
+depuis quarante ans en odeur de saintete, ne s'etait echappe de ses
+levres; jamais une femme n'avait ete compromise par lui. Econduit, il
+ne s'etait jamais plaint; trahi, il ne s'etait jamais venge. Aussi le
+nombre de ses conquetes avait ete fabuleux, quoiqu'il eut toujours ete
+fort laid. N'aimant point par le coeur, et sachant bien qu'il ne devait
+ses triomphes qu'a son adresse, il n'avait jamais ete aime; mais partout
+il s'etait rendu necessaire, et avait conserve ses droits plus longtemps
+que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent a la reputation et
+au repos. Tant qu'il desirait, il etait le persecuteur le plus dangereux
+du monde, et fascinait par une audace perseverante et glacee. Des qu'il
+possedait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile
+et precieux. Il se conduisait genereusement, faisait les actes du
+devouement le plus delicat, travaillait a reparer l'existence de la
+femme qu'il avait souillee, en un mot, relevait en public, par sa tenue,
+ses discours et sa conduite, la reputation de celle qu'il avait perdue
+en secret. Il faisait tout cela froidement, systematiquement, soumettant
+toutes ses intrigues a trois phases bien distinctes, tromper, soumettre
+et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amitie; au
+second, le honte et la crainte; au troisieme, la reconnaissance et meme
+une sorte de respect: bizarre resultat de l'amour a la fois le plus
+deloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passe par une cervelle
+humaine.
+
+La vicomtesse Leonie avait ete une des dernieres victimes du marquis.
+Desormais elle etait la femme a laquelle il se montrait le plus devoue.
+Le drame immonde de la seduction avait ete aussi plus serieux pour lui,
+avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouve chez
+elle le moindre entrainement, et il avait ete force d'attaquer et de
+flatter sa vanite, plus ingenieusement et plus patiemment peut-etre
+qu'il ne l'avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excite chez
+Leonie un degout profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de
+la fureur. Elle l'avait menace de devoiler sa conduite a sa famille, de
+demander vengeance a son mari, meme de se faire justice elle-meme en le
+poignardant. Cette reaction violente n'etait pas chez elle l'effet de la
+vertu outragee, mais celui de la vanite blessee et humiliee. Elle, si
+hautaine et si eprise d'elle-meme, appartenir a un homme vieux, laid et
+froid! Elle en faillit mourir, et ce fut la le le plus grand chagrin de
+sa vie. Le marquis en fut effraye, lui qui ne l'avait jamais ete; aussi
+travailla-t-il a la rassurer et a la relever a ses propres yeux avec
+un soin et un zele qui depassaient tous ses miracles precedents en
+ce genre. Pour rien au monde il n'eut voulu laisser dans une ame si
+dedaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'a jouer
+le remords, le desespoir et la passion, et il le fit si bien, que la
+vicomtesse crut etre le premier amour de ce vieillard blase. Son premier
+soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolat son
+amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutat de son plan
+et s'apercut de son concours. Leonie ne savait pas que le marquis avait
+agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et
+puis il fit pour elle cette difference, qu'avec les autres il avait
+parle en philosophe du dix-huitieme siecle, et qu'avec elle il parla
+en heros du dix-neuvieme. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le
+coeur en se donnant un rival; et comme elle aimait a se croire capable
+d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le role nouveau qu'il
+venait de creer pour elle. De son cote, il y gouta le plaisir d'inspirer
+une reconnaissance exaltee; et ils jouerent ensemble cette comedie tout
+le reste de leur vie. Il fut le confident resigne de tous ses caprices
+et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux
+desormais pour pretendre au partage, il s'en consola en se voyant prone
+et cajole ouvertement par une femme qui eut rougi d'avouer l'origine de
+leur intimite, mais qui le declarait l'homme le plus remarquable,
+le plus grand esprit, et le plus beau caractere qu'elle eut jamais
+rencontre. Les femmes de seconde et de troisieme jeunesse, qui avaient
+connu le marquis a leurs depens, n'etaient pas dupes de cette amitie
+filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir devine la cause; et
+lorsqu'il arrivait a quelqu'une d'entre elles de dire _amen_ a tous les
+eloges que decernait Leonie au marquis, c'etait quelque chose d'assez
+curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui
+esperaient se tromper reciproquement, et qui savaient tres-bien l'amer
+secret l'une de l'autre.
+
+Il ne fallut qu'une journee au marquis pour deviner le penchant de la
+vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est
+toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donne que de bons
+conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il
+ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune
+roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse a descendre de
+cheval, que ses esperances avaient couru le grand galop. Il penetra dans
+les appartements de Leonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de
+ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gene
+pas. Assister a la toilette des dames etait un privilege de l'ancien
+regime auquel l'age du marquis l'autorisait encore.
+
+"Ah ca! ma chere enfant, dit-il a Leonie, j'espere que si vous vous
+coiffez pour ce beau brun qui nous est tombe des nues, vous n'allez pas
+du moins vous coiffer de lui. C'est un garcon de bonne mine, et qui
+cause bien, j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous
+convient pas.
+
+--Comme je suis habituee a vos plaisanteries, je ne me defendrai pas
+de cette supposition, repondit la vicomtesse en riant; mais dites-moi
+toujours pourquoi cet homme-la ne me conviendrait pas.
+
+--Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante et la plus
+perspicace de la terre.
+
+--Ma perspicacite ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait a lui la moindre
+attention.
+
+--En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, a qui ce mensonge
+n'en imposait nullement: ce monsieur-la est un homme de rien, un etre
+commun, une _espece_ en un mot.
+
+--Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse; vous
+oubliez toujours que je date mes opinions et mes idees d'apres la
+revolution.
+
+--Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de prejuges que
+vous, ma chere vicomtesse; mais il y a des faits, et je les observe. Les
+gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualites qui nous manquent;
+mais ils ont aussi des defauts que nous n'avons pas, et qui ne peuvent
+pas transiger avec les notres. Je ne leur refuse ni le talent, ni
+l'instruction, ni l'energie; mais je leur refuse positivement le
+savoir-vivre.
+
+--Est-ce que ce garcon en a manque? dit la vicomtesse d'un air distrait;
+je n'y ai pas pris garde.
+
+--Il n'en a pas manque encore; il n'en manquera pas, tant qu'il ne
+s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait,
+dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je
+n'attache pas d'importance a de telles miseres; mais si vous releviez a
+une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientot,
+comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact, de reserve, de
+gout et de tenue, et vous auriez bientot a rougir de lui.
+
+--Mais vraiment, s'ecria la vicomtesse avec un rire force, vous en
+parlez comme d'une chose arretee dans ma pensee, et je n'ai pas
+seulement songe a regarder comment il a le nez fait."
+
+Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fut
+doute, il l'aurait certainement indispose encore plus par sa hauteur et
+ses bravades. Mais le pauvre enfant etait trop candide pour soupconner
+l'empire qu'exercait le vieux roue sur l'esprit de sa belle vicomtesse.
+Il s'en mefiait si peu, qu'il ceda a cette bienveillante admiration que
+lui inspiraient les gens de qualite. Malgre tout son republicanisme,
+Horace etait aristocrate dans l'ame. On pouvait lui appliquer le mot
+pittoresque du Misanthrope: "_La qualite l'entete_." Il eprouvait pour
+ce monde-la une tolerance politique sans bornes, une sympathie de
+nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'elevation et
+de grandeur, lui qui etait devore du besoin de ces choses, et qui
+se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne
+compagnie sans la respecter; il desirait s'y mettre a l'unisson par ses
+manieres, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y reussir bien
+vite. Cette facilite a se transformer, cette absence de raideur et de
+crainte, lui donnaient veritablement un grand charme. Il faisait vingt
+gaucheries dont pas une ne deplaisait, parce qu'il s'en apercevait le
+premier et en riait de bonne grace, ne demandant pas pardon d'ignorer ce
+qu'on ne lui avait pas appris, declarant a qui voulait l'entendre qu'il
+n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot
+orgueil. Le laisser-aller de la campagne venait a son secours. La
+vicomtesse affectait de pousser ce sans-gene aussi loin qu'il etait
+possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une
+mesure toujours exquise. Elle riait de tout son coeur des maladresses du
+nouveau venu, apres les avoir bien provoquees; mais elle n'en riait que
+devant lui et avec lui; et il mettait de son cote tant de bonhomie et
+d'ouverture de coeur, que, malgre toutes les preventions de l'entourage,
+il gagna en un jour toutes les sympathies, meme celle du comte de
+Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la
+superiorite de ses belles manieres. Par malheur, le comte attribuait a
+ces manieres une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas
+depuis douze heures. Horace etait cent fois plus aimable, avec sa tenue
+etourdie et degagee, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce
+dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer a Horace, qui
+le lui demandait naivement, ce que signifiait litteralement le premier.
+
+Malgre la fatigue de la journee, on veilla longtemps au salon; a minuit
+on prit le the, et a deux heures du matin on causait encore avec
+animation autour de la table chargee de fruits et de friandises
+sur lesquels Horace faisait main basse sans ceremonie. Le comte de
+Meilleraie, qui savait combien Leonie etait romantique (au point de
+declarer que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, etait le seul homme
+qu'elle eut aime), se rejouissait de voir celui qui l'avait inquiete le
+matin se presenter sous un aspect aussi prosaique. Il le bourrait de
+patisseries et de confitures, enchante de voir la vicomtesse rire aux
+eclats de cette voracite d'ecolier, et plein d'amicale gratitude pour
+Horace, qui se pretait si bien a ce role d'homme sans consequence. Mais
+la vicomtesse riait pour la premiere fois de sa vie sans ironie;
+elle comprenait qu'Horace se devouait a la divertir pour etre admis,
+n'importe a quel prix, dans son intimite. Elle l'avait entendu parler
+mieux qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant
+plaisanter; elle l'avait vu a la chasse franchir des fosses et des
+barrieres devant lesquels tous avaient recule, parce qu'il y avait en
+effet dix chances contre une de s'y briser. Elle savait donc qu'il etait
+superieur a eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-la,
+accepter le dernier role pour lui faire plaisir, c'etait, selon elle, un
+acte de devouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes.
+
+
+
+XXVI.
+
+Mais celui qui, apres elle, se laissa le plus gagner a l'apparente
+bonhomie d'Horace, fut son antagoniste declare, le vieux marquis
+de Vernes. Avec celui-la, Horace ne joua pas de role; il s'engoua
+sur-le-champ de ce caractere de grand seigneur, de ces gravelures
+princieres, et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient
+un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu les marquis du
+bon temps que sur la scene, voir poser dans la vie reelle un echantillon
+de cette race perdue est une veritable bonne fortune. Horace, sans
+songer que les courtisans de la royaute absolue avaient degenere dans
+leur genre, tout aussi bien que les preux de la feodalite, crut voir un
+Lauzun ou un Crequi dans le marquis de Vernes. Peu s'en fallut qu'il
+n'y vit, en d'autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de
+certain, c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration
+qui se resumaient dans le desir de l'egaler et de le copier autant
+que possible. Horace avait une telle mobilite d'esprit, il etait si
+impressionnable, qu'il ne pouvait se defendre de l'imitation. Il n'y
+avait pas trois jours qu'il allait au chateau, que deja il s'essayait
+devant nous a prononcer du bord des levres comme le marquis, et qu'il me
+conjura de lui donner une des tabatieres de mon pere afin de s'exercer a
+semer elegamment du tabac sur sa chemise, copiant l'indolence gracieuse
+du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un etudiant de seconde
+annee, c'est-a-dire de la facon la plus ridicule du monde. Eugenie l'en
+avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublie que le modele
+etait assez pres de nous pour oter a son plagiat toute apparence
+d'originalite. Mais il n'en resta pas moins decide a singer le marquis
+devant tous ceux qui ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison
+du maitre avec l'ecolier.
+
+Grace a une des anomalies nombreuses de son caractere, tandis qu'il nous
+rendait temoins de ses tentatives d'affectation, a un quart de lieue de
+la, sous les yeux de la vicomtesse, il deployait tous les charmes de
+la simplicite. Qui eut pu deviner que c'etait la encore un role, et
+toujours une maniere d'etre arrangee pour l'effet? Horace avait, certes,
+une ingenuite reelle; mais il s'en servait et s'en debarrassait suivant
+l'occurrence. Quand elle lui reussissait, il s'y laissait aller, et il
+etait _lui-meme_, c'est-a-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il
+entrait dans n'importe quel role, avec une facilite inconcevable, et il
+dominait quand il n'avait pas affaire a trop forte partie. Ce jeu-la eut
+ete bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que
+lui, et encore plus avec la vicomtesse, eleve du vieux roue, et capable
+de lutter avec avantage contre son maitre lui-meme. Aussi Horace,
+prenant le parti d'etre naturel, les seduisit tous deux. Le marquis
+n'aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la societe des femmes
+auxquelles il s'etait voue, il fut force de vivre sans cesse au
+milieu d'eux; mais Horace lui temoigna tant de sympathie, l'ecouta si
+avidement, s'egaya de si grand coeur a ses vieilles anecdotes, lui fit
+tant de questions, lui demanda tant de conseils, en un mot le prit si
+aveuglement pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain
+encore que mechant, s'engoua de lui a son tour, et declara, meme a la
+vicomtesse, que c'etait la le plus aimable, le plus spirituel et le
+meilleur jeune homme de toute la generation nouvelle.
+
+Horace, se voyant goute, se livra entierement. Il prit le marquis pour
+confident, et le conjura de lui enseigner a plaire a la vicomtesse.
+Alors il se passa dans l'esprit du maitre quelque chose d'assez etrange;
+il devint pensif, serieux, presque melancolique, et frappant sur
+l'epaule de son eleve;
+
+"Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez la dans une situation bien
+delicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu'a ce soir
+pour vous repondre."
+
+Le ton solennel du marquis, auquel il etait loin de s'attendre,
+enflamma la curiosite d'Horace. D'ou vient que cet homme qui, dans les
+epanchements railleurs, faisait si bon marche de toute morale, prenait
+un air grave quand il s'agissait de Leonie? Etait-elle donc une femme a
+part, meme aux yeux de ce contempteur de toute pudeur humaine? Jusque-la
+elle lui avait semble degagee de prejuges (c'est ainsi qu'elle appelait
+ce que d'autres appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun
+en fait d'amour, goutait fort cette maniere de voir. Mais de ce qu'elle
+n'imposait aucun frein a ses penchants, etait-ce a dire qu'elle put en
+avoir d'assez prononces pour favoriser un nouveau venu au milieu d'une
+phalange d'aspirants mieux fondes en titre? N'avait-elle point fait un
+choix parmi ceux-la? Le comte de Meilleraie n'etait-il pas son amant?
+Etait-il possible de le supplanter, et toutes ces avances qu'on semblait
+lui faire n'etaient-elles pas un piege qu'on lui tendait pour le forcer
+a se ranger au plus vite parmi les amants rebutes?
+
+Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinee, le marquis revait
+de son cote a la conduite qu'il tracerait a son jeune ami. Dans ce
+moment-la, le vieux diplomate etait completement dupe de son disciple.
+Il le jugeait si candide, si passionne, si genereux, qu'il etait effraye
+des consequences de son amour pour une femme aussi habile, aussi froide,
+aussi personnelle que l'etait la vicomtesse. Il craignait des orages
+qu'il ne pourrait plus conjurer; et comme toute la tactique enseignee
+par lui a Leonie consistait a se preserver toujours du scandale, il ne
+savait comment concilier l'espece d'affection qu'il avait reellement
+pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre flatte lui avait fait
+concevoir pour Horace.
+
+Pour la premiere fois de sa vie peut-etre, il prit le parti d'etre
+sincere, comme si la franchise d'Horace eut exerce sur lui le meme
+magnetisme que sa propre rouerie exercait sur ce jeune homme.
+
+"Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de la lune, les
+allees desertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Je crois, de
+toute mon ame, que vous etes epris de la vicomtesse, et je ne crois pas
+impossible qu'elle vienne a vous ecouter. Mais si, malgre vos agitations
+(et vos esperances, que je devine fort bien), vous etes encore capable
+d'ecouter un bon conseil, vous renoncerez a pousser votre pointe dans ce
+coeur-la.
+
+--J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons a me donner, repondit
+Horace; et vous n'en devez pas manquer, monsieur le marquis, car vous
+avez pese les votres toute la journee.
+
+--Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous abstenir, sauf a
+deviner plus tard mes raisons vous-meme?
+
+--Comment pouvez-vous me demander pareille chose, vous qui connaissez si
+bien le coeur humain? Plein de foi en vous, je vous promettrais en vain
+ce que je ne pourrais pas tenir.
+
+--Eh bien, je vais tacher de vous convaincre. Avez-vous deja aime?
+
+--Oui.
+
+~-Quelle espece de femme?
+
+--Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente et devouee.
+
+--Fidele?
+
+--Je le crois.
+
+--Futes-vous jaloux?
+
+--Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.
+
+--Comment l'avez-vous quittee?
+
+--Ne me le demandez pas; j'ai ete ridicule ou odieux, je ne sais pas
+lequel.
+
+--Mais est-ce fini avec elle?
+
+--Vous voulez me forcer a vous dire une chose dont le souvenir me navre,
+et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j'en suis certain: elle
+s'est suicidee.
+
+--Ah! voila qui est bien, tres-bien, dit le marquis avec beaucoup de
+serieux; je vous felicite. Cela ne m'est jamais arrive. Un suicide!
+C'est superbe cela, mon cher, a votre age. Qu'on le sache, et toutes
+les femmes sont a vous. Oui-da! vous etes appele a une belle carriere!
+Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre temps et de
+choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris ce suicide? avez-vous ete
+tres-frappe?
+
+--Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je
+ne concois pas que vous m'interrogiez sur un sujet si delicat; mais
+dussiez-vous me mepriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j'ai ete
+bien pres de me bruler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.
+
+--Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis poursuivant toujours
+son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n'avez pas pris
+des pistolets? Vous ne vous etes pas blesse? Allons, dites, vous n'avez
+pas fait une pareille niaiserie?"
+
+Horace resta interdit, partage entre l'indignation que lui inspirait
+le calme cynique de son maitre, et le besoin de voir excuser sa propre
+legerete. Le marquis reprit avec la meme aisance:
+
+"Vous etiez donc bien amoureux?
+
+--Au contraire, repondit Horace, je ne l'etais pas assez. C'etait une
+femme trop parfaite: je m'ennuyais de la vie avec elle.
+
+--Et elle s'est tuee pour vous rattacher a l'existence? C'est bien beau
+de sa part. Ah ca! exigez-vous qu'a l'avenir on se tue pour vous?"
+
+Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifie du suicide de Marthe que
+par un mouvement de vanite, sentit qu'il avait fait la une sottise; le
+marquis l'en avertissait par ses railleries. Confus et irrite, il se
+laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus
+tenir.
+
+"Monsieur le marquis, dit-il, j'esperais mieux de votre superiorite.
+Il n'y a pas de gloire a ecraser un pauvre diable quand on est grand
+seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez
+fat et ridicule d'aspirer a la vicomtesse. Eh bien, si vous etes
+autorise a vous moquer de moi...
+
+--Que feriez-vous dans ce cas-la? dit le marquis vivement.
+
+--Que pourrais-je faire vis-a-vis d'une femme et d'un...
+
+--Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la phrase d'Horace avec
+calme. Eh bien, voyons! vous vous retireriez tout penaud?
+
+--Peut-etre que non, monsieur le marquis, repondit Horace avec energie;
+peut-etre accepterais-je le defi, sauf a en sortir vaincu; mais du moins
+je ne cederais pas sans combattre.
+
+--A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voila comme
+j'aime a entendre parler. Maintenant ecoutez-moi. Je ne me moque pas, je
+vous estime, et je vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et
+de fougue pour ne pas jouer a vos depens la comedie, ou, si vous voulez
+que je parle d'une facon plus moderne, le _drame_ des passions. Vous
+n'avez pas d'experience, mon cher ami.
+
+--Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais conseil.
+
+--Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six
+ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par
+depit. Quand vous en aurez detruit ou desole une douzaine, vous
+serez mur pour la grande entreprise, concue par vous temerairement
+aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde.
+
+--C'est une lecon? je l'accepte; mais je la veux entiere et serieuse
+afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans dedain, sans mechancete,
+Monsieur, une femme du monde est donc bien forte, bien invincible pour
+un homme qui n'est pas du monde?
+
+--Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre comme vous
+l'entendez la plus forte de ces femmes-la. Vous voyez que je ne suis ni
+dedaigneux, ni mechant pour vous.
+
+--En ce cas... achevez, dites tout.
+
+--Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de triompher des desirs
+et de la curiosite d'une femme. Ceci n'est rien. Sans jeunesse, sans
+beaute, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours.
+Maie n'etre pas culbute le lendemain par ce coursier indocile qu'on
+appelle la _reflexion_, voila ce qui n'est pas donne a tous, et ce qui
+demande un certain art. Vous pourriez des cette nuit, par surprise,
+obtenir ce qu'on repute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi etre
+econduit demain soir, et rencontrer apres-demain votre conquete sans
+qu'elle vous rendit seulement un salut.
+
+--En est-il ainsi? sont-ce la leurs facons d'agir?
+
+--Ce sont la leurs droits; qu'y trouvez-vous a redire? Nous les
+obsedons; nous violentons leurs pensees, leur imagination, leur
+conscience; a force de ruse et d'audace nous arrachons leur
+consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment ou notre
+desir perd son intensite avec sa puissance! Elles ne pourraient pas
+se venger d'avoir ete gagnees au jeu, et prendre leur revanche a
+la premiere occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans pour leur
+interdire le jugement et la liberte?
+
+--Vous avez raison, et je commence a comprendre. Mais quelle est donc
+cette science mysterieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d'un
+jour?
+
+--Eh mais, c'est la science de ne jamais deplaire! C'est une grande
+science, croyez-moi.
+
+--Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre," dit Horace.
+
+Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrete pour lui-meme et
+avec le pedantisme de sa vanite satisfaite par les sacrifices humiliants
+et les intrigues pueriles d'un demi-siecle de galanterie, exposa
+longuement ses plans et sa doctrine a Horace. Il y mit la meme solennite
+que s'il se fut agi de leguer a un jeune adepte une science profonde, un
+secret important a l'avenir des hommes. Horace l'ecouta avec stupeur,
+et se retira tellement bouleverse et brise de tout ce qu'il venait
+d'entendre, qu'il en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait a admirer
+le marquis; mais, malgre lui, il avait ete saisi d'un tel degout a la
+peinture de ces profanations de l'amour, et a l'idee de ces froides
+machinations, qu'il ne put se decider a retourner au chateau le
+lendemain. Il resta trois jours sous le coup de ces revelations
+mortelles, ne croyant plus a rien, regrettant ses illusions avec
+amertume, rougissant tantot de ce monde ou il s'etait jete avec tant
+d'ardeur, tantot de lui-meme, qu'il sentait si inferieur, dans l'art du
+mensonge, et ne songeant plus a la vicomtesse, qu'il voyait desormais, a
+travers les analyses seches et rebutantes du marquis, comme un cadavre
+informe sortant d'un alambic.
+
+Cette absence non premeditee lui fit faire a son insu bien du chemin
+dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait arrange dans sa tete un roman
+qu'elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D'une longue-vue
+placee sur le perron eleve du chateau, elle voyait distinctement notre
+maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace
+se promenant a quelque distance, dans un lieu decouvert touchant a
+l'extremite du parc de Chailly. Elle alla s'y promener comme par hasard,
+le rencontra, marcha longtemps avec lui, deploya toutes les graces de
+son esprit, et ne l'amena pourtant pas a lui faire une declaration.
+Horace avait ete si frappe des instructions du marquis, il etait si
+epouvante de la science qu'il lui avait donnee, que, malgre l'ivresse
+de vanite ou le plongeaient les avances sentimentales de Leonie, il
+se sentit la force de resister. Il eut cette force bien longtemps,
+c'est-a-dire environ trois semaines, phase immense entre deux etres
+qui se desirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune
+consideration morale. Peut-etre le courage de ce jeune homme eut offense
+et rebute la vicomtesse s'il eut persiste davantage. Mais le marquis de
+Vernes, qui craignait le cholera tout en feignant de le braver, ayant
+oui dire qu'un cas s'etait manifeste sur la rive gauche de la riviere,
+pretexta une lettre de son banquier qui le forcait de retourner a Paris,
+et partit le jour meme. Prive de son mentor, Horace n'eut plus de force.
+La vicomtesse, piquee au vif, se voyant desiree, et ne pouvant concevoir
+ou un enfant sans experience prenait l'energie de suspendre des
+poursuites d'abord si vives, avait resolu de vaincre, et chaque jour
+elle imaginait de nouvelles seductions. Cent fois elle le vit pret a
+flechir, et tout a coup il s'arrachait d'aupres d'elle, emu, bouleverse,
+mais n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait a la sympathie,
+a l'amitie. La vicomtesse, au milieu de ses plus delicieux abandons,
+savait reprendre a temps son sang-froid, et se tirer des mauvais pas
+ou elle s'etait risquee, avec une presence d'esprit admirable. Horace
+voyait bien que, tout en se jetant a sa tete, elle conservait tous ses
+avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eut plus la possibilite
+d'une arriere-pensee; et, quoi qu'il fit, au bout de trois semaines de
+coquetteries effrenees, elle ne lui avait pas dit une syllabe qu'elle
+ne put reprendre et interpreter en sens inverse, au premier caprice de
+resistance qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte miserable
+le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait s'y
+soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus a retourner a Paris;
+il n'osait faire savoir a ses parents qu'il ne les avait quittes que
+pour s'arreter a mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette
+preuve d'indifference, il les laissait en proie a l'inquietude
+d'attendre en vain de ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il etait devenu.
+
+Quant a Marthe, il ne semblait pas qu'elle eut jamais existe pour
+lui. Absorbe par une seule pensee, jouant avec stoicisme son role
+d'insouciant dans la societe de la vicomtesse, s'entourant d'un mystere
+sombre et bizarre dans ses tete-a-tete avec elle, et revenant chez
+nous le soir, amer et taciturne, il etait devore de mille furies, et
+poursuivait, en faiblissant peu a peu, l'apprentissage de roue auquel il
+s'etait condamne pour ressembler au marquis de Vernes.
