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This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + +[Illustration (sans légende)] + +HORACE + + + + +NOTICE + + +Il faut croire qu'_Horace_ représente un type moderne très-fidèle +et très-répandu, car ce livre m'a fait une douzaine d'ennemis bien +conditionnés. Des gens que je ne connaissais pas prétendaient s'y +reconnaître, et m'en voulaient à la mort de les avoir si cruellement +dévoilés. Pour moi, je répète ici ce que j'ai dit dans la première +préface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce portrait; je l'ai +pris partout et nulle part, comme le type de dévouement aveugle que +j'ai opposé à ce type de personnalité sans frein. Ces deux types sont +éternels, et j'ai ouï dire plaisamment à un homme de beaucoup d'esprit, +que le monde se divisait en deux séries d'êtres plus ou moins pensants: +_les farceurs_ et _les jobards_. C'est peut-être ce mot-là qui m'a +frappée et qui m'a portée à écrire _Horace_ vers le même temps. Je +tenais peut-être à montrer que les exploiteurs sont quelquefois dupes de +leur égoïsme, que les dévoués ne sont pas toujours privés de bonheur. Je +n'ai rien prouvé; on ne prouve rien avec des contes, ni même avec des +histoires vraies; mais les bonnes gens ont leur conscience qui les +rassure, et c'est pour eux surtout que j'ai écrit ce livre, où l'on a +cru voir tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais mieux +appartenir à la plus pauvre classe des _jobards_ qu'à la plus illustre +des _farceurs_. + + +GEORGE SAND. Nohant, 1er novembre 1852. + + + + +A M. CHAULES DUVERNET. + +Certainement nous l'avons connu, mais disséminé entre dix ou douze +exemplaires, dont aucun en particulier ne m'a servi de modèle. Dieu me +préserve de faire la satire d'un individu dans un personnage de roman. +Mais celle d'un travers répandu dans le monde de nos jours, je l'ai +essayée cette fois-ci encore; et si je n'ai pas mieux réussi que de +coutume, comme de coutume je dirai que c'est la faute de l'auteur et non +celle de la vérité. Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules. +Une couche nouvelle de la société ayant poussé l'ancienne, il est +certain que les prétentions et les impertinences de la vanité ont changé +de place et de nature. J'ai tenté de faire un peu attentivement la +critique du beau jeune homme de ce temps-ci; et ce _beau_ n'est pas ce +qu'à Paris on appelle _lion_. Ce dernier est le plus inoffensif des +êtres. Horace est un type plus répandu et plus dangereux, parce qu'il +est plus élevé en valeur réelle. Un _lion_ n'est le successeur ni des +marquis de Molière ni des roués de la Régence; il n'est ni bon ni +méchant; il rentre dans la catégorie des enfants qui s'amusent à faire +les matamores. Cette impuissante affectation des grands vices qui ne +sont plus n'est qu'un très-petit épisode de la scène générale. Horace a +dû traverser cet épisode; mais il partait d'un autre point et cherchait +un autre but. Dieu merci, un seul ridicule ne suffit pas à cette +jeunesse ambitieuse, qui s'agrandit et s'épure à travers mille erreurs +et mille fautes, grâce au puissant mobile de l'amour-propre. Mon ami, +nous avons souvent parlé de ceux de nos contemporains chez qui nous +avons vu la personnalité se développer avec un excès effrayant; nous +leur avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. Nous les +avons parfois raillés, souvent repris; plus souvent nous les avons +plaints, et toujours nous les avons aimés, _quand même_! + +GEORGE SAND. + + + +I. + +Les êtres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont pas toujours +ceux que nous estimons le plus. La tendresse du cœur n'a pas besoin +d'admiration et d'enthousiasme: elle est fondée sur un sentiment +d'égalité qui nous fait chercher dans un ami un semblable, un homme +sujet aux mêmes passions, aux mêmes faiblesses que nous. La vénération +commande une autre sorte d'affection que cette intimité expansive de +tous les instants qu'on appelle l'amitié. J'aurais bien mauvaise opinion +d'un homme qui ne pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus +mauvaise encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il admire. Ceci +soit dit en fait d'amilié seulement. L'amour est tout autre: il ne vit +que d'enthousiasme, et tout ce qui porte atteinte à sa délicatesse +exaltée le flétrit et le dessèche. Mais le plus doux de tous les +sentiments humains, celui qui s'alimente des misères et des fautes +connue des grandeurs et des actes héroïques, celui qui est de tous les +âges de notre vie, qui se développe en nous avec le premier sentiment +de l'être, et qui dure autant que nous, celui qui double et étend +réellement notre existence, celui qui renaît de ses propres cendres +et se renoue aussi serré et aussi solide après s'être brisé; ce +sentiment-là, hélas! ce n'est pas l'amour, vous le savez bien, c'est +l'amitié. + +Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je sais de +l'amitié, j'oublierais que j'ai une histoire à vous raconter, et +j'écrirais un gros traité en je ne sais combien de volumes; mais je +risquerais fort de trouver peu de lecteurs, en ce siècle où l'amitié +a tant passé de mode qu'on n'en trouve guère plus que d'amour. Je me +bornerai donc à ce que je viens d'en indiquer peur poser ce préliminaire +de mon récit: à savoir, qu'un des amis que je regrette le plus et qui a +le plus mêlé ma vie à la sienne, ce n'a pas été le plus accompli et le +meilleur de tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de défauts +et de travers, que j'ai même méprisé et baï à de certaines heures, et +pour qui cependant j'ai ressenti une des plus puissantes et des plus +invincibles sympathies que j'aie jamais connues. + +Il se nommait Horace Dumontet; il était fils d'un petit employé de +province à quinze cents francs d'appointements, qui, ayant épousé une +héritière campagnarde riche d'environ dix mille écus, se voyait à +la tête, comme on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir, +c'est-à-dire l'avancement, était hypothéqué sur son travail, sa santé et +sa bonne conduite, c'est-à-dire son adhésion aveugle à tous les actes et +à toutes les formes d'un gouvernement et d'une société quelconque. + +Personne ne sera étonné d'apprendre que, dans une situation aussi +précaire et avec une aisance aussi bornée, M. et Mme Dumontet, le père +et la mère de mon ami, eussent résolu de donner a leur fils ce qu'on +appelle de l'éducation, c'est-à-dire qu'ils l'eussent mis dans un +collège de province jusqu'à ce qu'il eût été reçu bachelier, et qu'ils +l'eussent envoyé à Paris pour y suivre les cours de la Faculté, à cette +fin de devenir en peu d'années avocat ou médecin. Je dis que personne +n'en sera étonné, parce qu'il n'est guère de famille dans une position +analogue qui n'ait fait ce rêve ambitieux de donner à ses fils une +existence indépendante. L'_indépendance_, ou ce qu'il se représente par +ce mot emphatique, c'est l'idéal du pauvre employé; il a souffert trop +de privations et souvent, hélas! trop d'humiliations pour ne pas désirer +d'en affranchir sa progéniture; il croit qu'autour de lui sont jetés en +abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a qu'à se baisser pour +ramasser l'avenir brillant de sa famille. L'homme aspire à monter; c'est +grâce à cet instinct que se soutient encore l'édifice, si surprenant de +fragilité et de durée, de l'inégalité sociale. + +De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser pour échapper +à la misère, jamais, de nos jours, les parents ne s'aviseront d'aller +choisir la plus modeste et la plus sûre. La cupidité ou la vanité sont +toujours juges; on a tant d'exemples de succès autour de soi! Des +derniers rangs de la société, on voit s'élever aux premières places des +prodiges de tout genre, voire des prodiges de nullité. «Et pourquoi, +disait M. Dumontet à sa femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme +_un tel_, _un tel_, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions +et de courage que lui?» Madame Dumontet était un peu effrayée des +sacrifices que lui proposait son mari pour lancer Horace dans la +carrière; mais le moyen de se persuader qu'on n'a pas donné le jour à +l'entant le plus intelligent et le plus favorisé du ciel qui ait jamais +existé? Madame Dumontet était une bonne femme toute simple, élevée aux +champs, pleine de sens dans la sphère d'idées que son éducation lui +avait permis de parcourir. Mais, en dehors de ce petit cercle, il y +avait tout un monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son +mari. Quand il lui disait que depuis la Révolution tous les Français +sont égaux devant la loi, qu'il n'y a plus de privilèges, et que tout +homme de talent peut fendre la presse et arriver, sauf à pousser un pou +plus fort que ceux qui se trouvent placés plus près du but, elle se +rendait à ces bonnes raisons, craignant de passer pour arriérée, +obstinée, et de ressembler en cela aux paysans dont elle sortait. + +Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'était rien moins que celui +d'une moitié de leur revenu. «Avec quinze cents francs, disait-il, nous +pouvons vivre et élever notre fille sous nos yeux, modestement; avec le +surplus de nos rentes, c'est-à-dire avec mes appointements, nous pouvons +entretenir Horace à Taris, sur un bon pied, pendant plusieurs années.» + +Quinze cents francs pour être à Paris sur un bon pied, à dix-neuf ans, +et quand on est Horace Dumontet!... Madame Dumontet ne reculait devant +aucun sacrifice; la digne femme eût vécu de pain noir et marché sans +souliers pour être utile à son fils et agréable à son mari; mais elle +s'affligeait de dépenser tout d'un coup les économies qu'elle avait +faites depuis son mariage, et qui s'élevaient à une dizaine de +mille francs. Pour qui ne connaît pas la petite vie de province, et +l'incroyable habileté des mères de famille à rogner et grappiller sur +tontes choses, la possibilité d'économiser plusieurs centaines d'écus +par an sur trois mille francs de rente, sans faire mourir de faim mari, +enfants, servantes et chats, paraîtra fabuleuse. Mais ceux qui mènent +cette vie ou qui la voient de près savent bien que rien n'est plus +fréquent. La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, n'a +d'autre façon d'exister et d'aider l'existence des siens, qu'en exerçant +l'étrange industrie de se voler elle-même en retranchant chaque jour, +à la consommation de sa famille, un peu du nécessaire: cela fait une +triste vie, sans charité, sans gaieté, sans variété et sans hospitalité. +Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la fortune publique +très-équitablement répartie! «Si ces gens-là veulent élever leurs +enfants comme les nôtres, disent-ils en parlant des petits bourgeois, +qu'ils se privent! et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent +des artisans et des manoeuvres!» Les riches ont bien raison de parler +ainsi au point de vue du droit social; au point de vue du droit humain, +que Dieu soit juge! + +«Et pourquoi, répondent les pauvres gens du fond de leurs tristes +demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils pas de pair avec ceux +du gros industriel et du noble seigneur? L'éducation nivelle les hommes, +et Dieu nous commande de travailler à ce nivellement.» + +Vous aussi, vous avez bien raison, éternellement raison, braves parents, +au point de vue général; et malgré les rudes et fréquentes défaites de +vos espérances, il est certain que longtemps encore nous marcherons vers +l'égalité par cette voie de votre ambition légitime et de votre vanité +naïve. Mais quand ce nivellement des droits et des espérances sera +accompli, quand tout homme trouvera dans la société le milieu où son +existence sera non-seulement possible, mais utile et féconde, il faut +bien espérer que chacun consultera ses forces et se jugera, dans le +calme de la liberté, avec plus de raison et de modestie qu'on ne le +fait, à cette heure, dans la fièvre de l'inquiétude et dans l'agitation +de la lutte. Il viendra un temps, je le crois fermement, où tous les +jeunes gens ne seront pas résolus à devenir chacun le premier homme de +son siècle ou à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, chacun ayant +des droits politiques, et l'exercice de ces droits étant considéré comme +une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la +carrière politique ne sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes +qui s'y précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté, dédaigneuses de +toute autre fonction que celle de primer et de gouverner les hommes. + +Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur ses dix mille francs +d'économie pour doter sa fille, consentit à les entamer pour l'entretien +de son fils à Paris, se réservant d'économiser désormais pour marier +Camille, la jeune soeur d'Horace. + +Voilà donc Horace sur le beau pavé de Paris, avec son titre de bachelier +et d'étudiant en droit, ses dix-neuf ans et ses quinze cents livres de +pension. Il y avait déjà un an qu'il y faisait ou qu'il était censé y +faire ses études lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit café +près le Luxembourg, où nous allions prendre le chocolat et lire les +journaux tous les matins. Ses manières obligeantes, son air ouvert, son +regard vif et doux, me gagnèrent à la première vue. Entre jeunes gens on +est bientôt lié, il suffit d'être assis plusieurs jours de suite à la +même table et d'avoir à échanger quelques mots de politesse, pour qu'au +premier matin de soleil et d'expansion la conversation s'engage et se +prolonge du café au fond des allées du Luxembourg. C'est ce qui nous +arriva en effet par une matinée de printemps. Les lilas étaient en +fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou à +bronzes dorés de madame Poisson, la belle directrice du café. Nous nous +trouvâmes, je ne sais comment, Horace et moi, sur les bords du grand +bassin, bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux amis, et ne +sachant point encore le nom l'un de l'autre; car si l'échange de nos +idées générales nous avait subitement rapprochés, nous n'étions pas +encore sortis de cette réserve personnelle qui précisément donne une +confiance mutuelle aux personnes bien élevées. Tout ce que j'appris +d'Horace ce jour-là, c'est qu'il était étudiant en droit; tout ce qu'il +sut de moi, c'est que j'étudiais la médecine. Il ne me fit de questions +que sur la manière dont j'envisageais la science à laquelle je m'étais +voué, et réciproquement. «Je vous admire, me dit-il au moment de me +quitter, ou plutôt je vous envie: vous travaillez, vous ne perdez pas de +temps, vous aimez la science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit +au but! Quant à moi, je suis dans une voie si différente, qu'au lieu d'y +persévérer je ne cherche qu'à en sortir. J'ai le droit en horreur; ce +n'est qu'un tissu de mensonges contre l'équité divine et la vérité +éternelle. Encore si c'étaient des mensonges liés par un système +logique! mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent +impudemment les uns les autres, afin que chacun puisse faire le mal par +les moyens de perversité qui lui sont propres! Je déclare infâme ou +absurde tout jeune homme qui pourra prendre au sérieux l'étude de la +chicane; je le méprise, je le hais!...» + +Il parlait avec une véhémence qui me plaisait, et qui cependant n'était +pas tout à fait exempte d'un certain parti pris d'avance. On ne pouvait +douter de sa sincérité en l'écoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait +pas ses imprécations pour la première fois. Elles lui venaient trop +naturellement pour n'être pas étudiées, qu'on me pardonne ce paradoxe +apparent. Si l'on ne comprend pas bien ce que j'entends par là, on +entrera difficilement dans le secret de ce caractère d'Horace, malaisé à +définir, malaisé à mesurer juste pour moi-même, qui l'ai tant étudié. + +C'était un mélange d'affectation et de naturel si délicatement unis, que +l'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre, ainsi qu'il arrive dans +la préparation de certains mets ou de certaines essences, où le goût ni +l'odorat ne peuvent plus reconnaître les éléments primitifs. J'ai vu des +gens à qui, dès l'abord, Horace déplaisait souverainement, et qui le +tenaient pour prétentieux et boursouflé au suprême degré. J'en ai vu +d'autres qui s'engouaient de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus +démordre, soutenant qu'il était d'une candeur et d'un _laisser-aller_ +sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et les autres se +trompaient, ou plutôt, qu'ils avaient raison de part et d'autre: Horace +était _affecté naturellement_. Est-ce que vous ne connaissez pas des +gens ainsi faits, qui sont venus au monde avec un caractère et des +manières d'emprunt, et qui semblent jouer un rôle, tout en jouant +sérieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des gens qui se +copient eux-mêmes. Esprits ardents et portés par nature à l'amour des +grandes choses, que leur milieu soit prosaïque, leur élan n'en est pas +moins romanesque; que leurs facultés d'exécution soient bornées, leurs +conceptions n'en sont pas moins démesurées: aussi se drapent-ils +perpétuellement avec le manteau du personnage qu'ils ont dans +l'imagination. Ce personnage est bien l'homme même, puisqu'il est son +rêve, sa création, son mobile intérieur. L'homme réel marche à côté de +l'homme idéal; et comme nous voyons deux représentations de nous-mêmes +dans une glace fendue par le milieu, nous distinguons dans cet homme, +dédoublé pour ainsi dire, deux images qui ne sauraient se détacher, mais +qui sont pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que +nous entendons par le mot de seconde nature, qui est devenu synonyme +d'habitude. + +Horace, donc était ainsi. Il avait nourri en lui-même un tel besoin de +paraître avec tous ses avantages, qu'il était toujours habillé, paré, +reluisant, au moral comme au physique. La nature semblait l'aider à ce +travail perpétuel. Sa personne était belle, et toujours posée dans des +altitudes élégantes et faciles. Un bon goût irréprochable ne présidait +pas toujours à sa toilette ni à ses gestes; mais un peintre eût pu +trouver en lui, à tous les instants du jour, un effet à saisir, il était +grand, bien fait, robuste sans être lourd. Sa figure était très-noble, +grâce à la pureté des lignes; et pourtant elle n'était pas distinguée, +ce qui est bien différent. La noblesse est l'ouvrage de la nature, +la distinction est celui de l'art; l'une est née avec nous, l'autre +s'acquiert. Elle réside dans un certain arrangement et dans l'expression +habituelle. La barbe noire et épaisse d'Horace était taillée avec +un dandysme qui sentait son quartier latin d'une lieue, et sa forte +chevelure d'ébène s'épanouissait avec une profusion qu'un dandy +véritable aurait eu le soin de réprimer. Mais lorsqu'il passait sa main +avec impétuosité dans ce flot d'encre, jamais le désordre qu'elle y +portait n'était ridicule ou nuisible à la beauté du front. Horace savait +parfaitement qu'il pouvait impunément déranger dix fois par heure sa +coiffure, parce que, selon l'expression qui lui échappa un jour devant +moi, ses cheveux _étaient admirablement bien plantés._ Il était habillé +avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur sans réputation et +sans notions de la vraie _fashion_, mais qui avait l'esprit de le +comprendre et de hasarder toujours avec lui un parement plus large, une +couleur de gilet plus tranchée, une coupe plus cambrée, un gilet mieux +bombé en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres jeunes clients. +Horace eût été parfaitement ridicule sur le boulevard de Gand; mais au +jardin du Luxembourg et au parterre de l'Odéon, il était le mieux mis, +le plus dégagé, le plus serré des côtes, le plus étoffé des flancs, le +plus _voyant_, comme on dit en style de journal des modes. Il avait le +chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa canne n'était ni +trop grosse ni trop légère. Ses habits n'avaient pas ce moelleux de la +manière anglaise qui caractérise les vrais élégants; en revanche, +ses mouvements avaient tant de souplesse, et il portait ses _revers_ +inflexibles avec tant d'aisance et de grâce naturelle, que du fond de +leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scènes, les dames du noble +faubourg, voire les jeunes, avaient pour lui un regard en passant. + +Horace savait qu'il était beau, et il le faisait sentir continuellement, +quoiqu'il eût l'esprit de ne jamais parler de sa figure. Mais il était +toujours occupé de celle des autres. Il en remarquait minutieusement +et rapidement toutes les défectuosités, toutes les particularités +désagréables; et naturellement il vous amenait, par ses observations +railleuses, à comparer intérieurement sa personne à celle de ses +victimes. Il était mordant sur ce sujet-là; et comme il avait un nez +admirablement dessiné et des yeux magnifiques, il était sans pitié pour +les nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les bossus +une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il m'en faisait remarquer +un, j'avais la naïveté de regarder en anatomiste sa charpente dorsale, +dont les vertèbres frémissaient d'un secret plaisir, quoique le visage +n'exprimât qu'un sourire d'indifférence pour cet avantage frivole d'une +belle conformation. Si quelqu'un s'endormait dans une attitude gênée ou +disgracieuse, Horace était toujours le premier à en rire. Cela me força +de remarquer, lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris dans la +sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras plié sous la nuque +ou rejeté sur la tête comme les statues antiques; et ce fut cette +observation, en apparence puérile, qui me conduisit à comprendre cette +affectation naturelle, c'est-à-dire innée, dont j'ai parlé plus haut. +Même en dormant, même seul et sans miroir, Horace s'arrangeait pour +dormir noblement. Un de nos camarades prétendait méchamment qu'il posait +devant les mouches. + +Que l'on me pardonne ces détails. Je crois qu'ils étaient nécessaires, +et je reviens à mes premiers entretiens avec lui. + + + +II. + +Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une telle répugnance +pour le droit, il ne se livrait pas à l'étude de quelque autre science. +«Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son +âge, et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme de quarante +ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise à tout, c'est +celle d'avocat. + +--Qu'est-ce donc que vous appelez _tout?_ lui demandai-je? + +--Pour le moment, me répondit-il, la députation est tout. Mais attendez +un peu, et nous verrons bien autre chose! + +--Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution? Mais si elle n'arrive +pas, comment vous arrangerez-vous pour être député? Vous avez donc de la +fortune? + +--Non pas précisément; mais j'en aurai. + +--A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre +diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer. + +Je le croyais sincèrement dans une position de fortune assez éminente +pour légitimer sa confiance. Il hésita quelques instants; puis, n'osant +me confirmer dans mon erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: «Il +faut exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux ans les +capacités seront admises à la candidature; il faut donc faire preuve de +capacité. + +--Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il vous faut bien le +double pour être reçu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacité; +encore serez-vous loin de l'âge... + +--Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaissé comme le cens, à +la prochaine session, peut-être?... + +--Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question de temps, et je +crois qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard, vous arriverez, si vous en +avez la ferme résolution. + +--N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatitude et un regard +étincelant de fierté, qu'il ne faut que cela dans le monde? Et que, de +si bas que l'on parte, on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a +dans le sein une pensée d'avenir? + +--Je n'en doute pas, lui répondis-je; le tout est de savoir si l'on +aura plus ou moins d'obstacles à renverser, et cela est le secret de la +Providence. + +--Non, mon cher! s'écria-t-il en passant familièrement son bras sous le +mien; le tout est de savoir si l'on aura une volonté plus forte que +tous les obstacles; et cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son +thorax sonore, je l'ai! + +Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la Chambre des pairs. +Horace semblait prêt à grandir comme un géant dans un conte fantastique. +Je le regardai, et remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur +des contours de son visage accusait encore l'adolescence. Son +enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus sensible.--Quel +âge avez-vous donc? lui demandai-je. + +--Devinez! me dit-il avec un sourire. + +--Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans, lui répondis-je. +Mais vous n'en avez peut-être pas vingt. + +--Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous conclure? + +--Que votre volonté n'est âgée que de deux ou trois ans, et que par +conséquent elle est bien jeune et bien fragile encore. + +--Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma volonté est née avec moi, elle a +le même âge que moi. + +--Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité; mais enfin je +présume que cette volonté ne s'est pas encore exercée beaucoup dans la +carrière politique! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez +sérieusement à être député; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce +que c'est qu'un député? + +--Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure qu'il est possible à +un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans +celui-là pour moi quelque chose de magique. Il y a là une destinée, +voyez-vous; la mienne est d'être un homme parlementaire. Oui, oui, je +parlerai et je ferai parler de moi! + +--Soit! lui répondis-je, vous avez l'instrument: c'est un don de Dieu. +Apprenez maintenant la théorie. + +--Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane? + +--Oh! si ce n'était que cela! Je veux dire: Apprenez la science de +l'humanité, l'histoire, la politique, les religions diverses; et puis, +jugez, combinez, formez-vous une certitude... + +--Vous voulez dire des _idées?_ reprit-il avec ce sourire et ce regard +qui imposaient par leur conviction triomphante; j'en ai déjà, des idées, +et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais +de meilleures; car nos idées viennent de nos sentiments, et tous mes +sentiments, à moi, sont grands! Oui, Monsieur, le ciel m'a fait grand et +bon. J'ignore quelles épreuves il me réserve; mais, je le dis avec un +orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens généreux, +je me sens fort, je me sens magnanime; mon âme frémit et mon sang +bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent +jusqu'au délire. Je n'en tire et n'en peux tirer aucune vanité, ce +me semble; mais, je le dis avec assurance, je me sens de la race des +héros!» + +Je ne pus réprimer un sourire; mais Horace, qui m'observait, vit que ce +sourire n'avait rien de malveillant. + +«Vous êtes surpris, me dit-il, que je m'abandonne ainsi devant vous, que +je connais à peine, à des sentiments qu'ordinairement on ne laisse +pas percer, même devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus +modeste pour cela? + +--Non, certes, et l'on est moins sincère. + +--Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et moins ridicule que +tous ces hypocrites qui, se croyant _in petto_ des demi-dieux, baissent +sournoisement la tête et affectent une pruderie prétendue de bon goût. +Ceux-là sont des égoïstes, des ambitieux dans le sens haïssable du +mot et de la chose. Loin de laisser étaler cet enthousiasme qui est +sympathique et autour duquel viennent se grouper toutes les idées +fortes, toutes les âmes généreuses (et par quel autre moyen s'opèrent +les grandes révolutions?), ils caressent en secret leur étroite +supériorité, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aux +regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour où leur fortune +sera faite. Je vous dis que ces hommes-là ne sont bons qu'à gagner de +l'argent et à occuper des places sous un gouvernement corrompu; mais +les hommes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent les +passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement et noblement le +monde, les Mirabeau, les Danton, les Pitt, allez voir s'ils s'amusent +aux gentillesses de la modestie!» + +Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec tant de +conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de le contredire, quoique +j'eusse dès lors par éducation, peut-être autant que par nature, +l'outrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier, qu'en +le voyant et en l'écoutant, on était sous le charme de sa parole et +de son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas lui avoir +démontré son erreur; mais quand on le retrouvait, on subissait de +nouveau le magnétisme de son paradoxe. + +Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité, et +me demandant si c'était un fou ou un grand homme. Je penchais pour la +dernière opinion. + +«Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je le lendemain, vous +avez dû vous battre, l'an dernier, aux journées de Juillet? + +--Hélas! j'étais en vacances, me répondit-il; mais là aussi, dans ma +petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas couru de dangers, ce n'est +pas ma faute. J'ai été de ceux qui se sont organisés en garde urbaine +volontaire, et qui ont veillé au maintien de la conquête. Nous passions +des nuits de faction, le fusil sur l'épaule, et si l'ancien système +eût lutté, s'il eût envoyé de la troupe contre nous comme nous nous y +attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous +ces vieux épiciers qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde +nationale, lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là n'avaient pas +bougé de leurs boutiques lorsque l'événement était encore incertain, et +c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville, pour les préserver +d'une réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger fut +éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes au travers du corps, +si nous eussions crié: Vive la liberté!» + +Ce jour-là, ayant causé assez longtemps avec lui, je lui proposai de +rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et ensuite de venir dîner rue +de l'Ancienne-Comédie, chez Pinson, le plus honnête et le plus affable +des restaurateurs du quartier latin. + +Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine de M. +Pinson est excellente, très-saine et à bon marché: son petit restaurant +est le rendez-vous des jeunes aspirants à la gloire littéraire et des +étudiants rangés. Depuis que son collègue et rival Dagnaux, officier de +la garde nationale équestre, avait fait des prodiges de valeur dans les +émeutes, toute une phalange d'étudiants, ses habitués, avait juré de +ne plus franchir le seuil de ses domaines, et s'était rejetée sur les +côtelettes plus larges et les biftecks plus épais du pacifique et +bienveillant Pinson. + +Après dîner, nous allâmes à l'Odéon, voir madame Dorval et Lockroy, +dans _Antony_. De ce jour, la connaissance fut faite, et l'amitié nouée +complètement entre Horace et moi. + +«Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez l'étude de la +médecine encore plus repoussante que celle du droit? + +--Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne comprends rien à votre +vocation. Se peut-il que vous puissiez plonger chaque jour vos mains, +vos regards et votre esprit dans celle boue humaine, sans perdre tout +sentiment de poésie et toute fraîcheur d'imagination? + +--Il y a quelque chose de pis que de disséquer les morts, lui dis-je, +c'est d'opérer les vivants: là, il faut plus de courage et de +résolution, je vous assure. L'aspect du plus hideux cadavre fait moins +de mal que le premier cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne +comprend rien au mal que vous lui faites. C'est un métier de boucher, si +ce n'est pas une mission d'apôtre. + +--On dit que le coeur se dessèche à ce métier-là, reprit Horace; ne +craignez-vous pas de vous passionner pour la science au point d'oublier +l'humanité, comme ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante, +et dont je détourne les yeux comme si je rencontrais le bourreau? + +--J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sang-froid nécessaire +pour être utile, sans perdre le sentiment de la pitié et de la sympathie +humaine. Pour arriver au calme indispensable, j'ai encore du chemin à +faire, et je ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse. + +--C'est possible, mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination se +détend, le sentiment du beau et du laid se perd; on ne voit plus de +la vie qu'un certain côté matériel où tout l'idéal arrive à l'idée +d'utilité. Avez-vous jamais connu un médecin poëte? + +--Je pourrais vous demander également si vous connaissez beaucoup de +députés poëtes? Il ne me semble pas que la carrière politique, telle +que je l'envisage de nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de +l'imagination et le fragile coloris de la poésie. + +--Si la société était réformée, s'écria Horace, cette carrière pourrait +être le plus beau développement pour la vigueur du cerveau et la +sensibilité du coeur; mais il est certain que la route tracée +aujourd'hui est desséchante. Quand je songe que pour être apte à juger +des vérités sociales, où la philosophie devrait être l'unique lumière, +il faut que je connaisse le Code et le Digeste; que je m'assimile +Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je travaille, en un mot, à m'abrutir, +et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps, je +descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement à me retirer +de la politique. + +--Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme qui vous +dévore, de cette grandeur d'âme qui déborde en vous? Et quel aliment +donneriez-vous à cette volonté de fer dont vous me faisiez un reproche +de douter, il y a peu de jours?» + +Il prit sa tête entre ses deux mains, appuya ses coudes sur la barre qui +sépare le parterre de l'orchestre, et resta plongé dans ses réflexions +jusqu'au lever de la toile; puis il écouta le troisième acte d'_Antony_ +avec une attention et une émotion très-grandes. + +«Et les passions! s'écria-t-il lorsque l'acte fut fini. Pour combien +comptez-vous les passions dans la vie? + +--Parlez-vous de l'amour? lui répondis-je. La vie, telle que nous nous +la sommes faite, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir être à la fois +amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut +opter. + +--C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant cet Antony si +dédaigneux de la société, si outré contre elle, si révolté contre tout +ce qui fait obstacle à son amour... Avez-vous jamais aimé, vous? + +--Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre coeur ce que c'est que +l'amour. + +--Dieu me damne si je m'en doute, s'écria-t-il en haussant les épaules. +Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais +ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une +oie, ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; et +dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que, jusqu'à présent, les femmes +m'ont fait plus de peur que d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au +menton et beaucoup d'imagination à satisfaire. Eh bien! c'est là surtout +ce qui m'a préservé des égarements grossiers où j'ai vu tomber mes +camarades. Je n'ai pas encore rencontré la vierge idéale pour laquelle +mon coeur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes +que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes, me font +tant de pitié, que pour tous les plaisirs de l'enfer, je ne voudrais pas +avoir à me reprocher la chute d'un de ces anges déplumés. Et puis, cela +a de grosses mains, des nez retroussés; cela fait des _pa-ta-qu'est-ce_, +et vous reproche son malheur dans des lettres à mourir de rire. Il n'y a +pas même moyen d'avoir avec cela un remords sérieux. Moi, si je me livre +à l'amour, je veux qu'il me blesse profondément, qu'il m'électrise, +qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et m'enivre de +voluptés. Point de milieu: l'un ou l'autre, l'un et l'autre si l'on +veut; mais pas de drame d'arrière-boutique, pas de triomphe d'estaminet! +Je veux bien souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien +m'empoisonner avec ma maîtresse ou me poignarder sur son cadavre; mais +je ne veux pas être ridicule, et surtout je ne, veux pas m'ennuyer +un milieu de ma tragédie et la finir par un trait de vaudeville. Mes +compagnons raillent beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous +mes yeux pour me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils le font à +bon marché. Je leur souhaite bien du plaisir; mais j'en désire un autre +pour mon compte. A quoi songez-vous? ajouta-t-il en me voyant détourner +la tête pour lui cacher une forte envie de rire. + +--Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez moi une grisette +fort aimable, à laquelle je veux vous présenter. + +--Oh! que Dieu me préserve de ces parties-là! s'écria-t-il. J'ai cinq ou +six de mes amis que je suis condamné à ne plus entrevoir qu'à travers le +fantôme léger de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par coeur +le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je +croyais plus grave que tous ces absurdes compagnon! Je les fuis depuis +huit jours pour m'attacher à vous, qui me semblez un homme sérieux, et +qui, à coup sûr, avez des moeurs élégantes pour un étudiant; et voilà +que vous avez une femme, vous aussi! Mon Dieu, où irai-je me cacher pour +ne plus rencontrer de ces femmes-là? + +--Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je vous dis que j'y +tiens, et que j'irai vous chercher si vous ne venez pas déjeuner demain +avec elle chez moi. + +--Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que je ne suis pas +l'homme qui vous en débarrasserai. + +--Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant que si vous +étiez tenté de la débarrasser de moi, il faudrait commencer par me +couper la gorge. + +--Parlez-vous sérieusement? + +--Le plus sérieusement du monde. + +--En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du plaisir à voir de +plus près un véritable amour... + +--Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous étonne? + +--Eh bien! oui, cela m'étonne. Quant à moi, je n'ai jamais vu qu'une +femme que j'aurais pu aimer, si elle avait eu vingt ans de moins. +C'était une douairière de province, une châtelaine encore blonde, jadis +belle, et parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une certaine +façon, auprès de laquelle toutes les femmes que j'avais vues jusque-là +me semblèrent des gardeuses de dindons. Cette dame était d'une ancienne +famille; elle avait la taille d'une guêpe, les mains d'une vierge de +Raphaël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie et la langue +d'une vipère. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une +maîtresse belle, aimable et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et +ces mains-là, et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de +dentelles blanches sur des cheveux blonds. + +--Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin du temps où vous +aimerez, et peut-être n'aimerez-vous jamais. + +--Dieu vous entende! s'écria-t-il. Si j'aime une fois, je suis perdu. +Adieu ma carrière politique; adieu mon austère et vaste avenir! Je +ne sais rien être à demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poète, +serai-je amoureux? + +--Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je. + +--Hélas! vous en parlez à votre aise, répondit-il. Vous êtes étudiant et +amoureux. Moi, je n'aime pas, et j'étudie encore moins!» + + + +III. + +Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas absolument +convaincu de cette force héroïque et de cet austère enthousiasme qu'il +s'attribuait dans la sincérité de son coeur. Je voyais plutôt en lui +un excellent enfant, généreux, candide, plus épris de beaux rêves que +capable encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration +continuelle vers les choses élevées me le faisaient aimer sans que +j'eusse besoin de le regarder comme un héros. Cette fantaisie de sa part +n'avait rien de déplaisant: elle témoignait de son amour pour le beau +idéal. De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appelé à être un +homme supérieur, et un instinct secret auquel il obéit naïvement le lui +révèle, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui, cette fièvre apaisée, +verra éclore en lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée +de temps à autre par un rayon d'enthousiasme. + +Après tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse été plus +sûr de lui voir perdre cette fatuité candide sans perdre l'amour du beau +et du bien. L'homme supérieur a une terrible destinée devant lui. Les +obstacles l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au +point de l'égarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu +lui avait donnée pour le bien. D'une manière ou de l'autre, Horace me +plaisait et m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou +j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé que lui de +cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plus calme; mes projets +d'avenir étaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans +l'âge des passions, j'étais préservé des fautes et des souffrances par +une affection pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout ce +bonheur était un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas +mérité assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter +quelqu'un de cette sérénité de mon âme, en la posant comme un calmant +sur une autre âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin; mais +mon intention était bonne, et, sauf à répéter les innocentes vanteries +de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j'étais bon, et plus +aimant que je ne savais l'exprimer. + +La seule chose clairement absurde et blâmable que j'eusse trouvée dans +mon nouvel ami, c'était cette aspiration vers la femme aristocratique, +en lui, républicain farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de +belles manières, et dédaigneux avec exagération des formes naïves et +brusques, dont il n'était certes pas lui-même aussi _décrassé_ qu'il en +avait la prétention. + +J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie plus tôt +que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble créature +changerait ses idées ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il +la vit, et fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point +aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femme aimée +sérieusement. «Elle n'est que _bien_, me dit-il entre deux portes. Il +faut qu'elle ait énormément d'esprit.--Elle a plus de jugement que +d'esprit, lui répondis-je, et ses anciennes compagnes l'ont jugée fort +sotte. + +Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait préparé elle-même, et +cette action prosaïque souleva de dégoût le coeur altier d'Horace. Mais +lorsqu'elle s'assit entre nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs +avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de respect, +et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là il avait écrasé ma +pauvre Eugénie de paradoxes fort spirituels qui ne l'avaient même pas +fait sourire, ce qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il +put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint sérieux, et +prit autant de peine pour paraître grave, qu'il venait d'en prendre +pour paraître léger. Il était trop tard. Il avait produit sur la sévère +Eugénie une impression fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et +à peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans un coin de la +chambre et se mit à coudre, ni plus ni moins qu'une grisette ordinaire. +Horace sentit son respect s'en aller comme il était venu. + +Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins, était composé de +trois pièces, et ne me coûtait pas moins de trois cents francs de loyer. +J'étais dans mes meubles: c'était du luxe pour un étudiant. J'avais une +salle à manger, une chambre à coucher, et, entre les deux, un cabinet +d'étude que je décorais du nom de salon. C'est là que nous primes le +café. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans façon.--Pardon, lui +dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je ne fume jamais +que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon à Eugénie de sa +distraction; mais au fond il était surpris de me voir traiter ainsi une +femme qui était en train d'ourler mes cravates. + +Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison. Eugénie l'avait +ombragé de liserons et de pots de senteur, qu'elle avait semés dans deux +caisses d'oranger. Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de +violettes et de réséda complétaient les délices de mon _divan_. Je fis +a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de +tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude +pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la +fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie travaillait +dans le cabinet. De cette façon, je la voyais j'étais avec elle, sans +l'incommoder de la fumée de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le +tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le +rideau de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant d'avoir +trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace +comprit fort bien. Je m'étais assis sur une des caisses d'oranger, +derrière lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et +pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère; mais nous +embrassions d'un coup d'oeil la plus belle partie du cours de la Seine, +toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du +ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face de +nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un gris sombre et +son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cité; la belle tour de +Saint-Jacques-la-Boucherie élevait un peu plus loin ses quatre lions +géants jusqu'au ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à +droite, de sa masse élégante et solide. C'était un beau coup d'oeil; +d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments vénérables et son désordre +pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec +le Paris de l'Empire, l'oeuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napoléon. +Chaque colonne, chaque porte était une page de l'histoire de la royauté. + +Nous venions de lire dans sa nouveauté _Notre-Dame de-Paris_; nous nous +abandonnions naïvement, comme tout le monde alors, ou du moins comme +tous les jeunes gens, au charme de poésie répandu fraîchement par cette +oeuvre romantique sur les antiques beautés de notre capitale. C'était +comme un coloris magique à travers lequel les souvenirs effacés se +ravivaient; et, grâce au poête, nous regardions le faite de nos vieux +édifices, nous en examinions les formes tranchées et les effets +pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants de l'Empire +et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace était +passionné pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les +étrangetés, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne +fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct me portaient +vers une forme moins accidentée, vers une peinture aux contours moins +âpres et aux ombres moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a +vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais +pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures? +Ce n'est pas à dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend +une sensation plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la +condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante; elle ne trouve +jamais de traduction trop énergique pour rendre ce qu'elle éprouve avec +tant d'énergie elle-même, et c'est bien quelque chose pour un poète que +de donner à sa contemplation une certaine forme assez large et assez +frappante pour qu'une génération presque entière ouvre les yeux avec lui +et se mette à jouir des mêmes émotions qui l'ont inspiré! + +Il en a été ainsi: les plus récalcitrants d'entre nous, ceux qui +avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de lire, en fermant +_Notre-Dame-de-Paris_, une page de _Paul et Virginie_, ou, comme a dit +un élégant critique, de repasser bien vite le plus _cristallin des +sonnets de Pétrarque_, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats +ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir tant de choses +nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce spectacle plein d'émotions, +les ingrats ont prétendu que c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges +tant que vous voudrez; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos yeux +nus, auriez-vous distingué quelque chose? + +Horace faisait à ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus +larges à son enthousiasme; et, après avoir discuté, nos regards, suivant +au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient +se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de notre +contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathédrale, +comme ces beautés délaissées qui reviennent de mode, et autour +desquelles la foule s'empresse dès qu'elles ont retrouvé un admirateur +fervent dont la louange les rajeunit. + +Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma jeunesse un +examen critique de mon époque: mes forces n'y suffiraient pas; mais je +ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler +l'influence que certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur +nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, pour ainsi +dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques +de mon adolescence de la lecture de _René_ et d'_Atala_. + +Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna à la porte. Eugénie +m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai +ouvrir. C'était un élève en peinture de l'école d'Eugène Delacroix, +nommé Paul Arsène, surnommé _le petit Masaccio_ à l'atelier où j'allais +tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage des peintres. + +«Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant à Horace, qui +jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal +peignés. Voici un jeune maître qui ira loin, à ce qu'on assure, et qui +vient en attendant me chercher pour la leçon. + +--Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous avez plus d'une heure +devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent +particulièrement. Auriez-vous le loisir de m'écouter? + +--Certainement, répondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera +fumer sur le balcon. + +--Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret à vous dire, et, +comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas fâché que monsieur +m'entende aussi. + +--Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième chaise dans +l'autre chambre. + +[Illustration: C'était le type peuple incarné dans un individu.] + +--Ne faites pas attention,» dit le rapin en grimpant sur la commode; +et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un +mouchoir à carreaux sa figure inondée de sueur et parla en ces +termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'altitude du +_Pensieroso_: + +«Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'_entrer dans la +médecine_, parce qu'on me dit que c'est un meilleur état; je viens donc +vous demander ce que vous en pensez. + +--Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle il est plus +difficile de répondre que vous ne pensez. Je crois toutes les +professions très-encombrées, et par conséquent tous les états, comme +vous dites, très-précaires. De grandes connaissances et une grande +capacité ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois +pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le +meilleur parti à prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent; +et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions +pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà dégoûté. + +--Dégoûté, moi! oh! non, répliqua le Masaccio; je ne suis dégoûté de +rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie à faire de la peinture, +j'aimerais mieux cela que toute autre chose; mais il paraît que c'est si +long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle pendant +deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d'exposer, +il paraît qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou +trois ans. Et quand on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est +souvent pas plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je +croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau de mon +patron; car enfin c'est un maître, et un fameux, celui-là! Eh bien! la +moitié des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tête, et ils +allaient tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en habit +d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe +pour ceux-là: c'étaient de pauvres ignorants; mais voilà qu'il est venu +des jeunes gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que +chacun disait son mot: ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient; mais pas +un n'a parlé comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit +alors: A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y +entend goutte. C'était bon _dans les temps!_ Moi je vais prendre un +autre métier pourvu que ça me rapporte de L'argent. + +[Illustration: Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe.] + +--Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille. +Son âme est aussi crasseuse que sa blouse!» + +Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais presque pas +le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en +faisait grand cas, et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié +pour lui. Il fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût cachée +sous ces manifestations de cupidité ingénue; et comme il avait déclaré, +en commençant, n'avoir rien de secret à me dire, je prévoyais bien que +ce secret ne sortirait pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre +de l'obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir en lui +quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses +manières. + +C'était le type peuple incarné dans un individu; non le peuple robuste +et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chétif, hardi, +intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'était pas beau. Cependant il +était de ceux dont les camarades d'atelier disent: «Il y a quelque chose +de fameux à faire avec cette tête-là!» C'est qu'il y avait dans sa tête, +en effet, une expression magnifique, sous la vulgarité des traits. Je +n'en ai jamais vu de plus énergique ni de plus pénétrante. Ses yeux +étaient petits et même voilés, sous une paupière courte et bridée; +cependant ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était si +rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite. Le nez était +trop court, et le peu de distance entre le coin de l'oeil et la narine +donnait au premier aspect l'air commun et presque bas à la face entière; +mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de +l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de l'indépendance +couvait intérieurement et se trahissait par des éclairs. La bouche +épaisse, ombragée d'une naissante moustache noire, irrégulièrement +plantée; la figure large, le menton droit, serré et un peu fendu au +milieu; les zygomas élevés et saillants; partout des plans fermes et +droits, coupés de lignes carrées, annonçaient une volonté peu commune +et une indomptable droiture d'intention. Il y avait à la commissure +des narines des délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le +front, qui était d'une structure admirable dans le sens de la statuaire, +ne l'était pas moins au point de vue phrénologique. Pour moi, qui étais +dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de +le regarder; et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques à +l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement à ce jeune homme, qui +était pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bonté. + +Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une manière si +triviale.--Comment, Arsène, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour +un peu plus de profit dans une autre carrière? + +--Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, répondit-il sans le +moindre embarras. Si maintenant j'étais assuré de gagner mille francs +nets par an, je me ferais cordonnier. + +--C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mépris. + +--Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio. C'est le +métier de mon père, et je n'y serais pas plus maladroit qu'un autre. +Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'il me faut. + +--Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon? lui dis-je. + +--Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de +cela, j'en dépense la moitié. + +--Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la médecine! Il vous +faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les +années où l'on étudie que pour celles où l'on attend la clientèle. Et +puis... + +--Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatienté de ma +patience. + +---Cela c'est vrai, dit Arsène; mais je les ferais, ou du moins je +ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche +d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais +dans une semaine ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les +écoliers, en général, n'aiment pas à travailler; et quand on est enfant, +on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison, +et quand d'ailleurs on est forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais +d'après ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien +que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat? + +Horace éclata de rire. + +«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement le +Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace en cet instant. + +--Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets, à votre âge ils +sont irréalisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie. +Si vous n'avez ni argent ni crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un +côté que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du +temps, de la patience et de la résignation.» + +Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard. + +«Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je; c'est encore par +là que vous marcherez plus vite. + +--Non, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer demain dans un +magasin de nouveautés, je gagnerai de l'argent. + +--Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné de plus en plus. + +--Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il n'y avait que +cela!... + +--Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et +une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une +grande faculté est un grand devoir imposé par la Providence? + +--Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux s'enflammèrent tout +à coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers +soi-même. Tant pis! Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous +viendrez à trois heures, n'est-ce pas?» + +Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans rien dire, +salua à peine Horace, et s'enfonça comme un chat dans la profondeur de +l'escalier, s'arrêtant à chaque étage pour faire rentrer ses talons dans +ses souliers délabrés. + + + +IV. + +Paul Arsène revint me voir; et quand nous fûmes seuls, j'obtins, non +sans peine, la confidence que je pressentais. Il commença par me faire +en ces termes le récit de sa vie: + +«Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est cordonnier en province. +Nous étions cinq enfants; je suis le troisième. L'aîné était un homme +fait lorsque mon père, déjà vieux, et pouvant se retirer du métier avec +un peu de bien, s'est remarié avec une femme qui n'était ni belle ni +bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée de son esprit, et +qui gaspille son honneur et son argent. Mon père, trompé, malheureux, +d'autant plus épris qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est +_jeté dans le vin_, pour s'étourdir, comme on fait dans notre classe +quand on a du chagrin. Pauvre père! nous avons bien patienté avec lui, +car il nous faisait vraiment pitié. Nous l'avions connu si sage et si +bon! Enfin, un temps est venu où il n'était plus possible d'y tenir. Son +caractère avait tellement changé, que pour un mot, pour un regard, il se +jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'étions plus des enfants, nous +ne pouvions pas souffrir cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec +douceur, et nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre +famille. Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre +mon frère aîné! Le fait est que la belle-mère lui avait fait des +avances, parce qu'il était beau garçon et bon enfant; mais il l'avait +menacée de tout raconter à mon père, et elle avait pris les devants, +comme dans la tragédie de _Phèdre_, que je n'ai jamais vu jouer depuis +sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses propres +égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu comme remplaçant, et +il est parti. Le second, qui prévoyait que quelque chose de semblable +pourrait bien lui arriver, est venu ici chercher fortune, en me +promettant de me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen +d'exister. Moi, je restais à la maison avec mes deux soeurs, et je +vivais assez tranquillement, parce que j'avais pris le parti de laisser +crier la méchante femme sans jamais lui répondre. J'aimais à m'occuper; +je savais assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand +je n'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lire ou à +barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goùt pour le dessin. Mais +comme je pensais que cela ne me servirait jamais à rien, j'y perdais le +moins de temps possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays +pour faire des études de paysage, commanda chez nous une paire de gros +souliers, et je fus chargé d'aller lui prendre mesure. Il avait des +albums étalés sur la table de sa petite chambre d'auberge; je lui +demandai la permission de les regarder; et comme ma curiosité lui +donnait à penser, il me dit de lui faire, d'_idée_, un _bonhomme_ sur un +bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi qu'un crayon. Je pensai +qu'il se moquait de moi; mais le plaisir de charbonner avec un crayon si +noir sur un papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce +qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut même +le coller dans son album, et y écrire mon nom, ma profession et le nom +de mon endroit. «Vous avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous +êtes né pour la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller +étudier dans quelque grande ville.» Il me proposa même de m'emmener; car +il était bon et généreux, ce jeune homme-là. Il me donna son adresse à +Paris, afin que, si le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je +le remerciai, et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances qu'il me +donnait. Je retournai à mes cuirs et à mes formes, et un an se passa +encore sans orage entre mon père et moi. + +«La belle-mère me haïssait: comme je lui cédais toujours, les querelles +n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma soeur +Louison, qui avait déjà quinze ans, devenait jolie, et que les gens du +quartier s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine, qui +commence à lui reprocher d'être une petite coquette, et pis que cela. +La pauvre Louison était pourtant aussi pure qu'un enfant de dix ans, et +avec cela, fière comme était notre pauvre mère. Louison, désespérée, au +lieu de filer doux comme je le lui conseillais, se pique, répond, et +menace de quitter la maison. Mon père veut la soutenir; mais sa femme +a bientôt pris le dessus. Louison est grondée, insultée, frappée, +Monsieur, hélas! et la petite Suzanne aussi, qui voulait prendre le +parti de sa sœur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je +prends un jour ma sœur Louison par un bras, et ma petite sœur Suzanne de +l'autre, et nous voilà partis tous les trois, à pied, sans un sou, sans +une chemise, et pleurant au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver +ma tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues de notre ville, et +je lui dis d'abord: + +«Ma tante, donnez-nous à manger et à boire, car nous mourons de faim et +de soif; nous n'avons pas seulement la force de parler. Et après que ma +tante nous eut donné à dîner, je lui dis: + +--Je vous ai amené vos nièces: si vous ne voulez pas les garder, il +faut qu'elles aillent de porte en porte demander leur pain, ou qu'elles +retournent à la maison pour périr sous les coups. Mon père avait cinq +enfants, et il ne lui en reste plus. Les garçons se tireront d'affaire +en travaillant; mais si vous n'avez pas pitié des filles, il leur +arrivera ce que je vous dis.» + +Alors ma tante répondit:--Je suis bien vieille, je suis bien pauvre; +mais plutôt que d'abandonner mes nièces, j'irai mendier moi-même. +D'ailleurs elles sont sages, elles sont courageuses, et nous +travaillerons toutes les trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt +francs que la pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis +sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver mon second +frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique où il +travaillait comme cordonnier, et ensuite j'allai voir mon jeune peintre +pour lui demander des conseils. Il me reçut très-bien, et voulut +m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger en +travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait mise en tête +n'en était pas sortie, et je ne commençais jamais ma journée sans +soupirer en pensant combien j'aimerais mieux manier le crayon et le +pinceau que l'alène. J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi, à +mes heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouillé quelques +figures ou copié quelques images dans un vieux livre qui me venait de +ma mère. Le jeune peintre m'encourageait, et je n'eus pas la force +de refuser les leçons qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait +subsister pendant ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un homme de +lettres qui me donna des manuscrits à copier. J'avais une belle main, +comme on dit, mais je ne savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans +les quatre ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de fautes. +J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu la langue par +routine; mais je ne savais pas les principes, et je n'osais pas trop le +dire, de peur de manquer d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes +dans mes copies, et ce fut à force d'attention. Cette attention me +faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tôt fait +d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul à faire des thèmes. +En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon +sommeil, je tombai malade. Mon frère me retira dans son grenier, et +travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagné en copiant le +manuscrit de l'auteur servit à payer le pharmacien. Je ne voulus pas +faire savoir ma position à mon jeune peintre. J'avais vu par mes +yeux qu'il était lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni +réputation, ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait à me +secourir; et comme il l'avait fait déjà malgré moi, j'aimais mieux +mourir sur mon grabat que de l'induire encore en dépense. Il me crut +ingrat, et, trouvant une occasion favorable pour faire le voyage +d'Italie, objet de tous ses désirs, il partit sans me voir, emportant de +moi une idée qui me fait bien du mal. + +Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frère amaigri, exténué, +nos petites épargnes dépensées, et la boutique fermée pour nous; car, +pour me soigner, Jean avait manqué bien des journées. C'était au mois +de juillet de l'année passée, par une chaleur de tous les diables. Nous +causions tristement de nos petites affaires, moi encore couché et si +faible, que je comprenais à peine ce que Jean me disait. Pendant ce +temps-là, nous entendions tirer le canon, et nous ne songions pas même à +demander pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades de +la boutique, tout échevelés, tout exaltés, viennent nous chercher pour +vaincre ou périr, c'était leur manière de dire. Je demande de quoi il +s'agit. + +«De renverser la royauté et d'établir la république,» me disent-ils. Je +saute à bas de mon lit: en deux secondes, je passe un mauvais pantalon +et une blouse en guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me +suit. «Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim,» disait-il. +Nous voilà partis. + +Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes gens comme nous +distribuaient des fusils à qui en voulait. Nous en prenons chacun un, et +nous nous postons derrière une barricade. Au premier feu de la troupe, +mon pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je perds la +raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais jamais cru capable de +répandre tant de sang. Je m'y suis baigné pendant trois jours jusqu'à la +ceinture, je puis dire; car j'en étais couvert, et non pas seulement de +celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs blessures; mais +je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je me suis trouvé à l'hôpital, +sans savoir comment j'y étais venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus +misérable que jamais, et j'avais le coeur navré; mon frère Jean n'était +plus avec moi, et la royauté était rétablie. + +J'étais trop faible pour travailler, et puis ces journées de juillet +m'avaient laissé dans la tête je ne sais quelle fièvre. Il me semblait +que la colère et le désespoir pouvaient faire de moi un artiste; je +rêvais des tableaux effrayants; je barbouillais les murs de figures que +je m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les _Iambes_ de Barbier, +et je les façonnais dans ma tête en images vivantes. Je rêvais, j'étais +oisif, je mourais de faim, et ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait +pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de +force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me semblait que +j'étais contenu tout entier dans ma tête, que je n'avais plus ni jambes, +ni bras, ni estomac, ni mémoire, ni conscience, ni parents, ni amis. +J'allais devant moi par les rues, sans savoir où je voulais aller. +J'étais toujours ramené, sans savoir comment, au tour des tombes de +Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frère était enterré là, mais je +me figurais que lui ou les autres martyrs, c'était la même chose, et +que, presser cette terre de mes genoux, c'était rendre hommage à la +cendre de mon frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait +sans cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun +souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus souvent je +parlais en vers. Cela devait être mauvais et bien ridicule, et les +passants devaient me prendre pour un fou. Mais moi, je ne voyais +personne, et je ne m'entendais moi-même que par instants. Alors je +m'efforçais de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure était +baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus étrange, c'est +que cet état de désespoir n'était pas sans quelque douceur. J'errais +toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la +lune, en proie à des rêves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait +dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je marchais, et je +voyais sur les murs ou sur le pavé mon ombre marcher et gesticuler à +côté de moi. Je ne comprends pas comment je ne fus pas une seule fois +ramassé par la garde. + +Je rencontrai enfin un étudiant que j'avais vu quelquefois dans +l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas fier, quoique j'eusse +l'air d'un mendiant, et il m'accosta le premier. Je n'y mis pas de +discrétion, je ne savais pas si j'étais bien ou mal mis. J'avais bien +autre chose dans la cervelle, et je marchai à côté de lui sur les quais, +lui parlant peinture; car c'était mon idée fixe. Il parut s'intéresser à +ce que je lui disais. Peut-être aussi n'était-il pas fâché de se montrer +avec un des _bras-nus_ des glorieuses journées, et de faire croire par +là aux badauds qu'il s'était battu. À cette époque-là, les jeunes gens +de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pouvoir montrer un sabre +de gendarme qu'ils avaient acheté à quelque _voyou_ après la _fête_, +ou une égratignure qu'ils s'étaient faite en se mettant à la fenêtre +précipitamment, pour regarder. Celui-là me parut un peu de la trempe des +vantards: il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et telle barricade, +où je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontré. Enfin, il me +proposa de déjeuner avec lui, et j'acceptai sans fierté; car il y avait +je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle +commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner, il s'en allait +visiter le cabinet de M. Dusommerard, à l'ancien hôtel de Cluny; il me +proposa de l'accompagner, et je le suivis machinalement. + +La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées dans cette +collection me passionna tellement que j'oubliai tous mes chagrins en +un instant. Il y avait dans un coin plusieurs élèves en peinture qui +copiaient des émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais +M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me sembla que +j'en pourrais bien faire autant, et même que je verrais plus juste que +quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut +salué par mon introducteur l'étudiant, qui le connaissait un peu. Ils +se tinrent quelques minutes à distance de moi, et je vis bien à leurs +regards que j'étais l'objet de leur explication. Comme le déjeuner +m'avait rendu un peu de sang-froid, je commençais à comprendre que ma +mauvaise tenue était choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu +me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu de moi. M. +Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les _faiseurs d'embarras_, mais +il oblige volontiers les pauvres diables qui lui montrent du zèle et +du désintéressement. Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant +mon désir de travailler pour lui, et prenant aussi sans doute en +considération le besoin que j'en avais, il me remit aussitôt quelque +argent pour acheter des crayons, à ce qu'il disait, mais en effet pour +me mettre en état de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna +les objets que j'aurais à copier. Dès le lendemain, j'étais habillé +proprement et installé à la place où je devais travailler. Je fis de mon +mieux, et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore. +J'ai eu beaucoup à m'en louer, et c'est grâce à lui que j'ai vécu +jusqu'à ce jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies +d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations moyennant +lesquelles je suis entré dans plusieurs boutiques de joaillier pour +peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d'émail, et des têtes pour +imitation de camées. + +Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les +ateliers de M. Delacroix, pour qui je me suis senti de l'admiration et +de l'inclination à la première vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais +je n'aurais songé à ce qu'il m'a accordé de lui-même. La première fois +que j'allai lui dire que je désirais participer à ses leçons, je crus +devoir en même temps lui porter quelques croquis. Il les regarda, et me +dit:--Ce n'est vraiment pas mal. On m'avait prévenu qu'il n'était pas +causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien +content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour +me demander si j'avais de quoi payer l'atelier. Je répondis que oui en +rougissant jusqu'au blanc des yeux. Mais soit qu'il devinât que ce ne +serait pas sans peine, soit que quelqu'un lui eût parlé de moi, il +ajouta: «C'est bien, vous paierez au massier.» + +Cela voulait dire, comme je le sus bientôt, que je mettrais seulement à +la masse l'argent qui sert à payer le loyer de la salle et les modèles, +mais que le maître ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses +leçons gratis. Aussi, je porte ce maître-là dans mon coeur, voyez-vous! + +Voilà bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais bien heureux +si cela pouvait durer toujours. Mais cela ne se peut plus; il faut que +ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus +belle carrière, je me mette à courir au plus vite dans n'importe +laquelle. + +Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta plus dans +l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il chercha des prétextes, et +il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irrésolution où il +était tombé. Il me montra une lettre de sa sœur Louison, qui contenait +de fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne vieille +parente était devenue tout à fait infirme, et ne servait plus que de +porte-respect à ses deux nièces, qui travaillaient à la journée pour la +faire vivre. Les médecins la condamnaient, et on ne pouvait espérer de +la conserver au delà de trois ou quatre mois. + +«Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène, que deviendront mes +sœurs? Resteront-elles seules dans une petite ville où elles n'ont point +d'autres parents que la tante Henriette, exposées à tous les dangers +qui entourent deux jolies filles abandonnées? D'ailleurs mon père ne le +souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir de le souffrir; et +alors leur sort serait pire; car non-seulement elles seraient exposées +aux mauvais traitements de la belle-mère, mais encore elles auraient +sous les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas +seulement méchante. Le seul parti que j'aie à prendre est donc ou +d'aller rejoindre mes sœurs en province et de m'y établir comme ouvrier, +pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici, et de les y +soutenir jusqu'à ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir +elles-mêmes. + +--Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis-je; mais si vos +soeurs sont fortes et laborieuses comme vous le dites, elles ne seront +pas longtemps à votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez +forcé de vous créer un état qui donne des appointements fixes aussi +considérables que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de +trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour +les aider un peu dans les commencements. Eh bien, vous avez des amis qui +pourront vous avancer cette somme sans se gêner, et moi-même... + +--Merci, Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux pas... On sait quand on +emprunte, on ne sait pas quand on rendra. Je dois déjà trop aux bontés +d'autrui, et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais; +pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux +supporter? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner, tant pis +pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue à peindre, +vous vous trouverez peut-être empêché le lendemain d'en faire un pour un +homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu qu'on vive honnêtement, +qu'importe qu'on soit artiste ou manœuvre? Il ne faut pas être délicat +pour soi-même. Il y a tant de grands artistes qui se plaignent, à ce +qu'on dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent +rien.» + +Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inébranlable. Il lui +fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, fût-ce en +service comme laquais, le plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour +lui que de trouver sa nouvelle condition. + +«Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner plus d'ouvrage à +domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des +manuscrits, soit en vous donnant des dessins à faire, persisteriez-vous +à quitter la peinture? + +--Si cela se pouvait! dit-il ébranlé un instant; mais, ajouta-t-il, cela +vous donnera de la peine et cela ne sera jamais fixe. + +--Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et +partit, emportant sa résolution et son secret.» + + + +V. + +Horace me fréquentait de plus en plus. Il me témoignait une sympathie à +laquelle j'étais sensible, quoique Eugénie ne la partageât point. Il +lui arriva plusieurs fois de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et +malgré le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager +la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui une antipathie +insurmontable. Cependant il le traitait avec plus d'égards depuis qu'il +l'avait vu essayer le portrait d'Eugénie, et que l'esquisse était si +bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large, +qu'Horace, engoué de toute supériorité intellectuelle, ne pouvait +s'empêcher de lui montrer une sorte de déférence. Mais il n'en était +que plus indigné de cette inexplicable absence d'ambition noble qui +contrastait avec l'exubérance de la sienne propre. Il s'emportait en +véhémentes déclamations à cet égard, et Paul Arsène, l'écoutant avec un +sourire contenu au bord des lèvres, se contentait, pour toute réponse, +de dire en se tournant vers moi:--Monsieur, votre ami parle bien! + +Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition à son +égard. Il était de ces gens qui marchent si droit à leur but que +jamais ils ne s'arrêtent aux distractions du chemin. Il ne disait rien +d'inutile; il ne se prononçait presque sur rien, alléguant toujours son +ignorance, soit qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servît de prétexte +souverain pour couper court à toute discussion. Toujours renfermé en +lui-même, il ne faisait acte de volonté que pour calmer les autres sans +pédantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit +le parti qu'il roulait dans sa tête, il étudiait le modèle, apprenait +l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine avec autant de soin +et de zèle que s'il n'eût pas songé à changer de carrière. Ce calme dans +le présent avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiration. +C'est un des assemblages de facultés les plus rares qui soient dans +l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir dans le présent +sans souci du lendemain ou à dévorer le présent dans l'attente fiévreuse +de l'avenir. + +Horace semblait l'antipode volontaire et raisonné de ce caractère. Peu +de jours m'avaient suffi pour me convaincre qu'il ne travaillait +pas, quoiqu'il prétendît réparer en quelques heures de veille toute +l'oisiveté de la semaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois +fois dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pas ouvert plus +souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre, +je n'y trouvai que des romans et des poèmes. Il m'avoua que tous ses +livres de droit étaient vendus. + +Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne +fût l'effet d'une conduite légère; il se justifia en me disant que ses +parents n'avaient aucune fortune; et sans me faire connaître le chiffre +du revenu qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était +dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi +vivre à Paris. + +Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je jetai un regard +involontaire sur la garde-robe élégante et bien fournie de mon jeune +ami: rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de +redingotes que moi, qui jouissais d'un héritage de trois mille francs +de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le fléau de cette +existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front d'Horace se +rembrunir, sa parole devenir plus brève et son ton plus incisif. Il +fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai +l'aveu de son outrage. L'infâme tailleur s'était permis de présenter son +mémoire, le misérable! Cela méritait des coups de canne! C'était encore +un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en était pas au +degré de perversité où l'on se vante de ses dettes et où l'on rit avec +fanfaronnade à l'idée de voir fondre sur les parents une note de trois +ou quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément sa mère, +quoiqu'il la trouvât bornée; et il était bon fils, quoiqu'il eût un +secret mépris pour la dépendance où son père vivait à l'égard du +gouvernement. + +Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de dire au tailleur +quelques mots qui le tranquillisèrent; et Horace, après m'avoir remercié +avec une effusion extrême, reprit sa sérénité. + +Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie, pour n'avoir rien +que de très-ordinaire dans un étudiant, me causa une vive surprise à +mesure que je l'observai. Comment concilier, en effet, cette ardeur de +gloire, ces rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique, +avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel +tempérament? Il semblait que la vie dût être cent fois trop longue pour +le peu qu'il y avait à faire. Il perdait les heures, les jours et les +semaines avec une insouciance vraiment royale. C'était quelque chose de +beau à contempler que ce fier jeune homme aux formes athlétiques, à la +noire chevelure, à l'oeil de flamme, couché du matin à la nuit sur le +divan de mon balcon, fumant une énorme pipe (dont il fallait tous les +jours renouveler la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux +du balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule dans la +rue), et feuilletant un roman de Balzac ou un volume de Lamartine, sans +daigner lire un chapitre ou un morceau entier. Je le laissais là pour +aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital, +je le retrouvais assoupi à la même place, presque dans la même attitude. +Eugénie, condamnée à subir cet étrange tête-à-tête, et n'ayant, du +reste, pas à s'en plaindre personnellement, car il daignait à peine lui +adresser la parole (la regardant plutôt comme un meuble que comme une +personne), était indignée de cette paresse princière. Quant à moi, je +commençais à sourire lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie +somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et +la puissance. + +Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se mêlait à mon doute. +Tous les jours, après le dîner, nous nous retrouvions, Horace et moi, au +Luxembourg, au café ou à l'Odéon, au milieu d'un groupe assez nombreux, +composé de ses amis et des miens; et là, Horace pérorait avec une rare +facilité. Sur toutes choses il était le plus compétent, quoiqu'il fût le +plus jeune; en toutes choses il était le plus hardi, le plus passionné, +le plus _avancé_, comme on disait alors, et comme on dit, je crois, +encore aujourd'hui. Ceux, même qui ne l'aimaient pas, parmi les +auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt, et ses +contradicteurs montraient en général plus de méfiance et de dépit que +de justice et de bonne foi. C'est que là Horace reprenait tous ses +avantages: la discussion était sur son terrain; et chacun s'avouait +intérieurement que s'il n'était pas logicien infaillible, du moins il +était orateur fécond, ingénieux et chaud. Ceux qui ne le connaissaient +pas croyaient le renverser, en disant que c'était un homme sans fond, +sans idées, qui avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration +n'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi, qui savais +si bien le contraire, j'admirais cette puissance d'intuition, à laquelle +il suffisait d'effleurer chaque chose en passant pour se l'assimiler et +pour lui donner aussitôt toutes sortes de développements au hasard de +l'improvisation. C'était à coup sûr une organisation privilégiée, et +pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours temps, puisqu'il +lui en fallait si peu pour s'élargir et se compléter. + +Sa présence assidue chez moi était un véritable supplice pour Eugénie. +Comme toutes les personnes actives et laborieuses, elle ne pouvait avoir +sous les yeux le spectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir +un malaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point actif par +nature, mais par raisonnement et par nécessité, je n'étais pas aussi +révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais à croire que cette inaction +n'était qu'une défaillance passagère dans les forces de mon jeune ami, +et que bientôt il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de +collier. + +Cependant, comme deux mois s'étaient écoulés sans apporter aucun +changement à cette manière d'être, je crus de mon devoir d'aider au +_réveil du lion_, et j'essayai un jour d'aborder ce point délicat, en +prenant le café avec lui chez Poisson. La journée avait été orageuse, +et de grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure des +marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir était belle comme +à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire peut-être; car la mélancolie +habituelle de son visage était en harmonie avec cette soirée pleine de +langueur et à demi sombre. + +Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant à moi: «Je +m'étonne, dit-il, qu'étant capable de devenir sérieusement épris d'une +femme de ce genre, vous n'ayez pas conçu une grande passion pour +celle-ci. + +--Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai le bonheur de ne +jamais avoir d'yeux que pour la femme que j'aime. Ce serait plutôt à +moi de m'étonner qu'ayant le coeur libre, vous ne fassiez pas plus +d'attention à ce profil grec et à cette taille de nymphe. + +--La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace, et elle a sur +celle-ci de grands avantages. D'abord elle ne parle point, et celle-ci +me désenchanterait au premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée +n'est pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s'appelle point +madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! Vous allez encore blâmer mon +aristocratie; mais vous-même, voyons! Si Eugénie s'était appelée Margot +ou Javotte... + +--J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie ou Phoedora. Mais +laissez-moi vous dire, Horace, que vous me cachez quelque chose: vous +devenez amoureux?» + +Horace me tendit son bras.--Docteur, s'écria-t-il en riant, tâtez-moi +le pouls; ce doit être un amour bien tranquille, puisque je ne m'en +aperçois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille idée? + +--Parce que vous ne songez plus à la politique. + +--Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. Mais ne peut-on +marcher à son but que par une seule voie? + +--Oh! quelle est donc celle où vous marchez? Je sais bien que pour moi +le _far-niente_ serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire... + +--La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un amour délicat et +fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je trouve l'étude du droit +inconciliable avec mon organisation, et le métier d'avocat impossible à +un homme qui se respecte; j'y ai renoncé. + +--En vérité! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec laquelle il +m'annonçait une pareille détermination; et qu'allez-vous faire? + +--Je ne sais, répondit-il d'un air indifférent; peut-être de la +littérature. C'est une voie encore plus large que l'autre; ou plutôt +c'est un champ ouvert où l'on peut entrer de toutes parts. Cela convient +à mon impatience et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer +au premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution sonnera, les +partis sauront reconnaître dans les lettres, bien mieux que dans le +barreau, les hommes qui leur conviennent. + +Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me +sembla être celle de Paul Arsène; mais, avant que j'eusse tourné la tête +pour m'en assurer, elle avait disparu. + +«Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? demandai-je à Horace. + +--Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique, satire, poëme, tonte +forme est à mon choix, et je n'en vois aucune qui m'effraie. + +--La forme bien, mais le fond? + +--Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase étroit où il +faut que j'apprenne à contenir mes pensées. Soyez tranquille, vous +verrez bientôt que cette oisiveté qui vous effraie couve quelque chose. +Il y a des abîmes sous l'eau qui dort.» + +Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau Paul Arsène, +mais dans un accoutrement inusité. Cette fois sa chemise était fort +blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pour achever la +métamorphose, il portait un plateau chargé de tasses. + +«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la même direction que +les miens, un garçon qui ressemble effroyablement au Masaccio.» + +Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'était +impossible de douter un seul instant que ce ne fût le Masaccio en +personne. J'eus le coeur affreusement serré, et faisant un effort, +j'appelai le garçon. + +«_Voilà, Monsieur!_ répondit-il aussitôt; et, s'approchant de nous, sans +le moindre embarras, il nous présenta le café. + +--Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris ce parti? + +--En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en trouve pas mal. + +--Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je, +sachant bien que c'était la seule objection qui pût l'émouvoir. + +--Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, répondit-il, ne +me blâmez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire +venir mes soeurs ici; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin +de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici +j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes étudiants: et quand +M. Delacroix exposera, je pourrai m'esquiver une heure pour aller voir +ses tableaux. Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne +s'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il +gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper de sa main encore mal +exercée. + +--Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de rire, ou vous êtes +un petit juif, ou vous êtes amoureux de la belle madame Poisson.» + +Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de +précaution, que madame Poisson, dont le comptoir était tout près, +l'entendit et rougit jusqu'au blanc des yeux. Arsène devint pâle comme +la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna +un coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un +livre _ad hoc_. Le garçon de café est comptable de tout ce qu'il casse. +En voyant l'émotion de sa femme, nous entendîmes le patron lui dire +d'une voix âpre: + +«Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier au moindre bruit? +Vous avez des nerfs de marquise.» + +Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux, comme si la vue de +cet homme lui eût fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en +trois minutes; Horace n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi +comme un trait de lumière. + +L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour le pauvre Masaccio me +fit souvent retourner au café Poisson; j'y fis de plus longues séances +que de coutume, et j'y augmentai ma consommation, afin de ne point +éveiller désagréablement l'attention du maître, qui me parut jaloux et +brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse à voir quelque tragédie +dans ce ménage, il se passa plus d'un mois sans que l'ordre farouche en +parût troublé. Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare +activité, une propreté irréprochable, une politesse brusque et de bonne +humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitués et jusqu'à +celle de son rude patron. + +«Vous le connaissez?» me dit un jour ce dernier en voyant que je causais +un pou longuement avec lui. Arsène m'avait recommandé de ne point dire +qu'il eût été artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son +maître, et conformément aux instructions qu'il m'avait données, je +répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on le regrettait +beaucoup. + +«C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson; parfaitement honnête, +point causeur, point donneur, point ivrogne, toujours content, toujours +prêt. Mon établissement a beaucoup gagné depuis qu'il est à mon service. +Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d'une +faiblesse et d'une indulgence absurdes avec tous ces gaillards-là, ne +peut point souffrir ce pauvre Arsène!» + +M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma petite table, le coude +appuyé, majestueusement sur la face externe du comptoir d'acajou où sa +femme trônait d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figure +ronde et rouge de l'époux sortait de sa chemise à jabot de mousseline, +et son embonpoint débordait un pantalon de nankin ridiculement tendu sur +ses flancs énormes. Horace l'avait surnommé le Minautore. Tandis qu'il +déplorait l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsène, je crus voir +un imperceptible sourire errer sur les lèvres de celle-ci. Mais elle ne +répliqua pas un mot, et lorsque je voulus continuer cette conversation +avec elle, elle me répondit avec un calme imperturbable: + +«Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-là (elle parlait des garçons +de café en général) sont les fléaux de notre existence. Ils ont des +manières si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent à la maison +et jamais aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient à la maison et à +moi.» + +Et parlant ainsi d'une voix douce et traînante, elle passait sa main de +neige sur le dos tigré du magnifique angora qui se jouait adroitement +parmi les porcelaines du comptoir. + +Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai souvent +qu'elle lisait de bons romans. Comme habitué, j'avais acheté le droit +de causer avec elle, et mes manières respectueuses inspiraient toute +confiance au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses +lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de ces +ouvrages grivois et à demi obscènes qui font les délires de la petite +bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait _Manon Lescaut_, je vis une larme +rouler sur sa joue, et je l'abordai en lui disant que c'était le plus +beau roman du coeur qui eût été fait en France. Elle s'écria: + +«Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ah! +perfide Manon! sublime Desgrieux!» et ses regards tombèrent sur Arsène, +qui déposait de l'argent dans sa sébile; fut-ce par hasard ou par +entraînement? il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait +les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec une +tranquillité qui aurait dérouté le plus fin observateur. + + + +VI. + +Peu à peu Horace, avait daigné faire attention à la beauté et aux bonnes +manières de Laure: c'était le petit nom que M. Poisson donnait à sa +femme. + +«Si _cela_ était né sur un trône, disait-il souvent en la regardant, la +terre entière serait prosternée devant une telle majesté. + +--A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est par elle-même une +royauté véritable. + +--Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de comptoir, +reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente de leurs +agaceries coquettes. En général, elles vous vendent leurs regards pour +un verre d'eau sucrée; c'est à vous ôter la soif pour toujours. Mais +celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une +perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect. +Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais presque envie d'en +devenir amoureux.» + +La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'évertuaient à fixer +l'attention de la belle limonadière, et qui eussent vraiment fait des +folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne +convenait pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces naïfs +admirateurs. Il ne voulait pas être confondu dans ce cortège: il lui +fallait, disait-il, emporter la place d'assaut au nez des assiégeants. +Il médita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionnée sur le +comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que +cet air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué ensuite par lui selon +la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de +ses rivaux. + +J'avais consenti à m'intéresser à cette folie, persuadé intérieurement +qu'elle servirait de leçon à la naissante fatuité d'Horace, et qu'il +en serait pour ses frais d'éloquence épistolaire. Le lendemain je fus +occupé plus que de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir au +café Poisson. La dame n'était pas à son comptoir: Arsène remplissait à +lui seul les fonctions de maître et de valet, et il était si affairé, +qu'à toutes nos questions il ne répondit qu'un «je ne sais pas» jeté en +courant d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant pas davantage, +nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque +Laravinière, le _président des bousingots_, entra bruyamment au milieu +de sa joyeuse phalange. + +J'ai lu quelque part une définition assez étendue de l'_étudiant_, qui +n'est certainement pas faite sans talent, mais qui ne m'a point paru +exacte. L'étudiant y est trop rabaissé, je dirai plus, trop dégradé; +il y joue un rôle bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien. +L'étudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand il +en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit d'avoir subi +ses examens et repassé le seuil du toit paternel, pour devenir calme, +positif, rangé; trop positif la plupart du temps, car les vices de +l'étudiant sont ceux de la société tout entière, d'une société où +l'adolescence est livrée à une éducation à la fois superficielle et +pédantesque, qui développe en elle l'outrecuidance et la vanité; où la +jeunesse est abandonnée, sans règle et sans frein, à tous les désordres +qu'engendre le scepticisme, où l'âge viril rentre immédiatement après +dans la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles. Mais si les +étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir de la +France serait étrangement compromis. + +Il faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme, en reconnaissant +combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de résumer en un +seul type une classe aussi nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi! +c'est la jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire connaître +dans une simple effigie? Mais que de nuances infinies dans cette +population d'enfants à demi hommes que Paris voit sans cesse se +renouveler, comme des aliments hétérogènes, dans le vaste estomac du +quartier latin! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de +classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez la bourgeoisie +encroûtée qui, maîtresse de toutes les forces de l'État, en fait un +misérable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent +de généreux instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs +circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montrée +brave et franchement républicaine. En 1830, elle s'est encore interposée +entre le peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés +jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement; ç'a été son +dernier jour de gloire. + +Depuis, on l'a tellement surveillée, maltraitée et découragée, qu'elle +n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, si l'amour de la justice, le +sentiment de l'égalité et l'enthousiasme pour les grands principes et +les grands dévouements de la révolution française ont encore un foyer +de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'âme de cette jeune +bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et +la consume rapidement, j'en conviens. Quelques années de cette noble +exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant de Paris, et puis +l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influence +des séductions sociales, ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du +généreux élan. + +Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en soi seul, on traite +de folies de jeunesse les théories courageuses qu'on a aimées et +professées; on rougit d'avoir été fouriériste, ou saint-simonien, ou +révolutionnaire d'une manière quelconque; on n'ose pas trop raconter +quelles motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les +_sociétés_ politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité l'égalité +dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le peuple sans frayeur, +d'avoir voté la loi de fraternité sans amendement. Et au bout de peu +d'années, c'est-à-dire quand on est établi bien ou mal, qu'on soit +juste-milieu, légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des +_Débats_, de la _Gazette_ ou du _National_, on inscrit sur sa porte, +sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie, +entendu porter atteinte à la sacro-sainte propriété. + +Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société bourgeoise +qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a été ce +que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-même, est +et sera toujours, enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de +meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant; n'en doutez +pas. + +[Illustration: M Poisson parlait ainsi debout.] + +Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les assertions de +l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. Il est +possible qu'il soit mieux informé des moeurs des étudiants que je ne +puis l'être relativement à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en +conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants ont bien +changé; car j'ai vu des choses fort différentes. + +Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en deux espèces, l'une, +appelée les _bambocheurs_, fort nombreuse, qui passait son temps à la +Chaumière, au cabaret, au bal du Panthéon, criant, fumant, vociférant +dans une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appelée +les _piocheurs_, qui s'enfermait pour vivre misérablement, et s'adonner +à un travail matériel dont le résultat était le crétinisme. Non! il y +avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des +idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre de jeunes gens +actifs et intelligents, dont les moeurs étaient chastes, les amours +romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au +sein de la médiocrité et même de la misère. Il est vrai que ces jeunes +gens avaient beaucoup d'amour-propre, qu'ils perdaient beaucoup de +temps, qu'ils s'amusaient à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils +dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à la famille ne +l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme +avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de +sensibilité que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme +je l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en faut de +beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours s'écoulassent dans +l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup +plus d'étudiants dans le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de +l'_Étudiant_ esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire. + +[Illustration: On le reconnaissait à son chapeau pointu.] + +Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait, Jean Laravinière, +était un grand garçon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort +comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas +le faire vacciner, il était largement sillonné par la petite-vérole, +ce qui était, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries +comiques de sa part. Quoique laide, sa figure était agréable, sa +personne pleine d'originalité comme son esprit. Il était aussi généreux +qu'il était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de +_combativité_, comme nous disions en phrénologie, le poussaient +impétueusement dans toutes les bagarres, et il y entraînait toujours une +cohorte d'amis intrépides, qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque +et sa gaieté belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet; +plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs. + +C'était un tapageur, un _bambocheur_, si vous voulez; mais quel loyal +caractère, et quel dévouement magnanime! Il avait toute l'excentricité +de son rôle, toute l'inconséquence de son impétuosité, toute la crânerie +de sa position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez été forcé +de l'aimer. Il était si bon, si naïf dans ses convictions, si dévoué +à ses amis! Il était censé carabin, mais il n'était réellement et ne +voulait jamais être autre chose qu'étudiant émeutier, _bousingot_, comme +on disait dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui s'en va +se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher de l'expliquer. + +Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants un peu +aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dédain toutefois, +_étudiants d'estaminet_. Elle se composait invariablement de la plupart +des étudiants de première année, enfants fraîchement arrivés de +province, à qui Paris faisait tourner la tête, et qui croyaient tout +d'un coup se faire hommes en fumant à se rendre malades, et en battant +le pavé du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de +première année a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant +en général devient plus grave et plus naturel. Il est tout à fait retiré +de ce genre de vie, à la troisième. C'est alors qu'il va au parterre des +Italiens, et qu'il commence à s'habiller comme tout le monde. Mais un +certain nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes de flânerie, +de billard, d'interminables fumeries à l'estaminet, ou de promenade par +bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la +récréation que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude +de la vie. Il est tout naturel que leurs manières, leurs idées, et +jusqu'à leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte +d'enfance vagabonde et débraillée, dans laquelle il faut se garder de +les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et même sa +poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement tout portés aux +émeutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et, +dans ce temps-là, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en +retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons coups. Cela ne +changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces +tentatives aient apportée, c'est un redoublement de frayeur chez les +boutiquiers, et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun +de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public dans ce temps-là +ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de +chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle +a de grand et de courageux dans le coeur que par des attentats à la +société, il faut que la société soit bien mauvaise! + +On les appelait alors les _bousingots_, à cause du chapeau marin de cuir +verni qu'ils avaient adopté pour signe de ralliement. Ils portèrent +ensuite une coiffure écarlate en forme de bonnet militaire, avec un +velours noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans la +rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris; mais ils n'en +furent pas moins traqués et maltraités. On a beaucoup déclamé contre +leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier +celle de ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un bon +nombre sans que le boutiquier en ait montré la moindre indignation ou la +moindre pitié. + +Le nom de _bousingots_ leur resta. Lorsque le _Figaro_, qui avait fait +une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M. +Delatouche, passa en d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le +nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries +amères et injustes dont on ne s'efforçât de le couvrir. Mais les vrais +bousingots ne s'en émurent point, et notre ami Laravinière conserva +joyeusement son surnom de _président des bousingots_, qu'il porta +jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou le mépris. + +Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, qu'on ne le voyait +jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait +toujours autour de lui, il s'élevait comme un pin robuste; et fier au +sein du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du menu fretin +de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Saül parmi les bergers d'Israël. +(Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin à son +chapeau gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses longs +cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les +énormes revers blancs de son gilet _à la Marat_. Il portait généralement +un habit bleu à longues basques et à boutons de métal, un pantalon +à larges carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier qu'il +appelait son _frère Jean_, par souvenir du bâton de la croix dont le +frère Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si _horrificque_ +carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros +comme une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié brûlée, une +voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers jours d'août 1830, à +détonner la _Marseillaise_, et l'aplomb bienveillant d'un homme qui a +embrassé plus de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831 +qu'en disant: _Mon pauvre ami_; et vous aurez au grand complet Jean +Laravinière, président des bousingots. + + + +VII. + +--Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace, qui n'accueillait pas +trop bien en général sa familiarité. Eh bien! vous ne verrez plus madame +Poisson. Absente par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne +la battra plus. + +--Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, s'écria le petit +Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas +été battue deux fois. Mais enfin, puisque c'est le _président_ qu'elle a +honoré de sa préférence.... + +--Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président des bousingots +en élevant sa voix enrouée pour que tout le monde l'entendît. A moi, +Arsène, un verre de rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me +rafraîchir. + +Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près de lui, le +regardant attentivement avec une expression indéfinissable. + +«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière sans lever les yeux +sur lui et tout en dégustant son petit verre: tu ne verras plus ta +bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta +bourgeoise? + +--Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire et ferme; mais où +diable peut-elle être? + +--Je te dis qu'elle est partie. _Partie_, entends-tu bien? Cela veut +dire qu'elle est où bon lui semble; qu'elle est partout excepté ici. + +--Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en +parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers +la porte du fond, où nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt +fois par heure. + +--Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit le bousingot Louvet: nous +venons de le rencontrer à l'entrée de la Préfecture de police, où il va +sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera +longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte! + +--Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra qu'on ne prend pas les +mouches avec du vinaigre. Arsène? à moi, du café! + +--Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais crue capable +d'un pareil coup de tête, pourtant! Elle avait l'air usé par le chagrin, +cette pauvre femme! A moi, Arsène, de la bière!» + +Arsène servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter +derrière Laravinière, comme s'il eût attendu quelque chose. + +«Eh! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière, qui le voyait dans +la glace. + +--J'attends pour vous verser un second petit verre, répondit +tranquillement Arsène. + +--Joli garçon, va! dit le président en lui tendant son verre. Ton +coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hébé à la +barricade de la rue Montorgueil, l'année passée, à pareille époque! +J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à +descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là! Ta chemise +n'était pas aussi blanche au'aujourd'hui, hein? Rouge de sang et noire +de poudre. Mais où diable as-tu passé depuis? + +--Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la nuit, puisque tu le +sais? reprit Paulier. + +--Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu. + +--Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière. Ça vous +intéresse diablement, à ce qu'il parait! Eh bien! vous ne le saurez pas, +soit dit sans vous lâcher; car j'ai donné ma parole, et vous comprenez. + +--Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner à +entendre que c'est chez vous que s'est retirée madame Poisson. + +--Chez moi! je le voudrais: ça supposerait que j'ai un _chez moi_. Mais +pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plaît. Madame Poisson est une +femme fort honnête, et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni +chez moi. + +--Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver? dit Louvet en +voyant avec quel intérêt nous cherchions à deviner le sens de ses +réticences. + +--Voilà! écoutez! répondit le président. Je peux bien le dire: cela ne +fait aucun tort à la dame. Ah! tu écoutes, toi? ajouta-t-il en voyant +Arsène toujours derrière lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela +à ton bourgeois. + +--Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit Arsène en +s'asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis là pour +vous servir: si je suis de trop, je m'en vas. + +--Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière. Ce que j'ai à +dire ne compromet personne.» + +C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. Il n'y avait dans +le café que Laravinière, ses amis et nous. Il commença son récit en ces +termes: + +«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il était minuit +passé, près d'une heure), je revenais tout seul à mon gîte, c'était par +le plus long. Je ne vous dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit +je fis cette rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais +marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela avait un air +si _comme il faut_, cela avait la marche si peu agaçante que nous +connaissons, que j'ai hésité par trois fois... Enfin, persuadé que ce ne +pouvait être autre chose qu'un _phalène_, je m'avance sur la même ligne; +mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable (style choisi, +mes enfants!) m'aurait empêché d'être grossier, quand même la galanterie +française ne serait pas dans les mœurs de votre président.--Femme +charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?--Elle ne répond +rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne. Ah bah! elle est peut-être +sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas.--N'ayez +donc pas peur!--Ah!---Un petit cri, et puis on s'appuie sur le parapet. + +--Parapet? c'était sur le quai, dit Louvet. + +--J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre, muraille +quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui +va s'évanouir. Je m'arrête, interdit. Se moque-t-on de moi?--Mais, +Mademoiselle, n'ayez donc pas peur.--Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur +Laravinière?--Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (Et voilà, un +coup de théâtre!)--Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un +ton résolu. Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire. Je +remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je demande le +secret.--Me voilà, Madame, prêt à passer l'eau et le feu pour vous et +avec vous. Elle prend mon bras.--Je pourrais vous prier de ne pas me +suivre, et je suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me +confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez +pas.» + +«J'étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête qui me tourne +un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me +permettre une seule question, je l'accompagne... + +--Où, demanda Horace impatient. + +--Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin faisant:--Je quitte M. +Poisson pour toujours, me répondit-elle; mais je ne le quitte pas pour +me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant +Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé vers moi en ce moment, +que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais à de mauvais +traitements, et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme +honnête et bonne; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir; il +faut que je me tienne dans une grande réserve après une pareille fuite; +mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai +jamais... Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut-être, +et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est, mais je ne sais +chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas à le savoir, et je ne +mettrai personne sur la voie de le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas +dormi de la nuit et me voilà amoureux comme une bête! À quoi cela me +servira-t-il? + +--Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est +chez une femme, qu'elle... + +--Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! Elle s'est +emparée de moi. Me voilà forcé de tenir ce que j'ai promis, puisqu'on +m'a subjugué. Ces diables de femmes! Arsène, du rhum! l'orateur est +fatigué.» + +Je regardai Arsène: son visage ne trahissait pas la moindre émotion. +Je cessai de croire à son amour pour madame Poisson; mais, en voyant +l'agitation d'Horace, je commençai à penser que le sien prenait un +caractère sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Coeur. Je rentrai +accablé de fatigue. J'avais passé la nuit précédente auprès d'un ami +malade, et je n'étais pas revenu chez moi de la journée. + +Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes fenêtres, je +fus tenté de croire qu'il n'y avait personne chez moi, à la lenteur +qu'Eugénie mit à me recevoir. Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette +qu'elle se décida à ouvrir la porte, après m'avoir bien regardé et +interrogé par le guichet. + +«Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant. + +--Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque +vous voilà, je suis tranquille.» + +Ce début m'inquiéta beaucoup. «Qu'est-il donc arrivé? m'écriai-je. + +--Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant, et j'espère que +vous ne me désavouerez pas; j'ai, en votre absence, disposé de votre +chambre. + +--De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis pas couché la nuit +dernière! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystère? + +--Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant sa main sur ma +bouche. Votre chambre est habitée par quelqu'un qui a plus besoin de +sommeil et de repos que vous. + +--Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous faites est bien, mon +Eugénie, mais enfin... + +--Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander à +votre ami Horace ou à quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous +céder la moitié de sa chambre pour une nuit. + +--Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice? + +--Pour une amie à moi, qui est venue me demander un refuge dans une +circonstance désespérée. + +--Ah! mon Dieu! m'écriai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable +le butor à qui je dois cet enfant-là! + +--Non, non! rien de pareil! dit Eugénie en rougissant. Mais parlez donc +plus bas, il n'y a point là d'affaire d'amour proprement dite; c'est un +roman tout à fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en. + +--Ah ça, c'est donc une princesse enlevée pour qui vous prenez tant de +précautions respectueuses? + +--Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a bien droit à quelque +respect de votre part. + +--Et vous ne me direz pas même son nom? + +--A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier. + +--Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras. + +--Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant de rire. + +Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement. Elle me rendit +ma lumière, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et +enjoué, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte à double +tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité +quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma mansarde. + +Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis +point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincère +compagne ne m'avait donné le moindre sujet de méfiance. J'avais pour +elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son +caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela, je fus saisi +d'une sorte de délire, et ne pus jamais me résoudre à descendre le +dernier étage. Je remontai vingt fois jusqu'à ma porte; je redescendis +autant de fois l'escalier. Le plus profond silence régnait dans ma +mansarde et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus elle +s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon front. Je +pensai plusieurs fois à enfoncer la porte: malgré la serrure et la barre +de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais +la crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence et +l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de céder à la tentation. Si +Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait pris en pitié ou raillé amèrement. +Après tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de +jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de +l'amour, j'étais d'un ridicule achevé. + +Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai +bien à passer la nuit à me promener sur le quai; mais la maison avait +une porte de derrière sur la rue _Gît-le-Coeur_, et pendant que j'en +ferais le tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois que +j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prévenu, +soit qu'il allât se coucher, j'étais sur de ne pas pouvoir rentrer passé +minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les étudiants, et le +mien était des plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa +réputation compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer à garder mon +trésor à vue, ne pouvant plus résister à la fatigue, je me couchai sur +la natte de paille dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y +endormir. + +Heureusement nous demeurions au dernier étage de la maison, et la seule +chambre qui donnât sur notre palier n'était pas louée. Je ne courais +pas risque d'être surpris dans cette ridicule situation par des voisins +médisants. + +Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on peut croire. Le +froid du matin m'éveilla de bonne heure. J'étais brisé, je fumai pour +me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la +maison, je sonnai à la mienne. Il me fallut encore attendre et encore +subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer. + +«Ah! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux appesantis par un +sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez changé! Pauvre +Théophile! vous avez donc été bien mal couché chez votre ami Horace? + +--On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très dur. Et votre hôte, +est-il enfin parti? + +--Mon hôte!» dit-elle avec un étonnement si candide que je me sentis +pénétré de honte. + +Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir à temps. +Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant rien à dire qui eût le sens +commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai +mon chapeau avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui +donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser quelque chose. + +Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite: elle ramassa +mon chapeau en silence, me regarda fixement, et devina enfin ma +souffrance, en voyant l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa +un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre à +coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'était là +qu'était le personnage mystérieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus +douter, et, malgré moi, je doutais encore. Les pensées injustes, quand +nous leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous, +qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la +conscience protestent contre elles. J'étais au supplice; je marchais +avec agitation dans mon cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette +porte fatale, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes me +semblaient des siècles. + +Enfin la porte se rouvrit, et une femme vêtue à la hâte, les cheveux +encore dans le désordre du sommeil et le corps enveloppé d'un grand +châle, s'avança vers moi, pâle et tremblante. Je reculai de surprise, +c'était madame Poisson. + + + +VIII. + +Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'à mettre un genou en terre; et +dans cette attitude douloureuse, avec sa pâleur, ses cheveux épars, et +ses beaux bras nus sortant de son châle écarlate, elle eût désarmé un +tigre; mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que j'eusse +accueilli mon affreuse portière avec autant de courtoisie que la belle +Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'être +rentré si matin, n'osant pas encore demander pardon, ni même jeter un +regard à ma pauvre maîtresse. + +«Je suis bien malheureuse et bien coupable envers vous, me dit Laure +encore tout émue. J'ai failli amener un chagrin dans votre intérieur. +C'est ma faute, j'aurais dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la +généreuse hospitalité d'Eugénie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche +qu'à moi: Eugénie est un ange. Elle vous aime comme vous le méritez, +comme je voudrais avoir été aimée, ne fût-ce qu'un jour dans ma vie. +Elle vous dira tout, Monsieur; elle vous racontera mes malheurs et ma +faute, ma faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est plus +grave mille fois, et dont je ferai pénitence toute ma vie.» + +Les larmes lui coupèrent la parole. Je pris ses deux mains avec +attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la +consoler; mais elle y parut sensible, et, m'entraînant vers Eugénie, +elle hâta avec une grâce toute féminine l'explosion de mon remords et le +pardon de ma chère compagne. Je le reçus à genoux. Pour toute réponse, +celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit: «Soyez son frère, et +promettez-moi de la protéger et de l'assister comme si elle était ma +soeur et la vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant +combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour +vous tourner la tête!» + +Le déjeuner, modeste comme à l'ordinaire, mais plein de cordialité et +même d'un enjouement attendri, fut suivi des arrangements que prit +Eugénie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre +palier, et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition, +quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis plusieurs jours. +Tandis que notre nouvelle voisine s'établissait avec une certaine +lenteur mélancolique dans ce mystérieux asile, sous le nom de +mademoiselle Moriat (c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait +passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner les éclaircissements +dont j'avais besoin pour la secourir. + +«Vous avez de l'amitié pour le Masaccio? me dit-elle pour commencer; +vous vous intéressez à son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure, +qu'elle est plus chère à Paul Arsène? + +--Quoi! Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces +secrets, impénétrables pour moi, il vous les aurait confiés?» + +Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis +que le Masaccio faisait son portrait, elle avait su lui inspirer une +confiance extraordinaire. Lui, si réservé, et même si mystérieux, +il avait été dominé par la bonté sérieuse et la discrète obligeance +d'Eugénie. Et puis l'homme du peuple, méfiant et fier avec moi, avait +ouvert fraternellement son coeur à la fille du peuple: c'était légitime. + +Eugénie avait promis le secret; elle l'avait religieusement gardé. Elle +me fit subir un interrogatoire très-judicieux et très-fin, et quand +elle se fut assurée que ma curiosité n'était fondée que sur un intérêt +sincère et dévoué pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses; à +savoir: primo, que madame Poisson n'était pas madame Poisson, mais bien +une jeune ouvrière née dans la même ville de province et dans la même +rue que le petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès +l'enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse; car la +belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était laissé séduire et enlever +par M. Poisson, alors commis voyageur, qui était venu avec elle dresser +la tente de son café à la grille du Luxembourg, comptant sans doute sur +la beauté d'une telle enseigne pour achalander son établissement. Cette +secrète pensée n'empêchait pas M. Poisson d'être fort jaloux, et, à la +moindre apparence, il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort +malheureuse. On assurait même dans le quartier qu'il l'avait souvent +frappée. + +En second lieu, Eugénie m'apprit que Paul Arsène, ayant un soir, +contrairement à ses habitudes de sobriété, cédé à la tentation de boire +un verre de bière, était entré, il y avait environ trois mois, au café +Poisson; que là, ayant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc +et coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du moyen âge, la +pauvre Marthe, ses premières, ses uniques amours, il avait failli se +trouver mal. Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que +le surveillant farouche était là; mais elle avait trouvé moyen, en lui +rendant la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser un billet +ainsi conçu: + +«Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta payse, viens causer +avec elle demain. C'est le jour de garde de M. Poisson. J'ai besoin de +parler de mon pays et de mon bonheur passé.» + +«Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous. Il en sortit +plus amoureux que jamais. Il avait trouvé Marthe embellie par sa pâleur, +et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de +romans à son comptoir, et même quelquefois des livres plus sérieux, elle +avait acquis un beau langage et toutes sortes d'idées qu'elle n'avait +pas auparavant. D'ailleurs, elle lui confiait ses malheurs, son +repentir, son désir de quitter la position honteuse et misérable que son +séducteur lui avait faite, et Arsène se figurait que les devoirs de +la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient seuls +désormais à sa compatriote. Il ne cessa de rôder autour d'elle, sans +toutefois éveiller les soupçons du jaloux, et il parvint à causer avec +Marthe toutes les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe était bien +décidée à quitter son tyran; mais ce n'était pas, disait-elle, pour +changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. Elle chargeait Arsène de +lui trouver une condition où elle pût vivre honnêtement de son travail, +soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme +demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés, etc.; mais toutes +les conditions que Paul envisageait pour elle lui semblaient indignes +de celle qu'il aimait. Il voulait lui trouver une position à la fois +honorable, aisée et libre: ce n'était pas facile. C'est alors qu'il +a conçu et exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une +industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit que sa tante +allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses soeurs à Paris, qu'il +les établirait comme ouvrières en chambre avec Marthe, et qu'il les +soutiendrait toutes les trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans +un bon train d'affaires, sauf à ne jamais reprendre la peinture, si ses +avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire vivre dans +l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la passion de l'art à celle +du dévouement, et son avenir à son amour. + +«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de +garçon de café, il s'est fait garçon de café, et il a justement choisi +le café de M. Poisson, où il a pu concerter l'enlèvement de Marthe, et +où il compte rester encore quelque temps pour détourner les soupçons. +Car la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsène sont en route, +et je m'étais chargée de veiller à leur établissement dans une maison +honnête: celle-ci est propre et bien habitée. L'appartement à côté du +nôtre se compose de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer. +Ces demoiselles y seront fort bien. Nous leur prêterons le linge et les +meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les +procurer, et cela ne tardera pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne +de l'argent, a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui +était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin, avant-hier +soir, tandis que vous étiez auprès de votre malade, Laure, ou, pour +mieux dire, Marthe, puisque c'est son véritable nom, a pris son grand +courage, et au coup de minuit, pendant que M. Poisson était de garde, +elle est partie avec Arsène, qui devait l'amener ici, et retourner +bien vite à la maison avant que son patron fût rentré; mais à peine +avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à +l'entre-sol de M. Poisson, et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient +pas bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir, a forcé +Arsène à rentrer et s'est mise à descendre à toutes jambes la rue de +Tournon, comptant sur la légèreté de sa course et sur la protection du +ciel pour échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie par +un homme sur les quais; mais il s'est trouvé par bonheur que cet homme +était votre camarade Laravinière, qui lui a promis le secret et qui l'a +amenée jusqu'ici. Arsène est venu nous voir en courant ce matin. Le +pauvre garçon était censé faire une commission à l'autre bout de Paris. +Il était si baigné de sueur, si haletant, si ému, que nous avons cru +qu'il s'évanouirait en haut de l'escalier. Enfin, en cinq minutes de +conversation, il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite +n'était qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré qu'au jour, +et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le +moindre soupçon de la complicité d'Arsène. + +--Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre de M. Poisson? +Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est pas marié avec Marthe? + +--Non, mais quelque violence dans le premier feu de la colère. Comme +c'est un homme grossier, livré à toutes ses passions, incapable d'un +véritable attachement, il se sera bientôt consolé avec une nouvelle +maîtresse. Marthe, qui le connaît bien, dit que si l'on peut tenir sa +demeure secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien à +craindre ensuite. + +--Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé dans tout ceci, +repris-je, c'est: _primo_, de vous laisser disposer de tout ce qui est à +nous pour assister nos infortunées voisines; _secundo_, d'avoir toujours +derrière la porte une grosse canne au service des épaules de M. Poisson, +en cas d'attaque. Eh bien, voici, _primo_, un terme de ma rente que j'ai +touché hier, et dont tu feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras +convenable; _secundo_, voilà un assez bon rotin que je vais placer en +sentinelle.» + +Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, où je tombai, à la lettre, +endormi avant d'avoir pu achever de me déshabiller. + +Je fus réveillé au bout de deux heures par Horace:--Que diable se +passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au +guichet, on chuchote derrière la porte, on cache quelqu'un dans la +cuisine, ou dans le bûcher, ou dans l'armoire, je ne sais où; et, quand +je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou +moi? + +A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma +place au conseil délibératif que Marthe et Eugénie tenaient ensemble +dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi +qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En +remettant le secret de Marthe à leur honneur et à leur prudence, on +avait beaucoup plus de chances de sécurité qu'en essayant de le leur +cacher. Il était impossible qu'ils ne le découvrissent pas, quand même +Marthe s'astreindrait à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et +quand même je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne +serait toujours violée; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverte, +une minute durant, pour que quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et +reconnut la belle Laure. Je commençai donc le chapitre des confidences +solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je le fis, à +l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à Laure, la part qu'il +avait prise à son évasion, et jusqu'à leur ancienne connaissance. Laure, +désormais redevenue Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis, +une amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la +connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut censée lui avoir +offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage +était assez respectable; tous mes amis professaient à bon droit pour +Eugénie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le +croire, de mon ridicule accès de jalousie. + +Cependant Eugénie ne me le pardonna pas aussi aisément que je m'en étais +flatté. Je puis même dire qu'elle ne me l'a jamais pardonné. Quoiqu'elle +fit, j'en suis convaincu, tous ses efforts pour l'oublier, elle y a +toujours pensé avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait +sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un homme fût à la hauteur +de celui d'une femme!--Le meilleur, le plus dévoué, le plus fidèle de +tous, sera toujours prêt, disait-elle, à se méfier de celle qui s'est +donnée à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la +pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit tout matériel; +aussi toute notre fidélité, souvent tout notre amour, se résument pour +lui dans un fait. Quant à nous, qui n'exerçons qu'une domination morale, +nous nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des apparences. +Dans nos jalousies, nous sommes capables de récuser le témoignage de nos +yeux; et quand vous faites un serment, nous nous en rapportons à votre +parole comme si elle était infaillible. Mais la nôtre est-elle donc +moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et du nôtre deux +choses si différentes? Vous frémiriez de colère si un homme vous disait +que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous +nous entourez de précautions qui prouvent que vous doutez de nous. A +celui que des années de chasteté et de sincérité devraient rassurer +à jamais, il suffit d'une petite circonstance inusitée, d'une parole +obscure, d'un geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute +confiance soit détruite en un instant. + +Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qui avait l'habitude de +se poser pour l'avenir en Othello; mais, en effet, c'était sur mon coeur +que retombaient ces coups acérés. «Où diable prend-elle tout ce qu'elle +dit? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller _au prêche_ de +la salle Taitbout.» + + + +IX. + +La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était des plus étranges. +Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eût +pas voulu le comprendre, ils en étaient restés, comme au premier jour, +dans les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le dévouement +de ce jeune homme; elle ne savait pas à quelles espérances il avait dû +renoncer pour s'attacher à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût +étudié la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables +facultés la nature l'avait doué à cet égard; et d'ailleurs il attribuait +son renoncement à la nécessité de faire venir ses soeurs et de les +soutenir. Marthe ne possédait rien, et n'avait rien voulu emporter +de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle +acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût pas fui, +appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui devoir d'autres +services que de simples démarches auprès d'Eugénie, et un asile auprès +de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des +dépenses. En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et il +s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que j'ai fait pour +vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est +permis à la plus simple amitié. + +Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu de si près par son +patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs à la diligence. Marthe +ne sortait pas, dans la crainte d'être rencontrée par quelqu'un qui pût +mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et moi, +d'aller aider au débarquement de Louison et de Suzanne, nos futures +voisines. Louison, l'aînée, était une beauté de village, un peu +virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du +commandement. Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante +infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne +de cinq ou six apprenties couturières, parmi lesquelles la jeune soeur +Suzon n'était qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre +dirigeant les travaux, mais obéissant à la soeur aînée, sans appel. +Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de +régner qui dévore les souverains. + +Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation plus +distinguée que celle de Louise. Il était facile de voir qu'elle était +capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais +Louise était, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb, +pour l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir quelque +influence. + +Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidité, +l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idée de +la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il pût y avoir pour Arsène +un empêchement impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent +Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos: «C'est +toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là! + +Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation: + +--C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!» + +Il faut avouer que, venant pour la première fois de leur vie de faire un +assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers +pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce +bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et +dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires, il était assez +naturel qu'elles perdissent la tête et ressentissent un peu de fatigue, +d'humeur et d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à +leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je réglais leurs +comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installées dans un +fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car +elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traîné une foule +d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main +jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez, Monsieur; attendez +que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donné pour nous à la +diligence? Attendez donc!» + +Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immédiatement +l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de +grandeur, que j'étais loin d'apprécier moi-même, commença à me gagner +leur considération. + +Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie et moi, afin de nous +trouver en même temps qu'elles à la porte de notre domicile commun. + +«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles en la toisant de +l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faîte.» + +Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les +quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient du sol. Dès le second +étage, elles montrèrent de la surprise; au troisième, elles firent +de grands éclats de rire; au quatrième, elles étaient furieuses; au +cinquième, elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer +dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit sur la dernière +marche en disant:--«En voilà-t-il une horreur de pays!» + +Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter, +ajouta: «Ça sera commode, hein? de descendre et de remonter ça quinze +fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou.» + +Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le +trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait sur le prolongement de mon +balcon. Louise s'y avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa +tomber sur une chaise. + +«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige; il me semble que +je suis sur la pointe de notre clocher.» + +Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé un petit repas +dans mon appartement, comptant, à ce moment-là, leur présenter Marthe. + +«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, dit Louison en jetant +un coup d'oeil prohibitif à Suzanne; mais nous n'avons pas faim.» + +Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire les malles +et de ranger les effets, comme si c'était la chose la plus pressée du +monde. + +«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout à coup Louise. Paul +va donc demeurer avec nous? A la bonne heure! + +--Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui répondis-je. Mais +vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous présenter +lui-même... + +--Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache. +Comment donc qu'il ne nous en a rien marqué dans ses lettres?... + +--Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses qu'il vous +expliquera lui-même. En attendant, il m'a chargé de vous la présenter. +Elle demeure déjà ici, et, pour le moment, elle apprête votre souper. +Voulez-vous que je vous l'amène? + +--Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison, dont la +curiosité était fortement éveillée; où donc est-ce qu'elle est, cette +payse?» + +Elle me suivit avec empressement. + +«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre en reconnaissant la +belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous êtes donc veuve, que vous +allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins, +de vous _ensauver_ avec ce monsieur qui vous a _soulevée_ à votre père. +Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée avec lui, et à tout péché +miséricorde!» + +Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était pas attendue +à un pareil accueil. La pauvre femme avait oublié ses anciennes +compagnes, comme Arsène avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet +effet-là à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en +idéalités poétiques, dont les qualités grandissent à nos yeux, tandis +que les défauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et +vont jusqu'à s'effacer dans notre imagination. + +Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans auparavant, Louise +et Suzanne n'étaient que des enfants sans réflexion sur quoi que ce +soit. Maintenant c'étaient deux dragons de vertu, principalement +l'aînée, qui avait tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à +la ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. En quittant +le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, ces deux plantes +sauvages devaient nécessairement (Arsène ne l'avait pas prévu) perdre +beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le +bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et de sagesse les +jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur mérite devait être +enfoui, leurs préceptes inutiles, leur exemple inaperçu; et les qualités +nécessaires à leur nouvelle position, la bonté, la raison, la charité +fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir. + +Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier mouvement de +Marthe avait été de s'élancer dans les bras de la soeur d'Arsène, le +second fut d'attendre ses premières démonstrations, le troisième fut de +se renfermer dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais une +douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, et de grosses larmes +roulaient dans ses yeux. + +Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis +asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir auprès d'elle. + +--Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je à +cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna et la domina tout d'un coup; +elle a l'estime de votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le +malheur commande le respect aux âmes honnêtes. Quand vous aurez refait +connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais +du passé. + +Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui +l'avait suivie par derrière, cédant à l'impulsion de son coeur, se +pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise, +jeté en dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la main; +et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à l'aise entre ses deux +compatriotes, se plaça auprès d'elle, affectant de lui témoigner plus +d'amitié et d'égards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit +par dépit, soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison +ne touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers +embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possédait au plus haut +degré, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans +une chambre, et resta plus d'une heure enfermé avec elles. + +Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint animé. Mais +l'influence de l'autorité fraternelle, si peu contestée dans les moeurs +du peuple de province, avait maté la résistance de Louise. Suzanne, qui +ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids à +l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de changer un peu +de maître. Elle fit franchement des amitiés à Marthe, tandis que +Louise l'accablait de politesses affectées très-maladroites et presque +blessantes. + +Arsène les envoya coucher presque aussitôt. + +«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle +enfonçait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant +ainsi. + +--Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement; elle n'est +pas condamnée à dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui êtes +fatiguées, il faut aller vous reposer.» + +Elles obéirent, et, quand elles furent sorties: + +«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à Marthe, certains +préjugés de province qu'elles auront bientôt perdus, je vous en réponds. + +--N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. Elles ont raison +de me mépriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livrée à un +homme que je devais bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être +aimé. Vos soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix était +indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme comme vous, Arsène, +je trouverais de l'indulgence, et peut-être de l'estime dans tous les +coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la +respectent. On la considère comme la femme de votre ami, quoiqu'elle +ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le +titre d'épouse, tout le monde sentait que je ne l'étais point. En voyant +quel maître farouche je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour pût +m'avoir jetée dans l'abîme.» + +En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, trop longtemps +contenue, brisait sa poitrine. + +Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper. + +«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, s'écria-t-il; quant à +moi, je saurai bien faire partager à mes soeurs le respect que j'ai pour +vous. + +--Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne +croyez donc pas que je me sois vendu? + +--Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous avez aimé cet +homme haïssable; et où est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous +avez cru à son amour; vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah! +Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez pas non plus +que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?» + +J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques jours que nous +connaissions la situation de Marthe à l'égard de M. Poisson, nous nous +étions déjà demandé plusieurs fois, Horace et moi, comment une créature +si belle et si intelligente avait pu s'éprendre du _Minotaure_. Parfois +nous nous étions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait +pu avoir, quelques années auparavant, de la jeunesse et une certaine +beauté; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu +du caractère avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint. +Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée que des bijoux et +des promesses, l'appât des parures et l'espoir d'une vie nonchalante +avaient enivré cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent +développés en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien +ressembler à celle de toutes les filles séduites que les besoins de la +vanité et les suggestions de la paresse précipitent dans le mal. + +[Illustration: Chut! ne faites pas de bruit!] + +Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en +moi. Elle avait besoin de se justifier. + +«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le +parais. Mon père était un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans +le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes. +Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le +savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les +plus grands vices. Il y a là des hommes comme lui (et elle posait sa +main sur le bras d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie +semble livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore, +un désespoir profond de leur condition alimente en eux une rage +continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se plaignait sans cesse, avec +des jurements et des imprécations, de l'inégalité des fortunes et de +l'injustice du sort, Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu +par découragement, et la misère régnait chez nous. Mon enfance s'est +écoulée entre deux souffrances alternatives: tantôt une compassion +douloureuse pour mes parents infortunés, tantôt une terreur profonde +devant les emportements et les délires de mon père. Le grabat où nous +reposions était à peu près notre seule propriété: tous les jours +d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère mourut jeune par suite +des mauvais traitements de son mari. J'étais alors enfant. Je sentis +vivement sa perte, quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle +reportait les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il +ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de me réjouir de +l'espèce de liberté que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses +injustices sur le compte de la misère, aussi bien les siennes que celles +de mon père. La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun, +terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie, je fus habituée +à détester et à craindre. + +[Illustration: Louise, découragée, s'assit sur la dernière marche.] + +«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait à l'être. +Quand je fus seule et abandonnée à tous mes penchants, je cédai à celui +qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon +père; il partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait +que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite et bien; +mais à peine avait-il touché quelque argent, qu'il allait le boire; et +lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ébranlant le pavé sous son +pas inégal et pesant, vociférant des paroles obscènes sur un ton qui +ressemblait à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais +baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés d'épouvante. Je me +cachais au fond de mon lit, et des heures entières s'écoulaient ainsi, +moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul +dans le délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton, et +frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il se croyait +poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de +lui parler; car une fois, du vivant de ma mère, il avait voulu me tuer, +pour me préserver, disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce temps, +je me cachais à son approche; et souvent, pour éviter d'être atteinte +par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurité, je me glissais +sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de +peur et de froid. + +«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies qui entourent +notre petite ville avec les enfants de mon âge; nous y avons souvent +joué ensemble, Arsène; et vous savez bien que cette enfant, qui traînait +toujours un reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de +cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine à faire rentrer +ses cheveux indisciplinés sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que +cette enfant-là, craintive et mélancolique jusque dans ses jeux, était +aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en +est un quand on a une existence si malheureuse, était de désirer, non la +richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance. +Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité +polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante simplicité +de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour +tricoter sur une chaise propre dans un intérieur silencieux et paisible; +et quand je m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je +croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. J'appris, +comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais +j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait étiolé mes +facultés actives; je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais +pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais. + +«Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause +de ma faute? Le dois-je, Arsène, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un +peu plus de blâme, que de charger d'une si odieuse malédiction la tête +de mon père? + +--Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais le dire pour +vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous +êtes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire à mes soeurs, +qui l'ignoraient encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous +(pardonnez-lui, mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et +l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme, +avili, dégradé, privé de raison à coup sûr, conçut pour sa fille une +passion infâme, et cette passion éclata précisément un jour où Marthe, +ayant été remarquée à la danse sans le savoir, par un commis voyageur, +avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur avait été +très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué, comme ils font tous +à l'égard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de +lui parler d'amour et d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès +la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment +où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses traces et +s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui fuyait, nouvelle Béatrix, +les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, +prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la +protection des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer son +père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux d'où l'innocent +sort parfois aussi souillé dans l'opinion que le coupable. Marthe crut +avoir trouvé un ami, un protecteur, un époux même; car le voyageur, +voyant sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle crut +pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après qu'il l'eut trompée, +elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude. + +--Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient été +marqués de scènes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais +plus le droit d'être si difficile. J'avais changé de tyran. Mais +le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte +d'éducation qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier. +Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que +moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des objets de comparaison +autour de moi, me paraissait bon, sincère, dans les commencements. La +douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte +et si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les instincts +despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai avec une résignation +que n'auraient pas eue des femmes mieux élevées. J'étais en quelque +sorte blasée sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours +l'indépendance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'étais +une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie nécessaire à un +effort quelconque, et sans l'amitié, les conseils et l'aide d'Arsène, je +ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour, +les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et +tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai +trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si longtemps souffert sans +espoir. + +--Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez +autour de vous que tendresse, dévouement et déférence. + +--Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle en se jetant +au cou de ma compagne, j'y compte; et quant à l'amitié de celui-ci, +ajouta-t-elle en prenant la tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me +fera tout supporter.» + +Arsène rougit et pâlit tour à tour. + +«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix émue, ou bien... + +--Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces à cause de moi. +Je les désarmerai, n'en doutez pas; et si j'échoue, je subirai leur +petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu +d'enfant. + +Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvée +en effet, et je te bénirai tous les jours de ma vie.» + +Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au café Poisson, et +Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit auprès des +deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit léger de +ses pas. + + + +X. + +Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après quelques jours de +fatigue, d'étonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur +parti et s'associer, sans arrière-pensée, à la compagne qui leur était +imposée. Il est vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait +presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières qu'elle avait su +prendre, jointes à sa douceur naturelle et à une sensibilité toujours +éveillée et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus +aimable que j'aie, jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu +que deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une amitié +véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière Louison; et +lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix +douce, ses paroles choisies, ses intentions prévenantes calmaient ou +tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise. + +De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier Louise et +Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritées. +Elles s'étaient imaginé, au fond de leur village, que Paris était un +Eldorado où, relativement, la misère était ce que l'on considère comme +richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve était bien +réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou +trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre +d'un air ébahi, en disant: «Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons +carrosse.» Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des +éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu +enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux vint à bout de les +distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes +retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans +cette petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer. +Quelle différence, en effet, avec leur existence provinciale! Plus +d'air, plus de liberté, plus de causerie sur la porte avec les voisines; +plus d'intimité avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur +un petit rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes filles de +l'endroit, après les journées de travail; plus de danses champêtres le +dimanche! Aussitôt qu'elles furent installées au travail, elles virent +bien qu'à Paris les jours étaient trop courts pour la quantité des +occupations nécessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on +gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et travailler +le triple. Chacune de ces découvertes était pour elles une surprise +fâcheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fût +exposée à tant de dangers, et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir, +ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon +Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc bien méchant ici?» + +Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure intérieur. Arsène +les tenait en respect par de fréquentes exhortations, et elles ne +manifestaient plus leur mécontentement avec la sauvagerie du premier +jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement +malapprises eût été assez désagréable, si le travail, remède souverain à +tous les maux quand il est proportionné à nos forces, ne fût venu +tout pacifier. Grâce aux petites précautions qu'Eugénie avait prises +d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant +l'estime et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à monter +un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort diligente, mais elle +avait beaucoup de goût et d'invention. Louison cousait rapidement et +avec une solidité cyclopéenne. Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie +ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et +partagerait loyalement avec ses associées. Chacune, étant intéressée +au succès du _phalanstère_, travaillerait, non à la tâche et sans +conscience, comme font les ouvrières à la journée, mais avec tout le +zèle et l'attention dont elle était susceptible. Cette grande idée +souriait assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère +de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable. +Habituée à commander, elle était bouleversée de voir que cette fainéante +de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa sœur) +avait plus de génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou +agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle à ses +traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise, et qu'Eugénie +venait bouleverser ses plans et détruire toutes ses notions, la virago +avait bien de la peine à ne pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une +douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer +toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la +mer après une tempête. + +Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie +nouvelle, Horace, retranché dans la sienne, se livrait à des essais +littéraires. Dès que je fus un peu rendu à la liberté, j'allai le voir; +car depuis plusieurs jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son +intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite chambre +garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur +sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait placé un de ses +matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du +voisinage; et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui, il s'était +fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau de théâtre. Il était +assis devant sa table, les coudes en avant, la tête dans ses mains, +la chevelure ébouriffée; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets +manuscrits, soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, et +s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux effarouchés. + +Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard +indiscret. Tous portaient en tête des titres différents. + +«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle _la Malédiction_, chapitre +Ier! mais non, cela s'appelle _le Nouveau René_, Ier chapitre... Eh non! +voici _Une Déception_, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, _le Dernier +Croyant_, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème! chant Ier, +_la Fin du monde_. Ah! une ballade! _la Jolie Fille du roi maure_, +strophe Ière; et sur cette autre feuille, _la Création_, drame +fantastique, scène Ière; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne! +_les Truands philosophes_, acte Ier; et par ma foi! encore autre chose! +un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche de front, tu +vas, mon cher Horace, faire invasion dans la littérature.» + +Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, m'arrachant +des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait été poussé au delà +d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la +cheminée. + +«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions entièrement +abandonnées pour une plaisanterie? lui dis-je. + +--Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, je le +veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles +avant que mon char soit lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux +au galop. + +--Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne +veux pas te déranger dans le moment de l'inspiration. + +--Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne +viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens à point pour me +distraire de moi-même. Je suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a +trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air. + +--Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite. Tu dois avoir +quelque chose en train. Veux-tu me le lire? + +--Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction; c'est une chose +plus difficile que je ne croyais de se mettre à barbouiller du papier. +Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les +yeux, je vois une armée, un monde de créations se peindre et s'agiter +dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparaît. J'avale +des pintes de café, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans +mon propre enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme un +volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige +et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'apprêter une feuille +de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre +me donne des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire par +des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées ardentes, vives, +mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh! +c'est un métier, cela aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me +poursuivra partout! + +--Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver une manière +d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en +connais pas. + +--Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue, +mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante. + +--Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du +rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux +gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement à leurs +premiers airs? Toute expression précise d'idées, de sentiments, et même +d'instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai, +l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité que donne une longue +pratique?» + +Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance qui +lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères +anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de +sténographier sous sa dictée, tandis qu'il improviserait à haute voix. +Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une +lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me +semblait bien que donner une forme tant soit peu étendue et complète à +une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit +d'Horace n'était certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du +trop d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions; mais +il manquait absolument de cette force d'élaboration qui doit présider à +l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris +qu'il ne savait pas souffrir. + +Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois que pour +écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet +qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idées également +arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur +quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, à mesure +qu'il les développait, et il le faisait d'une façon assez brillante; +aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'écoutant, avait +coutume de répéter entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se +suivent et ne se ressemblent pas.» + +Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses +auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on +fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir +un peu mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était pas +embarrassé de le trouver dans une discussion; mais ses opinions, +auxquelles il ne croyait qu'au moment de les émettre, ne pouvaient pas +échauffer le fond de son cœur, émouvoir son imagination, et opérer en +lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat +l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée par la +flamme de l'Etna. + +A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers peuvent +nous émouvoir et nous rendre éloquents; c'est en général la puissance de +la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les +émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société; en un mot, +n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait être +poussé ni par une révélation supérieure ni par un besoin généreux, au +choix de tel ou tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était +riche de fictions entassées dans son intelligence par la culture, et +toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée, il se +croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher à ces +créations fugitives qui ne remuaient pas son âme, et qui, à vrai dire, +n'en sortaient pas, puisqu'elles étaient le produit de certaines +combinaisons de la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous +quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; car il +était homme de goût, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors +il raturait, déchirait, recommençait, et finissait par abandonner son +oeuvre pour en essayer une autre qui ne réussissait pas mieux. + +Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en +l'attribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse +qu'il eût pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté; +mais cela n'aurait jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait +essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les plus +chatoyantes de métaphores, les plus chargées de tours ingénieux et +charmants, n'ont cependant aucune valeur. + +Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans le convaincre. +Après l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait à faire, il +s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang, +l'impétuosité de sa jeunesse, l'impatience fiévreuse de s'exprimer, +étaient les seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout ce +qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers, +une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'était nourri, qu'il +rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et +quelques phrases qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul +Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus difficile de +tous à imiter, à cause de sa manière nette et, serrée; mais ces courts +essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent +été, dans l'oeuvre de ses modèles, que des appendices servant d'ornement +à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace ne l'avait +pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué (et il l'était +lui-même) du plagiat manifeste, car cette idée n'était point à lui: elle +était à eux; elle était à tout le monde. Pour y mettre son cachet, il +eût fallu qu'il la portât dans sa conscience et dans son coeur, assez +profondément et assez longtemps pour qu'elle y subît une modification +particulière; car aucune intelligence n'est identique à une autre +intelligence, et les mêmes causes ne produisent jamais les mêmes +effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils +s'essayer simultanément à rendre un même fait ou un même sentiment, à +traiter un même sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais +pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni +éprouvé ce sentiment par lui-même, l'individualité, l'originalité, sont +impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace +fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il y usa en pure +perte le peu de volonté qu'il avait amassée pour sortir de l'inaction. +Quand il fut harassé de fatigue, abreuvé de dégoût, presque malade, il +sortit de sa retraite, et se répandit de nouveau au dehors, cherchant +des distractions et voulant même essayer, disait-il, des passions, pour +voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie. + +Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur +cette mer orageuse, sans aucune expérience pour se préserver, c'est +risquer plus qu'on ne pense. Il s'était aventuré de même dans la +carrière littéraire; mais comme là il ne devait pas trouver de complice, +le seul désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de temps +perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, sous la conduite de +l'_aveugle dieu?_ + +Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de +passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'était point né passionné. Sa +personnalité avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune +tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer des êtres +sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se +préférait, avec quelque raison, à tous les êtres vulgaires avec lesquels +il pouvait établir des rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il +risquât sa précieuse santé avec des prostituées de bas étage. Il était +incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles qui ne cèdent +qu'à des offres considérables ou à des démonstrations d'engouement qui +raniment leur coeur éteint et réveillent leur curiosité blasée. Il +faisait profession pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à +l'intolérance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et +vraiment grand de _Marion Delorme_. Il aimait l'oeuvre sans être pénétré +de la moralité profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais +seulement pour une scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de +sa découverte, accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses +malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait que Didier +ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, une minute après, la tête +tranchée. + +Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à des existences +plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les brisât par son caprice +ou son orgueil, et qu'il ne remplît la sienne propre de regrets ou de +remords. Heureusement cette victime n'était pas facile à trouver. On ne +trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti +pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans les mêmes conditions. +Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme, +quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré +de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité des sexes +devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire à +cet égard, l'amour peut se révéler dans toute sa grandeur et dans +toute sa beauté; mais à celui qui est imbu des erreurs communes de +l'infériorité de la femme, de la différence de ses devoirs avec les +nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des émotions et +non un idéal, l'amour ne se révélera pas. Et, à cause de cela, l'amour, +ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit +nombre. + +Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette grande question +humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne +jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses +côtés défectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme. +C'était son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards, ce +n'était du moins sous aucun rapport sérieux à lui connu. Il ne voyait +là que les habits bleus et les fronts épilés des _pères_ de la nouvelle +doctrine, et c'en était assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse +toute l'idée saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière, et +se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine que +la société consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun +pédantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans +celui des novateurs. + +Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux +et social, il voulait expérimenter l'amour, la plus religieuse des +manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes +individuels par rapport à la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui +peut réhabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance +fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une +espèce de vertu en suivant les traditions du passé. + +Sa première passion fut pour la Malibran. + +Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent, +et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la +scène. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais +désiré que cette adoration continue occupât plus longtemps son +imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions plus durables +et plus complètes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut +réaliser son rêve, et il fit _des folies_ pour madame Malibran, +c'est-à-dire qu'il s'élança sous les roues de sa voiture (après l'avoir +guettée à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis +il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin il lui écrivit une +lettre délirante, comme il avait écrit quelques semaines auparavant à +madame Poisson. Il ne reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre, +et il ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée, si on +l'avait reçue. + +Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif chagrin. Il en +fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua de lui-même pour avoir cru +un instant que «l'orgueil du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix +d'un hommage ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une seconde +lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme, merci! vous m'avez désabusé +de la gloire;» et qui finissait par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez +enivrée de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres +amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence +qui vous réponde!» + +Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant que +probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois +fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps à les lire. Cette +réflexion lui donna à penser. + +«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de montrer ma +première lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir +dans _Tancrède_; car enfin elle chante faux quelquefois! + +--Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et +s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en +souriant: «Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers +du bouquet d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus +au milieu de tous les autres hommages.» + +Horace frappa du poing sur sa table. + +«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette lettre! +s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de fantaisie, et si +quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, _elle_ ne pourra pas +dire: «J'ai celui-là dans mes épluchures.» + + + +XI. + +Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint, +après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en +regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en +me cassant des pipes, selon son habitude. + +Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes +affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis; car, pour le +tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lui signifier que cela me +déplaisait; et, en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne +ferait pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient la +figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de trancher du jeune +seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais véritablement, +j'avais du plaisir à le retrouver quand je rentrais, et à lui faire +partager notre modeste repas de famille. + +Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention +particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu'elle était l'objet de +ses oeillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la +pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que, +dans le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours +frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa conversation +sobre, sensée et délicate. Elle embellissait à vue d'oeil. Toujours +mélancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne +l'esclavage. M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus +de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et +sa santé, longtemps altérée, se consolidait par le régime doux et +sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence +de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence +attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passé; Eugénie +se chargeait d'éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement +improvisée. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus +assidus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis +et espiègles dans la rue prenaient tout à coup, sous nos toits, des +manières polies, une gaieté chaste et un langage sensé, pour complaire +à d'honnêtes filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose +d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le coeur froid et +de l'esprit farouche pour ne pas goûter, dans cet essai de sociabilité +bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en +trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. Nos +jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs plus douces que +celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait +l'horreur de son passé; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un +esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins +que les autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa rude +franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle +n'était pas fâchée d'être traitée comme une dame par des jeunes gens +dont elle s'exagérait peut-être beaucoup l'élégance et la distinction. + +Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la société de Marthe. +Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais reçu sa lettre, il eut +l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire +repousser deux fois. Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée +qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement le +progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, était une réparation de +bon goût pour le passé. + +Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On +y franchit de grandes distances d'une manière insensible. Quoique +mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux +délicatesses de l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put +se défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et +fut éloquent. C'était la première fois que Marthe entendait ce langage. +Elle n'en fut pas effrayée comme elle s'était attendue à l'être; elle y +trouva même un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua +surprise, émue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en +elle, et lui laissa l'espérance. + +Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène par +l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et à l'autre; j'étais +l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsène, je puis dire +que j'avais plus d'amitié et d'attrait pour Horace. Entre ces deux +poursuivants de la Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez +embarrassé de me prononcer, si j'avais eu un conseil à donner. Mon +affection me défendait de nuire à l'un des deux; mais Eugénie éclaira ma +conscience. + +«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle, et Horace n'a pour +Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse, +un ami, un protecteur, un frère; l'autre se jouera de son repos, de son +honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre +amitié pour Horace ne soit pas puérile. C'est à Marthe que vous devez +votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet +écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de +mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à vous de l'éclairer: elle +croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne +l'aimera jamais.» + +Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu'en +savions-nous après tout? Horace était assez jeune pour ignorer même +l'amour; mais l'amour pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir +tout à coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la noble +Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, et je promis de +tenter le moyen qu'Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le +monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force. + +Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin? Eh! mon Dieu +oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas +assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me +mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg +Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un +unique habit noir qu'Eugénie me conservait avec soin pour ces grandes +occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de +les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant +quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir +les anciens amis de ma famille, et j'étais toujours reçu à bras +ouverts, quoiqu'on sût fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent +légitimisme. Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, +de n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais né +gentilhomme et de très-bonne souche. + +Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, avant de naître, par +les révolutions, j'avais été élevé par mon respectable père, l'homme le +plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il +m'avait enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, à +dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme +de bachelier ès-lettres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre +modeste maison de province, et là il m'avait dit:--Tu vois que je suis +attaqué d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles m'emportent +plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma +mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité +qui me reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et t'aider à +fixer tes idées. + +«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler +de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est +en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que +je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que +j'approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m'a envoyé nu +sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment religieux de l'égalité +des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme +le complément historique et nécessaire du principe de la charité +chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en travaillant, +selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place +dans la société. Je ne désire point pour toi que cette place soit +brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage +que je te laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens +d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras et tu +soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette éducation a porté +ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blâmeront +beaucoup, dans les commencements, de donner à mon fils une profession, +au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour +n'est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les +leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai +appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une éducation de +gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'équitation +et la chasse. J'ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te +remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore +plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.» + +Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières études, +et à développer les idées dont il m'avait donné le germe. Il me fit +examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle +je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le +voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influença, +mais il est certain qu'une vocation prononcée me poussa vers l'étude de +la médecine. + +Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer à Paris; mais +il était dans un si déplorable état de santé, que j'obtins de lui de +rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers +une éternelle séparation. Son mal empirait toujours; les mois et les +saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans +rien ôter à son courage. À chaque redoublement de la maladie, il voulait +me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important à faire +que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, et me permit de +lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler +le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre +sur-le-champ mes éludes. + +Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la douleur dont j'étais +accablé, je poussai activement les préparatifs de mon départ. Il avait +lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf +ans, afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à +Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes +trois mille francs de rente, et voyant approcher l'époque de mes examens +sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur +des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles +de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de +l'affection. + +De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgré +la différence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon père des +sentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu à cet amour, +et mon père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais cette +personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie rencontrée dans ma vie.» + +Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort +riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle +n'avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux, +l'un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans +celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, en outre, +un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la +causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L'étiquette +et la morgue en étaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous +appartenant à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et en même +temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions. +On pouvait professer là les idées les plus nouvelles; mais le +juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grâce devant +madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes, +des opinions républicaines et de la pauvreté fière et discrète. + +Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des affaires +importantes, et quoique la saison fût avancée, elle ne se disposait pas +encore à partir. Son cercle était fort restreint, et l'élément artiste +et littéraire, qui ne va guère à la campagne qu'en automne (quand il y +va), _donnait_ plus dans son salon que l'élément noble. Elle m'accorda +gracieusement la faveur de lui présenter un de mes amis, et un soir je +lui menai Horace. + +Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions sur la manière +de se présenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce +n'était pas tout à fait la première l'ois qu'il lui arrivait de voir +des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus +d'indulgence à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à ne pas +avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se +faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fête; il se +promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son +prochain roman; et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à +l'idée de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte d'un +petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le +personnage ridicule de la comédie classique. + +Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants +jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau, Eugénie, qui fondait +de grandes espérances de salut pour Marthe de ce _début parmi les +comtesses_, s'amusa à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il +ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui +apprit à ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui +donner un air presque _comme il faut_. Il se prêta de fort bonne grâce à +ses corrections, s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui faisait +deviner à une femme du peuple mille petites choses de goût dont il ne +se fût jamais avisé tout seul, et s'étonna de l'indifférence, peut-être +affectée, avec laquelle Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond, +Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde, +et quoiqu'elle ne se fût point avoué qu'elle aimait Horace, elle avait +le coeur serré d'une épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace, +riant aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha +d'elle d'une manière comique, lui attribuant le rôle de la comtesse de +Chailly. A ce moment-là, Marthe, frappée du salut respectueux qu'il lui +adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi; + +«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames? + +--Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame +de Chailly est une personne âgée. Recommencez-moi cela, Horace. Et +puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous +invitera certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles +très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce +qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle pour mes amis. Vous +devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de +vos lèvres. + +--Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe. + +Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance. + +«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de +Louison, et en baisant son propre pouce. + +--Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison toute scandalisée. +On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnête. +Voyez-vous ça! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par +des jeunes gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi, +et je vous campe le plus beau soufflet.... + +--Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant, on n'a pas +envie de s'y exposer. Allons, Théophile, partons-nous? Je me sens tout +à fait à l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de +marquis. Je vais bien m'amuser.» + +Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa +une douzaine de personnes pour saluer la maîtresse de maison, sans +gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop +humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly, +belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose merveilleuse, +aucune des méfiances hautaines qu'elle avait en général pour les +nouveaux venus. + +On venait de prendre le café, on passa au jardin, et l'on s'y distribua +en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mère, active +et enjouée, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et +nonchalante. + +C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des arbres taillés, des +statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand +la vicomtesse l'ordonnait. Elle prétendait aimer _ce bruit d'eau fraîche +sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus +ce bassin misérable et cette eau verdâtre, elle pouvait se figurer être +à la campagne auprès d'une eau libre et courante à travers les prés_. + +En parlant ainsi, elle s'étendit sur une causeuse qu'on lui roula du +salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique +se penchait sur sa tête avec de faux airs de palmier. Sa cour, composée +de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la société de +ce jour-là, s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans une béatitude +un peu guindée, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du +tout. Ce groupe n'eût pas été celui que j'aurais choisi, si la nécessité +de surveiller Horace dans sa première apparition ne m'eût forcé +d'écouter l'esprit _cherché_ de la vicomtesse, bien inférieur, selon +moi, à l'esprit _chercheur_ de sa belle-mère. Je craignais qu'Horace +n'en fût bientôt las; mais, à ma grande surprise, il y trouva un plaisir +extrême, quoique son rôle y fut assez délicat et difficile à remplir. + +En effet, ce n'était pas une petite épreuve pour son aplomb et son bon +sens. Il était évident que, dès le premier coup d'oeil, la vicomtesse +avait pris une sorte d'intérêt à pénétrer en lui, pour savoir si _son +ramage se rapportait à son plumage_. Au lieu de le tenir à distance +jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe de l'épée, elle +lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer +d'emblée s'il était un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite +la conversation sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrait +son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature, en jetant +à la tête du premier venu cette question insidieuse: «Avez-vous lu la +dernière pièce de vers de M. de Lamartine? + +--_Est-ce à moi_, Madame, _que ce discours s'adresse?_ demanda un jeune +poëte monarchique et religieux qui s'était assis presque à ses pieds +d'un air contemplatif. + +--Comme vous voudrez,» répliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec +le vent de son éventail ses longues touffes de cheveux châtains roulés +en spirales légères. + +Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières _Méditations_ +très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de +Lamartine, il le rabaissait avec amertume. + +La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et +Horace, encouragé par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui, +hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le +guettaient, trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de la +vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal disposés pour +le nouveau venu, dont la crinière avantageuse et la parole accentuée +annonçaient quelque prétention à la supériorité. On prit généralement +parti contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu'il se +fâcherait et dirait quelque sottise. + +L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop +haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté qu'il n'était de bon goût +et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises +auxquelles on s'attendait. + +Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnèrent +la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse et même à ses +adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuyé, on vous +pardonne plus aisément un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant +preuve d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus d'une +femme blasée. + +Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la vérité. Dussé-je +être accusé de trahir les miens, ou du moins de me séparer d'intentions +de la classe où je suis né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf +quelques exceptions, la société légitimiste était encore, en 1831, d'une +médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie française, +qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est +descendue de plusieurs étages; et si l'on veut trouver encore quelque +chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains théâtres ou +dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. Là, +vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoué, +et beaucoup plus coloré que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela +seul pourra donner à un étranger quelque idée de la verve et de la +moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne +parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes +d'étudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en débite en une heure, +entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de quoi défrayer tous +les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir +entendu pour le croire. Moi qui, sans prévention et sans parti pris, +passais fréquemment d'une société à l'autre, j'étais confondu de la +différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon mot faire le +tour d'un salon comme un joyau précieux qu'on se passait de main en +main, qui avait tant traîné chez nous que personne n'eût voulu le +ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien +prouvé qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant à +de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde génération. +Les parvenus de ce temps-ci ont poussé à l'ombre de l'industrie, dans +l'atmosphère pesante des usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du +gain, et toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants, +élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie, +qui, à défaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de +l'intelligence, sont en général incomparablement plus cultivés, +plus vifs et plus fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie +nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs +dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de prescriptions +religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais +instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le +dépit causé par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de +les effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir meilleur à +mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, était, à l'époque de mon +récit, le plus triste qu'il y eût en France. + +[Illustration: Horace... se livrait à des essais littéraires.] + +Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout celui des +grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'épithète. +L'esprit n'existe qu'à la condition d'être épuré par un goût que le +peuple ne peut pas avoir, ce goût lui-même étant le résultat de certains +vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc +pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la poésie, il a le +génie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau à la +chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensées sont +pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un +principe de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé au +fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit +l'expression, elle saisit et foudroie comme l'éclair de la vérité +divine. + + + +XXII. + +Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours par le feu de +la discussion, il défendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait +en masse et en détail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement +soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme en +matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires +furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait +perdre son temps et ses paroles à leur tenir tête. + +La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une +allée voisine, m'appela d'un signe. + +[Illustration: La vicomtesse Léonie de Chailly.] + +«Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc à tempêter de la +sorte? Est-ce que ma belle-fille le raille? Prends garde à lui. Tu sais +qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui +n'en ont pas. + +--Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j'avais, depuis mon +enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), il a de l'esprit tout autant +qu'il lui en faut pour se défendre, et même pour se faire goûter. + +--Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux? Il est fort bien de sa +personne, et il me parait fort romantique. Heureusement Léonie n'est pas +romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de son +esprit.» + +J'arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l'auditoire qu'il avait +captivé, et je restai un peu derrière la charmille pour écouter ce qu'on +dirait de lui. + +«C'est un drôle de corps que ce petit monsieur-là, dit la vicomtesse en +reprenant le jeu de son éventail. + +--C'est un fat, répondit le poëte légitimiste. + +--Un fat! c'est être bien sévère, dit le vieux marquis de Vernes; je +crois que _présomptueux_ serait un mot plus juste. Mais c'est un jeune +homme de beaucoup de mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit +le monde. + +--Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse. + +--Parbleu! il en a à revendre, dit le marquis; mais il manque de tact et +de mesure. + +--Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle emparée? +Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle à un jeune +dandy qu'elle avait l'air de subjuguer. + +--Mon Dieu! Madame, répondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous +prononcez tellement vous-même, que je ne puis que baisser la tête et +dire _amen_.» + +La vicomtesse Léonie de Chailly n'avait jamais été belle; mais elle +voulait absolument le paraître, et à force d'art elle se faisait passer +pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l'aplomb, +toutes les allures et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux +verts d'une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais +inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses dents +problématiques; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arrangés +avec un soin et un goût remarquables. Sa main était longue et sèche, +mais blanche comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays du +monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait à beaucoup de +gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une beauté artificielle. + +La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait +absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle +disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le +plus absurde des paradoxes avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait +un procédé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages: +elle était d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait +s'attacher, d'une causticité impitoyable pour tous ceux qu'elle voulait +leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la +sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles +à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, d'érudition et +d'excentricité. Elle avait lu un peu de tout, même de la politique et de +la philosophie; et vraiment c'était curieux de l'entendre répéter, comme +venant d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un +livre ou entendu dire la veille à quelque homme grave. Enfin, elle avait +ce qu'on peut appeler une intelligence artificielle. + +La vicomtesse de Chailly était issue d'une famille de financiers qui +avait acheté ses titres sous la régence; mais elle voulait passer pour +bien née, et portait des couronnes et des écussons jusque sur le manche +de ses éventails. Elle était d'une morgue insupportable avec les jeunes +femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire des mariages d'argent. +Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les +artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout à son aise, +affectant devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. Enfin, +elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses +dents, comme son sein, et comme son coeur. + +Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et +qui on a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la +nouveauté une ingénuité si complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse +à la première parole, et que la tête lui en tourna. + +«Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il en revenant le soir +dans les longues rues désertes du faubourg Saint-Germain; c'est un +esprit, une grâce, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais +qui me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux qu'une femme ainsi +travaillée, ainsi façonnée à plaire par de longues études! Tu appelles +cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et +bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, cela, et une +science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on +médit des coquettes: une femme qui est occupée d'un autre soin que +celui de plaire n'est plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la +première femme véritable que je rencontre. + +--Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît, et, pour mon +compte... + +--C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là: elle ne les trouve pas +dignes de la moindre attention. Elle a du discernement. + +--Grand merci de l'application,» repris-je. Il ne m'entendit même pas; +il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gêna pas pour en +parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et +sévères des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla travailler +dans une autre chambre. + +«Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie; l'épreuve a réussi +mieux que je n'espérais. Il a pris feu comme un brin de paille; j'espère +que Marthe est guérie.» + +Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de +coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement. Il nous annonça que sa +présence au café Poisson n'étant plus nécessaire, il changeait de +condition. + +«Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture? + +--Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio; mais pas +maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assuré pour +l'année. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part +comme employé, pour tenir une comptabilité quelconque? dans une régie de +théâtre, dans une administration d'omnibus, que sais-je? Vous avez des +connaissances, vous autres! + +--Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien ni assez vite. Et +puis, savez-vous la tenue des livres? + +--J'apprendrai, dit Arsène. + +--Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil à vous +donner, c'est de persévérer dans la condition que vous venez d'essayer; +vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. +Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café; vous +gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. Si Théophile le veut, +il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez +quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne +le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Réponds +donc, Théophile! + +--C'est assez de domesticité comme cela, répondit Arsène, qui comprenait +fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de +Marthe; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est +un état qu'on méprise... + +--Qu'est-ce qui se permet de le mépriser? s'écria Louison tout en feu, +en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul; +est-ce que c'est vous, Marton, qui méprisez mon frère? + +--Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton sévère, pour faire +baisser ses yeux menaçants levés sur Marthe. + +--Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on te méprise: +je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je ne vois pas en quoi +mademoiselle Marton...» + +Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit la main pour +l'apaiser. Il était prêt à éclater contre sa soeur. + +«Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il s'assit auprès +de Marthe en tournant le dos à Louison, dont les yeux se remplirent de +larmes. + +«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt qu'il fut parti. +Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne peux pas supporter cela de +sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien, +je vous assure, ne font pas autre chose que de _déconsidérer_ mon frère. + +--Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère, qui vous l'a dit, +vous connaît bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son +honneur et à sa louange. + +--Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant, et je veux que +vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui, de crainte +d'amener une querelle; mais puisqu'il n'est plus là, et que voici les +coupables (elle désignait alternativement Marthe, qui l'écoutait avec +une pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur la commode et +les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre), +je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque +_monsieur_ et _madame_ causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive +assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, nous dans l'autre; +avec ça que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on +vient, ça promène; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à +perdre. + +--Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en +la regardant avec un calme plein de mépris: eh bien, poursuivez, fille +d'Hérodias! Je verrai ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour +votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous écoutez +aux portes. + +--Oui, que j'écoute aux portes quand j'entends le nom de mon frère! Et +vous disiez comme cela que c'était bien dommage qu'il se fût fait valet, +et qu'il était perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous +traiter comme vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air +étonné:--Comment donc? comment donc, perdu?--Oui, que vous avez dit: il +aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours +quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin +comme pour dire, le voilà marqué comme un galérien. + +--Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit Marthe avec une +douceur angélique, vous auriez entendu ma réponse: j'ai dit que quand +cela serait vrai, Arsène ennoblirait la plus vile des conditions. + +--Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que +mon frère est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment +étaient faits vos ancêtres, et si nous n'avons pas tous été élevés à +travailler pour vivre.» + +Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute la nuit; car +il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre que ceux qui ne +comprennent pas la valeur des mots, et qui en altèrent le sens dans leur +imagination. J'envoyai coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon +ma coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me plaindre à +Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient à leur compagne. + +«Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant sur le ton le +plus aigu; ce sera humain de votre part! Ce ne sera pas difficile car +il en est si bien coiffé, de cette Marton, que quand nous aurons assez +travaillé pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot +qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et +vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre frères et +soeurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au +jugement de Dieu!» + +Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous jetant des +imprécations, et poussant les portes avec fracas. + +«Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en +rallumant son cigare avec tranquillité. Paul Arsène vous a rendu, mes +pauvres amis, un étrange service. Il a déchaîné l'enfer dans votre +intérieur. + +--Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci personnel, répondit +Eugénie; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour +toi, Marthe; et si tu m'en croyais, il y aurait un remède à toutes les +persécutions dont tu es victime. + +--Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit Marthe en +soupirant; mais sois sûre que cela est impossible. D'ailleurs je serais +encore bien plus odieuse aux soeurs d'Arsène, si... + +--Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase. + +--Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imagine; mais elle +se trompe. + +--Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à coup la vicomtesse +et revenant aux sentiments que naguère Marthe lui avait inspirés; vous, +épouser Arsène! Qui donc a pu avoir une pareille idée? + +--C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui voulait saper de +plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du même +pays, de la même condition, et à peu de chose près du même âge. Ils se +sont aimés dès leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un scrupule +de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi, +et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler. +C'est l'unique désir, l'unique pensée d'Arsène.» + +L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit cette +déclaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiancée de Paul +Arsène, tomba si bas dans sa pensée, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer. +Humilié, blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau, et, +le mettant sur sa tête avant que de sortir: + +«Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry, +qui joue ce soir dans _l'Ours et le Pacha_.» + +Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d'Arsène; elle ne +répondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba évanouie au milieu +de la chambre. + +«Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l'aidant à relever sa compagne, nul +ne peut détourner la destinée! Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il +n'est déjà plus temps: Horace est aimé!» + + + +XIII. + +Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus +calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une +volonté qu'elle n'avait pas encore indiquée depuis deux mois que nous +vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule +une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient plus attristées par +l'humeur intolérante et intolérable de Louison. + +«Vous continuerez à m'employer à vos travaux, dit-elle; je viendrai +chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confié. De cette +manière, votre repos ne sera plus troublé par ma présence; mais je +sens que j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me +serait possible de supporter ces querelles grossières et ces lâches +accusations. Je vois que j'en mourrais.» + +Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir plus longtemps une +pareille domination; mais nous ne voulions pas l'abandonner aux ennuis +et aux dangers de l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec +Arsène, afin qu'il établît ses soeurs dans une autre maison. On +resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une +soeur, ne cesserait point d'être notre voisine et notre commensale. + +Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arrière-pensée +que nous devinions fort bien: elle ne pouvait plus supporter la présence +d'Horace, et voulait le fuir à tout prix. C'était bien la plus prompte +manière de couper court à cet attachement dangereux; mais comment faire +comprendre à Arsène cette raison majeure qui devait porter la mort dans +ses espérances? Au point où en étaient encore les choses, Eugénie se +flattait de tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait; Horace +lui-même l'y aiderait par ses dédains, à mesure qu'il s'éprendrait de +la vicomtesse de Chailly, et peu à peu Arsène se ferait écouter. Tels +étaient les rêves qu'elle nourrissait encore. Le plus pressé était +d'éloigner Louison et Suzanne, dont la société commençait à nous peser +beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie de leur part +détruisant tout l'effet de nos jours de patience et de ménagements. + +Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par un changement +subit et imprévu. + +Dès le lendemain, à l'aube naissante, elle alla chuchoter auprès du lit +de sa soeur, si bas que Marthe, qui sommeillait à peine, et qui pensa +qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de +ce qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison s'approcher +de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en joignant les mains: +«Marthe, nous vous avons offensée, pardonnez-nous. Tout le tort vient de +moi. J'ai une mauvaise tête, Marton; mais au fond, je vous plains, et +je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi à ôter à +Marthe le chagrin que je lui ai fait.» + +Suzanne s'approcha, mais avec une répugnance que Marthe attribua à +un éloignement prononcé pour elle. Marthe était bonne et généreuse; +l'humilité de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras +autour du cou, et lui pardonna de toute son âme, n'ayant plus le courage +de l'affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus +quel prétexte donner à la séparation dont, à cause d'Horace, elle +éprouvait si vivement le besoin. + +Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et nous passâmes cette +journée dans des effusions de coeur qui parurent soulager Marthe d'une +partie de sa tristesse. + +Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite d'Horace, qui +s'était annoncé pour cette heure-là, nous proposa de faire un tour de +promenade. Marthe accepta avec empressement, et nous étions déjà tous +sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et +nous pria de la laisser à la maison. + +--Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en +ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine. + +Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce +n'était pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et à qui le +portier assurait que nous étions tous sortis, leva la tête, et vit une +femme sur le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina que ce +devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger par quelque cruel +persiflage de ce qu'il appelait une _rouerie_ de sa part; car il croyait +que, s'entendant avec Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli +à demi sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues. + +Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé, le coeur gonflé +d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au lieu de Marthe, _la fille +d'Hérodias_ vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se +gêna pas pour jurer. + +Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant tout de suite en +matière, elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies +qu'elle put le faire, pour la manière dont elle s'était conduite la +veille avec lui. + +Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit d'oublier tout; +et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait, à ses propres yeux, un +air don Juan qui compléterait son rôle à l'égard de Marthe, il appliqua +un gros baiser de protection familière sur la joue vermeille et rebondie +de la villageoise. Malgré sa pruderie habituelle, elle ne s'en fâcha +point trop, el lui parla ainsi: + +«Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me +trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon frère si épris de mademoiselle +Marthe, que celle-ci consentait à l'écouter en même temps qu'elle vous +écoutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon +pauvre Arsène. + +--Je vous remercie de la supposition, répondit Horace; permettez-moi de +vous en témoigner ma reconnaissance en embrassant cette autre joue qui +fait des reproches à sa voisine. + +--Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant donner +un second baiser, non sans rougir beaucoup: nous sommes bien assez +raccommodés comme cela. Je me disais donc comme ça que c'était bien +vilain de la part de Marthe d'écouter deux galants; foi d'honnête fille, +je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seulement pas dit un +mot d'amourette. + +--Ah! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier!» + +Et il commença cependant à écouter avec intérêt. + +«Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit Louison. Il paraît +(et c'est même bien sûr) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se +marier. Et puis, voyez-vous, Monsieur (je peux bien vous dire ça entre +nous), Marton est fière, trop fière pour une fille qui n'a ni sou ni +maille; mais ça a des idées de princesse, ça lit dans les livres, et ça +voudrait filer le parfait amour avec un jeune homme bien mis et bien +éduqué. Elle trouve mon pauvre frère trop commun, et d'ailleurs elle a +la tête montée pour un autre que vous savez bien. + +--Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné des gros yeux +malins de Louison. + +--Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une façon toute +rustique; vous n'êtes pas si simple, vous savez bien qu'elle est folle +de vous. + +--Vous ne savez ce que vous dites, Louison. + +--Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque +temps? Et à qui donc est-ce qu'elle pense, quand elle passe la moitié +de la nuit à soupirer et a geindre au lieu de dormir? Et pourquoi donc +est-ce qu'elle est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes +parti tout fâché? + +--Elle est tombée évanouie? Quoi! que dites-vous là, Louison? + +--Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et la voilà +maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus vous voir, parce +qu'elle croit que vous ne la regarderez plus. + +--Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison? + +--Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! Ayez-en aussi, et +vous verrez bien. + +--Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance? ils devaient se +marier? + +--Ça n'est point; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut les marier à +présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais +l'autre n'entend à rien, et vous n'avez qu'un mot à lui dire pour +qu'elle parle clair et droit à mon frère. + +--Et que ne l'a-t-elle fait plus tôt? Elle le trompe donc? + +--Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint de lui faire de la +peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frère ne lui a jamais rien +demandé. C'est Eugénie qui fait tout cela comme une folle qu'elle est. +Le beau service à rendre à Paul que de lui faire épouser une femme qui +en a un autre dans son idée! Ça ne se peut point.» + +Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte, car, étant à la +veille de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour à +mes plaisirs), nous trouvâmes Horace bien différent de ce qu'il nous +avait paru la veille. Il vint à notre rencontre, et serra la main de +Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour, était entré +dans son esprit. Jusque-là l'incertitude du succès avait contrarié son +orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sûr de son triomphe, il +en jouissait d'avance avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une +expression émue et pensive qui l'embellissait singulièrement. Il était +pale; son regard humide et lent pénétrait la pauvre Marthe comme une +flèche empoisonnée. Elle ne s'attendait pas à le voir ce soir-là; elle +croyait le danger passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui +abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu'à ce +qu'Eugénie eût apporté la lampe. + +Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que +j'écrivais dans une chambre voisine, la porte entr'ouverte, et que les +femmes travaillaient autour de la table, il fit la conversation avec +autant de goût et d'élégance que s'il eût été dans le salon de la +vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter; seulement +j'entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore et le plus +recherché. Eugénie me dit, le soir, que jamais elle ne l'avait vu aussi +aimable, aussi coquet d'esprit que de langage, aussi près du naturel et +de la bonhomie qu'il le fut pendant près de deux heures. + +Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugénie ne se prêtait pas à +soutenir la conversation, ne voulant pas faire briller son adversaire. +Louison, toute radoucie, faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle +procédait toujours par questions; et, quelque niaises et hors de sens +qu'elle les fit, Horace y répondait avec le charme d'une condescendance +ingénieuse, et trouvait pour elle les explications les plus enjouées, +parfois même les plus poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants +quand on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans cesser +d'être vrai. + +Quoique Eugénie mît en oeuvre toutes les ressources de son esprit pour +l'interrompre, l'embrouiller et même le renvoyer, elle n'y réussit pas; +et Marthe fut sous le charme, sans que rien put l'en préserver. Penchée +sur son ouvrage, le sein oppressé, l'oeil voilé, elle hasardait +parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle +détournait bien vue le sien avec une confusion pleine d'effroi et de +délices. + +C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Marthe était recherchée +par une intelligence. La sienne, oisive et seule, dans une secrète et +continuelle exaltation, avait renoncé à cet amour de l'âme que personne +n'avait su lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé, jamais pu +parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucune séduction, son langage +aucune poésie, ou du moins aucun art. Les autres amours que Marthe avait +inspirés étaient des fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées, +ou des passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le jour où +Horace lui avait parlé d'amour, elle avait gardé dans son cerveau et +dans son coeur comme le souvenir d'une musique enivrante. Elle y pensait +le jour, elle en rêvait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait +pas à un plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore dire les +mêmes choses de la même manière. La pensée d'en être à jamais privée +était déjà pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur eût duré +des années. Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant +avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait vécu le +jour de sa première ivresse. Horace comprit bien son silence. + +«Marthe est perdue, me dit Eugénie quand tout le monde se fut retiré. +Elle ne peut plus comprendre Arsène; l'amour de celui-là est trop simple +pour des oreilles pleines des belles paroles de l'autre. Vous devriez +mener Horace demain chez la vicomtesse. + +--Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, répondis-je, +car aujourd'hui il est certainement très-épris de Marthe. Mais +pourquoi donc désespérer toujours de lui? Le jour où il aimera il sera +transformé. + +--Parle plus bas, reprit Eugénie. Il me semble qu'on doit nous entendre +de l'autre côté du mur. + +--C'est le lit de Louison qui se trouve là, et elle ronfle si bien... + +--J'ai dans l'idée, répondit-elle, que cette fille n'est pas si simple +qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas.» + +Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards, des mots, des +billets même, furent échangés entre Marthe et Horace. Je proposai à +ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai à +Eugénie de ne plus chercher à contrarier cette passion, qui semblait +vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison était +désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait à Marthe une +amitié charmante; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers, +qu'elle favorisait son amour, et l'aidait à en faire mille petits +mystères inutiles à la trop clairvoyante Eugénie. + +Un jour, Eugénie, qui était fort souffrante, gronda Louison d'avoir +envoyé Marthe à sa place en commission. + +«Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison, +affectant une grande surprise. + +--Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue. + +--Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré elle, dirait-on +pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi, +moi; mais on ne me suit pas; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et +on ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, parce +qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne.» + +Louison avait eu soin de dire à Marthe, la veille, de manière à ce +qu'Horace seul l'entendit: + +--C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au _petit Saint-Thomas_, +pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a chargées d'assortir. + +Il y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière de ménager +ainsi à Horace l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en +avait été épouvantée. En y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une +étourderie de la part de sa compagne; et, quoique aux battements de son +coeur, elle sentît bien qu'Horace l'attendrait au lieu désigné, elle +voulut se persuader qu'il n'avait point fait attention aux paroles +de Louise. Le lendemain, comme elle approchait du magasin, elle vit +effectivement Horace qui flânait sur le trottoir en l'attendant. Elle +passa près de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la +regarda d'un air si passionné, que cet oubli des formes de la bienséance +ordinaire fut un éloquent témoignage de l'amour qui le pénétrait. Elle +lui sourit d'un air à la fois craintif, heureux et attendri; et ce +regard, ce sourire échangés, se prolongèrent autant que le permirent +quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siècle de bonheur pour +tous deux. + +Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes à la +hâte, était bien sûre de le retrouver sur le même trottoir, autour du +vitrage du magasin. Elle l'y retrouva en effet; et il l'attendait avec +le projet de l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle +sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se préparait à +passer doucement le bras de Marthe sous le sien, une voiture découverte +s'arrêta devant la porte cochère qui fait face à la boutique. Un +domestique galonné, qui était derrière la voiture en descendit, et entra +dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui +avait donné se pencha pour regarder Horace en clignotant, comme si elle +eût cherché à le reconnaître. Horace salua: c'était la vicomtesse de +Chailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un air de doute et +d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, comme pour s'assurer qu'elle +le connaissait. Horace ne jugea point nécessaire d'attendre l'effet +de cette exploration un peu impertinente, et il se disposa à aborder +Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se +penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait, et la voiture était +tournée de manière à ce qu'elle pût le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au +détour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au +supplice. Marthe était mise très simplement, mais avec une sorte de +distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme _comme il +faut_. Mais, hélas! elle portait un paquet dans un foulard, et c'était +le cachet irrécusable de la grisette. Cette futile circonstance et +l'indiscrète curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la +vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement de son coeur. Il +hésita, se reprit à dix fois, revint sur ses pas pour donner le change; +et quand la voiture fut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le +croyait sur ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par la +rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants de la rue du Bac. +Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna, +elle ne vit personne derrière elle; et Horace, remontant à toutes jambes +la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas devant lui. + +C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire écouter son +amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver. + +Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller passer quelques jours à +Saint-Germain, pour soigner une de ses soeurs qui était malade plus +gravement. La mansarde resta confiée à Marthe. Horace y passa des +journées entières. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler. +Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour dont l'expression avait +pour elle tant de charme et de puissance. Interrogé par moi, Horace me +jura qu'il était bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable +de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à Marthe qu'elle +devait user de son influence pour le faire travailler; car je voyais ses +embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens +quotidiens d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette +assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait dans la +délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse. +Quand je hasardais un mot à cet égard, il me répondait d'un air +désespéré:--C'est vrai; je suis à ta charge, et tu dois bien me +mépriser. Si j'essayais de récuser ce motif blessant pour nous deux, en +invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me fermait encore la +bouche en disant: + +«Au nom du présent, je te supplie de ne pas me parler de l'avenir. +J'aime, je suis heureux, je suis enivré, je me sens vivre. Comment et +pourquoi veux-tu que je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où +j'existe surabondamment?» + +N'avait-il pas raison?-«Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son +ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montré l'avenir sous +un jour d'égoïsme. A présent qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des +notions plus larges, plus vraies, plus généreuses. Le dévouement va +se révéler, et, avec le dévouement, la nécessité et le courage de +travailler.» + + + +XIV. + +Lorsque Eugénie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts désormais +inutiles, elle songea qu'il était temps d'informer Arsène de la vérité, +ou tout au moins de la lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur +la manière dont elle s'y prendrait; et, après que nous eûmes envisagé la +question sous tous ses aspects, elle s'arrêta au parti suivant. + +Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle disait avoir des +oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses pensées, par la +solennité d'une démarche que sa bonne réputation et la dignité de son +caractère lui donnaient le droit de risquer. + +«Écoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer; mais vous ne +savez pas l'étendue des devoirs que vous avez contractés envers Marthe. +Vous lui faites perdre la protection d'Arsène, protection courageuse et +persévérante, qui ne lui eût jamais manqué et qui eût toujours porté ses +fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce qu'elle lui aurait dû +encore si elle ne se fût pas mise dans la nécessité de renoncer à son +assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu'il faut que vous +sachiez tout. Arsène n'eût jamais abandonné la peinture, qu'il aimait +passionnément, si sa pensée secrète n'eût été de mettre, grâce à son +travail, Marthe à l'abri du besoin. Il n'eût jamais songé à faire venir +ses soeurs de la province, si son unique but n'eût été de lui donner +une société et une protection derrière laquelle sa protection à lui se +serait toujours cachée. Enfin, à l'heure qu'il est, il vient d'obtenir +un tout petit emploi dans les bureaux d'une société industrielle. Rien +au monde n'est plus contraire à ses goûts, à ses habitudes d'activité, +au mouvement rapide et généreux de son esprit; je le sais, et je crains +qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner de l'argent, et +qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement à tous les besoins de +Marthe, en ayant l'air de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que +nos petits travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire +vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l'aisance, la propreté et la +liberté où vivent Marthe et les soeurs d'Arsène. Tout ce que je sais, +tout ce que je vous dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un +ménage par elle-même; elle a l'inexpérience d'un enfant à cet égard-là. +Arsène la trompe, et nous l'y aidons, pour qu'elle ne connaisse ni les +privations ni l'excès du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper +les soeurs, sur la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter. +Jusqu'ici je me suis chargée de la comptabilité; je leur ai fait croire +à toutes que les recettes l'emportaient sur les dépenses, tandis que +c'est le contraire qui est vrai. Mais cet état de choses ne peut durer +désormais. Arsène s'est toujours flatté secrètement que Marthe prendrait +pour lui une affection sérieuse, lorsque, revenue de ses terreurs +et guérie de ses blessures, son âme s'ouvrirait à de plus douces +impressions. J'ai partagé son illusion, je vous l'avoue, et j'ai fait +tout mon possible pour préserver Marthe d'un autre attachement. Je n'ai +pas réussi. Maintenant, dites-moi ce que vous feriez à ma place du +secret d'Arsène, et quel conseil vous donneriez à l'un et à l'autre.» + +Cette ouverture déconcerta beaucoup Horace. «Je suis sans fortune, +dit-il; comment pourrai-je servir de protecteur à une femme, moi qui +n'ai encore pu m'aider et me guider moi-même?» + +Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu à peu ses idées se +rembrunirent. «Je n'avais pas prévu tout cela, moi! s'écria-t-il avec un +chagrin qui n'était pas sans mélange d'humeur. Je n'ai jamais songé à +rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux êtres qui +s'aiment, il y ait un protecteur et un protégé? Vous, Eugénie, qui +réclamez toujours l'égalité pour votre sexe... + +--Oh! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la pratique, bien +qu'elle soit difficile à conquérir dans la société présente. Je sais +borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez +comment je vis avec Théophile, et vous savez par conséquent que je +ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le +considère comme mon protecteur légitime et naturel? Si je tombais +malade et que je fusse longtemps privée de travail, au lieu d'aller à +l'hôpital, je trouverais dans son coeur un refuge contre l'isolement et +la misère. Si un homme était assez lâche pour m'insulter, j'aurais un +appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère... ajouta-t-elle en +baissant les yeux par un sentiment de dignité pudique, et en les +relevant sur lui avec fermeté pour lui faire sentir la conséquence +possible de ses amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés +à manquer de pain et d'éducation. Voilà, Monsieur, pourquoi il importe +à des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l'affection +durable et un dévouement égal au leur. + +--Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez +dans un grand trouble. Je ne suis pas l'amant de Marthe au point d'avoir +réfléchi aux résultats sérieux de l'ivresse qui s'allume dans mon +cerveau. Eh bien, chère Eugénie, je me confesse à vous, je m'accuse; je +ne peux ni ne veux vous tromper. Je désire Marthe de toutes les forces +de mon être, et je l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais +puis-je lui promettre d'être pour elle ce que Théophile est pour vous? +Puis-je m'engager à la soustraire à tous les dangers, à tous les maux de +l'avenir? Théophile est riche, en comparaison de moi; il a une petite +fortune assurée; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui n'ai que +des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l'avenir, pour +le présent et pour le passé en même temps! + +--Mais Arsène n'a rien, reprit Eugénie, et en outre il soutient ses deux +soeurs. + +--Ah! s'écria Horace, frappé de l'allusion et entrant dans une sorte de +fureur, il faudra donc que je me fasse garçon de café, moi! Non, il n'y +a pas de femme au monde pour qui je me résoudrai à m'avilir dans une +profession indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela... + +--Oh! Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie. Marthe ne s'imagine +rien, car je lui ai fait un grand mystère de tout ceci; et le jour où +elle saurait que de pareilles questions ont été soulevées à propos +d'elle, je suis sûre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'être à +charge à quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que vous ne l'aimez pas; +car vous ne la comprenez guère, et vous ne l'estimez nullement. Ah! +pauvre Marthe, je savais bien qu'elle se trompait!» + +Eugénie se leva pour s'en aller. Horace la retint. + +«Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi? + +--Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point. + +--Vous allez me présenter comme un être odieux, comme un monstre +d'égoïsme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir +une femme, et que je me respecte au point de ne vouloir pas me faire +laquais? Ah! sans doute, si le mérite d'un homme se mesure au poids +de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsène est un héros et moi un +misérable! + +--Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie, des idées +insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus +répondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La vérité est dure; mais il +faudra que Marthe l'apprenne, et qu'elle renonce dans le même jour à son +ami, à cause de vous, à vous, à cause d'elle-même. Heureusement que +nous lui resterons! Théophile saura bien remplacer Arsène, avec plus de +désintéressement encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec +elle; et jamais l'idée ne nous viendra que cela s'appelle _entretenir_ +une femme! + +--Eugénie, dit Horace en lui prenant les mains avec feu, ne me jugez pas +sans me comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m'avoir avili aux +yeux de Marthe et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infâmes que +vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement peut-être; +mais aussi votre susceptibilité s'effarouche pour des mots, et la mienne +s'emporte à cause du blessant parallèle que vous établissez toujours +entre ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, j'ai +horreur des modèles qui posent pour la vertu; mais, sans rien affecter, +sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l'occasion +le dévouement jusqu'au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque +Je n'en sais rien moi-même; je n'ai pas encore été mis à l'épreuve; mais +j'ai beau me tâter et m'interroger, je ne trouve en moi ni éléments +de lâcheté ni germes d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous +d'avance? Vous avez de cruelles préventions contre moi, Eugénie; et je +ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les +interprétiez à ma honte. Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou +verser une larme qui ne me soient imputés. Enfin, nous ne pourrons plus +exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsène soit suspendu sur nos +têtes comme un arrêt. Cela gêne et contriste déjà tous les élans de +mon coeur; mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance. Cruelle +Eugénie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces choses? + +--Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit Eugénie. Vous +craignez de vous humilier en me disant que l'exemple d'Arsène ne vous +effraie pas, et que vous vous sentez bien capable, comme lui, des plus +grands actes d'abnégation pour l'objet de votre amour? + +--Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi faut-il m'engager? +Dois-je donc épouser? Mais cela n'a pas le sens commun! Je suis mineur, +et mes parents ne me permettront jamais... + +--Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne à certains +égards, répondit Eugénie, et que je ne vois dans le mariage qu'un +engagement volontaire et libre, auquel le maire, les témoins et le +sacristain ne donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l'amour +et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les mêmes idées, et je +crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage légal. Mais il +y a un mariage vraiment religieux, qui se contracte à la face du ciel; +et si vous reculez devant celui-là... + +--Non, Eugénie, non, ma noble amie, s'écria Horace: celui-là n'a rien +que je repousse. Je me plains seulement de la méfiance que vous me +témoignez; et, si vous la faites partager à votre amie, nous allons +changer, grand Dieu! la passion la plus spontanée et la plus vraie en +quelque chose d'arrangé, de guindé et de faux, qui nous refroidira tous +les deux.» + +Pendant qu'Eugénie sondait ainsi avec une attention sévère le coeur +d'Horace, à la même heure, au même instant, des atteintes plus profondes +étaient portées à celui d'Arsène. Il était venu voir ses soeurs, ou +plutôt Marthe, à la faveur de ce prétexte; et Louison étant sortie à +ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du despotisme de sa soeur +aînée, avait résolu, elle aussi, de frapper un coup décisif. Elle prit +Arsène à part. + +«Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je +commence par réclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous +confier.» + +Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de +Louison à l'égard de Marthe. + +«Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est réconciliée de bonne foi avec +Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun chagrin? Eh bien, sachez +qu'elle lui en prépare de bien plus grands, et qu'elle la hait plus que +jamais. Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne réussirait pas à vous +détacher d'elle par des paroles, elle a résolu de l'avilir à vos yeux. +Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu'elle y a réussi déjà. + +--L'avilir! la perdre! s'écria Paul Arsène. Est-ce ma soeur qui parle? +est ce de ma soeur que j'entends parler? + +--Écoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est passé. Louison a +écouté, à travers la cloison de sa chambre, ce que M. Théophile et +Eugénie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette manière +qu'Eugénie voulait vous faire épouser Marthe, et que Marthe commençait +à aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:--Nous sommes sauvées, et notre +frère va bientôt savoir qu'on se joue de lui. Seulement il faut lui en +fournir la preuve; et quand il aura découvert quelle femme perdue il +nous a donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que +nous.--Mais quelle preuve lui en donnerez-vous? lui ai-je dit; Marthe +n'est pas une femme perdue.--Si elle ne l'est pas, elle le sera +bientôt, je t'en réponds, a dit Louison. Tu n'as qu'à faire comme moi +et à m'obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera dans le +panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon à Marthe, et elle +s'est mise à dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis +elle a dit je ne sais quoi à M. Horace pour l'encourager à courtiser +Marton; et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace +était un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu'à sa place elle +ne le ferait pas tant languir; et puis, enfin, elle leur ménageait des +tête-à-tête, elle leur donnait l'occasion de se rencontrer dehors, et, +tant qu'Eugénie a été malade, elle les a laissés exprès ensemble toute +la journée dans une chambre, m'a emmenée dans l'autre, et deux ou trois +fois Marthe est venue tout effrayée et tout émue auprès de nous, comme +pour se réfugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, et +feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui est résulté de +tout cela! C'est toujours bien affreux de la part d'une fille comme +Louison, qui me fait des sermons épouvantables quand l'épingle de mon +fichu n'est pas attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se +laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une +pauvre fille dans les pièges du diable, et de favoriser un jeune homme +dont certainement les intentions sont peu chrétiennes. Cela m'a fait +beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essayé de +faire comprendre à celle-ci qu'on ne lui voulait pas de bien en agissant +ainsi, et que M. Horace n'était qu'un enjôleur. Marthe a mal pris la +chose, elle a cru que je la haïssais. Louison m'a menacée de me rouer de +coups, si je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste, m'a +reproché d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est venu où le coup qu'on +vous prépare va vous arriver. N'en soyez pas surpris, mon frère, et +montrez de l'indulgence à cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus +coupable ici.» + +Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa cette confidence. +Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison était un monstre +de perfidie, ou si Suzanne était une calomniatrice infâme; et, dans l'un +comme dans l'autre cas, il se sentit blessé et atterré d'avoir un +tel être dans sa famille. Il attendit que Louison fût rentrée, pour +l'interroger d'un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec +Horace. «On m'a dit qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le +moindre mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. Mais +j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez averti plus tôt, +puisque vous pensiez que j'y prenais grand intérêt.» + +Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul avait les lèvres +pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu'une jalousie concentrée était +la seule cause de sa souffrance, et, se réjouissant de son triomphe,--Ah +dame! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est +sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous avons voulu +t'avertir! Mais, à présent, je puis bien te parler franchement, si +toutefois tu l'exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas. + +En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace l'avait +chargée de remettre à Marthe. Arsène ne l'eût pas ouverte lors même que +sa vie en eût dépendu. D'ailleurs, dans ses idées simples et rigides, +une lettre était par elle-même une preuve concluante. Il mit celle-là +dans sa poche, et dit à Louison: «Il suffit, je te remercie; mon parti +était déjà pris en venant ici. Je te donne ma parole d'honneur que +Marthe ne saura jamais le service que tu viens de me rendre.» + +[Illustration: Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre.] + +Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer moi-même, et, +quelques instants après, Eugénie arriva. «Tenez, lui dit-il en lui +remettant la lettre d'Horace, voici une lettre pour Marthe, que j'ai +trouvée par terre dans la chambre de mes soeurs. C'est l'écriture de M. +Horace; je la connais. + +--Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugénie. + +--Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne veux rien savoir. +Je ne suis pas aimé; le reste ne me regarde pas. Je n'ai jamais été +importun, je ne le serai jamais. Je n'ai été indiscret qu'avec vous, +en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la société de mes +soeurs, qui ne vous a pas été toujours des plus agréables. Louison +est difficile à vivre; et l'occasion s'étant présentée de la placer +ailleurs, je venais vous dire que, dès demain, je vous en débarrasse, +ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que vous +avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amitié, dont +je viendrai toujours me réclamer le plus souvent qu'il me sera possible, +tant que M. Théophile ne le trouvera pas mauvais. + +--Vos soeurs ne me sont nullement à charge, répondit Eugénie. Suzanne a +toujours été fort douce, et Louison l'est devenue depuis quelque temps. +Je conçois que vos idées sur l'avenir ayant changé, vous vouliez rompre +l'union que nous avions formée sous de meilleurs auspices; mais pourquoi +vous tant presser? + +--Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit Arsène. Elles ne +sont peut-être pas aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et je suis tout à +fait en mesure de les établir. Écoutez, Eugénie, dit-il en la prenant +à part, j'espère que vous garderez Marthe auprès de vous tant qu'elle +n'aura pas pris un parti contraire, et que vous veillerez à ce que tous +ses désirs soient satisfaits, tant qu'un autre ne s'en sera pas chargé. +Voici une partie de la somme que j'ai touchée ce matin; destinez-la au +même usage qu'à l'ordinaire, et, comme à l'ordinaire, gardez mon secret. + +--Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce serait avilir en +quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services +après ce que vous savez. Il faut qu'elle apprenne enfin à qui elle doit +le bien-être dont elle a joui jusqu'à présent, afin qu'elle vous en +rende grâce et qu'elle y renonce à jamais. + +[Illustration: Non! non! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit +Arsène.] + +--Eugénie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, je ne pourrai plus +remettre les pieds chez vous, et je ne pourrai jamais revoir Marthe. +Elle rougirait devant moi, elle serait humiliée, elle me haïrait +peut-être. Laissez-moi donc sa confiance et son amitié, puisque je ne +dois jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour elle les +derniers services que je veux lui rendre, vous n'en avez pas le droit, +pas plus que vous n'avez celui de trahir le secret que vous m'avez +juré.» + +J'appuyai ses résolutions auprès d'Eugénie, et il fut convenu que Marthe +ne saurait rien. Elle rentra bientôt avec Horace, qu'elle avait attendu, +je crois, sur l'escalier. Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant +avec calme de choses générales, il l'observa attentivement ainsi +qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût; les amoureux ont, +à cet égard-là, une faculté d'abstraction vraiment miraculeuse. Au bout +d'un quart d'heure, Arsène se retira après avoir serré fortement la main +de Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris le regard +d'Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermeté +stoïque ne cachât quelque projet désespéré, d'autant plus qu'il faisait +son possible pour m'éloigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre +lui-même et contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis +défaillir. Je le forçai d'entrer chez un pharmacien et d'y prendre +quelques gouttes d'éther. Je lui parlai longtemps; il parut m'écouter, +mais je crois bien qu'il ne m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui, +et ne le quittai que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de la +rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes +causés par des désespoirs d'amour; je revins sur mes pas, et rentrai +chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoqué par des sanglots +qui ne pouvaient trouver d'issue et qui le torturaient. Mes témoignages +d'amitié firent tomber de ses yeux quelques larmes, qui le soulagèrent +faiblement. Un peu revenu à lui, et voyant mon inquiétude: + +«Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je vous donne ma parole +d'honneur que je serai _un homme_. Peut-être quand je serai seul +pourrai-je pleurer; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur +moi. J'irai vous voir demain, je vous le jure.» + +Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une gaieté charmante. +Horace, d'abord troublé par la présence de son rival, s'était battu les +flancs pour être aimable, et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier +pour trouver son esprit ravissant. Elle ne s'était seulement pas doutée +que Paul eût la mort dans l'âme, et mon visage altéré ne lui en donnait +pas le moindre soupçon. O égoïsme de l'amour! pensai-je. + + + +XV. + +Dès le lendemain Arsène vint chercher ses soeurs; et, sans presque +leur donner le temps de nous faire leurs adieux, il les emmena +silencieusement dans le nouveau domicile qu'il leur avait préparé à la +hâte. + +--Maintenant, leur dit-il, vous êtes libres de me dire si vous voulez +rester ici ou si vous aimez mieux retourner au pays. + +--Retourner au pays? s'écria Louison stupéfaite; tu veux donc nous +renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner? + +--Ni l'un ni l'autre, répondit-il; vous êtes mes soeurs, et je connais +mon devoir. Mais j'ai cru que vous haïssiez la capitale et que vous +désiriez partir. + +Louison répondit qu'elle s'était habituée à la vie de Paris, qu'elle ne +trouverait plus d'ouvrage au pays, puisque son départ lui avait fait +perdre sa clientèle, et qu'elle désirait rester. + +Depuis qu'à force d'écouter à travers la cloison, Louise avait surpris +tous les secrets de notre ménage, elle s'était réconciliée avec le +séjour de Paris, grâce aux avantages qu'elle avait cru pouvoir tirer du +dévouement incomparable de son frère. Jusque-là elle n'avait pas connu +Arsène; elle avait compté sur une sorte d'assistance, mais non pas sur +un complet abandon de ses goûts, de sa liberté, de son existence tout +entière. Elle n'avait pas compris non plus cette activité, ce courage, +cette aptitude au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se +développaient en lui lorsqu'il était mû par une passion généreuse. Dès +qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer de lui, elle le regarda +comme une proie qui lui était assurée et qu'elle devait se mettre en +mesure d'accaparer. Les seules passions qui gouvernent les femmes mal +élevées, lorsqu'une grandeur d'âme innée ne contre-balance pas les +impressions journalières, ce sont la vanité et l'avarice. L'une les mène +au désordre, l'autre à l'égoïsme le plus étroit et le plus impitoyable. +Louison, privée de bonne heure des soins d'une mère, sacrifiée à +une marâtre, et abandonnée à de mauvais exemples ou à de mauvaises +inspirations, devait subir l'une ou l'autre de ces passions funestes. +Elle pencha par réaction vers celle que sa belle-mère n'avait pas, et, +vertueuse par haine du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra +par instinct à celui que lui suggéraient la misère et les privations. +Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'à satisfaire ce besoin +impérieux, elle y puisa une adresse et une fourberie dont son +intelligence bornée n'eût pas semblé susceptible. C'est ainsi qu'elle +avait poussé Marthe dans le piège, et que désormais elle se flattait de +régner sans partage sur la conscience de son frère. + +«Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas à Suzanne, à cause de +cette païenne, il le fera encore mieux quand il saura, grâce à nous, +combien elle en était indigne.» + +Suzanne n'avait pas, à beaucoup près, l'âme aussi noire que sa soeur; +mais, habituée à trembler devant elle, elle n'avait que des remords +tardifs ou des réactions avortées. Arsène était bien loin de soupçonner +la bassesse calculée des intentions de Louise. Il attribua son affreuse +perfidie envers Marthe à une de ces haines de femme fondées sur le +préjugé, l'intolérance religieuse et l'esprit de domination refoulé +jusqu'à la vengeance. Il trouva bien une monstrueuse inconséquence entre +sa conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur farouche; +il attribua ces contradictions à l'ignorance, à une dévotion mal +entendue. Il en fut attristé profondément; mais, plein de compassion et +de courage, il résolut d'ensevelir dans le secret de son âme le crime de +cette soeur altière et cruelle. Il se promit de la convertir peu à peu +à des sentiments plus vrais et plus nobles; et de ne lui faire de +reproches que le jour où elle serait capable de comprendre sa faute et +de la réparer. Par la suite il disait à Eugénie, informée malgré sa +discrétion de ce qui s'était passé entre sa soeur et lui: + +«Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal qu'elle m'avait +fait, vous l'auriez tous haïe et méprisée; vous eussiez dit: C'est un +monstre! Et comme la perte de l'estime des honnêtes gens est le plus +grand malheur qui puisse arriver, ma soeur m'a causé dans ce moment-là +tant de pitié, que je n'ai presque pas eu de colère.» + +Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu'elle prit pour +un redoublement d'affection. + +«Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts, leur +dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai de l'ouvrage, et je +vous soutiendrai en attendant. Nous ne sommes pas assez _fortunés_ pour +avoir des logements séparés; je demeurerai avec vous. Voilà qui est +convenu jusqu'à nouvel ordre. + +--Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? demanda Louison. + +--Cela veut dire jusqu'à ce que vous puissiez vous passer de moi, +répondit-il; car ma vie n'est pas assurée contre la mort comme une +maison contre l'incendie. Avisez donc peu à peu aux moyens de vous +rendre indépendantes, soit par d'honnêtes mariages, soit en vous +faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne clientèle. + +--Sois sûr, dit Louison un peu déconcertée, en affectant de la fierté, +que nous ne resterons pas à ta charge sans rien faire; nous voulons au +contraire te débarrasser de nous le plus tôt possible. + +--Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsène, qui craignit de l'avoir +blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui est à moi est à vous; +mais, je vous l'ai dit, je ne suis pas immortel, et il faut songer... + +--Mais quelles idées a-t-il donc aujourd'hui! s'écria Louison en se +retournant avec effroi vers Suzanne; ne dirait-on pas qu'il veut se +faire périr? Ah çà, mon frère, est-ce que le chagrin te prend? Est-ce +que tu vas te faire de la peine pour cette... + +--Je vous défends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe! +dit Arsène avec une expression qui fit pâlir les deux soeurs. Je vous +défends de jamais me parler d'elle, même indirectement, soit en bien, +soit en mal, entendez-vous? La première fois que cela vous arrivera, +vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous êtes averties. + +--Il suffit, dit Louison terrassée, on s'y conformera. Mais ce n'est +pas vous parler d'elle, Paul, que de vous conjurer de ne pas avoir de +chagrin. + +--Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la même énergie, et je ne +veux pas non plus qu'on m'interroge. J'ai parlé de mort tout à l'heure, +et je dois vous dire que je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis +pas un lâche; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas qu'une +révolution se déclarant, je n'y prendrais point part comme j'ai déjà +fait l'année dernière. Ainsi, habituez-vous à l'idée de vous suffire +un jour à vous-mêmes, comme d'honnêtes artisanes doivent et peuvent le +faire. Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; car +dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. Mais je vous défends d'en +demander ou d'en accepter d'Eugénie.» + +«Vois-tu, dit Louison à sa soeur dès qu'il fut sorti, tout a réussi +comme je le voulais. Il déteste aussi Eugénie à présent. Il croit que +c'est elle qui a perdu Marthe.» + +Suzanne baissa la tête avec embarras, puis elle dit: «Il a le coeur bien +gros; il ne pense qu'à mourir. + +--Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; tu verras que +bientôt il n'y pensera plus. Arsène est fier; il ne voudra pas se faire +de la peine pour une fille qui se moque de lui avec un autre, et tu +verras aussi qu'il sera le premier à nous en parler, et à être content +quand nous dirons du mal d'elle. + +--C'est égal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne. + +--Oh! toi, _une sans coeur_, une sotte qui aurait tout supporté de la +part de Marton sans rien dire! Tu as trop d'indulgence, Suzon. Si tu +avais des principes, tu saurais qu'il ne faut pas être trop bonne pour +les femmes sans moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin +où mon frère te reprochera aussi ton indifférence sur ce chapitre-là. + +--C'est égal, je te répète, dit Suzanne, que je ne me hasarderai jamais +à lui dire un mot contre Marthe, quand même il aurait l'air de m'y +encourager. Je suis bien sûre qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en, +puisque tu te crois si fine!» + +La journée se passa en querelles, comme à l'ordinaire. Néanmoins, +lorsque Arsène rentra, il trouva sa chambre bien rangée, tout son linge +raccommodé, ses effets nettoyés, pliés, et les légumes du souper cuits +et servis proprement. Louison lui fit sonner très-haut tous ces bons +offices, et l'accabla de prévenances importunes, qu'il subit sans +impatience. Elle s'efforça de l'égayer, mais elle ne put lui arracher +un sourire; à peine eut-il avalé quelques bouchées, qu'il sortit sans +répondre aux questions qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain, +le surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant d'esprit +et de zèle, qu'il sut en peu de temps leur procurer de l'ouvrage, et il +mit toujours à leur disposition, pour l'entretien de tous trois, les +deux tiers de l'argent qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre +tiers, et elles n'en connurent jamais la destination. En vain Louison +chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous les carreaux de +sa chambre, pour voir s'il ne se faisait pas une bourse particulière, +elle ne trouva rien; en vain hasarda-t-elle d'adroites questions, elle +n'obtint pas de réponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet +argent invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle disait utiles +au ménage, il fit la sourde oreille, ne les laissa manquer d'aucune +chose nécessaire à leur entretien, mais se refusa constamment la moindre +superfluité personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui, +comptant pour rien de disposer de la majeure partie du bien de son +frère, se creusait la cervelle pour arriver à la conquête du reste. Il +lui semblait qu'Arsène commettait une injustice, presque un vol, en se +réservant quelques écus pour un usage mystérieux. Elle n'en dormait +pas; et, si elle l'eût osé, elle eût manifesté le dépit qu'elle en +ressentait; mais avec sa douceur impassible et son silence glacé, Arsène +la tenait sous une domination qu'elle n'avait pas prévue si austère. Il +fallut pourtant s'y soumettre, renoncer à connaître le fond de ce coeur +qui s'était fermé pour jamais, et à surprendre une pensée sur ce visage +qui s'était pétrifié. + +J'ai dit ces détails de son intérieur, quoique je n'y aie point pénétré +à cette époque; mais tout ce qui tient aux personnes dont je raconte +ici l'histoire m'a été peu à peu dévoilé par elles-mêmes avec tant de +précision, que je puis les suivre dans les circonstances de leur vie où +je n'ai pris aucune part, avec la même fidélité que je ferai quant à +celles où j'ai assisté personnellement. + +Le départ des deux soeurs fut pour nous un véritable soulagement; mais +le mystère et la promptitude qu'Arsène avait mis à effectuer cette +séparation furent longtemps inexplicables pour nous. Nous pensâmes +d'abord qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en ôtait +courageusement l'occasion et le prétexte. Mais il revint nous voir comme +à l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda l'adresse de ses soeurs, il +éluda ses questions, et finit par lui dire qu'elles étaient placées chez +une maîtresse couturière à Versailles. Je savais le contraire, parce +que je les rencontrais quelquefois dans les alentours de la maison de +commerce où Arsène était occupé; leur affectation à m'éviter me faisait +pressentir et respecter la volonté d'Arsène. Il fut impossible à Eugénie +d'avoir le mot de cette énigme; elle ne put même pas amener Arsène à une +nouvelle explication sur ses sentiments secrets et sur ses résolutions à +l'égard de Marthe. Effrayée du calme qu'il montrait, et craignant qu'il +ne conservât un reste d'espérance trompeuse, elle essayait souvent de le +désabuser; mais il coupait court à tout entretien de ce genre, en lui +disant à la hâte: «Je sais bien! je sais bien! inutile d'en parler.» + +Du reste, pas un mot, pas un regard qui pût faire soupçonner à Marthe +qu'elle était l'objet d'une passion ardente et profonde. Il joua si bien +son rôle qu'elle se persuada n'avoir jamais été qu'une amie à ses yeux; +et nous-mêmes nous commençâmes à croire qu'il avait triomphé de son +amour et qu'il était guéri. + +Eugénie, qui prévoyait la confusion et le chagrin de Marthe lorsqu'elle +apprendrait les services d'argent qu'il lui avait rendus à son insu, le +força de reprendre celui qu'il avait apporté en dernier lieu. Désormais +elle voulut rester chargée exclusivement de son amie, et cette charge +était bien légère. Marthe était d'une sobriété excessive; elle était +vêtue avec une simplicité modeste, et elle aidait assidûment Eugénie +dans son travail. La seule trace des bienfaits d'Arsène que nous +n'eussions pas fait disparaître, de peur d'affliger trop cet excellent +jeune homme, c'était un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et +qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, d'une table, +d'une commode en noyer, et d'une petite toilette qu'il avait choisie +lui-même, hélas! avec tant d'amour! Nous faisions accroire à Marthe que +ces meubles étaient à nous, et que nous les lui prêtions. Elle agréait +nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous eussions été +heureux de les lui faire agréer toute notre vie; mais il n'en devait pas +être ainsi. Un mauvais génie planait sur la destinée de Marthe: c'était +Horace. + +Après la déclaration formelle d'Eugénie, il s'était attendu à une lutte +avec Arsène. Il était fort humilié d'avoir un semblable rival; et +cependant, comme il le savait très-fin, très-hardi, très-estimé de nous +tous, et de Marthe la première, c'en était assez pour qu'il acceptât +cette lutte. Quelques jours auparavant, il eût abandonné la partie +plutôt que de commettre son esprit élégant et cultivé avec la malice un +peu crue et un peu rustique du Masaccio; mais à ce moment-là, son amour +était arrivé à un paroxysme fébrile, et il n'eût pas rougi de disputer +l'objet de ses désirs à M. Poisson lui-même. + +A la grande surprise de tous, Paul Arsène parut calme jusqu'à +l'indifférence, et Horace pensa qu'Eugénie avait beaucoup exagéré son +amour. Mais lorsqu'il sut que Paul n'ignorait plus le sien, et lorsque +je lui eus raconté dans quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce +courageux jeune homme, il commença à s'inquiéter de sa persévérance à +reparaître devant lui, et de l'espèce de tranquillité triomphante qu'il +semblait jouer pour le braver. Sa jalousie s'alluma; les plus étranges +soupçons s'éveillèrent dans son esprit, et il les laissa paraître. +Marthe n'y comprit rien d'abord: sa conscience était trop pure pour +qu'elle pût s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens pour elle. +Le sombre dépit d'Horace la troubla sans l'éclairer. Eugénie eut la +délicatesse de ne pas se mêler de ce qui se passait entre eux, mais elle +espéra qu'en s'apercevant de l'outrage qui lui était fait, Marthe se +relèverait fière et blessée. + +Dans ses accès de jalousie, Horace me pria, par dépit, de le conduire +chez madame de Chailly. Il y retourna deux ou trois fois, et affecta +de trouver la vicomtesse de plus en plus adorable. Ce furent autant de +blessures dans le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un +serpent fraîchement coupé par morceaux, qui trouve en soi la force de se +rapprocher et de se réunir. Aux tristesses, aux insomnies, aux querelles +vives et amères, succédèrent les raccommodements pleins d'exaltation et +d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments de ne se jamais +quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages et mêlé de beaucoup de larmes; +mais ce fut un bonheur plein d'intensité et rendu plus vif par les +réactions. + +Un jour qu'Horace avait voulu railler et dénigrer Arsène eu son absence, +et que Marthe le défendait avec chaleur, il prit son chapeau, comme +il faisait dans ses emportements, et partit sans dire mot à personne. +Marthe savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait +pardon de ses torts; mais elle était de ces âmes tendres et passionnées +qui ne savent pas attendre fièrement la fin d'une crise douloureuse. +Elle se leva, jeta son châle sur ses épaules, et s'élança vers la porte. + +«Que faites-vous donc? lui dit Eugénie. + +--Vous le voyez, répondit Marthe hors d'elle-même, je cours après lui. + +--Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez pas de semblables +injustices, vous vous en repentirez. + +--Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que moi, il faut que +je l'apaise. + +--Il reviendra de lui-même, laissez-lui-en du moins le mérite. + +--Il reviendra demain! + +--Eh bien! oui, demain, certainement. + +--Demain, Eugénie? Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre jusqu'à +demain! Passer toute la nuit avec la fièvre, avec le coeur gonflé, avec +une insomnie qui compte les heures, les minutes, avec cette horrible +pensée impossible à chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci plus affreuse +encore: il n'est pas bon, il n'est pas généreux, je ne devrais pas +l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez pas cela, vous. + +--Mon Dieu, s'écria Eugénie, vous comprenez que vous avez tort de +l'aimer, et quand il vous vient une lueur de raison, vous êtes +impatiente de la perdre. + +--Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car cette clarté est la +plus intolérable souffrance qu'il y ait au monde.» Et, se dégageant +des bras d'Eugénie, elle s'élança dans l'escalier et disparut comme un +éclair. + +Eugénie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer les regards sur +elle et d'occasionner un scandale dans la maison. Elle espéra qu'au bas +de l'escalier ces amants insensés se rencontreraient, et qu'au bout +de quelques instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace, +furieux, marchait avec une rapidité extrême. Marthe le voyait à dix pas; +elle n'osait pas l'appeler sur le quai, elle n'avait pas la force de +courir. A chaque pas, elle se sentait prête à défaillir; elle le +voyait frapper de sa canne sur le parapet, dans un mouvement de rage +irréfrénable. Elle se remettait à le suivre, ne songeant plus à sa +souffrance personnelle, mais à celle de son amant. Il renversa deux ou +trois passants, en fit crier et jurer une demi-douzaine en les heurtant, +monta la rue de La Harpe, et arriva à l'hôtel de Narbonne, où il +demeurait, sans s'apercevoir que Marthe était sur ses traces et avait +failli dix fois le joindre. Au moment où il prenait sa clef et son +bougeoir des mains de la portière, il vit le visage renfrogné de +celle-ci regarder par-dessus son épaule: + +«Où allez-vous donc, Mam'selle?» dit-elle d'une voix courroucée à une +personne qui s'apprêtait à monter l'escalier sans rien lui dire. + +Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans gants, et pâle +comme la mort. Il la saisit dans ses bras, l'enleva à demi, et lui +jetant un châle sur la tête, comme un voile pour la soustraire aux +regards, il l'entraîna dans l'escalier, et la conduisit légèrement +jusqu'à sa chambre. Là, il se jeta à ses pieds. Ce fut toute +l'explication. Le sujet même de la querelle fut oublié dans ce premier +instant.--Oh! que je suis heureux, s'écria-t-il dans un délire d'amour; +te voilà, tu es avec moi, nous sommes seuls! Pour la première fois de la +vie, je suis seul avec toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur? + +--Laisse-moi partir, dit Marthe effrayée; Eugénie m'a peut-être suivie, +peut-être Arsène. Mon Dieu! est-ce un rêve! J'ai vu quelque part, en +te suivant, la figure d'Arsène, je ne sais où. Non, je n'en suis pas +sûre... peut-être!... C'est égal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours! +Allons-nous-en, reconduis-moi. + +--Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore un instant! Si +Eugénie vient, je ne réponds pas; si Arsène vient, je le tue. Reste +ainsi, reste encore un instant! + +Cependant Eugénie seule, inquiète, épouvantée, comptait les minutes, +allait du palier à la fenêtre, et ne voyait pas revenir Marthe. Enfin +elle entend monter l'escalier. C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas +d'un homme. + +Elle se réjouit de la pensée que c'était moi, et qu'elle allait pouvoir +m'envoyer à la recherche de Marthe. Elle courut au-devant de moi; mais +au lieu de moi, c'était Arsène. + +«Où donc est Marthe? dit-il d'une voix éteinte. + +--Elle est sortie pour un instant, dit Eugénie, troublée; elle va +rentrer tout de suite. + +--Sortie toute seule à la nuit? dit Arsène; vous l'avez laissée sortir +ainsi? + +--Elle va rentrer avec Théophile, dit Eugénie, éperdue. + +--Non! non! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit Arsène en se +laissant tomber sur une chaise. Ne vous donnez pas la peine de me +tromper, Eugénie; elle ne rentrera pas même avec Horace. Elle rentrera +seule, elle rentrera désespérée. + +--Vous l'avez donc vue? + +--Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du côté de la rue de la +Harpe. + +--Et Horace n'était pas avec elle? + +--Je n'ai vu qu'elle. + +--Et vous ne l'avez pas suivie? + +--Non; mais je vais l'attendre,» dit-il. Et il se leva précipitamment. + +«Mais pourquoi n'avez-vous pas couru après elle? dit Eugénie; pourquoi +êtes-vous venu ici? + +--Ah! je ne sais plus, dit Arsène d'un air égaré. J'avais une idée, +pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais vous demander, Eugénie, si +c'était la première fois qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec +lui?... Dites, est-ce la première fois? + +--Oui, c'est la première fois, dit Eugénie. Marthe est encore pure, j'en +fais le serment. Pourquoi, mon Dieu, n'avoir pas couru après elle? + +--Oh! il est peut-être temps encore de tuer ce misérable! s'écria Arsène +avec fureur.» Et, bondissant comme un chat sauvage, il s'élança dehors. + +Eugénie comprit les suites funestes que pouvait avoir une telle +aventure. Épouvantée, elle se mit à courir aussi après Arsène. +Heureusement je montais l'escalier, et je les arrêtai tous deux. + +«Où allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees figures +bouleversées? + +--Retenez-le, suivez-le, me dit à la hâte Eugénie, en voyant qu'Arsène +m'échappait déjà. Marthe est partie avec Horace, et Paul va faire +quelque malheur; allez!» + +Je courus à mon tour après le Masaccio, et je le rejoignis. Je m'emparai +de son bras, mais sans pouvoir le retenir, quoique je fusse beaucoup +plus grand et plus musculeux que lui. La colère avait tellement décuplé +ses forces qu'il m'entraînait comme il eût fait d'un enfant. + +J'appris par ses exclamations entrecoupées ce qui s'était passé, et je +vis l'imprudence qu'Eugénie avait commise. La réparer par un mensonge +était le seul moyen qui me restât pour empêcher un événement tragique. + +«Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit la première fois +qu'ils sortent ensemble? c'est au moins la dixième.» + +Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. Il s'arrêta court, +et me regarda d'un air sombre. + +«Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? me demanda-t-il d'une voix +déchirante. + +--J'en suis certain..Elle est sa maîtresse depuis plus d'un mois. + +--Eugénie m'a donc trompé? + +--Non, mais on trompe Eugénie. + +--Sa maîtresse! Il ne veut donc pas l'épouser, l'infâme! + +--Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'à le calmer et à +l'éloigner; Horace est un homme d'honneur et ce que Marthe voudra, il le +voudra aussi. + +--Vous êtes sûr qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi cela sur le +vôtre.» + +A force d'assurances évasives et de réponses indirectes, je réussis à +lui rendre la raison. Il me remercia du bien que je lui faisais, et il +me quitta, en me jurant qu'il allait rentrer aussitôt chez lui. + +Dès que je l'eus vu prendre cette direction, je courus à l'hôtel de +Narbonne; je m'informai d'Horace. «Il est là-haut enfermé avec une +demoiselle ou une dame, répondit la portière, enfin avec ce que vous +voudrez. Mais je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait +du scandale ici.» + +Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les _arguments +irrésistibles_ de Figaro. Elle m'expliqua que la dame était jolie, +qu'elle avait de longs cheveux noirs et un châle écarlate. Je redoublai +mes arguments, et j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit, +et qu'elle laisserait repartir la fugitive, à quelque heure que ce fût +de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire part à personne +de ce qu'elle avait vu. + +Quand je fus tranquille à cet égard, je revins rassurer Eugénie. Je ne +pus me défendre de rire un peu de sa consternation. Arsène mis à la +raison et hors de cause, le dénouement un peu brusque, mais inévitable, +des amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant et moins +sombre que ne le voulait voir ma généreuse amie. Elle me gronda beaucoup +de ce qu'elle appelait ma légèreté. + +«Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle me fait l'effet +d'être condamnée à mort; et à présent je ne ris pas plus que je ne +ferais si je la voyais monter à l'échafaud.» + +Nous attendîmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra pas. Le sommeil +finit par triompher de notre sollicitude. + +A l'aube naissante, la porte de l'hôtel de Narbonne s'ouvrit et se +referma plus doucement encore après avoir laissé passer une femme qui +couvrait sa tête d'un châle rouge. Elle était seule, et fit quelques +pas rapidement pour s'éloigner. Mais bientôt elle s'arrêta, faible et +brisée, au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber. Cette +femme, c'était Marthe. + +Un homme la reçut dans ses bras: c'était Arsène. + +«Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement accompagnée! + +--Je le lui ai défendu, dit Marthe d'une voix mourante; j'ai craint +d'être rencontrée avec lui, et puis je n'ai pas voulu qu'il me revit +au jour! Je voudrais ne le revoir jamais! Mais que fais-tu ici à cette +heure, Paul? + +--Je n'ai pu dormir, répondit-il, et je suis venu vous attendre pour +vous ramener; quelque chose m'avait dit que vous sortiriez de chez lui +seule et désespérée.» + + + +XVI. + +Marthe était si confuse et si éperdue qu'elle ne voulait plus rentrer. + +«Conduisez-moi auprès de vos soeurs, disait-elle à Arsène; elles, du +moins, ne sauront pas où j'ai passé la nuit. + +--Vous n'avez pas d'amie plus fidèle et plus dévouée qu'Eugénie, +répondit Arsène; n'aggravez pas votre position par une plus longue +absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous +réponds qu'elle ne vous adressera pas un reproche.» + +Il la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle voulut s'y +enfermer seule et y pleurer à son aise avant de nous revoir; mais au +moment de quitter Arsène, avec qui elle avait épanché son coeur comme +s'il n'eût été que son frère, elle se ressouvint tout à coup qu'il avait +pour elle un amour moins calme: elle l'avait oublié, habituée qu'elle +était à compter sur un dévouement aveugle de sa part. + +«Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond; regrettes-tu +maintenant de ne m'avoir pas épousée? + +--Je le regretterai toute ma vie, répondit-il. + +--Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle; tu me déchires. Oh! que ne +puis-je t'aimer comme tu le désires et comme tu le mérites! Mais Dieu me +hait et me maudit!» + +Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son lit, et pleura +amèrement. Eugénie, qui l'entendait sangloter à travers la cloison, +frappa vainement à sa porte; elle ne répondit pas. Inquiète, et +craignant qu'elle ne fût en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles +elle était sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la +serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'élança auprès d'elle. Elle la +trouva la face enfoncée dans son traversin, et les mains crispées dans +ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes. + +«Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein, pourquoi donc +cette douleur? Est-ce du regret pour le passé, est-ce la crainte de +l'avenir? Tu as disposé de toi, tu étais libre, personne n'a le droit +de t'humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t'ai +attendue avec tant d'inquiétude et qui te retrouve toujours avec tant de +joie? + +--Chère Eugénie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la honte et des +remords, répondit Marthe en l'embrassant. Je n'ai pas disposé de moi +dans la liberté de ma conscience et dans le calme de ma volonté. J'ai +cédé à des transports que je ne partageais pas, glacée que j'étais par +le souvenir des injures récentes et par l'appréhension de nouveaux +outrages. Eugénie! Eugénie! il ne m'aime pas; j'ai le profond sentiment +de mon malheur! Il a de la passion sans amour, de l'enthousiasme sans +estime, de l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit +point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un amour sérieux, +et incapable de le partager. + +--C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-même! s'écria +Eugénie. + +--Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma destinée misérable. +Lui, qui n'a point encore aimé, lui dont le coeur est aussi vierge que +les lèvres, il méritait de rencontrer une femme aussi pure que lui. + +--C'est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules, qu'il s'était +épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants à la fois! + +--Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour elle l'intelligence, +une brillante éducation, et toutes les séductions de la naissance, des +belles manières et du luxe. Moi, je suis obscure, bornée, ignorante; +je sais à peine lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien +exprimer, je n'ai pas une idée à moi, je ne pourrai en aucun moment +dominer le coeur et l'esprit d'un homme comme lui! Oh! il me l'a bien +fait sentir, il me l'a bien dit cette nuit dans l'emportement de nos +querelles, et à présent je vois que j'étais folle de me plaindre de lui. +C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passée que je dois +maudire. + +--Eh quoi! en êtes-vous là? dit Eugénie consternée. Il a déjà fait le +maître et le supérieur à ce point? J'aurais pensé que, du moins, pendant +la première ivresse, il se serait oublié un peu lui-même, pour ne +voir et n'admirer que vous; et, au lieu d'être à vos pieds pour vous +remercier de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle que nous +donnons quand nous ouvrons nos bras et notre âme sans réserve, déjà +il s'est levé en dominateur miséricordieux, pour vous honorer de son +indulgence et de son pardon! En vérité, Marthe, tu as raison d'être +honteuse: car tu es bien humiliée... + +--Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance, +ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces +choses si cruelles! Non, il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il +n'y songeait pas. Il souffrait tant lui-même! Il n'avait qu'une pensée, +celle de se débarrasser de soupçons qui le torturaient; et lorsqu'il +m'accusait, c'était pour être rassuré par mes réponses. Mais moi, je +n'avais pas la force de le faire. J'étais si effrayée de voir ce noble +orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient +tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me sentais si +peu de chose pour répondre à tout cela! J'étais accablée, et il prenait +tout à coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour +de quelque mauvais sentiment. «Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas +heureuse dans mes bras! Tu es sombre, préoccupée; tu penses donc à un +autre?» Alors il s'imaginait que j'avais des rapports secrets avec Paul +Arsène, et il me suppliait de le chasser d'ici, et de ne jamais le +revoir. J'y aurais consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il +eût persisté à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier +mouvement d'hésitation, il me laissait voir un dépit et une aigreur qui +me rendaient la force de lui résister; car, moi aussi, je prenais du +dépit, je devenais amère. Et nous nous sommes dit des choses bien dures, +qui me sont restées sur le coeur comme une montagne! + +--Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit Eugénie; mais tu +te trompes quand tu t'imagines que c'est à cause de toi et de ton passé. +Le mal ne vient que de son orgueil à lui, et d'un fonds d'égoïsme que tu +vas encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait pour aimer +ne se demande pas si l'objet de son amour est digne de lui. Du moment +qu'il aime, il n'examine plus le passé; il jouit du présent, et il croit +à l'avenir. Si sa raison lui dit qu'il y a dans ce passé quelque chose à +pardonner, il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire sonner sa +générosité comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple, +si naturel à celui qui aime! Arsène t'a-t-il jamais accusée, lui? Ne +t'a-t-il pas toujours défendue contre toi-même, comme il t'aurait +défendue contre le monde entier? + +--Je douterais même d'Arsène, dit Marthe en soupirant. Je crois qu'en +amour on est humble et généreux tant qu'on est repoussé; mais le bonheur +rend exigeant et cruel. Voilà ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces +heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y avait une +alternative continuelle de douceur et de fierté entre nous. Quand je me +révoltais contre lui, il était à mes pieds pour me calmer; mais, à peine +m'avait-il amenée à m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau. +Ah! je crois que l'amour rend méchant! + +--Oui, l'amour des méchants,» répliqua Eugénie en secouant tristement la +tête. + +Eugénie était injuste; elle ne voyait pas la vérité mieux que Marthe. +Toutes deux se trompaient, chacune à sa manière. Horace n'était ni aussi +respectable ni aussi méchant qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le +rendait volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant d'autres, +que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait +mépriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son coeur +n'était ni froid ni dépravé. Il aimait certainement beaucoup; seulement, +l'éducation morale de l'amour lui ayant manqué, ainsi qu'à tous les +hommes, comme il n'était pas du petit nombre de ceux dont le dévouement +naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre +bonheur, et, si je puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-même. + +Il vint dans la journée; et, au lieu d'être confus devant nous, il se +présenta d'un air de triomphe que je trouvai moi-même d'assez mauvais +goût. Il s'attendait à des plaisanteries de ma part, et il s'était +préparé à les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de +lui faire des reproches. + +«Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon cabinet, que tu aurais +pu avoir avec Marthe des entrevues secrètes qui ne l'eussent pas +compromise. Cette nuit passée dehors sans préparation, sans prétexte, +pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison.» + +Horace reçut fort mal cette observation. + +--J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage pour elle, +lorsque tu vis publiquement avec Eugénie! + +--C'est pour cela qu'Eugénie est respectée de tout ce qui m'entoure, +répondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, ma maîtresse, ma femme, si +l'on veut. De quelque façon qu'on envisage notre union, elle est absolue +et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable à tous ceux +qui m'aiment, et d'entourer Eugénie d'assez d'amis dévoués pour que le +cri de l'intolérance n'arrive pas jusqu'à ses oreilles. Mais je n'ai pas +levé le voile qui couvrait nos secrètes amours avant de m'être assuré +par la réflexion et l'expérience de la solidité de notre affection +mutuelle. Après une première nuit d'enivrement, je n'ai pas présente +Eugénie à mes camarades en leur disant: «Voici ma maîtresse, +respectez-la à cause de moi.» J'ai caché mon bonheur jusqu'à ce que +j'aie pu leur dire avec confiance et loyauté: «Voici ma femme, elle est +respectable par elle-même.» + +--Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur. +Je dirai à tout le monde: «Voici mon amante, je veux qu'on la respecte. +Je contraindrai les récalcitrants à se prosterner, s'il me plaît, devant +la femme que j'ai choisie.» + +--Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des +antiques _pourfendeurs_ de la chevalerie. Au temps où nous vivons, les +hommes ne se craignent pas entre eux; et on ne respectera votre amante, +comme vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-même. + +--Mais vous êtes singulier, Théophile! En quoi donc ai-je outragé celle +que j'aime? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l'y ai retenue +une heure ou deux de plus qu'il ne convenait d'après votre code des +convenances. Vraiment, j'ignorais que la vertu et la réputation d'une +femme fussent réglées comme le pouvoir des recors, d'après le lever et +le coucher du soleil. + +--Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une +journée aussi solennelle que celle-ci devrait l'être dans l'histoire de +vos amours. Si Marthe en prenait aussi légèrement son parti, j'aurais +peu d'estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu'il me +parait, car elle n'a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne vous +demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous pas la lui +demander avec un visage moins riant et des manières moins dégagées? + +--Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux, je vais vous +parler franchement, puisque vous m'y contraignez. L'amitié que j'ai pour +vous me défendait de provoquer une explication que votre sévérité envers +moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et +que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter comme tel, ce n'est pas +un droit que vous avez acquis irrévocablement et que je ne puisse pas +vous ôter quand bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd'hui que +je suis las, extrêmement las, de l'espèce de guerre qu'Eugénie et vous +faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes amours avec Marthe. Je n'agis +pas aussi légèrement que vous le croyez en mettant de côté toute feinte +et toute retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous, vous +et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non celle d'un autre. +Il importe à ma dignité, à mon honneur, de n'être pas admis ici en +surnuméraire, mais d'être bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour +tout le monde et pour moi-même, l'amant, le seul amant, c'est-à-dire le +maître de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grâce au singulier +rôle que vous me faites jouer, grâce aux prétentions obstinées de M. +Paul Arsène, grâce à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie +(grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l'amitié équivoque qui +règne entre Marthe et lui, grâce enfin à mes propres soupçons, qui me +font cruellement souffrir, je ne sais plus où j'en suis, ni ce que je +suis ici, j'ai résolu de savoir enfin à quoi m'en tenir, et de bien +dessiner ma position. C'est pour cela que je me présente ici ce matin, +la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans tergiversation +et sans ambiguïté: «Marthe a passé cette nuit dans mes bras, et si +quelqu'un le trouve mauvais, je suis prêt à connaître de ses droits, et +à lui céder les miens, s'ils ne sont pas les mieux fondés.» + +--Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle est votre pensée +ce matin, à la bonne heure, je l'accepte; mais si c'était celle que vous +aviez hier soir en retenant Marthe auprès de vous pour la compromettre, +c'est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le +paraissez, et je vois là plus de politique que de passion. + +--La passion n'exclut point une certaine diplomatie, répondit-il en +souriant. Vous savez bien, Théophile, que j'ai commencé ma vie par la +politique. Si je deviens homme de sentiment, j'espère qu'il me restera +pourtant quelque chose de l'homme de réflexion. Mais rassurez-vous, et +ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu'hier soir j'ai été fort +peu diplomate, que je n'ai pensé à rien, et que j'ai cédé à l'ivresse du +moment. Mais ce matin, en me résumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un +sot repentir je devais avoir le contentement et l'énergie d'un amant +heureux. + +--Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre +contenance n'expriment pas autre chose que ce que vous éprouvez; car, en +ce moment, vous avez, malgré vous, l'air d'un fat.» + +J'étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant qu'il +avait ce jour-là, et que, pour toute l'affection que je lui portais, +j'eusse voulu lui ôter. Je craignais que Marthe n'en fût blessée; +mais la pauvre femme n'avait plus cette force de réaction. Elle fut +intimidée, abattue et comme saisie d'un frisson convulsif à son +approche. Il la rassura par des manières plus douces et plus tendres; +mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait d'être seul +avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment de honte, n'osait plus +nous quitter pour lui accorder un tête-à-tête. Il espéra quelques +instants qu'elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers +prétextes, qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait de +paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces entrefaites Paul +Arsène arriva. + +Malgré tout l'empire que ce dernier exerçait sur lui-même, et quoiqu'il +se fût bien préparé à la possibilité de rencontrer Horace, il ne put +dissimuler tout a fait l'espèce d'horreur qu'il lui inspirait. Horace +vit l'altération soudaine de son visage pâli et affaissé déjà par les +angoisses de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable, +il leva fièrement la tête, et lui tendit la main de l'air d'un souverain +à un vassal qui lui rend hommage. Arsène, dans sa généreuse candeur, ne +comprit pas ce mouvement, et, l'attribuant à un sentiment tout opposé, +il saisit et pressa énergiquement la main de son rival, avec un regard +de douleur et de franchise qui semblait dire: «Vous me promettez de la +rendre heureuse, je vous en remercie.» + +Cette muette explication lui suffit. Après s'être informé de la santé +de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec effusion, il échanges +quelques mots de causerie générale avec nous, et se retira au bout de +cinq minutes. + + + +XVII. + +Horace n'était pas réellement jaloux d'Arsène au point d'être inquiet +des sentiments de Marthe pour lui, mais il craignait qu'il n'y eût +entre eux, dans le passé, un engagement plus intime qu'elle ne voulait +l'avouer. Il pensait que, pour être si fidèlement dévoué à une femme +qui vous sacrifie, il fallait conserver, ou une espérance, ou une +reconnaissance bien fondée; et ces deux suppositions l'offensaient +également. Depuis qu'Eugénie lui avait révélé tout le dévouement +d'Arsène, il avait pris encore plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait +naïvement avoué, il était blessé d'un parallèle qui ne lui était pas +avantageux dans l'esprit d'Eugénie, et qui lui deviendrait funeste dans +celui de Marthe, s'il devait être continuellement sous ses yeux. Et puis +notre entourage voyait confusément ce qui se passait entre eux. Ceux qui +n'aimaient pas Horace se plaisaient à douter de son triomphe, du +moins ils affectaient devant lui de croire à celui d'Arsène. Ceux qui +l'aimaient blâmaient Marthe de ne pas se prononcer ouvertement pour +lui en chassant son rival, et ils le faisaient sentir à Horace. +Enfin, d'autres jeunes gens qui, n'étant pour nous que de simples +connaissances, ne venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une +légèreté un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces propos cruels +que l'on pèse si peu et qui se répandent si vite. Obéissant à cette +jalousie non raisonnée que l'on éprouve pour tout homme heureux en +amour, ils rabaissaient Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace à +leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-là, qui avaient fait la cour à la +beauté du café Poisson, se vengeaient de n'avoir pas été écoutés, en +disant que ce n'était pas une conquête si difficile et si glorieuse, +puisqu'elle écoutait un hâbleur comme Horace. Quelques-uns même disaient +qu'elle avait eu pour amant son premier garçon de café. Enfin, je ne +sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue assez grossière, pour +émettre l'opinion qu'elle était à la fois la maîtresse d'Arsène, celle +d'Horace et la mienne. + +Ces calomnies n'arrivèrent pas alors jusqu'à moi; mais on eut +l'imprudence de les répéter à Horace. Il eut la faiblesse d'en être +impressionné, et il ne songea bientôt plus qu'à éblouir et terrasser ses +détracteurs par une démonstration irrécusable de son triomphe sur tous +ses rivaux vrais ou supposés. Il tourmenta Marthe si cruellement qu'il +lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille et pure qu'elle +menait auprès de nous. Il voulut qu'elle se montrât seule avec lui au +spectacle et à la promenade. Ces témérités affligeaient Eugénie, et +ne lui paraissaient que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce +qu'elle tentait pour empêcher son amie de s'y prêter poussait à bout +l'impatience et l'aigreur d'Horace. + +«Jusqu'à quand, disait-il à Marthe, resterez-vous sons l'empire de ce +chaperon incommode et hypocrite, qui se scandalise dans les autres de +tout ce qui lui semble personnellement légitime? Comment pouvez-vous +subir les admonestations pédantes de cette prude, qui n'est pas sans +vues intéressées, j'en suis certain, et qui regarde comme l'amant +préférable celui qui peut donner à sa maîtresse le plus de bien-être et +de liberté? Si vous m'aimiez, vous la réduiriez promptement au silence, +et vous ne souffririez pas qu'elle m'accusât sans cesse auprès de vous. +Puis-je être satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer dans +tous les secrets de notre amour? Puis-je être tranquille lorsque je sais +que votre unique amie est mon ennemie jurée, et qu'en mon absence elle +vous aigrit et vous met en garde contre moi?» + +Il exigea qu'elle éloignât tout à fait Paul Arsène, et il y eut dans +cette expulsion qu'il lui imposait quelque chose de bien particulier. Il +craignait beaucoup le ridicule qui s'attache aux jaloux, et l'idée que +le Masaccio pourrait se glorifier de lui avoir causé de l'inquiétude +lui était insupportable. Il voulut donc que Marthe agît comme de propos +délibéré et sans paraître subir aucune influence étrangère. Il rencontra +de sa part beaucoup d'opposition à cette exigence injuste et lâche; mais +il l'y amena insensiblement par mille tracasseries impitoyables. Elle +n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle ne pouvait +plus lui sourire. Tout devenait crime entre eux: un regard, un mot, +lui étaient reprochés amèrement. Si Arsène, obéissant à une habitude +d'enfance, la tutoyait en causant, c'était la preuve flagrante d'une +ancienne intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions tous +ensemble, elle acceptait le bras d'Arsène, Horace prenait un prétexte +ridicule, et nous quittait avec humeur, disant tout bas à Marthe qu'il +ne se souciait pas de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'était +bien assez de succéder à un M. Poisson, sans partager encore avec son +laquais. Quand Marthe se révoltait contre ces persécutions iniques, il +la boudait durant des semaines entières; et l'infortunée, ne pouvant +supporter son absence, allait le chercher, et lui demander pour ainsi +dire pardon des torts dont elle était victime. Mais si elle offrait +alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, avant de le +renvoyer: + +«C'est cela, s'écriait Horace, faites-moi passer pour un fou, pour un +tyran ou pour un sot, afin que M. Paul Arsène aille partout me railler +et me diffamer! Si vous agissez ainsi, vous me mettrez dans la nécessité +de lui chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, en +plein café.» + +Épuisée de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la main d'Arsène, et +la portant à ses lèvres: + +«Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me rendre un dernier +service, le plus pénible de tous pour toi, et surtout pour moi. Tu vas +me dire un éternel adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas +et je ne veux pas te la dire. + +--C'est inutile, j'ai deviné depuis longtemps, répondit Arsène. Comme tu +ne me disais rien, je pensais que mon devoir était de rester tant que tu +semblerais désirer ma protection. Mais puisqu'au lieu de t'être utile, +elle te nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est pour +toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin de moi, tu me +rappelleras. Tu n'auras qu'un mot à dire, un geste à faire, et je serai +à tes ordres. Tiens, Marthe, si tu veux, je passerai tous les jours sous +ta fenêtre: tu n'as qu'à y attacher un mouchoir, un ruban, un signe +quelconque, le même jour tu me verras accourir. Promets-moi Cela.» + +[Illustration: Cette femme, c'était Marthe.] + +Marthe le promit en pleurant; Arsène ne revint plus. Mais ce n'était +pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. Un jour que, suivant sa +coutume, il avait emmené Marthe chez lui, nous l'attendîmes en vain pour +souper, et nous reçûmes d'elle, le soir, le billet suivant: + +«Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai plus dans +votre maison. J'ai découvert que je n'y devais pas mon bien-être à votre +seule générosité, mais que Paul y avait longtemps contribué, et qu'il y +contribue encore, puisque tous les meubles que vous m'avez soi-disant +prêtés lui appartiennent. Vous comprenez que, sachant cela, je n'en puis +plus profiter. D'ailleurs, le monde est si méchant qu'il calomnie les +affections les plus vertueuses. Je ne veux pas vous répéter les vils +propos dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser et en +m'arrachant avec douleur d'auprès de vous, ne vous parler que de mon +éternelle reconnaissance pour vos bontés envers moi, et de l'attachement +inaltérable que vous porte à jamais. + +«Votre amie, MARTHE.» + +«Voici encore une lâcheté d'Horace, s'écria Eugénie indignée. Il lui a +révélé un secret que j'avais confié à son honneur. + +--Ces sortes de choses échappent, malgré soi, dans l'emportement de la +colère, lui répondis-je; et c'est le résultat d'une querelle entre eux. + +--Marthe est perdue, reprit Eugénie, perdue à jamais! car elle +appartient sans réserve et sans retour à un méchant homme. + +--Non pas à un méchant homme, Eugénie, mais à quelque chose de plus +funeste pour elle, à un homme faible que la vanité gouverne.» + +[Illustration: Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire.] + +J'étais outré aussi, et je me refroidis extrêmement pour Horace. Je +pressentais tous les maux qui allaient fondre sur Marthe, et je tentai +vainement de les détourner. Toutes nos démarches furent infructueuses. +Horace, prévoyant que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans la +lui disputer, avait changé immédiatement de domicile Il avait loué, dans +un autre quartier, une chambre où il vivait avec Marthe, si caché, +qu'il nous fallut plus d'un mois pour les découvrir. Quand nous y fûmes +parvenus, il était trop tard pour les faire changer de résolution et +d'habitudes. Nos représentations ne servirent qu'à les irriter contre +nous. Horace exerçait sur sa maîtresse un tel empire, que désormais elle +nous retira toute sa confiance. Oubliant qu'elle nous avait longtemps +raconté tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire +désormais à son bonheur, et nous reprochait de lui supposer gratuitement +des souffrances dont son visage portait déjà l'empreinte profonde. +Prévoyant bien qu'elle allait manquer, qu'elle manquait déjà d'argent et +d'ouvrage, nous ne pûmes lui faire accepter le plus léger service. Elle +repoussa même nos offres avec une sorte de hauteur qu'elle ne nous avait +jamais témoignée. + +--Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsène ne fût encore +caché derrière le vôtre; et, quoique je sache combien votre conduite +envers moi a été généreuse, je vous confesse que j'ai de la peine à vous +pardonner les trop justes méfiances que cet état de choses a inspirées à +Horace contre moi. + +Eugénie poussa la constance de son dévouement envers sa malheureuse +compagne jusqu'à l'héroïsme; mais tout fut inutile. Horace la détestait +et indisposait Marthe contre elle; toutes ces avances furent reçues avec +une froideur voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fûmes blessés +et fatigués; et, voyant qu'on nous fuyait, nous évitâmes de devenir +importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, nous nous vîmes à +peine trois fois; et au printemps, un jour que je rencontrai Horace, +je vis clairement qu'il affectait de ne pas me reconnaître, afin de +se soustraire à un moment d'entretien. Nous nous regardâmes comme +définitivement brouillés, et j'en souffris beaucoup, Eugénie encore +davantage; elle ne pouvait prononcer le nom de Marthe sans que ses yeux +s'emplissent de larmes. + + + +XVIII. + +Horace avait pris, dans les romans où il avait étudié la femme, des +idées si vagues et si diverses sur l'espèce en général, qu'il jouait +avec Marthe comme un enfant ou comme un chat joue avec un objet inconnu +qui l'attire et l'effraie en même temps. Après les sombres et délirantes +figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination des +jeunes gens, l'élément féminin du dix-huitième siècle, _le Pompadour_, +comme on commençait à dire, arrivait dans sa primeur de résurrection, +et faisait passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plus +dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette époque, la +définition ingénieuse du _joli_, dans le goût, dans les arts, dans les +modes; il la donnait à tout propos, et toujours avec grâce et avec +charme. L'école de Hugo avait embelli le _laid_, et le vengeait des +proscriptions pédantesques du _beau_ classique. L'école de Janin +ennoblissait le _maniéré_ et lui rendait toutes ses séductions, trop +longtemps niées et outragées par le mépris un peu brutal de nos +souvenirs républicains. Sans qu'on y prenne garde, la littérature fait +de ces miracles. Elle ressuscite la poésie des époques antérieures; et, +laissant dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences du +passé l'objet de justes critiques, elle nous apporte, comme un parfum +oublié, les richesses méconnues d'un goût qui n'est plus à discuter, +parce qu'il ne règne plus arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en +égoïste (_l'art pour l'art_), fait de la philosophie progressive sans le +savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les misères du passé, pour +enregistrer, ainsi qu'en un musée, les monuments de la conquête. + +Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette +époque si impressionnable déjà, vivant plus de fiction que de réalité, +regardait sa nouvelle maîtresse à travers les différents types que ses +lectures lui avaient laissés dans la tête. Mais quoique ce fussent des +types charmants dans les poèmes et dans les romans, ce n'étaient point +des types vrais et vivants dans la réalité présente. C'étaient des +fantômes du passé, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour +épigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare: _Perfide comme +l'onde_; et quand il traçait des formes plus pures et plus idéales, +habitué à voir dans les femmes de tous les temps les dangereuses _filles +d'Eve_, il flottait entre un coloris frais et candide et des teintes +sombres et changeantes qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce +poëte enfant avait une immense influence sur le cerveau d'Horace. Quand +celui-ci venait de lire _Portia_ ou _la Camargo_, il voulait que la +pauvre Marthe fût l'une ou l'autre. Le lendemain, après un feuilleton +de Janin, il fallait qu'elle devint à ses yeux une élégante et coquette +patricienne. Enfin, après les chroniques romantiques d'Alexandre Dumas, +c'était une tigresse qu'il fallait traiter en tigre; et après _la Peau +de chagrin_ de Balzac, c'était une mystérieuse beauté dont chaque regard +et chaque mot recelait de profonds abîmes. + +Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait de regarder +le fond de son propre coeur et d'y chercher, comme dans un miroir +limpide, la fidèle image de son amie. Aussi, dans les premiers temps, +fut-elle cruellement ballottée entre les femmes de Shakespeare et celles +de Byron. + +Cette appréciation factice tomba enfin, quand l'intimité lui montra dans +sa compagne une femme véritable de notre temps et de notre pays, tout +aussi belle peut-être dans sa simplicité que les héroïnes éternellement +vraies des grands maîtres, mais modifiée par le milieu où elle vivait, +et ne songeant point à faire du modeste ménage d'un étudiant de nos +jours la scène orageuse d'un drame du moyen âge. Peu à peu Horace céda +au charme de cette affection douce et de ce dévouement sans bornes dont +il était l'objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires; il +goûta le bonheur de vivre à deux, et Marthe lui devint aussi nécessaire +et aussi bienfaisante qu'elle lui avait semblé lui devoir être funeste. +Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena +pas vers nous; il ne lui inspira aucune générosité à l'égard de Paul +Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe la justice qu'elle méritait +dans le passé aussi bien que dans le présent; et, au lieu de reconnaître +qu'il l'avait mal comprise, il attribua à sa domination jalouse la +victoire qu'il croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe +aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance: elle souffrait de +voir toujours le feu de la colère et de la haine prêt à se rallumer au +moindre mot qu'elle hasarderait en faveur de ses amis méconnus. Elle +rougissait des précautions minutieuses et assidues qu'elle était forcée +de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en écartant toute +ombre de soupçon. Mais comme elle n'avait aucune velléité d'indépendance +étrangère à son amour, comme, à tout prendre, elle voyait Horace +satisfait de ses sacrifices et fier de son dévouement, elle se trouvait +heureuse aussi; et pour rien au monde elle n'eût voulu changer de +maître. + +Cet état de choses constituait un bonheur incomplet, coupable en +quelque sorte; car aucun des deux amants n'y gagnait moralement et +intellectuellement, ainsi qu'il l'aurait dû faire dans les conditions +d'un plus pur amour. Je crois qu'on doit définir passion noble celle qui +nous élève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la grandeur +des idées; passion mauvaise, celle qui nous ramène à l'égoïsme, à la +crainte et à toutes les petitesses de l'instinct aveugle. Toute passion +est donc légitime ou criminelle, suivant qu'elle amène l'un ou l'autre +résultat, bien que la société officielle, qui n'est pas le vrai +consentement de l'humanité, sanctifie souvent la mauvaise en proscrivant +la bonne. + +L'ignorance où, la plupart du temps, nous naissons et mourons par +rapport à ces vérités, fait que nous subissons les maux qu'entraîne leur +violation, sans savoir d'où vient le mal et sans en trouver le remède. +Alors nous nous acharnons à alimenter la cause de nos souffrances, +croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment sans cesse. + +C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant arriver à la +sécurité en redoublant d'ombrage et de précautions pour régner sans +partage; elle, croyant calmer cette âme inquiète en lui faisant +sacrifice sur sacrifice, et donnant par là chaque jour plus d'extension +à sa douloureuse tyrannie; car dans toutes les espèces de despotisme, +l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprimé. + +Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité; et, la +jalousie apaisée, la satiété devait s'emparer d'Horace. Il en fut ainsi +dès que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait à sa porte, +c'était la misère. Pendant trois mois il avait réussi à l'écarter, en +confiant à Marthe une petite somme que ses parents lui avaient envoyée +en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait demandée pour payer +des dettes _imprévues_, dont il n'osait avouer qu'une très-petite +partie, tant elles dépassaient le budget de sa famille; et au lieu de la +consacrer à amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuée +aux besoins journaliers de son nouveau ménage, accordant à peine aux +créanciers quelques légers _à-compte_, dont ils avaient bien voulu se +contenter. Son tailleur était le moins compromis dans cette banqueroute +imminente. J'avais donné ma caution, et je commençais à m'en repentir +un peu, car les dépenses allaient leur train, et chaque fois qu'on +présentait le mémoire à Horace, il se tirait d'affaire par des promesses +et des commandes nouvelles, toujours plus considérables à mesure que la +dette augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme que ce +fournisseur, bien avisé dans ses propres intérêts, venait chaque jour +lui imposer. Quand je vis qu'il y avait spéculation de la part de ce +dernier et légèreté inouïe de la part d'Horace, je me crus en droit +de borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au tailleur +qu'elle ne s'étendrait pas aux dépenses à faire. Déjà j'étais engagé +pour plus d'une année de mon petit revenu; je prévoyais une gêne dont je +me ressentis, en effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit +d'imposer à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel ami, si +peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes réserves, il +fut indigné de ce qu'il appelait ma méfiance, et m'écrivit une lettre +pleine d'orgueil et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus +recevoir de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection à son insu +et par oubli total de mes offres et de mes démarches, qu'il me priait de +ne plus me mêler de ses affaires, et que le tailleur serait payé dans +huit jours. Il fut payé effectivement, mais ce fut par moi; car Horace +oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire que celles +qu'il avait acceptées de moi; et je m'efforçai d'oublier de même sa +lettre insensée, à laquelle je ne répondis point. + +Mais les autres créanciers, que je ne pouvais tenir en respect, vinrent +l'assaillir. C'étaient de bien petites dettes, à coup sûr, qui feraient +sourire un dissipateur de la Chaussée-d'Antin; mais tout est relatif, et +ces embarras étaient immenses pour Horace. Marthe ignorait tout. Il ne +lui permettait pas de travailler pour vivre et lui cachait sa situation, +afin qu'elle n'eût pas de remords. Il avait une telle aversion pour tout +ce qui eût pu lui rappeler la grisette, que c'était tout au plus s'il +lui laissait coudre ses propres ajustements. Il eût mieux aimé, quant à +lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet de son amour y +faire des reprises. Il fallait que la modeste Marthe ne s'occupât que +de lecture et de toilette, sous peine de perdre toute poésie aux yeux +d'Horace, comme si la beauté perdait de son prix et de son lustre en +remplissant les conditions d'une vie naïve et simple. Il fallut que +pendant trois mois elle jouât le rôle de Marguerite devant ce Faust +improvisé; qu'elle arrosât des fleurs sur sa fenêtre; qu'elle tressât +plusieurs fois par jour ses longs cheveux d'ébène, vis-à-vis d'un miroir +_gothique_ dont il avait fait l'emplette pour elle, à un prix beaucoup +trop élevé pour sa bourse; qu'elle apprit à lire et à réciter des vers; +enfin qu'elle posât du matin au soir dans un tête-à-tête nonchalant. Et +quand elle avait cédé à ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce +n'était pas la vraie et ingénue Marguerite, allant à l'église et à la +fontaine, mais une Marguerite de vignette, une héroïne de keepsake. + +Le moment vint pourtant où il fallut avouer à Marguerite que Faust +n'avait pas de quoi lui donner à dîner, et que Méphistophélès +n'interviendrait pas dans les affaires. Horace, après avoir longtemps +gardé son secret avec courage, après avoir épuisé une à une, pendant +plusieurs semaines, la petite bourse de ses amis, après avoir simulé +pendant plusieurs jours un manque d'appétit qui lui permettait de +laisser quelques aliments à sa compagne, fut pris tout à coup d'un excès +de désespoir; et, à la suite d'une journée de silence farouche, il +confessa son désastre avec une solennité dramatique que ne comportait +pas la circonstance. Combien d'étudiants se sont endormis gaiement +à jeun deux fois par semaine, et combien de maîtresses patientes et +robustes ont partagé leur sort sans humeur et sans effroi! Marthe était +née dans la misère; elle avait grandi et embelli en dépit des angoisses +fréquentes d'une faim mal apaisée. Elle s'effraya beaucoup de la +tragédie que jouait très-sérieusement Horace; mais elle s'étonna qu'il +fut embarrassé du dénouement. «J'ai là encore deux petits pains de +seigle, lui dit-elle; ce sera bien assez pour souper, et demain matin +j'irai porter mon châle au Mont-de-Piété. J'en aurai vingt francs, +qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me permettre de +conduire notre ménage avec économie. + +--Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces choses-là! s'écria +Horace en bondissant sur sa chaise. Ma situation est ignoble, et je +ne comprends pas que tu veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe, +quitte-moi. Une femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre heures +auprès d'un homme qui ne sait pas la soustraire à de tels abaissements. +Je suis maudit! + +--Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Marthe. Vous quitter parce que +vous êtes pauvre? Est-ce que je vous ai jamais cru riche! J'ai toujours +bien prévu qu'un moment viendrait où vous seriez forcé de me laisser +reprendre mon travail; et si j'ai consenti à être à votre charge, c'est +que je comptais sur la nécessité qui me rendrait bientôt le droit de +m'acquitter envers vous. Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage, +et dans quelques jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain +quotidien. + +--Quelle misère! s'écria de nouveau Horace, irrité de voir sa fierté +vaincue. Et quand tu auras pourvu aux exigences de la faim, en quoi +serons-nous plus avancés? irons-nous mettre un à un nos effets au +Mont-de-Piété? + +--Pourquoi non, s'il le faut? + +--Et les créanciers? + +--Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnés bien malgré moi, et ce +sera toujours de quoi gagner du temps. + +--Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as aucune idée de la +vie réelle, ma pauvre Marthe; tu vis dans les nues, et tu crois que l'on +se tire d'affaire par une péripétie de roman. + +--Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est vous qui l'exigez, +Horace. Mais laissez-moi en descendre, et vous verrez bien que je n'y ai +pas perdu le goût du travail et l'habitude des privations. Est-ce que je +suis née dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manqué de rien, pour +avoir le droit de me montrer difficile? + +--Eh bien, voilà, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui me révolte. Tu +étais née dans la misère; je ne m'en souvenais pas, parce que je te +voyais digne d'occuper un trône. Je conservais le parfum de ta noblesse +naturelle avec un soin jaloux. Je prenais plaisir à te parer, à +préserver ta beauté comme un dépôt précieux qui m'a été confié. A +présent il faudra donc que je te voie courir dans la crotte, marchander +avec des bourgeoises pour quelques sous; faire la cuisine, balayer la +poussière, gâter et empuantir tes jolis doigts, veiller, pâtir, porter +des savates et rapiécer tes robes, être enfin comme tu voulais être au +commencement de notre union? Pouah! pouah! tout cela me fait horreur, +rien que d'y penser. Ayez donc une vie poétique et des idées élevées +au sein d'une pareille existence! Je ne pourrai jamais rêver, jamais +penser, jamais écrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime mieux +me brûler la cervelle. + +--Depuis trois mois que nous menons une vie de princes, vous n'écrivez +pas, dit Marthe avec douceur. Peut-être la nécessité vous donnera-t-elle +un élan imprévu. Essayez, et peut-être que vous allez vous illustrer et +vous enrichir tout à coup. + +--Elle me sermonne et me raille par-dessus le marché! s'écria Horace en +frappant de sa botte au milieu de la bûche, hélas! la dernière bûche qui +brûlait encore dans la cheminée. + +--Dieu m'en préserve! répondit Marthe; je voulais vous consoler en vous +disant que je ne suis pas fière, et que le jour où vous serez dans +l'aisance, je ne rougirai pas d'en profiter. Mais, en attendant, +laissez-moi travailler, Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi +vivre comme je l'entends. + +--Jamais! reprit-il avec énergie, jamais je ne consentirai à ce que tu +redeviennes une grisette, une femme d'étudiant; cela ne se peut pas, +j'aime mieux que tu me quittes. + +--Voilà une affreuse parole que vous répétez pour la troisième fois. +Vous ne m'aimez donc plus, que la misère vous effraie avec moi? + +--O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains? Est-ce que je n'ai pas +traversé déjà plusieurs fois des crises désespérées? est-ce que je sais +seulement si j'en ai souffert? Je ne me souviens pas même comment j'ai +fait pour en sortir. + +--C'est donc pour moi que vous vous inquiétez! Eh bien, rassurez-vous: +l'inaction à laquelle vous me condamnez me pèse et me tue; le travail, +en même temps qu'il détournera la misère, rendra ma vie plus douce et +mon coeur plus gai. + +--Mais ce travail dont tu parles et cette misère que tu nargues, c'est +tout un; oui, Marthe, c'est la même chose pour moi. Non, non, c'est +impossible que je souffre cela! Je trouverai, j'inventerai quelque +chose. J'emprunterai le dernier écu du petit Paulier, et j'irai à la +roulette. Peut-être gagnerai-je un million! + +--Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez pas de cette +affreuse ressource! + +--Tu veux bien aller au Mont-de-Piété, toi? Au Mont-de-Piété! avec les +femmes les plus viles, avec les filles perdues! Ce serait la première +fois de ta vie, n'est-ce pas? réponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as +jamais été. + +--Quand j'y aurais été, je n'en serais pas plus humiliée pour cela. +C'est une ressource dont toute honte est pour la société. On y voit +plus de mères de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien +des pauvres créatures y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se +vendre. + +--Ah! tu y as été, Marthe! Je vois que tu y as été! Tu en parles avec +une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la première fois... Mais +pourquoi donc y as-tu été? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et +ensuite Arsène ne t'y aurait pas laissée aller!» + +Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa maîtresse, Horace +se creusait la cervelle pour lui chercher dans le passé quelque faute +qui aurait pu la réduire aux expédients qu'elle venait d'imaginer pour +le sauver. + +«Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le nom de M. Poisson +accolé à celui d'Arsène venait de faire passer un nuage de honte et de +douleur, que j'irai demain pour la première fois de ma vie. + +--Mais qui t'a donné cette idée d'y aller? + +--J'ai lu ce matin, dans les _Mémoires de la Contemporaine_, une scène +qu'elle raconte de sa misère. Elle avait été porter là son dernier +joyau, et en voyant une pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu'on +refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs +qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce pas? + +--Quoi? dit Horace, je n'ai pas écouté. Tu me racontes des histoires, +comme si j'avais l'esprit aux histoires!» + +On a remarqué avec raison que les malheurs et les contrariétés se +tenaient par la main pour nous assaillir sans relâche au milieu des +mauvaises veines. Horace rêvait au moyen d'écarter le dernier créancier +avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une conférence +orageuse, lorsque M. Chaignard, propriétaire de l'hôtel garni qu'il +occupait alors, vint lui réclamer deux mois arriérés d'un loyer de deux +chambres à vingt francs par quinzaine. Horace, déjà mal disposé, le +reçut avec hauteur, et, pressé par lui, menacé, poussé à bout, le menaça +à son tour de le jeter par les fenêtres. Chaignard, qui n'était pas +brave, se retira en annonçant une invasion à main armée pour le +lendemain. + +«Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piété demain, pour empêcher un +scandale, dit Marthe en s'efforçant de le calmer par ses caresses. Si +tu te laisses mettre dehors, les autres créanciers deviendront plus +pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps. + +--Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui irai. J'y porterai +ma montre. + +--Quelle montre? tu n'en as pas. + +--Quelle montre? celle de ma mère! Ah! malédiction! il y a longtemps +qu'elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mère! si elle +savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là +au milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer! + +--Si je mettais à la place la chaîne que tu m'as donnée, dit Marthe +timidement. + +--Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la +chaîne qui était accrochée à la cheminée, et en la roulant dans ses +mains avec colère. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la +fenêtre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain +elle ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter à +nous-mêmes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des habits encore +bons; j'ai un manteau surtout dont je peux bien me passer. + +--Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver commence! + +--Et que m'importe? Tu veux y mettre ton châle, toi! + +--Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es déjà. D'ailleurs, est-ce qu'un +homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piété? Passe pour +une montre, c'est du superflu! mais le nécessaire! Si quelqu'un te +rencontrait? + +--Oh! si Arsène me rencontrait, il dirait: Voilà celui qui s'est chargé +de Marthe; elle doit être bien malheureuse, la pauvre Marthe! Peut-être +le dit-il déjà? + +--Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas? + +--Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau triomphe, s'il savait à +quoi nous sommes réduits? + +--Mais nous n'irons pas nous en vanter, à quoi bon? + +--Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les jours pour de +l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rôde +toujours par ici... Tu le sais bien, Marthe, ne fais pas l'étonnée. Eh +bien! tu le verras; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans +un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre +enfant! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement +qu'aujourd'hui. + +--Hélas! je prévois en effet des jours de douleur, répondit Marthe; +mais la misère n'en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va +augmenter.» + +Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya avec ses lèvres, +et s'abandonna aux transports d'un amour plus fiévreux que délicat, ce +soir-là surtout. + + + +XIX. + +Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se réveilla. Il était +tard. Horace avait bien dormi; il avait l'esprit calme et reposé. +Des idées plus riantes lui vinrent, lorsqu'il entendit les moineaux +s'entre-appeler sur les toits, où le soleil d'une belle matinée d'hiver +faisait fondre la neige de la veille: «Ah! ah! dit-il, on a faim et +froid là-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus de pain, +ma pauvre Marthe, tes habitués n'auront plus de miettes, et ils se +plaindront de toi. + +--Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai gardé une partie de mon +souper d'hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont +pas difficiles, ils ont fort bien déjeuné. + +--Ils sont plus avancés que nous, n'est-ce pas? + +--Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dînerons mieux ce soir. + +--Tu parles de dîner, c'est toujours une consolation pour qui a bonne +envie de déjeuner. Ah ça, tu as donc été au Mont-de-Piété? + +--Pas encore, tu me l'as presque défendu hier. J'attends ta permission. + +--Je te croyais déjà revenue,» dit Horace en bâillant. + +Marthe se réjouit de ce changement d'humeur, qu'elle attribuait à de +plus sages idées, et qui n'était autre chose que le résultat d'un +appétit plus impérieux. Elle jeta son vieux châle rouge sur ses épaules, +et plia le neuf dans une belle feuille de papier; puis, craignant +qu'Horace ne vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout de +quelques minutes, elle rentra pâle et consternée: M. Chaignard l'avait +forcée de remonter l'escalier en lui disant, d'une manière peu +courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on emportât le moindre effet de +chez lui tant que le loyer ne serait pas payé. Horace, indigné de cette +insulte, s'élança sur l'escalier, où M. Chaignard grommelait encore, et +une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard fut d'autant plus +ferme qu'il avait des témoins. Prévoyant l'orage, il s'était flanqué de +son portier et d'une espèce de conseil qui avait un faux air d'huissier. +Ces deux acolytes jouaient, l'un le rôle de défenseur de la personne +sacrée du maître, l'autre celui de pacificateur, prêt cependant à +verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas le droit pour lui, et +qu'il faudrait finir par capituler; mais il se donnait la satisfaction +d'accabler le pauvre Chaignard d'épithètes mordantes, et de lui +reprocher sa lésinerie dans les termes les plus âcres et les plus +blessants qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dépensa d'esprit et de +verve bilieuse en cette circonstance eût été en pure perte, si le bruit +n'eût attiré quelques auditeurs malins, dont la présence vengea son +amour-propre. Chaignard était rouge, écumant, furieux; l'huissier, ne +voyant point à mordre sur des voies de fait d'une espèce aussi délicate +que des sarcasmes, attendait d'un air attentif quelque mot plus tranché +qui constituât un délit d'offense punissable par la loi. Le portier, +qui n'aimait pas son maître, riait, dans sa barbe grise et sale, des +plaisantes réponses d'Horace; et quelques étudiants avaient entrebâillé +les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue pittoresque. +Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout à fait, laissa voir une grande +figure hérissée de poils roux, enveloppée dans un vieux couvre-pied d'où +sortaient deux jambes maigres et velues. Le possesseur de cette figure +bizarre et de ces jambes démesurées n'était autre que l'illustre Jean +Laravinière, président des bousingots, installé depuis la veille dans +une chambre à quinze francs par mois, entre-sol délicieux, suivant lui, +dont il était obligé d'ouvrir la porte et la fenêtre lorsqu'il étendait +les deux bras pour passer sa redingote. + +--Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire, dit-il au bouillant +Chaignard. Vous risquez une attaque d'apoplexie; mais c'est là le +moindre inconvénient: le pire, c'est de réveiller à huit heures du matin +un de vos locataires qui n'est rentré qu'à six. + +--De quoi vous mêlez-vous? s'écria Chaignard hors de lui. + +--Sont-ce là vos manières? sont-ce là vos moeurs, mons Chaignard? reprit +Laravinière; vous n'aurez pas longtemps l'honneur de ma présence et le +bénéfice de mon loyer dans votre hôtel, si vous traitez ainsi devant moi +les enfants de la patrie! + +--La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'écria Chaignard; je suis +lieutenant de la garde nationale... + +--Je le sais bien, répliqua Laravinière avec sang-froid; c'est pour cela +que je vous engage à vous calmer. + +--Et je connais mes devoirs de citoyen, continua Chaignard. + +--En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit Laravinière; je +connais beaucoup M. Horace Dumontet, et, s'il lui faut une caution +auprès de vous, je lui offre la mienne.» + +J'ignore jusqu'à quel point la garantie de Laravinière rassura le +propriétaire; mais il ne demandait qu'un prétexte pour couper court à la +scène désagréable dont il venait d'être le plastron. L'orage s'apaisa, +et jusqu'à nouvel ordre chacun se retira dans son appartement. + +Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinière ayant quitté ce qu'il +appelait son costume de Romain, pour une mise plus moderne et plus +décente, il alla frapper à la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait +avec Marthe, il avait eu soin d'écarter toutes ses connaissances, à la +réserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer de jalousie, +et qui avaient pour lui cette admiration respectueuse qu'un jeune homme +intelligent et présomptueux inspire toujours à une demi-douzaine de +camarades plus simples et plus modestes. On peut même dire, en passant, +que la principale cause de l'orgueil qui ronge la plupart des jeunes +talents de notre époque, c'est l'engouement naïf et généreux de ceux qui +les entourent. Mais cette réflexion est ici hors de propos. Laravinière +n'était point au nombre des admirateurs d'Horace; il n'avait +d'engouement que dans l'ordre des capacités politiques. S'il venait +le trouver sous prétexte de rire avec lui de M. Chaignard, il avait +probablement d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui +n'avait jamais été bien intime, et qui depuis deux ou trois mois +semblait totalement abandonnée de part et d'autre. + +Horace avait toujours éprouvé un profond dédain pour ces républicains +tout d'une pièce (c'est ainsi qu'il les appelait) qui professaient +une sorte de mépris pour les arts, pour les lettres, et même pour les +sciences, et qui, un peu entachés de babouvisme, n'étaient pas éloignés +de l'idée d'abattre les palais pour mettre des chaumières à la place. +Une telle brusquerie de moyens était inconciliable avec les besoins +d'élégance et les rêves de grandeur individuelle que nourrissait Horace. +Il tenait donc Laravinière pour un de ces instruments de destruction que +des révolutionnaires plus prudents laissent volontiers mettre en avant, +mais auxquels ils n'aimeraient pas à confier leur avenir personnel. + +Quoi qu'il en soit, il le reçut à bras ouverts, sans trop savoir +pourquoi. Horace se sentait bien disposé; il était en train de rire: il +venait de raconter à sa compagne les moqueries dont il avait accablé le +pauvre Chaignard, et il était bien aise de lui présenter un témoin de sa +victoire. Et puis, qui de vous ne l'a pas éprouvé, jeunes gens au sort +précaire? quand on est dans la détresse, un visage connu, quel qu'il +soit, donne toujours une lueur de courage ou de sécurité qui dispose à +la bienveillance. + +En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrière, murmura quelques excuses, +et parut vouloir se retirer; mais Horace le retint, le présenta à sa +compagne, qui lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne +où il l'avait protégée et respectée, et qui lui demanda en souriant le +récit de la scène avec M. Chaignard. + +Quand ils se furent assez égayés sur ce chapitre, Laravinière attira +Horace dans le corridor, et lui dit: «D'après ce qui s'est passé tout à +l'heure, je vois que vous êtes dans une de ces crises financières que +nous connaissons tous par expérience. Je ne vous offre pas de solder +M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs quelques procédés +évasifs suffiront pour le museler jusqu'à nouvel ordre. Mais si vous +étiez à court de ces quelques écus toujours nécessaires, et souvent +introuvables au moment où on en a le plus besoin, je puis partager avec +vous les cinq ou six qui me restent. + +Horace hésita. Il avait souvent assez mal parlé de Laravinière à Marthe +et à moi; il lui avait gardé une sorte de rancune pour l'assistance +qu'il s'était vanté d'avoir donné à la fugitive du café Poisson; enfin +il lui répugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait à +peine. Mais en pensant à la pauvre Marthe, qui n'avait pas déjeuné, il +se ravisa, et accepta avec une franche gratitude. + +«A charge de revanche, lui dit Laravinière. Vous ne me devez pas de +remercîments: quand nous changerons de position, nous changerons de +rôle. Chacun son tour. + +--C'est bien ainsi que je l'entends, répondit Horace, qui dès qu'il eut +l'argent dans sa poche, se sentit plus froid et plus contraint avec +Laravinière. + +Le Mont-de-Piété, ce véritable calvaire de la détresse, fut donc évité +ce jour-là. Marthe insista néanmoins pour aller chercher de l'ouvrage; +et après qu'Horace lui eut fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas à +Eugénie, il la laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle +n'y réussit pas vite, et le succès de ses démarches ne fut pas +très-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, elle put +pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annoncé, au pain quotidien; quelques +nouvelles avances de Laravinière pourvurent au reste, et Horace songea +sérieusement à travailler aussi pour payer ses dettes. + +Malgré les efforts de l'un et les résolutions de l'autre, ces deux +amants tombèrent dans une gêne toujours croissante. Marthe s'y résigna +avec une sorte de satisfaction mélancolique. Au milieu de ses fatigues, +elle était fière d'être désormais la pierre angulaire de l'existence de +son amant; car il faut bien avouer que, sans elle, le dîner eût souvent +fait défaut. Elle avait, en de certains moments, assez d'empire sur lui +pour obtenir qu'il fît prendre patience à ses créanciers par quelques +sacrifices: Et puis, les créanciers d'un étudiant sont de meilleure +composition que ceux d'un dandy. Ils savent bien qu'avec le fils du +bourgeois, ce qui est différé n'est pas perdu, et que, rentré dans sa +famille, le jeune citoyen de province tient à honneur de payer ses +dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette classe, il n'y a +pas de banqueroute réelle, et le désordre n'est que momentané. Horace +put donc encore trouver assez de crédit chez ses fournisseurs pour +paraître avec une certaine élégance. Mais chose étrange, et cependant +chose infaillible! son goût pour la dépense augmenta en raison de +l'inquiétude et des contrariétés qui en furent le résultat. Les +caractères légers ont cela de particulier, que les obstacles et les +privations irritent leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace +à se les procurer. Après avoir confessé à sa scrupuleuse compagne le +véritable état de ses affaires, après lui avoir laissé lire les lettres +de doux reproches et de plaintes bien fondées que sa mère lui écrivait, +il n'était plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher à son +travail, à son plan d'économie consciencieuse et sévère. C'eût été +encourir le blâme de Marthe, et Horace tenait à être admiré tout autant +qu'à être aimé. Il fallut donc Qu'il s'accoutumât à la voir reprendre +ses humbles habitudes, et qu'il jouât auprès d'elle le rôle d'un +stoïque. Mais ce rôle lui pesait horriblement, et dès lors cet intérieur +dont il avait fait ses délices cessa de lui plaire. L'ennui l'emporta +sur la jalousie. Il était de ces organisations d'artistes voluptueux +chez qui l'amour succombe à la réalité prosaïque. Le tableau de ce +ménage austère et pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination. +Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage de travailler, il +sentit le travail lui devenir plus lourd, plus impossible que jamais. +Il avait froid dans cette petite chambre mal chauffée, et le froid, +qui n'engourdissait pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le +cerveau du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que Marthe +préparait elle-même avec assez de soin et de propreté pour aiguiser +l'appétit, n'était ni assez substantielle ni assez abondante pour +alimenter les forces d'un homme de vingt ans, habitué à ne se rien +refuser. Il adressait alors à sa ménagère patiente des reproches dont la +grossièreté le faisait rougir de lui-même et pleurer l'instant d'après, +mais qui recommençaient le lendemain. Il l'accusait de parcimonie +mesquine; et lorsqu'elle répondait, les yeux pleins de larmes, qu'elle +n'avait que vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui +demandait parfois avec âcreté ce qu'elle avait fait des cent francs +qu'il lui avait remis la semaine précédente: il oubliait qu'il avait +repris cet argent peu à peu sans le compter, et qu'il l'avait dépensé +dehors en babioles, en spectacles, en glaces, en déjeuners et en prêts +à ses amis. Car Horace était la générosité même: il n'aimait pas à +restituer, mais il aimait à donner; et tandis qu'il oubliait de rendre +dix francs à un pauvre diable qui avait des bottes percées, il faisait +le magnifique avec un joyeux compagnon qui lui en demandait quarante +pour régaler sa maîtresse. Il prenait des bains parfumés, et donnait +cent sous au garçon qui l'avait massé; il jetait une pièce d'or à un +petit ramoneur pour voir ses joyeuses cabrioles et se faire appeler +_mon prince_; il achetait à Marthe une robe de soie qui lui était fort +inutile, vu qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des +chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; enfin le peu +d'argent qu'après mille pressurages sur les besoins de sa famille, +madame Dumontet réussissait à lui envoyer était gaspillé en trois jours, +et il fallait retourner aux pommes de terre, à la retraite forcée, et +aux bâillements mélancoliques du ménage. + +Cependant un témoin juste et sincère assistait au lent supplice que +subissait la pauvre Marthe. C'était Jean, le bousingot, dont la présence +dans la maison n'était pas une chose aussi fortuite qu'il le laissait +croire. Jean était dévoué corps et âme à un homme qui, ne pouvant +approcher du triste sanctuaire où pâlissait l'objet de son amour, +voulait du moins veiller à la dérobée et lui continuer sa mystérieuse +sollicitude. Cet homme c'était Paul Arsène. Au profond abattement qu'il +avait d'abord éprouvé, avait succédé une pensée de dévouement politique. +Il s'était toujours dit qu'il lui resterait assez de force pour se faire +casser la tête au nom de la république. En conséquence, il était allé +trouver le seul homme qu'il connût dans le mouvement organisé, et Jean +l'avait reçu à bras ouverts. + + + +XX. + +A cette époque, l'association politique la plus importante et la mieux +organisée était celle des _Amis du peuple_. Plusieurs des chefs qui la +représentaient avaient joué déjà un rôle dans la charbonnerie; ceux-là +et d'autres plus jeunes en ont joué un plus brillant depuis 1830. Parmi +ces hommes, qui ont surgi et grandi durant cette période de dix années, +et qui ont déjà des noms historiques, la société des _Amis de peuple_ +comptait Trélat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exerçait le plus +de prestige sur les jeunes gens des Écoles tels que Laravinière, et +sur les jeunes républicains populaires tels que Paul Arsène, c'était +Godefroy Cavaignac. Presque seul, il n'avait pas cette suffisance +puérile qui perce chez la plupart des hommes remarquables de notre +temps, et qui fait chez eux de l'affectation une seconde nature. Sa +grande taille, sa noble figure, quelque chose de chevaleresque répandu +dans ses manières et dans son langage, sa parole heureuse et franche, +son activité, son courage et son dévouement, tout cela eût suffi pour +enflammer la tête du belliqueux Jean, et pour échauffer le coeur du +généreux Arsène, quand même Godefroy n'eût pas émis les idées sociales +les plus complètes, les plus logiques, je dirai même les plus +philosophiques qui aient pris une forme à cette époque dans les sociétés +populaires. Ce président, des _Amis du peuple_ a seul professé dans ces +clubs ce qu'on peut appeler les doctrines; doctrines qui, à beaucoup +d'égards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct d'Arsène et +les vastes aspirations de son âme vers l'avenir, mais qui, du moins, +marquaient un progrès immense, incontestable, sur le libéralisme de la +Restauration. Suivant Arsène, et suivant le jugement toujours sévère et +méfiant du peuple, les autres républicains étaient un peu trop occupés +de renverser le pouvoir, et point assez d'asseoir les bases de la +république; lorsqu'ils l'essayaient, c'était plutôt des règlements et +une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales et une société +nouvelle. Cavaignac, tout en faisant cette belle opposition qu'il a si +largement et si fortement développée l'année suivante jusque devant la +pâle et menteuse opposition de la chambre, s'occupait à mûrir des +idées, à poser des principes. Il songeait à l'émancipation du peuple, à +l'éducation publique gratuite, au libre vote de tous les citoyens, à la +modification progressive de la propriété, et il ne renfermait pas, comme +certains républicains d'aujourd'hui, ces deux principes nets et vastes +dans l'hypocrite question d'_organisation du travail_ et de _réforme +électorale_; mots bien élastiques, si l'on n'y prend garde, et dont le +sens est susceptible de se resserrer autant que de s'étendre. En 1832, +on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer pour _communiste_, ce +qui est devenu l'épouvantail de toutes les opinions de ce temps-ci. Un +jury acquitta Cavaignac, après qu'il eut dit, entre autres choses d'une +admirable hardiesse: «Nous ne contestons pas le droit de propriété. +Seulement nous mettons au-dessus celui que la société conserve, de le +régler suivant le plus grand avantage commun.» Dans ce même discours, le +plus complet et le plus élevé parmi tous ceux des procès politiques +de l'époque[1], Cavaignac dit encore: «Nous lui contestons (_à votre +société officielle_) le monopole des droits politiques; et ne croyez pas +que ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des capacités. Selon +nous, quiconque est utile est capable. Tout service entraîne un droit.» + +[Note 1: Procès du droit d'association, décembre 1832.] + +Arsène assistait à ce procès; il écouta avec une émotion contenue; +et, tandis que la plupart des auditeurs, subjugués par le magnétisme +qu'exerce toujours sur les masses le débit et l'aspect de l'orateur, +éclataient en applaudissements passionnés, il garda un profond silence; +mais il était le plus pénétré de tous, et il n'entendit pas, ce jour-là, +les autres plaidoiries[2]. Il s'absorba entièrement dans les idées que +Godefroy avait éveillées en lui, et il se retira plein de celle-ci, +qu'il vint me répéter mot à mot: + +«La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est le droit sacré de +l'humanité. Il ne s'agit plus de présenter au crime un épouvantail après +la mort, au malheureux une consolation de l'autre côté du tombeau. +Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-être, c'est-à-dire +l'égalité. Il faut que le titre d'homme vaille à tous ceux qui le +portent un même respect religieux pour leurs droits, une pieuse +sympathie pour leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui +changera d'affreuses prisons en hospices pénitentiaires, et qui, au nom +de l'inviolabilité humaine, abolira la peine de mort... Nous n'adoptons +plus une foi qui met tout au ciel, qui réduit l'égalité devant Dieu, à +cette égalité posthume que le paganisme proclamait aussi bien que le +christianisme; etc.» + +[Note 2: C'est pourtant dans la même Séance que Piocque dit ces +belles paroles: «Est-ce que le dénouement et le besoin ne peuvent pas +logiquement réclamer la faculté de se constituer leurs représentants, +avocats de la faim, de la misère, et de l'ignorance?»] + +«Théophile, s'écria Arsène en mettant sa main dans la mienne, voilà de +grandes paroles et une idée neuve, du moins pour moi. Elle me donne tant +à réfléchir, que tout, mon passé, c'est-à-dire tout ce que j'ai cru +jusqu'à ce jour, se bouleverse à mes propres yeux. + +--Ce n'est pas une idée qui soit absolument propre à l'orateur que vous +venez d'entendre, lui répondis-je: c'est une idée qui appartient au +siècle, et qui a été déjà émise sous plusieurs formes. On pourrait même +dire que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis cent ans, +et l'humanité tout entière depuis qu'elle existe, par une instinctive +révélation de son droit, plus puissante que les théories religieuses de +l'ascétisme et du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et +grande que de voir le droit humain, pris à son point de vue religieux, +proclamé par un révolutionnaire. Il y avait bien assez longtemps que vos +républicains oubliaient de donner à leurs théories la sanction divine +qu'elles doivent avoir. Moi, qui suis _légitimiste_, ajoutai-je en +souriant... + +--Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul Arsène, vous n'êtes +pas légitimiste dans le sens qu'on attache à ce mot; vous sentez que la +légitimité est dans le droit du peuple. + +--C'est la vérité, Arsène, je le sens profondément; et quoique mon père +fût attaché, de fait et par délicatesse de conscience, aux hommes du +passé, plus il approchait de la tombe, plus il s'élevait à la +conception et au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous que +Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que Dieu est au-dessus des +rois, dans le même sens que Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le +droit de la société au-dessus de celui des riches? + +--A la bonne heure, dit Arsène. Il est donc vrai que nous avons droit au +bonheur en cette vie, que ce n'est pas un crime de le chercher, et que +Dieu même nous en fait un devoir? Cette idée ne m'avait pas encore +frappé. J'étais partagé entre un sentiment révolutionnaire qui me +rendait presque athée, et des retours vers la dévotion de mon enfance +qui me rendaient compatissant jusqu'à la faiblesse. Ah! si vous saviez +comme j'ai été froidement cruel aux trois journées au milieu de mon +délire! Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi qui as fait +mourir! Sois tué, toi qui tues! Cela me paraissait l'exercice +d'une justice sauvage; mais je m'y sentais forcé par une impulsion +surnaturelle. Et puis, quand je fus calmé, quand je m'agenouillai sur +les tombes de juillet, je pensai à Dieu, à ce Dieu de soumission et +d'humilité qu'on m'avait enseigné, et je ne savais plus où réfugier ma +pensée. Je me demandais si mon frère était damné pour avoir levé la main +contre la tyrannie, et si je le serais pour avoir vengé mon frère et mes +frères les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux ne croire rien; car je +ne pouvais comprendre qu'au nom de Jésus crucifié, il fallût se laisser +mettre en croix par les délégués de ses ministres. Voilà où nous en +sommes, nous autres enfants de l'ignorance: athées ou superstitieux, +et souvent l'un et l'autre à la fois. Mais à quoi songent donc nos +instituteurs, les chefs républicains, de ne pas nous parler de ce qui +est le fond même de notre être, le mobile de toutes nos actions! Nous +prennent-ils pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que la +satisfaction de nos besoins matériels? Croient-ils que nous n'ayons pas +des besoins plus nobles, celui d'une religion, tout aussi bien qu'ils +peuvent l'avoir? Ou bien est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils +seraient plus grossiers, plus incrédules que nous? Allons, ajouta-t-il, +Godefroy Cavaignac sera mon prêtre, mon prophète; j'irai lui demander ce +qu'il faut croire sur tout cela. + +--Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, cher Arsène, lui +répondis-je; mais ne croyez pas, encore une fois, que le seul foyer +des idées nouvelles soit dans cette opinion. Élevez votre esprit à +une conception plus vaste du temps où nous vivons. Ne vous donnez pas +exclusivement à tel ou tel homme comme à la vérité incarnée; car les +hommes sont mobiles. Quelquefois en croyant progresser, ils reculent; +en croyant s'améliorer, ils s'égarent. Il y en a même qui perdent leur +générosité avec leur jeunesse, et qui se corrompent étrangement! +Mais attachez-vous à ces mêmes idées dont vous cherchez la solution. +Instruisez-vous en buvant à différentes sources. Voyez, lisez, comparez, +et réfléchissez. Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs +notions contradictoires en apparence. Vous verrez que les hommes probes +ne diffèrent pas tant sur le fond des choses que sur les mots; qu'entre +ceux-là un peu d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle à +l'unité de croyances; mais qu'entre ceux-là et les hommes du pouvoir, +il y a l'immense abîme qui sépare la privation de la jouissance, le +dévouement de l'égoïsme, le droit de la force. + +--Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsène. Hélas! si j'avais le temps! +Mais quand j'ai passé ma journée entière à faire des chiffres, je n'ai +plus la force de lire; mes yeux se ferment malgré moi, ou bien j'ai la +fièvre; et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les yeux, +je poursuis mes propres divagations en tournant des pages que j'ai +remplies moi-même. Il y a longtemps que j'ai envie d'apprendre ce que +c'est que le _fouriérisme_. Aujourd'hui, Cavaignac l'a cité, ainsi que +la _Revue Encyclopédique_ et les _saint-simoniens_. Il a dit de ces +derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient soutenu avec +dévouement des idées utiles, et développé le principe d'association. +Eugénie, j'irai les entendre prêcher.» + +Eugénie était là sur son terrain; c'était une adepte assez fervente de +la réhabilitation des femmes. Elle commença à endoctriner son ami le +Masaccio, ce qu'elle n'avait pas fait encore; car elle était de ces +esprits délicats et prudents qui ne risquent pas leur influence à moins +d'une occasion sûre. Elle savait attendre comme elle savait choisir. +Elle ne m'avait pas parlé dix fois de ses croyances saint-simoniennes; +mais elle ne l'avait jamais fait sans produire sur moi une grande +impression. Je connaissais mieux qu'elle peut-être, par l'examen et par +la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; mais j'admirais +toujours avec quelle pureté d'intention et quelle finesse de tact elle +savait éliminer tacitement des discussions où s'élaborait la doctrine +des adeptes secondaires, tout ce qui révoltait ses instincts nobles et +pudiques, pour conclure souvent _à priori_, des secrètes élucubrations +des maîtres, ce qui répondait à sa fierté naturelle, à sa droiture et à +son amour de la justice. Je me disais parfois que cette femme forte et +intelligente appelée par les _apôtres_ à formuler les droits et les +devoirs de la femme, c'eût été Eugénie. Mais, outre que sa réserve et sa +modestie l'eussent empêchée de monter sur un théâtre où l'on jouait +trop souvent la comédie sociale au lieu du drame humanitaire, les +saint-simoniens, dans la déviation inévitable où leurs principes se +trouvaient alors, l'eussent jugée, ceux-ci trop rigide, ceux-là +trop indépendante. Le moment n'était pas venu. Le saint-simonisme +accomplissait une première phase, qui devait laisser une lacune avant la +seconde. Eugénie le sentait, et prévoyait qu'il faudrait encore dix +ans, vingt ans d'arrêt peut-être, avant que la marche progressive du +saint-simonisme pût être reprise. + +[Illustration: Jean, vous êtes un grossier, un brutal.] + +Paul Arsène, frappé de ce qu'elle lui fit entrevoir dans une première +conversation, alla écouter les prédications saint-simoniennes. Il se +lia avec de jeunes apôtres; et sans avoir précisément le temps de +s'instruire, il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un +jugement, des sympathies, des espérances. Ce fut une rapide et profonde +révolution dans la vie morale de cet enfant du peuple, qui jusque-là +n'était pas sans préjugés, et qui dès lors les perdit ou acquit du moins +la force de les combattre en lui-même. L'amour qu'il nourrissait encore, +faute d'avoir pu l'étouffer (car il y avait fait son possible), se +retrempa à cette source d'examen qu'il n'avait pas encore abordée, +et prit un caractère encore plus calme et plus noble, un caractère +religieux pour ainsi dire. + +En effet, jusque-là Marthe n'avait été pour lui que l'objet d'une +passion tenace, invincible. Il l'avait maudite cent fois, cette passion +qui puisait des forces nouvelles dans tout ce qui eût dû la détruire; +mais comme elle régnait là sur une grande âme, bien qu'elle y fût +mystérieuse, incompréhensible pour celui-là même qui la ressentait, elle +n'y produisait que des résultats magnanimes, une générosité sans exemple +et sans bornes. Aussi quels affreux combats cette âme fière et rigide +se livrait ensuite à elle-même! Comme Arsène rougissait d'être ainsi +l'esclave d'un attachement que l'austérité un peu étroite de son +éducation populaire lui apprenait à réprouver! Lui dont les moeurs +étaient si pures, épris à ce point de l'ex-maîtresse de M. Poisson, de +la maîtresse actuelle d'un autre! Jamais il n'eût voulu profiter de +l'espèce de faiblesse et d'entraînement que cette conduite de Marthe lui +laissait entrevoir, pour arracher, en secret, à la reconnaissance, à +l'amitié exaltée, des faveurs qu'il aurait voulu devoir seulement +à l'amour exclusif et durable. Mais malgré le peu d'espoir qui lui +restait, il se surprenait toujours à désirer la fin de cet amour pour +Horace, et à caresser le rêve d'un mariage légal avec Marthe. C'est là +que l'attendaient pour le faire souffrir ses anciens préjugés, le blâme +de ses pareils, l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur +Suzanne, la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise honte, toute +puissante parfois sur des caractères élevés; car elle leur est enseignée +par l'opinion, comme le respect de soi-même et des autres. C'est alors +qu'Arsène essayait d'arracher son amour de son sein, comme une flèche +empoisonnée. Mais sa nature évangélique s'y refusait: il était forcé +d'aimer. La haine et le mépris qu'il appelait à son secours ne voulaient +pas entrer dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il était plein de +justice. + +[Illustration: Il le trouva environné de fusils.] + +Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il consacra à étudier +du mieux qu'il put la religion, la nature et la société, sous les +nouveaux aspects qui s'ouvraient devant lui de toutes parts; tour à tour +et à la fois fouriériste, républicain, saint-simonien et chrétien (car +il lisait aussi l'_Avenir_ et vénérait ardemment M. Lamennais), Arsène, +s'il ne put réussir à bâtir une philosophie de toutes pièces, épura +son âme, éleva son esprit, et développa son grand coeur d'une manière +prodigieuse. J'en étais frappé chaque jour davantage, et, d'une semaine +à l'autre, j'admirais ces progrès rapides. J'avais fini par découvrir sa +retraite; et, affrontant l'accueil revêche de sa soeur aînée, j'allais +quelquefois, le soir, le surprendre au milieu de ses méditations. Tandis +que les deux soeurs travaillaient en échangeant les idées les plus +niaises, lui, assis au bout de la table, la tête dans ses mains, un +livre ouvert entre ses coudes, et les yeux à demi fermés, étudiait ou +rêvait à la lueur d'une triste lampe dont la clarté arrivait à peine +jusqu'à lui. A voir son teint jaune, ses yeux fatigués, son attitude +morne, on l'eût pris pour un homme usé par la fatigue et la misère; +mais dès qu'il parlait, son regard reprenait du feu, son front de la +sérénité, et son langage révélait une énergie de mieux en mieux trempée. +Je l'emmenais faire un tour de promenade sur les quais, et là, tout en +fumant nos cigares de la régie, nous devisions ensemble. Quand nous +avions passé en revue les idées générales, nous en venions à nos +sentiments individuels; et il me disait souvent, à propos de Marthe: +«L'avenir est à moi; le règne d'Horace ne saurait durer longtemps. Le +pauvre enfant ne comprend pas le bonheur qu'il possède, il n'en jouit +pas, il n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra ce que +c'est qu'un véritable amour, en éprouvant tout ce qui manque de grandeur +et de vérité à celui qu'elle inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami, +j'ai remporté une grande victoire le jour où j'ai compris que ce qu'on +appelle les fautes d'une femme étaient imputables à la société et non à +de mauvais penchants. Les mauvais penchants sont rares, Dieu merci; +ils sont exceptionnels, et Marthe n'en a que de bons. Si elle a choisi +Horace au lieu de moi, c'est qu'alors je n'étais pas digne d'elle et +qu'Horace lui a semblé plus digne. Incertain et farouche, tout en +m'offrant à elle avec dévouement, je ne savais pas lui dire ce qu'elle +eût aimé à entendre. Le souvenir de ses malheurs m'inspirait de la pitié +seulement; elle le sentait, et elle voulait du respect. Horace a su lui +exprimer de l'enthousiasme; elle s'y est trompée, mais la faute n'en est +point à elle. Maintenant, je saurais bien lui dire ce qui doit fermer +ses anciennes blessures, rassurer sa conscience, et lui donner en moi +la confiance qu'elle n'a pas eue. Mon austérité lui a fait peur, elle +a craint mes reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime +qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle avait besoin +d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur à une vie nouvelle, toute +d'exaltation et de charité. Je le répète, Horace, avec ses beaux yeux +et ses grands mots, lui est apparu en révélateur de l'amour. Elle l'a +suivi. _Mea culpa!_» + +Je trouvais Arsène injuste envers lui-même, à force de générosité. Il +fallait bien faire, dans l'aveuglement de Marthe, la part d'une certaine +faiblesse et d'une sorte de vanité qui est, chez les femmes, le résultat +d'une mauvaise éducation et d'une fausse manière de voir. Chez Marthe +particulièrement, c'était l'effet d'une absence totale d'instruction +et de jugement dans cet ordre d'idées, si nécessaires et si négligées +d'ailleurs chez les femmes de toutes les classes. + +Marthe avait tout appris dans les romans. C'était mieux que rien, +on peut même dire que c'était beaucoup; car ces lectures excitantes +développent au moins le sentiment poétique et ennoblissent les fautes. +Mais ce n'était pas assez. Le récit émouvant des passions, le drame de +la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse pas les causes, et +ne peint que des effets plus contagieux que profitables aux esprits +sevrés de toute autre culture. J'ai toujours pensé que les bons romans +étaient fort utiles, mais comme un délassement et non comme un aliment +exclusif et continuel de l'esprit. + +Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il en tirait la +conséquence que Marthe était d'autant plus innocente qu'elle était plus +bornée à certains égards. Il se promettait de l'instruire un jour de la +vraie destinée qui convient aux femmes; et lorsqu'il me développait ses +idées sur ce point, j'admirais qu'il eût su, ainsi qu'Eugénie, rejeter +du saint-simonisme tout ce qui n'était pas applicable à notre époque, +pour en tirer ce sentiment apostolique et vraiment divin de la +réhabilitation et de l'émancipation du genre humain dans la _personne +femme_. + +J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme qui, aux +facultés perceptives de l'artiste, joignait d'une manière si imprévue +les facultés méditatives. C'était à la fois un esprit d'analyse et de +synthèse; et quand je le regardais marcher à côté de moi, avec ses +habits râpés, ses gros souliers, son air commun et ses manières +_peuple_, je me demandais, en véritable anatomiste phrénologue que +j'étais, pourquoi je voyais les livrées du luxe et les grâces de +l'élégance orner autour de nous tant d'êtres disgraciés du ciel, portant +au front des signes évidents de la dégradation intellectuelle, physique +et morale. + + + +XXI. + +Le bon Laravinière n'était pas, à beaucoup près, un aussi grand +philosophe. Sa tête était plus haute que large, c'est dire qu'il avait +plus de facultés pour l'enthousiasme que pour l'examen. Il n'y avait de +place dans cette cervelle ardente que pour une seule idée, et la sienne +était l'idée révolutionnaire. Brave et dévoué avec passion, il se +reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles dont il avait +meublé son Panthéon républicain: Cavaignac, Carrel, Arago, Marrast, +Trélat, Raspail, le brillant avocat Dupont, et _tutti quanti_, +composaient le comité directeur de sa conscience sans qu'il eût beaucoup +songé à se demander si ces hommes supérieurs sans doute, mais incertains +et incomplets comme les idées du moment, pourraient s'accorder ensemble +pour gouverner une société nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le +renversement de la puissance bourgeoise, et son idéal était de combattre +pour en hâter la chute. Tout ce qui était de l'opposition avait droit +à son respect, à son amour. Son mot favori était: «Donnez-moi de +l'ouvrage.» + +Il se prit pour Arsène d'une vive amitié, non qu'il comprît toute la +beauté de son intelligence, mais parce que sous les rapports de bravoure +intrépide et de dévouement absolu où il pouvait le juger, il le trouva à +la hauteur de son propre courage et de sa propre abnégation. Il s'étonna +beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une sorte de soin, une passion +qui n'était pas payée de retour; mais il céda affectueusement à ce qu'il +appelait la fantaisie d'Arsène, en allant demeurer sous le même toit que +la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance et d'intimité +de la part d'Horace. C'était un rôle assez délicat pour un homme aussi +franc que lui. Pourtant il s'en tira d'une manière aussi loyale que +possible, en ne témoignant point à Horace une amitié qu'il ne ressentait +en aucune façon. Suivant les instructions d'Arsène, il fut obligeant, +sociable et enjoué avec lui; rien de plus. L'amour-propre confiant +d'Horace fit le reste. Il s'imagina que Laravinière était attiré vers +lui par son esprit et le charme qu'il exerçait sur tant d'autres. Cela +eût pu être; mais cela n'était pas. Laravinière le traitait comme un +mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on ménage et que l'on se +concilie pour cultiver l'amitié ou l'agréable société de sa femme. Dans +toutes les conditions de la vie cela se pratique en tout bien tout +honneur, et non-seulement Laravinière n'avait pas de prétentions pour +lui-même, mais encore il avait fait ses réserves avec Arsène, en lui +déclarant que, ne voulant pas agir en traître, il ne parlerait jamais à +Marthe ni contre son amant, ni en faveur d'un autre. Arsène l'entendait +bien ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles de +Marthe, et d'être averti à temps de la rupture qu'il prévoyait et qu'il +attendait entre elle et Horace, pour conserver cette forte et calme +espérance dont il se nourrissait. + +Laravinière voyait donc Marthe tous les jours, tantôt seule, tantôt en +présence d'Horace, qui ne lui faisait pas l'honneur d'être jaloux de +lui; et tous les soirs il voyait Arsène, et parlait avec lui de Marthe +un quart d'heure durant, à la condition qu'ils parleraient ensuite de la +république pendant une demi-heure. + +Quoique Jean ne se fût pas posé en surveillant, il lui fut impossible de +ne pas observer bientôt l'aigreur et le refroidissement d'Horace envers +la pauvre Marthe, et il en fut choqué. Il n'avait pas plus réfléchi sur +la nature et le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres +questions fondamentales de la société; mais, chez cet homme, les +instincts étaient si bons, que la réflexion n'eût rien trouvé à +corriger. Il avait pour les femmes un respect généreux, comme l'ont +en général les hommes braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la +violence sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais été +aimé. Sa laideur lui inspirait une extrême réserve auprès des femmes +qu'il eût trouvées dignes de son amour; et quoique à la rudesse de son +langage et de ses manières, on ne l'eût jamais soupçonné d'être timide, +il l'était au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'à la dérobée. +Cette méfiance de lui-même était parfaitement déguisée sous un air +d'insouciance, et il ne parlait jamais de l'amour sans une espèce +d'emphase satirique dont il fallait rire malgré soi. Les femmes en +concluaient généralement qu'il était une brute; et cet arrêt une fois +prononcé contre lui, il eût fallu au pauvre Jean un grand courage et +une grande éloquence pour le faire révoquer. Il le sentait bien, et +le besoin d'amour qu'il avait refoulé au fond de son coeur était trop +délicat pour qu'il voulût l'exposer aux doutes moqueurs qu'eût provoqués +une première explication. Faute de pouvoir abjurer un instant le rôle +qu'il s'était fait, il s'était donc condamné à ne fréquenter que des +femmes trop faciles pour lui inspirer un attachement sérieux, mais +qu'il traitait cependant avec une douceur et des égards auxquels elles +n'étaient guère habituées. + +Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierté singulière les +empêchait de se montrer tels qu'ils sont, et ils portent toute leur vie +la peine d'une innocente dissimulation dans laquelle on les oblige à +persister. Mais comme le naturel perce toujours, malgré l'espèce de +mépris railleur que notre bousingot professait pour les sentiments +romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger une femme, quelle +qu'elle fût, sans une profonde indignation. S'il voyait une prostituée +frappée dans la rue par un de ces hommes infâmes qui leur sont associés, +il prenait parti héroïquement pour elle, et la protégeait au péril de sa +vie. A plus forte raison avait-il peine à se contenir lorsqu'il voyait +une femme délicate recevoir de ces blessures qui sont plus cruelles au +coeur d'un être noble que les coups ne le sont aux épaules d'un être +avili. Dès les commencements de son séjour dans la maison Chaignard, il +vit sur les joues de Marthe la trace de ses larmes; il surprit souvent +Horace dans des accès de colère que ce dernier avait bien de la peine à +réprimer devant lui. Peu à peu Horace, s'habituant à le considérer comme +un témoin sans conséquence, s'habitua aussi à ne plus se contraindre, +et Laravinière ne put rester longtemps impassible spectateur de ses +emportements. Un jour il le trouva dans une véritable fureur: Horace +avait passé la nuit au bal de l'Opéra; il avait les nerfs agacés, et +regardait comme une injure de la part de Marthe, comme un empiétement +sur sa liberté, comme une tentative de despotisme, qu'elle lui eût +adressé quelques reproches sur cette absence prolongée. Marthe n'était +pas jalouse, ou, du moins, si elle l'était, elle n'en laissait jamais +rien paraître; mais elle avait été inquiète toute la nuit, parce +qu'Horace lui avait promis de rentrer à deux heures. Elle avait craint +une querelle, un accident, peut-être une infidélité. Quoi qu'elle eût +souffert, elle ne se plaignait que de ne pas avoir été avertie, et sa +figure altérée disait assez les angoisses de son insomnie cruelle. + +«N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace en s'adressant +à Laravinière, d'être traité comme un enfant par sa bonne, comme un +écolier par son précepteur? Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer +à l'heure qu'il me plaît! Il faut que je demande une permission; et si +je m'oublie un peu, je trouve que le délai expiré est devant moi comme +un arrêt, comme la mesure exacte et compassée du temps où il m'est +permis de me distraire. Voilà qui est plaisant! je me ferai signer un +permis avec un dédit de tant par minute. + +--Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laravinière à demi-voix. + +--Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des roses? reprit Horace +à voix haute. Est-ce que des souffrances puériles et injustes doivent +être caressées, tandis que des souffrances poignantes et légitimes comme +les miennes s'enveniment de jour en jour? + +--Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit Marthe en levant sur +lui, d'un air de douleur sévère, ses grands yeux d'un bleu sombre. En +vérité, je ne croyais pas travailler ici à votre malheur. + +--Oui, vous me rendez malheureux, s'écria-t-il, horriblement malheureux! +Si vous voulez que je vous le dise en présence de Jean, votre éternelle +tristesse rend mon intérieur odieux. C'est à tel point que quand j'en +sors, je respire, je m'épanouis, je reviens à la vie; et que, quand +j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens mourir. Votre amour, +Marthe, c'est la machine pneumatique, cela étouffe. Voilà pourquoi, +depuis quelque temps, vous me voyez moins souvent. + +--Je crois que vous faites une erreur de date, répondit Marthe, à qui la +fierté blessée rendit le courage. Ce n'est pas ma tristesse continuelle +qui vous a forcé à vous absenter; c'est votre absence continuelle qui +m'a forcée à être triste. + +--Vous l'entendez, Laravinière! dit Horace, qui avait besoin de trouver +une excuse dans la conscience d'autrui, et à qui l'air soucieux de Jean +faisait craindre un jugement sévère. Ainsi c'est parce que je sors, +parce que je mène la vie qui sied à un homme, parce que je fais de mon +indépendance l'usage qui me convient, que je suis condamné à trouver, +en rentrant, un visage bouleversé, un sourire amer, des doutes, des +reproches, de la froideur, des accusations, des sentences! Mais c'est le +plus affreux supplice qui soit au monde! + +--Je vois, dit Laravinière en se levant, que vous êtes tous les deux +fort à plaindre. Écoutez; si vous voulez m'en croire, vous vous +quitterez. + +--C'est tout ce qu'il désire! s'écria Marthe en mettant ses deux mains +sur son visage. + +--Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de +Laravinière, reprit Horace avec emportement. + +--Un instant, dit Laravinière. Ne me faites pas jouer ici un personnage +que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier les confidences d'aucun de +vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement, +parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne vous +êtes jamais convenu; vous marchez de l'engouement à la haine, et vous +feriez mieux de mettre le pardon et l'amitié entre vous. + +--J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une +improvisation de Laravinière, dit Horace; au moins, Marthe, vous me +direz si c'est l'expression de votre pensée? + +--Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être, répondit-elle avec +dignité, en vous entendant m'accuser de votre malheur.» + +Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe fût +délaissée par lui; mais il ne voulait pas être quitté par elle. La force +qu'elle montrait en ce moment, et que la présence d'un tiers lui avait +inspirée, causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il eût +encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours à sa +colère et à son chagrin. L'ancienne jalousie même se réveilla, le nom +abhorré de M. Poisson revint sur ses lèvres comme une vengeance; et +celui d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant le +bras de Marthe, lui dit avec force: + +--Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant sans raison et sans +dignité; à votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus +chez lui. + +--Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace avec un mépris +sanglant, j'y consens de grand coeur; car je comprends maintenant ce qui +se passe entre elle et vous. + +--Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle serait honorée et +respectée, tandis que chez vous elle est humiliée et insultée. Ah! grand +Dieu! ajouta-t-il avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une +femme comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de ma vie... + +Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son coeur eût été prêt +à s'échapper dans une parole. Il y avait tant de vérité dans son accent, +que la jalousie feinte ou subite d'Horace s'évanouit à l'instant même; +l'émotion de Laravinière le gagna par un effet sympathique; et obéissant +à une de ces réactions auxquelles nous portent souvent les scènes +violentes, il fondit en larmes; et lui tendant la main avec effusion: + +«Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand coeur, et moi +je suis un lâche, un misérable. Demandez pardon pour moi à cette pauvre +femme dont je ne suis pas digne.» + +Cette franche et noble résolution termina la querelle, et gagna même le +coeur sincère de Jean. + +«A la bonne heure, dit-il en mettant la main de Marthe dans celle +d'Horace, vous êtes meilleur que je ne croyais, Horace; il est beau de +savoir reconnaître ses torts aussi vite et aussi généreusement que vous +venez de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'à les oublier.» + +Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'être pas témoin de la joie +de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une sensibilité qu'il était +habitué à réprimer. + +Malgré ce beau dénouement, des scènes semblables se répétèrent bientôt, +et devinrent de plus en plus fréquentes. Horace aimait la dissipation; +il y cédait avec une légèreté effrénée. Il ne pouvait plus passer une +seule soirée chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et de +l'Opéra. Là il était condamné à ne point briller; mais c'était pour lui +une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui étalent, dans +les loges, leur beauté ou leur luxe devant une foule de jeunes gens +pauvres, avides de plaisir, d'éclat et de richesse. Il connaissait par +leurs noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l'argent +et l'orgueil semblaient mettre une barrière infranchissable à sa +convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs équipages et leurs amants; +il se tenait au bas de l'escalier pour les voir défiler devant lui +lentement, les épaules mal cachées par des fourrures qui tombaient +parfois tout à fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement +l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien dit de trop en +peignant l'impudence singulière des femmes du grand monde; mais c'était +une brutalité philosophique dont Horace ne songeait guère à être +complice. Son ambition hardie n'était pas blessée de ces regards froids +et provoquants par lesquels cette espèce de femmes semble vous dire: +«Admirez, mais ne touchez pas.» Le regard effronté d'Horace semblait +leur répondre: «Ce n'est pas à moi que vous diriez cela.» Enfin, les +émotions de la scène, la puissance de la musique, la contagion des +applaudissements, tout, jusqu'à la fantasmagorie du décor et l'éclat +des lumières, enivrait ce jeune homme, qui, après tout, n'avait en cela +d'autre tort que d'aspirer aux jouissances offertes et retirées sans +cesse par la société aux pauvres, comme l'eau à la soif de Tantale. + +Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et délabrée, et qu'il +trouvait Marthe froide et pâle, assoupie de fatigue auprès d'un +feu éteint, il éprouvait un malaise où le remords et le dépit se +combattaient douloureusement. Alors, à la moindre occasion, l'orage +recommençait; et Marthe, n'espérant pas guérir d'une passion aussi +funeste, désirait et appelait la mort avec énergie. + +Dans ces sortes de secrets domestiques, dès qu'on a laissé tomber le +premier voile on éprouve de part et d'autre le besoin d'invoquer le +jugement d'un tiers; on le recherche, tantôt comme un confident, tantôt +comme un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements. Il +était fâché de se sentir entraîné à prendre part dans la querelle, et +il avouait à Arsène que, malgré ses résolutions de neutralité, il était +obligé de contracter avec Horace une sorte d'amitié. En effet, ce +dernier lui témoignait une confiance et lui prouvait souvent une +générosité de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace avait, en +dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes; il était aussi +prompt à se radoucir qu'il l'était à s'emporter. Une parole sage +trouvait toujours le chemin de sa raison; une parole affectueuse +trouvait encore plus vite celui de son coeur. Au milieu d'un débordement +inouï d'orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir +modeste et ingénu. Enfin, il offrait tour à tour le spectacle des +dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute +que nous avons rapportée en gros ci-dessus résume toutes celles qui +suivirent, et que Laravinière fut appelé à terminer. + +Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées un certain nombre +de fois, Laravinière, obéissant, ainsi qu'Arsène le lui avait +conseillé, à la spontanéité de ses impressions, se sentit porté à moins +d'indulgence envers Horace. Il y a, dans le retour fréquent d'un même +tort, quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des âmes +justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué de la facilité +avec laquelle Horace s'accusait lui-même et demandait pardon, que son +admiration pour cette facilité se changea en une sorte de mépris. Il +arriva enfin à ne voir en lui qu'un hâbleur sentimental, et à sentir sa +conscience dégagée de cette affection dont il n'avait pu se défendre. +Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était inévitable de la +part d'un caractère aussi ferme et aussi égal que l'était celui de Jean. + +«Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que celui-ci invoquait +encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage +que je ne m'intéresse plus du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir +d'un côté une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais +dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre; car il y a de la +monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment, et chez vous il y a +une faiblesse misérable dans toutes ces parades de violence dont vous +nous _régalez_. Je vous ai cru d'abord égoïste, et puis je vous ai cru +bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais; vous êtes +froid, et vous aimez à vous démener dans un orage de passions factices; +vous avez une nature de comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir +de vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots, vous vous +amusez à nos dépens, j'en suis certain. Oh! ne vous fâchez pas, ne +roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le +poing. J'ai vu cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire +ou dire je répondrais _connu!