+
+Apres avoir longtemps cherche le cote vulnerable de cette cuirasse
+merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le joint: c'etait
+l'amour-propre litteraire. Elle parvint a lui faire avouer qu'il etait
+poete, et lui demanda a voir ses essais. Horace, n'ayant jamais rien
+complete, eut ete bien embarrasse de la satisfaire; mais elle manifesta
+pour le talent d'ecrire un tel enthousiasme, qu'il desira vivement
+gouter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se mit a l'oeuvre.
+Il y avait bien trois mois qu'il n'avait trempe une plume dans l'encre
+pour coudre deux phrases ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans
+les limbes de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit peu
+vive et complete: la disparition de Marthe et son suicide presume. Il
+ne faut pas oublier que cette presomption etait passee a l'etat de
+certitude chez Horace, depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou
+trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui etait cense
+avoir brise son ame et desenchante sa vie. Le sujet etait dramatique; il
+s'en inspira heureusement. Il fit d'assez beaux vers, et me les lut
+avec une emotion qui les faisait valoir. J'en fus tres-emu moi-meme.
+J'ignorais que c'etait la premiere fois, depuis six semaines, qu'il
+pensait a Marthe; il ne m'avait pas confie ses affaires de coeur avec
+la vicomtesse; en un mot, j'etais loin de deviner que les larmes qui
+coulaient de ses yeux sur son elegie n'etaient qu'une repetition de la
+scene qu'il se menageait avec Leonie.
+
+Le lendemain marqua son triomphe litteraire et sa defaite diplomatique
+aupres de la vicomtesse. Il lui recita ses vers, qu'il pretendit
+avoir faits deux ans auparavant; car il est bon de vous dire qu'il se
+vieillissait de quelques annees pour ne pas paraitre trop enfant dans ce
+monde-la. En outre, cette douleur antidatee lui donnait un aspect plus
+byronien. Il declama avec plus de talent encore qu'il ne m'en avait
+montre; les sanglots lui couperent la voix au dernier hemistiche. La
+vicomtesse faillit s'evanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer!
+Elle en vint a son honneur, et versa des larmes... de veritables larmes.
+Helas! oui, on pleure par affectation aussi bien que par emotion
+vraie. Cela se voit tous les jours, et c'est encore une decouverte
+physiologico-psychologique acquise a la science du dix-neuvieme siecle,
+decouverte que j'ai niee longtemps, mais dont j'ai vu des preuves
+eclatantes, incontestables, atroces.
+
+Ce qu'il y a d'etrange chez les sujets doues de cette faculte, c'est
+qu'ils sont facilement dupes quand ils rencontrent des natures
+analogues. Horace savait bien qu'il pleurait sur Marthe sans la
+regretter; il ne vit pas qu'il faisait pleurer la vicomtesse sans
+l'avoir attendrie. Quand il contempla l'effet qu'il venait de produire
+sur elle, la tete lui tourna: il oublia toutes ses resolutions, toutes
+les lecons du marquis. Il se jeta aux pieds de Leonie, et lui exprima
+sa passion avec une grande eloquence; car il etait en verve; tous les
+ressorts de son intelligence etaient tendus. Il avait encore l'oeil
+humide, la voix eteinte, les cheveux agites et les levres pales. La
+vicomtesse se crut adoree, et la joie du triomphe la rendit belle et
+jeune pendant quelques instants. Mais elle n'etait pas femme a ceder un
+jour trop tot. Elle voulait, apres avoir pris tant de peine pour etre
+attaquee, faire sentir le prix de sa pretendue defaite, et prolonger
+le plus grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se faire
+implorer.
+
+Elle sembla tout a coup faire sur elle-meme un puissant effort, et
+s'arrachant des bras d'Horace avec toute la mimique de l'effroi, de la
+surprise et de la honte, elle le laissa consterne dans son boudoir, ou
+cette scene venait d'etre jouee, et courut s'enfermer dans sa chambre.
+
+Peut-etre croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il n'eut ni cet
+esprit ni cette sottise. Il quitta le chateau, mortellement blesse, se
+croyant joue, outrage, et en proie a une sorte de fureur. La vicomtesse
+ne prit point cette susceptibilite pour une maladresse. Elle l'observa
+comme une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guere. Elle se
+felicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il fallait briser cet
+orgueil piece a piece, si elle ne voulait exposer le sien a de graves
+atteintes.
+
+Ce jeu egoiste et de mauvaise foi dura encore plusieurs jours. Horace
+avait perdu tous ses avantages. Il bouda; on le ramena, toujours au nom
+de l'amitie. On consentit a l'ecouter, apres l'avoir force a parler. On
+lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu'on desirait entendre. On
+le nourrit de refus et d'esperances. On joua la candeur d'une amitie
+fraternelle prise a l'improviste, et bouleversee par l'etonnement,
+l'inquietude, la tendre compassion, le desir genereux et timide de
+fermer une blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. Leonie
+s'en donna a coeur joie; mais, prise dans ses propres filets, elle
+fut tout aussi ridiculement trompee que perfidement hypocrite. Elle
+s'imagina lutter avec un amour serieux, combattre avec un remords encore
+saignant, triompher d'un passe terrible. La pauvre Marthe servit d'enjeu
+a cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta
+pas que ce n'etait la qu'une fiction pour l'attirer dans le piege. Qui
+fut trompe d'Horace ou de Leonie? Ils le furent tous deux; et le jour ou
+ils succomberent l'un a l'autre, leur amour, si tant est qu'ils eussent
+ressenti des feux dignes d'un si beau nom, etait epuise deja par les
+fatigues et les ennuis de la guerre.
+
+
+
+XXVII.
+
+Ce jour de _bonheur_, memorable et funeste entre tous dans la vie
+d'Horace, fut enregistre d'une maniere plus serieuse et plus solennelle
+dans l'histoire. C'etait le 5 juin 1832; et quoique j'aie passe ce jour
+et le lendemain dans l'ignorance complete de la tragedie imprevue dont
+Paris etait le theatre, et ou plusieurs de mes amis furent acteurs,
+j'interromprai le recit des bonnes fortunes d'Horace pour suivre Arsene
+et Laraviniere au milieu du drame sanglant d'une revolution avortee. Ma
+tache n'est pas de rappeler des evenements dont le souvenir est encore
+saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de particulier sur ces
+evenements, sinon la part que mes amis y ont prise. J'ignore meme
+comment Laraviniere y fut mele, s'il les avait prevus, ou s'il s'y jeta
+inopinement, pousse par les provocations de la force militaire au convoi
+de l'illustre Lamarque, et par le desordre encore mal explique de cette
+deplorable journee. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer
+devant lui sans l'entrainer. Elle entraina aussi Arsene, qui n'en
+esperait point le succes; mais qui, desirant la mort, et voyant son cher
+Jean la chercher derriere les barricades, s'attacha a ses pas, partagea
+ses dangers, et subit l'heroique et sombre enivrement qui gagna les
+defenseurs desesperes de ces nouvelles Thermopyles. A l'heure derniere
+de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloitre Saint-Mery,
+Laraviniere, deja crible, tomba frappe d'une derniere Balle.
+
+[Illustration: Arsene fut un de ceux qui s'echapperent par un toit.]
+
+"Je suis mort, dit-il a Arsene, et la partie est perdue. Mais tu peux
+fuir encore; pars!
+
+--Jamais, dit Arsene en se jetant sur lui; ils me tueront sur ton corps.
+
+--Et Marthe! repondit Laraviniere, Marthe qui existe peut-etre, et qui
+n'a que toi sur la terre! La derniere volonte d'un mourant est sacree.
+Je te legue l'avenir de Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour
+elle. Puisqu'il n'y a plus rien a faire ici, tu peux et tu dois te
+soustraire a ces bourreaux qui s'approchent, ivres de vengeance et de
+vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un!"
+
+Deux minutes apres, l'intrepide Jean tomba inanime sur le sein d'Arsene.
+La maison, dernier refuge des insurges, etait envahie. Arsene fut un de
+ceux qui s'echapperent par un toit. Cette evasion tint du miracle, et
+arracha malheureusement peu de braves a la furie des assaillants. Cache
+a plusieurs reprises dans des cheminees, dans des lucarnes de greniers,
+vingt fois apercu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches
+avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence,
+Arsene, couvert de blessures, brise par plusieurs chutes, se sentant
+a bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour
+disputer une vie a laquelle une faible esperance le rattachait a peine.
+Il s'agissait de sauter d'un toit a l'autre pour entrer dans une
+mansarde par une fenetre inclinee qu'il apercevait a quelques pieds de
+distance. Ce n'etait qu'un pas a faire, un instant de resolution et de
+sang-froid a ressaisir; mais Arsene etait mourant et a demi fou. Le sang
+de Laraviniere, mele au sien, etait chaud sur sa poitrine, sur ses mains
+engourdies, sur ses tempes embrasees. Il avait le vertige. La douleur
+morale etait si violente qu'elle ne lui permettait pas de sentir la
+douleur physique; et cependant l'instinct de la conservation le guidait
+encore, sans qu'il put se rendre compte de l'epuisement qui augmentait
+avec rapidite, sans qu'il eut connaissance de l'agonie qui commencait.
+"Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits,
+si ma vie est encore bonne a quelque chose, conserve-la; sinon, permets
+qu'elle s'eloigne bien vite!" Et penchant le corps en avant, il se
+laissa tomber plutot qu'il ne s'elanca sur le bord oppose. Alors, se
+trainant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses
+mains lui refusaient le service, il parvint jusqu'a la fenetre qu'il
+cherchait, l'enfonca en posant ses deux genoux sur le vitrage, et,
+laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps,
+s'abandonnant avec indifference a la generosite ou a la lachete de ceux
+qu'il allait surprendre dans cette miserable demeure, il roula evanoui
+sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne
+sentit pas, il eut comme une reaction de lucidite qui dura a peine
+quelques secondes. Ses yeux virent les objets; son cerveau les comprit
+a peine, mais son coeur eprouva comme un dilatement de joie qui eclaira
+son visage au moment ou il perdit connaissance.
+
+[Illustration: Elle se pencha sur cette tete meurtrie.]
+
+Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme pale, maigre, et
+miserablement vetue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un
+enfant nouveau-ne, qu'elle cacha avec epouvante derriere elle, en voyant
+un homme tomber du toit a ses pieds. Arsene avait reconnu cette femme.
+Pendant un instant aussi rapide que l'eclair, mais aussi complet qu'une
+eternite dans sa pensee, il l'avait contemplee; et, oubliant tout ce
+qu'il avait souffert comme tout ce qu'il avait perdu, il avait goute
+un bonheur que vingt siecles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est
+ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui
+lui avait ouvert une source de reflexions nouvelles sur la fiction
+du temps creee par les hommes, et sur la permanence de l'abstraction
+divine.
+
+Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisee, elle aussi, par la souffrance,
+la misere et la douleur, elle n'etait pas soutenue par une exaltation
+febrile qui put la ranimer tout d'un coup et lui faire sentir la joie au
+sein du desespoir. Elle fut d'abord effrayee; mais elle ne chercha pas
+longtemps l'explication d'une visite aussi etrange. Toute la journee,
+toute la nuit precedente, toute la veille, attentive aux bruits
+sinistres du combat, dont le theatre etait voisin de sa demeure, elle
+n'avait eu qu'une pensee: "Horace est la, se disait-elle, et chacun
+de ces coups de fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but."
+Horace lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait dans la
+premiere emeute; elle le croyait capable de persister dans une telle
+resolution. Elle avait pense aussi a Laraviniere, qu'elle savait ardent
+et pret a toutes ces luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsene
+detester les tragiques souvenirs des journees de 1830, qu'elle ne le
+supposait pas mele a celles-ci. Lorsqu'elle vit un homme tomber expirant
+devant elle, elle comprit que c'etait un fugitif, un vaincu, et, de
+quelque parti qu'il fut, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en
+approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souille de sang,
+qu'elle songea a Arsene; mais elle n'en crut pas ses yeux. Elle prit son
+tablier pour etancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur
+et sans degout: les malheureux ne sont guere susceptibles de telles
+faiblesses. Elle se pencha sur cette tete meurtrie et defiguree, qu'elle
+venait de poser sur ses genoux tremblants; et alors seulement elle fut
+certaine que c'etait la son frere devoue, son meilleur ami. Elle le
+crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui
+souriait encore avec une bouche contractee et des yeux eteints, elle
+l'embrassa a plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans
+exhaler un gemissement, plongee dans un desespoir morne, voisin de
+l'idiotisme.
+
+Quand elle eut recouvre quelque presence d'esprit, elle chercha dans le
+battement des arteres a retrouver quelque symptome de vie. Il lui sembla
+que le pouls battait encore; mais le sien propre etait si gonfle,
+qu'elle ne sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la
+verite. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins a
+son aide; mais, se rappelant aussitot que parmi ces gens, qu'elle ne
+connaissait pas encore, un scelerat ou un poltron pouvait livrer le
+proscrit a la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte,
+revint vers Arsene, joignit les mains, et demanda tout haut a Dieu, son
+seul refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obeissant a un instinct
+subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba a
+cote de lui sans pouvoir le deranger; puis tout a coup, remplie d'une
+force surnaturelle, elle l'enleva comme elle eut fait d'un enfant, et
+le deposa sur son lit de sangle, a cote d'un autre infortune, d'un
+veritable enfant qui dormait la, insensible encore aux terreurs et aux
+angoisses de sa mere. "Tiens, mon fils, lui dit-elle avec egarement,
+voila comme ta vie commence; voila du sang pour ton bapteme, et un
+cadavre pour ton oreiller." Puis elle dechira des langes pour essuyer et
+fermer les blessures d'Arsene. Elle lava son sang colle a ses cheveux;
+elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle rechauffa ses
+mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son ame
+desolee. Elle n'avait rien, et ne pouvait rien de plus.
+
+Dieu vint a son secours, et Arsene reprit connaissance. Il fit un
+violent effort pour parler.
+
+"Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures sont
+mortelles, il est inutile de les soigner; si elles ne le sont pas,
+il importe peu que je sois soulage un peu plus tot. D'ailleurs je ne
+souffre pas; assieds-toi la, donne-moi seulement un peu d'eau a boire,
+et puis laisse-moi ce mouchoir, j'arreterai moi-meme le sang qui coule
+de ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas besoin d'autre
+appareil. Dis-moi que je ne reve pas, car je suis heureux!... Heureux?"
+ajouta-t-il avec effroi en se ravisant, car le souvenir de Laraviniere
+venait de se reveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez a
+souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensee, et garda le silence.
+Il but l'eau avec une avidite qu'il reprima aussitot. "Ote-moi ce verre,
+lui dit-il; quand les blesses boivent, ils meurent aussitot. Je ne veux
+pas mourir, Marthe; a cause de toi, il me semble que je ne dois pas
+mourir.
+
+Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Devore
+d'une soif furieuse, il eut le courage de s'abstenir. Marthe etait
+parvenue a arreter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne
+constituaient pas par elles-memes l'imminence du danger; mais
+l'exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fievre
+delirante, et il sentait du feu circuler dans ses arteres. S'il eut cede
+aux transports qui le gagnaient, il se fut ote la vie; car il sentait
+la rage de destruction qui l'avait possede depuis deux jours se tourner
+maintenant contre lui-meme. Dans cet etat violent, il conservait
+cependant assez de force pour combattre son mal: son ame n'etait pas
+abattue. Cette ame puissante, aux prises avec la desorganisation de la
+vie physique, ressentait un trouble cruel, mais se raidissait contre
+ses propres detresses, et, par des efforts presque surhumains, elle
+terrassait les fantomes de la fievre et les suggestions du desespoir.
+Vingt fois il se leva, pret a dechirer ses blessures, a repousser
+Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un
+ennemi, a trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur, a se
+briser la tete contre les murs. Mais alors il se faisait en lui des
+miracles de volonte. Son esprit, profondement religieux, conservait,
+jusque dans l'egarement, un instinct de priere et d'esperance; et il
+joignait les mains en s'ecriant: "Mon Dieu! qu'est-ce que c'est? ou
+suis-je? que se passe-t-il en moi et hors de moi? M'abandonneriez-vous,
+mon Dieu? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et resignee?"
+Puis, se tournant vers Marthe: "Je suis un homme, n'est-ce pas? lui
+disait-il; je ne suis pas un assassin, je n'ai pas verse a dessein le
+sang innocent! je n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que
+c'est bien toi qui es la, Marthe! dis-moi que tu esperes, que tu crois!
+Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que je vive ou que je
+meure comme un homme, et non pas comme un chien."
+
+Puis il enfoncait son visage sur le traversin, pour etouffer les
+rugissements qui s'echappaient de sa poitrine; il mordait les draps pour
+empecher ses dents de se broyer les unes contre les autres; et quand
+les objets prenaient a ses yeux des formes chimeriques, quand Marthe se
+transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les
+yeux, il rassemblait ses idees, il forcait les hallucinations a ceder
+devant la raison; et de la main ecartant les spectres, il les exorcisait
+au nom de la foi et de l'amour.
+
+Cette lutte epouvantable dura pres de douze heures. Marthe avait pris
+son enfant dans ses bras; et lorsque Paul perdait courage et s'ecriait
+douloureusement: "Mon Dieu, mon Dieu! voila que vous m'abandonnez
+encore!" elle se prosternait et tendait a Arsene cette innocente
+creature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect
+craintif. Arsene n'avait encore exprime aucune pensee par rapport a cet
+enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme; il ne faisait
+aucune question; mais des qu'il avait, malgre lui, laisse echapper un
+gemissement ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne
+l'avait pas eveille. Une fois, apres un long silence et une immobilite
+qui ressemblait a de l'extase, il dit tout a coup:
+
+"Est-ce qu'il est mort?
+
+--Qui donc? demanda Marthe.
+
+--L'_enfant_, repondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il faut cacher
+l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. Donne-moi l'enfant
+que je le sauve; je vais l'emporter sur les toits, et ils ne le
+trouveront pas. Sauvons l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien,
+mais un enfant, c'est sacre."
+
+Et ainsi en proie a un delire ou l'idee du devoir et du devouement
+dominait toujours, il repeta cent fois: "L'_enfant_, l'enfant est sauve,
+n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille pour l'enfant, nous le sauverons
+bien."
+
+Quand il revenait a lui-meme, il le regardait, et ne disait plus rien.
+Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe,
+epuisee, avait replace l'enfant sur le lit, a cote du moribond. Assise
+sur une chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le
+preserver, de l'autre elle soutenait la tete de Paul; la sienne etait
+tombee sur le meme coussin; et ces trois infortunes reposerent ainsi
+sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, isoles du reste de l'humanite par
+le danger, la misere et l'agonie.
+
+Mais bientot ils furent reveilles par une sourde rumeur qui se faisait
+autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et
+presses qui lui glacerent le coeur d'epouvante. Des agents de police
+visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la
+sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsene, nivela le lit avec ses
+hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, placant son enfant sur Arsene
+lui-meme, elle alla ouvrir la porte avec la resolution et la force que
+donnent les perils extremes. Les debris du chassis de sa fenetre avaient
+ete caches dans un coin de la chambre; elle avait attache son tablier en
+guise de rideau devant cette fenetre brisee pour voiler le degat. Une
+voisine charitable, chez qui on venait de faire des perquisitions,
+suivit les sbires jusqu'au seuil de Marthe.
+
+"Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une pauvre femme a
+peine relevee de couches, et encore bien malade. Ne lui faites pas peur,
+mes bons messieurs, elle en mourrait."
+
+Cette priere ne toucha guere les etres sans coeur et sans pitie auxquels
+elle s'adressait; mais le sang-froid avec lequel Marthe se presenta
+devant eux leur ota tout soupcon. Un coup d'oeil jete dans sa chambre
+trop petite et trop peu meublee pour receler une cachette, leur persuada
+l'inutilite d'une recherche plus exacte. Ils s'eloignerent sans
+remarquer des traces de sang mal effacees sur le carreau, et ce fut
+encore un des miracles qui concoururent au salut d'Arsene. La vieille
+voisine etait une digne et genereuse creature qui avait assiste Marthe
+dans les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida a cacher le proscrit,
+se chargea de lui apporter des aliments et quelques remedes; mais, ne
+connaissant aucun medecin dont les opinions pussent lui garantir le
+silence, et terrifiee par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui
+furent deployees a l'egard des victimes du cloitre Saint-Mery, elle se
+borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir elle-meme. Marthe
+n'osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu'on ne revint
+l'explorer en son absence. D'ailleurs Arsene etait devenu si calme que
+l'inquietude s'etait dissipee, et qu'elle comptait sur une prompte
+guerison.
+
+Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant
+plus d'un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. Marthe coucha
+tout ce temps sur une botte de paille, qu'elles etait procuree sous
+pretexte de se faire une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en
+acheter la toile. La vieille voisine etait dans une indigence complete.
+L'etat du malade et son propre accablement ne permettaient pas a Marthe
+de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis
+deux mois qu'elle s'etait separee d'Horace, resolue de n'etre a charge
+a personne en devenant mere, elle avait vecu du prix de ses derniers
+effets vendus ou engages au Mont-de-Piete; sa delivrance ayant ete plus
+longue et pus penible qu'elle ne l'avait prevu, elle avait epuise cette
+faible ressource, et se trouvait dans un denument absolu. Arsene n'etait
+pas plus heureux. Depuis quelque temps; prevoyant, d'apres les discours
+de Laraviniere, un bouleversement dans Paris, et voulant etre libre de
+s'y jeter, il avait donne toutes ses petites epargnes a ses soeurs, et
+les avait renvoyees en province. Croyant n'avoir plus qu'a mourir, il
+n'avait rien garde. La situation de ces deux etres abandonnes etait donc
+epouvantable. Tous deux malades, tous deux brises; l'un cloue sur un
+lit de douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de pain et
+dormant sur la paille, n'etant pas meme abritee dans cette mansarde dont
+elle n'osait pas faire reparer la fenetre, puisqu'un secret de mort
+etait lie a cette trace d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force
+de faire un pas. Et puis, ajoutez a ces empechements une sorte d'apathie
+et d'impuissance morale, causee par les privations, l'epuisement, une
+habitude de fierte outree, et l'isolement qui paralyse toutes les
+facultes: et vous comprendrez comment, pouvant avertir Eugenie et moi
+avec quelques precautions et un peu moins d'orgueil, ils se laisserent
+deperir en silence durant plusieurs semaines.
+
+L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette detresse. Sa mere
+avait peu de lait; mais la voisine partageait avec le nourrisson celui
+de son dejeuner, et chaque jour elle allait le promener dans ses bras
+au soleil du quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage a un enfant de
+Paris pour croitre comme une plante frele, mais tenace, le long de ces
+murs humides ou la vie se developpe en depit de tout, plus souffreteuse,
+plus delicate, et cependant plus intense qu'a l'air pur des champs.
+
+Pendant cette dure epreuve, la patience d'Arsene ne se dementit pas
+un instant; il ne profera pas une seule plainte, quoiqu'il souffrit
+beaucoup, non de ses blessures, qui ne s'envenimerent plus et se
+fermerent peu a peu sans symptomes alarmants, mais d'une violente
+irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place a de
+profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, il eut
+peu d'intervalles pour s'entretenir avec Marthe. Dans la fievre, il
+s'imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il etait
+malade. Dans le calme, il menageait a dessein ses forces, afin de
+pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il resulta de cette
+resolution stoique une guerison dont la lenteur surprit Marthe, parce
+qu'elle ne comprenait pas la gravite du mal, et dont la rapidite me
+parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d'Arsene
+le detail de tout ce qu'il avait souffert. Par instants, malgre la
+confiance qu'il avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de
+l'espece d'indifference avec laquelle il semblait attendre sa guerison
+sans la desirer. Elle pensait alors que ses facultes mentales avaient
+recu une grave atteinte, et craignait qu'il n'en retrouvat jamais
+completement la vigueur. Mais tandis qu'elle s'abandonnait a cette
+sinistre conjecture, Arsene, plein de persistance et de determination,
+comptait les jours et les heures; et sentant les acces de son mal
+diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une grave rechute
+etait imminente, a moins qu'il ne gardat les renes de sa volonte
+toujours egalement tendues. Il voulait donc s'abstenir de toute emotion
+violente, de tout decouragement pueril, et semblait ne pas voir
+l'horreur de la situation que Marthe partageait avec lui.
+
+Un jour qu'il avait les yeux fermes et semblait dormir, il entendit la
+vieille voisine exprimer de l'interet a Marthe, selon la portee de ses
+idees et de ses sentiments bons et humains sans doute, mais bornes et
+un peu grossiers. "Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est un
+grand malheur pour vous d'avoir ete forcee de recueillir cet homme-la?
+Vous etiez deja bien assez depourvue, et voila que vous etes obligee de
+partager avec lui un pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du
+lait pour votre enfant!
+
+--Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! repondit Marthe avec
+un triste sourire; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans
+sa soupe. Et quelle soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je
+ne comprends pas qu'il vive ainsi.
+
+--Aussi cela va durer eternellement, cette maladie! repondit la vieille;
+il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil regime. Vous
+aurez beau faire, vous vous epuiserez sans pouvoir le sauver.
+
+--J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, dit Marthe.
+
+--Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la vieille.
+
+--Dieu ne le permettra pas! s'ecria Marthe epouvantee.
+
+--Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur; je ne
+dis pas non plus que votre devouement pour ce refugie soit pousse trop
+loin. Je sais ce qu'on doit a son prochain; mais ce serait a lui de
+comprendre qu'il ne se sauve de l'echafaud que pour vous conduire avec
+lui a l'hopital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir combien il
+vous nuit. Il ne voit pas qu'a dormir sur la paille, comme vous faites,
+avec une fenetre ouverte sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps.
+La maladie lui ote la reflexion, c'est tout simple; mais si vous me
+permettiez de lui parler, je vous assure que le jour meme il prendrait
+son parti de se trainer dehors comme il pourrait. Tenez, a nous deux, en
+le soutenant bien, nous le conduirions a l'hopital; il y serait mieux
+qu'ici.