_ Je suis un spectateur usé, et désormais +aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au théâtre. Je sais que vous +êtes puissant dans le drame; mais je sais toutes vos pièces par coeur. +Si vous voulez que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre +poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement que vous n'aimez +plus votre maîtresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi à le +lui faire comprendre avec tous les égards et les ménagements qui lui +sont dus. C'est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je +vous croirai un homme d'honneur. + +--Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je consens à vous parler +froidement, très-froidement; car je sais me vaincre, et commence par +vous dire sérieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de +toutes les insultes que vous venez de me faire... + +--Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixième fois depuis un mois que +vous me provoquez; et c'eût été vous rendre service que de vous prendre +au mot; mais j'ai un meilleur emploi à faire de mon sang que de le +compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je +fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons à +l'escrime, et en conséquence souffrez que je refuse votre nouveau défi. + +--Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme la mort. + +--Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais +avec un croc-en-jambe et un revers de mon _frère-jean_... Dieu m'en +préserve, Horace! ces façons-la sort bonnes avec les mouchards et les +gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore pour vous +quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutôt +que d'y répondre. Taisez-vous donc. Je vous préviens que je ne me +défendrai pas, et qu'il y aurait lâcheté de votre part à m'attaquer. + +--Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lâche, trois fois +lâche, de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages, vous me traitez +avec le dernier mépris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de +réparation! Ah! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui +déchirent leurs propres entrailles en présence de leur ennemi. + +--Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la déclamation; +car je ne suis pas votre ennemi; et je jure que je ne veux pas vous +insulter. Je vous donne une leçon amicale, et vous pouvez bien la +recevoir, puisque vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a +longtemps que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des +excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre vous. + +--Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; vous me faites rougir +de l'abandon et de la loyauté de coeur que j'ai eus avec vous. + +--Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empêcher de vous humilier +de nouveau que je vous défends d'y revenir. + +--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'écria Horace en pleurant de +rage et en se tordant les mains, pour être traité de la sorte? + +--Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit Laravinière. +Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre créature qui vous adore et +que vous n'estimez seulement pas. + +--Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que je n'estime pas la +femme à qui j'ai donné ma jeunesse, ma vie, la virginité de mon coeur? + +--Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que vous l'ayez fait, +et, dans tous les cas, je suis peu disposé à vous en plaindre. + +--Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est vous qui êtes un +être froid et sans intelligence des passions. + +--C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume; mais je ne +fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce +cas, en quoi vous êtes si à plaindre? + +--Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour +la première fois, et d'être aimé pour la seconde ou troisième. + +--Ah! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les épaules. La Vierge +Marie était seule digne de monsieur Horace Dumontet! _Connu!_ mon cher. +Vous l'avez dit assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais +dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la pensée, prouve +qu'on était digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanité +et quelle erreur sont les vôtres! Il y a certaines femmes perdues qui +valent mieux que certains adolescents. + +--Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent personnage. + +--Oui, mais je dis la vérité. Il y a des coeurs purs sous des robes +souillées, et des coeurs corrompus sous des gilets magnifiques.» + +Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux à +la figure du Laravinière. Jean les esquiva, et les poussant du bout de +son pied: + +«C'est cela, dit-il; comme si vous n'étiez pas assez endetté avec votre +tailleur! + +--Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oublié; +mais je vous remercie de me le rappeler. + +--Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière avec +insouciance; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en +profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le vôtre, et +parlons un peu sans nous fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des +torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que +vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous l'esprit, les belles +paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu'à un certain point. +Je sais bien que c'est le privilège des beaux garçons, comme celui des +belles femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que vous ayez +la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble à un sanglier plus qu'à +un chrétien, et dont la face a été labourée un jour qu'il grêlait des +hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer à faire +souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous êtes dégoûté; +c'est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir guérir le +mal que vous avez fait. + +--Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je ne puis m'en +séparer! je ne m'habituerais pas à vivre sans elle! + +--Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puisque vous vous arrangez +de manière à rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir +serait de vaincre un amour qui lui est nuisible. + +--Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais. + +--En êtes-vous bien sûr? + +--Elle se tuera si je l'abandonne. + +--Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible; mais +si vous le faites par loyauté, par dévouement, au nom de l'honneur, au +nom de votre amour même... + +--Jamais! jamais Marthe ne se résignera à me perdre, je le sais trop. + +--Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec la même franchise +que je viens d'avoir avec vous, et nous verrons. + +--Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle! + +--Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1° qu'il n'y eût plus un seul +miroir dans l'univers; 2° que Marthe perdît la vue; 3° qu'elle et moi +n'eussions aucun souvenir de ma figure. + +--Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer? + +--Je vais vous le dire sans détour: j'ai des vues pour un autre. + +--Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe +ou pour quel don Juan du Café de Paris? + +--Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène. + +--Comment, vous le voyez? + +--Tous les jours. + +--Et vous m'en avez fait mystère?... Voilà qui est étrange! + +--C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et +je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime. + +--Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà s'est changé en +pluie de gros sous pour me supplanter? + +--Triple insulte pour _lui_, pour _elle_ et pour _moi_. Grand merci! +C'était dans votre rôle? Vous l'avez très-bien dit! Si j'étais claqueur, +je me pâmerais d'admiration. + +--Mais enfin, Laravinière, c'est à me rendre fou! Vous agissez ici +contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me +fiais à vous! + +--Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé le nom +d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous brouiller avec elle, je n'ai +jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier: +mon coeur et ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison +aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage, avec +votre autorisation, à rompre un engagement qui vous pèse et qui la tue.» + +Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable de +Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour +regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de +réfléchir à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un +parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut se décider à +rien. + + + +XXII. + +Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire. Il avait +horreur de la solitude, et il avait besoin du dévouement d'autrui, deux +choses qui lui rendaient Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait +le dire à Laravinière; car celui-ci n'était plus disposé à se faire +illusion sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de cette +persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploitation. Marthe était +plus facile à tromper ou à contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui +dit un mot de crainte ou de regret à l'idée de séparation, pour qu'elle +acceptât héroïquement toutes les souffrances attachées à cette union +malheureuse. + +«Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; sa santé n'est pas +si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes indispositions par suite +d'une irritabilité des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour +sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère +d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; il ne +sait pas s'occuper de lui-même: si je n'étais pas là, au milieu de ses +rêveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger. +Sans compter qu'il n'aurait jamais la précaution et l'attention de +mettre tous les jours vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m'aime, +malgré toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments +d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même, qu'il préférait +souffrir encore mille fois plus de son amour que de guérir en cessant +d'aimer.» + +C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière; car ce dernier, voyant +qu'Horace ne se décidait à rien, avait rompu la glace avec elle, après +avoir bien et dûment averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace, +qui l'avait pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion, +prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des querelles sérieuses +pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement au défi de lui voler le +coeur de Marthe, et lui donnait désormais carte blanche auprès d'elle. +Quoiqu'il fût outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait +ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit, +timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le +paraître; et il sentait bien que d'un mot il détruirait, dans l'esprit +de son indulgente amie, tout l'effet du plus long discours possible de +Laravinière. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son +empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un pari. Combien +d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées et comme ranimées avec +effort dans des coeurs lassés ou éteints, par la crainte de donner un +triomphe à ceux qui en prédisaient la fin prochaine! Le repentir et le +pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés, et il +y a plus de loyauté qu'on ne pense à braver le scandale d'une rupture +devenue nécessaire. + +Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait résolu de +sauver Marthe, elle était plus que jamais ennemie de son propre salut. +Il vit bientôt qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu, il +la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au lieu +de le servir, il avait empiré sa situation; et il rentra dans sa +neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe apparemment n'était pas +aussi malheureuse qu'il l'avait jugé. + +Il eût, à celle époque, quitté l'hôtel de M. Chaignard, si des raisons +étrangères à nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sûr +et plus propice qu'aucun autre à certains projets qui l'occupaient +secrètement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean +n'est plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent son sort +sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence, à l'abri +de toute persécution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours +ignoré, et je l'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne +pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne. Avec le +caractère ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le +dévorait, j'ai toujours pensé qu'il était homme plutôt à gourmander la +prudence des chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions, +qu'à se laisser devancer par eux dans une entreprise à main armée. Ma +situation ne me permettait pas d'être son confident. A quel point Arsène +le fut, je ne l'ai pas su davantage, et je n'ai pas cherché à le savoir. +Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement dans la +chambre de Laravinière, un jour que celui-ci avait oublié de s'enfermer, +il le trouva environné de fusils de munition qu'il venait de tirer d'une +grande malle, et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien des +armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du +plomb, un moule, tout ce qui était nécessaire pour envoyer le possesseur +de ces dangereuses reliques devant un jury, et de là en place de Grève +ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément dans une heure de +spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-là avec Laravinière, +quoiqu'il se fût promis de n'en plus avoir. + +«Oui-da! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment son coffre, +jouez-vous ce jeu-là? Eh bien! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec +cette manière de voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier +une de ces clarinettes, je suis très-capable d'en jouer aussi. + +--Dites-vous ce que vous pensez, Horace? répondit Jean en attachant sur +lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez +si souvent raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire, que je +ne sais pas si je puis compter sur votre discrétion. Cependant, quelque +peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand +vous vous rappellerez qu'il y va de ma tête, vous ne vous amuserez pas, +j'espère, à me plaisanter tout haut sur mon goût pour les armes à feu. + +--J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte à cet égard; et je vous +répète que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je +voudrais, moi aussi, avoir une espérance, une conviction assez forte +pour me faire hacher à coups de sabre derrière une barricade. + +--Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous adresser à moi. Voyez, +Horace, est-ce que ne voilà pas une plume avec laquelle un jeune poëte +comme vous pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel?» + +En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'était +réservée pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa +main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses +genoux, et tomba dans une rêverie profonde. + +«A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'écria-t-il lorsque Laravinière, +achevant de serrer ses dangereux trésors, lui ôta doucement son arme +favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas +un leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle nous dit: +Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et +vous parviendrez à tout! et il n'y aura pas de place si haute à laquelle +vous ne puissiez vous asseoir! Que fait-elle, cette société menteuse +et lâche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous donne-t-elle de +développer les facultés qu'elle nous demande et d'utiliser les talents +que nous acquérons pour elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous +méconnaît, elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si nous +nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue; si nous +restons tranquilles, elle nous méprise ou nous oublie. Ah! vous avez +raison, Jean, grandement raison de vous préparer à un glorieux suicide! + +--Oh! si vous croyez que je songe à ma gloire et à celle de mes amis, +vous vous trompez beaucoup, dit Laravinière. Je suis très-content de la +société en ce qui me concerne. J'y jouis d'une indépendance absolue, +et j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en véritable +bohémien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est de conspirer pour son +renversement; car le peuple souffre, et l'honneur appelle ceux qui se +sont dévoués pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra! + +--Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace; mais, soit dit sans +vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se +soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voilà tout, +mon cher président: chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi +aimeriez-vous le peuple? + +--Parce que j'en suis. + +--Vous en êtes sorti, vous n'en êtes plus. Le peuple seul si bien que +vous avez des intérêts différents des siens, qu'il vous laisse conspirer +tout seul, ou peu s'en faut. + +--Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas à m'expliquer +là-dessus; mais soyez sûr que je suis sincère quand je dis: «J'aime le +peuple.» Il est vrai que j'ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce +de bourgeois, que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si nous +avons un jour un régime spartiate qui prohibe la bière et le _caporal_. +Mais qu'importe tout cela? Le peuple, c'est le droit méconnu, c'est la +souffrance délaissée, c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous +voulez; mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle est assez +belle pour que nous combattions pour elle. + +--C'est une idée que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez +proclamée. + +--Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue? Et pourquoi le +ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une idée meurt comme +une passion, comme un besoin? La souveraineté de tous sera toujours +un droit: l'établir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de +l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je ne trouverais pas la mort au +commencement.» + +Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs théories à cet +égard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il eût pour lui la +vérité et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte +et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les +moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la république, mais +il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que +le peuple trouverait le sien à remettre ses intérêts aux mains de +l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de +travailler au progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il +n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des droits sur l'action +des hommes supérieurs, ni qu'il pût en faire un bon usage. Beaucoup +d'aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument +d'Horace contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient +toujours, et n'agissaient jamais. + +Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait un rôle actif, ou +était prêt à le jouer, il conçut pour lui plus d'estime, et se repentit +de l'avoir blessé. Tout en continuant de contester le principe d'une +révolution en faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira +n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des émotions, et un +essor pour son ambition trompée par le régime constitutionnel. Il +demanda à Jean sa confiance, se réconcilia avec lui; et, soit qu'il +y eût alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que +Laravinière se fit des illusions gratuites, Horace crut à un mouvement +efficace, s'engagea par serment auprès de Jean à s'y jeter au premier +appel, et se tint prêt à tout événement. Il se procura un fusil, et fit +des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut +plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus égale. Ce rôle de +conspirateur l'occupait tout entier. Ce rôle ranimait son espoir abattu; +il le vengeait secrètement de l'indifférence de la société envers lui; +il lui donnait une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude +vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter Marthe, à +la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il +brûlait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance, et répandait +des fleurs sur sa tombe; il fit même son épitaphe en vers. Quand il +rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l'Opéra, et qu'elle le salua +fort légèrement, il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-être +l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant, un grand orateur ou un +publiciste influent dans la république. + +Soit que les événements qui approchaient ne fussent pas prévus par +d'autres que par lui, soit que des circonstances cachées en eussent +retardé l'accomplissement, Laravinière n'avait eu autre chose à faire +qu'à fourbir ses fusils, dans l'attente d'une révolution, lorsque le +choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement les masses +de toute préoccupation politique. + +J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau, par une de ces froides +nuits du printemps qui semblaient donner plus d'intensité au fléau, et +j'attendais, en volant à _l'ennemi_ un quart d'heure de mauvais sommeil, +qu'on vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une +main se poser sur mon épaule. Je me réveillai brusquement, et me levant +par habitude, je fus prêt à suivre la personne qui me réclamait, avant +d'avoir ouvert tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut +seulement lorsqu'elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue +à l'entrée de l'ambulance, que je crus la reconnaître, malgré le +changement qui s'était opéré en elle. + +«Marthe! m'écriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui venez-vous me +chercher, grand Dieu? + +--Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh! +venez tout de suite, venez avec moi!» + +J'étais déjà en route avec elle. + +«Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin faisant. + +--Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, et son +esprit est tellement frappé, que je crains tout. Il y a plusieurs jours +qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit à plusieurs +reprises qu'il était perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au +spectacle, et en rentrant il a soupé. + +--Et quels accidents? + +--Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir à +l'ambulance, que la frayeur s'est emparée de moi tout à coup, et je puis +à peine me soutenir. + +--En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras. + +--Oh! c'est seulement un peu de froid! + +--Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de +mon manteau. + +--Non, non, cela nous retarderait, marchons! + +--Pauvre Marthe! vous êtes maigrie, lui dis-je tout en marchant vite, et +en regardant à la lueur blafarde des réverbères, ses joues amincies, +que creusait encore l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gré de la +bise. + +--Je suis pourtant très-bien portante,» me dit-elle d'un air préoccupé. +Puis tout à coup, par une liaison d'idées qui ne s'était pas encore +faite en elle: Dites-moi donc plutôt, s'écria-t-elle vivement, comment +se porte Eugénie. + +--Eugénie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que d'avoir perdu votre +amitié. + +--Ah! ne dites pas cela! répondit-elle avec un accent déchirant. Mon +Dieu! épargnez-moi ce reproche-là! Dieu sait que je ne le mérite pas! +Dites-moi plutôt qu'elle m'aime toujours. + +--Elle vous aime toujours tendrement, chère Marthe. + +--Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui +était personnel, et me tirant par le bras pour me faire courir. + +Je courus, et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un cri perçant en +me voyant, et se jetant dans mes bras: + +«Ah! maintenant je puis mourir, s'écria-t-il avec chaleur; j'ai retrouvé +mon ami.» Et il retomba sur son fauteuil, pâle et brisé, comme s'il +était près d'expirer. + +Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tâtai son pouls, qui était +à peine sensible. Je l'examinai, je le fis coucher, je l'interrogeai +attentivement, et je me disposai à passer la nuit près de lui. + +Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à une exaspération +douloureuse, tous ses nerfs étaient agités; il avait une sorte de +délire, il parlait de mort, de guerre civile, de choléra, d'échafaud; +et mêlant, dans ses rêves, les diverses idées qui le possédaient, il me +prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale +_tapissière_, tantôt pour le bourreau qui le conduisait au supplice. A +ces moments d'exaltation succédaient des évanouissements, et quand +il revenait à lui-même, il me reconnaissait, pressait mes mains avec +énergie, et s'attachant à moi, me suppliait de ne pas l'abandonner, et +de ne pas le laisser mourir. Je n'en avais pas la moindre envie, et je +me mettais à la torture pour deviner son mal; mais quelque attention +que j'y apportasse, il m'était impossible d'y voir autre chose qu'une +excitation nerveuse causée par une affection morale. Il n'y avait pas le +moindre symptôme de choléra, pas de fièvre, pas d'empoisonnement, pas de +souffrance déterminée. Marthe s'empressait autour de lui avec un zèle +dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, j'étais si +frappé de son air de dépérissement, et d'angoisse, que je la suppliai +d'aller se coucher. Je ne pus l'y faire consentir. Cependant, à la +pointe du jour, Horace s'étant calmé et endormi, elle tomba à son tour +assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'étais au chevet, vis-à-vis +d'elle, et je ne pouvais m'empêcher de comparer la figure d'Horace, +pleine de force et de santé, avec celle de cette femme que j'avais vue +naguère si belle, et qui n'était plus devant mes yeux que comme un +spectre. + +J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans réveiller personne, Laravinière +entra sur la pointe du pied, et vint s'asseoir près de moi. Il avait +passé lui-même la nuit auprès d'un de ses amis atteint du choléra, et, +en rentrant, il avait appris que Marthe était allée à l'ambulance pour +Horace. «Qu'a t-il donc?» me demanda-t-il en se penchant vers lui pour +l'examiner. Quand je lui eus avoué que je n'y voyais rien de grave, et +que cependant il m'avait occupé et inquiété toute la nuit, Jean haussa +les épaules. «Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? me dit-il en +baissant la voix encore davantage: c'est une panique, rien de plus. +Voilà deux ou trois fois qu'il nous a fait des scènes pareilles; et si +j'avais été ici ce soir, Marthe n'aurait pas été, tout effrayée, vous +déranger. Pauvre femme! elle est plus malade que lui. + +[Illustration: J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau.] + +--C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, vous, bien sévère pour +mon pauvre Horace? + +--Non; je suis-juste. Je ne prétends pas qu'Horace soit ce qu'on appelle +un lâche; je suis même sûr qu'il est brave, et qu'il irait résolument au +feu d'une bataille ou d'un duel. Mais il a ce genre de lâcheté commun +à tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la maladie, la +souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse qu'on trouve dans son +lit. Il est ce que nous appelons _douillet_. Je l'ai vu une fois tenir +tête, dans la rue, à des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer, +et que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu aussi tomber +en défaillance pour une petite coupure qu'il s'était faite au bout du +doigt en taillant sa plume. C'est une nature de femme, malgré sa barbe +de Jupiter Olympien. Il pourrait s'élever à l'héroïsme, il ne supporte +pas un _bobo_. + +--Mon cher Jean, répondis-je, je vois tous les jours des hommes dans +toute la force de l'âge et de la volonté, qui passent pour fermes et +sages, et que la pensée du choléra (et même de bien moindres maux ) rend +pusillanimes à l'excès. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. Les +exceptions seules affrontent la maladie avec stoïcisme. + +--Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procès à votre ami; mais je +voudrais que cette pauvre Marthe s'habituât à ses manières, et ne prît +pas l'alarme toutes les fois qu'il lui passe par la tête de se croire +mort. + +--Est-ce donc là, demandai-je, la cause de son air triste et accablé? + +--Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne veux pas faire ici +le délateur. Je me suis abstenu jusqu'à présent de vous dire ce qui se +passait. Puisque vous voilà revenu chez eux, vous en jugerez bientôt par +vous-même. + + + +XXIII. + +En effet, étant revenu le lendemain m'assurer de l'état de parfaite +santé où se trouvait Horace, j'obtins de lui, sans la provoquer +beaucoup, la confidence de ses chagrins. «Eh bien, oui, me dit-il, +répondant à une observation que je lui faisais, je suis mécontent de mon +sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tout à fait +las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma +coupe, je me couperais la Gorge. + +[Illustration: Marthe.] + +--Cependant hier, en vous croyant pris du choléra, vous me recommandiez +vivement de ne pas vous laisser mourir. J'espère que vous vous exagérez +à vous-même votre spleen d'aujourd'hui. + +--C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'étais fou, je tenais à la +vie par un instinct animal; aujourd'hui que je retrouve ma raison, je +retrouve l'ennui, le dégoût et l'horreur de la vie.» + +J'essayai de lui parler de Marthe, dont il était l'unique appui, et qui +peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter à +ses jours. Il fit un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'à +la fureur; il regarda dans la chambre voisine, et s'étant assuré +que Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin, «Marthe! +s'écria-t-il! eh bien, vous nommez mon fléau, mon supplice, mon enfer! +Je croyais, après toutes les prédictions que vous m'avez faites à cet +égard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles +se sont réalisées; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et je ne sais +pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui +ferais mystère de ce qui se passe en moi. Sachez donc la vérité, +Théophile: j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en +même temps je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant je +n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez +tout expliquer, vous qui mettez l'amour en théorie, et qui prétendez le +soumettre à un régime comme les autres maladies. + +--Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu'il me serait facile de +constater du moins l'état de votre âme. Vous aimez Marthe, j'en suis +bien certain; mais vous voudriez l'aimer davantage, et vous ne le pouvez +pas. + +--Eh bien, c'est cela même! s'écria-t-il. J'aspire à un amour sublime, +je n'en éprouve qu'un misérable. Je voudrais embrasser l'idéal, et je +n'étreins que la réalité. + +--En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton +caressant ce que mes paroles pouvaient avoir de sévère, vous voudriez +l'aimer plus que vous-même, et vous ne pouvez pas même l'aimer autant.» + +Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement qu'il ne +l'eût souhaité; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui +ne lui semblait pas à la hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y +confirmer. Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me +laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne m'inspirait +guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je ne voulais pas les +quitter sans m'être bien assuré que je ne pouvais rien pour adoucir leur +infortune. + +Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer dans son +coeur, qu'Horace avait été prompt à m'ouvrir le sien. Je devais m'y +attendre: elle était l'offensée, elle avait de justes sujets de plainte +contre lui, et une noble générosité la condamnait au silence. Pour +vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'était accusé devant moi, +et m'avait confessé tous ses torts: c'était la vérité. Horace ne s'était +pas épargné; il m'avait dévoilé ses fautes, tout en se défendant de la +cause égoïste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea +rien aux résolutions que Marthe semblait avoir prises; je remarquai en +elle une sorte de courage sombre et de désespoir morne que je n'aurais +pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilité et la sensibilité +expansive que je lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la +faute était toute à la société, dont l'opinion implacable flétrit à +jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en inspirant un +véritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, me parla +vaguement de religion et de résignation. Elle refusa également l'offre +que je lui fis de lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement +serait bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient amené la désunion; +et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle +me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule idée qui me parut +arrêtée dans son cerveau, parce qu'elle y revint à plusieurs reprises, +fut celle d'un devoir qu'elle avait à remplir, devoir mystérieux, et +dont elle ne détermina point la nature. + +En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je +crus observer qu'elle était enceinte; elle était si peu disposée à la +confiance, que je n'osai pas l'interroger à cet égard, et me réservai de +le faire en temps opportun. + +Quand je l'eus quittée, le coeur attristé profondément de sa souffrance, +je passai par hasard devant un café où Horace avait l'habitude d'aller +lire les journaux; et comme il y était en ce moment, il m'appela et me +força de m'asseoir près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait +dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était pas enceinte. +Il est impossible de rendre l'altération que ce mot causa sur son +visage. «Enceinte! s'écria-t-il; de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous +la croyez enceinte? Elle vous a dit qu'elle l'était? Malédiction de tous +les diables! il ne me faudrait plus que cela! + +--Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? lui dis-je. Si +Eugénie m'en annonçait une semblable, je m'estimerais bien heureux!--Il +frappa du poing sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la +faïence de l'établissement. + +--Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe d'abord, et +ensuite vous avez trois mille livres de rente et un état. Mais moi, que +ferais-je d'un enfant? à mon âge, avec ma misère, mes dettes, et mes +parents, qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je? avec quoi +le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les marmots, et qu'une +femme en couches me représente l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu! +vous me rappelez qu'elle lit l'_Emile_, sans désemparer depuis quinze +jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va lui donner une +éducation à la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carrés! Me +voilà père, je suis perdu!» + +Son désespoir était si comique, que je ne pus m'empêcher d'en rire. Je +pensai que c'était une de ces boutades sans conséquence qu'Horace aimait +à lancer, même sur les sujets les plus sérieux, rien que pour donner un +peu de mouvement à son esprit, comme à un cheval ardent qu'on laisse +caracoler avant de lui faire prendre une allure mesurée. J'avais bonne +opinion de son coeur, et j'aurais cru lui faire injure en lui remontrant +gravement les devoirs que sa jeune paternité allait lui imposer. +D'ailleurs je pouvais m'être trompé. Si Marthe eût été dans la position +que je supposais, Horace eût-il pu l'ignorer? Nous nous séparâmes, moi +riant toujours de son aversion sarcastique pour les marmots, et lui +continuant à déclamer contre eux avec une verve inépuisable. + +Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades qui s'étaient +fait inscrire. J'étais reçu médecin depuis l'automne précédent, et +je commençais ma carrière par la sinistre et douloureuse épreuve du +choléra. J'avais donc tout à coup une clientèle plus nombreuse que je ne +l'aurais désiré, et je fus tellement accaparé pendant plusieurs +jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une quinzaine. Ce fut sous +l'influence d'un événement étrange qui coupait court à toutes ses amères +facéties sur la progéniture. + +Il entra chez moi un matin, pâle et défait. + +«Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa. + +--Eugénie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans sa chambre. + +--Marthe! s'écria-t-il avec agitation. Je vous parle de Marthe; elle +n'est point chez moi, elle a disparu. Théophile, je vous le disais bien, +que je devrais me couper la gorge; Marthe m'a quitté, Marthe s'est +enfuie avec le désespoir dans l'âme, peut-être avec des pensées de +suicide.» + +Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son épouvante et sa +consternation n'avaient rien d'affecté. Nous courûmes chez Arsène. Je +pensais que cet ami fidèle de Marthe avait pu être informé par elle de +ses dispositions. Nous ne trouvâmes que ses soeurs, dont l'air étonné +nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et qu'elles ne +pressentaient pas même le motif de la visite d'Horace. Comme nous +sortions de chez elles, nous rencontrâmes Paul qui rentrait. Horace +courut à sa rencontre, et, se jetant dans ses bras par un de ces élans +spontanés qui réparaient en un instant toutes ses injustices: + +«Mon ami, mon frère, mon cher Arsène! s'écria-t-il dans l'abondance de +son coeur, dites-moi où _elle_ est, vous le savez, vous devez le savoir. +Ah! ne me punissez pas de mes crimes par un silence impitoyable. +Rassurez-moi; dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiée à vous. Ne me +croyez pas jaloux, Arsène. Non, à cette heure, je jure Dieu que je n'ai +pour vous qu'estime et affection. Je consens à tout, je me soumets à +tout! soyez son appui, son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous +la confie; je vous bénis si vous pouvez, si vous devez lui donner du +bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas morte, dites-moi que je ne +suis pas son bourreau, son assassin!» + +Quoique Marthe n'eût pas été nommée, comme il n'y avait qu'_elle_ au +monde qui pût intéresser Arsène, il comprit sur-le-champ, et je crus +qu'il allait tomber foudroyé. Il fut quelques instants sans pouvoir +répondre. Ses dents claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace +d'un air hébété, en retenant dans sa main froide et fortement contractée +la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne fit aucune réflexion. +Un mélange d'effroi et d'espoir le jetait dans une sorte de délire +farouche. Il se mit à courir avec nous. Nous allâmes à la Morgue; Horace +avait eu déjà la pensée d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. Nous +y entrâmes sans lui; il s'arrêta sous le portique, et s'appuya contre la +grille pour ne pas tomber, mais évitant de tourner ses regards vers cet +affreux spectacle, qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eût offert parmi +les victimes de la misère et des passions l'objet de nos recherches. +Nous pénétrâmes dans la salle, où plusieurs cadavres, couchés sur les +tables fatales, offraient aux regards la plus hideuse plaie sociale, la +mort violente dans toute son horreur, la preuve et la conséquence de +l'abandon, du crime ou du désespoir. Arsène sembla retrouver son courage +au moment où celui d'Horace faiblissait; il s'approcha d'une femme qui +reposait là avec le cadavre de son enfant enlacé au sien; il souleva +d'une main ferme les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage +de la morte, et comme si sa vue eût été troublée par un nuage épais, il +se pencha sur cette face livide, la contempla un instant, et la laissant +retomber avec une indifférence qui, certes, ne lui était pas habituelle: + +«Non,» dit-il d'une voix forte; et il m'entraîna pour répéter vite à +Horace ce _non_», qui devait le soulager momentanément. + +Au bout de quelques pas, Arsène s'arrêtant: + +«Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous a laissé.» + +Ce billet, Horace nous l'avait communiqué. Il le remit de nouveau à +Paul, qui le relut attentivement. Il était ainsi conçu: + +«Rassurez-vous, cher Horace, je m'étais trompée. Vous n'aurez pas les +charges et les ennuis de la paternité; mais après tout ce que vous +m'avez dit depuis quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait +pas durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps que +nous avons dû nous préparer mutuellement à cette séparation, qui vous +affligera, j'en suis sûre, mais à laquelle vous vous résignerez, en +songeant que nous nous devions mutuellement cet acte de courage et de +raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Ne +vous inquiétez pas de moi, je suis forte et calme désormais. Je quitte +Paris; j'irai peut-être dans mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne +vous reproche rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en +appellant sur vous la bénédiction du ciel.» + +Celle lettre n'annonçait pas des projets sinistres; cependant elle était +loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais trouvé naguère chez Marthe +tous les symptômes d'un désespoir sans ressource, et cette farouche +énergie qui conduit aux partis extrêmes. + +«Il faut, dis-je à Horace, faire encore un grand effort sur vous-même, +et nous raconter textuellement ce qui s'est passé entre vous depuis +quinze jours; d'après cela, nous jugerons de l'importance que nous +devons laisser à nos craintes. Peut-être les vôtres sont exagérées. Il +est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procèdés assez cruels +pour la pousser à un acte de folie. C'est un esprit religieux, c'est +peut-être un caractère plus fort que vous ne le pensez. Parlez, Horace; +nous vous plaignons trop pour songer à vous blâmer, quelque chose que +vous ayez à nous dire. + +--Me confesser devant lui? répondit Horace en regardant Arsène. C'est +un rude châtiment; mais je l'ai mérité, et je l'accepte. Je savais bien +qu'il l'aimait, lui, et que son amour était plus digne d'elle que le +mien. Mon orgueil souffrait de l'idée qu'un autre que moi pouvait lui +donner le bonheur que je lui déniais; et je crois que, dans mes accès de +délire, je l'aurais tuée plutôt que de la voir sauvée par lui! + +--Que Dieu vous pardonne! dit Arsène; mais avouez jusqu'au bout. +Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? Est-ce à cause de moi? Vous +savez bien qu'elle ne m'aimait pas! + +--Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil et de triomphe +égoïste; mais aussitôt ses yeux s'humectèrent et sa voix se troubla. +Je le savais, continua-t-il, mais je ne voulais seulement pas qu'elle +t'estimât, noble Arsène! C'était pour moi une injure sanglante que la +comparaison qu'elle pouvait faire entre nous deux au fond de son coeur. +Vous voyez bien, mes amis, que, dans ma vanité, il y avait des remords +et de la honte. + +--Mais enfin, reprit Arsène, elle ne me regrettait pas assez, elle ne +pensait pas assez à moi, pour qu'il lui en coûtât beaucoup de m'oublier +tout à fait? + +--Elle vous a longtemps défendu, répondit Horace avec une énergie qui me +portait à la fureur. Et puis tout à coup elle ne m'a plus parlé de +vous, elle s'y est résignée avec un calme qui semblait me braver et +me mépriser intérieurement. C'est à cette époque que la misère m'a +contraint à lui laisser reprendre son travail, et quoique j'eusse vaincu +en apparence ma jalousie, je n'ai jamais pu la voir sortir seule, sans +conserver un soupçon qui me torturait. Mais je le combattais, Arsène; +je vous jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement +quelquefois, dans des accents de colère, je laissais échapper un mot +indirect, qui paraissait l'offenser et la blesser mortellement. Elle +ne pouvait pas supporter d'être soupçonnée d'un mensonge, d'une +dissimulation si légère qu'elle fût dans ma pensée. Sa fierté se +révoltait contre moi tous les jours dans une progression qui me faisait +craindre son changement ou son abandon. Pourtant, depuis quelques +semaines, j'étais plus maître de moi, et, injuste qu'elle était! elle +prenait ma vertu pour de l'indifférence. Tout à coup une malheureuse +circonstance est venue réveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte; +Théophile m'en a donné l'idée, et j'en ai été consterné. Épargnez-moi +l'humiliation de vous dire à quel point le sentiment paternel était peu +développé en moi. Suis-je donc dans l'âge où cet instinct s'éveille dans +le coeur de l'homme? et puis l'horrible misère ne fait-elle pas une +calamité de ce qui peut être un bonheur en d'autres circonstances? Bref, +je suis rentré chez moi précipitamment, il y a aujourd'hui quinze jours, +en quittant Théophile, et j'ai interrogé Marthe avec plus de terreur que +d'espérance, je l'avoue. Elle m'a laissé dans le doute; et puis, irritée +des craintes chagrines que je manifestais, elle me déclara que si elle +avait le bonheur de devenir mère, elle n'irait pas implorer pour son +enfant l'appui d'une paternité si mal comprise et si mal acceptée par +les hommes de _ma condition_. J'ai vu là un appel tacite vers vous, +Arsène, je me suis emporté; elle m'a traité avec un mépris accablant. +Depuis ces quinze jours, notre vie a été une tempête continuelle, et je +n'ai pu éclaircir le doute poignant qui en était cause. Tantôt elle m'a +dit qu'elle était grosse de six mois, tantôt qu'elle ne l'était pas, et, +en définitive, elle m'a dit que si elle l'était, elle me le cacherait, +et s'en irait élever son enfant loin de moi. J'ai été atroce dans ces +débats, je le confesse avec des larmes de sang. Lorsqu'elle niait +sa grossesse, j'en provoquais l'aveu par une tendresse perfide, et +lorsqu'elle l'avouait, je lui brisais le coeur par mon découragement, +mes malédictions, et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des doutes +insultants sur sa fidélité, et des sarcasmes amers sur le bonheur +qu'elle se promettait de donner un héritier à mes dettes, à ma paresse +et à mon désespoir. Il y avait pourtant des moments d'enthousiasme et de +repentir où j'acceptais cette destinée avec franchise et avec une sorte +de courage fébrile; mais bientôt je retombais dans l'excès contraire, +et alors Marthe, avec un dédain glacial, me disait: «Tranquillisez-vous +donc; je vous ai trompé pour voir quel homme vous étiez. A présent que +j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis vous dire +que je ne suis pas grosse, et vous répéter que si je l'étais, je ne +prétendrais pas vous associer à ce que je regarderais comme mon unique +bonheur en ce monde.» + +«Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. Avant-hier la +mésintelligence fut plus profonde que la veille, et puis hier, elle le +fut à un excès qui m'eût semblé devoir amener une catastrophe, si +nous n'eussions pas été comme blasés l'un et l'autre sur de pareilles +douleurs. A minuit, après une querelle qui avait duré deux mortelles +heures, je fus si effrayé de sa pâleur et de son abattement, que je +fondis en larmes. Je me mis à genoux, j'embrassai ses pieds, je lui +proposai de se tuer avec moi pour en finir avec ce supplice de notre +amour, au lieu de le souiller par une rupture. Elle ne me répondit que +par un sourire déchirant, leva les yeux au ciel, et demeura quelques +instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta ses bras autour de +mon cou, et pressa longtemps mon front de ses lèvres desséchées par +une fièvre lente. «Ne parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se +levant: ce que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez être bien +fatigué, couchez-vous; j'ai encore quelques points à faire. Dormez +tranquille; je le suis, vous voyez!» + +«Elle était bien tranquille en effet! Et moi, stupide et grossier dans +ma confiance, je ne compris pas que c'était le calme de la mort qui +s'étendait sur ma vie. Je m'endormis brisé, et je ne m'éveillai qu'au +grand jour. Mon premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la +remercier à genoux de sa miséricorde. Au lieu d'elle, j'ai trouvé ce +fatal billet. Dans sa chambre rien n'annonçait un départ précipité. Tout +était rangé comme à l'ordinaire; seulement la commode qui contenait +ses pauvres hardes était vide. Son lit n'avait pas été défait: elle ne +s'était pas couchée. Le portier avait été réveillé vers trois heures du +matin par la sonnette de l'intérieur; il a tiré le cordon comme il fait +machinalement dans ce temps de choléra, où, à toute heure, on sort pour +chercher ou porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu +refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'étais là, étendu +comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait sa fuite, et qu'elle +m'arrachait le coeur de la poitrine pour me laisser à jamais vide +d'amour et de bonheur.» + +Après le douloureux silence où nous plongea ce récit, nous nous livrâmes +à diverses conjectures. Horace était persuadé que Marthe ne pouvait pas +survivre à cette séparation, et que si elle avait emporté ses hardes, +c'était pour donner à son départ un air de voyage, et mieux cacher son +projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. Il me semblait voir +dans toute la conduite de Marthe un sentiment de devoir et un instinct +d'amour maternel qui devaient nous rassurer. Quant à Arsène, après que +nous eûmes passé la journée en courses et en recherches minutieuses +autant qu'inutiles, il se sépara d'Horace, en lui serrant la main d'un +air contraint, mais solennel. Horace était désespéré. «Il faut, lui dit +Arsène, avoir plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond +de l'âme qu'il n'a pas abandonné la plus parfaite de ses créatures, et +qu'il veille sur elle.» + +Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Étant obligé de remplir mes +devoirs envers les victimes de l'épidémie, je ne pus passer avec lui +qu'une partie de la nuit. Laravinière avait couru toute la journée, de +son côté, pour retrouver quelque indice de Marthe. Nous attendions avec +impatience qu'il fût rentré. Il rentra à une heure du matin sans avoir +été plus heureux que nous; mais il trouva chez lui quelques lignes +de Marthe, que la poste avait apportées dans la soirée. «Vous m'avez +témoigné tant d'intérêt et d'amitié, lui disait-elle, que je ne veux pas +vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande un dernier service: +c'est de rassurer Horace sur mon compte, et de lui jurer que ma position +ne doit lui causer d'inquiétude, ni au physique ni au moral. Je crois en +Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi à _mon frère_ +Paul. Il le comprendra.» + +Ce billet, en rendant à Horace une sorte de tranquillité, réveilla ses +agitations sur un autre point. La jalousie revint s'emparer de lui. Il +trouva dans les derniers mots que Marthe avait tracés un avertissement +et comme une promesse détournée pour Paul Arsène. «Elle a eu, en +s'unissant à moi, dit-il, une arrière-pensée qu'elle a toujours +conservée et qui lui revenait dans tous les mécontentements que je lui +causais. C'est cette pensée qui lui a donné la force de me quitter. Elle +compte sur Paul, soyez-en sûrs! Elle conserve encore pour notre liaison +un certain respect qui l'empêchera de se confier tout de suite à un +autre. J'aime à croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas joué la comédie +avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant à chercher Marthe jusqu'à la +Morgue, il n'avait pas au fond du coeur l'égoïste joie de la savoir +vivante et résignée. + +--Vous ne devez pas en douter, répondis-je avec vivacité; Arsène +souffrait le martyre, et je vais tout de suite, en passant, lui faire +part de ce dernier billet, afin qu'il repose en paix, ne fût-ce qu'une +heure ou deux. + +--J'y vais moi-même, dit Laravinière; car son chagrin m'intéresse plus +que tout le reste.» Et sans faire attention au regard irrité que lui +lançait Horace, il lui reprit le billet des mains, et sortit. + +«Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me jouer! s'écria Horace +furieux. Jean est l'âme damnée de Paul, et l'entremetteur sentimental +de cette chaste intrigue. Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de +Marthe, comment et pourquoi elle _croit en Dieu_ (mot d'ordre que +je comprends bien aussi, allez!...), Paul va courir en quelque lieu +convenu, où il la trouvera; ou bien il dormira sur les deux oreilles, +sachant qu'après deux ou trois jours donnés aux larmes qu'elle croit me +devoir, l'infidèle orgueilleuse l'admettra à offrir ses consolations. +Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrangé avec un certain art. +Il y a longtemps qu'on cherchait un prétexte pour me répudier, et il +fallait me donner tort. Il fallait qu'on pût m'accuser auprès de mes +amis, et se rassurer soi-même contre les reproches de la conscience. +On y est parvenu; on m'a tendu un piège en feignant, c'est-à-dire en +_feignant de feindre_ une grossesse. Vous avez été innocemment le +complice de cette belle machination; on connaissait mon faible: on +savait que cette éventualité m'avait toujours fait frémir. On m'a fourni +l'occasion d'être lâche, ingrat, criminel... Et quand on a réussi à me +rendre odieux aux autres et à moi-même, on m'abandonne avec des airs de +victime miséricordieuse! C'est vraiment ingénieux! Mais il n'y aura que +moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment on a abandonné +le _Minotaure_, et comment on s'est tenu caché pour laisser passer +la première bourrasque de colère et de chagrin. Lui aussi, le pauvre +imbécile, a cru à un suicide! lui aussi, il a été à la police et à la +Morgue! lui aussi, sans doute, a trouvé un billet d'adieu et de belles +phrases de pardon au bout d'une trahison consommée avec Paul Arsène! Je +pense que c'est un billet tout pareil au mien; le même peut servir dans +toutes les circonstances de ce genre!...» + +Horace parla longtemps sur ce ton avec une âcreté inouïe. Je le trouvai +en cet instant si absurde et si injuste, que, n'ayant pas le courage +de le blâmer hautement, mais ne partageant nullement ses soupçons, je +gardai le silence. Après tout, comme j'étais forcé de le laisser à +lui-même jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le voir ranimé par des +dispositions amères que terrassé par l'inquiétude insupportable de +la journée. Je le quittai sans lui rien dire qui pût influencer son +jugement. + + + +XXIV. + +Lorsque je revins le revoir dans l'après-midi, je le trouvai au lit avec +un peu de fièvre et une violente agitation nerveuse. Je m'efforçai de le +calmer par des remontrances assez sévères; mais je cessai bientôt, en +voyant qu'il ne demandait qu'à être contredit afin d'exhaler tout son +ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de dépit que de douleur. +Alors il me soutint qu'il était au désespoir; et à force de parler de +son chagrin, il en ressentit de violents accès: la colère fit place aux +sanglots. En cet instant Arsène entra. Le généreux jeune homme, sans +s'inquiéter des soupçons injurieux d'Horace, que Laravinière ne lui +avait pas cachés, venait tâcher de lui faire un peu de bien en les +dissipant. Il y mit tant de grandeur et de dignité, qu'Horace se jeta +dans son sein, le remercia avec enthousiasme, et, passant de l'aversion +la plus puérile à la tendresse la plus exaltée, le pria d'être _son +frère, son consolateur, son meilleur ami, le médecin de son âme malade +et de son cerveau en délire_. + +Quoique nous sentissions bien, Arsène et moi, qu'il y avait de +l'exagération dans tout cela, nous fûmes attendris des paroles +éloquentes qu'il sut trouver pour nous intéresser à son malheur, et nous +voulûmes passer le reste de la journée avec lui. Comme il n'avait plus +de fièvre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai dîner avec +Arsène chez le brave Pinson. Nous rencontrâmes Laravinière en chemin, et +je l'emmenai aussi. D'abord notre repas fut silencieux et mélancolique +comme le comportait la circonstance; mais peu à peu Horace s'anima. Je +le forçai de boire un peu de vin pour réparer ses forces et rétablir +l'équilibre entre le principe sanguin et le principe nerveux. Comme il +était ordinairement sobre dans ses boissons, il éprouva plus rapidement +que je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de bordeaux, +et alors il devint expansif et plein d'énergie. Il nous témoigna à +tous trois un redoublement d'amitié que nous accueillîmes d'abord +avec sympathie, mais qui bientôt déplut un peu à Paul, et beaucoup à +Laravinière. Horace ne s'en aperçut pas, et continua à s'enthousiasmer, +à les prôner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop à propos de quoi. +Insensiblement le souvenir de Marthe venant se mêler à son effusion, il +se livra à l'espérance de la retrouver, jeta au ciel ce brûlant défi, se +vanta de l'apaiser, de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager +sa confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui inspirer +et nous en peignit l'ardeur et le dévouement avec un orgueil peu +convenable. Arsène pâlit plusieurs fois en entendant parler de la beauté +et des grâces ineffables de Marthe en style de roman, avec une chaleur +pleine de vanité. Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu +d'encouragement et d'approbation que nous avions donné à son triomphe +sur Marthe, avait souffert de le savourer toujours en silence. +Maintenant qu'un intérêt commun nous avait fortuitement conduits à lui +parler à coeur ouvert, à l'interroger, à l'écouter et à discuter avec +lui sur ce sujet délicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime +et toute l'affection que nous portions à celle qu'il avait si mal +appréciée, il éprouvait une vive satisfaction d'amour-propre à nous +entretenir d'elle, et à repasser en lui-même la valeur du trésor qu'il +venait de perdre. C'était un prétexte pour faire briller ce trésor +devant nous sans fatuité coupable, et il était facile de voir qu'il +était à demi consolé de son désastre par le droit qu'il en prenait de +rappeler son bonheur. Quoique Arsène fût au supplice, il l'écouta, et +l'aida même à cet épanchement imprudent avec un courage étrange. Quoique +le sang lui montât au visage à chaque instant, il semblait être résolu à +étudier Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir qui la +lui révélait sous une face nouvelle. Il voulait surprendre le secret de +cet amour que son rival avait eu le bonheur d'inspirer. Il savait +bien comment il l'avait perdu, car il connaissait le côté sérieux du +caractère de Marthe; mais ce côté romanesque qui s'était laissé dominer +par la passion d'un insensé, il l'analysait et le commentait dans sa +pensée en l'entendant dépeindre par cet insensé lui-même. Plusieurs fois +il pressa le bras de Laravinière pour l'empêcher d'interrompre Horace, +et quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume et sans +mépris, quoique tant de légèreté et de forfanterie déplacée lui inspirât +bien quelque secrète pitié. + +A peine nous eut-il quittés, que Laravinière, cédant à une indignation +longtemps comprimée, fit à Horace quelques observations d'une franchise +un peu dure. Horace était, comme on dit, tout à fait monté. Il avalait +du café mêlé de rhum, quoique je me plaignisse de cet excès de zèle à +outrepasser ma prescription. Il leva la tête avec surprise en voyant la +muette attention de Laravinière se changer en critiques assez sèches. +Mais il n'était déjà plus d'humeur à supporter humblement un reproche: +l'accès de repentir et de modestie était passé, la gloriole avait repris +le dessus. Il répondit au froid dédain de Laravinière par des sarcasmes +amers sur l'amour ridicule et malavisé qu'il lui supposait pour Marthe; +il eut de l'esprit, il acheva de s'enivrer avec la verve de ses réponses +et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colère en +s'efforçant de rire et de dénigrer. Ce dîner eût fini fort mal si je ne +fusse intervenu pour couper court à une discussion des plus envenimées. + +--Vous avez raison, me dit Laravinière en se levant, j'oubliais que je +parlais à un fou. + +Et, après m'avoir serré la main, il lui tourna le dos. Je ramenai +Horace chez lui: il était complètement gris, et ses nerfs plus irrités +qu'avant. Il eut un nouvel accès de fièvre, et comme j'étais forcé +d'aller encore à mes malades, je craignis de le laisser seul. Je +descendis chez Laravinière, qui venait de rentrer de son côté, et le +priai de monter chez Horace. + +--Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis aussi pour +Marthe, qui me le recommanderait si elle le savait tant soit peu malade. +Quant à lui personnellement, voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre +intérêt, je vous le déclare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur, +et qui en a infiniment moins que vous et moi. + +Aussitôt que je fus sorti, Jean s'installa auprès du lit de son malade, +et le regarda attentivement pendant dix minutes. Horace pleurait, +criait, soupirait, se levait à demi, déclamait, appelait Marthe tantôt +avec tendresse, tantôt avec fureur. Il se tordait les mains, déchirait +ses couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le regardait +toujours sans rien dire et sans bouger, prêt à s'opposer aux actes d'un +délire sérieux, mais résolu de n'être pas dupe d'une de ces scènes de +drame qu'il lui attribuait la faculté de jouer froidement au milieu de +ses malheurs les plus réels. + +A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que possible), Horace +n'était pas, comme le croyait Jean, un froid égoïste. Il est bien vrai +qu'il était froid; mais il était passionné aussi. Il est bien vrai qu'il +avait de l'égoïsme; mais il avait en même temps un besoin d'amitié, +de soins et de sympathie qui dénotait bien l'amour des semblables. Ce +besoin était si puissant chez lui, qu'il était porté jusqu'à l'exigence +puérile, jusqu'à la susceptibilité maladive, jusqu'à la domination +jalouse. L'égoïste vit seul; Horace ne pouvait vivre un quart d'heure +sans société. Il avait de la personnalité, ce qui est bien différent de +l'égoïsme. Il aimait les autres par rapport à lui; mais il les aimait, +cela est certain, et on eût pu dire sans trop sophistiquer que, ne +pouvant s'habituer à la solitude, il préférait l'entretien du premier +venu à ses propres pensées, et que, par conséquent, il préférait en un +certain sens les autres à lui-même. + +Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un moyen de s'étourdir, +et ce moyen était également bon pour ramener à lui les coeurs qu'il +avait blessés, et pour dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait. +Cette fatigue singulière, qui agissait sur le moral aussi bien que +sur le physique, consistait à donner à son chagrin un violent essor +extérieur par les paroles, par les larmes, les cris, les sanglots, même +par les convulsions et le délire. Ce n'était pas une comédie, comme le +croyait Laravinière; c'était une crise vraiment rude et douloureuse dans +laquelle il entrait à volonté. On ne peut pas dire qu'il en sortît de +même. Elle se prolongeait quelquefois au delà du moment où il en avait +senti le ridicule ou la fatigue; mais il suffisait d'un très petit +accident extérieur pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace +de la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, l'offre +subite d'un divertissement, une surprise quelconque, une petite +contusion ou une mince écorchure attrapée en gesticulant ou en se +laissant tomber, c'en était assez pour le ramener de la plus violente +exaltation à la tranquillité la plus docile, et c'était là pour moi la +meilleure preuve que ces émotions n'étaient pas jouées; car dans le cas +où il eût été aussi grand acteur que Jean le prétendait, il eût ménagé +plus habilement le passage de la feinte à la réalité. Laravinière était +impitoyable avec lui, comme les gens qui se gouvernent et se possèdent +le sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eût exercé les +fonctions de médecin ou d'infirmier, il eût vite appris qu'il est entre +les enfants et les fous une variété d'hommes à la fois ardents et +faibles, irritables et dociles, énergiques et indolents, affectés et +naïfs, en un mot froids et passionnés, comme je l'ai dit plus haut, +et comme je tiens à le dire encore pour constater un fait dont +l'observation n'est pas rare, bien qu'il soit communément regardé comme +invraisemblable. Ces hommes-là sont souvent médiocres, et ils sont +parfois d'une intelligence supérieure. C'est en général l'organisation +nerveuse et compliquée des artistes qui présente plus ou moins ces +phénomènes. Quoiqu'ils s'épuisent à ce fréquent abus de leurs facultés +exubérantes, on les voit rechercher avec une sorte d'avidité fatale +tous les moyens possibles d'excitation, et provoquer volontairement ces +orages qui n'ont que trop de véritable violence. C'est ainsi qu'Horace +faisait usage du délire et du désespoir, comme d'autres font usage +d'opium et de liqueurs fortes. «Il n'a qu'à se secouer un peu, disait +Jean, aussitôt la fureur vient comme par enchantement, et vous le +croiriez possédé de mille passions et de dix mille diables. Mais +menacez-le de le quitter, et vous le verrez se calmer tout à coup comme +un enfant que sa bonne menace de laisser sans chandelle.» Jean ne +songeait pas qu'il y a à Bicètre des fous furieux qui se tueraient si on +les laissait faire, et que la menace d'un peu d'eau froide sur la tête +rend tout à coup craintifs et silencieux. + +«Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-là pour qu'on l'entende, et +quand personne ne se dérange, il prend son parti de dormir ou d'aller se +promener.» C'était malheureusement la vérité, et, sous ce rapport, le +pauvre enfant était inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien: elles +attiraient à lui l'intérêt, les soins, le dévouement; et alors les +personnes qui lui étaient attachées faisaient mille efforts et +trouvaient mille moyens de le distraire et de le consoler. L'un le +flattait, et relevait par là son orgueil blessé; un autre le plaignait +et le rendait intéressant à ses propres yeux; un troisième le menait +au spectacle malgré lui, et remédiait par les amusements qu'il lui +procurait à l'ennui que lui imposait son dénûment. Enfin, il aimait à +être malade, comme font les petits collégiens pour aller à l'infirmerie +prendre du repos et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile +pour ne pas aller à l'armée, il se fût fait beaucoup de mal pour se +soustraire à un devoir pénible. + +Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-là au plus sévère de +ses gardiens. Il le savait, mais il se flattait de le vaincre et de +le dominer par un grand déploiement de souffrance. Il augmenta +volontairement sa fièvre et se rendit aussi malade qu'il lui fut +possible. Laravinière fut cruel. «Écoutez, lui dit-il d'un ton glacial, +je n'ai aucune pitié de vous. Vous avez mérité de souffrir, et vous ne +souffrez pas autant, que vous le méritez. Je blâme toute votre conduite, +et je méprise des remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des séides, +je le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi près +que moi, au lieu de passer la nuit à vous veiller, comme je fais, ils +iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous maltraite tout en vous +gardant le secret de vos misères, je vous rends de plus grands services +que tous ces niais qui vous gâtent en vous admirant. Mais écoutez bien +un dernier avis. Ces gens-là apprendront à vous connaître, et ils +vous mépriseront; et vous serez le but de leurs quolibets si vous ne +commencez bien vite à être un homme et à vous conduire en conséquence; +car il ne sied pas à un homme de pleurer et de se ronger les poings pour +une femme qui le quitte. Vous avez autre chose à faire, et vous n'y +songez pas. Une révolution se prépare, et si vous êtes las de la vie +comme vous le dites, il y a là un moyen très-simple de mourir avec +honneur et avec fruit pour les autres hommes. Voyez si vous voulez +vous asphyxier comme une grisette abandonnée, ou vous battre comme un +généreux patriote.» + +Ce furent là les seules consolations qu'Horace reçut du président des +bousingots, et il fallut bien les accepter. Il était trop tard pour en +nier la logique et l'opportunité; car avant la fuite de Marthe, avant +ce grand désespoir qu'il en ressentait, il s'était engagé, soit par +amour-propre, soit par ennui, soit par ambition, à prendre part à la +première affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne tarderait pas à +se présenter. Horace l'appela hautement de ses voeux; et Jean, dont le +faible était de tout pardonner, à la condition qu'on prendrait un fusil +pour moyen d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance +et son dévouement. Il consentit pendant plusieurs jours à le soigner, à +le promener, à l'exciter par les préparatifs de cette grande journée que +chaque jour il lui promettait pour le lendemain, et Horace, recommençant +les apprêts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa plus parler +d'elle. + +Un mois s'était écoulé depuis la disparition de cette jeune femme. Aucun +de nous n'avait rien découvert sur son compte; et ce profond silence +de sa part, dont Eugénie et Arsène surtout s'étaient flattés d'être +exceptés, nous rejeta dans une morne épouvante. Je commençai à croire +qu'elle avait été cacher loin de Paris un suicide, ou tout au moins une +maladie grave, une mort douloureuse, et je n'osai plus me livrer avec +mes amis aux commentaires que je faisais intérieurement. Je crois que le +même découragement s'était emparé des autres. Je ne voyais presque plus +Arsène. Horace ne prononçait plus le nom de l'infortunée, et semblait +nourrir des projets sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air +tragique et sombre. Eugénie pleurait souvent à la dérobée. Laravinière +était plus conspirateur que jamais, et la politique l'absorbait +entièrement. + +Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mère m'écrivit que le choléra +venait de faire irruption dans la petite ville que ses propriétés +avoisinaient. Elle tremblait, non pour elle-même (elle n'y songeait +seulement pas), mais pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans, +et m'engageait de la manière la plus pressante et la plus affectueuse +à venir passer dans le pays cette triste époque. Il n'y avait pas de +médecin dans nos campagnes; le choléra cessait à Paris. Je vis un devoir +d'humanité et d'amitié en même temps à remplir, car tous les anciens +amis de mon père étaient menacés. Je me disposai à partir et à emmener +Eugénie. + +Horace vint à plusieurs reprises me faire ses adieux. Il me félicitait +de pouvoir quitter _cette affreuse Babylone_. Il enviait mon sort à tous +les égards; il eût bien désiré pouvoir _s'en aller_ avec moi. Enfin, +je vis qu'il avait besoin de s'épancher; et, suspendant pour quelques +heures mes apprêts de départ, je l'emmenai au Luxembourg, et le priai +de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup, quoiqu'il mourût d'envie de +parler. Enfin il me dit: + +«Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un serment terrible me +lie. Je ne puis agir en aveugle dans une circonstance aussi grave; il +me faut un bon conseil, et vous seul pouvez me le donner. Voyons! +mettez-vous à ma place: si vous étiez engagé sur la vie, sur l'honneur, +sur tout ce qu'il y a de sacré, à partager les convictions et à seconder +les efforts d'un homme en matière politique, et si tout à coup vous +aperceviez que cet homme se trompe, qu'il va commettre une faute, +compromettre sa cause... je dis plus, si vos idées avaient dépassé +les siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes à vos +yeux dessillés, pensez-vous qu'il aurait le droit de vous mépriser; +pensez-vous que quelqu'un au monde aurait celui de vous blâmer, pour +avoir délaissé l'entreprise et rompu avec ses moteurs à la veille d'y +mettre la main? Dites, Théophile: ceci est bien sérieux. Il y va de ma +réputation, de ma conscience, de tout mon avenir. + +--D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre parler de votre +avenir; car il y a un mois que je m'effraie de vos idées sombres et de +vos continuelles pensées de mort. Maintenant vous me prenez pour +arbitre à propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voilà bien +embarrassé; vous savez combien ma position est fausse sur ce terrain-là: +fils de gentilhomme, ami et parent de légitimistes, j'ai une sorte de +dignité extérieure assez délicate à garder. Bien que mes principes, mes +certitudes, ma foi, mes sympathies soient encore plus démocratiques +peut-être que ceux de Laravinière et consorts, je ne puis, chose étrange +et pénible, leur donner la main pour faire un seul pas avec eux. +J'aurais l'air d'un transfuge; je serais méprisé dans le camp où j'ai +été élevé; je serais repoussé avec méfiance de celui où je viendrais +me présenter. Mon sort est celui d'un certain nombre de jeunes gens +sincères qui ne peuvent désavouer du jour au lendemain la religion de +leurs pères, et qui pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils +sentent que la cause du passé est perdue, qu'elle ne mérite pas d'être +disputée plus longtemps, que la victoire des novateurs est juste et +sainte. Ils voudraient pouvoir arborer les couleurs nouvelles de +l'égalité, qu'ils aiment et qu'ils pratiquent. Mais il y a là une +question de convenances qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de +toutes parts, on les force à respecter, quoique, de toutes parts, on +sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine et injuste. Je +suis donc forcé de m'abstraire de tout concours à l'action politique; et +quand je serai électeur, j'ignore absolument s'il me sera possible de +voter avec l'impartialité et le discernement que je voudrais apporter +à cette noble fonction. En un mot, je me suis retranché jusqu'à nouvel +ordre, et qui sait pour combien d'années, dans un jugement philosophique +des hommes et des choses de mon temps. C'est une souffrance profonde +parfois, quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que j'ai +l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi une jouissance +infinie quand je considère que les passions politiques, avec leurs +erreurs, leurs égarements, leurs crimes involontaires, me sont pour +longtemps interdites, et que je puis garder sans lâcheté ma religion +sociale dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un homme +ainsi séparé de vos mouvements et isolé de vos agitations vous montre +la direction que vous devez prendre, vous, républicain de nature, de +position, et pour ainsi dire de naissance? + +--Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne beaucoup à penser. +Il y a donc une autre manière d'aimer la république et d'en pratiquer +les principes, que de se jeter en aveugle et à corps perdu dans les +mouvements partiels qui préparent sa venue? Oui, certes, je le savais +bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe! il est une +région de persévérance et d'action philosophique au-dessus de ces orages +passagers! il est un point de vue plus vrai, plus pur, plus élevé que +toutes les déclamations et les conspirations émeutières! + +--Je n'ai tranché ainsi la question, répondis-je, que par rapport à +moi et à cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le +mouvement présent. J'ignore ce que je ferais à votre place; cependant, +je puis vous dire que si j'étais royaliste, légitimiste et catholique, +comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hésiterais pas à me +joindre à la duchesse de Berri, comme à un principe. + +--Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien, voilà ce qu'on me +propose, voilà où l'on veut m'entraîner. Et moi je répugne à de tels +moyens, et j'attends mieux de la Providence. + +--A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez à jouer un rôle actif; +car une révolution parlementaire ne peut manquer de durer au moins un +siècle, au point où en sont les choses. + +--Un siècle! Le peuple n'attendra pas un siècle! s'écria Horace, +oubliant la question personnelle pour la question générale. + +--Soyez donc d'accord avec vous-même, lui dis-je: ou il y aura des +révolutions violentes, et par conséquent des conflits rapides et +énergiques entre les citoyens, ou bien il y aura de longs débats de +paroles, une lutte patiente de principes, un progrès sûr, mais lent, où +nous n'aurons rien à faire, vous et moi, qu'à profiter pour notre +compte des enseignements de l'histoire. C'est déjà beaucoup, et je m'en +contente. + +--Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour ma part je compte bien +aider à l'oeuvre, soit par la parole, soit par les écrits, si je puis +trouver une tribune ou un journal. + +--En ce cas, vous n'hésitez pas à vous retirer de toute émeute, et +j'approuve votre fermeté courageuse, car la tentation est forte, et +moi-même qui ne puis y prendre part, j'ai souvent de la peine à y +résister. + +--Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit Horace avec un peu +d'emphase; mais je l'aurai, parce que je dois l'avoir. Ma conscience +me fait d'amers reproches de m'être laissé entraîner à ces projets +incendiaires; je lui obéis. Vous m'avez rendu un grand service, +Théophile, de m'avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie.» + +Je ne voyais pas trop en quoi j'avais éclairci Horace sur un point +qu'il avait posé nettement dès le commencement de l'explication; et, le +trouvant si bien d'accord avec lui-même, j'allais le quitter, lorsqu'il +me retint. + +«Vous n'avez pas répondu à ma question, me dit-il. + +--Vous ne m'en avez point fait que je sache, répondis-je. + +--Pardieu! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu'un de mes amis ou +de mes prétendus coopinionnaires, si Jean le bousingot, par exemple, +pourrait s'arroger le droit de me blâmer en me voyant renoncer aux +folies de la conspiration émeutière, pour rentrer dans cette voie plus +large et plus morale dont je n'aurais jamais dû sortir. + +--D'après ce que vous me dites, je vois, répondis-je, que vous avez +commis une faute. Vous vous êtes lié par des promesses à quelque +affiliation... + +--C'est mon secret,» reprit-il précipitamment. Puis il ajouta: «Je ne +connais ni affiliation, ni conspiration; mais Laravinière est un fou, un +exalté, comme bien vous savez. Il n'en fait aucun mystère à ses amis, +et personne n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de +faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons pas habité la +même maison pendant plusieurs mois, sans qu'il m'entretint de ses rêves +révolutionnaires. Dans un moment de désespoir de toutes choses et de +complet abandon de moi-même, j'ai désiré des émotions, des combats, +des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, une mort tragique, à +laquelle se serait attachée quelque gloire. Je me suis livré comme un +enfant, et, si je m'arrête aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que +je recule. Dans son héroïsme grossier, il m'accusera d'avoir peur, et je +serai forcé peut-être de me battre avec lui pour lui prouver que je ne +suis point un lâche. + +--Dieu nous préserve d'un pareil incident! m'écriai-je. Il vous faut +éviter à tout prix la nécessité de vous couper la gorge avec un de vos +meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu'il y mette la violence et la +brutalité que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos +idées, de vos principes et de vos résolutions, lui fera juger plus +sainement de votre caractère. + +--Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idées ni principes. Ses +résolutions ardentes sont le résultat de ses instincts belliqueux, de +son tempérament sanguin, comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et +il m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave que celui de +l'irriter et de croiser l'épée avec lui: c'est le bruit qu'il va faire +de ma prétendue défection parmi ses compagnons, bousingots, braillards +et tracassiers, qui ne savent que déclamer dans les estaminets, détonner +_la Marseillaise_, échanger quelques horions avec les sergents de ville, +et se dissiper avec la fumée du premier coup de fusil. Je suppose que +leurs folles entreprises réussissent, que le peuple prenne parti pour +eux et avec eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit +culbuté, et qu'un essai de république commence; ces jeunes gens-là, +véritables mouches du coche, vont se faire passer pour des héros. Il y +a tant de charlatanisme en ce monde, et les mouvements révolutionnaires +favorisent si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera peut-être +les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied à l'étrier; et moi je +serai rejeté bien loin, et taxé par eux de m'être caché dans les caves +au jour du danger. Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois des +résultats sérieux. Savez-vous que les principaux chefs de l'opposition +de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence sur les masses pour avoir +désavoué l'émeute au 27 juillet, et pour avoir à peine compris, le +28, que c'était une révolution? A plus forte raison, moi, jeune homme +obscur, qui n'ai encore pour m'étayer et me développer que ce misérable +noyau d'étudiants bousingots, serai-je entaché et comme flétri, au début +de ma carrière, par les souvenirs arrogants et les accusations stupides +de ces gens-là? Qu'en pensez-vous? Voilà ce que je vous demande. + +--Je vous répondrai, mon cher Horace, que tout est possible, mais qu'il +y a un moyen sûr d'échapper à de pareilles accusations: c'est d'être +logique, et de ne prendre part à aucune action violente, le lendemain +beaucoup moins encore que la veille. Vous êtes philosophe comme moi, ou +révolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas de terme moyen. Si vous +conservez vos rêves d'ambition, vous avez besoin de l'opinion des +masses. Vous n'avez encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire à +cette coterie, marcher avec elle, et lui obéir afin de la convaincre, de +l'éblouir et de la dominer plus tard. Si vous pensez comme moi, que le +moment n'est pas venu pour les hommes sérieux de voir réaliser leurs +principes; si vous croyez (comme vous l'avez dit en commençant cette +conversation) que les entreprises où l'on vous pousse compromettent la +cause de la liberté, il faut être bien résolu d'avance à ne pas chercher +des avantages personnels dans un résultat inespéré. Il faut remettre +votre carrière politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune, +vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation par des +moyens conformes à vos principes de morale.» + +[Illustration: Elle se costuma en amazone.] + +Horace ne me répondit rien, et revint avec moi tout rêveur et tout +triste. En arrivant à ma porte, il me remercia de mes avis, les déclara +logiques et rationnels, et me quitta sans me dire à quel parti il +s'arrêtait. Je partais le lendemain matin. + +Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous étions séparés, et +craignant qu'il ne se portât à quelque résolution dangereuse, j'allai +chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le +plus gracieux: + +«M. Dumontet est parti pour là province depuis une heure, il a reçu une +lettre de ses parents; madame sa mère est à l'extrémité. Le pauvre jeune +homme est parti tout bouleversé. Il m'a laissé la moitié de ses effets +en dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours.» + +Je montai chez Laravinière. «Avez-vous vu Horace? lui demandai-je--Non, +me dit-il; mais Louvet l'a vu monter en diligence d'un air aussi peu +affligé que s'il allait hériter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mère. + +--Vraiment, vous le haïssez trop, m'écriai-je; vous êtes cruel pour lui; +Horace est un bon fils, il adore sa mère. + +--Sa mère! répondit Jean en levant les épaules; elle n'est pas plus +malade que vous et moi.» + +Il ne voulut pas s'expliquer davantage. + + + +XXV. + +Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes; +mais il ne passa point la rivière, et les habitants de la rive gauche, +desquels nous faisions partie, furent préservés. Dans l'attente d'une +irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriété, voyant +tous les jours la famille de Chailly, dont le château était situé à +la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma +vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants dont elle était +beaucoup plus occupée que leur mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie. +Cette dernière, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières, +me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât d'esprit, ni +de caractère. Elle avait certaines qualités brillantes à l'extérieur, +qui attiraient également les gens très-affectés et les gens +très-ingénus: ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme supérieure +qu'elle voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions, +moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être reconnus pour +hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait à Chailly comme à Paris, une +petite cour assez ridicule, et même plus ridicule qu'à Paris; car elle +la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés +dont elle se moquait cruellement avec les élégants de meilleur aloi +qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se +guindaient pour être à la hauteur de son bel esprit, et n'en étaient +que plus sots; mais ils montaient à cheval avec elle, la suivaient à +la chasse, bourdonnaient sur sa piste; où papillonnaient autour de son +étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis que pour faire +nombre au cortège, et afin que les femmes de la province eussent à dire, +avec dépit, que la vicomtesse accaparait tous les hommes du département. + +[Illustration: Ils partirent en assez bonne intelligence] + +La comtesse, habituée à la haute tolérance de la bonne compagnie, menait +une vie à part dans le château. Elle surveillait les enfants, les +précepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de +la maison. Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si +nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des égards et des +gracieusetés où l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte, +son fils, était un personnage fort nul, indulgent par insouciance, et +très-disposé à tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le +gênerait en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser son +bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le faire prospérer avec sa +mère. Il était presque toujours à Paris, et, pour se faire pardonner +ses absences un peu équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des +nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse. +C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur +bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement, +et sa mère avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour +personne; mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de donner +à ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait +extérieurement l'union et l'harmonie, quoique en réalité ce ne fût pas +une famille, et que, sans le dévouement absolu et infatigable de la +veille femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas été +possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le même toit. + +J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je reçus un billet +d'Horace, daté de sa petite ville, «Ma mère est sauvée, me disait-il. Je +retourne à Paris la semaine prochaine; je passe à vingt lieues de chez +vous. Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller causer +avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naître. Un +mot, et je trace mon itinéraire en conséquence.» + +Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais répondu à ce +billet par une invitation empressée; mais lorsque Horace arriva, elle +ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec +l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se départir. + +Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade que son mari +l'avait écrit à Horace sous l'influence d'une première inquiétude. Le +choléra n'avait pas été par là, et Horace avait trouvé sa mère presque +rétablie; mais il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses +parents, et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec eux le reste +de l'été. + +«Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, dit-il, et j'ai +senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon +pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette économie sordide à +l'abri de laquelle on végète là, sans honneur, sans jouissance et sans +utilité! Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroûtés +et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous +jure que je me brûlerais la cervelle.» + +Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de contrôle un peu +taquin, et l'obscurité un peu forcée des petites villes, étaient +inconciliables avec les goûts et les besoins que l'éducation avait créés +à Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi, et +cependant ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de leur ambition. +Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses de ce jeune homme qu'ils +voyaient si dédaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le +café, les actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de +l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux, et qu'il n'avait pas la +force de leur cacher. Son intolérance pour leur prudence en matière de +politique, son mépris acerbe pour leurs vieux amis, son dégoût devant +les caresses et les avances des parents campagnards, sa mélancolie sans +cause avouée, ses déclamations contre le siècle de l'argent (avec de si +grands besoins d'argent), son humeur sombre et inégale, ses mystérieuses +réticences lorsqu'il était question de femmes, d'amour ou de mariage, +c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants pour eux, et +surtout pour la pauvre mère, qui voulait découvrir en lui quelque cause +de malheur exceptionnel, inouï, ne voyant pas que les autres enfants de +sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui leur sort. + +Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent toute l'anxiété de +sa famille, tout l'ennui qu'il en avait ressenti, et tous les torts +qu'il avait eus, quoiqu'il ne me les avouât qu'en les présentant comme +des conséquences inévitables de sa position. Il était _obsédé_ des +questions inquiètes que son père s'était permis de lui faire sur ses +études et sur ses projets. Il était _supplicié_ par les recommandations +et les instances de sa mère, relativement à son travail et à sa dépense. +Enfin, après avoir récriminé, déclamé, pleuré de rage et de tendresse en +me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables +auteurs de ses jours, il conclut à un besoin immodéré de se distraire, +afin de secouer tous ses dégoûts, et il me demanda de le mener au +château de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de chasse se +préparait. + +Une heure après, il fut invité par la comtesse elle-même, qui vint, au +milieu de sa promenade, se reposer un instant chez moi, comme elle le +faisait souvent. Elle avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et +avait conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappé de +l'amicale familiarité avec laquelle cette grande dame s'assit auprès de +la fille du peuple, de la maîtresse du carabin, et lui parla simplement +et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignité +qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour +il eut pour elle un respect qui se démentit rarement, et abjura presque +toutes ses anciennes préventions. + +L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune pour la vicomtesse, +qui commençait à s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir +trouvé de l'esprit et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit +d'agréables reproches de l'avoir négligée à Paris. + +«Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui dit-elle avec ce ton où +la flatterie tenait de si près à la moquerie qu'il était difficile de +savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-être +moins ici; et d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile. + +--C'est cette considération qui m'a donné le courage de me présenter +devant vous, Madame,» répondit Horace avec une humilité impertinente qui +ne fut pas mal reçue. + +La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable esprit qu'en +véritable mérite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacité, +celle qui consiste à savoir louer et aduler une femme. Au premier coup +d'oeil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur +l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur +cet esprit-là, elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait +tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne +se compromettait vis-à-vis de personne, et ne reculait devant aucune +inimitié. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre +les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait +donc qu'un poids et qu'une mesure: quiconque ne l'appréciait pas était +tenu, sans retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un sot; +quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer par elle, +était noté et enrôlé d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses +protégés. Les manières timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui +plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage. +Froide et maladive, elle ne pouvait pas être tout à fait galante; mais +elle était coquette et dissolue à sa manière, et donnait de prétendus +droits sur son coeur, toutes sortes d'espérances, et du minces faveurs, +à plusieurs hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire croire à +chacun, qu'il était le premier et le dernier qu'elle eût aimé ou qu'elle +dût aimer. Comme il n'est point de méchant caractère qui n'ait, comme on +dit, les qualités de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle +n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les +principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'indépendance +dans ses idées et d'excentricité dans sa conduite. Elle ne croyait à +aucune vertu; mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres +femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement les femmes du +monde. Elle le faisait sans ménagement et sans malice, ne se piquant pas +de pudeur à cet égard, et n'en ayant pas plus que de passion. + +Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité féminine qui +recherchait son hommage. Il l'accepta d'emblée, non-seulement parce +qu'elle était riche, patricienne, courtisée et parée, et que tout +cela était neuf et séduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait +absolument la même manière de juger les gens, et de les prendre, comme +elle, en affection ou en antipathie selon qu'il était goûté ou dédaigné. +Dès le premier jour où le regard de la vicomtesse avait croisé le sien, +ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était +manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps à corps, +se défiant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs +forces et de se glorifier aux dépens l'un de l'autre. + +La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes qu'elle ferait le +lendemain. D'abord elle apparut dès le matin sur le perron, en robe de +chambre si blanche, si fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona +chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les chevaux, +elle se costuma en amazone du temps de Louis XIII, risquant une plume +noire sur l'oreille, qui eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et +qui était fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly. +Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un goût +exquis, et se couvrit de tant de parfums qu'Horace en eut la migraine. + +Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'équiper en chasseur +convenable, et grâce à ma garde-robe, il s'improvisa un costume qui ne +sentait pas trop le basochien de Paris. Je le prévins que mon cheval +était un peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent +en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu des +regards de la châtelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes +démêlés avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement +gouverner un cheval. + +«Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement le comte +de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez +écraser contre la muraille.» + +Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour prouver qu'il la +méprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il était hardi et solide, +quoiqu'il eût peu de leçons de manège, et sachant bien qu'il ne pouvait +lutter d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants +qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les éclipser par son +audace. Il réussit à effrayer la dame de ses pensées, au point qu'elle +le supplia en pâlissant d'avoir plus de prudence. L'effet était produit, +et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les femmes +prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'était +un genre détestable, et qu'aucun d'eux ne voudrait prêter son cheval +à un pareil fou; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait +faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance. +Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie d'Horace était en +son honneur, elle lui en sut un gré infini, et s'occupa de lui seul +tout le temps de la chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la +quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même toute +l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier +un cheval, et comme il n'y eût fait que des fautes, il affecta un +profond mépris pour cette passion grossière. + +«Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait +provoquer une réponse galante. + +--J'y viens pour être auprès de vous,» répondit-il sans façon. + +C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances +servaient bien Horace; car cette brusque déclaration qu'il lui jetait +à la tête, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eût fait tourner plus +délicatement, sembla à celle qui la recevait l'effet d'une passion +violente et prête à tout oser. Cette femme, d'une beauté contestable et +d'un coeur problématique, n'avait jamais été aimée. On l'avait attaquée +et poursuivie par curiosité ou par amour-propre. Jamais on ne l'avait +désirée, et elle ne désirait rien tant elle-même que d'inspirer un amour +emporté, dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût et de +fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait peut-être qu'un +tel amour éveillerait en elle les émotions d'un enthousiasme qu'elle ne +connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son imagination +était satisfaite à tous autres égards; que sa vanité était blasée sur +les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait +jamais éprouvé les transports que la beauté allume et que la passion +entretient. Elle était lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle +voulait voir faire des folies pour elle; elle voulait, non plus de +l'excitation, mais de l'enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce +rôle d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait faire cesser +la langueur et l'ennui des vulgaires amours. + +Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle +l'avait conservé. C'était le marquis de Vernes, qui, à l'âge de +cinquante ans, avait été son premier amant. Il y avait de cela une +vingtaine d'années, et le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais +été certain. Ami de la maison, ce roué habile avait profité des premiers +sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de Chailly avait donnés à sa +femme. Il avait été le confident des chagrins de Léonie, et il en avait +abusé pour séduire une enfant sans expérience, qui le regardait comme un +père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu d'autre +défaut que la vanité; cet affreux début dans la vie, avec un vieux +libertin, développa des vices dans son coeur et dans son intelligence. +Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue à +jamais, si, à force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à +s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible au remords, +mais parce que, dans l'espèce de morale qu'il s'était faite de ses +vices, il tenait à honneur de ne pas flétrir une femme aux yeux du monde +et aux siens propres. C'était un homme singulier, mystérieux, profond en +ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle régnait une +sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, mais éloigné de cette carrière +par les événements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète +à satisfaire ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale. Par +exemple, il se piquait d'être ce que les femmes du monde appellent un +_homme sûr_; et bien qu'à son regard doucereusement cynique, à ses +propos délicatement obscènes, à son ton finement dogmatique en matière +de galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le débauché de +premier ordre, jamais le nom d'une de ses maîtresses, fût-elle morte +depuis quarante ans en odeur de sainteté, ne s'était échappé de ses +lèvres; jamais une femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il +ne s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé. Aussi le +nombre de ses conquêtes avait été fabuleux, quoiqu'il eût toujours été +fort laid. N'aimant point par le coeur, et sachant bien qu'il ne devait +ses triomphes qu'à son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout +il s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus longtemps +que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent à la réputation et +au repos. Tant qu'il désirait, il était le persécuteur le plus dangereux +du monde, et fascinait par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il +possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile +et précieux. Il se conduisait généreusement, faisait les actes du +dévouement le plus délicat, travaillait à réparer l'existence de la +femme qu'il avait souillée, en un mot, relevait en public, par sa tenue, +ses discours et sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue +en secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement, soumettant +toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, tromper, soumettre +et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au +second, le honte et la crainte; au troisième, la reconnaissance et même +une sorte de respect: bizarre résultat de l'amour à la fois le plus +déloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passé par une cervelle +humaine. + +La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes du marquis. +Désormais elle était la femme à laquelle il se montrait le plus dévoué. +Le drame immonde de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui, +avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé chez +elle le moindre entraînement, et il avait été forcé d'attaquer et de +flatter sa vanité, plus ingénieusement et plus patiemment peut-être +qu'il ne l'avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excité chez +Léonie un dégoût profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de +la fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa famille, de +demander vengeance à son mari, même de se faire justice elle-même en le +poignardant. Cette réaction violente n'était pas chez elle l'effet de la +vertu outragée, mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si +hautaine et si éprise d'elle-même, appartenir à un homme vieux, laid et +froid! Elle en faillit mourir, et ce fut là le le plus grand chagrin de +sa vie. Le marquis en fut effrayé, lui qui ne l'avait jamais été; aussi +travailla-t-il à la rassurer et à la relever à ses propres yeux avec +un soin et un zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en +ce genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans une âme si +dédaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'à jouer +le remords, le désespoir et la passion, et il le fit si bien, que la +vicomtesse crut être le premier amour de ce vieillard blasé. Son premier +soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât son +amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutât de son plan +et s'aperçût de son concours. Léonie ne savait pas que le marquis avait +agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et +puis il fit pour elle cette différence, qu'avec les autres il avait +parlé en philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla +en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le +coeur en se donnant un rival; et comme elle aimait à se croire capable +d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le rôle nouveau qu'il +venait de créer pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer +une reconnaissance exaltée; et ils jouèrent ensemble cette comédie tout +le reste de leur vie. Il fut le confident résigné de tous ses caprices +et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux +désormais pour prétendre au partage, il s'en consola en se voyant prôné +et cajolé ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine de +leur intimité, mais qui le déclarait l'homme le plus remarquable, +le plus grand esprit, et le plus beau caractère qu'elle eût jamais +rencontré. Les femmes de seconde et de troisième jeunesse, qui avaient +connu le marquis à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette amitié +filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir deviné la cause; et +lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre elles de dire _amen_ à tous les +éloges que décernait Léonie au marquis, c'était quelque chose d'assez +curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui +espéraient se tromper réciproquement, et qui savaient très-bien l'amer +secret l'une de l'autre. + +Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le penchant de la +vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est +toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donné que de bons +conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il +ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune +roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse à descendre de +cheval, que ses espérances avaient couru le grand galop. Il pénétra dans +les appartements de Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de +ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gêne +pas. Assister à la toilette des dames était un privilège de l'ancien +régime auquel l'âge du marquis l'autorisait encore. + +«Ah ça! ma chère enfant, dit-il à Léonie, j'espère que si vous vous +coiffez pour ce beau brun qui nous est tombé des nues, vous n'allez pas +du moins vous coiffer de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui +cause bien, j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous +convient pas. + +--Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne me défendrai pas +de cette supposition, répondit la vicomtesse en riant; mais dites-moi +toujours pourquoi cet homme-là ne me conviendrait pas. + +--Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante et la plus +perspicace de la terre. + +--Ma perspicacité ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait à lui la moindre +attention. + +--En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à qui ce mensonge +n'en imposait nullement: ce monsieur-là est un homme de rien, un être +commun, une _espèce_ en un mot. + +--Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse; vous +oubliez toujours que je date mes opinions et mes idées d'après la +révolution. + +--Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de préjugés que +vous, ma chère vicomtesse; mais il y a des faits, et je les observe. Les +gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualités qui nous manquent; +mais ils ont aussi des défauts que nous n'avons pas, et qui ne peuvent +pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse ni le talent, ni +l'instruction, ni l'énergie; mais je leur refuse positivement le +savoir-vivre. + +--Est-ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomtesse d'un air distrait; +je n'y ai pas pris garde. + +--Il n'en a pas manqué encore; il n'en manquera pas, tant qu'il ne +s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait, +dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je +n'attache pas d'importance à de telles misères; mais si vous releviez à +une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientôt, +comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact, de réserve, de +goût et de tenue, et vous auriez bientôt à rougir de lui. + +--Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire forcé, vous en +parlez comme d'une chose arrêtée dans ma pensée, et je n'ai pas +seulement songé à regarder comment il a le nez fait.» + +Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fût +douté, il l'aurait certainement indisposé encore plus par sa hauteur et +ses bravades. Mais le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner +l'empire qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle vicomtesse. +Il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante admiration que +lui inspiraient les gens de qualité. Malgré tout son républicanisme, +Horace était aristocrate dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot +pittoresque du Misanthrope: «_La qualité l'entête_.» Il éprouvait pour +ce monde-là une tolérance politique sans bornes, une sympathie de +nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'élévation et +de grandeur, lui qui était dévoré du besoin de ces choses, et qui +se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne +compagnie sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson par ses +manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y réussir bien +vite. Cette facilité à se transformer, cette absence de raideur et de +crainte, lui donnaient véritablement un grand charme. Il faisait vingt +gaucheries dont pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le +premier et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon d'ignorer ce +qu'on ne lui avait pas appris, déclarant à qui voulait l'entendre qu'il +n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot +orgueil. Le laisser-aller de la campagne venait à son secours. La +vicomtesse affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était +possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une +mesure toujours exquise. Elle riait de tout son coeur des maladresses du +nouveau venu, après les avoir bien provoquées; mais elle n'en riait que +devant lui et avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et +d'ouverture de coeur, que, malgré toutes les préventions de l'entourage, +il gagna en un jour toutes les sympathies, même celle du comte de +Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la +supériorité de ses belles manières. Par malheur, le comte attribuait à +ces manières une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas +depuis douze heures. Horace était cent fois plus aimable, avec sa tenue +étourdie et dégagée, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce +dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace, qui +le lui demandait naïvement, ce que signifiait littéralement le premier. + +Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au salon; à minuit +on prit le thé, et à deux heures du matin on causait encore avec +animation autour de la table chargée de fruits et de friandises +sur lesquels Horace faisait main basse sans cérémonie. Le comte de +Meilleraie, qui savait combien Léonie était romantique (au point de +déclarer que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, était le seul homme +qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui qui l'avait inquiété le +matin se présenter sous un aspect aussi prosaïque. Il le bourrait de +pâtisseries et de confitures, enchanté de voir la vicomtesse rire aux +éclats de cette voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour +Horace, qui se prêtait si bien à ce rôle d'homme sans conséquence. Mais +la vicomtesse riait pour la première fois de sa vie sans ironie; +elle comprenait qu'Horace se dévouait à la divertir pour être admis, +n'importe à quel prix, dans son intimité. Elle l'avait entendu parler +mieux qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant +plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des fossés et des +barrières devant lesquels tous avaient reculé, parce qu'il y avait en +effet dix chances contre une de s'y briser. Elle savait donc qu'il était +supérieur à eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là, +accepter le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon elle, un +acte de dévouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes. + + + +XXVI. + +Mais celui qui, après elle, se laissa le plus gagner à l'apparente +bonhomie d'Horace, fut son antagoniste déclaré, le vieux marquis +de Vernes. Avec celui-là, Horace ne joua pas de rôle; il s'engoua +sur-le-champ de ce caractère de grand seigneur, de ces gravelures +princières, et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient +un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu les marquis du +bon temps que sur la scène, voir poser dans la vie réelle un échantillon +de cette race perdue est une véritable bonne fortune. Horace, sans +songer que les courtisans de la royauté absolue avaient dégénéré dans +leur genre, tout aussi bien que les preux de la féodalité, crut voir un +Lauzun ou un Créqui dans le marquis de Vernes. Peu s'en fallut qu'il +n'y vît, en d'autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de +certain, c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration +qui se résumaient dans le désir de l'égaler et de le copier autant +que possible. Horace avait une telle mobilité d'esprit, il était si +impressionnable, qu'il ne pouvait se défendre de l'imitation. Il n'y +avait pas trois jours qu'il allait au château, que déjà il s'essayait +devant nous à prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu'il me +conjura de lui donner une des tabatières de mon père afin de s'exercer à +semer élégamment du tabac sur sa chemise, copiant l'indolence gracieuse +du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un étudiant de seconde +année, c'est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie l'en +avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublié que le modèle +était assez près de nous pour ôter à son plagiat toute apparence +d'originalité. Mais il n'en resta pas moins décidé à singer le marquis +devant tous ceux qui ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison +du maître avec l'écolier. + +Grâce à une des anomalies nombreuses de son caractère, tandis qu'il nous +rendait témoins de ses tentatives d'affectation, à un quart de lieue de +là, sous les yeux de la vicomtesse, il déployait tous les charmes de +la simplicité. Qui eût pu deviner que c'était là encore un rôle, et +toujours une manière d'être arrangée pour l'effet? Horace avait, certes, +une ingénuité réelle; mais il s'en servait et s'en débarrassait suivant +l'occurrence. Quand elle lui réussissait, il s'y laissait aller, et il +était _lui-même_, c'est-à-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il +entrait dans n'importe quel rôle, avec une facilité inconcevable, et il +dominait quand il n'avait pas affaire à trop forte partie. Ce jeu-là eût +été bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que +lui, et encore plus avec la vicomtesse, élève du vieux roué, et capable +de lutter avec avantage contre son maître lui-même. Aussi Horace, +prenant le parti d'être naturel, les séduisit tous deux. Le marquis +n'aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la société des femmes +auxquelles il s'était voué, il fût forcé de vivre sans cesse au +milieu d'eux; mais Horace lui témoigna tant de sympathie, l'écouta si +avidement, s'égaya de si grand coeur à ses vieilles anecdotes, lui fit +tant de questions, lui demanda tant de conseils, en un mot le prit si +aveuglément pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain +encore que méchant, s'engoua de lui à son tour, et déclara, même à la +vicomtesse, que c'était là le plus aimable, le plus spirituel et le +meilleur jeune homme de toute la génération nouvelle. + +Horace, se voyant goûté, se livra entièrement. Il prit le marquis pour +confident, et le conjura de lui enseigner à plaire à la vicomtesse. +Alors il se passa dans l'esprit du maître quelque chose d'assez étrange; +il devint pensif, sérieux, presque mélancolique, et frappant sur +l'épaule de son élève; + +«Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans une situation bien +délicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu'à ce soir +pour vous répondre.» + +Le ton solennel du marquis, auquel il était loin de s'attendre, +enflamma la curiosité d'Horace. D'où vient que cet homme qui, dans les +épanchements railleurs, faisait si bon marché de toute morale, prenait +un air grave quand il s'agissait de Léonie? Était-elle donc une femme à +part, même aux yeux de ce contempteur de toute pudeur humaine? Jusque-là +elle lui avait semblé dégagée de préjugés (c'est ainsi qu'elle appelait +ce que d'autres appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun +en fait d'amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de ce qu'elle +n'imposait aucun frein à ses penchants, était-ce à dire qu'elle pût en +avoir d'assez prononcés pour favoriser un nouveau venu au milieu d'une +phalange d'aspirants mieux fondés en titre? N'avait-elle point fait un +choix parmi ceux-là? Le comte de Meilleraie n'était-il pas son amant? +Était-il possible de le supplanter, et toutes ces avances qu'on semblait +lui faire n'étaient-elles pas un piège qu'on lui tendait pour le forcer +à se ranger au plus vite parmi les amants rebutés? + +Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinée, le marquis rêvait +de son côté à la conduite qu'il tracerait à son jeune ami. Dans ce +moment-là, le vieux diplomate était complètement dupe de son disciple. +Il le jugeait si candide, si passionné, si généreux, qu'il était effrayé +des conséquences de son amour pour une femme aussi habile, aussi froide, +aussi personnelle que l'était la vicomtesse. Il craignait des orages +qu'il ne pourrait plus conjurer; et comme toute la tactique enseignée +par lui à Léonie consistait à se préserver toujours du scandale, il ne +savait comment concilier l'espèce d'affection qu'il avait réellement +pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre flatté lui avait fait +concevoir pour Horace. + +Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le parti d'être +sincère, comme si la franchise d'Horace eût exercé sur lui le même +magnétisme que sa propre rouerie exerçait sur ce jeune homme. + +«Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de la lune, les +allées désertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Je crois, de +toute mon âme, que vous êtes épris de la vicomtesse, et je ne crois pas +impossible qu'elle vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations +(et vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore capable +d'écouter un bon conseil, vous renoncerez à pousser votre pointe dans ce +coeur-là. + +--J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons à me donner, répondit +Horace; et vous n'en devez pas manquer, monsieur le marquis, car vous +avez pesé les vôtres toute la journée. + +--Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous abstenir, sauf à +deviner plus tard mes raisons vous-même? + +--Comment pouvez-vous me demander pareille chose, vous qui connaissez si +bien le coeur humain? Plein de foi en vous, je vous promettrais en vain +ce que je ne pourrais pas tenir. + +--Eh bien, je vais tâcher de vous convaincre. Avez-vous déjà aimé? + +--Oui. + +~-Quelle espèce de femme? + +--Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente et dévouée. + +--Fidèle? + +--Je le crois. + +--Fûtes-vous jaloux? + +--Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot. + +--Comment l'avez-vous quittée? + +--Ne me le demandez pas; j'ai été ridicule ou odieux, je ne sais pas +lequel. + +--Mais est-ce fini avec elle? + +--Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont le souvenir me navre, +et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j'en suis certain: elle +s'est suicidée. + +--Ah! voilà qui est bien, très-bien, dit le marquis avec beaucoup de +sérieux; je vous félicite. Cela ne m'est jamais arrivé. Un suicide! +C'est superbe cela, mon cher, à votre âge. Qu'on le sache, et toutes +les femmes sont à vous. Oui-da! vous êtes appelé à une belle carrière! +Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre temps et de +choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris ce suicide? avez-vous été +très-frappé? + +--Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je +ne conçois pas que vous m'interrogiez sur un sujet si délicat; mais +dussiez-vous me mépriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j'ai été +bien près de me brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez. + +--Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis poursuivant toujours +son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n'avez pas pris +des pistolets? Vous ne vous êtes pas blessé? Allons, dites, vous n'avez +pas fait une pareille niaiserie?» + +Horace resta interdit, partagé entre l'indignation que lui inspirait +le calme cynique de son maître, et le besoin de voir excuser sa propre +légèreté. Le marquis reprit avec la même aisance: + +«Vous étiez donc bien amoureux? + +--Au contraire, répondit Horace, je ne l'étais pas assez. C'était une +femme trop parfaite: je m'ennuyais de la vie avec elle. + +--Et elle s'est tuée pour vous rattacher à l'existence? C'est bien beau +de sa part. Ah çà! exigez-vous qu'à l'avenir on se tue pour vous?» + +Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifié du suicide de Marthe que +par un mouvement de vanité, sentit qu'il avait fait là une sottise; le +marquis l'en avertissait par ses railleries. Confus et irrité, il se +laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus +tenir. + +«Monsieur le marquis, dit-il, j'espérais mieux de votre supériorité. +Il n'y a pas de gloire à écraser un pauvre diable quand on est grand +seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez +fat et ridicule d'aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si vous êtes +autorisé à vous moquer de moi... + +--Que feriez-vous dans ce cas-là? dit le marquis vivement. + +--Que pourrais-je faire vis-à-vis d'une femme et d'un... + +--Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la phrase d'Horace avec +calme. Eh bien, voyons! vous vous retireriez tout penaud? + +--Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit Horace avec énergie; +peut-être accepterais-je le défi, sauf à en sortir vaincu; mais du moins +je ne céderais pas sans combattre. + +--A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voilà comme +j'aime à entendre parler. Maintenant écoutez-moi. Je ne me moque pas, je +vous estime, et je vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et +de fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si vous voulez +que je parle d'une façon plus moderne, le _drame_ des passions. Vous +n'avez pas d'expérience, mon cher ami. + +--Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais conseil. + +--Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six +ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par +dépit. Quand vous en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous +serez mûr pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement +aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde. + +--C'est une leçon? je l'accepte; mais je la veux entière et sérieuse +afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans dédain, sans méchanceté, +Monsieur, une femme du monde est donc bien forte, bien invincible pour +un homme qui n'est pas du monde? + +--Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre comme vous +l'entendez la plus forte de ces femmes-là. Vous voyez que je ne suis ni +dédaigneux, ni méchant pour vous. + +--En ce cas... achevez, dites tout. + +--Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de triompher des désirs +et de la curiosité d'une femme. Ceci n'est rien. Sans jeunesse, sans +beauté, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours. +Maie n'être pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu'on +appelle la _réflexion_, voilà ce qui n'est pas donné à tous, et ce qui +demande un certain art. Vous pourriez dès cette nuit, par surprise, +obtenir ce qu'on répute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi être +éconduit demain soir, et rencontrer après-demain votre conquête sans +qu'elle vous rendît seulement un salut. + +--En est-il ainsi? sont-ce là leurs façons d'agir? + +--Ce sont là leurs droits; qu'y trouvez-vous à redire? Nous les +obsédons; nous violentons leurs pensées, leur imagination, leur +conscience; à force de ruse et d'audace nous arrachons leur +consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment où notre +désir perd son intensité avec sa puissance! Elles ne pourraient pas +se venger d'avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à +la première occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans pour leur +interdire le jugement et la liberté? + +--Vous avez raison, et je commence à comprendre. Mais quelle est donc +cette science mystérieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d'un +jour? + +--Eh mais, c'est la science de ne jamais déplaire! C'est une grande +science, croyez-moi. + +--Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre,» dit Horace. + +Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète pour lui-même et +avec le pédantisme de sa vanité satisfaite par les sacrifices humiliants +et les intrigues puériles d'un demi-siècle de galanterie, exposa +longuement ses plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité +que s'il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science profonde, un +secret important à l'avenir des hommes. Horace l'écouta avec stupeur, +et se retira tellement bouleversé et brisé de tout ce qu'il venait +d'entendre, qu'il en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait à admirer +le marquis; mais, malgré lui, il avait été saisi d'un tel dégoût à la +peinture de ces profanations de l'amour, et à l'idée de ces froides +machinations, qu'il ne put se décider à retourner au château le +lendemain. Il resta trois jours sous le coup de ces révélations +mortelles, ne croyant plus à rien, regrettant ses illusions avec +amertume, rougissant tantôt de ce monde où il s'était jeté avec tant +d'ardeur, tantôt de lui-même, qu'il sentait si inférieur, dans l'art du +mensonge, et ne songeant plus à la vicomtesse, qu'il voyait désormais, à +travers les analyses sèches et rebutantes du marquis, comme un cadavre +informe sortant d'un alambic. + +Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu bien du chemin +dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait arrangé dans sa tête un roman +qu'elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D'une longue-vue +placée sur le perron élevé du château, elle voyait distinctement notre +maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace +se promenant à quelque distance, dans un lieu découvert touchant à +l'extrémité du parc de Chailly. Elle alla s'y promener comme par hasard, +le rencontra, marcha longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de +son esprit, et ne l'amena pourtant pas à lui faire une déclaration. +Horace avait été si frappé des instructions du marquis, il était si +épouvanté de la science qu'il lui avait donnée, que, malgré l'ivresse +de vanité où le plongeaient les avances sentimentales de Léonie, il +se sentit la force de résister. Il eut cette force bien longtemps, +c'est-à-dire environ trois semaines, phase immense entre deux êtres +qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune +considération morale. Peut-être le courage de ce jeune homme eût offensé +et rebuté la vicomtesse s'il eût persisté davantage. Mais le marquis de +Vernes, qui craignait le choléra tout en feignant de le braver, ayant +ouï dire qu'un cas s'était manifesté sur la rive gauche de la rivière, +prétexta une lettre de son banquier qui le forçait de retourner à Paris, +et partit le jour même. Privé de son mentor, Horace n'eut plus de force. +La vicomtesse, piquée au vif, se voyant désirée, et ne pouvant concevoir +où un enfant sans expérience prenait l'énergie de suspendre des +poursuites d'abord si vives, avait résolu de vaincre, et chaque jour +elle imaginait de nouvelles séductions. Cent fois elle le vit prêt à +fléchir, et tout à coup il s'arrachait d'auprès d'elle, ému, bouleversé, +mais n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait à la sympathie, +à l'amitié. La vicomtesse, au milieu de ses plus délicieux abandons, +savait reprendre à temps son sang-froid, et se tirer des mauvais pas +où elle s'était risquée, avec une présence d'esprit admirable. Horace +voyait bien que, tout en se jetant à sa tête, elle conservait tous ses +avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eût plus la possibilité +d'une arrière-pensée; et, quoi qu'il fît, au bout de trois semaines de +coquetteries effrénées, elle ne lui avait pas dit une syllabe qu'elle +ne pût reprendre et interpréter en sens inverse, au premier caprice de +résistance qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misérable +le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait s'y +soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus à retourner à Paris; +il n'osait faire savoir à ses parents qu'il ne les avait quittés que +pour s'arrêter à mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette +preuve d'indifférence, il les laissait en proie à l'inquiétude +d'attendre en vain de ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il était devenu. + +Quant à Marthe, il ne semblait pas qu'elle eût jamais existé pour +lui. Absorbé par une seule pensée, jouant avec stoïcisme son rôle +d'insouciant dans la société de la vicomtesse, s'entourant d'un mystère +sombre et bizarre dans ses tête-à-tête avec elle, et revenant chez +nous le soir, amer et taciturne, il était dévoré de mille furies, et +poursuivait, en faiblissant peu à peu, l'apprentissage de roué auquel il +s'était condamné pour ressembler au marquis de Vernes. + +Après avoir longtemps cherché le côté vulnérable de cette cuirasse +merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le joint: c'était +l'amour-propre littéraire. Elle parvint à lui faire avouer qu'il était +poëte, et lui demanda à voir ses essais. Horace, n'ayant jamais rien +complété, eût été bien embarrassé de la satisfaire; mais elle manifesta +pour le talent d'écrire un tel enthousiasme, qu'il désira vivement +goûter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se mit à l'oeuvre. +Il y avait bien trois mois qu'il n'avait trempé une plume dans l'encre +pour coudre deux phrases ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans +les limbes de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit peu +vive et complète: la disparition de Marthe et son suicide présumé. Il +ne faut pas oublier que cette présomption était passée à l'état de +certitude chez Horace, depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou +trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui était censé +avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était dramatique; il +s'en inspira heureusement. Il fit d'assez beaux vers, et me les lut +avec une émotion qui les faisait valoir. J'en fus très-ému moi-même. +J'ignorais que c'était la première fois, depuis six semaines, qu'il +pensait à Marthe; il ne m'avait pas confié ses affaires de coeur avec +la vicomtesse; en un mot, j'étais loin de deviner que les larmes qui +coulaient de ses yeux sur son élégie n'étaient qu'une répétition de la +scène qu'il se ménageait avec Léonie. + +Le lendemain marqua son triomphe littéraire et sa défaite diplomatique +auprès de la vicomtesse. Il lui récita ses vers, qu'il prétendit +avoir faits deux ans auparavant; car il est bon de vous dire qu'il se +vieillissait de quelques années pour ne pas paraître trop enfant dans ce +monde-là. En outre, cette douleur antidatée lui donnait un aspect plus +byronien. Il déclama avec plus de talent encore qu'il ne m'en avait +montré; les sanglots lui coupèrent la voix au dernier hémistiche. La +vicomtesse faillit s'évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer! +Elle en vint à son honneur, et versa des larmes... de véritables larmes. +Hélas! oui, on pleure par affectation aussi bien que par émotion +vraie. Cela se voit tous les jours, et c'est encore une découverte +physiologico-psychologique acquise à la science du dix-neuvième siècle, +découverte que j'ai niée longtemps, mais dont j'ai vu des preuves +éclatantes, incontestables, atroces. + +Ce qu'il y a d'étrange chez les sujets doués de cette faculté, c'est +qu'ils sont facilement dupés quand ils rencontrent des natures +analogues. Horace savait bien qu'il pleurait sur Marthe sans la +regretter; il ne vit pas qu'il faisait pleurer la vicomtesse sans +l'avoir attendrie. Quand il contempla l'effet qu'il venait de produire +sur elle, la tête lui tourna: il oublia toutes ses résolutions, toutes +les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie, et lui exprima +sa passion avec une grande éloquence; car il était en verve; tous les +ressorts de son intelligence étaient tendus. Il avait encore l'oeil +humide, la voix éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La +vicomtesse se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit belle et +jeune pendant quelques instants. Mais elle n'était pas femme à céder un +jour trop tôt. Elle voulait, après avoir pris tant de peine pour être +attaquée, faire sentir le prix de sa prétendue défaite, et prolonger +le plus grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se faire +implorer. + +Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant effort, et +s'arrachant des bras d'Horace avec toute la mimique de l'effroi, de la +surprise et de la honte, elle le laissa consterné dans son boudoir, où +cette scène venait d'être jouée, et courut s'enfermer dans sa chambre. + +Peut-être croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il n'eut ni cet +esprit ni cette sottise. Il quitta le château, mortellement blessé, se +croyant joué, outragé, et en proie à une sorte de fureur. La vicomtesse +ne prit point cette susceptibilité pour une maladresse. Elle l'observa +comme une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guère. Elle se +félicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il fallait briser cet +orgueil pièce à pièce, si elle ne voulait exposer le sien à de graves +atteintes. + +Ce jeu égoïste et de mauvaise foi dura encore plusieurs jours. Horace +avait perdu tous ses avantages. Il bouda; on le ramena, toujours au nom +de l'amitié. On consentit à l'écouter, après l'avoir forcé à parler. On +lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu'on désirait entendre. On +le nourrit de refus et d'espérances. On joua la candeur d'une amitié +fraternelle prise à l'improviste, et bouleversée par l'étonnement, +l'inquiétude, la tendre compassion, le désir généreux et timide de +fermer une blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. Léonie +s'en donna à coeur joie; mais, prise dans ses propres filets, elle +fut tout aussi ridiculement trompée que perfidement hypocrite. Elle +s'imagina lutter avec un amour sérieux, combattre avec un remords encore +saignant, triompher d'un passé terrible. La pauvre Marthe servit d'enjeu +à cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta +pas que ce n'était là qu'une fiction pour l'attirer dans le piège. Qui +fut trompé d'Horace ou de Léonie? Ils le furent tous deux; et le jour où +ils succombèrent l'un à l'autre, leur amour, si tant est qu'ils eussent +ressenti des feux dignes d'un si beau nom, était épuisé déjà par les +fatigues et les ennuis de la guerre. + + + +XXVII. + +Ce jour de _bonheur_, mémorable et funeste entre tous dans la vie +d'Horace, fut enregistré d'une manière plus sérieuse et plus solennelle +dans l'histoire. C'était le 5 juin 1832; et quoique j'aie passé ce jour +et le lendemain dans l'ignorance complète de la tragédie imprévue dont +Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis furent acteurs, +j'interromprai le récit des bonnes fortunes d'Horace pour suivre Arsène +et Laravinière au milieu du drame sanglant d'une révolution avortée. Ma +tâche n'est pas de rappeler des événements dont le souvenir est encore +saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de particulier sur ces +événements, sinon la part que mes amis y ont prise. J'ignore même +comment Laravinière y fut mêlé, s'il les avait prévus, ou s'il s'y jeta +inopinément, poussé par les provocations de la force militaire au convoi +de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal expliqué de cette +déplorable journée. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer +devant lui sans l'entraîner. Elle entraîna aussi Arsène, qui n'en +espérait point le succès; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher +Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses pas, partagea +ses dangers, et subit l'héroïque et sombre enivrement qui gagna les +défenseurs désespérés de ces nouvelles Thermopyles. A l'heure dernière +de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry, +Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière Balle. + +[Illustration: Arsène fut un de ceux qui s'échappèrent par un toit.] + +«Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue. Mais tu peux +fuir encore; pars! + +--Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui; ils me tueront sur ton corps. + +--Et Marthe! répondit Laravinière, Marthe qui existe peut-être, et qui +n'a que toi sur la terre! La dernière volonté d'un mourant est sacrée. +Je te lègue l'avenir de Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour +elle. Puisqu'il n'y a plus rien à faire ici, tu peux et tu dois te +soustraire à ces bourreaux qui s'approchent, ivres de vengeance et de +vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un!» + +Deux minutes après, l'intrépide Jean tomba inanimé sur le sein d'Arsène. +La maison, dernier refuge des insurgés, était envahie. Arsène fut un de +ceux qui s'échappèrent par un toit. Cette évasion tint du miracle, et +arracha malheureusement peu de braves à la furie des assaillants. Caché +à plusieurs reprises dans des cheminées, dans des lucarnes de greniers, +vingt fois aperçu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches +avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence, +Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs chutes, se sentant +à bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour +disputer une vie à laquelle une faible espérance le rattachait à peine. +Il s'agissait de sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une +mansarde par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds de +distance. Ce n'était qu'un pas à faire, un instant de résolution et de +sang-froid à ressaisir; mais Arsène était mourant et à demi fou. Le sang +de Laravinière, mêlé au sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains +engourdies, sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La douleur +morale était si violente qu'elle ne lui permettait pas de sentir la +douleur physique; et cependant l'instinct de la conservation le guidait +encore, sans qu'il pût se rendre compte de l'épuisement qui augmentait +avec rapidité, sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait. +«Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits, +si ma vie est encore bonne à quelque chose, conserve-la; sinon, permets +qu'elle s'éloigne bien vite!» Et penchant le corps en avant, il se +laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé. Alors, se +traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses +mains lui refusaient le service, il parvint jusqu'à la fenêtre qu'il +cherchait, l'enfonça en posant ses deux genoux sur le vitrage, et, +laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps, +s'abandonnant avec indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux +qu'il allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula évanoui +sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne +sentit pas, il eut comme une réaction de lucidité qui dura à peine +quelques secondes. Ses yeux virent les objets; son cerveau les comprit +à peine, mais son coeur éprouva comme un dilatement de joie qui éclaira +son visage au moment où il perdit connaissance. + +[Illustration: Elle se pencha sur cette tête meurtrie.] + +Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme pâle, maigre, et +misérablement vêtue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un +enfant nouveau-né, qu'elle cacha avec épouvante derrière elle, en voyant +un homme tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette femme. +Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, mais aussi complet qu'une +éternité dans sa pensée, il l'avait contemplée; et, oubliant tout ce +qu'il avait souffert comme tout ce qu'il avait perdu, il avait goûté +un bonheur que vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est +ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui +lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles sur la fiction +du temps créée par les hommes, et sur la permanence de l'abstraction +divine. + +Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par la souffrance, +la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue par une exaltation +fébrile qui pût la ranimer tout d'un coup et lui faire sentir la joie au +sein du désespoir. Elle fut d'abord effrayée; mais elle ne chercha pas +longtemps l'explication d'une visite aussi étrange. Toute la journée, +toute la nuit précédente, toute la veille, attentive aux bruits +sinistres du combat, dont le théâtre était voisin de sa demeure, elle +n'avait eu qu'une pensée: «Horace est là, se disait-elle, et chacun +de ces coups de fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but.» +Horace lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait dans la +première émeute; elle le croyait capable de persister dans une telle +résolution. Elle avait pensé aussi à Laravinière, qu'elle savait ardent +et prêt à toutes ces luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsène +détester les tragiques souvenirs des journées de 1830, qu'elle ne le +supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu'elle vit un homme tomber expirant +devant elle, elle comprit que c'était un fugitif, un vaincu, et, de +quelque parti qu'il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en +approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souillé de sang, +qu'elle songea à Arsène; mais elle n'en crut pas ses yeux. Elle prit son +tablier pour étancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur +et sans dégoût: les malheureux ne sont guère susceptibles de telles +faiblesses. Elle se pencha sur cette tête meurtrie et défigurée, qu'elle +venait de poser sur ses genoux tremblants; et alors seulement elle fut +certaine que c'était là son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le +crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui +souriait encore avec une bouche contractée et des yeux éteints, elle +l'embrassa à plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans +exhaler un gémissement, plongée dans un désespoir morne, voisin de +l'idiotisme. + +Quand elle eut recouvré quelque présence d'esprit, elle chercha dans le +battement des artères à retrouver quelque symptôme de vie. Il lui sembla +que le pouls battait encore; mais le sien propre était si gonflé, +qu'elle ne sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la +vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins à +son aide; mais, se rappelant aussitôt que parmi ces gens, qu'elle ne +connaissait pas encore, un scélérat ou un poltron pouvait livrer le +proscrit à la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte, +revint vers Arsène, joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son +seul refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct +subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba à +côté de lui sans pouvoir le déranger; puis tout à coup, remplie d'une +force surnaturelle, elle l'enleva comme elle eût fait d'un enfant, et +le déposa sur son lit de sangle, à côté d'un autre infortuné, d'un +véritable enfant qui dormait là, insensible encore aux terreurs et aux +angoisses de sa mère. «Tiens, mon fils, lui dit-elle avec égarement, +voilà comme ta vie commence; voilà du sang pour ton baptême, et un +cadavre pour ton oreiller.» Puis elle déchira des langes pour essuyer et +fermer les blessures d'Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux; +elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle réchauffa ses +mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son âme +désolée. Elle n'avait rien, et ne pouvait rien de plus. + +Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance. Il fit un +violent effort pour parler. + +«Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures sont +mortelles, il est inutile de les soigner; si elles ne le sont pas, +il importe peu que je sois soulagé un peu plus tôt. D'ailleurs je ne +souffre pas; assieds-toi là, donne-moi seulement un peu d'eau à boire, +et puis laisse-moi ce mouchoir, j'arrêterai moi-même le sang qui coule +de ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas besoin d'autre +appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, car je suis heureux!... Heureux?» +ajouta-t-il avec effroi en se ravisant, car le souvenir de Laravinière +venait de se réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez à +souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensée, et garda le silence. +Il but l'eau avec une avidité qu'il réprima aussitôt. «Ote-moi ce verre, +lui dit-il; quand les blessés boivent, ils meurent aussitôt. Je ne veux +pas mourir, Marthe; à cause de toi, il me semble que je ne dois pas +mourir. + +Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Dévoré +d'une soif furieuse, il eut le courage de s'abstenir. Marthe était +parvenue à arrêter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne +constituaient pas par elles-mêmes l'imminence du danger; mais +l'exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre +délirante, et il sentait du feu circuler dans ses artères. S'il eût cédé +aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la vie; car il sentait +la rage de destruction qui l'avait possédé depuis deux jours se tourner +maintenant contre lui-même. Dans cet état violent, il conservait +cependant assez de force pour combattre son mal: son âme n'était pas +abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation de la +vie physique, ressentait un trouble cruel, mais se raidissait contre +ses propres détresses, et, par des efforts presque surhumains, elle +terrassait les fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir. +Vingt fois il se leva, prêt à déchirer ses blessures, à repousser +Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un +ennemi, à trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur, à se +briser la tête contre les murs. Mais alors il se faisait en lui des +miracles de volonté. Son esprit, profondément religieux, conservait, +jusque dans l'égarement, un instinct de prière et d'espérance; et il +joignait les mains en s'écriant: «Mon Dieu! qu'est-ce que c'est? où +suis-je? que se passe-t-il en moi et hors de moi? M'abandonneriez-vous, +mon Dieu? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée?» +Puis, se tournant vers Marthe: «Je suis un homme, n'est-ce pas? lui +disait-il; je ne suis pas un assassin, je n'ai pas versé à dessein le +sang innocent! je n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que +c'est bien toi qui es là, Marthe! dis-moi que tu espères, que tu crois! +Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que je vive ou que je +meure comme un homme, et non pas comme un chien.» + +Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour étouffer les +rugissements qui s'échappaient de sa poitrine; il mordait les draps pour +empêcher ses dents de se broyer les unes contre les autres; et quand +les objets prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand Marthe se +transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les +yeux, il rassemblait ses idées, il forçait les hallucinations à céder +devant la raison; et de la main écartant les spectres, il les exorcisait +au nom de la foi et de l'amour. + +Cette lutte épouvantable dura près de douze heures. Marthe avait pris +son enfant dans ses bras; et lorsque Paul perdait courage et s'écriait +douloureusement: «Mon Dieu, mon Dieu! voilà que vous m'abandonnez +encore!» elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente +créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect +craintif. Arsène n'avait encore exprimé aucune pensée par rapport à cet +enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme; il ne faisait +aucune question; mais dès qu'il avait, malgré lui, laissé échapper un +gémissement ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne +l'avait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une immobilité +qui ressemblait à de l'extase, il dit tout à coup: + +«Est-ce qu'il est mort? + +--Qui donc? demanda Marthe. + +--L'_enfant_, répondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il faut cacher +l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. Donne-moi l'enfant +que je le sauve; je vais l'emporter sur les toits, et ils ne le +trouveront pas. Sauvons l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien, +mais un enfant, c'est sacré.» + +Et ainsi en proie à un délire où l'idée du devoir et du dévouement +dominait toujours, il répéta cent fois: «L'_enfant_, l'enfant est sauvé, +n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille pour l'enfant, nous le sauverons +bien.» + +Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne disait plus rien. +Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe, +épuisée, avait replacé l'enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise +sur une chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le +préserver, de l'autre elle soutenait la tête de Paul; la sienne était +tombée sur le même coussin; et ces trois infortunés reposèrent ainsi +sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, isolés du reste de l'humanité par +le danger, la misère et l'agonie. + +Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur qui se faisait +autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et +pressés qui lui glacèrent le coeur d'épouvante. Des agents de police +visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la +sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène, nivela le lit avec ses +hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaçant son enfant sur Arsène +lui-même, elle alla ouvrir la porte avec la résolution et la force que +donnent les périls extrêmes. Les débris du châssis de sa fenêtre avaient +été cachés dans un coin de la chambre; elle avait attaché son tablier en +guise de rideau devant cette fenêtre brisée pour voiler le dégât. Une +voisine charitable, chez qui on venait de faire des perquisitions, +suivit les sbires jusqu'au seuil de Marthe. + +«Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une pauvre femme à +peine relevée de couches, et encore bien malade. Ne lui faites pas peur, +mes bons messieurs, elle en mourrait.» + +Cette prière ne toucha guère les êtres sans coeur et sans pitié auxquels +elle s'adressait; mais le sang-froid avec lequel Marthe se présenta +devant eux leur ôta tout soupçon. Un coup d'oeil jeté dans sa chambre +trop petite et trop peu meublée pour receler une cachette, leur persuada +l'inutilité d'une recherche plus exacte. Ils s'éloignèrent sans +remarquer des traces de sang mal effacées sur le carreau, et ce fut +encore un des miracles qui concoururent au salut d'Arsène. La vieille +voisine était une digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe +dans les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida à cacher le proscrit, +se chargea de lui apporter des aliments et quelques remèdes; mais, ne +connaissant aucun médecin dont les opinions pussent lui garantir le +silence, et terrifiée par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui +furent déployées à l'égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle se +borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir elle-même. Marthe +n'osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu'on ne revint +l'explorer en son absence. D'ailleurs Arsène était devenu si calme que +l'inquiétude s'était dissipée, et qu'elle comptait sur une prompte +guérison. + +Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant +plus d'un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. Marthe coucha +tout ce temps sur une botte de paille, qu'elles était procurée sous +prétexte de se faire une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en +acheter la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète. +L'état du malade et son propre accablement ne permettaient pas à Marthe +de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis +deux mois qu'elle s'était séparée d'Horace, résolue de n'être à charge +à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de ses derniers +effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété; sa délivrance ayant été plus +longue et pus pénible qu'elle ne l'avait prévu, elle avait épuisé cette +faible ressource, et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène n'était +pas plus heureux. Depuis quelque temps; prévoyant, d'après les discours +de Laravinière, un bouleversement dans Paris, et voulant être libre de +s'y jeter, il avait donné toutes ses petites épargnes à ses soeurs, et +les avait renvoyées en province. Croyant n'avoir plus qu'à mourir, il +n'avait rien gardé. La situation de ces deux êtres abandonnés était donc +épouvantable. Tous deux malades, tous deux brisés; l'un cloué sur un +lit de douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de pain et +dormant sur la paille, n'étant pas même abritée dans cette mansarde dont +elle n'osait pas faire réparer la fenêtre, puisqu'un secret de mort +était lié à cette trace d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force +de faire un pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d'apathie +et d'impuissance morale, causée par les privations, l'épuisement, une +habitude de fierté outrée, et l'isolement qui paralyse toutes les +facultés: et vous comprendrez comment, pouvant avertir Eugénie et moi +avec quelques précautions et un peu moins d'orgueil, ils se laissèrent +dépérir en silence durant plusieurs semaines. + +L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse. Sa mère +avait peu de lait; mais la voisine partageait avec le nourrisson celui +de son déjeuner, et chaque jour elle allait le promener dans ses bras +au soleil du quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage à un enfant de +Paris pour croître comme une plante frêle, mais tenace, le long de ces +murs humides où la vie se développe en dépit de tout, plus souffreteuse, +plus délicate, et cependant plus intense qu'à l'air pur des champs. + +Pendant cette dure épreuve, la patience d'Arsène ne se démentit pas +un instant; il ne proféra pas une seule plainte, quoiqu'il souffrît +beaucoup, non de ses blessures, qui ne s'envenimèrent plus et se +fermèrent peu à peu sans symptômes alarmants, mais d'une violente +irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de +profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, il eut +peu d'intervalles pour s'entretenir avec Marthe. Dans la fièvre, il +s'imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il était +malade. Dans le calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de +pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette +résolution stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe, parce +qu'elle ne comprenait pas la gravité du mal, et dont la rapidité me +parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d'Arsène +le détail de tout ce qu'il avait souffert. Par instants, malgré la +confiance qu'il avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de +l'espèce d'indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison +sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés mentales avaient +reçu une grave atteinte, et craignait qu'il n'en retrouvât jamais +complètement la vigueur. Mais tandis qu'elle s'abandonnait à cette +sinistre conjecture, Arsène, plein de persistance et de détermination, +comptait les jours et les heures; et sentant les accès de son mal +diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une grave rechute +était imminente, à moins qu'il ne gardât les rênes de sa volonté +toujours également tendues. Il voulait donc s'abstenir de toute émotion +violente, de tout découragement puéril, et semblait ne pas voir +l'horreur de la situation que Marthe partageait avec lui. + +Un jour qu'il avait les yeux fermés et semblait dormir, il entendit la +vieille voisine exprimer de l'intérêt à Marthe, selon la portée de ses +idées et de ses sentiments bons et humains sans doute, mais bornés et +un peu grossiers. «Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est un +grand malheur pour vous d'avoir été forcée de recueillir cet homme-là? +Vous étiez déjà bien assez dépourvue, et voilà que vous êtes obligée de +partager avec lui un pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du +lait pour votre enfant! + +--Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! répondit Marthe avec +un triste sourire; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans +sa soupe. Et quelle soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je +ne comprends pas qu'il vive ainsi. + +--Aussi cela va durer éternellement, cette maladie! répondit la vieille; +il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil régime. Vous +aurez beau faire, vous vous épuiserez sans pouvoir le sauver. + +--J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, dit Marthe. + +--Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la vieille. + +--Dieu ne le permettra pas! s'écria Marthe épouvantée. + +--Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur; je ne +dis pas non plus que votre dévouement pour ce réfugié soit poussé trop +loin. Je sais ce qu'on doit à son prochain; mais ce serait à lui de +comprendre qu'il ne se sauve de l'échafaud que pour vous conduire avec +lui à l'hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir combien il +vous nuit. Il ne voit pas qu'à dormir sur la paille, comme vous faites, +avec une fenêtre ouverte sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps. +La maladie lui ôte la réflexion, c'est tout simple; mais si vous me +permettiez de lui parler, je vous assure que le jour même il prendrait +son parti de se traîner dehors comme il pourrait. Tenez, à nous deux, en +le soutenant bien, nous le conduirions à l'hôpital; il y serait mieux +qu'ici. + +--A l'hôpital! s'écria Marthe en pâlissant. N'avez-vous pas entendu dire +(et ne me l'avez-vous pas répété), qu'il était enjoint aux médecins de +livrer les blessés qui se confieraient à leurs soins, et que chaque +malade accueilli dans un hospice était désigné à l'examen de la police +par un écriteau placé au-dessus de son lit? Comment! la délation est +imposée (sous peine d'être accusés de complicité) aux hommes dont les +fonctions sont les plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette +victime à la vengeance d'une société où de tels ordres sont acceptés de +tous sans révolte, et peut-être sans horreur de la part de beaucoup de +gens? Non, non, si le monde est devenu un coupe-gorge, du moins il reste +dans le coeur des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes, +un peu de religion et d'humanité, n'est-ce pas, bonne voisine? + +--Allons! répondit la voisine en essuyant ses yeux avec le coin de son +tablier, voilà que vous faites de moi ce que vous voulez. Je ne sais pas +où vous prenez ce que vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon +Dieu et selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et de +sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trésor, ajouta-t-elle en +embrassant l'enfant suspendu au sein de sa mère. + +--Non, ma chère amie, dit Marthe, ne vous dépouillez pas pour nous; +vous avez déjà assez fait. Il n'est pas juste qu'à votre âge vous vous +condamniez à souffrir. Nous sommes jeunes, nous autres, et nous avons la +force de nous priver un peu. + +--Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! s'écria la bonne +femme tout en colère; me prenez-vous pour un mauvais coeur, pour une +avare, pour une égoïste? Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs, +quand il s'agit d'un _amour d'enfant_ comme le vôtre, et d'un malheureux +que le bon Dieu nous confie? + +--Eh bien, j'accepte, répondit Marthe en jetant ses bras amaigris et +couverts de haillons au cou de la vieille femme; j'accepte avec joie. Un +jour viendra, qui n'est pas loin peut-être, où nous vous rendrons tout +le bien que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous rendra la +force et la liberté! + +--Tu as raison, Marthe, dit Arsène d'une voix faible et mesurée, lorsque +la voisine fut sortie. La liberté nous sera rendue, et la force nous +reviendra. Ta pitié me sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe, +conserve ton courage, comme j'entretiens le mien dans le silence et la +soumission. Il m'en faut plus qu'à toi pour te voir souffrir comme tu +fais, et pour songer sans désespoir que non-seulement je ne puis te +soulager, mais que encore j'augmente ta misère. Durant les premiers +jours, je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de remonter +sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque gouttière, comme un +pauvre oiseau dont on a brisé l'aile; mais j'ai senti, à ma tendresse +pour toi, que je surmonterais cette maladie; qu'à force de vouloir vivre +je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le mien pour +l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce qu'il fait! Dans ta fierté, +tu t'étais éloignée et cachée de moi. Tu voulais passer ta vie dans +l'isolement, dans la douleur et dans le besoin, plutôt que d'accepter +mon dévouement. A présent que la destinée m'a envoyé ici pour profiler +du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu n'auras plus le droit de +refuser mon appui. Je ne t'offre rien que mon coeur et mes bras, Marthe; +car je ne possède ni or, ni argent, ni vêtement, ni asile, ni talent, ni +protection; mais mon coeur te chérit, et mes bras pourront te nourrir, +toi et _ce cher trésor_, comme dit la voisine.» + +En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'était la première +marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'à ce jour, il l'avait +souvent soutenu et bercé sur ses genoux pour soulager la mère; il +l'avait endormi toutes les nuits à plusieurs reprises dans ses bras, +et réchauffé contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne +l'avait jamais caressé. En cet instant, une larme de tendresse coula de +ses yeux sur le visage de l'enfant, et Marthe l'y recueillit avec ses +lèvres. «Ah! mon Paul, ah! mon frère! s'écria-t-elle, si tu pouvais +l'aimer, ce cher et douloureux trésor! + +--Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, répondit-il en lui rendant +son fils. Je suis encore trop faible; je ne t'ai pas encore dit un mot +là-dessus. Nous en parlerons, et tu seras contente de moi, je l'espère. +En attentant, souffrons encore, puisque c'est la volonté divine. Je vois +bien que tu jeûnes, je vois bien que tu couches sur le carreau avec +une poignée de paille sous ta tête, et je n'ose pas seulement te dire: +Reprends ton lit, et laisse-moi m'étendre sur cette litière; car, à +cette idée-là, tu te révoltes, et tu m'accables d'une bonté qui me fait +trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste là, que je subisse la +vue de tes fatigues, et que je sois calme, et que je dise: _Tout est +bien!_ Hélas! mon Dieu, faites que je remporte cette victoire jusqu'au +bout! + +«Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de calme qu'il eut le +lendemain, que tu n'ailles pas oublier ce que tu fais pour moi, et que +tu ne viennes pas me dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu +n'as pas autant souffert que je veux bien le prétendre! C'est que je te +connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-là.» + +Un pâle sourire effleura leurs lèvres à tous les deux; et, Marthe, se +penchant sur lui, imprima un chaste baiser sur le front de son ami. +C'était la première caresse qu'elle osait lui donner depuis cinq +semaines qu'ils étaient enfermés ensemble tête à tête le jour et la +nuit. Durant tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion +de douleur et d'effroi pour sa vie, s'était approchée de lui pour +l'embrasser comme pour lui dire adieu, il l'avait toujours repoussée +vivement, en lui disant avec une sorte de colère: «Laisse-moi. Tu veux +donc me tuer?» C'étaient les seuls moments où le souvenir de sa passion +avait paru se réveiller. Hors de ces émotions rapides et rares, que +Marthe avait appris à ne plus provoquer par son élan fraternel, ils +n'avaient pas échangé un mot qui fit allusion aux malheurs précédents. +On eût dit qu'entre la paisible amitié de leur enfance et la tragique +journée du cloître Saint-Méry il ne s'était rien passé, tant l'un +mettait de délicatesse à détourner le souvenir des temps intermédiaires, +tant l'autre éprouvait de honte et d'angoisse à les rappeler! Ce jour-là +seulement tous deux y songèrent sans trouble au même moment, et tous +deux comprirent que cette pensée pouvait cesser d'être amère. Paul, loin +de repousser le baiser de Marthe, le rendit à son enfant avec plus de +tendresse encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec une +sorte de gaieté mélancolique: «Sais-tu, Marthe, que cet enfant est +charmant? On dit que ces petits êtres sont tous laids à cet âge-là; +mais ceux qui parlent ainsi n'en ont jamais regardé un avec des yeux de +père!» + + + +XXVIII. + +Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours de son +assiduité au château de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse +et les espérances qu'il avait conçues. Eugénie l'avait raillé de sa +fatuité; et moi, qui ne regardais point son succès comme impossible, je +ne l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui avais +dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du caractère de Léonie. +Notre manière d'accueillir ses confidences lui avait déplu, et il ne +nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire +arriva, et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce jour-là, en +soupant avec nous, il ne put s'empêcher de ramener à tout propos, dans +la conversation, les grâces imposantes, l'esprit supérieur, le tact +exquis, toutes les séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la +vicomtesse. Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait vu +sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en déshabillé, +s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme et à déclarer cette +femme hautaine dans sa familiarité, sèche et blessante jusque dans ses +intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie +éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, rendirent ses +contradictions un peu amères. Horace s'emporta, et la traita comme +une péronnelle, qui devait du respect à madame de Chailly, et qui +l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le +charme d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon cher Horace, +lui répondit Eugénie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites là +ne me fâche pas. Je n'ai jamais eu la prétention de lutter dans votre +estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec +franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt que je vous +porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmenté et humilié par +cette belle dame, qui a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et +qui s'en vante même devant ses _habilleuses_; ce que j'ai trouvé, quant +à moi, de mauvais goût et de mauvais ton.» + +Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer en insistant +sur la vérité des assertions d'Eugénie, et en le suppliant pour la +dernière fois de bien réfléchir avant de s'exposer aux railleries de la +vicomtesse. Ce fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus +se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant dans des +termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'être éconduit +honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une +dépouille à la brochette de victimes qu'elle portait à l'épingle de +son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la +boutonnière de son habit. + +«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement: car un homme +d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes.» + +Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un moment de +réflexion: + +«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il +en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force à en +rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me +pousserait à bout. + +--Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de Vernes, lui +répondis-je. + +--Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait +plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empêcher qu'on se moque +jamais de lui. Je n'ai pas la prétention de me faire son imitateur en +adoptant les mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils +arrivent au même but. + +--Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis de Vernes, dit +Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre de ce que vous penseriez si +vous vous trouviez dans un cas pareil. + +--Vous plait-il de me le dire? demanda Horace. + +--Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un esprit de raison et de +justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez +tenté d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire +en se vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez +immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que +ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le +monde (oui, j'en suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire) +respecte la femme qui est respectée par son amant, et méprise celle que +son amant méprise. On lui fait un crime de s'être trompée; et il faut +reconnaître que, sous ce rapport, les femmes sont fort à plaindre, +puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées à +être insultées par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en +est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez. Pour être écouté +de la vicomtesse elle-même, que je ne crois pas très farouche, ne +seriez-vous pas obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant +pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en +faire le semblant? Dites! + +--Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, demi-satisfait de +ce qu'il prenait pour une interrogation détournée, vous faites des +questions fort indiscrètes; et je ne suis pas forcé de vous rendre +compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la +vicomtesse et moi. + +--Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez répondre sans +compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes. +N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se +livrerait sans combats? + +--Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à d'autres femmes +qu'à celles qui se défendent, et dont la conquête est périlleuse et +difficile. + +--Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en ce cas vous +n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en +posséderez aucune à qui vous n'ayez juré respect, dévouement et +discrétion. La diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure. + +--Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultivé la +controverse à la salle Taitbout; je sais par conséquent que toutes vos +conclusions seront toujours à l'avantage des droits féminins. Mais +quelque subtile que soit votre argumentation, je vous répondrai que je +n'acquiesce pas à cette domination que les femmes doivent s'arroger +selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire +passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves, +sans que nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette +m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des semaines entières, +triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en échange +de sa victoire, les droits d'un époux et d'un maître, et puis elle +recommencerait le lendemain avec un autre, et se débarrasserait de moi +en disant à mon successeur, à ses amis, à ses femmes de chambre: «Vous +voyez bien ce paltoquet? il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai +remis à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce serait un +peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas disposé à me laisser jouer +ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi sérieux qu'aucune autre honte. +C'est même peut-être en France, à l'heure qu'il est, la pire de +toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches +représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du +talion qui régit nos codes. + +--Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, répondit +Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce cas, vous souscrivez à la +peine de mort et à toutes les autres institutions barbares, au-dessus +desquelles je pensais que votre coeur s'était élevé. Du moins, je +vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de +conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie et la +cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous +chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en +ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que tout +ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'_histoire de +parler_, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos +paroles.» + +Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugénie firent +impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un généreux +entraînement: + +«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois qu'elle a, sinon +autant d'esprit, du moins plus d'idées que ma vicomtesse. + +--Elle est donc _tienne_ décidément, mon pauvre Horace? lui dis-je +en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis réellement affligé, je te +l'avoue. + +--Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous +êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos compliments de condoléances. Ne +dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je +possède la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne sais +pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle que vous la +voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle +conquête, une maîtresse délirante. + +--L'aimes-tu? lui demandai-je. + +--Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un air léger. Tu m'en +demandes trop long. J'ai aimé, et je crois que ce sera pour la première +et la dernière fois de ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans +les femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation pour mon coeur +à demi éteint. Je vais à l'amour comme on va à la guerre, avec fort peu +de sentiment d'humanité, pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et +pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée par cette +victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps et de la peine. Quel mal y +trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et +que si mes sentiments sont déjà morts, mes passions sont encore dans +toute leur violence? + +--C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui dis-je. Je te parle +dans la sincérité de mon coeur, Horace, sans aucun ménagement pour cette +vanité derrière laquelle tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment +trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas +mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est pas encore éclos, et que +tu n'as point aimé jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, étouffées +longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et +vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon +cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être le don Juan que décrit +Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces créations poétiques occupent +trop ton cerveau, et tu le manières pour les faire passer dans la +réalité de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces +fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton premier amour; ce n'a +été qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en dépit de la +légèreté que tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de ta +vie. + +--Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont l'orgueil accepta +facilement mes suppositions, vogue la galère! Léonie est bien faite pour +inspirer une passion véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas +douter. Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme est prête +à faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies. +Peut-être que cet amour éveillera le mien, et que nous aurons ensemble +des jours agités. C'est tout ce que je demande à la destinée pour sortir +de la torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère. + +--Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aimé, et +elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants. + +--Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il avec humeur. Je suis +charmé qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge. +C'est plus que je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me +refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne mère, elle ne +pourrait pas être une amante passionnée. Tu me prends pour un enfant. +Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas +senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente +du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse, une sainte; +amour et respect à sa mémoire, à jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une +femme, c'est une tigresse, un démon! + +--C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur à toi, quand tu +rentreras avec elle dans la coulisse! + +Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment un ami véritable, +il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace que je disais d'elle à +celui-ci; mais livrée au désir exalté d'être aimée avec toute la fureur +romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa +caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas mieux reçu un bon +conseil qu'Horace n'écouta les miens. Elle se livra à lui, croyant +inspirer une passion violente, et entraînée seulement par la vanité et +la curiosité. On peut donc dire qu'ils étaient à _deux de jeu_. + +Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi +pénétrante, formée de bonne heure par les leçons du marquis de Vernes à +la ruse envers les hommes et à la prévoyance devant les événements, put +se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se +flatta de trouver en lui un dévouement romanesque que rien ne pourrait +ébranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop près, une +sorte de vanité modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de la +possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace, +enivré durant quelques jours, devait bientôt, éclairé subitement dans +son inexpérience par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force +contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme, +sinon en me rappelant qu'elle s'était aventurée sur un terrain tout +à fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe +bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique. Elle +s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle, et elle le +rêvait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'étrangeté, de +mystère, et de poésie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur +froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait, +et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles +adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, dans +l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont elle avait soif. +Mais, en devinant le mérite de l'homme sans naissance, elle ne +pressentit pas les défauts de l'homme sans usage, sans _savoir-vivre_, +comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression. +Dans une société sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu, +et l'éducation qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus +réels qu'on ne pense. + +Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on appelle la bonne +compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'élever et le grandir, il +eût voulu se l'inoculer. Mais s'il y réussit dans les petites choses, +il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent +vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices faciles; +mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, elle fut impuissante, et +l'amour-propre un peu grossier, la présomption un peu déplacée, la +personnalité un peu âpre de l'homme _du tiers_, reprirent le dessus. +C'était tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. Elle +aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il +la perdait trop vite. Elle espérait de sa part une grande abnégation, +une sorte d'héroïsme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre +élan. + +Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était pas corrompu, +mais seulement faussé, il éprouva, durant les premiers jours, une +reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, +et elle se crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être. Il +y eut même une sorte de grandeur dans la manière dont Horace accepta +sans méfiance, sans curiosité, et sans inquiétude, le passé de sa +nouvelle maîtresse. Elle lui disait qu'il était le premier homme qu'elle +eût aimé. Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme +qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point à la prendre +au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun homme n'avait pu mériter +l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien +que la vie de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu, +qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il ne connut +point avec elle cette jalousie rétroactive qui avait fait de ses amours +avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idées sur le mérite des +femmes s'étaient beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse +et à l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté +bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, mais bien la +désinvolture leste et galante d'une femme à la mode. D'autre part, +il n'était pas humilié des prédécesseurs que lui avait donnés la +vicomtesse, comme il l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à +M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, le +garçon de café. Chez Léonie, c'était à des grands seigneurs sans doute, +à des ducs, à des princes peut-être, qu'il succédait; et cette brillante +avant-garde, qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui +paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe, +pour avoir accepté avec douceur et repentance le reproche d'une seule +erreur, avait été accablée par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière +vicomtesse, prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut +respectée, grâce à ce même orgueil. + +Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse n'eût pas daigné +répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché aucune de ses actions. Elle +n'était pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait à cet +égard un certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel à ses +hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention d'être une +femme vertueuse, mais bien celle d'être une âme jeune, ardente, +ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'était une sorte de +prostitution de coeur, car elle allait s'offrant à tous les désirs, +se faisant respecter par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant +attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: «Je +voudrais pouvoir aimer.» + +Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près seule avec lui +dans une sorte d'intimité au château de Chailly. Le comte de Meilleraie +s'était absenté, les adorateurs d'habitude s'étaient dispersés; le +choléra avait effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages +précieux ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait de nos +contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbée +par son nouvel amour, et embarrassée peut-être d'en faire accepter les +apparences à ses amis, elle écartait toutes les visites, en répondant +à toutes les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris. +Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait secrètement +(trop secrètement à son gré) de l'absence de ses rivaux. + +Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, à cause +de sa belle-mère et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond +mystère. Grâce à l'aplomb de Léonie, plus encore qu'au voisinage des +habitations respectives et aux précautions prises, le secret de cette +liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie, ses discours, ses +prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, tout son mélange de +franchise et de fausseté, avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque +chose d'énigmatique, que les amants heureux s'étaient plu à voiler pour +rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés à respecter, +pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de +plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou +bien il n'y en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus à +distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son rôle, si on lui +en eût laissé le choix; son principal sentiment auprès de Léonie avait +été le désir d'écraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la +réalité, et de faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun +autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité de sa +position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola +en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement à moi, mais à +quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les +traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne +voulurent pas croire à son succès. + +Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace et à la +glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les démentit en +disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angélique, que cela +était impossible, parce qu'Horace était un homme d'honneur, incapable +d'inventer et de répandre un fait contraire à la vérité. Mais +lorsqu'elle le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des +ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il fut forcé, tout +en étouffant de rage, de se lancer auprès d'elle dans un système de +dénégations et de mensonges pour reconquérir sa confiance et son estime. +Mais c'en était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était +satisfaite; sa vanité était assouvie par toutes les louanges ampoulées +qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur, dans ses épanchements, +au lieu d'affection, dans ses épîtres en prose et en vers. Il avait +épuisé pour elle tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode; +il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets étaient +criblés de points d'exclamation. Léonie en avait assez. En femme +d'esprit, elle s'était vite lassée de tout ce mauvais goût poétique. +En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-là n'était +différent de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que +ce n'était pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos +ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était pas moins. +Après un mois de cette expérience, chaque jour plus froide et plus +triste, Léonie résolut de se débarrasser peu à peu de cette intrigue, +afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, +qui était un homme d'excellent ton. + +La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort +souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de là venait +qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui était +jamais arrivé de nommer personne. Elle avait douloureusement commencé à +nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie du vieux marquis. +Elle n'avait conservé avec lui que des relations filiales: mais elle +n'avait pas trouvé dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez +pour effacer cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux. +Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour les hommes qui +ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et même à l'égard +de ceux qui étaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une +méfiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur +elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le marquis, +à qui elle disait presque tout), encore moins par des démarches +compromettantes. En général, elle avait été secondée par la délicatesse +de leurs procédés et la froideur de leur rupture, parce que c'étaient +des hommes du monde, également incapables d'un regret et d'une +vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence; +Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si naïf; Horace, dont elle +ne s'était pas défiée, lui parut le plus misérable de tous, lorsqu'il +voulut s'imposer à elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si +révoltée, que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, mais +encore de se venger en ne laissant pas derrière elle la moindre trace de +ses bontés pour lui. «Tu seras puni par où tu as péché, lui disait-elle +en son âme ulcérée; tu as voulu passer pour mon maître, et, à la +première occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité +retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne recueilleras +que la honte et le ridicule.» + +Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre +eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se détruire. + + + +XXIX. + +Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous +intéressaient au plus haut point: Marthe, que nous étions déjà habitués +à regarder comme perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis +cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui nous avait promis +de nous écrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des +deux autres. La disparition de Jean avait été complète. On présumait +bien qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots les plus +courageux l'avaient suivi durant toute la journée du 5 juin; mais dans +la nuit ils s'étaient dispersés pour chercher des armes, des munitions +et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait été impossible de se réunir +aux insurgés, que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait +dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer que ces étudiants +eussent tous mis une audace bien persévérante à opérer cette jonction; +mais il est certain que plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la +maison où leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion +pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion, ou tout au +moins de recueillir son cadavre. Cette dernière consolation leur fut +refusée. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme +une relique, et il ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. +Plus tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena +aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention de Laravinière. Ses +amis le pleurèrent, et se réunirent pour honorer sa mémoire par des +discours et des chants funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et +un autre la musique. + +[Illustration: Il débuta par le rôle d'un valet fripon et battu.] + +Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si je n'avais pas +de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi +avait disparu. J'écrivis à ses soeurs, qui n'étaient pas plus avancées +que moi. Louison nous répondit une lettre de lamentations où elle +exprimait assez ingénument sa tendresse intéressée pour son frère. Elle +terminait en disant: «Nous avons perdu notre unique soutien, et nous +voilà forcées de travailler sans relâche pour ne pas tomber dans la +misère.» + +Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, auxquelles Horace +n'avait guère le loisir de prendre part, bien qu'il donnât des regrets +sincères à Jean et à Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en +convalescence dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci +commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité qui régnait +enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent +quelque soupçon d'un _patriote_ réfugié chez elle, ce secret fut +religieusement gardé, et la police ne surveilla pas ses mouvements. +Cependant il était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir, +changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement sa figure +avait été remarquée dans les barricades et dans la maison mitraillée. Il +ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que +des témoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des +remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il résolut +donc d'aller demeurer à l'autre extrémité de Paris. La difficulté +n'était pas de sortir de sa retraite: il commençait à marcher, et, en +descendant le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans +être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'état de misère où +elle se trouvait, aux persécutions d'un propriétaire qu'elle ne +pouvait pas payer, et qui, en vérifiant l'état des lieux, remarquerait +certainement l'effraction de la fenêtre; alors ce créancier courroucé +livrerait peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en +restant les bras croisés il ne détournerait pas ce péril, Paul se décida +à sortir de la maison avant le jour de l'échéance, et s'alla confier à +Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et +alla porter à la vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer +Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause +républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit réparer sans +bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne +voulait plus les quitter, dans le pauvre local où il avait établi Arsène +sous son propre nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un +excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent le plus généreux +de tous ceux qu'Arsène avait connus dans l'intimité de Laravinière. Paul +souffrait de ne pouvoir immédiatement lui rembourser les avances qu'il +lui faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe, il était +forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas donné le temps de les +solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le +garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans +la même ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène. + +[Illustration: Son vieux ami le marquis de Vernes.] + +A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il était +encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoyé. +Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour +journalier à un maître paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et +pas de choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait rien +à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya encore. Il fut tour +à tour garçon chez un marchand de vins, batteur de plâtre, +commissionnaire, machiniste au théâtre de Belleville, ouvrier +cordonnier, terrassier, brasseur, gâche, gindre, et je ne sais quoi +encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à +gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa +santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle, il faisait moins +de besogne que le premier venu. La misère devenait chaque jour plus +horrible. Les vêtements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait +beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver +d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, lui +nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à six francs par mois. +Et puis elle réussit à être couturière des comparses du théâtre de +Belleville; et comme elle n'était pas souvent payée par ces dames, elle +se décida à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui +prouva que c'était trop d'ambition, que la place était importante; mais +par pitié on lui accorda celle d'habilleuse, et les _grandes coquettes_ +furent contentes de son adresse et de sa promptitude. + +Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait +écouté les pièces et observé les acteurs avec attention, songea à +s'essayer sur le théâtre. Il avait une mémoire prodigieuse. Il lui +suffisait d'entendre deux répétitions pour savoir tous les rôles par +coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions +pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre étaient +envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, où il +débuta par le rôle d'un valet fripon et battu. Arsène se traîna sur +les planches, la mort dans l'âme, les genoux tremblants de honte et de +répugnance, l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et +d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement sifflé. +Il supporta cet affront avec une indifférence stoïque. Il n'avait pas +été braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'était une +tentative désespérée, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son +enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et adopté le fils +d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitué à ces sortes de +désastres, rit de la mésaventure de son débutant, et l'engagea à ne pas +se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence +d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa +prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, et son +entente du dialogue. Il conçut des espérances sur son avenir, et, +pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de +Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta +parfaitement. En peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux +costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du goût +et de la science. Ce qu'il avait vu et copié chez M. Dusommerard lui +servit en cette occasion. La modestie de ses prétentions, sa probité, +son activité, son esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le +rendre précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de désespoir, +d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une sorte de factotum au +théâtre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assurés et +bien servis. + +De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant dans la +coulisse aux représentations, Marthe s'était familiarisée avec la scène. +Sa vive intelligence avait saisi les côtés faibles et forts du métier. +Elle retenait, comme malgré elle, des scènes entières, et, rentrée +dans son grenier, elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec +supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après avoir +contrefait avec malice et enjouement la méchante manière des actrices, +elle disait leur rôle comme elle le sentait, avec naturel, avec +distinction, et avec une émotion touchante, qui plusieurs fois humecta +les paupières d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que +l'enfant, étonné des gestes et des inflexions de voix de sa mère, se +rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsène +s'écria: «Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice. + +--J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver ton estime. + +--Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je pas, moi, un +ex-mauvais acteur?» + +Marthe protégée par la _grande coquette_, qui voulait faire pièce à une +_ingénue_, sa rivale et son ennemie, débuta dans un premier rôle, et +elle eut un succès éclatant. Elle fut engagée quinze jours après, avec +cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois +mois de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité vinrent +donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe fut associée au bien-être; +et, tout enflée de la brillante condition de ses jeunes amis, elle +promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de +triomphe, cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle put dire, +en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame Arsène!» + +Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le même toit, +tout en laissant croire autour d'elle qu'elle était unie à lui, Marthe +n'était cependant ni la femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a +des conditions où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou +d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un acte de +prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas échappé aux malignes +investigations et aux prétentions insultantes de son entourage. Le +couple modeste et résigné avait reconnu l'impossibilité où il était de +se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes, +il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer dans la voie +péniblement tracée par ses pères; certes, ni l'un ni l'autre ne se +sentait porté par goût et par ambition vers la vocation vagabonde de +l'artiste bohémien; mais il est certain que le domaine de l'art était le +seul où ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle, +un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. Dans la +hiérarchie sociale, toutes les positions s'acquièrent encore par +droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent par droit de conquête sont +exceptionnelles. Dans le prolétariat, comme dans les autres classes, +elles exigent certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne +pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé seulement de +procurer quelque bien-être aux objets de son affection, il n'avait pas +songé à se perfectionner dans une spécialité quelconque. Il eût fait +volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au +monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été au plus pressé, +acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fût assez lucrative pour remplir +le but généreux qu'il s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force +physique lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus nécessaire. +Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre, énorme déjà, des enfants +perdus de cette civilisation égoïste qui a oublié de trouver l'emploi +des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-là le théâtre, la +littérature, les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables, +offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup se précipitent +par mollesse, par vanité ou par amour du désordre, mais où, en général, +le talent et le zèle ont des chances d'avenir. Arsène avait de +l'aptitude et l'on peut même dire du génie pour toutes choses. Mais +toutes choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni +crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues études, et il +ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur, il fallait +de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de +bureaucrate est convoitée par cinquante aspirants. Celui qui remportera +ne le devra ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront +ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène ne pouvait donc +frapper qu'à cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs, +et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est +parfois le refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne +le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est là que +vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est là que +vont des hommes qui avaient peut-être reçu d'en haut le don de la +prédication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siècle de foi, +faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une société +religieuse et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut +qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire souvent +grossier et injuste, parfois impie et obscène, quelle grandeur, quelle +conscience, quelle élévation d'idées et de sentiments peut-on exiger +d'eux, chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion? +Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé s'efface et ne vient +plus ajouter le découragement, la révolte et l'isolement à ces causes de +démoralisation déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, +que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont du moins +possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des +grandes célébrités, existences qui sont passées au rang de sommité +sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de +chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une +nouvelle preuve. Délicate de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme, +douée d'une intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu +instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable +de comprendre les sentiments les plus élevés et prompte à les bien +exprimer; ayant dans sa personne un charme extrême, une beauté +accompagnée de grâce et de distinction innée, elle ne pouvait pas, +sans souffrir, concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette +puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis +qu'elle était au monde; elle ignorait même la cause de ces langueurs +et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce +continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son +amour pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions excitées +et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le théâtre lui ouvrit +une carrière de fatigues nécessaires, d'études suivies et d'émotions +vivifiantes. Arsène comprit qu'à cette âme tendre et agitée il fallait +un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas +certains dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand +calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force +avait ranimé le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but +indiqué. Celui de Marthe était d'assurer à son enfant, par son travail, +les bienfaits de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à +atteindre ce résultat, sans entraver son indépendance et sans +compromettre sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la dignité de +Marthe avait souffert de cette position d'obligée et de protégée, qui +fait de la plupart des femmes les inférieures de leurs maris ou de +leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se +sentait mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être plus +faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait sa tête +longtemps courbée et humiliée sous la domination de l'homme. Ce +bien-être nouveau éloigna ce que l'idée d'être encore une fois protégée +avait eu pour elle de pénible au commencement de son union avec Arsène, +Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement, et à l'accepter +sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus +en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant, +l'amant qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance. +Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait par pure affection, et +non plus par pitié généreuse, à son sort et à celui de son fils. Elle +comprit que ce n'était pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le +passé, mais un ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur +de vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son coeur +craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant mieux +qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul mot d'amour depuis la +rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu +avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimée, et +cependant, au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il +était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans sa mélancolie. +Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande réitérée de +la part d'Arsène de ne pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais +jours. Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène parla +enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicité, que, pour +toute réponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi +tout entière et pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je +craignais que tu n'y eusses renoncé.--Mon Dieu, tu as eu enfin pitié de +moi! dit Arsène avec effusion en levant ses bras vers le ciel.--Mais mon +enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe, +Arsène qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.--Ton enfant et toi, +c'est la même chose, répondit Arsène. Comment pourrais-je vous séparer +dans mon coeur et dans ma pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une +question importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un nom +qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis longtemps. Maintenant +que tu vas être à moi, et moi à toi, il faut que cet enfant soit à nous +deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous +aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace, as-tu +eu quelque relation avec lui?--Aucune, répondit Marthe; j'ai toujours +ignoré où il était, à quoi il songeait; j'ai désiré quelquefois le +savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun +sentiment d'affection, j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié +et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté au désir +de t'adresser une seule question sur son compte. + +--Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de tenir à son égard? + +--Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir, et j'espère +que cela n'arrivera pas. + +--Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que lui +répondrais-tu? + +--Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée; un enfant qu'il ne +connaît pas, dont il ignore même l'existence? un enfant qu'il n'a pas +désiré, qu'il a engendré dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté +en moi l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre au monde +si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce +ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais +pardonner à Horace de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que, +pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait +jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à nous, Arsène, et non pas à +Horace. C'est l'amour, le dévouement et les soins qui constituent la +vraie paternité. Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme +d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les +liens du sang ne sont presque rien. Et quant à moi, j'ai profité à cet +égard de la faculté que me donnait la loi, pour rompre entièrement le +lien qui eût uni mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie +sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a écrit celui +d'_inconnu_. C'est toute la vengeance que j'ai tirée d'Horace: elle +serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir. + +--Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et sans ressentiment +d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta +vengeance a été bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses +regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être +encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra un homme, et +il abjurera peut-être les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se +repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa +vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grâce +à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le +serrer sur son coeur... + +--Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe avec une énergie +douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti +cet amour à l'âge où le coeur est dans toute sa puissance; comment +l'éprouverait-il dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel? +Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être +pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui donnerait pas des +préceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui +appartienne. Oh! jamais! en aucune façon! + +--Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et veux-tu t'arrêter +sans retour à cette détermination? + +--Je le veux, répondit Marthe. + +--En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe +pour être mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne +sait nos relations passées ou présentes. On nous croit époux ou amants. +Il n'entre guère dans les moeurs du théâtre de demander à un couple +quelconque la preuve légale de son association. Nous avons laissé cette +opinion se former; nous l'avons jugée nécessaire à notre sécurité. +Il n'y a que la mère Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne +m'appartient pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir +nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de +laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand nous retrouverons nos +anciens amis (car lors même que nous les éviterions, il nous serait +impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela +doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?» + +Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant; puis, prenant +son parti, elle répondit avec beaucoup de fermeté: «Nous leur dirons ce +que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien. + +--Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma pauvre Marthe? +Souviens-toi que la jalousie d'Horace était bien connue de ses amis: +tous ne te connaissaient pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas +fondée... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation +injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera +donc dans la bouche de tout le monde, même dans celle des amis qui +n'avaient jamais douté de toi, comme Théophile, Eugénie, et quelques +autres!» + +Marthe pâlit. + +«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai été si fière! j'ai +montré tant d'indignation d'être soupçonnée! L'on pensera maintenant que +j'ai été impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout, +qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire; +car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant à Horace comme le +sien, et que je me suis éloignée de lui au moment de devenir mère. + +--On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le tromper, mais qu'il +s'est aperçu de ton infidélité; et il sera complètement justifié aux +yeux des autres et aux siens propres. + +--Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une idée qui ne lui était +pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui épargner la +punition que lui réserve la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la +honte qu'il doit éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les +devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur +et la pureté de ton amour! Je veux qu'il en soit humilié jusqu'au fond +de son âme, et qu'il soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de +se réfugier dans le sein d'Arsène! + +--Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe, à moi, c'est +que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mépriser +et d'aller crier chez tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien +raison de me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en +même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse. +L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux pères, et je ne sais auquel +des deux il appartient.» + +--Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas à nos +anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai +le courage de lui dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre +enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a mérité d'être +mon époux, mon amant, mon frère à jamais.» + +Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras d'Arsène, et +couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant +dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'éleva dans ses +mains, prit Dieu témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption, +plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient +à la face des hommes. + + + +XXX. + +A la fin de l'été, la vicomtesse avait hâté son départ de la campagne, +sous prétexte d'affaires pressantes, mais en réalité pour fuir Horace, +qu'elle n'aimait plus, et que même elle commençait à détester. Pour se +débarrasser de cet amant dangereux, elle avait écrit à son vieux ami le +marquis de Vernes, et lui avait demandé conseil comme elle avait coutume +de le faire lorsqu'elle avait besoin de lui. Elle lui avait avoué en +même temps et son goût pour Horace et le dégoût qui l'avait suivi, le +mépris et le ressentiment que lui avaient causé ses indiscrétions, et la +crainte qu'elle éprouvait qu'il n'en commit de nouvelles. Elle lui +avait raconté comment, ayant essayé de le traiter d'un peu haut pour +l'habituer au respect, ce moyen avait échoué: Horace avait voulu faire +sentir ses droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux, +il avait parlé de jalousie et de vengeance comme un héros de Calderon. +Léonie, épouvantée, demandait en grâce au marquis de venir à son secours +pour la délivrer de ce forcené. «J'avais bien prévu ce qui arrive, avait +répondu le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et à vous encore d'avantage. +Il a les qualités du talent et les travers de l'_homme de rien_. Il vous +aime, et il va bientôt vous haïr, parce que vous ne pouvez ni le +haïr, ni l'aimer comme il l'entend. Sa haine ou son amour vous seront +également funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en préserver: c'est de +travailler à le rendre indifférent. Pour cela, il faut bien vous garder +de lui témoigner de l'indifférence. Ce serait ranimer ses désirs, +éveiller son dépit, et le pousser aux dernières extrémités. Soyez +passionnée au contraire; renchérissez sur ses jalousies, sur ses +injustices, sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'émotions. Tâchez +de l'ennuyer à force d'exigences. Faites l'amante espagnole à votre +tour, et rendez-le si malheureux, qu'il désire vous quitter. Tâchez +qu'il fasse le premier pas vers une rupture, et qu'il le fasse +violemment; alors vous serez sauvée: il aura eu les premiers torts. +Votre empressement à en profiter pour l'abandonner sera de la fierté +légitime, la dignité d'un grand caractère, la colère implacable d'un +grand amour! Je vous réponds du reste. Je m'emparerai de lui quand +l'occasion sera venue; j'écouterai ses plaintes, je lui prouverai qu'il +est le seul coupable, et, tout en vous haïssant, il sera forcé de vous +respecter. Il vous importunera peut-être, il fera des folies pour +arriver jusqu'à vous. Soyez sans pitié. Peut-être se brûlera-t-il +la cervelle, mais seulement un peu; il a trop d'esprit pour vouloir +renoncer aux beaux romans dont son avenir est gros. Toutes les +extravagances qu'il pourra faire alors pour vous, loin de vous +compromettre, tourneront au triomphe de votre fierté. Tout le monde +saura peut-être que ce jeune homme vous adore; mais on saura aussi que +vous le réduisez au désespoir; et s'il lui arrive de se vanter du passé +dans sa colère, on le regardera comme un fat ou comme un fou. De tout +ceci, ma belle amie, il résultera pour vous un surcroît de gloire. Votre +puissance sera plus enviée que jamais par les femmes, et les hommes +viendront se prosterner par centaines à vos genoux.» + +La vicomtesse suivit fidèlement le conseil de son mentor. Elle joua si +bien la passion, qu'Horace eu fut épouvanté. Des qu'elle le vit reculer, +elle avança, et ne craignit pas d'exiger de lui qu'il l'enlevât. Cette +idée sourit d'abord à Horace, à cause du retentissement qu'aurait une +pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, dans la province et +même dans le monde, la passion _échevelée_ d'une dame de ce rang et de +cet esprit. La vicomtesse frémit en le voyant irrésolu; mais, au bout +de vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idée de vivre avec une +maîtresse aussi jalouse et aussi impérieuse. Il songea à la souffrance +qu'il éprouverait lorsque les curieux, se précipitant sur ses pas pour +le voir passer avec sa conquête, l'un dirait: «Tiens! elle n'est pas +plus belle que cela?» l'autre: «Elle n'est, pardieu, pas jeune!» Et, +tout bien considéré, il refusa le sacrifice qu'elle lui offrait, sous +prétexte qu'il était pauvre, et qu'il ne pouvait se résoudre à faire +partager sa misère à une femme comme elle, bercée dans l'opulence. Ce +prétexte était d'ailleurs assez bien fondé. La vicomtesse feignit de +n'en tenir compte, de dédaigner les richesses, de vouloir braver le +monde, qu'elle prétendait haïr et mépriser. Mais dès qu'elle se fut +bien assurée de la répugnance sincère d'Horace à prendre ce parti, elle +l'accusa de ne point l'aimer; elle feignit d'être jalouse d'Eugénie; +elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupçon et de +ressentiment. Elle pleura même, et s'arracha quelques faux cheveux. +Puis tout à coup elle chassa Horace de son boudoir, fit ses apprêts de +départ, refusa de recevoir ses excuses et ses adieux, et s'en retourna à +Paris, bien fatiguée du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite +d'être enfin délivrée du sujet de ses terreurs. De ce moment, ainsi que +l'avait prédit le marquis, sa victoire fut assurée; et Horace, tout en +la plaignant de sa prétendue douleur, tout en se réjouissant de n'avoir +plus à en subir les violences, se sentit le plus faible, parce qu'il se +crut le plus froid. + +Les jeunes gens nobles du pays qui avaient composé la cour ordinaire de +Léonie restèrent dans leurs châteaux pour s'y adonner au plaisir de la +chasse durant l'automne; et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitié, +et qui le tenait sérieusement pour un grand homme, l'invita à venir +achever la saison dans ses terres. Horace accepta cette offre avec +plaisir. Son hôte était riche et garçon. Il avait peu d'esprit, aucune +instruction, un bon coeur et de bonnes manières. C'était l'homme +qu'Horace pouvait éblouir de son érudition et charmer par le brillant de +son esprit, en même temps qu'il trouvait à profiter dans son commerce +pour se former aux habitudes aristocratiques, dont il était alors plus +que jamais infatué. + +Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation pénible qu'il +venait de subir, et la maison de Louis de Méran lui fut un lieu de +délices. Avoir de beaux chevaux à monter, un tilbury à sa disposition, +des armes magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une bonne +table, de gais convives, voire quelques autres distractions dont il ne +se vanta pas à moi après tout le mépris qu'il avait témoigné pour ce +genre de plaisir, mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modèles +les dandys vanter et cultiver la débauche: c'en fut assez pour +l'étourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. Comme il était +réellement supérieur par son intelligence à tous ses nouveaux amis, +il rachetait à force d'esprit le défaut de naissance, de fortune et +d'usage, dont, au reste, on ne lui eût fait un tort que s'il en eût fait +parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement de voir l'orgueil +de ces jeunes gens s'élever au-dessus du sien, qu'il leur laissa croire +qu'il était d'une bonne famille de robe, et jouissait d'une honnête +aisance. L'exiguïté de sa valise donnait bien un démenti à ses +gasconnades: mais il était en voyage; c'était par hasard qu'il s'était +arrêté dans ce pays, où il était venu seulement avec l'intention de +passer quelques jours; et pour rendre excusable aux yeux de Louis de +Méran, la légèreté de sa bourse, qui était par trop évidente, il feignit +plusieurs fois de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au +moins _chez son banquier_ l'argent qui lui manquait. + +«Qu'à cela ne tienne! lui dit son hôte, qui avait le malheur de +s'ennuyer lorsqu'il était seul dans son château, et pour qui Horace +était une société agréable, ma bourse est à votre disposition. Combien +vous faut-il? Voulez-vous une centaine de louis? + +--Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'écria Horace, à qui +une offre aussi magnifique fit ouvrir de grands yeux, et qui jusque-là +ne s'était tourmenté que de la manière dont il donnerait le _pourboire_ +aux laquais de la maison en s'en allant. + +--Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons avoir une grande +réunion de jeunes gens, à l'occasion d'une sorte de fête villageoise où +nous allons tous, et où nous passons quelquefois huit jours en parties +de plaisir. On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez jeter +quelques poignées d'or sur la table, si vous ne voulez, vous, inconnu +dans la province, passer pour _une espèce._» + +Bien qu'Horace sût parfaitement qu'il ne pourrait jamais rendre cet +argent, à moins d'être heureux au jeu, il n'eut pas plus tôt entrevu +cette chance de succès, qu'il s'y confia aveuglément, et accepta les +offres de son ami. Il n'avait jamais joué de sa vie, parce qu'il n'avait +jamais été à même de le faire, et il ignorait tous les jeux excepté le +billard, où il était de première force, ce qui lui avait valu l'estime +de plusieurs des graves personnages au milieu desquels il s'était lancé. +Il eut bientôt compris la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le +jour de la fête, il débuta avec passion dans cette nouvelle carrière +d'émotions et de périls. Il eut, pour son malheur à venir, un bonheur +insolent ce jour-là. Avec cent louis il en gagna mille. Il se hâta de +restituer la somme première à Louis de Méran, mit de côté quatre cents +louis, et continua à jouer les jours suivants avec les cinq cents +autres. Il perdit, regagna, et, après plusieurs fluctuations de la +fortune, retourna enfin au château de Méran avec dix-sept mille francs +en or et en billets de banque dans sa valise. Pour un jeune homme qui +avait de grands besoins d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort +précaire, c'était une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je +crois bien qu'à partir de là il le devint réellement un peu. Il vint +nous voir pour nous faire part de son bonheur, et ne songea pas à +me restituer cent cinquante louis qu'il me devait. Je n'osai le lui +rappeler, quoique je fusse assez gêné; je regardais comme impossible +qu'il l'oubliât. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je le lui +pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonté n'y fut pour rien. +L'empressement avec lequel il vint m'annoncer sa richesse en est la +meilleure preuve. Son premier soin fut d'envoyer cent louis à sa mère; +mais il n'osa pas lui dire que c'était l'argent du jeu: la bonne femme +s'en fût effrayée plus que réjouie. Il lui manda que c'était le prix de +travaux littéraires auxquels il se livrait dans mon ermitage, et qu'il +envoyait à Paris à un éditeur. + +«Je prétends, me dit-il en riant, la réconcilier avec la profession +d'homme de lettres, qu'elle avait tant de regret à me voir embrasser, et +qu'elle va désormais regarder comme très-honorable. Dans quelques mois +je lui enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant que +j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer dès aujourd'hui la +somme entière! Je serais si heureux de pouvoir m'acquitter en un instant +des sacrifices qu'elle fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle +comprendrait si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des +explications impossibles; et les gens de ma province, qui sont aussi +judicieux que charitables, voyant la mère Dumontet remonter sa vaisselle +et acheter des robes à sa fille, en concluraient certainement que, pour +procurer à ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassiné +quelqu'un. Il est vrai que mon bon père, qui se pique un peu de +belles-lettres, voudra lire de ma prose imprimée. Je lui dirai que +j'écris sous un pseudonyme, et je couperai, dans un volume de quelque +poète mystique allemand nouvellement traduit, une centaine de pages que +je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de moi. Il n'y verra que du +feu, et il les montrera à tous les beaux esprits de sa petite ville, +qui, n'y comprenant goutte, reconnaîtront enfin que je suis un homme +supérieur.» + +En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois de lui-même de fort +bonne grâce, éclata de rire. C'était la vérité qu'il eût envoyé tout son +argent à sa mère s'il eût pu le faire à l'instant même sans l'effrayer. +Son coeur était généreux; et s'il se réjouissait tant d'être riche, ce +n'était pas tant à cause de la possession, qu'à cause de l'espèce +de victoire remportée sur ce qu'il appelait son mauvais destin. +Malheureusement il ne songea plus à ses résolutions le lendemain. Sa +mère ne reçut plus rien de lui, et tous ses créanciers de Paris furent +également oubliés. Il ne lui resta, de cet instant de dévouement +enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insensé et bizarre, qui consistait +à croire à son étoile en fait de succès d'argent, comme Napoléon croyait +à la sienne en fait de gloire militaire. Cette confiance absurde en une +providence occupée à favoriser ses caprices, et en un dieu disposé à +intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit vain et téméraire. Il +commença à mener le train d'un jeune homme pour qui quinze mille francs +auraient été le semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un +cheval, sema les pièces d'or à tous les valets de son hôte, écrivit à +Paris à son tailleur qu'il avait fait un héritage, et qu'il eût à lui +envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze jours après, il se montra +équipé le plus ridiculement du monde. Ses amis se moquèrent de cet +accoutrement de mauvais goût, et lui conseillèrent de destituer son +tailleur du quartier latin pour une célébrité de la _fashion_. Il +distribua aussitôt sa nouvelle garde-robe aux piqueurs de ces messieurs, +et en commanda une autre à Humann, qui habillait Louis de Méran. +Recommandé par ce jeune homme élégant et riche, il eut chez ce prince +des tailleurs un crédit ouvert dont il ne s'inquiéta pas, et qui creusa +sous lui comme un gouffre invisible. + +Les joyeux compagnons qui l'entouraient, dès qu'ils le virent +insolemment prodigue et revêtu d'un costume de dandy qui déguisait +incroyablement son origine plébéienne, l'adoptèrent tout à l'ait, et +firent de lui le plus grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent +qui est un grand maître. Horace, n'étant plus retenu et contristé par +la misère, se livra à tous les élans de sa brillante gaieté et de son +audacieuse imagination. L'argent fit en lui des miracles; car il lui +rendit, avec la confiance en l'avenir et les jouissances du présent, +l'aptitude au travail, qu'il semblait avoir à jamais perdue. Il retrouva +toutes ses facultés, émoussées par les chagrins et les soucis de l'hiver +précédent. Son humeur redevint égale et enjouée. Ses idées, sans devenir +plus justes, se coordonnèrent et s'étendirent. Son style se forma tout à +coup. Il écrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste Marthe +fut l'héroïne, et ses amours le sujet. Il s'y donna un plus beau rôle +qu'il ne l'avait eu dans la réalité; mais il y motiva et y poétisa ses +fautes d'une manière très-habile. L'on peut dire que son livre, s'il eût +eu plus de retentissement, eût été un des plus pernicieux de l'époque +romantique. C'était non pas seulement l'apologie, mais l'apothéose de +l'égoïsme. Certainement Horace valait mieux que son livre; mais il y mit +assez de talent pour donner à cet ouvrage une valeur réelle. Comme il +était riche alors, il trouva facilement un éditeur; et le roman, imprimé +à ses frais, et publié peu du temps après son retour à Paris, eut une +sorte de succès, surtout dans le monde élégant. + +Cette vie de luxe, mêlée de travail intellectuel et d'activité physique, +était l'idéal et l'élément véritable d'Horace. Je remarquai que sa +parole et ses manières, d'abord ridicules lorsqu'il avait voulu les +transformer de bourgeoises en patriciennes, devinrent gracieuses et +dignes, lorsque fort de son propre mérite et riche de son propre argent, +il ne chercha plus, en se réformant, à imiter personne. A Paris, ses +nouveaux amis le présentèrent dans diverses maisons riches ou nobles, où +il vit l'ancienne bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il vit les +fêtes des banquiers israélites, et les soirées moins somptueuses et plus +épurées de quelques duchesses. Il entra partout avec aplomb, certain +de n'être déplacé nulle part, après avoir été l'amant et l'élève de la +précieuse vicomtesse de Chailly. + +Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut complètement +transfiguré. Il vint nous voir un matin dans son tilbury, avec son groom +pour tenir son beau cheval. Il monta nos cinq étages comme s'il n'eût +fait autre chose de sa vie, et eut le bon goût de ne pas paraître +essoufflé. Sa mise était irréprochable; sa chevelure inculte avait enfin +été domptée par Boucherot, successeur de Michalon. Il avait la main +blanche comme celle d'une femme, les ongles taillés en biseau, des +bottes vernies et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus +extraordinaire, c'est qu'il avait pris un ton parfaitement naturel, et +qu'il était impossible de deviner que tout cela fût le résultat d'une +étude. La seule chose qui trahit la nouveauté de sa métamorphose, +c'était l'espèce de joie triomphante qui éclairait son front comme une +auréole. Eugénie, à qui il baisa la main en arrivant (pour la première +fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord à tenir son sérieux, et +finit par s'étonner autant que moi de la facilité avec laquelle ce jeune +papillon avait dépouille sa chrysalide. Il avait été à si bonne école, +qu'il avait appris non-seulement à se bien tenir, mais encore à bien +causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait sur tout ce +qui pouvait nous intéresser personnellement, et il avait l'air de s'y +intéresser lui-même. Nous avions vu ses premiers efforts pour atteindre +au type qu'il possédait enfin, et nous étions émerveillés qu'il eût déjà +perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. «Parle-moi donc de toi un +peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent florissantes. J'espère que +ta nouvelle fortune ne repose pas entièrement sur les cartes, mais bien +sur la littérature, où tu as fait un si joli début.--L'argent du jeu +tire à sa fin, me répondit-il naïvement; j'espère bien le renouveler +en puisant à la même source, et jusqu'ici mes essais ne sont pas +malheureux; mais comme il faut être en mesure de perdre, j'ai songé à +la littérature, comme à un fonds plus solide. Mon éditeur m'a versé ces +jours-ci trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en +une quinzaine de jours; et si le public reçoit celui-là avec autant +d'indulgence que l'autre, j'espère que je ne me trouverai plus à court +d'argent.» trois mille francs un petit volume, pensai-je, c'est un peu +cher; mais tout dépend des arrangements. + +«Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que tu viens de +publier.--Oh! je t'en prie, s'écria-t-il, ne m'en parle pas. C'est si +mauvais, que je voudrais bien n'en entendre jamais parler.--Ce n'est pas +mauvais le moins du monde, repris-je: on peut même dire, au point de +vue de l'art, que c'est une paraphrase très-remarquable d'_Adolphe_, +ce petit chef-d'oeuvre littéraire de Benjamin Constant, que tu sembles +avoir pris pour modèle.» + +Ce compliment ne plut pas beaucoup à Horace; sa figure changea tout d'un +coup. + +«Tu trouves, me dit-il en s'efforçant de garder son air indifférent, +que mon livre est un pastiche? C'est bien possible: mais je n'y ai pas +songé, d'autant plus que je n'ai jamais lu _Adolphe_. + +--Je te l'ai prêté cependant l'année dernière. + +--Tu crois? + +--J'en suis certain. + +--Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est une réminiscence. + +--Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage d'un auteur de +vingt ans soit autre chose; mais comme le tien est bien fait, bien écrit +et intéressant, personne ne s'en plaint. Cependant, au risque d'être +pédant, je veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me +semble, la réhabilitation de l'égoïsme... + +--Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace avec un peu +d'ironie, tu parles comme un journaliste. Je te vois venir! tu vas +me dire que _mon livre est une mauvaise action_. J'ai lu au moins ce +mois-ci quinze feuilletons qui finissaient de même.» + +J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses théories de +_l'art pour l'art_ avec une sorte d'obstination dont je me faisais un +devoir d'amitié envers lui, mais contre laquelle ne tint pas longtemps +le vernis de modestie enjouée que l'élude du goût lui avait donné. + +Il s'impatienta, se défendit avec humeur, attaqua mes idées avec +amertume; et, perdant peu à peu toutes ses grâces et tout son calme +d'emprunt pour revenir à ses anciennes déclamations, à ses éclats de +voix, à ses gestes de théâtre, même à quelques-unes de ces locutions +de café-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme sortir du +sépulcre mal blanchi où il avait prétendu l'enfermer. Quand il +s'aperçut de ce qui lui arrivait, il en fut si honteux et si courroucé +intérieurement, qu'il devint tout à coup sombre et taciturne. Mais ceci +n'était pas plus nouveau pour nous que sa colère bruyante: nous l'avions +si souvent vu passer de la déclamation à la bouderie! + +«Tenez, Horace, lui dit Eugénie en lui posant familièrement ses deux +mains sur les épaules, tout charmant que vous étiez au commencement de +votre visite, et tout maussade que vous voilà maintenant, je vous aime +encore mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos défauts, que nous +savons par coeur, et qui ne nous empêchent pas de vous aimer; au lieu +que, quand vous voulez être accompli, nous ne vous reconnaissons plus, +et nous ne savons que penser. + +--Grand merci, ma belle,» dit Horace en cherchant à l'embrasser +cavalièrement pour la punir de son impertinence. Mais elle s'en préserva +en le menaçant d'une petite balafre de son aiguille au visage, ce qui +l'eût empêché de paraître le soir dans le monde, et il ne s'y exposa +point. Il essaya de reprendre son air aisé et ses manières distinguées +avant de nous quitter; mais il n'en put venir à bout, et, se sentant +gauche et guindé, il abrégea sa visite. + +«Je crains que nous ne l'ayons fâché, et qu'il ne revienne pas de si +tôt, dis-je à Eugénie lorsqu'il fut parti. + +--Nous le reverrons quand il aura gagné encore de l'argent, et qu'il +aura un coupé à deux chevaux à nous faire voir, répondit-elle. + +--Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrigé de tous ses défauts, +repris-je, et je m'en réjouissais. + +--Et moi, je m'en affligeais, dit Eugénie; car il me semblait être +arrivé à l'impudence, qui est le pire de tous les vices. Heureusement, +voyez-vous, il ne pourra jamais s'empêcher d'être ridicule, parce +qu'en dépit de toutes ses affectations, il a un fonds de naïveté qui +l'emporte.» + +Ce même jour, nous fûmes surpris et bouleversés par une visite autrement +agréable. Comme nous étions encore penchés sur le balcon pour suivre de +l'oeil le rapide tilbury d'Horace, nous remarquâmes qu'il faillit, +au détour du pont, écraser un homme et une femme qui venaient à sa +rencontre en se donnant le bras, et en causant la tête baissée, sans +faire attention à ce qui se passait autour d'eux. Horace cria: Gare +donc! d'une voix retentissante qui monta jusqu'à nous par-dessus tous +les bruits du dehors, et nous le vîmes fouetter son cheval fougueux avec +quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui l'avaient forcé de +s'arrêter une seconde. Nos yeux suivirent involontairement ce couple +modeste qui venait toujours de notre côté, et qui semblait n'avoir +remarqué ni le dandy ni son équipage. Ils marchaient appuyés l'un sur +l'autre, et plus lentement que tous les gens affairés qui suivaient le +trottoir. + +«As-tu jamais observé, me dit Eugénie, qu'on peut deviner, à l'allure de +deux personnes de sexe différent qui se donnent le bras, le sentiment +qu'elles ont l'une pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le +parierais! ils sont jeunes tous deux, je lu vois à leur taille et à +leur démarche. La femme doit être jolie, du moins elle a une tournure +charmante; et à la manière dont elle s'appuie sur le bras de ce jeune +mari ou de ce nouvel amant, je vois qu'elle est heureuse de lui +appartenir. + +--Voilà tout un roman dont ces deux passants ne se doutent peut-être +guère, répondis-je. Mais vois donc, Eugénie! à mesure que cet homme +s'approche, il me semble le reconnaître. Il a fait un geste comme +Arsène; il lève la tête vers notre balcon. Mon Dieu! si c'était lui? + +--Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugénie; mais quelle serait +donc cette femme qu'il accompagne? A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni +Louison. + +--C'est Marthe! m'écriai-je. J'ai de bons yeux; elle nous a regardés, +elle entre ici... Oui, Eugénie, c'est Marthe avec Paul Arsène! + +--Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugénie tout émue en s'arrachant +du balcon. Ce sont de fausses joies que tu me donnes.» + +J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier à la +rencontre de ces deux revenants, qui, un instant après, pressaient +Eugénie dans leurs bras entrelacés. Eugénie, qui les avait crus morts +l'un et l'autre, et qui les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir +en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les +arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passèrent +plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informèrent +complaisamment des moindres détails de leur histoire et de leur vie +présente. Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la regarda +avec surprise, et me dit en la montrant: + +«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a embelli, elle est +mise avec plus d'élégance; mais sa voix, son ton, ses manières, rien n'a +changé. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le +passé. Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer un +nom que Marthe, dans son récit, avait répété cependant plusieurs fois +sans émotion pénible. Mais à chaque instant, Eugénie, en regardant Paul +et Marthe, et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace, +ne pouvait s'empêcher de s'écrier: + +«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble que je les ai +quittés hier.» + +Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et je jugeai qu'il +valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la +forcer à nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il +venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence +soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse de +Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la dernière main, s'il +en était besoin, à la guérison de cette âme sauvée. Elle en sourit de +pitié, frémit légèrement, et, se jetant dans le sein de son époux, elle +lui dit avec un sourire doux et triste: + +«Tu vois que je connaissais bien Horace!» + +Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures. Marthe jouait le +soir même. Nous allâmes l'entendre, et nous revînmes tout émus et tout +bouleversés de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces +deux êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre. + + + +XXXI. + +Horace, lancé dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue, +beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renommée +littéraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il +signait _Du Montet_, ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un +moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé aux +plus grands succès auprès de ces belles poupées de salon qu'on appelle +femmes à la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis +en vogue, s'il eût voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus +haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères +amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer à un brillant +mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse, il lui semblait qu'il +n'y avait que cela de réel et de désirable. Il ne regardait plus le +talent et la gloire que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il +comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour captiver le +coeur de quelque riche héritière. Avec de l'habileté, du temps et de la +prudence, qui sait si son rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut +pas ménager les ressources de sa position, et son trop de confiance +l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama +une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui +répondit à ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec +lui un enlèvement et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement Horace +n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée. Les deux ou trois +mille francs du second roman avaient été mangés avant d'être touchés, et +il commençait à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'être +heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle à ses +parents d'un ton assez impératif, se vanta auprès d'eux de la passion +qu'elle avait pour lui, et leur donna même à entendre qu'il n'était plus +temps de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour dont il +espérait rendre la jeune personne, complice; car il avait été, malgré +lui, plus délicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respecté +l'imprudente petite héroïne de son roman, et même leurs relations +avaient été si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès +de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait +leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré la vérité. Ils prirent +l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme +sans coeur, prêt à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils +parlementèrent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous +mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent d'accorder la main et de +retenir la dot, et en peu de jours surent si bien dégoûter ces deux +amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui +le repoussait de son côté avec mépris et aversion. Cette triste aventure +fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter de part ni d'autre, et +Horace, par dépit, s'adressa précipitamment à une veuve de bonne maison, +qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était +encore jeune et belle. + +[Illustration: Comme nous étions encore penchés sur le balcon.] + +Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle +ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la +veuve ne voulût faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout +honneur, soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans perdre +sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec art, et commença +à se sentir amoureux avant de savoir à quoi s'en tenir. J'ignore si, +malgré son extrême jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse, +son nom roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et +sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant +quelque temps, il eût satisfait son amour et son ambition. L'espérance +d'être un jour homme politique lui était revenue avec celle de devenir +éligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux +projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation, qu'il eût +inspiré un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait +une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'était la vicomtesse de +Chailly. + +Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré le voir +ramper devant elle, conformément aux prédictions du marquis de Vernes, +aussitôt qu'elle l'aurait abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace +orgueilleux en amour, s'était trompé. Horace n'était que vain, et son +inconstance, jointe à sa bonté naturelle, l'empêchait de concevoir un +dépit sérieux. Il vit bien que la vicomtesse était retournée au comte de +Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance +et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et +continua à la voir sans amertume et sans prétention. C'eût été pour +tous deux le meilleur état de choses; mais Horace ne pouvait passer une +semaine sans commettre une faute grave. Il aimait à se griser, pour +étouffer peut-être quelques secrets remords. A la suite d'un déjeuner +au Café de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa +arracher l'aveu de ses succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui +l'aidèrent perfidement à cette confession haïssait Léonie, et voyait +intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain, ce dernier fut +informé de l'infidélité de sa maîtresse. Il lui fit, non pas une scène, +il ne l'aimait pas assez pour s'emporter, mais de piquants reproches, +qui la blessèrent profondément. Dès lors, Horace fut l'objet de la haine +implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulièrement la +veuve qu'il courtisait, et déjà elle s'était aperçue de la tournure +que prenait cette liaison. Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa +confiance, et la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est +un homme _qui parle_. Horace fut éconduit brusquement. Il lutta, et sa +défaite n'en fut que plus honteusement Consommée. + +[Illustration: C'était la vraie fille de Lucifer.] + +Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus fâcheux +moment. Son second roman venait de paraître, et il n'était pas bon. +Horace avait épuisé dans le premier la petite somme de talent qu'il +avait amassée, parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion +qu'il avait reçue. Il eût fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que +sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement pour réchauffer et +l'inspirer une seconde fois. Il avait forcé son cerveau à un enfantement +qui avortait. En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il +avait été froid et faux comme son modèle et comme son propre sentiment. +Il eût pu avoir néanmoins un certain succès dans un certain monde avec +ce mauvais ouvrage, s'il eût désigné clairement la vicomtesse à la +méchanceté du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants +lecteurs l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble +coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement poétisé son +héroïne, qu'elle n'était pas vraie, et que personne ne pouvait la +reconnaître. Incapable de garder un secret d'amour, il était également +incapable de le proclamer froidement et par vengeance. + +Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve, il perdit au jeu +ses derniers louis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit +assez tragique. Il trouva sur sa cheminée une lettre de son éditeur, en +réponse à un billet qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de +nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. «Odieux +métier! s'écria-t-il en décachetant la lettre; il faudra donc écrire +encore, écrire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; être +léger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de +sentiments avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de +métaphores avec une imagination flétrie par le dégoût!» Il brisa +convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise, lut un refus +très-net en style d'éditeur mécontent, qui appelle un chat, un chat, et +un succès manqué un _bouillon_. Le digne homme en était pour ses frais. +Depuis quinze jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas +vendu trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume était +plat, les libraires ne prenaient cette _galette_ qu'au rabais. Si Horace +avait voulu le croire, il aurait allongé le dénoûment. Deux feuilles de +plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le +titre n'était pas assez _ronflant_, la donnée n'était pas _morale_, il +y avait _trop de réflexions_; et mille autres causes de non-succès qui +firent sauter au plancher le pauvre auteur outré de colère et rempli de +désespoir. + +Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes +percées et un habit râpé, on ne se décourage pas pour un refus +d'éditeur; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on +finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir +en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander +l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant dès le +lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup de politesse, mais avec +un sourire d'incrédulité pour son avenir littéraire. Son premier roman +avait eu un succès d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second +avait fait un _fiasco_ complet. L'un lui demandait une préface d'Eugène +Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un +troisième exigeait qu'on lui assurât un feuilleton de Jules Janin. Tous +s'accordaient pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun +n'entendait débourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous +au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'âme. + +Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier son +domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques +pièces d'or, et pouvoir jouer encore un jour le rôle d'un homme riche. +Il alla voir Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace +gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois +heures du matin endetté de cinq cents francs, que, selon les lois de +ce monde-là, il devait payer dans un délai de trois jours à un de ses +meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être +méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis en quatre pour se +les procurer chez un éditeur, le soir du troisième jour, il se décida +à les emprunter à Louis de Méran, non sans un trouble mortel; car il +savait qu'à moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les +rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était changée en +méfiance et en terreur depuis qu'il avait connu les âpres jouissances +de la possession et les soucis amers de la ruine. Cette souffrance fut +d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans +tout l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui +contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-là +ce jeune homme avait paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier +plutôt que l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui +avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait passer pour +riche, il payait exactement, non ses anciennes dettes, mais celles qu'il +contractait dans son nouvel entourage. Ce jour-là il lui sembla que +Louis de Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par la +politesse. Aurait-il deviné que ce jour-là, pour la première fois, +Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? Mais comment eût-il pu le +deviner? Horace avait réformé son équipage et quitté le joli appartement +garni qu'il occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie +annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il s'était dispensé +d'acheter des meubles et de s'installer conformément à sa prétendue +aisance. Il feignit d'être encore retenu pour quelques jours par des +affaires imprévues, espérant que, durant ce peu de jours, la fortune +du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui +permettraient de reculer indéfiniment son voyage. + +Néanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une sorte d'affectation +qu'il crut remarquer en lui de ne pas l'accompagner à l'Opéra, lui +causèrent une profonde inquiétude. Il craignit d'avoir laissé soupçonner +sa position fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques +jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public +avec son dandysme accoutumé. Il alla trouver au fond de la Cité un +brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit à +grande perte son épingle en brillants; mais il eut une centaine de +francs dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui +lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière, et alla +s'installer à l'avant-scène de l'Opéra, dans une de ces loges en +évidence qu'on appelle aujourd'hui, je crois, _cages aux lions_. A cette +époque-là, les élégants du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom +bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce de dandys, ou peu +s'en faut. Horace était enrôlé dans cette variété de l'espèce humaine, +et faisait profession de se montrer. Il avait ses entrées dans cette +loge, où Louis de Méran payait une part de location, et l'emmenait une +ou deux fois par semaine. Il y était toujours accueilli par les autres +occupants avec cordialité; car on l'aimait, et son esprit animait ce +groupe flâneur et ennuyé. Mais ce soir-là on tourna à peine la tête +lorsqu'il entra, et personne ne se dérangea pour lui faire place. Il est +vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell: + + O Mathilde, idole de ma vie, etc. + +Probablement on écoutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace, +un instant effrayé, se rassura; et bientôt il reprit tout son aplomb, +lorsqu'à la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea à venir souper +chez lui, avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être +enjoué, et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant, de +temps à autre, il lui semblait remarquer un sourire de mépris échangé +autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles +bourdonnaient, il n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus +flotter dans la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient, +le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de +femmes qui se disaient les uns aux autres des mots étranges derrière +leur éventail: _aventurier, aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de +rien! homme de rien!_ Alors il était prêt à s'évanouir, et quand, revenu +à lui-même, il s'assurait que ce n'était qu'une hallucination, il +faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses +compagnons lui demanda pourquoi il était si pâle. Horace, encore plus +troublé par cette remarque, répondit qu'il était souffrant. _Peut-être +avez-vous faim?_ lui dit un antre. Horace perdit tout à fait contenance. +Il crut voir dans ce mot insignifiant une atroce épigramme. Il songea à +se retirer, à se cacher, à ne jamais reparaître. + +Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il +devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se défendre +avec audace, et de savoir à tout prix s'il était victime d'une secrète +persécution, ou en proie à un mauvais rêve. Il suivit la bande joyeuse +chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré par l'air +froid ou bienveillant des convives. + +La dame du logis était une fille entretenue, fort belle, fort +intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès. Horace l'avait +toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui eût fait des avances. +Elle avait ce jour-là une robe de satin écarlate, ses cheveux blonds +flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux +brillaient d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer. +Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça auprès d'elle à +table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux. +On s'égaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui +fit réciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à +l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à reprendre +confiance en lui-même. + +Alors un des convives lui dit: + +«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la +vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu'à un déjeuner +au Café de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise? + +--Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit Horace; mais je ne +crois pas l'avoir fait. + +--Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car on lui a dit +que vous vous étiez vanté de ce dont un homme d'honneur ne se vante +jamais... + +--A jeun! reprit un autre. Mais _in vino veritas_, n'est ce pas, Horace? + +--En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie pu être, je n'ai dû +me vanter de rien. + +--Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace +appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte), qu'il n'y aurait pas +de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est sèche, +reluisante et anguleuse comme un coquillage. + +--Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez +été amoureux. + +--Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens pas davantage. + +--On dit pourtant que vous vous en êtes souvenu au point de raconter des +choses étranges sur votre séjour à la campagne, l'été dernier? + +--Que signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tête. +Suis-je devant un jury? + +--Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la police +correctionnelle. Allons, mon beau poëte, vous allez nous dire cela entre +amis. La vicomtesse ne vous haïrait pas tant si elle ne vous avait pas +tant aimé. + +--Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine? + +--Depuis que vous lui avez été infidèle, bel inconstant! + +--Si je ne l'ai pas été, c'est votre faute, belle inhumaine, répondit +Horace du même ton moqueur. + +--Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez juré fidélité +jusqu'au tombeau? + +--Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant. + +--Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent dépit à la +vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vous. + +--Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît? + +--Tenez vous à le savoir? + +--Un peu. + +--Eh bien! elle prétend que vous êtes pauvre, et que vous vous faites +passer pour riche; que vous êtes un enfant, et que vous faites semblant +d'être un homme; que vous êtes éconduit par toutes les femmes, et que +vous jouez le rôle de vainqueur.» + +Nous y voilà, pensa Horace; le moment est venu de braver l'orage. + +«Si la vicomtesse se plaît à débiter de pareilles impertinences, +répondit-il avec fermeté, comme je ne sais pas le moyen de me venger +d'une femme, je me bornerai à dire qu'elle se trompe; mais si un homme +me le répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui répondrais +qu'il en a menti.» + +L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un mouvement +de colère. Son voisin le retint, et se hâta de dire d'un ton assez +équivoque: + +«Personne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez trahi le secret de +vos amours avec une femme, dans un de ces _après-boire_ où vraiment la +vérité nous échappe sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse +pousse trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous l'aviez +calomniée, vous? si, par dépit de ses refus, vous aviez menti, il +faudrait l'excuser d'user de représailles. + +--Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? Je +désirerais savoir votre opinion sur mon compte. + +--Mon opinion, c'est que vous avez été son amant, que vous l'avez conté +à quelqu'un dans les fumées du champagne, et que vous avez fait là une +grave imprudence. + +--Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace; +prononcez, messieurs du tribunal. + +--Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans +l'oratoire de madame de ***.» + +Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré d'épouser. + +«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport à +celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche à lui +donner des vertiges de vanité. + +Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il avait besoin de toute +sa tête, et il s'abstint de vider son verre; il chercha à deviner dans +les regards des convives si cette petite guerre était un piège perfide +ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et +il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui +disait l'éclairait sur un point jusqu'alors mystérieux pour lui: c'est +que la vicomtesse l'avait desservi auprès de la veuve. Il voyait en +outre qu'elle avait tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis, +et la manière dont on présentait les choses donnait à penser que cette +guerre cruelle était le résultat de l'amour offensé. Il trouvait tout le +monde disposé à le juger ainsi, et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes +injurieux élevés contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne +pouvait se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il ne +pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité, qu'il repoussait +depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti à prendre, c'était de se +griser tout à fait, et il le fit de son mieux, afin d'être autorisé à +parler comme malgré lui. + +Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte +que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine à nous rester +fidèle lorsque nous la voulons écarter, plus il buvait, moins il se +sentait gris. Il avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue +embarrassée; mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide. Cependant +il fallait déraisonner, hélas! et Horace déraisonna. Il me l'a confessé +depuis, pressé par un sévère interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant +pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup +de discernement, des preuves irrécusables de la vérité. Il le fit avec +une certaine jouissance de ressentiment contre la méchante créature qui +avait voulu le déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste +de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir à ses +aveux, et les enregistrer comme pour démasquer la prudence de son +ennemie. + +Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les adieux de la +compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une +froideur méprisante: «Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne +soyez pas plus gris que moi, vous êtes _soûl comme un_...» + +Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le +répéter. Il eut comme un éblouissement; et ses jambes ne pouvant plus le +soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et +on le jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de Méran, chez +lequel, depuis le jour où il avait quitté son logement, il avait accepté +un gîte provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne +saurait être apprécié que par ceux qui auraient d'aussi misérables +fautes à se reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et ne +pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de la nuit sur un +fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa +raison était parfaitement éclaircie, et il ne se faisait plus illusion +sur le blâme, la méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu +éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son esprit, +venaient de le faire tomber dans un piège grossier. Maintenant il +comprenait l'épreuve à laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il +eût dû tenir pour en sortir justifié. S'il eût affronté dignement +les imputations de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa +faiblesse, et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au moyen +d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent ni très-éclairés, ni +très-délicats sur de telles matières, ils auraient eu assez d'instinct +généreux dans l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la +noblesse et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité de son +caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui +à beaucoup d'égards, avaient du moins reçu du grand monde une sorte +d'éducation chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace eût +su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son rôle de haut, il +retombait plus bas qu'il ne méritait d'être. + +Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou +cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de +l'être, avaient fait entendre à ses oreilles des paroles terribles de +sécheresse et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever, +parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre. Il avait +eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient passé par tous ses +membres, et, pour la première fois de sa vie, au lieu de céder à son +exaspération nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce qu'il +voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son +délire. Vraiment c'était un châtiment trop rude pour un jeune homme qui +n'était que vain, léger et maladroit. + +Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre avec un visage si +sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusité, cacha sa +tête dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa +douleur, prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de ses +mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de raison et d'élévation +d'idées qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'était un jeune +homme assez ignorant, élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la +délicatesse du coeur élève l'intelligence quand besoin est. «Horace, lui +dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit à ce souper où je n'ai pas +voulu me trouver, pour ne pas être témoin des humiliations qu'on vous +y ménageait. J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais +fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'ancienneté et +par suite d'un long échange de services, je suis forcé de préférer à +vous. J'ai fait mon possible pour vous engager à rester chez vous hier; +vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré, et vous +avez empiré votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans +la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour +lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et +froid que vous avez voulu affronter sans le connaître. Vous avez une +ennemie implacable, à qui vous pouvez rendre blessure pour blessure, +outrage pour outrage. C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes +dépens à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en êtes pas. +Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous +fera chasser de partout, comme elle vous a fait congédier par madame +de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous +oublier; et si vous voulez reparaître absolument dans ce qu'on appelle, +très-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec +une existence assurée et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu +un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de +nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre et d'une naissance +obscure. Avec votre esprit et vos qualités, vous vous seriez fait +accepter de nous, un peu plus lentement peut-être, mais d'une manière +plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir +tout d'un coup des avantages de fortune et de considération que votre +travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis de nous eussent pu +seuls vous faire conquérir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans +vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais +su que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non +le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais détourné de +l'idée puérile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne +possédiez absolument rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de +vie où vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait. +Laissez au temps, qui efface les médisances et à mon amitié, qui vous +restera fidèle, le soin de le réparer. Vous avez du talent et de +l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un +jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé vous a +séduit, et que vous regarderez peut-être alors en pitié. Vous allez +partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tête à vous +venger des soupçons qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels, +que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et vous +donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez +besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu à la vérité pour mener +en pays étranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre +modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous +pourrez. Ne vous en tourmentez guère; j'ai de la fortune, et je vous +proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir à vous obliger +que je le fais en cet instant.» + +Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la +main de Louis, refusa obstinément le portefeuille qu'il lui présentait, +le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de +les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de Méran m'écrivit +aussitôt, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour +m'engager à faire accepter en mon nom à Horace les avances qu'il n'avait +pas voulu recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se mettre +en voyage. + +Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune homme ne put être +aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me +voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir +sa retraite. + + + +XXXII. + +Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux +angoisses de la honte et de la misère, ne sachant où fuir l'une et +comment arrêter les progrès de l'autre. Son âme avait reçu la plus +douloureuse atteinte qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de +l'amour, les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté ne +l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une profonde blessure portée +à sa vanité était plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement +ce n'était pas assez pour le corriger. Horace était sans force et sans +espoir de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper. Enfermé dans +un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains +et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie +d'apparat et de dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre +tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé pour jamais! +Les consolations que Louis de Méran avait essayé de lui donner lui +paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de +prétentions, selon eux légitimes, sont sans pitié pour les prétentions +mal fondées d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas +rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite; et lors même +qu'il eût été assuré de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte +contre la vicomtesse, la seule pensée d'affronter des humiliations comme +celles qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de dégoût. + +Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant auprès de ses +anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait +plus, dans sa détresse, s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne +pouvait s'arrêter à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et +le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler à une +oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières dettes et d'amasser de +quoi se mettre en route, à pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce +courage. Il savait que ses parents, abusés sur ses succès littéraires, +n'avaient pas manqué de les proclamer sur tous les toits de leur petite +ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance, recueillie par +hasard au loin, n'y vint changer en mépris la considération qu'il +s'était faite. Six mois plus tôt, il eût emprunté gaiement et +insoucieusement un louis par semaine à différents camarades d'études. +Dans ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se conte l'un à +l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille, faute de neuf sous pour +payer son écot chez Rousseau. Mais quand on a fréquenté les salons +fermés aux nécessiteux, quand on a éclaboussé de son équipage les amis +qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme +un opprobre. + +Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez moi, non sans être +revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect était déchirant à +voir; sa figure était flétrie, ses joues creusées, ses yeux éteints. +Sa chevelure en désordre portait encore les traces de la frisure, et, +cherchant à reprendre son attitude naturelle, se dressait par mèches +raides et contournées autour de son front. Le courage de dissimuler sa +misère sous un essai de propreté lui avait manqué. On voyait dans toute +sa personne négligée et débraillée le découragement profond où il +s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec recherche, était +sale et chiffonnée. Son habit, d'une coupe élégante, avait plusieurs +boutons emportés ou brisés, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il +n'avait pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une boue +sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un +gros bâton plombé, comme s'il eût été sans cesse en garde contre quelque +guet-apens. + +Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi, et nous ne fîmes +paraître aucune surprise de le voir ainsi métamorphosé. Nous feignîmes +de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui +proposâmes bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà dîné pourtant; +mais Eugénie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau +repas auquel nous fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop +besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé, qu'il +éprouva un accablement extraordinaire aussitôt qu'il se fut assouvi, +et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enlevée. +L'appartement que Marthe avait occupé à côté du nôtre se trouvait par +hasard vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et quelques +chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugénie lui dit: + +«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous +jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers à un ami +de province, et qui est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que +vous vous sentiez mieux. + +--Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit Horace; et si +je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se +laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun +souvenir pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire à son +animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant. + +Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsène entra chez +nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. «Je vous apporte votre +filleul, dit-il à Eugénie, qui avait pris ce gros garçon en affection, +et qui lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée de travail +aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute ce soir au Gymnase, où +je suis reçu caissier comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade +et perd la tête. Nous craignons que notre _trésor_ ne soit mal soigné. +Il faut que vous veniez à notre secours et que vous le gardiez toute la +journée, si vous pouvez le faire sans trop vous gêner. + +--Donnez-moi bien vite le _trésor_, s'écria Eugénie en s'emparant +avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naïve et grande, Arsène +n'appelait plus autrement. + +--Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous à l'entrevue qui +est inévitable tout à l'heure?... + +--Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton sang-froid à deux +mains: Horace est ici.» + +Arsène pâlit, «N'importe, dit-il; d'après ce que vous m'aviez confié, +je devais bien m'attendre à l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de +l'enfant n'est point écrit sur son front, et d'ailleurs, grâce à lui, +le _trésor_ est anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils +d'Horace; je vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à son possesseur +légitime. + +--Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! répondit-elle avec un +soupir. Vous avertissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici +durant quelques jours. Horace ne peut pas rester à Paris, et il est +facile d'éviter cette rencontre. + +--Je le désire beaucoup, dit Arsène; il me semble que cet homme ne peut +seulement pas la regarder sans lui faire du mal. Cependant, si elle +désire le voir, que sa volonté soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne +le veut pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.» + +«Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifférence, lorsqu'il entra +chez nous vers dix heures pour déjeuner. + +--Oui, nous avons un enfant, répondit Eugénie avec un sentiment secret +de malice austère. Comment le trouvez-vous?» + +Horace le regarda. «Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la même +indifférence. Il est vrai que ces poupons-là ne ressemblent à rien, +ou plutôt ils se ressemblent tous: je n'ai jamais compris qu'on pût +distinguer un petit enfant d'un autre enfant du même âge. Combien a +celui-là? un mois? deux mois? + +--On voit bien que vous n'en avez jamais regardé un seul! dit Eugénie. +Celui-ci a huit mois, et il est superbe pour son âge. Vous ne trouvez +pas que ce soit un bel enfant? + +--Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai _délirant_ si cela vous +fait plaisir... Mais j'y songe! il est impossible que vous soyez sa +mère. Je vous ai vue il y a huit mois... Allons donc! cet enfant n'est +pas à vous. + +--Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de +mon portier, c'est mon filleul. + +--Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre +ménage? + +--Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant, pendant +que je servirai le déjeuner? + +--Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je +vous assure que je ne sais comment toucher à _cela_, et que s'il lui +prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le +poser par terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien vous +dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses +yeux ronds! + +--Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une colère ingénue, et +vous n'êtes pas digne d'y toucher. + +--Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter +dans la loge de ses chers parents.» + +L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace, s'était rejeté, en +criant, dans le sein d'Eugénie. + +«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si +heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre trésor!» + +Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans un fauteuil, il +devint rêveur. Le passé sembla enfin se réveiller dans sa mémoire, et il +me dit avec abattement, lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes +genoux, passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne me pardonnera +de n'avoir pas compris les joies de la paternité: vraiment, les femmes +sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup réfléchi, depuis _mon +malheur_; et j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille +pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans, je ne l'ai pas +trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde à l'âge de dix ans, au +développement de sa beauté et de son intelligence (en supposant +gratuitement qu'il ne fût ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je +comprendrais, jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui. +Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide, et pourtant +despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donné pour cela des +entrailles différentes des nôtres. + +--Cela n'est vrai que jusqu'à un certain point, répondis-je. Les femmes +les aiment plus délicatement, et s'entendent mieux à les élever durant +les premières années; mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en présence +de cet être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un avenir +inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment, la répugnance. Les +hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs +petits avec une admirable naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de +respect et d'attendrissement à la vue d'un robuste ouvrier portant le +soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot +sur le seuil de la porte, pour l'égayer et soulager sa mère? + +--Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté,» répondit Horace +sur un ton de persiflage dédaigneux, et sans songer que dans ce +moment-là il était fort malpropre lui-même. Puis, passant la main sur +son front, comme pour rassembler ses idées: «Je vous remercie de m'avoir +hébergé cette nuit, dit-il; mais je ne sais si c'est pour réveiller en +moi un remords salutaire que vous m'avez mis dans cette chambre fatale; +j'y ai fait des rêves affreux, et il faut, puisque me voilà décidément +dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous fasse une +question pénible et délicate. Avez-vous jamais su, Théophile, ce +qu'était devenue l'infortunée dont j'ai si affreusement brisé le coeur +par un crime vraiment étrange, pour n'avoir pas été enchanté de l'idée +d'être père à vingt ans, et lorsque j'étais dans l'indigence! + +--Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question avec le sentiment +que vous avez, en ce moment, sur le visage, c'est-à-dire avec une +curiosité assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le +coeur? + +--Mon visage est pétrifié, mon pauvre Théophile, répondit-il avec un +accent qui redevenait peu à peu déclamatoire, et j'ignore si je pourrai +jamais pleurer ou sourire désormais. Ne m'en demandez pas la cause, +c'est mon secret. Quant à mon coeur, c'est sa destinée d'être méconnu; +mais vous qui avez toujours été meilleur et plus indulgent pour moi que +tous les autres, comment pouvez-vous l'outrager à ce point d'ignorer +qu'il saignera éternellement par cette blessure? Si j'étais sûr que +Marthe vécût et qu'elle se fût consolée, je serais peut-être soulagé +aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent tout le passé de ma vie, +tout mon avenir peut-être! + +--En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité: Marthe n'est pas +morte; Marthe n'est pas malheureuse, et vous pouvez l'oublier.» + +Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l'émotion que j'en attendais. Il +eut plutôt l'air d'un homme qui respire en jetant bas son fardeau, que +d'un coupable qui rentre en grâce avec le ciel. + +«Dieu soit loué!» dit-il sans penser à Dieu le moins du monde; et il +retomba dans sa rêverie, sans ajouter une seule question. + +Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir où elle était et +comment elle vivait. + +«Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce d'explication à cet +égard, lui répondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour +le sien, de n'en point chercher; il serait trop tard pour réparer vos +fautes, et il doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin +de réparation.» + +Horace me répondit avec amertume: «Du moment que Marthe m'a quitté sans +regrets et sans les projets de suicide dont je m'effrayais; du moment +qu'elle n'a point été malheureuse, et qu'elle s'est débarrassée de son +amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas que mes fautes +soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les +rappeler. + +--Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en expliquer est +très-inopportun.» + +Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à l'heure du dîner. +Eugénie n'avait pas osé l'inviter, dans la crainte de paraître informée +de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et +j'attendais qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore disposé, +et il me dit en rentrant: + +«C'est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt assez froidement, +Théophile, et je ne puis rester ainsi avec toi.» Il me tendit la main. + +«C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas, +tu vas dîner avec nous. + +--A la bonne heure, répondit-il, s'il ne faut que cela pour effacer mon +tort...» + +Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore, lorsque la mère Olympe +vint chercher l'enfant pour le mener coucher. + +Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène et Marthe +avaient oublié de prévoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace +chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement à parler. +Elle était tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-même, pour +ses jeunes amis; et ce jour-là, plus que de coutume, exaltée par +la splendeur de leur position nouvelle à un théâtre en vogue, elle +éprouvait le besoin impérieux de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie +fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son _trésor_, +pour l'emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la voix: la mère +Olympe, ne comprenant rien à ces précautions, exhala sa joie et son +attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononça +plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien +qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait pas +daigné prêter l'oreille à ses paroles, la regarda, l'observa, et +nous interrogea avidement dès qu'elle fut partie. De quel Arsène +parlait-elle? Le Masaccio était-il donc époux et père? Le prétendu +enfant du portier était donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas +dit tout de suite? «J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il,» son +poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui. + +Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie jusqu'à l'indignation. +Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgré sa douceur et la +dignité habituelle de ses manières, elle eut grande envie de jeter la +troisième à la tête d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le +parti de dire tout de suite la verité. Puisque aussi bien Horace devait +l'apprendre tôt ou tard, il valait mieux qu'il l'apprît de nous et dans +un moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsène m'avait +autorisé depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de +Marthe, à agir comme je le jugerais utile en cette circonstance. + +«Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas deviné déjà +que la femme de Paul Arsène est une personne très-connue de vous, et qui +nous est infiniment chère?» + +Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux +troublés. Puis, prenant tout à coup une attitude dégagée, imitée du +marquis de Vernes: + +«Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'_elle_, et je suis un grand sot de +n'avoir pas compris pourquoi vous étiez si embarrassés tout à l'heure +devant la vieille fée qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah! +l'enfant!... j'y suis! la vieille a très-nettement dit _son père_ en +parlant d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous +me l'avez dit ce matin, Eugénie!... et il y a neuf mois que Marthe m'a +quitté, si j'ai bonne mémoire... Vive Dieu! voilà un dénoûment sublime +et dont je ne m'étais pas avisé dans mon roman!» + +Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire éclatant tellement +forcé, tellement âpre, qu'il nous fit mal comme le râle d'un homme à +l'agonie. + +«Ah! finissez de rire, s'écria Eugénie en se levant d'un air courroucé +qui la rendait vraiment belle et imposante: cet enfant que Paul Arsène +élève et chérit comme le sien, c'est le vôtre, puisque vous voulez +le savoir. Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui +ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, le pauvre +innocent, à l'homme le plus égoïste et le plus ingrat qui soit au +monde!» + +Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie: elle retomba sur sa chaise, +suffoquée et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrité de cette +sorte de malédiction jetée sur lui avec tant de véhémence, s'était levé +aussi; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le cri de +sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains. + +Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses yeux, avait +repris ses travaux de ménage, et j'attendais en silence l'issue du +combat que l'orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans +le coeur d'Horace. + +Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant et en +marchant dans la chambre à grands pas et avec de grands gestes. + +«Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissant le bras à tous deux +et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une +crise décisive dans ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez +dans vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le +plus lâche des hommes. J'aimerais encore mieux être le plus ridicule, je +vous en donne ma parole d'honneur. + +--Je le crois bien! répondit Eugénie avec mépris. + +--Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence et de la +douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort à plaindre parce +qu'il est fort coupable. Vous avez cédé à l'impétuosité de votre coeur +en l'accablant tout à l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce n'est +pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme. Laissez-moi lui +parler, et fiez-vous à mon respect, à mon affection, à ma vénération +pour vos amis absents. + +--Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela!... c'est peu: ne +sauriez-vous inventer quelque terme d'idolâtrie plus digne du grand, du +divin Paul Arsène? Moi, je veux bien répondre _amen_ à vos litanies; +mais pas avant que vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable que je +suis bien le père, _le père unique_, entendez-vous? de cet enfant qu'on +veut maintenant me mettre sur le corps. + +--On a des intention» très-différentes, lui dis-je avec une froide +sévérité. On désire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils; on +ne vous l'a jamais présenté comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et +si la fantaisie, vous venait de le réclamer un jour, comme la loi +ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire à une +protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez pas la noblesse et +le dévouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir +à tous les yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui les +couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce +moment de crise décisive, comme vous l'appelez avec raison, que de +secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur +des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond. +Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la mère de votre +fils, et de reconnaissance pour son père adoptif, entendez-vous bien? +Il faut que vous me disiez que vous vous êtes conduit comme un enfant, +comme un fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie et +mon dégoût pour votre caractère. + +--Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore contre mon arrêt, +il faut que je fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu père +d'un enfant dont je n'ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir +être le mien! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien je suis +repentant? quelle pénitence publique dois-je faire pour laver mon crime? + +--Aucune! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et +vous êtes la cinquième. Mais si vous aviez la folie et le malheur de +la publier, de la raconter à votre manière, je serais forcé de dire la +vérité, et d'apprendre à tous ceux qui vous connaissent que vous en avez +menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui soient irrécusables! +comme si l'on pouvait en fournir comme s'il y en avait d'autres que des +preuves morales C'est comme si vous déclariez que vous avez l'esprit +trop épais et l'âme trop basse pour croire à autre chose qu'au +témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il n'y a pas un +homme sur la terre qui ne pût méconnaître et repousser ses enfants sous +prétexte qu'il n'a pas été témoin de tous les instants de l'existence de +sa femme. + +--Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur concentrée. Que +j'apprenne mon secret à tout le monde, et que je proclame la vertu +de Marthe aux dépens de mon honneur? C'est un duel à mort entre la +réputation de cette femme et la mienne que vous me proposez! + +--Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez +de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de +votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui +d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis. Le milieu où ces +événements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au +plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours +avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une amante sans foi et +sans dignité, ce bruit pourra se répandre davantage et l'atteindre dans +la position plus évidente et plus enviée qu'elle est en train de se +faire. Mais vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne sont +point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la +conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la +dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez +jamais de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux +mensonge, être le sien; vous direz, du ton ferme et bref qui convient +à un homme sérieux, que vous avez pour Marthe l'estime et le respect +qu'elle mérite; et croyez-moi, cette déclaration vous fera honneur, même +aux yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul pourra leur +faire excuser et taire vos égarements... Si vous aviez agi ainsi, même à +l'égard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-être +réhabilité aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et plus +exigeants que ne le seront vos anciens camarades.» + +Cette insinuation éleva un autre sujet d'explication, et Horace, +consterné, reçut mes admonestations avec le silence de l'abattement. +Mais en ce qui concernait Marthe, il se débattit longtemps, et pendant +deux heures j'eus à lutter, non contre son incrédulité, elle était +feinte, mais contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance, +je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais du +terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait +besoin d'être seul, de respirer l'air et de réfléchir en marchant. «Je +reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le +résultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout +cela, si vous n'êtes pas horriblement las de moi.» + +[Illustration: Et je me suis jeté à ses pieds.] + +Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé, bien que fort +pâle encore, et avec des manières affectueuses et communicatives. «Eh, +bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait.--Eh bien! me +répondit-il, j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe et vous +qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous de moi ce que vous +voudrez. J'étais un fou, un malheureux tourmenté de mille doutes +poignants; mais vous autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages. +Vous m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se brouille +dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce qui m'est arrivé; je veux +tout vous dire. En vous quittant, j'ai été au Gymnase; je voulais voir +Marthe, travestie en comédienne sur cette scène mesquine, débiter en +minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois, +Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guérir à jamais du dépit qu'elle +m'avait laissé dans l'âme, pour la mépriser intérieurement et me +mépriser moi-même de l'avoir aimée. Je n'étais pas assis depuis cinq +minutes, que je vois paraître un ange de beauté et que j'entends une +voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'était bien +la beauté, c'était bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien +poétisées, combien idéalisées par la culture de l'esprit et par le +travail sérieux de la séduction! Je vous le disais autrefois: une femme +qui n'est pas occupée avant tout du soin de plaire n'est pas une femme; +et dans ce temps-là, Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait +une indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui lui +faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle +métamorphose, grand Dieu! s'est opérée en elle! quel luxe de beauté, +quelle distinction de manières, quelle élégance de diction, quel aplomb, +quelle grâce aisée! et tout cela sans perdre cet air simple, chaste et +doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-même et tomber à genoux au +milieu de mes soupçons et de mes emportements! Elle a eu ce soir, je +vous l'assure, un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien +mérité. Son rôle était mauvais, faux, ridicule même; elle a su le rendre +vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens téméraires. +On applaudissait peu; on ne disait pas: C'est sublime, c'est délirant! +mais chacun regardait son voisin et disait: Voilà qui est bien; comme +c'est bien! Oui, _bien_ est le mot qui convient. J'ai appris dans le +monde, où l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand +nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile à atteindre que le +beau; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffinée, +plus châtiée que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort aise que +toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle femmes du monde voient +comme cette pauvre grisette sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet, +causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes! +Mais où donc Marthe a-t-elle appris tout cela? Oh! que l'intelligence +est une force rapide et pénétrante! Sur mon honneur, je ne me serais +jamais douté que Marthe en eût autant; et cette pensée m'a fait ouvrir +les yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant. Je +l'ai crue si souvent bornée ou extravagante, et la voilà qui me donne un +démenti, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie +et triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris! car tout +Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et +de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue: et dès que +la pièce où elle jouait a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs, +j'ai forcé toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et +tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché, j'ai trouvé +sa loge, j'ai poussé la porte après avoir frappé, et, sans attendre +qu'on vînt, selon l'usage, parlementer avec moi, j'ai osé pénétrer +jusqu'à elle. Elle était encore dans son élégant costume, mais elle +avait essuyé son fard; ses cheveux, dont elle avait ôté les fleurs, +tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses +épaules de reine. Elle était encore plus belle que sur la scène, et je +me suis jeté à ses pieds; j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au +grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien naïve +pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne trouverais pas +Arsène auprès d'elle; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est +occupé à la régie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous +me direz tout, ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit son +mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: mais +elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien +qu'elle m'ait dit tout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est +devenue, en me voyant, pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait +tombée évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa +causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme +égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a parlé pour me vanter son bonheur, son +repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient +tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles +les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon être la voix de +son coeur, qui parlait bien plus haut et plus éloquemment. Elle voulait +que j'attendisse dans sa loge l'arrivée d'Arsène; je crois qu'elle +craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir comme en cachette +de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez inquiété et tourmenté pendant un +an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille +pendant une soirée. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout disposé à +voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser et emmener celle +que je ne puis me déshabituer tout d'un coup de regarder comme ma +maîtresse et ma compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne la +revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. Mais au +moins pendant une heure j'ai été agité, ému, et, puisqu'il faut tout +vous dire, épris comme je ne l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit +vingt fois au milieu de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Théophile: +je n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais +qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et de moi-même. + +[Illustration: Et le poussant par les épaules...] + +«Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie hausse-t-elle +les épaules d'un air chagrin, et inquiet? Je suis un honnête homme; et +comme Marthe est une femme fière et juste, comme elle ne voudra plus me +revoir certainement qu'en présence de son mari; comme, si son mari y +consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance +et son honneur, vous l'avez guère à craindre, ce me semble, que je +trouble la sérénité de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je vous en +prie; je n'ai pas le moindre désir de lui enlever sa femme, quoiqu'il +m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et +envers mon fils... puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot +de l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... Mais enfin, il +est bien, certain qu'un lien sacré, indissoluble, m'unit à elle, et que +si jamais je fais fortune, je n'oublierai pas que j'ai un héritier. Je +saurai donc récompenser indirectement Arsène des soins qu'il lui aura +donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes droits de père, +je n'exercerai ma paternité que d'une façon mystérieuse, et pour ainsi +dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention +d'être ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin; que, loin +d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur, +son serviteur et son ami. Je ne pense pas qu'Arsène puisse le trouver +mauvais: en s'attachant à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû +prévoir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni elle pour moi. +C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera pas, puisqu'il me +connaît. Quant à moi, je me sens relevé, consolé, et comme ressuscité +par les événements de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce +matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme l'ancien Horace que +vous avez aimé, estimé, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompre. +Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je +l'aimerai toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus jamais +à trembler ni à souffrir de mon amour, de même que vous n'aurez plus +jamais rien à réprimer ni à condamner dans ma conduite envers elle.» + +Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et +de mille espérances, qui se contredisaient les unes les autres, nous +faisait les plus hardies promesses de vertu et de raison, Marthe, +rentrée chez elle avec son mari, lui racontait avec la plus grande +franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène éprouva un grand +effroi et un grand déchirement de coeur à cette nouvelle; mais il n'en +fit rien paraître, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait +projeter. + +«Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, et que je lui +témoigne de l'amitié? + +--Je n'ai pas d'avis là-dessus, Marthe, répondit-il, tu ne lui dois +rien; cependant, si tu te décides à le voir, tu es forcée de le traiter +doucement et amicalement. D'abord tu n'aurais peut-être pas la force +d'être sévère et froide avec lui, et si tu l'avais, à quoi servirait +de le manifester, à moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles +prétentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut plus avoir, +qu'il te demande seulement le pardon du passé et un peu de pitié +généreuse pour son repentir; si tu as lieu d'être satisfaite de sa +manière d'être aujourd'hui avec toi, et de ne rien craindre de lui à +l'avenir... + +--Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu me parles ainsi, ta +figure est pâle et ta voix troublée: tu as de l'inquiétude au fond de +l'âme?» + +Arsène hésita un instant, puis il lui répondit: «Je le jure devant Dieu, +ma bien-aimée, que si tu n'en as pas toi-même, si tu te sens aussi calme +et aussi heureuse que tu l'étais ce matin, je suis moi-même heureux et +tranquille. + +--Paul! s'écria-t-elle, ce n'est pas à vous, que je chéris plus que tout +au monde, que je voudrais faire un mensonge. Je ne me sens pas dans la +même situation que ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'être +à vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; mais je ne me +suis pas sentie calme en sa présence, et à l'heure qu'il est, je suis +encore agitée et bouleversée comme si j'avais vu la foudre tomber près +de moi.» + +Arsène garda le silence pendant quelques instants; et quand il se sentit +la force de parler, il pria Marthe de ne lui rien cacher et de lui +expliquer le genre d'émotion qu'elle éprouvait, sans craindre de +l'affliger ou de l'inquiéter. + +«Il me serait tout à fait impossible de le définir, répondit-elle; car +depuis une heure je cherche en vain à le faire vis-à-vis de moi-même. +Il me semble que c'est un sentiment de terreur douloureuse, un frisson +comme celui qu'on éprouverait en regardant les instruments d'une torture +qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire avec certitude, c'est que +tout, dans cette émotion, est pénible, affreux même; qu'il s'y mêle de +la honte, du remords de t'avoir si longtemps méconnu, le regret d'avoir +tant souffert pour un homme si peu sérieux, une sorte de dégoût et +de haine contre moi-même. Enfin cela me fait mal, sans le plus petit +mélange de satisfaction et d'attendrissement: tout ce que dit cet homme +semble affecté, vain et faux. Il me fait pitié; mais quelle pitié +amère et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble que quand tu +le reverras tel qu'il est maintenant, élégant et malpropre, humble +et prétentieux, flétri et puéril, tu ne pourras pas t'empêcher de me +mépriser, pour t'avoir préféré ce comédien plus mauvais, hélas! que tous +ceux avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scènes d'amour à +Belleville.» + +Marthe disait sincèrement ce qu'elle pensait, et ne faisait aucun effort +hypocrite pour rassurer son époux. Cependant elle ne put dormir de +la nuit. L'agitation que son début lui avait causée ajoutait à celle +qu'Horace était venu lui imposer. Elle fit des rêves fatigants, durant +lesquels elle s'imagina, à plusieurs reprises, être retombée sous sa +domination funeste, et où les scènes cruelles du passé se représentèrent +à son imagination plus violentes et plus horribles encore que dans la +réalité. Elle se jeta plusieurs fois dans le sein d'Arsène avec des cris +étouffés, comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; et Arsène, +en la rassurant et en la bénissant de cet instinct de confiance et de +tendresse, se sentit beaucoup plus malheureux que s'il l'eût trouvée +indifférente au souvenir d'Horace. + +A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses bras pour oublier en +le caressant toutes les angoisses de la nuit, la mère Olympe lui remit +une lettre qu'Horace avait passé cette même nuit à lui écrire. Il me +l'avait montrée avant de la lui faire porter: c'était vraiment un +chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'éloquence, mais de sentiments +et d'idées. Jamais il n'avait été mieux inspiré pour s'exprimer, et +jamais il n'avait semble rempli d'instincts plus nobles, plus purs, plus +tendres et plus généreux. Il était impossible de n'être pas subjugué par +la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi à ses promesses. +Il demandait ardemment le pardon, l'amitié, la confiance de Marthe et de +Paul. Il s'accusait avec une entière franchise; il parlait d'Arsène avec +un enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grâce, de voir +son fils en leur présence, el de le remettre lui-même, humblement et +courageusement, entre les bras de celui qui l'avait adopté, et qui était +plus digne que lui d'en être le père. + +Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux pleins de larmes. + +«Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre d'Horace, et +tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant quelque chose me dit que ce +ne sont là encore que des paroles comme il en sait dire.» + +Arsène lut la lettre attentivement, et la rendant à sa femme avec une +émotion grave; + +«Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas là l'expression d un +sentiment vrai et d'une résolution généreuse. Cette lettre est belle, +et cet homme est bon malgré ses vices. Il m'est impossible de ne pas le +croire meilleur qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle +pas ainsi pour se divertir. Il a pleuré en t'écrivant. Je t'assure que +tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort et plus sage qu'il ne +l'est: il avait toutes les intentions des vertus qu'il n'avait pas. Tu +lui dois le pardon et l'amitié qu'il demande; et si je t'en détournais, +je te donnerais un conseil égoïste et lâche. + +--Eh bien, je le verrai, mais en ta présence, répondit Marthe. La seule +chose qui me fasse souffrir, c'est de penser qu'il verra Eugène, qu'il +l'embrassera devant nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra +en moi la mère de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu réveiller et +reconstituer ainsi en quelque sorte le passé. Je m'étais habituée à +regarder cet enfant comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien +rarement qu'il ne l'est pas; et maintenant, on va nous l'ôter en quelque +sorte, en nous volant une de ses caresses! + +--Cette idée m'est plus cruelle qu'à toi, ma pauvre Marthe, reprit +Arsène; mais c'est un devoir auquel il faut se soumettre. J'ai réfléchi +toute la nuit à ces choses-là, et je m'en suis dit une bien sérieuse, et +que tu vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre choix et notre +volonté, il y a le dessein, le choix et la volonté de Dieu. Dieu ne fait +rien qui ne soit nécessaire, et ses intentions mystérieuses nous doivent +être sacrées. Il a voulu qu'Horace fût père, bien qu'Horace repoussât +les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace le revit, et +sentît le désir d'embrasser son fils, bien qu'il ait jusqu'ici abjuré +les douceurs et les devoirs de la paternité. Dieu seul sait quelle +influence cachée et puissante cet enfant peut avoir sur l'avenir +d'Horace. C'est un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de +personne de briser. Ce serait une impiété, un crime, de le tenter. Lui +ravir la faculté de connaître et d'aimer son fils, dût-il le connaître +et l'aimer faiblement, serait une sorte de rapt et comme un dommage +irréparable que nous causerions à son être moral. Il nous faut donc, +loin d'accaparer notre _trésor_ à son préjudice, l'admettre à en jouir, +parce que Dieu l'appelle à profiter de ce bienfait. Je ne veux pas +croire que la vue de cet enfant ne le rende pas meilleur et n'amène pas +un changement sérieux dans son âme.» + +Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses, et sa +vénération pour Arsène en augmenta. Un déjeuner fut arrangé chez moi +pour cette rencontre. Marthe, et Arsène amenèrent l'enfant; et cette +fois Horace, redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirable +en tous points pour lui, pour sa mère, et surtout pour Arsène, dont +l'attitude noble et sereine le frappa de respect et d'attendrissement. +Ce fut le plus beau jour de la vie d'Horace. + +La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement dans son âme, il +faut bien le confesser. Avili et outragé par les gens du monde, humilié +et blessé par nous, il s'était senti enfin déchu et souillé à ses +propres yeux. Il avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet +abaissement et de se réhabiliter vis-à-vis de nous et de lui-même, en +attendant qu'il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n'avait pas +voulu sortir à demi de cette situation, et se contenter de se montrer +bon et repentant: il voulait se montrer grand, et changer notre pitié en +admiration. Il y réussit pendant tout un jour. Son ostentation eut au +moins l'avantage de lui faire connaître des joies d'amour-propre qu'il +ne connaissait pas encore, et qu'il reconnut préférables aux mesquines +satisfactions d'une vanité plus étroite. Il entra, à partir de ce +jour, dans la phase de l'orgueil; et son être, sans changer de nature, +s'agrandit au moins dans la voie qui lui était ouverte. + +Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émotions nouvelles et +de la grande crise qui s'était opérée en lui un peu rapidement. Il pensa +à Marthe un peu plus qu'à Arsène, et à lui-même un peu plus qu'à son +fils. Son amitié enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d'une +passion qui se réveille, et qui n'abandonne pas tout à coup de +chimériques et coupables espérances. Enfin selon l'expression d'Eugénie, +qui avait retenu quelques mots de science, son étoile eut une +défaillance de lumière. Il était temps qu'Horace partît et n'eût pas +l'occasion de revenir sur ses nobles résolutions. Je l'y forçai en +quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien que charmé de +l'idée de voyager, il voulait gagner quelques jours. Mais j'y mis une +fermeté excessive, sentant bien que de sa conduite avec Marthe en cette +circonstance dépendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, comme +venant de moi, la somme que Louis de Méran m'avait envoyée pour lui, +et je fixai le jour de son départ pour l'Italie sans lui permettre de +revoir personne. + + + +XXXIII. + +La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite fortune, et celle de +réaliser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans +les derniers jours, que je m'effrayai des dispositions folles dans +lesquelles je le vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes +choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes imprudences +ou d'amers désenchantements. Après la semaine d'abattement et de spleen +profond que lui avait causé son _fiasco_ dans le beau monde, il avait eu +une semaine d'enthousiasme, d'expansion délirante et d'orgueil sublime. +Toutes ces émotions avaient brisé son corps appauvri par la vie de +plaisir qu'il avait menée durant tout l'hiver; et je le voyais en proie +à une fièvre d'autant plus réelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en +apercevait pas. Craignant qu'il ne tombât malade en route, je résolus de +le conduire jusqu'à Lyon, afin de l'y faire reposer et de l'y soigner, +si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse +diversion, venaient à hâter l'invasion d'une maladie. + +Nous fîmes donc ensemble nos apprêts de départ, et je le gardai à +vue pour qu'il ne fît pas échouer nos projets par quelque subite +extravagance. J'avais le pressentiment d'une crise imminente. Il y +avait du désordre dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses +moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voilé et de bizarre +qui frappait également Eugénie. «Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus +le regarder, me disait-elle, sans m'imaginer qu'il est condamné à mourir +fou. Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis +quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un secret dérangement dans +tout son être; car enfin ces sentiments ne sont plus joués, je le vois +bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi +d'un jour à l'autre l'habitude de toute une vie.» + +Je grondais Eugénie de douter ainsi de l'action divine sur une âme +humaine; mais au fond de la mienne, je n'étais pas éloigné de partager +ses craintes. + +La vérité est qu'Horace, pour la première et pour la dernière fois de +sa vie, n'était pas maître de lui-même. Il ne se rendait pas compte des +mouvements impétueux que, jusque-là, il avait provoqués en lui et comme +caressés avec amour. L'affront qu'il avait vécu dans le monde lui avait +laissé un secret mais cuisant chagrin; il réussissait à s'en distraire +et à le chasser, en s'exaltant à ses propres yeux dans une nouvelle +carrière d'émotions. Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le +faire pâlir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait +en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant à +se grandir à ses propres yeux par d'intérieures déclamations, et moins +il réussissait à atteindre ce calme stoïque, ce mépris des lâches +attaques et des sots propos, dont il se vantait. Pour le résumer, et le +définir une dernière fois, au moment de clore le récit de cette +période de sa vie, je dirai que c'était un cerveau très-bien organisé, +très-intelligent et très-solide, qui pouvait cependant se troubler et se +détériorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le +moteur principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'était cette +faculté que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique, +a, par un néologisme ingénieux, qualifiée d'_approbativité_; et +l'approbativité d'Horace avait reçu un choc terrible la nuit du souper +chez _Proserpine_. Malgré l'appareil que les douces effusions du +déjeuner chez moi avec Marthe avaient posé sur cette blessure, le +trouble et la confusion régnaient dans les profondeurs de la pensée +d'Horace. + +Le matin du 25 mai 1833 (notre place était retenue aux diligences +Laffitte et Caillard pour le soir même), Horace, voyant tous ses +préparatifs terminés, et se sentant excédé de ma surveillance, m'échappa +adroitement, et courut chez Marthe. Il éprouvait un désir insurmontable +de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-être la manière +calme et douce avec laquelle elle avait pris congé de lui à notre +dernière réunion lui avait-elle laissé un secret mécontentement. Il +voulait bien la quitter et renoncer à elle pour jamais par un effort +magnanime; mais il entendait faire par là un admirable sacrifice de ses +droits et de sa puissance sur l'âme de cette femme; tandis qu'elle, +comprenant son rôle autrement, croyait, en lui laissant presser sa main +et embrasser son fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse. +Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans +l'opinion de Marthe, à qui il voulait laisser des regrets; dans celle +d'Arsène, à qui il voulait inspirer de la reconnaissance; et dans la +nôtre, qu'il voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner, je +ne crois pas qu'il eût eu aucune arrière-pensée; mais il en avait eu le +lendemain; et en nous trouvant tous résolus à ne pas renouveler cette +scène délicate, il avait été mécontent de nous tous, et de l'attitude +qu'il avait été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un +mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de +pouvoir faire son entrée en Italie en triomphateur généreux d'une femme, +et non en victime de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite, +pour l'excuser un peu, que ces pensées n'étaient pas formulées dans son +esprit, et que ce n'était pas le froid disciple du marquis de Vernes qui +allait chercher sa revanche auprès de Marthe; mais le véritable Horace, +troublé par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme malgré lui et +sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement quelconque, ne fût-ce +qu'un regard et un mot, à cette souffrance insupportable. + +Il entra dans un café, à trois portes de la maison que Marthe habitait, +non loin du Gymnase. Il y traça au crayon quelques mots sans suite qu'il +fit porter par un voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec +cette réponse: «Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier +adieu: nous irons, Arsène et moi, avec Eugène dans nos bras, vous voir +monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous +recevoir. + +Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par +terre, le ramassa, le relut, demanda du café à plusieurs reprises pour +éclaircir ses idées qui s'égaraient de plus en plus, et s'arrêta enfin à +cette hypothèse: ou elle est enfermée avec un nouvel amant, et en ce cas +elle est la dernière des femmes; ou son mari est absent, et elle n'ose +pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des +amantes et la plus vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux +la presser sur mon coeur une dernière fois; dans l'autre, je veux +m'assurer de son impudence, afin d'être à jamais délivré de son +souvenir. + +Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une +glace, et se trouva si pâle et si tremblant qu'il demanda de l'extrait +d'absinthe, croyant arriver à la force de l'esprit, grâce à ces +excitants qui produisaient en lui l'effet tout contraire. + +Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, monte cinq étages, +sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe, +la repousse aisément, franchit deux petites pièces, et pénètre dans un +boudoir des plus simples et des plus chastes, où il trouve Marthe seule, +étudiant un rôle, avec son enfant endormi à ses côtés sur le sofa. En le +voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits. +Elle se leva, et se plaignit, d'une voix sèche, quoique tremblante, de +l'obstination d'Horace. Mais il se jeta à ses pieds, versa des larmes, +et lui peignit son amour insensé avec toute l'ardeur que savait lui +prêter son éloquence naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage +avec une froideur amère; puis elle essaya, par des discours presque +évangéliques et tout empreints de la bonté pieuse qu'Arsène avait su +lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu'il lui avait +témoignés naguère. + +Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de coeur et +d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du trésor qu'il avait perdu +par sa faute; et une sorte de désespoir, d'orgueil sombre et violent, +comme celui d'un véritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec +une énergie extraordinaire; et Marthe, effrayée, allait appeler Olympe +pour qu'elle courût chercher son mari au théâtre, lorsque Horace, tirant +de son sein un poignard véritable, la menaça de s'en frapper si elle ne +consentait à l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, à sa manière, +le récit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait menée loin d'elle, +des efforts furieux qu'il avait tentés pour chasser son souvenir dans +les bras d'autres femmes, des brillantes conquêtes qu'il avait faites, +et dont aucune n'avait pu l'étourdir un instant. Il lui annonça qu'il +partait pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre s'il ne +pouvait se guérir de son amour; et après de longues tirades, si belles +qu'il aurait dû les garder pour son éditeur, il lui fit les offres les +plus folles; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui. + +Marthe l'écoula avec cette incrédulité radicale qu'on acquiert en +amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions +coupables et lâches. Cependant, quoique son coeur lui fût fermé sans +retour, elle sentit avec terreur que l'ancien magnétisme exercé sur elle +par cet homme si funeste à son repos était près de se ranimer, et qu'une +influence mystérieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avait +horreur, commençait à pénétrer dans ses veines comme le froid de la +mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains, +qu'Horace retenait de force dans les siennes; et lorsqu'il se jetait +à genoux devant son fils endormi, lorsqu'au nom de cette innocente +créature, qui les unissait pour jamais l'un à l'autre en dépit du +sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié, elle sentait se +réveiller, pour celui qui l'avait rendue mère, une sorte de tendresse +fatale, mêlée de compassion, de mépris et de sollicitude. Horace vit +ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il +l'entoura de ses bras avec énergie en s'écriant: «Tu m'aimes, ah! tu +m'aimes, je le vois, je le sais!» + +Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et, prenant tout à coup +une résolution désespérée pour se délivrer à jamais de son mauvais +génie: + +«Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et vous devez vous +en guérir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre +estime, au prix de votre repos et de votre dignité. Je ne mérite pas +les éloges dont vous m'accablez, je vous ai manqué de foi; vos soupçons +n'ont été que trop fondés: cet enfant n'est pas de vous. C'est bien +véritablement le fils de Paul Arsène, dont j'étais la maîtresse en même +temps que la vôtre.» + +Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable acte de +fanatisme. C'était comme un exorcisme _pour chasser les démons au nom +du prince des démons_. Horace était si hagard qu'il ne songea pas à +l'invraisemblance d'une telle assertion, après la conduite d'Arsène +envers lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de complicité +avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternité d'un +enfant. Il oublia qu'il était sans nom, sans fortune, et sans position, +et que par conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le tromper +si grossièrement. Il crut seulement à cet instant de remords que Marthe +venait déjouer pour se débarrasser de lui; et, transporté d'une fureur +subite, saisi d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en +s'écriant: + +«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi.» + +Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût certainement +d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle reçut, en se +jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, hélas! +puisqu'il faut le dire, au risque de dénouer platement la seule +tragédie un peu sérieuse qu'Horace eut jouée dans sa vie... une légère +égratignure. + +A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe, +Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée, essaya de se poignarder +lui-même. J'ignore s'il aurait poussé jusque-là son désespoir; mais à +peine avait-il effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre qui +lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui le désarma, et, le +poussant par les épaules, le précipita dans les escaliers en lui criant +avec un rire amer: + +«Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules, et surtout allez vous +faire pendre ailleurs.» + +Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la rampe, et +entendant le pas d'Arsène, qui montait et venait à sa rencontre, il se +hâta de fuir, la tête baissée, le chapeau enfoncé sur les yeux, et se +disant: «Bien certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer +est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que je viens +d'avoir de Jean Laravinière, tué l'an dernier au cloître Saint-Méry, +sous les yeux et dans les bras de Paul Arsène.» + +Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite +que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine, où il profita du passage de +la première diligence, se croyant sur le point d'être poursuivi pour +meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain +toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données pour nos +places, mais ne supposai point qu'il était parti sans moi, sans ses +effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'éloigner la voiture qui +devait nous emporter, je courus chez Marthe, et là j'appris en deux +mots ce qui s'était passé. «Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe avec un +sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être un peu de mal, si je +n'eusse été délivrée par un revenant. + +--Que voulez-vous dire? lui demandai-je; êtes-vous folle aussi, ma chère +Marthe! + +--Tâchez de ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle; car il va +vraiment de quoi le devenir de joie et d'étonnement. Voyons, êtes-vous +préparé à l'événement le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous +arriver? + +--Pas tant de préambule! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe; j'avais +voulu lui laisser le temps de vous préparer à embrasser un mort, mais je +ne puis tenir à l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime.» + +C'était bien le président des bousingots en chair et en os, en esprit +et en vérité, que je pressais dans mes bras. Jeté parmi les morts dans +l'église Saint-Méry, le jour du massacre, il s'était senti encore tenir +à la vie par un fil, et, se traînant sur ces dalles ensanglantées, il +était parvenu à se blottir dans un confessionnal, où un bon prêtre +l'avait trouvé, recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chrétien +l'avait caché et soigné pendant plusieurs mois qu'il avait passés chez +lui, toujours entre la vie et la mort. Mais comme c'était un homme +timide et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des +persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l'avait empêché +de faire connaître son sort à ses amis, affirmant qu'il était impossible +de le faire sans les compromettre et sans l'exposer lui-même aux +rigueurs de la justice. + +«J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laravinière en nous +racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon +bienfaiteur; et la peur de cet homme, admirable d'ailleurs, était si +grande, qu'il n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire +dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses +père et mère, qui m'ont tenu jusqu'à présent caché au fond de leurs +montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me +tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils sont fort dévots, +et mon état d'agonie continuelle leur donnait tous les jours à penser +que le moment de rendre mes comptes était venu. Ce moment n'est pas +éloigné; il ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que +vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la chasse à M. +Horace Dumontet. Je suis frappe à fond, et sur toutes les coutures. J'ai +deux balles dans la poitrine, et une vingtaine d'autres horions qui ne +pardonnent pas. Mais j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon +Paris bien-aimé, dans les bras de mes amis et de ma sœur Marthe. Me +voilà bien content, habitué à souffrir, résolu à ne plus me soigner, +enchanté d'avoir échappé à la confession, et tranquille pour le peu de +temps qui me reste à vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes du +6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! dame! je ne suis +pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous ne devez plus craindre de tomber +amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau, avec un teint si uni, +une barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs!» + +Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui l'avait déjà +embrassé (mais à qui on avait caché l'algarade d'Horace), étant rentré, +nous soupâmes tous ensemble, et la gaieté héroïque du _revenant_ ne se +démentit pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne pouvait se +persuader qu'il fût incurable. Moi-même, en observant ce qui restait de +force et d'animation à ce corps exténué, je ne voulais point renoncer +à l'espérance; mais, craignant de me faire illusion, je le soumis à un +long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je trouvai intacts +les organes que Laravinière avait crus attaqués, et lorsque je me +convainquis de la possibilité d'appliquer un traitement efficace! Ce fut +pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante; et, grâce à +la bonne constitution et à l'admirable patience de mon malade, nous le +vîmes reprendre à la vie, et retrouver la santé rapidement. Les tendres +soins de Marthe et d'Arsène y contribuèrent aussi. Il s'associa +désormais à ce jeune ménage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble +union. «Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois imaginé que +j'étais amoureux de cette femme, lorsque je la voyais malheureuse avec +Horace: c'était une illusion de l'amitié ardente que je lui porte. +Depuis qu'elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre, +je sens, à la joie de mon âme, que je l'aime comme ma sœur et pas +autrement.» + +Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinière: la suite +de sa vie fournirait trop de choses, et amènerait des réflexions qu'il +faudrait développer à part et lentement. Tout ce que je puis vous en +apprendre, c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage +héroïsme, il a péri, et cette fois, hélas! tout de bon, dans la rue, et +le fusil à la main, à côté de Barbès, heureux d'échapper au moins aux +tortures du mont Saint-Michel! + +Quant à Horace, quelques jours après son brusque départ, je reçus de lui +une lettre datée d'Issoudun, ou il m'avouait la vérité, témoignait sa +honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille +et sa malle. Je fus touché de sa tristesse, et vivement affligé de la +position misérable qu'il s'était faite, lorsqu'il lui eût été si facile +d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de crainte pour lui, et +songeai encore à l'aller rejoindre pour le sermonner et le consoler +jusqu'à la frontière; mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me +bornai à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la +part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli et le secret. + +L'éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à vouloir bien lui +faire la même promesse, d'autant plus que le dernier accès de folie +d'Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est +devenu lui-même un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif, +encore un peu déclamatoire dans sa conversation et ampoulé dans son +style, mais prudent et réservé dans sa conduite. Il a vu l'Italie; il a +envoyé aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et +très-poétiques, auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui +le talent est partout. Il a été précepteur chez un riche seigneur +napolitain, et je le soupçonne d'en être sorti avant d'avoir mené ses +élèves en quatrième, pour avoir fait la cour à leur mère. Il a composé +ensuite un drame flamboyant qui a été sifflé à l'Ambigu. Il a refait +trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur ses amours avec la +vicomtesse. Il a écrit des _premiers-Paris_ d'une politique assez sage +dans plusieurs journaux de l'opposition. Enfin, ayant moins de succès en +littérature que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever +courageusement son droit; et maintenant il travaille à se faire une +clientèle dans sa province, dont il sera bientôt, j'espère, l'avocat le +plus brillant. + + +FIN D'HORACE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE *** + +***** This file should be named 13671-8.txt or 13671-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/7/13671/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13671-8.zip b/old/13671-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4690e15 --- /dev/null +++ b/old/13671-8.zip diff --git a/old/13671-h.zip b/old/13671-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ebc868b --- /dev/null +++ b/old/13671-h.zip diff --git a/old/13671-h/13671-h.htm b/old/13671-h/13671-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e0248b3 --- /dev/null +++ b/old/13671-h/13671-h.htm @@ -0,0 +1,15771 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Horace</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.milieu {text-align: center} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Horace + +Author: George Sand + +Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + +<h3>George Sand</h3> +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image1.png"></p> +<br> +<h1>HORACE</h1> +<br><br><br> + + + +<h3>NOTICE</h3> + + +<p>Il faut croire qu'<i>Horace</i> représente un type moderne +très-fidèle et très-répandu, car ce livre m'a fait une douzaine +d'ennemis bien conditionnés. Des gens que je ne +connaissais pas prétendaient s'y reconnaître, et m'en +voulaient à la mort de les avoir si cruellement dévoilés. +Pour moi, je répète ici ce que j'ai dit dans la première +préface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce +portrait; je l'ai pris partout et nulle part, comme le type +de dévouement aveugle que j'ai opposé à ce type de personnalité +sans frein. Ces deux types sont éternels, et j'ai +ouï dire plaisamment à un homme de beaucoup d'esprit, +que le monde se divisait en deux séries d'êtres plus ou +moins pensants: <i>les farceurs</i> et <i>les jobards</i>. C'est peut-être +ce mot-là qui m'a frappée et qui m'a portée à écrire +<i>Horace</i> vers le même temps. Je tenais peut-être à montrer +que les exploiteurs sont quelquefois dupes de leur +égoïsme, que les dévoués ne sont pas toujours privés de +bonheur. Je n'ai rien prouvé; on ne prouve rien avec +des contes, ni même avec des histoires vraies; mais les +bonnes gens ont leur conscience qui les rassure, et c'est +pour eux surtout que j'ai écrit ce livre, où l'on a cru voir +tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais +mieux appartenir à la plus pauvre classe des <i>jobards</i> +qu'à la plus illustre des <i>farceurs</i>.</p> + + +<p>GEORGE SAND.<br> +Nohant,<br> +1er novembre 1852.</p> + +<br><br><br> + + +<p>A M. CHAULES DUVERNET.</p> + +<p>Certainement nous l'avons connu, mais disséminé +entre dix ou douze exemplaires, dont aucun en particulier +ne m'a servi de modèle. Dieu me préserve de faire +la satire d'un individu dans un personnage de roman. +Mais celle d'un travers répandu dans le monde de nos +jours, je l'ai essayée cette fois-ci encore; et si je n'ai +pas mieux réussi que de coutume, comme de coutume je +dirai que c'est la faute de l'auteur et non celle de la vérité. +Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules. +Une couche nouvelle de la société ayant poussé l'ancienne, +il est certain que les prétentions et les impertinences +de la vanité ont changé de place et de nature. J'ai +tenté de faire un peu attentivement la critique du beau +jeune homme de ce temps-ci; et ce <i>beau</i> n'est pas ce +qu'à Paris on appelle <i>lion</i>. Ce dernier est le plus inoffensif +des êtres. Horace est un type plus répandu et plus +dangereux, parce qu'il est plus élevé en valeur réelle. +Un <i>lion</i> n'est le successeur ni des marquis de Molière ni +des roués de la Régence; il n'est ni bon ni méchant; il +rentre dans la catégorie des enfants qui s'amusent à faire +les matamores. Cette impuissante affectation des grands +vices qui ne sont plus n'est qu'un très-petit épisode de la +scène générale. Horace a dû traverser cet épisode; mais +il partait d'un autre point et cherchait un autre but. Dieu +merci, un seul ridicule ne suffit pas à cette jeunesse ambitieuse, +qui s'agrandit et s'épure à travers mille erreurs +et mille fautes, grâce au puissant mobile de l'amour-propre. +Mon ami, nous avons souvent parlé de ceux de +nos contemporains chez qui nous avons vu la personnalité +se développer avec un excès effrayant; nous leur +avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. +Nous les avons parfois raillés, souvent repris; plus souvent +nous les avons plaints, et toujours nous les avons +aimés, <i>quand même</i>!</p> + +<p>GEORGE SAND.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p>Les êtres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont +pas toujours ceux que nous estimons le plus. La tendresse +du coeur n'a pas besoin d'admiration et d'enthousiasme: +elle est fondée sur un sentiment d'égalité qui nous fait +chercher dans un ami un semblable, un homme sujet aux +mêmes passions, aux mêmes faiblesses que nous. La vénération +commande une autre sorte d'affection que cette +intimité expansive de tous les instants qu'on appelle l'amitié. +J'aurais bien mauvaise opinion d'un homme qui ne +pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus mauvaise +encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il +admire. Ceci soit dit en fait d'amilié seulement. L'amour +est tout autre: il ne vit que d'enthousiasme, et tout ce +qui porte atteinte à sa délicatesse exaltée le flétrit et le +dessèche. Mais le plus doux de tous les sentiments humains, +celui qui s'alimente des misères et des fautes +connue des grandeurs et des actes héroïques, celui qui +est de tous les âges de notre vie, qui se développe en +nous avec le premier sentiment de l'être, et qui dure +autant que nous, celui qui double et étend réellement +notre existence, celui qui renaît de ses propres cendres +et se renoue aussi serré et aussi solide après s'être brisé; +ce sentiment-là, hélas! ce n'est pas l'amour, vous le savez +bien, c'est l'amitié.</p> + +<p>Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je +sais de l'amitié, j'oublierais que j'ai une histoire à vous +raconter, et j'écrirais un gros traité en je ne sais combien +de volumes; mais je risquerais fort de trouver peu +de lecteurs, en ce siècle où l'amitié a tant passé de mode +qu'on n'en trouve guère plus que d'amour. Je me bornerai +donc à ce que je viens d'en indiquer peur poser ce +préliminaire de mon récit: à savoir, qu'un des amis que +je regrette le plus et qui a le plus mêlé ma vie à la +sienne, ce n'a pas été le plus accompli et le meilleur de +tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de +défauts et de travers, que j'ai même méprisé et baï à de +certaines heures, et pour qui cependant j'ai ressenti une +des plus puissantes et des plus invincibles sympathies +que j'aie jamais connues.</p> + +<p>Il se nommait Horace Dumontet; il était fils d'un petit +employé de province à quinze cents francs d'appointements, +qui, ayant épousé une héritière campagnarde +riche d'environ dix mille écus, se voyait à la tête, comme +on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir, c'est-à-dire +l'avancement, était hypothéqué sur son travail, sa +santé et sa bonne conduite, c'est-à-dire son adhésion +aveugle à tous les actes et à toutes les formes d'un gouvernement +et d'une société quelconque.</p> + +<p>Personne ne sera étonné d'apprendre que, dans une +situation aussi précaire et avec une aisance aussi bornée, +M. et Mme Dumontet, le père et la mère de mon ami, +eussent résolu de donner a leur fils ce qu'on appelle de +l'éducation, c'est-à-dire qu'ils l'eussent mis dans un collège +de province jusqu'à ce qu'il eût été reçu bachelier, +et qu'ils l'eussent envoyé à Paris pour y suivre les cours +de la Faculté, à cette fin de devenir en peu d'années +avocat ou médecin. Je dis que personne n'en sera étonné, +parce qu'il n'est guère de famille dans une position analogue +qui n'ait fait ce rêve ambitieux de donner à ses fils +une existence indépendante. L'<i>indépendance</i>, ou ce qu'il +se représente par ce mot emphatique, c'est l'idéal du +pauvre employé; il a souffert trop de privations et souvent, +hélas! trop d'humiliations pour ne pas désirer d'en +affranchir sa progéniture; il croit qu'autour de lui sont +jetés en abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a +qu'à se baisser pour ramasser l'avenir brillant de sa famille. +L'homme aspire à monter; c'est grâce à cet instinct +que se soutient encore l'édifice, si surprenant de +fragilité et de durée, de l'inégalité sociale.</p> + +<p>De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser +pour échapper à la misère, jamais, de nos jours, +les parents ne s'aviseront d'aller choisir la plus modeste +et la plus sûre. La cupidité ou la vanité sont toujours +juges; on a tant d'exemples de succès autour de soi! Des +derniers rangs de la société, on voit s'élever aux premières +places des prodiges de tout genre, voire des prodiges +de nullité. «Et pourquoi, disait M. Dumontet à sa +femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme <i>un +tel</i>, <i>un tel</i>, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions +et de courage que lui?» Madame Dumontet était +un peu effrayée des sacrifices que lui proposait son mari +pour lancer Horace dans la carrière; mais le moyen de +se persuader qu'on n'a pas donné le jour à l'entant le +plus intelligent et le plus favorisé du ciel qui ait jamais +existé? Madame Dumontet était une bonne femme toute +simple, élevée aux champs, pleine de sens dans la sphère +d'idées que son éducation lui avait permis de parcourir. +Mais, en dehors de ce petit cercle, il y avait tout un +monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son +mari. Quand il lui disait que depuis la Révolution tous +les Français sont égaux devant la loi, qu'il n'y a plus de +privilèges, et que tout homme de talent peut fendre la +presse et arriver, sauf à pousser un pou plus fort que +ceux qui se trouvent placés plus près du but, elle se rendait +à ces bonnes raisons, craignant de passer pour arriérée, +obstinée, et de ressembler en cela aux paysans +dont elle sortait.</p> + +<p>Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'était rien +moins que celui d'une moitié de leur revenu. «Avec +quinze cents francs, disait-il, nous pouvons vivre et élever +notre fille sous nos yeux, modestement; avec le surplus +de nos rentes, c'est-à-dire avec mes appointements, +nous pouvons entretenir Horace à Taris, sur un bon +pied, pendant plusieurs années.»</p> + +<p>Quinze cents francs pour être à Paris sur un bon pied, +à dix-neuf ans, et quand on est Horace Dumontet!... +Madame Dumontet ne reculait devant aucun sacrifice; la +digne femme eût vécu de pain noir et marché sans souliers +pour être utile à son fils et agréable à son mari; +mais elle s'affligeait de dépenser tout d'un coup les économies +qu'elle avait faites depuis son mariage, et qui +s'élevaient à une dizaine de mille francs. Pour qui ne +connaît pas la petite vie de province, et l'incroyable habileté +des mères de famille à rogner et grappiller sur +tontes choses, la possibilité d'économiser plusieurs centaines +d'écus par an sur trois mille francs de rente, sans +faire mourir de faim mari, enfants, servantes et chats, +paraîtra fabuleuse. Mais ceux qui mènent cette vie ou +qui la voient de près savent bien que rien n'est plus fréquent. +La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, +n'a d'autre façon d'exister et d'aider l'existence +des siens, qu'en exerçant l'étrange industrie de se voler +elle-même en retranchant chaque jour, à la consommation +de sa famille, un peu du nécessaire: cela fait une +triste vie, sans charité, sans gaieté, sans variété et sans +hospitalité. Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la +fortune publique très-équitablement répartie! «Si ces +gens-là veulent élever leurs enfants comme les nôtres, +disent-ils en parlant des petits bourgeois, qu'ils se privent! +et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent +des artisans et des manoeuvres!» Les riches ont bien +raison de parler ainsi au point de vue du droit social; +au point de vue du droit humain, que Dieu soit juge!</p> + +<p>«Et pourquoi, répondent les pauvres gens du fond de +leurs tristes demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils +pas de pair avec ceux du gros industriel et du +noble seigneur? L'éducation nivelle les hommes, et Dieu +nous commande de travailler à ce nivellement.»</p> + +<p>Vous aussi, vous avez bien raison, éternellement raison, +braves parents, au point de vue général; et malgré +les rudes et fréquentes défaites de vos espérances, il est +certain que longtemps encore nous marcherons vers l'égalité +par cette voie de votre ambition légitime et de votre +vanité naïve. Mais quand ce nivellement des droits et des +espérances sera accompli, quand tout homme trouvera +dans la société le milieu où son existence sera non-seulement +possible, mais utile et féconde, il faut bien espérer +que chacun consultera ses forces et se jugera, dans +le calme de la liberté, avec plus de raison et de modestie +qu'on ne le fait, à cette heure, dans la fièvre de l'inquiétude +et dans l'agitation de la lutte. Il viendra un temps, +je le crois fermement, où tous les jeunes gens ne seront +pas résolus à devenir chacun le premier homme de son +siècle ou à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, chacun +ayant des droits politiques, et l'exercice de ces droits +étant considéré comme une des faces de la vie de tout +citoyen, il est vraisemblable que la carrière politique ne +sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes qui s'y +précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté, dédaigneuses +de toute autre fonction que celle de primer et de gouverner +les hommes.</p> + +<p>Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur +ses dix mille francs d'économie pour doter sa fille, consentit +à les entamer pour l'entretien de son fils à Paris, +se réservant d'économiser désormais pour marier Camille, +la jeune soeur d'Horace.</p> + +<p>Voilà donc Horace sur le beau pavé de Paris, avec son +titre de bachelier et d'étudiant en droit, ses dix-neuf ans +et ses quinze cents livres de pension. Il y avait déjà un +an qu'il y faisait ou qu'il était censé y faire ses études +lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit café +près le Luxembourg, où nous allions prendre le chocolat +et lire les journaux tous les matins. Ses manières obligeantes, +son air ouvert, son regard vif et doux, me gagnèrent +à la première vue. Entre jeunes gens on est +bientôt lié, il suffit d'être assis plusieurs jours de suite à la +même table et d'avoir à échanger quelques mots de politesse, +pour qu'au premier matin de soleil et d'expansion +la conversation s'engage et se prolonge du café au fond +des allées du Luxembourg. C'est ce qui nous arriva en +effet par une matinée de printemps. Les lilas étaient en +fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou +à bronzes dorés de madame Poisson, la belle directrice +du café. Nous nous trouvâmes, je ne sais comment, +Horace et moi, sur les bords du grand bassin, +bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux +amis, et ne sachant point encore le nom l'un de l'autre; +car si l'échange de nos idées générales nous avait subitement +rapprochés, nous n'étions pas encore sortis de +cette réserve personnelle qui précisément donne une +confiance mutuelle aux personnes bien élevées. Tout ce +que j'appris d'Horace ce jour-là, c'est qu'il était étudiant +en droit; tout ce qu'il sut de moi, c'est que j'étudiais la +médecine. Il ne me fit de questions que sur la manière +dont j'envisageais la science à laquelle je m'étais voué, +et réciproquement. «Je vous admire, me dit-il au moment +de me quitter, ou plutôt je vous envie: vous travaillez, +vous ne perdez pas de temps, vous aimez la +science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit au +but! Quant à moi, je suis dans une voie si différente, +qu'au lieu d'y persévérer je ne cherche qu'à en sortir. +J'ai le droit en horreur; ce n'est qu'un tissu de mensonges +contre l'équité divine et la vérité éternelle. Encore +si c'étaient des mensonges liés par un système logique! +mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent +impudemment les uns les autres, afin que chacun +puisse faire le mal par les moyens de perversité qui lui +sont propres! Je déclare infâme ou absurde tout jeune +homme qui pourra prendre au sérieux l'étude de la chicane; +je le méprise, je le hais!...»</p> + +<p>Il parlait avec une véhémence qui me plaisait, et qui +cependant n'était pas tout à fait exempte d'un certain +parti pris d'avance. On ne pouvait douter de sa sincérité +en l'écoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait pas ses +imprécations pour la première fois. Elles lui venaient +trop naturellement pour n'être pas étudiées, qu'on me +pardonne ce paradoxe apparent. Si l'on ne comprend +pas bien ce que j'entends par là, on entrera difficilement +dans le secret de ce caractère d'Horace, malaisé à définir, +malaisé à mesurer juste pour moi-même, qui l'ai +tant étudié.</p> + +<p>C'était un mélange d'affectation et de naturel si délicatement +unis, que l'on ne pouvait plus distinguer l'un +de l'autre, ainsi qu'il arrive dans la préparation de certains +mets ou de certaines essences, où le goût ni l'odorat +ne peuvent plus reconnaître les éléments primitifs. J'ai +vu des gens à qui, dès l'abord, Horace déplaisait souverainement, +et qui le tenaient pour prétentieux et boursouflé +au suprême degré. J'en ai vu d'autres qui s'engouaient +de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus démordre, +soutenant qu'il était d'une candeur et d'un <i>laisser-aller</i> +sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et +les autres se trompaient, ou plutôt, qu'ils avaient raison +de part et d'autre: Horace était <i>affecté naturellement</i>. +Est-ce que vous ne connaissez pas des gens ainsi faits, qui +sont venus au monde avec un caractère et des manières +d'emprunt, et qui semblent jouer un rôle, tout en jouant +sérieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des +gens qui se copient eux-mêmes. Esprits ardents et portés +par nature à l'amour des grandes choses, que leur milieu +soit prosaïque, leur élan n'en est pas moins romanesque; +que leurs facultés d'exécution soient bornées, leurs conceptions +n'en sont pas moins démesurées: aussi se drapent-ils +perpétuellement avec le manteau du personnage +qu'ils ont dans l'imagination. Ce personnage est bien +l'homme même, puisqu'il est son rêve, sa création, son +mobile intérieur. L'homme réel marche à côté de l'homme +idéal; et comme nous voyons deux représentations de +nous-mêmes dans une glace fendue par le milieu, nous +distinguons dans cet homme, dédoublé pour ainsi dire, +deux images qui ne sauraient se détacher, mais qui sont +pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que +nous entendons par le mot de seconde nature, qui est +devenu synonyme d'habitude.</p> + +<p>Horace, donc était ainsi. Il avait nourri en lui-même +un tel besoin de paraître avec tous ses avantages, qu'il +était toujours habillé, paré, reluisant, au moral comme +au physique. La nature semblait l'aider à ce travail perpétuel. +Sa personne était belle, et toujours posée dans +des altitudes élégantes et faciles. Un bon goût irréprochable +ne présidait pas toujours à sa toilette ni à ses +gestes; mais un peintre eût pu trouver en lui, à tous +les instants du jour, un effet à saisir, il était grand, +bien fait, robuste sans être lourd. Sa figure était très-noble, +grâce à la pureté des lignes; et pourtant elle +n'était pas distinguée, ce qui est bien différent. La noblesse +est l'ouvrage de la nature, la distinction est celui +de l'art; l'une est née avec nous, l'autre s'acquiert. Elle +réside dans un certain arrangement et dans l'expression +habituelle. La barbe noire et épaisse d'Horace était taillée +avec un dandysme qui sentait son quartier latin d'une +lieue, et sa forte chevelure d'ébène s'épanouissait avec +une profusion qu'un dandy véritable aurait eu le soin +de réprimer. Mais lorsqu'il passait sa main avec impétuosité +dans ce flot d'encre, jamais le désordre qu'elle y +portait n'était ridicule ou nuisible à la beauté du front. +Horace savait parfaitement qu'il pouvait impunément déranger +dix fois par heure sa coiffure, parce que, selon +l'expression qui lui échappa un jour devant moi, ses +cheveux <i>étaient admirablement bien plantés.</i> Il était +habillé avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur +sans réputation et sans notions de la vraie <i>fashion</i>, mais +qui avait l'esprit de le comprendre et de hasarder toujours +avec lui un parement plus large, une couleur de +gilet plus tranchée, une coupe plus cambrée, un gilet +mieux bombé en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres +jeunes clients. Horace eût été parfaitement ridicule sur le +boulevard de Gand; mais au jardin du Luxembourg et +au parterre de l'Odéon, il était le mieux mis, le plus dégagé, +le plus serré des côtes, le plus étoffé des flancs, le +plus <i>voyant</i>, comme on dit en style de journal des modes. +Il avait le chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa +canne n'était ni trop grosse ni trop légère. Ses habits +n'avaient pas ce moelleux de la manière anglaise qui +caractérise les vrais élégants; en revanche, ses mouvements +avaient tant de souplesse, et il portait ses <i>revers</i> +inflexibles avec tant d'aisance et de grâce naturelle, que +du fond de leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scènes, +les dames du noble faubourg, voire les jeunes, +avaient pour lui un regard en passant.</p> + +<p>Horace savait qu'il était beau, et il le faisait sentir +continuellement, quoiqu'il eût l'esprit de ne jamais parler +de sa figure. Mais il était toujours occupé de celle des +autres. Il en remarquait minutieusement et rapidement +toutes les défectuosités, toutes les particularités désagréables; +et naturellement il vous amenait, par ses observations +railleuses, à comparer intérieurement sa personne +à celle de ses victimes. Il était mordant sur ce +sujet-là; et comme il avait un nez admirablement dessiné +et des yeux magnifiques, il était sans pitié pour les +nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les +bossus une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il +m'en faisait remarquer un, j'avais la naïveté de regarder +en anatomiste sa charpente dorsale, dont les vertèbres +frémissaient d'un secret plaisir, quoique le visage n'exprimât +qu'un sourire d'indifférence pour cet avantage frivole +d'une belle conformation. Si quelqu'un s'endormait +dans une attitude gênée ou disgracieuse, Horace était +toujours le premier à en rire. Cela me força de remarquer, +lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris +dans la sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras +plié sous la nuque ou rejeté sur la tête comme les statues +antiques; et ce fut cette observation, en apparence puérile, +qui me conduisit à comprendre cette affectation naturelle, +c'est-à-dire innée, dont j'ai parlé plus haut. Même +en dormant, même seul et sans miroir, Horace s'arrangeait +pour dormir noblement. Un de nos camarades prétendait +méchamment qu'il posait devant les mouches.</p> + +<p>Que l'on me pardonne ces détails. Je crois qu'ils étaient +nécessaires, et je reviens à mes premiers entretiens avec +lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une +telle répugnance pour le droit, il ne se livrait pas à +l'étude de quelque autre science. «Mon cher Monsieur, +me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son âge, +et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme +de quarante ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession +qui conduise à tout, c'est celle d'avocat.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que vous appelez <i>tout?</i> lui demandai-je?</p> + +<p>—Pour le moment, me répondit-il, la députation est +tout. Mais attendez un peu, et nous verrons bien autre +chose!</p> + +<p>—Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution? +Mais si elle n'arrive pas, comment vous arrangerez-vous +pour être député? Vous avez donc de la fortune?</p> + +<p>—Non pas précisément; mais j'en aurai.</p> + +<p>—A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous +d'avoir votre diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.</p> + +<p>Je le croyais sincèrement dans une position de fortune +assez éminente pour légitimer sa confiance. Il hésita +quelques instants; puis, n'osant me confirmer dans mon +erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: «Il faut +exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux +ans les capacités seront admises à la candidature; il faut +donc faire preuve de capacité.</p> + +<p>—Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il +vous faut bien le double pour être reçu avocat et pour +avoir fait vos preuves de capacité; encore serez-vous loin +de l'âge...</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaissé +comme le cens, à la prochaine session, peut-être?...</p> + +<p>—Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question +de temps, et je crois qu'un peu plus tôt ou un peu plus +tard, vous arriverez, si vous en avez la ferme résolution.</p> + +<p>—N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatitude +et un regard étincelant de fierté, qu'il ne faut que +cela dans le monde? Et que, de si bas que l'on parte, +on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a dans le +sein une pensée d'avenir?</p> + +<p>—Je n'en doute pas, lui répondis-je; le tout est de +savoir si l'on aura plus ou moins d'obstacles à renverser, +et cela est le secret de la Providence.</p> + +<p>—Non, mon cher! s'écria-t-il en passant familièrement +son bras sous le mien; le tout est de savoir si l'on +aura une volonté plus forte que tous les obstacles; et +cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son thorax +sonore, je l'ai!</p> + +<p>Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la +Chambre des pairs. Horace semblait prêt à grandir comme +un géant dans un conte fantastique. Je le regardai, et +remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur des +contours de son visage accusait encore l'adolescence. +Son enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore +plus sensible.—Quel âge avez-vous donc? lui demandai-je.</p> + +<p>—Devinez! me dit-il avec un sourire.</p> + +<p>—Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq +ans, lui répondis-je. Mais vous n'en avez peut-être pas +vingt.</p> + +<p>—Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous +conclure?</p> + +<p>—Que votre volonté n'est âgée que de deux ou trois +ans, et que par conséquent elle est bien jeune et bien +fragile encore.</p> + +<p>—Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma volonté est +née avec moi, elle a le même âge que moi.</p> + +<p>—Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité; +mais enfin je présume que cette volonté ne s'est pas encore +exercée beaucoup dans la carrière politique! Il ne +peut pas y avoir longtemps que vous songez sérieusement +à être député; car il n'y a pas longtemps que vous savez +ce que c'est qu'un député?</p> + +<p>—Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure +qu'il est possible à un enfant. A peine comprenais-je le +sens des mots, qu'il y avait dans celui-là pour moi quelque +chose de magique. Il y a là une destinée, voyez-vous; +la mienne est d'être un homme parlementaire. +Oui, oui, je parlerai et je ferai parler de moi!</p> + +<p>—Soit! lui répondis-je, vous avez l'instrument: c'est +un don de Dieu. Apprenez maintenant la théorie.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane?</p> + +<p>—Oh! si ce n'était que cela! Je veux dire: Apprenez +la science de l'humanité, l'histoire, la politique, les religions +diverses; et puis, jugez, combinez, formez-vous +une certitude...</p> + +<p>—Vous voulez dire des <i>idées?</i> reprit-il avec ce sourire +et ce regard qui imposaient par leur conviction triomphante; +j'en ai déjà, des idées, et si vous voulez que je +vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais de meilleures; +car nos idées viennent de nos sentiments, et tous +mes sentiments, à moi, sont grands! Oui, Monsieur, le +ciel m'a fait grand et bon. J'ignore quelles épreuves il +me réserve; mais, je le dis avec un orgueil qui ne pourrait +faire rire que des sots, je me sens généreux, je me +sens fort, je me sens magnanime; mon âme frémit et +mon sang bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes +choses m'enivrent jusqu'au délire. Je n'en tire et n'en +peux tirer aucune vanité, ce me semble; mais, je le dis +avec assurance, je me sens de la race des héros!»</p> + +<p>Je ne pus réprimer un sourire; mais Horace, qui +m'observait, vit que ce sourire n'avait rien de malveillant.</p> + +<p>«Vous êtes surpris, me dit-il, que je m'abandonne +ainsi devant vous, que je connais à peine, à des sentiments +qu'ordinairement on ne laisse pas percer, même +devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus +modeste pour cela?</p> + +<p>—Non, certes, et l'on est moins sincère.</p> + +<p>—Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et +moins ridicule que tous ces hypocrites qui, se croyant +<i>in petto</i> des demi-dieux, baissent sournoisement la tête +et affectent une pruderie prétendue de bon goût. Ceux-là +sont des égoïstes, des ambitieux dans le sens haïssable +du mot et de la chose. Loin de laisser étaler cet enthousiasme +qui est sympathique et autour duquel viennent se +grouper toutes les idées fortes, toutes les âmes généreuses +(et par quel autre moyen s'opèrent les grandes révolutions?), +ils caressent en secret leur étroite supériorité, +et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aux +regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour où +leur fortune sera faite. Je vous dis que ces hommes-là +ne sont bons qu'à gagner de l'argent et à occuper des +places sous un gouvernement corrompu; mais les hommes +qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent +les passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement +et noblement le monde, les Mirabeau, les Danton, les +Pitt, allez voir s'ils s'amusent aux gentillesses de la modestie!»</p> + +<p>Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec +tant de conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de le +contredire, quoique j'eusse dès lors par éducation, peut-être +autant que par nature, l'outrecuidance en horreur. +Mais Horace avait cela de particulier, qu'en le voyant et +en l'écoutant, on était sous le charme de sa parole et de +son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas +lui avoir démontré son erreur; mais quand on le retrouvait, +on subissait de nouveau le magnétisme de son paradoxe.</p> + +<p>Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité, +et me demandant si c'était un fou ou un grand +homme. Je penchais pour la dernière opinion.</p> + +<p>«Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je +le lendemain, vous avez dû vous battre, l'an dernier, aux +journées de Juillet?</p> + +<p>—Hélas! j'étais en vacances, me répondit-il; mais là +aussi, dans ma petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas +couru de dangers, ce n'est pas ma faute. J'ai été de ceux +qui se sont organisés en garde urbaine volontaire, et qui +ont veillé au maintien de la conquête. Nous passions des +nuits de faction, le fusil sur l'épaule, et si l'ancien système +eût lutté, s'il eût envoyé de la troupe contre nous +comme nous nous y attendions, je me flatte que nous +nous serions mieux conduits que tous ces vieux épiciers +qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde nationale, +lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là +n'avaient pas bougé de leurs boutiques lorsque l'événement +était encore incertain, et c'est nous qui faisions +la ronde autour de la ville, pour les préserver d'une +réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger +fut éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes +au travers du corps, si nous eussions crié: Vive la +liberté!»</p> + +<p>Ce jour-là, ayant causé assez longtemps avec lui, je lui +proposai de rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et +ensuite de venir dîner rue de l'Ancienne-Comédie, chez +Pinson, le plus honnête et le plus affable des restaurateurs +du quartier latin.</p> + +<p>Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine +de M. Pinson est excellente, très-saine et à bon +marché: son petit restaurant est le rendez-vous des jeunes +aspirants à la gloire littéraire et des étudiants rangés. +Depuis que son collègue et rival Dagnaux, officier +de la garde nationale équestre, avait fait des prodiges de +valeur dans les émeutes, toute une phalange d'étudiants, +ses habitués, avait juré de ne plus franchir le seuil de +ses domaines, et s'était rejetée sur les côtelettes plus +larges et les biftecks plus épais du pacifique et bienveillant +Pinson.</p> + +<p>Après dîner, nous allâmes à l'Odéon, voir madame +Dorval et Lockroy, dans <i>Antony</i>. De ce jour, la connaissance +fut faite, et l'amitié nouée complètement entre +Horace et moi.</p> + +<p>«Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez +l'étude de la médecine encore plus repoussante que celle +du droit?</p> + +<p>—Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne comprends +rien à votre vocation. Se peut-il que vous puissiez +plonger chaque jour vos mains, vos regards et votre esprit +dans celle boue humaine, sans perdre tout sentiment +de poésie et toute fraîcheur d'imagination?</p> + +<p>—Il y a quelque chose de pis que de disséquer les +morts, lui dis-je, c'est d'opérer les vivants: là, il faut +plus de courage et de résolution, je vous assure. L'aspect +du plus hideux cadavre fait moins de mal que le premier +cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne comprend +rien au mal que vous lui faites. C'est un métier de +boucher, si ce n'est pas une mission d'apôtre.</p> + +<p>—On dit que le coeur se dessèche à ce métier-là, reprit +Horace; ne craignez-vous pas de vous passionner +pour la science au point d'oublier l'humanité, comme +ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante, et +dont je détourne les yeux comme si je rencontrais le +bourreau?</p> + +<p>—J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sang-froid +nécessaire pour être utile, sans perdre le sentiment +de la pitié et de la sympathie humaine. Pour arriver au +calme indispensable, j'ai encore du chemin à faire, et je +ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.</p> + +<p>—C'est possible, mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination +se détend, le sentiment du beau et du laid se +perd; on ne voit plus de la vie qu'un certain côté matériel +où tout l'idéal arrive à l'idée d'utilité. Avez-vous +jamais connu un médecin poëte?</p> + +<p>—Je pourrais vous demander également si vous connaissez +beaucoup de députés poëtes? Il ne me semble +pas que la carrière politique, telle que je l'envisage de +nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de l'imagination +et le fragile coloris de la poésie.</p> + +<p>—Si la société était réformée, s'écria Horace, cette +carrière pourrait être le plus beau développement pour +la vigueur du cerveau et la sensibilité du coeur; mais il +est certain que la route tracée aujourd'hui est desséchante. +Quand je songe que pour être apte à juger des +vérités sociales, où la philosophie devrait être l'unique +lumière, il faut que je connaisse le Code et le Digeste; +que je m'assimile Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je +travaille, en un mot, à m'abrutir, et que, afin de me +mettre en contact avec les hommes de mon temps, je +descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement +à me retirer de la politique.</p> + +<p>—Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme +qui vous dévore, de cette grandeur d'âme qui déborde +en vous? Et quel aliment donneriez-vous à cette +volonté de fer dont vous me faisiez un reproche de douter, +il y a peu de jours?»</p> + +<p>Il prit sa tête entre ses deux mains, appuya ses coudes +sur la barre qui sépare le parterre de l'orchestre, et +resta plongé dans ses réflexions jusqu'au lever de la +toile; puis il écouta le troisième acte d'<i>Antony</i> avec une +attention et une émotion très-grandes.</p> + +<p>«Et les passions! s'écria-t-il lorsque l'acte fut fini. +Pour combien comptez-vous les passions dans la vie?</p> + +<p>—Parlez-vous de l'amour? lui répondis-je. La vie, +telle que nous nous la sommes faite, admet en ce genre +tout ou rien. Vouloir être à la fois amant comme Antony +et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut opter.</p> + +<p>—C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant +cet Antony si dédaigneux de la société, si outré +contre elle, si révolté contre tout ce qui fait obstacle à +son amour... Avez-vous jamais aimé, vous?</p> + +<p>—Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre +coeur ce que c'est que l'amour.</p> + +<p>—Dieu me damne si je m'en doute, s'écria-t-il en +haussant les épaules. Est-ce que j'ai jamais eu le temps +d'aimer, moi? Est-ce que je sais ce que c'est qu'une +femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une oie, +ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; +et dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que, +jusqu'à présent, les femmes m'ont fait plus de peur que +d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au menton et +beaucoup d'imagination à satisfaire. Eh bien! c'est là +surtout ce qui m'a préservé des égarements grossiers où +j'ai vu tomber mes camarades. Je n'ai pas encore rencontré +la vierge idéale pour laquelle mon coeur doit se +donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes +que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes, +me font tant de pitié, que pour tous les plaisirs +de l'enfer, je ne voudrais pas avoir à me reprocher la +chute d'un de ces anges déplumés. Et puis, cela a de +grosses mains, des nez retroussés; cela fait des <i>pa-ta-qu'est-ce</i>, +et vous reproche son malheur dans des lettres +à mourir de rire. Il n'y a pas même moyen d'avoir avec +cela un remords sérieux. Moi, si je me livre à l'amour, +je veux qu'il me blesse profondément, qu'il m'électrise, +qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et +m'enivre de voluptés. Point de milieu: l'un ou l'autre, +l'un et l'autre si l'on veut; mais pas de drame d'arrière-boutique, +pas de triomphe d'estaminet! Je veux bien +souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien m'empoisonner +avec ma maîtresse ou me poignarder sur son +cadavre; mais je ne veux pas être ridicule, et surtout je +ne, veux pas m'ennuyer un milieu de ma tragédie et la +finir par un trait de vaudeville. Mes compagnons raillent +beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous mes +yeux pour me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils +le font à bon marché. Je leur souhaite bien du plaisir; +mais j'en désire un autre pour mon compte. A quoi songez-vous? +ajouta-t-il en me voyant détourner la tête +pour lui cacher une forte envie de rire.</p> + +<p>—Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez +moi une grisette fort aimable, à laquelle je veux vous +présenter.</p> + +<p>—Oh! que Dieu me préserve de ces parties-là! s'écria-t-il. +J'ai cinq ou six de mes amis que je suis condamné +à ne plus entrevoir qu'à travers le fantôme léger +de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par coeur le +vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, +vous que je croyais plus grave que tous ces absurdes +compagnon! Je les fuis depuis huit jours pour m'attacher +à vous, qui me semblez un homme sérieux, et qui, +à coup sûr, avez des moeurs élégantes pour un étudiant; +et voilà que vous avez une femme, vous aussi! Mon +Dieu, où irai-je me cacher pour ne plus rencontrer de +ces femmes-là?</p> + +<p>—Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je +vous dis que j'y tiens, et que j'irai vous chercher si vous +ne venez pas déjeuner demain avec elle chez moi.</p> + +<p>—Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que je ne +suis pas l'homme qui vous en débarrasserai.</p> + +<p>—Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant +que si vous étiez tenté de la débarrasser de moi, +il faudrait commencer par me couper la gorge.</p> + +<p>—Parlez-vous sérieusement?</p> + +<p>—Le plus sérieusement du monde.</p> + +<p>—En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du +plaisir à voir de plus près un véritable amour...</p> + +<p>—Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous étonne?</p> + +<p>—Eh bien! oui, cela m'étonne. Quant à moi, je n'ai +jamais vu qu'une femme que j'aurais pu aimer, si elle +avait eu vingt ans de moins. C'était une douairière de +province, une châtelaine encore blonde, jadis belle, et +parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une certaine +façon, auprès de laquelle toutes les femmes que +j'avais vues jusque-là me semblèrent des gardeuses de +dindons. Cette dame était d'une ancienne famille; elle +avait la taille d'une guêpe, les mains d'une vierge de +Raphaël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie +et la langue d'une vipère. Mais je me suis bien promis +de ne jamais prendre une maîtresse belle, aimable +et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et ces mains-là, +et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de +dentelles blanches sur des cheveux blonds.</p> + +<p>—Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin +du temps où vous aimerez, et peut-être n'aimerez-vous +jamais.</p> + +<p>—Dieu vous entende! s'écria-t-il. Si j'aime une fois, +je suis perdu. Adieu ma carrière politique; adieu mon +austère et vaste avenir! Je ne sais rien être à demi. +Voyons, serai-je orateur, serai-je poète, serai-je amoureux?</p> + +<p>—Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je.</p> + +<p>—Hélas! vous en parlez à votre aise, répondit-il. +Vous êtes étudiant et amoureux. Moi, je n'aime pas, et +j'étudie encore moins!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas +absolument convaincu de cette force héroïque et de cet +austère enthousiasme qu'il s'attribuait dans la sincérité +de son coeur. Je voyais plutôt en lui un excellent enfant, +généreux, candide, plus épris de beaux rêves que capable +encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration +continuelle vers les choses élevées me le faisaient +aimer sans que j'eusse besoin de le regarder comme un +héros. Cette fantaisie de sa part n'avait rien de déplaisant: +elle témoignait de son amour pour le beau idéal. +De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appelé à +être un homme supérieur, et un instinct secret auquel il +obéit naïvement le lui révèle, ou il n'est qu'un brave +jeune homme, qui, cette fièvre apaisée, verra éclore en +lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée +de temps à autre par un rayon d'enthousiasme.</p> + +<p>Après tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. +J'eusse été plus sûr de lui voir perdre cette fatuité candide +sans perdre l'amour du beau et du bien. L'homme +supérieur a une terrible destinée devant lui. Les obstacles +l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et +violent, au point de l'égarer et de changer en une puissance +funeste celle que Dieu lui avait donnée pour le +bien. D'une manière ou de l'autre, Horace me plaisait et +m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou +j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé +que lui de cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plus +calme; mes projets d'avenir étaient assis et ne me causaient +plus de souci personnel. Dans l'âge des passions, +j'étais préservé des fautes et des souffrances par une affection +pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout +ce bonheur était un don gratuit de la Providence, que +je ne l'avais pas mérité assez pour en jouir seul, et que +je devais faire profiter quelqu'un de cette sérénité de +mon âme, en la posant comme un calmant sur une autre +âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin; +mais mon intention était bonne, et, sauf à répéter les +innocentes vanteries de mon pauvre Horace, je dirai que +moi aussi, j'étais bon, et plus aimant que je ne savais +l'exprimer.</p> + +<p>La seule chose clairement absurde et blâmable que +j'eusse trouvée dans mon nouvel ami, c'était cette aspiration +vers la femme aristocratique, en lui, républicain +farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de belles +manières, et dédaigneux avec exagération des formes +naïves et brusques, dont il n'était certes pas lui-même +aussi <i>décrassé</i> qu'il en avait la prétention.</p> + +<p>J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie +plus tôt que plus tard, m'imaginant que la vue de +cette simple et noble créature changerait ses idées ou +leur donnerait au moins un cours plus sage. Il la vit, et +fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point +aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femme +aimée sérieusement. «Elle n'est que <i>bien</i>, me dit-il entre +deux portes. Il faut qu'elle ait énormément d'esprit.—Elle +a plus de jugement que d'esprit, lui répondis-je, et +ses anciennes compagnes l'ont jugée fort sotte.</p> + +<p>Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait préparé +elle-même, et cette action prosaïque souleva de dégoût +le coeur altier d'Horace. Mais lorsqu'elle s'assit entre +nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs avec une +aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de +respect, et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là +il avait écrasé ma pauvre Eugénie de paradoxes +fort spirituels qui ne l'avaient même pas fait sourire, ce +qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il +put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint +sérieux, et prit autant de peine pour paraître grave, +qu'il venait d'en prendre pour paraître léger. Il était +trop tard. Il avait produit sur la sévère Eugénie une impression +fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et +à peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans +un coin de la chambre et se mit à coudre, ni plus ni +moins qu'une grisette ordinaire. Horace sentit son respect +s'en aller comme il était venu.</p> + +<p>Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins, +était composé de trois pièces, et ne me coûtait +pas moins de trois cents francs de loyer. J'étais dans +mes meubles: c'était du luxe pour un étudiant. J'avais +une salle à manger, une chambre à coucher, et, entre +les deux, un cabinet d'étude que je décorais du nom de +salon. C'est là que nous primes le café. Horace, voyant +des cigares, en alluma un sans façon.—Pardon, lui +dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je +ne fume jamais que sur le balcon. Il prit la peine de demander +pardon à Eugénie de sa distraction; mais au +fond il était surpris de me voir traiter ainsi une femme +qui était en train d'ourler mes cravates.</p> + +<p>Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison. +Eugénie l'avait ombragé de liserons et de pots de senteur, +qu'elle avait semés dans deux caisses d'oranger. +Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de violettes +et de réséda complétaient les délices de mon <i>divan</i>. +Je fis a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture +qui me servait de tapis d'Orient, et du coussin de +cuir sur lequel j'appuyais mon coude pour fumer ni plus +ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la +fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie +travaillait dans le cabinet. De cette façon, je la +voyais j'étais avec elle, sans l'incommoder de la fumée +de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le tapis au lieu +de moi, elle baissa doucement et sans affectation le rideau +de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant +d'avoir trop de soleil, mais effectivement par un sentiment +de pudeur qu'Horace comprit fort bien. Je m'étais +assis sur une des caisses d'oranger, derrière lui. Il y +avait de la place bien juste pour deux personnes et pour +quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère; +mais nous embrassions d'un coup d'oeil la plus belle +partie du cours de la Seine, toute la longueur du Louvre, +jaune au soleil et tranchant sur le bleu du ciel, tous +les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face +de nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un +gris sombre et son fronton aigu au-dessus des maisons de +la Cité; la belle tour de Saint-Jacques-la-Boucherie élevait +un peu plus loin ses quatre lions géants jusqu'au +ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à +droite, de sa masse élégante et solide. C'était un beau +coup d'oeil; d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments +vénérables et son désordre pittoresque; de l'autre, +le Paris de la renaissance, se confondant avec le Paris +de l'Empire, l'oeuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napoléon. +Chaque colonne, chaque porte était une page de +l'histoire de la royauté.</p> + +<p>Nous venions de lire dans sa nouveauté <i>Notre-Dame +de-Paris</i>; nous nous abandonnions naïvement, comme +tout le monde alors, ou du moins comme tous les jeunes +gens, au charme de poésie répandu fraîchement par +cette oeuvre romantique sur les antiques beautés de +notre capitale. C'était comme un coloris magique à travers +lequel les souvenirs effacés se ravivaient; et, grâce +au poête, nous regardions le faite de nos vieux édifices, +nous en examinions les formes tranchées et les effets +pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants +de l'Empire et de la Restauration, n'avaient certainement +pas eus. Horace était passionné pour Victor +Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les étrangetés, +toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je +ne fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct +me portaient vers une forme moins accidentée, +vers une peinture aux contours moins âpres et aux ombres +moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a +vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de +la science. Mais pourquoi aurais-je fait contre Horace la +guerre aux mots et aux figures? Ce n'est pas à dix-neuf +ans qu'on recule devant l'expression qui rend une sensation +plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la +condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante; +elle ne trouve jamais de traduction trop énergique pour +rendre ce qu'elle éprouve avec tant d'énergie elle-même, +et c'est bien quelque chose pour un poète que de donner +à sa contemplation une certaine forme assez large et assez +frappante pour qu'une génération presque entière +ouvre les yeux avec lui et se mette à jouir des mêmes +émotions qui l'ont inspiré!</p> + +<p>Il en a été ainsi: les plus récalcitrants d'entre nous, +ceux qui avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de +lire, en fermant <i>Notre-Dame-de-Paris</i>, une page de +<i>Paul et Virginie</i>, ou, comme a dit un élégant critique, +de repasser bien vite le plus <i>cristallin des sonnets de +Pétrarque</i>, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats +ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir +tant de choses nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce +spectacle plein d'émotions, les ingrats ont prétendu que +c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges tant que vous +voudrez; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos +yeux nus, auriez-vous distingué quelque chose?</p> + +<p>Horace faisait à ma critique de minces concessions, +j'en faisais de plus larges à son enthousiasme; et, après +avoir discuté, nos regards, suivant au vol les hirondelles +et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient se reposer +avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de +notre contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, +la vieille cathédrale, comme ces beautés délaissées qui +reviennent de mode, et autour desquelles la foule s'empresse +dès qu'elles ont retrouvé un admirateur fervent +dont la louange les rajeunit.</p> + +<p>Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma +jeunesse un examen critique de mon époque: mes forces +n'y suffiraient pas; mais je ne pouvais repasser certains +jours dans mes souvenirs sans rappeler l'influence que +certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur +nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, +pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire +les impressions poétiques de mon adolescence de +la lecture de <i>René</i> et d'<i>Atala</i>.</p> + +<p>Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna +à la porte. Eugénie m'en avertit en frappant un petit +coup contre la vitre, et j'allai ouvrir. C'était un élève en +peinture de l'école d'Eugène Delacroix, nommé Paul +Arsène, surnommé <i>le petit Masaccio</i> à l'atelier où j'allais +tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage +des peintres.</p> + +<p>«Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant +à Horace, qui jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre +et ses cheveux mal peignés. Voici un jeune maître +qui ira loin, à ce qu'on assure, et qui vient en attendant +me chercher pour la leçon.</p> + +<p>—Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous +avez plus d'une heure devant vous; je venais pour vous +parler de choses qui me concernent particulièrement. Auriez-vous +le loisir de m'écouter?</p> + +<p>—Certainement, répondis-je; et si mon ami est de +trop, il retournera fumer sur le balcon.</p> + +<p>—Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret +à vous dire, et, comme deux avis valent mieux qu'un, je +ne serai pas fâché que monsieur m'entende aussi.</p> + +<p>—Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième +chaise dans l'autre chambre.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image2.png"></p> +<br> + + +<p>—Ne faites pas attention,» dit le rapin en grimpant sur +la commode; et, ayant mis sa casquette entre son coude +et son genou, il essuya d'un mouchoir à carreaux sa +figure inondée de sueur et parla en ces termes, les jambes +pendantes et le reste du corps dans l'altitude du +<i>Pensieroso</i>:</p> + +<p>«Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'<i>entrer +dans la médecine</i>, parce qu'on me dit que c'est un +meilleur état; je viens donc vous demander ce que vous +en pensez.