+
+--A l'hopital! s'ecria Marthe en palissant. N'avez-vous pas entendu dire
+(et ne me l'avez-vous pas repete), qu'il etait enjoint aux medecins de
+livrer les blesses qui se confieraient a leurs soins, et que chaque
+malade accueilli dans un hospice etait designe a l'examen de la police
+par un ecriteau place au-dessus de son lit? Comment! la delation est
+imposee (sous peine d'etre accuses de complicite) aux hommes dont les
+fonctions sont les plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette
+victime a la vengeance d'une societe ou de tels ordres sont acceptes de
+tous sans revolte, et peut-etre sans horreur de la part de beaucoup de
+gens? Non, non, si le monde est devenu un coupe-gorge, du moins il reste
+dans le coeur des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes,
+un peu de religion et d'humanite, n'est-ce pas, bonne voisine?
+
+--Allons! repondit la voisine en essuyant ses yeux avec le coin de son
+tablier, voila que vous faites de moi ce que vous voulez. Je ne sais pas
+ou vous prenez ce que vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon
+Dieu et selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et de
+sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher tresor, ajouta-t-elle en
+embrassant l'enfant suspendu au sein de sa mere.
+
+--Non, ma chere amie, dit Marthe, ne vous depouillez pas pour nous;
+vous avez deja assez fait. Il n'est pas juste qu'a votre age vous vous
+condamniez a souffrir. Nous sommes jeunes, nous autres, et nous avons la
+force de nous priver un peu.
+
+--Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! s'ecria la bonne
+femme tout en colere; me prenez-vous pour un mauvais coeur, pour une
+avare, pour une egoiste? Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs,
+quand il s'agit d'un _amour d'enfant_ comme le votre, et d'un malheureux
+que le bon Dieu nous confie?
+
+--Eh bien, j'accepte, repondit Marthe en jetant ses bras amaigris et
+couverts de haillons au cou de la vieille femme; j'accepte avec joie. Un
+jour viendra, qui n'est pas loin peut-etre, ou nous vous rendrons tout
+le bien que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous rendra la
+force et la liberte!
+
+--Tu as raison, Marthe, dit Arsene d'une voix faible et mesuree, lorsque
+la voisine fut sortie. La liberte nous sera rendue, et la force nous
+reviendra. Ta pitie me sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe,
+conserve ton courage, comme j'entretiens le mien dans le silence et la
+soumission. Il m'en faut plus qu'a toi pour te voir souffrir comme tu
+fais, et pour songer sans desespoir que non-seulement je ne puis te
+soulager, mais que encore j'augmente ta misere. Durant les premiers
+jours, je me suis souvent demande si je ne ferais pas mieux de remonter
+sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque gouttiere, comme un
+pauvre oiseau dont on a brise l'aile; mais j'ai senti, a ma tendresse
+pour toi, que je surmonterais cette maladie; qu'a force de vouloir vivre
+je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le mien pour
+l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce qu'il fait! Dans ta fierte,
+tu t'etais eloignee et cachee de moi. Tu voulais passer ta vie dans
+l'isolement, dans la douleur et dans le besoin, plutot que d'accepter
+mon devouement. A present que la destinee m'a envoye ici pour profiler
+du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu n'auras plus le droit de
+refuser mon appui. Je ne t'offre rien que mon coeur et mes bras, Marthe;
+car je ne possede ni or, ni argent, ni vetement, ni asile, ni talent, ni
+protection; mais mon coeur te cherit, et mes bras pourront te nourrir,
+toi et _ce cher tresor_, comme dit la voisine."
+
+En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'etait la premiere
+marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'a ce jour, il l'avait
+souvent soutenu et berce sur ses genoux pour soulager la mere; il
+l'avait endormi toutes les nuits a plusieurs reprises dans ses bras,
+et rechauffe contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne
+l'avait jamais caresse. En cet instant, une larme de tendresse coula de
+ses yeux sur le visage de l'enfant, et Marthe l'y recueillit avec ses
+levres. "Ah! mon Paul, ah! mon frere! s'ecria-t-elle, si tu pouvais
+l'aimer, ce cher et douloureux tresor!
+
+--Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, repondit-il en lui rendant
+son fils. Je suis encore trop faible; je ne t'ai pas encore dit un mot
+la-dessus. Nous en parlerons, et tu seras contente de moi, je l'espere.
+En attentant, souffrons encore, puisque c'est la volonte divine. Je vois
+bien que tu jeunes, je vois bien que tu couches sur le carreau avec
+une poignee de paille sous ta tete, et je n'ose pas seulement te dire:
+Reprends ton lit, et laisse-moi m'etendre sur cette litiere; car, a
+cette idee-la, tu te revoltes, et tu m'accables d'une bonte qui me fait
+trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste la, que je subisse la
+vue de tes fatigues, et que je sois calme, et que je dise: _Tout est
+bien!_ Helas! mon Dieu, faites que je remporte cette victoire jusqu'au
+bout!
+
+"Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de calme qu'il eut le
+lendemain, que tu n'ailles pas oublier ce que tu fais pour moi, et que
+tu ne viennes pas me dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu
+n'as pas autant souffert que je veux bien le pretendre! C'est que je te
+connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-la."
+
+Un pale sourire effleura leurs levres a tous les deux; et, Marthe, se
+penchant sur lui, imprima un chaste baiser sur le front de son ami.
+C'etait la premiere caresse qu'elle osait lui donner depuis cinq
+semaines qu'ils etaient enfermes ensemble tete a tete le jour et la
+nuit. Durant tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion
+de douleur et d'effroi pour sa vie, s'etait approchee de lui pour
+l'embrasser comme pour lui dire adieu, il l'avait toujours repoussee
+vivement, en lui disant avec une sorte de colere: "Laisse-moi. Tu veux
+donc me tuer?" C'etaient les seuls moments ou le souvenir de sa passion
+avait paru se reveiller. Hors de ces emotions rapides et rares, que
+Marthe avait appris a ne plus provoquer par son elan fraternel, ils
+n'avaient pas echange un mot qui fit allusion aux malheurs precedents.
+On eut dit qu'entre la paisible amitie de leur enfance et la tragique
+journee du cloitre Saint-Mery il ne s'etait rien passe, tant l'un
+mettait de delicatesse a detourner le souvenir des temps intermediaires,
+tant l'autre eprouvait de honte et d'angoisse a les rappeler! Ce jour-la
+seulement tous deux y songerent sans trouble au meme moment, et tous
+deux comprirent que cette pensee pouvait cesser d'etre amere. Paul, loin
+de repousser le baiser de Marthe, le rendit a son enfant avec plus de
+tendresse encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec une
+sorte de gaiete melancolique: "Sais-tu, Marthe, que cet enfant est
+charmant? On dit que ces petits etres sont tous laids a cet age-la;
+mais ceux qui parlent ainsi n'en ont jamais regarde un avec des yeux de
+pere!"
+
+
+
+XXVIII.
+
+Horace nous avait fait pressentir, des les premiers jours de son
+assiduite au chateau de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse
+et les esperances qu'il avait concues. Eugenie l'avait raille de sa
+fatuite; et moi, qui ne regardais point son succes comme impossible, je
+ne l'avais pas felicite de cette entreprise. Loin de la: je lui avais
+dit sans ambiguite le peu de cas que je faisais du caractere de Leonie.
+Notre maniere d'accueillir ses confidences lui avait deplu, et il ne
+nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire
+arriva, et le remplit d'un orgueil impossible a reprimer. Ce jour-la, en
+soupant avec nous, il ne put s'empecher de ramener a tout propos, dans
+la conversation, les graces imposantes, l'esprit superieur, le tact
+exquis, toutes les seductions qu'il voulait nous faire admirer chez la
+vicomtesse. Eugenie, qui avait ete sa couturiere, et qui avait vu
+sa beaute, ses belles manieres et son grand esprit en deshabille,
+s'obstinait a ne pas partager cet enthousiasme et a declarer cette
+femme hautaine dans sa familiarite, seche et blessante jusque dans ses
+intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugenie
+eprouvait secretement de la voir oubliee si lestement, rendirent ses
+contradictions un peu ameres. Horace s'emporta, et la traita comme
+une peronnelle, qui devait du respect a madame de Chailly, et qui
+l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le
+charme d'une femme de cette condition et de ce merite. "Mon cher Horace,
+lui repondit Eugenie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites la
+ne me fache pas. Je n'ai jamais eu la pretention de lutter dans votre
+estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec
+franchise, je vous ai blesse, mon excuse est dans l'interet que je vous
+porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmente et humilie par
+cette belle dame, qui a joue beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et
+qui s'en vante meme devant ses _habilleuses_; ce que j'ai trouve, quant
+a moi, de mauvais gout et de mauvais ton."
+
+Horace etait de plus en plus irrite. Je tachai de le calmer en insistant
+sur la verite des assertions d'Eugenie, et en le suppliant pour la
+derniere fois de bien reflechir avant de s'exposer aux railleries de la
+vicomtesse. Ce fut alors que, blesse de cette idee, et ne pouvant plus
+se contenir, il nous ferma la bouche en nous annoncant dans des
+termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'etre econduit
+honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une
+depouille a la brochette de victimes qu'elle portait a l'epingle de
+son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs a la
+boutonniere de son habit.
+
+"Vous ne le feriez pas, repliqua Eugenie froidement: car un homme
+d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes."
+
+Horace se mordit les levres; puis, il ajouta, apres un moment de
+reflexion:
+
+"Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il
+en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force a en
+rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me
+pousserait a bout.
+
+--Ce n'est pas le systeme de votre ami le marquis de Vernes, lui
+repondis-je.
+
+--Le systeme du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait
+plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empecher qu'on se moque
+jamais de lui. Je n'ai pas la pretention de me faire son imitateur en
+adoptant les memes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils
+arrivent au meme but.
+
+--Je ne sais pas ce que pense la-dessus le marquis de Vernes, dit
+Eugenie; mais, quant a moi, je suis sure de ce que vous penseriez si
+vous vous trouviez dans un cas pareil.
+
+--Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.
+
+--Le voici, repondit-elle. Vous peseriez, dans un esprit de raison et de
+justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez
+tente d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire
+en se vantant de vous avoir repousse, et celui que vous lui feriez
+immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que
+ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le
+monde (oui, j'en suis sure, le grand monde comme l'opinion populaire)
+respecte la femme qui est respectee par son amant, et meprise celle que
+son amant meprise. On lui fait un crime de s'etre trompee; et il faut
+reconnaitre que, sous ce rapport, les femmes sont fort a plaindre,
+puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposees a
+etre insultees par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en
+est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et repondez. Pour etre ecoute
+de la vicomtesse elle-meme, que je ne crois pas tres farouche, ne
+seriez-vous pas oblige d'etre bien assidu, bien humble, bien suppliant
+pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en
+faire le semblant? Dites!
+
+--Eugenie, ma chere, repliqua Horace, demi-trouble, demi-satisfait de
+ce qu'il prenait pour une interrogation detournee, vous faites des
+questions fort indiscretes; et je ne suis pas force de vous rendre
+compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la
+vicomtesse et moi.
+
+--Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez repondre sans
+compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes.
+N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour a une femme qui se
+livrerait sans combats?
+
+--Vous le savez, je ne concois pas qu'on s'adresse a d'autres femmes
+qu'a celles qui se defendent, et dont la conquete est perilleuse et
+difficile.
+
+--Je connais votre fierte a cet egard, et je dis qu'en ce cas vous
+n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en
+possederez aucune a qui vous n'ayez jure respect, devouement et
+discretion. La diffamer apres, serait donc une lachete et un parjure.
+
+--Ma chere amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultive la
+controverse a la salle Taitbout; je sais par consequent que toutes vos
+conclusions seront toujours a l'avantage des droits feminins. Mais
+quelque subtile que soit votre argumentation, je vous repondrai que je
+n'acquiesce pas a cette domination que les femmes doivent s'arroger
+selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire
+passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves,
+sans que nous puissions invoquer l'egalite. Eh quoi! une coquette
+m'attirerait a ses pieds, m'agacerait durant des semaines entieres,
+triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en echange
+de sa victoire, les droits d'un epoux et d'un maitre, et puis elle
+recommencerait le lendemain avec un autre, et se debarrasserait de moi
+en disant a mon successeur, a ses amis, a ses femmes de chambre: "Vous
+voyez bien ce paltoquet? il m'a obsedee de ses desirs; mais je l'ai
+remis a sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!" Ce serait un
+peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas dispose a me laisser jouer
+ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi serieux qu'aucune autre honte.
+C'est meme peut-etre en France, a l'heure qu'il est, la pire de
+toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre a de franches
+represailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du
+talion qui regit nos codes.
+
+--Si vous acceptez cette peine-la comme juste et humaine, repondit
+Eugenie, je n'ai plus rien a dire. En ce cas, vous souscrivez a la
+peine de mort et a toutes les autres institutions barbares, au-dessus
+desquelles je pensais que votre coeur s'etait eleve. Du moins, je
+vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de
+conduite personnelle ou nous pouvons tous corriger l'ineptie et la
+cruaute des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous
+chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en
+ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espere que tout
+ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'_histoire de
+parler_, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos
+paroles."
+
+Malgre la resistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugenie firent
+impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un genereux
+entrainement:
+
+"Ton Eugenie est une creature superieure, et je crois qu'elle a, sinon
+autant d'esprit, du moins plus d'idees que ma vicomtesse.
+
+--Elle est donc _tienne_ decidement, mon pauvre Horace? lui dis-je
+en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis reellement afflige, je te
+l'avoue.
+
+--Et pourquoi donc? s'ecria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous
+etes etonnants, Eugenie et toi, avec vos compliments de condoleances. Ne
+dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je
+possede la plus adorable et la plus seduisante des femmes? Je ne sais
+pas si elle est une heroine de roman parfaite, telle que vous la
+voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle
+conquete, une maitresse delirante.
+
+--L'aimes-tu? lui demandai-je.
+
+--Le diable m'emporte si je le sais, repondit-il d'un air leger. Tu m'en
+demandes trop long. J'ai aime, et je crois que ce sera pour la premiere
+et la derniere fois de ma vie. Desormais, je ne peux plus chercher dans
+les femmes qu'une distraction a mon ennui, une excitation pour mon coeur
+a demi eteint. Je vais a l'amour comme on va a la guerre, avec fort peu
+de sentiment d'humanite, pas une idee de vertu, beaucoup d'ambition et
+pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanite est caressee par cette
+victoire, parce qu'elle m'a coute du temps et de la peine. Quel mal y
+trouves-tu? Vas-tu faire le pedant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et
+que si mes sentiments sont deja morts, mes passions sont encore dans
+toute leur violence?
+
+--C'est que tout cela me parait faux et guinde, lui dis-je. Je te parle
+dans la sincerite de mon coeur, Horace, sans aucun menagement pour cette
+vanite derriere laquelle tu te refugies, et qui me parait un sentiment
+trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas
+mort dans ton sein; je crois meme qu'il n'y est pas encore eclos, et que
+tu n'as point aime jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, etouffees
+longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et
+vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon
+cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas etre le don Juan que decrit
+Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces creations poetiques occupent
+trop ton cerveau, et tu le manieres pour les faire passer dans la
+realite de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces
+fantomes-la. Tu n'es pas brise par la perte de ton premier amour; ce n'a
+ete qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en depit de la
+legerete que tu veux y mettre, ne soit l'amour serieux et fatal de ta
+vie.
+
+--Eh bien, s'il en est ainsi, repondit Horace, dont l'orgueil accepta
+facilement mes suppositions, vogue la galere! Leonie est bien faite pour
+inspirer une passion veritable; car elle l'eprouve, je n'en peux pas
+douter. Oui, Theophile, je suis ardemment aime, et cette femme est prete
+a faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies.
+Peut-etre que cet amour eveillera le mien, et que nous aurons ensemble
+des jours agites. C'est tout ce que je demande a la destinee pour sortir
+de la torpeur odieuse ou je me sentais plonge naguere.
+
+--Horace, m'ecriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aime, et
+elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.
+
+--Absurdites, pedagogie que tout cela! repondit-il avec humeur. Je suis
+charme qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge.
+C'est plus que je n'esperais, et ce que tu dis la m'exalte au lieu de me
+refroidir. Pardieu! si elle etait bonne epouse et bonne mere, elle ne
+pourrait pas etre une amante passionnee. Tu me prends pour un enfant.
+Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas
+senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse etait differente
+du chaste abandon de Marthe! Celle-la etait une religieuse, une sainte;
+amour et respect a sa memoire, a jamais sacree! Mais Leonie! c'est une
+femme, c'est une tigresse, un demon!
+
+--C'est une comedienne, repris-je tristement. Malheur a toi, quand tu
+rentreras avec elle dans la coulisse!
+
+Si la vicomtesse avait eu aupres d'elle en ce moment un ami veritable,
+il lui aurait dit les memes choses d'Horace que je disais d'elle a
+celui-ci; mais livree au desir exalte d'etre aimee avec toute la fureur
+romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa
+caste ne lui avait encore exprimee, elle n'eut pas mieux recu un bon
+conseil qu'Horace n'ecouta les miens. Elle se livra a lui, croyant
+inspirer une passion violente, et entrainee seulement par la vanite et
+la curiosite. On peut donc dire qu'ils etaient a _deux de jeu_.
+
+Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi
+penetrante, formee de bonne heure par les lecons du marquis de Vernes a
+la ruse envers les hommes et a la prevoyance devant les evenements, put
+se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se
+flatta de trouver en lui un devouement romanesque que rien ne pourrait
+ebranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop pres, une
+sorte de vanite modeste qui se tiendrait toujours pour honoree de la
+possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace,
+enivre durant quelques jours, devait bientot, eclaire subitement dans
+son inexperience par les interets de son amour-propre, lutter avec force
+contre celui de Leonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme,
+sinon en me rappelant qu'elle s'etait aventuree sur un terrain tout
+a fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe
+bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun prejuge aristocratique. Elle
+s'etait donc fait un type de superiorite intellectuelle, et elle le
+revait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'etrangete, de
+mystere, et de poesie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur
+froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyee de tout ce qu'elle connaissait,
+et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles
+adorateurs articulaient les premieres syllabes, elle trouva, dans
+l'originale brusquerie d'Horace, la nouveaute dont elle avait soif.
+Mais, en devinant le merite de l'homme sans naissance, elle ne
+pressentit pas les defauts de l'homme sans usage, sans _savoir-vivre_,
+comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression.
+Dans une societe sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu,
+et l'education qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus
+reels qu'on ne pense.
+
+Horace sentait cette espece de superiorite de ce qu'on appelle la bonne
+compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'elever et le grandir, il
+eut voulu se l'inoculer. Mais s'il y reussit dans les petites choses,
+il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent
+vaincus la ou l'etiquette ne commandait que des sacrifices faciles;
+mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanite, elle fut impuissante, et
+l'amour-propre un peu grossier, la presomption un peu deplacee, la
+personnalite un peu apre de l'homme _du tiers_, reprirent le dessus.
+C'etait tout le contraire de ce qu'eut souhaite la vicomtesse. Elle
+aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il
+la perdait trop vite. Elle esperait de sa part une grande abnegation,
+une sorte d'heroisme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre
+elan.
+
+Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'etait pas corrompu,
+mais seulement fausse, il eprouva, durant les premiers jours, une
+reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent,
+et elle se crut enfin adoree, comme elle avait l'ambition de l'etre. Il
+y eut meme une sorte de grandeur dans la maniere dont Horace accepta
+sans mefiance, sans curiosite, et sans inquietude, le passe de sa
+nouvelle maitresse. Elle lui disait qu'il etait le premier homme qu'elle
+eut aime. Elle disait vrai en ce sens qu'il etait le premier homme
+qu'elle eut aime de cette maniere. Horace n'hesitait point a la prendre
+au mot. Il acceptait sans peine l'idee qu'aucun homme n'avait pu meriter
+l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien
+que la vie de Leonie n'etait point exempte, il s'en souciait si peu,
+qu'il ne lui fit a cet egard aucune question indiscrete. Il ne connut
+point avec elle cette jalousie retroactive qui avait fait de ses amours
+avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idees sur le merite des
+femmes s'etaient beaucoup modifiees dans la societe de la vicomtesse
+et a l'ecole du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chastete
+bourgeoise dont il avait fait longtemps son ideal, mais bien la
+desinvolture leste et galante d'une femme a la mode. D'autre part,
+il n'etait pas humilie des predecesseurs que lui avait donnes la
+vicomtesse, comme il l'avait ete de succeder dans le coeur de Marthe a
+M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) a Paul Arsene, le
+garcon de cafe. Chez Leonie, c'etait a des grands seigneurs sans doute,
+a des ducs, a des princes peut-etre, qu'il succedait; et cette brillante
+avant-garde, qui avait ouvert et precede sa marche triomphale, lui
+paraissait un cortege dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe,
+pour avoir accepte avec douceur et repentance le reproche d'une seule
+erreur, avait ete accablee par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fiere
+vicomtesse, prete a se vanter d'une longue serie de fautes, fut
+respectee, grace a ce meme orgueil.
+
+Interrogee comme Marthe l'avait ete, la vicomtesse n'eut pas daigne
+repondre. L'eut-elle fait, elle n'eut cache aucune de ses actions. Elle
+n'etait pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait a cet
+egard un certain cynisme voltairien qui donnait un dementi formel a ses
+hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la pretention d'etre une
+femme vertueuse, mais bien celle d'etre une ame jeune, ardente,
+ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'etait une sorte de
+prostitution de coeur, car elle allait s'offrant a tous les desirs,
+se faisant respecter par ce mot: "Je ne peux pas aimer;" se laissant
+attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: "Je
+voudrais pouvoir aimer."
+
+Lorsque Horace devint son amant, elle etait a peu pres seule avec lui
+dans une sorte d'intimite au chateau de Chailly. Le comte de Meilleraie
+s'etait absente, les adorateurs d'habitude s'etaient disperses; le
+cholera avait effraye les uns, et apporte aux autres des heritages
+precieux ou des pertes sensibles. Cependant le fleau s'eloignait de nos
+contrees, et Leonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbee
+par son nouvel amour, et embarrassee peut-etre d'en faire accepter les
+apparences a ses amis, elle ecartait toutes les visites, en repondant
+a toutes les lettres, qu'elle etait a la veille de retourner a Paris.
+Cependant, les semaines se succedaient, et Horace triomphait secretement
+(trop secretement a son gre) de l'absence de ses rivaux.
+
+Malgre ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, a cause
+de sa belle-mere et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond
+mystere. Grace a l'aplomb de Leonie, plus encore qu'au voisinage des
+habitations respectives et aux precautions prises, le secret de cette
+liaison ne transpira point. Les moeurs de Leonie, ses discours, ses
+pretentions, ses reticences, ses demi-aveux, tout son melange de
+franchise et de faussete, avaient fait de sa vie a l'exterieur quelque
+chose d'enigmatique, que les amants heureux s'etaient plu a voiler pour
+rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutes a respecter,
+pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de
+plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou
+bien il n'y en a pas un seul; tous sont egalement favorises ou tenus a
+distance. Ce n'etait pas ainsi qu'Horace eut arrange son role, si on lui
+en eut laisse le choix; son principal sentiment aupres de Leonie avait
+ete le desir d'ecraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la
+realite, et de faire dire de lui: "Voila celui qu'elle favorise; aucun
+autre n'est ecoute." Il souffrit donc bien vite de l'obscurite de sa
+position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola
+en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement a moi, mais a
+quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les
+traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extremement fat, ne
+voulurent pas croire a son succes.
+
+Ces indiscretions tournerent donc a la honte d'Horace et a la
+glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les dementit en
+disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angelique, que cela
+etait impossible, parce qu'Horace etait un homme d'honneur, incapable
+d'inventer et de repandre un fait contraire a la verite. Mais
+lorsqu'elle le revit tete a tete, elle lui fit sentir sa faute avec des
+menagements si cruels et une bonte si mordante, qu'il fut force, tout
+en etouffant de rage, de se lancer aupres d'elle dans un systeme de
+denegations et de mensonges pour reconquerir sa confiance et son estime.
+Mais c'en etait fait deja pour jamais. La curiosite de Leonie etait
+satisfaite; sa vanite etait assouvie par toutes les louanges ampoulees
+qu'Horace lui avait prodiguees, au lieu d'ardeur, dans ses epanchements,
+au lieu d'affection, dans ses epitres en prose et en vers. Il avait
+epuise pour elle tout son vocabulaire ebouriffant de l'amour a la mode;
+il l'avait saturee d'epithetes delirantes, et ses billets etaient
+cribles de points d'exclamation. Leonie en avait assez. En femme
+d'esprit, elle s'etait vite lassee de tout ce mauvais gout poetique.
+En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-la n'etait
+different de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que
+ce n'etait pas la peine de s'exposer vis-a-vis du public a des propos
+ridicules, pour ecouter un jargon d'amour qui ne l'etait pas moins.
+Apres un mois de cette experience, chaque jour plus froide et plus
+triste, Leonie resolut de se debarrasser peu a peu de cette intrigue,
+afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie,
+qui etait un homme d'excellent ton.
+
+La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort
+souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de la venait
+qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui etait
+jamais arrive de nommer personne. Elle avait douloureusement commence a
+nourrir cette honte mysterieuse en devenant la proie du vieux marquis.
+Elle n'avait conserve avec lui que des relations filiales: mais elle
+n'avait pas trouve dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez
+pour effacer cette blessure, et laver cette tache a ses propres yeux.
+Elle en avait garde une haine et un mepris profonds pour les hommes qui
+ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et meme a l'egard
+de ceux qui etaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une
+mefiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifie leur puissance sur
+elle par des confidences a ses amis (il faut en excepter le marquis,
+a qui elle disait presque tout), encore moins par des demarches
+compromettantes. En general, elle avait ete secondee par la delicatesse
+de leurs procedes et la froideur de leur rupture, parce que c'etaient
+des hommes du monde, egalement incapables d'un regret et d'une
+vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence;
+Horace, qu'elle avait juge si pur, si epris, si naif; Horace, dont elle
+ne s'etait pas defiee, lui parut le plus miserable de tous, lorsqu'il
+voulut s'imposer a elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si
+revoltee, que non-seulement elle jura de l'econduire au plus vite, mais
+encore de se venger en ne laissant pas derriere elle la moindre trace de
+ses bontes pour lui. "Tu seras puni par ou tu as peche, lui disait-elle
+en son ame ulceree; tu as voulu passer pour mon maitre, et, a la
+premiere occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuite
+retombera sur ta tete; et ou tu as seme la gloriole, tu ne recueilleras
+que la honte et le ridicule."