</p> + +<p>—Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle +il est plus difficile de répondre que vous ne pensez. Je +crois toutes les professions très-encombrées, et par conséquent +tous les états, comme vous dites, très-précaires. +De grandes connaissances et une grande capacité ne +sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne +vois pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances +que les arts. Le meilleur parti à prendre c'est celui +que nos aptitudes nous indiquent; et puisque vous avez, +assure-t-on, les plus remarquables dispositions pour la +peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà +dégoûté.</p> + +<p>—Dégoûté, moi! oh! non, répliqua le Masaccio; je +ne suis dégoûté de rien du tout, et si l'on pouvait gagner +sa vie à faire de la peinture, j'aimerais mieux cela +que toute autre chose; mais il paraît que c'est si long, +si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle +pendant deux ans au moins avant de manier le pinceau. +Et puis, avant d'exposer, il paraît qu'il faut encore travailler +la peinture au moins deux ou trois ans. Et quand +on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est souvent pas +plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je +croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau +de mon patron; car enfin c'est un maître, et un +fameux, celui-là! Eh bien! la moitié des gens qui passaient +ne levaient seulement pas la tête, et ils allaient +tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en +habit d'artilleur et qui avait des bras de bois et une +figure de carton. Passe pour ceux-là: c'étaient de pauvres +ignorants; mais voilà qu'il est venu des jeunes +gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que +chacun disait son mot: ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient; +mais pas un n'a parlé comme j'aurais voulu. +Pas un ne comprenait. Je me suis dit alors: A quoi bon +faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y entend +goutte. C'était bon <i>dans les temps!</i> Moi je vais +prendre un autre métier pourvu que ça me rapporte de +L'argent.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image3.png"></p> +<br> + + +<p>—Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant +vers mon oreille. Son âme est aussi crasseuse que sa +blouse!»</p> + +<p>Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais +presque pas le Masaccio, mais je le savais intelligent +et laborieux. M. Delacroix en faisait grand cas, +et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié pour +lui. Il fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût +cachée sous ces manifestations de cupidité ingénue; et +comme il avait déclaré, en commençant, n'avoir rien de +secret à me dire, je prévoyais bien que ce secret ne sortirait +pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre de +l'obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir +en lui quelque motif non vulgaire, que regarder +sa figure et observer ses manières.</p> + +<p>C'était le type peuple incarné dans un individu; non +le peuple robuste et paisible qui cultive la terre, mais le +peuple artisan, chétif, hardi, intelligent et alerte. C'est +dire qu'il n'était pas beau. Cependant il était de ceux dont +les camarades d'atelier disent: «Il y a quelque chose +de fameux à faire avec cette tête-là!» C'est qu'il y avait +dans sa tête, en effet, une expression magnifique, sous +la vulgarité des traits. Je n'en ai jamais vu de plus énergique +ni de plus pénétrante. Ses yeux étaient petits et +même voilés, sous une paupière courte et bridée; cependant +ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était +si rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite. +Le nez était trop court, et le peu de distance entre le +coin de l'oeil et la narine donnait au premier aspect l'air +commun et presque bas à la face entière; mais cette +impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore +de l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de +l'indépendance couvait intérieurement et se trahissait +par des éclairs. La bouche épaisse, ombragée d'une naissante +moustache noire, irrégulièrement plantée; la figure +large, le menton droit, serré et un peu fendu au milieu; +les zygomas élevés et saillants; partout des plans +fermes et droits, coupés de lignes carrées, annonçaient +une volonté peu commune et une indomptable droiture +d'intention. Il y avait à la commissure des narines des +délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le +front, qui était d'une structure admirable dans le sens +de la statuaire, ne l'était pas moins au point de vue +phrénologique. Pour moi, qui étais dans toute la ferveur +de mes recherches, je ne me lassais point de le regarder; +et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques +à l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement +à ce jeune homme, qui était pour moi le type de l'intelligence, +du courage et de la bonté.</p> + +<p>Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une +manière si triviale.—Comment, Arsène, lui dis-je, vous +quitteriez la peinture pour un peu plus de profit dans +une autre carrière?</p> + +<p>—Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, +répondit-il sans le moindre embarras. Si maintenant j'étais +assuré de gagner mille francs nets par an, je me ferais +cordonnier.</p> + +<p>—C'est un art comme un autre, dit Horace avec un +sourire de mépris.</p> + +<p>—Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio. +C'est le métier de mon père, et je n'y serais pas plus +maladroit qu'un autre. Mais cela ne me donnerait pas +l'argent qu'il me faut.</p> + +<p>—Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon? +lui dis-je.</p> + +<p>—Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; +et, au lieu de cela, j'en dépense la moitié.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la +médecine! Il vous faudrait avoir une trentaine de mille +francs devant vous, tant pour les années où l'on étudie +que pour celles où l'on attend la clientèle. Et puis...</p> + +<p>—Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, +impatienté de ma patience.</p> + +<p>—-Cela c'est vrai, dit Arsène; mais je les ferais, ou +du moins je ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma +chambre avec une cruche d'eau et un morceau de pain, +et il me semble bien que j'apprendrais dans une semaine +ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les écoliers, +en général, n'aiment pas à travailler; et quand on +est enfant, on joue, et on perd du temps. Quand on a +vingt ans, et plus de raison, et quand d'ailleurs on est +forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais d'après ce que +vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien +que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?</p> + +<p>Horace éclata de rire.</p> + +<p>«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement +le Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace +en cet instant.</p> + +<p>—Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets, +à votre âge ils sont irréalisables. Vous n'avez devant +vous que les arts et l'industrie. Si vous n'avez ni argent +ni crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un côté que de +l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du +temps, de la patience et de la résignation.»</p> + +<p>Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard.</p> + +<p>«Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je; +c'est encore par là que vous marcherez plus vite.</p> + +<p>—Non, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer +demain dans un magasin de nouveautés, je gagnerai de +l'argent.</p> + +<p>—Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné +de plus en plus.</p> + +<p>—Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il +n'y avait que cela!...</p> + +<p>—Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand +malheur pour vous et une perte pour l'art. Est-il possible +que vous ne compreniez pas qu'une grande faculté est +un grand devoir imposé par la Providence?</p> + +<p>—Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux +s'enflammèrent tout à coup. Mais il y a d'autres devoirs +que ceux qu'on remplit envers soi-même. Tant pis! +Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous viendrez à +trois heures, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans +rien dire, salua à peine Horace, et s'enfonça comme un +chat dans la profondeur de l'escalier, s'arrêtant à chaque +étage pour faire rentrer ses talons dans ses souliers +délabrés.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<p>Paul Arsène revint me voir; et quand nous fûmes +seuls, j'obtins, non sans peine, la confidence que je pressentais. +Il commença par me faire en ces termes le récit +de sa vie:</p> + +<p>«Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est +cordonnier en province. Nous étions cinq enfants; je suis +le troisième. L'aîné était un homme fait lorsque mon +père, déjà vieux, et pouvant se retirer du métier avec un +peu de bien, s'est remarié avec une femme qui n'était ni +belle ni bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée +de son esprit, et qui gaspille son honneur et son argent. +Mon père, trompé, malheureux, d'autant plus épris +qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est <i>jeté +dans le vin</i>, pour s'étourdir, comme on fait dans notre +classe quand on a du chagrin. Pauvre père! nous avons +bien patienté avec lui, car il nous faisait vraiment pitié. +Nous l'avions connu si sage et si bon! Enfin, un temps +est venu où il n'était plus possible d'y tenir. Son caractère +avait tellement changé, que pour un mot, pour +un regard, il se jetait sur nous pour nous frapper. Nous +n'étions plus des enfants, nous ne pouvions pas souffrir +cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec douceur, et +nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre famille. +Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie +contre mon frère aîné! Le fait est que la belle-mère lui +avait fait des avances, parce qu'il était beau garçon et +bon enfant; mais il l'avait menacée de tout raconter à +mon père, et elle avait pris les devants, comme dans la +tragédie de <i>Phèdre</i>, que je n'ai jamais vu jouer depuis +sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses +propres égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu +comme remplaçant, et il est parti. Le second, qui prévoyait +que quelque chose de semblable pourrait bien lui +arriver, est venu ici chercher fortune, en me promettant +de me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen +d'exister. Moi, je restais à la maison avec mes deux +soeurs, et je vivais assez tranquillement, parce que j'avais +pris le parti de laisser crier la méchante femme sans +jamais lui répondre. J'aimais à m'occuper; je savais +assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand je +n'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lire +ou à barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goùt +pour le dessin. Mais comme je pensais que cela ne me +servirait jamais à rien, j'y perdais le moins de temps +possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays pour +faire des études de paysage, commanda chez nous une +paire de gros souliers, et je fus chargé d'aller lui prendre +mesure. Il avait des albums étalés sur la table de sa +petite chambre d'auberge; je lui demandai la permission +de les regarder; et comme ma curiosité lui donnait à +penser, il me dit de lui faire, d'<i>idée</i>, un <i>bonhomme</i> sur +un bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi +qu'un crayon. Je pensai qu'il se moquait de moi; mais +le plaisir de charbonner avec un crayon si noir sur un +papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce +qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il +voulut même le coller dans son album, et y écrire mon +nom, ma profession et le nom de mon endroit. «Vous +avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous êtes né pour +la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller +étudier dans quelque grande ville.» Il me proposa même +de m'emmener; car il était bon et généreux, ce jeune +homme-là. Il me donna son adresse à Paris, afin que, si +le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je le remerciai, +et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances +qu'il me donnait. Je retournai à mes cuirs et à mes +formes, et un an se passa encore sans orage entre mon +père et moi.</p> + +<p>«La belle-mère me haïssait: comme je lui cédais toujours, +les querelles n'allaient pas loin. Mais un beau jour +elle remarqua que ma soeur Louison, qui avait déjà +quinze ans, devenait jolie, et que les gens du quartier +s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine, +qui commence à lui reprocher d'être une petite coquette, +et pis que cela. La pauvre Louison était pourtant aussi +pure qu'un enfant de dix ans, et avec cela, fière comme +était notre pauvre mère. Louison, désespérée, au lieu de +filer doux comme je le lui conseillais, se pique, répond, +et menace de quitter la maison. Mon père veut la soutenir; +mais sa femme a bientôt pris le dessus. Louison +est grondée, insultée, frappée, Monsieur, hélas! et la petite +Suzanne aussi, qui voulait prendre le parti de sa +soeur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je +prends un jour ma soeur Louison par un bras, et ma petite +soeur Suzanne de l'autre, et nous voilà partis tous +les trois, à pied, sans un sou, sans une chemise, et pleurant +au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver ma +tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues de +notre ville, et je lui dis d'abord:</p> + +<p>«Ma tante, donnez-nous à manger et à boire, car +nous mourons de faim et de soif; nous n'avons pas seulement +la force de parler. Et après que ma tante nous eut +donné à dîner, je lui dis:</p> + +<p>—Je vous ai amené vos nièces: si vous ne voulez pas +les garder, il faut qu'elles aillent de porte en porte demander +leur pain, ou qu'elles retournent à la maison +pour périr sous les coups. Mon père avait cinq enfants, +et il ne lui en reste plus. Les garçons se tireront d'affaire +en travaillant; mais si vous n'avez pas pitié des filles, il +leur arrivera ce que je vous dis.»</p> + +<p>Alors ma tante répondit:—Je suis bien vieille, je suis +bien pauvre; mais plutôt que d'abandonner mes nièces, +j'irai mendier moi-même. D'ailleurs elles sont sages, +elles sont courageuses, et nous travaillerons toutes les +trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt francs que la +pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis +sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver +mon second frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage +dans la boutique où il travaillait comme cordonnier, +et ensuite j'allai voir mon jeune peintre pour lui +demander des conseils. Il me reçut très-bien, et voulut +m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger +en travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait +mise en tête n'en était pas sortie, et je ne commençais +jamais ma journée sans soupirer en pensant combien +j'aimerais mieux manier le crayon et le pinceau que l'alène. +J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi, à mes +heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouillé +quelques figures ou copié quelques images dans un vieux +livre qui me venait de ma mère. Le jeune peintre m'encourageait, +et je n'eus pas la force de refuser les leçons +qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait subsister +pendant ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un +homme de lettres qui me donna des manuscrits à copier. +J'avais une belle main, comme on dit, mais je ne +savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans les quatre +ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de +fautes. J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu +la langue par routine; mais je ne savais pas les principes, +et je n'osais pas trop le dire, de peur de manquer +d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes dans mes copies, +et ce fut à force d'attention. Cette attention me faisait +perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus +tôt fait d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout +seul à faire des thèmes. En effet, la chose marcha vite; +mais, comme je pris beaucoup sur mon sommeil, je +tombai malade. Mon frère me retira dans son grenier, et +travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagné +en copiant le manuscrit de l'auteur servit à payer le +pharmacien. Je ne voulus pas faire savoir ma position à +mon jeune peintre. J'avais vu par mes yeux qu'il était +lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni réputation, +ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait +à me secourir; et comme il l'avait fait déjà malgré +moi, j'aimais mieux mourir sur mon grabat que de l'induire +encore en dépense. Il me crut ingrat, et, trouvant +une occasion favorable pour faire le voyage d'Italie, +objet de tous ses désirs, il partit sans me voir, emportant +de moi une idée qui me fait bien du mal.</p> + +<p>Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frère +amaigri, exténué, nos petites épargnes dépensées, et la +boutique fermée pour nous; car, pour me soigner, Jean +avait manqué bien des journées. C'était au mois de juillet +de l'année passée, par une chaleur de tous les diables. +Nous causions tristement de nos petites affaires, moi encore +couché et si faible, que je comprenais à peine ce +que Jean me disait. Pendant ce temps-là, nous entendions +tirer le canon, et nous ne songions pas même à demander +pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades +de la boutique, tout échevelés, tout exaltés, +viennent nous chercher pour vaincre ou périr, c'était leur +manière de dire. Je demande de quoi il s'agit.</p> + +<p>«De renverser la royauté et d'établir la république,» +me disent-ils. Je saute à bas de mon lit: en deux secondes, +je passe un mauvais pantalon et une blouse en +guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me +suit. «Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de +faim,» disait-il. Nous voilà partis.</p> + +<p>Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes +gens comme nous distribuaient des fusils à qui en voulait. +Nous en prenons chacun un, et nous nous postons +derrière une barricade. Au premier feu de la troupe, mon +pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je +perds la raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais +jamais cru capable de répandre tant de sang. Je m'y suis +baigné pendant trois jours jusqu'à la ceinture, je puis +dire; car j'en étais couvert, et non pas seulement de +celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs +blessures; mais je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je +me suis trouvé à l'hôpital, sans savoir comment j'y étais +venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus misérable que jamais, +et j'avais le coeur navré; mon frère Jean n'était plus +avec moi, et la royauté était rétablie.</p> + +<p>J'étais trop faible pour travailler, et puis ces journées +de juillet m'avaient laissé dans la tête je ne sais quelle +fièvre. Il me semblait que la colère et le désespoir pouvaient +faire de moi un artiste; je rêvais des tableaux +effrayants; je barbouillais les murs de figures que je +m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les <i>Iambes</i> +de Barbier, et je les façonnais dans ma tête en images +vivantes. Je rêvais, j'étais oisif, je mourais de faim, et +ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait pas durer bien +longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de +force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me +semblait que j'étais contenu tout entier dans ma tête, que +je n'avais plus ni jambes, ni bras, ni estomac, ni mémoire, +ni conscience, ni parents, ni amis. J'allais devant +moi par les rues, sans savoir où je voulais aller. J'étais +toujours ramené, sans savoir comment, au tour des tombes +de Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frère était enterré +là, mais je me figurais que lui ou les autres martyrs, +c'était la même chose, et que, presser cette terre de +mes genoux, c'était rendre hommage à la cendre de mon +frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait sans +cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun +souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus +souvent je parlais en vers. Cela devait être mauvais et +bien ridicule, et les passants devaient me prendre pour +un fou. Mais moi, je ne voyais personne, et je ne m'entendais +moi-même que par instants. Alors je m'efforçais +de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure était +baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus +étrange, c'est que cet état de désespoir n'était pas sans +quelque douceur. J'errais toute la nuit, ou je restais +assis sur quelque borne, au clair de la lune, en proie à +des rêves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait +dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je +marchais, et je voyais sur les murs ou sur le pavé mon +ombre marcher et gesticuler à côté de moi. Je ne comprends +pas comment je ne fus pas une seule fois ramassé +par la garde.</p> + +<p>Je rencontrai enfin un étudiant que j'avais vu quelquefois +dans l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas +fier, quoique j'eusse l'air d'un mendiant, et il m'accosta +le premier. Je n'y mis pas de discrétion, je ne savais +pas si j'étais bien ou mal mis. J'avais bien autre chose +dans la cervelle, et je marchai à côté de lui sur les +quais, lui parlant peinture; car c'était mon idée fixe. Il +parut s'intéresser à ce que je lui disais. Peut-être aussi +n'était-il pas fâché de se montrer avec un des <i>bras-nus</i> +des glorieuses journées, et de faire croire par là aux badauds +qu'il s'était battu. À cette époque-là, les jeunes +gens de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pouvoir +montrer un sabre de gendarme qu'ils avaient acheté +à quelque <i>voyou</i> après la <i>fête</i>, ou une égratignure qu'ils +s'étaient faite en se mettant à la fenêtre précipitamment, +pour regarder. Celui-là me parut un peu de la trempe +des vantards: il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et +telle barricade, où je ne me souvenais nullement de l'avoir +rencontré. Enfin, il me proposa de déjeuner avec +lui, et j'acceptai sans fierté; car il y avait je ne sais +combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle +commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner, +il s'en allait visiter le cabinet de M. Dusommerard, +à l'ancien hôtel de Cluny; il me proposa de l'accompagner, +et je le suivis machinalement.</p> + +<p>La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées +dans cette collection me passionna tellement que +j'oubliai tous mes chagrins en un instant. Il y avait dans +un coin plusieurs élèves en peinture qui copiaient des +émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais +M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me +sembla que j'en pourrais bien faire autant, et même que +je verrais plus juste que quelques-uns d'entre eux. Dans +ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut salué par +mon introducteur l'étudiant, qui le connaissait un peu. +Ils se tinrent quelques minutes à distance de moi, et je +vis bien à leurs regards que j'étais l'objet de leur explication. +Comme le déjeuner m'avait rendu un peu de sang-froid, +je commençais à comprendre que ma mauvaise +tenue était choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu +me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu +de moi. M. Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les +<i>faiseurs d'embarras</i>, mais il oblige volontiers les pauvres +diables qui lui montrent du zèle et du désintéressement. +Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant +mon désir de travailler pour lui, et prenant aussi sans +doute en considération le besoin que j'en avais, il me +remit aussitôt quelque argent pour acheter des crayons, +à ce qu'il disait, mais en effet pour me mettre en état +de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna les +objets que j'aurais à copier. Dès le lendemain, j'étais habillé +proprement et installé à la place où je devais travailler. +Je fis de mon mieux, et si vite que M. Dusommerard +fut content et m'employa encore. J'ai eu beaucoup +à m'en louer, et c'est grâce à lui que j'ai vécu jusqu'à ce +jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies +d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations +moyennant lesquelles je suis entré dans plusieurs +boutiques de joaillier pour peindre des fleurs et +des oiseaux pour bijoux d'émail, et des têtes pour imitation +de camées.</p> + +<p>Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et +entrer dans les ateliers de M. Delacroix, pour qui je me +suis senti de l'admiration et de l'inclination à la première +vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais je n'aurais +songé à ce qu'il m'a accordé de lui-même. La première +fois que j'allai lui dire que je désirais participer à +ses leçons, je crus devoir en même temps lui porter quelques +croquis. Il les regarda, et me dit:—Ce n'est vraiment +pas mal. On m'avait prévenu qu'il n'était pas causeur, +et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour +bien content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il +me rappela pour me demander si j'avais de quoi payer +l'atelier. Je répondis que oui en rougissant jusqu'au blanc +des yeux. Mais soit qu'il devinât que ce ne serait pas +sans peine, soit que quelqu'un lui eût parlé de moi, il +ajouta: «C'est bien, vous paierez au massier.»</p> + +<p>Cela voulait dire, comme je le sus bientôt, que je +mettrais seulement à la masse l'argent qui sert à payer +le loyer de la salle et les modèles, mais que le maître ne +recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses leçons gratis. +Aussi, je porte ce maître-là dans mon coeur, voyez-vous!</p> + +<p>Voilà bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais +bien heureux si cela pouvait durer toujours. Mais +cela ne se peut plus; il faut que ma position change, et +qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus belle carrière, +je me mette à courir au plus vite dans n'importe +laquelle.</p> + +<p>Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta +plus dans l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il +chercha des prétextes, et il n'en trouva aucun de plausible +pour motiver l'irrésolution où il était tombé. Il me +montra une lettre de sa soeur Louison, qui contenait de +fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne +vieille parente était devenue tout à fait infirme, et ne servait +plus que de porte-respect à ses deux nièces, qui travaillaient +à la journée pour la faire vivre. Les médecins +la condamnaient, et on ne pouvait espérer de la conserver +au delà de trois ou quatre mois.</p> + +<p>«Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène, +que deviendront mes soeurs? Resteront-elles seules dans +une petite ville où elles n'ont point d'autres parents que +la tante Henriette, exposées à tous les dangers qui entourent +deux jolies filles abandonnées? D'ailleurs mon +père ne le souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir +de le souffrir; et alors leur sort serait pire; car non-seulement +elles seraient exposées aux mauvais traitements +de la belle-mère, mais encore elles auraient sous +les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est +pas seulement méchante. Le seul parti que j'aie à +prendre est donc ou d'aller rejoindre mes soeurs en province +et de m'y établir comme ouvrier, pour ne les plus +quitter, ou de les faire venir ici, et de les y soutenir jusqu'à +ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir +elles-mêmes.</p> + +<p>—Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis-je; +mais si vos soeurs sont fortes et laborieuses comme vous +le dites, elles ne seront pas longtemps à votre charge. Je +ne vois donc pas que vous soyez forcé de vous créer un +état qui donne des appointements fixes aussi considérables +que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de +trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et +Suzanne, et pour les aider un peu dans les commencements. +Eh bien, vous avez des amis qui pourront vous +avancer cette somme sans se gêner, et moi-même...</p> + +<p>—Merci, Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux +pas... On sait quand on emprunte, on ne sait pas quand +on rendra. Je dois déjà trop aux bontés d'autrui, et les +temps sont durs pour tout le monde, je le sais; pourquoi +ferais-je peser sur les autres des privations que je peux +supporter? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner, +tant pis pour moi. Si vous faites un sacrifice +pour que je continue à peindre, vous vous trouverez +peut-être empêché le lendemain d'en faire un pour un +homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu +qu'on vive honnêtement, qu'importe qu'on soit artiste ou +manoeuvre? Il ne faut pas être délicat pour soi-même. Il +y a tant de grands artistes qui se plaignent, à ce qu'on +dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne +disent rien.»</p> + +<p>Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inébranlable. +Il lui fallait gagner mille francs par an et entrer +en fonctions, fût-ce en service comme laquais, le +plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour lui que de +trouver sa nouvelle condition.</p> + +<p>«Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner +plus d'ouvrage à domicile que vous n'en avez, soit en vous +faisant copier encore des manuscrits, soit en vous donnant +des dessins à faire, persisteriez-vous à quitter la +peinture?</p> + +<p>—Si cela se pouvait! dit-il ébranlé un instant; mais, +ajouta-t-il, cela vous donnera de la peine et cela ne sera +jamais fixe.</p> + +<p>—Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra +encore la main et partit, emportant sa résolution et son +secret.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<p>Horace me fréquentait de plus en plus. Il me témoignait +une sympathie à laquelle j'étais sensible, quoique +Eugénie ne la partageât point. Il lui arriva plusieurs fois +de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et malgré le +bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager +la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui +une antipathie insurmontable. Cependant il le traitait +avec plus d'égards depuis qu'il l'avait vu essayer le portrait +d'Eugénie, et que l'esquisse était si bien venue, +avec une ressemblance si noble et un dessin si large, +qu'Horace, engoué de toute supériorité intellectuelle, ne +pouvait s'empêcher de lui montrer une sorte de déférence. +Mais il n'en était que plus indigné de cette inexplicable +absence d'ambition noble qui contrastait avec +l'exubérance de la sienne propre. Il s'emportait en véhémentes +déclamations à cet égard, et Paul Arsène, l'écoutant +avec un sourire contenu au bord des lèvres, se +contentait, pour toute réponse, de dire en se tournant +vers moi:—Monsieur, votre ami parle bien!</p> + +<p>Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise +disposition à son égard. Il était de ces gens qui marchent +si droit à leur but que jamais ils ne s'arrêtent aux distractions +du chemin. Il ne disait rien d'inutile; il ne se +prononçait presque sur rien, alléguant toujours son ignorance, +soit qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servît de +prétexte souverain pour couper court à toute discussion. +Toujours renfermé en lui-même, il ne faisait acte de volonté +que pour calmer les autres sans pédantisme, ou les +obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit le +parti qu'il roulait dans sa tête, il étudiait le modèle, apprenait +l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine +avec autant de soin et de zèle que s'il n'eût pas songé à +changer de carrière. Ce calme dans le présent avec cette +agitation pour l'avenir me frappait d'admiration. C'est +un des assemblages de facultés les plus rares qui soient +dans l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir +dans le présent sans souci du lendemain ou à dévorer +le présent dans l'attente fiévreuse de l'avenir.</p> + +<p>Horace semblait l'antipode volontaire et raisonné de +ce caractère. Peu de jours m'avaient suffi pour me convaincre +qu'il ne travaillait pas, quoiqu'il prétendît réparer +en quelques heures de veille toute l'oisiveté de la +semaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois fois +dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pas +ouvert plus souvent ses livres; et un jour que j'examinais +les rayons de sa chambre, je n'y trouvai que des romans +et des poèmes. Il m'avoua que tous ses livres de +droit étaient vendus.</p> + +<p>Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin +d'argent ne fût l'effet d'une conduite légère; il se +justifia en me disant que ses parents n'avaient aucune +fortune; et sans me faire connaître le chiffre du revenu +qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était +dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait +de quoi vivre à Paris.</p> + +<p>Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je +jetai un regard involontaire sur la garde-robe élégante et +bien fournie de mon jeune ami: rien ne lui manquait. Il +avait plus de gilets, d'habits et de redingotes que moi, +qui jouissais d'un héritage de trois mille francs de rente. +Je devinai que le tailleur allait devenir le fléau de cette +existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front +d'Horace se rembrunir, sa parole devenir plus brève et +son ton plus incisif. Il fallut plus d'une semaine pour le +confesser. Enfin je lui arrachai l'aveu de son outrage. +L'infâme tailleur s'était permis de présenter son mémoire, +le misérable! Cela méritait des coups de canne! +C'était encore un signe de vertu, que cette indignation; +Horace n'en était pas au degré de perversité où l'on se +vante de ses dettes et où l'on rit avec fanfaronnade à +l'idée de voir fondre sur les parents une note de trois ou +quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément +sa mère, quoiqu'il la trouvât bornée; et il était bon fils, +quoiqu'il eût un secret mépris pour la dépendance où son +père vivait à l'égard du gouvernement.</p> + +<p>Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de +dire au tailleur quelques mots qui le tranquillisèrent; et +Horace, après m'avoir remercié avec une effusion extrême, +reprit sa sérénité.</p> + +<p>Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie, +pour n'avoir rien que de très-ordinaire dans un étudiant, +me causa une vive surprise à mesure que je l'observai. +Comment concilier, en effet, cette ardeur de gloire, ces +rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique, +avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance +d'un tel tempérament? Il semblait que la vie dût être +cent fois trop longue pour le peu qu'il y avait à faire. Il +perdait les heures, les jours et les semaines avec une insouciance +vraiment royale. C'était quelque chose de beau +à contempler que ce fier jeune homme aux formes athlétiques, +à la noire chevelure, à l'oeil de flamme, couché +du matin à la nuit sur le divan de mon balcon, fumant +une énorme pipe (dont il fallait tous les jours renouveler +la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux du +balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule +dans la rue), et feuilletant un roman de Balzac ou +un volume de Lamartine, sans daigner lire un chapitre +ou un morceau entier. Je le laissais là pour aller travailler, +et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital, +je le retrouvais assoupi à la même place, presque +dans la même attitude. Eugénie, condamnée à subir cet +étrange tête-à-tête, et n'ayant, du reste, pas à s'en +plaindre personnellement, car il daignait à peine lui +adresser la parole (la regardant plutôt comme un meuble +que comme une personne), était indignée de cette paresse +princière. Quant à moi, je commençais à sourire +lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie somnolente, +il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique +et la puissance.</p> + +<p>Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se +mêlait à mon doute. Tous les jours, après le dîner, nous +nous retrouvions, Horace et moi, au Luxembourg, au +café ou à l'Odéon, au milieu d'un groupe assez nombreux, +composé de ses amis et des miens; et là, Horace +pérorait avec une rare facilité. Sur toutes choses il était +le plus compétent, quoiqu'il fût le plus jeune; en toutes +choses il était le plus hardi, le plus passionné, le plus +<i>avancé</i>, comme on disait alors, et comme on dit, je crois, +encore aujourd'hui. Ceux, même qui ne l'aimaient pas, +parmi les auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt, +et ses contradicteurs montraient en général plus de +méfiance et de dépit que de justice et de bonne foi. +C'est que là Horace reprenait tous ses avantages: la discussion +était sur son terrain; et chacun s'avouait intérieurement +que s'il n'était pas logicien infaillible, du +moins il était orateur fécond, ingénieux et chaud. Ceux +qui ne le connaissaient pas croyaient le renverser, en +disant que c'était un homme sans fond, sans idées, qui +avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration +n'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi, +qui savais si bien le contraire, j'admirais cette puissance +d'intuition, à laquelle il suffisait d'effleurer chaque chose +en passant pour se l'assimiler et pour lui donner aussitôt +toutes sortes de développements au hasard de l'improvisation. +C'était à coup sûr une organisation privilégiée, +et pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours +temps, puisqu'il lui en fallait si peu pour s'élargir et se +compléter.</p> + +<p>Sa présence assidue chez moi était un véritable supplice +pour Eugénie. Comme toutes les personnes actives +et laborieuses, elle ne pouvait avoir sous les yeux le +spectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir un +malaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point +actif par nature, mais par raisonnement et par nécessité, +je n'étais pas aussi révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais +à croire que cette inaction n'était qu'une défaillance +passagère dans les forces de mon jeune ami, et que bientôt +il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de +collier.</p> + +<p>Cependant, comme deux mois s'étaient écoulés sans +apporter aucun changement à cette manière d'être, je crus +de mon devoir d'aider au <i>réveil du lion</i>, et j'essayai un +jour d'aborder ce point délicat, en prenant le café avec +lui chez Poisson. La journée avait été orageuse, et de +grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure +des marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir +était belle comme à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire +peut-être; car la mélancolie habituelle de son visage était +en harmonie avec cette soirée pleine de langueur et à +demi sombre.</p> + +<p>Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant +à moi: «Je m'étonne, dit-il, qu'étant capable +de devenir sérieusement épris d'une femme de ce genre, +vous n'ayez pas conçu une grande passion pour celle-ci.</p> + +<p>—Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai +le bonheur de ne jamais avoir d'yeux que pour la femme +que j'aime. Ce serait plutôt à moi de m'étonner qu'ayant +le coeur libre, vous ne fassiez pas plus d'attention à ce +profil grec et à cette taille de nymphe.</p> + +<p>—La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace, +et elle a sur celle-ci de grands avantages. D'abord +elle ne parle point, et celle-ci me désenchanterait au +premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée n'est +pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s'appelle +point madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! +Vous allez encore blâmer mon aristocratie; mais vous-même, +voyons! Si Eugénie s'était appelée Margot ou Javotte...</p> + +<p>—J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie +ou Phoedora. Mais laissez-moi vous dire, Horace, +que vous me cachez quelque chose: vous devenez amoureux?»</p> + +<p>Horace me tendit son bras.—Docteur, s'écria-t-il en +riant, tâtez-moi le pouls; ce doit être un amour bien +tranquille, puisque je ne m'en aperçois pas. Mais pourquoi +avez-vous une pareille idée?</p> + +<p>—Parce que vous ne songez plus à la politique.</p> + +<p>—Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. +Mais ne peut-on marcher à son but que par une seule +voie?</p> + +<p>—Oh! quelle est donc celle où vous marchez? Je sais +bien que pour moi le <i>far-niente</i> serait le bonheur. Mais +pour qui aime la gloire...</p> + +<p>—La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un +amour délicat et fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je +trouve l'étude du droit inconciliable avec mon organisation, +et le métier d'avocat impossible à un homme qui +se respecte; j'y ai renoncé.</p> + +<p>—En vérité! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec +laquelle il m'annonçait une pareille détermination; et +qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Je ne sais, répondit-il d'un air indifférent; peut-être +de la littérature. C'est une voie encore plus large +que l'autre; ou plutôt c'est un champ ouvert où l'on peut +entrer de toutes parts. Cela convient à mon impatience +et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer au +premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution +sonnera, les partis sauront reconnaître dans les lettres, +bien mieux que dans le barreau, les hommes qui leur +conviennent.</p> + +<p>Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une +figure qui me sembla être celle de Paul Arsène; mais, +avant que j'eusse tourné la tête pour m'en assurer, elle +avait disparu.</p> + +<p>«Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? +demandai-je à Horace.</p> + +<p>—Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique, +satire, poëme, tonte forme est à mon choix, et je n'en +vois aucune qui m'effraie.</p> + +<p>—La forme bien, mais le fond?</p> + +<p>—Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase +étroit où il faut que j'apprenne à contenir mes pensées. +Soyez tranquille, vous verrez bientôt que cette oisiveté +qui vous effraie couve quelque chose. Il y a des abîmes +sous l'eau qui dort.»</p> + +<p>Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau +Paul Arsène, mais dans un accoutrement inusité. +Cette fois sa chemise était fort blanche et assez fine; il +avait un tablier blanc, et pour achever la métamorphose, +il portait un plateau chargé de tasses.</p> + +<p>«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la +même direction que les miens, un garçon qui ressemble +effroyablement au Masaccio.»</p> + +<p>Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite +moustache, il m'était impossible de douter un seul instant +que ce ne fût le Masaccio en personne. J'eus le +coeur affreusement serré, et faisant un effort, j'appelai le +garçon.</p> + +<p>«<i>Voilà, Monsieur!</i> répondit-il aussitôt; et, s'approchant +de nous, sans le moindre embarras, il nous présenta +le café.</p> + +<p>—Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris +ce parti?</p> + +<p>—En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en +trouve pas mal.</p> + +<p>—Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? +lui dis-je, sachant bien que c'était la seule objection +qui pût l'émouvoir.</p> + +<p>—Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi +seul, répondit-il, ne me blâmez pas, Monsieur. Ma +vieille tante va mourir, et je veux faire venir mes soeurs +ici; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin de +Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au +moins ici j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes +étudiants: et quand M. Delacroix exposera, je pourrai +m'esquiver une heure pour aller voir ses tableaux. +Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne +s'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, +ajouta-t-il gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper +de sa main encore mal exercée.</p> + +<p>—Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de +rire, ou vous êtes un petit juif, ou vous êtes amoureux +de la belle madame Poisson.»</p> + +<p>Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu +de précaution, que madame Poisson, dont le comptoir +était tout près, l'entendit et rougit jusqu'au blanc des +yeux. Arsène devint pâle comme la mort et laissa tomber +le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna un +coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire +sur un livre <i>ad hoc</i>. Le garçon de café est comptable de +tout ce qu'il casse. En voyant l'émotion de sa femme, +nous entendîmes le patron lui dire d'une voix âpre:</p> + +<p>«Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier +au moindre bruit? Vous avez des nerfs de marquise.»</p> + +<p>Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux, +comme si la vue de cet homme lui eût fait horreur. Ce +petit drame bourgeois se passa en trois minutes; Horace +n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi comme +un trait de lumière.</p> + +<p>L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour le +pauvre Masaccio me fit souvent retourner au café Poisson; +j'y fis de plus longues séances que de coutume, et +j'y augmentai ma consommation, afin de ne point éveiller +désagréablement l'attention du maître, qui me parut +jaloux et brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse +à voir quelque tragédie dans ce ménage, il se passa plus +d'un mois sans que l'ordre farouche en parût troublé. +Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare +activité, une propreté irréprochable, une politesse +brusque et de bonne humeur qui captivait la bienveillance +de tous les habitués et jusqu'à celle de son rude +patron.</p> + +<p>«Vous le connaissez?» me dit un jour ce dernier en +voyant que je causais un pou longuement avec lui. Arsène +m'avait recommandé de ne point dire qu'il eût été +artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son maître, +et conformément aux instructions qu'il m'avait données, +je répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on le +regrettait beaucoup.</p> + +<p>«C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson; +parfaitement honnête, point causeur, point donneur, +point ivrogne, toujours content, toujours prêt. Mon établissement +a beaucoup gagné depuis qu'il est à mon service. +Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame +Poisson, qui est d'une faiblesse et d'une indulgence absurdes +avec tous ces gaillards-là, ne peut point souffrir +ce pauvre Arsène!»</p> + +<p>M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma +petite table, le coude appuyé, majestueusement sur la +face externe du comptoir d'acajou où sa femme trônait +d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figure +ronde et rouge de l'époux sortait de sa chemise à jabot +de mousseline, et son embonpoint débordait un pantalon +de nankin ridiculement tendu sur ses flancs énormes. +Horace l'avait surnommé le Minautore. Tandis qu'il déplorait +l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsène, +je crus voir un imperceptible sourire errer sur les lèvres +de celle-ci. Mais elle ne répliqua pas un mot, et lorsque +je voulus continuer cette conversation avec elle, elle me +répondit avec un calme imperturbable:</p> + +<p>«Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-là (elle parlait +des garçons de café en général) sont les fléaux de +notre existence. Ils ont des manières si brutales et si +peu d'attachement! Ils tiennent à la maison et jamais +aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient à la maison +et à moi.»</p> + +<p>Et parlant ainsi d'une voix douce et traînante, elle +passait sa main de neige sur le dos tigré du magnifique +angora qui se jouait adroitement parmi les porcelaines +du comptoir.</p> + +<p>Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai +souvent qu'elle lisait de bons romans. Comme +habitué, j'avais acheté le droit de causer avec elle, et +mes manières respectueuses inspiraient toute confiance +au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses +lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de +ces ouvrages grivois et à demi obscènes qui font les délires +de la petite bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait +<i>Manon Lescaut</i>, je vis une larme rouler sur sa joue, et +je l'abordai en lui disant que c'était le plus beau roman +du coeur qui eût été fait en France. Elle s'écria:</p> + +<p>«Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que +j'aie lu. Ah! perfide Manon! sublime Desgrieux!» et ses +regards tombèrent sur Arsène, qui déposait de l'argent +dans sa sébile; fut-ce par hasard ou par entraînement? +il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait +les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec +une tranquillité qui aurait dérouté le plus fin observateur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p>Peu à peu Horace, avait daigné faire attention à la +beauté et aux bonnes manières de Laure: c'était le petit +nom que M. Poisson donnait à sa femme.</p> + +<p>«Si <i>cela</i> était né sur un trône, disait-il souvent en la +regardant, la terre entière serait prosternée devant une +telle majesté.</p> + +<p>—A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est +par elle-même une royauté véritable.</p> + +<p>—Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de +comptoir, reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente +de leurs agaceries coquettes. En général, elles +vous vendent leurs regards pour un verre d'eau sucrée; +c'est à vous ôter la soif pour toujours. Mais celle-ci est, +au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une +perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte +de respect. Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais +presque envie d'en devenir amoureux.»</p> + +<p>La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, +s'évertuaient à fixer l'attention de la belle limonadière, +et qui eussent vraiment fait des folies pour elle, acheva +de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne convenait +pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces +naïfs admirateurs. Il ne voulait pas être confondu dans +ce cortège: il lui fallait, disait-il, emporter la place d'assaut +au nez des assiégeants. Il médita ses moyens, et +jeta un soir une lettre passionnée sur le comptoir; puis +il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que +cet air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué ensuite +par lui selon la circonstance, ferait un bon effet, +par contraste avec l'obsession de ses rivaux.</p> + +<p>J'avais consenti à m'intéresser à cette folie, persuadé +intérieurement qu'elle servirait de leçon à la naissante +fatuité d'Horace, et qu'il en serait pour ses frais d'éloquence +épistolaire. Le lendemain je fus occupé plus que +de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir +au café Poisson. La dame n'était pas à son comptoir: +Arsène remplissait à lui seul les fonctions de maître et +de valet, et il était si affairé, qu'à toutes nos questions +il ne répondit qu'un «je ne sais pas» jeté en courant +d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant pas davantage, +nous allions prendre le parti de nous retirer +sans rien savoir, lorsque Laravinière, le <i>président des +bousingots</i>, entra bruyamment au milieu de sa joyeuse +phalange.</p> + +<p>J'ai lu quelque part une définition assez étendue de +l'<i>étudiant</i>, qui n'est certainement pas faite sans talent, +mais qui ne m'a point paru exacte. L'étudiant y est trop +rabaissé, je dirai plus, trop dégradé; il y joue un rôle +bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien. L'étudiant +a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand +il en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit +d'avoir subi ses examens et repassé le seuil du toit paternel, +pour devenir calme, positif, rangé; trop positif +la plupart du temps, car les vices de l'étudiant sont ceux +de la société tout entière, d'une société où l'adolescence +est livrée à une éducation à la fois superficielle et pédantesque, +qui développe en elle l'outrecuidance et la +vanité; où la jeunesse est abandonnée, sans règle et +sans frein, à tous les désordres qu'engendre le scepticisme, +où l'âge viril rentre immédiatement après dans +la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles. +Mais si les étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous +les montre, l'avenir de la France serait étrangement +compromis.</p> + +<p>Il faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme, en +reconnaissant combien il est difficile, pour ne pas dire +impossible, de résumer en un seul type une classe aussi +nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi! c'est la +jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire +connaître dans une simple effigie? Mais que de nuances +infinies dans cette population d'enfants à demi hommes +que Paris voit sans cesse se renouveler, comme des aliments +hétérogènes, dans le vaste estomac du quartier +latin! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de +classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez +la bourgeoisie encroûtée qui, maîtresse de toutes les +forces de l'État, en fait un misérable trafic; mais ne +condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent de généreux +instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs +circonstances de notre histoire moderne, cette +jeunesse s'est montrée brave et franchement républicaine. +En 1830, elle s'est encore interposée entre le +peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés +jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement; +ç'a été son dernier jour de gloire.</p> + +<p>Depuis, on l'a tellement surveillée, maltraitée et découragée, +qu'elle n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, +si l'amour de la justice, le sentiment de l'égalité +et l'enthousiasme pour les grands principes et les grands +dévouements de la révolution française ont encore un +foyer de vie autre que le foyer populaire, c'est dans +l'âme de cette jeune bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. +C'est un feu qui la saisit et la consume rapidement, +j'en conviens. Quelques années de cette noble +exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant +de Paris, et puis l'ennui de la province, ou le despotisme +de la famille, ou l'influence des séductions sociales, +ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du généreux +élan.</p> + +<p>Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en soi seul, +on traite de folies de jeunesse les théories courageuses +qu'on a aimées et professées; on rougit d'avoir été fouriériste, +ou saint-simonien, ou révolutionnaire d'une manière +quelconque; on n'ose pas trop raconter quelles +motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les +<i>sociétés</i> politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité +l'égalité dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le +peuple sans frayeur, d'avoir voté la loi de fraternité sans +amendement. Et au bout de peu d'années, c'est-à-dire +quand on est établi bien ou mal, qu'on soit juste-milieu, +légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des +<i>Débats</i>, de la <i>Gazette</i> ou du <i>National</i>, on inscrit sur +sa porte, sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a, +en aucun temps de sa vie, entendu porter atteinte à la +sacro-sainte propriété.</p> + +<p>Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société +bourgeoise qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la +jeunesse, car elle a été ce que la jeunesse, prise en masse +et mise en contact avec elle-même, est et sera toujours, +enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de +meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant; +n'en doutez pas.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image4.png"></p> +<br> + +<p>Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les +assertions de l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, +je vous jure. Il est possible qu'il soit mieux informé +des moeurs des étudiants que je ne puis l'être relativement +à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en +conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants +ont bien changé; car j'ai vu des choses fort différentes.</p> + +<p>Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en +deux espèces, l'une, appelée les <i>bambocheurs</i>, fort nombreuse, +qui passait son temps à la Chaumière, au cabaret, +au bal du Panthéon, criant, fumant, vociférant dans +une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, +appelée les <i>piocheurs</i>, qui s'enfermait pour +vivre misérablement, et s'adonner à un travail matériel +dont le résultat était le crétinisme. Non! il y avait bien +des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et +des idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre +de jeunes gens actifs et intelligents, dont les moeurs +étaient chastes, les amours romanesques, et la vie +empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au +sein de la médiocrité et même de la misère. Il est +vrai que ces jeunes gens avaient beaucoup d'amour-propre, +qu'ils perdaient beaucoup de temps, qu'ils s'amusaient +à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils +dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à +la famille ne l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la +politique et du socialisme avec plus d'ardeur que de raison, +et de la philosophie avec plus de sensibilité que de +science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme je +l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en faut +de beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours +s'écoulassent dans l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. +En un mot, j'ai vu beaucoup plus d'étudiants dans +le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de l'<i>Étudiant</i> +esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image5.png"></p> +<br> + +<p>Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait, +Jean Laravinière, était un grand garçon de vingt-cinq +ans, leste comme un chamois et fort comme un taureau. +Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas +le faire vacciner, il était largement sillonné par la petite-vérole, +ce qui était, pour son bonheur, un intarissable +sujet de plaisanteries comiques de sa part. Quoique +laide, sa figure était agréable, sa personne pleine d'originalité +comme son esprit. Il était aussi généreux qu'il +était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de +<i>combativité</i>, comme nous disions en phrénologie, le +poussaient impétueusement dans toutes les bagarres, et +il y entraînait toujours une cohorte d'amis intrépides, +qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque et sa gaieté +belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet; +plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs.</p> + +<p>C'était un tapageur, un <i>bambocheur</i>, si vous voulez; +mais quel loyal caractère, et quel dévouement magnanime! +Il avait toute l'excentricité de son rôle, toute l'inconséquence +de son impétuosité, toute la crânerie de sa +position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez +été forcé de l'aimer. Il était si bon, si naïf dans ses convictions, +si dévoué à ses amis! Il était censé carabin, +mais il n'était réellement et ne voulait jamais être autre +chose qu'étudiant émeutier, <i>bousingot</i>, comme on disait +dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui +s'en va se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher +de l'expliquer.</p> + +<p>Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants +un peu aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, +sans dédain toutefois, <i>étudiants d'estaminet</i>. +Elle se composait invariablement de la plupart des étudiants +de première année, enfants fraîchement arrivés +de province, à qui Paris faisait tourner la tête, et qui +croyaient tout d'un coup se faire hommes en fumant à se +rendre malades, et en battant le pavé du matin au soir, +la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de première année +a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant +en général devient plus grave et plus naturel. Il +est tout à fait retiré de ce genre de vie, à la troisième. +C'est alors qu'il va au parterre des Italiens, et qu'il commence +à s'habiller comme tout le monde. Mais un certain +nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes +de flânerie, de billard, d'interminables fumeries à l'estaminet, +ou de promenade par bandes bruyantes au jardin +du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la récréation +que les autres se permettent sobrement, le fond +et l'habitude de la vie. Il est tout naturel que leurs manières, +leurs idées, et jusqu'à leurs traits, au lieu de se +former, restent dans une sorte d'enfance vagabonde et +débraillée, dans laquelle il faut se garder de les encourager, +quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et +même sa poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement +tout portés aux émeutes. Les plus jeunes y vont +pourvoir, d'autres y vont pour agir; et, dans ce temps-là, +presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en +retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons +coups. Cela ne changeait pas la face des affaires, et la +seule modification que ces tentatives aient apportée, +c'est un redoublement de frayeur chez les boutiquiers, +et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun +de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public +dans ce temps-là ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir +eu quelques jours de chaleureuse jeunesse. Quand +la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle a de grand et +de courageux dans le coeur que par des attentats à la société, +il faut que la société soit bien mauvaise!</p> + +<p>On les appelait alors les <i>bousingots</i>, à cause du chapeau +marin de cuir verni qu'ils avaient adopté pour +signe de ralliement. Ils portèrent ensuite une coiffure +écarlate en forme de bonnet militaire, avec un velours +noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans +la rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris; +mais ils n'en furent pas moins traqués et maltraités. On +a beaucoup déclamé contre leur conduite; mais je ne +sache pas que le gouvernement ait pu justifier celle de +ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un +bon nombre sans que le boutiquier en ait montré la +moindre indignation ou la moindre pitié.</p> + +<p>Le nom de <i>bousingots</i> leur resta. Lorsque le <i>Figaro</i>, +qui avait fait une opposition railleuse et mordante +sous la direction loyale de M. Delatouche, passa en +d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le nom +de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de +moqueries amères et injustes dont on ne s'efforçât de +le couvrir. Mais les vrais bousingots ne s'en émurent +point, et notre ami Laravinière conserva joyeusement +son surnom de <i>président des bousingots</i>, qu'il porta +jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou +le mépris.</p> + +<p>Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, +qu'on ne le voyait jamais marcher seul. Au milieu du +groupe ambulant qui chantait ou criait toujours autour +de lui, il s'élevait comme un pin robuste; et fier au sein +du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du +menu fretin de ses nymphes, ou enfin comme le jeune +Saül parmi les bergers d'Israël. (Il aimait mieux cette +comparaison.) On le reconnaissait de loin à son chapeau +gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses +longs cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle +tranchaient les énormes revers blancs de son gilet +<i>à la Marat</i>. Il portait généralement un habit bleu à longues +basques et à boutons de métal, un pantalon à larges +carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier +qu'il appelait son <i>frère Jean</i>, par souvenir du bâton de +la croix dont le frère Jean des Entommeures fit, selon +Rabelais, un si <i>horrificque</i> carnage des hommes d'armes +de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros comme +une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié +brûlée, une voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers +jours d'août 1830, à détonner la <i>Marseillaise</i>, et +l'aplomb bienveillant d'un homme qui a embrassé plus +de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831 +qu'en disant: <i>Mon pauvre ami</i>; et vous aurez au grand +complet Jean Laravinière, président des bousingots.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<p>—Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace, +qui n'accueillait pas trop bien en général sa familiarité. +Eh bien! vous ne verrez plus madame Poisson. Absente +par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne +la battra plus.</p> + +<p>—Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, +s'écria le petit Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une +mouche, elle n'aurait pas été battue deux fois. Mais +enfin, puisque c'est le <i>président</i> qu'elle a honoré de sa +préférence....</p> + +<p>—Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président +des bousingots en élevant sa voix enrouée pour que tout +le monde l'entendît. A moi, Arsène, un verre de rhum! +j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me rafraîchir.</p> + +<p>Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près +de lui, le regardant attentivement avec une expression +indéfinissable.</p> + +<p>«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière +sans lever les yeux sur lui et tout en dégustant son petit +verre: tu ne verras plus ta bourgeoise! Cela te fait plaisir +peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta bourgeoise?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire +et ferme; mais où diable peut-elle être?</p> + +<p>—Je te dis qu'elle est partie. <i>Partie</i>, entends-tu bien? +Cela veut dire qu'elle est où bon lui semble; qu'elle est +partout excepté ici.</p> + +<p>—Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser +beaucoup le mari en parlant si haut d'une pareille affaire? +dis-je en jetant les yeux vers la porte du fond, où +nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt fois +par heure.</p> + +<p>—Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit le +bousingot Louvet: nous venons de le rencontrer à l'entrée +de la Préfecture de police, où il va sans doute demander +des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera +longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!</p> + +<p>—Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra +qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Arsène? +à moi, du café!</p> + +<p>—Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais +crue capable d'un pareil coup de tête, pourtant! +Elle avait l'air usé par le chagrin, cette pauvre femme! +A moi, Arsène, de la bière!»</p> + +<p>Arsène servait lestement tout le monde, et il venait +toujours se planter derrière Laravinière, comme s'il eût +attendu quelque chose.</p> + +<p>«Eh! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière, +qui le voyait dans la glace.</p> + +<p>—J'attends pour vous verser un second petit verre, +répondit tranquillement Arsène.</p> + +<p>—Joli garçon, va! dit le président en lui tendant son +verre. Ton coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu +te poser ainsi en Hébé à la barricade de la rue Montorgueil, +l'année passée, à pareille époque! J'avais une si +abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à descendre +des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là! +Ta chemise n'était pas aussi blanche au'aujourd'hui, +hein? Rouge de sang et noire de poudre. Mais où diable +as-tu passé depuis?</p> + +<p>—Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la +nuit, puisque tu le sais? reprit Paulier.</p> + +<p>—Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu.</p> + +<p>—Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière. +Ça vous intéresse diablement, à ce qu'il parait! +Eh bien! vous ne le saurez pas, soit dit sans vous lâcher; +car j'ai donné ma parole, et vous comprenez.</p> + +<p>—Je comprends, dit Horace avec amertume, que +vous voulez nous donner à entendre que c'est chez vous +que s'est retirée madame Poisson.</p> + +<p>—Chez moi! je le voudrais: ça supposerait que j'ai +un <i>chez moi</i>. Mais pas de mauvaises plaisanteries, s'il +vous plaît. Madame Poisson est une femme fort honnête, +et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni +chez moi.</p> + +<p>—Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver? +dit Louvet en voyant avec quel intérêt nous cherchions +à deviner le sens de ses réticences.</p> + +<p>—Voilà! écoutez! répondit le président. Je peux bien +le dire: cela ne fait aucun tort à la dame. Ah! tu écoutes, +toi? ajouta-t-il en voyant Arsène toujours derrière +lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela à ton bourgeois.</p> + +<p>—Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit +Arsène en s'asseyant sur une table vide et en ouvrant +un journal. Je suis là pour vous servir: si je suis +de trop, je m'en vas.</p> + +<p>—Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière. +Ce que j'ai à dire ne compromet personne.»</p> + +<p>C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. Il +n'y avait dans le café que Laravinière, ses amis et nous. +Il commença son récit en ces termes:</p> + +<p>«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin +(car il était minuit passé, près d'une heure), je revenais +tout seul à mon gîte, c'était par le plus long. Je ne vous +dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit je fis cette +rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais +marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela +avait un air si <i>comme il faut</i>, cela avait la marche si +peu agaçante que nous connaissons, que j'ai hésité par +trois fois... Enfin, persuadé que ce ne pouvait être autre +chose qu'un <i>phalène</i>, je m'avance sur la même ligne; +mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable +(style choisi, mes enfants!) m'aurait empêché d'être +grossier, quand même la galanterie française ne serait +pas dans les moeurs de votre président.—Femme +charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?—Elle +ne répond rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne. +Ah bah! elle est peut-être sourde, cela s'est vu. +J'insiste. On me fait doubler le pas.—N'ayez donc pas +peur!—Ah!—-Un petit cri, et puis on s'appuie sur le +parapet.</p> + +<p>—Parapet? c'était sur le quai, dit Louvet.</p> + +<p>—J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre, +muraille quelconque. N'importe! je la voyais trembler +comme une femme qui va s'évanouir. Je m'arrête, interdit. +Se moque-t-on de moi?—Mais, Mademoiselle, +n'ayez donc pas peur.—Ah! mon Dieu! c'est vous, +monsieur Laravinière?—Ah! mon Dieu! c'est vous, madame +Poisson? (Et voilà, un coup de théâtre!)—Je suis +bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un ton résolu. +Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire. +Je remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je +demande le secret.—Me voilà, Madame, prêt à passer +l'eau et le feu pour vous et avec vous. Elle prend mon +bras.—Je pourrais vous prier de ne pas me suivre, et je +suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux +me confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains; +vous ne le trahirez pas.»</p> + +<p>«J'étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête +qui me tourne un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras +comme un marquis, et sans me permettre une seule +question, je l'accompagne...</p> + +<p>—Où, demanda Horace impatient.</p> + +<p>—Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin +faisant:—Je quitte M. Poisson pour toujours, me répondit-elle; +mais je ne le quitte pas pour me mal conduire. +Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant +Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé +vers moi en ce moment, que je n'en ai pas et n'en veux +pas avoir. Je me soustrais à de mauvais traitements, +et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une +femme honnête et bonne; je vais vivre de mon travail. +Ne venez pas me voir; il faut que je me tienne dans une +grande réserve après une pareille fuite; mais gardez-moi +un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai jamais... +Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut-être, +et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est, +mais je ne sais chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai +pas à le savoir, et je ne mettrai personne sur la voie de +le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas dormi de la nuit +et me voilà amoureux comme une bête! À quoi cela me +servira-t-il?</p> + +<p>—Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas +d'amant, qu'elle est chez une femme, qu'elle...</p> + +<p>—Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! +Elle s'est emparée de moi. Me voilà forcé de tenir +ce que j'ai promis, puisqu'on m'a subjugué. Ces diables +de femmes! Arsène, du rhum! l'orateur est fatigué.»</p> + +<p>Je regardai Arsène: son visage ne trahissait pas la +moindre émotion. Je cessai de croire à son amour pour +madame Poisson; mais, en voyant l'agitation d'Horace, +je commençai à penser que le sien prenait un caractère +sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Coeur. Je +rentrai accablé de fatigue. J'avais passé la nuit précédente +auprès d'un ami malade, et je n'étais pas revenu +chez moi de la journée.</p> + +<p>Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes +fenêtres, je fus tenté de croire qu'il n'y avait personne +chez moi, à la lenteur qu'Eugénie mit à me recevoir. +Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette qu'elle se +décida à ouvrir la porte, après m'avoir bien regardé et +interrogé par le guichet.</p> + +<p>«Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.</p> + +<p>—Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour +cela. Mais puisque vous voilà, je suis tranquille.»</p> + +<p>Ce début m'inquiéta beaucoup. «Qu'est-il donc arrivé? +m'écriai-je.</p> + +<p>—Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant, +et j'espère que vous ne me désavouerez pas; j'ai, +en votre absence, disposé de votre chambre.</p> + +<p>—De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis +pas couché la nuit dernière! Mais pourquoi donc? et que +veut dire cet air de mystère?</p> + +<p>—Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant +sa main sur ma bouche. Votre chambre est habitée +par quelqu'un qui a plus besoin de sommeil et de repos +que vous.</p> + +<p>—Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous faites +est bien, mon Eugénie, mais enfin...</p> + +<p>—Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de +suite, et demander à votre ami Horace ou à quelque +autre (vous n'en manquerez pas) de vous céder la moitié +de sa chambre pour une nuit.</p> + +<p>—Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?</p> + +<p>—Pour une amie à moi, qui est venue me demander +un refuge dans une circonstance désespérée.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! m'écriai-je, un accouchement dans +ma chambre! Au diable le butor à qui je dois cet enfant-là!</p> + +<p>—Non, non! rien de pareil! dit Eugénie en rougissant. +Mais parlez donc plus bas, il n'y a point là d'affaire +d'amour proprement dite; c'est un roman tout à fait +pur et platonique. Mais, allez-vous-en.</p> + +<p>—Ah ça, c'est donc une princesse enlevée pour qui +vous prenez tant de précautions respectueuses?</p> + +<p>—Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a +bien droit à quelque respect de votre part.</p> + +<p>—Et vous ne me direz pas même son nom?</p> + +<p>—A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on +peut vous confier.</p> + +<p>—Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.</p> + +<p>—Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant de +rire.</p> + +<p>Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement. +Elle me rendit ma lumière, et me reconduisit jusqu'au +palier d'un air affectueux et enjoué, puis elle rentra, +et je l'entendis fermer la porte à double tour, ainsi +qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité +quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma +mansarde.</p> + +<p>Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. +Je ne suis point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, +jamais ma douce et sincère compagne ne m'avait donné +le moindre sujet de méfiance. J'avais pour elle plus que +de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son +caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela, +je fus saisi d'une sorte de délire, et ne pus jamais me +résoudre à descendre le dernier étage. Je remontai vingt +fois jusqu'à ma porte; je redescendis autant de fois l'escalier. +Le plus profond silence régnait dans ma mansarde +et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus +elle s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait +de mon front. Je pensai plusieurs fois à enfoncer la +porte: malgré la serrure et la barre de fer, je crois que +j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais la +crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence +et l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de +céder à la tentation. Si Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait +pris en pitié ou raillé amèrement. Après tout ce que +je lui avais dit pour combattre les instincts de jalousie et +de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de +l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.</p> + +<p>Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la +maison. Je songeai bien à passer la nuit à me promener +sur le quai; mais la maison avait une porte de derrière +sur la rue <i>Gît-le-Coeur</i>, et pendant que j'en ferais le +tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois +que j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier +fut prévenu, soit qu'il allât se coucher, j'étais sur +de ne pas pouvoir rentrer passé minuit. Les portiers sont +fort inhumains envers les étudiants, et le mien était des +plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa réputation +compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer +à garder mon trésor à vue, ne pouvant plus résister à la +fatigue, je me couchai sur la natte de paille dans l'embrasure +de ma porte, et je finis par m'y endormir.</p> + +<p>Heureusement nous demeurions au dernier étage de la +maison, et la seule chambre qui donnât sur notre palier +n'était pas louée. Je ne courais pas risque d'être surpris +dans cette ridicule situation par des voisins médisants.</p> + +<p>Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on +peut croire. Le froid du matin m'éveilla de bonne heure. +J'étais brisé, je fumai pour me ranimer, et quand, vers +six heures, j'entendis ouvrir la porte de la maison, je +sonnai à la mienne. Il me fallut encore attendre et encore +subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis +de rentrer.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux +appesantis par un sommeil meilleur que le mien. Vous +me paraissez changé! Pauvre Théophile! vous avez donc +été bien mal couché chez votre ami Horace?</p> + +<p>—On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très dur. +Et votre hôte, est-il enfin parti?</p> + +<p>—Mon hôte!» dit-elle avec un étonnement si candide +que je me sentis pénétré de honte.</p> + +<p>Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se +repentir à temps. Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant +rien à dire qui eût le sens commun, je posai ma canne +un peu brusquement sur la table, et je jetai mon chapeau +avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui +donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser +quelque chose.</p> + +<p>Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite: +elle ramassa mon chapeau en silence, me regarda +fixement, et devina enfin ma souffrance, en voyant +l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa un soupir, +retint une larme, et entra doucement dans ma +chambre à coucher, dont elle referma la porte sur elle +avec soin. C'était là qu'était le personnage mystérieux. +Je n'osais plus, je ne voulais plus douter, et, malgré +moi, je doutais encore. Les pensées injustes, quand nous +leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de +nous, qu'elles dominent encore notre imagination alors +que la raison et la conscience protestent contre elles. +J'étais au supplice; je marchais avec agitation dans mon +cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette porte fatale, +avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes +me semblaient des siècles.</p> + +<p>Enfin la porte se rouvrit, et une femme vêtue à la +hâte, les cheveux encore dans le désordre du sommeil et +le corps enveloppé d'un grand châle, s'avança vers moi, +pâle et tremblante. Je reculai de surprise, c'était madame +Poisson.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<p>Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'à mettre un +genou en terre; et dans cette attitude douloureuse, avec +sa pâleur, ses cheveux épars, et ses beaux bras nus sortant +de son châle écarlate, elle eût désarmé un tigre; +mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que +j'eusse accueilli mon affreuse portière avec autant de +courtoisie que la belle Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, +je lui demandai pardon d'être rentré si matin, n'osant +pas encore demander pardon, ni même jeter un regard +à ma pauvre maîtresse.</p> + +<p>«Je suis bien malheureuse et bien coupable envers +vous, me dit Laure encore tout émue. J'ai failli amener +un chagrin dans votre intérieur. C'est ma faute, j'aurais +dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la généreuse hospitalité +d'Eugénie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche +qu'à moi: Eugénie est un ange. Elle vous aime comme +vous le méritez, comme je voudrais avoir été aimée, ne +fût-ce qu'un jour dans ma vie. Elle vous dira tout, Monsieur; +elle vous racontera mes malheurs et ma faute, ma +faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est +plus grave mille fois, et dont je ferai pénitence toute +ma vie.»</p> + +<p>Les larmes lui coupèrent la parole. Je pris ses deux +mains avec attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis +pour la rassurer et la consoler; mais elle y parut sensible, +et, m'entraînant vers Eugénie, elle hâta avec une +grâce toute féminine l'explosion de mon remords et le +pardon de ma chère compagne. Je le reçus à genoux. +Pour toute réponse, celle-ci attira Laure dans mes bras, +et me dit: «Soyez son frère, et promettez-moi de la protéger +et de l'assister comme si elle était ma soeur et la +vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant +combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite +que moi pour vous tourner la tête!»</p> + +<p>Le déjeuner, modeste comme à l'ordinaire, mais plein +de cordialité et même d'un enjouement attendri, fut +suivi des arrangements que prit Eugénie pour installer +Laure dans l'appartement qui donnait sur notre palier, +et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition, +quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis +plusieurs jours. Tandis que notre nouvelle voisine +s'établissait avec une certaine lenteur mélancolique dans +ce mystérieux asile, sous le nom de mademoiselle Moriat +(c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait +passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner +les éclaircissements dont j'avais besoin pour la secourir.</p> + +<p>«Vous avez de l'amitié pour le Masaccio? me dit-elle +pour commencer; vous vous intéressez à son sort? +et vous aimerez d'autant mieux Laure, qu'elle est plus +chère à Paul Arsène?</p> + +<p>—Quoi! Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets +du Masaccio? Ces secrets, impénétrables pour moi, il +vous les aurait confiés?»</p> + +<p>Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. +Tandis que le Masaccio faisait son portrait, elle +avait su lui inspirer une confiance extraordinaire. Lui, +si réservé, et même si mystérieux, il avait été dominé +par la bonté sérieuse et la discrète obligeance d'Eugénie. +Et puis l'homme du peuple, méfiant et fier avec moi, +avait ouvert fraternellement son coeur à la fille du peuple: +c'était légitime.</p> + +<p>Eugénie avait promis le secret; elle l'avait religieusement +gardé. Elle me fit subir un interrogatoire très-judicieux +et très-fin, et quand elle se fut assurée que ma +curiosité n'était fondée que sur un intérêt sincère et dévoué +pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses; +à savoir: primo, que madame Poisson n'était pas madame +Poisson, mais bien une jeune ouvrière née dans +la même ville de province et dans la même rue que le +petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès +l'enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse; +car la belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était +laissé séduire et enlever par M. Poisson, alors commis +voyageur, qui était venu avec elle dresser la tente +de son café à la grille du Luxembourg, comptant sans +doute sur la beauté d'une telle enseigne pour achalander +son établissement. Cette secrète pensée n'empêchait pas +M. Poisson d'être fort jaloux, et, à la moindre apparence, +il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort +malheureuse. On assurait même dans le quartier qu'il +l'avait souvent frappée.</p> + +<p>En second lieu, Eugénie m'apprit que Paul Arsène, +ayant un soir, contrairement à ses habitudes de sobriété, +cédé à la tentation de boire un verre de bière, était entré, +il y avait environ trois mois, au café Poisson; que +là, ayant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc +et coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du +moyen âge, la pauvre Marthe, ses premières, ses uniques +amours, il avait failli se trouver mal. Marthe lui avait fait +signe de ne pas lui parler, parce que le surveillant farouche +était là; mais elle avait trouvé moyen, en lui rendant +la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser +un billet ainsi conçu:</p> + +<p>«Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta +payse, viens causer avec elle demain. C'est le jour de +garde de M. Poisson. J'ai besoin de parler de mon pays +et de mon bonheur passé.»</p> + +<p>«Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous. +Il en sortit plus amoureux que jamais. Il avait +trouvé Marthe embellie par sa pâleur, et ennoblie par +son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de +romans à son comptoir, et même quelquefois des livres +plus sérieux, elle avait acquis un beau langage et toutes +sortes d'idées qu'elle n'avait pas auparavant. D'ailleurs, +elle lui confiait ses malheurs, son repentir, son désir de +quitter la position honteuse et misérable que son séducteur +lui avait faite, et Arsène se figurait que les devoirs +de la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient +seuls désormais à sa compatriote. Il ne cessa +de rôder autour d'elle, sans toutefois éveiller les soupçons +du jaloux, et il parvint à causer avec Marthe toutes +les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe était bien décidée +à quitter son tyran; mais ce n'était pas, disait-elle, +pour changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. +Elle chargeait Arsène de lui trouver une condition où +elle pût vivre honnêtement de son travail, soit comme +femme de charge chez de riches particuliers, soit comme +demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés, +etc.; mais toutes les conditions que Paul envisageait +pour elle lui semblaient indignes de celle qu'il aimait. Il +voulait lui trouver une position à la fois honorable, aisée +et libre: ce n'était pas facile. C'est alors qu'il a conçu et +exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une +industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit +que sa tante allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses +soeurs à Paris, qu'il les établirait comme ouvrières en +chambre avec Marthe, et qu'il les soutiendrait toutes les +trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans un bon train +d'affaires, sauf à ne jamais reprendre la peinture, si ses +avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire +vivre dans l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la +passion de l'art à celle du dévouement, et son avenir à +son amour.</p> + +<p>«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment +que celui de garçon de café, il s'est fait garçon de café, +et il a justement choisi le café de M. Poisson, où il a pu +concerter l'enlèvement de Marthe, et où il compte rester +encore quelque temps pour détourner les soupçons. Car +la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsène sont en +route, et je m'étais chargée de veiller à leur établissement +dans une maison honnête: celle-ci est propre et +bien habitée. L'appartement à côté du nôtre se compose +de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer. Ces +demoiselles y seront fort bien. Nous leur prêterons le +linge et les meubles dont elles auront besoin en attendant +qu'elles aient pu se les procurer, et cela ne tardera +pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne de l'argent, +a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui +était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin, +avant-hier soir, tandis que vous étiez auprès de votre +malade, Laure, ou, pour mieux dire, Marthe, puisque +c'est son véritable nom, a pris son grand courage, +et au coup de minuit, pendant que M. Poisson +était de garde, elle est partie avec Arsène, qui devait l'amener +ici, et retourner bien vite à la maison avant que +son patron fût rentré; mais à peine avaient-ils fait trente +pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à l'entre-sol de +M. Poisson, et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient pas +bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir, +a forcé Arsène à rentrer et s'est mise à descendre +à toutes jambes la rue de Tournon, comptant sur la légèreté +de sa course et sur la protection du ciel pour +échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie +par un homme sur les quais; mais il s'est trouvé par +bonheur que cet homme était votre camarade Laravinière, +qui lui a promis le secret et qui l'a amenée jusqu'ici. +Arsène est venu nous voir en courant ce matin. Le +pauvre garçon était censé faire une commission à l'autre +bout de Paris. Il était si baigné de sueur, si haletant, si +ému, que nous avons cru qu'il s'évanouirait en haut de +l'escalier. Enfin, en cinq minutes de conversation, il +nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite +n'était qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré +qu'au jour, et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, +il n'avait pas le moindre soupçon de la complicité +d'Arsène.</p> + +<p>—Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre +de M. Poisson? Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est +pas marié avec Marthe?</p> + +<p>—Non, mais quelque violence dans le premier feu de +la colère. Comme c'est un homme grossier, livré à toutes +ses passions, incapable d'un véritable attachement, il se +sera bientôt consolé avec une nouvelle maîtresse. Marthe, +qui le connaît bien, dit que si l'on peut tenir sa demeure +secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus +rien à craindre ensuite.</p> + +<p>—Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé +dans tout ceci, repris-je, c'est: <i>primo</i>, de vous +laisser disposer de tout ce qui est à nous pour assister +nos infortunées voisines; <i>secundo</i>, d'avoir toujours +derrière la porte une grosse canne au service des épaules +de M. Poisson, en cas d'attaque. Eh bien, voici, <i>primo</i>, +un terme de ma rente que j'ai touché hier, et dont tu +feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras convenable; +<i>secundo</i>, voilà un assez bon rotin que je vais +placer en sentinelle.»</p> + +<p>Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, où je tombai, à +la lettre, endormi avant d'avoir pu achever de me déshabiller.</p> + +<p>Je fus réveillé au bout de deux heures par Horace:—Que +diable se passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, +on parlemente au guichet, on chuchote derrière la +porte, on cache quelqu'un dans la cuisine, ou dans le +bûcher, ou dans l'armoire, je ne sais où; et, quand je +passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce +toi ou moi?</p> + +<p>A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et +j'allai prendre ma place au conseil délibératif que Marthe +et Eugénie tenaient ensemble dans la cuisine. Je fus +d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi qu'au petit +nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En remettant +le secret de Marthe à leur honneur et à leur +prudence, on avait beaucoup plus de chances de sécurité +qu'en essayant de le leur cacher. Il était impossible qu'ils +ne le découvrissent pas, quand même Marthe s'astreindrait +à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et +quand même je consignerais tous mes amis chez le portier. +La consigne serait toujours violée; et il ne fallait +qu'une porte entr'ouverte, une minute durant, pour que +quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et reconnut la belle +Laure. Je commençai donc le chapitre des confidences +solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je +le fis, à l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à +Laure, la part qu'il avait prise à son évasion, et jusqu'à +leur ancienne connaissance. Laure, désormais redevenue +Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis, une +amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire +qu'elle ne la connaissait que depuis deux jours. Elle +seule fut censée lui avoir offert une retraite et la couvrir +de sa protection. Son chaperonnage était assez respectable; +tous mes amis professaient à bon droit pour Eugénie +une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme +on peut le croire, de mon ridicule accès de jalousie.</p> + +<p>Cependant Eugénie ne me le pardonna pas aussi aisément +que je m'en étais flatté. Je puis même dire qu'elle +ne me l'a jamais pardonné. Quoiqu'elle fit, j'en suis convaincu, +tous ses efforts pour l'oublier, elle y a toujours +pensé avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle +pas fait sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un +homme fût à la hauteur de celui d'une femme!—Le +meilleur, le plus dévoué, le plus fidèle de tous, sera toujours +prêt, disait-elle, à se méfier de celle qui s'est donnée +à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la +pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit +tout matériel; aussi toute notre fidélité, souvent tout +notre amour, se résument pour lui dans un fait. Quant à +nous, qui n'exerçons qu'une domination morale, nous +nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des +apparences. Dans nos jalousies, nous sommes capables +de récuser le témoignage de nos yeux; et quand vous +faites un serment, nous nous en rapportons à votre parole +comme si elle était infaillible. Mais la nôtre est-elle +donc moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur +et du nôtre deux choses si différentes? Vous frémiriez +de colère si un homme vous disait que vous mentez. +Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous +nous entourez de précautions qui prouvent que vous +doutez de nous. A celui que des années de chasteté et de +sincérité devraient rassurer à jamais, il suffit d'une petite +circonstance inusitée, d'une parole obscure, d'un +geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute +confiance soit détruite en un instant.</p> + +<p>Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qui +avait l'habitude de se poser pour l'avenir en Othello; +mais, en effet, c'était sur mon coeur que retombaient ces +coups acérés. «Où diable prend-elle tout ce qu'elle dit? +observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller <i>au +prêche</i> de la salle Taitbout.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<p>La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était +des plus étranges. Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer +son amour, soit qu'elle n'eût pas voulu le comprendre, +ils en étaient restés, comme au premier jour, dans +les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le +dévouement de ce jeune homme; elle ne savait pas à +quelles espérances il avait dû renoncer pour s'attacher +à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût étudié la +peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables +facultés la nature l'avait doué à cet égard; et +d'ailleurs il attribuait son renoncement à la nécessité de +faire venir ses soeurs et de les soutenir. Marthe ne possédait +rien, et n'avait rien voulu emporter de chez +M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle +acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût +pas fui, appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui +devoir d'autres services que de simples démarches auprès +d'Eugénie, et un asile auprès de ses soeurs, qu'elle +comptait bien indemniser en payant sa part des dépenses. +En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et +il s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que +j'ai fait pour vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait +pour elle que ce qui est permis à la plus simple amitié.</p> + +<p>Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu +de si près par son patron, qu'il ne put aller recevoir ses +soeurs à la diligence. Marthe ne sortait pas, dans la crainte +d'être rencontrée par quelqu'un qui pût mettre M. Poisson +sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et +moi, d'aller aider au débarquement de Louison et de +Suzanne, nos futures voisines. Louison, l'aînée, était une +beauté de village, un peu virago, ayant la voix haute, +l'humeur chatouilleuse et l'habitude du commandement. +Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante +infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la +gouverne de cinq ou six apprenties couturières, parmi +lesquelles la jeune soeur Suzon n'était qu'une puissance +secondaire, une sorte de ministre dirigeant les travaux, +mais obéissant à la soeur aînée, sans appel. Aussi Louison +avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de +régner qui dévore les souverains.</p> + +<p>Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation +plus distinguée que celle de Louise. Il était facile +de voir qu'elle était capable de comprendre tout ce que +Louise ne comprendrait jamais. Mais Louise était, au-dessus +et autour d'elle, comme une cloche de plomb, pour +l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir +quelque influence.</p> + +<p>Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et +timidité, l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles +n'avaient aucune idée de la vie de Paris, et ne concevaient +pas qu'il pût y avoir pour Arsène un empêchement +impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent +Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos: +«C'est toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là!</p> + +<p>Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:</p> + +<p>—C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!»</p> + +<p>Il faut avouer que, venant pour la première fois de +leur vie de faire un assez long voyage en diligence, se +voyant aux prises avec les douaniers pour l'examen de +leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce bruit de +voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait +et dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires, +il était assez naturel qu'elles perdissent la +tête et ressentissent un peu de fatigue, d'humeur et +d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à +leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je +réglais leurs comptes avec le bureau. A peine se virent-elles +installées dans un fiacre avec leurs effets, leurs innombrables +corbeilles et cartons (car elles avaient, suivant +l'habitude des campagnards, traîné une foule d'objets +dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la +main jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez, +Monsieur; attendez que je vous paie! Qu'est-ce +que vous avez donné pour nous à la diligence? Attendez +donc!»</p> + +<p>Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser +immédiatement l'argent que je venais de tirer de ma +poche pour elles; et ce trait de grandeur, que j'étais loin +d'apprécier moi-même, commença à me gagner leur considération.</p> + +<p>Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie +et moi, afin de nous trouver en même temps qu'elles à la +porte de notre domicile commun.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles +en la toisant de l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en +voit pas le faîte.»</p> + +<p>Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter +les quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient +du sol. Dès le second étage, elles montrèrent de la surprise; +au troisième, elles firent de grands éclats de rire; +au quatrième, elles étaient furieuses; au cinquième, +elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer +dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit +sur la dernière marche en disant:—«En voilà-t-il une +horreur de pays!»</p> + +<p>Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer +que de s'emporter, ajouta: «Ça sera commode, hein? +de descendre et de remonter ça quinze fois par jour! Il +y a de quoi se casser le cou.»</p> + +<p>Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. +Elles le trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait +sur le prolongement de mon balcon. Louise s'y +avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa tomber +sur une chaise.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige; +il me semble que je suis sur la pointe de notre +clocher.»</p> + +<p>Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé +un petit repas dans mon appartement, comptant, à ce +moment-là, leur présenter Marthe.</p> + +<p>«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, +dit Louison en jetant un coup d'oeil prohibitif à Suzanne; +mais nous n'avons pas faim.»</p> + +<p>Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire +les malles et de ranger les effets, comme si c'était +la chose la plus pressée du monde.</p> + +<p>«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout +à coup Louise. Paul va donc demeurer avec nous? A la +bonne heure!</p> + +<p>—Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, +lui répondis-je. Mais vous aurez une payse, une ancienne +amie, qu'il voulait vous présenter lui-même...</p> + +<p>—Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse +ici, que je sache. Comment donc qu'il ne nous en a rien +marqué dans ses lettres?...</p> + +<p>—Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses +qu'il vous expliquera lui-même. En attendant, il m'a +chargé de vous la présenter. Elle demeure déjà ici, et, +pour le moment, elle apprête votre souper. Voulez-vous +que je vous l'amène?</p> + +<p>—Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison, +dont la curiosité était fortement éveillée; où donc +est-ce qu'elle est, cette payse?»</p> + +<p>Elle me suivit avec empressement.</p> + +<p>«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre +en reconnaissant la belle Marthe. Comment vous en va, +Marton? Vous êtes donc veuve, que vous allez demeurer +avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins, +de vous <i>ensauver</i> avec ce monsieur qui vous a <i>soulevée</i> +à votre père. Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée +avec lui, et à tout péché miséricorde!»</p> + +<p>Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était +pas attendue à un pareil accueil. La pauvre femme +avait oublié ses anciennes compagnes, comme Arsène +avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet effet-là +à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs +en idéalités poétiques, dont les qualités grandissent +à nos yeux, tandis que les défauts s'adoucissent toujours +avec le temps et l'absence, et vont jusqu'à s'effacer dans +notre imagination.</p> + +<p>Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans +auparavant, Louise et Suzanne n'étaient que des enfants +sans réflexion sur quoi que ce soit. Maintenant c'étaient +deux dragons de vertu, principalement l'aînée, qui avait +tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à la +ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. +En quittant le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, +ces deux plantes sauvages devaient nécessairement (Arsène +ne l'avait pas prévu) perdre beaucoup de leur +charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le +bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et +de sagesse les jeunes filles de leur entourage. A Paris, +leur mérite devait être enfoui, leurs préceptes inutiles, +leur exemple inaperçu; et les qualités nécessaires à leur +nouvelle position, la bonté, la raison, la charité fraternelle, +elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les +avoir.</p> + +<p>Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier +mouvement de Marthe avait été de s'élancer dans les bras +de la soeur d'Arsène, le second fut d'attendre ses premières +démonstrations, le troisième fut de se renfermer +dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais +une douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, +et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.</p> + +<p>Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, +je la fis asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir +auprès d'elle.</p> + +<p>—Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, +dis-je à cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna +et la domina tout d'un coup; elle a l'estime de +votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le malheur +commande le respect aux âmes honnêtes. Quand +vous aurez refait connaissance avec elle, vous l'aimerez, +et vous ne lui parlerez jamais du passé.</p> + +<p>Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. +Suzanne, qui l'avait suivie par derrière, cédant à +l'impulsion de son coeur, se pencha vers Marthe pour +l'embrasser; mais un regard terrible de Louise, jeté en +dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la +main; et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à +l'aise entre ses deux compatriotes, se plaça auprès d'elle, +affectant de lui témoigner plus d'amitié et d'égards +qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit par dépit, +soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison ne +touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers +embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il +possédait au plus haut degré, ce qui se passait entre nous +tous, il emmena ses deux soeurs dans une chambre, et +resta plus d'une heure enfermé avec elles.</p> + +<p>Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint +animé. Mais l'influence de l'autorité fraternelle, si peu +contestée dans les moeurs du peuple de province, avait +maté la résistance de Louise. Suzanne, qui ne manquait +pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids +à l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de +changer un peu de maître. Elle fit franchement des amitiés +à Marthe, tandis que Louise l'accablait de politesses +affectées très-maladroites et presque blessantes.</p> + +<p>Arsène les envoya coucher presque aussitôt.</p> + +<p>«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans +se douter qu'elle enfonçait un nouveau poignard dans le +coeur de Marthe en l'appelant ainsi.</p> + +<p>—Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement; +elle n'est pas condamnée à dormir avant d'en +voir envie. Vous autres, qui êtes fatiguées, il faut aller +vous reposer.»</p> + +<p>Elles obéirent, et, quand elles furent sorties:</p> + +<p>«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à +Marthe, certains préjugés de province qu'elles auront +bientôt perdus, je vous en réponds.</p> + +<p>—N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. +Elles ont raison de me mépriser: j'ai commis une faute +honteuse. Je me suis livrée à un homme que je devais +bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être aimé. Vos +soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix +était indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme +comme vous, Arsène, je trouverais de l'indulgence, et +peut-être de l'estime dans tous les coeurs. Vous voyez +bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la respectent. +On la considère comme la femme de votre ami, +quoiqu'elle ne se soit jamais fait passer pour telle; et +moi, quoique je prisse le titre d'épouse, tout le monde +sentait que je ne l'étais point. En voyant quel maître farouche +je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour +pût m'avoir jetée dans l'abîme.»</p> + +<p>En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, +trop longtemps contenue, brisait sa poitrine.</p> + +<p>Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.</p> + +<p>«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, +s'écria-t-il; quant à moi, je saurai bien faire partager à +mes soeurs le respect que j'ai pour vous.</p> + +<p>—Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, +vous! Vous ne croyez donc pas que je me sois vendu?</p> + +<p>—Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous +avez aimé cet homme haïssable; et où est donc le crime? +Vous ne l'avez pas connu, vous avez cru à son amour; +vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah! Monsieur, +ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez +pas non plus que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce +pas?»</p> + +<p>J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques +jours que nous connaissions la situation de Marthe à l'égard +de M. Poisson, nous nous étions déjà demandé plusieurs +fois, Horace et moi, comment une créature si belle +et si intelligente avait pu s'éprendre du <i>Minotaure</i>. +Parfois nous nous étions dit que cet homme, si lourd et +si grossier, avait pu avoir, quelques années auparavant, +de la jeunesse et une certaine beauté; que ce profil de +Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu du caractère +avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint. +Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée +que des bijoux et des promesses, l'appât des parures et +l'espoir d'une vie nonchalante avaient enivré cette enfant +avant que l'intelligence et le coeur fussent développés en +elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien +ressembler à celle de toutes les filles séduites que les +besoins de la vanité et les suggestions de la paresse précipitent +dans le mal.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image6.png"></p> +<br> + +<p>Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit +ce qui se passait en moi. Elle avait besoin de se justifier.</p> + +<p>«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas +autant que je le parais. Mon père était un ouvrier pauvre +et chagrin, qui cherchait dans le vin, comme tant d'autres, +l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes. Vous ne +savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, +vous ne le savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les +plus grandes vertus et les plus grands vices. Il y a là des +hommes comme lui (et elle posait sa main sur le bras +d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie semble +livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore, +un désespoir profond de leur condition alimente en eux +une rage continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se +plaignait sans cesse, avec des jurements et des imprécations, +de l'inégalité des fortunes et de l'injustice du sort, +Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu par découragement, +et la misère régnait chez nous. Mon enfance +s'est écoulée entre deux souffrances alternatives: +tantôt une compassion douloureuse pour mes parents +infortunés, tantôt une terreur profonde devant les emportements +et les délires de mon père. Le grabat où nous +reposions était à peu près notre seule propriété: tous les +jours d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère +mourut jeune par suite des mauvais traitements de son +mari. J'étais alors enfant. Je sentis vivement sa perte, +quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle reportait +les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il +ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de +me réjouir de l'espèce de liberté que sa mort me procurait. +Je mettais toutes ses injustices sur le compte de la +misère, aussi bien les siennes que celles de mon père. +La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun, +terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie, +je fus habituée à détester et à craindre.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image7.png"></p> +<br> + + +<p>«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait +à l'être. Quand je fus seule et abandonnée à tous mes +penchants, je cédai à celui qui domine l'enfance: je +tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon père; il +partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait +que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite +et bien; mais à peine avait-il touché quelque argent, +qu'il allait le boire; et lorsqu'il revenait ivre au milieu +de la nuit, ébranlant le pavé sous son pas inégal et pesant, +vociférant des paroles obscènes sur un ton qui ressemblait +à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais +baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés +d'épouvante. Je me cachais au fond de mon lit, et des +heures entières s'écoulaient ainsi, moi n'osant respirer, +lui marchant avec agitation et parlant tout seul dans le +délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton, +et frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il +se croyait poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. +Je me gardais bien de lui parler; car une fois, du +vivant de ma mère, il avait voulu me tuer, pour me préserver, +disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce +temps, je me cachais à son approche; et souvent, pour +éviter d'être atteinte par les coups qu'il frappait au hasard +dans l'obscurité, je me glissais sous mon lit, et j'y +restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de peur et de +froid.</p> + +<p>«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies +qui entourent notre petite ville avec les enfants de mon +âge; nous y avons souvent joué ensemble, Arsène; et +vous savez bien que cette enfant, qui traînait toujours un +reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de cothurne, +autour de la jambe, et qui avait tant de peine à +faire rentrer ses cheveux indisciplinés sous un lambeau +de bonnet, vous savez bien que cette enfant-là, craintive +et mélancolique jusque dans ses jeux, était aussi pure +et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si +c'en est un quand on a une existence si malheureuse, +était de désirer, non la richesse, mais le calme et la douceur +de moeurs que procure l'aisance. Quand j'entrais +chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité +polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante +simplicité de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir +m'asseoir pour lire ou pour tricoter sur une chaise propre +dans un intérieur silencieux et paisible; et quand je +m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je +croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. +J'appris, comme toutes les filles d'artisan, le travail +de l'aiguille; mais j'y fus toujours lente et maladroite. +La souffrance avait étiolé mes facultés actives; +je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais +pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.</p> + +<p>«Mais comment vous raconterai-je la principale et la +plus affreuse cause de ma faute? Le dois-je, Arsène, et +ne ferai-je pas mieux d'encourir un peu plus de blâme, +que de charger d'une si odieuse malédiction la tête de +mon père?</p> + +<p>—Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais +le dire pour vous; car vous ne pouvez pas vous laisser +accuser d'un crime quand vous êtes innocente. Moi, je sais +tout, et je viens de le dire à mes soeurs, qui l'ignoraient +encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous (pardonnez-lui, +mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et +l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux +homme, avili, dégradé, privé de raison à coup sûr, +conçut pour sa fille une passion infâme, et cette passion +éclata précisément un jour où Marthe, ayant été remarquée +à la danse sans le savoir, par un commis voyageur, +avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur +avait été très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué, +comme ils font tous à l'égard des jeunes filles qu'ils +rencontrent dans les provinces, de lui parler d'amour et +d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès la nuit +suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment +où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses +traces et s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui +fuyait, nouvelle Béatrix, les violences sinistres d'un nouveau +Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, prendre un autre +parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la protection +des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer +son père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux +d'où l'innocent sort parfois aussi souillé dans l'opinion +que le coupable. Marthe crut avoir trouvé un ami, +un protecteur, un époux même; car le voyageur, voyant +sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle +crut pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après +qu'il l'eut trompée, elle crut lui devoir encore une sorte +de gratitude.</p> + +<p>—Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la +vie avaient été marqués de scènes si terribles et de dangers +si affreux, que je n'avais plus le droit d'être si difficile. +J'avais changé de tyran. Mais le second, avec ses +jalousies et ses emportements, avait une sorte d'éducation +qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier. +Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, +et que moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des +objets de comparaison autour de moi, me paraissait bon, +sincère, dans les commencements. La douceur exceptionnelle +que j'avais acquise dans une vie si contrainte et +si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les +instincts despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai +avec une résignation que n'auraient pas eue des +femmes mieux élevées. J'étais en quelque sorte blasée +sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours l'indépendance, +mais je ne la croyais plus possible pour moi. +J'étais une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie +nécessaire à un effort quelconque, et sans l'amitié, +les conseils et l'aide d'Arsène, je ne l'aurais jamais eue. +Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour, les simples +hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et +tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un +ami: je l'ai trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si +longtemps souffert sans espoir.</p> + +<p>—Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car +vous ne trouverez autour de vous que tendresse, dévouement +et déférence.</p> + +<p>—Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle +en se jetant au cou de ma compagne, j'y compte; et +quant à l'amitié de celui-ci, ajouta-t-elle en prenant la +tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me fera tout +supporter.»</p> + +<p>Arsène rougit et pâlit tour à tour.</p> + +<p>«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix +émue, ou bien...</p> + +<p>—Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces +à cause de moi. Je les désarmerai, n'en doutez +pas; et si j'échoue, je subirai leur petite morgue. C'est si +peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu d'enfant.</p> + +<p>Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, +tu m'as sauvée en effet, et je te bénirai tous les jours +de ma vie.»</p> + +<p>Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au +café Poisson, et Marthe alla doucement prendre possession +de son petit lit auprès des deux soeurs, dont les vigoureux +ronflements couvrirent le bruit léger de ses pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<p>Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après +quelques jours de fatigue, d'étonnement et d'incertitude, +elles parurent prendre leur parti et s'associer, sans arrière-pensée, +à la compagne qui leur était imposée. Il est +vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait +presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières +qu'elle avait su prendre, jointes à sa douceur naturelle +et à une sensibilité toujours éveillée et jamais trop expansive, +rendaient son commerce le plus aimable que j'aie, +jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu que +deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une +amitié véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière +Louison; et lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui +chercher noise, sa voix douce, ses paroles choisies, ses +intentions prévenantes calmaient ou tout au moins mataient +l'humeur querelleuse de la villageoise.</p> + +<p>De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier +Louise et Suzanne avec ce Paris dont le premier +aspect les avait tant irritées. Elles s'étaient imaginé, au +fond de leur village, que Paris était un Eldorado où, relativement, +la misère était ce que l'on considère comme +richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve +était bien réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je +leur donnai deux ou trois fois ce plaisir luxueux), elles +se regardaient l'une l'autre d'un air ébahi, en disant: +«Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons carrosse.» +Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des +éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait +un lieu enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux +vint à bout de les distraire pendant quelques jours, +elles n'en firent pas moins de tristes retours sur leur +condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans cette +petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer. +Quelle différence, en effet, avec leur existence +provinciale! Plus d'air, plus de liberté, plus de causerie +sur la porte avec les voisines; plus d'intimité avec tous +les habitants de la rue; plus de promenade sur un petit +rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes +filles de l'endroit, après les journées de travail; plus de +danses champêtres le dimanche! Aussitôt qu'elles furent +installées au travail, elles virent bien qu'à Paris les jours +étaient trop courts pour la quantité des occupations nécessaires, +et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on +gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et +travailler le triple. Chacune de ces découvertes était pour +elles une surprise fâcheuse. Elles ne concevaient pas non +plus que la vertu des filles fût exposée à tant de dangers, +et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir, ni aller danser +au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon +Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc +bien méchant ici?»</p> + +<p>Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure +intérieur. Arsène les tenait en respect par de fréquentes +exhortations, et elles ne manifestaient plus leur mécontentement +avec la sauvagerie du premier jour. Ce voisinage +de deux filles mal satisfaites et passablement malapprises +eût été assez désagréable, si le travail, remède +souverain à tous les maux quand il est proportionné à +nos forces, ne fût venu tout pacifier. Grâce aux petites +précautions qu'Eugénie avait prises d'avance, l'ouvrage +arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant l'estime +et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à +monter un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort +diligente, mais elle avait beaucoup de goût et d'invention. +Louison cousait rapidement et avec une solidité cyclopéenne. +Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie ferait +les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, +et partagerait loyalement avec ses associées. Chacune, +étant intéressée au succès du <i>phalanstère</i>, travaillerait, +non à la tâche et sans conscience, comme font les ouvrières +à la journée, mais avec tout le zèle et l'attention +dont elle était susceptible. Cette grande idée souriait +assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère +de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association +praticable. Habituée à commander, elle était bouleversée +de voir que cette fainéante de Marthe (comme elle l'appelait +tout bas dans l'oreille de sa soeur) avait plus de +génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou +agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle +à ses traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise, +et qu'Eugénie venait bouleverser ses plans et détruire +toutes ses notions, la virago avait bien de la peine à ne +pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une douce parole +de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer +toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement, +comme la mer après une tempête.</p> + +<p>Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai +important d'une vie nouvelle, Horace, retranché dans la +sienne, se livrait à des essais littéraires. Dès que je fus +un peu rendu à la liberté, j'allai le voir; car depuis plusieurs +jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son +intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite +chambre garnie avec une sorte d'affectation. Il avait +mis son couvre-pied sur sa table, afin de lui donner un +air de bureau. Il avait placé un de ses matelas dans l'embrasure +de la porte, afin d'intercepter les bruits du voisinage; +et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui, +il s'était fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau +de théâtre. Il était assis devant sa table, les coudes +en avant, la tête dans ses mains, la chevelure ébouriffée; +et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets manuscrits, +soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, +et s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux +effarouchés.</p> + +<p>Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un +regard indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.</p> + +<p>«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle <i>la Malédiction</i>, +chapitre 1er! mais non, cela s'appelle <i>le Nouveau René</i>, +Ier chapitre... Eh non! voici <i>Une Déception</i>, +livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, <i>le Dernier +Croyant</i>, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème! +chant Ier, <i>la Fin du monde</i>. Ah! une ballade! <i>la Jolie +Fille du roi maure</i>, strophe 1ère; et sur cette autre +feuille, <i>la Création</i>, drame fantastique, scène 1ère; et +puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne! <i>les Truands +philosophes</i>, acte 1er; et par ma foi! encore autre chose! +un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche +de front, tu vas, mon cher Horace, faire invasion dans la +littérature.»</p> + +<p>Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, +m'arrachant des mains tous ces commencements, dont +aucun n'avait été poussé au delà d'une demi-page, il les +froissa, en fit une boule, et la jeta dans la cheminée.</p> + +<p>«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions +entièrement abandonnées pour une plaisanterie? +lui dis-je.</p> + +<p>—Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, +je le veux bien! Causons, rions tant que tu +voudras; mais si tu me railles avant que mon char soit +lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux au +galop.</p> + +<p>—Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon +chapeau; je ne veux pas te déranger dans le moment +de l'inspiration.</p> + +<p>—Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; +l'inspiration ne viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, +et tu viens à point pour me distraire de moi-même. Je +suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a trois nuits que je +n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.</p> + +<p>—Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite. +Tu dois avoir quelque chose en train. Veux-tu me le +lire?</p> + +<p>—Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction; +c'est une chose plus difficile que je ne croyais de se +mettre à barbouiller du papier. Vraiment, c'est rebutant. +Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les yeux, je +vois une armée, un monde de créations se peindre et +s'agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, +tout cela disparaît. J'avale des pintes de café, je fume +des pipes par douzaines, je me grise dans mon propre +enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme +un volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, +la lave se fige et l'inspiration se refroidit. Pendant +le temps d'apprêter une feuille de papier et de tailler +ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre me donne +des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire +par des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées +ardentes, vives, mobiles comme les rayons du soleil +teignant les nuages de l'air! Oh! c'est un métier, cela +aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me +poursuivra partout!</p> + +<p>—Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver +une manière d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une +forme sensible? Je n'en connais pas.</p> + +<p>—Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime +abord, sans fatigue, mais sans effort, comme l'eau murmure +et comme le rossignol chante.</p> + +<p>—Le murmure de l'eau est produit par un travail, et +le chant du rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu +les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine +et s'essayer difficilement à leurs premiers airs? Toute +expression précise d'idées, de sentiments, et même d'instincts, +exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier +essai, l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité +que donne une longue pratique?»</p> + +<p>Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance +qui lui manquaient, mais que le temps matériel +de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés. +Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée, +tandis qu'il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour +cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une lettre +spirituelle et charmante au courant de la plume; mais +il me semblait bien que donner une forme tant soit peu +étendue et complète à une idée quelconque demandait +plus de patience et de travail. L'esprit d'Horace n'était +certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du trop +d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions; +mais il manquait absolument de cette force d'élaboration +qui doit présider à l'emploi de la forme. Il ne savait pas +travailler; plus tard, j'appris qu'il ne savait pas souffrir.</p> + +<p>Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois +que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée +sur le sujet qu'on traite, sans compter une certaine +somme d'autres idées également arrêtées pour appuyer +ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur +quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, +à mesure qu'il les développait, et il le faisait d'une +façon assez brillante; aussi en changeait-il souvent, et +le Masaccio, en l'écoutant, avait coutume de répéter +entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se +suivent et ne se ressemblent pas.»</p> + +<p>Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper +et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en +usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un +emploi plus solennel, il faut peut-être savoir un peu +mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était +pas embarrassé de le trouver dans une discussion; mais +ses opinions, auxquelles il ne croyait qu'au moment de +les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son +coeur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail +intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat +l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée +par la flamme de l'Etna.</p> + +<p>A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers +peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents; +c'est en général la puissance de la jeunesse. +Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les +émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société; +en un mot, n'ayant appris ce qu'il savait que dans les +livres, il ne pouvait être poussé ni par une révélation +supérieure ni par un besoin généreux, au choix de tel ou +tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était riche +de fictions entassées dans son intelligence par la culture, +et toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée, +il se croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait +pas s'attacher à ces créations fugitives qui ne remuaient +pas son âme, et qui, à vrai dire, n'en sortaient pas, puisqu'elles +étaient le produit de certaines combinaisons de +la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous +quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; +car il était homme de goût, et son amour-propre n'avait +rien de sot. Alors il raturait, déchirait, recommençait, +et finissait par abandonner son oeuvre pour en essayer +une autre qui ne réussissait pas mieux.</p> + +<p>Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il +se trompait en l'attribuant au dégoût de la forme. La +forme était la seule richesse qu'il eût pu acquérir dès +lors avec de la patience et de la volonté; mais cela n'aurait +jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait +essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les +plus chatoyantes de métaphores, les plus chargées de +tours ingénieux et charmants, n'ont cependant aucune +valeur.</p> + +<p>Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans +le convaincre. Après l'essai que, depuis plus d'un mois, +il s'obstinait à faire, il s'aveuglait encore. Il croyait que +le bouillonnement de son sang, l'impétuosité de sa jeunesse, +l'impatience fiévreuse de s'exprimer, étaient les +seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout +ce qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de +trois vers, une telle ressemblance avec les auteurs dont +il s'était nourri, qu'il rougissait de ne faire que des pastiches. +Il me montra quelques vers et quelques phrases +qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul +Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus +difficile de tous à imiter, à cause de sa manière nette et, +serrée; mais ces courts essais, qu'on aurait pu appeler +des fragments de fragments, n'eussent été, dans l'oeuvre +de ses modèles, que des appendices servant d'ornement +à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace +ne l'avait pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué +(et il l'était lui-même) du plagiat manifeste, car cette +idée n'était point à lui: elle était à eux; elle était à tout +le monde. Pour y mettre son cachet, il eût fallu qu'il la +portât dans sa conscience et dans son coeur, assez profondément +et assez longtemps pour qu'elle y subît une +modification particulière; car aucune intelligence n'est +identique à une autre intelligence, et les mêmes causes +ne produisent jamais les mêmes effets dans l'une et dans +l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils s'essayer simultanément +à rendre un même fait ou un même sentiment, +à traiter un même sujet, sans le moindre danger +de se rencontrer. Mais pour qui n'a point subi cette cause, +pour qui n'a pas vu ce fait ni éprouvé ce sentiment par +lui-même, l'individualité, l'originalité, sont impossibles. +Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace +fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il +y usa en pure perte le peu de volonté qu'il avait amassée +pour sortir de l'inaction. Quand il fut harassé de fatigue, +abreuvé de dégoût, presque malade, il sortit de sa retraite, +et se répandit de nouveau au dehors, cherchant +des distractions et voulant même essayer, disait-il, des +passions, pour voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie.</p> + +<p>Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer +sans but sur cette mer orageuse, sans aucune expérience +pour se préserver, c'est risquer plus qu'on ne pense. Il +s'était aventuré de même dans la carrière littéraire; mais +comme là il ne devait pas trouver de complice, le seul +désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de +temps perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, +sous la conduite de l'<i>aveugle dieu?</i></p> + +<p>Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. +En fait de passions, ne se perd pas qui veut. Horace +n'était point né passionné. Sa personnalité avait +pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune +tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer +des êtres sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, +en attendant, il se préférait, avec quelque raison, à tous +les êtres vulgaires avec lesquels il pouvait établir des +rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il risquât sa précieuse +santé avec des prostituées de bas étage. Il était +incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles +qui ne cèdent qu'à des offres considérables ou à des démonstrations +d'engouement qui raniment leur coeur éteint +et réveillent leur curiosité blasée. Il faisait profession +pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à l'intolérance +la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et +vraiment grand de <i>Marion Delorme</i>. Il aimait l'oeuvre +sans être pénétré de la moralité profonde qu'elle renferme. +Il se posait en Didier, mais seulement pour une +scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de sa découverte, +accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses +malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait +que Didier ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, +une minute après, la tête tranchée.</p> + +<p>Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à +des existences plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les +brisât par son caprice ou son orgueil, et qu'il ne remplît +la sienne propre de regrets ou de remords. Heureusement +cette victime n'était pas facile à trouver. On ne trouve +pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et +de parti pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans +les mêmes conditions. Pour aimer, il faut commencer +par comprendre ce que c'est qu'une femme, quelle protection +et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré +de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité +des sexes devant Dieu, des injustices de l'ordre social et +de l'opinion vulgaire à cet égard, l'amour peut se révéler +dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté; mais à +celui qui est imbu des erreurs communes de l'infériorité +de la femme, de la différence de ses devoirs avec les +nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des +émotions et non un idéal, l'amour ne se révélera pas. +Et, à cause de cela, l'amour, ce sentiment que Dieu a +fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit nombre.</p> + +<p>Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette +grande question humaine. Il riait volontiers de ce qu'il +ne comprenait pas, et, ne jugeant le saint-simonisme +(alors en pleine propagande) que par ses côtés défectueux, +il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme. C'était +son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards, +ce n'était du moins sous aucun rapport sérieux à +lui connu. Il ne voyait là que les habits bleus et les fronts +épilés des <i>pères</i> de la nouvelle doctrine, et c'en était +assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse toute l'idée +saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière, +et se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine +que la société consacre et sanctifie, sans vouloir +tremper dans aucun pédantisme, pas plus, disait-il, dans +celui des conservateurs que dans celui des novateurs.</p> + +<p>Avec ces notions vagues et cette absence totale de +dogme religieux et social, il voulait expérimenter l'amour, +la plus religieuse des manifestations de notre vie morale, +le plus important de nos actes individuels par rapport à +la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui peut réhabiliter +l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance +fanatique, qui peut du moins lui conserver une +apparence d'ordre et une espèce de vertu en suivant les +traditions du passé.</p> + +<p>Sa première passion fut pour la Malibran.</p> + +<p>Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta +de l'argent, et y alla toutes les fois que la divine +cantatrice paraissait sur la scène. Certes, il y avait de +quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais désiré que +cette adoration continue occupât plus longtemps son +imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions +plus durables et plus complètes. Mais Horace ne +savait pas attendre. Il voulut réaliser son rêve, et il fit +<i>des folies</i> pour madame Malibran, c'est-à-dire qu'il s'élança +sous les roues de sa voiture (après l'avoir guettée +à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; +puis il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin +il lui écrivit une lettre délirante, comme il avait écrit +quelques semaines auparavant à madame Poisson. Il ne +reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre, et il +ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée, +si on l'avait reçue.</p> + +<p>Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif +chagrin. Il en fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua +de lui-même pour avoir cru un instant que «l'orgueil +du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix d'un hommage +ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une +seconde lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme, +merci! vous m'avez désabusé de la gloire;» et qui finissait +par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez enivrée +de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les +illustres amis qui vous entourent, un coeur qui vous +comprenne, une intelligence qui vous réponde!»</p> + +<p>Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant +que probablement madame Malibran en recevait de semblables +plus de trois fois par semaine, et qu'elle ne perdait +plus son temps à les lire. Cette réflexion lui donna +à penser.</p> + +<p>«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de +montrer ma première lettre et d'en rire avec ses amis, +j'irais la siffler ce soir dans <i>Tancrède</i>; car enfin elle +chante faux quelquefois!</p> + +<p>—Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, +lui dis-je; et s'il parvenait jusqu'aux oreilles de +la cantatrice, elle se dirait, en souriant: «Voici un de +mes billets doux qui me siffle; c'est le revers du bouquet +d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de +plus au milieu de tous les autres hommages.»</p> + +<p>Horace frappa du poing sur sa table.</p> + +<p>«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette +lettre! s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de +fantaisie, et si quelque jour j'illustre le nom obscur que +je porte, <i>elle</i> ne pourra pas dire: «J'ai celui-là dans +mes épluchures.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<p>Horace abandonna pour quelques instants les lettres +et l'amour, et vint, après ces premières crises, se reposer +sur le divan de mon balcon, en regardant d'un air +de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en me +cassant des pipes, selon son habitude.</p> + +<p>Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes +études et pour mes affaires, il fallait bien le laisser étendu +sur mon tapis; car, pour le tirer de sa superbe indolence, +il eût fallu lui signifier que cela me déplaisait; et, +en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne ferait +pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient +la figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de +trancher du jeune seigneur libertin avec elles; et comme +je l'aimais véritablement, j'avais du plaisir à le retrouver +quand je rentrais, et à lui faire partager notre modeste +repas de famille.</p> + +<p>Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui +une mention particulière dans ses secrètes pensées, que +lorsqu'elle était l'objet de ses oeillades au comptoir du +café Poisson. Il lui rendait désormais la pareille, ne lui +pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que, dans +le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours +frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa +conversation sobre, sensée et délicate. Elle embellissait +à vue d'oeil. Toujours mélancolique, elle n'avait plus +cette expression d'abattement que donne l'esclavage. +M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus +de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne +le dimanche; et sa santé, longtemps altérée, se consolidait +par le régime doux et sain que je lui prescrivais, et +qu'elle observait avec une absence de caprices et de révoltes +rare chez une femme nerveuse. Sa présence attirait +bien chez moi quelques amis de plus que par le +passé; Eugénie se chargeait d'éconduire ceux dont la +sympathie était trop visiblement improvisée. Quant aux +anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus assidus +que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants +hardis et espiègles dans la rue prenaient tout à +coup, sous nos toits, des manières polies, une gaieté +chaste et un langage sensé, pour complaire à d'honnêtes +filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose +d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le +coeur froid et de l'esprit farouche pour ne pas goûter, +dans cet essai de sociabilité bienveillante et pure, un +plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en trouvaient +bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. +Nos jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs +plus douces que celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. +Marthe y oubliait l'horreur de son passé; Suzanne +y riait de bon coeur, et s'y faisait un esprit plus juste que +celui de la province. Louison y progressait moins que les +autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa +rude franchise, et, quoique toujours farouche dans son +rigorisme, elle n'était pas fâchée d'être traitée comme +une dame par des jeunes gens dont elle s'exagérait peut-être +beaucoup l'élégance et la distinction.</p> + +<p>Insensiblement Horace trouva un grand charme dans +la société de Marthe. Ne pouvant pas savoir si elle avait +jamais reçu sa lettre, il eut l'esprit de se conduire comme +un homme qui ne veut pas se faire repousser deux fois. +Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée qui pouvait +devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement +le progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, +était une réparation de bon goût pour le passé.</p> + +<p>Cette situation est la plus favorable au développement +de la passion. On y franchit de grandes distances d'une +manière insensible. Quoique mon jeune ami ne fût disposé, +ni par nature, ni par éducation, aux délicatesses de +l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put se +défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la +passion, et fut éloquent. C'était la première fois que +Marthe entendait ce langage. Elle n'en fut pas effrayée +comme elle s'était attendue à l'être; elle y trouva même +un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle +s'avoua surprise, émue, demanda du temps pour comprendre +ce qui se passait en elle, et lui laissa l'espérance.</p> + +<p>Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène +par l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et +à l'autre; j'étais l'ami de tous deux; si j'estimais davantage +Arsène, je puis dire que j'avais plus d'amitié et +d'attrait pour Horace. Entre ces deux poursuivants de la +Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez embarrassé +de me prononcer, si j'avais eu un conseil à +donner. Mon affection me défendait de nuire à l'un des +deux; mais Eugénie éclaira ma conscience.</p> + +<p>«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle, +et Horace n'a pour Marthe qu'une fantaisie. Dans +l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse, un ami, un protecteur, +un frère; l'autre se jouera de son repos, de son +honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau +caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile. +C'est à Marthe que vous devez votre sollicitude +tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet +écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus +je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à +vous de l'éclairer: elle croira plus en vous qu'en moi. +Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne l'aimera jamais.»</p> + +<p>Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à +affirmer. Qu'en savions-nous après tout? Horace était +assez jeune pour ignorer même l'amour; mais l'amour +pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir tout à +coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la +noble Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, +et je promis de tenter le moyen qu'Eugénie me +suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour +le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.</p> + +<p>Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un +carabin? Eh! mon Dieu oui. J'avais, avec plusieurs nobles +maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières +et durables, qui pouvaient toujours me mettre +en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg +Saint-Germain avait de plus brillant et de plus +aimable. J'avais un unique habit noir qu'Eugénie me +conservait avec soin pour ces grandes occasions, des +gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de les +frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, +moyennant quoi je sortais environ une fois par mois de +ma retraite; j'allais voir les anciens amis de ma famille, +et j'étais toujours reçu à bras ouverts, quoiqu'on sût fort +bien que je ne me piquais pas d'un ardent légitimisme. +Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, de +n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais +né gentilhomme et de très-bonne souche.</p> + +<p>Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, +avant de naître, par les révolutions, j'avais été élevé par +mon respectable père, l'homme le plus juste, le plus +droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il m'avait +enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, +à dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui +mon diplôme de bachelier ès-lettres. Puis nous étions +revenus ensemble dans notre modeste maison de province, +et là il m'avait dit:—Tu vois que je suis attaqué +d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles +m'emportent plus tôt que nous ne pensons, ou du moins +qu'elles affaiblissent ma mémoire, ma volonté et mon +jugement. Je veux employer ce peu de lucidité qui me +reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et +t'aider à fixer tes idées.</p> + +<p>«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent +se consoler de la perte du régime de la dévotion et +de la galanterie, le siècle est en progrès et la France +marche vers des doctrines démocratiques que je trouve +de plus en plus équitables et providentielles, à mesure +que j'approche du terme où je retournerai nu vers celui +qui m'a envoyé nu sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment +religieux de l'égalité des droits entre tous les +hommes, et je regarde ce sentiment comme le complément +historique et nécessaire du principe de la charité +chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en +travaillant, selon tes forces et tes lumières, pour acquérir +et maintenir ta place dans la société. Je ne désire point +pour toi que cette place soit brillante. Je te la désire indépendante +et honorable. Le mince héritage que je te +laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens +d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras +et tu soutiendras ta famille, si tu en as une, et +si cette éducation a porté ses fruits. Je sais bien que les +nobles de notre entourage me blâmeront beaucoup, dans +les commencements, de donner à mon fils une profession, +au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. +Mais un jour n'est pas loin peut-être où ils +regretteront beaucoup d'avoir rendu les leurs propres +uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai +appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une +éducation de gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner +d'autres arts que l'équitation et la chasse. J'ai trouvé en +toi une docilité affectueuse dont je te remercie au nom +de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore +plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»</p> + +<p>Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter +mes premières études, et à développer les idées dont il +m'avait donné le germe. Il me fit examiner les éléments +de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle je me +sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de +le voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager +qui m'influença, mais il est certain qu'une vocation prononcée +me poussa vers l'étude de la médecine.</p> + +<p>Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer +à Paris; mais il était dans un si déplorable état de +santé, que j'obtins de lui de rester encore quelques mois +pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers une éternelle +séparation. Son mal empirait toujours; les mois et +les saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, +mais sans rien ôter à son courage. À chaque +redoublement de la maladie, il voulait me renvoyer, disant +que j'avais quelque chose de plus important à faire +que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, +et me permit de lui fermer les yeux. Un moment +avant que d'expirer, il me fit renouveler le serment que +je lui avais fait bien des fois d'entreprendre sur-le-champ +mes éludes.</p> + +<p>Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la +douleur dont j'étais accablé, je poussai activement les +préparatifs de mon départ. Il avait lui-même mis ordre à +mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf ans, +afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années +de travail à Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis +quatre ans, vivant de mes trois mille francs de rente, et +voyant approcher l'époque de mes examens sans avoir +rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur +des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes +relations avec celles de nos connaissances pour lesquelles +il avait eu de l'estime et de l'affection.</p> + +<p>De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans +sa jeunesse, malgré la différence des fortunes, avait eu, +disait-on, pour mon père des sentiments fort tendres. +Une amitié loyale avait survécu à cet amour, et mon +père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais +cette personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie +rencontrée dans ma vie.»</p> + +<p>Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. +Quoique fort riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique +fort bien née, elle n'avait aucun préjugé aristocratique. +Elle possédait plusieurs châteaux, l'un desquels +touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans +celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, +en outre, un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, +comme elle aimait la causerie, elle y rassemblait une +société assez agréable. L'étiquette et la morgue en étaient +bannies; on y voyait des gens du monde, tous appartenant +à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et +en même temps quelques gens de lettres et des artistes +de toutes les opinions. On pouvait professer là les idées +les plus nouvelles; mais le juste-milieu et la bourgeoisie +parvenue ne trouvaient point grâce devant madame de +Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes, +des opinions républicaines et de la pauvreté fière +et discrète.</p> + +<p>Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des +affaires importantes, et quoique la saison fût avancée, +elle ne se disposait pas encore à partir. Son cercle était +fort restreint, et l'élément artiste et littéraire, qui ne va +guère à la campagne qu'en automne (quand il y va), +<i>donnait</i> plus dans son salon que l'élément noble. Elle +m'accorda gracieusement la faveur de lui présenter un +de mes amis, et un soir je lui menai Horace.</p> + +<p>Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions +sur la manière de se présenter dans le monde, et +de s'y tenir convenablement. Ce n'était pas tout à fait la +première l'ois qu'il lui arrivait de voir des personnes de +cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus d'indulgence +à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à +ne pas avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame +de Chailly. Il se faisait de ce qu'il appelait cette partie +une sorte de fête; il se promettait d'observer, d'examiner +et de recueillir des faits pour son prochain roman; +et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à l'idée +de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte +d'un petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, +en un mot de faire le personnage ridicule de la comédie +classique.</p> + +<p>Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des +gants jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau, +Eugénie, qui fondait de grandes espérances de salut +pour Marthe de ce <i>début parmi les comtesses</i>, s'amusa +à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il ne savait +le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, +lui apprit à ne pas mettre son chapeau sur +l'oreille, et sut, en un mot, lui donner un air presque +<i>comme il faut</i>. Il se prêta de fort bonne grâce à ses corrections, +s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui +faisait deviner à une femme du peuple mille petites +choses de goût dont il ne se fût jamais avisé tout seul, et +s'étonna de l'indifférence, peut-être affectée, avec laquelle +Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond, +Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller +dans le monde, et quoiqu'elle ne se fût point avoué +qu'elle aimait Horace, elle avait le coeur serré d'une +épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace, riant +aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha +d'elle d'une manière comique, lui attribuant le +rôle de la comtesse de Chailly. A ce moment-là, Marthe, +frappée du salut respectueux qu'il lui adressait, devint +Tremblante, et se tournant vers moi;</p> + +<p>«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les +grandes dames?</p> + +<p>—Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un +peu leste; madame de Chailly est une personne âgée. +Recommencez-moi cela, Horace. Et puis, tenez, quand +vous vous retirerez, madame de Chailly vous invitera +certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles +très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la +main, parce qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle +pour mes amis. Vous devez alors prendre cette +main du bout de vos doigts, et l'approcher de vos lèvres.</p> + +<p>—Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la +main de Marthe.</p> + +<p>Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait +une vive souffrance.</p> + +<p>«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la +grosse main rouge de Louison, et en baisant son propre +pouce.</p> + +<p>—Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison +toute scandalisée. On a bien raison de dire que le plus +beau monde est le plus malhonnête. Voyez-vous ça! cette +vieille comtesse qui se fait baiser les mains par des jeunes +gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, +moi, et je vous campe le plus beau soufflet....</p> + +<p>—Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant, +on n'a pas envie de s'y exposer. Allons, Théophile, +partons-nous? Je me sens tout à fait à l'aise, et tu +vas voir comme je saurai prendre des airs de marquis. +Je vais bien m'amuser.»</p> + +<p>Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais. +Il traversa une douzaine de personnes pour saluer +la maîtresse de maison, sans gaucherie, et avec un air +qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop humble. Sa +figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly, +belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose +merveilleuse, aucune des méfiances hautaines qu'elle +avait en général pour les nouveaux venus.</p> + +<p>On venait de prendre le café, on passa au jardin, et +l'on s'y distribua en deux groupes: l'un qui se promena +avec la belle-mère, active et enjouée, l'autre qui s'assit +autour de la bru, romanesque et nonchalante.</p> + +<p>C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des +arbres taillés, des statues malingres, et un mince filet +d'eau qu'on faisait jaillir quand la vicomtesse l'ordonnait. +Elle prétendait aimer <i>ce bruit d'eau fraîche sous +le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, +ne voyant plus ce bassin misérable et cette eau verdâtre, +elle pouvait se figurer être à la campagne auprès +d'une eau libre et courante à travers les prés</i>.</p> + +<p>En parlant ainsi, elle s'étendit sur une causeuse qu'on +lui roula du salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. +Un petit arbre exotique se penchait sur sa tête avec de +faux airs de palmier. Sa cour, composée de ce qu'il y +avait de plus jeune et de plus galant dans la société de +ce jour-là, s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans +une béatitude un peu guindée, une foule de jolis propos +qui ne signifiaient rien du tout. Ce groupe n'eût pas été +celui que j'aurais choisi, si la nécessité de surveiller Horace +dans sa première apparition ne m'eût forcé d'écouter +l'esprit <i>cherché</i> de la vicomtesse, bien inférieur, +selon moi, à l'esprit <i>chercheur</i> de sa belle-mère. Je craignais +qu'Horace n'en fût bientôt las; mais, à ma grande +surprise, il y trouva un plaisir extrême, quoique son rôle +y fut assez délicat et difficile à remplir.</p> + +<p>En effet, ce n'était pas une petite épreuve pour son +aplomb et son bon sens. Il était évident que, dès le premier +coup d'oeil, la vicomtesse avait pris une sorte d'intérêt +à pénétrer en lui, pour savoir si <i>son ramage se +rapportait à son plumage</i>. Au lieu de le tenir à distance +jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe +de l'épée, elle lui facilitait avec une complaisance sournoise +l'occasion de montrer d'emblée s'il était un homme +de sens ou un sot. Elle mit tout de suite la conversation +sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrait son +sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature, +en jetant à la tête du premier venu cette question insidieuse: +«Avez-vous lu la dernière pièce de vers de +M. de Lamartine?</p> + +<p>—<i>Est-ce à moi</i>, Madame, <i>que ce discours s'adresse?</i> +demanda un jeune poëte monarchique et religieux qui +s'était assis presque à ses pieds d'un air contemplatif.</p> + +<p>—Comme vous voudrez,» répliqua la vicomtesse en +faisant voltiger avec le vent de son éventail ses longues +touffes de cheveux châtains roulés en spirales légères.</p> + +<p>Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières +<i>Méditations</i> très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir +d'imiter M. de Lamartine, il le rabaissait avec +amertume.</p> + +<p>La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait +son motif, et Horace, encouragé par un regard distrait +qu'elle laissa tomber sur lui, hasarda quelques syllabes. +Des trois ou quatre autres personnes qui le guettaient, +trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de +la vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal +disposés pour le nouveau venu, dont la crinière avantageuse +et la parole accentuée annonçaient quelque prétention +à la supériorité. On prit généralement parti +contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu'il +se fâcherait et dirait quelque sottise.</p> + +<p>L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla +beaucoup trop haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté +qu'il n'était de bon goût et de bonne compagnie de le +faire; mais il ne dit point les sottises auxquelles on s'attendait.</p> + +<p>Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais +qui donnèrent la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse +et même à ses adversaires; car dans un certain +monde superficiel et ennuyé, on vous pardonne plus aisément +un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant preuve +d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus +d'une femme blasée.</p> + +<p>Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la +vérité. Dussé-je être accusé de trahir les miens, ou du +moins de me séparer d'intentions de la classe où je suis +né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf quelques exceptions, +la société légitimiste était encore, en 1831, d'une +médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie +française, qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue +dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages; +et si l'on veut trouver encore quelque chose qui y ressemble, +c'est dans les coulisses de certains théâtres ou +dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. +Là, vous entendez un dialogue plus trivial, mais +aussi rapide, aussi enjoué, et beaucoup plus coloré que +celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela seul pourra +donner à un étranger quelque idée de la verve et de la +moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. +Pour ne parler que de l'esprit qui se consomme +abondamment dans les mansardes d'étudiant ou d'artiste, +je puis bien dire qu'on en débite en une heure, +entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de +quoi défrayer tous les salons du faubourg Saint-Germain +pendant un mois. Il faut l'avoir entendu pour le croire. +Moi qui, sans prévention et sans parti pris, passais fréquemment +d'une société à l'autre, j'étais confondu de la +différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon +mot faire le tour d'un salon comme un joyau précieux +qu'on se passait de main en main, qui avait tant traîné +chez nous que personne n'eût voulu le ramasser. Je ne +parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien prouvé +qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; +quant à de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde +génération. Les parvenus de ce temps-ci ont poussé +à l'ombre de l'industrie, dans l'atmosphère pesante des +usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du gain, et +toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants, +élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la +petite bourgeoisie, qui, à défaut d'argent, veut parvenir, +elle aussi, par les voies de l'intelligence, sont en général +incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus +fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie nobiliaire. +Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs +dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de +prescriptions religieuses et politiques, sont rarement +intelligents, et jamais instruits. L'absence de cour, la +perte des places et des emplois, le dépit causé par les +triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de les +effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir +meilleur à mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, +était, à l'époque de mon récit, le plus triste qu'il y eût +en France.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image8.png"></p> +<br> + +<p>Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout +celui des grandes villes, passe pour infiniment spirituel. +Je conteste l'épithète. L'esprit n'existe qu'à la condition +d'être épuré par un goût que le peuple ne peut pas avoir, +ce goût lui-même étant le résultat de certains vices de +civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple +n'a donc pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il +a la poésie, il a le génie. Chez lui la forme n'est rien, il +n'use pas son cerveau à la chercher; il la prend comme +elle lui vient. Mais ses pensées sont pleines de grandeur +et de puissance, parce qu'elles reposent sur un principe +de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé +au fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, +quelle qu'en soit l'expression, elle saisit et foudroie +comme l'éclair de la vérité divine.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII.</h3> + +<p>Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours +par le feu de la discussion, il défendit ses auteurs +romantiques, qu'on lui contestait en masse et en détail. +Il rompit des lances pour tous, et fut vivement soutenu +par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme +en matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que +les adversaires furent bien faibles, et je ne concevais pas +comment Horace pouvait perdre son temps et ses paroles +à leur tenir tête.</p> + +<p>La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses +amis dans une allée voisine, m'appela d'un signe.</p> + + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image9.png"></p> +<br> + +<p>«Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il +donc à tempêter de la sorte? Est-ce que ma belle-fille le +raille? Prends garde à lui. Tu sais qu'elle est fort +cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui n'en +ont pas.</p> + +<p>—Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j'avais, +depuis mon enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), +il a de l'esprit tout autant qu'il lui en faut pour se défendre, +et même pour se faire goûter.</p> + +<p>—Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux? +Il est fort bien de sa personne, et il me parait fort romantique. +Heureusement Léonie n'est pas romanesque. +Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de +son esprit.»</p> + +<p>J'arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l'auditoire +qu'il avait captivé, et je restai un peu derrière la charmille +pour écouter ce qu'on dirait de lui.</p> + +<p>«C'est un drôle de corps que ce petit monsieur-là, +dit la vicomtesse en reprenant le jeu de son éventail.</p> + +<p>—C'est un fat, répondit le poëte légitimiste.</p> + +<p>—Un fat! c'est être bien sévère, dit le vieux marquis +de Vernes; je crois que <i>présomptueux</i> serait un mot +plus juste. Mais c'est un jeune homme de beaucoup de +mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit le +monde.</p> + +<p>—Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.</p> + +<p>—Parbleu! il en a à revendre, dit le marquis; mais +il manque de tact et de mesure.</p> + +<p>—Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman +s'en est-elle emparée? Vous ne vous prononcez pas, monsieur +de Meilleraie? dit-elle à un jeune dandy qu'elle +avait l'air de subjuguer.</p> + +<p>—Mon Dieu! Madame, répondit celui-ci avec une +aigreur froide, vous vous prononcez tellement vous-même, +que je ne puis que baisser la tête et dire <i>amen</i>.»</p> + +<p>La vicomtesse Léonie de Chailly n'avait jamais été +belle; mais elle voulait absolument le paraître, et à force +d'art elle se faisait passer pour jolie femme. Du moins +elle en avait tous les airs, tout l'aplomb, toutes les allures +et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux verts d'une +expression changeante qui pouvait, non charmer, mais +inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses +dents problématiques; mais elle avait des cheveux superbes, +toujours arrangés avec un soin et un goût remarquables. +Sa main était longue et sèche, mais blanche +comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays +du monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait +à beaucoup de gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut +appeler une beauté artificielle.</p> + +<p>La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; +mais elle voulait absolument en avoir, et elle faisait croire +qu'elle en avait. Elle disait le dernier des lieux communs +avec une distinction parfaite, et le plus absurde des paradoxes +avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait un +procédé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des +hommages: elle était d'une flagornerie impudente avec +tous ceux qu'elle voulait s'attacher, d'une causticité impitoyable +pour tous ceux qu'elle voulait leur sacrifier. +Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la +sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits +accessibles à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, +d'érudition et d'excentricité. Elle avait lu un peu de +tout, même de la politique et de la philosophie; et vraiment +c'était curieux de l'entendre répéter, comme venant +d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le +matin dans un livre ou entendu dire la veille à quelque +homme grave. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une +intelligence artificielle.</p> + +<p>La vicomtesse de Chailly était issue d'une famille de +financiers qui avait acheté ses titres sous la régence; +mais elle voulait passer pour bien née, et portait des +couronnes et des écussons jusque sur le manche de ses +éventails. Elle était d'une morgue insupportable avec les +jeunes femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire +des mariages d'argent. Du reste, elle accueillait assez +bien les jeunes gens de lettres et les artistes. Elle tranchait +avec eux de la patricienne tout à son aise, affectant +devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. +Enfin, elle avait une noblesse artificielle, comme tout le +reste, comme ses dents, comme son sein, et comme son +coeur.</p> + +<p>Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense +dans le monde, et qui on a vu une les a toutes vues. Horace +joignait au plaisir de la nouveauté une ingénuité si +complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse à la première +parole, et que la tête lui en tourna.</p> + +<p>«Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il +en revenant le soir dans les longues rues désertes du +faubourg Saint-Germain; c'est un esprit, une grâce, un +je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais qui +me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux +qu'une femme ainsi travaillée, ainsi façonnée à plaire +par de longues études! Tu appelles cela de la coquetterie? +Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et +bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, +cela, et une science au profit des autres. Je ne sais vraiment +pas pourquoi l'on médit des coquettes: une femme +qui est occupée d'un autre soin que celui de plaire n'est +plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la première +femme véritable que je rencontre.</p> + +<p>—Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît, +et, pour mon compte...</p> + +<p>—C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là: elle ne +les trouve pas dignes de la moindre attention. Elle a du +discernement.</p> + +<p>—Grand merci de l'application,» repris-je. Il ne m'entendit +même pas; il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. +Il ne se gêna pas pour en parler devant Marthe le +lendemain, et dit contre les femmes simples et sévères +des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla travailler +dans une autre chambre.</p> + +<p>«Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie; +l'épreuve a réussi mieux que je n'espérais. Il a pris feu +comme un brin de paille; j'espère que Marthe est +guérie.»</p> + +<p>Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus +gaie que de coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement. +Il nous annonça que sa présence au café Poisson n'étant +plus nécessaire, il changeait de condition.</p> + +<p>«Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la +peinture?</p> + +<p>—Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio; +mais pas maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore +assez d'ouvrage assuré pour l'année. Est-ce que vous ne +pourriez pas me faire placer quelque part comme employé, +pour tenir une comptabilité quelconque? dans une +régie de théâtre, dans une administration d'omnibus, +que sais-je? Vous avez des connaissances, vous autres!</p> + +<p>—Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien +ni assez vite. Et puis, savez-vous la tenue des livres?</p> + +<p>—J'apprendrai, dit Arsène.</p> + +<p>—Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil +à vous donner, c'est de persévérer dans la condition +que vous venez d'essayer; vous vous en acquittez fort +bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. Servez +dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café; +vous gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. +Si Théophile le veut, il peut vous placer chez quelque +grand seigneur, ou seulement chez quelque brave dame +du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne le +prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? +Réponds donc, Théophile!</p> + +<p>—C'est assez de domesticité comme cela, répondit +Arsène, qui comprenait fort bien l'intention qu'avait Horace +de le rabaisser aux yeux de Marthe; j'y reviendrai +si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est un état +qu'on méprise...</p> + +<p>—Qu'est-ce qui se permet de le mépriser? s'écria +Louison tout en feu, en suivant la direction involontaire +qu'avait prise le regard de Paul; est-ce que c'est vous, +Marton, qui méprisez mon frère?</p> + +<p>—Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton +sévère, pour faire baisser ses yeux menaçants levés sur +Marthe.</p> + +<p>—Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on +te méprise: je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je +ne vois pas en quoi mademoiselle Marton...»</p> + +<p>Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit la +main pour l'apaiser. Il était prêt à éclater contre sa +soeur.</p> + +<p>«Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il +s'assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison, +dont les yeux se remplirent de larmes.</p> + +<p>«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt +qu'il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne +peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoiselle +Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien, je vous +assure, ne font pas autre chose que de <i>déconsidérer</i> mon +frère.</p> + +<p>—Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère, +qui vous l'a dit, vous connaît bien. Jamais Marthe +n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa +louange.</p> + +<p>—Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant, +et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit +devant lui, de crainte d'amener une querelle; mais puisqu'il +n'est plus là, et que voici les coupables (elle désignait +alternativement Marthe, qui l'écoutait avec une +pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur +la commode et les jambes sur le dossier d'une chaise, +ne daignait pas l'interrompre), je dirai ce que j'ai entendu, +pas plus tard qu'avant-hier, lorsque <i>monsieur</i> +et <i>madame</i> causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive +assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, +nous dans l'autre; avec ça que c'est commode pour +s'entendre sur l'ouvrage! On va, on vient, ça promène; +et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à +perdre.</p> + +<p>—Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant +sur son coude et en la regardant avec un calme plein de +mépris: eh bien, poursuivez, fille d'Hérodias! Je verrai +ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour votre +souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous +écoutez aux portes.</p> + +<p>—Oui, que j'écoute aux portes quand j'entends le +nom de mon frère! Et vous disiez comme cela que c'était +bien dommage qu'il se fût fait valet, et qu'il était perdu. +Et mademoiselle Marton, au lieu de vous traiter comme +vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air +étonné:—Comment donc? comment donc, perdu?—Oui, +que vous avez dit: il aurait beau changer de condition, +maintenant, il lui resterait toujours quelque +chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. +Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un +galérien.</p> + +<p>—Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit +Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu +ma réponse: j'ai dit que quand cela serait vrai, Arsène +ennoblirait la plus vile des conditions.</p> + +<p>—Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce +pas avouer que mon frère est dans une condition vile? Je +voudrais bien savoir comment étaient faits vos ancêtres, +et si nous n'avons pas tous été élevés à travailler pour +vivre.»</p> + +<p>Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute +la nuit; car il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre +que ceux qui ne comprennent pas la valeur des mots, et +qui en altèrent le sens dans leur imagination. J'envoyai +coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon ma +coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me +plaindre à Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient +à leur compagne.</p> + +<p>«Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant +sur le ton le plus aigu; ce sera humain de votre +part! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé, +de cette Marton, que quand nous aurons assez travaillé +pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot +qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, +Mesdames, et vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre +la guerre entre frères et soeurs; vous vous en repentirez +au jugement dernier! J'en appelle au jugement de +Dieu!»</p> + +<p>Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous +jetant des imprécations, et poussant les portes avec +fracas.</p> + +<p>«Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses, +dit Horace en rallumant son cigare avec tranquillité. +Paul Arsène vous a rendu, mes pauvres amis, +un étrange service. Il a déchaîné l'enfer dans votre intérieur.</p> + +<p>—Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci +personnel, répondit Eugénie; ce sont des nuages qui passent. +Mais c'est bien cruel pour toi, Marthe; et si tu m'en +croyais, il y aurait un remède à toutes les persécutions +dont tu es victime.</p> + +<p>—Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit +Marthe en soupirant; mais sois sûre que cela est impossible. +D'ailleurs je serais encore bien plus odieuse aux +soeurs d'Arsène, si...</p> + +<p>—Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait +pas sa phrase.</p> + +<p>—Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imagine; +mais elle se trompe.</p> + +<p>—Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à +coup la vicomtesse et revenant aux sentiments que naguère +Marthe lui avait inspirés; vous, épouser Arsène! +Qui donc a pu avoir une pareille idée?</p> + +<p>—C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui +voulait saper de plus en plus dans sa base leur naissante +inclination. Ils sont du même pays, de la même condition, +et à peu de chose près du même âge. Ils se sont +aimés dès leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un +scrupule de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. +Mais je le sais, moi, et je le lui dirai clairement, parce +que le moment est venu de parler. C'est l'unique désir, +l'unique pensée d'Arsène.»</p> + +<p>L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit +cette déclaration. Marthe, devenue aux yeux +d'Horace la fiancée de Paul Arsène, tomba si bas dans +sa pensée, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer. Humilié, +blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau, +et, le mettant sur sa tête avant que de sortir:</p> + +<p>«Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je +vais voir Odry, qui joue ce soir dans <i>l'Ours et le Pacha</i>.»</p> + +<p>Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d'Arsène; +elle ne répondit pas, voulut se lever pour sortir, +et tomba évanouie au milieu de la chambre.</p> + +<p>«Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l'aidant à relever +sa compagne, nul ne peut détourner la destinée! +Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il n'est déjà plus +temps: Horace est aimé!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<p>Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand +Marthe fut plus calme, elle voulut reprendre ce sujet +d'entretien, et manifesta une volonté qu'elle n'avait pas +encore indiquée depuis deux mois que nous vivions ensemble. +Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter +seule une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient +plus attristées par l'humeur intolérante et intolérable de +Louison.</p> + +<p>«Vous continuerez à m'employer à vos travaux, dit-elle; +je viendrai chaque jour vous rapporter l'ouvrage +que vous m'aurez confié. De cette manière, votre repos +ne sera plus troublé par ma présence; mais je sens que +j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me +serait possible de supporter ces querelles grossières et +ces lâches accusations. Je vois que j'en mourrais.»</p> + +<p>Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir +plus longtemps une pareille domination; mais nous ne +voulions pas l'abandonner aux ennuis et aux dangers de +l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec Arsène, +afin qu'il établît ses soeurs dans une autre maison. +On resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous +aimions comme une soeur, ne cesserait point d'être notre +voisine et notre commensale.</p> + +<p>Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une +arrière-pensée que nous devinions fort bien: elle ne pouvait +plus supporter la présence d'Horace, et voulait le +fuir à tout prix. C'était bien la plus prompte manière de +couper court à cet attachement dangereux; mais comment +faire comprendre à Arsène cette raison majeure +qui devait porter la mort dans ses espérances? Au point +où en étaient encore les choses, Eugénie se flattait de +tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait; +Horace lui-même l'y aiderait par ses dédains, à mesure +qu'il s'éprendrait de la vicomtesse de Chailly, et peu à +peu Arsène se ferait écouter. Tels étaient les rêves qu'elle +nourrissait encore. Le plus pressé était d'éloigner Louison +et Suzanne, dont la société commençait à nous peser +beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie +de leur part détruisant tout l'effet de nos jours de patience +et de ménagements.</p> + +<p>Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par +un changement subit et imprévu.</p> + +<p>Dès le lendemain, à l'aube naissante, elle alla chuchoter +auprès du lit de sa soeur, si bas que Marthe, qui +sommeillait à peine, et qui pensa qu'elles tramaient +contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de ce +qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison +s'approcher de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en +joignant les mains: «Marthe, nous vous avons offensée, +pardonnez-nous. Tout le tort vient de moi. J'ai une mauvaise +tête, Marton; mais au fond, je vous plains, et je +veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi +à ôter à Marthe le chagrin que je lui ai fait.»</p> + +<p>Suzanne s'approcha, mais avec une répugnance que +Marthe attribua à un éloignement prononcé pour elle. +Marthe était bonne et généreuse; l'humilité de Louison +la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras autour du +cou, et lui pardonna de toute son âme, n'ayant plus le +courage de l'affliger en suivant son projet de la veille, et +ne sachant plus quel prétexte donner à la séparation +dont, à cause d'Horace, elle éprouvait si vivement le +besoin.</p> + +<p>Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et +nous passâmes cette journée dans des effusions de coeur +qui parurent soulager Marthe d'une partie de sa tristesse.</p> + +<p>Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite +d'Horace, qui s'était annoncé pour cette heure-là, nous +proposa de faire un tour de promenade. Marthe accepta +avec empressement, et nous étions déjà tous sur l'escalier, +lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, +et nous pria de la laisser à la maison.</p> + +<p>—Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain +je ne m'en ressentirai plus; je connais cela, c'est +ma migraine.</p> + +<p>Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa +sur le balcon. Ce n'était pas sans dessein. Horace, qui +venait pour nous voir, et à qui le portier assurait que +nous étions tous sortis, leva la tête, et vit une femme sur +le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina +que ce devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger +par quelque cruel persiflage de ce qu'il appelait une +<i>rouerie</i> de sa part; car il croyait que, s'entendant avec +Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli à demi +sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.</p> + +<p>Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé, +le coeur gonflé d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au +lieu de Marthe, <i>la fille d'Hérodias</i> vint lui ouvrir +la porte, il recula de trois pas, et ne se gêna pas pour +jurer.</p> + +<p>Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant +tout de suite en matière, elle lui adressa des excuses +aussi douces et aussi polies qu'elle put le faire, pour la +manière dont elle s'était conduite la veille avec lui.</p> + +<p>Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit +d'oublier tout; et trouvant qu'un peu de hardiesse +lui donnerait, à ses propres yeux, un air don Juan qui +compléterait son rôle à l'égard de Marthe, il appliqua +un gros baiser de protection familière sur la joue vermeille +et rebondie de la villageoise. Malgré sa pruderie +habituelle, elle ne s'en fâcha point trop, el lui parla ainsi:</p> + +<p>«Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, +c'est que je me trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon +frère si épris de mademoiselle Marthe, que celle-ci consentait +à l'écouter en même temps qu'elle vous écoutait, +et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper +mon pauvre Arsène.</p> + +<p>—Je vous remercie de la supposition, répondit Horace; +permettez-moi de vous en témoigner ma reconnaissance +en embrassant cette autre joue qui fait des +reproches à sa voisine.</p> + +<p>—Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant +donner un second baiser, non sans rougir beaucoup: +nous sommes bien assez raccommodés comme cela. Je +me disais donc comme ça que c'était bien vilain de la +part de Marthe d'écouter deux galants; foi d'honnête +fille, je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seulement +pas dit un mot d'amourette.</p> + +<p>—Ah! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier!»</p> + +<p>Et il commença cependant à écouter avec intérêt.</p> + +<p>«Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit +Louison. Il paraît (et c'est même bien sûr) que Marton +ne veut pas qu'on lui parle de se marier. Et puis, voyez-vous, +Monsieur (je peux bien vous dire ça entre nous), +Marton est fière, trop fière pour une fille qui n'a ni sou +ni maille; mais ça a des idées de princesse, ça lit dans +les livres, et ça voudrait filer le parfait amour avec un +jeune homme bien mis et bien éduqué. Elle trouve mon +pauvre frère trop commun, et d'ailleurs elle a la tête +montée pour un autre que vous savez bien.</p> + +<p>—Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné +des gros yeux malins de Louison.</p> + +<p>—Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une +façon toute rustique; vous n'êtes pas si simple, vous savez +bien qu'elle est folle de vous.</p> + +<p>—Vous ne savez ce que vous dites, Louison.</p> + +<p>—Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien +depuis quelque temps? Et à qui donc est-ce qu'elle pense, +quand elle passe la moitié de la nuit à soupirer et a geindre +au lieu de dormir? Et pourquoi donc est-ce qu'elle +est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes +parti tout fâché?</p> + +<p>—Elle est tombée évanouie? Quoi! que dites-vous là, +Louison?</p> + +<p>—Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et +la voilà maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus +vous voir, parce qu'elle croit que vous ne la regarderez +plus.</p> + +<p>—Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?</p> + +<p>—Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! +Ayez-en aussi, et vous verrez bien.</p> + +<p>—Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance? +ils devaient se marier?</p> + +<p>—Ça n'est point; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut +les marier à présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine +point pour cela. Mais l'autre n'entend à rien, et vous n'avez +qu'un mot à lui dire pour qu'elle parle clair et droit +à mon frère.</p> + +<p>—Et que ne l'a-t-elle fait plus tôt? Elle le trompe +donc?</p> + +<p>—Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint +de lui faire de la peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, +mon frère ne lui a jamais rien demandé. C'est Eugénie +qui fait tout cela comme une folle qu'elle est. Le beau +service à rendre à Paul que de lui faire épouser une +femme qui en a un autre dans son idée! Ça ne se peut +point.»</p> + +<p>Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte, +car, étant à la veille de passer mes examens, je donnais +au plus une heure par jour à mes plaisirs), nous trouvâmes +Horace bien différent de ce qu'il nous avait paru +la veille. Il vint à notre rencontre, et serra la main de +Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour, +était entré dans son esprit. Jusque-là l'incertitude du succès +avait contrarié son orgueil et refroidi ses poursuites. +Maintenant, sûr de son triomphe, il en jouissait d'avance +avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une expression +émue et pensive qui l'embellissait singulièrement. +Il était pale; son regard humide et lent pénétrait la +pauvre Marthe comme une flèche empoisonnée. Elle ne +s'attendait pas à le voir ce soir-là; elle croyait le danger +passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui abandonnant +sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes +jusqu'à ce qu'Eugénie eût apporté la lampe.</p> + +<p>Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, +tandis que j'écrivais dans une chambre voisine, la porte +entr'ouverte, et que les femmes travaillaient autour de +la table, il fit la conversation avec autant de goût et d'élégance +que s'il eût été dans le salon de la vicomtesse de +Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter; seulement +j'entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore +et le plus recherché. Eugénie me dit, le soir, que +jamais elle ne l'avait vu aussi aimable, aussi coquet d'esprit +que de langage, aussi près du naturel et de la bonhomie +qu'il le fut pendant près de deux heures.</p> + +<p>Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugénie ne se +prêtait pas à soutenir la conversation, ne voulant pas +faire briller son adversaire. Louison, toute radoucie, +faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle procédait toujours +par questions; et, quelque niaises et hors de sens +qu'elle les fit, Horace y répondait avec le charme d'une +condescendance ingénieuse, et trouvait pour elle les +explications les plus enjouées, parfois même les plus +poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants quand +on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans +cesser d'être vrai.</p> + +<p>Quoique Eugénie mît en oeuvre toutes les ressources +de son esprit pour l'interrompre, l'embrouiller et même +le renvoyer, elle n'y réussit pas; et Marthe fut sous le +charme, sans que rien put l'en préserver. Penchée sur +son ouvrage, le sein oppressé, l'oeil voilé, elle hasardait +parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui +d'Horace, elle détournait bien vue le sien avec une confusion +pleine d'effroi et de délices.</p> + +<p>C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Marthe +était recherchée par une intelligence. La sienne, oisive +et seule, dans une secrète et continuelle exaltation, avait +renoncé à cet amour de l'âme que personne n'avait su +lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé, jamais +pu parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucune +séduction, son langage aucune poésie, ou du moins aucun +art. Les autres amours que Marthe avait inspirés étaient +des fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées, ou +des passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le +jour où Horace lui avait parlé d'amour, elle avait gardé +dans son cerveau et dans son coeur comme le souvenir +d'une musique enivrante. Elle y pensait le jour, elle en +rêvait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait pas à +un plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore +dire les mêmes choses de la même manière. La pensée +d'en être à jamais privée était déjà pour elle un regret +aussi profond que si ce bonheur eût duré des années. +Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant +avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle +avait vécu le jour de sa première ivresse. Horace comprit +bien son silence.