+
+Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre
+eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se detruire.
+
+
+
+XXIX.
+
+Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous
+interessaient au plus haut point: Marthe, que nous etions deja habitues
+a regarder comme perdue a jamais pour nous; Laraviniere, que ses amis
+cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsene, qui nous avait promis
+de nous ecrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des
+deux autres. La disparition de Jean avait ete complete. On presumait
+bien qu'il etait mort au cloitre Saint-Mery, car les bousingots les plus
+courageux l'avaient suivi durant toute la journee du 5 juin; mais dans
+la nuit ils s'etaient disperses pour chercher des armes, des munitions
+et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait ete impossible de se reunir
+aux insurges, que la troupe, echelonnee sur tous les points, parquait
+dans leur derniere retraite. Je ne saurais affirmer que ces etudiants
+eussent tous mis une audace bien perseverante a operer cette jonction;
+mais il est certain que plusieurs la tenterent, et qu'a la prise de la
+maison ou leur chef etait retranche, ils profiterent de la confusion
+pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider a son evasion, ou tout au
+moins de recueillir son cadavre. Cette derniere consolation leur fut
+refusee. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme
+une relique, et il ne put savoir si son ami etait parmi les prisonniers.
+Plus tard, le proces qu'on instruisait contre les victimes n'amena
+aucune decouverte, car il n'y fut pas fait mention de Laraviniere. Ses
+amis le pleurerent, et se reunirent pour honorer sa memoire par des
+discours et des chants funebres, dont l'un d'eux composa les paroles et
+un autre la musique.
+
+[Illustration: Il debuta par le role d'un valet fripon et battu.]
+
+Ils m'ecrivirent a cette occasion pour me demander si je n'avais pas
+de nouvelles de Paul Arsene, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi
+avait disparu. J'ecrivis a ses soeurs, qui n'etaient pas plus avancees
+que moi. Louison nous repondit une lettre de lamentations ou elle
+exprimait assez ingenument sa tendresse interessee pour son frere. Elle
+terminait en disant: "Nous avons perdu notre unique soutien, et nous
+voila forcees de travailler sans relache pour ne pas tomber dans la
+misere."
+
+Pendant que nous etions tous livres a ces perplexites, auxquelles Horace
+n'avait guere le loisir de prendre part, bien qu'il donnat des regrets
+sinceres a Jean et a Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en
+convalescence dans la mansarde ignoree de la pauvre Marthe. Celle-ci
+commencait a sortir, et s'etait assuree de la tranquillite qui regnait
+enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent
+quelque soupcon d'un _patriote_ refugie chez elle, ce secret fut
+religieusement garde, et la police ne surveilla pas ses mouvements.
+Cependant il etait bien important qu'Arsene, des qu'il voudrait sortir,
+changeat de quartier, et s'eloignat d'un lieu ou certainement sa figure
+avait ete remarquee dans les barricades et dans la maison mitraillee. Il
+ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que
+des temoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des
+remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il resolut
+donc d'aller demeurer a l'autre extremite de Paris. La difficulte
+n'etait pas de sortir de sa retraite: il commencait a marcher, et, en
+descendant le soir avec precaution, il etait facile de s'esquiver sans
+etre vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'etat de misere ou
+elle se trouvait, aux persecutions d'un proprietaire qu'elle ne
+pouvait pas payer, et qui, en verifiant l'etat des lieux, remarquerait
+certainement l'effraction de la fenetre; alors ce creancier courrouce
+livrerait peut-etre Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en
+restant les bras croises il ne detournerait pas ce peril, Paul se decida
+a sortir de la maison avant le jour de l'echeance, et s'alla confier a
+Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa a Belleville, et
+alla porter a la vieille voisine l'argent necessaire pour tirer
+Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier devoue a la cause
+republicaine: ce ne fut pas difficile a trouver; on lui fit reparer sans
+bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne
+voulait plus les quitter, dans le pauvre local ou il avait etabli Arsene
+sous son propre nom, en lui pretant son passe-port. Ce Louvet etait un
+excellent jeune homme, le plus pauvre et par consequent le plus genereux
+de tous ceux qu'Arsene avait connus dans l'intimite de Laraviniere. Paul
+souffrait de ne pouvoir immediatement lui rembourser les avances qu'il
+lui faisait avec tant d'empressement; mais, a cause de Marthe, il etait
+force de les accepter. Louvet ne lui avait pas donne le temps de les
+solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le
+garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans
+la meme ignorance ou j'etais sur le compte de Marthe et d'Arsene.
+
+[Illustration: Son vieux ami le marquis de Vernes.]
+
+A peine etabli a Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il etait
+encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoye.
+Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour
+journalier a un maitre paveur. Arsene n'avait pas de temps a perdre, et
+pas de choix a faire. Le pain commencait a manquer. Il n'entendait rien
+a la besogne qui lui etait confiee; on le renvoya encore. Il fut tour
+a tour garcon chez un marchand de vins, batteur de platre,
+commissionnaire, machiniste au theatre de Belleville, ouvrier
+cordonnier, terrassier, brasseur, gache, gindre, et je ne sais quoi
+encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, la ou il trouva a
+gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa
+sante n'etait pas retablie, et que, malgre son zele, il faisait moins
+de besogne que le premier venu. La misere devenait chaque jour plus
+horrible. Les vetements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait
+beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver
+d'ouvrage; sa paleur, ses haillons, et son etat de nourrice, lui
+nuisaient partout. Elle alla faire des menages a six francs par mois.
+Et puis elle reussit a etre couturiere des comparses du theatre de
+Belleville; et comme elle n'etait pas souvent payee par ces dames, elle
+se decida a solliciter a ce theatre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui
+prouva que c'etait trop d'ambition, que la place etait importante; mais
+par pitie on lui accorda celle d'habilleuse, et les _grandes coquettes_
+furent contentes de son adresse et de sa promptitude.
+
+Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait
+ecoute les pieces et observe les acteurs avec attention, songea a
+s'essayer sur le theatre. Il avait une memoire prodigieuse. Il lui
+suffisait d'entendre deux repetitions pour savoir tous les roles par
+coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions
+pour le genre serieux; mais tous les emplois de ce genre etaient
+envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, ou il
+debuta par le role d'un valet fripon et battu. Arsene se traina sur
+les planches, la mort dans l'ame, les genoux tremblants de honte et de
+repugnance, l'estomac affame, les dents serres de colere, de fievre et
+d'emotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement siffle.
+Il supporta cet affront avec une indifference stoique. Il n'avait pas
+ete braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'etait une
+tentative desesperee, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son
+enfant; car il avait epouse Marthe dans son coeur, et adopte le fils
+d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitue a ces sortes de
+desastres, rit de la mesaventure de son debutant, et l'engagea a ne pas
+se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la presence
+d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa
+prononciation nette, sa diction pure, sa memoire infaillible, et son
+entente du dialogue. Il concut des esperances sur son avenir, et,
+pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de
+Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta
+parfaitement. En peu de temps, Arsene montra qu'il s'entendait aussi aux
+costumes et aux decors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du gout
+et de la science. Ce qu'il avait vu et copie chez M. Dusommerard lui
+servit en cette occasion. La modestie de ses pretentions, sa probite,
+son activite, son esprit d'ordre et d'administration, acheverent de le
+rendre precieux, et il devint enfin, apres plusieurs mois de desespoir,
+d'anxietes, de souffrances et d'expedients, une sorte de factotum au
+theatre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assures et
+bien servis.
+
+De son cote, tout en habillant les actrices et en assistant dans la
+coulisse aux representations, Marthe s'etait familiarisee avec la scene.
+Sa vive intelligence avait saisi les cotes faibles et forts du metier.
+Elle retenait, comme malgre elle, des scenes entieres, et, rentree
+dans son grenier, elle en causait avec Arsene, analysait la piece avec
+superiorite, critiquait l'execution avec justesse, et, apres avoir
+contrefait avec malice et enjouement la mechante maniere des actrices,
+elle disait leur role comme elle le sentait, avec naturel, avec
+distinction, et avec une emotion touchante, qui plusieurs fois humecta
+les paupieres d'Arsene et fit sangloter la vieille voisine, tandis que
+l'enfant, etonne des gestes et des inflexions de voix de sa mere, se
+rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsene
+s'ecria: "Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.
+
+--J'essaierais, repondit-elle, si j'etais sure de conserver ton estime.
+
+--Et pourquoi la perdrais-tu? repondit-il; ne suis-je pas, moi, un
+ex-mauvais acteur?"
+
+Marthe protegee par la _grande coquette_, qui voulait faire piece a une
+_ingenue_, sa rivale et son ennemie, debuta dans un premier role, et
+elle eut un succes eclatant. Elle fut engagee quinze jours apres, avec
+cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois
+mois de conge. C'etait une fortune; l'aisance et la securite vinrent
+donc relever ce pauvre menage. La mere Olympe fut associee au bien-etre;
+et, tout enflee de la brillante condition de ses jeunes amis, elle
+promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de
+triomphe, cherchant des promeneurs ou des commeres a qui elle put dire,
+en l'elevant dans ses bras: "C'est le fils de madame Arsene!"
+
+Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le meme toit,
+tout en laissant croire autour d'elle qu'elle etait unie a lui, Marthe
+n'etait cependant ni la femme ni la maitresse de Paul Arsene. Il y a
+des conditions ou un pareil mensonge est un acte d'impudence ou
+d'hypocrisie. Dans celle ou se trouvait Marthe, c'etait un acte de
+prudence et de dignite, sans lequel elle n'eut pas echappe aux malignes
+investigations et aux pretentions insultantes de son entourage. Le
+couple modeste et resigne avait reconnu l'impossibilite ou il etait de
+se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes,
+il ne repugnait ni a l'un ni a l'autre de perseverer dans la voie
+peniblement tracee par ses peres; certes, ni l'un ni l'autre ne se
+sentait porte par gout et par ambition vers la vocation vagabonde de
+l'artiste bohemien; mais il est certain que le domaine de l'art etait le
+seul ou ils pussent trouver un refuge pour leur existence materielle,
+un milieu pour le developpement de leur vie intellectuelle. Dans la
+hierarchie sociale, toutes les positions s'acquierent encore par
+droit d'heredite. Celles qui s'enlevent par droit de conquete sont
+exceptionnelles. Dans le proletariat, comme dans les autres classes,
+elles exigent certains talents particuliers qu'Arsene n'avait pas et ne
+pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupe seulement de
+procurer quelque bien-etre aux objets de son affection, il n'avait pas
+songe a se perfectionner dans une specialite quelconque. Il eut fait
+volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eut ete seul au
+monde; mais, toujours charge d'une famille, il avait ete au plus presse,
+acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fut assez lucrative pour remplir
+le but genereux qu'il s'etait propose. Par surcroit de malheur, la force
+physique lui avait manque au moment ou elle lui eut ete plus necessaire.
+Il fallait donc qu'il allat grossir le nombre, enorme deja, des enfants
+perdus de cette civilisation egoiste qui a oublie de trouver l'emploi
+des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-la le theatre, la
+litterature, les arts, dans tous leurs details brillants ou miserables,
+offrent du moins une carriere, ou, par malheur, beaucoup se precipitent
+par mollesse, par vanite ou par amour du desordre, mais ou, en general,
+le talent et le zele ont des chances d'avenir. Arsene avait de
+l'aptitude et l'on peut meme dire du genie pour toutes choses. Mais
+toutes choses lui etaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni
+credit. Pour etre peintre, il fallait de trop longues etudes, et il
+ne pouvait pas s'y consacrer. Pour etre administrateur, il fallait
+de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de
+bureaucrate est convoitee par cinquante aspirants. Celui qui remportera
+ne le devra ni a l'estime de son merite, ni a l'interet qu'inspireront
+ses besoins, mais a la faveur du nepotisme. Arsene ne pouvait donc
+frapper qu'a cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs,
+et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du theatre. C'est
+parfois le refuge de ce que la societe aurait de plus grand, si elle ne
+le forcait pas a etre souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est la que
+vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est la que
+vont des hommes qui avaient peut-etre recu d'en haut le don de la
+predication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siecle de foi,
+faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une societe
+religieuse et poetique, devrait etre pretresse et initiatrice, s'il faut
+qu'ils descendent au role d'histrion pour amuser un auditoire souvent
+grossier et injuste, parfois impie et obscene, quelle grandeur, quelle
+conscience, quelle elevation d'idees et de sentiments peut-on exiger
+d'eux, chasses qu'ils sont de leur voie et fausses dans leur impulsion?
+Et cependant, a mesure que l'horreur du prejuge s'efface et ne vient
+plus ajouter le decouragement, la revolte et l'isolement a ces causes de
+demoralisation deja si puissantes, on voit, par de nombreux exemples,
+que si l'honneur et la dignite ne sont pas faciles, ils sont du moins
+possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des
+grandes celebrites, existences qui sont passees au rang de sommite
+sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de
+chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une
+nouvelle preuve. Delicate de corps et d'esprit, portee a l'enthousiasme,
+douee d'une intelligence plutot saisissante que creatrice; trop peu
+instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable
+de comprendre les sentiments les plus eleves et prompte a les bien
+exprimer; ayant dans sa personne un charme extreme, une beaute
+accompagnee de grace et de distinction innee, elle ne pouvait pas,
+sans souffrir, concentrer toutes ces facultes, aneantir toute cette
+puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis
+qu'elle etait au monde; elle ignorait meme la cause de ces langueurs
+et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce
+continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son
+amour pour Horace avait ete la consequence de ces dispositions excitees
+et non satisfaites par la lecture et la reverie. Le theatre lui ouvrit
+une carriere de fatigues necessaires, d'etudes suivies et d'emotions
+vivifiantes. Arsene comprit qu'a cette ame tendre et agitee il fallait
+un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas
+certains dangers, et il ne les craignit guere. Il sentait qu'un grand
+calme etait descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force
+avait ranime le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but
+indique. Celui de Marthe etait d'assurer a son enfant, par son travail,
+les bienfaits de l'education; celui d'Arsene etait de l'aider a
+atteindre ce resultat, sans entraver son independance et sans
+compromettre sa dignite. C'est que jusque la, en effet, la dignite de
+Marthe avait souffert de cette position d'obligee et de protegee, qui
+fait de la plupart des femmes les inferieures de leurs maris ou de
+leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se
+sentait mere et protectrice efficace et active a son tour d'un etre plus
+faible qu'elle, elle eprouvait un doux orgueil, et relevait sa tete
+longtemps courbee et humiliee sous la domination de l'homme. Ce
+bien-etre nouveau eloigna ce que l'idee d'etre encore une fois protegee
+avait eu pour elle de penible au commencement de son union avec Arsene,
+Elle s'habitua a ne plus s'effrayer de son devouement, et a l'accepter
+sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus
+en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant,
+l'amant qu'elle devait ecouter pour payer la dette de la reconnaissance.
+Arsene fut a ses yeux un frere, qui s'associait par pure affection, et
+non plus par pitie genereuse, a son sort et a celui de son fils. Elle
+comprit que ce n'etait pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le
+passe, mais un ami qui lui demandait, comme une grace, le bonheur
+de vivre aupres d'elle. Cette situation imprevue soulagea son coeur
+craintif et satisfit sa juste fierte. Elle le sentit d'autant mieux
+qu'Arsene ne lui avait pas adresse un seul mot d'amour depuis la
+rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu
+avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimee, et
+cependant, au lieu d'y ceder, Arsene semblait l'avoir vaincue: car il
+etait calme, respectueux dans sa familiarite, enjoue dans sa melancolie.
+Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande reiteree de
+la part d'Arsene de ne pas etre exile d'aupres d'elle durant les mauvais
+jours. Quand la prosperite fut assuree de part et d'autre, Arsene parla
+enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicite, que, pour
+toute reponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'ecriant: "A toi, a toi
+tout entiere et pour toujours! J'y suis resolue depuis longtemps, et je
+craignais que tu n'y eusses renonce.--Mon Dieu, tu as eu enfin pitie de
+moi! dit Arsene avec effusion en levant ses bras vers le ciel.--Mais mon
+enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe,
+Arsene qu'il faut aimer mon enfant comme moi-meme.--Ton enfant et toi,
+c'est la meme chose, repondit Arsene. Comment pourrais-je vous separer
+dans mon coeur et dans ma pensee? A ce propos, ecoute, Marthe, j'ai une
+question importante a te faire. Il faut te resigner a prononcer un nom
+qui n'a pas seulement effleure nos levres depuis longtemps. Maintenant
+que tu vas etre a moi, et moi a toi, il faut que cet enfant soit a nous
+deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous
+aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es separee d'Horace, as-tu
+eu quelque relation avec lui?--Aucune, repondit Marthe; j'ai toujours
+ignore ou il etait, a quoi il songeait; j'ai desire quelquefois le
+savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun
+sentiment d'affection, j'ai eprouve malgre moi des mouvements de pitie
+et d'interet. Mais je les ai toujours etouffes, et j'ai resiste au desir
+de t'adresser une seule question sur son compte.
+
+--Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu resolu de tenir a son egard?
+
+--Je n'ai rien resolu. J'ai desire de ne jamais le revoir, et j'espere
+que cela n'arrivera pas.
+
+--Mais s'il venait un jour te reclamer son enfant, que lui
+repondrais-tu?
+
+--Son enfant! son enfant! s'ecria Marthe epouvantee; un enfant qu'il ne
+connait pas, dont il ignore meme l'existence? un enfant qu'il n'a pas
+desire, qu'il a engendre dans mon sein malgre lui, et dont il a deteste
+en moi l'esperance? un enfant qu'il m'aurait defendu de mettre au monde
+si cela eut ete en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce
+ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais
+pardonner a Horace de m'humilier, de me briser, de me hair; mais que,
+pour avoir hai et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait
+jamais pardonne? Non, non! cet enfant est a nous, Arsene, et non pas a
+Horace. C'est l'amour, le devouement et les soins qui constituent la
+vraie paternite. Dans ce monde affreux, ou il est permis a un homme
+d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les
+liens du sang ne sont presque rien. Et quant a moi, j'ai profite a cet
+egard de la faculte que me donnait la loi, pour rompre entierement le
+lien qui eut uni mon fils a Horace. La mere Olympe l'a porte a la mairie
+sous mon nom, et a la place de celui de son pere, on a ecrit celui
+d'_inconnu_. C'est toute la vengeance que j'ai tiree d'Horace: elle
+serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir.
+
+--Mon amie, reprit Arsene, parlons sans amertume et sans ressentiment
+d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta
+vengeance a ete bien severe, et il pourrait arriver que tu en eusses
+regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-etre
+encore pendant plusieurs annees; mais enfin il deviendra un homme, et
+il abjurera peut-etre les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se
+repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa
+vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grace
+a toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le
+serrer sur son coeur...
+
+--Arsene, ta generosite t'abuse, interrompit Marthe avec une energie
+douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti
+cet amour a l'age ou le coeur est dans toute sa puissance; comment
+l'eprouverait-il dans l'age de l'egoisme et de l'interet personnel?
+Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-etre
+pendant quelques jours; mais sois sur qu'il ne lui donnerait pas des
+preceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui
+appartienne. Oh! jamais! en aucune facon!
+
+--Eh bien, dit Arsene, es-tu bien decidee a cela? et veux-tu t'arreter
+sans retour a cette determination?
+
+--Je le veux, repondit Marthe.
+
+--En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe
+pour etre mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne
+sait nos relations passees ou presentes. On nous croit epoux ou amants.
+Il n'entre guere dans les moeurs du theatre de demander a un couple
+quelconque la preuve legale de son association. Nous avons laisse cette
+opinion se former; nous l'avons jugee necessaire a notre securite.
+Il n'y a que la mere Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne
+m'appartient pas, et elle est trop discrete et trop devouee pour trahir
+nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de
+laisser subsister un fait deja etabli. Mais quand nous retrouverons nos
+anciens amis (car lors meme que nous les eviterions, il nous serait
+impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela
+doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?"
+
+Marthe, interdite et comme affligee, reflechit un instant; puis, prenant
+son parti, elle repondit avec beaucoup de fermete: "Nous leur dirons ce
+que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien.
+
+--Songes-tu aux consequences de ce mensonge, ma pauvre Marthe?
+Souviens-toi que la jalousie d'Horace etait bien connue de ses amis:
+tous ne te connaissaient pas assez pour etre surs qu'elle n'etait pas
+fondee... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation
+injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera
+donc dans la bouche de tout le monde, meme dans celle des amis qui
+n'avaient jamais doute de toi, comme Theophile, Eugenie, et quelques
+autres!"
+
+Marthe palit.
+
+"Cela me fera souffrir beaucoup, repondit-elle. J'ai ete si fiere! j'ai
+montre tant d'indignation d'etre soupconnee! L'on pensera maintenant que
+j'ai ete impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, apres tout,
+qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire;
+car on saura bien que je n'ai pas presente cet enfant a Horace comme le
+sien, et que je me suis eloignee de lui au moment de devenir mere.
+
+--On dira qu'il t'a chassee, que tu as essaye de le tromper, mais qu'il
+s'est apercu de ton infidelite; et il sera completement justifie aux
+yeux des autres et aux siens propres.
+
+--Aux siens propres! s'ecria Marthe, frappee d'une idee qui ne lui etait
+pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui epargner la
+punition que lui reserve la justice de Dieu! Ce serait lui oter la
+honte qu'il doit eprouver en voyant comment tu as rempli a sa place les
+devoirs qu'il a meconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur
+et la purete de ton amour! Je veux qu'il en soit humilie jusqu'au fond
+de son ame, et qu'il soit force de se dire: Marthe a eu bien raison de
+se refugier dans le sein d'Arsene!
+
+--Ceci importe peu, reprit Arsene; mais ce qui m'importe, a moi, c'est
+que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mepriser
+et d'aller crier chez tes veritables amis: "Vous voyez! j'avais bien
+raison de me mefier de Marthe. Elle etait la maitresse d'Arsene en
+meme temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse.
+L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux peres, et je ne sais auquel
+des deux il appartient."
+
+--Tu as raison, repondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas a nos
+anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai
+le courage de lui dire a lui-meme: "Vous n'avez pas voulu de votre
+enfant; un autre est fier de s'en charger, et par la il a merite d'etre
+mon epoux, mon amant, mon frere a jamais."
+
+Marthe, en parlant ainsi, se precipita dans les bras d'Arsene, et
+couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant
+dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'eleva dans ses
+mains, prit Dieu temoin, et consacra a la face du ciel cette adoption,
+plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient
+a la face des hommes.
+
+
+
+XXX.
+
+A la fin de l'ete, la vicomtesse avait hate son depart de la campagne,
+sous pretexte d'affaires pressantes, mais en realite pour fuir Horace,
+qu'elle n'aimait plus, et que meme elle commencait a detester. Pour se
+debarrasser de cet amant dangereux, elle avait ecrit a son vieux ami le
+marquis de Vernes, et lui avait demande conseil comme elle avait coutume
+de le faire lorsqu'elle avait besoin de lui. Elle lui avait avoue en
+meme temps et son gout pour Horace et le degout qui l'avait suivi, le
+mepris et le ressentiment que lui avaient cause ses indiscretions, et la
+crainte qu'elle eprouvait qu'il n'en commit de nouvelles. Elle lui
+avait raconte comment, ayant essaye de le traiter d'un peu haut pour
+l'habituer au respect, ce moyen avait echoue: Horace avait voulu faire
+sentir ses droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux,
+il avait parle de jalousie et de vengeance comme un heros de Calderon.
+Leonie, epouvantee, demandait en grace au marquis de venir a son secours
+pour la delivrer de ce forcene. "J'avais bien prevu ce qui arrive, avait
+repondu le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et a vous encore d'avantage.
+Il a les qualites du talent et les travers de l'_homme de rien_. Il vous
+aime, et il va bientot vous hair, parce que vous ne pouvez ni le
+hair, ni l'aimer comme il l'entend. Sa haine ou son amour vous seront
+egalement funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en preserver: c'est de
+travailler a le rendre indifferent. Pour cela, il faut bien vous garder
+de lui temoigner de l'indifference. Ce serait ranimer ses desirs,
+eveiller son depit, et le pousser aux dernieres extremites. Soyez
+passionnee au contraire; rencherissez sur ses jalousies, sur ses
+injustices, sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'emotions. Tachez
+de l'ennuyer a force d'exigences. Faites l'amante espagnole a votre
+tour, et rendez-le si malheureux, qu'il desire vous quitter. Tachez
+qu'il fasse le premier pas vers une rupture, et qu'il le fasse
+violemment; alors vous serez sauvee: il aura eu les premiers torts.
+Votre empressement a en profiter pour l'abandonner sera de la fierte
+legitime, la dignite d'un grand caractere, la colere implacable d'un
+grand amour! Je vous reponds du reste. Je m'emparerai de lui quand
+l'occasion sera venue; j'ecouterai ses plaintes, je lui prouverai qu'il
+est le seul coupable, et, tout en vous haissant, il sera force de vous
+respecter. Il vous importunera peut-etre, il fera des folies pour
+arriver jusqu'a vous. Soyez sans pitie. Peut-etre se brulera-t-il
+la cervelle, mais seulement un peu; il a trop d'esprit pour vouloir
+renoncer aux beaux romans dont son avenir est gros. Toutes les
+extravagances qu'il pourra faire alors pour vous, loin de vous
+compromettre, tourneront au triomphe de votre fierte. Tout le monde
+saura peut-etre que ce jeune homme vous adore; mais on saura aussi que
+vous le reduisez au desespoir; et s'il lui arrive de se vanter du passe
+dans sa colere, on le regardera comme un fat ou comme un fou. De tout
+ceci, ma belle amie, il resultera pour vous un surcroit de gloire. Votre
+puissance sera plus enviee que jamais par les femmes, et les hommes
+viendront se prosterner par centaines a vos genoux."
+
+La vicomtesse suivit fidelement le conseil de son mentor. Elle joua si
+bien la passion, qu'Horace eu fut epouvante. Des qu'elle le vit reculer,
+elle avanca, et ne craignit pas d'exiger de lui qu'il l'enlevat. Cette
+idee sourit d'abord a Horace, a cause du retentissement qu'aurait une
+pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, dans la province et
+meme dans le monde, la passion _echevelee_ d'une dame de ce rang et de
+cet esprit. La vicomtesse fremit en le voyant irresolu; mais, au bout
+de vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idee de vivre avec une
+maitresse aussi jalouse et aussi imperieuse. Il songea a la souffrance
+qu'il eprouverait lorsque les curieux, se precipitant sur ses pas pour
+le voir passer avec sa conquete, l'un dirait: "Tiens! elle n'est pas
+plus belle que cela?" l'autre: "Elle n'est, pardieu, pas jeune!" Et,
+tout bien considere, il refusa le sacrifice qu'elle lui offrait, sous
+pretexte qu'il etait pauvre, et qu'il ne pouvait se resoudre a faire
+partager sa misere a une femme comme elle, bercee dans l'opulence. Ce
+pretexte etait d'ailleurs assez bien fonde. La vicomtesse feignit de
+n'en tenir compte, de dedaigner les richesses, de vouloir braver le
+monde, qu'elle pretendait hair et mepriser. Mais des qu'elle se fut
+bien assuree de la repugnance sincere d'Horace a prendre ce parti, elle
+l'accusa de ne point l'aimer; elle feignit d'etre jalouse d'Eugenie;
+elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupcon et de
+ressentiment. Elle pleura meme, et s'arracha quelques faux cheveux.
+Puis tout a coup elle chassa Horace de son boudoir, fit ses apprets de
+depart, refusa de recevoir ses excuses et ses adieux, et s'en retourna a
+Paris, bien fatiguee du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite
+d'etre enfin delivree du sujet de ses terreurs. De ce moment, ainsi que
+l'avait predit le marquis, sa victoire fut assuree; et Horace, tout en
+la plaignant de sa pretendue douleur, tout en se rejouissant de n'avoir
+plus a en subir les violences, se sentit le plus faible, parce qu'il se
+crut le plus froid.
+
+Les jeunes gens nobles du pays qui avaient compose la cour ordinaire de
+Leonie resterent dans leurs chateaux pour s'y adonner au plaisir de la
+chasse durant l'automne; et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitie,
+et qui le tenait serieusement pour un grand homme, l'invita a venir
+achever la saison dans ses terres. Horace accepta cette offre avec
+plaisir. Son hote etait riche et garcon. Il avait peu d'esprit, aucune
+instruction, un bon coeur et de bonnes manieres. C'etait l'homme
+qu'Horace pouvait eblouir de son erudition et charmer par le brillant de
+son esprit, en meme temps qu'il trouvait a profiter dans son commerce
+pour se former aux habitudes aristocratiques, dont il etait alors plus
+que jamais infatue.
+
+Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation penible qu'il
+venait de subir, et la maison de Louis de Meran lui fut un lieu de
+delices. Avoir de beaux chevaux a monter, un tilbury a sa disposition,
+des armes magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une bonne
+table, de gais convives, voire quelques autres distractions dont il ne
+se vanta pas a moi apres tout le mepris qu'il avait temoigne pour ce
+genre de plaisir, mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modeles
+les dandys vanter et cultiver la debauche: c'en fut assez pour
+l'etourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. Comme il etait
+reellement superieur par son intelligence a tous ses nouveaux amis,
+il rachetait a force d'esprit le defaut de naissance, de fortune et
+d'usage, dont, au reste, on ne lui eut fait un tort que s'il en eut fait
+parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement de voir l'orgueil
+de ces jeunes gens s'elever au-dessus du sien, qu'il leur laissa croire
+qu'il etait d'une bonne famille de robe, et jouissait d'une honnete
+aisance. L'exiguite de sa valise donnait bien un dementi a ses
+gasconnades: mais il etait en voyage; c'etait par hasard qu'il s'etait
+arrete dans ce pays, ou il etait venu seulement avec l'intention de
+passer quelques jours; et pour rendre excusable aux yeux de Louis de
+Meran, la legerete de sa bourse, qui etait par trop evidente, il feignit
+plusieurs fois de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au
+moins _chez son banquier_ l'argent qui lui manquait.
+
+"Qu'a cela ne tienne! lui dit son hote, qui avait le malheur de
+s'ennuyer lorsqu'il etait seul dans son chateau, et pour qui Horace
+etait une societe agreable, ma bourse est a votre disposition. Combien
+vous faut-il? Voulez-vous une centaine de louis?
+
+--Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'ecria Horace, a qui
+une offre aussi magnifique fit ouvrir de grands yeux, et qui jusque-la
+ne s'etait tourmente que de la maniere dont il donnerait le _pourboire_
+aux laquais de la maison en s'en allant.
+
+--Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons avoir une grande
+reunion de jeunes gens, a l'occasion d'une sorte de fete villageoise ou
+nous allons tous, et ou nous passons quelquefois huit jours en parties
+de plaisir. On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez jeter
+quelques poignees d'or sur la table, si vous ne voulez, vous, inconnu
+dans la province, passer pour _une espece._"
+
+Bien qu'Horace sut parfaitement qu'il ne pourrait jamais rendre cet
+argent, a moins d'etre heureux au jeu, il n'eut pas plus tot entrevu
+cette chance de succes, qu'il s'y confia aveuglement, et accepta les
+offres de son ami. Il n'avait jamais joue de sa vie, parce qu'il n'avait
+jamais ete a meme de le faire, et il ignorait tous les jeux excepte le
+billard, ou il etait de premiere force, ce qui lui avait valu l'estime
+de plusieurs des graves personnages au milieu desquels il s'etait lance.
+Il eut bientot compris la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le
+jour de la fete, il debuta avec passion dans cette nouvelle carriere
+d'emotions et de perils. Il eut, pour son malheur a venir, un bonheur
+insolent ce jour-la. Avec cent louis il en gagna mille. Il se hata de
+restituer la somme premiere a Louis de Meran, mit de cote quatre cents
+louis, et continua a jouer les jours suivants avec les cinq cents
+autres. Il perdit, regagna, et, apres plusieurs fluctuations de la
+fortune, retourna enfin au chateau de Meran avec dix-sept mille francs
+en or et en billets de banque dans sa valise. Pour un jeune homme qui
+avait de grands besoins d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort
+precaire, c'etait une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je
+crois bien qu'a partir de la il le devint reellement un peu. Il vint
+nous voir pour nous faire part de son bonheur, et ne songea pas a
+me restituer cent cinquante louis qu'il me devait. Je n'osai le lui
+rappeler, quoique je fusse assez gene; je regardais comme impossible
+qu'il l'oubliat. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je le lui
+pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonte n'y fut pour rien.
+L'empressement avec lequel il vint m'annoncer sa richesse en est la
+meilleure preuve. Son premier soin fut d'envoyer cent louis a sa mere;
+mais il n'osa pas lui dire que c'etait l'argent du jeu: la bonne femme
+s'en fut effrayee plus que rejouie. Il lui manda que c'etait le prix de
+travaux litteraires auxquels il se livrait dans mon ermitage, et qu'il
+envoyait a Paris a un editeur.
+
+"Je pretends, me dit-il en riant, la reconcilier avec la profession
+d'homme de lettres, qu'elle avait tant de regret a me voir embrasser, et
+qu'elle va desormais regarder comme tres-honorable. Dans quelques mois
+je lui enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant que
+j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer des aujourd'hui la
+somme entiere! Je serais si heureux de pouvoir m'acquitter en un instant
+des sacrifices qu'elle fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle
+comprendrait si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des
+explications impossibles; et les gens de ma province, qui sont aussi
+judicieux que charitables, voyant la mere Dumontet remonter sa vaisselle
+et acheter des robes a sa fille, en concluraient certainement que, pour
+procurer a ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassine
+quelqu'un. Il est vrai que mon bon pere, qui se pique un peu de
+belles-lettres, voudra lire de ma prose imprimee. Je lui dirai que
+j'ecris sous un pseudonyme, et je couperai, dans un volume de quelque
+poete mystique allemand nouvellement traduit, une centaine de pages que
+je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de moi. Il n'y verra que du
+feu, et il les montrera a tous les beaux esprits de sa petite ville,
+qui, n'y comprenant goutte, reconnaitront enfin que je suis un homme
+superieur."
+
+En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois de lui-meme de fort
+bonne grace, eclata de rire. C'etait la verite qu'il eut envoye tout son
+argent a sa mere s'il eut pu le faire a l'instant meme sans l'effrayer.
+Son coeur etait genereux; et s'il se rejouissait tant d'etre riche, ce
+n'etait pas tant a cause de la possession, qu'a cause de l'espece
+de victoire remportee sur ce qu'il appelait son mauvais destin.
+Malheureusement il ne songea plus a ses resolutions le lendemain. Sa
+mere ne recut plus rien de lui, et tous ses creanciers de Paris furent
+egalement oublies. Il ne lui resta, de cet instant de devouement
+enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insense et bizarre, qui consistait
+a croire a son etoile en fait de succes d'argent, comme Napoleon croyait
+a la sienne en fait de gloire militaire. Cette confiance absurde en une
+providence occupee a favoriser ses caprices, et en un dieu dispose a
+intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit vain et temeraire. Il
+commenca a mener le train d'un jeune homme pour qui quinze mille francs
+auraient ete le semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un
+cheval, sema les pieces d'or a tous les valets de son hote, ecrivit a
+Paris a son tailleur qu'il avait fait un heritage, et qu'il eut a lui
+envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze jours apres, il se montra
+equipe le plus ridiculement du monde. Ses amis se moquerent de cet
+accoutrement de mauvais gout, et lui conseillerent de destituer son
+tailleur du quartier latin pour une celebrite de la _fashion_. Il
+distribua aussitot sa nouvelle garde-robe aux piqueurs de ces messieurs,
+et en commanda une autre a Humann, qui habillait Louis de Meran.
+Recommande par ce jeune homme elegant et riche, il eut chez ce prince
+des tailleurs un credit ouvert dont il ne s'inquieta pas, et qui creusa
+sous lui comme un gouffre invisible.
+
+Les joyeux compagnons qui l'entouraient, des qu'ils le virent
+insolemment prodigue et revetu d'un costume de dandy qui deguisait
+incroyablement son origine plebeienne, l'adopterent tout a l'ait, et
+firent de lui le plus grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent
+qui est un grand maitre. Horace, n'etant plus retenu et contriste par
+la misere, se livra a tous les elans de sa brillante gaiete et de son
+audacieuse imagination. L'argent fit en lui des miracles; car il lui
+rendit, avec la confiance en l'avenir et les jouissances du present,
+l'aptitude au travail, qu'il semblait avoir a jamais perdue. Il retrouva
+toutes ses facultes, emoussees par les chagrins et les soucis de l'hiver
+precedent. Son humeur redevint egale et enjouee. Ses idees, sans devenir
+plus justes, se coordonnerent et s'etendirent. Son style se forma tout a
+coup. Il ecrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste Marthe
+fut l'heroine, et ses amours le sujet. Il s'y donna un plus beau role
+qu'il ne l'avait eu dans la realite; mais il y motiva et y poetisa ses
+fautes d'une maniere tres-habile. L'on peut dire que son livre, s'il eut
+eu plus de retentissement, eut ete un des plus pernicieux de l'epoque
+romantique. C'etait non pas seulement l'apologie, mais l'apotheose de
+l'egoisme. Certainement Horace valait mieux que son livre; mais il y mit
+assez de talent pour donner a cet ouvrage une valeur reelle. Comme il
+etait riche alors, il trouva facilement un editeur; et le roman, imprime
+a ses frais, et publie peu du temps apres son retour a Paris, eut une
+sorte de succes, surtout dans le monde elegant.
+
+Cette vie de luxe, melee de travail intellectuel et d'activite physique,
+etait l'ideal et l'element veritable d'Horace. Je remarquai que sa
+parole et ses manieres, d'abord ridicules lorsqu'il avait voulu les
+transformer de bourgeoises en patriciennes, devinrent gracieuses et
+dignes, lorsque fort de son propre merite et riche de son propre argent,
+il ne chercha plus, en se reformant, a imiter personne. A Paris, ses
+nouveaux amis le presenterent dans diverses maisons riches ou nobles, ou
+il vit l'ancienne bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il vit les
+fetes des banquiers israelites, et les soirees moins somptueuses et plus
+epurees de quelques duchesses. Il entra partout avec aplomb, certain
+de n'etre deplace nulle part, apres avoir ete l'amant et l'eleve de la
+precieuse vicomtesse de Chailly.
+
+Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut completement
+transfigure. Il vint nous voir un matin dans son tilbury, avec son groom
+pour tenir son beau cheval. Il monta nos cinq etages comme s'il n'eut
+fait autre chose de sa vie, et eut le bon gout de ne pas paraitre
+essouffle. Sa mise etait irreprochable; sa chevelure inculte avait enfin
+ete domptee par Boucherot, successeur de Michalon. Il avait la main
+blanche comme celle d'une femme, les ongles tailles en biseau, des
+bottes vernies et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus
+extraordinaire, c'est qu'il avait pris un ton parfaitement naturel, et
+qu'il etait impossible de deviner que tout cela fut le resultat d'une
+etude. La seule chose qui trahit la nouveaute de sa metamorphose,
+c'etait l'espece de joie triomphante qui eclairait son front comme une
+aureole. Eugenie, a qui il baisa la main en arrivant (pour la premiere
+fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord a tenir son serieux, et
+finit par s'etonner autant que moi de la facilite avec laquelle ce jeune
+papillon avait depouille sa chrysalide. Il avait ete a si bonne ecole,
+qu'il avait appris non-seulement a se bien tenir, mais encore a bien
+causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait sur tout ce
+qui pouvait nous interesser personnellement, et il avait l'air de s'y
+interesser lui-meme. Nous avions vu ses premiers efforts pour atteindre
+au type qu'il possedait enfin, et nous etions emerveilles qu'il eut deja
+perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. "Parle-moi donc de toi un
+peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent florissantes. J'espere que
+ta nouvelle fortune ne repose pas entierement sur les cartes, mais bien
+sur la litterature, ou tu as fait un si joli debut.--L'argent du jeu
+tire a sa fin, me repondit-il naivement; j'espere bien le renouveler
+en puisant a la meme source, et jusqu'ici mes essais ne sont pas
+malheureux; mais comme il faut etre en mesure de perdre, j'ai songe a
+la litterature, comme a un fonds plus solide. Mon editeur m'a verse ces
+jours-ci trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en
+une quinzaine de jours; et si le public recoit celui-la avec autant
+d'indulgence que l'autre, j'espere que je ne me trouverai plus a court
+d'argent." trois mille francs un petit volume, pensai-je, c'est un peu
+cher; mais tout depend des arrangements.
+
+"Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que tu viens de
+publier.--Oh! je t'en prie, s'ecria-t-il, ne m'en parle pas. C'est si
+mauvais, que je voudrais bien n'en entendre jamais parler.--Ce n'est pas
+mauvais le moins du monde, repris-je: on peut meme dire, au point de
+vue de l'art, que c'est une paraphrase tres-remarquable d'_Adolphe_,
+ce petit chef-d'oeuvre litteraire de Benjamin Constant, que tu sembles
+avoir pris pour modele."
+
+Ce compliment ne plut pas beaucoup a Horace; sa figure changea tout d'un
+coup.
+
+"Tu trouves, me dit-il en s'efforcant de garder son air indifferent,
+que mon livre est un pastiche? C'est bien possible: mais je n'y ai pas
+songe, d'autant plus que je n'ai jamais lu _Adolphe_.
+
+--Je te l'ai prete cependant l'annee derniere.
+
+--Tu crois?
+
+--J'en suis certain.
+
+--Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est une reminiscence.
+
+--Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage d'un auteur de
+vingt ans soit autre chose; mais comme le tien est bien fait, bien ecrit
+et interessant, personne ne s'en plaint. Cependant, au risque d'etre
+pedant, je veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me
+semble, la rehabilitation de l'egoisme...
+
+--Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace avec un peu
+d'ironie, tu parles comme un journaliste. Je te vois venir! tu vas
+me dire que _mon livre est une mauvaise action_. J'ai lu au moins ce
+mois-ci quinze feuilletons qui finissaient de meme."
+
+J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses theories de
+_l'art pour l'art_ avec une sorte d'obstination dont je me faisais un
+devoir d'amitie envers lui, mais contre laquelle ne tint pas longtemps
+le vernis de modestie enjouee que l'elude du gout lui avait donne.
+
+Il s'impatienta, se defendit avec humeur, attaqua mes idees avec
+amertume; et, perdant peu a peu toutes ses graces et tout son calme
+d'emprunt pour revenir a ses anciennes declamations, a ses eclats de
+voix, a ses gestes de theatre, meme a quelques-unes de ces locutions
+de cafe-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme sortir du
+sepulcre mal blanchi ou il avait pretendu l'enfermer. Quand il
+s'apercut de ce qui lui arrivait, il en fut si honteux et si courrouce
+interieurement, qu'il devint tout a coup sombre et taciturne. Mais ceci
+n'etait pas plus nouveau pour nous que sa colere bruyante: nous l'avions
+si souvent vu passer de la declamation a la bouderie!
+
+"Tenez, Horace, lui dit Eugenie en lui posant familierement ses deux
+mains sur les epaules, tout charmant que vous etiez au commencement de
+votre visite, et tout maussade que vous voila maintenant, je vous aime
+encore mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos defauts, que nous
+savons par coeur, et qui ne nous empechent pas de vous aimer; au lieu
+que, quand vous voulez etre accompli, nous ne vous reconnaissons plus,
+et nous ne savons que penser.
+
+--Grand merci, ma belle," dit Horace en cherchant a l'embrasser
+cavalierement pour la punir de son impertinence. Mais elle s'en preserva
+en le menacant d'une petite balafre de son aiguille au visage, ce qui
+l'eut empeche de paraitre le soir dans le monde, et il ne s'y exposa
+point. Il essaya de reprendre son air aise et ses manieres distinguees
+avant de nous quitter; mais il n'en put venir a bout, et, se sentant
+gauche et guinde, il abregea sa visite.
+
+"Je crains que nous ne l'ayons fache, et qu'il ne revienne pas de si
+tot, dis-je a Eugenie lorsqu'il fut parti.
+
+--Nous le reverrons quand il aura gagne encore de l'argent, et qu'il
+aura un coupe a deux chevaux a nous faire voir, repondit-elle.
+
+--Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrige de tous ses defauts,
+repris-je, et je m'en rejouissais.
+
+--Et moi, je m'en affligeais, dit Eugenie; car il me semblait etre
+arrive a l'impudence, qui est le pire de tous les vices. Heureusement,
+voyez-vous, il ne pourra jamais s'empecher d'etre ridicule, parce
+qu'en depit de toutes ses affectations, il a un fonds de naivete qui
+l'emporte."
+
+Ce meme jour, nous fumes surpris et bouleverses par une visite autrement
+agreable. Comme nous etions encore penches sur le balcon pour suivre de
+l'oeil le rapide tilbury d'Horace, nous remarquames qu'il faillit,
+au detour du pont, ecraser un homme et une femme qui venaient a sa
+rencontre en se donnant le bras, et en causant la tete baissee, sans
+faire attention a ce qui se passait autour d'eux. Horace cria: Gare
+donc! d'une voix retentissante qui monta jusqu'a nous par-dessus tous
+les bruits du dehors, et nous le vimes fouetter son cheval fougueux avec
+quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui l'avaient force de
+s'arreter une seconde. Nos yeux suivirent involontairement ce couple
+modeste qui venait toujours de notre cote, et qui semblait n'avoir
+remarque ni le dandy ni son equipage. Ils marchaient appuyes l'un sur
+l'autre, et plus lentement que tous les gens affaires qui suivaient le
+trottoir.
+
+"As-tu jamais observe, me dit Eugenie, qu'on peut deviner, a l'allure de
+deux personnes de sexe different qui se donnent le bras, le sentiment
+qu'elles ont l'une pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le
+parierais! ils sont jeunes tous deux, je lu vois a leur taille et a
+leur demarche. La femme doit etre jolie, du moins elle a une tournure
+charmante; et a la maniere dont elle s'appuie sur le bras de ce jeune
+mari ou de ce nouvel amant, je vois qu'elle est heureuse de lui
+appartenir.
+
+--Voila tout un roman dont ces deux passants ne se doutent peut-etre
+guere, repondis-je. Mais vois donc, Eugenie! a mesure que cet homme
+s'approche, il me semble le reconnaitre. Il a fait un geste comme
+Arsene; il leve la tete vers notre balcon. Mon Dieu! si c'etait lui?
+
+--Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugenie; mais quelle serait
+donc cette femme qu'il accompagne? A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni
+Louison.
+
+--C'est Marthe! m'ecriai-je. J'ai de bons yeux; elle nous a regardes,
+elle entre ici... Oui, Eugenie, c'est Marthe avec Paul Arsene!
+
+--Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugenie tout emue en s'arrachant
+du balcon. Ce sont de fausses joies que tu me donnes."
+
+J'etais si sur de mon fait, que je m'elancai sur l'escalier a la
+rencontre de ces deux revenants, qui, un instant apres, pressaient
+Eugenie dans leurs bras entrelaces. Eugenie, qui les avait crus morts
+l'un et l'autre, et qui les avait amerement pleures, faillit s'evanouir
+en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les
+arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passerent
+plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informerent
+complaisamment des moindres details de leur histoire et de leur vie
+presente. Quand Eugenie sut que son amie etait actrice, elle la regarda
+avec surprise, et me dit en la montrant:
+
+"Vois donc comme elle est toujours la meme! elle a embelli, elle est
+mise avec plus d'elegance; mais sa voix, son ton, ses manieres, rien n'a
+change. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le
+passe. Ce n'est pas comme..." Et elle s'arreta pour ne pas prononcer un
+nom que Marthe, dans son recit, avait repete cependant plusieurs fois
+sans emotion penible. Mais a chaque instant, Eugenie, en regardant Paul
+et Marthe, et en poursuivant interieurement son parallele avec Horace,
+ne pouvait s'empecher de s'ecrier:
+
+"Mais ce sont eux! ils n'ont pas change. Il me semble que je les ai
+quittes hier."
+
+Marthe voulut avoir l'explication de ces reticences, et je jugeai qu'il
+valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la
+forcer a nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il
+venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence
+soudaine. Je lui parlai meme de ses relations avec la vicomtesse de
+Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la derniere main, s'il
+en etait besoin, a la guerison de cette ame sauvee. Elle en sourit de
+pitie, fremit legerement, et, se jetant dans le sein de son epoux, elle
+lui dit avec un sourire doux et triste:
+
+"Tu vois que je connaissais bien Horace!"
+
+Ils furent forces de nous quitter a quatre heures. Marthe jouait le
+soir meme. Nous allames l'entendre, et nous revinmes tout emus et tout
+bouleverses de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouve ces
+deux etres cheris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.
+
+
+
+XXXI.
+
+Horace, lance dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue,
+beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renommee
+litteraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il
+signait _Du Montet_, ne pouvait manquer d'etre remarque; et il y eut un
+moment ou, sans trop d'illusions, il put se flatter d'etre appele aux
+plus grands succes aupres de ces belles poupees de salon qu'on appelle
+femmes a la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis
+en vogue, s'il eut voulu se laisser proner par elles; mais il visa plus
+haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passageres
+amours etaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer a un brillant
+mariage. Depuis qu'il avait tate de la richesse, il lui semblait qu'il
+n'y avait que cela de reel et de desirable. Il ne regardait plus le
+talent et la gloire que comme des moyens de parvenir a la fortune, et il
+comptait sur les dons qu'il avait recus de la nature pour captiver le
+coeur de quelque riche heritiere. Avec de l'habilete, du temps et de la
+prudence, qui sait si son reve ne se serait pas realise? Mais il ne sut
+pas menager les ressources de sa position, et son trop de confiance
+l'egara. Prompt a s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama
+une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui
+repondit a ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec
+lui un enlevement et un mariage a Gretna-Green. Malheureusement Horace
+n'avait pas assez d'argent pour faire cette equipee. Les deux ou trois
+mille francs du second roman avaient ete manges avant d'etre touches, et
+il commencait a devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'etre
+heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle a ses
+parents d'un ton assez imperatif, se vanta aupres d'eux de la passion
+qu'elle avait pour lui, et leur donna meme a entendre qu'il n'etait plus
+temps de la lui refuser. Ce dernier point etait une ruse d'amour dont il
+esperait rendre la jeune personne, complice; car il avait ete, malgre
+lui, plus delicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respecte
+l'imprudente petite heroine de son roman, et meme leurs relations
+avaient ete si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger aupres
+de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait
+leur fortune eux-memes, eurent bientot penetre la verite. Ils prirent
+l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme
+sans coeur, pret a la compromettre pour s'enrichir en l'epousant. Ils
+parlementerent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous
+mysterieux, gagnerent du temps, parlerent d'accorder la main et de
+retenir la dot, et en peu de jours surent si bien degouter ces deux
+amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui
+le repoussait de son cote avec mepris et aversion. Cette triste aventure
+fut tenue secrete: on ne fut tente de s'en vanter de part ni d'autre, et
+Horace, par depit, s'adressa precipitamment a une veuve de bonne maison,
+qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui etait
+encore jeune et belle.
+
+[Illustration: Comme nous etions encore penches sur le balcon.]
+
+Comme elle etait devote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle
+ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la
+veuve ne voulut faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout
+honneur, soit qu'elle fut moins scrupuleuse et voulut aimer sans perdre
+sa liberte, il fut accueilli avec grace, agace avec art, et commenca
+a se sentir amoureux avant de savoir a quoi s'en tenir. J'ignore si,
+malgre son extreme jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe epaisse,
+son nom roturier, qu'il avait arrange sur ses cartes de visite, et
+sa misere, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant
+quelque temps, il eut satisfait son amour et son ambition. L'esperance
+d'etre un jour homme politique lui etait revenue avec celle de devenir
+eligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux
+projets, et attendait, pour avouer sa veritable situation, qu'il eut
+inspire un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait
+une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'etait la vicomtesse de
+Chailly.