</p> + +<p>«Marthe est perdue, me dit Eugénie quand tout le +monde se fut retiré. Elle ne peut plus comprendre Arsène; +l'amour de celui-là est trop simple pour des oreilles pleines +des belles paroles de l'autre. Vous devriez mener Horace +demain chez la vicomtesse.</p> + +<p>—Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, +répondis-je, car aujourd'hui il est certainement +très-épris de Marthe. Mais pourquoi donc désespérer +toujours de lui? Le jour où il aimera il sera transformé.</p> + +<p>—Parle plus bas, reprit Eugénie. Il me semble qu'on +doit nous entendre de l'autre côté du mur.</p> + +<p>—C'est le lit de Louison qui se trouve là, et elle ronfle +si bien...</p> + +<p>—J'ai dans l'idée, répondit-elle, que cette fille n'est +pas si simple qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle +ne comprend pas.»</p> + +<p>Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards, +des mots, des billets même, furent échangés entre Marthe +et Horace. Je proposai à ce dernier de retourner chez la +comtesse, il refusa. Je conseillai à Eugénie de ne plus +chercher à contrarier cette passion, qui semblait vraie, +et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison +était désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait +à Marthe une amitié charmante; et Marthe s'y +abandonnait d'autant plus volontiers, qu'elle favorisait +son amour, et l'aidait à en faire mille petits mystères inutiles +à la trop clairvoyante Eugénie.</p> + +<p>Un jour, Eugénie, qui était fort souffrante, gronda +Louison d'avoir envoyé Marthe à sa place en commission.</p> + +<p>«Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une +autre? dit Louison, affectant une grande surprise.</p> + +<p>—Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre +dans la rue.</p> + +<p>—Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré +elle, dirait-on pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au +monde? On me regarde bien aussi, moi; mais on ne me +suit pas; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et on +ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, +parce qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne.»</p> + +<p>Louison avait eu soin de dire à Marthe, la veille, de +manière à ce qu'Horace seul l'entendit:</p> + +<p>—C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au +<i>petit Saint-Thomas</i>, pour ce petit coupon de jaconas +qu'on nous a chargées d'assortir.</p> + +<p>Il y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière +de ménager ainsi à Horace l'occasion de rencontrer +Marthe dehors, que celle-ci en avait été épouvantée. En +y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une étourderie de +la part de sa compagne; et, quoique aux battements de +son coeur, elle sentît bien qu'Horace l'attendrait au lieu +désigné, elle voulut se persuader qu'il n'avait point fait +attention aux paroles de Louise. Le lendemain, comme +elle approchait du magasin, elle vit effectivement Horace +qui flânait sur le trottoir en l'attendant. Elle passa près +de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la +regarda d'un air si passionné, que cet oubli des formes +de la bienséance ordinaire fut un éloquent témoignage +de l'amour qui le pénétrait. Elle lui sourit d'un air à la +fois craintif, heureux et attendri; et ce regard, ce sourire +échangés, se prolongèrent autant que le permirent +quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siècle de +bonheur pour tous deux.</p> + +<p>Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses +emplettes à la hâte, était bien sûre de le retrouver sur +le même trottoir, autour du vitrage du magasin. Elle l'y +retrouva en effet; et il l'attendait avec le projet de l'accompagner +au retour, afin de pouvoir causer avec elle +sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se +préparait à passer doucement le bras de Marthe sous le +sien, une voiture découverte s'arrêta devant la porte cochère +qui fait face à la boutique. Un domestique galonné, +qui était derrière la voiture en descendit, et entra dans +la maison pour faire quelque message, tandis que la +dame qui le lui avait donné se pencha pour regarder +Horace en clignotant, comme si elle eût cherché à le +reconnaître. Horace salua: c'était la vicomtesse de +Chailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un +air de doute et d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, +comme pour s'assurer qu'elle le connaissait. Horace ne +jugea point nécessaire d'attendre l'effet de cette exploration +un peu impertinente, et il se disposa à aborder +Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La +vicomtesse se penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait, +et la voiture était tournée de manière à ce +qu'elle pût le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au détour de la +rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au +supplice. Marthe était mise très simplement, mais avec +une sorte de distinction qui lui donnait toute l'apparence +d'une femme <i>comme il faut</i>. Mais, hélas! elle portait un +paquet dans un foulard, et c'était le cachet irrécusable +de la grisette. Cette futile circonstance et l'indiscrète +curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la +vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement +de son coeur. Il hésita, se reprit à dix fois, revint +sur ses pas pour donner le change; et quand la voiture +fut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le croyait sur +ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par +la rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants +de la rue du Bac. Elle comptait qu'il allait la rejoindre. +Mais lorsqu'elle se retourna, elle ne vit personne +derrière elle; et Horace, remontant à toutes jambes +la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas +devant lui.</p> + +<p>C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire +écouter son amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.</p> + +<p>Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller passer +quelques jours à Saint-Germain, pour soigner une de +ses soeurs qui était malade plus gravement. La mansarde +resta confiée à Marthe. Horace y passa des journées entières. +Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler. +Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour +dont l'expression avait pour elle tant de charme et de +puissance. Interrogé par moi, Horace me jura qu'il était +bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable +de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à +Marthe qu'elle devait user de son influence pour le faire +travailler; car je voyais ses embarras grossir de jour en +jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens quotidiens +d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette +assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait +dans la délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher +sa paresse. Quand je hasardais un mot à cet +égard, il me répondait d'un air désespéré:—C'est vrai; +je suis à ta charge, et tu dois bien me mépriser. Si j'essayais +de récuser ce motif blessant pour nous deux, en +invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me +fermait encore la bouche en disant:</p> + +<p>«Au nom du présent, je te supplie de ne pas me +parler de l'avenir. J'aime, je suis heureux, je suis enivré, +je me sens vivre. Comment et pourquoi veux-tu que +je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où j'existe +surabondamment?»</p> + +<p>N'avait-il pas raison?-«Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu +dans son ambition quelque chose de trop personnel qui +lui a montré l'avenir sous un jour d'égoïsme. A présent +qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des notions plus larges, +plus vraies, plus généreuses. Le dévouement va se révéler, +et, avec le dévouement, la nécessité et le courage de +travailler.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV.</h3> + +<p>Lorsque Eugénie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts +désormais inutiles, elle songea qu'il était temps d'informer +Arsène de la vérité, ou tout au moins de la lui faire +pressentir. Elle me demanda conseil sur la manière +dont elle s'y prendrait; et, après que nous eûmes envisagé +la question sous tous ses aspects, elle s'arrêta au +parti suivant.</p> + +<p>Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle +disait avoir des oreilles, elle voulut surprendre Horace +au milieu de ses pensées, par la solennité d'une démarche +que sa bonne réputation et la dignité de son caractère +lui donnaient le droit de risquer.</p> + +<p>«Écoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer; +mais vous ne savez pas l'étendue des devoirs que vous +avez contractés envers Marthe. Vous lui faites perdre la +protection d'Arsène, protection courageuse et persévérante, +qui ne lui eût jamais manqué et qui eût toujours +porté ses fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce +qu'elle lui aurait dû encore si elle ne se fût pas mise +dans la nécessité de renoncer à son assistance. Mais moi, +je vous le dirai, parce qu'il faut que vous sachiez tout. +Arsène n'eût jamais abandonné la peinture, qu'il aimait +passionnément, si sa pensée secrète n'eût été de mettre, +grâce à son travail, Marthe à l'abri du besoin. Il n'eût +jamais songé à faire venir ses soeurs de la province, si +son unique but n'eût été de lui donner une société et +une protection derrière laquelle sa protection à lui se +serait toujours cachée. Enfin, à l'heure qu'il est, il vient +d'obtenir un tout petit emploi dans les bureaux d'une +société industrielle. Rien au monde n'est plus contraire +à ses goûts, à ses habitudes d'activité, au mouvement +rapide et généreux de son esprit; je le sais, et je crains +qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner +de l'argent, et qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement +à tous les besoins de Marthe, en ayant l'air +de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que nos petits +travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour +faire vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l'aisance, +la propreté et la liberté où vivent Marthe et les +soeurs d'Arsène. Tout ce que je sais, tout ce que je vous +dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un ménage +par elle-même; elle a l'inexpérience d'un enfant à +cet égard-là. Arsène la trompe, et nous l'y aidons, pour +qu'elle ne connaisse ni les privations ni l'excès du travail. +Par contre-coup, il faut aussi tromper les soeurs, sur +la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter. +Jusqu'ici je me suis chargée de la comptabilité; je leur ai +fait croire à toutes que les recettes l'emportaient sur les +dépenses, tandis que c'est le contraire qui est vrai. Mais +cet état de choses ne peut durer désormais. Arsène s'est +toujours flatté secrètement que Marthe prendrait pour +lui une affection sérieuse, lorsque, revenue de ses terreurs +et guérie de ses blessures, son âme s'ouvrirait à de +plus douces impressions. J'ai partagé son illusion, je vous +l'avoue, et j'ai fait tout mon possible pour préserver +Marthe d'un autre attachement. Je n'ai pas réussi. +Maintenant, dites-moi ce que vous feriez à ma place du +secret d'Arsène, et quel conseil vous donneriez à l'un et +à l'autre.»</p> + +<p>Cette ouverture déconcerta beaucoup Horace. «Je +suis sans fortune, dit-il; comment pourrai-je servir de +protecteur à une femme, moi qui n'ai encore pu m'aider +et me guider moi-même?»</p> + +<p>Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu +à peu ses idées se rembrunirent. «Je n'avais pas prévu +tout cela, moi! s'écria-t-il avec un chagrin qui n'était +pas sans mélange d'humeur. Je n'ai jamais songé à rien +de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux +êtres qui s'aiment, il y ait un protecteur et un protégé? +Vous, Eugénie, qui réclamez toujours l'égalité pour votre +sexe...</p> + +<p>—Oh! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la +pratique, bien qu'elle soit difficile à conquérir dans la +société présente. Je sais borner mes besoins au peu que +mon industrie me procure. Vous savez comment je vis +avec Théophile, et vous savez par conséquent que je ne +perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en +quoi je le considère comme mon protecteur légitime et +naturel? Si je tombais malade et que je fusse longtemps +privée de travail, au lieu d'aller à l'hôpital, je trouverais +dans son coeur un refuge contre l'isolement et la misère. +Si un homme était assez lâche pour m'insulter, j'aurais +un appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère... +ajouta-t-elle en baissant les yeux par un sentiment de +dignité pudique, et en les relevant sur lui avec fermeté +pour lui faire sentir la conséquence possible de ses +amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés +à manquer de pain et d'éducation. Voilà, Monsieur, +pourquoi il importe à des femmes comme nous de trouver +dans leurs amants de l'affection durable et un dévouement +égal au leur.</p> + +<p>—Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une +chaise, vous me jetez dans un grand trouble. Je ne suis +pas l'amant de Marthe au point d'avoir réfléchi aux +résultats sérieux de l'ivresse qui s'allume dans mon +cerveau. Eh bien, chère Eugénie, je me confesse à vous, +je m'accuse; je ne peux ni ne veux vous tromper. Je +désire Marthe de toutes les forces de mon être, et je +l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais puis-je +lui promettre d'être pour elle ce que Théophile est pour +vous? Puis-je m'engager à la soustraire à tous les +dangers, à tous les maux de l'avenir? Théophile est +riche, en comparaison de moi; il a une petite fortune +assurée; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui +n'ai que des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler +pour l'avenir, pour le présent et pour le passé +en même temps!</p> + +<p>—Mais Arsène n'a rien, reprit Eugénie, et en outre il +soutient ses deux soeurs.</p> + +<p>—Ah! s'écria Horace, frappé de l'allusion et entrant +dans une sorte de fureur, il faudra donc que je me fasse +garçon de café, moi! Non, il n'y a pas de femme au +monde pour qui je me résoudrai à m'avilir dans une profession +indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...</p> + +<p>—Oh! Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie. +Marthe ne s'imagine rien, car je lui ai fait un grand +mystère de tout ceci; et le jour où elle saurait que de +pareilles questions ont été soulevées à propos d'elle, je +suis sûre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'être +à charge à quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que +vous ne l'aimez pas; car vous ne la comprenez guère, et +vous ne l'estimez nullement. Ah! pauvre Marthe, je savais +bien qu'elle se trompait!»</p> + +<p>Eugénie se leva pour s'en aller. Horace la retint.</p> + +<p>«Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler +contre moi?</p> + +<p>—Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.</p> + +<p>—Vous allez me présenter comme un être odieux, +comme un monstre d'égoïsme, parce que je suis pauvre +au point de ne pouvoir entretenir une femme, et que je +me respecte au point de ne vouloir pas me faire laquais? +Ah! sans doute, si le mérite d'un homme se mesure au +poids de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsène est un +héros et moi un misérable!</p> + +<p>—Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie, +des idées insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles +je ne daignerai plus répondre. Laissez-moi partir, +Monsieur. La vérité est dure; mais il faudra que Marthe +l'apprenne, et qu'elle renonce dans le même jour à son +ami, à cause de vous, à vous, à cause d'elle-même. +Heureusement que nous lui resterons! Théophile saura +bien remplacer Arsène, avec plus de désintéressement +encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec elle; +et jamais l'idée ne nous viendra que cela s'appelle <i>entretenir</i> +une femme!</p> + +<p>—Eugénie, dit Horace en lui prenant les mains avec +feu, ne me jugez pas sans me comprendre. Vous vous +repentiriez un jour de m'avoir avili aux yeux de Marthe +et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infâmes que +vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement +peut-être; mais aussi votre susceptibilité s'effarouche +pour des mots, et la mienne s'emporte à cause +du blessant parallèle que vous établissez toujours entre +ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, +j'ai horreur des modèles qui posent pour la vertu; mais, +sans rien affecter, sans rien jurer, je puis bien, ce me +semble, pratiquer dans l'occasion le dévouement jusqu'au +sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque +Je n'en sais rien moi-même; je n'ai pas encore été mis +à l'épreuve; mais j'ai beau me tâter et m'interroger, +je ne trouve en moi ni éléments de lâcheté ni germes +d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous d'avance? +Vous avez de cruelles préventions contre moi, +Eugénie; et je ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou +dire un mot, que vous ne les interprétiez à ma honte. +Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou verser une +larme qui ne me soient imputés. Enfin, nous ne pourrons +plus exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsène +soit suspendu sur nos têtes comme un arrêt. +Cela gêne et contriste déjà tous les élans de mon coeur; +mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance. +Cruelle Eugénie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces +choses?</p> + +<p>—Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit +Eugénie. Vous craignez de vous humilier en me disant +que l'exemple d'Arsène ne vous effraie pas, et que vous +vous sentez bien capable, comme lui, des plus grands +actes d'abnégation pour l'objet de votre amour?</p> + +<p>—Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi +faut-il m'engager? Dois-je donc épouser? Mais cela n'a +pas le sens commun! Je suis mineur, et mes parents ne +me permettront jamais...</p> + +<p>—Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne +à certains égards, répondit Eugénie, et que je ne +vois dans le mariage qu'un engagement volontaire et +libre, auquel le maire, les témoins et le sacristain ne +donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l'amour +et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les +mêmes idées, et je crois que jamais elle ni moi ne vous +parlerons de mariage légal. Mais il y a un mariage vraiment +religieux, qui se contracte à la face du ciel; et si +vous reculez devant celui-là...</p> + +<p>—Non, Eugénie, non, ma noble amie, s'écria Horace: +celui-là n'a rien que je repousse. Je me plains +seulement de la méfiance que vous me témoignez; et, si +vous la faites partager à votre amie, nous allons changer, +grand Dieu! la passion la plus spontanée et la plus vraie +en quelque chose d'arrangé, de guindé et de faux, qui +nous refroidira tous les deux.»</p> + +<p>Pendant qu'Eugénie sondait ainsi avec une attention +sévère le coeur d'Horace, à la même heure, au même +instant, des atteintes plus profondes étaient portées à +celui d'Arsène. Il était venu voir ses soeurs, ou plutôt +Marthe, à la faveur de ce prétexte; et Louison étant sortie +à ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du +despotisme de sa soeur aînée, avait résolu, elle aussi, +de frapper un coup décisif. Elle prit Arsène à part.</p> + +<p>«Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection, +et je commence par réclamer le secret le plus +profond sur ce que je vais vous confier.»</p> + +<p>Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la +conduite de Louison à l'égard de Marthe.</p> + +<p>«Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est réconciliée de +bonne foi avec Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun +chagrin? Eh bien, sachez qu'elle lui en prépare de +bien plus grands, et qu'elle la hait plus que jamais. +Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne réussirait pas à +vous détacher d'elle par des paroles, elle a résolu de l'avilir +à vos yeux. Elle a voulu la perdre, et je crois bien +qu'elle y a réussi déjà.</p> + +<p>—L'avilir! la perdre! s'écria Paul Arsène. Est-ce ma +soeur qui parle? est ce de ma soeur que j'entends parler?</p> + +<p>—Écoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est +passé. Louison a écouté, à travers la cloison de sa chambre, +ce que M. Théophile et Eugénie se disaient dans la +leur. Elle a appris de cette manière qu'Eugénie voulait +vous faire épouser Marthe, et que Marthe commençait à +aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:—Nous sommes +sauvées, et notre frère va bientôt savoir qu'on se joue +de lui. Seulement il faut lui en fournir la preuve; et +quand il aura découvert quelle femme perdue il nous a +donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira +plus que nous.—Mais quelle preuve lui en donnerez-vous? +lui ai-je dit; Marthe n'est pas une femme perdue.—Si +elle ne l'est pas, elle le sera bientôt, je t'en réponds, +a dit Louison. Tu n'as qu'à faire comme moi et à +m'obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera +dans le panneau. Alors elle a fait semblant de demander +pardon à Marthe, et elle s'est mise à dire toujours comme +elle pour lui faire plaisir. Et puis elle a dit je ne sais +quoi à M. Horace pour l'encourager à courtiser Marton; +et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace +était un beau jeune homme, un brave jeune homme, +et qu'à sa place elle ne le ferait pas tant languir; et puis, +enfin, elle leur ménageait des tête-à-tête, elle leur donnait +l'occasion de se rencontrer dehors, et, tant qu'Eugénie +a été malade, elle les a laissés exprès ensemble +toute la journée dans une chambre, m'a emmenée dans +l'autre, et deux ou trois fois Marthe est venue tout effrayée +et tout émue auprès de nous, comme pour se réfugier, +et cependant Louison lui fermait la porte au nez, +et feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui +est résulté de tout cela! C'est toujours bien affreux de la +part d'une fille comme Louison, qui me fait des sermons +épouvantables quand l'épingle de mon fichu n'est pas +attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se laisserait +pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter +ainsi une pauvre fille dans les pièges du diable, et de +favoriser un jeune homme dont certainement les intentions +sont peu chrétiennes. Cela m'a fait beaucoup de +honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essayé de +faire comprendre à celle-ci qu'on ne lui voulait pas de +bien en agissant ainsi, et que M. Horace n'était qu'un +enjôleur. Marthe a mal pris la chose, elle a cru que je la +haïssais. Louison m'a menacée de me rouer de coups, si +je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste, +m'a reproché d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est +venu où le coup qu'on vous prépare va vous arriver. +N'en soyez pas surpris, mon frère, et montrez de l'indulgence +à cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus +coupable ici.»</p> + +<p>Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa +cette confidence. Il douta quelque temps encore. Il se +demanda si Louison était un monstre de perfidie, ou si +Suzanne était une calomniatrice infâme; et, dans l'un +comme dans l'autre cas, il se sentit blessé et atterré d'avoir +un tel être dans sa famille. Il attendit que Louison +fût rentrée, pour l'interroger d'un air calme et confiant +sur les relations de Marthe avec Horace. «On m'a dit +qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le moindre +mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. +Mais j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez +averti plus tôt, puisque vous pensiez que j'y prenais +grand intérêt.»</p> + +<p>Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul +avait les lèvres pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu'une +jalousie concentrée était la seule cause de sa souffrance, +et, se réjouissant de son triomphe,—Ah dame! Paul, +vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est +sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous +avons voulu t'avertir! Mais, à présent, je puis bien te parler +franchement, si toutefois tu l'exiges, et si tu me promets +que Marton ne le saura pas.</p> + +<p>En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace +l'avait chargée de remettre à Marthe. Arsène ne +l'eût pas ouverte lors même que sa vie en eût dépendu. +D'ailleurs, dans ses idées simples et rigides, une lettre +était par elle-même une preuve concluante. Il mit celle-là +dans sa poche, et dit à Louison: «Il suffit, je te remercie; +mon parti était déjà pris en venant ici. Je te +donne ma parole d'honneur que Marthe ne saura jamais +le service que tu viens de me rendre.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image10.png"></p> +<br> + +<p>Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer +moi-même, et, quelques instants après, Eugénie arriva. +«Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre d'Horace, +voici une lettre pour Marthe, que j'ai trouvée par terre +dans la chambre de mes soeurs. C'est l'écriture de +M. Horace; je la connais.</p> + +<p>—Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugénie.</p> + +<p>—Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne +veux rien savoir. Je ne suis pas aimé; le reste ne me +regarde pas. Je n'ai jamais été importun, je ne le serai +jamais. Je n'ai été indiscret qu'avec vous, en vous parlant +souvent de moi, et en vous imposant la société de +mes soeurs, qui ne vous a pas été toujours des plus +agréables. Louison est difficile à vivre; et l'occasion +s'étant présentée de la placer ailleurs, je venais vous dire +que, dès demain, je vous en débarrasse, ainsi que de +Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que +vous avez eues pour elles, et en vous priant de me garder +votre amitié, dont je viendrai toujours me réclamer +le plus souvent qu'il me sera possible, tant que M. Théophile +ne le trouvera pas mauvais.</p> + +<p>—Vos soeurs ne me sont nullement à charge, répondit +Eugénie. Suzanne a toujours été fort douce, et Louison +l'est devenue depuis quelque temps. Je conçois que vos +idées sur l'avenir ayant changé, vous vouliez rompre +l'union que nous avions formée sous de meilleurs auspices; +mais pourquoi vous tant presser?</p> + +<p>—Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit +Arsène. Elles ne sont peut-être pas aussi bonnes qu'elles +en ont l'air, et je suis tout à fait en mesure de les établir. +Écoutez, Eugénie, dit-il en la prenant à part, j'espère +que vous garderez Marthe auprès de vous tant +qu'elle n'aura pas pris un parti contraire, et que vous +veillerez à ce que tous ses désirs soient satisfaits, tant +qu'un autre ne s'en sera pas chargé. Voici une partie de +la somme que j'ai touchée ce matin; destinez-la au même +usage qu'à l'ordinaire, et, comme à l'ordinaire, gardez +mon secret.</p> + +<p>—Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce +serait avilir en quelque sorte la pauvre Marthe que de +lui rendre encore de tels services après ce que vous savez. +Il faut qu'elle apprenne enfin à qui elle doit le bien-être +dont elle a joui jusqu'à présent, afin qu'elle vous en +rende grâce et qu'elle y renonce à jamais.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image11.png"></p> +<br> + +<p>—Eugénie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, +je ne pourrai plus remettre les pieds chez vous, et je ne +pourrai jamais revoir Marthe. Elle rougirait devant moi, +elle serait humiliée, elle me haïrait peut-être. Laissez-moi +donc sa confiance et son amitié, puisque je ne dois +jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour +elle les derniers services que je veux lui rendre, vous +n'en avez pas le droit, pas plus que vous n'avez celui de +trahir le secret que vous m'avez juré.»</p> + +<p>J'appuyai ses résolutions auprès d'Eugénie, et il fut +convenu que Marthe ne saurait rien. Elle rentra bientôt +avec Horace, qu'elle avait attendu, je crois, sur l'escalier. +Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant avec +calme de choses générales, il l'observa attentivement +ainsi qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût; +les amoureux ont, à cet égard-là, une faculté d'abstraction +vraiment miraculeuse. Au bout d'un quart d'heure, +Arsène se retira après avoir serré fortement la main de +Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris +le regard d'Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais +que cette fermeté stoïque ne cachât quelque projet désespéré, +d'autant plus qu'il faisait son possible pour m'éloigner. +Enfin, ne pouvant plus lutter contre lui-même et +contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis défaillir. +Je le forçai d'entrer chez un pharmacien et d'y +prendre quelques gouttes d'éther. Je lui parlai longtemps; +il parut m'écouter, mais je crois bien qu'il ne +m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui, et ne le quittai +que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de +la rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de +suicides nocturnes causés par des désespoirs d'amour; +je revins sur mes pas, et rentrai chez lui. Je le trouvai +assis sur son lit, suffoqué par des sanglots qui ne pouvaient +trouver d'issue et qui le torturaient. Mes témoignages +d'amitié firent tomber de ses yeux quelques larmes, +qui le soulagèrent faiblement. Un peu revenu à lui, +et voyant mon inquiétude:</p> + +<p>«Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je +vous donne ma parole d'honneur que je serai <i>un homme</i>. +Peut-être quand je serai seul pourrai-je pleurer; ce serait +le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur moi. +J'irai vous voir demain, je vous le jure.»</p> + +<p>Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une +gaieté charmante. Horace, d'abord troublé par la présence +de son rival, s'était battu les flancs pour être aimable, +et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier pour +trouver son esprit ravissant. Elle ne s'était seulement pas +doutée que Paul eût la mort dans l'âme, et mon visage +altéré ne lui en donnait pas le moindre soupçon. O +égoïsme de l'amour! pensai-je.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV.</h3> + +<p>Dès le lendemain Arsène vint chercher ses soeurs; et, +sans presque leur donner le temps de nous faire leurs +adieux, il les emmena silencieusement dans le nouveau +domicile qu'il leur avait préparé à la hâte.</p> + +<p>—Maintenant, leur dit-il, vous êtes libres de me dire +si vous voulez rester ici ou si vous aimez mieux retourner +au pays.</p> + +<p>—Retourner au pays? s'écria Louison stupéfaite; tu +veux donc nous renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, répondit-il; vous êtes mes soeurs, +et je connais mon devoir. Mais j'ai cru que vous haïssiez +la capitale et que vous désiriez partir.</p> + +<p>Louison répondit qu'elle s'était habituée à la vie de +Paris, qu'elle ne trouverait plus d'ouvrage au pays, +puisque son départ lui avait fait perdre sa clientèle, et +qu'elle désirait rester.</p> + +<p>Depuis qu'à force d'écouter à travers la cloison, Louise +avait surpris tous les secrets de notre ménage, elle s'était +réconciliée avec le séjour de Paris, grâce aux avantages +qu'elle avait cru pouvoir tirer du dévouement incomparable +de son frère. Jusque-là elle n'avait pas connu Arsène; +elle avait compté sur une sorte d'assistance, mais +non pas sur un complet abandon de ses goûts, de sa liberté, +de son existence tout entière. Elle n'avait pas +compris non plus cette activité, ce courage, cette aptitude +au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se développaient +en lui lorsqu'il était mû par une passion généreuse. +Dès qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer +de lui, elle le regarda comme une proie qui lui était assurée +et qu'elle devait se mettre en mesure d'accaparer. +Les seules passions qui gouvernent les femmes mal élevées, +lorsqu'une grandeur d'âme innée ne contre-balance +pas les impressions journalières, ce sont la vanité et +l'avarice. L'une les mène au désordre, l'autre à l'égoïsme +le plus étroit et le plus impitoyable. Louison, privée de +bonne heure des soins d'une mère, sacrifiée à une marâtre, +et abandonnée à de mauvais exemples ou à de +mauvaises inspirations, devait subir l'une ou l'autre de +ces passions funestes. Elle pencha par réaction vers celle +que sa belle-mère n'avait pas, et, vertueuse par haine +du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra par instinct +à celui que lui suggéraient la misère et les privations. +Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'à satisfaire +ce besoin impérieux, elle y puisa une adresse et +une fourberie dont son intelligence bornée n'eût pas +semblé susceptible. C'est ainsi qu'elle avait poussé Marthe +dans le piège, et que désormais elle se flattait de régner +sans partage sur la conscience de son frère.</p> + +<p>«Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas à +Suzanne, à cause de cette païenne, il le fera encore +mieux quand il saura, grâce à nous, combien elle en +était indigne.»</p> + +<p>Suzanne n'avait pas, à beaucoup près, l'âme aussi +noire que sa soeur; mais, habituée à trembler devant +elle, elle n'avait que des remords tardifs ou des réactions +avortées. Arsène était bien loin de soupçonner la bassesse +calculée des intentions de Louise. Il attribua son +affreuse perfidie envers Marthe à une de ces haines de +femme fondées sur le préjugé, l'intolérance religieuse et +l'esprit de domination refoulé jusqu'à la vengeance. Il +trouva bien une monstrueuse inconséquence entre sa +conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur +farouche; il attribua ces contradictions à l'ignorance, +à une dévotion mal entendue. Il en fut attristé +profondément; mais, plein de compassion et de courage, +il résolut d'ensevelir dans le secret de son âme le crime +de cette soeur altière et cruelle. Il se promit de la convertir +peu à peu à des sentiments plus vrais et plus nobles; +et de ne lui faire de reproches que le jour où elle serait +capable de comprendre sa faute et de la réparer. Par la +suite il disait à Eugénie, informée malgré sa discrétion +de ce qui s'était passé entre sa soeur et lui:</p> + +<p>«Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal +qu'elle m'avait fait, vous l'auriez tous haïe et méprisée; +vous eussiez dit: C'est un monstre! Et comme la perte +de l'estime des honnêtes gens est le plus grand malheur +qui puisse arriver, ma soeur m'a causé dans ce moment-là +tant de pitié, que je n'ai presque pas eu de colère.»</p> + +<p>Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, +qu'elle prit pour un redoublement d'affection.</p> + +<p>«Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts, +leur dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai +de l'ouvrage, et je vous soutiendrai en attendant. +Nous ne sommes pas assez <i>fortunés</i> pour avoir des logements +séparés; je demeurerai avec vous. Voilà qui est +convenu jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? +demanda Louison.</p> + +<p>—Cela veut dire jusqu'à ce que vous puissiez vous +passer de moi, répondit-il; car ma vie n'est pas assurée +contre la mort comme une maison contre l'incendie. +Avisez donc peu à peu aux moyens de vous rendre indépendantes, +soit par d'honnêtes mariages, soit en vous +faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne +clientèle.</p> + +<p>—Sois sûr, dit Louison un peu déconcertée, en affectant +de la fierté, que nous ne resterons pas à ta charge +sans rien faire; nous voulons au contraire te débarrasser +de nous le plus tôt possible.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsène, qui craignit +de l'avoir blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui +est à moi est à vous; mais, je vous l'ai dit, je ne suis +pas immortel, et il faut songer...</p> + +<p>—Mais quelles idées a-t-il donc aujourd'hui! s'écria +Louison en se retournant avec effroi vers Suzanne; ne +dirait-on pas qu'il veut se faire périr? Ah çà, mon frère, +est-ce que le chagrin te prend? Est-ce que tu vas te faire +de la peine pour cette...</p> + +<p>—Je vous défends de jamais prononcer devant moi le +nom de Marthe! dit Arsène avec une expression qui fit +pâlir les deux soeurs. Je vous défends de jamais me parler +d'elle, même indirectement, soit en bien, soit en mal, +entendez-vous? La première fois que cela vous arrivera, +vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous +êtes averties.</p> + +<p>—Il suffit, dit Louison terrassée, on s'y conformera. +Mais ce n'est pas vous parler d'elle, Paul, que de vous +conjurer de ne pas avoir de chagrin.</p> + +<p>—Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la même +énergie, et je ne veux pas non plus qu'on m'interroge. +J'ai parlé de mort tout à l'heure, et je dois vous dire que +je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis pas un +lâche; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas +qu'une révolution se déclarant, je n'y prendrais point +part comme j'ai déjà fait l'année dernière. Ainsi, habituez-vous +à l'idée de vous suffire un jour à vous-mêmes, +comme d'honnêtes artisanes doivent et peuvent le faire. +Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; +car dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. +Mais je vous défends d'en demander ou d'en accepter +d'Eugénie.»</p> + +<p>«Vois-tu, dit Louison à sa soeur dès qu'il fut sorti, +tout a réussi comme je le voulais. Il déteste aussi Eugénie +à présent. Il croit que c'est elle qui a perdu +Marthe.»</p> + +<p>Suzanne baissa la tête avec embarras, puis elle dit: +«Il a le coeur bien gros; il ne pense qu'à mourir.</p> + +<p>—Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; +tu verras que bientôt il n'y pensera plus. Arsène est fier; +il ne voudra pas se faire de la peine pour une fille qui se +moque de lui avec un autre, et tu verras aussi qu'il sera +le premier à nous en parler, et à être content quand +nous dirons du mal d'elle.</p> + +<p>—C'est égal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.</p> + +<p>—Oh! toi, <i>une sans coeur</i>, une sotte qui aurait tout +supporté de la part de Marton sans rien dire! Tu as trop +d'indulgence, Suzon. Si tu avais des principes, tu saurais +qu'il ne faut pas être trop bonne pour les femmes sans +moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin où +mon frère te reprochera aussi ton indifférence sur ce +chapitre-là.</p> + +<p>—C'est égal, je te répète, dit Suzanne, que je ne me +hasarderai jamais à lui dire un mot contre Marthe, quand +même il aurait l'air de m'y encourager. Je suis bien sûre +qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en, puisque tu te +crois si fine!»</p> + +<p>La journée se passa en querelles, comme à l'ordinaire. +Néanmoins, lorsque Arsène rentra, il trouva sa chambre +bien rangée, tout son linge raccommodé, ses effets nettoyés, +pliés, et les légumes du souper cuits et servis proprement. +Louison lui fit sonner très-haut tous ces bons +offices, et l'accabla de prévenances importunes, qu'il +subit sans impatience. Elle s'efforça de l'égayer, mais +elle ne put lui arracher un sourire; à peine eut-il avalé +quelques bouchées, qu'il sortit sans répondre aux questions +qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain, le +surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant +d'esprit et de zèle, qu'il sut en peu de temps leur procurer +de l'ouvrage, et il mit toujours à leur disposition, +pour l'entretien de tous trois, les deux tiers de l'argent +qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre tiers, et elles +n'en connurent jamais la destination. En vain Louison +chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous +les carreaux de sa chambre, pour voir s'il ne se faisait +pas une bourse particulière, elle ne trouva rien; en vain +hasarda-t-elle d'adroites questions, elle n'obtint pas de +réponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet argent +invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle +disait utiles au ménage, il fit la sourde oreille, ne les +laissa manquer d'aucune chose nécessaire à leur entretien, +mais se refusa constamment la moindre superfluité +personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui, +comptant pour rien de disposer de la majeure partie du +bien de son frère, se creusait la cervelle pour arriver à +la conquête du reste. Il lui semblait qu'Arsène commettait +une injustice, presque un vol, en se réservant quelques +écus pour un usage mystérieux. Elle n'en dormait +pas; et, si elle l'eût osé, elle eût manifesté le dépit +qu'elle en ressentait; mais avec sa douceur impassible et +son silence glacé, Arsène la tenait sous une domination +qu'elle n'avait pas prévue si austère. Il fallut pourtant +s'y soumettre, renoncer à connaître le fond de ce coeur +qui s'était fermé pour jamais, et à surprendre une pensée +sur ce visage qui s'était pétrifié.</p> + +<p>J'ai dit ces détails de son intérieur, quoique je n'y aie +point pénétré à cette époque; mais tout ce qui tient aux +personnes dont je raconte ici l'histoire m'a été peu à peu +dévoilé par elles-mêmes avec tant de précision, que je +puis les suivre dans les circonstances de leur vie où je +n'ai pris aucune part, avec la même fidélité que je ferai +quant à celles où j'ai assisté personnellement.</p> + +<p>Le départ des deux soeurs fut pour nous un véritable +soulagement; mais le mystère et la promptitude qu'Arsène +avait mis à effectuer cette séparation furent longtemps +inexplicables pour nous. Nous pensâmes d'abord +qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en ôtait +courageusement l'occasion et le prétexte. Mais il revint +nous voir comme à l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda +l'adresse de ses soeurs, il éluda ses questions, et +finit par lui dire qu'elles étaient placées chez une maîtresse +couturière à Versailles. Je savais le contraire, +parce que je les rencontrais quelquefois dans les alentours +de la maison de commerce où Arsène était occupé; +leur affectation à m'éviter me faisait pressentir et respecter +la volonté d'Arsène. Il fut impossible à Eugénie +d'avoir le mot de cette énigme; elle ne put même pas +amener Arsène à une nouvelle explication sur ses sentiments +secrets et sur ses résolutions à l'égard de Marthe. +Effrayée du calme qu'il montrait, et craignant qu'il ne +conservât un reste d'espérance trompeuse, elle essayait +souvent de le désabuser; mais il coupait court à tout entretien +de ce genre, en lui disant à la hâte: «Je sais +bien! je sais bien! inutile d'en parler.»</p> + +<p>Du reste, pas un mot, pas un regard qui pût faire +soupçonner à Marthe qu'elle était l'objet d'une passion +ardente et profonde. Il joua si bien son rôle qu'elle se +persuada n'avoir jamais été qu'une amie à ses yeux; et +nous-mêmes nous commençâmes à croire qu'il avait +triomphé de son amour et qu'il était guéri.</p> + +<p>Eugénie, qui prévoyait la confusion et le chagrin de +Marthe lorsqu'elle apprendrait les services d'argent qu'il +lui avait rendus à son insu, le força de reprendre celui +qu'il avait apporté en dernier lieu. Désormais elle voulut +rester chargée exclusivement de son amie, et cette charge +était bien légère. Marthe était d'une sobriété excessive; +elle était vêtue avec une simplicité modeste, et elle aidait +assidûment Eugénie dans son travail. La seule trace des +bienfaits d'Arsène que nous n'eussions pas fait disparaître, +de peur d'affliger trop cet excellent jeune homme, +c'était un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et +qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, +d'une table, d'une commode en noyer, et d'une petite toilette +qu'il avait choisie lui-même, hélas! avec tant d'amour! +Nous faisions accroire à Marthe que ces meubles +étaient à nous, et que nous les lui prêtions. Elle agréait +nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous +eussions été heureux de les lui faire agréer toute notre +vie; mais il n'en devait pas être ainsi. Un mauvais génie +planait sur la destinée de Marthe: c'était Horace.</p> + +<p>Après la déclaration formelle d'Eugénie, il s'était +attendu à une lutte avec Arsène. Il était fort humilié d'avoir +un semblable rival; et cependant, comme il le savait +très-fin, très-hardi, très-estimé de nous tous, et de +Marthe la première, c'en était assez pour qu'il acceptât +cette lutte. Quelques jours auparavant, il eût abandonné +la partie plutôt que de commettre son esprit élégant +et cultivé avec la malice un peu crue et un peu +rustique du Masaccio; mais à ce moment-là, son amour +était arrivé à un paroxysme fébrile, et il n'eût pas rougi +de disputer l'objet de ses désirs à M. Poisson lui-même.</p> + +<p>A la grande surprise de tous, Paul Arsène parut calme +jusqu'à l'indifférence, et Horace pensa qu'Eugénie avait +beaucoup exagéré son amour. Mais lorsqu'il sut que Paul +n'ignorait plus le sien, et lorsque je lui eus raconté dans +quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce courageux +jeune homme, il commença à s'inquiéter de sa persévérance +à reparaître devant lui, et de l'espèce de tranquillité +triomphante qu'il semblait jouer pour le braver. Sa +jalousie s'alluma; les plus étranges soupçons s'éveillèrent +dans son esprit, et il les laissa paraître. Marthe n'y +comprit rien d'abord: sa conscience était trop pure pour +qu'elle pût s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens +pour elle. Le sombre dépit d'Horace la troubla sans l'éclairer. +Eugénie eut la délicatesse de ne pas se mêler de +ce qui se passait entre eux, mais elle espéra qu'en s'apercevant +de l'outrage qui lui était fait, Marthe se relèverait +fière et blessée.</p> + +<p>Dans ses accès de jalousie, Horace me pria, par dépit, +de le conduire chez madame de Chailly. Il y retourna +deux ou trois fois, et affecta de trouver la vicomtesse de +plus en plus adorable. Ce furent autant de blessures dans +le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un +serpent fraîchement coupé par morceaux, qui trouve en +soi la force de se rapprocher et de se réunir. Aux tristesses, +aux insomnies, aux querelles vives et amères, +succédèrent les raccommodements pleins d'exaltation et +d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments +de ne se jamais quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages +et mêlé de beaucoup de larmes; mais ce fut un bonheur +plein d'intensité et rendu plus vif par les réactions.</p> + +<p>Un jour qu'Horace avait voulu railler et dénigrer Arsène +eu son absence, et que Marthe le défendait avec +chaleur, il prit son chapeau, comme il faisait dans ses +emportements, et partit sans dire mot à personne. Marthe +savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait +pardon de ses torts; mais elle était de ces +âmes tendres et passionnées qui ne savent pas attendre +fièrement la fin d'une crise douloureuse. Elle se leva, +jeta son châle sur ses épaules, et s'élança vers la porte.</p> + +<p>«Que faites-vous donc? lui dit Eugénie.</p> + +<p>—Vous le voyez, répondit Marthe hors d'elle-même, +je cours après lui.</p> + +<p>—Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez +pas de semblables injustices, vous vous en repentirez.</p> + +<p>—Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que +moi, il faut que je l'apaise.</p> + +<p>—Il reviendra de lui-même, laissez-lui-en du moins le +mérite.</p> + +<p>—Il reviendra demain!</p> + +<p>—Eh bien! oui, demain, certainement.</p> + +<p>—Demain, Eugénie? Vous ne savez pas ce que c'est +que d'attendre jusqu'à demain! Passer toute la nuit avec +la fièvre, avec le coeur gonflé, avec une insomnie qui +compte les heures, les minutes, avec cette horrible pensée +impossible à chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci +plus affreuse encore: il n'est pas bon, il n'est pas généreux, +je ne devrais pas l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez +pas cela, vous.</p> + +<p>—Mon Dieu, s'écria Eugénie, vous comprenez que +vous avez tort de l'aimer, et quand il vous vient une lueur +de raison, vous êtes impatiente de la perdre.</p> + +<p>—Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car +cette clarté est la plus intolérable souffrance qu'il y ait +au monde.» Et, se dégageant des bras d'Eugénie, elle +s'élança dans l'escalier et disparut comme un éclair.</p> + +<p>Eugénie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer +les regards sur elle et d'occasionner un scandale dans la +maison. Elle espéra qu'au bas de l'escalier ces amants +insensés se rencontreraient, et qu'au bout de quelques +instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace, +furieux, marchait avec une rapidité extrême. Marthe le +voyait à dix pas; elle n'osait pas l'appeler sur le quai, +elle n'avait pas la force de courir. A chaque pas, elle se +sentait prête à défaillir; elle le voyait frapper de sa canne +sur le parapet, dans un mouvement de rage irréfrénable. +Elle se remettait à le suivre, ne songeant plus à sa souffrance +personnelle, mais à celle de son amant. Il renversa +deux ou trois passants, en fit crier et jurer une +demi-douzaine en les heurtant, monta la rue de La +Harpe, et arriva à l'hôtel de Narbonne, où il demeurait, +sans s'apercevoir que Marthe était sur ses traces et avait +failli dix fois le joindre. Au moment où il prenait sa +clef et son bougeoir des mains de la portière, il vit +le visage renfrogné de celle-ci regarder par-dessus son +épaule:</p> + +<p>«Où allez-vous donc, Mam'selle?» dit-elle d'une voix +courroucée à une personne qui s'apprêtait à monter l'escalier +sans rien lui dire.</p> + +<p>Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans +gants, et pâle comme la mort. Il la saisit dans ses bras, +l'enleva à demi, et lui jetant un châle sur la tête, comme +un voile pour la soustraire aux regards, il l'entraîna dans +l'escalier, et la conduisit légèrement jusqu'à sa chambre. +Là, il se jeta à ses pieds. Ce fut toute l'explication. Le +sujet même de la querelle fut oublié dans ce premier +instant.—Oh! que je suis heureux, s'écria-t-il dans un +délire d'amour; te voilà, tu es avec moi, nous sommes +seuls! Pour la première fois de la vie, je suis seul avec +toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?</p> + +<p>—Laisse-moi partir, dit Marthe effrayée; Eugénie m'a +peut-être suivie, peut-être Arsène. Mon Dieu! est-ce un +rêve! J'ai vu quelque part, en te suivant, la figure d'Arsène, +je ne sais où. Non, je n'en suis pas sûre... peut-être!... +C'est égal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours! +Allons-nous-en, reconduis-moi.</p> + +<p>—Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore +un instant! Si Eugénie vient, je ne réponds pas; si +Arsène vient, je le tue. Reste ainsi, reste encore un +instant!</p> + +<p>Cependant Eugénie seule, inquiète, épouvantée, comptait +les minutes, allait du palier à la fenêtre, et ne voyait +pas revenir Marthe. Enfin elle entend monter l'escalier. +C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas d'un homme.</p> + +<p>Elle se réjouit de la pensée que c'était moi, et qu'elle +allait pouvoir m'envoyer à la recherche de Marthe. Elle +courut au-devant de moi; mais au lieu de moi, c'était +Arsène.</p> + +<p>«Où donc est Marthe? dit-il d'une voix éteinte.</p> + +<p>—Elle est sortie pour un instant, dit Eugénie, troublée; +elle va rentrer tout de suite.</p> + +<p>—Sortie toute seule à la nuit? dit Arsène; vous l'avez +laissée sortir ainsi?</p> + +<p>—Elle va rentrer avec Théophile, dit Eugénie, éperdue.</p> + +<p>—Non! non! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit +Arsène en se laissant tomber sur une chaise. Ne vous +donnez pas la peine de me tromper, Eugénie; elle ne rentrera +pas même avec Horace. Elle rentrera seule, elle rentrera +désespérée.</p> + +<p>—Vous l'avez donc vue?</p> + +<p>—Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du côté de +la rue de la Harpe.</p> + +<p>—Et Horace n'était pas avec elle?</p> + +<p>—Je n'ai vu qu'elle.</p> + +<p>—Et vous ne l'avez pas suivie?</p> + +<p>—Non; mais je vais l'attendre,» dit-il. +Et il se leva précipitamment.</p> + +<p>«Mais pourquoi n'avez-vous pas couru après elle? dit +Eugénie; pourquoi êtes-vous venu ici?</p> + +<p>—Ah! je ne sais plus, dit Arsène d'un air égaré. J'avais +une idée, pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais +vous demander, Eugénie, si c'était la première fois +qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec lui?... Dites, +est-ce la première fois?</p> + +<p>—Oui, c'est la première fois, dit Eugénie. Marthe est +encore pure, j'en fais le serment. Pourquoi, mon Dieu, +n'avoir pas couru après elle?</p> + +<p>—Oh! il est peut-être temps encore de tuer ce misérable! +s'écria Arsène avec fureur.» Et, bondissant comme +un chat sauvage, il s'élança dehors.</p> + +<p>Eugénie comprit les suites funestes que pouvait avoir +une telle aventure. Épouvantée, elle se mit à courir aussi +après Arsène. Heureusement je montais l'escalier, et je +les arrêtai tous deux.</p> + +<p>«Où allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees +figures bouleversées?</p> + +<p>—Retenez-le, suivez-le, me dit à la hâte Eugénie, en +voyant qu'Arsène m'échappait déjà. Marthe est partie +avec Horace, et Paul va faire quelque malheur; allez!»</p> + +<p>Je courus à mon tour après le Masaccio, et je le rejoignis. +Je m'emparai de son bras, mais sans pouvoir le +retenir, quoique je fusse beaucoup plus grand et plus +musculeux que lui. La colère avait tellement décuplé ses +forces qu'il m'entraînait comme il eût fait d'un enfant.</p> + +<p>J'appris par ses exclamations entrecoupées ce qui s'était +passé, et je vis l'imprudence qu'Eugénie avait commise. +La réparer par un mensonge était le seul moyen +qui me restât pour empêcher un événement tragique.</p> + +<p>«Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit +la première fois qu'ils sortent ensemble? c'est au moins +la dixième.»</p> + +<p>Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. +Il s'arrêta court, et me regarda d'un air sombre.</p> + +<p>«Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? me demanda-t-il +d'une voix déchirante.</p> + +<p>—J'en suis certain..Elle est sa maîtresse depuis plus +d'un mois.</p> + +<p>—Eugénie m'a donc trompé?</p> + +<p>—Non, mais on trompe Eugénie.</p> + +<p>—Sa maîtresse! Il ne veut donc pas l'épouser, l'infâme!</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'à le +calmer et à l'éloigner; Horace est un homme d'honneur +et ce que Marthe voudra, il le voudra aussi.</p> + +<p>—Vous êtes sûr qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi +cela sur le vôtre.»</p> + +<p>A force d'assurances évasives et de réponses indirectes, +je réussis à lui rendre la raison. Il me remercia du bien +que je lui faisais, et il me quitta, en me jurant qu'il allait +rentrer aussitôt chez lui.</p> + +<p>Dès que je l'eus vu prendre cette direction, je courus +à l'hôtel de Narbonne; je m'informai d'Horace. «Il est +là-haut enfermé avec une demoiselle ou une dame, répondit +la portière, enfin avec ce que vous voudrez. Mais +je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait du +scandale ici.»</p> + +<p>Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les +<i>arguments irrésistibles</i> de Figaro. Elle m'expliqua que +la dame était jolie, qu'elle avait de longs cheveux noirs +et un châle écarlate. Je redoublai mes arguments, et +j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit, et +qu'elle laisserait repartir la fugitive, à quelque heure que +ce fût de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire +part à personne de ce qu'elle avait vu.</p> + +<p>Quand je fus tranquille à cet égard, je revins rassurer +Eugénie. Je ne pus me défendre de rire un peu de sa +consternation. Arsène mis à la raison et hors de cause, +le dénouement un peu brusque, mais inévitable, des +amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant +et moins sombre que ne le voulait voir ma généreuse +amie. Elle me gronda beaucoup de ce qu'elle +appelait ma légèreté.</p> + +<p>«Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle +me fait l'effet d'être condamnée à mort; et à présent je +ne ris pas plus que je ne ferais si je la voyais monter à +l'échafaud.»</p> + +<p>Nous attendîmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra +pas. Le sommeil finit par triompher de notre sollicitude.</p> + +<p>A l'aube naissante, la porte de l'hôtel de Narbonne +s'ouvrit et se referma plus doucement encore après avoir +laissé passer une femme qui couvrait sa tête d'un châle +rouge. Elle était seule, et fit quelques pas rapidement +pour s'éloigner. Mais bientôt elle s'arrêta, faible et brisée, +au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber. +Cette femme, c'était Marthe.</p> + +<p>Un homme la reçut dans ses bras: c'était Arsène.</p> + +<p>«Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement +accompagnée!</p> + +<p>—Je le lui ai défendu, dit Marthe d'une voix mourante; +j'ai craint d'être rencontrée avec lui, et puis je +n'ai pas voulu qu'il me revit au jour! Je voudrais ne le +revoir jamais! Mais que fais-tu ici à cette heure, Paul?</p> + +<p>—Je n'ai pu dormir, répondit-il, et je suis venu vous +attendre pour vous ramener; quelque chose m'avait dit +que vous sortiriez de chez lui seule et désespérée.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI.</h3> + +<p>Marthe était si confuse et si éperdue qu'elle ne voulait +plus rentrer.</p> + +<p>«Conduisez-moi auprès de vos soeurs, disait-elle à +Arsène; elles, du moins, ne sauront pas où j'ai passé la +nuit.</p> + +<p>—Vous n'avez pas d'amie plus fidèle et plus dévouée +qu'Eugénie, répondit Arsène; n'aggravez pas votre position +par une plus longue absence. Venez, je vous accompagnerai +jusque chez elle, et je vous réponds qu'elle ne +vous adressera pas un reproche.»</p> + +<p>Il la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle +voulut s'y enfermer seule et y pleurer à son aise avant +de nous revoir; mais au moment de quitter Arsène, avec +qui elle avait épanché son coeur comme s'il n'eût été que +son frère, elle se ressouvint tout à coup qu'il avait pour +elle un amour moins calme: elle l'avait oublié, habituée +qu'elle était à compter sur un dévouement aveugle de sa +part.</p> + +<p>«Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond; +regrettes-tu maintenant de ne m'avoir pas épousée?</p> + +<p>—Je le regretterai toute ma vie, répondit-il.</p> + +<p>—Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle; tu me déchires. +Oh! que ne puis-je t'aimer comme tu le désires et +comme tu le mérites! Mais Dieu me hait et me maudit!»</p> + +<p>Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son +lit, et pleura amèrement. Eugénie, qui l'entendait sangloter +à travers la cloison, frappa vainement à sa porte; +elle ne répondit pas. Inquiète, et craignant qu'elle ne fût +en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles elle était +sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la +serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'élança auprès +d'elle. Elle la trouva la face enfoncée dans son traversin, +et les mains crispées dans ses belles tresses noires toutes +ruisselantes de larmes.</p> + +<p>«Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein, +pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour le +passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de +toi, tu étais libre, personne n'a le droit de t'humilier. +Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t'ai +attendue avec tant d'inquiétude et qui te retrouve toujours +avec tant de joie?</p> + +<p>—Chère Eugénie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la +honte et des remords, répondit Marthe en l'embrassant. +Je n'ai pas disposé de moi dans la liberté de ma conscience +et dans le calme de ma volonté. J'ai cédé à des +transports que je ne partageais pas, glacée que j'étais +par le souvenir des injures récentes et par l'appréhension +de nouveaux outrages. Eugénie! Eugénie! il ne m'aime +pas; j'ai le profond sentiment de mon malheur! Il a de +la passion sans amour, de l'enthousiasme sans estime, de +l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit +point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un +amour sérieux, et incapable de le partager.</p> + +<p>—C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-même! +s'écria Eugénie.</p> + +<p>—Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma +destinée misérable. Lui, qui n'a point encore aimé, lui +dont le coeur est aussi vierge que les lèvres, il méritait de +rencontrer une femme aussi pure que lui.</p> + +<p>—C'est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules, +qu'il s'était épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois +amants à la fois!</p> + +<p>—Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour +elle l'intelligence, une brillante éducation, et toutes les +séductions de la naissance, des belles manières et du luxe. +Moi, je suis obscure, bornée, ignorante; je sais à peine +lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien +exprimer, je n'ai pas une idée à moi, je ne pourrai en +aucun moment dominer le coeur et l'esprit d'un homme +comme lui! Oh! il me l'a bien fait sentir, il me l'a bien +dit cette nuit dans l'emportement de nos querelles, et à +présent je vois que j'étais folle de me plaindre de lui. +C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passée +que je dois maudire.</p> + +<p>—Eh quoi! en êtes-vous là? dit Eugénie consternée. +Il a déjà fait le maître et le supérieur à ce point? J'aurais +pensé que, du moins, pendant la première ivresse, il se +serait oublié un peu lui-même, pour ne voir et n'admirer +que vous; et, au lieu d'être à vos pieds pour vous remercier +de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle +que nous donnons quand nous ouvrons nos bras et notre +âme sans réserve, déjà il s'est levé en dominateur miséricordieux, +pour vous honorer de son indulgence et de son +pardon! En vérité, Marthe, tu as raison d'être honteuse: +car tu es bien humiliée...</p> + +<p>—Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble, +sa souffrance, ses pleurs, et comme il me disait humblement +et tendrement parfois ces choses si cruelles! Non, +il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il n'y songeait pas. +Il souffrait tant lui-même! Il n'avait qu'une pensée, celle +de se débarrasser de soupçons qui le torturaient; et lorsqu'il +m'accusait, c'était pour être rassuré par mes réponses. +Mais moi, je n'avais pas la force de le faire. +J'étais si effrayée de voir ce noble orgueil, cette pure +jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient tant +de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me +sentais si peu de chose pour répondre à tout cela! J'étais +accablée, et il prenait tout à coup ma tristesse pour le +remords de quelque faute ou le retour de quelque mauvais +sentiment. «Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas +heureuse dans mes bras! Tu es sombre, préoccupée; tu +penses donc à un autre?» Alors il s'imaginait que j'avais +des rapports secrets avec Paul Arsène, et il me suppliait +de le chasser d'ici, et de ne jamais le revoir. J'y aurais +consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il eût persisté +à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier +mouvement d'hésitation, il me laissait voir un dépit +et une aigreur qui me rendaient la force de lui résister; +car, moi aussi, je prenais du dépit, je devenais amère. +Et nous nous sommes dit des choses bien dures, qui me +sont restées sur le coeur comme une montagne!</p> + +<p>—Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit +Eugénie; mais tu te trompes quand tu t'imagines que +c'est à cause de toi et de ton passé. Le mal ne vient que +de son orgueil à lui, et d'un fonds d'égoïsme que tu vas +encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait +pour aimer ne se demande pas si l'objet de son amour +est digne de lui. Du moment qu'il aime, il n'examine plus +le passé; il jouit du présent, et il croit à l'avenir. Si sa +raison lui dit qu'il y a dans ce passé quelque chose à pardonner, +il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire +sonner sa générosité comme une merveille. Cet oubli des +torts est si simple, si naturel à celui qui aime! Arsène +t'a-t-il jamais accusée, lui? Ne t'a-t-il pas toujours défendue +contre toi-même, comme il t'aurait défendue contre +le monde entier?</p> + +<p>—Je douterais même d'Arsène, dit Marthe en soupirant. +Je crois qu'en amour on est humble et généreux tant +qu'on est repoussé; mais le bonheur rend exigeant et +cruel. Voilà ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces +heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y +avait une alternative continuelle de douceur et de fierté +entre nous. Quand je me révoltais contre lui, il était à +mes pieds pour me calmer; mais, à peine m'avait-il amenée +à m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau. +Ah! je crois que l'amour rend méchant!</p> + +<p>—Oui, l'amour des méchants,» répliqua Eugénie en +secouant tristement la tête.</p> + +<p>Eugénie était injuste; elle ne voyait pas la vérité mieux +que Marthe. Toutes deux se trompaient, chacune à sa +manière. Horace n'était ni aussi respectable ni aussi méchant +qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le rendait +volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant +d'autres, que si on voulait condamner rigoureusement +ce travers, il faudrait mépriser et maudire la majeure partie +de notre sexe. Mais son coeur n'était ni froid ni dépravé. +Il aimait certainement beaucoup; seulement, l'éducation +morale de l'amour lui ayant manqué, ainsi qu'à +tous les hommes, comme il n'était pas du petit nombre +de ceux dont le dévouement naturel fait exception, il aimait +seulement en vue de son propre bonheur, et, si je +puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-même.</p> + +<p>Il vint dans la journée; et, au lieu d'être confus devant +nous, il se présenta d'un air de triomphe que je trouvai +moi-même d'assez mauvais goût. Il s'attendait à des plaisanteries +de ma part, et il s'était préparé à les recevoir +de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de lui faire +des reproches.</p> + +<p>«Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon +cabinet, que tu aurais pu avoir avec Marthe des entrevues +secrètes qui ne l'eussent pas compromise. Cette nuit +passée dehors sans préparation, sans prétexte, pourra +faire beaucoup jaser les gens de la maison.»</p> + +<p>Horace reçut fort mal cette observation.</p> + +<p>—J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage +pour elle, lorsque tu vis publiquement avec Eugénie!</p> + +<p>—C'est pour cela qu'Eugénie est respectée de tout ce +qui m'entoure, répondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, +ma maîtresse, ma femme, si l'on veut. De quelque +façon qu'on envisage notre union, elle est absolue et permanente. +Je me suis fait fort de la rendre acceptable à +tous ceux qui m'aiment, et d'entourer Eugénie d'assez +d'amis dévoués pour que le cri de l'intolérance n'arrive +pas jusqu'à ses oreilles. Mais je n'ai pas levé le voile qui +couvrait nos secrètes amours avant de m'être assuré par +la réflexion et l'expérience de la solidité de notre affection +mutuelle. Après une première nuit d'enivrement, je n'ai +pas présente Eugénie à mes camarades en leur disant: +«Voici ma maîtresse, respectez-la à cause de moi.» J'ai +caché mon bonheur jusqu'à ce que j'aie pu leur dire avec +confiance et loyauté: «Voici ma femme, elle est respectable +par elle-même.»</p> + +<p>—Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit +Horace avec hauteur. Je dirai à tout le monde: «Voici +mon amante, je veux qu'on la respecte. Je contraindrai +les récalcitrants à se prosterner, s'il me plaît, devant la +femme que j'ai choisie.»</p> + +<p>—Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras +invincible des antiques <i>pourfendeurs</i> de la chevalerie. +Au temps où nous vivons, les hommes ne se craignent +pas entre eux; et on ne respectera votre amante, comme +vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-même.</p> + +<p>—Mais vous êtes singulier, Théophile! En quoi donc +ai-je outragé celle que j'aime? Elle est venue se jeter +dans mes bras, et je l'y ai retenue une heure ou deux de +plus qu'il ne convenait d'après votre code des convenances. +Vraiment, j'ignorais que la vertu et la réputation +d'une femme fussent réglées comme le pouvoir des recors, +d'après le lever et le coucher du soleil.</p> + +<p>—Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, +pour une journée aussi solennelle que celle-ci devrait +l'être dans l'histoire de vos amours. Si Marthe en prenait +aussi légèrement son parti, j'aurais peu d'estime pour +elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu'il me parait, +car elle n'a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne +vous demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous +pas la lui demander avec un visage moins riant et des +manières moins dégagées?</p> + +<p>—Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux, +je vais vous parler franchement, puisque vous m'y +contraignez. L'amitié que j'ai pour vous me défendait de +provoquer une explication que votre sévérité envers moi +rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un +enfant, et que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter +comme tel, ce n'est pas un droit que vous avez acquis +irrévocablement et que je ne puisse pas vous ôter quand +bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd'hui que +je suis las, extrêmement las, de l'espèce de guerre qu'Eugénie +et vous faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes +amours avec Marthe. Je n'agis pas aussi légèrement que +vous le croyez en mettant de côté toute feinte et toute +retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous, +vous et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non +celle d'un autre. Il importe à ma dignité, à mon honneur, +de n'être pas admis ici en surnuméraire, mais d'être bien +pour vous, pour eux, pour Marthe, pour tout le monde +et pour moi-même, l'amant, le seul amant, c'est-à-dire +le maître de cette femme. Et comme depuis quelque +temps, grâce au singulier rôle que vous me faites jouer, +grâce aux prétentions obstinées de M. Paul Arsène, grâce +à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie +(grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l'amitié +équivoque qui règne entre Marthe et lui, grâce enfin à +mes propres soupçons, qui me font cruellement souffrir, +je ne sais plus où j'en suis, ni ce que je suis ici, j'ai résolu +de savoir enfin à quoi m'en tenir, et de bien dessiner +ma position. C'est pour cela que je me présente ici ce +matin, la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans +tergiversation et sans ambiguïté: «Marthe a passé cette +nuit dans mes bras, et si quelqu'un le trouve mauvais, +je suis prêt à connaître de ses droits, et à lui céder les +miens, s'ils ne sont pas les mieux fondés.»</p> + +<p>—Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle +est votre pensée ce matin, à la bonne heure, je l'accepte; +mais si c'était celle que vous aviez hier soir en retenant +Marthe auprès de vous pour la compromettre, c'est un +calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous +le paraissez, et je vois là plus de politique que de passion.</p> + +<p>—La passion n'exclut point une certaine diplomatie, +répondit-il en souriant. Vous savez bien, Théophile, que +j'ai commencé ma vie par la politique. Si je deviens +homme de sentiment, j'espère qu'il me restera pourtant +quelque chose de l'homme de réflexion. Mais rassurez-vous, +et ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue +qu'hier soir j'ai été fort peu diplomate, que je n'ai pensé +à rien, et que j'ai cédé à l'ivresse du moment. Mais ce +matin, en me résumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un sot +repentir je devais avoir le contentement et l'énergie d'un +amant heureux.</p> + +<p>—Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage +et votre contenance n'expriment pas autre chose +que ce que vous éprouvez; car, en ce moment, vous avez, +malgré vous, l'air d'un fat.»</p> + +<p>J'étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant +qu'il avait ce jour-là, et que, pour toute l'affection +que je lui portais, j'eusse voulu lui ôter. Je craignais que +Marthe n'en fût blessée; mais la pauvre femme n'avait +plus cette force de réaction. Elle fut intimidée, abattue +et comme saisie d'un frisson convulsif à son approche. Il +la rassura par des manières plus douces et plus tendres; +mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait +d'être seul avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment +de honte, n'osait plus nous quitter pour lui accorder +un tête-à-tête. Il espéra quelques instants qu'elle +aurait le courage de le faire, et il suscita divers prétextes, +qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait +de paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces +entrefaites Paul Arsène arriva.</p> + +<p>Malgré tout l'empire que ce dernier exerçait sur lui-même, +et quoiqu'il se fût bien préparé à la possibilité de +rencontrer Horace, il ne put dissimuler tout a fait l'espèce +d'horreur qu'il lui inspirait. Horace vit l'altération soudaine +de son visage pâli et affaissé déjà par les angoisses +de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable, +il leva fièrement la tête, et lui tendit la main de +l'air d'un souverain à un vassal qui lui rend hommage. +Arsène, dans sa généreuse candeur, ne comprit pas ce +mouvement, et, l'attribuant à un sentiment tout opposé, +il saisit et pressa énergiquement la main de son rival, +avec un regard de douleur et de franchise qui semblait +dire: «Vous me promettez de la rendre heureuse, je vous +en remercie.»</p> + +<p>Cette muette explication lui suffit. Après s'être informé +de la santé de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec +effusion, il échanges quelques mots de causerie générale +avec nous, et se retira au bout de cinq minutes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + +<p>Horace n'était pas réellement jaloux d'Arsène au point +d'être inquiet des sentiments de Marthe pour lui, mais il +craignait qu'il n'y eût entre eux, dans le passé, un engagement +plus intime qu'elle ne voulait l'avouer. Il pensait +que, pour être si fidèlement dévoué à une femme qui vous +sacrifie, il fallait conserver, ou une espérance, ou une +reconnaissance bien fondée; et ces deux suppositions +l'offensaient également. Depuis qu'Eugénie lui avait révélé +tout le dévouement d'Arsène, il avait pris encore +plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait naïvement avoué, il +était blessé d'un parallèle qui ne lui était pas avantageux +dans l'esprit d'Eugénie, et qui lui deviendrait funeste +dans celui de Marthe, s'il devait être continuellement +sous ses yeux. Et puis notre entourage voyait confusément +ce qui se passait entre eux. Ceux qui n'aimaient +pas Horace se plaisaient à douter de son triomphe, du +moins ils affectaient devant lui de croire à celui d'Arsène. +Ceux qui l'aimaient blâmaient Marthe de ne pas se prononcer +ouvertement pour lui en chassant son rival, et ils +le faisaient sentir à Horace. Enfin, d'autres jeunes gens +qui, n'étant pour nous que de simples connaissances, ne +venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une légèreté +un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces +propos cruels que l'on pèse si peu et qui se répandent si +vite. Obéissant à cette jalousie non raisonnée que l'on +éprouve pour tout homme heureux en amour, ils rabaissaient +Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace à +leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-là, qui avaient fait +la cour à la beauté du café Poisson, se vengeaient de +n'avoir pas été écoutés, en disant que ce n'était pas une +conquête si difficile et si glorieuse, puisqu'elle écoutait +un hâbleur comme Horace. Quelques-uns même disaient +qu'elle avait eu pour amant son premier garçon de café. +Enfin, je ne sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue +assez grossière, pour émettre l'opinion qu'elle était à la +fois la maîtresse d'Arsène, celle d'Horace et la mienne.</p> + +<p>Ces calomnies n'arrivèrent pas alors jusqu'à moi; mais +on eut l'imprudence de les répéter à Horace. Il eut la +faiblesse d'en être impressionné, et il ne songea bientôt +plus qu'à éblouir et terrasser ses détracteurs par une démonstration +irrécusable de son triomphe sur tous ses rivaux +vrais ou supposés. Il tourmenta Marthe si cruellement +qu'il lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille +et pure qu'elle menait auprès de nous. Il voulut qu'elle +se montrât seule avec lui au spectacle et à la promenade. +Ces témérités affligeaient Eugénie, et ne lui paraissaient +que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce qu'elle +tentait pour empêcher son amie de s'y prêter poussait à +bout l'impatience et l'aigreur d'Horace.</p> + +<p>«Jusqu'à quand, disait-il à Marthe, resterez-vous +sons l'empire de ce chaperon incommode et hypocrite, +qui se scandalise dans les autres de tout ce qui lui semble +personnellement légitime? Comment pouvez-vous subir +les admonestations pédantes de cette prude, qui n'est +pas sans vues intéressées, j'en suis certain, et qui regarde +comme l'amant préférable celui qui peut donner à sa maîtresse +le plus de bien-être et de liberté? Si vous m'aimiez, +vous la réduiriez promptement au silence, et vous ne souffririez +pas qu'elle m'accusât sans cesse auprès de vous. +Puis-je être satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer +dans tous les secrets de notre amour? Puis-je être +tranquille lorsque je sais que votre unique amie est mon +ennemie jurée, et qu'en mon absence elle vous aigrit et +vous met en garde contre moi?»</p> + +<p>Il exigea qu'elle éloignât tout à fait Paul Arsène, et il +y eut dans cette expulsion qu'il lui imposait quelque +chose de bien particulier. Il craignait beaucoup le ridicule +qui s'attache aux jaloux, et l'idée que le Masaccio +pourrait se glorifier de lui avoir causé de l'inquiétude lui +était insupportable. Il voulut donc que Marthe agît comme +de propos délibéré et sans paraître subir aucune influence +étrangère. Il rencontra de sa part beaucoup d'opposition +à cette exigence injuste et lâche; mais il l'y amena insensiblement +par mille tracasseries impitoyables. Elle +n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle +ne pouvait plus lui sourire. Tout devenait crime entre +eux: un regard, un mot, lui étaient reprochés amèrement. +Si Arsène, obéissant à une habitude d'enfance, la +tutoyait en causant, c'était la preuve flagrante d'une ancienne +intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions +tous ensemble, elle acceptait le bras d'Arsène, +Horace prenait un prétexte ridicule, et nous quittait avec +humeur, disant tout bas à Marthe qu'il ne se souciait pas +de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'était bien +assez de succéder à un M. Poisson, sans partager encore +avec son laquais. Quand Marthe se révoltait contre ces +persécutions iniques, il la boudait durant des semaines +entières; et l'infortunée, ne pouvant supporter son absence, +allait le chercher, et lui demander pour ainsi dire +pardon des torts dont elle était victime. Mais si elle offrait +alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, +avant de le renvoyer:</p> + +<p>«C'est cela, s'écriait Horace, faites-moi passer pour +un fou, pour un tyran ou pour un sot, afin que M. Paul +Arsène aille partout me railler et me diffamer! Si vous +agissez ainsi, vous me mettrez dans la nécessité de lui +chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, +en plein café.»</p> + +<p>Épuisée de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la +main d'Arsène, et la portant à ses lèvres:</p> + +<p>«Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me +rendre un dernier service, le plus pénible de tous pour +toi, et surtout pour moi. Tu vas me dire un éternel +adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas +et je ne veux pas te la dire.</p> + +<p>—C'est inutile, j'ai deviné depuis longtemps, répondit +Arsène. Comme tu ne me disais rien, je pensais que mon +devoir était de rester tant que tu semblerais désirer ma +protection. Mais puisqu'au lieu de t'être utile, elle te +nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est +pour toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin +de moi, tu me rappelleras. Tu n'auras qu'un mot à dire, +un geste à faire, et je serai à tes ordres. Tiens, Marthe, +si tu veux, je passerai tous les jours sous ta fenêtre: tu +n'as qu'à y attacher un mouchoir, un ruban, un signe +quelconque, le même jour tu me verras accourir. Promets-moi +Cela.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image12.png"></p> +<br> + +<p>Marthe le promit en pleurant; Arsène ne revint plus. +Mais ce n'était pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. +Un jour que, suivant sa coutume, il avait emmené Marthe +chez lui, nous l'attendîmes en vain pour souper, et nous +reçûmes d'elle, le soir, le billet suivant:</p> + +<p>«Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai +plus dans votre maison. J'ai découvert que je n'y +devais pas mon bien-être à votre seule générosité, mais +que Paul y avait longtemps contribué, et qu'il y contribue +encore, puisque tous les meubles que vous m'avez +soi-disant prêtés lui appartiennent. Vous comprenez que, +sachant cela, je n'en puis plus profiter. D'ailleurs, le +monde est si méchant qu'il calomnie les affections les +plus vertueuses. Je ne veux pas vous répéter les vils propos +dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser +et en m'arrachant avec douleur d'auprès de vous, ne +vous parler que de mon éternelle reconnaissance pour +vos bontés envers moi, et de l'attachement inaltérable +que vous porte à jamais.</p> + +<p>«Votre amie, MARTHE.»</p> + +<p>«Voici encore une lâcheté d'Horace, s'écria Eugénie +indignée. Il lui a révélé un secret que j'avais confié à son +honneur.</p> + +<p>—Ces sortes de choses échappent, malgré soi, dans +l'emportement de la colère, lui répondis-je; et c'est le +résultat d'une querelle entre eux.</p> + +<p>—Marthe est perdue, reprit Eugénie, perdue à jamais! +car elle appartient sans réserve et sans retour à +un méchant homme.</p> + +<p>—Non pas à un méchant homme, Eugénie, mais à +quelque chose de plus funeste pour elle, à un homme +faible que la vanité gouverne.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image13.png"></p> +<br> + +<p>J'étais outré aussi, et je me refroidis extrêmement pour +Horace. Je pressentais tous les maux qui allaient fondre +sur Marthe, et je tentai vainement de les détourner. +Toutes nos démarches furent infructueuses. Horace, prévoyant +que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans +la lui disputer, avait changé immédiatement de domicile +Il avait loué, dans un autre quartier, une chambre où il +vivait avec Marthe, si caché, qu'il nous fallut plus d'un +mois pour les découvrir. Quand nous y fûmes parvenus, +il était trop tard pour les faire changer de résolution et +d'habitudes. Nos représentations ne servirent qu'à les +irriter contre nous. Horace exerçait sur sa maîtresse un +tel empire, que désormais elle nous retira toute sa confiance. +Oubliant qu'elle nous avait longtemps raconté +tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire +désormais à son bonheur, et nous reprochait de lui supposer +gratuitement des souffrances dont son visage portait +déjà l'empreinte profonde. Prévoyant bien qu'elle +allait manquer, qu'elle manquait déjà d'argent et d'ouvrage, +nous ne pûmes lui faire accepter le plus léger +service. Elle repoussa même nos offres avec une sorte de +hauteur qu'elle ne nous avait jamais témoignée.</p> + +<p>—Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsène +ne fût encore caché derrière le vôtre; et, quoique je sache +combien votre conduite envers moi a été généreuse, je +vous confesse que j'ai de la peine à vous pardonner les +trop justes méfiances que cet état de choses a inspirées à +Horace contre moi.</p> + +<p>Eugénie poussa la constance de son dévouement envers +sa malheureuse compagne jusqu'à l'héroïsme; mais tout +fut inutile. Horace la détestait et indisposait Marthe contre +elle; toutes ces avances furent reçues avec une froideur +voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fûmes blessés +et fatigués; et, voyant qu'on nous fuyait, nous évitâmes +de devenir importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, +nous nous vîmes à peine trois fois; et au printemps, +un jour que je rencontrai Horace, je vis clairement qu'il +affectait de ne pas me reconnaître, afin de se soustraire +à un moment d'entretien. Nous nous regardâmes comme +définitivement brouillés, et j'en souffris beaucoup, Eugénie +encore davantage; elle ne pouvait prononcer le +nom de Marthe sans que ses yeux s'emplissent de larmes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<p>Horace avait pris, dans les romans où il avait étudié la +femme, des idées si vagues et si diverses sur l'espèce en +général, qu'il jouait avec Marthe comme un enfant ou +comme un chat joue avec un objet inconnu qui l'attire et +l'effraie en même temps. Après les sombres et délirantes +figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination +des jeunes gens, l'élément féminin du dix-huitième +siècle, <i>le Pompadour</i>, comme on commençait à +dire, arrivait dans sa primeur de résurrection, et faisait +passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plus +dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette +époque, la définition ingénieuse du <i>joli</i>, dans le goût, +dans les arts, dans les modes; il la donnait à tout propos, +et toujours avec grâce et avec charme. L'école de +Hugo avait embelli le <i>laid</i>, et le vengeait des proscriptions +pédantesques du <i>beau</i> classique. L'école de Janin +ennoblissait le <i>maniéré</i> et lui rendait toutes ses séductions, +trop longtemps niées et outragées par le mépris un +peu brutal de nos souvenirs républicains. Sans qu'on y +prenne garde, la littérature fait de ces miracles. Elle ressuscite +la poésie des époques antérieures; et, laissant +dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences +du passé l'objet de justes critiques, elle nous apporte, +comme un parfum oublié, les richesses méconnues d'un +goût qui n'est plus à discuter, parce qu'il ne règne plus +arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en égoïste (<i>l'art +pour l'art</i>), fait de la philosophie progressive sans le savoir. +Il fait sa paix avec les fautes et les misères du passé, +pour enregistrer, ainsi qu'en un musée, les monuments +de la conquête.</p> + +<p>Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables +de cette époque si impressionnable déjà, +vivant plus de fiction que de réalité, regardait sa nouvelle +maîtresse à travers les différents types que ses lectures +lui avaient laissés dans la tête. Mais quoique ce fussent +des types charmants dans les poèmes et dans les romans, +ce n'étaient point des types vrais et vivants dans la réalité +présente. C'étaient des fantômes du passé, riants ou +terribles. Alfred de Musset avait pris pour épigraphe de +ses belles esquisses le mot de Shakspeare: <i>Perfide +comme l'onde</i>; et quand il traçait des formes plus pures +et plus idéales, habitué à voir dans les femmes de tous +les temps les dangereuses <i>filles d'Eve</i>, il flottait entre un +coloris frais et candide et des teintes sombres et changeantes +qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce +poëte enfant avait une immense influence sur le cerveau +d'Horace. Quand celui-ci venait de lire <i>Portia</i> ou <i>la Camargo</i>, il voulait que la pauvre Marthe fût l'une ou +l'autre. Le lendemain, après un feuilleton de Janin, il +fallait qu'elle devint à ses yeux une élégante et coquette +patricienne. Enfin, après les chroniques romantiques +d'Alexandre Dumas, c'était une tigresse qu'il fallait traiter +en tigre; et après <i>la Peau de chagrin</i> de Balzac, c'était +une mystérieuse beauté dont chaque regard et chaque +mot recelait de profonds abîmes.</p> + +<p>Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait +de regarder le fond de son propre coeur et d'y chercher, +comme dans un miroir limpide, la fidèle image de +son amie. Aussi, dans les premiers temps, fut-elle cruellement +ballottée entre les femmes de Shakespeare et celles +de Byron.</p> + +<p>Cette appréciation factice tomba enfin, quand l'intimité +lui montra dans sa compagne une femme véritable de +notre temps et de notre pays, tout aussi belle peut-être +dans sa simplicité que les héroïnes éternellement vraies +des grands maîtres, mais modifiée par le milieu où elle +vivait, et ne songeant point à faire du modeste ménage +d'un étudiant de nos jours la scène orageuse d'un drame +du moyen âge. Peu à peu Horace céda au charme de cette +affection douce et de ce dévouement sans bornes dont il +était l'objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires; +il goûta le bonheur de vivre à deux, et Marthe +lui devint aussi nécessaire et aussi bienfaisante qu'elle +lui avait semblé lui devoir être funeste. Mais ce bonheur +ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena pas +vers nous; il ne lui inspira aucune générosité à l'égard +de Paul Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe la justice +qu'elle méritait dans le passé aussi bien que dans le +présent; et, au lieu de reconnaître qu'il l'avait mal comprise, +il attribua à sa domination jalouse la victoire qu'il +croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe +aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance: elle +souffrait de voir toujours le feu de la colère et de la haine +prêt à se rallumer au moindre mot qu'elle hasarderait en +faveur de ses amis méconnus. Elle rougissait des précautions +minutieuses et assidues qu'elle était forcée de +prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en +écartant toute ombre de soupçon. Mais comme elle n'avait +aucune velléité d'indépendance étrangère à son amour, +comme, à tout prendre, elle voyait Horace satisfait de ses +sacrifices et fier de son dévouement, elle se trouvait heureuse +aussi; et pour rien au monde elle n'eût voulu +changer de maître.</p> + +<p>Cet état de choses constituait un bonheur incomplet, +coupable en quelque sorte; car aucun des deux amants +n'y gagnait moralement et intellectuellement, ainsi qu'il +l'aurait dû faire dans les conditions d'un plus pur amour. +Je crois qu'on doit définir passion noble celle qui nous +élève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la +grandeur des idées; passion mauvaise, celle qui nous ramène +à l'égoïsme, à la crainte et à toutes les petitesses +de l'instinct aveugle. Toute passion est donc légitime ou +criminelle, suivant qu'elle amène l'un ou l'autre résultat, +bien que la société officielle, qui n'est pas le vrai consentement +de l'humanité, sanctifie souvent la mauvaise en +proscrivant la bonne.</p> + +<p>L'ignorance où, la plupart du temps, nous naissons et +mourons par rapport à ces vérités, fait que nous subissons +les maux qu'entraîne leur violation, sans savoir +d'où vient le mal et sans en trouver le remède. Alors +nous nous acharnons à alimenter la cause de nos souffrances, +croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment +sans cesse.</p> + +<p>C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant +arriver à la sécurité en redoublant d'ombrage et de précautions +pour régner sans partage; elle, croyant calmer +cette âme inquiète en lui faisant sacrifice sur sacrifice, +et donnant par là chaque jour plus d'extension à sa douloureuse +tyrannie; car dans toutes les espèces de despotisme, +l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprimé.</p> + +<p>Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité; +et, la jalousie apaisée, la satiété devait s'emparer +d'Horace. Il en fut ainsi dès que son existence redevint +difficile. Un ennemi veillait à sa porte, c'était la misère. +Pendant trois mois il avait réussi à l'écarter, en confiant +à Marthe une petite somme que ses parents lui avaient +envoyée en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait +demandée pour payer des dettes <i>imprévues</i>, dont il +n'osait avouer qu'une très-petite partie, tant elles dépassaient +le budget de sa famille; et au lieu de la consacrer +à amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuée aux +besoins journaliers de son nouveau ménage, accordant à +peine aux créanciers quelques légers <i>à-compte</i>, dont ils +avaient bien voulu se contenter. Son tailleur était le +moins compromis dans cette banqueroute imminente. +J'avais donné ma caution, et je commençais à m'en repentir +un peu, car les dépenses allaient leur train, et +chaque fois qu'on présentait le mémoire à Horace, il se +tirait d'affaire par des promesses et des commandes nouvelles, +toujours plus considérables à mesure que la dette +augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme +que ce fournisseur, bien avisé dans ses propres +intérêts, venait chaque jour lui imposer. Quand je vis +qu'il y avait spéculation de la part de ce dernier et légèreté +inouïe de la part d'Horace, je me crus en droit de +borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au +tailleur qu'elle ne s'étendrait pas aux dépenses à faire. +Déjà j'étais engagé pour plus d'une année de mon petit +revenu; je prévoyais une gêne dont je me ressentis, en +effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit d'imposer +à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel +ami, si peu soigneux de son honneur et du mien. +Quand il sut mes réserves, il fut indigné de ce qu'il appelait +ma méfiance, et m'écrivit une lettre pleine d'orgueil +et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus recevoir +de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection +à son insu et par oubli total de mes offres et de mes +démarches, qu'il me priait de ne plus me mêler de ses +affaires, et que le tailleur serait payé dans huit jours. Il +fut payé effectivement, mais ce fut par moi; car Horace +oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire +que celles qu'il avait acceptées de moi; et je m'efforçai +d'oublier de même sa lettre insensée, à laquelle je ne répondis +point.</p> + +<p>Mais les autres créanciers, que je ne pouvais tenir en +respect, vinrent l'assaillir. C'étaient de bien petites +dettes, à coup sûr, qui feraient sourire un dissipateur de +la Chaussée-d'Antin; mais tout est relatif, et ces embarras +étaient immenses pour Horace. Marthe ignorait +tout. Il ne lui permettait pas de travailler pour vivre et +lui cachait sa situation, afin qu'elle n'eût pas de remords. +Il avait une telle aversion pour tout ce qui eût pu lui rappeler +la grisette, que c'était tout au plus s'il lui laissait +coudre ses propres ajustements. Il eût mieux aimé, quant +à lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet +de son amour y faire des reprises. Il fallait que la modeste +Marthe ne s'occupât que de lecture et de toilette, +sous peine de perdre toute poésie aux yeux d'Horace, +comme si la beauté perdait de son prix et de son lustre +en remplissant les conditions d'une vie naïve et simple. +Il fallut que pendant trois mois elle jouât le rôle de Marguerite +devant ce Faust improvisé; qu'elle arrosât des +fleurs sur sa fenêtre; qu'elle tressât plusieurs fois par +jour ses longs cheveux d'ébène, vis-à-vis d'un miroir +<i>gothique</i> dont il avait fait l'emplette pour elle, à un prix +beaucoup trop élevé pour sa bourse; qu'elle apprit à lire +et à réciter des vers; enfin qu'elle posât du matin au soir +dans un tête-à-tête nonchalant. Et quand elle avait cédé +à ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce n'était +pas la vraie et ingénue Marguerite, allant à l'église et à +la fontaine, mais une Marguerite de vignette, une héroïne +de keepsake.</p> + +<p>Le moment vint pourtant où il fallut avouer à Marguerite +que Faust n'avait pas de quoi lui donner à dîner, et +que Méphistophélès n'interviendrait pas dans les affaires. +Horace, après avoir longtemps gardé son secret avec courage, +après avoir épuisé une à une, pendant plusieurs semaines, +la petite bourse de ses amis, après avoir simulé +pendant plusieurs jours un manque d'appétit qui lui permettait +de laisser quelques aliments à sa compagne, fut +pris tout à coup d'un excès de désespoir; et, à la suite +d'une journée de silence farouche, il confessa son désastre +avec une solennité dramatique que ne comportait +pas la circonstance. Combien d'étudiants se sont endormis +gaiement à jeun deux fois par semaine, et combien +de maîtresses patientes et robustes ont partagé leur sort +sans humeur et sans effroi! Marthe était née dans la +misère; elle avait grandi et embelli en dépit des angoisses +fréquentes d'une faim mal apaisée. Elle s'effraya beaucoup +de la tragédie que jouait très-sérieusement Horace; +mais elle s'étonna qu'il fut embarrassé du dénouement. +«J'ai là encore deux petits pains de seigle, lui dit-elle; +ce sera bien assez pour souper, et demain matin j'irai +porter mon châle au Mont-de-Piété. J'en aurai vingt francs, +qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me +permettre de conduire notre ménage avec économie.</p> + +<p>—Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces +choses-là! s'écria Horace en bondissant sur sa chaise. +Ma situation est ignoble, et je ne comprends pas que tu +veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe, quitte-moi. Une +femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre +heures auprès d'un homme qui ne sait pas la soustraire +à de tels abaissements. Je suis maudit!</p> + +<p>—Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Marthe. +Vous quitter parce que vous êtes pauvre? Est-ce que je +vous ai jamais cru riche! J'ai toujours bien prévu qu'un +moment viendrait où vous seriez forcé de me laisser reprendre +mon travail; et si j'ai consenti à être à votre +charge, c'est que je comptais sur la nécessité qui me +rendrait bientôt le droit de m'acquitter envers vous. +Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage, et dans quelques +jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain +quotidien.</p> + +<p>—Quelle misère! s'écria de nouveau Horace, irrité de +voir sa fierté vaincue. Et quand tu auras pourvu aux +exigences de la faim, en quoi serons-nous plus avancés? +irons-nous mettre un à un nos effets au Mont-de-Piété?</p> + +<p>—Pourquoi non, s'il le faut?</p> + +<p>—Et les créanciers?</p> + +<p>—Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnés +bien malgré moi, et ce sera toujours de quoi gagner du +temps.</p> + +<p>—Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as +aucune idée de la vie réelle, ma pauvre Marthe; tu vis +dans les nues, et tu crois que l'on se tire d'affaire par une +péripétie de roman.</p> + +<p>—Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est +vous qui l'exigez, Horace. Mais laissez-moi en descendre, +et vous verrez bien que je n'y ai pas perdu le goût du +travail et l'habitude des privations. Est-ce que je suis +née dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manqué +de rien, pour avoir le droit de me montrer difficile?</p> + +<p>—Eh bien, voilà, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui +me révolte. Tu étais née dans la misère; je ne m'en souvenais +pas, parce que je te voyais digne d'occuper un +trône. Je conservais le parfum de ta noblesse naturelle +avec un soin jaloux. Je prenais plaisir à te parer, à préserver +ta beauté comme un dépôt précieux qui m'a été +confié. A présent il faudra donc que je te voie courir dans +la crotte, marchander avec des bourgeoises pour quelques +sous; faire la cuisine, balayer la poussière, gâter et +empuantir tes jolis doigts, veiller, pâtir, porter des savates +et rapiécer tes robes, être enfin comme tu voulais +être au commencement de notre union? Pouah! pouah! +tout cela me fait horreur, rien que d'y penser. Ayez donc +une vie poétique et des idées élevées au sein d'une pareille +existence! Je ne pourrai jamais rêver, jamais penser, +jamais écrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime +mieux me brûler la cervelle.</p> + +<p>—Depuis trois mois que nous menons une vie de +princes, vous n'écrivez pas, dit Marthe avec douceur. +Peut-être la nécessité vous donnera-t-elle un élan imprévu. +Essayez, et peut-être que vous allez vous illustrer +et vous enrichir tout à coup.</p> + +<p>—Elle me sermonne et me raille par-dessus le marché! +s'écria Horace en frappant de sa botte au milieu de +la bûche, hélas! la dernière bûche qui brûlait encore +dans la cheminée.</p> + +<p>—Dieu m'en préserve! répondit Marthe; je voulais +vous consoler en vous disant que je ne suis pas fière, et +que le jour où vous serez dans l'aisance, je ne rougirai +pas d'en profiter. Mais, en attendant, laissez-moi travailler, +Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi +vivre comme je l'entends.</p> + +<p>—Jamais! reprit-il avec énergie, jamais je ne consentirai +à ce que tu redeviennes une grisette, une femme +d'étudiant; cela ne se peut pas, j'aime mieux que tu me +quittes.</p> + +<p>—Voilà une affreuse parole que vous répétez pour la +troisième fois. Vous ne m'aimez donc plus, que la misère +vous effraie avec moi?</p> + +<p>—O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains? +Est-ce que je n'ai pas traversé déjà plusieurs fois des +crises désespérées? est-ce que je sais seulement si j'en +ai souffert? Je ne me souviens pas même comment j'ai +fait pour en sortir.</p> + +<p>—C'est donc pour moi que vous vous inquiétez! Eh +bien, rassurez-vous: l'inaction à laquelle vous me condamnez +me pèse et me tue; le travail, en même temps +qu'il détournera la misère, rendra ma vie plus douce et +mon coeur plus gai.</p> + +<p>—Mais ce travail dont tu parles et cette misère que +tu nargues, c'est tout un; oui, Marthe, c'est la même +chose pour moi. Non, non, c'est impossible que je souffre +cela! Je trouverai, j'inventerai quelque chose. J'emprunterai +le dernier écu du petit Paulier, et j'irai à la roulette. +Peut-être gagnerai-je un million!</p> + +<p>—Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez +pas de cette affreuse ressource!</p> + +<p>—Tu veux bien aller au Mont-de-Piété, toi? Au Mont-de-Piété! +avec les femmes les plus viles, avec les filles +perdues! Ce serait la première fois de ta vie, n'est-ce pas? +réponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as jamais été.</p> + +<p>—Quand j'y aurais été, je n'en serais pas plus humiliée +pour cela. C'est une ressource dont toute honte est +pour la société. On y voit plus de mères de famille que +de filles perdues, croyez-moi, et bien des pauvres créatures +y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se +vendre.</p> + +<p>—Ah! tu y as été, Marthe! Je vois que tu y as été! +Tu en parles avec une aisance qui me prouve que ce ne +serait pas la première fois... Mais pourquoi donc y as-tu +été? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et ensuite +Arsène ne t'y aurait pas laissée aller!»</p> + +<p>Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa +maîtresse, Horace se creusait la cervelle pour lui chercher +dans le passé quelque faute qui aurait pu la réduire +aux expédients qu'elle venait d'imaginer pour le +sauver.</p> + +<p>«Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le +nom de M. Poisson accolé à celui d'Arsène venait de +faire passer un nuage de honte et de douleur, que j'irai +demain pour la première fois de ma vie.</p> + +<p>—Mais qui t'a donné cette idée d'y aller?</p> + +<p>—J'ai lu ce matin, dans les <i>Mémoires de la Contemporaine</i>, +une scène qu'elle raconte de sa misère. Elle +avait été porter là son dernier joyau, et en voyant une +pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu'on refusait +de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix +francs qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Quoi? dit Horace, je n'ai pas écouté. Tu me racontes +des histoires, comme si j'avais l'esprit aux histoires!»</p> + +<p>On a remarqué avec raison que les malheurs et les contrariétés +se tenaient par la main pour nous assaillir sans +relâche au milieu des mauvaises veines. Horace rêvait +au moyen d'écarter le dernier créancier avec lequel il +avait eu, deux heures auparavant, une conférence orageuse, +lorsque M. Chaignard, propriétaire de l'hôtel +garni qu'il occupait alors, vint lui réclamer deux mois arriérés +d'un loyer de deux chambres à vingt francs par +quinzaine. Horace, déjà mal disposé, le reçut avec hauteur, +et, pressé par lui, menacé, poussé à bout, le menaça +à son tour de le jeter par les fenêtres. Chaignard, +qui n'était pas brave, se retira en annonçant une invasion +à main armée pour le lendemain.</p> + +<p>«Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piété demain, +pour empêcher un scandale, dit Marthe en s'efforçant +de le calmer par ses caresses. Si tu te laisses +mettre dehors, les autres créanciers deviendront plus +pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.</p> + +<p>—Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui +irai. J'y porterai ma montre.</p> + +<p>—Quelle montre? tu n'en as pas.</p> + +<p>—Quelle montre? celle de ma mère! Ah! malédiction! +il y a longtemps qu'elle y est, et sans doute elle +y restera. Ma pauvre mère! si elle savait que sa belle +montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là au +milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!</p> + +<p>—Si je mettais à la place la chaîne que tu m'as donnée, +dit Marthe timidement.</p> + +<p>—Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace +en arrachant la chaîne qui était accrochée à la cheminée, +et en la roulant dans ses mains avec colère. Je ne +sais ce qui me retient de la jeter par la fenêtre. Au moins +quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain elle +ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter +à nous-mêmes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des +habits encore bons; j'ai un manteau surtout dont je peux +bien me passer.</p> + +<p>—Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver +commence!</p> + +<p>—Et que m'importe? Tu veux y mettre ton châle, toi!</p> + +<p>—Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es déjà. D'ailleurs, +est-ce qu'un homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piété? +Passe pour une montre, c'est du superflu! mais +le nécessaire! Si quelqu'un te rencontrait?</p> + +<p>—Oh! si Arsène me rencontrait, il dirait: Voilà celui +qui s'est chargé de Marthe; elle doit être bien malheureuse, +la pauvre Marthe! Peut-être le dit-il déjà?</p> + +<p>—Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?</p> + +<p>—Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau +triomphe, s'il savait à quoi nous sommes réduits?</p> + +<p>—Mais nous n'irons pas nous en vanter, à quoi bon?</p> + +<p>—Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les +jours pour de l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans +le rencontrer, il rôde toujours par ici... Tu le sais bien, +Marthe, ne fais pas l'étonnée. Eh bien! tu le verras; il +te fera des questions, et tu lui diras tout dans un jour de +douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre enfant! +Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement +qu'aujourd'hui.</p> + +<p>—Hélas! je prévois en effet des jours de douleur, répondit +Marthe; mais la misère n'en sera que la cause indirecte. +Votre jalousie va augmenter.»</p> + +<p>Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya +avec ses lèvres, et s'abandonna aux transports d'un amour +plus fiévreux que délicat, ce soir-là surtout.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX.</h3> + +<p>Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se +réveilla. Il était tard. Horace avait bien dormi; il avait +l'esprit calme et reposé. Des idées plus riantes lui vinrent, +lorsqu'il entendit les moineaux s'entre-appeler sur les +toits, où le soleil d'une belle matinée d'hiver faisait fondre +la neige de la veille: «Ah! ah! dit-il, on a faim et froid +là-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus +de pain, ma pauvre Marthe, tes habitués n'auront plus +de miettes, et ils se plaindront de toi.</p> + +<p>—Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai gardé +une partie de mon souper d'hier au soir, un peu de pain +de seigle. Ces messieurs ne sont pas difficiles, ils ont fort +bien déjeuné.</p> + +<p>—Ils sont plus avancés que nous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dînerons +mieux ce soir.</p> + +<p>—Tu parles de dîner, c'est toujours une consolation +pour qui a bonne envie de déjeuner. Ah ça, tu as donc +été au Mont-de-Piété?</p> + +<p>—Pas encore, tu me l'as presque défendu hier. J'attends +ta permission.</p> + +<p>—Je te croyais déjà revenue,» dit Horace en bâillant.</p> + +<p>Marthe se réjouit de ce changement d'humeur, qu'elle +attribuait à de plus sages idées, et qui n'était autre chose +que le résultat d'un appétit plus impérieux. Elle jeta son +vieux châle rouge sur ses épaules, et plia le neuf dans +une belle feuille de papier; puis, craignant qu'Horace ne +vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout de +quelques minutes, elle rentra pâle et consternée: M. Chaignard +l'avait forcée de remonter l'escalier en lui disant, +d'une manière peu courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on +emportât le moindre effet de chez lui tant que le loyer +ne serait pas payé. Horace, indigné de cette insulte, s'élança +sur l'escalier, où M. Chaignard grommelait encore, +et une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard +fut d'autant plus ferme qu'il avait des témoins. Prévoyant +l'orage, il s'était flanqué de son portier et d'une espèce de +conseil qui avait un faux air d'huissier. Ces deux acolytes +jouaient, l'un le rôle de défenseur de la personne +sacrée du maître, l'autre celui de pacificateur, prêt cependant +à verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas +le droit pour lui, et qu'il faudrait finir par capituler; mais +il se donnait la satisfaction d'accabler le pauvre Chaignard +d'épithètes mordantes, et de lui reprocher sa lésinerie +dans les termes les plus âcres et les plus blessants +qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dépensa d'esprit et +de verve bilieuse en cette circonstance eût été en pure +perte, si le bruit n'eût attiré quelques auditeurs malins, +dont la présence vengea son amour-propre. Chaignard +était rouge, écumant, furieux; l'huissier, ne voyant +point à mordre sur des voies de fait d'une espèce aussi +délicate que des sarcasmes, attendait d'un air attentif +quelque mot plus tranché qui constituât un délit d'offense +punissable par la loi. Le portier, qui n'aimait pas son +maître, riait, dans sa barbe grise et sale, des plaisantes +réponses d'Horace; et quelques étudiants avaient entrebâillé +les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue +pittoresque. Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout +à fait, laissa voir une grande figure hérissée de poils +roux, enveloppée dans un vieux couvre-pied d'où sortaient +deux jambes maigres et velues. Le possesseur de +cette figure bizarre et de ces jambes démesurées n'était +autre que l'illustre Jean Laravinière, président des bousingots, +installé depuis la veille dans une chambre à +quinze francs par mois, entre-sol délicieux, suivant lui, +dont il était obligé d'ouvrir la porte et la fenêtre lorsqu'il +étendait les deux bras pour passer sa redingote.</p> + +<p>—Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire, +dit-il au bouillant Chaignard. Vous risquez une attaque +d'apoplexie; mais c'est là le moindre inconvénient: le +pire, c'est de réveiller à huit heures du matin un de vos +locataires qui n'est rentré qu'à six.</p> + +<p>—De quoi vous mêlez-vous? s'écria Chaignard hors +de lui.</p> + +<p>—Sont-ce là vos manières? sont-ce là vos moeurs, +mons Chaignard? reprit Laravinière; vous n'aurez pas +longtemps l'honneur de ma présence et le bénéfice de +mon loyer dans votre hôtel, si vous traitez ainsi devant +moi les enfants de la patrie!</p> + +<p>—La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'écria Chaignard; +je suis lieutenant de la garde nationale...</p> + +<p>—Je le sais bien, répliqua Laravinière avec sang-froid; +c'est pour cela que je vous engage à vous calmer.</p> + +<p>—Et je connais mes devoirs de citoyen, continua +Chaignard.</p> + +<p>—En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit +Laravinière; je connais beaucoup M. Horace Dumontet, +et, s'il lui faut une caution auprès de vous, je lui offre +la mienne.»</p> + +<p>J'ignore jusqu'à quel point la garantie de Laravinière +rassura le propriétaire; mais il ne demandait qu'un prétexte +pour couper court à la scène désagréable dont il +venait d'être le plastron. L'orage s'apaisa, et jusqu'à +nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinière ayant +quitté ce qu'il appelait son costume de Romain, pour +une mise plus moderne et plus décente, il alla frapper +à la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait avec Marthe, +il avait eu soin d'écarter toutes ses connaissances, à la +réserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer +de jalousie, et qui avaient pour lui cette admiration +respectueuse qu'un jeune homme intelligent et présomptueux +inspire toujours à une demi-douzaine de camarades +plus simples et plus modestes. On peut même +dire, en passant, que la principale cause de l'orgueil +qui ronge la plupart des jeunes talents de notre époque, +c'est l'engouement naïf et généreux de ceux qui les entourent. +Mais cette réflexion est ici hors de propos. +Laravinière n'était point au nombre des admirateurs +d'Horace; il n'avait d'engouement que dans l'ordre des +capacités politiques. S'il venait le trouver sous prétexte +de rire avec lui de M. Chaignard, il avait probablement +d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui +n'avait jamais été bien intime, et qui depuis deux ou +trois mois semblait totalement abandonnée de part et +d'autre.</p> + +<p>Horace avait toujours éprouvé un profond dédain pour +ces républicains tout d'une pièce (c'est ainsi qu'il les +appelait) qui professaient une sorte de mépris pour les +arts, pour les lettres, et même pour les sciences, et qui, +un peu entachés de babouvisme, n'étaient pas éloignés +de l'idée d'abattre les palais pour mettre des chaumières +à la place. Une telle brusquerie de moyens était inconciliable +avec les besoins d'élégance et les rêves de grandeur +individuelle que nourrissait Horace. Il tenait donc +Laravinière pour un de ces instruments de destruction +que des révolutionnaires plus prudents laissent volontiers +mettre en avant, mais auxquels ils n'aimeraient pas à +confier leur avenir personnel.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il le reçut à bras ouverts, sans trop +savoir pourquoi. Horace se sentait bien disposé; il était +en train de rire: il venait de raconter à sa compagne les +moqueries dont il avait accablé le pauvre Chaignard, et +il était bien aise de lui présenter un témoin de sa victoire. +Et puis, qui de vous ne l'a pas éprouvé, jeunes +gens au sort précaire? quand on est dans la détresse, +un visage connu, quel qu'il soit, donne toujours une +lueur de courage ou de sécurité qui dispose à la bienveillance.</p> + +<p>En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrière, murmura +quelques excuses, et parut vouloir se retirer; +mais Horace le retint, le présenta à sa compagne, qui +lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne +où il l'avait protégée et respectée, et qui lui demanda +en souriant le récit de la scène avec M. Chaignard.</p> + +<p>Quand ils se furent assez égayés sur ce chapitre, +Laravinière attira Horace dans le corridor, et lui dit: +«D'après ce qui s'est passé tout à l'heure, je vois que +vous êtes dans une de ces crises financières que nous +connaissons tous par expérience. Je ne vous offre pas +de solder M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs +quelques procédés évasifs suffiront pour le museler +jusqu'à nouvel ordre. Mais si vous étiez à court de ces +quelques écus toujours nécessaires, et souvent introuvables +au moment où on en a le plus besoin, je puis +partager avec vous les cinq ou six qui me restent.</p> + +<p>Horace hésita. Il avait souvent assez mal parlé de +Laravinière à Marthe et à moi; il lui avait gardé une +sorte de rancune pour l'assistance qu'il s'était vanté +d'avoir donné à la fugitive du café Poisson; enfin il lui +répugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait +à peine. Mais en pensant à la pauvre Marthe, +qui n'avait pas déjeuné, il se ravisa, et accepta avec +une franche gratitude.</p> + +<p>«A charge de revanche, lui dit Laravinière. Vous ne +me devez pas de remercîments: quand nous changerons +de position, nous changerons de rôle. Chacun son tour.</p> + +<p>—C'est bien ainsi que je l'entends, répondit Horace, +qui dès qu'il eut l'argent dans sa poche, se sentit plus +froid et plus contraint avec Laravinière.</p> + +<p>Le Mont-de-Piété, ce véritable calvaire de la détresse, +fut donc évité ce jour-là. Marthe insista néanmoins pour +aller chercher de l'ouvrage; et après qu'Horace lui eut +fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas à Eugénie, il la +laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle n'y +réussit pas vite, et le succès de ses démarches ne fut +pas très-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, +elle put pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annoncé, +au pain quotidien; quelques nouvelles avances de Laravinière +pourvurent au reste, et Horace songea sérieusement +à travailler aussi pour payer ses dettes.</p> + +<p>Malgré les efforts de l'un et les résolutions de l'autre, +ces deux amants tombèrent dans une gêne toujours +croissante. Marthe s'y résigna avec une sorte de satisfaction +mélancolique. Au milieu de ses fatigues, elle +était fière d'être désormais la pierre angulaire de l'existence +de son amant; car il faut bien avouer que, sans +elle, le dîner eût souvent fait défaut. Elle avait, en de +certains moments, assez d'empire sur lui pour obtenir +qu'il fît prendre patience à ses créanciers par quelques +sacrifices: Et puis, les créanciers d'un étudiant sont de +meilleure composition que ceux d'un dandy. Ils savent +bien qu'avec le fils du bourgeois, ce qui est différé +n'est pas perdu, et que, rentré dans sa famille, le +jeune citoyen de province tient à honneur de payer ses +dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette +classe, il n'y a pas de banqueroute réelle, et le désordre +n'est que momentané. Horace put donc encore +trouver assez de crédit chez ses fournisseurs pour paraître +avec une certaine élégance. Mais chose étrange, +et cependant chose infaillible! son goût pour la dépense +augmenta en raison de l'inquiétude et des contrariétés +qui en furent le résultat. Les caractères légers ont cela +de particulier, que les obstacles et les privations irritent +leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace à se +les procurer. Après avoir confessé à sa scrupuleuse +compagne le véritable état de ses affaires, après lui +avoir laissé lire les lettres de doux reproches et de +plaintes bien fondées que sa mère lui écrivait, il n'était +plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher à son +travail, à son plan d'économie consciencieuse et sévère. +C'eût été encourir le blâme de Marthe, et Horace tenait +à être admiré tout autant qu'à être aimé. Il fallut donc +Qu'il s'accoutumât à la voir reprendre ses humbles habitudes, +et qu'il jouât auprès d'elle le rôle d'un stoïque. +Mais ce rôle lui pesait horriblement, et dès lors cet intérieur +dont il avait fait ses délices cessa de lui plaire. L'ennui +l'emporta sur la jalousie. Il était de ces organisations +d'artistes voluptueux chez qui l'amour succombe à la +réalité prosaïque. Le tableau de ce ménage austère et +pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination. +Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage +de travailler, il sentit le travail lui devenir plus lourd, +plus impossible que jamais. Il avait froid dans cette petite +chambre mal chauffée, et le froid, qui n'engourdissait +pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le cerveau +du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que +Marthe préparait elle-même avec assez de soin et de +propreté pour aiguiser l'appétit, n'était ni assez substantielle +ni assez abondante pour alimenter les forces d'un +homme de vingt ans, habitué à ne se rien refuser. Il +adressait alors à sa ménagère patiente des reproches +dont la grossièreté le faisait rougir de lui-même et pleurer +l'instant d'après, mais qui recommençaient le lendemain. +Il l'accusait de parcimonie mesquine; et lorsqu'elle répondait, +les yeux pleins de larmes, qu'elle n'avait que +vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui demandait +parfois avec âcreté ce qu'elle avait fait des cent +francs qu'il lui avait remis la semaine précédente: il +oubliait qu'il avait repris cet argent peu à peu sans le +compter, et qu'il l'avait dépensé dehors en babioles, en +spectacles, en glaces, en déjeuners et en prêts à ses +amis. Car Horace était la générosité même: il n'aimait +pas à restituer, mais il aimait à donner; et tandis qu'il +oubliait de rendre dix francs à un pauvre diable qui avait +des bottes percées, il faisait le magnifique avec un joyeux +compagnon qui lui en demandait quarante pour régaler +sa maîtresse. Il prenait des bains parfumés, et donnait +cent sous au garçon qui l'avait massé; il jetait une +pièce d'or à un petit ramoneur pour voir ses joyeuses +cabrioles et se faire appeler <i>mon prince</i>; il achetait à +Marthe une robe de soie qui lui était fort inutile, vu +qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des +chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; +enfin le peu d'argent qu'après mille pressurages sur les +besoins de sa famille, madame Dumontet réussissait à +lui envoyer était gaspillé en trois jours, et il fallait retourner +aux pommes de terre, à la retraite forcée, et +aux bâillements mélancoliques du ménage.</p> + +<p>Cependant un témoin juste et sincère assistait au lent +supplice que subissait la pauvre Marthe. C'était Jean, le +bousingot, dont la présence dans la maison n'était pas +une chose aussi fortuite qu'il le laissait croire. Jean était +dévoué corps et âme à un homme qui, ne pouvant approcher +du triste sanctuaire où pâlissait l'objet de son +amour, voulait du moins veiller à la dérobée et lui continuer +sa mystérieuse sollicitude. Cet homme c'était +Paul Arsène. Au profond abattement qu'il avait d'abord +éprouvé, avait succédé une pensée de dévouement politique. +Il s'était toujours dit qu'il lui resterait assez de +force pour se faire casser la tête au nom de la république. +En conséquence, il était allé trouver le seul +homme qu'il connût dans le mouvement organisé, et +Jean l'avait reçu à bras ouverts.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX.</h3> + +<p>A cette époque, l'association politique la plus importante +et la mieux organisée était celle des <i>Amis du +peuple</i>. Plusieurs des chefs qui la représentaient avaient +joué déjà un rôle dans la charbonnerie; ceux-là et +d'autres plus jeunes en ont joué un plus brillant depuis +1830. Parmi ces hommes, qui ont surgi et grandi durant +cette période de dix années, et qui ont déjà des noms +historiques, la société des <i>Amis de peuple</i> comptait +Trélat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exerçait +le plus de prestige sur les jeunes gens des Écoles tels +que Laravinière, et sur les jeunes républicains populaires +tels que Paul Arsène, c'était Godefroy Cavaignac. +Presque seul, il n'avait pas cette suffisance puérile qui +perce chez la plupart des hommes remarquables de +notre temps, et qui fait chez eux de l'affectation une +seconde nature. Sa grande taille, sa noble figure, +quelque chose de chevaleresque répandu dans ses manières +et dans son langage, sa parole heureuse et +franche, son activité, son courage et son dévouement, +tout cela eût suffi pour enflammer la tête du belliqueux +Jean, et pour échauffer le coeur du généreux Arsène, +quand même Godefroy n'eût pas émis les idées sociales +les plus complètes, les plus logiques, je dirai même les +plus philosophiques qui aient pris une forme à cette +époque dans les sociétés populaires. Ce président, des +<i>Amis du peuple</i> a seul professé dans ces clubs ce qu'on +peut appeler les doctrines; doctrines qui, à beaucoup +d'égards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct +d'Arsène et les vastes aspirations de son âme vers +l'avenir, mais qui, du moins, marquaient un progrès +immense, incontestable, sur le libéralisme de la Restauration. +Suivant Arsène, et suivant le jugement toujours +sévère et méfiant du peuple, les autres républicains +étaient un peu trop occupés de renverser le pouvoir, +et point assez d'asseoir les bases de la république; +lorsqu'ils l'essayaient, c'était plutôt des règlements et +une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales +et une société nouvelle. Cavaignac, tout en faisant +cette belle opposition qu'il a si largement et si fortement +développée l'année suivante jusque devant la pâle et +menteuse opposition de la chambre, s'occupait à mûrir +des idées, à poser des principes. Il songeait à l'émancipation +du peuple, à l'éducation publique gratuite, au +libre vote de tous les citoyens, à la modification progressive +de la propriété, et il ne renfermait pas, comme +certains républicains d'aujourd'hui, ces deux principes +nets et vastes dans l'hypocrite question d'<i>organisation +du travail</i> et de <i>réforme électorale</i>; mots bien élastiques, +si l'on n'y prend garde, et dont le sens est susceptible +de se resserrer autant que de s'étendre. En +1832, on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer +pour <i>communiste</i>, ce qui est devenu l'épouvantail de +toutes les opinions de ce temps-ci. Un jury acquitta +Cavaignac, après qu'il eut dit, entre autres choses d'une +admirable hardiesse: «Nous ne contestons pas le droit +de propriété. Seulement nous mettons au-dessus +celui que la société conserve, de le régler suivant le +plus grand avantage commun.» Dans ce même discours, +le plus complet et le plus élevé parmi tous ceux +des procès politiques de l'époque<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, Cavaignac dit encore: +«Nous lui contestons (<i>à votre société officielle</i>) le +monopole des droits politiques; et ne croyez pas que +ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des +capacités. Selon nous, quiconque est utile est capable. +Tout service entraîne un droit.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Procès du droit d'association, décembre 1832.</blockquote> + +<p>Arsène assistait à ce procès; il écouta avec une émotion +contenue; et, tandis que la plupart des auditeurs, +subjugués par le magnétisme qu'exerce toujours sur les +masses le débit et l'aspect de l'orateur, éclataient en +applaudissements passionnés, il garda un profond silence; +mais il était le plus pénétré de tous, et il n'entendit +pas, ce jour-là, les autres plaidoiries<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Il s'absorba +entièrement dans les idées que Godefroy avait +éveillées en lui, et il se retira plein de celle-ci, qu'il +vint me répéter mot à mot:</p> + +<p>«La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est +le droit sacré de l'humanité. Il ne s'agit plus de présenter +au crime un épouvantail après la mort, au +malheureux une consolation de l'autre côté du tombeau. +Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-être, +c'est-à-dire l'égalité. Il faut que le titre d'homme +vaille à tous ceux qui le portent un même respect religieux +pour leurs droits, une pieuse sympathie pour +leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui +changera d'affreuses prisons en hospices pénitentiaires, +et qui, au nom de l'inviolabilité humaine, abolira la +peine de mort... Nous n'adoptons plus une foi qui met +tout au ciel, qui réduit l'égalité devant Dieu, à cette +égalité posthume que le paganisme proclamait aussi +bien que le christianisme; etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> C'est pourtant dans la même Séance que Piocque dit ces belles paroles: +«Est-ce que le dénouement et le besoin ne peuvent pas logiquement +réclamer la faculté de se constituer leurs représentants, avocats de la +faim, de la misère, et de l'ignorance?»</blockquote> + +<p>«Théophile, s'écria Arsène en mettant sa main dans +la mienne, voilà de grandes paroles et une idée neuve, +du moins pour moi. Elle me donne tant à réfléchir, que +tout, mon passé, c'est-à-dire tout ce que j'ai cru jusqu'à +ce jour, se bouleverse à mes propres yeux.</p> + +<p>—Ce n'est pas une idée qui soit absolument propre +à l'orateur que vous venez d'entendre, lui répondis-je: +c'est une idée qui appartient au siècle, et qui a été déjà +émise sous plusieurs formes. On pourrait même dire +que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis +cent ans, et l'humanité tout entière depuis qu'elle +existe, par une instinctive révélation de son droit, plus +puissante que les théories religieuses de l'ascétisme et +du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et +grande que de voir le droit humain, pris à son point de +vue religieux, proclamé par un révolutionnaire. Il y +avait bien assez longtemps que vos républicains oubliaient +de donner à leurs théories la sanction divine qu'elles +doivent avoir. Moi, qui suis <i>légitimiste</i>, ajoutai-je en +souriant...</p> + +<p>—Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul +Arsène, vous n'êtes pas légitimiste dans le sens qu'on +attache à ce mot; vous sentez que la légitimité est dans +le droit du peuple.</p> + +<p>—C'est la vérité, Arsène, je le sens profondément; +et quoique mon père fût attaché, de fait et par délicatesse +de conscience, aux hommes du passé, plus il approchait +de la tombe, plus il s'élevait à la conception et +au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous +que Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que +Dieu est au-dessus des rois, dans le même sens que +Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le droit de la +société au-dessus de celui des riches?</p> + +<p>—A la bonne heure, dit Arsène. Il est donc vrai que +nous avons droit au bonheur en cette vie, que ce n'est +pas un crime de le chercher, et que Dieu même nous en +fait un devoir? Cette idée ne m'avait pas encore frappé. +J'étais partagé entre un sentiment révolutionnaire qui +me rendait presque athée, et des retours vers la dévotion +de mon enfance qui me rendaient compatissant jusqu'à +la faiblesse. Ah! si vous saviez comme j'ai été froidement +cruel aux trois journées au milieu de mon délire! +Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi +qui as fait mourir! Sois tué, toi qui tues! Cela me paraissait +l'exercice d'une justice sauvage; mais je m'y +sentais forcé par une impulsion surnaturelle. Et puis, +quand je fus calmé, quand je m'agenouillai sur les +tombes de juillet, je pensai à Dieu, à ce Dieu de soumission +et d'humilité qu'on m'avait enseigné, et je ne +savais plus où réfugier ma pensée. Je me demandais si +mon frère était damné pour avoir levé la main contre la +tyrannie, et si je le serais pour avoir vengé mon frère et +mes frères les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux +ne croire rien; car je ne pouvais comprendre qu'au nom +de Jésus crucifié, il fallût se laisser mettre en croix par +les délégués de ses ministres. Voilà où nous en sommes, +nous autres enfants de l'ignorance: athées ou superstitieux, +et souvent l'un et l'autre à la fois. Mais à quoi +songent donc nos instituteurs, les chefs républicains, de +ne pas nous parler de ce qui est le fond même de notre +être, le mobile de toutes nos actions! Nous prennent-ils +pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que +la satisfaction de nos besoins matériels? Croient-ils que +nous n'ayons pas des besoins plus nobles, celui d'une +religion, tout aussi bien qu'ils peuvent l'avoir? Ou bien +est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils seraient plus +grossiers, plus incrédules que nous? Allons, ajouta-t-il, +Godefroy Cavaignac sera mon prêtre, mon prophète; +j'irai lui demander ce qu'il faut croire sur tout cela.</p> + +<p>—Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, +cher Arsène, lui répondis-je; mais ne croyez pas, encore +une fois, que le seul foyer des idées nouvelles soit +dans cette opinion. Élevez votre esprit à une conception +plus vaste du temps où nous vivons. Ne vous donnez +pas exclusivement à tel ou tel homme comme à la vérité +incarnée; car les hommes sont mobiles. Quelquefois en +croyant progresser, ils reculent; en croyant s'améliorer, +ils s'égarent. Il y en a même qui perdent leur générosité +avec leur jeunesse, et qui se corrompent étrangement! +Mais attachez-vous à ces mêmes idées dont +vous cherchez la solution. Instruisez-vous en buvant à +différentes sources. Voyez, lisez, comparez, et réfléchissez. +Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs +notions contradictoires en apparence. Vous verrez +que les hommes probes ne diffèrent pas tant sur le fond +des choses que sur les mots; qu'entre ceux-là un peu +d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle à +l'unité de croyances; mais qu'entre ceux-là et les +hommes du pouvoir, il y a l'immense abîme qui sépare +la privation de la jouissance, le dévouement de l'égoïsme, +le droit de la force.</p> + +<p>—Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsène. Hélas! si +j'avais le temps! Mais quand j'ai passé ma journée entière +à faire des chiffres, je n'ai plus la force de lire; +mes yeux se ferment malgré moi, ou bien j'ai la fièvre; +et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les +yeux, je poursuis mes propres divagations en tournant +des pages que j'ai remplies moi-même. Il y a longtemps +que j'ai envie d'apprendre ce que c'est que le <i>fouriérisme</i>. +Aujourd'hui, Cavaignac l'a cité, ainsi que la <i>Revue +Encyclopédique</i> et les <i>saint-simoniens</i>. Il a dit de +ces derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient +soutenu avec dévouement des idées utiles, et développé +le principe d'association. Eugénie, j'irai les entendre +prêcher.»</p> + +<p>Eugénie était là sur son terrain; c'était une adepte +assez fervente de la réhabilitation des femmes. Elle +commença à endoctriner son ami le Masaccio, ce qu'elle +n'avait pas fait encore; car elle était de ces esprits délicats +et prudents qui ne risquent pas leur influence à +moins d'une occasion sûre. Elle savait attendre comme +elle savait choisir. Elle ne m'avait pas parlé dix fois de +ses croyances saint-simoniennes; mais elle ne l'avait +jamais fait sans produire sur moi une grande impression. +Je connaissais mieux qu'elle peut-être, par l'examen +et par la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; +mais j'admirais toujours avec quelle pureté d'intention +et quelle finesse de tact elle savait éliminer tacitement +des discussions où s'élaborait la doctrine des +adeptes secondaires, tout ce qui révoltait ses instincts +nobles et pudiques, pour conclure souvent <i>à priori</i>, des +secrètes élucubrations des maîtres, ce qui répondait à +sa fierté naturelle, à sa droiture et à son amour de la +justice. Je me disais parfois que cette femme forte et intelligente +appelée par les <i>apôtres</i> à formuler les droits +et les devoirs de la femme, c'eût été Eugénie. Mais, +outre que sa réserve et sa modestie l'eussent empêchée +de monter sur un théâtre où l'on jouait trop souvent la +comédie sociale au lieu du drame humanitaire, les saint-simoniens, +dans la déviation inévitable où leurs principes +se trouvaient alors, l'eussent jugée, ceux-ci trop rigide, +ceux-là trop indépendante. Le moment n'était pas venu. +Le saint-simonisme accomplissait une première phase, +qui devait laisser une lacune avant la seconde. Eugénie +le sentait, et prévoyait qu'il faudrait encore dix ans, +vingt ans d'arrêt peut-être, avant que la marche progressive +du saint-simonisme pût être reprise.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image14.png"></p> +<br> + +<p>Paul Arsène, frappé de ce qu'elle lui fit entrevoir +dans une première conversation, alla écouter les prédications +saint-simoniennes. Il se lia avec de jeunes apôtres; +et sans avoir précisément le temps de s'instruire, +il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un +jugement, des sympathies, des espérances. Ce fut une +rapide et profonde révolution dans la vie morale de cet +enfant du peuple, qui jusque-là n'était pas sans préjugés, +et qui dès lors les perdit ou acquit du moins la force de +les combattre en lui-même. L'amour qu'il nourrissait encore, +faute d'avoir pu l'étouffer (car il y avait fait son +possible), se retrempa à cette source d'examen qu'il +n'avait pas encore abordée, et prit un caractère encore +plus calme et plus noble, un caractère religieux pour +ainsi dire.</p> + +<p>En effet, jusque-là Marthe n'avait été pour lui que +l'objet d'une passion tenace, invincible. Il l'avait maudite +cent fois, cette passion qui puisait des forces nouvelles +dans tout ce qui eût dû la détruire; mais comme +elle régnait là sur une grande âme, bien qu'elle y fût +mystérieuse, incompréhensible pour celui-là même qui +la ressentait, elle n'y produisait que des résultats magnanimes, +une générosité sans exemple et sans bornes. +Aussi quels affreux combats cette âme fière et rigide se +livrait ensuite à elle-même! Comme Arsène rougissait +d'être ainsi l'esclave d'un attachement que l'austérité un +peu étroite de son éducation populaire lui apprenait à +réprouver! Lui dont les moeurs étaient si pures, épris à +ce point de l'ex-maîtresse de M. Poisson, de la maîtresse +actuelle d'un autre! Jamais il n'eût voulu profiter de +l'espèce de faiblesse et d'entraînement que cette conduite +de Marthe lui laissait entrevoir, pour arracher, en +secret, à la reconnaissance, à l'amitié exaltée, des faveurs +qu'il aurait voulu devoir seulement à l'amour exclusif +et durable. Mais malgré le peu d'espoir qui lui restait, +il se surprenait toujours à désirer la fin de cet +amour pour Horace, et à caresser le rêve d'un mariage +légal avec Marthe. C'est là que l'attendaient pour le faire +souffrir ses anciens préjugés, le blâme de ses pareils, +l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur Suzanne, +la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise +honte, toute puissante parfois sur des caractères élevés; +car elle leur est enseignée par l'opinion, comme le respect +de soi-même et des autres. C'est alors qu'Arsène +essayait d'arracher son amour de son sein, comme une +flèche empoisonnée. Mais sa nature évangélique s'y refusait: +il était forcé d'aimer. La haine et le mépris +qu'il appelait à son secours ne voulaient pas entrer +dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il était plein +de justice.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image15.png"></p> +<br> + +<p>Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il +consacra à étudier du mieux qu'il put la religion, la nature +et la société, sous les nouveaux aspects qui s'ouvraient +devant lui de toutes parts; tour à tour et à la fois +fouriériste, républicain, saint-simonien et chrétien (car +il lisait aussi l'<i>Avenir</i> et vénérait ardemment M. Lamennais), +Arsène, s'il ne put réussir à bâtir une philosophie +de toutes pièces, épura son âme, éleva son esprit, et développa +son grand coeur d'une manière prodigieuse. J'en +étais frappé chaque jour davantage, et, d'une semaine à +l'autre, j'admirais ces progrès rapides. J'avais fini par +découvrir sa retraite; et, affrontant l'accueil revêche de +sa soeur aînée, j'allais quelquefois, le soir, le surprendre +au milieu de ses méditations. Tandis que les deux soeurs +travaillaient en échangeant les idées les plus niaises, lui, +assis au bout de la table, la tête dans ses mains, un livre +ouvert entre ses coudes, et les yeux à demi fermés, étudiait +ou rêvait à la lueur d'une triste lampe dont la clarté +arrivait à peine jusqu'à lui. A voir son teint jaune, ses +yeux fatigués, son attitude morne, on l'eût pris pour un +homme usé par la fatigue et la misère; mais dès qu'il +parlait, son regard reprenait du feu, son front de la sérénité, +et son langage révélait une énergie de mieux en +mieux trempée. Je l'emmenais faire un tour de promenade +sur les quais, et là, tout en fumant nos cigares de +la régie, nous devisions ensemble. Quand nous avions +passé en revue les idées générales, nous en venions à +nos sentiments individuels; et il me disait souvent, à propos +de Marthe: «L'avenir est à moi; le règne d'Horace +ne saurait durer longtemps. Le pauvre enfant ne comprend +pas le bonheur qu'il possède, il n'en jouit pas, il +n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra +ce que c'est qu'un véritable amour, en éprouvant tout +ce qui manque de grandeur et de vérité à celui qu'elle +inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami, j'ai remporté +une grande victoire le jour où j'ai compris que ce qu'on +appelle les fautes d'une femme étaient imputables à la +société et non à de mauvais penchants. Les mauvais penchants +sont rares, Dieu merci; ils sont exceptionnels, et Marthe +n'en a que de bons. Si elle a choisi Horace au lieu +de moi, c'est qu'alors je n'étais pas digne d'elle et qu'Horace +lui a semblé plus digne. Incertain et farouche, tout +en m'offrant à elle avec dévouement, je ne savais pas lui +dire ce qu'elle eût aimé à entendre. Le souvenir de ses +malheurs m'inspirait de la pitié seulement; elle le sentait, +et elle voulait du respect. Horace a su lui exprimer +de l'enthousiasme; elle s'y est trompée, mais la faute +n'en est point à elle. Maintenant, je saurais bien lui dire +ce qui doit fermer ses anciennes blessures, rassurer sa +conscience, et lui donner en moi la confiance qu'elle n'a +pas eue. Mon austérité lui a fait peur, elle a craint mes +reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime +qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle +avait besoin d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur à +une vie nouvelle, toute d'exaltation et de charité. Je le +répète, Horace, avec ses beaux yeux et ses grands mots, +lui est apparu en révélateur de l'amour. Elle l'a suivi. +<i>Mea culpa!</i>»</p> + +<p>Je trouvais Arsène injuste envers lui-même, à force de +générosité. Il fallait bien faire, dans l'aveuglement de +Marthe, la part d'une certaine faiblesse et d'une sorte de +vanité qui est, chez les femmes, le résultat d'une mauvaise +éducation et d'une fausse manière de voir. Chez +Marthe particulièrement, c'était l'effet d'une absence totale +d'instruction et de jugement dans cet ordre d'idées, +si nécessaires et si négligées d'ailleurs chez les femmes +de toutes les classes.</p> + +<p>Marthe avait tout appris dans les romans. C'était +mieux que rien, on peut même dire que c'était beaucoup; +car ces lectures excitantes développent au moins le sentiment +poétique et ennoblissent les fautes. Mais ce n'était +pas assez. Le récit émouvant des passions, le drame de +la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse +pas les causes, et ne peint que des effets plus contagieux +que profitables aux esprits sevrés de toute autre culture. +J'ai toujours pensé que les bons romans étaient fort utiles, +mais comme un délassement et non comme un aliment +exclusif et continuel de l'esprit.</p> + +<p>Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il +en tirait la conséquence que Marthe était d'autant plus +innocente qu'elle était plus bornée à certains égards. Il +se promettait de l'instruire un jour de la vraie destinée +qui convient aux femmes; et lorsqu'il me développait ses +idées sur ce point, j'admirais qu'il eût su, ainsi qu'Eugénie, +rejeter du saint-simonisme tout ce qui n'était pas +applicable à notre époque, pour en tirer ce sentiment +apostolique et vraiment divin de la réhabilitation et de +l'émancipation du genre humain dans la <i>personne femme</i>.</p> + +<p>J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme +qui, aux facultés perceptives de l'artiste, joignait d'une +manière si imprévue les facultés méditatives. C'était à la +fois un esprit d'analyse et de synthèse; et quand je le +regardais marcher à côté de moi, avec ses habits râpés, +ses gros souliers, son air commun et ses manières <i>peuple</i>, +je me demandais, en véritable anatomiste phrénologue +que j'étais, pourquoi je voyais les livrées du luxe +et les grâces de l'élégance orner autour de nous tant +d'êtres disgraciés du ciel, portant au front des signes +évidents de la dégradation intellectuelle, physique et +morale.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI.</h3> + +<p>Le bon Laravinière n'était pas, à beaucoup près, un +aussi grand philosophe. Sa tête était plus haute que +large, c'est dire qu'il avait plus de facultés pour l'enthousiasme +que pour l'examen. Il n'y avait de place dans cette +cervelle ardente que pour une seule idée, et la sienne +était l'idée révolutionnaire. Brave et dévoué avec passion, +il se reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles +dont il avait meublé son Panthéon républicain: Cavaignac, +Carrel, Arago, Marrast, Trélat, Raspail, le brillant +avocat Dupont, et <i>tutti quanti</i>, composaient le comité +directeur de sa conscience sans qu'il eût beaucoup songé +à se demander si ces hommes supérieurs sans doute, +mais incertains et incomplets comme les idées du moment, +pourraient s'accorder ensemble pour gouverner +une société nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le +renversement de la puissance bourgeoise, et son idéal était +de combattre pour en hâter la chute. Tout ce qui était de +l'opposition avait droit à son respect, à son amour. Son +mot favori était: «Donnez-moi de l'ouvrage.»</p> + +<p>Il se prit pour Arsène d'une vive amitié, non qu'il +comprît toute la beauté de son intelligence, mais parce +que sous les rapports de bravoure intrépide et de dévouement +absolu où il pouvait le juger, il le trouva à la +hauteur de son propre courage et de sa propre abnégation. +Il s'étonna beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une +sorte de soin, une passion qui n'était pas payée de retour; +mais il céda affectueusement à ce qu'il appelait la +fantaisie d'Arsène, en allant demeurer sous le même toit +que la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance +et d'intimité de la part d'Horace. C'était un rôle +assez délicat pour un homme aussi franc que lui. Pourtant +il s'en tira d'une manière aussi loyale que possible, +en ne témoignant point à Horace une amitié qu'il ne ressentait +en aucune façon. Suivant les instructions d'Arsène, +il fut obligeant, sociable et enjoué avec lui; rien +de plus. L'amour-propre confiant d'Horace fit le reste. Il +s'imagina que Laravinière était attiré vers lui par son +esprit et le charme qu'il exerçait sur tant d'autres. Cela +eût pu être; mais cela n'était pas. Laravinière le traitait +comme un mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on +ménage et que l'on se concilie pour cultiver l'amitié ou +l'agréable société de sa femme. Dans toutes les conditions +de la vie cela se pratique en tout bien tout honneur, et +non-seulement Laravinière n'avait pas de prétentions +pour lui-même, mais encore il avait fait ses réserves avec +Arsène, en lui déclarant que, ne voulant pas agir en +traître, il ne parlerait jamais à Marthe ni contre son +amant, ni en faveur d'un autre. Arsène l'entendait bien +ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles +de Marthe, et d'être averti à temps de la rupture qu'il +prévoyait et qu'il attendait entre elle et Horace, pour +conserver cette forte et calme espérance dont il se nourrissait.</p> + +<p>Laravinière voyait donc Marthe tous les jours, tantôt +seule, tantôt en présence d'Horace, qui ne lui faisait pas +l'honneur d'être jaloux de lui; et tous les soirs il voyait +Arsène, et parlait avec lui de Marthe un quart d'heure +durant, à la condition qu'ils parleraient ensuite de la république +pendant une demi-heure.</p> + +<p>Quoique Jean ne se fût pas posé en surveillant, il lui +fut impossible de ne pas observer bientôt l'aigreur et le +refroidissement d'Horace envers la pauvre Marthe, et il +en fut choqué. Il n'avait pas plus réfléchi sur la nature et +le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres +questions fondamentales de la société; mais, chez cet +homme, les instincts étaient si bons, que la réflexion +n'eût rien trouvé à corriger. Il avait pour les femmes un +respect généreux, comme l'ont en général les hommes +braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la violence +sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais +été aimé. Sa laideur lui inspirait une extrême réserve +auprès des femmes qu'il eût trouvées dignes de son +amour; et quoique à la rudesse de son langage et de ses +manières, on ne l'eût jamais soupçonné d'être timide, il +l'était au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'à +la dérobée. Cette méfiance de lui-même était parfaitement +déguisée sous un air d'insouciance, et il ne parlait jamais +de l'amour sans une espèce d'emphase satirique dont il +fallait rire malgré soi. Les femmes en concluaient généralement +qu'il était une brute; et cet arrêt une fois prononcé +contre lui, il eût fallu au pauvre Jean un grand +courage et une grande éloquence pour le faire révoquer. +Il le sentait bien, et le besoin d'amour qu'il avait refoulé +au fond de son coeur était trop délicat pour qu'il voulût +l'exposer aux doutes moqueurs qu'eût provoqués une +première explication. Faute de pouvoir abjurer un instant +le rôle qu'il s'était fait, il s'était donc condamné à +ne fréquenter que des femmes trop faciles pour lui inspirer +un attachement sérieux, mais qu'il traitait cependant +avec une douceur et des égards auxquels elles n'étaient +guère habituées.</p> + +<p>Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierté singulière +les empêchait de se montrer tels qu'ils sont, et +ils portent toute leur vie la peine d'une innocente dissimulation +dans laquelle on les oblige à persister. Mais +comme le naturel perce toujours, malgré l'espèce de mépris +railleur que notre bousingot professait pour les sentiments +romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger +une femme, quelle qu'elle fût, sans une profonde +indignation. S'il voyait une prostituée frappée dans la +rue par un de ces hommes infâmes qui leur sont associés, +il prenait parti héroïquement pour elle, et la protégeait +au péril de sa vie. A plus forte raison avait-il peine à se +contenir lorsqu'il voyait une femme délicate recevoir de +ces blessures qui sont plus cruelles au coeur d'un être +noble que les coups ne le sont aux épaules d'un être +avili. Dès les commencements de son séjour dans la maison +Chaignard, il vit sur les joues de Marthe la trace de +ses larmes; il surprit souvent Horace dans des accès de +colère que ce dernier avait bien de la peine à réprimer +devant lui. Peu à peu Horace, s'habituant à le considérer +comme un témoin sans conséquence, s'habitua aussi à +ne plus se contraindre, et Laravinière ne put rester longtemps +impassible spectateur de ses emportements. Un +jour il le trouva dans une véritable fureur: Horace avait +passé la nuit au bal de l'Opéra; il avait les nerfs agacés, +et regardait comme une injure de la part de Marthe, +comme un empiétement sur sa liberté, comme une tentative +de despotisme, qu'elle lui eût adressé quelques +reproches sur cette absence prolongée. Marthe n'était +pas jalouse, ou, du moins, si elle l'était, elle n'en laissait +jamais rien paraître; mais elle avait été inquiète toute la +nuit, parce qu'Horace lui avait promis de rentrer à deux +heures. Elle avait craint une querelle, un accident, peut-être +une infidélité. Quoi qu'elle eût souffert, elle ne se plaignait +que de ne pas avoir été avertie, et sa figure altérée +disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.</p> + +<p>«N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace +en s'adressant à Laravinière, d'être traité comme un enfant +par sa bonne, comme un écolier par son précepteur? +Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer à l'heure qu'il +me plaît! Il faut que je demande une permission; et si je +m'oublie un peu, je trouve que le délai expiré est devant +moi comme un arrêt, comme la mesure exacte et compassée +du temps où il m'est permis de me distraire. Voilà +qui est plaisant! je me ferai signer un permis avec un +dédit de tant par minute.</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laravinière +à demi-voix.</p> + +<p>—Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des +roses? reprit Horace à voix haute. Est-ce que des souffrances +puériles et injustes doivent être caressées, tandis +que des souffrances poignantes et légitimes comme les +miennes s'enveniment de jour en jour?</p> + +<p>—Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit +Marthe en levant sur lui, d'un air de douleur sévère, ses +grands yeux d'un bleu sombre. En vérité, je ne croyais +pas travailler ici à votre malheur.</p> + +<p>—Oui, vous me rendez malheureux, s'écria-t-il, horriblement +malheureux! Si vous voulez que je vous le dise +en présence de Jean, votre éternelle tristesse rend mon +intérieur odieux. C'est à tel point que quand j'en sors, +je respire, je m'épanouis, je reviens à la vie; et que, +quand j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens +mourir. Votre amour, Marthe, c'est la machine pneumatique, +cela étouffe. Voilà pourquoi, depuis quelque temps, +vous me voyez moins souvent.</p> + +<p>—Je crois que vous faites une erreur de date, répondit +Marthe, à qui la fierté blessée rendit le courage. Ce n'est +pas ma tristesse continuelle qui vous a forcé à vous absenter; +c'est votre absence continuelle qui m'a forcée à +être triste.</p> + +<p>—Vous l'entendez, Laravinière! dit Horace, qui avait +besoin de trouver une excuse dans la conscience d'autrui, +et à qui l'air soucieux de Jean faisait craindre un jugement +sévère. Ainsi c'est parce que je sors, parce que je +mène la vie qui sied à un homme, parce que je fais de +mon indépendance l'usage qui me convient, que je suis +condamné à trouver, en rentrant, un visage bouleversé, +un sourire amer, des doutes, des reproches, de la froideur, +des accusations, des sentences! Mais c'est le plus +affreux supplice qui soit au monde!</p> + +<p>—Je vois, dit Laravinière en se levant, que vous êtes +tous les deux fort à plaindre. Écoutez; si vous voulez +m'en croire, vous vous quitterez.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il désire! s'écria Marthe en mettant +ses deux mains sur son visage.</p> + +<p>—Et c'est ce que vous demandez formellement par la +bouche de Laravinière, reprit Horace avec emportement.</p> + +<p>—Un instant, dit Laravinière. Ne me faites pas jouer +ici un personnage que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier +les confidences d'aucun de vous, et ce que je viens +de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement, parce que +c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne +vous êtes jamais convenu; vous marchez de l'engouement +à la haine, et vous feriez mieux de mettre le pardon +et l'amitié entre vous.</p> + +<p>—J'accorde que ce beau discours soit une inspiration +et une improvisation de Laravinière, dit Horace; au +moins, Marthe, vous me direz si c'est l'expression de +votre pensée?</p> + +<p>—Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être, +répondit-elle avec dignité, en vous entendant m'accuser +de votre malheur.»</p> + +<p>Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien +que Marthe fût délaissée par lui; mais il ne voulait pas +être quitté par elle. La force qu'elle montrait en ce moment, +et que la présence d'un tiers lui avait inspirée, +causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il +eût encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna +un libre cours à sa colère et à son chagrin. L'ancienne +jalousie même se réveilla, le nom abhorré de M. Poisson +revint sur ses lèvres comme une vengeance; et celui +d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant +le bras de Marthe, lui dit avec force:</p> + +<p>—Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant +sans raison et sans dignité; à votre place, Marthe, je ne +resterais pas un instant de plus chez lui.</p> + +<p>—Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace +avec un mépris sanglant, j'y consens de grand coeur; +car je comprends maintenant ce qui se passe entre elle +et vous.</p> + +<p>—Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle +serait honorée et respectée, tandis que chez vous elle +est humiliée et insultée. Ah! grand Dieu! ajouta-t-il +avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une femme +comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de +ma vie...</p> + +<p>Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son +coeur eût été prêt à s'échapper dans une parole. Il y avait +tant de vérité dans son accent, que la jalousie feinte ou +subite d'Horace s'évanouit à l'instant même; l'émotion +de Laravinière le gagna par un effet sympathique; et +obéissant à une de ces réactions auxquelles nous portent +souvent les scènes violentes, il fondit en larmes; et lui +tendant la main avec effusion:</p> + +<p>«Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand +coeur, et moi je suis un lâche, un misérable. Demandez +pardon pour moi à cette pauvre femme dont je ne suis +pas digne.»</p> + +<p>Cette franche et noble résolution termina la querelle, +et gagna même le coeur sincère de Jean.</p> + +<p>«A la bonne heure, dit-il en mettant la main de +Marthe dans celle d'Horace, vous êtes meilleur que je ne +croyais, Horace; il est beau de savoir reconnaître ses +torts aussi vite et aussi généreusement que vous venez +de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'à les +oublier.»</p> + +<p>Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'être pas +témoin de la joie de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une +sensibilité qu'il était habitué à réprimer.</p> + +<p>Malgré ce beau dénouement, des scènes semblables se +répétèrent bientôt, et devinrent de plus en plus fréquentes. +Horace aimait la dissipation; il y cédait avec +une légèreté effrénée. Il ne pouvait plus passer une seule +soirée chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et +de l'Opéra. Là il était condamné à ne point briller; mais +c'était pour lui une jouissance que de lever les yeux sur +ces femmes qui étalent, dans les loges, leur beauté ou +leur luxe devant une foule de jeunes gens pauvres, avides +de plaisir, d'éclat et de richesse. Il connaissait par leurs +noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l'argent +et l'orgueil semblaient mettre une barrière infranchissable +à sa convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs +équipages et leurs amants; il se tenait au bas de l'escalier +pour les voir défiler devant lui lentement, les épaules +mal cachées par des fourrures qui tombaient parfois tout +à fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement +l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien +dit de trop en peignant l'impudence singulière des femmes +du grand monde; mais c'était une brutalité philosophique +dont Horace ne songeait guère à être complice. +Son ambition hardie n'était pas blessée de ces regards +froids et provoquants par lesquels cette espèce de femmes +semble vous dire: «Admirez, mais ne touchez pas.» Le +regard effronté d'Horace semblait leur répondre: «Ce +n'est pas à moi que vous diriez cela.» Enfin, les émotions +de la scène, la puissance de la musique, la contagion +des applaudissements, tout, jusqu'à la fantasmagorie +du décor et l'éclat des lumières, enivrait ce jeune homme, +qui, après tout, n'avait en cela d'autre tort que d'aspirer +aux jouissances offertes et retirées sans cesse par la société +aux pauvres, comme l'eau à la soif de Tantale.</p> + +<p>Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et +délabrée, et qu'il trouvait Marthe froide et pâle, assoupie +de fatigue auprès d'un feu éteint, il éprouvait un malaise +où le remords et le dépit se combattaient douloureusement. +Alors, à la moindre occasion, l'orage recommençait; +et Marthe, n'espérant pas guérir d'une passion aussi funeste, +désirait et appelait la mort avec énergie.</p> + +<p>Dans ces sortes de secrets domestiques, dès qu'on a +laissé tomber le premier voile on éprouve de part et +d'autre le besoin d'invoquer le jugement d'un tiers; on +le recherche, tantôt comme un confident, tantôt comme +un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements. +Il était fâché de se sentir entraîné à prendre +part dans la querelle, et il avouait à Arsène que, malgré +ses résolutions de neutralité, il était obligé de contracter +avec Horace une sorte d'amitié. En effet, ce dernier lui +témoignait une confiance et lui prouvait souvent une générosité +de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace +avait, en dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes; +il était aussi prompt à se radoucir qu'il l'était à +s'emporter. Une parole sage trouvait toujours le chemin +de sa raison; une parole affectueuse trouvait encore plus +vite celui de son coeur. Au milieu d'un débordement inouï +d'orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir +modeste et ingénu. Enfin, il offrait tour à tour le +spectacle des dispositions et des instincts les plus contraires, +et la dispute que nous avons rapportée en gros +ci-dessus résume toutes celles qui suivirent, et que Laravinière +fut appelé à terminer.</p> + +<p>Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées +un certain nombre de fois, Laravinière, obéissant, ainsi +qu'Arsène le lui avait conseillé, à la spontanéité de ses +impressions, se sentit porté à moins d'indulgence envers +Horace. Il y a, dans le retour fréquent d'un même tort, +quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des +âmes justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué +de la facilité avec laquelle Horace s'accusait lui-même et +demandait pardon, que son admiration pour cette facilité +se changea en une sorte de mépris. Il arriva enfin à ne +voir en lui qu'un hâbleur sentimental, et à sentir sa conscience +dégagée de cette affection dont il n'avait pu se +défendre. Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était +inévitable de la part d'un caractère aussi ferme et aussi +égal que l'était celui de Jean.</p> + +<p>«Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que +celui-ci invoquait encore son intervention, je ne peux pas +vous laisser ignorer davantage que je ne m'intéresse plus +du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir d'un côté +une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais +dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre; car il +y a de la monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment, +et chez vous il y a une faiblesse misérable dans +toutes ces parades de violence dont vous nous <i>régalez</i>. +Je vous ai cru d'abord égoïste, et puis je vous ai cru +bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais; +vous êtes froid, et vous aimez à vous démener dans +un orage de passions factices; vous avez une nature de +comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir de +vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots, +vous vous amusez à nos dépens, j'en suis certain. +Oh! ne vous fâchez pas, ne roulez pas les yeux comme +Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le poing. J'ai vu +cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire ou +dire je répondrais <i>connu!</i> Je suis un spectateur usé, et +désormais aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au +théâtre. Je sais que vous êtes puissant dans le drame; +mais je sais toutes vos pièces par coeur. Si vous voulez +que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre +poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement +que vous n'aimez plus votre maîtresse parce qu'elle vous +ennuie, et autorisez-moi à le lui faire comprendre avec +tous les égards et les ménagements qui lui sont dus. C'est +alors seulement que je vous rendrai mon estime et que +je vous croirai un homme d'honneur.</p> + +<p>—Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je +consens à vous parler froidement, très-froidement; car +je sais me vaincre, et commence par vous dire sérieusement +et tranquillement que vous me rendrez raison de +toutes les insultes que vous venez de me faire...</p> + +<p>—Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixième fois depuis +un mois que vous me provoquez; et c'eût été vous +rendre service que de vous prendre au mot; mais j'ai un +meilleur emploi à faire de mon sang que de le compromettre +avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous +donc que je fais sauter votre fleuret toutes les fois que +nous nous amusons à l'escrime, et en conséquence souffrez +que je refuse votre nouveau défi.</p> + +<p>—Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme +la mort.</p> + +<p>—Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez +un soufflet? mais avec un croc-en-jambe et un revers +de mon <i>frère-jean</i>... Dieu m'en préserve, Horace! ces +façons-la sort bonnes avec les mouchards et les gendarmes. +Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore +pour vous quelque chose qui me ferait supporter de vous +un acte de folie plutôt que d'y répondre. Taisez-vous donc. +Je vous préviens que je ne me défendrai pas, et qu'il y +aurait lâcheté de votre part à m'attaquer.</p> + +<p>—Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est +lâche, trois fois lâche, de vous ou de moi? Vous m'accablez +d'outrages, vous me traitez avec le dernier mépris, +et vous dites que vous ne m'accorderez point de réparation! +Ah! dans ce moment, je comprends le duel des +Malais, qui déchirent leurs propres entrailles en présence +de leur ennemi.</p> + +<p>—Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de +la déclamation; car je ne suis pas votre ennemi; et je +jure que je ne veux pas vous insulter. Je vous donne une +leçon amicale, et vous pouvez bien la recevoir, puisque +vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a longtemps +que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des +excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre +vous.</p> + +<p>—Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; +vous me faites rougir de l'abandon et de la loyauté de +coeur que j'ai eus avec vous.</p> + +<p>—Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empêcher +de vous humilier de nouveau que je vous défends +d'y revenir.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'écria +Horace en pleurant de rage et en se tordant les mains, +pour être traité de la sorte?</p> + +<p>—Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit +Laravinière. Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre +créature qui vous adore et que vous n'estimez seulement +pas.</p> + +<p>—Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que +je n'estime pas la femme à qui j'ai donné ma jeunesse, +ma vie, la virginité de mon coeur?</p> + +<p>—Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que +vous l'ayez fait, et, dans tous les cas, je suis peu disposé +à vous en plaindre.</p> + +<p>—Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est +vous qui êtes un être froid et sans intelligence des passions.</p> + +<p>—C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume; +mais je ne fais pas le semblant du contraire. Eh +bien, expliquez-moi donc, en ce cas, en quoi vous êtes si +à plaindre?</p> + +<p>—Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est +que d'aimer pour la première fois, et d'être aimé pour la +seconde ou troisième.</p> + +<p>—Ah! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les +épaules. La Vierge Marie était seule digne de monsieur +Horace Dumontet! <i>Connu!</i> mon cher. Vous l'avez dit +assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais +dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la +pensée, prouve qu'on était digne tout au plus de mademoiselle +Louison. Quelle vanité et quelle erreur sont les +vôtres! Il y a certaines femmes perdues qui valent mieux +que certains adolescents.</p> + +<p>—Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent +personnage.</p> + +<p>—Oui, mais je dis la vérité. Il y a des coeurs purs +sous des robes souillées, et des coeurs corrompus sous +des gilets magnifiques.»</p> + +<p>Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta +les lambeaux à la figure du Laravinière. Jean les esquiva, +et les poussant du bout de son pied:</p> + +<p>«C'est cela, dit-il; comme si vous n'étiez pas assez +endetté avec votre tailleur!</p> + +<p>—Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne +l'avais pas oublié; mais je vous remercie de me le rappeler.</p> + +<p>—Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière +avec insouciance; il y a dans les prisons de pauvres +patriotes qui en profiteront pour acheter des cigares. +Allons, rallumez le vôtre, et parlons un peu sans nous +fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des torts incontestables, +vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant +que vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous +l'esprit, les belles paroles et une superbe figure, je vous +excuse jusqu'à un certain point. Je sais bien que c'est le +privilège des beaux garçons, comme celui des belles +femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que +vous ayez la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble +à un sanglier plus qu'à un chrétien, et dont la +face a été labourée un jour qu'il grêlait des hallebardes. +Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer à +faire souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont +vous êtes dégoûté; c'est de manquer de franchise, en +un mot, et de ne pas vouloir guérir le mal que vous avez +fait.</p> + +<p>—Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je +ne puis m'en séparer! je ne m'habituerais pas à vivre +sans elle!</p> + +<p>—Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puisque +vous vous arrangez de manière à rester avec elle le +moins que vous pouvez), votre devoir serait de vaincre +un amour qui lui est nuisible.</p> + +<p>—Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.</p> + +<p>—En êtes-vous bien sûr?</p> + +<p>—Elle se tuera si je l'abandonne.</p> + +<p>—Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, +c'est possible; mais si vous le faites par loyauté, par dévouement, +au nom de l'honneur, au nom de votre amour +même...</p> + +<p>—Jamais! jamais Marthe ne se résignera à me perdre, +je le sais trop.</p> + +<p>—Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec +la même franchise que je viens d'avoir avec vous, et +nous verrons.</p> + +<p>—Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!</p> + +<p>—Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1° qu'il n'y +eût plus un seul miroir dans l'univers; 2° que Marthe +perdît la vue; 3° qu'elle et moi n'eussions aucun souvenir +de ma figure.</p> + +<p>—Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer?</p> + +<p>—Je vais vous le dire sans détour: j'ai des vues pour +un autre.</p> + +<p>—Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever? +Pour quel prince russe ou pour quel don Juan du Café +de Paris?</p> + +<p>—Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène.</p> + +<p>—Comment, vous le voyez?</p> + +<p>—Tous les jours.</p> + +<p>—Et vous m'en avez fait mystère?... Voilà qui est +étrange!</p> + +<p>—C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous +ne l'aimez pas, et je ne voulais pas vous entendre mal +parler de lui, parce que je l'aime.</p> + +<p>—Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà +s'est changé en pluie de gros sous pour me supplanter?</p> + +<p>—Triple insulte pour <i>lui</i>, pour <i>elle</i> et pour <i>moi</i>. +Grand merci! C'était dans votre rôle? Vous l'avez très-bien +dit! Si j'étais claqueur, je me pâmerais d'admiration.</p> + +<p>—Mais enfin, Laravinière, c'est à me rendre fou! +Vous agissez ici contre moi, vous me trahissez, vous parlez +pour un autre. Et moi qui me fiais à vous!</p> + +<p>—Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé +le nom d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous +brouiller avec elle, je n'ai jamais fait que le contraire. +Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier: mon coeur et +ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison +aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je +l'engage, avec votre autorisation, à rompre un engagement +qui vous pèse et qui la tue.»</p> + +<p>Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable +de Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant +plus comment faire pour regagner l'estime de cet +homme dont il craignait le jugement, promit de réfléchir +à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre +un parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut +se décider à rien.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII.</h3> + +<p>Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire. +Il avait horreur de la solitude, et il avait besoin +du dévouement d'autrui, deux choses qui lui rendaient +Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait le dire à Laravinière; +car celui-ci n'était plus disposé à se faire illusion +sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de +cette persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploitation. +Marthe était plus facile à tromper ou à contenter. +Il lui suffisait qu'Horace lui dit un mot de crainte ou de +regret à l'idée de séparation, pour qu'elle acceptât héroïquement +toutes les souffrances attachées à cette union +malheureuse.</p> + +<p>«Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; +sa santé n'est pas si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes +indispositions par suite d'une irritabilité des +nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour sa vie, du +moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère +d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; +il ne sait pas s'occuper de lui-même: si je n'étais pas là, +au milieu de ses rêveries et de ses divagations, il oublierait +de dormir et de manger. Sans compter qu'il n'aurait +jamais la précaution et l'attention de mettre tous les jours +vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m'aime, malgré +toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments +d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même, +qu'il préférait souffrir encore mille fois plus de son amour +que de guérir en cessant d'aimer.»</p> + +<p>C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière; car ce +dernier, voyant qu'Horace ne se décidait à rien, avait +rompu la glace avec elle, après avoir bien et dûment +averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace, qui l'avait +pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion, +prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des +querelles sérieuses pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement +au défi de lui voler le coeur de Marthe, et lui donnait +désormais carte blanche auprès d'elle. Quoiqu'il fût +outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait +ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait +maladroit, timide, plus scrupuleux et plus compatissant +qu'il ne voulait le paraître; et il sentait bien que d'un +mot il détruirait, dans l'esprit de son indulgente amie, +tout l'effet du plus long discours possible de Laravinière. +Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son +empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un +pari. Combien d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées +et comme ranimées avec effort dans des coeurs +lassés ou éteints, par la crainte de donner un triomphe +à ceux qui en prédisaient la fin prochaine! Le repentir +et le pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés, +et il y a plus de loyauté qu'on ne pense à +braver le scandale d'une rupture devenue nécessaire.</p> + +<p>Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis +qu'il avait résolu de sauver Marthe, elle était plus que +jamais ennemie de son propre salut. Il vit bientôt qu'au +lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu, il la fortifiait +dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au +lieu de le servir, il avait empiré sa situation; et il rentra +dans sa neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe +apparemment n'était pas aussi malheureuse qu'il l'avait +jugé.</p> + +<p>Il eût, à celle époque, quitté l'hôtel de M. Chaignard, +si des raisons étrangères à nos deux amants ne lui eussent +rendu ce domicile plus sûr et plus propice qu'aucun autre +à certains projets qui l'occupaient secrètement. Pourquoi +ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean n'est +plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent +son sort sont, aussi bien que lui, soit par la +mort, soit par l'absence, à l'abri de toute persécution? +Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours ignoré, et je +l'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne +pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne. +Avec le caractère ardent que je lui connaissais et +l'impatience d'agir qui le dévorait, j'ai toujours pensé +qu'il était homme plutôt à gourmander la prudence des +chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions, qu'à +se laisser devancer par eux dans une entreprise à main +armée. Ma situation ne me permettait pas d'être son +confident. A quel point Arsène le fut, je ne l'ai pas su +davantage, et je n'ai pas cherché à le savoir. Ce qu'il y +a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement +dans la chambre de Laravinière, un jour que celui-ci +avait oublié de s'enfermer, il le trouva environné de +fusils de munition qu'il venait de tirer d'une grande +malle, et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien +des armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches, +de la poudre, du plomb, un moule, tout ce +qui était nécessaire pour envoyer le possesseur de ces +dangereuses reliques devant un jury, et de là en place +de Grève ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément +dans une heure de spleen et d'abandon. Il avait +encore de ces moments-là avec Laravinière, quoiqu'il se +fût promis de n'en plus avoir.</p> + +<p>«Oui-da! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment +son coffre, jouez-vous ce jeu-là? Eh bien! ne +vous en cachez pas. Je sympathise avec cette manière de +voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier une +de ces clarinettes, je suis très-capable d'en jouer aussi.</p> + +<p>—Dites-vous ce que vous pensez, Horace? répondit +Jean en attachant sur lui ses petits yeux verts et brillants +comme ceux d'un chat. Vous m'avez si souvent +raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire, +que je ne sais pas si je puis compter sur votre +discrétion. Cependant, quelque peu de sympathie que +vous inspirent mon projet et ma personne, quand vous +vous rappellerez qu'il y va de ma tête, vous ne vous +amuserez pas, j'espère, à me plaisanter tout haut sur +mon goût pour les armes à feu.</p> + +<p>—J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte à +cet égard; et je vous répète que, loin de vous critiquer, +je vous approuve et vous envie. Je voudrais, moi aussi, +avoir une espérance, une conviction assez forte pour me +faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.</p> + +<p>—Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous +adresser à moi. Voyez, Horace, est-ce que ne voilà pas +une plume avec laquelle un jeune poëte comme vous +pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel?»</p> + +<p>En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie +qu'il s'était réservée pour son usage particulier. Horace +la prit, la pesa dans sa main, en fit jouer la batterie, +puis s'assit en la posant sur ses genoux, et tomba dans +une rêverie profonde.</p> + +<p>«A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'écria-t-il +lorsque Laravinière, achevant de serrer ses dangereux +trésors, lui ôta doucement son arme favorite; n'est-ce +pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas un +leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle +nous dit: Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, +soyez ambitieux, et vous parviendrez à tout! et il n'y +aura pas de place si haute à laquelle vous ne puissiez +vous asseoir! Que fait-elle, cette société menteuse et +lâche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous +donne-t-elle de développer les facultés qu'elle nous demande +et d'utiliser les talents que nous acquérons pour +elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous méconnaît, +elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si +nous nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou +nous tue; si nous restons tranquilles, elle nous méprise +ou nous oublie. Ah! vous avez raison, Jean, grandement +raison de vous préparer à un glorieux suicide!</p> + +<p>—Oh! si vous croyez que je songe à ma gloire et à +celle de mes amis, vous vous trompez beaucoup, dit +Laravinière. Je suis très-content de la société en ce qui +me concerne. J'y jouis d'une indépendance absolue, et +j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en +véritable bohémien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est +de conspirer pour son renversement; car le peuple +souffre, et l'honneur appelle ceux qui se sont dévoués +pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!</p> + +<p>—Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace; mais, +soit dit sans vous offenser, je crois que vous vous souciez +aussi peu de lui qu'il se soucie de vous. Vous aimez +la guerre et vous la cherchez; voilà tout, mon cher président: +chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi +aimeriez-vous le peuple?</p> + +<p>—Parce que j'en suis.</p> + +<p>—Vous en êtes sorti, vous n'en êtes plus. Le peuple +seul si bien que vous avez des intérêts différents des +siens, qu'il vous laisse conspirer tout seul, ou peu s'en +faut.</p> + +<p>—Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas +à m'expliquer là-dessus; mais soyez sûr que je suis sincère +quand je dis: «J'aime le peuple.» Il est vrai que +j'ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce de bourgeois, +que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si +nous avons un jour un régime spartiate qui prohibe la +bière et le <i>caporal</i>. Mais qu'importe tout cela? Le peuple, +c'est le droit méconnu, c'est la souffrance délaissée, +c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous voulez; +mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle +est assez belle pour que nous combattions pour elle.</p> + +<p>—C'est une idée que l'on retournera contre vous +quand vous l'aurez proclamée.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue? +Et pourquoi le ferais-je? comment pourrais-je changer? +Est-ce qu'une idée meurt comme une passion, comme +un besoin? La souveraineté de tous sera toujours un +droit: l'établir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a +bien de l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je +ne trouverais pas la mort au commencement.»</p> + +<p>Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs +théories à cet égard. Jean y avait toujours eu le dessous, +quoiqu'il eût pour lui la vérité et la conviction; il +n'avait pas l'intelligence assez prompte et assez subtile +pour repousser toutes les objections et toutes les moqueries +de son adversaire. Horace voulait aussi la république, +mais il la voulait au profit des talents et des +ambitions. Il disait que le peuple trouverait le sien à remettre +ses intérêts aux mains de l'intelligence et du savoir; +que le devoir d'un chef serait de travailler au +progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il +n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des +droits sur l'action des hommes supérieurs, ni qu'il pût +en faire un bon usage. Beaucoup d'aigreur entrait souvent +dans ces discussions, et le grand argument d'Horace +contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient +toujours, et n'agissaient jamais.</p> + +<p>Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait +un rôle actif, ou était prêt à le jouer, il conçut pour lui +plus d'estime, et se repentit de l'avoir blessé. Tout en +continuant de contester le principe d'une révolution en +faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira +n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des émotions, +et un essor pour son ambition trompée par le régime +constitutionnel. Il demanda à Jean sa confiance, se +réconcilia avec lui; et, soit qu'il y eût alors une apparence +de sympathie chez les masses, soit que Laravinière +se fit des illusions gratuites, Horace crut à un +mouvement efficace, s'engagea par serment auprès de +Jean à s'y jeter au premier appel, et se tint prêt à tout +événement. Il se procura un fusil, et fit des cartouches +avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut +plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus +égale. Ce rôle de conspirateur l'occupait tout entier. Ce +rôle ranimait son espoir abattu; il le vengeait secrètement +de l'indifférence de la société envers lui; il lui donnait +une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude +vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter +Marthe, à la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir +les dangers auxquels il brûlait de s'exposer. Il se pleurait +aussi un peu d'avance, et répandait des fleurs sur +sa tombe; il fit même son épitaphe en vers. Quand il +rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l'Opéra, et +qu'elle le salua fort légèrement, il s'en consola en pensant +qu'elle viendrait peut-être l'implorer lorsqu'il serait +un homme puissant, un grand orateur ou un publiciste +influent dans la république.</p> + +<p>Soit que les événements qui approchaient ne fussent +pas prévus par d'autres que par lui, soit que des circonstances +cachées en eussent retardé l'accomplissement, +Laravinière n'avait eu autre chose à faire qu'à fourbir +ses fusils, dans l'attente d'une révolution, lorsque le +choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement +les masses de toute préoccupation politique.</p> + +<p>J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau, par +une de ces froides nuits du printemps qui semblaient +donner plus d'intensité au fléau, et j'attendais, en volant +à <i>l'ennemi</i> un quart d'heure de mauvais sommeil, qu'on +vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je +sentis une main se poser sur mon épaule. Je me réveillai +brusquement, et me levant par habitude, je fus prêt à +suivre la personne qui me réclamait, avant d'avoir ouvert +tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut seulement +lorsqu'elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue +à l'entrée de l'ambulance, que je crus la reconnaître, +malgré le changement qui s'était opéré en elle.</p> + +<p>«Marthe! m'écriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui +venez-vous me chercher, grand Dieu?</p> + +<p>—Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant +les mains. Oh! venez tout de suite, venez avec +moi!»</p> + +<p>J'étais déjà en route avec elle.</p> + +<p>«Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin +faisant.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, +et son esprit est tellement frappé, que je crains +tout. Il y a plusieurs jours qu'il a des pressentiments, et +aujourd'hui il m'a dit à plusieurs reprises qu'il était +perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au spectacle, et +en rentrant il a soupé.</p> + +<p>—Et quels accidents?</p> + +<p>—Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de +force de courir à l'ambulance, que la frayeur s'est emparée +de moi tout à coup, et je puis à peine me soutenir.</p> + +<p>—En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous +sur mon bras.</p> + +<p>—Oh! c'est seulement un peu de froid!</p> + +<p>—Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide, +enveloppez-vous de mon manteau.</p> + +<p>—Non, non, cela nous retarderait, marchons!</p> + +<p>—Pauvre Marthe! vous êtes maigrie, lui dis-je tout +en marchant vite, et en regardant à la lueur blafarde des +réverbères, ses joues amincies, que creusait encore +l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gré de la bise.</p> + +<p>—Je suis pourtant très-bien portante,» me dit-elle d'un +air préoccupé. Puis tout à coup, par une liaison d'idées +qui ne s'était pas encore faite en elle: Dites-moi donc +plutôt, s'écria-t-elle vivement, comment se porte Eugénie.</p> + +<p>—Eugénie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que +d'avoir perdu votre amitié.</p> + +<p>—Ah! ne dites pas cela! répondit-elle avec un accent +déchirant. Mon Dieu! épargnez-moi ce reproche-là! +Dieu sait que je ne le mérite pas! Dites-moi plutôt +qu'elle m'aime toujours.</p> + +<p>—Elle vous aime toujours tendrement, chère Marthe.</p> + +<p>—Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant +tout ce qui lui était personnel, et me tirant par le +bras pour me faire courir.</p> + +<p>Je courus, et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un +cri perçant en me voyant, et se jetant dans mes bras:</p> + +<p>«Ah! maintenant je puis mourir, s'écria-t-il avec +chaleur; j'ai retrouvé mon ami.» Et il retomba sur son +fauteuil, pâle et brisé, comme s'il était près d'expirer.</p> + +<p>Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tâtai son +pouls, qui était à peine sensible. Je l'examinai, je le fis +coucher, je l'interrogeai attentivement, et je me disposai +à passer la nuit près de lui.</p> + +<p>Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à +une exaspération douloureuse, tous ses nerfs étaient +agités; il avait une sorte de délire, il parlait de mort, +de guerre civile, de choléra, d'échafaud; et mêlant, dans +ses rêves, les diverses idées qui le possédaient, il me +prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter +dans la fatale <i>tapissière</i>, tantôt pour le bourreau qui le +conduisait au supplice. A ces moments d'exaltation succédaient +des évanouissements, et quand il revenait à +lui-même, il me reconnaissait, pressait mes mains avec +énergie, et s'attachant à moi, me suppliait de ne pas +l'abandonner, et de ne pas le laisser mourir. Je n'en +avais pas la moindre envie, et je me mettais à la torture +pour deviner son mal; mais quelque attention que j'y +apportasse, il m'était impossible d'y voir autre chose +qu'une excitation nerveuse causée par une affection morale. +Il n'y avait pas le moindre symptôme de choléra, +pas de fièvre, pas d'empoisonnement, pas de souffrance +déterminée. Marthe s'empressait autour de lui avec un +zèle dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, +j'étais si frappé de son air de dépérissement, et +d'angoisse, que je la suppliai d'aller se coucher. Je ne +pus l'y faire consentir. Cependant, à la pointe du jour, +Horace s'étant calmé et endormi, elle tomba à son tour +assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'étais au chevet, +vis-à-vis d'elle, et je ne pouvais m'empêcher de comparer +la figure d'Horace, pleine de force et de santé, avec +celle de cette femme que j'avais vue naguère si belle, et +qui n'était plus devant mes yeux que comme un spectre.</p> + +<p>J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans réveiller personne, +Laravinière entra sur la pointe du pied, et vint +s'asseoir près de moi. Il avait passé lui-même la nuit +auprès d'un de ses amis atteint du choléra, et, en rentrant, +il avait appris que Marthe était allée à l'ambulance +pour Horace. «Qu'a t-il donc?» me demanda-t-il en +se penchant vers lui pour l'examiner. Quand je lui eus +avoué que je n'y voyais rien de grave, et que cependant +il m'avait occupé et inquiété toute la nuit, Jean haussa +les épaules. «Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? +me dit-il en baissant la voix encore davantage: c'est une +panique, rien de plus. Voilà deux ou trois fois qu'il nous +a fait des scènes pareilles; et si j'avais été ici ce soir, +Marthe n'aurait pas été, tout effrayée, vous déranger. +Pauvre femme! elle est plus malade que lui.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image16.png"></p> +<br> + +<p>—C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, +vous, bien sévère pour mon pauvre Horace?</p> + +<p>—Non; je suis-juste. Je ne prétends pas qu'Horace +soit ce qu'on appelle un lâche; je suis même sûr qu'il +est brave, et qu'il irait résolument au feu d'une bataille +ou d'un duel. Mais il a ce genre de lâcheté commun à +tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la +maladie, la souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse +qu'on trouve dans son lit. Il est ce que nous appelons +<i>douillet</i>. Je l'ai vu une fois tenir tête, dans la rue, +à des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer, et +que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu +aussi tomber en défaillance pour une petite coupure +qu'il s'était faite au bout du doigt en taillant sa plume. +C'est une nature de femme, malgré sa barbe de Jupiter +Olympien. Il pourrait s'élever à l'héroïsme, il ne supporte +pas un <i>bobo</i>.</p> + +<p>—Mon cher Jean, répondis-je, je vois tous les jours +des hommes dans toute la force de l'âge et de la volonté, +qui passent pour fermes et sages, et que la pensée du +choléra (et même de bien moindres maux ) rend pusillanimes +à l'excès. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. +Les exceptions seules affrontent la maladie avec +stoïcisme.</p> + +<p>—Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procès à votre +ami; mais je voudrais que cette pauvre Marthe s'habituât +à ses manières, et ne prît pas l'alarme toutes les fois +qu'il lui passe par la tête de se croire mort.</p> + +<p>—Est-ce donc là, demandai-je, la cause de son air +triste et accablé?</p> + +<p>—Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne +veux pas faire ici le délateur. Je me suis abstenu jusqu'à +présent de vous dire ce qui se passait. Puisque vous voilà +revenu chez eux, vous en jugerez bientôt par vous-même.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII.</h3> + +<p>En effet, étant revenu le lendemain m'assurer de l'état +de parfaite santé où se trouvait Horace, j'obtins de lui, +sans la provoquer beaucoup, la confidence de ses chagrins. +«Eh bien, oui, me dit-il, répondant à une observation +que je lui faisais, je suis mécontent de mon +sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je +pas? tout à fait las de vivre. Pour une goutte de fiel de +plus qui tomberait dans ma coupe, je me couperais la +Gorge.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image17.png"></p> +<br> + + +<p>—Cependant hier, en vous croyant pris du choléra, +vous me recommandiez vivement de ne pas vous laisser +mourir. J'espère que vous vous exagérez à vous-même +votre spleen d'aujourd'hui.</p> + +<p>—C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'étais fou, +je tenais à la vie par un instinct animal; aujourd'hui +que je retrouve ma raison, je retrouve l'ennui, le dégoût +et l'horreur de la vie.»</p> + +<p>J'essayai de lui parler de Marthe, dont il était l'unique +appui, et qui peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait +le crime d'attenter à ses jours. Il fit un mouvement +d'impatience qui allait presque jusqu'à la fureur; il regarda +dans la chambre voisine, et s'étant assuré que +Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin, +«Marthe! s'écria-t-il! eh bien, vous nommez mon fléau, +mon supplice, mon enfer! Je croyais, après toutes les +prédictions que vous m'avez faites à cet égard, qu'il y +allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles +se sont réalisées; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et +je ne sais pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, +mon seul ami, je lui ferais mystère de ce qui se passe en +moi. Sachez donc la vérité, Théophile: j'aime Marthe, +et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en même temps +je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant +je n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, +vous qui savez tout expliquer, vous qui mettez l'amour +en théorie, et qui prétendez le soumettre à un régime +comme les autres maladies.</p> + +<p>—Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu'il me serait +facile de constater du moins l'état de votre âme. Vous +aimez Marthe, j'en suis bien certain; mais vous voudriez +l'aimer davantage, et vous ne le pouvez pas.</p> + +<p>—Eh bien, c'est cela même! s'écria-t-il. J'aspire à +un amour sublime, je n'en éprouve qu'un misérable. +Je voudrais embrasser l'idéal, et je n'étreins que la +réalité.</p> + +<p>—En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir +par un ton caressant ce que mes paroles pouvaient avoir +de sévère, vous voudriez l'aimer plus que vous-même, et +vous ne pouvez pas même l'aimer autant.»</p> + +<p>Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement +qu'il ne l'eût souhaité; mais tout ce qu'il me +dit pour modifier une opinion qui ne lui semblait pas à la +hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y confirmer. +Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me +laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne +m'inspirait guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je +ne voulais pas les quitter sans m'être bien assuré que +je ne pouvais rien pour adoucir leur infortune.</p> + +<p>Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer +dans son coeur, qu'Horace avait été prompt à +m'ouvrir le sien. Je devais m'y attendre: elle était l'offensée, +elle avait de justes sujets de plainte contre lui, et +une noble générosité la condamnait au silence. Pour +vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'était accusé +devant moi, et m'avait confessé tous ses torts: c'était la +vérité. Horace ne s'était pas épargné; il m'avait dévoilé +ses fautes, tout en se défendant de la cause égoïste que +je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea +rien aux résolutions que Marthe semblait avoir prises; je +remarquai en elle une sorte de courage sombre et de désespoir +morne que je n'aurais pas cru conciliables avec +l'enthousiaste mobilité et la sensibilité expansive que je +lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la faute +était toute à la société, dont l'opinion implacable flétrit à +jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en +inspirant un véritable amour. Elle refusa de s'expliquer +sur son avenir, me parla vaguement de religion et de résignation. +Elle refusa également l'offre que je lui fis de +lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement serait +bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient +amené la désunion; et tout en protestant de son affection +profonde pour mon amie, elle me conjura de ne point lui +parler d'elle. La seule idée qui me parut arrêtée dans son +cerveau, parce qu'elle y revint à plusieurs reprises, fut +celle d'un devoir qu'elle avait à remplir, devoir mystérieux, +et dont elle ne détermina point la nature.