+
+Quoiqu'elle n'eut plus d'amour pour lui, elle avait espere le voir
+ramper devant elle, conformement aux predictions du marquis de Vernes,
+aussitot qu'elle l'aurait abandonne; mais le marquis, en jugeant Horace
+orgueilleux en amour, s'etait trompe. Horace n'etait que vain, et son
+inconstance, jointe a sa bonte naturelle, l'empechait de concevoir un
+depit serieux. Il vit bien que la vicomtesse etait retournee au comte de
+Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance
+et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et
+continua a la voir sans amertume et sans pretention. C'eut ete pour
+tous deux le meilleur etat de choses; mais Horace ne pouvait passer une
+semaine sans commettre une faute grave. Il aimait a se griser, pour
+etouffer peut-etre quelques secrets remords. A la suite d'un dejeuner
+au Cafe de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa
+arracher l'aveu de ses succes aupres de la vicomtesse. Un de ceux qui
+l'aiderent perfidement a cette confession haissait Leonie, et voyait
+intimement le comte de Meilleraie. Des le lendemain, ce dernier fut
+informe de l'infidelite de sa maitresse. Il lui fit, non pas une scene,
+il ne l'aimait pas assez pour s'emporter, mais de piquants reproches,
+qui la blesserent profondement. Des lors, Horace fut l'objet de la haine
+implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulierement la
+veuve qu'il courtisait, et deja elle s'etait apercue de la tournure
+que prenait cette liaison. Elle lui temoigna de l'amitie, gagna sa
+confiance, et la degouta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est
+un homme _qui parle_. Horace fut econduit brusquement. Il lutta, et sa
+defaite n'en fut que plus honteusement Consommee.
+
+[Illustration: C'etait la vraie fille de Lucifer.]
+
+Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus facheux
+moment. Son second roman venait de paraitre, et il n'etait pas bon.
+Horace avait epuise dans le premier la petite somme de talent qu'il
+avait amassee, parce qu'il y avait depense la petite somme d'emotion
+qu'il avait recue. Il eut fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que
+sa vie interieure fut renouvelee assez rapidement pour rechauffer et
+l'inspirer une seconde fois. Il avait force son cerveau a un enfantement
+qui avortait. En essayant de peindre Leonie et son amour pour elle, il
+avait ete froid et faux comme son modele et comme son propre sentiment.
+Il eut pu avoir neanmoins un certain succes dans un certain monde avec
+ce mauvais ouvrage, s'il eut designe clairement la vicomtesse a la
+mechancete du public des salons, et s'il eut fourni a ses elegants
+lecteurs l'appat d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble
+coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement poetise son
+heroine, qu'elle n'etait pas vraie, et que personne ne pouvait la
+reconnaitre. Incapable de garder un secret d'amour, il etait egalement
+incapable de le proclamer froidement et par vengeance.
+
+Le meme jour ou il fut congedie par la prudente veuve, il perdit au jeu
+ses derniers louis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit
+assez tragique. Il trouva sur sa cheminee une lettre de son editeur, en
+reponse a un billet qu'il lui avait ecrit la veille pour lui demander de
+nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. "Odieux
+metier! s'ecria-t-il en decachetant la lettre; il faudra donc ecrire
+encore, ecrire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; etre
+leger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de
+sentiments avec une ame dessechee de colere, frais et fleuri de
+metaphores avec une imagination fletrie par le degout!" Il brisa
+convulsivement le cachet, et, a sa grande surprise, lut un refus
+tres-net en style d'editeur mecontent, qui appelle un chat, un chat, et
+un succes manque un _bouillon_. Le digne homme en etait pour ses frais.
+Depuis quinze jours que l'ouvrage etait publie, il ne s'en etait pas
+vendu trente exemplaires. Et puis il etait si court! Le volume etait
+plat, les libraires ne prenaient cette _galette_ qu'au rabais. Si Horace
+avait voulu le croire, il aurait allonge le denoument. Deux feuilles de
+plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le
+titre n'etait pas assez _ronflant_, la donnee n'etait pas _morale_, il
+y avait _trop de reflexions_; et mille autres causes de non-succes qui
+firent sauter au plancher le pauvre auteur outre de colere et rempli de
+desespoir.
+
+Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes
+percees et un habit rape, on ne se decourage pas pour un refus
+d'editeur; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on
+finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir
+en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander
+l'aumone, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant des le
+lendemain. Partout il fut recu avec beaucoup de politesse, mais avec
+un sourire d'incredulite pour son avenir litteraire. Son premier roman
+avait eu un succes d'estime plutot qu'un succes d'argent. Le second
+avait fait un _fiasco_ complet. L'un lui demandait une preface d'Eugene
+Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un
+troisieme exigeait qu'on lui assurat un feuilleton de Jules Janin. Tous
+s'accordaient pour ne point faire les frais de l'edition, et aucun
+n'entendait debourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous
+au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'ame.
+
+Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congedier son
+domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques
+pieces d'or, et pouvoir jouer encore un jour le role d'un homme riche.
+Il alla voir Louis de Meran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace
+gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois
+heures du matin endette de cinq cents francs, que, selon les lois de
+ce monde-la, il devait payer dans un delai de trois jours a un de ses
+meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'etre
+meprise et taxe de gueuserie. Apres s'etre en vain mis en quatre pour se
+les procurer chez un editeur, le soir du troisieme jour, il se decida
+a les emprunter a Louis de Meran, non sans un trouble mortel; car il
+savait qu'a moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les
+rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguere s'etait changee en
+mefiance et en terreur depuis qu'il avait connu les apres jouissances
+de la possession et les soucis amers de la ruine. Cette souffrance fut
+d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans
+tout l'exterieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui
+contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-la
+ce jeune homme avait paru, en lui pretant de l'argent, le remercier
+plutot que l'obliger, et il est certain que jusque-la Horace le lui
+avait scrupuleusement restitue. Depuis qu'il se faisait passer pour
+riche, il payait exactement, non ses anciennes dettes, mais celles qu'il
+contractait dans son nouvel entourage. Ce jour-la il lui sembla que
+Louis de Meran lui faisait l'aumone avec un deplaisir contenu par la
+politesse. Aurait-il devine que ce jour-la, pour la premiere fois,
+Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? Mais comment eut-il pu le
+deviner? Horace avait reforme son equipage et quitte le joli appartement
+garni qu'il occupait, sous pretexte d'un prochain voyage en Italie
+annonce depuis longtemps, projet a la faveur duquel il s'etait dispense
+d'acheter des meubles et de s'installer conformement a sa pretendue
+aisance. Il feignit d'etre encore retenu pour quelques jours par des
+affaires imprevues, esperant que, durant ce peu de jours, la fortune
+du jeu, et meme celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui
+permettraient de reculer indefiniment son voyage.
+
+Neanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une sorte d'affectation
+qu'il crut remarquer en lui de ne pas l'accompagner a l'Opera, lui
+causerent une profonde inquietude. Il craignit d'avoir laisse soupconner
+sa position facheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques
+jours, et resolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public
+avec son dandysme accoutume. Il alla trouver au fond de la Cite un
+brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit a
+grande perte son epingle en brillants; mais il eut une centaine de
+francs dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui
+lui restat, passa une rose magnifique dans sa boutonniere, et alla
+s'installer a l'avant-scene de l'Opera, dans une de ces loges en
+evidence qu'on appelle aujourd'hui, je crois, _cages aux lions_. A cette
+epoque-la, les elegants du Cafe de Paris ne portaient pas encore ce nom
+bizarre; mais je crois bien que c'etait la meme espece de dandys, ou peu
+s'en faut. Horace etait enrole dans cette variete de l'espece humaine,
+et faisait profession de se montrer. Il avait ses entrees dans cette
+loge, ou Louis de Meran payait une part de location, et l'emmenait une
+ou deux fois par semaine. Il y etait toujours accueilli par les autres
+occupants avec cordialite; car on l'aimait, et son esprit animait ce
+groupe flaneur et ennuye. Mais ce soir-la on tourna a peine la tete
+lorsqu'il entra, et personne ne se derangea pour lui faire place. Il est
+vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell:
+
+ O Mathilde, idole de ma vie, etc.
+
+Probablement on ecoutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace,
+un instant effraye, se rassura; et bientot il reprit tout son aplomb,
+lorsqu'a la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea a venir souper
+chez lui, avec les autres, apres le spectacle. Il s'efforca d'etre
+enjoue, et il vint a bout d'avoir enormement d'esprit. Cependant, de
+temps a autre, il lui semblait remarquer un sourire de mepris echange
+autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles
+bourdonnaient, il n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus
+flotter dans la salle qu'une assemblee de fantomes qui le regardaient,
+le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de
+femmes qui se disaient les uns aux autres des mots etranges derriere
+leur eventail: _aventurier, aventurier! hableur, fanfaron! homme de
+rien! homme de rien!_ Alors il etait pret a s'evanouir, et quand, revenu
+a lui-meme, il s'assurait que ce n'etait qu'une hallucination, il
+faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses
+compagnons lui demanda pourquoi il etait si pale. Horace, encore plus
+trouble par cette remarque, repondit qu'il etait souffrant. _Peut-etre
+avez-vous faim?_ lui dit un antre. Horace perdit tout a fait contenance.
+Il crut voir dans ce mot insignifiant une atroce epigramme. Il songea a
+se retirer, a se cacher, a ne jamais reparaitre.
+
+Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il
+devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se defendre
+avec audace, et de savoir a tout prix s'il etait victime d'une secrete
+persecution, ou en proie a un mauvais reve. Il suivit la bande joyeuse
+chez l'amphitryon de la nuit, tour a tour glace ou rassure par l'air
+froid ou bienveillant des convives.
+
+La dame du logis etait une fille entretenue, fort belle, fort
+intelligente, fort railleuse, et mechante a l'exces. Horace l'avait
+toujours haie et redoutee, quoiqu'elle lui eut fait des avances.
+Elle avait ce jour-la une robe de satin ecarlate, ses cheveux blonds
+flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux
+brillaient d'un eclat diabolique: c'etait la vraie fille de Lucifer.
+Elle accueillit Horace avec des graces de chat, le placa aupres d'elle a
+table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux.
+On s'egaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui
+fit reciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint a
+l'enivrer, non pas jusqu'a perdre la raison, mais jusqu'a reprendre
+confiance en lui-meme.
+
+Alors un des convives lui dit:
+
+"A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la
+vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu'a un dejeuner
+au Cafe de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise?
+
+--Le diable m'emporte si je m'en souviens, repondit Horace; mais je ne
+crois pas l'avoir fait.
+
+--Alors vous devriez vous justifier aupres d'elle, car on lui a dit
+que vous vous etiez vante de ce dont un homme d'honneur ne se vante
+jamais...
+
+--A jeun! reprit un autre. Mais _in vino veritas_, n'est ce pas, Horace?
+
+--En ce cas, repondit Horace, quelque gris que j'aie pu etre, je n'ai du
+me vanter de rien.
+
+--Il veut dire par la, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace
+appelait ce soir-la la maitresse de son hote), qu'il n'y aurait pas
+de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est seche,
+reluisante et anguleuse comme un coquillage.
+
+--Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez
+ete amoureux.
+
+--Pourquoi non? Mais si je l'ai ete, je ne m'en souviens pas davantage.
+
+--On dit pourtant que vous vous en etes souvenu au point de raconter des
+choses etranges sur votre sejour a la campagne, l'ete dernier?
+
+--Que signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tete.
+Suis-je devant un jury?
+
+--Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la police
+correctionnelle. Allons, mon beau poete, vous allez nous dire cela entre
+amis. La vicomtesse ne vous hairait pas tant si elle ne vous avait pas
+tant aime.
+
+--Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?
+
+--Depuis que vous lui avez ete infidele, bel inconstant!
+
+--Si je ne l'ai pas ete, c'est votre faute, belle inhumaine, repondit
+Horace du meme ton moqueur.
+
+--Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez jure fidelite
+jusqu'au tombeau?
+
+--Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant.
+
+--Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent depit a la
+vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vous.
+
+--Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plait?
+
+--Tenez vous a le savoir?
+
+--Un peu.
+
+--Eh bien! elle pretend que vous etes pauvre, et que vous vous faites
+passer pour riche; que vous etes un enfant, et que vous faites semblant
+d'etre un homme; que vous etes econduit par toutes les femmes, et que
+vous jouez le role de vainqueur."
+
+Nous y voila, pensa Horace; le moment est venu de braver l'orage.
+
+"Si la vicomtesse se plait a debiter de pareilles impertinences,
+repondit-il avec fermete, comme je ne sais pas le moyen de me venger
+d'une femme, je me bornerai a dire qu'elle se trompe; mais si un homme
+me le repetait avec le moindre doute sur ma loyaute, je lui repondrais
+qu'il en a menti."
+
+L'interlocuteur a qui s'adressait cette reponse fit un mouvement
+de colere. Son voisin le retint, et se hata de dire d'un ton assez
+equivoque:
+
+"Personne ne doute ici de votre loyaute. Si vous avez trahi le secret de
+vos amours avec une femme, dans un de ces _apres-boire_ ou vraiment la
+verite nous echappe sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse
+pousse trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous l'aviez
+calomniee, vous? si, par depit de ses refus, vous aviez menti, il
+faudrait l'excuser d'user de represailles.
+
+--Mais vous-meme, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? Je
+desirerais savoir votre opinion sur mon compte.
+
+--Mon opinion, c'est que vous avez ete son amant, que vous l'avez conte
+a quelqu'un dans les fumees du champagne, et que vous avez fait la une
+grave imprudence.
+
+--Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace;
+prononcez, messieurs du tribunal.
+
+--Cela merite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans
+l'oratoire de madame de ***."
+
+Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espere d'epouser.
+
+"Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport a
+celle-la?" dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche a lui
+donner des vertiges de vanite.
+
+Quoique Horace fut un peu anime, il comprit qu'il avait besoin de toute
+sa tete, et il s'abstint de vider son verre; il chercha a deviner dans
+les regards des convives si cette petite guerre etait un piege perfide
+ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et
+il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui
+disait l'eclairait sur un point jusqu'alors mysterieux pour lui: c'est
+que la vicomtesse l'avait desservi aupres de la veuve. Il voyait en
+outre qu'elle avait tache de le desservir dans l'opinion de ses amis,
+et la maniere dont on presentait les choses donnait a penser que cette
+guerre cruelle etait le resultat de l'amour offense. Il trouvait tout le
+monde dispose a le juger ainsi, et a l'absoudre, dans ce cas, des doutes
+injurieux eleves contre lui par une femme irritee et jalouse. Il ne
+pouvait se justifier qu'en avouant son intimite avec elle; mais il ne
+pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuite, qu'il repoussait
+depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti a prendre, c'etait de se
+griser tout a fait, et il le fit de son mieux, afin d'etre autorise a
+parler comme malgre lui.
+
+Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte
+que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine a nous rester
+fidele lorsque nous la voulons ecarter, plus il buvait, moins il se
+sentait gris. Il avait la migraine, sa paupiere etait lourde, sa langue
+embarrassee; mais jamais son cerveau n'avait ete plus lucide. Cependant
+il fallait deraisonner, helas! et Horace deraisonna. Il me l'a confesse
+depuis, presse par un severe interrogatoire: il joua l'ivresse n'etant
+pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup
+de discernement, des preuves irrecusables de la verite. Il le fit avec
+une certaine jouissance de ressentiment contre la mechante creature qui
+avait voulu le deshonorer, et il crut avoir savoure le plaisir funeste
+de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir a ses
+aveux, et les enregistrer comme pour demasquer la prudence de son
+ennemie.
+
+Mais tout a coup son hote, se levant pour recevoir les adieux de la
+compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une
+froideur meprisante: "Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne
+soyez pas plus gris que moi, vous etes _soul comme un_..."
+
+Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le
+repeter. Il eut comme un eblouissement; et ses jambes ne pouvant plus le
+soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraina, et
+on le jeta, plutot qu'on ne le deposa a la porte de Louis de Meran, chez
+lequel, depuis le jour ou il avait quitte son logement, il avait accepte
+un gite provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne
+saurait etre apprecie que par ceux qui auraient d'aussi miserables
+fautes a se reprocher. En proie a d'horribles douleurs physiques, et ne
+pouvant se trainer jusqu'a son lit, il passa le reste de la nuit sur un
+fauteuil, a mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa
+raison etait parfaitement eclaircie, et il ne se faisait plus illusion
+sur le blame, la mefiance et le mepris de ces hommes qu'il avait voulu
+eblouir et tromper, et qui, malgre la superiorite de son esprit,
+venaient de le faire tomber dans un piege grossier. Maintenant il
+comprenait l'epreuve a laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il
+eut du tenir pour en sortir justifie. S'il eut affronte dignement
+les imputations de Leonie, en persistant a respecter le secret de sa
+faiblesse, et en acceptant le soupcon au lieu de l'ecarter au moyen
+d'une lache vengeance, quoique ses juges ne fussent ni tres-eclaires, ni
+tres-delicats sur de telles matieres, ils auraient eu assez d'instinct
+genereux dans l'ame pour lui tout pardonner. Ils auraient estime la
+noblesse et la bonte de son coeur, tout en blamant la vanite de son
+caractere. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui
+a beaucoup d'egards, avaient du moins recu du grand monde une sorte
+d'education chevaleresque qui les eut rendus magnanimes, si Horace eut
+su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son role de haut, il
+retombait plus bas qu'il ne meritait d'etre.
+
+Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou
+cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de
+l'etre, avaient fait entendre a ses oreilles des paroles terribles de
+secheresse et d'ironie. Il avait ete condamne a ne pas les relever,
+parce qu'il s'etait condamne a ne pas paraitre les entendre. Il avait
+eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient passe par tous ses
+membres, et, pour la premiere fois de sa vie, au lieu de ceder a son
+exasperation nerveuse, il avait eu la force de la reprimer, parce qu'il
+voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son
+delire. Vraiment c'etait un chatiment trop rude pour un jeune homme qui
+n'etait que vain, leger et maladroit.
+
+Au grand jour, Louis de Meran entra dans sa chambre avec un visage si
+severe, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusite, cacha sa
+tete dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, desarme par sa
+douleur, prit une chaise, s'assit a cote de lui, et, s'emparant de ses
+mains avec une bonte grave, lui parla avec plus de raison et d'elevation
+d'idees qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'etait un jeune
+homme assez ignorant, eleve en enfant gate, mais foncierement bon; la
+delicatesse du coeur eleve l'intelligence quand besoin est. "Horace, lui
+dit-il, je sais ce qui s'est passe cette nuit a ce souper ou je n'ai pas
+voulu me trouver, pour ne pas etre temoin des humiliations qu'on vous
+y menageait. J'aurais malgre moi pris parti pour vous, et je me serais
+fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'anciennete et
+par suite d'un long echange de services, je suis force de preferer a
+vous. J'ai fait mon possible pour vous engager a rester chez vous hier;
+vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous etes livre, et vous
+avez empire votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans
+la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour
+lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et
+froid que vous avez voulu affronter sans le connaitre. Vous avez une
+ennemie implacable, a qui vous pouvez rendre blessure pour blessure,
+outrage pour outrage. C'est une mechante femme, dont j'ai appris a mes
+depens a me preserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en etes pas.
+Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous
+fera chasser de partout, comme elle vous a fait congedier par madame
+de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, eloignez-vous, faites-vous
+oublier; et si vous voulez reparaitre absolument dans ce qu'on appelle,
+tres-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec
+une existence assuree et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu
+un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de
+nous ne vous eut jamais fait un crime d'etre pauvre et d'une naissance
+obscure. Avec votre esprit et vos qualites, vous vous seriez fait
+accepter de nous, un peu plus lentement peut-etre, mais d'une maniere
+plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition precaire, jouir
+tout d'un coup des avantages de fortune et de consideration que votre
+travail et votre attitude fiere et discrete vis-a-vis de nous eussent pu
+seuls vous faire conquerir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans
+vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guide un peu mieux. Si j'avais
+su que vous etiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non
+le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais detourne de
+l'idee puerile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne
+possediez absolument rien, je ne vous aurais pas lance dans un train de
+vie ou vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait.
+Laissez au temps, qui efface les medisances et a mon amitie, qui vous
+restera fidele, le soin de le reparer. Vous avez du talent et de
+l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un
+jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air degage vous a
+seduit, et que vous regarderez peut-etre alors en pitie. Vous allez
+partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tete a vous
+venger des soupcons qu'on a concus contre vous. Vous auriez dix duels,
+que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la verite, et vous
+donneriez a votre aventure un eclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez
+besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu a la verite pour mener
+en pays etranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre
+modestement le resultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous
+pourrez. Ne vous en tourmentez guere; j'ai de la fortune, et je vous
+proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir a vous obliger
+que je le fais en cet instant."
+
+Horace, penetre de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la
+main de Louis, refusa obstinement le portefeuille qu'il lui presentait,
+le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de
+les suivre, et quitta precipitamment sa maison. Louis de Meran m'ecrivit
+aussitot, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour
+m'engager a faire accepter en mon nom a Horace les avances qu'il n'avait
+pas voulu recevoir de lui, et qui lui etaient necessaires pour se mettre
+en voyage.
+
+Malheureusement le devouement de cet excellent jeune homme ne put etre
+aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me
+voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir decouvrir
+sa retraite.
+
+
+
+XXXII.
+
+Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux
+angoisses de la honte et de la misere, ne sachant ou fuir l'une et
+comment arreter les progres de l'autre. Son ame avait recu la plus
+douloureuse atteinte qu'elle fut disposee a ressentir. Les chagrins de
+l'amour, les tourments du remords, les soucis meme de la pauvrete ne
+l'avaient jamais serieusement ebranle; mais une profonde blessure portee
+a sa vanite etait plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement
+ce n'etait pas assez pour le corriger. Horace etait sans force et sans
+espoir de reaction contre l'arret qui venait de le frapper. Enferme dans
+un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains
+et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-a-dire la vie
+d'apparat et de dissipation, cet Elysee de ses reves, ce refuge contre
+tous les reproches de sa conscience, lui etait donc ferme pour jamais!
+Les consolations que Louis de Meran avait essaye de lui donner lui
+paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de
+pretentions, selon eux legitimes, sont sans pitie pour les pretentions
+mal fondees d'autrui. Il avait assez de fierte pour ne vouloir pas
+rentrer en grace en cherchant a justifier sa conduite; et lors meme
+qu'il eut ete assure de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte
+contre la vicomtesse, la seule pensee d'affronter des humiliations comme
+celles qu'il venait de subir le faisait fremir de douleur et de degout.
+
+Il avait fait tant d'etalage de sa courte prosperite, tant aupres de ses
+anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait
+plus, dans sa detresse, s'adresser a personne. Et a vrai dire il ne
+pouvait s'arreter a aucun projet. Il sentait bien que le plus court et
+le plus sage etait de retourner dans son pays, et d'y travailler a une
+oeuvre litteraire, afin de payer ses dernieres dettes et d'amasser de
+quoi se mettre en route, a pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce
+courage. Il savait que ses parents, abuses sur ses succes litteraires,
+n'avaient pas manque de les proclamer sur tous les toits de leur petite
+ville, et il craignait qu'un beau jour une medisance, recueillie par
+hasard au loin, n'y vint changer en mepris la consideration qu'il
+s'etait faite. Six mois plus tot, il eut emprunte gaiement et
+insoucieusement un louis par semaine a differents camarades d'etudes.
+Dans ce monde-la, nul ne rougit d'etre pauvre, et l'on se conte l'un a
+l'autre en riant qu'on n'a pas dine la veille, faute de neuf sous pour
+payer son ecot chez Rousseau. Mais quand on a frequente les salons
+fermes aux necessiteux, quand on a eclabousse de son equipage les amis
+qui vont a pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme
+un opprobre.
+
+Cependant, un soir, Horace se decida a monter chez moi, non sans etre
+revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect etait dechirant a
+voir; sa figure etait fletrie, ses joues creusees, ses yeux eteints.
+Sa chevelure en desordre portait encore les traces de la frisure, et,
+cherchant a reprendre son attitude naturelle, se dressait par meches
+raides et contournees autour de son front. Le courage de dissimuler sa
+misere sous un essai de proprete lui avait manque. On voyait dans toute
+sa personne negligee et debraillee le decouragement profond ou il
+s'etait laisse tomber. Sa chemise fine et plissee avec recherche, etait
+sale et chiffonnee. Son habit, d'une coupe elegante, avait plusieurs
+boutons emportes ou brises, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il
+n'avait pas songe a le brosser. Ses bottes etaient couvertes d'une boue
+seche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un
+gros baton plombe, comme s'il eut ete sans cesse en garde contre quelque
+guet-apens.
+
+Heureusement nous etions prevenus, Eugenie et moi, et nous ne fimes
+paraitre aucune surprise de le voir ainsi metamorphose. Nous feignimes
+de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui
+proposames bien vite de diner avec nous. Nous avions deja dine pourtant;
+mais Eugenie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau
+repas auquel nous fimes semblant de toucher, et dont Horace avait trop
+besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il etait si affame, qu'il
+eprouva un accablement extraordinaire aussitot qu'il se fut assouvi,
+et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enlevee.
+L'appartement que Marthe avait occupe a cote du notre se trouvait par
+hasard vacant. Nous y portames a la hate un lit de sangle et quelques
+chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugenie lui dit:
+
+"Vous etes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous
+jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers a un ami
+de province, et qui est encore la tout pret. Profitez-en jusqu'a ce que
+vous vous sentiez mieux.
+
+--Il est vrai que je me sens tout a fait malade, repondit Horace; et si
+je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalite jusqu'a demain." Il se
+laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappe d'aucun
+souvenir penible. Il etait comme abruti, et cet etat, si contraire a son
+animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant.
+
+Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsene entra chez
+nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. "Je vous apporte votre
+filleul, dit-il a Eugenie, qui avait pris ce gros garcon en affection,
+et qui lui avait donne le nom d'Eugene. Sa mere est accablee de travail
+aujourd'hui, et moi par consequent. Elle debute ce soir au Gymnase, ou
+je suis recu caissier comme vous savez. La mere Olympe est un peu malade
+et perd la tete. Nous craignons que notre _tresor_ ne soit mal soigne.
+Il faut que vous veniez a notre secours et que vous le gardiez toute la
+journee, si vous pouvez le faire sans trop vous gener.
+
+--Donnez-moi bien vite le _tresor_, s'ecria Eugenie en s'emparant
+avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naive et grande, Arsene
+n'appelait plus autrement.
+
+--Le tresor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous a l'entrevue qui
+est inevitable tout a l'heure?...
+
+--Arsene, dit Eugenie, prends ton courage et ton sang-froid a deux
+mains: Horace est ici."
+
+Arsene palit, "N'importe, dit-il; d'apres ce que vous m'aviez confie,
+je devais bien m'attendre a l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de
+l'enfant n'est point ecrit sur son front, et d'ailleurs, grace a lui,
+le _tresor_ est anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils
+d'Horace; je vous le confie, Eugenie; ne le rendez pas a son possesseur
+legitime.
+
+--Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! repondit-elle avec un
+soupir. Vous avertissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici
+durant quelques jours. Horace ne peut pas rester a Paris, et il est
+facile d'eviter cette rencontre.
+
+--Je le desire beaucoup, dit Arsene; il me semble que cet homme ne peut
+seulement pas la regarder sans lui faire du mal. Cependant, si elle
+desire le voir, que sa volonte soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne
+le veut pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir."
+
+"Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifference, lorsqu'il entra
+chez nous vers dix heures pour dejeuner.
+
+--Oui, nous avons un enfant, repondit Eugenie avec un sentiment secret
+de malice austere. Comment le trouvez-vous?"
+
+Horace le regarda. "Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la meme
+indifference. Il est vrai que ces poupons-la ne ressemblent a rien,
+ou plutot ils se ressemblent tous: je n'ai jamais compris qu'on put
+distinguer un petit enfant d'un autre enfant du meme age. Combien a
+celui-la? un mois? deux mois?
+
+--On voit bien que vous n'en avez jamais regarde un seul! dit Eugenie.
+Celui-ci a huit mois, et il est superbe pour son age. Vous ne trouvez
+pas que ce soit un bel enfant?
+
+--Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai _delirant_ si cela vous
+fait plaisir... Mais j'y songe! il est impossible que vous soyez sa
+mere. Je vous ai vue il y a huit mois... Allons donc! cet enfant n'est
+pas a vous.
+
+--Non, dit Eugenie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de
+mon portier, c'est mon filleul.
+
+--Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre
+menage?
+
+--Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui presentant, pendant
+que je servirai le dejeuner?
+
+--Si cela nous fait dejeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je
+vous assure que je ne sais comment toucher a _cela_, et que s'il lui
+prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le
+poser par terre. Fi! puisque vous n'etes pas sa mere, je puis bien vous
+dire, Eugenie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses
+yeux ronds!
+
+--Il est plus beau que vous, s'ecria Eugenie avec une colere ingenue, et
+vous n'etes pas digne d'y toucher.
+
+--Tenez, le voila qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter
+dans la loge de ses chers parents."
+
+L'enfant, effraye de la grosse barbe noire d'Horace, s'etait rejete, en
+criant, dans le sein d'Eugenie.
+
+"Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si
+heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre tresor!"
+
+Horace sourit dedaigneusement, et, s'enfoncant dans un fauteuil, il
+devint reveur. Le passe sembla enfin se reveiller dans sa memoire, et il
+me dit avec abattement, lorsque Eugenie, ayant depose l'enfant sur mes
+genoux, passa dans la chambre voisine: "Jamais Eugenie ne me pardonnera
+de n'avoir pas compris les joies de la paternite: vraiment, les femmes
+sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup reflechi, depuis _mon
+malheur_; et j'ai eu beau chercher comment les delices de la famille
+pouvaient etre appreciables a un homme de vingt ans, je ne l'ai pas
+trouve. Si un enfant pouvait venir au monde a l'age de dix ans, au
+developpement de sa beaute et de son intelligence (en supposant
+gratuitement qu'il ne fut ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je
+comprendrais, jusqu'a un certain point, qu'on put s'interesser a lui.
+Mais soigner ce petit etre malpropre, rechigne, stupide, et pourtant
+despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donne pour cela des
+entrailles differentes des notres.
+
+--Cela n'est vrai que jusqu'a un certain point, repondis-je. Les femmes
+les aiment plus delicatement, et s'entendent mieux a les elever durant
+les premieres annees; mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en presence
+de cet etre faible et mysterieux qui porte en lui un passe et un avenir
+inconnus, on put eprouver, pour tout sentiment, la repugnance. Les
+hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs
+petits avec une admirable naivete. N'avez-vous jamais ete saisi de
+respect et d'attendrissement a la vue d'un robuste ouvrier portant le
+soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot
+sur le seuil de la porte, pour l'egayer et soulager sa mere?
+
+--Ce sont des vertus inconciliables avec la proprete," repondit Horace
+sur un ton de persiflage dedaigneux, et sans songer que dans ce
+moment-la il etait fort malpropre lui-meme. Puis, passant la main sur
+son front, comme pour rassembler ses idees: "Je vous remercie de m'avoir
+heberge cette nuit, dit-il; mais je ne sais si c'est pour reveiller en
+moi un remords salutaire que vous m'avez mis dans cette chambre fatale;
+j'y ai fait des reves affreux, et il faut, puisque me voila decidement
+dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous fasse une
+question penible et delicate. Avez-vous jamais su, Theophile, ce
+qu'etait devenue l'infortunee dont j'ai si affreusement brise le coeur
+par un crime vraiment etrange, pour n'avoir pas ete enchante de l'idee
+d'etre pere a vingt ans, et lorsque j'etais dans l'indigence!
+
+--Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question avec le sentiment
+que vous avez, en ce moment, sur le visage, c'est-a-dire avec une
+curiosite assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le
+coeur?
+
+--Mon visage est petrifie, mon pauvre Theophile, repondit-il avec un
+accent qui redevenait peu a peu declamatoire, et j'ignore si je pourrai
+jamais pleurer ou sourire desormais. Ne m'en demandez pas la cause,
+c'est mon secret. Quant a mon coeur, c'est sa destinee d'etre meconnu;
+mais vous qui avez toujours ete meilleur et plus indulgent pour moi que
+tous les autres, comment pouvez-vous l'outrager a ce point d'ignorer
+qu'il saignera eternellement par cette blessure? Si j'etais sur que
+Marthe vecut et qu'elle se fut consolee, je serais peut-etre soulage
+aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent tout le passe de ma vie,
+tout mon avenir peut-etre!
+
+--En ce cas, lui dis-je, je vous repondrai la verite: Marthe n'est pas
+morte; Marthe n'est pas malheureuse, et vous pouvez l'oublier."
+
+Horace ne recut pas cette nouvelle avec l'emotion que j'en attendais. Il
+eut plutot l'air d'un homme qui respire en jetant bas son fardeau, que
+d'un coupable qui rentre en grace avec le ciel.
+
+"Dieu soit loue!" dit-il sans penser a Dieu le moins du monde; et il
+retomba dans sa reverie, sans ajouter une seule question.
+
+Cependant il y revint dans la journee, et voulut savoir ou elle etait et
+comment elle vivait.
+
+"Je ne suis autorise a vous donner aucune espece d'explication a cet
+egard, lui repondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour
+le sien, de n'en point chercher; il serait trop tard pour reparer vos
+fautes, et il doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin
+de reparation."
+
+Horace me repondit avec amertume: "Du moment que Marthe m'a quitte sans
+regrets et sans les projets de suicide dont je m'effrayais; du moment
+qu'elle n'a point ete malheureuse, et qu'elle s'est debarrassee de son
+amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas que mes fautes
+soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les
+rappeler.
+
+--Brisons la-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en expliquer est
+tres-inopportun."
+
+Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint a l'heure du diner.
+Eugenie n'avait pas ose l'inviter, dans la crainte de paraitre informee
+de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et
+j'attendais qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore dispose,
+et il me dit en rentrant:
+
+"C'est encore moi; nous nous sommes quittes tantot assez froidement,
+Theophile, et je ne puis rester ainsi avec toi." Il me tendit la main.
+
+"C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas,
+tu vas diner avec nous.
+
+--A la bonne heure, repondit-il, s'il ne faut que cela pour effacer mon
+tort..."
+
+Nous nous mimes a table, et nous y etions encore, lorsque la mere Olympe
+vint chercher l'enfant pour le mener coucher.
+
+Au milieu des occupations multipliees de ce jour, Arsene et Marthe
+avaient oublie de prevoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace
+chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement a parler.
+Elle etait tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-meme, pour
+ses jeunes amis; et ce jour-la, plus que de coutume, exaltee par
+la splendeur de leur position nouvelle a un theatre en vogue, elle
+eprouvait le besoin imperieux de s'emouvoir en parlant d'eux. Eugenie
+fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son _tresor_,
+pour l'emmener a la cuisine, pour lui faire baisser la voix: la mere
+Olympe, ne comprenant rien a ces precautions, exhala sa joie et son
+attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononca
+plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsene. Si bien
+qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portiere, n'avait pas
+daigne preter l'oreille a ses paroles, la regarda, l'observa, et
+nous interrogea avidement des qu'elle fut partie. De quel Arsene
+parlait-elle? Le Masaccio etait-il donc epoux et pere? Le pretendu
+enfant du portier etait donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas
+dit tout de suite? "J'aurais du le deviner; au reste, ajouta-t-il," son
+poupard est deja aussi laid et aussi camus que lui.
+
+Tout ce denigrement superbe impatientait Eugenie jusqu'a l'indignation.
+Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgre sa douceur et la
+dignite habituelle de ses manieres, elle eut grande envie de jeter la
+troisieme a la tete d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le
+parti de dire tout de suite la verite. Puisque aussi bien Horace devait
+l'apprendre tot ou tard, il valait mieux qu'il l'apprit de nous et dans
+un moment ou nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsene m'avait
+autorise depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de
+Marthe, a agir comme je le jugerais utile en cette circonstance.
+
+"Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas devine deja
+que la femme de Paul Arsene est une personne tres-connue de vous, et qui
+nous est infiniment chere?"
+
+Il reflechit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux
+troubles. Puis, prenant tout a coup une attitude degagee, imitee du
+marquis de Vernes:
+
+"Au fait, dit-il, ce ne peut etre qu'_elle_, et je suis un grand sot de
+n'avoir pas compris pourquoi vous etiez si embarrasses tout a l'heure
+devant la vieille fee qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah!
+l'enfant!... j'y suis! la vieille a tres-nettement dit _son pere_ en
+parlant d'Arsene... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous
+me l'avez dit ce matin, Eugenie!... et il y a neuf mois que Marthe m'a
+quitte, si j'ai bonne memoire... Vive Dieu! voila un denoument sublime
+et dont je ne m'etais pas avise dans mon roman!"
+
+Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire eclatant tellement
+force, tellement apre, qu'il nous fit mal comme le rale d'un homme a
+l'agonie.
+
+"Ah! finissez de rire, s'ecria Eugenie en se levant d'un air courrouce
+qui la rendait vraiment belle et imposante: cet enfant que Paul Arsene
+eleve et cherit comme le sien, c'est le votre, puisque vous voulez
+le savoir. Vous l'avez trouve laid, parce que, selon vous, il lui
+ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, le pauvre
+innocent, a l'homme le plus egoiste et le plus ingrat qui soit au
+monde!"
+
+Cet elan de sainte colere epuisa Eugenie: elle retomba sur sa chaise,
+suffoquee et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrite de cette
+sorte de malediction jetee sur lui avec tant de vehemence, s'etait leve
+aussi; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroye par le cri de
+sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains.
+
+Il resta ainsi plus d'une heure. Eugenie, essuyant ses yeux, avait
+repris ses travaux de menage, et j'attendais en silence l'issue du
+combat que l'orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans
+le coeur d'Horace.
+
+Enfin il sortit de cette orageuse meditation, en se levant et en
+marchant dans la chambre a grands pas et avec de grands gestes.
+
+"Eugenie, Theophile! s'ecria-t-il en nous saisissant le bras a tous deux
+et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une
+crise decisive dans ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez
+dans vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le
+plus lache des hommes. J'aimerais encore mieux etre le plus ridicule, je
+vous en donne ma parole d'honneur.
+
+--Je le crois bien! repondit Eugenie avec mepris.
+
+--Eugenie, dis-je a ma fiere compagne, ayez de l'indulgence et de la
+douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort a plaindre parce
+qu'il est fort coupable. Vous avez cede a l'impetuosite de votre coeur
+en l'accablant tout a l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce n'est
+pas ainsi qu'on doit traiter les infirmites de l'ame. Laissez-moi lui
+parler, et fiez-vous a mon respect, a mon affection, a ma veneration
+pour vos amis absents.
+
+--Respect, veneration, reprit Horace, rien que cela!... c'est peu: ne
+sauriez-vous inventer quelque terme d'idolatrie plus digne du grand, du
+divin Paul Arsene? Moi, je veux bien repondre _amen_ a vos litanies;
+mais pas avant que vous m'ayez prouve d'une maniere irrecusable que je
+suis bien le pere, _le pere unique_, entendez-vous? de cet enfant qu'on
+veut maintenant me mettre sur le corps.
+
+--On a des intention" tres-differentes, lui dis-je avec une froide
+severite. On desire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils; on
+ne vous l'a jamais presente comme tel; on ne vous en a jamais parle; et
+si la fantaisie, vous venait de le reclamer un jour, comme la loi
+ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire a une
+protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez pas la noblesse et
+le devouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir
+a tous les yeux, et meme aux votres, lorsque le voile grossier qui les
+couvre sera tombe. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce
+moment de crise decisive, comme vous l'appelez avec raison, que de
+secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur
+des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond.
+Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la mere de votre
+fils, et de reconnaissance pour son pere adoptif, entendez-vous bien?
+Il faut que vous me disiez que vous vous etes conduit comme un enfant,
+comme un fou, ou bien que vous emportiez a tout jamais mon antipathie et
+mon degout pour votre caractere.
+
+--Fort bien, repondit-il en essayant de lutter encore contre mon arret,
+il faut que je fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu pere
+d'un enfant dont je n'ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir
+etre le mien! Quelle epreuve dois-je subir pour prouver combien je suis
+repentant? quelle penitence publique dois-je faire pour laver mon crime?
+
+--Aucune! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et
+vous etes la cinquieme. Mais si vous aviez la folie et le malheur de
+la publier, de la raconter a votre maniere, je serais force de dire la
+verite, et d'apprendre a tous ceux qui vous connaissent que vous en avez
+menti. Vous demandez des preuves materielles, qui soient irrecusables!
+comme si l'on pouvait en fournir comme s'il y en avait d'autres que des
+preuves morales C'est comme si vous declariez que vous avez l'esprit
+trop epais et l'ame trop basse pour croire a autre chose qu'au
+temoignage direct de vos sens. Dans cette hypothese, il n'y a pas un
+homme sur la terre qui ne put meconnaitre et repousser ses enfants sous
+pretexte qu'il n'a pas ete temoin de tous les instants de l'existence de
+sa femme.
+
+--Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur concentree. Que
+j'apprenne mon secret a tout le monde, et que je proclame la vertu
+de Marthe aux depens de mon honneur? C'est un duel a mort entre la
+reputation de cette femme et la mienne que vous me proposez!
+
+--Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez
+de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de
+votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui
+d'une certaine vicomtesse, que le votre soit compromis. Le milieu ou ces
+evenements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au
+plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours
+avec elle. Si vous leur repondez qu'elle a ete une amante sans foi et
+sans dignite, ce bruit pourra se repandre davantage et l'atteindre dans
+la position plus evidente et plus enviee qu'elle est en train de se
+faire. Mais vous pouvez garder votre dignite et la sienne, qui ne sont
+point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la
+conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la
+dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez
+jamais de l'enfant qu'Arsene reconnait et declare, par un pieux
+mensonge, etre le sien; vous direz, du ton ferme et bref qui convient
+a un homme serieux, que vous avez pour Marthe l'estime et le respect
+qu'elle merite; et croyez-moi, cette declaration vous fera honneur, meme
+aux yeux de ceux qui soupconneraient la verite. Cela seul pourra leur
+faire excuser et taire vos egarements... Si vous aviez agi ainsi, meme a
+l'egard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-etre
+rehabilite aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et plus
+exigeants que ne le seront vos anciens camarades."
+
+Cette insinuation eleva un autre sujet d'explication, et Horace,
+consterne, recut mes admonestations avec le silence de l'abattement.
+Mais en ce qui concernait Marthe, il se debattit longtemps, et pendant
+deux heures j'eus a lutter, non contre son incredulite, elle etait
+feinte, mais contre son obstination et son depit. Malgre sa resistance,
+je voyais pourtant bien qu'il etait ebranle et que je gagnais du
+terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait
+besoin d'etre seul, de respirer l'air et de reflechir en marchant. "Je
+reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le
+resultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout
+cela, si vous n'etes pas horriblement las de moi."
+
+[Illustration: Et je me suis jete a ses pieds.]
+
+Il rentra vers une heure du matin avec un visage anime, bien que fort
+pale encore, et avec des manieres affectueuses et communicatives. "Eh,
+bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait.--Eh bien! me
+repondit-il, j'ai remporte la victoire, ou plutot c'est Marthe et vous
+qui m'avez vaincu, et desormais vous ferez tous de moi ce que vous
+voudrez. J'etais un fou, un malheureux tourmente de mille doutes
+poignants; mais vous autres, vous etes des etres forts, calmes et sages.
+Vous m'aidez a retrouver la face de la verite, quand elle se brouille
+dans les nuages de mon imagination. Ecoutez ce qui m'est arrive; je veux
+tout vous dire. En vous quittant, j'ai ete au Gymnase; je voulais voir
+Marthe, travestie en comedienne sur cette scene mesquine, debiter en
+minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois,
+Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guerir a jamais du depit qu'elle
+m'avait laisse dans l'ame, pour la mepriser interieurement et me
+mepriser moi-meme de l'avoir aimee. Je n'etais pas assis depuis cinq
+minutes, que je vois paraitre un ange de beaute et que j'entends une
+voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'etait bien
+la beaute, c'etait bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien
+poetisees, combien idealisees par la culture de l'esprit et par le
+travail serieux de la seduction! Je vous le disais autrefois: une femme
+qui n'est pas occupee avant tout du soin de plaire n'est pas une femme;
+et dans ce temps-la, Marthe, en depit de tous ses dons naturels, avait
+une indolence melancolique, une reserve humble et triste qui lui
+faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle
+metamorphose, grand Dieu! s'est operee en elle! quel luxe de beaute,
+quelle distinction de manieres, quelle elegance de diction, quel aplomb,
+quelle grace aisee! et tout cela sans perdre cet air simple, chaste et
+doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-meme et tomber a genoux au
+milieu de mes soupcons et de mes emportements! Elle a eu ce soir, je
+vous l'assure, un succes, non pas eclatant, mais bien reel et bien
+merite. Son role etait mauvais, faux, ridicule meme; elle a su le rendre
+vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens temeraires.
+On applaudissait peu; on ne disait pas: C'est sublime, c'est delirant!
+mais chacun regardait son voisin et disait: Voila qui est bien; comme
+c'est bien! Oui, _bien_ est le mot qui convient. J'ai appris dans le
+monde, ou l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand
+nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile a atteindre que le
+beau; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffinee,
+plus chatiee que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort aise que
+toutes ces impertinentes eventees qu'on appelle femmes du monde voient
+comme cette pauvre grisette sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet,
+causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes!
+Mais ou donc Marthe a-t-elle appris tout cela? Oh! que l'intelligence
+est une force rapide et penetrante! Sur mon honneur, je ne me serais
+jamais doute que Marthe en eut autant; et cette pensee m'a fait ouvrir
+les yeux. Combien je l'ai meconnue! me disais-je en la regardant. Je
+l'ai crue si souvent bornee ou extravagante, et la voila qui me donne un
+dementi, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie
+et triomphante, devant moi, a tout ce public, a tout Paris! car tout
+Paris va bientot parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et
+de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue: et des que
+la piece ou elle jouait a ete finie, j'ai couru a la porte des acteurs,
+j'ai force toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et
+tous les gardiens de cet etrange sanctuaire; j'ai cherche, j'ai trouve
+sa loge, j'ai pousse la porte apres avoir frappe, et, sans attendre
+qu'on vint, selon l'usage, parlementer avec moi, j'ai ose penetrer
+jusqu'a elle. Elle etait encore dans son elegant costume, mais elle
+avait essuye son fard; ses cheveux, dont elle avait ote les fleurs,
+tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses
+epaules de reine. Elle etait encore plus belle que sur la scene, et je
+me suis jete a ses pieds; j'ai presse ses genoux contre ma poitrine, au
+grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien naive
+pour une habilleuse de theatre. Je savais que je ne trouverais pas
+Arsene aupres d'elle; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est
+occupe a la regie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous
+me direz tout, ce que vous voudrez: elle est mariee, elle cherit son
+mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: mais
+elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien
+qu'elle m'ait dit tout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est
+devenue, en me voyant, pale comme la mort; elle a chancele; elle serait
+tombee evanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa
+causeuse. Elle a ete cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme
+egaree; et enfin, lorsqu'elle m'a parle pour me vanter son bonheur, son
+repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient
+tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles
+les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon etre la voix de
+son coeur, qui parlait bien plus haut et plus eloquemment. Elle voulait
+que j'attendisse dans sa loge l'arrivee d'Arsene; je crois qu'elle
+craignait ses soupcons, si elle eut semble me recevoir comme en cachette
+de lui. Mais M. Arsene m'a bien assez inquiete et tourmente pendant un
+an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille
+pendant une soiree. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout dispose a
+voir cet etre vulgaire et prosaique tutoyer, embrasser et emmener celle
+que je ne puis me deshabituer tout d'un coup de regarder comme ma
+maitresse et ma compagne. Je me suis esquive en lui promettant de ne la
+revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. Mais au
+moins pendant une heure j'ai ete agite, emu, et, puisqu'il faut tout
+vous dire, epris comme je ne l'ai ete de longtemps. Je vous l'ai dit
+vingt fois au milieu de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Theophile:
+je n'ai jamais aime que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais
+qu'elle, en depit de tout, en depit d'elle et de moi-meme.
+
+[Illustration: Et le poussant par les epaules...]
+
+"Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugenie hausse-t-elle
+les epaules d'un air chagrin, et inquiet? Je suis un honnete homme; et
+comme Marthe est une femme fiere et juste, comme elle ne voudra plus me
+revoir certainement qu'en presence de son mari; comme, si son mari y
+consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance
+et son honneur, vous l'avez guere a craindre, ce me semble, que je
+trouble la serenite de ce menage. Oh! ne vous inquietez pas, je vous en
+prie; je n'ai pas le moindre desir de lui enlever sa femme, quoiqu'il
+m'ait enleve ma maitresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et
+envers mon fils... puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot
+de l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... Mais enfin, il
+est bien, certain qu'un lien sacre, indissoluble, m'unit a elle, et que
+si jamais je fais fortune, je n'oublierai pas que j'ai un heritier. Je
+saurai donc recompenser indirectement Arsene des soins qu'il lui aura
+donnes; et puisque c'est leur volonte de me retirer mes droits de pere,
+je n'exercerai ma paternite que d'une facon mysterieuse, et pour ainsi
+dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention
+d'etre ni si lache ni si pervers que vous le pensiez ce matin; que, loin
+d'etre l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur,
+son serviteur et son ami. Je ne pense pas qu'Arsene puisse le trouver
+mauvais: en s'attachant a la femme qui m'avait appartenu, il a bien du
+prevoir que je ne pouvais pas etre mort pour elle, ni elle pour moi.
+C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera pas, puisqu'il me
+connait. Quant a moi, je me sens releve, console, et comme ressuscite
+par les evenements de cette journee. J'ai ete absurde et maussade ce
+matin. Oubliez cela, et regardez-moi desormais comme l'ancien Horace que
+vous avez aime, estime, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompre.
+Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je
+l'aimerai toute ma vie; car je vous reponds qu'elle n'aura plus jamais
+a trembler ni a souffrir de mon amour, de meme que vous n'aurez plus
+jamais rien a reprimer ni a condamner dans ma conduite envers elle."
+
+Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et
+de mille esperances, qui se contredisaient les unes les autres, nous
+faisait les plus hardies promesses de vertu et de raison, Marthe,
+rentree chez elle avec son mari, lui racontait avec la plus grande
+franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsene eprouva un grand
+effroi et un grand dechirement de coeur a cette nouvelle; mais il n'en
+fit rien paraitre, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait
+projeter.
+
+"Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, et que je lui
+temoigne de l'amitie?
+
+--Je n'ai pas d'avis la-dessus, Marthe, repondit-il, tu ne lui dois
+rien; cependant, si tu te decides a le voir, tu es forcee de le traiter
+doucement et amicalement. D'abord tu n'aurais peut-etre pas la force
+d'etre severe et froide avec lui, et si tu l'avais, a quoi servirait
+de le manifester, a moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles
+pretentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut plus avoir,
+qu'il te demande seulement le pardon du passe et un peu de pitie
+genereuse pour son repentir; si tu as lieu d'etre satisfaite de sa
+maniere d'etre aujourd'hui avec toi, et de ne rien craindre de lui a
+l'avenir...
+
+--Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu me parles ainsi, ta
+figure est pale et ta voix troublee: tu as de l'inquietude au fond de
+l'ame?"
+
+Arsene hesita un instant, puis il lui repondit: "Je le jure devant Dieu,
+ma bien-aimee, que si tu n'en as pas toi-meme, si tu te sens aussi calme
+et aussi heureuse que tu l'etais ce matin, je suis moi-meme heureux et
+tranquille.
+
+--Paul! s'ecria-t-elle, ce n'est pas a vous, que je cheris plus que tout
+au monde, que je voudrais faire un mensonge. Je ne me sens pas dans la
+meme situation que ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'etre
+a vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; mais je ne me
+suis pas sentie calme en sa presence, et a l'heure qu'il est, je suis
+encore agitee et bouleversee comme si j'avais vu la foudre tomber pres
+de moi."
+
+Arsene garda le silence pendant quelques instants; et quand il se sentit
+la force de parler, il pria Marthe de ne lui rien cacher et de lui
+expliquer le genre d'emotion qu'elle eprouvait, sans craindre de
+l'affliger ou de l'inquieter.
+
+"Il me serait tout a fait impossible de le definir, repondit-elle; car
+depuis une heure je cherche en vain a le faire vis-a-vis de moi-meme.