</p> + +<p>En examinant avec attention sa contenance et tous ses +mouvements, je crus observer qu'elle était enceinte; elle +était si peu disposée à la confiance, que je n'osai pas +l'interroger à cet égard, et me réservai de le faire en +temps opportun.</p> + +<p>Quand je l'eus quittée, le coeur attristé profondément de +sa souffrance, je passai par hasard devant un café où Horace +avait l'habitude d'aller lire les journaux; et comme +il y était en ce moment, il m'appela et me força de m'asseoir +près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait +dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était +pas enceinte. Il est impossible de rendre l'altération +que ce mot causa sur son visage. «Enceinte! s'écria-t-il; +de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous la croyez enceinte? +Elle vous a dit qu'elle l'était? Malédiction de tous +les diables! il ne me faudrait plus que cela!</p> + +<p>—Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? +lui dis-je. Si Eugénie m'en annonçait une semblable, +je m'estimerais bien heureux!—Il frappa du poing +sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la faïence de +l'établissement.</p> + +<p>—Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe +d'abord, et ensuite vous avez trois mille livres de +rente et un état. Mais moi, que ferais-je d'un enfant? à +mon âge, avec ma misère, mes dettes, et mes parents, +qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je? avec +quoi le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les +marmots, et qu'une femme en couches me représente +l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu! vous me rappelez +qu'elle lit l'<i>Emile</i>, sans désemparer depuis quinze +jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va +lui donner une éducation à la Jean-Jacques, dans une +chambre de six pieds carrés! Me voilà père, je suis +perdu!»</p> + +<p>Son désespoir était si comique, que je ne pus m'empêcher +d'en rire. Je pensai que c'était une de ces boutades +sans conséquence qu'Horace aimait à lancer, même sur +les sujets les plus sérieux, rien que pour donner un peu +de mouvement à son esprit, comme à un cheval ardent +qu'on laisse caracoler avant de lui faire prendre une allure +mesurée. J'avais bonne opinion de son coeur, et j'aurais +cru lui faire injure en lui remontrant gravement les +devoirs que sa jeune paternité allait lui imposer. D'ailleurs +je pouvais m'être trompé. Si Marthe eût été dans +la position que je supposais, Horace eût-il pu l'ignorer? +Nous nous séparâmes, moi riant toujours de son aversion +sarcastique pour les marmots, et lui continuant à déclamer +contre eux avec une verve inépuisable.</p> + +<p>Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades +qui s'étaient fait inscrire. J'étais reçu médecin depuis +l'automne précédent, et je commençais ma carrière par +la sinistre et douloureuse épreuve du choléra. J'avais +donc tout à coup une clientèle plus nombreuse que je ne +l'aurais désiré, et je fus tellement accaparé pendant plusieurs +jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une +quinzaine. Ce fut sous l'influence d'un événement étrange +qui coupait court à toutes ses amères facéties sur la progéniture.</p> + +<p>Il entra chez moi un matin, pâle et défait.</p> + +<p>«Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.</p> + +<p>—Eugénie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans +sa chambre.</p> + +<p>—Marthe! s'écria-t-il avec agitation. Je vous parle de +Marthe; elle n'est point chez moi, elle a disparu. Théophile, +je vous le disais bien, que je devrais me couper +la gorge; Marthe m'a quitté, Marthe s'est enfuie avec +le désespoir dans l'âme, peut-être avec des pensées de +suicide.»</p> + +<p>Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son +épouvante et sa consternation n'avaient rien d'affecté. +Nous courûmes chez Arsène. Je pensais que cet ami fidèle +de Marthe avait pu être informé par elle de ses dispositions. +Nous ne trouvâmes que ses soeurs, dont l'air étonné +nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et +qu'elles ne pressentaient pas même le motif de la visite +d'Horace. Comme nous sortions de chez elles, nous rencontrâmes +Paul qui rentrait. Horace courut à sa rencontre, +et, se jetant dans ses bras par un de ces élans +spontanés qui réparaient en un instant toutes ses injustices:</p> + +<p>«Mon ami, mon frère, mon cher Arsène! s'écria-t-il +dans l'abondance de son coeur, dites-moi où <i>elle</i> est, +vous le savez, vous devez le savoir. Ah! ne me punissez +pas de mes crimes par un silence impitoyable. Rassurez-moi; +dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiée à vous. Ne +me croyez pas jaloux, Arsène. Non, à cette heure, je +jure Dieu que je n'ai pour vous qu'estime et affection. Je +consens à tout, je me soumets à tout! soyez son appui, +son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous la +confie; je vous bénis si vous pouvez, si vous devez lui +donner du bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas +morte, dites-moi que je ne suis pas son bourreau, son +assassin!»</p> + +<p>Quoique Marthe n'eût pas été nommée, comme il n'y +avait qu'<i>elle</i> au monde qui pût intéresser Arsène, il comprit +sur-le-champ, et je crus qu'il allait tomber foudroyé. +Il fut quelques instants sans pouvoir répondre. Ses dents +claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace d'un air +hébété, en retenant dans sa main froide et fortement +contractée la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne +fit aucune réflexion. Un mélange d'effroi et d'espoir le jetait +dans une sorte de délire farouche. Il se mit à courir +avec nous. Nous allâmes à la Morgue; Horace avait eu +déjà la pensée d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. +Nous y entrâmes sans lui; il s'arrêta sous le portique, et +s'appuya contre la grille pour ne pas tomber, mais évitant +de tourner ses regards vers cet affreux spectacle, +qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eût offert parmi les victimes +de la misère et des passions l'objet de nos recherches. +Nous pénétrâmes dans la salle, où plusieurs cadavres, +couchés sur les tables fatales, offraient aux regards +la plus hideuse plaie sociale, la mort violente dans toute +son horreur, la preuve et la conséquence de l'abandon, +du crime ou du désespoir. Arsène sembla retrouver son +courage au moment où celui d'Horace faiblissait; il s'approcha +d'une femme qui reposait là avec le cadavre de +son enfant enlacé au sien; il souleva d'une main ferme +les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage de la +morte, et comme si sa vue eût été troublée par un nuage +épais, il se pencha sur cette face livide, la contempla un +instant, et la laissant retomber avec une indifférence qui, +certes, ne lui était pas habituelle:</p> + +<p>«Non,» dit-il d'une voix forte; et il m'entraîna pour +répéter vite à Horace ce <i>non</i>», qui devait le soulager momentanément.</p> + +<p>Au bout de quelques pas, Arsène s'arrêtant:</p> + +<p>«Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous +a laissé.»</p> + +<p>Ce billet, Horace nous l'avait communiqué. Il le remit +de nouveau à Paul, qui le relut attentivement. Il était +ainsi conçu:</p> + +<p>«Rassurez-vous, cher Horace, je m'étais trompée. +Vous n'aurez pas les charges et les ennuis de la paternité; +mais après tout ce que vous m'avez dit depuis +quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait pas +durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps +que nous avons dû nous préparer mutuellement à +cette séparation, qui vous affligera, j'en suis sûre, mais +à laquelle vous vous résignerez, en songeant que nous +nous devions mutuellement cet acte de courage et de +raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait +inutile. Ne vous inquiétez pas de moi, je suis forte +et calme désormais. Je quitte Paris; j'irai peut-être dans +mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne vous reproche +rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en +appellant sur vous la bénédiction du ciel.»</p> + +<p>Celle lettre n'annonçait pas des projets sinistres; cependant +elle était loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais +trouvé naguère chez Marthe tous les symptômes d'un +désespoir sans ressource, et cette farouche énergie qui +conduit aux partis extrêmes.</p> + +<p>«Il faut, dis-je à Horace, faire encore un grand +effort sur vous-même, et nous raconter textuellement ce +qui s'est passé entre vous depuis quinze jours; d'après +cela, nous jugerons de l'importance que nous devons +laisser à nos craintes. Peut-être les vôtres sont exagérées. +Il est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procèdés +assez cruels pour la pousser à un acte de folie. C'est +un esprit religieux, c'est peut-être un caractère plus fort +que vous ne le pensez. Parlez, Horace; nous vous plaignons +trop pour songer à vous blâmer, quelque chose que +vous ayez à nous dire.</p> + +<p>—Me confesser devant lui? répondit Horace en regardant +Arsène. C'est un rude châtiment; mais je l'ai mérité, +et je l'accepte. Je savais bien qu'il l'aimait, lui, et +que son amour était plus digne d'elle que le mien. Mon +orgueil souffrait de l'idée qu'un autre que moi pouvait lui +donner le bonheur que je lui déniais; et je crois que, +dans mes accès de délire, je l'aurais tuée plutôt que de +la voir sauvée par lui!</p> + +<p>—Que Dieu vous pardonne! dit Arsène; mais avouez +jusqu'au bout. Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? +Est-ce à cause de moi? Vous savez bien qu'elle ne m'aimait +pas!</p> + +<p>—Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil +et de triomphe égoïste; mais aussitôt ses yeux +s'humectèrent et sa voix se troubla. Je le savais, continua-t-il, +mais je ne voulais seulement pas qu'elle t'estimât, +noble Arsène! C'était pour moi une injure sanglante +que la comparaison qu'elle pouvait faire entre nous +deux au fond de son coeur. Vous voyez bien, mes amis, +que, dans ma vanité, il y avait des remords et de la honte.</p> + +<p>—Mais enfin, reprit Arsène, elle ne me regrettait pas +assez, elle ne pensait pas assez à moi, pour qu'il lui en +coûtât beaucoup de m'oublier tout à fait?</p> + +<p>—Elle vous a longtemps défendu, répondit Horace +avec une énergie qui me portait à la fureur. Et puis tout +à coup elle ne m'a plus parlé de vous, elle s'y est résignée +avec un calme qui semblait me braver et me mépriser +intérieurement. C'est à cette époque que la misère +m'a contraint à lui laisser reprendre son travail, et +quoique j'eusse vaincu en apparence ma jalousie, je n'ai +jamais pu la voir sortir seule, sans conserver un soupçon +qui me torturait. Mais je le combattais, Arsène; je vous +jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement +quelquefois, dans des accents de colère, je laissais +échapper un mot indirect, qui paraissait l'offenser et la +blesser mortellement. Elle ne pouvait pas supporter +d'être soupçonnée d'un mensonge, d'une dissimulation +si légère qu'elle fût dans ma pensée. Sa fierté se révoltait +contre moi tous les jours dans une progression qui +me faisait craindre son changement ou son abandon. +Pourtant, depuis quelques semaines, j'étais plus maître +de moi, et, injuste qu'elle était! elle prenait ma vertu +pour de l'indifférence. Tout à coup une malheureuse circonstance +est venue réveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte; +Théophile m'en a donné l'idée, et j'en ai été consterné. +Épargnez-moi l'humiliation de vous dire à quel +point le sentiment paternel était peu développé en moi. +Suis-je donc dans l'âge où cet instinct s'éveille dans le +coeur de l'homme? et puis l'horrible misère ne fait-elle +pas une calamité de ce qui peut être un bonheur en +d'autres circonstances? Bref, je suis rentré chez moi précipitamment, +il y a aujourd'hui quinze jours, en quittant +Théophile, et j'ai interrogé Marthe avec plus de terreur +que d'espérance, je l'avoue. Elle m'a laissé dans le doute; +et puis, irritée des craintes chagrines que je manifestais, +elle me déclara que si elle avait le bonheur de devenir +mère, elle n'irait pas implorer pour son enfant l'appui +d'une paternité si mal comprise et si mal acceptée par les +hommes de <i>ma condition</i>. J'ai vu là un appel tacite vers +vous, Arsène, je me suis emporté; elle m'a traité avec un +mépris accablant. Depuis ces quinze jours, notre vie a été +une tempête continuelle, et je n'ai pu éclaircir le doute +poignant qui en était cause. Tantôt elle m'a dit qu'elle +était grosse de six mois, tantôt qu'elle ne l'était pas, et, +en définitive, elle m'a dit que si elle l'était, elle me le +cacherait, et s'en irait élever son enfant loin de moi. J'ai +été atroce dans ces débats, je le confesse avec des larmes +de sang. Lorsqu'elle niait sa grossesse, j'en provoquais +l'aveu par une tendresse perfide, et lorsqu'elle l'avouait, +je lui brisais le coeur par mon découragement, mes malédictions, +et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des +doutes insultants sur sa fidélité, et des sarcasmes amers +sur le bonheur qu'elle se promettait de donner un héritier +à mes dettes, à ma paresse et à mon désespoir. Il y +avait pourtant des moments d'enthousiasme et de repentir +où j'acceptais cette destinée avec franchise et avec +une sorte de courage fébrile; mais bientôt je retombais +dans l'excès contraire, et alors Marthe, avec un dédain +glacial, me disait: «Tranquillisez-vous donc; je vous ai +trompé pour voir quel homme vous étiez. A présent que +j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis +vous dire que je ne suis pas grosse, et vous répéter que +si je l'étais, je ne prétendrais pas vous associer à ce que +je regarderais comme mon unique bonheur en ce monde.»</p> + +<p>«Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. +Avant-hier la mésintelligence fut plus profonde que la +veille, et puis hier, elle le fut à un excès qui m'eût semblé +devoir amener une catastrophe, si nous n'eussions +pas été comme blasés l'un et l'autre sur de pareilles douleurs. +A minuit, après une querelle qui avait duré deux +mortelles heures, je fus si effrayé de sa pâleur et de son +abattement, que je fondis en larmes. Je me mis à genoux, +j'embrassai ses pieds, je lui proposai de se tuer avec moi +pour en finir avec ce supplice de notre amour, au lieu de +le souiller par une rupture. Elle ne me répondit que par +un sourire déchirant, leva les yeux au ciel, et demeura +quelques instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta +ses bras autour de mon cou, et pressa longtemps mon +front de ses lèvres desséchées par une fièvre lente. «Ne +parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se levant: ce +que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez être +bien fatigué, couchez-vous; j'ai encore quelques points à +faire. Dormez tranquille; je le suis, vous voyez!»</p> + +<p>«Elle était bien tranquille en effet! Et moi, stupide et +grossier dans ma confiance, je ne compris pas que c'était +le calme de la mort qui s'étendait sur ma vie. Je m'endormis +brisé, et je ne m'éveillai qu'au grand jour. Mon +premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la remercier +à genoux de sa miséricorde. Au lieu d'elle, j'ai +trouvé ce fatal billet. Dans sa chambre rien n'annonçait +un départ précipité. Tout était rangé comme à l'ordinaire; +seulement la commode qui contenait ses pauvres +hardes était vide. Son lit n'avait pas été défait: elle ne +s'était pas couchée. Le portier avait été réveillé vers trois +heures du matin par la sonnette de l'intérieur; il a tiré +le cordon comme il fait machinalement dans ce temps de +choléra, où, à toute heure, on sort pour chercher ou +porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu +refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'étais là, +étendu comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait +sa fuite, et qu'elle m'arrachait le coeur de la poitrine pour +me laisser à jamais vide d'amour et de bonheur.»</p> + +<p>Après le douloureux silence où nous plongea ce récit, +nous nous livrâmes à diverses conjectures. Horace était +persuadé que Marthe ne pouvait pas survivre à cette séparation, +et que si elle avait emporté ses hardes, c'était +pour donner à son départ un air de voyage, et mieux cacher +son projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. +Il me semblait voir dans toute la conduite de Marthe +un sentiment de devoir et un instinct d'amour maternel +qui devaient nous rassurer. Quant à Arsène, après que +nous eûmes passé la journée en courses et en recherches +minutieuses autant qu'inutiles, il se sépara d'Horace, en +lui serrant la main d'un air contraint, mais solennel. +Horace était désespéré. «Il faut, lui dit Arsène, avoir +plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond +de l'âme qu'il n'a pas abandonné la plus parfaite de ses +créatures, et qu'il veille sur elle.»</p> + +<p>Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Étant obligé +de remplir mes devoirs envers les victimes de l'épidémie, +je ne pus passer avec lui qu'une partie de la nuit. Laravinière +avait couru toute la journée, de son côté, pour retrouver +quelque indice de Marthe. Nous attendions avec +impatience qu'il fût rentré. Il rentra à une heure du +matin sans avoir été plus heureux que nous; mais il +trouva chez lui quelques lignes de Marthe, que la poste +avait apportées dans la soirée. «Vous m'avez témoigné +tant d'intérêt et d'amitié, lui disait-elle, que je ne veux +pas vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande +un dernier service: c'est de rassurer Horace sur mon +compte, et de lui jurer que ma position ne doit lui causer +d'inquiétude, ni au physique ni au moral. Je crois en +Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi à +<i>mon frère</i> Paul. Il le comprendra.»</p> + +<p>Ce billet, en rendant à Horace une sorte de tranquillité, +réveilla ses agitations sur un autre point. La jalousie +revint s'emparer de lui. Il trouva dans les derniers mots +que Marthe avait tracés un avertissement et comme une +promesse détournée pour Paul Arsène. «Elle a eu, en +s'unissant à moi, dit-il, une arrière-pensée qu'elle a toujours +conservée et qui lui revenait dans tous les mécontentements +que je lui causais. C'est cette pensée qui lui a +donné la force de me quitter. Elle compte sur Paul, soyez-en +sûrs! Elle conserve encore pour notre liaison un certain +respect qui l'empêchera de se confier tout de suite à +un autre. J'aime à croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas +joué la comédie avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant +à chercher Marthe jusqu'à la Morgue, il n'avait pas +au fond du coeur l'égoïste joie de la savoir vivante et résignée.</p> + +<p>—Vous ne devez pas en douter, répondis-je avec vivacité; +Arsène souffrait le martyre, et je vais tout de suite, +en passant, lui faire part de ce dernier billet, afin qu'il +repose en paix, ne fût-ce qu'une heure ou deux.</p> + +<p>—J'y vais moi-même, dit Laravinière; car son chagrin +m'intéresse plus que tout le reste.» Et sans faire attention +au regard irrité que lui lançait Horace, il lui reprit +le billet des mains, et sortit.</p> + +<p>«Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me +jouer! s'écria Horace furieux. Jean est l'âme damnée de +Paul, et l'entremetteur sentimental de cette chaste intrigue. +Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de +Marthe, comment et pourquoi elle <i>croit en Dieu</i> (mot +d'ordre que je comprends bien aussi, allez!...), Paul va +courir en quelque lieu convenu, où il la trouvera; ou +bien il dormira sur les deux oreilles, sachant qu'après +deux ou trois jours donnés aux larmes qu'elle croit me +devoir, l'infidèle orgueilleuse l'admettra à offrir ses consolations. +Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrangé +avec un certain art. Il y a longtemps qu'on cherchait +un prétexte pour me répudier, et il fallait me +donner tort. Il fallait qu'on pût m'accuser auprès de mes +amis, et se rassurer soi-même contre les reproches de la +conscience. On y est parvenu; on m'a tendu un piège en +feignant, c'est-à-dire en <i>feignant de feindre</i> une grossesse. +Vous avez été innocemment le complice de cette +belle machination; on connaissait mon faible: on savait +que cette éventualité m'avait toujours fait frémir. On m'a +fourni l'occasion d'être lâche, ingrat, criminel... Et quand +on a réussi à me rendre odieux aux autres et à moi-même, +on m'abandonne avec des airs de victime miséricordieuse! +C'est vraiment ingénieux! Mais il n'y aura que +moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment +on a abandonné le <i>Minotaure</i>, et comment on s'est +tenu caché pour laisser passer la première bourrasque de +colère et de chagrin. Lui aussi, le pauvre imbécile, a cru +à un suicide! lui aussi, il a été à la police et à la Morgue! +lui aussi, sans doute, a trouvé un billet d'adieu et de +belles phrases de pardon au bout d'une trahison consommée +avec Paul Arsène! Je pense que c'est un billet +tout pareil au mien; le même peut servir dans toutes les +circonstances de ce genre!...»</p> + +<p>Horace parla longtemps sur ce ton avec une âcreté +inouïe. Je le trouvai en cet instant si absurde et si injuste, +que, n'ayant pas le courage de le blâmer hautement, +mais ne partageant nullement ses soupçons, je +gardai le silence. Après tout, comme j'étais forcé de le +laisser à lui-même jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le +voir ranimé par des dispositions amères que terrassé par +l'inquiétude insupportable de la journée. Je le quittai +sans lui rien dire qui pût influencer son jugement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV.</h3> + +<p>Lorsque je revins le revoir dans l'après-midi, je le trouvai +au lit avec un peu de fièvre et une violente agitation +nerveuse. Je m'efforçai de le calmer par des remontrances +assez sévères; mais je cessai bientôt, en voyant qu'il ne +demandait qu'à être contredit afin d'exhaler tout son +ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de dépit que +de douleur. Alors il me soutint qu'il était au désespoir; +et à force de parler de son chagrin, il en ressentit de +violents accès: la colère fit place aux sanglots. En cet +instant Arsène entra. Le généreux jeune homme, sans +s'inquiéter des soupçons injurieux d'Horace, que Laravinière +ne lui avait pas cachés, venait tâcher de lui faire un +peu de bien en les dissipant. Il y mit tant de grandeur et +de dignité, qu'Horace se jeta dans son sein, le remercia +avec enthousiasme, et, passant de l'aversion la plus puérile +à la tendresse la plus exaltée, le pria d'être <i>son frère, +son consolateur, son meilleur ami, le médecin de son +âme malade et de son cerveau en délire</i>.</p> + +<p>Quoique nous sentissions bien, Arsène et moi, qu'il y +avait de l'exagération dans tout cela, nous fûmes attendris +des paroles éloquentes qu'il sut trouver pour nous +intéresser à son malheur, et nous voulûmes passer le +reste de la journée avec lui. Comme il n'avait plus de +fièvre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai +dîner avec Arsène chez le brave Pinson. Nous rencontrâmes +Laravinière en chemin, et je l'emmenai aussi. +D'abord notre repas fut silencieux et mélancolique comme +le comportait la circonstance; mais peu à peu Horace +s'anima. Je le forçai de boire un peu de vin pour réparer +ses forces et rétablir l'équilibre entre le principe sanguin +et le principe nerveux. Comme il était ordinairement +sobre dans ses boissons, il éprouva plus rapidement que +je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de +bordeaux, et alors il devint expansif et plein d'énergie. +Il nous témoigna à tous trois un redoublement d'amitié +que nous accueillîmes d'abord avec sympathie, mais qui +bientôt déplut un peu à Paul, et beaucoup à Laravinière. +Horace ne s'en aperçut pas, et continua à s'enthousiasmer, +à les prôner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop à propos +de quoi. Insensiblement le souvenir de Marthe venant se +mêler à son effusion, il se livra à l'espérance de la retrouver, +jeta au ciel ce brûlant défi, se vanta de l'apaiser, +de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager sa +confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui +inspirer et nous en peignit l'ardeur et le dévouement avec +un orgueil peu convenable. Arsène pâlit plusieurs fois en +entendant parler de la beauté et des grâces ineffables de +Marthe en style de roman, avec une chaleur pleine de vanité. +Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu +d'encouragement et d'approbation que nous avions donné +à son triomphe sur Marthe, avait souffert de le savourer +toujours en silence. Maintenant qu'un intérêt commun +nous avait fortuitement conduits à lui parler à coeur ouvert, +à l'interroger, à l'écouter et à discuter avec lui sur +ce sujet délicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime et +toute l'affection que nous portions à celle qu'il avait si +mal appréciée, il éprouvait une vive satisfaction d'amour-propre +à nous entretenir d'elle, et à repasser en lui-même +la valeur du trésor qu'il venait de perdre. C'était un prétexte +pour faire briller ce trésor devant nous sans fatuité +coupable, et il était facile de voir qu'il était à demi consolé +de son désastre par le droit qu'il en prenait de rappeler +son bonheur. Quoique Arsène fût au supplice, il +l'écouta, et l'aida même à cet épanchement imprudent +avec un courage étrange. Quoique le sang lui montât au +visage à chaque instant, il semblait être résolu à étudier +Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir +qui la lui révélait sous une face nouvelle. Il voulait +surprendre le secret de cet amour que son rival avait eu +le bonheur d'inspirer. Il savait bien comment il l'avait +perdu, car il connaissait le côté sérieux du caractère de +Marthe; mais ce côté romanesque qui s'était laissé dominer +par la passion d'un insensé, il l'analysait et le commentait +dans sa pensée en l'entendant dépeindre par cet +insensé lui-même. Plusieurs fois il pressa le bras de Laravinière +pour l'empêcher d'interrompre Horace, et +quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume +et sans mépris, quoique tant de légèreté et de forfanterie +déplacée lui inspirât bien quelque secrète pitié.</p> + +<p>A peine nous eut-il quittés, que Laravinière, cédant à +une indignation longtemps comprimée, fit à Horace quelques +observations d'une franchise un peu dure. Horace +était, comme on dit, tout à fait monté. Il avalait du café +mêlé de rhum, quoique je me plaignisse de cet excès de +zèle à outrepasser ma prescription. Il leva la tête avec +surprise en voyant la muette attention de Laravinière se +changer en critiques assez sèches. Mais il n'était déjà plus +d'humeur à supporter humblement un reproche: l'accès +de repentir et de modestie était passé, la gloriole avait +repris le dessus. Il répondit au froid dédain de Laravinière +par des sarcasmes amers sur l'amour ridicule et +malavisé qu'il lui supposait pour Marthe; il eut de l'esprit, +il acheva de s'enivrer avec la verve de ses réponses +et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colère +en s'efforçant de rire et de dénigrer. Ce dîner eût fini fort +mal si je ne fusse intervenu pour couper court à une discussion +des plus envenimées.</p> + +<p>—Vous avez raison, me dit Laravinière en se levant, +j'oubliais que je parlais à un fou.</p> + +<p>Et, après m'avoir serré la main, il lui tourna le dos. +Je ramenai Horace chez lui: il était complètement gris, +et ses nerfs plus irrités qu'avant. Il eut un nouvel accès +de fièvre, et comme j'étais forcé d'aller encore à mes +malades, je craignis de le laisser seul. Je descendis chez +Laravinière, qui venait de rentrer de son côté, et le priai +de monter chez Horace.</p> + +<p>—Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis +aussi pour Marthe, qui me le recommanderait si elle le +savait tant soit peu malade. Quant à lui personnellement, +voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre intérêt, je +vous le déclare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur, +et qui en a infiniment moins que vous et moi.</p> + +<p>Aussitôt que je fus sorti, Jean s'installa auprès du lit +de son malade, et le regarda attentivement pendant dix +minutes. Horace pleurait, criait, soupirait, se levait à +demi, déclamait, appelait Marthe tantôt avec tendresse, +tantôt avec fureur. Il se tordait les mains, déchirait ses +couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le +regardait toujours sans rien dire et sans bouger, prêt à +s'opposer aux actes d'un délire sérieux, mais résolu de +n'être pas dupe d'une de ces scènes de drame qu'il lui +attribuait la faculté de jouer froidement au milieu de ses +malheurs les plus réels.</p> + +<p>A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que +possible), Horace n'était pas, comme le croyait Jean, un +froid égoïste. Il est bien vrai qu'il était froid; mais il était +passionné aussi. Il est bien vrai qu'il avait de l'égoïsme; +mais il avait en même temps un besoin d'amitié, de soins +et de sympathie qui dénotait bien l'amour des semblables. +Ce besoin était si puissant chez lui, qu'il était porté +jusqu'à l'exigence puérile, jusqu'à la susceptibilité maladive, +jusqu'à la domination jalouse. L'égoïste vit seul; +Horace ne pouvait vivre un quart d'heure sans société. +Il avait de la personnalité, ce qui est bien différent de +l'égoïsme. Il aimait les autres par rapport à lui; mais il +les aimait, cela est certain, et on eût pu dire sans trop +sophistiquer que, ne pouvant s'habituer à la solitude, il +préférait l'entretien du premier venu à ses propres pensées, +et que, par conséquent, il préférait en un certain +sens les autres à lui-même.</p> + +<p>Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un +moyen de s'étourdir, et ce moyen était également bon +pour ramener à lui les coeurs qu'il avait blessés, et pour +dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait. Cette fatigue +singulière, qui agissait sur le moral aussi bien que +sur le physique, consistait à donner à son chagrin un +violent essor extérieur par les paroles, par les larmes, +les cris, les sanglots, même par les convulsions et le délire. +Ce n'était pas une comédie, comme le croyait Laravinière; +c'était une crise vraiment rude et douloureuse +dans laquelle il entrait à volonté. On ne peut pas dire +qu'il en sortît de même. Elle se prolongeait quelquefois +au delà du moment où il en avait senti le ridicule ou la +fatigue; mais il suffisait d'un très petit accident extérieur +pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace de +la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, +l'offre subite d'un divertissement, une surprise quelconque, +une petite contusion ou une mince écorchure +attrapée en gesticulant ou en se laissant tomber, c'en +était assez pour le ramener de la plus violente exaltation +à la tranquillité la plus docile, et c'était là pour moi la +meilleure preuve que ces émotions n'étaient pas jouées; +car dans le cas où il eût été aussi grand acteur que Jean le +prétendait, il eût ménagé plus habilement le passage de +la feinte à la réalité. Laravinière était impitoyable avec +lui, comme les gens qui se gouvernent et se possèdent le +sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eût +exercé les fonctions de médecin ou d'infirmier, il eût vite +appris qu'il est entre les enfants et les fous une variété +d'hommes à la fois ardents et faibles, irritables et dociles, +énergiques et indolents, affectés et naïfs, en un mot froids +et passionnés, comme je l'ai dit plus haut, et comme je +tiens à le dire encore pour constater un fait dont l'observation +n'est pas rare, bien qu'il soit communément regardé +comme invraisemblable. Ces hommes-là sont souvent +médiocres, et ils sont parfois d'une intelligence +supérieure. C'est en général l'organisation nerveuse et +compliquée des artistes qui présente plus ou moins ces +phénomènes. Quoiqu'ils s'épuisent à ce fréquent abus de +leurs facultés exubérantes, on les voit rechercher avec +une sorte d'avidité fatale tous les moyens possibles d'excitation, +et provoquer volontairement ces orages qui n'ont +que trop de véritable violence. C'est ainsi qu'Horace faisait +usage du délire et du désespoir, comme d'autres font +usage d'opium et de liqueurs fortes. «Il n'a qu'à se +secouer un peu, disait Jean, aussitôt la fureur vient +comme par enchantement, et vous le croiriez possédé de +mille passions et de dix mille diables. Mais menacez-le +de le quitter, et vous le verrez se calmer tout à coup +comme un enfant que sa bonne menace de laisser sans +chandelle.» Jean ne songeait pas qu'il y a à Bicètre des +fous furieux qui se tueraient si on les laissait faire, et que +la menace d'un peu d'eau froide sur la tête rend tout à +coup craintifs et silencieux.</p> + +<p>«Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-là pour qu'on +l'entende, et quand personne ne se dérange, il prend +son parti de dormir ou d'aller se promener.» C'était malheureusement +la vérité, et, sous ce rapport, le pauvre +enfant était inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien: +elles attiraient à lui l'intérêt, les soins, le dévouement; +et alors les personnes qui lui étaient attachées faisaient +mille efforts et trouvaient mille moyens de le distraire et +de le consoler. L'un le flattait, et relevait par là son orgueil +blessé; un autre le plaignait et le rendait intéressant +à ses propres yeux; un troisième le menait au spectacle +malgré lui, et remédiait par les amusements qu'il +lui procurait à l'ennui que lui imposait son dénûment. +Enfin, il aimait à être malade, comme font les petits +collégiens pour aller à l'infirmerie prendre du repos +et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile +pour ne pas aller à l'armée, il se fût fait beaucoup de +mal pour se soustraire à un devoir pénible.</p> + +<p>Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-là +au plus sévère de ses gardiens. Il le savait, mais il se +flattait de le vaincre et de le dominer par un grand déploiement +de souffrance. Il augmenta volontairement sa +fièvre et se rendit aussi malade qu'il lui fut possible. +Laravinière fut cruel. «Écoutez, lui dit-il d'un ton glacial, +je n'ai aucune pitié de vous. Vous avez mérité de +souffrir, et vous ne souffrez pas autant, que vous le méritez. +Je blâme toute votre conduite, et je méprise des +remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des séides, je +le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi +près que moi, au lieu de passer la nuit à vous veiller, comme +je fais, ils iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous +maltraite tout en vous gardant le secret de vos misères, je +vous rends de plus grands services que tous ces niais qui +vous gâtent en vous admirant. Mais écoutez bien un dernier +avis. Ces gens-là apprendront à vous connaître, et +ils vous mépriseront; et vous serez le but de leurs quolibets +si vous ne commencez bien vite à être un homme +et à vous conduire en conséquence; car il ne sied pas à +un homme de pleurer et de se ronger les poings pour +une femme qui le quitte. Vous avez autre chose à faire, +et vous n'y songez pas. Une révolution se prépare, et si +vous êtes las de la vie comme vous le dites, il y a là un +moyen très-simple de mourir avec honneur et avec fruit +pour les autres hommes. Voyez si vous voulez vous asphyxier +comme une grisette abandonnée, ou vous battre +comme un généreux patriote.»</p> + +<p>Ce furent là les seules consolations qu'Horace reçut du +président des bousingots, et il fallut bien les accepter. Il +était trop tard pour en nier la logique et l'opportunité; +car avant la fuite de Marthe, avant ce grand désespoir +qu'il en ressentait, il s'était engagé, soit par amour-propre, +soit par ennui, soit par ambition, à prendre part +à la première affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne +tarderait pas à se présenter. Horace l'appela hautement +de ses voeux; et Jean, dont le faible était de tout pardonner, +à la condition qu'on prendrait un fusil pour moyen +d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance +et son dévouement. Il consentit pendant plusieurs +jours à le soigner, à le promener, à l'exciter par les préparatifs +de cette grande journée que chaque jour il lui +promettait pour le lendemain, et Horace, recommençant +les apprêts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa +plus parler d'elle.</p> + +<p>Un mois s'était écoulé depuis la disparition de cette +jeune femme. Aucun de nous n'avait rien découvert sur +son compte; et ce profond silence de sa part, dont Eugénie +et Arsène surtout s'étaient flattés d'être exceptés, +nous rejeta dans une morne épouvante. Je commençai à +croire qu'elle avait été cacher loin de Paris un suicide, +ou tout au moins une maladie grave, une mort douloureuse, +et je n'osai plus me livrer avec mes amis aux commentaires +que je faisais intérieurement. Je crois que le +même découragement s'était emparé des autres. Je ne +voyais presque plus Arsène. Horace ne prononçait plus +le nom de l'infortunée, et semblait nourrir des projets +sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air tragique et +sombre. Eugénie pleurait souvent à la dérobée. Laravinière +était plus conspirateur que jamais, et la politique +l'absorbait entièrement.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mère m'écrivit +que le choléra venait de faire irruption dans la petite +ville que ses propriétés avoisinaient. Elle tremblait, non +pour elle-même (elle n'y songeait seulement pas), mais +pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans, et +m'engageait de la manière la plus pressante et la plus +affectueuse à venir passer dans le pays cette triste époque. +Il n'y avait pas de médecin dans nos campagnes; le +choléra cessait à Paris. Je vis un devoir d'humanité et +d'amitié en même temps à remplir, car tous les anciens +amis de mon père étaient menacés. Je me disposai à partir +et à emmener Eugénie.</p> + +<p>Horace vint à plusieurs reprises me faire ses adieux. +Il me félicitait de pouvoir quitter <i>cette affreuse Babylone</i>. +Il enviait mon sort à tous les égards; il eût bien +désiré pouvoir <i>s'en aller</i> avec moi. Enfin, je vis qu'il +avait besoin de s'épancher; et, suspendant pour quelques +heures mes apprêts de départ, je l'emmenai au Luxembourg, +et le priai de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup, +quoiqu'il mourût d'envie de parler. Enfin il me dit:</p> + +<p>«Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un +serment terrible me lie. Je ne puis agir en aveugle dans +une circonstance aussi grave; il me faut un bon conseil, +et vous seul pouvez me le donner. Voyons! mettez-vous +à ma place: si vous étiez engagé sur la vie, sur l'honneur, +sur tout ce qu'il y a de sacré, à partager les convictions +et à seconder les efforts d'un homme en matière +politique, et si tout à coup vous aperceviez que cet homme +se trompe, qu'il va commettre une faute, compromettre +sa cause... je dis plus, si vos idées avaient dépassé les +siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes à +vos yeux dessillés, pensez-vous qu'il aurait le droit de +vous mépriser; pensez-vous que quelqu'un au monde +aurait celui de vous blâmer, pour avoir délaissé l'entreprise +et rompu avec ses moteurs à la veille d'y mettre la +main? Dites, Théophile: ceci est bien sérieux. Il y va de +ma réputation, de ma conscience, de tout mon avenir.</p> + +<p>—D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre +parler de votre avenir; car il y a un mois que je +m'effraie de vos idées sombres et de vos continuelles pensées +de mort. Maintenant vous me prenez pour arbitre à +propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voilà +bien embarrassé; vous savez combien ma position est +fausse sur ce terrain-là: fils de gentilhomme, ami et parent +de légitimistes, j'ai une sorte de dignité extérieure +assez délicate à garder. Bien que mes principes, mes certitudes, +ma foi, mes sympathies soient encore plus démocratiques +peut-être que ceux de Laravinière et consorts, +je ne puis, chose étrange et pénible, leur donner +la main pour faire un seul pas avec eux. J'aurais l'air +d'un transfuge; je serais méprisé dans le camp où j'ai été +élevé; je serais repoussé avec méfiance de celui où je +viendrais me présenter. Mon sort est celui d'un certain +nombre de jeunes gens sincères qui ne peuvent désavouer +du jour au lendemain la religion de leurs pères, et qui +pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils sentent +que la cause du passé est perdue, qu'elle ne mérite pas +d'être disputée plus longtemps, que la victoire des novateurs +est juste et sainte. Ils voudraient pouvoir arborer +les couleurs nouvelles de l'égalité, qu'ils aiment et qu'ils +pratiquent. Mais il y a là une question de convenances +qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de toutes +parts, on les force à respecter, quoique, de toutes parts, +on sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine +et injuste. Je suis donc forcé de m'abstraire de tout concours +à l'action politique; et quand je serai électeur, +j'ignore absolument s'il me sera possible de voter avec +l'impartialité et le discernement que je voudrais apporter +à cette noble fonction. En un mot, je me suis retranché +jusqu'à nouvel ordre, et qui sait pour combien d'années, +dans un jugement philosophique des hommes et des +choses de mon temps. C'est une souffrance profonde parfois, +quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que +j'ai l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi +une jouissance infinie quand je considère que les passions +politiques, avec leurs erreurs, leurs égarements, leurs +crimes involontaires, me sont pour longtemps interdites, +et que je puis garder sans lâcheté ma religion sociale +dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un +homme ainsi séparé de vos mouvements et isolé de vos +agitations vous montre la direction que vous devez prendre, +vous, républicain de nature, de position, et pour +ainsi dire de naissance?</p> + +<p>—Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne +beaucoup à penser. Il y a donc une autre manière d'aimer +la république et d'en pratiquer les principes, que de se +jeter en aveugle et à corps perdu dans les mouvements +partiels qui préparent sa venue? Oui, certes, je le savais +bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe! +il est une région de persévérance et d'action philosophique +au-dessus de ces orages passagers! il est un point +de vue plus vrai, plus pur, plus élevé que toutes les déclamations +et les conspirations émeutières!</p> + +<p>—Je n'ai tranché ainsi la question, répondis-je, que +par rapport à moi et à cause de ma situation pour ainsi +dire exceptionnelle dans le mouvement présent. J'ignore +ce que je ferais à votre place; cependant, je puis vous +dire que si j'étais royaliste, légitimiste et catholique, +comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hésiterais +pas à me joindre à la duchesse de Berri, comme +à un principe.</p> + +<p>—Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien, +voilà ce qu'on me propose, voilà où l'on veut m'entraîner. +Et moi je répugne à de tels moyens, et j'attends mieux +de la Providence.</p> + +<p>—A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez à jouer +un rôle actif; car une révolution parlementaire ne peut +manquer de durer au moins un siècle, au point où en sont +les choses.</p> + +<p>—Un siècle! Le peuple n'attendra pas un siècle! +s'écria Horace, oubliant la question personnelle pour la +question générale.</p> + +<p>—Soyez donc d'accord avec vous-même, lui dis-je: ou +il y aura des révolutions violentes, et par conséquent des +conflits rapides et énergiques entre les citoyens, ou bien +il y aura de longs débats de paroles, une lutte patiente +de principes, un progrès sûr, mais lent, où nous n'aurons +rien à faire, vous et moi, qu'à profiter pour notre compte +des enseignements de l'histoire. C'est déjà beaucoup, et +je m'en contente.</p> + +<p>—Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour +ma part je compte bien aider à l'oeuvre, soit par la parole, +soit par les écrits, si je puis trouver une tribune ou +un journal.</p> + +<p>—En ce cas, vous n'hésitez pas à vous retirer de toute +émeute, et j'approuve votre fermeté courageuse, car la +tentation est forte, et moi-même qui ne puis y prendre +part, j'ai souvent de la peine à y résister.</p> + +<p>—Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit +Horace avec un peu d'emphase; mais je l'aurai, parce +que je dois l'avoir. Ma conscience me fait d'amers reproches +de m'être laissé entraîner à ces projets incendiaires; +je lui obéis. Vous m'avez rendu un grand service, Théophile, +de m'avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie.»</p> + +<p>Je ne voyais pas trop en quoi j'avais éclairci Horace +sur un point qu'il avait posé nettement dès le commencement +de l'explication; et, le trouvant si bien d'accord +avec lui-même, j'allais le quitter, lorsqu'il me retint.</p> + +<p>«Vous n'avez pas répondu à ma question, me dit-il.</p> + +<p>—Vous ne m'en avez point fait que je sache, répondis-je.</p> + +<p>—Pardieu! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu'un +de mes amis ou de mes prétendus coopinionnaires, si +Jean le bousingot, par exemple, pourrait s'arroger le +droit de me blâmer en me voyant renoncer aux folies de +la conspiration émeutière, pour rentrer dans cette voie +plus large et plus morale dont je n'aurais jamais dû sortir.</p> + +<p>—D'après ce que vous me dites, je vois, répondis-je, +que vous avez commis une faute. Vous vous êtes lié par +des promesses à quelque affiliation...</p> + +<p>—C'est mon secret,» reprit-il précipitamment. Puis +il ajouta: «Je ne connais ni affiliation, ni conspiration; +mais Laravinière est un fou, un exalté, comme bien vous +savez. Il n'en fait aucun mystère à ses amis, et personne +n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de +faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons +pas habité la même maison pendant plusieurs mois, sans +qu'il m'entretint de ses rêves révolutionnaires. Dans un +moment de désespoir de toutes choses et de complet +abandon de moi-même, j'ai désiré des émotions, des +combats, des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, +une mort tragique, à laquelle se serait attachée quelque +gloire. Je me suis livré comme un enfant, et, si je m'arrête +aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que je recule. +Dans son héroïsme grossier, il m'accusera d'avoir +peur, et je serai forcé peut-être de me battre avec lui +pour lui prouver que je ne suis point un lâche.</p> + +<p>—Dieu nous préserve d'un pareil incident! m'écriai-je. +Il vous faut éviter à tout prix la nécessité de vous couper +la gorge avec un de vos meilleurs amis. Mais je ne +crois pas qu'il y mette la violence et la brutalité que vous +supposez. Une franche et loyale explication de vos idées, +de vos principes et de vos résolutions, lui fera juger plus +sainement de votre caractère.</p> + +<p>—Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idées +ni principes. Ses résolutions ardentes sont le résultat de +ses instincts belliqueux, de son tempérament sanguin, +comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et il +m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave +que celui de l'irriter et de croiser l'épée avec lui: c'est +le bruit qu'il va faire de ma prétendue défection parmi +ses compagnons, bousingots, braillards et tracassiers, +qui ne savent que déclamer dans les estaminets, détonner +<i>la Marseillaise</i>, échanger quelques horions avec les +sergents de ville, et se dissiper avec la fumée du premier +coup de fusil. Je suppose que leurs folles entreprises +réussissent, que le peuple prenne parti pour eux et avec +eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit +culbuté, et qu'un essai de république commence; ces +jeunes gens-là, véritables mouches du coche, vont se +faire passer pour des héros. Il y a tant de charlatanisme +en ce monde, et les mouvements révolutionnaires favorisent +si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera +peut-être les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un +pied à l'étrier; et moi je serai rejeté bien loin, et taxé +par eux de m'être caché dans les caves au jour du danger. +Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois +des résultats sérieux. Savez-vous que les principaux chefs +de l'opposition de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence +sur les masses pour avoir désavoué l'émeute au 27 juillet, +et pour avoir à peine compris, le 28, que c'était une révolution? +A plus forte raison, moi, jeune homme obscur, +qui n'ai encore pour m'étayer et me développer que ce +misérable noyau d'étudiants bousingots, serai-je entaché +et comme flétri, au début de ma carrière, par les souvenirs +arrogants et les accusations stupides de ces gens-là? +Qu'en pensez-vous? Voilà ce que je vous demande.</p> + +<p>—Je vous répondrai, mon cher Horace, que tout est +possible, mais qu'il y a un moyen sûr d'échapper à de +pareilles accusations: c'est d'être logique, et de ne prendre +part à aucune action violente, le lendemain beaucoup +moins encore que la veille. Vous êtes philosophe comme +moi, ou révolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas +de terme moyen. Si vous conservez vos rêves d'ambition, +vous avez besoin de l'opinion des masses. Vous n'avez +encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire à cette +coterie, marcher avec elle, et lui obéir afin de la convaincre, +de l'éblouir et de la dominer plus tard. Si vous +pensez comme moi, que le moment n'est pas venu pour +les hommes sérieux de voir réaliser leurs principes; si +vous croyez (comme vous l'avez dit en commençant cette +conversation) que les entreprises où l'on vous pousse +compromettent la cause de la liberté, il faut être bien +résolu d'avance à ne pas chercher des avantages personnels +dans un résultat inespéré. Il faut remettre votre carrière +politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune, +vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation +par des moyens conformes à vos principes de morale.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image18.png"></p> +<br> + +<p>Horace ne me répondit rien, et revint avec moi tout +rêveur et tout triste. En arrivant à ma porte, il me remercia +de mes avis, les déclara logiques et rationnels, +et me quitta sans me dire à quel parti il s'arrêtait. Je +partais le lendemain matin.</p> + +<p>Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous +étions séparés, et craignant qu'il ne se portât à quelque +résolution dangereuse, j'allai chez lui, mais je ne le +trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le plus gracieux:</p> + +<p>«M. Dumontet est parti pour là province depuis une +heure, il a reçu une lettre de ses parents; madame sa +mère est à l'extrémité. Le pauvre jeune homme est parti +tout bouleversé. Il m'a laissé la moitié de ses effets en +dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours.»</p> + +<p>Je montai chez Laravinière. «Avez-vous vu Horace? +lui demandai-je—Non, me dit-il; mais Louvet l'a vu +monter en diligence d'un air aussi peu affligé que s'il +allait hériter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mère.</p> + +<p>—Vraiment, vous le haïssez trop, m'écriai-je; vous êtes +cruel pour lui; Horace est un bon fils, il adore sa mère.</p> + +<p>—Sa mère! répondit Jean en levant les épaules; elle +n'est pas plus malade que vous et moi.»</p> + +<p>Il ne voulut pas s'expliquer davantage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV.</h3> + +<p>Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de +nos campagnes; mais il ne passa point la rivière, et les +habitants de la rive gauche, desquels nous faisions partie, +furent préservés. Dans l'attente d'une irruption toujours +possible, je restai dans ma petite propriété, voyant tous +les jours la famille de Chailly, dont le château était situé +à la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude +sur ma vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants +dont elle était beaucoup plus occupée que leur +mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie. Cette dernière, +quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières, +me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât +d'esprit, ni de caractère. Elle avait certaines qualités +brillantes à l'extérieur, qui attiraient également les +gens très-affectés et les gens très-ingénus: ceux-ci, la +prenant de bonne foi pour la femme supérieure qu'elle +voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions, +moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être +reconnus pour hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait +à Chailly comme à Paris, une petite cour assez ridicule, +et même plus ridicule qu'à Paris; car elle la recrutait de +plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés +dont elle se moquait cruellement avec les élégants de +meilleur aloi qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres +jeunes gens du cru se guindaient pour être à la hauteur +de son bel esprit, et n'en étaient que plus sots; mais ils +montaient à cheval avec elle, la suivaient à la chasse, +bourdonnaient sur sa piste; où papillonnaient autour de +son étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis +que pour faire nombre au cortège, et afin que les femmes +de la province eussent à dire, avec dépit, que la vicomtesse +accaparait tous les hommes du département.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image19.png"></p> +<br> + +<p>La comtesse, habituée à la haute tolérance de la +bonne compagnie, menait une vie à part dans le château. +Elle surveillait les enfants, les précepteurs et gouvernantes, +les travaux de la terre et l'ordre de la maison. +Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si +nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des +égards et des gracieusetés où l'affection n'entrait cependant +pour rien. Le vicomte, son fils, était un personnage +fort nul, indulgent par insouciance, et très-disposé à +tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le gênerait +en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser +son bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le +faire prospérer avec sa mère. Il était presque toujours à +Paris, et, pour se faire pardonner ses absences un peu +équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des nombreuses +emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse. +C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le +secret de leur bonne intelligence. Le pauvre homme +aimait ses enfants instinctivement, et sa mère avec plus +de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour personne; +mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de +donner à ses enfants une bonne direction. Tout dans +cette famille respirait extérieurement l'union et l'harmonie, +quoique en réalité ce ne fût pas une famille, et que, +sans le dévouement absolu et infatigable de la veille +femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas +été possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous +le même toit.</p> + +<p>J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je +reçus un billet d'Horace, daté de sa petite ville, «Ma +mère est sauvée, me disait-il. Je retourne à Paris la semaine +prochaine; je passe à vingt lieues de chez vous. +Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller +causer avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous +ont vu naître. Un mot, et je trace mon itinéraire en conséquence.»</p> + +<p>Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais +répondu à ce billet par une invitation empressée; mais +lorsque Horace arriva, elle ne lui en fit pas moins les +honneurs de notre humble manoir avec l'obligeance digne +et simple dont elle ne pouvait se départir.</p> + +<p>Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade +que son mari l'avait écrit à Horace sous l'influence +d'une première inquiétude. Le choléra n'avait pas été par +là, et Horace avait trouvé sa mère presque rétablie; mais +il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses parents, +et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec +eux le reste de l'été.</p> + +<p>«Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, dit-il, +et j'ai senti cette fois plus vivement que jamais que +j'en ai fini avec mon pauvre pays. Quelle existence, mon +ami, que cette économie sordide à l'abri de laquelle on +végète là, sans honneur, sans jouissance et sans utilité! +Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroûtés +et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois +mois entiers, je vous jure que je me brûlerais la cervelle.»</p> + +<p>Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de +contrôle un peu taquin, et l'obscurité un peu forcée des +petites villes, étaient inconciliables avec les goûts et les +besoins que l'éducation avait créés à Horace. Ses bons +parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi, et cependant +ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de +leur ambition. Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses +de ce jeune homme qu'ils voyaient si dédaigneux +des plaisirs de leur endroit, le bal public, le café, les +actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de +l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux, et qu'il n'avait +pas la force de leur cacher. Son intolérance pour leur +prudence en matière de politique, son mépris acerbe +pour leurs vieux amis, son dégoût devant les caresses +et les avances des parents campagnards, sa mélancolie +sans cause avouée, ses déclamations contre le siècle de +l'argent (avec de si grands besoins d'argent), son humeur +sombre et inégale, ses mystérieuses réticences +lorsqu'il était question de femmes, d'amour ou de mariage, +c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants +pour eux, et surtout pour la pauvre mère, qui +voulait découvrir en lui quelque cause de malheur exceptionnel, +inouï, ne voyant pas que les autres enfants de +sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui +leur sort.</p> + +<p>Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent +toute l'anxiété de sa famille, tout l'ennui qu'il en avait +ressenti, et tous les torts qu'il avait eus, quoiqu'il ne +me les avouât qu'en les présentant comme des conséquences +inévitables de sa position. Il était <i>obsédé</i> des +questions inquiètes que son père s'était permis de lui +faire sur ses études et sur ses projets. Il était <i>supplicié</i> +par les recommandations et les instances de sa mère, +relativement à son travail et à sa dépense. Enfin, après +avoir récriminé, déclamé, pleuré de rage et de tendresse +en me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers +et insupportables auteurs de ses jours, il conclut à un +besoin immodéré de se distraire, afin de secouer tous +ses dégoûts, et il me demanda de le mener au château +de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de +chasse se préparait.</p> + +<p>Une heure après, il fut invité par la comtesse elle-même, +qui vint, au milieu de sa promenade, se reposer +un instant chez moi, comme elle le faisait souvent. Elle +avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et avait +conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut +frappé de l'amicale familiarité avec laquelle cette grande +dame s'assit auprès de la fille du peuple, de la maîtresse +du carabin, et lui parla simplement et affectueusement. +Il remarqua aussi le bon sens et la dignité +qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A +partir de ce jour il eut pour elle un respect qui se démentit +rarement, et abjura presque toutes ses anciennes +préventions.</p> + +<p>L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune +pour la vicomtesse, qui commençait à s'ennuyer de son +entourage, et qui se souvenait d'avoir trouvé de l'esprit +et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit d'agréables +reproches de l'avoir négligée à Paris.</p> + +<p>«Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui dit-elle +avec ce ton où la flatterie tenait de si près à la moquerie +qu'il était difficile de savoir jamais laquelle des +deux l'emportait; nous le serons peut-être moins ici; et +d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile.</p> + +<p>—C'est cette considération qui m'a donné le courage +de me présenter devant vous, Madame,» répondit +Horace avec une humilité impertinente qui ne fut pas +mal reçue.</p> + +<p>La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable +esprit qu'en véritable mérite. Elle ne cherchait dans un +homme qu'une seule capacité, celle qui consiste à savoir +louer et aduler une femme. Au premier coup d'oeil elle +se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur +l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise +pour elle sur cet esprit-là, elle ne se donnait point de +peine inutile, et le traitait tout de suite en ennemi. En +cela consistait tout son tact. Elle ne se compromettait +vis-à-vis de personne, et ne reculait devant aucune inimitié. +Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas +craindre les adversaires. Pour juger les hommes qui +l'approchaient, elle n'avait donc qu'un poids et qu'une +mesure: quiconque ne l'appréciait pas était tenu, sans +retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un +sot; quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer +par elle, était noté et enrôlé d'avance dans la +brigade de ses favoris ou de ses protégés. Les manières +timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui plaisaient; +mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage. +Froide et maladive, elle ne pouvait pas être tout à +fait galante; mais elle était coquette et dissolue à sa manière, +et donnait de prétendus droits sur son coeur, +toutes sortes d'espérances, et du minces faveurs, à plusieurs +hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire +croire à chacun, qu'il était le premier et le dernier qu'elle +eût aimé ou qu'elle dût aimer. Comme il n'est point de +méchant caractère qui n'ait, comme on dit, les qualités +de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle +n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait +pas les principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait +beaucoup d'indépendance dans ses idées et d'excentricité +dans sa conduite. Elle ne croyait à aucune vertu; +mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres +femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement +les femmes du monde. Elle le faisait sans ménagement +et sans malice, ne se piquant pas de pudeur à cet +égard, et n'en ayant pas plus que de passion.</p> + +<p>Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité +féminine qui recherchait son hommage. Il l'accepta +d'emblée, non-seulement parce qu'elle était riche, patricienne, +courtisée et parée, et que tout cela était neuf +et séduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait absolument +la même manière de juger les gens, et de les +prendre, comme elle, en affection ou en antipathie selon +qu'il était goûté ou dédaigné. Dès le premier jour où le +regard de la vicomtesse avait croisé le sien, ce mutuel +besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était +manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps +à corps, se défiant et s'attirant comme deux champions +avides de mesurer leurs forces et de se glorifier aux dépens +l'un de l'autre.</p> + +<p>La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes +qu'elle ferait le lendemain. D'abord elle apparut dès le +matin sur le perron, en robe de chambre si blanche, si +fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona chantant +la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les +chevaux, elle se costuma en amazone du temps de +Louis XIII, risquant une plume noire sur l'oreille, qui +eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et qui était +fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de +Chailly. Au retour de la chasse, elle fit une toilette de +campagne d'un goût exquis, et se couvrit de tant de +parfums qu'Horace en eut la migraine.</p> + +<p>Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'équiper +en chasseur convenable, et grâce à ma garde-robe, +il s'improvisa un costume qui ne sentait pas trop le basochien +de Paris. Je le prévins que mon cheval était un +peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent +en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier +fut sous le feu des regards de la châtelaine, il ne +tint compte de mes avis, et eut de rudes démêlés avec +sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement +gouverner un cheval.</p> + +<p>«Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement +le comte de Meilleraie, adorateur principal de +la vicomtesse; vous vous ferez écraser contre la muraille.»</p> + +<p>Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour +prouver qu'il la méprisait, il fit cabrer son cheval avec +rage. Il était hardi et solide, quoiqu'il eût peu de leçons +de manège, et sachant bien qu'il ne pouvait lutter +d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants +qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins +les éclipser par son audace. Il réussit à effrayer la dame +de ses pensées, au point qu'elle le supplia en pâlissant +d'avoir plus de prudence. L'effet était produit, et le +triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les +femmes prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes +soutinrent que c'était un genre détestable, et qu'aucun +d'eux ne voudrait prêter son cheval à un pareil fou; +mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait faire +de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance. +Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie +d'Horace était en son honneur, elle lui en sut un +gré infini, et s'occupa de lui seul tout le temps de la +chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la quittant +presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même +toute l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait pas +plus chasser que manier un cheval, et comme il n'y eût +fait que des fautes, il affecta un profond mépris pour +cette passion grossière.</p> + +<p>«Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de +Chailly, qui voulait provoquer une réponse galante.</p> + +<p>—J'y viens pour être auprès de vous,» répondit-il +sans façon.</p> + +<p>C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les +circonstances servaient bien Horace; car cette brusque +déclaration qu'il lui jetait à la tête, et qu'un peu plus de +savoir-vivre lui eût fait tourner plus délicatement, sembla +à celle qui la recevait l'effet d'une passion violente et +prête à tout oser. Cette femme, d'une beauté contestable +et d'un coeur problématique, n'avait jamais été aimée. On +l'avait attaquée et poursuivie par curiosité ou par amour-propre. +Jamais on ne l'avait désirée, et elle ne désirait +rien tant elle-même que d'inspirer un amour emporté, +dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût +et de fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait +peut-être qu'un tel amour éveillerait en elle les émotions +d'un enthousiasme qu'elle ne connaissait pas. Mais ce +qu'il y a de certain, c'est que son imagination était satisfaite +à tous autres égards; que sa vanité était blasée sur +les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle +n'avait jamais éprouvé les transports que la beauté +allume et que la passion entretient. Elle était lasse d'adulations, +de soins et de fadeurs. Elle voulait voir faire des +folies pour elle; elle voulait, non plus de l'excitation, mais +de l'enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce rôle +d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait +faire cesser la langueur et l'ennui des vulgaires amours.</p> + +<p>Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans +sa vie, et elle l'avait conservé. C'était le marquis de +Vernes, qui, à l'âge de cinquante ans, avait été son premier +amant. Il y avait de cela une vingtaine d'années, et +le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais été certain. +Ami de la maison, ce roué habile avait profité des +premiers sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de +Chailly avait donnés à sa femme. Il avait été le confident +des chagrins de Léonie, et il en avait abusé pour séduire +une enfant sans expérience, qui le regardait comme un +père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu +d'autre défaut que la vanité; cet affreux début dans la +vie, avec un vieux libertin, développa des vices dans son +coeur et dans son intelligence. Elle eut horreur de sa +chute, se sentit avilie, et se crut perdue à jamais, si, à +force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à +s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible +au remords, mais parce que, dans l'espèce de morale +qu'il s'était faite de ses vices, il tenait à honneur de ne +pas flétrir une femme aux yeux du monde et aux siens +propres. C'était un homme singulier, mystérieux, profond +en ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de +laquelle régnait une sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, +mais éloigné de cette carrière par les événements +de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète à satisfaire +ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale. +Par exemple, il se piquait d'être ce que les femmes +du monde appellent un <i>homme sûr</i>; et bien qu'à son regard +doucereusement cynique, à ses propos délicatement +obscènes, à son ton finement dogmatique en matière de +galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le +débauché de premier ordre, jamais le nom d'une de ses +maîtresses, fût-elle morte depuis quarante ans en odeur +de sainteté, ne s'était échappé de ses lèvres; jamais une +femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il ne +s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé. +Aussi le nombre de ses conquêtes avait été fabuleux, +quoiqu'il eût toujours été fort laid. N'aimant point par le +coeur, et sachant bien qu'il ne devait ses triomphes qu'à +son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout il +s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus +longtemps que ne le font les hommes qu'on aime, et qui +nuisent à la réputation et au repos. Tant qu'il désirait, il +était le persécuteur le plus dangereux du monde, et fascinait +par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il +possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais +encore utile et précieux. Il se conduisait généreusement, +faisait les actes du dévouement le plus délicat, travaillait +à réparer l'existence de la femme qu'il avait souillée, en +un mot, relevait en public, par sa tenue, ses discours et +sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue en +secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement, +soumettant toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, +tromper, soumettre et conserver. Au premier +acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au second, le +honte et la crainte; au troisième, la reconnaissance et +même une sorte de respect: bizarre résultat de l'amour +à la fois le plus déloyal et le plus chevaleresque qui soit +jamais passé par une cervelle humaine.</p> + +<p>La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes +du marquis. Désormais elle était la femme à laquelle +il se montrait le plus dévoué. Le drame immonde +de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui, avec +elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé +chez elle le moindre entraînement, et il avait été forcé +d'attaquer et de flatter sa vanité, plus ingénieusement et +plus patiemment peut-être qu'il ne l'avait fait de sa vie. +Sa triste victoire avait excité chez Léonie un dégoût profond, +un ressentiment amer, voisin de la haine et de la +fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa +famille, de demander vengeance à son mari, même de se +faire justice elle-même en le poignardant. Cette réaction +violente n'était pas chez elle l'effet de la vertu outragée, +mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si hautaine +et si éprise d'elle-même, appartenir à un homme +vieux, laid et froid! Elle en faillit mourir, et ce fut là le +le plus grand chagrin de sa vie. Le marquis en fut effrayé, +lui qui ne l'avait jamais été; aussi travailla-t-il à la rassurer +et à la relever à ses propres yeux avec un soin et un +zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en ce +genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans +une âme si dédaigneuse et si vindicative un souvenir +odieux. Il alla jusqu'à jouer le remords, le désespoir et la +passion, et il le fit si bien, que la vicomtesse crut être le +premier amour de ce vieillard blasé. Son premier soin +fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât +son amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se +doutât de son plan et s'aperçût de son concours. Léonie +ne savait pas que le marquis avait agi ainsi avec toutes les +femmes dont il avait voulu rester l'ami; et puis il fit pour +elle cette différence, qu'avec les autres il avait parlé en +philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla +en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de +s'arracher le coeur en se donnant un rival; et comme elle +aimait à se croire capable d'inspirer un sentiment sublime, +elle accepta le rôle nouveau qu'il venait de créer +pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer une +reconnaissance exaltée; et ils jouèrent ensemble cette comédie +tout le reste de leur vie. Il fut le confident résigné +de tous ses caprices et l'entremetteur sentimental de +toutes ses intrigues. Trop vieux désormais pour prétendre +au partage, il s'en consola en se voyant prôné et cajolé +ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine +de leur intimité, mais qui le déclarait l'homme le +plus remarquable, le plus grand esprit, et le plus beau +caractère qu'elle eût jamais rencontré. Les femmes de +seconde et de troisième jeunesse, qui avaient connu le +marquis à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette +amitié filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir +deviné la cause; et lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre +elles de dire <i>amen</i> à tous les éloges que décernait Léonie +au marquis, c'était quelque chose d'assez curieux que la +contenance chaste et calme de ces deux femmes qui espéraient +se tromper réciproquement, et qui savaient très-bien +l'amer secret l'une de l'autre.</p> + +<p>Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le +penchant de la vicomtesse pour Horace. Comme, au +point de vue de la prudence, qui est toute la morale du +monde, il ne lui avait jamais donné que de bons conseils, +il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il +ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front +du jeune roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse +à descendre de cheval, que ses espérances avaient +couru le grand galop. Il pénétra dans les appartements de +Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de ces +soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on +ne se gêne pas. Assister à la toilette des dames était un +privilège de l'ancien régime auquel l'âge du marquis l'autorisait +encore.</p> + +<p>«Ah ça! ma chère enfant, dit-il à Léonie, j'espère +que si vous vous coiffez pour ce beau brun qui nous est +tombé des nues, vous n'allez pas du moins vous coiffer +de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui cause bien, +j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous +convient pas.</p> + +<p>—Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne +me défendrai pas de cette supposition, répondit la vicomtesse +en riant; mais dites-moi toujours pourquoi cet +homme-là ne me conviendrait pas.</p> + +<p>—Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante +et la plus perspicace de la terre.</p> + +<p>—Ma perspicacité ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait +à lui la moindre attention.</p> + +<p>—En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à +qui ce mensonge n'en imposait nullement: ce monsieur-là +est un homme de rien, un être commun, une <i>espèce</i> +en un mot.</p> + +<p>—Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la +vicomtesse; vous oubliez toujours que je date mes opinions +et mes idées d'après la révolution.</p> + +<p>—Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus +de préjugés que vous, ma chère vicomtesse; mais il y a +des faits, et je les observe. Les gens d'une certaine classe +peuvent avoir des qualités qui nous manquent; mais ils +ont aussi des défauts que nous n'avons pas, et qui ne +peuvent pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse +ni le talent, ni l'instruction, ni l'énergie; mais je leur refuse +positivement le savoir-vivre.</p> + +<p>—Est-ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomtesse +d'un air distrait; je n'y ai pas pris garde.</p> + +<p>—Il n'en a pas manqué encore; il n'en manquera pas, +tant qu'il ne s'agira que de se tenir parmi vos humbles +serviteurs. Il ne pourrait, dans cette situation, que manquer +parfois d'usage, et vous savez que je n'attache pas +d'importance à de telles misères; mais si vous releviez à +une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez +bientôt, comme tous ses pareils en pareil cas, manquer +de tact, de réserve, de goût et de tenue, et vous +auriez bientôt à rougir de lui.</p> + +<p>—Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire +forcé, vous en parlez comme d'une chose arrêtée dans +ma pensée, et je n'ai pas seulement songé à regarder +comment il a le nez fait.»</p> + +<p>Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, +et, s'il s'en fût douté, il l'aurait certainement indisposé +encore plus par sa hauteur et ses bravades. Mais +le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner l'empire +qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle +vicomtesse. Il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante +admiration que lui inspiraient les gens de qualité. +Malgré tout son républicanisme, Horace était aristocrate +dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot pittoresque +du Misanthrope: «<i>La qualité l'entête</i>.» Il éprouvait +pour ce monde-là une tolérance politique sans bornes, +une sympathie de nature. Il ne pouvait voir un crime +dans les habitudes d'élévation et de grandeur, lui qui +était dévoré du besoin de ces choses, et qui se sentait fait +pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne compagnie +sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson +par ses manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance +d'y réussir bien vite. Cette facilité à se transformer, cette +absence de raideur et de crainte, lui donnaient véritablement +un grand charme. Il faisait vingt gaucheries dont +pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le premier +et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon +d'ignorer ce qu'on ne lui avait pas appris, déclarant +à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais vu le monde, +et ne montrant ni fausse honte ni sot orgueil. Le laisser-aller +de la campagne venait à son secours. La vicomtesse +affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était possible, +et de friser le mauvais ton dans son enjouement +avec une mesure toujours exquise. Elle riait de tout son +coeur des maladresses du nouveau venu, après les avoir +bien provoquées; mais elle n'en riait que devant lui et +avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et +d'ouverture de coeur, que, malgré toutes les préventions +de l'entourage, il gagna en un jour toutes les sympathies, +même celle du comte de Meilleraie, qui ne prit de lui +aucun ombrage, se confiant dans la supériorité de ses +belles manières. Par malheur, le comte attribuait à ces +manières une importance dont la vicomtesse ne faisait +plus aucun cas depuis douze heures. Horace était cent +fois plus aimable, avec sa tenue étourdie et dégagée, que +le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce dernier +mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace, +qui le lui demandait naïvement, ce que signifiait +littéralement le premier.</p> + +<p>Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au +salon; à minuit on prit le thé, et à deux heures du matin +on causait encore avec animation autour de la table chargée +de fruits et de friandises sur lesquels Horace faisait +main basse sans cérémonie. Le comte de Meilleraie, qui +savait combien Léonie était romantique (au point de déclarer +que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, était le +seul homme qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui +qui l'avait inquiété le matin se présenter sous un aspect +aussi prosaïque. Il le bourrait de pâtisseries et de confitures, +enchanté de voir la vicomtesse rire aux éclats de +cette voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour +Horace, qui se prêtait si bien à ce rôle d'homme sans +conséquence. Mais la vicomtesse riait pour la première +fois de sa vie sans ironie; elle comprenait qu'Horace se +dévouait à la divertir pour être admis, n'importe à quel +prix, dans son intimité. Elle l'avait entendu parler mieux +qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant +plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des +fossés et des barrières devant lesquels tous avaient reculé, +parce qu'il y avait en effet dix chances contre une +de s'y briser. Elle savait donc qu'il était supérieur à eux +tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là, accepter +le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon +elle, un acte de dévouement admirable et la preuve d'un +amour sans bornes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI.</h3> + +<p>Mais celui qui, après elle, se laissa le plus gagner à +l'apparente bonhomie d'Horace, fut son antagoniste déclaré, +le vieux marquis de Vernes. Avec celui-là, Horace +ne joua pas de rôle; il s'engoua sur-le-champ de ce caractère +de grand seigneur, de ces gravelures princières, +et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient +un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu +les marquis du bon temps que sur la scène, voir poser +dans la vie réelle un échantillon de cette race perdue est +une véritable bonne fortune. Horace, sans songer que +les courtisans de la royauté absolue avaient dégénéré dans +leur genre, tout aussi bien que les preux de la féodalité, +crut voir un Lauzun ou un Créqui dans le marquis de +Vernes. Peu s'en fallut qu'il n'y vît, en d'autres moments, +un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration +qui se résumaient dans le désir de l'égaler et de le +copier autant que possible. Horace avait une telle mobilité +d'esprit, il était si impressionnable, qu'il ne pouvait +se défendre de l'imitation. Il n'y avait pas trois jours qu'il +allait au château, que déjà il s'essayait devant nous à +prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu'il +me conjura de lui donner une des tabatières de mon père +afin de s'exercer à semer élégamment du tabac sur sa +chemise, copiant l'indolence gracieuse du vieillard, aussi +bien que pouvait le faire un étudiant de seconde année, +c'est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie +l'en avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublié +que le modèle était assez près de nous pour ôter à son +plagiat toute apparence d'originalité. Mais il n'en resta +pas moins décidé à singer le marquis devant tous ceux qui +ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison du +maître avec l'écolier.</p> + +<p>Grâce à une des anomalies nombreuses de son caractère, +tandis qu'il nous rendait témoins de ses tentatives +d'affectation, à un quart de lieue de là, sous les yeux de +la vicomtesse, il déployait tous les charmes de la simplicité. +Qui eût pu deviner que c'était là encore un rôle, et +toujours une manière d'être arrangée pour l'effet? Horace +avait, certes, une ingénuité réelle; mais il s'en servait et +s'en débarrassait suivant l'occurrence. Quand elle lui +réussissait, il s'y laissait aller, et il était <i>lui-même</i>, +c'est-à-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il entrait +dans n'importe quel rôle, avec une facilité inconcevable, +et il dominait quand il n'avait pas affaire à trop forte +partie. Ce jeu-là eût été bien dangereux avec le vieux +marquis, qui en savait plus long que lui, et encore plus +avec la vicomtesse, élève du vieux roué, et capable de +lutter avec avantage contre son maître lui-même. Aussi +Horace, prenant le parti d'être naturel, les séduisit tous +deux. Le marquis n'aimait pas les jeunes gens, bien que, +dans la société des femmes auxquelles il s'était voué, il +fût forcé de vivre sans cesse au milieu d'eux; mais Horace +lui témoigna tant de sympathie, l'écouta si avidement, +s'égaya de si grand coeur à ses vieilles anecdotes, +lui fit tant de questions, lui demanda tant de +conseils, en un mot le prit si aveuglément pour guide et +pour arbitre, que le vieillard, plus vain encore que méchant, +s'engoua de lui à son tour, et déclara, même à la +vicomtesse, que c'était là le plus aimable, le plus spirituel +et le meilleur jeune homme de toute la génération +nouvelle.</p> + +<p>Horace, se voyant goûté, se livra entièrement. Il prit +le marquis pour confident, et le conjura de lui enseigner +à plaire à la vicomtesse. Alors il se passa dans l'esprit du +maître quelque chose d'assez étrange; il devint pensif, +sérieux, presque mélancolique, et frappant sur l'épaule +de son élève;</p> + +<p>«Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans une +situation bien délicate. Donnez-moi quelques heures pour +y songer, et jusqu'à ce soir pour vous répondre.»</p> + +<p>Le ton solennel du marquis, auquel il était loin de +s'attendre, enflamma la curiosité d'Horace. D'où vient +que cet homme qui, dans les épanchements railleurs, faisait +si bon marché de toute morale, prenait un air grave +quand il s'agissait de Léonie? Était-elle donc une femme +à part, même aux yeux de ce contempteur de toute pudeur +humaine? Jusque-là elle lui avait semblé dégagée +de préjugés (c'est ainsi qu'elle appelait ce que d'autres +appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun en +fait d'amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de +ce qu'elle n'imposait aucun frein à ses penchants, était-ce +à dire qu'elle pût en avoir d'assez prononcés pour favoriser +un nouveau venu au milieu d'une phalange d'aspirants +mieux fondés en titre? N'avait-elle point fait un +choix parmi ceux-là? Le comte de Meilleraie n'était-il +pas son amant? Était-il possible de le supplanter, et +toutes ces avances qu'on semblait lui faire n'étaient-elles +pas un piège qu'on lui tendait pour le forcer à se ranger +au plus vite parmi les amants rebutés?</p> + +<p>Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinée, le +marquis rêvait de son côté à la conduite qu'il tracerait à +son jeune ami. Dans ce moment-là, le vieux diplomate +était complètement dupe de son disciple. Il le jugeait si +candide, si passionné, si généreux, qu'il était effrayé des +conséquences de son amour pour une femme aussi habile, +aussi froide, aussi personnelle que l'était la vicomtesse. +Il craignait des orages qu'il ne pourrait plus conjurer; et +comme toute la tactique enseignée par lui à Léonie consistait +à se préserver toujours du scandale, il ne savait +comment concilier l'espèce d'affection qu'il avait réellement +pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre +flatté lui avait fait concevoir pour Horace.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le parti +d'être sincère, comme si la franchise d'Horace eût exercé +sur lui le même magnétisme que sa propre rouerie exerçait +sur ce jeune homme.</p> + +<p>«Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de +la lune, les allées désertes du jardin anglais, je vais vous +parler net. Je crois, de toute mon âme, que vous êtes +épris de la vicomtesse, et je ne crois pas impossible qu'elle +vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations (et +vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore +capable d'écouter un bon conseil, vous renoncerez à +pousser votre pointe dans ce coeur-là.</p> + +<p>—J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons à me +donner, répondit Horace; et vous n'en devez pas manquer, +monsieur le marquis, car vous avez pesé les vôtres +toute la journée.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous +abstenir, sauf à deviner plus tard mes raisons vous-même?</p> + +<p>—Comment pouvez-vous me demander pareille chose, +vous qui connaissez si bien le coeur humain? Plein de foi +en vous, je vous promettrais en vain ce que je ne pourrais +pas tenir.</p> + +<p>—Eh bien, je vais tâcher de vous convaincre. Avez-vous +déjà aimé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>~-Quelle espèce de femme?</p> + +<p>—Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente +et dévouée.</p> + +<p>—Fidèle?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Fûtes-vous jaloux?</p> + +<p>—Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.</p> + +<p>—Comment l'avez-vous quittée?</p> + +<p>—Ne me le demandez pas; j'ai été ridicule ou odieux, +je ne sais pas lequel.</p> + +<p>—Mais est-ce fini avec elle?</p> + +<p>—Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont +le souvenir me navre, et dont vous ne me conseillerez pas +de rire, j'en suis certain: elle s'est suicidée.</p> + +<p>—Ah! voilà qui est bien, très-bien, dit le marquis +avec beaucoup de sérieux; je vous félicite. Cela ne m'est +jamais arrivé. Un suicide! C'est superbe cela, mon cher, +à votre âge. Qu'on le sache, et toutes les femmes sont à +vous. Oui-da! vous êtes appelé à une belle carrière! +Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre +temps et de choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris +ce suicide? avez-vous été très-frappé?</p> + +<p>—Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. +Je ne conçois pas que vous m'interrogiez sur +un sujet si délicat; mais dussiez-vous me mépriser pour +ma faiblesse, je vous dirai que j'ai été bien près de me +brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.</p> + +<p>—Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis +poursuivant toujours son interrogatoire avec le plus grand +sang-froid. Vous n'avez pas pris des pistolets? Vous ne +vous êtes pas blessé? Allons, dites, vous n'avez pas fait +une pareille niaiserie?»</p> + +<p>Horace resta interdit, partagé entre l'indignation que +lui inspirait le calme cynique de son maître, et le besoin +de voir excuser sa propre légèreté. Le marquis reprit +avec la même aisance:</p> + +<p>«Vous étiez donc bien amoureux?</p> + +<p>—Au contraire, répondit Horace, je ne l'étais pas +assez. C'était une femme trop parfaite: je m'ennuyais de +la vie avec elle.</p> + +<p>—Et elle s'est tuée pour vous rattacher à l'existence? +C'est bien beau de sa part. Ah çà! exigez-vous qu'à l'avenir +on se tue pour vous?»</p> + +<p>Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifié du suicide de +Marthe que par un mouvement de vanité, sentit qu'il +avait fait là une sottise; le marquis l'en avertissait par +ses railleries. Confus et irrité, il se laissa accabler quelques +instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus tenir.</p> + +<p>«Monsieur le marquis, dit-il, j'espérais mieux de votre +supériorité. Il n'y a pas de gloire à écraser un pauvre +diable quand on est grand seigneur, et un enfant quand +on a des cheveux blancs. Vous me trouvez fat et ridicule +d'aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si vous êtes autorisé +à vous moquer de moi...</p> + +<p>—Que feriez-vous dans ce cas-là? dit le marquis vivement.</p> + +<p>—Que pourrais-je faire vis-à-vis d'une femme et +d'un...</p> + +<p>—Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la +phrase d'Horace avec calme. Eh bien, voyons! vous vous +retireriez tout penaud?</p> + +<p>—Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit +Horace avec énergie; peut-être accepterais-je le défi, sauf +à en sortir vaincu; mais du moins je ne céderais pas +sans combattre.</p> + +<p>—A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la +main. Voilà comme j'aime à entendre parler. Maintenant +écoutez-moi. Je ne me moque pas, je vous estime, et je +vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et de +fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si +vous voulez que je parle d'une façon plus moderne, le +<i>drame</i> des passions. Vous n'avez pas d'expérience, mon +cher ami.</p> + +<p>—Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais +conseil.</p> + +<p>—Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore +pendant cinq ou six ans aux femmes enthousiastes et +folles qui se tuent par amour ou par dépit. Quand vous +en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous serez mûr +pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement +aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde.</p> + +<p>—C'est une leçon? je l'accepte; mais je la veux entière +et sérieuse afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans +dédain, sans méchanceté, Monsieur, une femme du monde +est donc bien forte, bien invincible pour un homme qui +n'est pas du monde?</p> + +<p>—Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre +comme vous l'entendez la plus forte de ces femmes-là. +Vous voyez que je ne suis ni dédaigneux, ni méchant pour +vous.</p> + +<p>—En ce cas... achevez, dites tout.</p> + +<p>—Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de +triompher des désirs et de la curiosité d'une femme. Ceci +n'est rien. Sans jeunesse, sans beauté, avec quelque esprit +seulement, on y parvient tous les jours. Maie n'être +pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu'on +appelle la <i>réflexion</i>, voilà ce qui n'est pas donné à tous, +et ce qui demande un certain art. Vous pourriez dès cette +nuit, par surprise, obtenir ce qu'on répute la victoire. +Mais vous pourriez bien aussi être éconduit demain soir, +et rencontrer après-demain votre conquête sans qu'elle +vous rendît seulement un salut.</p> + +<p>—En est-il ainsi? sont-ce là leurs façons d'agir?</p> + +<p>—Ce sont là leurs droits; qu'y trouvez-vous à redire? +Nous les obsédons; nous violentons leurs pensées, leur +imagination, leur conscience; à force de ruse et d'audace +nous arrachons leur consentement, et elles ne pourraient +pas se raviser au moment où notre désir perd son intensité +avec sa puissance! Elles ne pourraient pas se venger +d'avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à la +première occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans +pour leur interdire le jugement et la liberté?</p> + +<p>—Vous avez raison, et je commence à comprendre. +Mais quelle est donc cette science mystérieuse sans laquelle +on ne peut leur plaire plus d'un jour?</p> + +<p>—Eh mais, c'est la science de ne jamais déplaire! +C'est une grande science, croyez-moi.</p> + +<p>—Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre,» dit Horace.</p> + +<p>Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète +pour lui-même et avec le pédantisme de sa vanité satisfaite +par les sacrifices humiliants et les intrigues puériles +d'un demi-siècle de galanterie, exposa longuement ses +plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité +que s'il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science +profonde, un secret important à l'avenir des hommes. +Horace l'écouta avec stupeur, et se retira tellement bouleversé +et brisé de tout ce qu'il venait d'entendre, qu'il +en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait à admirer le +marquis; mais, malgré lui, il avait été saisi d'un tel dégoût +à la peinture de ces profanations de l'amour, et à +l'idée de ces froides machinations, qu'il ne put se décider +à retourner au château le lendemain. Il resta trois jours +sous le coup de ces révélations mortelles, ne croyant plus +à rien, regrettant ses illusions avec amertume, rougissant +tantôt de ce monde où il s'était jeté avec tant d'ardeur, +tantôt de lui-même, qu'il sentait si inférieur, dans l'art du +mensonge, et ne songeant plus à la vicomtesse, qu'il +voyait désormais, à travers les analyses sèches et rebutantes +du marquis, comme un cadavre informe sortant +d'un alambic.</p> + +<p>Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu +bien du chemin dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait +arrangé dans sa tête un roman qu'elle ne voulait pas laisser +au premier chapitre. D'une longue-vue placée sur le +perron élevé du château, elle voyait distinctement notre +maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua +Horace se promenant à quelque distance, dans un lieu +découvert touchant à l'extrémité du parc de Chailly. Elle +alla s'y promener comme par hasard, le rencontra, marcha +longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de son +esprit, et ne l'amena pourtant pas à lui faire une déclaration. +Horace avait été si frappé des instructions du +marquis, il était si épouvanté de la science qu'il lui avait +donnée, que, malgré l'ivresse de vanité où le plongeaient +les avances sentimentales de Léonie, il se sentit la force +de résister. Il eut cette force bien longtemps, c'est-à-dire +environ trois semaines, phase immense entre deux êtres +qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus +par aucune considération morale. Peut-être le courage de +ce jeune homme eût offensé et rebuté la vicomtesse s'il +eût persisté davantage. Mais le marquis de Vernes, qui +craignait le choléra tout en feignant de le braver, ayant +ouï dire qu'un cas s'était manifesté sur la rive gauche de +la rivière, prétexta une lettre de son banquier qui le forçait +de retourner à Paris, et partit le jour même. Privé +de son mentor, Horace n'eut plus de force. La vicomtesse, +piquée au vif, se voyant désirée, et ne pouvant +concevoir où un enfant sans expérience prenait l'énergie +de suspendre des poursuites d'abord si vives, avait résolu +de vaincre, et chaque jour elle imaginait de nouvelles +séductions. Cent fois elle le vit prêt à fléchir, et tout à +coup il s'arrachait d'auprès d'elle, ému, bouleversé, mais +n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait à la sympathie, +à l'amitié. La vicomtesse, au milieu de ses plus +délicieux abandons, savait reprendre à temps son sang-froid, +et se tirer des mauvais pas où elle s'était risquée, +avec une présence d'esprit admirable. Horace voyait bien +que, tout en se jetant à sa tête, elle conservait tous ses +avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eût plus la +possibilité d'une arrière-pensée; et, quoi qu'il fît, au bout +de trois semaines de coquetteries effrénées, elle ne lui +avait pas dit une syllabe qu'elle ne pût reprendre et interpréter +en sens inverse, au premier caprice de résistance +qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misérable +le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait +s'y soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus à retourner +à Paris; il n'osait faire savoir à ses parents qu'il +ne les avait quittés que pour s'arrêter à mi-chemin, et, +pour ne pas les affliger par cette preuve d'indifférence, il +les laissait en proie à l'inquiétude d'attendre en vain de +ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il était devenu.</p> + +<p>Quant à Marthe, il ne semblait pas qu'elle eût jamais +existé pour lui. Absorbé par une seule pensée, jouant +avec stoïcisme son rôle d'insouciant dans la société de la +vicomtesse, s'entourant d'un mystère sombre et bizarre +dans ses tête-à-tête avec elle, et revenant chez nous le +soir, amer et taciturne, il était dévoré de mille furies, et +poursuivait, en faiblissant peu à peu, l'apprentissage de +roué auquel il s'était condamné pour ressembler au marquis +de Vernes.</p> + +<p>Après avoir longtemps cherché le côté vulnérable de +cette cuirasse merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le +joint: c'était l'amour-propre littéraire. Elle parvint à lui +faire avouer qu'il était poëte, et lui demanda à voir ses +essais. Horace, n'ayant jamais rien complété, eût été bien +embarrassé de la satisfaire; mais elle manifesta pour le +talent d'écrire un tel enthousiasme, qu'il désira vivement +goûter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se +mit à l'oeuvre. Il y avait bien trois mois qu'il n'avait +trempé une plume dans l'encre pour coudre deux phrases +ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans les limbes +de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit +peu vive et complète: la disparition de Marthe et son +suicide présumé. Il ne faut pas oublier que cette présomption +était passée à l'état de certitude chez Horace, +depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou trois personnes, +en leur confiant le tragique secret qui était censé +avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était +dramatique; il s'en inspira heureusement. Il fit d'assez +beaux vers, et me les lut avec une émotion qui les faisait +valoir. J'en fus très-ému moi-même. J'ignorais que c'était +la première fois, depuis six semaines, qu'il pensait à +Marthe; il ne m'avait pas confié ses affaires de coeur +avec la vicomtesse; en un mot, j'étais loin de deviner +que les larmes qui coulaient de ses yeux sur son élégie +n'étaient qu'une répétition de la scène qu'il se ménageait +avec Léonie.</p> + +<p>Le lendemain marqua son triomphe littéraire et sa défaite +diplomatique auprès de la vicomtesse. Il lui récita +ses vers, qu'il prétendit avoir faits deux ans auparavant; +car il est bon de vous dire qu'il se vieillissait de quelques +années pour ne pas paraître trop enfant dans ce +monde-là. En outre, cette douleur antidatée lui donnait +un aspect plus byronien. Il déclama avec plus de talent +encore qu'il ne m'en avait montré; les sanglots lui coupèrent +la voix au dernier hémistiche. La vicomtesse faillit +s'évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer! Elle +en vint à son honneur, et versa des larmes... de véritables +larmes. Hélas! oui, on pleure par affectation aussi +bien que par émotion vraie. Cela se voit tous les jours, +et c'est encore une découverte physiologico-psychologique +acquise à la science du dix-neuvième siècle, découverte +que j'ai niée longtemps, mais dont j'ai vu des +preuves éclatantes, incontestables, atroces.</p> + +<p>Ce qu'il y a d'étrange chez les sujets doués de cette +faculté, c'est qu'ils sont facilement dupés quand ils rencontrent +des natures analogues. Horace savait bien qu'il +pleurait sur Marthe sans la regretter; il ne vit pas qu'il +faisait pleurer la vicomtesse sans l'avoir attendrie. Quand +il contempla l'effet qu'il venait de produire sur elle, la +tête lui tourna: il oublia toutes ses résolutions, toutes +les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie, et +lui exprima sa passion avec une grande éloquence; car +il était en verve; tous les ressorts de son intelligence +étaient tendus. Il avait encore l'oeil humide, la voix +éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La vicomtesse +se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit +belle et jeune pendant quelques instants. Mais elle n'était +pas femme à céder un jour trop tôt. Elle voulait, +après avoir pris tant de peine pour être attaquée, faire +sentir le prix de sa prétendue défaite, et prolonger le plus +grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se +faire implorer.</p> + +<p>Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant +effort, et s'arrachant des bras d'Horace avec toute +la mimique de l'effroi, de la surprise et de la honte, elle +le laissa consterné dans son boudoir, où cette scène venait +d'être jouée, et courut s'enfermer dans sa chambre.</p> + +<p>Peut-être croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il +n'eut ni cet esprit ni cette sottise. Il quitta le château, +mortellement blessé, se croyant joué, outragé, et en proie +à une sorte de fureur. La vicomtesse ne prit point cette +susceptibilité pour une maladresse. Elle l'observa comme +une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guère. +Elle se félicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il +fallait briser cet orgueil pièce à pièce, si elle ne voulait +exposer le sien à de graves atteintes.</p> + +<p>Ce jeu égoïste et de mauvaise foi dura encore plusieurs +jours. Horace avait perdu tous ses avantages. Il bouda; +on le ramena, toujours au nom de l'amitié. On consentit +à l'écouter, après l'avoir forcé à parler. On lui imposa +silence quand il eut dit tout ce qu'on désirait entendre. +On le nourrit de refus et d'espérances. On joua la candeur +d'une amitié fraternelle prise à l'improviste, et +bouleversée par l'étonnement, l'inquiétude, la tendre +compassion, le désir généreux et timide de fermer une +blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. +Léonie s'en donna à coeur joie; mais, prise dans ses +propres filets, elle fut tout aussi ridiculement trompée +que perfidement hypocrite. Elle s'imagina lutter avec un +amour sérieux, combattre avec un remords encore saignant, +triompher d'un passé terrible. La pauvre Marthe +servit d'enjeu à cette partie. La vicomtesse crut effacer +son souvenir, et ne se douta pas que ce n'était là qu'une +fiction pour l'attirer dans le piège. Qui fut trompé d'Horace +ou de Léonie? Ils le furent tous deux; et le jour où +ils succombèrent l'un à l'autre, leur amour, si tant est +qu'ils eussent ressenti des feux dignes d'un si beau +nom, était épuisé déjà par les fatigues et les ennuis de +la guerre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII.</h3> + +<p>Ce jour de <i>bonheur</i>, mémorable et funeste entre tous +dans la vie d'Horace, fut enregistré d'une manière plus +sérieuse et plus solennelle dans l'histoire. C'était le +5 juin 1832; et quoique j'aie passé ce jour et le lendemain +dans l'ignorance complète de la tragédie imprévue +dont Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis +furent acteurs, j'interromprai le récit des bonnes fortunes +d'Horace pour suivre Arsène et Laravinière au milieu du +drame sanglant d'une révolution avortée. Ma tâche n'est +pas de rappeler des événements dont le souvenir est encore +saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de +particulier sur ces événements, sinon la part que mes amis +y ont prise. J'ignore même comment Laravinière y fut +mêlé, s'il les avait prévus, ou s'il s'y jeta inopinément, +poussé par les provocations de la force militaire au convoi +de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal +expliqué de cette déplorable journée. Quoi qu'il en soit, +cette lutte ne pouvait passer devant lui sans l'entraîner. +Elle entraîna aussi Arsène, qui n'en espérait point le +succès; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher +Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses +pas, partagea ses dangers, et subit l'héroïque et sombre +enivrement qui gagna les défenseurs désespérés de ces +nouvelles Thermopyles. A l'heure dernière de ces martyrs, +comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry, +Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière +Balle.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image20.png"></p> +<br> + +<p>«Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue. +Mais tu peux fuir encore; pars!</p> + +<p>—Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui; ils me tueront +sur ton corps.</p> + +<p>—Et Marthe! répondit Laravinière, Marthe qui existe +peut-être, et qui n'a que toi sur la terre! La dernière +volonté d'un mourant est sacrée. Je te lègue l'avenir de +Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour elle. Puisqu'il +n'y a plus rien à faire ici, tu peux et tu dois te +soustraire à ces bourreaux qui s'approchent, ivres de +vengeance et de vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs +cent contre un!»</p> + +<p>Deux minutes après, l'intrépide Jean tomba inanimé +sur le sein d'Arsène. La maison, dernier refuge des insurgés, +était envahie. Arsène fut un de ceux qui s'échappèrent +par un toit. Cette évasion tint du miracle, et arracha +malheureusement peu de braves à la furie des +assaillants. Caché à plusieurs reprises dans des cheminées, +dans des lucarnes de greniers, vingt fois aperçu et +poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches avec un bonheur +qui semblait proclamer l'intervention de la Providence, +Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs +chutes, se sentant à bout de ses forces et de son courage, +tenta un dernier effort pour disputer une vie à laquelle +une faible espérance le rattachait à peine. Il s'agissait de +sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une mansarde +par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds +de distance. Ce n'était qu'un pas à faire, un instant de +résolution et de sang-froid à ressaisir; mais Arsène était +mourant et à demi fou. Le sang de Laravinière, mêlé au +sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains engourdies, +sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La +douleur morale était si violente qu'elle ne lui permettait +pas de sentir la douleur physique; et cependant l'instinct +de la conservation le guidait encore, sans qu'il pût se +rendre compte de l'épuisement qui augmentait avec rapidité, +sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait. +«Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la +fente entre les deux toits, si ma vie est encore bonne à +quelque chose, conserve-la; sinon, permets qu'elle s'éloigne +bien vite!» Et penchant le corps en avant, il se +laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé. +Alors, se traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car +ses pieds et ses mains lui refusaient le service, il parvint +jusqu'à la fenêtre qu'il cherchait, l'enfonça en posant ses +deux genoux sur le vitrage, et, laissant porter sur ce dernier +obstacle tout le poids de son corps, s'abandonnant avec +indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux qu'il +allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula +évanoui sur le carreau de la mansarde. En recevant ce +dernier choc qu'il ne sentit pas, il eut comme une réaction +de lucidité qui dura à peine quelques secondes. Ses +yeux virent les objets; son cerveau les comprit à peine, +mais son coeur éprouva comme un dilatement de joie +qui éclaira son visage au moment où il perdit connaissance.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image21.png"></p> +<br> + +<p>Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme +pâle, maigre, et misérablement vêtue, assise sur son grabat +et tenant dans ses bras un enfant nouveau-né, qu'elle +cacha avec épouvante derrière elle, en voyant un homme +tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette +femme. Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, mais +aussi complet qu'une éternité dans sa pensée, il l'avait +contemplée; et, oubliant tout ce qu'il avait souffert comme +tout ce qu'il avait perdu, il avait goûté un bonheur que +vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est +ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans +sa vie, qui lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles +sur la fiction du temps créée par les hommes, et +sur la permanence de l'abstraction divine.</p> + +<p>Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par +la souffrance, la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue +par une exaltation fébrile qui pût la ranimer tout +d'un coup et lui faire sentir la joie au sein du désespoir. +Elle fut d'abord effrayée; mais elle ne chercha pas longtemps +l'explication d'une visite aussi étrange. Toute la +journée, toute la nuit précédente, toute la veille, attentive +aux bruits sinistres du combat, dont le théâtre était +voisin de sa demeure, elle n'avait eu qu'une pensée: +«Horace est là, se disait-elle, et chacun de ces coups de +fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but.» Horace +lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait +dans la première émeute; elle le croyait capable de persister +dans une telle résolution. Elle avait pensé aussi à +Laravinière, qu'elle savait ardent et prêt à toutes ces +luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsène détester +les tragiques souvenirs des journées de 1830, +qu'elle ne le supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu'elle +vit un homme tomber expirant devant elle, elle comprit +que c'était un fugitif, un vaincu, et, de quelque parti +qu'il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en +approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et +souillé de sang, qu'elle songea à Arsène; mais elle n'en +crut pas ses yeux. Elle prit son tablier pour étancher ce +sang et pour essuyer cette poudre, sans peur et sans dégoût: +les malheureux ne sont guère susceptibles de +telles faiblesses. Elle se pencha sur cette tête meurtrie et +défigurée, qu'elle venait de poser sur ses genoux tremblants; +et alors seulement elle fut certaine que c'était là +son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le crut mort, et, +laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui +souriait encore avec une bouche contractée et des yeux +éteints, elle l'embrassa à plusieurs reprises, et resta sans +verser une larme, sans exhaler un gémissement, plongée +dans un désespoir morne, voisin de l'idiotisme.</p> + +<p>Quand elle eut recouvré quelque présence d'esprit, +elle chercha dans le battement des artères à retrouver +quelque symptôme de vie. Il lui sembla que le pouls battait +encore; mais le sien propre était si gonflé, qu'elle ne +sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la +vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques +voisins à son aide; mais, se rappelant aussitôt que parmi +ces gens, qu'elle ne connaissait pas encore, un scélérat ou +un poltron pouvait livrer le proscrit à la vengeance des +lois, elle tira le verrou de la porte, revint vers Arsène, +joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son seul +refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct +subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois +elle tomba à côté de lui sans pouvoir le déranger; puis +tout à coup, remplie d'une force surnaturelle, elle l'enleva +comme elle eût fait d'un enfant, et le déposa sur son lit +de sangle, à côté d'un autre infortuné, d'un véritable enfant +qui dormait là, insensible encore aux terreurs et +aux angoisses de sa mère. «Tiens, mon fils, lui dit-elle +avec égarement, voilà comme ta vie commence; voilà du +sang pour ton baptême, et un cadavre pour ton oreiller.» +Puis elle déchira des langes pour essuyer et fermer les +blessures d'Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux; +elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle +réchauffa ses mains avec son haleine, elle pria Dieu avec +ferveur du fond de son âme désolée. Elle n'avait rien, et +ne pouvait rien de plus.</p> + +<p>Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance. +Il fit un violent effort pour parler.</p> + +<p>«Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures +sont mortelles, il est inutile de les soigner; si elles +ne le sont pas, il importe peu que je sois soulagé un peu +plus tôt. D'ailleurs je ne souffre pas; assieds-toi là, donne-moi +seulement un peu d'eau à boire, et puis laisse-moi +ce mouchoir, j'arrêterai moi-même le sang qui coule de +ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas +besoin d'autre appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, car +je suis heureux!... Heureux?» ajouta-t-il avec effroi en +se ravisant, car le souvenir de Laravinière venait de se +réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez +à souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensée, et garda +le silence. Il but l'eau avec une avidité qu'il réprima aussitôt. +«Ote-moi ce verre, lui dit-il; quand les blessés boivent, +ils meurent aussitôt. Je ne veux pas mourir, Marthe; à +cause de toi, il me semble que je ne dois pas mourir.</p> + +<p>Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort +et la vie. Dévoré d'une soif furieuse, il eut le courage de +s'abstenir. Marthe était parvenue à arrêter le sang. Les +blessures, quoique profondes, ne constituaient pas par +elles-mêmes l'imminence du danger; mais l'exaltation, le +chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre délirante, +et il sentait du feu circuler dans ses artères. S'il +eût cédé aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la +vie; car il sentait la rage de destruction qui l'avait possédé +depuis deux jours se tourner maintenant contre lui-même. +Dans cet état violent, il conservait cependant +assez de force pour combattre son mal: son âme n'était +pas abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation +de la vie physique, ressentait un trouble +cruel, mais se raidissait contre ses propres détresses, et, +par des efforts presque surhumains, elle terrassait les +fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir. +Vingt fois il se leva, prêt à déchirer ses blessures, à repousser +Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus +et prenait pour un ennemi, à trahir le secret de sa retraite +par des cris de fureur, à se briser la tête contre +les murs. Mais alors il se faisait en lui des miracles de +volonté. Son esprit, profondément religieux, conservait, +jusque dans l'égarement, un instinct de prière et d'espérance; +et il joignait les mains en s'écriant: «Mon Dieu! +qu'est-ce que c'est? où suis-je? que se passe-t-il en moi +et hors de moi? M'abandonneriez-vous, mon Dieu? ne +me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée?» +Puis, se tournant vers Marthe: «Je suis un +homme, n'est-ce pas? lui disait-il; je ne suis pas un assassin, +je n'ai pas versé à dessein le sang innocent! je +n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que c'est +bien toi qui es là, Marthe! dis-moi que tu espères, que tu +crois! Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que +je vive ou que je meure comme un homme, et non pas +comme un chien.»</p> + +<p>Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour +étouffer les rugissements qui s'échappaient de sa poitrine; +il mordait les draps pour empêcher ses dents de +se broyer les unes contre les autres; et quand les objets +prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand +Marthe se transformait dans son imagination en visions +effrayantes, il fermait les yeux, il rassemblait ses idées, +il forçait les hallucinations à céder devant la raison; et de +la main écartant les spectres, il les exorcisait au nom de +la foi et de l'amour.</p> + +<p>Cette lutte épouvantable dura près de douze heures. +Marthe avait pris son enfant dans ses bras; et lorsque +Paul perdait courage et s'écriait douloureusement: «Mon +Dieu, mon Dieu! voilà que vous m'abandonnez encore!» +elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente +créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de +respect craintif. Arsène n'avait encore exprimé aucune +pensée par rapport à cet enfant. Il le voyait, il le regardait +avec calme; il ne faisait aucune question; mais dès +qu'il avait, malgré lui, laissé échapper un gémissement +ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne +l'avait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une +immobilité qui ressemblait à de l'extase, il dit tout à +coup:</p> + +<p>«Est-ce qu'il est mort?</p> + +<p>—Qui donc? demanda Marthe.</p> + +<p>—L'<i>enfant</i>, répondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il +faut cacher l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. +Donne-moi l'enfant que je le sauve; je vais l'emporter +sur les toits, et ils ne le trouveront pas. Sauvons +l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien, mais un enfant, +c'est sacré.»</p> + +<p>Et ainsi en proie à un délire où l'idée du devoir et du +dévouement dominait toujours, il répéta cent fois: «L'<i>enfant</i>, +l'enfant est sauvé, n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille +pour l'enfant, nous le sauverons bien.»</p> + +<p>Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne +disait plus rien. Enfin cette agitation se calma, et il dormit +pendant une heure. Marthe, épuisée, avait replacé +l'enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise sur une +chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le +préserver, de l'autre elle soutenait la tête de Paul; la +sienne était tombée sur le même coussin; et ces trois infortunés +reposèrent ainsi sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, +isolés du reste de l'humanité par le danger, la misère +et l'agonie.</p> + +<p>Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur +qui se faisait autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, +des pas lourds et pressés qui lui glacèrent le +coeur d'épouvante. Des agents de police visitaient les +mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la +sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène, nivela le lit +avec ses hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaçant +son enfant sur Arsène lui-même, elle alla ouvrir la porte +avec la résolution et la force que donnent les périls extrêmes. +Les débris du châssis de sa fenêtre avaient été +cachés dans un coin de la chambre; elle avait attaché +son tablier en guise de rideau devant cette fenêtre brisée +pour voiler le dégât. Une voisine charitable, chez qui on +venait de faire des perquisitions, suivit les sbires jusqu'au +seuil de Marthe.</p> + +<p>«Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une +pauvre femme à peine relevée de couches, et encore bien +malade. Ne lui faites pas peur, mes bons messieurs, elle +en mourrait.»</p> + +<p>Cette prière ne toucha guère les êtres sans coeur et +sans pitié auxquels elle s'adressait; mais le sang-froid +avec lequel Marthe se présenta devant eux leur ôta tout +soupçon. Un coup d'oeil jeté dans sa chambre trop petite +et trop peu meublée pour receler une cachette, leur persuada +l'inutilité d'une recherche plus exacte. Ils s'éloignèrent +sans remarquer des traces de sang mal effacées +sur le carreau, et ce fut encore un des miracles qui concoururent +au salut d'Arsène. La vieille voisine était une +digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe dans +les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida à cacher le +proscrit, se chargea de lui apporter des aliments et quelques +remèdes; mais, ne connaissant aucun médecin dont +les opinions pussent lui garantir le silence, et terrifiée +par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui furent déployées +à l'égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle +se borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir +elle-même. Marthe n'osait faire un pas hors de sa chambre, +dans la crainte qu'on ne revint l'explorer en son +absence. D'ailleurs Arsène était devenu si calme que +l'inquiétude s'était dissipée, et qu'elle comptait sur une +prompte guérison.</p> + +<p>Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point +que, pendant plus d'un mois, il lui fut impossible de +sortir du lit. Marthe coucha tout ce temps sur une botte +de paille, qu'elles était procurée sous prétexte de se faire +une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en acheter +la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète. +L'état du malade et son propre accablement ne +permettaient pas à Marthe de travailler, encore moins de +sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis deux mois +qu'elle s'était séparée d'Horace, résolue de n'être à charge +à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de +ses derniers effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété; +sa délivrance ayant été plus longue et pus pénible +qu'elle ne l'avait prévu, elle avait épuisé cette faible ressource, +et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène +n'était pas plus heureux. Depuis quelque temps; prévoyant, +d'après les discours de Laravinière, un bouleversement +dans Paris, et voulant être libre de s'y jeter, +il avait donné toutes ses petites épargnes à ses soeurs, et +les avait renvoyées en province. Croyant n'avoir plus +qu'à mourir, il n'avait rien gardé. La situation de ces +deux êtres abandonnés était donc épouvantable. Tous +deux malades, tous deux brisés; l'un cloué sur un lit de +douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de +pain et dormant sur la paille, n'étant pas même abritée +dans cette mansarde dont elle n'osait pas faire réparer la +fenêtre, puisqu'un secret de mort était lié à cette trace +d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force de faire un +pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d'apathie +et d'impuissance morale, causée par les privations, +l'épuisement, une habitude de fierté outrée, et +l'isolement qui paralyse toutes les facultés: et vous +comprendrez comment, pouvant avertir Eugénie et moi +avec quelques précautions et un peu moins d'orgueil, +ils se laissèrent dépérir en silence durant plusieurs semaines.</p> + +<p>L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse. +Sa mère avait peu de lait; mais la voisine partageait +avec le nourrisson celui de son déjeuner, et chaque +jour elle allait le promener dans ses bras au soleil du +quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage à un enfant +de Paris pour croître comme une plante frêle, mais tenace, +le long de ces murs humides où la vie se développe +en dépit de tout, plus souffreteuse, plus délicate, et cependant +plus intense qu'à l'air pur des champs.</p> + +<p>Pendant cette dure épreuve, la patience d'Arsène ne se +démentit pas un instant; il ne proféra pas une seule +plainte, quoiqu'il souffrît beaucoup, non de ses blessures, +qui ne s'envenimèrent plus et se fermèrent peu à peu +sans symptômes alarmants, mais d'une violente irritation +du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de +profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, +il eut peu d'intervalles pour s'entretenir avec +Marthe. Dans la fièvre, il s'imposait un silence absolu, +et Marthe ignorait alors combien il était malade. Dans le +calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de pouvoir +lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette résolution +stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe, +parce qu'elle ne comprenait pas la gravité du mal, et +dont la rapidité me parut inexplicable, lorsque, par la +suite, je tins de la bouche d'Arsène le détail de tout ce +qu'il avait souffert. Par instants, malgré la confiance qu'il +avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de l'espèce +d'indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison +sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés +mentales avaient reçu une grave atteinte, et craignait +qu'il n'en retrouvât jamais complètement la vigueur. Mais +tandis qu'elle s'abandonnait à cette sinistre conjecture, +Arsène, plein de persistance et de détermination, comptait +les jours et les heures; et sentant les accès de son mal +diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une +grave rechute était imminente, à moins qu'il ne gardât +les rênes de sa volonté toujours également tendues. Il +voulait donc s'abstenir de toute émotion violente, de tout +découragement puéril, et semblait ne pas voir l'horreur +de la situation que Marthe partageait avec lui.</p> + +<p>Un jour qu'il avait les yeux fermés et semblait dormir, +il entendit la vieille voisine exprimer de l'intérêt à +Marthe, selon la portée de ses idées et de ses sentiments +bons et humains sans doute, mais bornés et un peu grossiers. +«Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est +un grand malheur pour vous d'avoir été forcée de recueillir +cet homme-là? Vous étiez déjà bien assez dépourvue, +et voilà que vous êtes obligée de partager avec lui un +pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du lait +pour votre enfant!</p> + +<p>—Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! +répondit Marthe avec un triste sourire; mais il ne mange +pas une once de pain par jour dans sa soupe. Et quelle +soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je ne +comprends pas qu'il vive ainsi.</p> + +<p>—Aussi cela va durer éternellement, cette maladie! +répondit la vieille; il ne pourra jamais retrouver ses forces +avec un pareil régime. Vous aurez beau faire, vous vous +épuiserez sans pouvoir le sauver.</p> + +<p>—J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, +dit Marthe.</p> + +<p>—Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la +vieille.</p> + +<p>—Dieu ne le permettra pas! s'écria Marthe épouvantée.</p> + +<p>—Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec +douceur; je ne dis pas non plus que votre dévouement +pour ce réfugié soit poussé trop loin. Je sais ce qu'on doit +à son prochain; mais ce serait à lui de comprendre qu'il +ne se sauve de l'échafaud que pour vous conduire avec +lui à l'hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir +combien il vous nuit. Il ne voit pas qu'à dormir sur +la paille, comme vous faites, avec une fenêtre ouverte +sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps. La maladie +lui ôte la réflexion, c'est tout simple; mais si vous +me permettiez de lui parler, je vous assure que le jour +même il prendrait son parti de se traîner dehors comme +il pourrait. Tenez, à nous deux, en le soutenant bien, +nous le conduirions à l'hôpital; il y serait mieux qu'ici.</p> + +<p>—A l'hôpital! s'écria Marthe en pâlissant. N'avez-vous +pas entendu dire (et ne me l'avez-vous pas répété), +qu'il était enjoint aux médecins de livrer les blessés qui +se confieraient à leurs soins, et que chaque malade accueilli +dans un hospice était désigné à l'examen de la police +par un écriteau placé au-dessus de son lit? Comment! +la délation est imposée (sous peine d'être accusés +de complicité) aux hommes dont les fonctions sont les +plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette victime +à la vengeance d'une société où de tels ordres sont acceptés +de tous sans révolte, et peut-être sans horreur de +la part de beaucoup de gens? Non, non, si le monde est +devenu un coupe-gorge, du moins il reste dans le coeur +des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes, +un peu de religion et d'humanité, n'est-ce pas, bonne +voisine?</p> + +<p>—Allons! répondit la voisine en essuyant ses yeux +avec le coin de son tablier, voilà que vous faites de moi +ce que vous voulez. Je ne sais pas où vous prenez ce que +vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon Dieu et +selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et +de sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trésor, +ajouta-t-elle en embrassant l'enfant suspendu au sein de +sa mère.</p> + +<p>—Non, ma chère amie, dit Marthe, ne vous dépouillez +pas pour nous; vous avez déjà assez fait. Il n'est pas juste +qu'à votre âge vous vous condamniez à souffrir. Nous +sommes jeunes, nous autres, et nous avons la force de +nous priver un peu.</p> + +<p>—Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! +s'écria la bonne femme tout en colère; me prenez-vous +pour un mauvais coeur, pour une avare, pour une égoïste? +Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs, quand il s'agit +d'un <i>amour d'enfant</i> comme le vôtre, et d'un malheureux +que le bon Dieu nous confie?</p> + +<p>—Eh bien, j'accepte, répondit Marthe en jetant ses +bras amaigris et couverts de haillons au cou de la vieille +femme; j'accepte avec joie. Un jour viendra, qui n'est +pas loin peut-être, où nous vous rendrons tout le bien +que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous +rendra la force et la liberté!</p> + +<p>—Tu as raison, Marthe, dit Arsène d'une voix faible +et mesurée, lorsque la voisine fut sortie. La liberté nous +sera rendue, et la force nous reviendra. Ta pitié me +sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe, conserve +ton courage, comme j'entretiens le mien dans le +silence et la soumission. Il m'en faut plus qu'à toi pour +te voir souffrir comme tu fais, et pour songer sans désespoir +que non-seulement je ne puis te soulager, mais que +encore j'augmente ta misère. Durant les premiers jours, +je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de +remonter sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque +gouttière, comme un pauvre oiseau dont on a brisé +l'aile; mais j'ai senti, à ma tendresse pour toi, que je +surmonterais cette maladie; qu'à force de vouloir vivre +je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le +mien pour l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce +qu'il fait! Dans ta fierté, tu t'étais éloignée et cachée de +moi. Tu voulais passer ta vie dans l'isolement, dans la +douleur et dans le besoin, plutôt que d'accepter mon dévouement. +A présent que la destinée m'a envoyé ici pour +profiler du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu +n'auras plus le droit de refuser mon appui. Je ne t'offre +rien que mon coeur et mes bras, Marthe; car je ne possède +ni or, ni argent, ni vêtement, ni asile, ni talent, +ni protection; mais mon coeur te chérit, et mes bras +pourront te nourrir, toi et <i>ce cher trésor</i>, comme dit la +voisine.»</p> + +<p>En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'était +la première marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'à +ce jour, il l'avait souvent soutenu et bercé sur ses +genoux pour soulager la mère; il l'avait endormi toutes +les nuits à plusieurs reprises dans ses bras, et réchauffé +contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne +l'avait jamais caressé. En cet instant, une larme de tendresse +coula de ses yeux sur le visage de l'enfant, et +Marthe l'y recueillit avec ses lèvres. «Ah! mon Paul, +ah! mon frère! s'écria-t-elle, si tu pouvais l'aimer, ce +cher et douloureux trésor!</p> + +<p>—Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, répondit-il +en lui rendant son fils. Je suis encore trop faible; +je ne t'ai pas encore dit un mot là-dessus. Nous en parlerons, +et tu seras contente de moi, je l'espère. En attentant, +souffrons encore, puisque c'est la volonté divine. +Je vois bien que tu jeûnes, je vois bien que tu couches +sur le carreau avec une poignée de paille sous ta tête, et +je n'ose pas seulement te dire: Reprends ton lit, et +laisse-moi m'étendre sur cette litière; car, à cette idée-là, +tu te révoltes, et tu m'accables d'une bonté qui me fait +trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste là, que +je subisse la vue de tes fatigues, et que je sois calme, et +que je dise: <i>Tout est bien!</i> Hélas! mon Dieu, faites que +je remporte cette victoire jusqu'au bout!</p> + +<p>«Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de +calme qu'il eut le lendemain, que tu n'ailles pas oublier +ce que tu fais pour moi, et que tu ne viennes pas me +dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu n'as pas +autant souffert que je veux bien le prétendre! C'est +que je te connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-là.»</p> + +<p>Un pâle sourire effleura leurs lèvres à tous les deux; +et, Marthe, se penchant sur lui, imprima un chaste baiser +sur le front de son ami. C'était la première caresse +qu'elle osait lui donner depuis cinq semaines qu'ils étaient +enfermés ensemble tête à tête le jour et la nuit. Durant +tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion +de douleur et d'effroi pour sa vie, s'était approchée +de lui pour l'embrasser comme pour lui dire adieu, il +l'avait toujours repoussée vivement, en lui disant avec +une sorte de colère: «Laisse-moi. Tu veux donc me +tuer?» C'étaient les seuls moments où le souvenir de sa +passion avait paru se réveiller. Hors de ces émotions rapides +et rares, que Marthe avait appris à ne plus provoquer +par son élan fraternel, ils n'avaient pas échangé +un mot qui fit allusion aux malheurs précédents. On eût +dit qu'entre la paisible amitié de leur enfance et la tragique +journée du cloître Saint-Méry il ne s'était rien +passé, tant l'un mettait de délicatesse à détourner le +souvenir des temps intermédiaires, tant l'autre éprouvait +de honte et d'angoisse à les rappeler! Ce jour-là +seulement tous deux y songèrent sans trouble au même +moment, et tous deux comprirent que cette pensée pouvait +cesser d'être amère. Paul, loin de repousser le baiser +de Marthe, le rendit à son enfant avec plus de tendresse +encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec +une sorte de gaieté mélancolique: «Sais-tu, Marthe, +que cet enfant est charmant? On dit que ces petits êtres +sont tous laids à cet âge-là; mais ceux qui parlent ainsi +n'en ont jamais regardé un avec des yeux de père!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVIII.</h3> + +<p>Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours +de son assiduité au château de Chailly, les vues qu'il +avait sur la vicomtesse et les espérances qu'il avait conçues. +Eugénie l'avait raillé de sa fatuité; et moi, qui +ne regardais point son succès comme impossible, je ne +l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui +avais dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du +caractère de Léonie. Notre manière d'accueillir ses confidences +lui avait déplu, et il ne nous en faisait plus depuis +longtemps, lorsque le jour de sa victoire arriva, +et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce +jour-là, en soupant avec nous, il ne put s'empêcher de +ramener à tout propos, dans la conversation, les grâces +imposantes, l'esprit supérieur, le tact exquis, toutes les +séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la vicomtesse. +Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait +vu sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en +déshabillé, s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme +et à déclarer cette femme hautaine dans sa familiarité, +sèche et blessante jusque dans ses intentions protectrices. +Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie +éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, +rendirent ses contradictions un peu amères. Horace s'emporta, +et la traita comme une péronnelle, qui devait du +respect à madame de Chailly, et qui l'oubliait. Il affecta +de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le charme +d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon +cher Horace, lui répondit Eugénie avec la plus parfaite +douceur, ce que vous dites là ne me fâche pas. Je n'ai +jamais eu la prétention de lutter dans votre estime contre +qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec +franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt +que je vous porte et dans la crainte que j'ai de +vous voir tourmenté et humilié par cette belle dame, qui +a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et qui +s'en vante même devant ses <i>habilleuses</i>; ce que j'ai +trouvé, quant à moi, de mauvais goût et de mauvais +ton.»</p> + +<p>Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer +en insistant sur la vérité des assertions d'Eugénie, +et en le suppliant pour la dernière fois de bien réfléchir +avant de s'exposer aux railleries de la vicomtesse. Ce +fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus +se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant +dans des termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque +d'être éconduit honteusement, et que si la vicomtesse +prenait fantaisie d'ajouter une dépouille à la brochette +de victimes qu'elle portait à l'épingle de son fichu, il +pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la boutonnière +de son habit.</p> + +<p>«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement: +car un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes +fortunes.»</p> + +<p>Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un +moment de réflexion:</p> + +<p>«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes +fortunes tant qu'il en est fier; mais quelquefois il s'en +accuse, quand on le force à en rougir. C'est ce que je +ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me pousserait +à bout.</p> + +<p>—Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de +Vernes, lui répondis-je.</p> + +<p>—Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un +homme qui en sait plus que vous et moi sur ce chapitre), +est d'empêcher qu'on se moque jamais de lui. Je n'ai pas +la prétention de me faire son imitateur en adoptant les +mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons +s'ils arrivent au même but.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis +de Vernes, dit Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre +de ce que vous penseriez si vous vous trouviez dans un +cas pareil.</p> + +<p>—Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.</p> + +<p>—Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un +esprit de raison et de justice, les torts qu'on aurait eus +envers vous, et ceux que vous seriez tenté d'avoir. Vous +compareriez le tort qu'une femme peut vous faire en se +vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez +immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; +et vous verriez que ce serait vous venger tout au +plus d'un ridicule par un outrage. Car le monde (oui, j'en +suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire) +respecte la femme qui est respectée par son amant, et +méprise celle que son amant méprise. On lui fait un crime +de s'être trompée; et il faut reconnaître que, sous ce +rapport, les femmes sont fort à plaindre, puisque les +plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées +à être insultées par l'homme qui les implorait la veille. +Voyons, n'en est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez. +Pour être écouté de la vicomtesse elle-même, +que je ne crois pas très farouche, ne seriez-vous pas +obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant +pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer +de l'amour ou en faire le semblant? Dites!</p> + +<p>—Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, +demi-satisfait de ce qu'il prenait pour une interrogation +détournée, vous faites des questions fort indiscrètes; +et je ne suis pas forcé de vous rendre compte de +ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la vicomtesse +et moi.</p> + +<p>—Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous +pouvez répondre sans compromettre personne, et je ne +vous pose qu'une question de principes. N'est-il pas certain +que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se +livrerait sans combats?</p> + +<p>—Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à +d'autres femmes qu'à celles qui se défendent, et dont la +conquête est périlleuse et difficile.</p> + +<p>—Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en +ce cas vous n'aurez jamais le droit de trahir aucune +femme, parce que vous n'en posséderez aucune à qui +vous n'ayez juré respect, dévouement et discrétion. La +diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.</p> + +<p>—Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous +avez cultivé la controverse à la salle Taitbout; je sais +par conséquent que toutes vos conclusions seront toujours +à l'avantage des droits féminins. Mais quelque subtile +que soit votre argumentation, je vous répondrai que +je n'acquiesce pas à cette domination que les femmes +doivent s'arroger selon vous. Je ne trouve pas juste que +vous ayez le droit de nous faire passer pour des sots, +pour des impertinents ou pour des esclaves, sans que +nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette +m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des +semaines entières, triompherait de ma prudence, me +donnerait enfin sur elle, en échange de sa victoire, les +droits d'un époux et d'un maître, et puis elle recommencerait +le lendemain avec un autre, et se débarrasserait +de moi en disant à mon successeur, à ses amis, +à ses femmes de chambre: «Vous voyez bien ce paltoquet? +il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai remis +à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce +serait un peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas +disposé à me laisser jouer ainsi. Je trouve qu'un ridicule +est aussi sérieux qu'aucune autre honte. C'est même peut-être +en France, à l'heure qu'il est, la pire de toutes; et +la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches +représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est +la peine du talion qui régit nos codes.</p> + +<p>—Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, +répondit Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce +cas, vous souscrivez à la peine de mort et à toutes les +autres institutions barbares, au-dessus desquelles je pensais +que votre coeur s'était élevé. Du moins, je vous l'avais +entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de +conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie +et la cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion, +par exemple, vous chercheriez plus de grandeur +et de noblesse que vous n'en professez en ce moment. +Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que +tout ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes +gens, l'<i>histoire de parler</i>, et que dans l'occasion vos +actions vaudront mieux que vos paroles.»</p> + +<p>Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments +d'Eugénie firent impression sur lui. Quand elle fut sortie, +il me dit avec un généreux entraînement:</p> + +<p>«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois +qu'elle a, sinon autant d'esprit, du moins plus d'idées +que ma vicomtesse.</p> + +<p>—Elle est donc <i>tienne</i> décidément, mon pauvre Horace? +lui dis-je en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis +réellement affligé, je te l'avoue.</p> + +<p>—Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. +Vraiment, vous êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos +compliments de condoléances. Ne dirait-on pas que je suis +le plus malheureux des hommes, parce que je possède +la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne +sais pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle +que vous la voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, +c'est une belle conquête, une maîtresse délirante.</p> + +<p>—L'aimes-tu? lui demandai-je.</p> + +<p>—Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un +air léger. Tu m'en demandes trop long. J'ai aimé, et je +crois que ce sera pour la première et la dernière fois de +ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans les +femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation +pour mon coeur à demi éteint. Je vais à l'amour comme +on va à la guerre, avec fort peu de sentiment d'humanité, +pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et pas +mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée +par cette victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps +et de la peine. Quel mal y trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? +Oublies-tu que j'ai vingt ans, et que si mes sentiments +sont déjà morts, mes passions sont encore dans +toute leur violence?</p> + +<p>—C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui +dis-je. Je te parle dans la sincérité de mon coeur, Horace, +sans aucun ménagement pour cette vanité derrière laquelle +tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment trop +petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour +n'est pas mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est +pas encore éclos, et que tu n'as point aimé jusqu'ici. Je +crois que de nobles passions, étouffées longtemps par +l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et +vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. +Oh! mon cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être +le don Juan que décrit Hoffmann, encore moins celui de +Byron. Ces créations poétiques occupent trop ton cerveau, +et tu le manières pour les faire passer dans la réalité +de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que +ces fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton +premier amour; ce n'a été qu'un essai malheureux. +Prends garde que le second, en dépit de la légèreté que +tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de +ta vie.</p> + +<p>—Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont +l'orgueil accepta facilement mes suppositions, vogue la +galère! Léonie est bien faite pour inspirer une passion +véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas douter. +Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme +est prête à faire pour moi les plus grands sacrifices, les +plus grandes folies. Peut-être que cet amour éveillera le +mien, et que nous aurons ensemble des jours agités. C'est +tout ce que je demande à la destinée pour sortir de la +torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.</p> + +<p>—Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a +jamais rien aimé, et elle n'aimera jamais personne; car +elle n'aime pas ses enfants.</p> + +<p>—Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il +avec humeur. Je suis charmé qu'elle n'aime rien, et +qu'elle me livre un coeur encore vierge. C'est plus que +je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me +refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne +mère, elle ne pourrait pas être une amante passionnée. +Tu me prends pour un enfant. Crois-tu que je puisse me +faire illusion sur elle, et que je n'aie pas senti ses transports +aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente +du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse, +une sainte; amour et respect à sa mémoire, à +jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une femme, c'est une +tigresse, un démon!</p> + +<p>—C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur +à toi, quand tu rentreras avec elle dans la coulisse!</p> + +<p>Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment +un ami véritable, il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace +que je disais d'elle à celui-ci; mais livrée au désir +exalté d'être aimée avec toute la fureur romantique +qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de +sa caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas +mieux reçu un bon conseil qu'Horace n'écouta les miens. +Elle se livra à lui, croyant inspirer une passion violente, +et entraînée seulement par la vanité et la curiosité. On +peut donc dire qu'ils étaient à <i>deux de jeu</i>.</p> + +<p>Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une +femme aussi pénétrante, formée de bonne heure par les +leçons du marquis de Vernes à la ruse envers les hommes +et à la prévoyance devant les événements, put se tromper +sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. +Elle se flatta de trouver en lui un dévouement romanesque +que rien ne pourrait ébranler, une admiration +qui n'y regarderait pas de trop près, une sorte de vanité +modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de +la possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait +beaucoup: Horace, enivré durant quelques jours, devait +bientôt, éclairé subitement dans son inexpérience +par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force +contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur +de cette femme, sinon en me rappelant qu'elle s'était +aventurée sur un terrain tout à fait inconnu, en choisissant +l'objet de son amour dans la classe bourgeoise. +Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique. +Elle s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle, +et elle le rêvait dans un rang obscur, afin de lui +donner plus d'étrangeté, de mystère, et de poésie. Elle +avait l'imagination aussi vive que le coeur froid, il ne faut +pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait, et sachant +d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles +adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, +dans l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont +elle avait soif. Mais, en devinant le mérite de l'homme +sans naissance, elle ne pressentit pas les défauts de +l'homme sans usage, sans <i>savoir-vivre</i>, comme disait +le vieux marquis avec une grande justesse d'expression. +Dans une société sans principes, le point d'honneur qui +en tient lieu, et l'éducation qui en fait affecter le semblant, +sont des avantages plus réels qu'on ne pense.</p> + +<p>Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on +appelle la bonne compagnie. Amoureux de tout ce qui +pouvait l'élever et le grandir, il eût voulu se l'inoculer. +Mais s'il y réussit dans les petites choses, il ne put le +faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent +vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices +faciles; mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, +elle fut impuissante, et l'amour-propre un peu grossier, +la présomption un peu déplacée, la personnalité un peu +âpre de l'homme <i>du tiers</i>, reprirent le dessus. C'était +tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. +Elle aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; +elle trouva qu'il la perdait trop vite. Elle espérait de sa +part une grande abnégation, une sorte d'héroïsme en +amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre élan.</p> + +<p>Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était +pas corrompu, mais seulement faussé, il éprouva, durant +les premiers jours, une reconnaissance vraie pour +la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, et elle se +crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être. +Il y eut même une sorte de grandeur dans la manière +dont Horace accepta sans méfiance, sans curiosité, et +sans inquiétude, le passé de sa nouvelle maîtresse. Elle +lui disait qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé. +Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme +qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point +à la prendre au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun +homme n'avait pu mériter l'amour qu'il inspirait; +et quant aux peccadilles dont il pensait bien que la vie +de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu, +qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il +ne connut point avec elle cette jalousie rétroactive qui +avait fait de ses amours avec Marthe un double supplice. +D'une part, ses idées sur le mérite des femmes s'étaient +beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse et à +l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté +bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, +mais bien la désinvolture leste et galante d'une femme à +la mode. D'autre part, il n'était pas humilié des prédécesseurs +que lui avait donnés la vicomtesse, comme il +l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à M. Poisson, +le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, +le garçon de café. Chez Léonie, c'était à des +grands seigneurs sans doute, à des ducs, à des princes +peut-être, qu'il succédait; et cette brillante avant-garde, +qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui +paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La +pauvre Marthe, pour avoir accepté avec douceur et repentance +le reproche d'une seule erreur, avait été accablée +par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière vicomtesse, +prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut +respectée, grâce à ce même orgueil.</p> + +<p>Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse +n'eût pas daigné répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché +aucune de ses actions. Elle n'était pas hypocrite de +principes. Tout au contraire, elle avait à cet égard un +certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel +à ses hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention +d'être une femme vertueuse, mais bien celle d'être +une âme jeune, ardente, ouverte aux passions qu'on saurait +lui inspirer. C'était une sorte de prostitution de coeur, +car elle allait s'offrant à tous les désirs, se faisant respecter +par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant +attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: +«Je voudrais pouvoir aimer.»</p> + +<p>Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près +seule avec lui dans une sorte d'intimité au château de +Chailly. Le comte de Meilleraie s'était absenté, les adorateurs +d'habitude s'étaient dispersés; le choléra avait +effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages précieux +ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait +de nos contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour +autour d'elle. Absorbée par son nouvel amour, et embarrassée +peut-être d'en faire accepter les apparences à ses +amis, elle écartait toutes les visites, en répondant à toutes +les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris. +Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait +secrètement (trop secrètement à son gré) de l'absence +de ses rivaux.</p> + +<p>Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, +à cause de sa belle-mère et de ses enfants, +exigea d'Horace le plus profond mystère. Grâce à l'aplomb +de Léonie, plus encore qu'au voisinage des habitations +respectives et aux précautions prises, le secret de +cette liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie, +ses discours, ses prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, +tout son mélange de franchise et de fausseté, +avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque chose d'énigmatique, +que les amants heureux s'étaient plu à voiler +pour rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés +à respecter, pour adoucir la honte de leur position. +Horace passa pour un intime de plus, pour un de ces assidus +dont on disait: Ils sont tous heureux, ou bien il n'y +en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus +à distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son +rôle, si on lui en eût laissé le choix; son principal sentiment +auprès de Léonie avait été le désir d'écraser tous +ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la réalité, et de +faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun +autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité +de sa position et du peu de retentissement de sa +victoire. Il s'en consola en la confiant sous le sceau du +secret, non-seulement à moi, mais à quelques autres personnes +qu'il ne connaissait pas assez pour les traiter avec +cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne voulurent +pas croire à son succès.</p> + +<p>Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace +et à la glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les +démentit en disant, avec un sang-froid admirable et une +douceur angélique, que cela était impossible, parce qu'Horace +était un homme d'honneur, incapable d'inventer et +de répandre un fait contraire à la vérité. Mais lorsqu'elle +le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des +ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il +fut forcé, tout en étouffant de rage, de se lancer auprès +d'elle dans un système de dénégations et de mensonges +pour reconquérir sa confiance et son estime. Mais c'en +était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était satisfaite; +sa vanité était assouvie par toutes les louanges +ampoulées qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur, +dans ses épanchements, au lieu d'affection, dans +ses épîtres en prose et en vers. Il avait épuisé pour elle +tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode; +il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets +étaient criblés de points d'exclamation. Léonie en avait +assez. En femme d'esprit, elle s'était vite lassée de tout +ce mauvais goût poétique. En diplomate clairvoyant, elle +avait reconnu que cet amour-là n'était différent de celui +qu'elle connaissait que par l'expression, et que ce n'était +pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos +ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était +pas moins. Après un mois de cette expérience, chaque +jour plus froide et plus triste, Léonie résolut de se débarrasser +peu à peu de cette intrigue, afin de pouvoir, en +attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, qui +était un homme d'excellent ton.</p> + +<p>La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, +rougissait fort souvent de ceux qui les lui avaient fait +commettre; et de là venait qu'en se confessant parfois +avec beaucoup de candeur, il ne lui était jamais arrivé de +nommer personne. Elle avait douloureusement commencé +à nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie +du vieux marquis. Elle n'avait conservé avec lui que des +relations filiales: mais elle n'avait pas trouvé dans ses +autres amours de quoi s'enorgueillir assez pour effacer +cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux. +Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour +les hommes qui ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient +plus; et même à l'égard de ceux qui étaient en +possession de lui plaire, elle nourrissait une méfiance +continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur +elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le +marquis, à qui elle disait presque tout), encore moins +par des démarches compromettantes. En général, elle +avait été secondée par la délicatesse de leurs procédés et +la froideur de leur rupture, parce que c'étaient des hommes +du monde, également incapables d'un regret et d'une +vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa +prudence; Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si +naïf; Horace, dont elle ne s'était pas défiée, lui parut le +plus misérable de tous, lorsqu'il voulut s'imposer à elle +pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si révoltée, +que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, +mais encore de se venger en ne laissant pas derrière elle +la moindre trace de ses bontés pour lui. «Tu seras puni +par où tu as péché, lui disait-elle en son âme ulcérée; +tu as voulu passer pour mon maître, et, à la première +occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité +retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne +recueilleras que la honte et le ridicule.»</p> + +<p>Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle +lutte s'engagea entre eux, non plus pour se dominer mutuellement, +mais pour se détruire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX.</h3> + +<p>Cependant nous ignorions absolument le sort de trois +personnes qui nous intéressaient au plus haut point: +Marthe, que nous étions déjà habitués à regarder comme +perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis +cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui +nous avait promis de nous écrire, et dont nous ne recevions +pas plus de nouvelles que des deux autres. La disparition +de Jean avait été complète. On présumait bien +qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots +les plus courageux l'avaient suivi durant toute la journée +du 5 juin; mais dans la nuit ils s'étaient dispersés pour +chercher des armes, des munitions et du renfort. Le 6 au +matin, il leur avait été impossible de se réunir aux insurgés, +que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait +dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer +que ces étudiants eussent tous mis une audace bien persévérante +à opérer cette jonction; mais il est certain que +plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la maison où +leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion +pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion, +ou tout au moins de recueillir son cadavre. Cette dernière +consolation leur fut refusée. Louvet retrouva seulement +sa casquette rouge, qu'il garda comme une relique, et il +ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. Plus +tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena +aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention +de Laravinière. Ses amis le pleurèrent, et se réunirent +pour honorer sa mémoire par des discours et des chants +funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et un autre +la musique.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image22.png"></p> +<br> + +<p>Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si +je n'avais pas de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi +que j'appris que lui aussi avait disparu. J'écrivis à ses +soeurs, qui n'étaient pas plus avancées que moi. Louison +nous répondit une lettre de lamentations où elle exprimait +assez ingénument sa tendresse intéressée pour son +frère. Elle terminait en disant: «Nous avons perdu notre +unique soutien, et nous voilà forcées de travailler sans +relâche pour ne pas tomber dans la misère.»</p> + +<p>Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, +auxquelles Horace n'avait guère le loisir de prendre part, +bien qu'il donnât des regrets sincères à Jean et à Paul +quand on l'y faisait songer, Paul entrait en convalescence +dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci +commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité +qui régnait enfin dans le quartier. Bien que les voisins +des mansardes eussent quelque soupçon d'un <i>patriote</i> +réfugié chez elle, ce secret fut religieusement gardé, et +la police ne surveilla pas ses mouvements. Cependant il +était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir, +changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement +sa figure avait été remarquée dans les barricades +et dans la maison mitraillée. Il ne pourrait se montrer +trois fois dans les rues environnantes sans que des témoins +malveillants ou maladroits fissent sur lui tout +haut des remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir +au passage. Il résolut donc d'aller demeurer à l'autre +extrémité de Paris. La difficulté n'était pas de sortir de +sa retraite: il commençait à marcher, et, en descendant +le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans +être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans +l'état de misère où elle se trouvait, aux persécutions +d'un propriétaire qu'elle ne pouvait pas payer, et qui, en +vérifiant l'état des lieux, remarquerait certainement l'effraction +de la fenêtre; alors ce créancier courroucé livrerait +peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, +comme en restant les bras croisés il ne détournerait pas +ce péril, Paul se décida à sortir de la maison avant le jour +de l'échéance, et s'alla confier à Louvet, qui sur-le-champ +le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et alla porter à la +vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer Marthe d'embarras. +On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause +républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit +réparer sans bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, +l'enfant et la voisine, qui ne voulait plus les quitter, dans +le pauvre local où il avait établi Arsène sous son propre +nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un +excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent +le plus généreux de tous ceux qu'Arsène avait connus +dans l'intimité de Laravinière. Paul souffrait de ne pouvoir +immédiatement lui rembourser les avances qu'il lui +faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe, +il était forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas +donné le temps de les solliciter; en route il lui promit le +secret sur toutes choses, et il le garda si religieusement, +que ce changement de situation me laissa dans la même +ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image23.png"></p> +<br> + +<p>A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; +mais il était encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, +et fut renvoyé. Il se reposa deux ou trois jours, +reprit courage, et s'offrit pour journalier à un maître +paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et pas de +choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait +rien à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya +encore. Il fut tour à tour garçon chez un marchand de +vins, batteur de plâtre, commissionnaire, machiniste au +théâtre de Belleville, ouvrier cordonnier, terrassier, brasseur, +gâche, gindre, et je ne sais quoi encore. Partout +il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à gagner +un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce +que sa santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle, +il faisait moins de besogne que le premier venu. La misère +devenait chaque jour plus horrible. Les vêtements +s'en allaient par lambeaux. La voisine avait beau tricoter, +elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver +d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, +lui nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à +six francs par mois. Et puis elle réussit à être couturière +des comparses du théâtre de Belleville; et comme elle +n'était pas souvent payée par ces dames, elle se décida +à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On +lui prouva que c'était trop d'ambition, que la place était +importante; mais par pitié on lui accorda celle d'habilleuse, +et les <i>grandes coquettes</i> furent contentes de son +adresse et de sa promptitude.</p> + +<p>Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de +machiniste, avait écouté les pièces et observé les acteurs +avec attention, songea à s'essayer sur le théâtre. Il avait +une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d'entendre deux +répétitions pour savoir tous les rôles par coeur. On l'examina: +on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions +pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre +étaient envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi +de comique, où il débuta par le rôle d'un valet fripon et +battu. Arsène se traîna sur les planches, la mort dans +l'âme, les genoux tremblants de honte et de répugnance, +l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et +d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement +sifflé. Il supporta cet affront avec une indifférence +stoïque. Il n'avait pas été braver ce public pour +satisfaire un sot amour-propre: c'était une tentative désespérée, +entre vingt autres, pour nourrir sa femme et +son enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et +adopté le fils d'Horace devant Dieu. Le directeur, en +homme habitué à ces sortes de désastres, rit de la mésaventure +de son débutant, et l'engagea à ne pas se risquer +davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence +d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, +sa prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, +et son entente du dialogue. Il conçut des espérances +sur son avenir, et, pour lui fournir les moyens de +se former sans irriter le public de Belleville, il lui donna +l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta parfaitement. En +peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux +costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il +avait du goût et de la science. Ce qu'il avait vu et copié +chez M. Dusommerard lui servit en cette occasion. La +modestie de ses prétentions, sa probité, son activité, son +esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le rendre +précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de +désespoir, d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une +sorte de factotum au théâtre, avec des honoraires de +quelques centaines de francs assurés et bien servis.</p> + +<p>De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant +dans la coulisse aux représentations, Marthe s'était +familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi +les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme +malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier, +elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec +supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après +avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante +manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le +sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion +touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières +d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l'enfant, +étonné des gestes et des inflexions de voix de sa +mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille +Olympe. Un jour Arsène s'écria: «Marthe, si tu voulais, +tu serais une grande actrice.</p> + +<p>—J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver +ton estime.</p> + +<p>—Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je +pas, moi, un ex-mauvais acteur?»</p> + +<p>Marthe protégée par la <i>grande coquette</i>, qui voulait +faire pièce à une <i>ingénue</i>, sa rivale et son ennemie, débuta +dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant. +Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs +d'appointements, non compris les costumes, et trois mois +de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité +vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe +fut associée au bien-être; et, tout enflée de la brillante +condition de ses jeunes amis, elle promenait l'enfant dans +les rues pittoresques de Belleville, d'un air de triomphe, +cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle +put dire, en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame +Arsène!»</p> + +<p>Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant +sous le même toit, tout en laissant croire autour d'elle +qu'elle était unie à lui, Marthe n'était cependant ni la +femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions +où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou +d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un +acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas +échappé aux malignes investigations et aux prétentions +insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné +avait reconnu l'impossibilité où il était de se soutenir +dans la dure mais honorable classe des travailleurs. +Certes, il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer +dans la voie péniblement tracée par ses pères; certes, ni +l'un ni l'autre ne se sentait porté par goût et par ambition +vers la vocation vagabonde de l'artiste bohémien; +mais il est certain que le domaine de l'art était le seul où +ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle, +un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. +Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions +s'acquièrent encore par droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent +par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans +le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent +certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne +pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé +seulement de procurer quelque bien-être aux objets +de son affection, il n'avait pas songé à se perfectionner +dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque +dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au +monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été +au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu'elle +fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu'il +s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique +lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus +nécessaire. Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre, +énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation +égoïste qui a oublié de trouver l'emploi des pauvres maladifs +et intelligents. A ceux-là le théâtre, la littérature, +les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables, +offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup +se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du +désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des +chances d'avenir. Arsène avait de l'aptitude et l'on peut +même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes +choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent +ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues +études, et il ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur, +il fallait de grandes protections, et il n'en +avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée +par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra +ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront +ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène +ne pouvait donc frapper qu'à cette porte, dont le +hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s'ouvre devant +l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est parfois le +refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne +le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est +là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, +c'est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu +d'en haut le don de la prédication. Mais l'homme qui +aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la +parole; mais la femme qui, dans une société religieuse +et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut +qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire +souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène, +quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation +d'idées et de sentiments peut-on exiger d'eux, +chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion? +Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé +s'efface et ne vient plus ajouter le découragement, +la révolte et l'isolement à ces causes de démoralisation +déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, +que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont +du moins possibles dans cette classe d'artistes. Je ne +parle pas seulement des grandes célébrités, existences +qui sont passées au rang de sommité sociale; mais parmi +les plus humbles et les plus obscures, il en est de +chastes, de laborieuses et de respectables. +Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate +de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme, douée d'une +intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu instruite +pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, +mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés +et prompte à les bien exprimer; ayant dans sa personne +un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce +et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir, +concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance. +Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret +depuis qu'elle était au monde; elle ignorait même la +cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de +ces accablements profonds et de ce continuel besoin d'enthousiasme +et d'admiration qu'elle ressentait. Son amour +pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions +excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le +théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires, +d'études suivies et d'émotions vivifiantes. Arsène comprit +qu'à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il +encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains +dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand +calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une +grande force avait ranimé le sien propre, depuis que +l'un et l'autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe +était d'assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits +de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à atteindre +ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre +sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la +dignité de Marthe avait souffert de cette position d'obligée +et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les +inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis +qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se sentait +mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être +plus faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait +sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination +de l'homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce +que l'idée d'être encore une fois protégée avait eu pour +elle de pénible au commencement de son union avec Arsène, +Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement, +et à l'accepter sans remords, maintenant qu'elle +pouvait s'en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu'elle +devait accepter pour soutien de son enfant, l'amant +qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance. +Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait +par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son +sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n'était pas +un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un +ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de +vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son +coeur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant +mieux qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul +mot d'amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin. +Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l'explosion +de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant, +au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il +était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans +sa mélancolie. Il n'y avait eu d'autre explication entre +eux que la demande réitérée de la part d'Arsène de ne +pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais jours. +Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène +parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et +de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta +dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi tout entière et +pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je +craignais que tu n'y eusses renoncé.—Mon Dieu, tu as +eu enfin pitié de moi! dit Arsène avec effusion en levant +ses bras vers le ciel.—Mais mon enfant? ajouta Marthe +en se jetant sur le berceau de son fils; songe, Arsène +qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.—Ton +enfant et toi, c'est la même chose, répondit Arsène. Comment +pourrais-je vous séparer dans mon coeur et dans ma +pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une question +importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un +nom qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis +longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à +toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut +pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous aurons de +plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace, +as-tu eu quelque relation avec lui?—Aucune, répondit +Marthe; j'ai toujours ignoré où il était, à quoi il +songeait; j'ai désiré quelquefois le savoir, je te l'avoue, +et, bien que je n'aie plus pour lui aucun sentiment d'affection, +j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié +et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté +au désir de t'adresser une seule question sur son +compte.</p> + +<p>—Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de +tenir à son égard?</p> + +<p>—Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir, +et j'espère que cela n'arrivera pas.</p> + +<p>—Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que +lui répondrais-tu?</p> + +<p>—Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée; +un enfant qu'il ne connaît pas, dont il ignore même l'existence? +un enfant qu'il n'a pas désiré, qu'il a engendré +dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi +l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre +au monde si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est +pas son enfant, et ce ne le sera jamais! Ah! Paul! comment +n'as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace +de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que, +pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne +lui serait jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à +nous, Arsène, et non pas à Horace. C'est l'amour, le dévouement +et les soins qui constituent la vraie paternité. +Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme +d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un +monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant +à moi, j'ai profité à cet égard de la faculté que me donnait +la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni +mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie +sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a +écrit celui d'<i>inconnu</i>. C'est toute la vengeance que j'ai +tirée d'Horace: elle serait sanglante, s'il avait assez de +coeur pour la sentir.</p> + +<p>—Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et +sans ressentiment d'un homme plus faible que mauvais, +et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été +bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret +par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être +encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra +un homme, et il abjurera peut-être les erreurs +de son coeur et de son esprit. Il se repentira du mal qu'il +a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords +cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, +grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses +le droit de le serrer sur son coeur...</p> + +<p>—Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe +avec une énergie douloureuse; Horace n'aimera jamais +son enfant. Il n'a pas senti cet amour à l'âge où le coeur +est dans toute sa puissance; comment l'éprouverait-il +dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel? Si son +fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être +pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui +donnerait pas des préceptes et des exemples selon mon +coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui appartienne. Oh! jamais! +en aucune façon!</p> + +<p>—Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et +veux-tu t'arrêter sans retour à cette détermination?</p> + +<p>—Je le veux, répondit Marthe.</p> + +<p>—En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. +Cet enfant passe pour être mon fils, parce que personne +dans notre entourage actuel ne sait nos relations passées +ou présentes. On nous croit époux ou amants. Il n'entre +guère dans les moeurs du théâtre de demander à un +couple quelconque la preuve légale de son association. +Nous avons laissé cette opinion se former; nous l'avons +jugée nécessaire à notre sécurité. Il n'y a que la mère +Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne m'appartient +pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir +nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit +que de laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand +nous retrouverons nos anciens amis (car lors même que +nous les éviterions, il nous serait impossible de ne pas en +rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela doit arriver), +dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?»</p> + +<p>Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant; +puis, prenant son parti, elle répondit avec beaucoup +de fermeté: «Nous leur dirons ce que nous avons +dit aux autres, que cet enfant est le tien.</p> + +<p>—Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma +pauvre Marthe? Souviens-toi que la jalousie d'Horace +était bien connue de ses amis: tous ne te connaissaient +pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas fondée... Ils +croiront donc que tu le trompais; et cette accusation injuste, +que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, +elle sera donc dans la bouche de tout le monde, même +dans celle des amis qui n'avaient jamais douté de toi, +comme Théophile, Eugénie, et quelques autres!»</p> + +<p>Marthe pâlit.</p> + +<p>«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai +été si fière! j'ai montré tant d'indignation d'être soupçonnée! +L'on pensera maintenant que j'ai été impudente +et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout, qu'importe? +On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine +gloire; car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant +à Horace comme le sien, et que je me suis éloignée +de lui au moment de devenir mère.</p> + +<p>—On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le +tromper, mais qu'il s'est aperçu de ton infidélité; et il +sera complètement justifié aux yeux des autres et aux +siens propres.</p> + +<p>—Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une +idée qui ne lui était pas encore venue. Oh! cela est bien +vrai! Ce serait lui épargner la punition que lui réserve +la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la honte qu'il doit +éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les +devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il +ignore ta grandeur et la pureté de ton amour! Je veux +qu'il en soit humilié jusqu'au fond de son âme, et qu'il +soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de se réfugier +dans le sein d'Arsène!</p> + +<p>—Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe, +à moi, c'est que cet homme aveugle et violent ne +s'arroge pas le droit de te mépriser et d'aller crier chez +tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien raison de +me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en +même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire +sa grossesse. L'enfant qu'elle voulait me donner +a eu deux pères, et je ne sais auquel des deux il appartient.»</p> + +<p>—Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne +mentirons pas à nos anciens amis; et si jamais j'ai le +malheur de rencontrer Horace, j'aurai le courage de lui +dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre +enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a +mérité d'être mon époux, mon amant, mon frère à +jamais.»</p> + +<p>Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras +d'Arsène, et couvrit son visage de baisers et de larmes. +Puis elle prit l'enfant dans son berceau, et le lui donna +solennellement. Paul l'éleva dans ses mains, prit Dieu +témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption, plus +sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient +à la face des hommes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX.</h3> + +<p>A la fin de l'été, la vicomtesse avait hâté son départ de +la campagne, sous prétexte d'affaires pressantes, mais en +réalité pour fuir Horace, qu'elle n'aimait plus, et que +même elle commençait à détester. Pour se débarrasser +de cet amant dangereux, elle avait écrit à son vieux ami +le marquis de Vernes, et lui avait demandé conseil +comme elle avait coutume de le faire lorsqu'elle avait besoin +de lui. Elle lui avait avoué en même temps et son +goût pour Horace et le dégoût qui l'avait suivi, le mépris +et le ressentiment que lui avaient causé ses indiscrétions, +et la crainte qu'elle éprouvait qu'il n'en commit de nouvelles. +Elle lui avait raconté comment, ayant essayé de +le traiter d'un peu haut pour l'habituer au respect, ce +moyen avait échoué: Horace avait voulu faire sentir ses +droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux, +il avait parlé de jalousie et de vengeance comme un héros +de Calderon. Léonie, épouvantée, demandait en grâce au +marquis de venir à son secours pour la délivrer de ce +forcené. «J'avais bien prévu ce qui arrive, avait répondu +le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et à vous encore +d'avantage. Il a les qualités du talent et les travers de +l'<i>homme de rien</i>. Il vous aime, et il va bientôt vous haïr, +parce que vous ne pouvez ni le haïr, ni l'aimer comme il +l'entend. Sa haine ou son amour vous seront également +funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en préserver: +c'est de travailler à le rendre indifférent. Pour cela, il +faut bien vous garder de lui témoigner de l'indifférence. +Ce serait ranimer ses désirs, éveiller son dépit, et le +pousser aux dernières extrémités. Soyez passionnée au +contraire; renchérissez sur ses jalousies, sur ses injustices, +sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'émotions. +Tâchez de l'ennuyer à force d'exigences. Faites l'amante +espagnole à votre tour, et rendez-le si malheureux, qu'il +désire vous quitter. Tâchez qu'il fasse le premier pas +vers une rupture, et qu'il le fasse violemment; alors vous +serez sauvée: il aura eu les premiers torts. Votre empressement +à en profiter pour l'abandonner sera de la +fierté légitime, la dignité d'un grand caractère, la colère +implacable d'un grand amour! Je vous réponds du reste. +Je m'emparerai de lui quand l'occasion sera venue; j'écouterai +ses plaintes, je lui prouverai qu'il est le seul +coupable, et, tout en vous haïssant, il sera forcé de vous +respecter. Il vous importunera peut-être, il fera des folies +pour arriver jusqu'à vous. Soyez sans pitié. Peut-être se +brûlera-t-il la cervelle, mais seulement un peu; il a trop +d'esprit pour vouloir renoncer aux beaux romans dont +son avenir est gros. Toutes les extravagances qu'il pourra +faire alors pour vous, loin de vous compromettre, tourneront +au triomphe de votre fierté. Tout le monde saura +peut-être que ce jeune homme vous adore; mais on saura +aussi que vous le réduisez au désespoir; et s'il lui arrive +de se vanter du passé dans sa colère, on le regardera +comme un fat ou comme un fou. De tout ceci, ma belle +amie, il résultera pour vous un surcroît de gloire. Votre +puissance sera plus enviée que jamais par les femmes, et +les hommes viendront se prosterner par centaines à vos +genoux.»</p> + +<p>La vicomtesse suivit fidèlement le conseil de son mentor. +Elle joua si bien la passion, qu'Horace eu fut épouvanté. +Des qu'elle le vit reculer, elle avança, et ne craignit +pas d'exiger de lui qu'il l'enlevât. Cette idée sourit +d'abord à Horace, à cause du retentissement qu'aurait +une pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, +dans la province et même dans le monde, la passion +<i>échevelée</i> d'une dame de ce rang et de cet esprit. La vicomtesse +frémit en le voyant irrésolu; mais, au bout de +vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idée de vivre +avec une maîtresse aussi jalouse et aussi impérieuse. Il +songea à la souffrance qu'il éprouverait lorsque les curieux, +se précipitant sur ses pas pour le voir passer avec +sa conquête, l'un dirait: «Tiens! elle n'est pas plus +belle que cela?» l'autre: «Elle n'est, pardieu, pas +jeune!» Et, tout bien considéré, il refusa le sacrifice +qu'elle lui offrait, sous prétexte qu'il était pauvre, et +qu'il ne pouvait se résoudre à faire partager sa misère à +une femme comme elle, bercée dans l'opulence. Ce prétexte +était d'ailleurs assez bien fondé. La vicomtesse feignit +de n'en tenir compte, de dédaigner les richesses, de +vouloir braver le monde, qu'elle prétendait haïr et mépriser. +Mais dès qu'elle se fut bien assurée de la répugnance +sincère d'Horace à prendre ce parti, elle l'accusa +de ne point l'aimer; elle feignit d'être jalouse d'Eugénie; +elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupçon +et de ressentiment. Elle pleura même, et s'arracha quelques +faux cheveux. Puis tout à coup elle chassa Horace +de son boudoir, fit ses apprêts de départ, refusa de recevoir +ses excuses et ses adieux, et s'en retourna à Paris, +bien fatiguée du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite +d'être enfin délivrée du sujet de ses terreurs. +De ce moment, ainsi que l'avait prédit le marquis, sa +victoire fut assurée; et Horace, tout en la plaignant de +sa prétendue douleur, tout en se réjouissant de n'avoir +plus à en subir les violences, se sentit le plus faible, +parce qu'il se crut le plus froid.</p> + +<p>Les jeunes gens nobles du pays qui avaient composé +la cour ordinaire de Léonie restèrent dans leurs châteaux +pour s'y adonner au plaisir de la chasse durant l'automne; +et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitié, et +qui le tenait sérieusement pour un grand homme, l'invita +à venir achever la saison dans ses terres. Horace +accepta cette offre avec plaisir. Son hôte était riche et +garçon. Il avait peu d'esprit, aucune instruction, un bon +coeur et de bonnes manières. C'était l'homme qu'Horace +pouvait éblouir de son érudition et charmer par le brillant +de son esprit, en même temps qu'il trouvait à profiter +dans son commerce pour se former aux habitudes +aristocratiques, dont il était alors plus que jamais infatué.</p> + +<p>Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation +pénible qu'il venait de subir, et la maison de Louis +de Méran lui fut un lieu de délices. Avoir de beaux chevaux +à monter, un tilbury à sa disposition, des armes +magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une +bonne table, de gais convives, voire quelques autres +distractions dont il ne se vanta pas à moi après tout le +mépris qu'il avait témoigné pour ce genre de plaisir, +mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modèles les +dandys vanter et cultiver la débauche: c'en fut assez +pour l'étourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. +Comme il était réellement supérieur par son intelligence +à tous ses nouveaux amis, il rachetait à force +d'esprit le défaut de naissance, de fortune et d'usage, +dont, au reste, on ne lui eût fait un tort que s'il en eût +fait parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement +de voir l'orgueil de ces jeunes gens s'élever au-dessus du +sien, qu'il leur laissa croire qu'il était d'une bonne famille +de robe, et jouissait d'une honnête aisance. L'exiguïté +de sa valise donnait bien un démenti à ses gasconnades: +mais il était en voyage; c'était par hasard qu'il +s'était arrêté dans ce pays, où il était venu seulement +avec l'intention de passer quelques jours; et pour rendre +excusable aux yeux de Louis de Méran, la légèreté de sa +bourse, qui était par trop évidente, il feignit plusieurs fois +de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au moins +<i>chez son banquier</i> l'argent qui lui manquait.</p> + +<p>«Qu'à cela ne tienne! lui dit son hôte, qui avait le +malheur de s'ennuyer lorsqu'il était seul dans son château, +et pour qui Horace était une société agréable, ma +bourse est à votre disposition. Combien vous faut-il? +Voulez-vous une centaine de louis?</p> + +<p>—Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'écria +Horace, à qui une offre aussi magnifique fit ouvrir de +grands yeux, et qui jusque-là ne s'était tourmenté que +de la manière dont il donnerait le <i>pourboire</i> aux laquais +de la maison en s'en allant.</p> + +<p>—Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons +avoir une grande réunion de jeunes gens, à l'occasion +d'une sorte de fête villageoise où nous allons tous, et où +nous passons quelquefois huit jours en parties de plaisir. +On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez +jeter quelques poignées d'or sur la table, si vous ne voulez, +vous, inconnu dans la province, passer pour <i>une espèce.