+Il me semble que c'est un sentiment de terreur douloureuse, un frisson
+comme celui qu'on eprouverait en regardant les instruments d'une torture
+qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire avec certitude, c'est que
+tout, dans cette emotion, est penible, affreux meme; qu'il s'y mele de
+la honte, du remords de t'avoir si longtemps meconnu, le regret d'avoir
+tant souffert pour un homme si peu serieux, une sorte de degout et
+de haine contre moi-meme. Enfin cela me fait mal, sans le plus petit
+melange de satisfaction et d'attendrissement: tout ce que dit cet homme
+semble affecte, vain et faux. Il me fait pitie; mais quelle pitie
+amere et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble que quand tu
+le reverras tel qu'il est maintenant, elegant et malpropre, humble
+et pretentieux, fletri et pueril, tu ne pourras pas t'empecher de me
+mepriser, pour t'avoir prefere ce comedien plus mauvais, helas! que tous
+ceux avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scenes d'amour a
+Belleville."
+
+Marthe disait sincerement ce qu'elle pensait, et ne faisait aucun effort
+hypocrite pour rassurer son epoux. Cependant elle ne put dormir de
+la nuit. L'agitation que son debut lui avait causee ajoutait a celle
+qu'Horace etait venu lui imposer. Elle fit des reves fatigants, durant
+lesquels elle s'imagina, a plusieurs reprises, etre retombee sous sa
+domination funeste, et ou les scenes cruelles du passe se representerent
+a son imagination plus violentes et plus horribles encore que dans la
+realite. Elle se jeta plusieurs fois dans le sein d'Arsene avec des cris
+etouffes, comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; et Arsene,
+en la rassurant et en la benissant de cet instinct de confiance et de
+tendresse, se sentit beaucoup plus malheureux que s'il l'eut trouvee
+indifferente au souvenir d'Horace.
+
+A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses bras pour oublier en
+le caressant toutes les angoisses de la nuit, la mere Olympe lui remit
+une lettre qu'Horace avait passe cette meme nuit a lui ecrire. Il me
+l'avait montree avant de la lui faire porter: c'etait vraiment un
+chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'eloquence, mais de sentiments
+et d'idees. Jamais il n'avait ete mieux inspire pour s'exprimer, et
+jamais il n'avait semble rempli d'instincts plus nobles, plus purs, plus
+tendres et plus genereux. Il etait impossible de n'etre pas subjugue par
+la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi a ses promesses.
+Il demandait ardemment le pardon, l'amitie, la confiance de Marthe et de
+Paul. Il s'accusait avec une entiere franchise; il parlait d'Arsene avec
+un enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grace, de voir
+son fils en leur presence, el de le remettre lui-meme, humblement et
+courageusement, entre les bras de celui qui l'avait adopte, et qui etait
+plus digne que lui d'en etre le pere.
+
+Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux pleins de larmes.
+
+"Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre d'Horace, et
+tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant quelque chose me dit que ce
+ne sont la encore que des paroles comme il en sait dire."
+
+Arsene lut la lettre attentivement, et la rendant a sa femme avec une
+emotion grave;
+
+"Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas la l'expression d un
+sentiment vrai et d'une resolution genereuse. Cette lettre est belle,
+et cet homme est bon malgre ses vices. Il m'est impossible de ne pas le
+croire meilleur qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle
+pas ainsi pour se divertir. Il a pleure en t'ecrivant. Je t'assure que
+tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort et plus sage qu'il ne
+l'est: il avait toutes les intentions des vertus qu'il n'avait pas. Tu
+lui dois le pardon et l'amitie qu'il demande; et si je t'en detournais,
+je te donnerais un conseil egoiste et lache.
+
+--Eh bien, je le verrai, mais en ta presence, repondit Marthe. La seule
+chose qui me fasse souffrir, c'est de penser qu'il verra Eugene, qu'il
+l'embrassera devant nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra
+en moi la mere de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu reveiller et
+reconstituer ainsi en quelque sorte le passe. Je m'etais habituee a
+regarder cet enfant comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien
+rarement qu'il ne l'est pas; et maintenant, on va nous l'oter en quelque
+sorte, en nous volant une de ses caresses!
+
+--Cette idee m'est plus cruelle qu'a toi, ma pauvre Marthe, reprit
+Arsene; mais c'est un devoir auquel il faut se soumettre. J'ai reflechi
+toute la nuit a ces choses-la, et je m'en suis dit une bien serieuse, et
+que tu vas comprendre. Au-dessus de nos desirs, de notre choix et notre
+volonte, il y a le dessein, le choix et la volonte de Dieu. Dieu ne fait
+rien qui ne soit necessaire, et ses intentions mysterieuses nous doivent
+etre sacrees. Il a voulu qu'Horace fut pere, bien qu'Horace repoussat
+les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace le revit, et
+sentit le desir d'embrasser son fils, bien qu'il ait jusqu'ici abjure
+les douceurs et les devoirs de la paternite. Dieu seul sait quelle
+influence cachee et puissante cet enfant peut avoir sur l'avenir
+d'Horace. C'est un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de
+personne de briser. Ce serait une impiete, un crime, de le tenter. Lui
+ravir la faculte de connaitre et d'aimer son fils, dut-il le connaitre
+et l'aimer faiblement, serait une sorte de rapt et comme un dommage
+irreparable que nous causerions a son etre moral. Il nous faut donc,
+loin d'accaparer notre _tresor_ a son prejudice, l'admettre a en jouir,
+parce que Dieu l'appelle a profiter de ce bienfait. Je ne veux pas
+croire que la vue de cet enfant ne le rende pas meilleur et n'amene pas
+un changement serieux dans son ame."
+
+Marthe se rendit a de si hautes considerations religieuses, et sa
+veneration pour Arsene en augmenta. Un dejeuner fut arrange chez moi
+pour cette rencontre. Marthe, et Arsene amenerent l'enfant; et cette
+fois Horace, redevenu affectueux, naif et sensible, fut admirable
+en tous points pour lui, pour sa mere, et surtout pour Arsene, dont
+l'attitude noble et sereine le frappa de respect et d'attendrissement.
+Ce fut le plus beau jour de la vie d'Horace.
+
+La vanite avait seule fait eclore ce beau mouvement dans son ame, il
+faut bien le confesser. Avili et outrage par les gens du monde, humilie
+et blesse par nous, il s'etait senti enfin dechu et souille a ses
+propres yeux. Il avait eprouve violemment le besoin de sortir de cet
+abaissement et de se rehabiliter vis-a-vis de nous et de lui-meme, en
+attendant qu'il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n'avait pas
+voulu sortir a demi de cette situation, et se contenter de se montrer
+bon et repentant: il voulait se montrer grand, et changer notre pitie en
+admiration. Il y reussit pendant tout un jour. Son ostentation eut au
+moins l'avantage de lui faire connaitre des joies d'amour-propre qu'il
+ne connaissait pas encore, et qu'il reconnut preferables aux mesquines
+satisfactions d'une vanite plus etroite. Il entra, a partir de ce
+jour, dans la phase de l'orgueil; et son etre, sans changer de nature,
+s'agrandit au moins dans la voie qui lui etait ouverte.
+
+Le lendemain il se reveilla un peu fatigue de ces emotions nouvelles et
+de la grande crise qui s'etait operee en lui un peu rapidement. Il pensa
+a Marthe un peu plus qu'a Arsene, et a lui-meme un peu plus qu'a son
+fils. Son amitie enthousiaste pour Marthe reprit le caractere d'une
+passion qui se reveille, et qui n'abandonne pas tout a coup de
+chimeriques et coupables esperances. Enfin selon l'expression d'Eugenie,
+qui avait retenu quelques mots de science, son etoile eut une
+defaillance de lumiere. Il etait temps qu'Horace partit et n'eut pas
+l'occasion de revenir sur ses nobles resolutions. Je l'y forcai en
+quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien que charme de
+l'idee de voyager, il voulait gagner quelques jours. Mais j'y mis une
+fermete excessive, sentant bien que de sa conduite avec Marthe en cette
+circonstance dependait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, comme
+venant de moi, la somme que Louis de Meran m'avait envoyee pour lui,
+et je fixai le jour de son depart pour l'Italie sans lui permettre de
+revoir personne.
+
+
+
+XXXIII.
+
+La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite fortune, et celle de
+realiser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans
+les derniers jours, que je m'effrayai des dispositions folles dans
+lesquelles je le vis se preparer a son voyage. Il se forgeait sur toutes
+choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes imprudences
+ou d'amers desenchantements. Apres la semaine d'abattement et de spleen
+profond que lui avait cause son _fiasco_ dans le beau monde, il avait eu
+une semaine d'enthousiasme, d'expansion delirante et d'orgueil sublime.
+Toutes ces emotions avaient brise son corps appauvri par la vie de
+plaisir qu'il avait menee durant tout l'hiver; et je le voyais en proie
+a une fievre d'autant plus reelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en
+apercevait pas. Craignant qu'il ne tombat malade en route, je resolus de
+le conduire jusqu'a Lyon, afin de l'y faire reposer et de l'y soigner,
+si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse
+diversion, venaient a hater l'invasion d'une maladie.
+
+Nous fimes donc ensemble nos apprets de depart, et je le gardai a
+vue pour qu'il ne fit pas echouer nos projets par quelque subite
+extravagance. J'avais le pressentiment d'une crise imminente. Il y
+avait du desordre dans ses idees, des preoccupations etranges dans ses
+moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voile et de bizarre
+qui frappait egalement Eugenie. "Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus
+le regarder, me disait-elle, sans m'imaginer qu'il est condamne a mourir
+fou. Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis
+quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un secret derangement dans
+tout son etre; car enfin ces sentiments ne sont plus joues, je le vois
+bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi
+d'un jour a l'autre l'habitude de toute une vie."
+
+Je grondais Eugenie de douter ainsi de l'action divine sur une ame
+humaine; mais au fond de la mienne, je n'etais pas eloigne de partager
+ses craintes.
+
+La verite est qu'Horace, pour la premiere et pour la derniere fois de
+sa vie, n'etait pas maitre de lui-meme. Il ne se rendait pas compte des
+mouvements impetueux que, jusque-la, il avait provoques en lui et comme
+caresses avec amour. L'affront qu'il avait vecu dans le monde lui avait
+laisse un secret mais cuisant chagrin; il reussissait a s'en distraire
+et a le chasser, en s'exaltant a ses propres yeux dans une nouvelle
+carriere d'emotions. Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le
+faire palir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait
+en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant a
+se grandir a ses propres yeux par d'interieures declamations, et moins
+il reussissait a atteindre ce calme stoique, ce mepris des laches
+attaques et des sots propos, dont il se vantait. Pour le resumer, et le
+definir une derniere fois, au moment de clore le recit de cette
+periode de sa vie, je dirai que c'etait un cerveau tres-bien organise,
+tres-intelligent et tres-solide, qui pouvait cependant se troubler et se
+deteriorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le
+moteur principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'etait cette
+faculte que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique,
+a, par un neologisme ingenieux, qualifiee d'_approbativite_; et
+l'approbativite d'Horace avait recu un choc terrible la nuit du souper
+chez _Proserpine_. Malgre l'appareil que les douces effusions du
+dejeuner chez moi avec Marthe avaient pose sur cette blessure, le
+trouble et la confusion regnaient dans les profondeurs de la pensee
+d'Horace.
+
+Le matin du 25 mai 1833 (notre place etait retenue aux diligences
+Laffitte et Caillard pour le soir meme), Horace, voyant tous ses
+preparatifs termines, et se sentant excede de ma surveillance, m'echappa
+adroitement, et courut chez Marthe. Il eprouvait un desir insurmontable
+de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-etre la maniere
+calme et douce avec laquelle elle avait pris conge de lui a notre
+derniere reunion lui avait-elle laisse un secret mecontentement. Il
+voulait bien la quitter et renoncer a elle pour jamais par un effort
+magnanime; mais il entendait faire par la un admirable sacrifice de ses
+droits et de sa puissance sur l'ame de cette femme; tandis qu'elle,
+comprenant son role autrement, croyait, en lui laissant presser sa main
+et embrasser son fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse.
+Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans
+l'opinion de Marthe, a qui il voulait laisser des regrets; dans celle
+d'Arsene, a qui il voulait inspirer de la reconnaissance; et dans la
+notre, qu'il voulait eblouir de toutes manieres. Le jour du dejeuner, je
+ne crois pas qu'il eut eu aucune arriere-pensee; mais il en avait eu le
+lendemain; et en nous trouvant tous resolus a ne pas renouveler cette
+scene delicate, il avait ete mecontent de nous tous, et de l'attitude
+qu'il avait ete force de garder vis-a-vis de nous. Il voulait, en un
+mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de
+pouvoir faire son entree en Italie en triomphateur genereux d'une femme,
+et non en victime de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite,
+pour l'excuser un peu, que ces pensees n'etaient pas formulees dans son
+esprit, et que ce n'etait pas le froid disciple du marquis de Vernes qui
+allait chercher sa revanche aupres de Marthe; mais le veritable Horace,
+trouble par la fievre de sa vanite blessee, allant, comme malgre lui et
+sans aucun plan arrete, chercher un soulagement quelconque, ne fut-ce
+qu'un regard et un mot, a cette souffrance insupportable.
+
+Il entra dans un cafe, a trois portes de la maison que Marthe habitait,
+non loin du Gymnase. Il y traca au crayon quelques mots sans suite qu'il
+fit porter par un voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec
+cette reponse: "Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier
+adieu: nous irons, Arsene et moi, avec Eugene dans nos bras, vous voir
+monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous
+recevoir.
+
+Horace sourit amerement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par
+terre, le ramassa, le relut, demanda du cafe a plusieurs reprises pour
+eclaircir ses idees qui s'egaraient de plus en plus, et s'arreta enfin a
+cette hypothese: ou elle est enfermee avec un nouvel amant, et en ce cas
+elle est la derniere des femmes; ou son mari est absent, et elle n'ose
+pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des
+amantes et la plus vertueuse des epouses. Dans ce dernier cas, je veux
+la presser sur mon coeur une derniere fois; dans l'autre, je veux
+m'assurer de son impudence, afin d'etre a jamais delivre de son
+souvenir.
+
+Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une
+glace, et se trouva si pale et si tremblant qu'il demanda de l'extrait
+d'absinthe, croyant arriver a la force de l'esprit, grace a ces
+excitants qui produisaient en lui l'effet tout contraire.
+
+Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, monte cinq etages,
+sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe,
+la repousse aisement, franchit deux petites pieces, et penetre dans un
+boudoir des plus simples et des plus chastes, ou il trouve Marthe seule,
+etudiant un role, avec son enfant endormi a ses cotes sur le sofa. En le
+voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits.
+Elle se leva, et se plaignit, d'une voix seche, quoique tremblante, de
+l'obstination d'Horace. Mais il se jeta a ses pieds, versa des larmes,
+et lui peignit son amour insense avec toute l'ardeur que savait lui
+preter son eloquence naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage
+avec une froideur amere; puis elle essaya, par des discours presque
+evangeliques et tout empreints de la bonte pieuse qu'Arsene avait su
+lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu'il lui avait
+temoignes naguere.
+
+Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de coeur et
+d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du tresor qu'il avait perdu
+par sa faute; et une sorte de desespoir, d'orgueil sombre et violent,
+comme celui d'un veritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec
+une energie extraordinaire; et Marthe, effrayee, allait appeler Olympe
+pour qu'elle courut chercher son mari au theatre, lorsque Horace, tirant
+de son sein un poignard veritable, la menaca de s'en frapper si elle ne
+consentait a l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, a sa maniere,
+le recit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait menee loin d'elle,
+des efforts furieux qu'il avait tentes pour chasser son souvenir dans
+les bras d'autres femmes, des brillantes conquetes qu'il avait faites,
+et dont aucune n'avait pu l'etourdir un instant. Il lui annonca qu'il
+partait pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre s'il ne
+pouvait se guerir de son amour; et apres de longues tirades, si belles
+qu'il aurait du les garder pour son editeur, il lui fit les offres les
+plus folles; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui.
+
+Marthe l'ecoula avec cette incredulite radicale qu'on acquiert en
+amour a ses depens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions
+coupables et laches. Cependant, quoique son coeur lui fut ferme sans
+retour, elle sentit avec terreur que l'ancien magnetisme exerce sur elle
+par cet homme si funeste a son repos etait pres de se ranimer, et qu'une
+influence mysterieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avait
+horreur, commencait a penetrer dans ses veines comme le froid de la
+mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains,
+qu'Horace retenait de force dans les siennes; et lorsqu'il se jetait
+a genoux devant son fils endormi, lorsqu'au nom de cette innocente
+creature, qui les unissait pour jamais l'un a l'autre en depit du
+sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitie, elle sentait se
+reveiller, pour celui qui l'avait rendue mere, une sorte de tendresse
+fatale, melee de compassion, de mepris et de sollicitude. Horace vit
+ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il
+l'entoura de ses bras avec energie en s'ecriant: "Tu m'aimes, ah! tu
+m'aimes, je le vois, je le sais!"
+
+Mais elle se degagea avec une force superieure; et, prenant tout a coup
+une resolution desesperee pour se delivrer a jamais de son mauvais
+genie:
+
+"Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placee, et vous devez vous
+en guerir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre
+estime, au prix de votre repos et de votre dignite. Je ne merite pas
+les eloges dont vous m'accablez, je vous ai manque de foi; vos soupcons
+n'ont ete que trop fondes: cet enfant n'est pas de vous. C'est bien
+veritablement le fils de Paul Arsene, dont j'etais la maitresse en meme
+temps que la votre."
+
+Marthe, en proferant ce mensonge, faisait un veritable acte de
+fanatisme. C'etait comme un exorcisme _pour chasser les demons au nom
+du prince des demons_. Horace etait si hagard qu'il ne songea pas a
+l'invraisemblance d'une telle assertion, apres la conduite d'Arsene
+envers lui. Il n'hesita pas a accuser cet homme vertueux de complicite
+avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternite d'un
+enfant. Il oublia qu'il etait sans nom, sans fortune, et sans position,
+et que par consequent Arsene ne pouvait avoir aucun interet a le tromper
+si grossierement. Il crut seulement a cet instant de remords que Marthe
+venait dejouer pour se debarrasser de lui; et, transporte d'une fureur
+subite, saisi d'un acces de veritable demence, il s'elanca vers elle en
+s'ecriant:
+
+"Meurs donc, prostituee, et ton fils, et moi, avec toi."
+
+Il avait son poignard a la main; et quoiqu'il n'eut certainement
+d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle recut, en se
+jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, helas!
+puisqu'il faut le dire, au risque de denouer platement la seule
+tragedie un peu serieuse qu'Horace eut jouee dans sa vie... une legere
+egratignure.
+
+A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe,
+Horace, convaincu qu'il l'avait assassinee, essaya de se poignarder
+lui-meme. J'ignore s'il aurait pousse jusque-la son desespoir; mais a
+peine avait-il effleure son gilet, qu'un homme, ou plutot un spectre qui
+lui parut sortir de la muraille, s'elanca sur lui le desarma, et, le
+poussant par les epaules, le precipita dans les escaliers en lui criant
+avec un rire amer:
+
+"Courez, mon cher Oreste, debuter aux Funambules, et surtout allez vous
+faire pendre ailleurs."
+
+Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa a la rampe, et
+entendant le pas d'Arsene, qui montait et venait a sa rencontre, il se
+hata de fuir, la tete baissee, le chapeau enfonce sur les yeux, et se
+disant: "Bien certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer
+est un reve, une hallucination, surtout cette vision que je viens
+d'avoir de Jean Laraviniere, tue l'an dernier au cloitre Saint-Mery,
+sous les yeux et dans les bras de Paul Arsene."
+
+Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite
+que la rosse put courir, a Bourg-la-Reine, ou il profita du passage de
+la premiere diligence, se croyant sur le point d'etre poursuivi pour
+meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain
+toute la soiree; je perdis les arrhes que j'avais donnees pour nos
+places, mais ne supposai point qu'il etait parti sans moi, sans ses
+effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'eloigner la voiture qui
+devait nous emporter, je courus chez Marthe, et la j'appris en deux
+mots ce qui s'etait passe. "Il ne m'aurait pas tuee, dit Marthe avec un
+sourire de mepris; mais il se serait fait peut-etre un peu de mal, si je
+n'eusse ete delivree par un revenant.
+
+--Que voulez-vous dire? lui demandai-je; etes-vous folle aussi, ma chere
+Marthe!
+
+--Tachez de ne pas le devenir vous-meme, me repondit-elle; car il va
+vraiment de quoi le devenir de joie et d'etonnement. Voyons, etes-vous
+prepare a l'evenement le plus inoui et le plus heureux qui puisse nous
+arriver?
+
+--Pas tant de preambule! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe; j'avais
+voulu lui laisser le temps de vous preparer a embrasser un mort, mais je
+ne puis tenir a l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime."
+
+C'etait bien le president des bousingots en chair et en os, en esprit
+et en verite, que je pressais dans mes bras. Jete parmi les morts dans
+l'eglise Saint-Mery, le jour du massacre, il s'etait senti encore tenir
+a la vie par un fil, et, se trainant sur ces dalles ensanglantees, il
+etait parvenu a se blottir dans un confessionnal, ou un bon pretre
+l'avait trouve, recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chretien
+l'avait cache et soigne pendant plusieurs mois qu'il avait passes chez
+lui, toujours entre la vie et la mort. Mais comme c'etait un homme
+timide et craintif, il lui avait beaucoup exagere le resultat des
+persecutions essayees contre les victimes du 6 juin, et l'avait empeche
+de faire connaitre son sort a ses amis, affirmant qu'il etait impossible
+de le faire sans les compromettre et sans l'exposer lui-meme aux
+rigueurs de la justice.
+
+"J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laraviniere en nous
+racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon
+bienfaiteur; et la peur de cet homme, admirable d'ailleurs, etait si
+grande, qu'il n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire
+dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses
+pere et mere, qui m'ont tenu jusqu'a present cache au fond de leurs
+montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me
+tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils sont fort devots,
+et mon etat d'agonie continuelle leur donnait tous les jours a penser
+que le moment de rendre mes comptes etait venu. Ce moment n'est pas
+eloigne; il ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que
+vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la chasse a M.
+Horace Dumontet. Je suis frappe a fond, et sur toutes les coutures. J'ai
+deux balles dans la poitrine, et une vingtaine d'autres horions qui ne
+pardonnent pas. Mais j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon
+Paris bien-aime, dans les bras de mes amis et de ma soeur Marthe. Me
+voila bien content, habitue a souffrir, resolu a ne plus me soigner,
+enchante d'avoir echappe a la confession, et tranquille pour le peu de
+temps qui me reste a vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes du
+6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! dame! je ne suis
+pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous ne devez plus craindre de tomber
+amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau, avec un teint si uni,
+une barbe si epaisse, et de si grands yeux noirs!"
+
+Jean plaisanta ainsi toute la soiree, et Arsene, qui l'avait deja
+embrasse (mais a qui on avait cache l'algarade d'Horace), etant rentre,
+nous soupames tous ensemble, et la gaiete heroique du _revenant_ ne se
+dementit pas. En le voyant si heureux et si enjoue, Marthe ne pouvait se
+persuader qu'il fut incurable. Moi-meme, en observant ce qui restait de
+force et d'animation a ce corps extenue, je ne voulais point renoncer
+a l'esperance; mais, craignant de me faire illusion, je le soumis a un
+long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je trouvai intacts
+les organes que Laraviniere avait crus attaques, et lorsque je me
+convainquis de la possibilite d'appliquer un traitement efficace! Ce fut
+pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante; et, grace a
+la bonne constitution et a l'admirable patience de mon malade, nous le
+vimes reprendre a la vie, et retrouver la sante rapidement. Les tendres
+soins de Marthe et d'Arsene y contribuerent aussi. Il s'associa
+desormais a ce jeune menage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble
+union. "Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois imagine que
+j'etais amoureux de cette femme, lorsque je la voyais malheureuse avec
+Horace: c'etait une illusion de l'amitie ardente que je lui porte.
+Depuis qu'elle est relevee, purifiee et recompensee par un autre,
+je sens, a la joie de mon ame, que je l'aime comme ma soeur et pas
+autrement."
+
+Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laraviniere: la suite
+de sa vie fournirait trop de choses, et amenerait des reflexions qu'il
+faudrait developper a part et lentement. Tout ce que je puis vous en
+apprendre, c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage
+heroisme, il a peri, et cette fois, helas! tout de bon, dans la rue, et
+le fusil a la main, a cote de Barbes, heureux d'echapper au moins aux
+tortures du mont Saint-Michel!
+
+Quant a Horace, quelques jours apres son brusque depart, je recus de lui
+une lettre datee d'Issoudun, ou il m'avouait la verite, temoignait sa
+honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille
+et sa malle. Je fus touche de sa tristesse, et vivement afflige de la
+position miserable qu'il s'etait faite, lorsqu'il lui eut ete si facile
+d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de crainte pour lui, et
+songeai encore a l'aller rejoindre pour le sermonner et le consoler
+jusqu'a la frontiere; mais comme sa lettre etait fort raisonnable, je me
+bornai a lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la
+part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli et le secret.
+
+L'editeur de cette histoire engage chaque lecteur a vouloir bien lui
+faire la meme promesse, d'autant plus que le dernier acces de folie
+d'Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est
+devenu lui-meme un excellent jeune homme, range, studieux, inoffensif,
+encore un peu declamatoire dans sa conversation et ampoule dans son
+style, mais prudent et reserve dans sa conduite. Il a vu l'Italie; il a
+envoye aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et
+tres-poetiques, auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui
+le talent est partout. Il a ete precepteur chez un riche seigneur
+napolitain, et je le soupconne d'en etre sorti avant d'avoir mene ses
+eleves en quatrieme, pour avoir fait la cour a leur mere. Il a compose
+ensuite un drame flamboyant qui a ete siffle a l'Ambigu. Il a refait
+trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur ses amours avec la
+vicomtesse. Il a ecrit des _premiers-Paris_ d'une politique assez sage
+dans plusieurs journaux de l'opposition. Enfin, ayant moins de succes en
+litterature que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever
+courageusement son droit; et maintenant il travaille a se faire une
+clientele dans sa province, dont il sera bientot, j'espere, l'avocat le
+plus brillant.
+
+
+FIN D'HORACE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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