</i>»</p> + +<p>Bien qu'Horace sût parfaitement qu'il ne pourrait jamais +rendre cet argent, à moins d'être heureux au jeu, +il n'eut pas plus tôt entrevu cette chance de succès, qu'il +s'y confia aveuglément, et accepta les offres de son ami. +Il n'avait jamais joué de sa vie, parce qu'il n'avait jamais +été à même de le faire, et il ignorait tous les jeux excepté +le billard, où il était de première force, ce qui lui +avait valu l'estime de plusieurs des graves personnages +au milieu desquels il s'était lancé. Il eut bientôt compris +la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le jour de la +fête, il débuta avec passion dans cette nouvelle carrière +d'émotions et de périls. Il eut, pour son malheur à venir, +un bonheur insolent ce jour-là. Avec cent louis il en gagna +mille. Il se hâta de restituer la somme première à +Louis de Méran, mit de côté quatre cents louis, et continua +à jouer les jours suivants avec les cinq cents autres. +Il perdit, regagna, et, après plusieurs fluctuations de +la fortune, retourna enfin au château de Méran avec dix-sept +mille francs en or et en billets de banque dans sa valise. +Pour un jeune homme qui avait de grands besoins +d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort précaire, +c'était une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je +crois bien qu'à partir de là il le devint réellement un +peu. Il vint nous voir pour nous faire part de son bonheur, +et ne songea pas à me restituer cent cinquante +louis qu'il me devait. Je n'osai le lui rappeler, quoique +je fusse assez gêné; je regardais comme impossible qu'il +l'oubliât. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je +le lui pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonté +n'y fut pour rien. L'empressement avec lequel il +vint m'annoncer sa richesse en est la meilleure preuve. +Son premier soin fut d'envoyer cent louis à sa mère; +mais il n'osa pas lui dire que c'était l'argent du jeu: la +bonne femme s'en fût effrayée plus que réjouie. Il lui +manda que c'était le prix de travaux littéraires auxquels +il se livrait dans mon ermitage, et qu'il envoyait à Paris +à un éditeur.</p> + +<p>«Je prétends, me dit-il en riant, la réconcilier avec +la profession d'homme de lettres, qu'elle avait tant de +regret à me voir embrasser, et qu'elle va désormais regarder +comme très-honorable. Dans quelques mois je lui +enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant +que j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer dès +aujourd'hui la somme entière! Je serais si heureux de +pouvoir m'acquitter en un instant des sacrifices qu'elle +fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle comprendrait +si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des +explications impossibles; et les gens de ma province, +qui sont aussi judicieux que charitables, voyant la mère +Dumontet remonter sa vaisselle et acheter des robes à +sa fille, en concluraient certainement que, pour procurer +à ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassiné +quelqu'un. Il est vrai que mon bon père, qui se +pique un peu de belles-lettres, voudra lire de ma prose +imprimée. Je lui dirai que j'écris sous un pseudonyme, +et je couperai, dans un volume de quelque poète mystique +allemand nouvellement traduit, une centaine de +pages que je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de +moi. Il n'y verra que du feu, et il les montrera à tous +les beaux esprits de sa petite ville, qui, n'y comprenant +goutte, reconnaîtront enfin que je suis un homme supérieur.»</p> + +<p>En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois +de lui-même de fort bonne grâce, éclata de rire. C'était +la vérité qu'il eût envoyé tout son argent à sa mère s'il +eût pu le faire à l'instant même sans l'effrayer. Son coeur +était généreux; et s'il se réjouissait tant d'être riche, +ce n'était pas tant à cause de la possession, qu'à cause +de l'espèce de victoire remportée sur ce qu'il appelait +son mauvais destin. Malheureusement il ne songea plus à +ses résolutions le lendemain. Sa mère ne reçut plus +rien de lui, et tous ses créanciers de Paris furent également +oubliés. Il ne lui resta, de cet instant de dévouement +enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insensé et bizarre, +qui consistait à croire à son étoile en fait de succès +d'argent, comme Napoléon croyait à la sienne en fait +de gloire militaire. Cette confiance absurde en une providence +occupée à favoriser ses caprices, et en un dieu disposé +à intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit +vain et téméraire. Il commença à mener le train d'un +jeune homme pour qui quinze mille francs auraient été le +semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un cheval, +sema les pièces d'or à tous les valets de son hôte, écrivit +à Paris à son tailleur qu'il avait fait un héritage, et qu'il +eût à lui envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze +jours après, il se montra équipé le plus ridiculement du +monde. Ses amis se moquèrent de cet accoutrement de +mauvais goût, et lui conseillèrent de destituer son tailleur +du quartier latin pour une célébrité de la <i>fashion</i>. +Il distribua aussitôt sa nouvelle garde-robe aux piqueurs +de ces messieurs, et en commanda une autre à Humann, +qui habillait Louis de Méran. Recommandé par ce jeune +homme élégant et riche, il eut chez ce prince des tailleurs +un crédit ouvert dont il ne s'inquiéta pas, et qui +creusa sous lui comme un gouffre invisible.</p> + +<p>Les joyeux compagnons qui l'entouraient, dès qu'ils le +virent insolemment prodigue et revêtu d'un costume de +dandy qui déguisait incroyablement son origine plébéienne, +l'adoptèrent tout à l'ait, et firent de lui le plus +grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent qui est +un grand maître. Horace, n'étant plus retenu et contristé +par la misère, se livra à tous les élans de sa brillante +gaieté et de son audacieuse imagination. L'argent fit en +lui des miracles; car il lui rendit, avec la confiance en +l'avenir et les jouissances du présent, l'aptitude au travail, +qu'il semblait avoir à jamais perdue. Il retrouva +toutes ses facultés, émoussées par les chagrins et les soucis +de l'hiver précédent. Son humeur redevint égale et +enjouée. Ses idées, sans devenir plus justes, se coordonnèrent +et s'étendirent. Son style se forma tout à coup. +Il écrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste +Marthe fut l'héroïne, et ses amours le sujet. Il s'y donna +un plus beau rôle qu'il ne l'avait eu dans la réalité; mais +il y motiva et y poétisa ses fautes d'une manière très-habile. +L'on peut dire que son livre, s'il eût eu plus de +retentissement, eût été un des plus pernicieux de l'époque +romantique. C'était non pas seulement l'apologie, +mais l'apothéose de l'égoïsme. Certainement Horace valait +mieux que son livre; mais il y mit assez de talent +pour donner à cet ouvrage une valeur réelle. Comme il +était riche alors, il trouva facilement un éditeur; et le +roman, imprimé à ses frais, et publié peu du temps +après son retour à Paris, eut une sorte de succès, surtout +dans le monde élégant.</p> + +<p>Cette vie de luxe, mêlée de travail intellectuel et d'activité +physique, était l'idéal et l'élément véritable d'Horace. +Je remarquai que sa parole et ses manières, d'abord +ridicules lorsqu'il avait voulu les transformer de bourgeoises +en patriciennes, devinrent gracieuses et dignes, +lorsque fort de son propre mérite et riche de son propre +argent, il ne chercha plus, en se réformant, à imiter +personne. A Paris, ses nouveaux amis le présentèrent +dans diverses maisons riches ou nobles, où il vit l'ancienne +bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il +vit les fêtes des banquiers israélites, et les soirées moins +somptueuses et plus épurées de quelques duchesses. Il +entra partout avec aplomb, certain de n'être déplacé +nulle part, après avoir été l'amant et l'élève de la précieuse +vicomtesse de Chailly.</p> + +<p>Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut complètement +transfiguré. Il vint nous voir un matin dans +son tilbury, avec son groom pour tenir son beau cheval. +Il monta nos cinq étages comme s'il n'eût fait autre +chose de sa vie, et eut le bon goût de ne pas paraître +essoufflé. Sa mise était irréprochable; sa chevelure inculte +avait enfin été domptée par Boucherot, successeur +de Michalon. Il avait la main blanche comme celle d'une +femme, les ongles taillés en biseau, des bottes vernies +et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, +c'est qu'il avait pris un ton parfaitement +naturel, et qu'il était impossible de deviner que tout cela +fût le résultat d'une étude. La seule chose qui trahit la +nouveauté de sa métamorphose, c'était l'espèce de joie +triomphante qui éclairait son front comme une auréole. +Eugénie, à qui il baisa la main en arrivant (pour la première +fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord à tenir +son sérieux, et finit par s'étonner autant que moi de +la facilité avec laquelle ce jeune papillon avait dépouille +sa chrysalide. Il avait été à si bonne école, qu'il avait +appris non-seulement à se bien tenir, mais encore à +bien causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait +sur tout ce qui pouvait nous intéresser personnellement, +et il avait l'air de s'y intéresser lui-même. Nous avions +vu ses premiers efforts pour atteindre au type qu'il possédait +enfin, et nous étions émerveillés qu'il eût déjà +perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. «Parle-moi +donc de toi un peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent +florissantes. J'espère que ta nouvelle fortune ne repose +pas entièrement sur les cartes, mais bien sur la littérature, +où tu as fait un si joli début.—L'argent du jeu +tire à sa fin, me répondit-il naïvement; j'espère bien le +renouveler en puisant à la même source, et jusqu'ici mes +essais ne sont pas malheureux; mais comme il faut être +en mesure de perdre, j'ai songé à la littérature, comme +à un fonds plus solide. Mon éditeur m'a versé ces jours-ci +trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en +une quinzaine de jours; et si le public reçoit celui-là +avec autant d'indulgence que l'autre, j'espère que je ne +me trouverai plus à court d'argent.» trois mille francs un +petit volume, pensai-je, c'est un peu cher; mais tout +dépend des arrangements.</p> + +<p>«Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que +tu viens de publier.—Oh! je t'en prie, s'écria-t-il, ne +m'en parle pas. C'est si mauvais, que je voudrais bien +n'en entendre jamais parler.—Ce n'est pas mauvais le +moins du monde, repris-je: on peut même dire, au point +de vue de l'art, que c'est une paraphrase très-remarquable +d'<i>Adolphe</i>, ce petit chef-d'oeuvre littéraire de +Benjamin Constant, que tu sembles avoir pris pour modèle.»</p> + +<p>Ce compliment ne plut pas beaucoup à Horace; sa figure +changea tout d'un coup.</p> + +<p>«Tu trouves, me dit-il en s'efforçant de garder son +air indifférent, que mon livre est un pastiche? C'est +bien possible: mais je n'y ai pas songé, d'autant plus +que je n'ai jamais lu <i>Adolphe</i>.</p> + +<p>—Je te l'ai prêté cependant l'année dernière.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—J'en suis certain.</p> + +<p>—Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est +une réminiscence.</p> + +<p>—Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage +d'un auteur de vingt ans soit autre chose; mais comme +le tien est bien fait, bien écrit et intéressant, personne +ne s'en plaint. Cependant, au risque d'être pédant, je +veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me +semble, la réhabilitation de l'égoïsme...</p> + +<p>—Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace +avec un peu d'ironie, tu parles comme un journaliste. +Je te vois venir! tu vas me dire que <i>mon livre est +une mauvaise action</i>. J'ai lu au moins ce mois-ci quinze +feuilletons qui finissaient de même.»</p> + +<p>J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses +théories de <i>l'art pour l'art</i> avec une sorte d'obstination +dont je me faisais un devoir d'amitié envers lui, mais +contre laquelle ne tint pas longtemps le vernis de modestie +enjouée que l'élude du goût lui avait donné.</p> + +<p>Il s'impatienta, se défendit avec humeur, attaqua mes +idées avec amertume; et, perdant peu à peu toutes ses +grâces et tout son calme d'emprunt pour revenir à ses +anciennes déclamations, à ses éclats de voix, à ses gestes +de théâtre, même à quelques-unes de ces locutions de +café-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme +sortir du sépulcre mal blanchi où il avait prétendu l'enfermer. +Quand il s'aperçut de ce qui lui arrivait, il en +fut si honteux et si courroucé intérieurement, qu'il devint +tout à coup sombre et taciturne. Mais ceci n'était pas +plus nouveau pour nous que sa colère bruyante: nous +l'avions si souvent vu passer de la déclamation à la bouderie!</p> + +<p>«Tenez, Horace, lui dit Eugénie en lui posant familièrement +ses deux mains sur les épaules, tout charmant +que vous étiez au commencement de votre visite, et tout +maussade que vous voilà maintenant, je vous aime encore +mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos défauts, +que nous savons par coeur, et qui ne nous empêchent +pas de vous aimer; au lieu que, quand vous voulez +être accompli, nous ne vous reconnaissons plus, et nous +ne savons que penser.</p> + +<p>—Grand merci, ma belle,» dit Horace en cherchant +à l'embrasser cavalièrement pour la punir de son impertinence. +Mais elle s'en préserva en le menaçant d'une +petite balafre de son aiguille au visage, ce qui l'eût empêché +de paraître le soir dans le monde, et il ne s'y +exposa point. Il essaya de reprendre son air aisé et ses +manières distinguées avant de nous quitter; mais il n'en +put venir à bout, et, se sentant gauche et guindé, il +abrégea sa visite.</p> + +<p>«Je crains que nous ne l'ayons fâché, et qu'il ne revienne +pas de si tôt, dis-je à Eugénie lorsqu'il fut parti.</p> + +<p>—Nous le reverrons quand il aura gagné encore de +l'argent, et qu'il aura un coupé à deux chevaux à nous +faire voir, répondit-elle.</p> + +<p>—Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrigé de tous +ses défauts, repris-je, et je m'en réjouissais.</p> + +<p>—Et moi, je m'en affligeais, dit Eugénie; car il me +semblait être arrivé à l'impudence, qui est le pire de +tous les vices. Heureusement, voyez-vous, il ne pourra +jamais s'empêcher d'être ridicule, parce qu'en dépit de +toutes ses affectations, il a un fonds de naïveté qui l'emporte.»</p> + +<p>Ce même jour, nous fûmes surpris et bouleversés par +une visite autrement agréable. Comme nous étions encore +penchés sur le balcon pour suivre de l'oeil le rapide +tilbury d'Horace, nous remarquâmes qu'il faillit, au détour +du pont, écraser un homme et une femme qui venaient +à sa rencontre en se donnant le bras, et en causant +la tête baissée, sans faire attention à ce qui se passait +autour d'eux. Horace cria: Gare donc! d'une voix retentissante +qui monta jusqu'à nous par-dessus tous les bruits +du dehors, et nous le vîmes fouetter son cheval fougueux +avec quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui +l'avaient forcé de s'arrêter une seconde. Nos yeux suivirent +involontairement ce couple modeste qui venait +toujours de notre côté, et qui semblait n'avoir remarqué +ni le dandy ni son équipage. Ils marchaient appuyés +l'un sur l'autre, et plus lentement que tous les gens +affairés qui suivaient le trottoir.</p> + +<p>«As-tu jamais observé, me dit Eugénie, qu'on peut +deviner, à l'allure de deux personnes de sexe différent +qui se donnent le bras, le sentiment qu'elles ont l'une +pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le parierais! +ils sont jeunes tous deux, je lu vois à leur taille et +à leur démarche. La femme doit être jolie, du moins elle +a une tournure charmante; et à la manière dont elle +s'appuie sur le bras de ce jeune mari ou de ce nouvel +amant, je vois qu'elle est heureuse de lui appartenir.</p> + +<p>—Voilà tout un roman dont ces deux passants ne se +doutent peut-être guère, répondis-je. Mais vois donc, +Eugénie! à mesure que cet homme s'approche, il me +semble le reconnaître. Il a fait un geste comme Arsène; +il lève la tête vers notre balcon. Mon Dieu! si c'était lui?</p> + +<p>—Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugénie; +mais quelle serait donc cette femme qu'il accompagne? +A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni Louison.</p> + +<p>—C'est Marthe! m'écriai-je. J'ai de bons yeux; elle +nous a regardés, elle entre ici... Oui, Eugénie, c'est +Marthe avec Paul Arsène!</p> + +<p>—Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugénie tout +émue en s'arrachant du balcon. Ce sont de fausses joies +que tu me donnes.»</p> + +<p>J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier +à la rencontre de ces deux revenants, qui, un instant +après, pressaient Eugénie dans leurs bras entrelacés. +Eugénie, qui les avait crus morts l'un et l'autre, et qui +les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir en les retrouvant, +et ne reprit la force de les embrasser qu'en les +arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et +ils passèrent plusieurs heures avec nous, durant lesquelles +ils nous informèrent complaisamment des moindres +détails de leur histoire et de leur vie présente. +Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la +regarda avec surprise, et me dit en la montrant:</p> + +<p>«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a +embelli, elle est mise avec plus d'élégance; mais sa voix, +son ton, ses manières, rien n'a changé. Tout cela est +aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le passé. +Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer +un nom que Marthe, dans son récit, avait répété +cependant plusieurs fois sans émotion pénible. Mais à +chaque instant, Eugénie, en regardant Paul et Marthe, +et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace, +ne pouvait s'empêcher de s'écrier:</p> + +<p>«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble +que je les ai quittés hier.»</p> + +<p>Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et +je jugeai qu'il valait mieux lui parler ouvertement et naturellement +d'Horace que de la forcer à nous interroger +sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il venait de +nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence +soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse +de Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre +la dernière main, s'il en était besoin, à la guérison de +cette âme sauvée. Elle en sourit de pitié, frémit légèrement, +et, se jetant dans le sein de son époux, elle lui dit +avec un sourire doux et triste:</p> + +<p>«Tu vois que je connaissais bien Horace!»</p> + +<p>Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures. +Marthe jouait le soir même. Nous allâmes l'entendre, et +nous revînmes tout émus et tout bouleversés de son talent, +joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces deux +êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI.</h3> + +<p>Horace, lancé dans le monde avec une belle figure, +une bonne tenue, beaucoup d'esprit de conversation, un +commencement de renommée littéraire, les apparences +d'une certaine fortune, et un nom qu'il signait <i>Du Montet</i>, +ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un +moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé +aux plus grands succès auprès de ces belles poupées +de salon qu'on appelle femmes à la mode. Deux ou trois +coquettes sur le retour l'eussent mis en vogue, s'il eût +voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus haut, +et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères +amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer +à un brillant mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse, +il lui semblait qu'il n'y avait que cela de réel et +de désirable. Il ne regardait plus le talent et la gloire +que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il +comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour +captiver le coeur de quelque riche héritière. Avec de +l'habileté, du temps et de la prudence, qui sait si son +rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut pas ménager +les ressources de sa position, et son trop de confiance +l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, +il entama une intrigue avec la fille d'un banquier, +pensionnaire romanesque qui répondit à ses billets, lui +donna des rendez-vous, et concerta avec lui un enlèvement +et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement +Horace n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée. +Les deux ou trois mille francs du second roman +avaient été mangés avant d'être touchés, et il commençait +à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait +d'être heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda +la demoiselle à ses parents d'un ton assez impératif, se +vanta auprès d'eux de la passion qu'elle avait pour lui, +et leur donna même à entendre qu'il n'était plus temps +de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour +dont il espérait rendre la jeune personne, complice; car +il avait été, malgré lui, plus délicat qu'il ne voulait +l'avouer. Il avait respecté l'imprudente petite héroïne de +son roman, et même leurs relations avaient été si +chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès +de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui +ont fait leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré +la vérité. Ils prirent l'enfant par la douceur, lui peignirent +Horace comme un fat, un homme sans coeur, prêt +à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils parlementèrent, +suspendirent la correspondance, et les rendez-vous +mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent +d'accorder la main et de retenir la dot, et en peu de jours +surent si bien dégoûter ces deux amants l'un de l'autre, +qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui le repoussait +de son côté avec mépris et aversion. Cette triste +aventure fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter +de part ni d'autre, et Horace, par dépit, s'adressa +précipitamment à une veuve de bonne maison, qui jouissait +d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était +encore jeune et belle.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image24.png"></p> +<br> + +<p>Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il +s'imagina qu'elle ne lui appartiendrait que par le mariage, +et il se trompa. Soit que la veuve ne voulût faire +de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout honneur, +soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans +perdre sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec +art, et commença à se sentir amoureux avant de savoir à +quoi s'en tenir. J'ignore si, malgré son extrême jeunesse, +qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse, son nom +roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et +sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits +neufs pendant quelque temps, il eût satisfait son amour +et son ambition. L'espérance d'être un jour homme politique +lui était revenue avec celle de devenir éligible +par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux +projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation, +qu'il eût inspiré un amour assez violent pour la faire +accepter; mais il avait une ennemie qui devait lui barrer +le chemin, c'était la vicomtesse de Chailly.</p> + +<p>Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré +le voir ramper devant elle, conformément aux prédictions +du marquis de Vernes, aussitôt qu'elle l'aurait +abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace orgueilleux +en amour, s'était trompé. Horace n'était que +vain, et son inconstance, jointe à sa bonté naturelle, +l'empêchait de concevoir un dépit sérieux. Il vit bien +que la vicomtesse était retournée au comte de Meilleraie; +mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance +et l'admettait au rang de ses amis, il se tint +pour satisfait, et continua à la voir sans amertume et +sans prétention. C'eût été pour tous deux le meilleur état +de choses; mais Horace ne pouvait passer une semaine +sans commettre une faute grave. Il aimait à se griser, +pour étouffer peut-être quelques secrets remords. A la +suite d'un déjeuner au Café de Paris, il s'enivra, devint +expansif, vantard, et se laissa arracher l'aveu de ses +succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui l'aidèrent +perfidement à cette confession haïssait Léonie, et +voyait intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain, +ce dernier fut informé de l'infidélité de sa maîtresse. +Il lui fit, non pas une scène, il ne l'aimait pas +assez pour s'emporter, mais de piquants reproches, qui +la blessèrent profondément. Dès lors, Horace fut l'objet +de la haine implacable de cette femme. Elle connaissait +assez particulièrement la veuve qu'il courtisait, et déjà +elle s'était aperçue de la tournure que prenait cette liaison. +Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa confiance, et +la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est +un homme <i>qui parle</i>. Horace fut éconduit brusquement. +Il lutta, et sa défaite n'en fut que plus honteusement +Consommée.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image25.png"></p> +<br> + +<p>Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un +plus fâcheux moment. Son second roman venait de paraître, +et il n'était pas bon. Horace avait épuisé dans le +premier la petite somme de talent qu'il avait amassée, +parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion +qu'il avait reçue. Il eût fallu, pour produire un nouvel +ouvrage, que sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement +pour réchauffer et l'inspirer une seconde fois. +Il avait forcé son cerveau à un enfantement qui avortait. +En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il +avait été froid et faux comme son modèle et comme son +propre sentiment. Il eût pu avoir néanmoins un certain +succès dans un certain monde avec ce mauvais ouvrage, +s'il eût désigné clairement la vicomtesse à la méchanceté +du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants lecteurs +l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un +trop noble coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait +tellement poétisé son héroïne, qu'elle n'était pas vraie, +et que personne ne pouvait la reconnaître. Incapable de +garder un secret d'amour, il était également incapable +de le proclamer froidement et par vengeance.</p> + +<p>Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve, +il perdit au jeu ses derniers louis, et rentra chez lui dans +une disposition d'esprit assez tragique. Il trouva sur sa +cheminée une lettre de son éditeur, en réponse à un billet +qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de nouvelles +avances en retour de la promesse d'un nouveau +roman. «Odieux métier! s'écria-t-il en décachetant la +lettre; il faudra donc écrire encore, écrire toujours, quelle +que soit ma disposition d'esprit; être léger de style avec +une cervelle appesantie de fatigue, tendre de sentiments +avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de métaphores +avec une imagination flétrie par le dégoût!» +Il brisa convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise, +lut un refus très-net en style d'éditeur mécontent, qui +appelle un chat, un chat, et un succès manqué un <i>bouillon</i>. +Le digne homme en était pour ses frais. Depuis quinze +jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas vendu +trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume +était plat, les libraires ne prenaient cette <i>galette</i> qu'au +rabais. Si Horace avait voulu le croire, il aurait allongé +le dénoûment. Deux feuilles de plus, et son livre gagnait +cinquante centimes par exemplaire. Et puis le titre +n'était pas assez <i>ronflant</i>, la donnée n'était pas <i>morale</i>, +il y avait <i>trop de réflexions</i>; et mille autres causes de +non-succès qui firent sauter au plancher le pauvre auteur +outré de colère et rempli de désespoir.</p> + +<p>Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, +des bottes percées et un habit râpé, on ne se décourage +pas pour un refus d'éditeur; on se met en campagne, et +de rebuffades en rebuffades, on finit par en trouver un +plus confiant ou plus riche. Mais courir en tilbury et +suivi de son groom, de porte en porte, pour demander +l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant +dès le lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup +de politesse, mais avec un sourire d'incrédulité pour son +avenir littéraire. Son premier roman avait eu un succès +d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second avait +fait un <i>fiasco</i> complet. L'un lui demandait une préface +d'Eugène Sue, l'autre une lettre de recommandation +de M. de Lamartine, un troisième exigeait qu'on lui assurât +un feuilleton de Jules Janin. Tous s'accordaient +pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun n'entendait +débourser la moindre avance de fonds. Horace +les envoya tous au diable, petits et gros, et revint chez +lui la mort dans l'âme.</p> + +<p>Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier +son domestique; le surlendemain il vendit sa +montre pour avoir quelques pièces d'or, et pouvoir jouer +encore un jour le rôle d'un homme riche. Il alla voir +Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace +gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se +retira vers trois heures du matin endetté de cinq cents +francs, que, selon les lois de ce monde-là, il devait payer +dans un délai de trois jours à un de ses meilleurs amis, +riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être +méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis +en quatre pour se les procurer chez un éditeur, le soir +du troisième jour, il se décida à les emprunter à Louis +de Méran, non sans un trouble mortel; car il savait qu'à +moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas +les rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était +changée en méfiance et en terreur depuis qu'il avait +connu les âpres jouissances de la possession et les soucis +amers de la ruine. Cette souffrance fut d'autant plus +grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans tout +l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de +contraint qui contrastait avec son empressement et sa +confiance habituels. Jusque-là ce jeune homme avait +paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier plutôt que +l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui +avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait +passer pour riche, il payait exactement, non ses anciennes +dettes, mais celles qu'il contractait dans son nouvel +entourage. Ce jour-là il lui sembla que Louis de +Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par +la politesse. Aurait-il deviné que ce jour-là, pour la première +fois, Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? +Mais comment eût-il pu le deviner? Horace avait réformé +son équipage et quitté le joli appartement garni qu'il +occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie +annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il +s'était dispensé d'acheter des meubles et de s'installer +conformément à sa prétendue aisance. Il feignit d'être +encore retenu pour quelques jours par des affaires imprévues, +espérant que, durant ce peu de jours, la fortune +du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en +sa faveur, et lui permettraient de reculer indéfiniment +son voyage.</p> + +<p>Néanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une +sorte d'affectation qu'il crut remarquer en lui de ne pas +l'accompagner à l'Opéra, lui causèrent une profonde inquiétude. +Il craignit d'avoir laissé soupçonner sa position +fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques +jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant +le soir en public avec son dandysme accoutumé. Il alla +trouver au fond de la Cité un brocanteur auquel il avait +eu affaire autrefois, et il lui vendit à grande perte son +épingle en brillants; mais il eut une centaine de francs +dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui +lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière, +et alla s'installer à l'avant-scène de l'Opéra, dans +une de ces loges en évidence qu'on appelle aujourd'hui, +je crois, <i>cages aux lions</i>. A cette époque-là, les élégants +du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom +bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce +de dandys, ou peu s'en faut. Horace était enrôlé dans +cette variété de l'espèce humaine, et faisait profession de +se montrer. Il avait ses entrées dans cette loge, où Louis +de Méran payait une part de location, et l'emmenait une +ou deux fois par semaine. Il y était toujours accueilli par +les autres occupants avec cordialité; car on l'aimait, et +son esprit animait ce groupe flâneur et ennuyé. Mais ce +soir-là on tourna à peine la tête lorsqu'il entra, et personne +ne se dérangea pour lui faire place. Il est vrai que +Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de +Guillaume Tell:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O Mathilde, idole de ma vie, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Probablement on écoutait dans ce moment avec plus +d'attention. Horace, un instant effrayé, se rassura; et +bientôt il reprit tout son aplomb, lorsqu'à la fin de l'acte +un de ces messieurs l'engagea à venir souper chez lui, +avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être enjoué, +et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant, +de temps à autre, il lui semblait remarquer un +sourire de mépris échangé autour de lui. Un nuage alors +passait devant ses yeux, ses oreilles bourdonnaient, il +n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus flotter dans +la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient, +le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des +spectres de femmes qui se disaient les uns aux autres +des mots étranges derrière leur éventail: <i>aventurier, +aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de rien! +homme de rien!</i> Alors il était prêt à s'évanouir, et +quand, revenu à lui-même, il s'assurait que ce n'était +qu'une hallucination, il faisait de violents efforts pour +cacher son angoisse. Une fois un de ses compagnons lui +demanda pourquoi il était si pâle. Horace, encore plus +troublé par cette remarque, répondit qu'il était souffrant. +<i>Peut-être avez-vous faim?</i> lui dit un antre. Horace perdit +tout à fait contenance. Il crut voir dans ce mot insignifiant +une atroce épigramme. Il songea à se retirer, à +se cacher, à ne jamais reparaître.</p> + +<p>Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi +la partie, qu'il devait aborder une explication, affronter +l'attaque, afin de se défendre avec audace, et de savoir à +tout prix s'il était victime d'une secrète persécution, ou +en proie à un mauvais rêve. Il suivit la bande joyeuse +chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré +par l'air froid ou bienveillant des convives.</p> + +<p>La dame du logis était une fille entretenue, fort belle, +fort intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès. +Horace l'avait toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui +eût fait des avances. Elle avait ce jour-là une robe de +satin écarlate, ses cheveux blonds flottants, et un certain +air plus impertinent que de coutume. Ses yeux brillaient +d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer. +Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça +auprès d'elle à table, et lui versa de sa belle main les +vins du Rhin les plus capiteux. On s'égaya beaucoup, on +traita Horace aussi bien que de coutume, on lui fit réciter +des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à +l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à +reprendre confiance en lui-même.</p> + +<p>Alors un des convives lui dit:</p> + +<p>«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, +pourquoi la vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. +Est-il vrai qu'à un déjeuner au Café de Paris, avec B... +et A..., vous l'ayez compromise?</p> + +<p>—Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit +Horace; mais je ne crois pas l'avoir fait.</p> + +<p>—Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car +on lui a dit que vous vous étiez vanté de ce dont un +homme d'honneur ne se vante jamais...</p> + +<p>—A jeun! reprit un autre. Mais <i>in vino veritas</i>, +n'est ce pas, Horace?</p> + +<p>—En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie +pu être, je n'ai dû me vanter de rien.</p> + +<p>—Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi +qu'Horace appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte), +qu'il n'y aurait pas de quoi se vanter, et c'est mon avis. +Votre vicomtesse est sèche, reluisante et anguleuse +comme un coquillage.</p> + +<p>—Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, +que vous en avez été amoureux.</p> + +<p>—Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens +pas davantage.</p> + +<p>—On dit pourtant que vous vous en êtes souvenu au +point de raconter des choses étranges sur votre séjour à +la campagne, l'été dernier?</p> + +<p>—Que signifient toutes ces questions? dit Horace en +levant la tête. Suis-je devant un jury?</p> + +<p>—Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la +police correctionnelle. Allons, mon beau poëte, vous allez +nous dire cela entre amis. La vicomtesse ne vous haïrait +pas tant si elle ne vous avait pas tant aimé.</p> + +<p>—Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?</p> + +<p>—Depuis que vous lui avez été infidèle, bel inconstant!</p> + +<p>—Si je ne l'ai pas été, c'est votre faute, belle inhumaine, +répondit Horace du même ton moqueur.</p> + +<p>—Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez +juré fidélité jusqu'au tombeau?</p> + +<p>—Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace +en riant.</p> + +<p>—Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un +violent dépit à la vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de +mal de vous.</p> + +<p>—Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Tenez vous à le savoir?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Eh bien! elle prétend que vous êtes pauvre, et que +vous vous faites passer pour riche; que vous êtes un +enfant, et que vous faites semblant d'être un homme; +que vous êtes éconduit par toutes les femmes, et que +vous jouez le rôle de vainqueur.»</p> + +<p>Nous y voilà, pensa Horace; le moment est venu de +braver l'orage.</p> + +<p>«Si la vicomtesse se plaît à débiter de pareilles impertinences, +répondit-il avec fermeté, comme je ne sais +pas le moyen de me venger d'une femme, je me bornerai +à dire qu'elle se trompe; mais si un homme me le +répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui répondrais +qu'il en a menti.»</p> + +<p>L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un +mouvement de colère. Son voisin le retint, et se hâta de +dire d'un ton assez équivoque:</p> + +<p>«Personne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez +trahi le secret de vos amours avec une femme, dans un +de ces <i>après-boire</i> où vraiment la vérité nous échappe +sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse pousse +trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous +l'aviez calomniée, vous? si, par dépit de ses refus, vous +aviez menti, il faudrait l'excuser d'user de représailles.</p> + +<p>—Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez +incertain? Je désirerais savoir votre opinion sur +mon compte.</p> + +<p>—Mon opinion, c'est que vous avez été son amant, +que vous l'avez conté à quelqu'un dans les fumées du +champagne, et que vous avez fait là une grave imprudence.</p> + +<p>—Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant +le verre d'Horace; prononcez, messieurs du tribunal.</p> + +<p>—Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement +au secret dans l'oratoire de madame de ***.»</p> + +<p>Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré +d'épouser.</p> + +<p>«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par +rapport à celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace +d'un air de reproche à lui donner des vertiges de vanité.</p> + +<p>Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il +avait besoin de toute sa tête, et il s'abstint de vider son +verre; il chercha à deviner dans les regards des convives +si cette petite guerre était un piège perfide ou une taquinerie +amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et +il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout +ce qu'on lui disait l'éclairait sur un point jusqu'alors +mystérieux pour lui: c'est que la vicomtesse l'avait desservi +auprès de la veuve. Il voyait en outre qu'elle avait +tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis, et la +manière dont on présentait les choses donnait à penser +que cette guerre cruelle était le résultat de l'amour +offensé. Il trouvait tout le monde disposé à le juger ainsi, +et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes injurieux élevés +contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne pouvait +se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il +ne pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité, +qu'il repoussait depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un +parti à prendre, c'était de se griser tout à fait, et il le fit +de son mieux, afin d'être autorisé à parler comme malgré +lui.</p> + +<p>Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, +qui ne nous quitte que lorsque nous voulons la retenir, +et qui s'obstine à nous rester fidèle lorsque nous la voulons +écarter, plus il buvait, moins il se sentait gris. Il +avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue embarrassée; +mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide. +Cependant il fallait déraisonner, hélas! et Horace +déraisonna. Il me l'a confessé depuis, pressé par un sévère +interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant pas ivre, et, +feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup +de discernement, des preuves irrécusables de la +vérité. Il le fit avec une certaine jouissance de ressentiment +contre la méchante créature qui avait voulu le +déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste de +la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir +à ses aveux, et les enregistrer comme pour démasquer +la prudence de son ennemie.</p> + +<p>Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les +adieux de la compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles +cyniques avec une froideur méprisante: «Allez +vous coucher, Horace; car, bien que vous ne soyez pas +plus gris que moi, vous êtes <i>soûl comme un</i>...»</p> + +<p>Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai +bien de le répéter. Il eut comme un éblouissement; +et ses jambes ne pouvant plus le soutenir, sa langue ne +pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et on le +jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de +Méran, chez lequel, depuis le jour où il avait quitté son +logement, il avait accepté un gîte provisoire. Ce qu'il +souffrit lorsqu'il se trouva seul ne saurait être apprécié +que par ceux qui auraient d'aussi misérables fautes à se +reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et +ne pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de +la nuit sur un fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position; +car, pour son supplice, sa raison était parfaitement +éclaircie, et il ne se faisait plus illusion sur le blâme, la +méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu +éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son +esprit, venaient de le faire tomber dans un piège grossier. +Maintenant il comprenait l'épreuve à laquelle on +l'avait soumis, et la conduite qu'il eût dû tenir pour en +sortir justifié. S'il eût affronté dignement les imputations +de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa faiblesse, +et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au +moyen d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent +ni très-éclairés, ni très-délicats sur de telles matières, +ils auraient eu assez d'instinct généreux dans +l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la noblesse +et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité +de son caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne +valaient pas mieux que lui à beaucoup d'égards, avaient +du moins reçu du grand monde une sorte d'éducation +chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace +eût su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris +son rôle de haut, il retombait plus bas qu'il ne méritait +d'être.</p> + +<p>Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur +voiture, quatre ou cinq jeunes gens, feignant de le croire +endormi, comme il feignait de l'être, avaient fait entendre +à ses oreilles des paroles terribles de sécheresse +et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever, +parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre. +Il avait eu envie de crier; des convulsions furieuses +avaient passé par tous ses membres, et, pour la +première fois de sa vie, au lieu de céder à son exaspération +nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce +qu'il voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable +pour son délire. Vraiment c'était un châtiment +trop rude pour un jeune homme qui n'était que vain, +léger et maladroit.</p> + +<p>Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre +avec un visage si sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir +cet accueil inusité, cacha sa tête dans ses deux mains +pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa douleur, +prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de +ses mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de +raison et d'élévation d'idées qu'il ne paraissait susceptible +d'en montrer. C'était un jeune homme assez ignorant, +élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la délicatesse +du coeur élève l'intelligence quand besoin est. +«Horace, lui dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit +à ce souper où je n'ai pas voulu me trouver, pour ne pas +être témoin des humiliations qu'on vous y ménageait. +J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais +fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit +d'ancienneté et par suite d'un long échange de services, +je suis forcé de préférer à vous. J'ai fait mon possible +pour vous engager à rester chez vous hier; vous n'avez +pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré, +et vous avez empiré votre situation. Vous avez commis +des fautes que, dans la justice de ma conscience, je +trouve assez pardonnables, mais pour lesquelles vous ne +trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et +froid que vous avez voulu affronter sans le connaître. +Vous avez une ennemie implacable, à qui vous pouvez +rendre blessure pour blessure, outrage pour outrage. +C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes dépens +à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en +êtes pas. Les rieurs seront pour vous, les influents seront +pour elle. Elle vous fera chasser de partout, comme elle +vous a fait congédier par madame de ***. Croyez-moi, +quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous oublier; +et si vous voulez reparaître absolument dans ce +qu'on appelle, très-arbitrairement sans doute, la bonne +compagnie, ne revenez qu'avec une existence assurée et +un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu un tort +grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun +de nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre +et d'une naissance obscure. Avec votre esprit et vos qualités, +vous vous seriez fait accepter de nous, un peu plus +lentement peut-être, mais d'une manière plus solide. +Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir +tout d'un coup des avantages de fortune et de considération +que votre travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis +de nous eussent pu seuls vous faire conquérir. Si j'avais +su qu'au lieu de vingt-cinq ans vous n'en aviez que +vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais su +que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, +et non le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous +aurais détourné de l'idée puérile de falsifier votre nom. +Enfin, si j'avais su que vous ne possédiez absolument +rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de vie où +vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le +mal est fait. Laissez au temps, qui efface les médisances +et à mon amitié, qui vous restera fidèle, le soin de le réparer. +Vous avez du talent et de l'instruction. Vous pouvez, +avec de l'esprit de conduite, marcher un jour de +pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé +vous a séduit, et que vous regarderez peut-être alors en +pitié. Vous allez partir, promettez-le-moi, et sans chercher +par aucun coup de tête à vous venger des soupçons +qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels, que +vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et +vous donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas +encore. Vous avez besoin d'argent pour voyager; en +voici: trop peu à la vérité pour mener en pays étranger +le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre +modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez +quand vous pourrez. Ne vous en tourmentez guère; +j'ai de la fortune, et je vous proteste, Horace, que je n'ai +jamais eu autant de plaisir à vous obliger que je le fais +en cet instant.»</p> + +<p>Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance, +pressa fortement la main de Louis, refusa obstinément +le portefeuille qu'il lui présentait, le remercia de ses +bons conseils avec une grande douceur, lui promit de +les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de +Méran m'écrivit aussitôt, pour me mettre au courant de +toutes ces choses, et pour m'engager à faire accepter en +mon nom à Horace les avances qu'il n'avait pas voulu +recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se +mettre en voyage.</p> + +<p>Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune +homme ne put être aussi promptement efficace qu'il le +souhaitait. Horace ne vint pas me voir, et je le cherchai +rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir sa retraite.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII.</h3> + +<p>Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en +proie aux angoisses de la honte et de la misère, ne sachant +où fuir l'une et comment arrêter les progrès de +l'autre. Son âme avait reçu la plus douloureuse atteinte +qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de l'amour, +les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté +ne l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une +profonde blessure portée à sa vanité était plus qu'il ne +fallait pour le punir. Malheureusement ce n'était pas +assez pour le corriger. Horace était sans force et sans espoir +de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper. +Enfermé dans un grenier, errant la nuit seul par les +rues, il se tordait les mains et versait des larmes comme +un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie d'apparat et de +dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre +tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé +pour jamais! Les consolations que Louis de Méran avait +essayé de lui donner lui paraissaient illusoires. Il savait +bien que les gens qui vivent de prétentions, selon eux +légitimes, sont sans pitié pour les prétentions mal fondées +d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas +rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite; +et lors même qu'il eût été assuré de sortir vainqueur +aux yeux du monde d'une lutte contre la vicomtesse, la +seule pensée d'affronter des humiliations comme celles +qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de +dégoût.</p> + +<p>Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant +auprès de ses anciens amis que dans sa correspondance +avec ses parents, qu'il n'osait plus, dans sa détresse, +s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne pouvait s'arrêter +à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et +le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler +à une oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières +dettes et d'amasser de quoi se mettre en route, à pied, +pour l'Italie; mais il n avait pas ce courage. Il savait +que ses parents, abusés sur ses succès littéraires, n'avaient +pas manqué de les proclamer sur tous les toits de +leur petite ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance, +recueillie par hasard au loin, n'y vint changer en +mépris la considération qu'il s'était faite. Six mois plus +tôt, il eût emprunté gaiement et insoucieusement un +louis par semaine à différents camarades d'études. Dans +ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se +conte l'un à l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille, +faute de neuf sous pour payer son écot chez Rousseau. +Mais quand on a fréquenté les salons fermés aux nécessiteux, +quand on a éclaboussé de son équipage les amis +qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice +et sa faim comme un opprobre.</p> + +<p>Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez +moi, non sans être revenu sur ses pas dix fois au moins. +Son aspect était déchirant à voir; sa figure était flétrie, +ses joues creusées, ses yeux éteints. Sa chevelure en +désordre portait encore les traces de la frisure, et, cherchant +à reprendre son attitude naturelle, se dressait par +mèches raides et contournées autour de son front. Le +courage de dissimuler sa misère sous un essai de propreté +lui avait manqué. On voyait dans toute sa personne +négligée et débraillée le découragement profond +où il s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec +recherche, était sale et chiffonnée. Son habit, d'une +coupe élégante, avait plusieurs boutons emportés ou brisés, +et l'on voyait que depuis plusieurs jours il n'avait +pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une +boue sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en +guise de canne, un gros bâton plombé, comme s'il eût +été sans cesse en garde contre quelque guet-apens.</p> + +<p>Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi, +et nous ne fîmes paraître aucune surprise de le voir ainsi +métamorphosé. Nous feignîmes de ne pas nous en apercevoir, +et, sans lui faire de questions, nous lui proposâmes +bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà +dîné pourtant; mais Eugénie, en moins d'un quart +d'heure, nous organisa un nouveau repas auquel nous +fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop +besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé, +qu'il éprouva un accablement extraordinaire aussitôt +qu'il se fut assouvi, et tomba endormi sur sa chaise +avant que la nappe fut enlevée. L'appartement que Marthe +avait occupé à côté du nôtre se trouvait par hasard +vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et +quelques chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, +Eugénie lui dit:</p> + +<p>«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous +feriez, bien de vous jeter sur un lit que nous avons pu +offrir ces jours derniers à un ami de province, et qui +est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que vous +vous sentiez mieux.</p> + +<p>—Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit +Horace; et si je ne suis pas indiscret, j'accepte +l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se laissa conduire dans +la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun souvenir +pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire +à son animation naturelle, avait quelque chose +d'effrayant.</p> + +<p>Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul +Arsène entra chez nous, portant l'enfant de Marthe dans +ses bras. «Je vous apporte votre filleul, dit-il à Eugénie, +qui avait pris ce gros garçon en affection, et qui +lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée +de travail aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute +ce soir au Gymnase, où je suis reçu caissier +comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade +et perd la tête. Nous craignons que notre <i>trésor</i> ne soit +mal soigné. Il faut que vous veniez à notre secours et +que vous le gardiez toute la journée, si vous pouvez le +faire sans trop vous gêner.</p> + +<p>—Donnez-moi bien vite le <i>trésor</i>, s'écria Eugénie en +s'emparant avec joie du marmot, que, dans sa tendresse +naïve et grande, Arsène n'appelait plus autrement.</p> + +<p>—Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous +à l'entrevue qui est inévitable tout à l'heure?...</p> + +<p>—Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton +sang-froid à deux mains: Horace est ici.»</p> + +<p>Arsène pâlit, «N'importe, dit-il; d'après ce que vous +m'aviez confié, je devais bien m'attendre à l'y rencontrer +un de ces jours. Le nom de l'enfant n'est point écrit +sur son front, et d'ailleurs, grâce à lui, le <i>trésor</i> est +anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils +d'Horace; je vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à +son possesseur légitime.</p> + +<p>—Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! répondit-elle +avec un soupir. Vous avertissez votre femme, +afin qu'elle ne vienne pas ici durant quelques jours. Horace +ne peut pas rester à Paris, et il est facile d'éviter +cette rencontre.</p> + +<p>—Je le désire beaucoup, dit Arsène; il me semble +que cet homme ne peut seulement pas la regarder sans +lui faire du mal. Cependant, si elle désire le voir, que +sa volonté soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne le veut +pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.»</p> + +<p>«Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifférence, +lorsqu'il entra chez nous vers dix heures pour +déjeuner.</p> + +<p>—Oui, nous avons un enfant, répondit Eugénie avec +un sentiment secret de malice austère. Comment le +trouvez-vous?»</p> + +<p>Horace le regarda. «Il ne vous ressemble pas, dit-il +avec la même indifférence. Il est vrai que ces poupons-là +ne ressemblent à rien, ou plutôt ils se ressemblent tous: +je n'ai jamais compris qu'on pût distinguer un petit enfant +d'un autre enfant du même âge. Combien a celui-là? +un mois? deux mois?</p> + +<p>—On voit bien que vous n'en avez jamais regardé un +seul! dit Eugénie. Celui-ci a huit mois, et il est superbe +pour son âge. Vous ne trouvez pas que ce soit un bel +enfant?</p> + +<p>—Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai <i>délirant</i> +si cela vous fait plaisir... Mais j'y songe! il est +impossible que vous soyez sa mère. Je vous ai vue il y a +huit mois... Allons donc! cet enfant n'est pas à vous.</p> + +<p>—Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de +vous, c'est l'enfant de mon portier, c'est mon filleul.</p> + +<p>—Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout +en faisant votre ménage?</p> + +<p>—Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant, +pendant que je servirai le déjeuner?</p> + +<p>—Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le +veux bien; mais je vous assure que je ne sais comment +toucher à <i>cela</i>, et que s'il lui prend fantaisie de crier, +je ne saurai pas faire autre chose que de le poser par +terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien +vous dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses +grosses joues et ses yeux ronds!</p> + +<p>—Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une +colère ingénue, et vous n'êtes pas digne d'y toucher.</p> + +<p>—Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi +de le reporter dans la loge de ses chers parents.»</p> + +<p>L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace, +s'était rejeté, en criant, dans le sein d'Eugénie.</p> + +<p>«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi +qui serais si heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon +pauvre trésor!»</p> + +<p>Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans +un fauteuil, il devint rêveur. Le passé sembla enfin se +réveiller dans sa mémoire, et il me dit avec abattement, +lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes genoux, +passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne +me pardonnera de n'avoir pas compris les joies de la paternité: +vraiment, les femmes sont injustes et impitoyables. +J'y ai beaucoup réfléchi, depuis <i>mon malheur</i>; et +j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille +pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans, +je ne l'ai pas trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde +à l'âge de dix ans, au développement de sa beauté et de +son intelligence (en supposant gratuitement qu'il ne fût +ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je comprendrais, +jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui. +Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide, +et pourtant despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu +leur a donné pour cela des entrailles différentes des +nôtres.</p> + +<p>—Cela n'est vrai que jusqu'à un certain point, répondis-je. +Les femmes les aiment plus délicatement, et s'entendent +mieux à les élever durant les premières années; +mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en présence de cet +être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un +avenir inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment, +la répugnance. Les hommes du peuple sont meilleurs +que nous, Horace. Ils aiment leurs petits avec une admirable +naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de respect +et d'attendrissement à la vue d'un robuste ouvrier portant +le soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le +travail, son marmot sur le seuil de la porte, pour l'égayer +et soulager sa mère?</p> + +<p>—Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté,» +répondit Horace sur un ton de persiflage dédaigneux, +et sans songer que dans ce moment-là il était fort malpropre +lui-même. Puis, passant la main sur son front, +comme pour rassembler ses idées: «Je vous remercie +de m'avoir hébergé cette nuit, dit-il; mais je ne sais si +c'est pour réveiller en moi un remords salutaire que vous +m'avez mis dans cette chambre fatale; j'y ai fait des +rêves affreux, et il faut, puisque me voilà décidément +dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous +fasse une question pénible et délicate. Avez-vous jamais +su, Théophile, ce qu'était devenue l'infortunée dont j'ai +si affreusement brisé le coeur par un crime vraiment +étrange, pour n'avoir pas été enchanté de l'idée d'être +père à vingt ans, et lorsque j'étais dans l'indigence!</p> + +<p>—Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question +avec le sentiment que vous avez, en ce moment, sur le +visage, c'est-à-dire avec une curiosité assez indolente, +ou avec celui que vous devez avoir dans le coeur?</p> + +<p>—Mon visage est pétrifié, mon pauvre Théophile, +répondit-il avec un accent qui redevenait peu à peu déclamatoire, +et j'ignore si je pourrai jamais pleurer ou +sourire désormais. Ne m'en demandez pas la cause, c'est +mon secret. Quant à mon coeur, c'est sa destinée d'être +méconnu; mais vous qui avez toujours été meilleur et +plus indulgent pour moi que tous les autres, comment +pouvez-vous l'outrager à ce point d'ignorer qu'il saignera +éternellement par cette blessure? Si j'étais sûr que +Marthe vécût et qu'elle se fût consolée, je serais peut-être +soulagé aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent +tout le passé de ma vie, tout mon avenir peut-être!</p> + +<p>—En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité: +Marthe n'est pas morte; Marthe n'est pas malheureuse, +et vous pouvez l'oublier.»</p> + +<p>Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l'émotion que +j'en attendais. Il eut plutôt l'air d'un homme qui respire +en jetant bas son fardeau, que d'un coupable qui rentre +en grâce avec le ciel.</p> + +<p>«Dieu soit loué!» dit-il sans penser à Dieu le moins +du monde; et il retomba dans sa rêverie, sans ajouter +une seule question.</p> + +<p>Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir +où elle était et comment elle vivait.</p> + +<p>«Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce +d'explication à cet égard, lui répondis-je, et je vous conseille +pour votre repos et pour le sien, de n'en point chercher; +il serait trop tard pour réparer vos fautes, et il +doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin +de réparation.»</p> + +<p>Horace me répondit avec amertume: «Du moment +que Marthe m'a quitté sans regrets et sans les projets de +suicide dont je m'effrayais; du moment qu'elle n'a point +été malheureuse, et qu'elle s'est débarrassée de son +amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas +que mes fautes soient si graves et que ni elle ni personne +ait le droit de me les rappeler.</p> + +<p>—Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en +expliquer est très-inopportun.»</p> + +<p>Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à +l'heure du dîner. Eugénie n'avait pas osé l'inviter, dans +la crainte de paraître informée de sa situation. Je ne +voulais pas lui dire que je la connaissais, et j'attendais +qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore disposé, +et il me dit en rentrant:</p> + +<p>«C'est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt +assez froidement, Théophile, et je ne puis rester ainsi +avec toi.» Il me tendit la main.</p> + +<p>«C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu +ne m'en veux pas, tu vas dîner avec nous.</p> + +<p>—A la bonne heure, répondit-il, s'il ne faut que cela +pour effacer mon tort...»</p> + +<p>Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore, +lorsque la mère Olympe vint chercher l'enfant pour le +mener coucher.</p> + +<p>Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène +et Marthe avaient oublié de prévoir que la bonne +femme pourrait rencontrer Horace chez nous, et jaser +devant lui. Elle aimait malheureusement à parler. Elle +était tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-même, +pour ses jeunes amis; et ce jour-là, plus que de coutume, +exaltée par la splendeur de leur position nouvelle +à un théâtre en vogue, elle éprouvait le besoin impérieux +de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie fit de +vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son <i>trésor</i>, +pour l'emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la +voix: la mère Olympe, ne comprenant rien à ces précautions, +exhala sa joie et son attendrissement en longs +discours, en sonores exclamations, et prononça plusieurs +fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien +qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait +pas daigné prêter l'oreille à ses paroles, la regarda, +l'observa, et nous interrogea avidement dès qu'elle fut +partie. De quel Arsène parlait-elle? Le Masaccio était-il +donc époux et père? Le prétendu enfant du portier était +donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas dit tout +de suite? «J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il,» +son poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui.</p> + +<p>Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie +jusqu'à l'indignation. Elle cassa deux assiettes, et je +crois que, malgré sa douceur et la dignité habituelle +de ses manières, elle eut grande envie de jeter la +troisième à la tête d'Horace. Je la soulageai infiniment +en prenant le parti de dire tout de suite la verité. +Puisque aussi bien Horace devait l'apprendre tôt ou +tard, il valait mieux qu'il l'apprît de nous et dans un +moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. +Arsène m'avait autorisé depuis plusieurs jours, et, pour +son compte et de la part de Marthe, à agir comme je le +jugerais utile en cette circonstance.</p> + +<p>«Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous +n'ayez pas deviné déjà que la femme de Paul Arsène est +une personne très-connue de vous, et qui nous est infiniment +chère?»</p> + +<p>Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement +avec des yeux troublés. Puis, prenant tout à coup +une attitude dégagée, imitée du marquis de Vernes:</p> + +<p>«Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'<i>elle</i>, et je suis un +grand sot de n'avoir pas compris pourquoi vous étiez si +embarrassés tout à l'heure devant la vieille fée qui emportait +l'enfant... Mais l'enfant?... Ah! l'enfant!... j'y +suis! la vieille a très-nettement dit <i>son père</i> en parlant +d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, +vous me l'avez dit ce matin, Eugénie!... et il y a neuf +mois que Marthe m'a quitté, si j'ai bonne mémoire... +Vive Dieu! voilà un dénoûment sublime et dont je ne +m'étais pas avisé dans mon roman!»</p> + +<p>Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire +éclatant tellement forcé, tellement âpre, qu'il nous fit +mal comme le râle d'un homme à l'agonie.</p> + +<p>«Ah! finissez de rire, s'écria Eugénie en se levant +d'un air courroucé qui la rendait vraiment belle et imposante: +cet enfant que Paul Arsène élève et chérit +comme le sien, c'est le vôtre, puisque vous voulez le savoir. +Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui +ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, +le pauvre innocent, à l'homme le plus égoïste et le plus +ingrat qui soit au monde!»</p> + +<p>Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie: elle retomba +sur sa chaise, suffoquée et les joues ruisselantes de larmes. +Horace, irrité de cette sorte de malédiction jetée +sur lui avec tant de véhémence, s'était levé aussi; mais +il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le +cri de sa conscience, et cacha son visage dans ses deux +mains.</p> + +<p>Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses +yeux, avait repris ses travaux de ménage, et j'attendais +en silence l'issue du combat que l'orgueil, le doute, le +repentir, la honte, se livraient dans le coeur d'Horace.</p> + +<p>Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant +et en marchant dans la chambre à grands pas et +avec de grands gestes.</p> + +<p>«Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissant +le bras à tous deux et en nous regardant fixement, ne +vous jouez pas de moi! Ceci est une crise décisive dans +ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez dans +vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou +le plus lâche des hommes. J'aimerais encore mieux être +le plus ridicule, je vous en donne ma parole d'honneur.</p> + +<p>—Je le crois bien! répondit Eugénie avec mépris.</p> + +<p>—Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence +et de la douceur avec Horace, je vous en supplie. +Il est fort à plaindre parce qu'il est fort coupable. +Vous avez cédé à l'impétuosité de votre coeur en l'accablant +tout à l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce +n'est pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme. +Laissez-moi lui parler, et fiez-vous à mon respect, à mon +affection, à ma vénération pour vos amis absents.</p> + +<p>—Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela!... +c'est peu: ne sauriez-vous inventer quelque terme d'idolâtrie +plus digne du grand, du divin Paul Arsène? Moi, +je veux bien répondre <i>amen</i> à vos litanies; mais pas +avant que vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable +que je suis bien le père, <i>le père unique</i>, entendez-vous? +de cet enfant qu'on veut maintenant me mettre sur le +corps.</p> + +<p>—On a des intention» très-différentes, lui dis-je avec +une froide sévérité. On désire que vous ne vous occupiez +jamais de votre fils; on ne vous l'a jamais présenté +comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et si la fantaisie, +vous venait de le réclamer un jour, comme la loi +ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire +à une protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez +pas la noblesse et le dévouement que vous ne +pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir à tous les +yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui +les couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre +chose dans ce moment de crise décisive, comme vous +l'appelez avec raison, que de secouer ce voile funeste. Il +faut que vous remportiez la victoire sur des sentiments +indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond. +Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la +mère de votre fils, et de reconnaissance pour son père +adoptif, entendez-vous bien? Il faut que vous me disiez +que vous vous êtes conduit comme un enfant, comme un +fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie +et mon dégoût pour votre caractère.</p> + +<p>—Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore +contre mon arrêt, il faut que je fasse amende honorable, +parce que l'on m'a rendu père d'un enfant dont je n'ai +jamais entendu parler et qui se trouve devoir être le +mien! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien +je suis repentant? quelle pénitence publique dois-je +faire pour laver mon crime?</p> + +<p>—Aucune! Toute cette histoire est un secret entre +quatre personnes, et vous êtes la cinquième. Mais si vous +aviez la folie et le malheur de la publier, de la raconter +à votre manière, je serais forcé de dire la vérité, et d'apprendre +à tous ceux qui vous connaissent que vous en +avez menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui +soient irrécusables! comme si l'on pouvait en fournir +comme s'il y en avait d'autres que des preuves morales +C'est comme si vous déclariez que vous avez l'esprit trop +épais et l'âme trop basse pour croire à autre chose qu'au +témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il +n'y a pas un homme sur la terre qui ne pût méconnaître +et repousser ses enfants sous prétexte qu'il n'a pas été témoin +de tous les instants de l'existence de sa femme.</p> + +<p>—Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur +concentrée. Que j'apprenne mon secret à tout le +monde, et que je proclame la vertu de Marthe aux dépens +de mon honneur? C'est un duel à mort entre la +réputation de cette femme et la mienne que vous me +proposez!</p> + +<p>—Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans +le monde que vous venez de quitter. Vingt salons n'ont +pas les yeux ouverts sur le secret de votre vie domestique, +et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme +celui d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis. +Le milieu où ces événements se sont accomplis +est bien restreint et bien obscur. Tout au plus quatre ou +cinq anciens amis vous demanderont compte de vos +amours avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une +amante sans foi et sans dignité, ce bruit pourra se répandre +davantage et l'atteindre dans la position plus évidente +et plus enviée qu'elle est en train de se faire. Mais +vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne +sont point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne +comprenez pas la conduite que vous devez tenir en cette +circonstance, je vais vous la dire. Vous refuserez d'entrer +dans aucune explication; vous ne parlerez jamais +de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux +mensonge, être le sien; vous direz, du ton ferme et bref +qui convient à un homme sérieux, que vous avez pour +Marthe l'estime et le respect qu'elle mérite; et croyez-moi, +cette déclaration vous fera honneur, même aux +yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul +pourra leur faire excuser et taire vos égarements... Si +vous aviez agi ainsi, même à l'égard d'une autre femme +qui en est moins digne, vous seriez peut-être réhabilité +aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et +plus exigeants que ne le seront vos anciens camarades.»</p> + +<p>Cette insinuation éleva un autre sujet d'explication, et +Horace, consterné, reçut mes admonestations avec le silence +de l'abattement. Mais en ce qui concernait Marthe, +il se débattit longtemps, et pendant deux heures j'eus à +lutter, non contre son incrédulité, elle était feinte, mais +contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance, +je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais +du terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me +disant qu'il avait besoin d'être seul, de respirer l'air et +de réfléchir en marchant. «Je reviendrai avant minuit, +me dit-il, et je vous avouerai franchement le résultat de +mon examen de conscience. Nous causerons encore de +tout cela, si vous n'êtes pas horriblement las de moi.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image26.png"></p> +<br> + +<p>Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé, +bien que fort pâle encore, et avec des manières affectueuses +et communicatives. «Eh, bien? lui dis-je en +secouant la main qu'il me tendait.—Eh bien! me répondit-il, +j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe +et vous qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous +de moi ce que vous voudrez. J'étais un fou, un malheureux +tourmenté de mille doutes poignants; mais vous +autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages. Vous +m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se +brouille dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce +qui m'est arrivé; je veux tout vous dire. En vous quittant, +j'ai été au Gymnase; je voulais voir Marthe, travestie +en comédienne sur cette scène mesquine, débiter +en minaudant les gravelures sentimentales de nos petits +drames bourgeois, Oui, je voulais la voir ainsi, pour me +guérir à jamais du dépit qu'elle m'avait laissé dans +l'âme, pour la mépriser intérieurement et me mépriser +moi-même de l'avoir aimée. Je n'étais pas assis depuis +cinq minutes, que je vois paraître un ange de beauté et +que j'entends une voix pure et touchante comme celle +de mademoiselle Mars. C'était bien la beauté, c'était +bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien poétisées, +combien idéalisées par la culture de l'esprit et par +le travail sérieux de la séduction! Je vous le disais autrefois: +une femme qui n'est pas occupée avant tout du +soin de plaire n'est pas une femme; et dans ce temps-là, +Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait une +indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui +lui faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. +Mais quelle métamorphose, grand Dieu! s'est opérée +en elle! quel luxe de beauté, quelle distinction de +manières, quelle élégance de diction, quel aplomb, +quelle grâce aisée! et tout cela sans perdre cet air simple, +chaste et doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-même +et tomber à genoux au milieu de mes soupçons et +de mes emportements! Elle a eu ce soir, je vous l'assure, +un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien mérité. +Son rôle était mauvais, faux, ridicule même; elle a +su le rendre vrai, noble et saisissant, sans grands effets, +sans moyens téméraires. On applaudissait peu; on ne +disait pas: C'est sublime, c'est délirant! mais chacun +regardait son voisin et disait: Voilà qui est bien; comme +c'est bien! Oui, <i>bien</i> est le mot qui convient. J'ai appris +dans le monde, où l'on apprend quelques bonnes choses +au milieu d'un grand nombre de mauvaises, que le bien +est plus difficile à atteindre que le beau; ou, pour mieux +dire, le bien est une face du beau plus raffinée, plus +châtiée que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort +aise que toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle +femmes du monde voient comme cette pauvre grisette +sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet, causer, sourire, +avec plus de convenance et de charme qu'elles +toutes! Mais où donc Marthe a-t-elle appris tout cela? +Oh! que l'intelligence est une force rapide et pénétrante! +Sur mon honneur, je ne me serais jamais douté que +Marthe en eût autant; et cette pensée m'a fait ouvrir les +yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant. +Je l'ai crue si souvent bornée ou extravagante, +et la voilà qui me donne un démenti, et qui semble se +venger de mon erreur, en se montrant accomplie et +triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris! +car tout Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le +plaisir de la voir et de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi +de moi, je vous l'avoue: et dès que la pièce où elle jouait +a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs, j'ai forcé +toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers +et tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché, +j'ai trouvé sa loge, j'ai poussé la porte après avoir +frappé, et, sans attendre qu'on vînt, selon l'usage, parlementer +avec moi, j'ai osé pénétrer jusqu'à elle. Elle +était encore dans son élégant costume, mais elle avait +essuyé son fard; ses cheveux, dont elle avait ôté les +fleurs, tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux +que jamais sur ses épaules de reine. Elle était encore +plus belle que sur la scène, et je me suis jeté à ses pieds; +j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au grand scandale +de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien +naïve pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne +trouverais pas Arsène auprès d'elle; je me souvenais bien +qu'il est caissier, qu'il est occupé à la régie pendant que +sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous me direz tout, +ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit son mari, +elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: +mais elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime +toujours, et, bien qu'elle m'ait dit tout le contraire, je +n'en puis pas douter. Elle est devenue, en me voyant, +pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait tombée +évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise +sur sa causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me +dire un mot, et comme égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a +parlé pour me vanter son bonheur, son repos, son mariage... +ses yeux humides et son sein haletant me disaient +tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement +avec mes oreilles les paroles de sa bouche, je comprenais +avec tout mon être la voix de son coeur, qui parlait bien +plus haut et plus éloquemment. Elle voulait que j'attendisse +dans sa loge l'arrivée d'Arsène; je crois qu'elle +craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir +comme en cachette de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez +inquiété et tourmenté pendant un an, pour que je ne me +fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille pendant +une soirée. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout +disposé à voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser +et emmener celle que je ne puis me déshabituer +tout d'un coup de regarder comme ma maîtresse et ma +compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne +la revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. +Mais au moins pendant une heure j'ai été agité, +ému, et, puisqu'il faut tout vous dire, épris comme je ne +l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit vingt fois au milieu +de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Théophile: je +n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai +jamais qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et +de moi-même.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image27.png"></p> +<br> + +<p>«Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie +hausse-t-elle les épaules d'un air chagrin, et inquiet? +Je suis un honnête homme; et comme Marthe est +une femme fière et juste, comme elle ne voudra plus me +revoir certainement qu'en présence de son mari; comme, +si son mari y consent, ce sera pour moi un engagement +tacite de respecter sa confiance et son honneur, vous +l'avez guère à craindre, ce me semble, que je trouble +la sérénité de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je +vous en prie; je n'ai pas le moindre désir de lui enlever +sa femme, quoiqu'il m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est +admirablement conduit envers elle et envers mon fils... +puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot de +l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... +Mais enfin, il est bien, certain qu'un lien sacré, indissoluble, +m'unit à elle, et que si jamais je fais fortune, je +n'oublierai pas que j'ai un héritier. Je saurai donc récompenser +indirectement Arsène des soins qu'il lui aura +donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes +droits de père, je n'exercerai ma paternité que d'une +façon mystérieuse, et pour ainsi dire providentielle. +Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention d'être +ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin; +que, loin d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe, +je reste son admirateur, son serviteur et son ami. Je ne +pense pas qu'Arsène puisse le trouver mauvais: en s'attachant +à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû +prévoir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni elle +pour moi. C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera +pas, puisqu'il me connaît. Quant à moi, je me +sens relevé, consolé, et comme ressuscité par les événements +de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce +matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme +l'ancien Horace que vous avez aimé, estimé, et que le +monde n'a pu ni avilir ni corrompre. Laissez-moi vous +dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je l'aimerai +toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus +jamais à trembler ni à souffrir de mon amour, de même +que vous n'aurez plus jamais rien à réprimer ni à condamner +dans ma conduite envers elle.»</p> + +<p>Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de +mille projets et de mille espérances, qui se contredisaient +les unes les autres, nous faisait les plus hardies promesses +de vertu et de raison, Marthe, rentrée chez elle +avec son mari, lui racontait avec la plus grande franchise +l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène +éprouva un grand effroi et un grand déchirement de +coeur à cette nouvelle; mais il n'en fit rien paraître, et +il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait projeter.</p> + +<p>«Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, +et que je lui témoigne de l'amitié?</p> + +<p>—Je n'ai pas d'avis là-dessus, Marthe, répondit-il, tu +ne lui dois rien; cependant, si tu te décides à le voir, tu +es forcée de le traiter doucement et amicalement. D'abord +tu n'aurais peut-être pas la force d'être sévère et +froide avec lui, et si tu l'avais, à quoi servirait de le manifester, +à moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles +prétentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut +plus avoir, qu'il te demande seulement le pardon du +passé et un peu de pitié généreuse pour son repentir; si +tu as lieu d'être satisfaite de sa manière d'être aujourd'hui +avec toi, et de ne rien craindre de lui à l'avenir...</p> + +<p>—Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu +me parles ainsi, ta figure est pâle et ta voix troublée: +tu as de l'inquiétude au fond de l'âme?»</p> + +<p>Arsène hésita un instant, puis il lui répondit: «Je le +jure devant Dieu, ma bien-aimée, que si tu n'en as pas +toi-même, si tu te sens aussi calme et aussi heureuse +que tu l'étais ce matin, je suis moi-même heureux et +tranquille.</p> + +<p>—Paul! s'écria-t-elle, ce n'est pas à vous, que je +chéris plus que tout au monde, que je voudrais faire un +mensonge. Je ne me sens pas dans la même situation que +ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'être à +vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; +mais je ne me suis pas sentie calme en sa présence, et +à l'heure qu'il est, je suis encore agitée et bouleversée +comme si j'avais vu la foudre tomber près de moi.»</p> + +<p>Arsène garda le silence pendant quelques instants; et +quand il se sentit la force de parler, il pria Marthe de ne +lui rien cacher et de lui expliquer le genre d'émotion +qu'elle éprouvait, sans craindre de l'affliger ou de l'inquiéter.</p> + +<p>«Il me serait tout à fait impossible de le définir, répondit-elle; +car depuis une heure je cherche en vain à +le faire vis-à-vis de moi-même. Il me semble que c'est +un sentiment de terreur douloureuse, un frisson comme +celui qu'on éprouverait en regardant les instruments +d'une torture qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire +avec certitude, c'est que tout, dans cette émotion, est +pénible, affreux même; qu'il s'y mêle de la honte, du +remords de t'avoir si longtemps méconnu, le regret d'avoir +tant souffert pour un homme si peu sérieux, une +sorte de dégoût et de haine contre moi-même. Enfin cela +me fait mal, sans le plus petit mélange de satisfaction et +d'attendrissement: tout ce que dit cet homme semble +affecté, vain et faux. Il me fait pitié; mais quelle pitié +amère et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble +que quand tu le reverras tel qu'il est maintenant, élégant +et malpropre, humble et prétentieux, flétri et puéril, tu +ne pourras pas t'empêcher de me mépriser, pour t'avoir +préféré ce comédien plus mauvais, hélas! que tous ceux +avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scènes +d'amour à Belleville.»</p> + +<p>Marthe disait sincèrement ce qu'elle pensait, et ne +faisait aucun effort hypocrite pour rassurer son époux. +Cependant elle ne put dormir de la nuit. L'agitation que +son début lui avait causée ajoutait à celle qu'Horace était +venu lui imposer. Elle fit des rêves fatigants, durant lesquels +elle s'imagina, à plusieurs reprises, être retombée +sous sa domination funeste, et où les scènes cruelles du +passé se représentèrent à son imagination plus violentes +et plus horribles encore que dans la réalité. Elle se jeta +plusieurs fois dans le sein d'Arsène avec des cris étouffés, +comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; +et Arsène, en la rassurant et en la bénissant de +cet instinct de confiance et de tendresse, se sentit beaucoup +plus malheureux que s'il l'eût trouvée indifférente +au souvenir d'Horace.</p> + +<p>A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses +bras pour oublier en le caressant toutes les angoisses de +la nuit, la mère Olympe lui remit une lettre qu'Horace +avait passé cette même nuit à lui écrire. Il me l'avait +montrée avant de la lui faire porter: c'était vraiment un +chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'éloquence, +mais de sentiments et d'idées. Jamais il n'avait été mieux +inspiré pour s'exprimer, et jamais il n'avait semble rempli +d'instincts plus nobles, plus purs, plus tendres et plus +généreux. Il était impossible de n'être pas subjugué par +la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi à +ses promesses. Il demandait ardemment le pardon, l'amitié, +la confiance de Marthe et de Paul. Il s'accusait +avec une entière franchise; il parlait d'Arsène avec un +enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grâce, +de voir son fils en leur présence, el de le remettre lui-même, +humblement et courageusement, entre les bras +de celui qui l'avait adopté, et qui était plus digne que lui +d'en être le père.</p> + +<p>Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux +pleins de larmes.</p> + +<p>«Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre +d'Horace, et tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant +quelque chose me dit que ce ne sont là encore que des +paroles comme il en sait dire.»</p> + +<p>Arsène lut la lettre attentivement, et la rendant à sa +femme avec une émotion grave;</p> + +<p>«Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas là +l'expression d un sentiment vrai et d'une résolution généreuse. +Cette lettre est belle, et cet homme est bon malgré +ses vices. Il m'est impossible de ne pas le croire meilleur +qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle +pas ainsi pour se divertir. Il a pleuré en t'écrivant. Je +t'assure que tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort +et plus sage qu'il ne l'est: il avait toutes les intentions +des vertus qu'il n'avait pas. Tu lui dois le pardon et l'amitié +qu'il demande; et si je t'en détournais, je te donnerais +un conseil égoïste et lâche.</p> + +<p>—Eh bien, je le verrai, mais en ta présence, répondit +Marthe. La seule chose qui me fasse souffrir, c'est de +penser qu'il verra Eugène, qu'il l'embrassera devant +nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra en moi la +mère de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu réveiller +et reconstituer ainsi en quelque sorte le passé. Je m'étais +habituée à regarder cet enfant comme le tien. Je ne me +rappelais plus que bien rarement qu'il ne l'est pas; et +maintenant, on va nous l'ôter en quelque sorte, en nous +volant une de ses caresses!</p> + +<p>—Cette idée m'est plus cruelle qu'à toi, ma pauvre +Marthe, reprit Arsène; mais c'est un devoir auquel il +faut se soumettre. J'ai réfléchi toute la nuit à ces choses-là, +et je m'en suis dit une bien sérieuse, et que tu +vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre +choix et notre volonté, il y a le dessein, le choix et la +volonté de Dieu. Dieu ne fait rien qui ne soit nécessaire, +et ses intentions mystérieuses nous doivent être sacrées. +Il a voulu qu'Horace fût père, bien qu'Horace repoussât +les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace +le revit, et sentît le désir d'embrasser son fils, bien qu'il +ait jusqu'ici abjuré les douceurs et les devoirs de la paternité. +Dieu seul sait quelle influence cachée et puissante +cet enfant peut avoir sur l'avenir d'Horace. C'est +un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de personne +de briser. Ce serait une impiété, un crime, de le +tenter. Lui ravir la faculté de connaître et d'aimer son +fils, dût-il le connaître et l'aimer faiblement, serait une +sorte de rapt et comme un dommage irréparable que +nous causerions à son être moral. Il nous faut donc, loin +d'accaparer notre <i>trésor</i> à son préjudice, l'admettre à +en jouir, parce que Dieu l'appelle à profiter de ce bienfait. +Je ne veux pas croire que la vue de cet enfant ne le +rende pas meilleur et n'amène pas un changement sérieux +dans son âme.»</p> + +<p>Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses, +et sa vénération pour Arsène en augmenta. Un +déjeuner fut arrangé chez moi pour cette rencontre. +Marthe, et Arsène amenèrent l'enfant; et cette fois Horace, +redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirable +en tous points pour lui, pour sa mère, et surtout +pour Arsène, dont l'attitude noble et sereine le frappa de +respect et d'attendrissement. Ce fut le plus beau jour de +la vie d'Horace.</p> + +<p>La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement +dans son âme, il faut bien le confesser. Avili et outragé +par les gens du monde, humilié et blessé par nous, il s'était +senti enfin déchu et souillé à ses propres yeux. Il +avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet +abaissement et de se réhabiliter vis-à-vis de nous et de +lui-même, en attendant qu'il put se laver plus tard aux +yeux du monde. Il n'avait pas voulu sortir à demi de +cette situation, et se contenter de se montrer bon et repentant: +il voulait se montrer grand, et changer notre +pitié en admiration. Il y réussit pendant tout un jour. Son +ostentation eut au moins l'avantage de lui faire connaître +des joies d'amour-propre qu'il ne connaissait pas encore, +et qu'il reconnut préférables aux mesquines satisfactions +d'une vanité plus étroite. Il entra, à partir de ce jour, +dans la phase de l'orgueil; et son être, sans changer de +nature, s'agrandit au moins dans la voie qui lui était +ouverte.</p> + +<p>Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émotions +nouvelles et de la grande crise qui s'était opérée en +lui un peu rapidement. Il pensa à Marthe un peu plus +qu'à Arsène, et à lui-même un peu plus qu'à son fils. Son +amitié enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d'une +passion qui se réveille, et qui n'abandonne pas tout à +coup de chimériques et coupables espérances. Enfin +selon l'expression d'Eugénie, qui avait retenu quelques +mots de science, son étoile eut une défaillance de lumière. +Il était temps qu'Horace partît et n'eût pas l'occasion +de revenir sur ses nobles résolutions. Je l'y forçai +en quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien +que charmé de l'idée de voyager, il voulait gagner quelques +jours. Mais j'y mis une fermeté excessive, sentant +bien que de sa conduite avec Marthe en cette circonstance +dépendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, +comme venant de moi, la somme que Louis de +Méran m'avait envoyée pour lui, et je fixai le jour de +son départ pour l'Italie sans lui permettre de revoir +personne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII.</h3> + +<p>La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite +fortune, et celle de réaliser un de ses plus doux projets, +enivra si vivement Horace dans les derniers jours, que +je m'effrayai des dispositions folles dans lesquelles je le +vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes +choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes +imprudences ou d'amers désenchantements. Après la semaine +d'abattement et de spleen profond que lui avait +causé son <i>fiasco</i> dans le beau monde, il avait eu une semaine +d'enthousiasme, d'expansion délirante et d'orgueil +sublime. Toutes ces émotions avaient brisé son corps appauvri +par la vie de plaisir qu'il avait menée durant tout +l'hiver; et je le voyais en proie à une fièvre d'autant +plus réelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en apercevait +pas. Craignant qu'il ne tombât malade en route, je +résolus de le conduire jusqu'à Lyon, afin de l'y faire +reposer et de l'y soigner, si les premiers jours de mouvement, +au lieu de faire une heureuse diversion, venaient +à hâter l'invasion d'une maladie.</p> + +<p>Nous fîmes donc ensemble nos apprêts de départ, et +je le gardai à vue pour qu'il ne fît pas échouer nos projets +par quelque subite extravagance. J'avais le pressentiment +d'une crise imminente. Il y avait du désordre +dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses +moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voilé +et de bizarre qui frappait également Eugénie. «Je ne +sais pas pourquoi je ne peux plus le regarder, me disait-elle, +sans m'imaginer qu'il est condamné à mourir fou. +Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis +quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un +secret dérangement dans tout son être; car enfin ces sentiments +ne sont plus joués, je le vois bien, et pourtant +ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi d'un +jour à l'autre l'habitude de toute une vie.»</p> + +<p>Je grondais Eugénie de douter ainsi de l'action divine +sur une âme humaine; mais au fond de la mienne, je +n'étais pas éloigné de partager ses craintes.</p> + +<p>La vérité est qu'Horace, pour la première et pour la +dernière fois de sa vie, n'était pas maître de lui-même. +Il ne se rendait pas compte des mouvements impétueux +que, jusque-là, il avait provoqués en lui et comme caressés +avec amour. L'affront qu'il avait vécu dans le +monde lui avait laissé un secret mais cuisant chagrin; +il réussissait à s'en distraire et à le chasser, en s'exaltant +à ses propres yeux dans une nouvelle carrière d'émotions. +Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le +faire pâlir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus +il croyait en triompher en se raidissant contre cet amer +souvenir et en cherchant à se grandir à ses propres yeux +par d'intérieures déclamations, et moins il réussissait à +atteindre ce calme stoïque, ce mépris des lâches attaques +et des sots propos, dont il se vantait. Pour le résumer, et +le définir une dernière fois, au moment de clore le récit +de cette période de sa vie, je dirai que c'était un cerveau +très-bien organisé, très-intelligent et très-solide, qui pouvait +cependant se troubler et se détériorer en un instant, +comme une belle machine dont on briserait le moteur +principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'était +cette faculté que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle +langue psychologique, a, par un néologisme ingénieux, +qualifiée d'<i>approbativité</i>; et l'approbativité d'Horace +avait reçu un choc terrible la nuit du souper chez <i>Proserpine</i>. +Malgré l'appareil que les douces effusions du +déjeuner chez moi avec Marthe avaient posé sur cette +blessure, le trouble et la confusion régnaient dans les +profondeurs de la pensée d'Horace.</p> + +<p>Le matin du 25 mai 1833 (notre place était retenue +aux diligences Laffitte et Caillard pour le soir même), +Horace, voyant tous ses préparatifs terminés, et se sentant +excédé de ma surveillance, m'échappa adroitement, +et courut chez Marthe. Il éprouvait un désir insurmontable +de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-être +la manière calme et douce avec laquelle elle avait +pris congé de lui à notre dernière réunion lui avait-elle +laissé un secret mécontentement. Il voulait bien la quitter +et renoncer à elle pour jamais par un effort magnanime; +mais il entendait faire par là un admirable sacrifice +de ses droits et de sa puissance sur l'âme de cette +femme; tandis qu'elle, comprenant son rôle autrement, +croyait, en lui laissant presser sa main et embrasser son +fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse. Horace, +en acceptant cette position, ne se trouvait pas +assez haut dans l'opinion de Marthe, à qui il voulait +laisser des regrets; dans celle d'Arsène, à qui il voulait +inspirer de la reconnaissance; et dans la nôtre, qu'il +voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner, +je ne crois pas qu'il eût eu aucune arrière-pensée; mais +il en avait eu le lendemain; et en nous trouvant tous résolus +à ne pas renouveler cette scène délicate, il avait +été mécontent de nous tous, et de l'attitude qu'il avait +été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un +mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de +Marthe, afin de pouvoir faire son entrée en Italie en +triomphateur généreux d'une femme, et non en victime +de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite, pour +l'excuser un peu, que ces pensées n'étaient pas formulées +dans son esprit, et que ce n'était pas le froid disciple +du marquis de Vernes qui allait chercher sa revanche +auprès de Marthe; mais le véritable Horace, troublé +par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme +malgré lui et sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement +quelconque, ne fût-ce qu'un regard et un mot, à +cette souffrance insupportable.</p> + +<p>Il entra dans un café, à trois portes de la maison que +Marthe habitait, non loin du Gymnase. Il y traça au +crayon quelques mots sans suite qu'il fit porter par un +voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec +cette réponse: «Je ne demande pas mieux que de vous +dire un dernier adieu: nous irons, Arsène et moi, avec +Eugène dans nos bras, vous voir monter en diligence. Dans +ce moment-ci il me serait impossible de vous recevoir.</p> + +<p>Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses +mains, le jeta par terre, le ramassa, le relut, demanda +du café à plusieurs reprises pour éclaircir ses idées qui +s'égaraient de plus en plus, et s'arrêta enfin à cette hypothèse: +ou elle est enfermée avec un nouvel amant, et +en ce cas elle est la dernière des femmes; ou son mari +est absent, et elle n'ose pas se trouver seule avec moi, +et alors elle est la plus adorable des amantes et la plus +vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux la +presser sur mon coeur une dernière fois; dans l'autre, je +veux m'assurer de son impudence, afin d'être à jamais +délivré de son souvenir.</p> + +<p>Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure +devant une glace, et se trouva si pâle et si tremblant +qu'il demanda de l'extrait d'absinthe, croyant arriver à +la force de l'esprit, grâce à ces excitants qui produisaient +en lui l'effet tout contraire.</p> + +<p>Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, +monte cinq étages, sonne, feint de ne pas entendre le refus +positif de la vieille Olympe, la repousse aisément, +franchit deux petites pièces, et pénètre dans un boudoir +des plus simples et des plus chastes, où il trouve Marthe +seule, étudiant un rôle, avec son enfant endormi +à ses côtés sur le sofa. En le voyant, Marthe fit un +cri, et la peur se peignit dans tous ses traits. Elle se +leva, et se plaignit, d'une voix sèche, quoique tremblante, +de l'obstination d'Horace. Mais il se jeta à ses +pieds, versa des larmes, et lui peignit son amour insensé +avec toute l'ardeur que savait lui prêter son éloquence +naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage +avec une froideur amère; puis elle essaya, par des discours +presque évangéliques et tout empreints de la bonté +pieuse qu'Arsène avait su lui inspirer, de ramener Horace +aux sentiments nobles qu'il lui avait témoignés naguère.</p> + +<p>Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de +coeur et d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du +trésor qu'il avait perdu par sa faute; et une sorte de +désespoir, d'orgueil sombre et violent, comme celui +d'un véritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec +une énergie extraordinaire; et Marthe, effrayée, allait +appeler Olympe pour qu'elle courût chercher son mari +au théâtre, lorsque Horace, tirant de son sein un poignard +véritable, la menaça de s'en frapper si elle ne consentait +à l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, à sa +manière, le récit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait +menée loin d'elle, des efforts furieux qu'il avait tentés +pour chasser son souvenir dans les bras d'autres femmes, +des brillantes conquêtes qu'il avait faites, et dont aucune +n'avait pu l'étourdir un instant. Il lui annonça qu'il partait +pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre +s'il ne pouvait se guérir de son amour; et après de longues +tirades, si belles qu'il aurait dû les garder pour +son éditeur, il lui fit les offres les plus folles; il la supplia +de fuir ou de se suicider avec lui.</p> + +<p>Marthe l'écoula avec cette incrédulité radicale qu'on +acquiert en amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite +absurde et ses intentions coupables et lâches. Cependant, +quoique son coeur lui fût fermé sans retour, elle +sentit avec terreur que l'ancien magnétisme exercé sur +elle par cet homme si funeste à son repos était près de +se ranimer, et qu'une influence mystérieuse, satanique +en quelque sorte, et dont elle avait horreur, commençait +à pénétrer dans ses veines comme le froid de la +mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif +agitait ses mains, qu'Horace retenait de force dans les +siennes; et lorsqu'il se jetait à genoux devant son fils +endormi, lorsqu'au nom de cette innocente créature, +qui les unissait pour jamais l'un à l'autre en dépit du +sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié, +elle sentait se réveiller, pour celui qui l'avait rendue +mère, une sorte de tendresse fatale, mêlée de compassion, +de mépris et de sollicitude. Horace vit ses yeux se +remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il +l'entoura de ses bras avec énergie en s'écriant: «Tu +m'aimes, ah! tu m'aimes, je le vois, je le sais!»</p> + +<p>Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et, +prenant tout à coup une résolution désespérée pour se +délivrer à jamais de son mauvais génie:</p> + +<p>«Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et +vous devez vous en guérir au plus vite. Je ne saurais plus +longtemps conserver votre estime, au prix de votre repos +et de votre dignité. Je ne mérite pas les éloges dont +vous m'accablez, je vous ai manqué de foi; vos soupçons +n'ont été que trop fondés: cet enfant n'est pas de +vous. C'est bien véritablement le fils de Paul Arsène, +dont j'étais la maîtresse en même temps que la vôtre.»</p> + +<p>Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable +acte de fanatisme. C'était comme un exorcisme <i>pour +chasser les démons au nom du prince des démons</i>. Horace +était si hagard qu'il ne songea pas à l'invraisemblance +d'une telle assertion, après la conduite d'Arsène envers +lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de +complicité avec une femme impudente, pour lui faire +accepter la paternité d'un enfant. Il oublia qu'il était +sans nom, sans fortune, et sans position, et que par +conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le +tromper si grossièrement. Il crut seulement à cet instant +de remords que Marthe venait déjouer pour se débarrasser +de lui; et, transporté d'une fureur subite, saisi +d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en +s'écriant:</p> + +<p>«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi.»</p> + +<p>Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût +certainement d'intention bien nette que celle de l'effrayer, +elle reçut, en se jetant au-devant de son fils, non +pas le coup de la mort, mais, hélas! puisqu'il faut le +dire, au risque de dénouer platement la seule tragédie +un peu sérieuse qu'Horace eut jouée dans sa vie... une +légère égratignure.</p> + +<p>A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau +bras de Marthe, Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée, +essaya de se poignarder lui-même. J'ignore s'il +aurait poussé jusque-là son désespoir; mais à peine avait-il +effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre +qui lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui le +désarma, et, le poussant par les épaules, le précipita +dans les escaliers en lui criant avec un rire amer:</p> + +<p>«Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules, +et surtout allez vous faire pendre ailleurs.»</p> + +<p>Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la +rampe, et entendant le pas d'Arsène, qui montait et venait +à sa rencontre, il se hâta de fuir, la tête baissée, +le chapeau enfoncé sur les yeux, et se disant: «Bien +certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer +est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que +je viens d'avoir de Jean Laravinière, tué l'an dernier au +cloître Saint-Méry, sous les yeux et dans les bras de +Paul Arsène.»</p> + +<p>Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, +aussi vite que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine, +où il profita du passage de la première diligence, +se croyant sur le point d'être poursuivi pour meurtre, +et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en +vain toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données +pour nos places, mais ne supposai point qu'il était +parti sans moi, sans ses effets et sans son argent. Quand +j'eus vu s'éloigner la voiture qui devait nous emporter, +je courus chez Marthe, et là j'appris en deux mots ce +qui s'était passé. «Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe +avec un sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être +un peu de mal, si je n'eusse été délivrée par un revenant.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? lui demandai-je; êtes-vous +folle aussi, ma chère Marthe!</p> + +<p>—Tâchez de ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle; +car il va vraiment de quoi le devenir de joie +et d'étonnement. Voyons, êtes-vous préparé à l'événement +le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous arriver?</p> + +<p>—Pas tant de préambule! dit Jean, sortant du boudoir +de Marthe; j'avais voulu lui laisser le temps de vous +préparer à embrasser un mort, mais je ne puis tenir à +l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime.»</p> + +<p>C'était bien le président des bousingots en chair et en +os, en esprit et en vérité, que je pressais dans mes +bras. Jeté parmi les morts dans l'église Saint-Méry, le +jour du massacre, il s'était senti encore tenir à la vie +par un fil, et, se traînant sur ces dalles ensanglantées, +il était parvenu à se blottir dans un confessionnal, où un +bon prêtre l'avait trouvé, recueilli et secouru le lendemain. +Ce digne chrétien l'avait caché et soigné pendant +plusieurs mois qu'il avait passés chez lui, toujours entre +la vie et la mort. Mais comme c'était un homme timide +et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des +persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l'avait +empêché de faire connaître son sort à ses amis, affirmant +qu'il était impossible de le faire sans les compromettre +et sans l'exposer lui-même aux rigueurs de la justice.</p> + +<p>«J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laravinière +en nous racontant son histoire, que je me laissai +diriger comme le voulait mon bienfaiteur; et la peur de +cet homme, admirable d'ailleurs, était si grande, qu'il +n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire +dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans +auvergnats, ses père et mère, qui m'ont tenu jusqu'à +présent caché au fond de leurs montagnes, me +soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me +tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils +sont fort dévots, et mon état d'agonie continuelle leur +donnait tous les jours à penser que le moment de rendre +mes comptes était venu. Ce moment n'est pas éloigné; il +ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que +vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la +chasse à M. Horace Dumontet. Je suis frappe à fond, et sur +toutes les coutures. J'ai deux balles dans la poitrine, et une +vingtaine d'autres horions qui ne pardonnent pas. Mais +j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon Paris +bien-aimé, dans les bras de mes amis et de ma soeur +Marthe. Me voilà bien content, habitué à souffrir, résolu +à ne plus me soigner, enchanté d'avoir échappé à la +confession, et tranquille pour le peu de temps qui me +reste à vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes +du 6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! +dame! je ne suis pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous +ne devez plus craindre de tomber amoureuse de ce Jean +que vous avez connu si beau, avec un teint si uni, une +barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs!»</p> + +<p>Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui +l'avait déjà embrassé (mais à qui on avait caché l'algarade +d'Horace), étant rentré, nous soupâmes tous ensemble, +et la gaieté héroïque du <i>revenant</i> ne se démentit +pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne +pouvait se persuader qu'il fût incurable. Moi-même, en +observant ce qui restait de force et d'animation à ce corps +exténué, je ne voulais point renoncer à l'espérance; +mais, craignant de me faire illusion, je le soumis à un +long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je +trouvai intacts les organes que Laravinière avait crus +attaqués, et lorsque je me convainquis de la possibilité +d'appliquer un traitement efficace! Ce fut pendant plusieurs +mois mon occupation la plus constante; et, grâce +à la bonne constitution et à l'admirable patience de mon +malade, nous le vîmes reprendre à la vie, et retrouver +la santé rapidement. Les tendres soins de Marthe et d'Arsène +y contribuèrent aussi. Il s'associa désormais à ce +jeune ménage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble +union. «Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois +imaginé que j'étais amoureux de cette femme, lorsque +je la voyais malheureuse avec Horace: c'était une +illusion de l'amitié ardente que je lui porte. Depuis +qu'elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre, +je sens, à la joie de mon âme, que je l'aime comme +ma soeur et pas autrement.»</p> + +<p>Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinière: +la suite de sa vie fournirait trop de choses, et +amènerait des réflexions qu'il faudrait développer à part +et lentement. Tout ce que je puis vous en apprendre, +c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage +héroïsme, il a péri, et cette fois, hélas! tout de bon, +dans la rue, et le fusil à la main, à côté de Barbès, +heureux d'échapper au moins aux tortures du mont +Saint-Michel!</p> + +<p>Quant à Horace, quelques jours après son brusque +départ, je reçus de lui une lettre datée d'Issoudun, ou il +m'avouait la vérité, témoignait sa honte et son repentir, +et me priait de lui envoyer son portefeuille et sa malle. +Je fus touché de sa tristesse, et vivement affligé de la +position misérable qu'il s'était faite, lorsqu'il lui eût été +si facile d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de +crainte pour lui, et songeai encore à l'aller rejoindre +pour le sermonner et le consoler jusqu'à la frontière; +mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me bornai +à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, +de la part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli +et le secret.</p> + +<p>L'éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à +vouloir bien lui faire la même promesse, d'autant plus +que le dernier accès de folie d'Horace ne compromit en +rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est devenu lui-même +un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif, +encore un peu déclamatoire dans sa conversation +et ampoulé dans son style, mais prudent et réservé dans +sa conduite. Il a vu l'Italie; il a envoyé aux journaux et +aux revues des descriptions assez remarquables et très-poétiques, +auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui +le talent est partout. Il a été précepteur chez un +riche seigneur napolitain, et je le soupçonne d'en être +sorti avant d'avoir mené ses élèves en quatrième, pour +avoir fait la cour à leur mère. Il a composé ensuite un +drame flamboyant qui a été sifflé à l'Ambigu. Il a refait +trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur +ses amours avec la vicomtesse. Il a écrit des <i>premiers-Paris</i> +d'une politique assez sage dans plusieurs journaux +de l'opposition. Enfin, ayant moins de succès en littérature +que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever +courageusement son droit; et maintenant il travaille +à se faire une clientèle dans sa province, dont il sera +bientôt, j'espère, l'avocat le plus brillant.</p> +<br><br><br> + +FIN D'HORACE. +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE *** + +***** This file should be named 13671-h.htm or 13671-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/7/13671/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Horace + +Author: George Sand + +Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + +[Illustration (sans legende)] + +HORACE + + + + +NOTICE + + +Il faut croire qu'_Horace_ represente un type moderne tres-fidele +et tres-repandu, car ce livre m'a fait une douzaine d'ennemis bien +conditionnes. Des gens que je ne connaissais pas pretendaient s'y +reconnaitre, et m'en voulaient a la mort de les avoir si cruellement +devoiles. Pour moi, je repete ici ce que j'ai dit dans la premiere +preface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce portrait; je l'ai +pris partout et nulle part, comme le type de devouement aveugle que +j'ai oppose a ce type de personnalite sans frein. Ces deux types sont +eternels, et j'ai oui dire plaisamment a un homme de beaucoup d'esprit, +que le monde se divisait en deux series d'etres plus ou moins pensants: +_les farceurs_ et _les jobards_. C'est peut-etre ce mot-la qui m'a +frappee et qui m'a portee a ecrire _Horace_ vers le meme temps. Je +tenais peut-etre a montrer que les exploiteurs sont quelquefois dupes de +leur egoisme, que les devoues ne sont pas toujours prives de bonheur. Je +n'ai rien prouve; on ne prouve rien avec des contes, ni meme avec des +histoires vraies; mais les bonnes gens ont leur conscience qui les +rassure, et c'est pour eux surtout que j'ai ecrit ce livre, ou l'on a +cru voir tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais mieux +appartenir a la plus pauvre classe des _jobards_ qu'a la plus illustre +des _farceurs_. + + +GEORGE SAND. Nohant, 1er novembre 1852. + + + + +A M. CHAULES DUVERNET. + +Certainement nous l'avons connu, mais dissemine entre dix ou douze +exemplaires, dont aucun en particulier ne m'a servi de modele. Dieu me +preserve de faire la satire d'un individu dans un personnage de roman. +Mais celle d'un travers repandu dans le monde de nos jours, je l'ai +essayee cette fois-ci encore; et si je n'ai pas mieux reussi que de +coutume, comme de coutume je dirai que c'est la faute de l'auteur et non +celle de la verite. Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules. +Une couche nouvelle de la societe ayant pousse l'ancienne, il est +certain que les pretentions et les impertinences de la vanite ont change +de place et de nature. J'ai tente de faire un peu attentivement la +critique du beau jeune homme de ce temps-ci; et ce _beau_ n'est pas ce +qu'a Paris on appelle _lion_. Ce dernier est le plus inoffensif des +etres. Horace est un type plus repandu et plus dangereux, parce qu'il +est plus eleve en valeur reelle. Un _lion_ n'est le successeur ni des +marquis de Moliere ni des roues de la Regence; il n'est ni bon ni +mechant; il rentre dans la categorie des enfants qui s'amusent a faire +les matamores. Cette impuissante affectation des grands vices qui ne +sont plus n'est qu'un tres-petit episode de la scene generale. Horace a +du traverser cet episode; mais il partait d'un autre point et cherchait +un autre but. Dieu merci, un seul ridicule ne suffit pas a cette +jeunesse ambitieuse, qui s'agrandit et s'epure a travers mille erreurs +et mille fautes, grace au puissant mobile de l'amour-propre. Mon ami, +nous avons souvent parle de ceux de nos contemporains chez qui nous +avons vu la personnalite se developper avec un exces effrayant; nous +leur avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. Nous les +avons parfois railles, souvent repris; plus souvent nous les avons +plaints, et toujours nous les avons aimes, _quand meme_! + +GEORGE SAND. + + + +I. + +Les etres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont pas toujours +ceux que nous estimons le plus. La tendresse du coeur n'a pas besoin +d'admiration et d'enthousiasme: elle est fondee sur un sentiment +d'egalite qui nous fait chercher dans un ami un semblable, un homme +sujet aux memes passions, aux memes faiblesses que nous. La veneration +commande une autre sorte d'affection que cette intimite expansive de +tous les instants qu'on appelle l'amitie. J'aurais bien mauvaise opinion +d'un homme qui ne pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus +mauvaise encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il admire. Ceci +soit dit en fait d'amilie seulement. L'amour est tout autre: il ne vit +que d'enthousiasme, et tout ce qui porte atteinte a sa delicatesse +exaltee le fletrit et le desseche. Mais le plus doux de tous les +sentiments humains, celui qui s'alimente des miseres et des fautes +connue des grandeurs et des actes heroiques, celui qui est de tous les +ages de notre vie, qui se developpe en nous avec le premier sentiment +de l'etre, et qui dure autant que nous, celui qui double et etend +reellement notre existence, celui qui renait de ses propres cendres +et se renoue aussi serre et aussi solide apres s'etre brise; ce +sentiment-la, helas! ce n'est pas l'amour, vous le savez bien, c'est +l'amitie. + +Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je sais de +l'amitie, j'oublierais que j'ai une histoire a vous raconter, et +j'ecrirais un gros traite en je ne sais combien de volumes; mais je +risquerais fort de trouver peu de lecteurs, en ce siecle ou l'amitie +a tant passe de mode qu'on n'en trouve guere plus que d'amour. Je me +bornerai donc a ce que je viens d'en indiquer peur poser ce preliminaire +de mon recit: a savoir, qu'un des amis que je regrette le plus et qui a +le plus mele ma vie a la sienne, ce n'a pas ete le plus accompli et le +meilleur de tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de defauts +et de travers, que j'ai meme meprise et bai a de certaines heures, et +pour qui cependant j'ai ressenti une des plus puissantes et des plus +invincibles sympathies que j'aie jamais connues. + +Il se nommait Horace Dumontet; il etait fils d'un petit employe de +province a quinze cents francs d'appointements, qui, ayant epouse une +heritiere campagnarde riche d'environ dix mille ecus, se voyait a +la tete, comme on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir, +c'est-a-dire l'avancement, etait hypotheque sur son travail, sa sante et +sa bonne conduite, c'est-a-dire son adhesion aveugle a tous les actes et +a toutes les formes d'un gouvernement et d'une societe quelconque. + +Personne ne sera etonne d'apprendre que, dans une situation aussi +precaire et avec une aisance aussi bornee, M. et Mme Dumontet, le pere +et la mere de mon ami, eussent resolu de donner a leur fils ce qu'on +appelle de l'education, c'est-a-dire qu'ils l'eussent mis dans un +college de province jusqu'a ce qu'il eut ete recu bachelier, et qu'ils +l'eussent envoye a Paris pour y suivre les cours de la Faculte, a cette +fin de devenir en peu d'annees avocat ou medecin. Je dis que personne +n'en sera etonne, parce qu'il n'est guere de famille dans une position +analogue qui n'ait fait ce reve ambitieux de donner a ses fils une +existence independante. L'_independance_, ou ce qu'il se represente par +ce mot emphatique, c'est l'ideal du pauvre employe; il a souffert trop +de privations et souvent, helas! trop d'humiliations pour ne pas desirer +d'en affranchir sa progeniture; il croit qu'autour de lui sont jetes en +abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a qu'a se baisser pour +ramasser l'avenir brillant de sa famille. L'homme aspire a monter; c'est +grace a cet instinct que se soutient encore l'edifice, si surprenant de +fragilite et de duree, de l'inegalite sociale. + +De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser pour echapper +a la misere, jamais, de nos jours, les parents ne s'aviseront d'aller +choisir la plus modeste et la plus sure. La cupidite ou la vanite sont +toujours juges; on a tant d'exemples de succes autour de soi! Des +derniers rangs de la societe, on voit s'elever aux premieres places des +prodiges de tout genre, voire des prodiges de nullite. "Et pourquoi, +disait M. Dumontet a sa femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme +_un tel_, _un tel_, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions +et de courage que lui?" Madame Dumontet etait un peu effrayee des +sacrifices que lui proposait son mari pour lancer Horace dans la +carriere; mais le moyen de se persuader qu'on n'a pas donne le jour a +l'entant le plus intelligent et le plus favorise du ciel qui ait jamais +existe? Madame Dumontet etait une bonne femme toute simple, elevee aux +champs, pleine de sens dans la sphere d'idees que son education lui +avait permis de parcourir. Mais, en dehors de ce petit cercle, il y +avait tout un monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son +mari. Quand il lui disait que depuis la Revolution tous les Francais +sont egaux devant la loi, qu'il n'y a plus de privileges, et que tout +homme de talent peut fendre la presse et arriver, sauf a pousser un pou +plus fort que ceux qui se trouvent places plus pres du but, elle se +rendait a ces bonnes raisons, craignant de passer pour arrieree, +obstinee, et de ressembler en cela aux paysans dont elle sortait. + +Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'etait rien moins que celui +d'une moitie de leur revenu. "Avec quinze cents francs, disait-il, nous +pouvons vivre et elever notre fille sous nos yeux, modestement; avec le +surplus de nos rentes, c'est-a-dire avec mes appointements, nous pouvons +entretenir Horace a Taris, sur un bon pied, pendant plusieurs annees." + +Quinze cents francs pour etre a Paris sur un bon pied, a dix-neuf ans, +et quand on est Horace Dumontet!... Madame Dumontet ne reculait devant +aucun sacrifice; la digne femme eut vecu de pain noir et marche sans +souliers pour etre utile a son fils et agreable a son mari; mais elle +s'affligeait de depenser tout d'un coup les economies qu'elle avait +faites depuis son mariage, et qui s'elevaient a une dizaine de +mille francs. Pour qui ne connait pas la petite vie de province, et +l'incroyable habilete des meres de famille a rogner et grappiller sur +tontes choses, la possibilite d'economiser plusieurs centaines d'ecus +par an sur trois mille francs de rente, sans faire mourir de faim mari, +enfants, servantes et chats, paraitra fabuleuse. Mais ceux qui menent +cette vie ou qui la voient de pres savent bien que rien n'est plus +frequent. La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, n'a +d'autre facon d'exister et d'aider l'existence des siens, qu'en exercant +l'etrange industrie de se voler elle-meme en retranchant chaque jour, +a la consommation de sa famille, un peu du necessaire: cela fait une +triste vie, sans charite, sans gaiete, sans variete et sans hospitalite. +Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la fortune publique +tres-equitablement repartie! "Si ces gens-la veulent elever leurs +enfants comme les notres, disent-ils en parlant des petits bourgeois, +qu'ils se privent! et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent +des artisans et des manoeuvres!" Les riches ont bien raison de parler +ainsi au point de vue du droit social; au point de vue du droit humain, +que Dieu soit juge! + +"Et pourquoi, repondent les pauvres gens du fond de leurs tristes +demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils pas de pair avec ceux +du gros industriel et du noble seigneur? L'education nivelle les hommes, +et Dieu nous commande de travailler a ce nivellement." + +Vous aussi, vous avez bien raison, eternellement raison, braves parents, +au point de vue general; et malgre les rudes et frequentes defaites de +vos esperances, il est certain que longtemps encore nous marcherons vers +l'egalite par cette voie de votre ambition legitime et de votre vanite +naive. Mais quand ce nivellement des droits et des esperances sera +accompli, quand tout homme trouvera dans la societe le milieu ou son +existence sera non-seulement possible, mais utile et feconde, il faut +bien esperer que chacun consultera ses forces et se jugera, dans le +calme de la liberte, avec plus de raison et de modestie qu'on ne le +fait, a cette heure, dans la fievre de l'inquietude et dans l'agitation +de la lutte. Il viendra un temps, je le crois fermement, ou tous les +jeunes gens ne seront pas resolus a devenir chacun le premier homme de +son siecle ou a se bruler la cervelle. Dans ce temps-la, chacun ayant +des droits politiques, et l'exercice de ces droits etant considere comme +une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la +carriere politique ne sera plus encombree de ces ambitions palpitantes +qui s'y precipitent aujourd'hui avec tant d'aprete, dedaigneuses de +toute autre fonction que celle de primer et de gouverner les hommes. + +Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur ses dix mille francs +d'economie pour doter sa fille, consentit a les entamer pour l'entretien +de son fils a Paris, se reservant d'economiser desormais pour marier +Camille, la jeune soeur d'Horace. + +Voila donc Horace sur le beau pave de Paris, avec son titre de bachelier +et d'etudiant en droit, ses dix-neuf ans et ses quinze cents livres de +pension. Il y avait deja un an qu'il y faisait ou qu'il etait cense y +faire ses etudes lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit cafe +pres le Luxembourg, ou nous allions prendre le chocolat et lire les +journaux tous les matins. Ses manieres obligeantes, son air ouvert, son +regard vif et doux, me gagnerent a la premiere vue. Entre jeunes gens on +est bientot lie, il suffit d'etre assis plusieurs jours de suite a la +meme table et d'avoir a echanger quelques mots de politesse, pour qu'au +premier matin de soleil et d'expansion la conversation s'engage et se +prolonge du cafe au fond des allees du Luxembourg. C'est ce qui nous +arriva en effet par une matinee de printemps. Les lilas etaient en +fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou a +bronzes dores de madame Poisson, la belle directrice du cafe. Nous nous +trouvames, je ne sais comment, Horace et moi, sur les bords du grand +bassin, bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux amis, et ne +sachant point encore le nom l'un de l'autre; car si l'echange de nos +idees generales nous avait subitement rapproches, nous n'etions pas +encore sortis de cette reserve personnelle qui precisement donne une +confiance mutuelle aux personnes bien elevees. Tout ce que j'appris +d'Horace ce jour-la, c'est qu'il etait etudiant en droit; tout ce qu'il +sut de moi, c'est que j'etudiais la medecine. Il ne me fit de questions +que sur la maniere dont j'envisageais la science a laquelle je m'etais +voue, et reciproquement. "Je vous admire, me dit-il au moment de me +quitter, ou plutot je vous envie: vous travaillez, vous ne perdez pas de +temps, vous aimez la science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit +au but! Quant a moi, je suis dans une voie si differente, qu'au lieu d'y +perseverer je ne cherche qu'a en sortir. J'ai le droit en horreur; ce +n'est qu'un tissu de mensonges contre l'equite divine et la verite +eternelle. Encore si c'etaient des mensonges lies par un systeme +logique! mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent +impudemment les uns les autres, afin que chacun puisse faire le mal par +les moyens de perversite qui lui sont propres! Je declare infame ou +absurde tout jeune homme qui pourra prendre au serieux l'etude de la +chicane; je le meprise, je le hais!..." + +Il parlait avec une vehemence qui me plaisait, et qui cependant n'etait +pas tout a fait exempte d'un certain parti pris d'avance. On ne pouvait +douter de sa sincerite en l'ecoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait +pas ses imprecations pour la premiere fois. Elles lui venaient trop +naturellement pour n'etre pas etudiees, qu'on me pardonne ce paradoxe +apparent. Si l'on ne comprend pas bien ce que j'entends par la, on +entrera difficilement dans le secret de ce caractere d'Horace, malaise a +definir, malaise a mesurer juste pour moi-meme, qui l'ai tant etudie. + +C'etait un melange d'affectation et de naturel si delicatement unis, que +l'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre, ainsi qu'il arrive dans +la preparation de certains mets ou de certaines essences, ou le gout ni +l'odorat ne peuvent plus reconnaitre les elements primitifs. J'ai vu des +gens a qui, des l'abord, Horace deplaisait souverainement, et qui le +tenaient pour pretentieux et boursoufle au supreme degre. J'en ai vu +d'autres qui s'engouaient de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus +demordre, soutenant qu'il etait d'une candeur et d'un _laisser-aller_ +sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et les autres se +trompaient, ou plutot, qu'ils avaient raison de part et d'autre: Horace +etait _affecte naturellement_. Est-ce que vous ne connaissez pas des +gens ainsi faits, qui sont venus au monde avec un caractere et des +manieres d'emprunt, et qui semblent jouer un role, tout en jouant +serieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des gens qui se +copient eux-memes. Esprits ardents et portes par nature a l'amour des +grandes choses, que leur milieu soit prosaique, leur elan n'en est pas +moins romanesque; que leurs facultes d'execution soient bornees, leurs +conceptions n'en sont pas moins demesurees: aussi se drapent-ils +perpetuellement avec le manteau du personnage qu'ils ont dans +l'imagination. Ce personnage est bien l'homme meme, puisqu'il est son +reve, sa creation, son mobile interieur. L'homme reel marche a cote de +l'homme ideal; et comme nous voyons deux representations de nous-memes +dans une glace fendue par le milieu, nous distinguons dans cet homme, +dedouble pour ainsi dire, deux images qui ne sauraient se detacher, mais +qui sont pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que +nous entendons par le mot de seconde nature, qui est devenu synonyme +d'habitude. + +Horace, donc etait ainsi. Il avait nourri en lui-meme un tel besoin de +paraitre avec tous ses avantages, qu'il etait toujours habille, pare, +reluisant, au moral comme au physique. La nature semblait l'aider a ce +travail perpetuel. Sa personne etait belle, et toujours posee dans des +altitudes elegantes et faciles. Un bon gout irreprochable ne presidait +pas toujours a sa toilette ni a ses gestes; mais un peintre eut pu +trouver en lui, a tous les instants du jour, un effet a saisir, il etait +grand, bien fait, robuste sans etre lourd. Sa figure etait tres-noble, +grace a la purete des lignes; et pourtant elle n'etait pas distinguee, +ce qui est bien different. La noblesse est l'ouvrage de la nature, +la distinction est celui de l'art; l'une est nee avec nous, l'autre +s'acquiert. Elle reside dans un certain arrangement et dans l'expression +habituelle. La barbe noire et epaisse d'Horace etait taillee avec +un dandysme qui sentait son quartier latin d'une lieue, et sa forte +chevelure d'ebene s'epanouissait avec une profusion qu'un dandy +veritable aurait eu le soin de reprimer. Mais lorsqu'il passait sa main +avec impetuosite dans ce flot d'encre, jamais le desordre qu'elle y +portait n'etait ridicule ou nuisible a la beaute du front. Horace savait +parfaitement qu'il pouvait impunement deranger dix fois par heure sa +coiffure, parce que, selon l'expression qui lui echappa un jour devant +moi, ses cheveux _etaient admirablement bien plantes._ Il etait habille +avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur sans reputation et +sans notions de la vraie _fashion_, mais qui avait l'esprit de le +comprendre et de hasarder toujours avec lui un parement plus large, une +couleur de gilet plus tranchee, une coupe plus cambree, un gilet mieux +bombe en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres jeunes clients. +Horace eut ete parfaitement ridicule sur le boulevard de Gand; mais au +jardin du Luxembourg et au parterre de l'Odeon, il etait le mieux mis, +le plus degage, le plus serre des cotes, le plus etoffe des flancs, le +plus _voyant_, comme on dit en style de journal des modes. Il avait le +chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa canne n'etait ni +trop grosse ni trop legere. Ses habits n'avaient pas ce moelleux de la +maniere anglaise qui caracterise les vrais elegants; en revanche, +ses mouvements avaient tant de souplesse, et il portait ses _revers_ +inflexibles avec tant d'aisance et de grace naturelle, que du fond de +leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scenes, les dames du noble +faubourg, voire les jeunes, avaient pour lui un regard en passant. + +Horace savait qu'il etait beau, et il le faisait sentir continuellement, +quoiqu'il eut l'esprit de ne jamais parler de sa figure. Mais il etait +toujours occupe de celle des autres. Il en remarquait minutieusement +et rapidement toutes les defectuosites, toutes les particularites +desagreables; et naturellement il vous amenait, par ses observations +railleuses, a comparer interieurement sa personne a celle de ses +victimes. Il etait mordant sur ce sujet-la; et comme il avait un nez +admirablement dessine et des yeux magnifiques, il etait sans pitie pour +les nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les bossus +une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il m'en faisait remarquer +un, j'avais la naivete de regarder en anatomiste sa charpente dorsale, +dont les vertebres fremissaient d'un secret plaisir, quoique le visage +n'exprimat qu'un sourire d'indifference pour cet avantage frivole d'une +belle conformation. Si quelqu'un s'endormait dans une attitude genee ou +disgracieuse, Horace etait toujours le premier a en rire. Cela me forca +de remarquer, lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris dans la +sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras plie sous la nuque +ou rejete sur la tete comme les statues antiques; et ce fut cette +observation, en apparence puerile, qui me conduisit a comprendre cette +affectation naturelle, c'est-a-dire innee, dont j'ai parle plus haut. +Meme en dormant, meme seul et sans miroir, Horace s'arrangeait pour +dormir noblement. Un de nos camarades pretendait mechamment qu'il posait +devant les mouches. + +Que l'on me pardonne ces details. Je crois qu'ils etaient necessaires, +et je reviens a mes premiers entretiens avec lui. + + + +II. + +Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une telle repugnance +pour le droit, il ne se livrait pas a l'etude de quelque autre science. +"Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'etait pas de son +age, et qui semblait empruntee a l'experience d'un homme de quarante +ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise a tout, c'est +celle d'avocat. + +--Qu'est-ce donc que vous appelez _tout?_ lui demandai-je? + +--Pour le moment, me repondit-il, la deputation est tout. Mais attendez +un peu, et nous verrons bien autre chose! + +--Oui, vous comptez sur une nouvelle revolution? Mais si elle n'arrive +pas, comment vous arrangerez-vous pour etre depute? Vous avez donc de la +fortune? + +--Non pas precisement; mais j'en aurai. + +--A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre +diplome, et vous n'aurez pas besoin d'exercer. + +Je le croyais sincerement dans une position de fortune assez eminente +pour legitimer sa confiance. Il hesita quelques instants; puis, n'osant +me confirmer dans mon erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: "Il +faut exercer pour etre connu... sans aucun doute, avant deux ans les +capacites seront admises a la candidature; il faut donc faire preuve de +capacite. + +--Deux ans? cela me parait bien peu; d'ailleurs il vous faut bien le +double pour etre recu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacite; +encore serez-vous loin de l'age... + +--Est-ce que vous croyez que l'age ne sera pas abaisse comme le cens, a +la prochaine session, peut-etre?... + +--Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question de temps, et je +crois qu'un peu plus tot ou un peu plus tard, vous arriverez, si vous en +avez la ferme resolution. + +--N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de beatitude et un regard +etincelant de fierte, qu'il ne faut que cela dans le monde? Et que, de +si bas que l'on parte, on peut gravir aux sommites sociales, si l'on a +dans le sein une pensee d'avenir? + +--Je n'en doute pas, lui repondis-je; le tout est de savoir si l'on +aura plus ou moins d'obstacles a renverser, et cela est le secret de la +Providence. + +--Non, mon cher! s'ecria-t-il en passant familierement son bras sous le +mien; le tout est de savoir si l'on aura une volonte plus forte que +tous les obstacles; et cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son +thorax sonore, je l'ai! + +Nous etions arrives, tout en causant, en face de la Chambre des pairs. +Horace semblait pret a grandir comme un geant dans un conte fantastique. +Je le regardai, et remarquai que, malgre sa barbe precoce, la rondeur +des contours de son visage accusait encore l'adolescence. Son +enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus sensible.--Quel +age avez-vous donc? lui demandai-je. + +--Devinez! me dit-il avec un sourire. + +--Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans, lui repondis-je. +Mais vous n'en avez peut-etre pas vingt. + +--Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous conclure? + +--Que votre volonte n'est agee que de deux ou trois ans, et que par +consequent elle est bien jeune et bien fragile encore. + +--Vous vous trompez, s'ecria Horace. Ma volonte est nee avec moi, elle a +le meme age que moi. + +--Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'inneite; mais enfin je +presume que cette volonte ne s'est pas encore exercee beaucoup dans la +carriere politique! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez +serieusement a etre depute; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce +que c'est qu'un depute? + +--Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure qu'il est possible a +un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans +celui-la pour moi quelque chose de magique. Il y a la une destinee, +voyez-vous; la mienne est d'etre un homme parlementaire. Oui, oui, je +parlerai et je ferai parler de moi! + +--Soit! lui repondis-je, vous avez l'instrument: c'est un don de Dieu. +Apprenez maintenant la theorie. + +--Qu'entendez-vous par la? le droit, la chicane? + +--Oh! si ce n'etait que cela! Je veux dire: Apprenez la science de +l'humanite, l'histoire, la politique, les religions diverses; et puis, +jugez, combinez, formez-vous une certitude... + +--Vous voulez dire des _idees?_ reprit-il avec ce sourire et ce regard +qui imposaient par leur conviction triomphante; j'en ai deja, des idees, +et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais +de meilleures; car nos idees viennent de nos sentiments, et tous mes +sentiments, a moi, sont grands! Oui, Monsieur, le ciel m'a fait grand et +bon. J'ignore quelles epreuves il me reserve; mais, je le dis avec un +orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens genereux, +je me sens fort, je me sens magnanime; mon ame fremit et mon sang +bouillonne a l'idee d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent +jusqu'au delire. Je n'en tire et n'en peux tirer aucune vanite, ce +me semble; mais, je le dis avec assurance, je me sens de la race des +heros!" + +Je ne pus reprimer un sourire; mais Horace, qui m'observait, vit que ce +sourire n'avait rien de malveillant. + +"Vous etes surpris, me dit-il, que je m'abandonne ainsi devant vous, que +je connais a peine, a des sentiments qu'ordinairement on ne laisse +pas percer, meme devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus +modeste pour cela? + +--Non, certes, et l'on est moins sincere. + +--Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et moins ridicule que +tous ces hypocrites qui, se croyant _in petto_ des demi-dieux, baissent +sournoisement la tete et affectent une pruderie pretendue de bon gout. +Ceux-la sont des egoistes, des ambitieux dans le sens haissable du +mot et de la chose. Loin de laisser etaler cet enthousiasme qui est +sympathique et autour duquel viennent se grouper toutes les idees +fortes, toutes les ames genereuses (et par quel autre moyen s'operent +les grandes revolutions?), ils caressent en secret leur etroite +superiorite, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la derobent aux +regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour ou leur fortune +sera faite. Je vous dis que ces hommes-la ne sont bons qu'a gagner de +l'argent et a occuper des places sous un gouvernement corrompu; mais +les hommes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent les +passions genereuses, ceux qui remuent serieusement et noblement le +monde, les Mirabeau, les Danton, les Pitt, allez voir s'ils s'amusent +aux gentillesses de la modestie!" + +Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec tant de +conviction qu'il ne me vint pas dans l'idee de le contredire, quoique +j'eusse des lors par education, peut-etre autant que par nature, +l'outrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier, qu'en +le voyant et en l'ecoutant, on etait sous le charme de sa parole et +de son geste. Quand on le quittait, on s'etonnait de ne pas lui avoir +demontre son erreur; mais quand on le retrouvait, on subissait de +nouveau le magnetisme de son paradoxe. + +Je me separai de lui ce jour-la, tres-frappe de son originalite, et +me demandant si c'etait un fou ou un grand homme. Je penchais pour la +derniere opinion. + +"Puisque vous aimez tant les revolutions, lui dis-je le lendemain, vous +avez du vous battre, l'an dernier, aux journees de Juillet? + +--Helas! j'etais en vacances, me repondit-il; mais la aussi, dans ma +petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas couru de dangers, ce n'est +pas ma faute. J'ai ete de ceux qui se sont organises en garde urbaine +volontaire, et qui ont veille au maintien de la conquete. Nous passions +des nuits de faction, le fusil sur l'epaule, et si l'ancien systeme +eut lutte, s'il eut envoye de la troupe contre nous comme nous nous y +attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous +ces vieux epiciers qui ont ete ensuite admis a faire partie de la garde +nationale, lorsque le gouvernement l'a organisee. Ceux-la n'avaient pas +bouge de leurs boutiques lorsque l'evenement etait encore incertain, et +c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville, pour les preserver +d'une reaction du dehors. Quinze jours apres, lorsque le danger fut +eloigne, ils nous auraient passe leurs baionnettes au travers du corps, +si nous eussions crie: Vive la liberte!" + +Ce jour-la, ayant cause assez longtemps avec lui, je lui proposai de +rester avec moi jusqu'a l'heure du diner, et ensuite de venir diner rue +de l'Ancienne-Comedie, chez Pinson, le plus honnete et le plus affable +des restaurateurs du quartier latin. + +Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine de M. +Pinson est excellente, tres-saine et a bon marche: son petit restaurant +est le rendez-vous des jeunes aspirants a la gloire litteraire et des +etudiants ranges. Depuis que son collegue et rival Dagnaux, officier de +la garde nationale equestre, avait fait des prodiges de valeur dans les +emeutes, toute une phalange d'etudiants, ses habitues, avait jure de +ne plus franchir le seuil de ses domaines, et s'etait rejetee sur les +cotelettes plus larges et les biftecks plus epais du pacifique et +bienveillant Pinson. + +Apres diner, nous allames a l'Odeon, voir madame Dorval et Lockroy, +dans _Antony_. De ce jour, la connaissance fut faite, et l'amitie nouee +completement entre Horace et moi. + +"Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez l'etude de la +medecine encore plus repoussante que celle du droit? + +--Mon cher, repondit-il, je vous avoue que je ne comprends rien a votre +vocation. Se peut-il que vous puissiez plonger chaque jour vos mains, +vos regards et votre esprit dans celle boue humaine, sans perdre tout +sentiment de poesie et toute fraicheur d'imagination? + +--Il y a quelque chose de pis que de dissequer les morts, lui dis-je, +c'est d'operer les vivants: la, il faut plus de courage et de +resolution, je vous assure. L'aspect du plus hideux cadavre fait moins +de mal que le premier cri de douleur arrache a un pauvre enfant qui ne +comprend rien au mal que vous lui faites. C'est un metier de boucher, si +ce n'est pas une mission d'apotre. + +--On dit que le coeur se desseche a ce metier-la, reprit Horace; ne +craignez-vous pas de vous passionner pour la science au point d'oublier +l'humanite, comme ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante, +et dont je detourne les yeux comme si je rencontrais le bourreau? + +--J'espere, repondis-je, arriver juste au degre de sang-froid necessaire +pour etre utile, sans perdre le sentiment de la pitie et de la sympathie +humaine. Pour arriver au calme indispensable, j'ai encore du chemin a +faire, et je ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse. + +--C'est possible, mais enfin, les sens s'enervent, l'imagination se +detend, le sentiment du beau et du laid se perd; on ne voit plus de +la vie qu'un certain cote materiel ou tout l'ideal arrive a l'idee +d'utilite. Avez-vous jamais connu un medecin poete? + +--Je pourrais vous demander egalement si vous connaissez beaucoup de +deputes poetes? Il ne me semble pas que la carriere politique, telle +que je l'envisage de nos jours, soit propre a conserver la fraicheur de +l'imagination et le fragile coloris de la poesie. + +--Si la societe etait reformee, s'ecria Horace, cette carriere pourrait +etre le plus beau developpement pour la vigueur du cerveau et la +sensibilite du coeur; mais il est certain que la route tracee +aujourd'hui est dessechante. Quand je songe que pour etre apte a juger +des verites sociales, ou la philosophie devrait etre l'unique lumiere, +il faut que je connaisse le Code et le Digeste; que je m'assimile +Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je travaille, en un mot, a m'abrutir, +et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps, je +descende a leur niveau... oh! alors je songe serieusement a me retirer +de la politique. + +--Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme qui vous +devore, de cette grandeur d'ame qui deborde en vous? Et quel aliment +donneriez-vous a cette volonte de fer dont vous me faisiez un reproche +de douter, il y a peu de jours?" + +Il prit sa tete entre ses deux mains, appuya ses coudes sur la barre qui +separe le parterre de l'orchestre, et resta plonge dans ses reflexions +jusqu'au lever de la toile; puis il ecouta le troisieme acte d'_Antony_ +avec une attention et une emotion tres-grandes. + +"Et les passions! s'ecria-t-il lorsque l'acte fut fini. Pour combien +comptez-vous les passions dans la vie? + +--Parlez-vous de l'amour? lui repondis-je. La vie, telle que nous nous +la sommes faite, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir etre a la fois +amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut +opter. + +--C'est bien justement la ce que je pensais en ecoutant cet Antony si +dedaigneux de la societe, si outre contre elle, si revolte contre tout +ce qui fait obstacle a son amour... Avez-vous jamais aime, vous? + +--Peut-etre. Qu'importe? Demandez a votre propre coeur ce que c'est que +l'amour. + +--Dieu me damne si je m'en doute, s'ecria-t-il en haussant les epaules. +Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais +ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une +oie, ajouta-t-il en eclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; et +dussiez-vous me mepriser, je vous dirai que, jusqu'a present, les femmes +m'ont fait plus de peur que d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au +menton et beaucoup d'imagination a satisfaire. Eh bien! c'est la surtout +ce qui m'a preserve des egarements grossiers ou j'ai vu tomber mes +camarades. Je n'ai pas encore rencontre la vierge ideale pour laquelle +mon coeur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes +que l'on ramasse a la Chaumiere et autres bergeries immondes, me font +tant de pitie, que pour tous les plaisirs de l'enfer, je ne voudrais pas +avoir a me reprocher la chute d'un de ces anges deplumes. Et puis, cela +a de grosses mains, des nez retrousses; cela fait des _pa-ta-qu'est-ce_, +et vous reproche son malheur dans des lettres a mourir de rire. Il n'y a +pas meme moyen d'avoir avec cela un remords serieux. Moi, si je me livre +a l'amour, je veux qu'il me blesse profondement, qu'il m'electrise, +qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisieme ciel et m'enivre de +voluptes. Point de milieu: l'un ou l'autre, l'un et l'autre si l'on +veut; mais pas de drame d'arriere-boutique, pas de triomphe d'estaminet! +Je veux bien souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien +m'empoisonner avec ma maitresse ou me poignarder sur son cadavre; mais +je ne veux pas etre ridicule, et surtout je ne, veux pas m'ennuyer +un milieu de ma tragedie et la finir par un trait de vaudeville. Mes +compagnons raillent beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous +mes yeux pour me tenter ou m'eblouir, et je vous assure qu'ils le font a +bon marche. Je leur souhaite bien du plaisir; mais j'en desire un autre +pour mon compte. A quoi songez-vous? ajouta-t-il en me voyant detourner +la tete pour lui cacher une forte envie de rire. + +--Je songe, lui dis-je, que j'ai demain a dejeuner chez moi une grisette +fort aimable, a laquelle je veux vous presenter. + +--Oh! que Dieu me preserve de ces parties-la! s'ecria-t-il. J'ai cinq ou +six de mes amis que je suis condamne a ne plus entrevoir qu'a travers le +fantome leger de leurs menageres a la quinzaine. Je sais par coeur +le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je +croyais plus grave que tous ces absurdes compagnon! Je les fuis depuis +huit jours pour m'attacher a vous, qui me semblez un homme serieux, et +qui, a coup sur, avez des moeurs elegantes pour un etudiant; et voila +que vous avez une femme, vous aussi! Mon Dieu, ou irai-je me cacher pour +ne plus rencontrer de ces femmes-la? + +--Il faudra pourtant vous risquer a voir la mienne. Je vous dis que j'y +tiens, et que j'irai vous chercher si vous ne venez pas dejeuner demain +avec elle chez moi. + +--Si vous etes degoute d'elle, je vous avertis que je ne suis pas +l'homme qui vous en debarrasserai. + +--Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous declarant que si vous +etiez tente de la debarrasser de moi, il faudrait commencer par me +couper la gorge. + +--Parlez-vous serieusement? + +--Le plus serieusement du monde. + +--En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du plaisir a voir de +plus pres un veritable amour... + +--Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous etonne? + +--Eh bien! oui, cela m'etonne. Quant a moi, je n'ai jamais vu qu'une +femme que j'aurais pu aimer, si elle avait eu vingt ans de moins. +C'etait une douairiere de province, une chatelaine encore blonde, jadis +belle, et parlant, marchant, accueillant et congediant d'une certaine +facon, aupres de laquelle toutes les femmes que j'avais vues jusque-la +me semblerent des gardeuses de dindons. Cette dame etait d'une ancienne +famille; elle avait la taille d'une guepe, les mains d'une vierge de +Raphael, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie et la langue +d'une vipere. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une +maitresse belle, aimable et jeune, a moins qu'elle n'ait ces pieds et +ces mains-la, et surtout ces manieres aristocratiques, et beaucoup de +dentelles blanches sur des cheveux blonds. + +--Mon cher Horace, lui dis-je, vous etes encore loin du temps ou vous +aimerez, et peut-etre n'aimerez-vous jamais. + +--Dieu vous entende! s'ecria-t-il. Si j'aime une fois, je suis perdu. +Adieu ma carriere politique; adieu mon austere et vaste avenir! Je +ne sais rien etre a demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poete, +serai-je amoureux? + +--Si nous commencions par etre etudiants? lui dis-je. + +--Helas! vous en parlez a votre aise, repondit-il. Vous etes etudiant et +amoureux. Moi, je n'aime pas, et j'etudie encore moins!" + + + +III. + +Horace m'inspirait le plus vif interet. Je n'etais pas absolument +convaincu de cette force heroique et de cet austere enthousiasme qu'il +s'attribuait dans la sincerite de son coeur. Je voyais plutot en lui +un excellent enfant, genereux, candide, plus epris de beaux reves que +capable encore de les realiser. Mais sa franchise et son aspiration +continuelle vers les choses elevees me le faisaient aimer sans que +j'eusse besoin de le regarder comme un heros. Cette fantaisie de sa part +n'avait rien de deplaisant: elle temoignait de son amour pour le beau +ideal. De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appele a etre un +homme superieur, et un instinct secret auquel il obeit naivement le lui +revele, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui, cette fievre apaisee, +verra eclore en lui une bonte douce, une conscience paisible, echauffee +de temps a autre par un rayon d'enthousiasme. + +Apres tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse ete plus +sur de lui voir perdre cette fatuite candide sans perdre l'amour du beau +et du bien. L'homme superieur a une terrible destinee devant lui. Les +obstacles l'exasperent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au +point de l'egarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu +lui avait donnee pour le bien. D'une maniere ou de l'autre, Horace me +plaisait et m'attachait. Ou j'avais a le seconder dans sa force, ou +j'avais a le secourir dans sa faiblesse. J'etais plus age que lui de +cinq a six ans; j'etais doue d'une nature plus calme; mes projets +d'avenir etaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans +l'age des passions, j'etais preserve des fautes et des souffrances par +une affection pleine de douceur et de verite. Je sentais que tout ce +bonheur etait un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas +merite assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter +quelqu'un de cette serenite de mon ame, en la posant comme un calmant +sur une autre ame irritable ou envenimee. Je raisonnais en medecin; mais +mon intention etait bonne, et, sauf a repeter les innocentes vanteries +de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j'etais bon, et plus +aimant que je ne savais l'exprimer. + +La seule chose clairement absurde et blamable que j'eusse trouvee dans +mon nouvel ami, c'etait cette aspiration vers la femme aristocratique, +en lui, republicain farouche, mauvais juge, a coup sur, en fait de +belles manieres, et dedaigneux avec exageration des formes naives et +brusques, dont il n'etait certes pas lui-meme aussi _decrasse_ qu'il en +avait la pretention. + +J'avais resolu de lui faire faire connaissance avec Eugenie plus tot +que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble creature +changerait ses idees ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il +la vit, et fut frappe de sa bonne grace, mais il ne la trouva point +aussi belle qu'il s'etait imagine devoir etre une femme aimee +serieusement. "Elle n'est que _bien_, me dit-il entre deux portes. Il +faut qu'elle ait enormement d'esprit.--Elle a plus de jugement que +d'esprit, lui repondis-je, et ses anciennes compagnes l'ont jugee fort +sotte. + +Elle servit notre modeste dejeuner, qu'elle avait prepare elle-meme, et +cette action prosaique souleva de degout le coeur altier d'Horace. Mais +lorsqu'elle s'assit entre nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs +avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappe de respect, +et changea tout a coup de maniere d'etre. Jusque-la il avait ecrase ma +pauvre Eugenie de paradoxes fort spirituels qui ne l'avaient meme pas +fait sourire, ce qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il +put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint serieux, et +prit autant de peine pour paraitre grave, qu'il venait d'en prendre +pour paraitre leger. Il etait trop tard. Il avait produit sur la severe +Eugenie une impression facheuse; mais elle ne lui en temoigna rien, et +a peine le dejeuner fut-il acheve, qu'elle se retira dans un coin de la +chambre et se mit a coudre, ni plus ni moins qu'une grisette ordinaire. +Horace sentit son respect s'en aller comme il etait venu. + +Mon petit appartement, situe sur le quai des Augustins, etait compose de +trois pieces, et ne me coutait pas moins de trois cents francs de loyer. +J'etais dans mes meubles: c'etait du luxe pour un etudiant. J'avais une +salle a manger, une chambre a coucher, et, entre les deux, un cabinet +d'etude que je decorais du nom de salon. C'est la que nous primes le +cafe. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans facon.--Pardon, lui +dis-je en lui prenant le bras, ceci deplait a Eugenie; je ne fume jamais +que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon a Eugenie de sa +distraction; mais au fond il etait surpris de me voir traiter ainsi une +femme qui etait en train d'ourler mes cravates. + +Mon balcon couronnait le dernier etage de la maison. Eugenie l'avait +ombrage de liserons et de pots de senteur, qu'elle avait semes dans deux +caisses d'oranger. Les orangers etaient fleuris, et quelques pots de +violettes et de reseda completaient les delices de mon _divan_. Je fis +a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de +tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude +pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la +fenetre separait le divan de la chaise sur laquelle Eugenie travaillait +dans le cabinet. De cette facon, je la voyais j'etais avec elle, sans +l'incommoder de la fumee de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le +tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le +rideau de mousseline de la croisee entre elle et nous, feignant d'avoir +trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace +comprit fort bien. Je m'etais assis sur une des caisses d'oranger, +derriere lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et +pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet etroit belvedere; mais nous +embrassions d'un coup d'oeil la plus belle partie du cours de la Seine, +toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du +ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu'a l'Hotel-Dieu. En face de +nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un gris sombre et +son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cite; la belle tour de +Saint-Jacques-la-Boucherie elevait un peu plus loin ses quatre lions +geants jusqu'au ciel, et la facade de Notre-Dame formait le tableau, a +droite, de sa masse elegante et solide. C'etait un beau coup d'oeil; +d'un cote, le vieux Paris, avec ses monuments venerables et son desordre +pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec +le Paris de l'Empire, l'oeuvre de Medicis, de Louis XIV et de Napoleon. +Chaque colonne, chaque porte etait une page de l'histoire de la royaute. + +Nous venions de lire dans sa nouveaute _Notre-Dame de-Paris_; nous nous +abandonnions naivement, comme tout le monde alors, ou du moins comme +tous les jeunes gens, au charme de poesie repandu fraichement par cette +oeuvre romantique sur les antiques beautes de notre capitale. C'etait +comme un coloris magique a travers lequel les souvenirs effaces se +ravivaient; et, grace au poete, nous regardions le faite de nos vieux +edifices, nous en examinions les formes tranchees et les effets +pittoresques avec des yeux que nos devanciers les etudiants de l'Empire +et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace etait +passionne pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les +etrangetes, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne +fusse pas toujours de son avis. Mon gout et mon instinct me portaient +vers une forme moins accidentee, vers une peinture aux contours moins +apres et aux ombres moins dures. Je le comparais a Salvator Rosa, qui a +vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais +pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures? +Ce n'est pas a dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend +une sensation plus vive, et ce n'est pas a vingt-cinq ans qu'on la +condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pedante; elle ne trouve +jamais de traduction trop energique pour rendre ce qu'elle eprouve avec +tant d'energie elle-meme, et c'est bien quelque chose pour un poete que +de donner a sa contemplation une certaine forme assez large et assez +frappante pour qu'une generation presque entiere ouvre les yeux avec lui +et se mette a jouir des memes emotions qui l'ont inspire! + +Il en a ete ainsi: les plus recalcitrants d'entre nous, ceux qui +avaient besoin, pour se rafraichir la vue, de lire, en fermant +_Notre-Dame-de-Paris_, une page de _Paul et Virginie_, ou, comme a dit +un elegant critique, de repasser bien vite le plus _cristallin des +sonnets de Petrarque_, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux delicats +ces lunettes aux couleurs bigarrees qui faisaient voir tant de choses +nouvelles; et apres qu'ils ont joui de ce spectacle plein d'emotions, +les ingrats ont pretendu que c'etaient la d'etranges lunettes. Etranges +tant que vous voudrez; mais, sans ce caprice du maitre, et avec vos yeux +nus, auriez-vous distingue quelque chose? + +Horace faisait a ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus +larges a son enthousiasme; et, apres avoir discute, nos regards, suivant +au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos tetes, allaient +se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, eternel objet de notre +contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathedrale, +comme ces beautes delaissees qui reviennent de mode, et autour +desquelles la foule s'empresse des qu'elles ont retrouve un admirateur +fervent dont la louange les rajeunit. + +Je ne pretends pas faire de ce recit d'une partie de ma jeunesse un +examen critique de mon epoque: mes forces n'y suffiraient pas; mais je +ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler +l'influence que certaines lectures exercerent sur Horace, sur moi, sur +nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-memes, pour ainsi +dire. Je ne sais point separer dans ma memoire les impressions poetiques +de mon adolescence de la lecture de _Rene_ et d'_Atala_. + +Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna a la porte. Eugenie +m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai +ouvrir. C'etait un eleve en peinture de l'ecole d'Eugene Delacroix, +nomme Paul Arsene, surnomme _le petit Masaccio_ a l'atelier ou j'allais +tous les jours faire un cours d'anatomie a l'usage des peintres. + +"Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le presentant a Horace, qui +jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal +peignes. Voici un jeune maitre qui ira loin, a ce qu'on assure, et qui +vient en attendant me chercher pour la lecon. + +--Non pas encore, me repondit Paul Arsene; vous avez plus d'une heure +devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent +particulierement. Auriez-vous le loisir de m'ecouter? + +--Certainement, repondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera +fumer sur le balcon. + +--Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret a vous dire, et, +comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas fache que monsieur +m'entende aussi. + +--Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrieme chaise dans +l'autre chambre. + +[Illustration: C'etait le type peuple incarne dans un individu.] + +--Ne faites pas attention," dit le rapin en grimpant sur la commode; +et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un +mouchoir a carreaux sa figure inondee de sueur et parla en ces +termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'altitude du +_Pensieroso_: + +"Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'_entrer dans la +medecine_, parce qu'on me dit que c'est un meilleur etat; je viens donc +vous demander ce que vous en pensez. + +--Vous me faites une question, lui dis-je, a laquelle il est plus +difficile de repondre que vous ne pensez. Je crois toutes les +professions tres-encombrees, et par consequent tous les etats, comme +vous dites, tres-precaires. De grandes connaissances et une grande +capacite ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois +pas en quoi la medecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le +meilleur parti a prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent; +et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions +pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez deja degoute. + +--Degoute, moi! oh! non, repliqua le Masaccio; je ne suis degoute de +rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie a faire de la peinture, +j'aimerais mieux cela que toute autre chose; mais il parait que c'est si +long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modele pendant +deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d'exposer, +il parait qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou +trois ans. Et quand on a expose, si on n'est pas refuse, on n'est +souvent pas plus avance qu'auparavant. J'etais ce matin au Musee, je +croyais que tout le monde allait s'arreter devant le tableau de mon +patron; car enfin c'est un maitre, et un fameux, celui-la! Eh bien! la +moitie des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tete, et ils +allaient tous regarder un monsieur qui s'etait fait peindre en habit +d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe +pour ceux-la: c'etaient de pauvres ignorants; mais voila qu'il est venu +des jeunes gens, eleves en peinture de differents ateliers, et que +chacun disait son mot: ceux-ci blamaient, ceux-la admiraient; mais pas +un n'a parle comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit +alors: A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y +entend goutte. C'etait bon _dans les temps!_ Moi je vais prendre un +autre metier pourvu que ca me rapporte de L'argent. + +[Illustration: Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe.] + +--Voila un sale cretin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille. +Son ame est aussi crasseuse que sa blouse!" + +Je ne partageais pas le mepris d'Horace. Je ne connaissais presque pas +le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en +faisait grand cas, et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitie +pour lui. Il fallait qu'une pensee que je ne comprenais pas fut cachee +sous ces manifestations de cupidite ingenue; et comme il avait declare, +en commencant, n'avoir rien de secret a me dire, je prevoyais bien que +ce secret ne sortirait pas aisement. Il ne fallait, pour se convaincre +de l'obstination du Masaccio, et en meme temps pour pressentir en lui +quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses +manieres. + +C'etait le type peuple incarne dans un individu; non le peuple robuste +et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chetif, hardi, +intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'etait pas beau. Cependant il +etait de ceux dont les camarades d'atelier disent: "Il y a quelque chose +de fameux a faire avec cette tete-la!" C'est qu'il y avait dans sa tete, +en effet, une expression magnifique, sous la vulgarite des traits. Je +n'en ai jamais vu de plus energique ni de plus penetrante. Ses yeux +etaient petits et meme voiles, sous une paupiere courte et bridee; +cependant ces yeux la lancaient des flammes, et le regard etait si +rapide qu'il semblait toujours pret a dechirer l'orbite. Le nez etait +trop court, et le peu de distance entre le coin de l'oeil et la narine +donnait au premier aspect l'air commun et presque bas a la face entiere; +mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de +l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le genie de l'independance +couvait interieurement et se trahissait par des eclairs. La bouche +epaisse, ombragee d'une naissante moustache noire, irregulierement +plantee; la figure large, le menton droit, serre et un peu fendu au +milieu; les zygomas eleves et saillants; partout des plans fermes et +droits, coupes de lignes carrees, annoncaient une volonte peu commune +et une indomptable droiture d'intention. Il y avait a la commissure +des narines des delicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le +front, qui etait d'une structure admirable dans le sens de la statuaire, +ne l'etait pas moins au point de vue phrenologique. Pour moi, qui etais +dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de +le regarder; et lorsque je faisais mes demonstrations anatomiques a +l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement a ce jeune homme, qui +etait pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bonte. + +Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une maniere si +triviale.--Comment, Arsene, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour +un peu plus de profit dans une autre carriere? + +--Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, repondit-il sans le +moindre embarras. Si maintenant j'etais assure de gagner mille francs +nets par an, je me ferais cordonnier. + +--C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mepris. + +--Ce n'est point un art, repliqua froidement le Masaccio. C'est le +metier de mon pere, et je n'y serais pas plus maladroit qu'un autre. +Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'il me faut. + +--Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garcon? lui dis-je. + +--Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de +cela, j'en depense la moitie. + +--Comment pouvez-vous songer en ce cas a etudier la medecine! Il vous +faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les +annees ou l'on etudie que pour celles ou l'on attend la clientele. Et +puis... + +--Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatiente de ma +patience. + +---Cela c'est vrai, dit Arsene; mais je les ferais, ou du moins je +ferais l'equivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche +d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais +dans une semaine ce que les ecoliers apprennent dans un mois. Car les +ecoliers, en general, n'aiment pas a travailler; et quand on est enfant, +on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison, +et quand d'ailleurs on est force de se depecher, on se depeche. Mais +d'apres ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien +que je ne puis pas etre medecin. Et pour etre avocat? + +Horace eclata de rire. + +"Vous allez vous faire mal a l'estomac, lui dit tranquillement le +Masaccio, frappe de l'affectation d'Horace en cet instant. + +--Mon cher enfant, repris-je, eloignez tous ces projets, a votre age ils +sont irrealisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie. +Si vous n'avez ni argent ni credit, il n'y a pas plus de certitude d'un +cote que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du +temps, de la patience et de la resignation." + +Arsene soupira. Je me reservai de l'interroger plus tard. + +"Vous etes ne peintre, cela est certain, continuai-je; c'est encore par +la que vous marcherez plus vite. + +--Non, Monsieur, repliqua-t-il; je n'ai qu'a entrer demain dans un +magasin de nouveautes, je gagnerai de l'argent. + +--Vous pouvez meme etre laquais, ajouta Horace, indigne de plus en plus. + +--Cela me deplairait beaucoup, dit Arsene; mais s'il n'y avait que +cela!... + +--Arsene! Arsene! m'ecriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et +une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une +grande faculte est un grand devoir impose par la Providence? + +--Voila une belle parole, dit Arsene, dont les yeux s'enflammerent tout +a coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers +soi-meme. Tant pis! Allons, je m'en vais dire a l'atelier que vous +viendrez a trois heures, n'est-ce pas?" + +Et il sauta a bas de la commode, me serra la main sans rien dire, +salua a peine Horace, et s'enfonca comme un chat dans la profondeur de +l'escalier, s'arretant a chaque etage pour faire rentrer ses talons dans +ses souliers delabres. + + + +IV. + +Paul Arsene revint me voir; et quand nous fumes seuls, j'obtins, non +sans peine, la confidence que je pressentais. Il commenca par me faire +en ces termes le recit de sa vie: + +"Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon pere est cordonnier en province. +Nous etions cinq enfants; je suis le troisieme. L'aine etait un homme +fait lorsque mon pere, deja vieux, et pouvant se retirer du metier avec +un peu de bien, s'est remarie avec une femme qui n'etait ni belle ni +bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparee de son esprit, et +qui gaspille son honneur et son argent. Mon pere, trompe, malheureux, +d'autant plus epris qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est +_jete dans le vin_, pour s'etourdir, comme on fait dans notre classe +quand on a du chagrin. Pauvre pere! nous avons bien patiente avec lui, +car il nous faisait vraiment pitie. Nous l'avions connu si sage et si +bon! Enfin, un temps est venu ou il n'etait plus possible d'y tenir. Son +caractere avait tellement change, que pour un mot, pour un regard, il se +jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'etions plus des enfants, nous +ne pouvions pas souffrir cela. D'ailleurs nous avions ete eleves avec +douceur, et nous n'etions pas habitues a avoir l'enfer dans notre +famille. Et puis, ne voila-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre +mon frere aine! Le fait est que la belle-mere lui avait fait des +avances, parce qu'il etait beau garcon et bon enfant; mais il l'avait +menacee de tout raconter a mon pere, et elle avait pris les devants, +comme dans la tragedie de _Phedre_, que je n'ai jamais vu jouer depuis +sans pleurer. Elle avait accuse mon pauvre frere de ses propres +egarements d'esprit. Alors mon frere s'est vendu comme remplacant, et +il est parti. Le second, qui prevoyait que quelque chose de semblable +pourrait bien lui arriver, est venu ici chercher fortune, en me +promettant de me faire venir aussitot qu'il aurait trouve un moyen +d'exister. Moi, je restais a la maison avec mes deux soeurs, et je +vivais assez tranquillement, parce que j'avais pris le parti de laisser +crier la mechante femme sans jamais lui repondre. J'aimais a m'occuper; +je savais assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand +je n'aidais pas mon pere a la boutique, je m'amusais a lire ou a +barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du gout pour le dessin. Mais +comme je pensais que cela ne me servirait jamais a rien, j'y perdais le +moins de temps possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays +pour faire des etudes de paysage, commanda chez nous une paire de gros +souliers, et je fus charge d'aller lui prendre mesure. Il avait des +albums etales sur la table de sa petite chambre d'auberge; je lui +demandai la permission de les regarder; et comme ma curiosite lui +donnait a penser, il me dit de lui faire, d'_idee_, un _bonhomme_ sur un +bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi qu'un crayon. Je pensai +qu'il se moquait de moi; mais le plaisir de charbonner avec un crayon si +noir sur un papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce +qui me passa par la tete; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut meme +le coller dans son album, et y ecrire mon nom, ma profession et le nom +de mon endroit. "Vous avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous +etes ne pour la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller +etudier dans quelque grande ville." Il me proposa meme de m'emmener; car +il etait bon et genereux, ce jeune homme-la. Il me donna son adresse a +Paris, afin que, si le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je +le remerciai, et n'osai ni le suivre ni croire aux esperances qu'il me +donnait. Je retournai a mes cuirs et a mes formes, et un an se passa +encore sans orage entre mon pere et moi. + +"La belle-mere me haissait: comme je lui cedais toujours, les querelles +n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma soeur +Louison, qui avait deja quinze ans, devenait jolie, et que les gens du +quartier s'en apercevaient. La voila qui prend Louison en haine, qui +commence a lui reprocher d'etre une petite coquette, et pis que cela. +La pauvre Louison etait pourtant aussi pure qu'un enfant de dix ans, et +avec cela, fiere comme etait notre pauvre mere. Louison, desesperee, au +lieu de filer doux comme je le lui conseillais, se pique, repond, et +menace de quitter la maison. Mon pere veut la soutenir; mais sa femme +a bientot pris le dessus. Louison est grondee, insultee, frappee, +Monsieur, helas! et la petite Suzanne aussi, qui voulait prendre le +parti de sa soeur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je +prends un jour ma soeur Louison par un bras, et ma petite soeur Suzanne de +l'autre, et nous voila partis tous les trois, a pied, sans un sou, sans +une chemise, et pleurant au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver +ma tante Henriette, qui demeure a plus de dix lieues de notre ville, et +je lui dis d'abord: + +"Ma tante, donnez-nous a manger et a boire, car nous mourons de faim et +de soif; nous n'avons pas seulement la force de parler. Et apres que ma +tante nous eut donne a diner, je lui dis: + +--Je vous ai amene vos nieces: si vous ne voulez pas les garder, il +faut qu'elles aillent de porte en porte demander leur pain, ou qu'elles +retournent a la maison pour perir sous les coups. Mon pere avait cinq +enfants, et il ne lui en reste plus. Les garcons se tireront d'affaire +en travaillant; mais si vous n'avez pas pitie des filles, il leur +arrivera ce que je vous dis." + +Alors ma tante repondit:--Je suis bien vieille, je suis bien pauvre; +mais plutot que d'abandonner mes nieces, j'irai mendier moi-meme. +D'ailleurs elles sont sages, elles sont courageuses, et nous +travaillerons toutes les trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt +francs que la pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis +sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver mon second +frere, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique ou il +travaillait comme cordonnier, et ensuite j'allai voir mon jeune peintre +pour lui demander des conseils. Il me recut tres-bien, et voulut +m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger en +travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait mise en tete +n'en etait pas sortie, et je ne commencais jamais ma journee sans +soupirer en pensant combien j'aimerais mieux manier le crayon et le +pinceau que l'alene. J'avais fait quelques progres, car, malgre moi, a +mes heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouille quelques +figures ou copie quelques images dans un vieux livre qui me venait de +ma mere. Le jeune peintre m'encourageait, et je n'eus pas la force +de refuser les lecons qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait +subsister pendant ce temps-la, et avec quoi? Il connaissait un homme de +lettres qui me donna des manuscrits a copier. J'avais une belle main, +comme on dit, mais je ne savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans +les quatre ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de fautes. +J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu la langue par +routine; mais je ne savais pas les principes, et je n'osais pas trop le +dire, de peur de manquer d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes +dans mes copies, et ce fut a force d'attention. Cette attention me +faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tot fait +d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul a faire des themes. +En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon +sommeil, je tombai malade. Mon frere me retira dans son grenier, et +travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagne en copiant le +manuscrit de l'auteur servit a payer le pharmacien. Je ne voulus pas +faire savoir ma position a mon jeune peintre. J'avais vu par mes +yeux qu'il etait lui-meme souvent aux expedients, n'ayant encore ni +reputation, ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait a me +secourir; et comme il l'avait fait deja malgre moi, j'aimais mieux +mourir sur mon grabat que de l'induire encore en depense. Il me crut +ingrat, et, trouvant une occasion favorable pour faire le voyage +d'Italie, objet de tous ses desirs, il partit sans me voir, emportant de +moi une idee qui me fait bien du mal. + +Quand je revins a la sante, je vis mon pauvre frere amaigri, extenue, +nos petites epargnes depensees, et la boutique fermee pour nous; car, +pour me soigner, Jean avait manque bien des journees. C'etait au mois +de juillet de l'annee passee, par une chaleur de tous les diables. Nous +causions tristement de nos petites affaires, moi encore couche et si +faible, que je comprenais a peine ce que Jean me disait. Pendant ce +temps-la, nous entendions tirer le canon, et nous ne songions pas meme a +demander pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades de +la boutique, tout echeveles, tout exaltes, viennent nous chercher pour +vaincre ou perir, c'etait leur maniere de dire. Je demande de quoi il +s'agit. + +"De renverser la royaute et d'etablir la republique," me disent-ils. Je +saute a bas de mon lit: en deux secondes, je passe un mauvais pantalon +et une blouse en guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me +suit. "Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim," disait-il. +Nous voila partis. + +Nous arrivons a la porte d'un armurier, ou des jeunes gens comme nous +distribuaient des fusils a qui en voulait. Nous en prenons chacun un, et +nous nous postons derriere une barricade. Au premier feu de la troupe, +mon pauvre Jean tombe roide mort a cote de moi. Alors je perds la +raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais jamais cru capable de +repandre tant de sang. Je m'y suis baigne pendant trois jours jusqu'a la +ceinture, je puis dire; car j'en etais couvert, et non pas seulement de +celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs blessures; mais +je ne sentais rien. Enfin, le 2 aout, je me suis trouve a l'hopital, +sans savoir comment j'y etais venu. Quand j'en suis sorti, j'etais plus +miserable que jamais, et j'avais le coeur navre; mon frere Jean n'etait +plus avec moi, et la royaute etait retablie. + +J'etais trop faible pour travailler, et puis ces journees de juillet +m'avaient laisse dans la tete je ne sais quelle fievre. Il me semblait +que la colere et le desespoir pouvaient faire de moi un artiste; je +revais des tableaux effrayants; je barbouillais les murs de figures que +je m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les _Iambes_ de Barbier, +et je les faconnais dans ma tete en images vivantes. Je revais, j'etais +oisif, je mourais de faim, et ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait +pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de +force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me semblait que +j'etais contenu tout entier dans ma tete, que je n'avais plus ni jambes, +ni bras, ni estomac, ni memoire, ni conscience, ni parents, ni amis. +J'allais devant moi par les rues, sans savoir ou je voulais aller. +J'etais toujours ramene, sans savoir comment, au tour des tombes de +Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frere etait enterre la, mais je +me figurais que lui ou les autres martyrs, c'etait la meme chose, et +que, presser cette terre de mes genoux, c'etait rendre hommage a la +cendre de mon frere. J'etais dans un etat d'exaltation qui me faisait +sans cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conserve aucun +souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus souvent je +parlais en vers. Cela devait etre mauvais et bien ridicule, et les +passants devaient me prendre pour un fou. Mais moi, je ne voyais +personne, et je ne m'entendais moi-meme que par instants. Alors je +m'efforcais de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure etait +baignee de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus etrange, c'est +que cet etat de desespoir n'etait pas sans quelque douceur. J'errais +toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la +lune, en proie a des reves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait +dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je marchais, et je +voyais sur les murs ou sur le pave mon ombre marcher et gesticuler a +cote de moi. Je ne comprends pas comment je ne fus pas une seule fois +ramasse par la garde. + +Je rencontrai enfin un etudiant que j'avais vu quelquefois dans +l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas fier, quoique j'eusse +l'air d'un mendiant, et il m'accosta le premier. Je n'y mis pas de +discretion, je ne savais pas si j'etais bien ou mal mis. J'avais bien +autre chose dans la cervelle, et je marchai a cote de lui sur les quais, +lui parlant peinture; car c'etait mon idee fixe. Il parut s'interesser a +ce que je lui disais. Peut-etre aussi n'etait-il pas fache de se montrer +avec un des _bras-nus_ des glorieuses journees, et de faire croire par +la aux badauds qu'il s'etait battu. A cette epoque-la, les jeunes gens +de la bourgeoisie tiraient une grande vanite de pouvoir montrer un sabre +de gendarme qu'ils avaient achete a quelque _voyou_ apres la _fete_, +ou une egratignure qu'ils s'etaient faite en se mettant a la fenetre +precipitamment, pour regarder. Celui-la me parut un peu de la trempe des +vantards: il pretendait m'avoir vu et parle a telle et telle barricade, +ou je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontre. Enfin, il me +proposa de dejeuner avec lui, et j'acceptai sans fierte; car il y avait +je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle +commencait a demenager serieusement. Apres le dejeuner, il s'en allait +visiter le cabinet de M. Dusommerard, a l'ancien hotel de Cluny; il me +proposa de l'accompagner, et je le suivis machinalement. + +La vue de toutes les merveilles d'art et de rarete entassees dans cette +collection me passionna tellement que j'oubliai tous mes chagrins en +un instant. Il y avait dans un coin plusieurs eleves en peinture qui +copiaient des emaux pour la collection gravee que fait faire a ses frais +M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me sembla que +j'en pourrais bien faire autant, et meme que je verrais plus juste que +quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut +salue par mon introducteur l'etudiant, qui le connaissait un peu. Ils +se tinrent quelques minutes a distance de moi, et je vis bien a leurs +regards que j'etais l'objet de leur explication. Comme le dejeuner +m'avait rendu un peu de sang-froid, je commencais a comprendre que ma +mauvaise tenue etait choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu +me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eut repondu de moi. M. +Dusommerard est tres-bon; il n'aime pas les _faiseurs d'embarras_, mais +il oblige volontiers les pauvres diables qui lui montrent du zele et +du desinteressement. Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant +mon desir de travailler pour lui, et prenant aussi sans doute en +consideration le besoin que j'en avais, il me remit aussitot quelque +argent pour acheter des crayons, a ce qu'il disait, mais en effet pour +me mettre en etat de pourvoir aux premieres necessites. Il me designa +les objets que j'aurais a copier. Des le lendemain, j'etais habille +proprement et installe a la place ou je devais travailler. Je fis de mon +mieux, et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore. +J'ai eu beaucoup a m'en louer, et c'est grace a lui que j'ai vecu +jusqu'a ce jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies +d'objets d'art, mais encore il m'a donne des recommandations moyennant +lesquelles je suis entre dans plusieurs boutiques de joaillier pour +peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d'email, et des tetes pour +imitation de camees. + +Grace a ces expedients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les +ateliers de M. Delacroix, pour qui je me suis senti de l'admiration et +de l'inclination a la premiere vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais +je n'aurais songe a ce qu'il m'a accorde de lui-meme. La premiere fois +que j'allai lui dire que je desirais participer a ses lecons, je crus +devoir en meme temps lui porter quelques croquis. Il les regarda, et me +dit:--Ce n'est vraiment pas mal. On m'avait prevenu qu'il n'etait pas +causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien +content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour +me demander si j'avais de quoi payer l'atelier. Je repondis que oui en +rougissant jusqu'au blanc des yeux. Mais soit qu'il devinat que ce ne +serait pas sans peine, soit que quelqu'un lui eut parle de moi, il +ajouta: "C'est bien, vous paierez au massier." + +Cela voulait dire, comme je le sus bientot, que je mettrais seulement a +la masse l'argent qui sert a payer le loyer de la salle et les modeles, +mais que le maitre ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses +lecons gratis. Aussi, je porte ce maitre-la dans mon coeur, voyez-vous! + +Voila bientot six mois que cela dure, et je me trouverais bien heureux +si cela pouvait durer toujours. Mais cela ne se peut plus; il faut que +ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus +belle carriere, je me mette a courir au plus vite dans n'importe +laquelle. + +Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta plus dans +l'abondance et la naivete de ses pensees. Il chercha des pretextes, et +il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irresolution ou il +etait tombe. Il me montra une lettre de sa soeur Louison, qui contenait +de fraiches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne vieille +parente etait devenue tout a fait infirme, et ne servait plus que de +porte-respect a ses deux nieces, qui travaillaient a la journee pour la +faire vivre. Les medecins la condamnaient, et on ne pouvait esperer de +la conserver au dela de trois ou quatre mois. + +"Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsene, que deviendront mes +soeurs? Resteront-elles seules dans une petite ville ou elles n'ont point +d'autres parents que la tante Henriette, exposees a tous les dangers +qui entourent deux jolies filles abandonnees? D'ailleurs mon pere ne le +souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir de le souffrir; et +alors leur sort serait pire; car non-seulement elles seraient exposees +aux mauvais traitements de la belle-mere, mais encore elles auraient +sous les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas +seulement mechante. Le seul parti que j'aie a prendre est donc ou +d'aller rejoindre mes soeurs en province et de m'y etablir comme ouvrier, +pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici, et de les y +soutenir jusqu'a ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir +elles-memes. + +--Tout cela est fort juste et fort bien pense, lui dis-je; mais si vos +soeurs sont fortes et laborieuses comme vous le dites, elles ne seront +pas longtemps a votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez +force de vous creer un etat qui donne des appointements fixes aussi +considerables que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de +trouver l'argent necessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour +les aider un peu dans les commencements. Eh bien, vous avez des amis qui +pourront vous avancer cette somme sans se gener, et moi-meme... + +--Merci, Monsieur, dit Arsene... Mais je ne veux pas... On sait quand on +emprunte, on ne sait pas quand on rendra. Je dois deja trop aux bontes +d'autrui, et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais; +pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux +supporter? J'aime la peinture, je suis force de l'abandonner, tant pis +pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue a peindre, +vous vous trouverez peut-etre empeche le lendemain d'en faire un pour un +homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu qu'on vive honnetement, +qu'importe qu'on soit artiste ou manoeuvre? Il ne faut pas etre delicat +pour soi-meme. Il y a tant de grands artistes qui se plaignent, a ce +qu'on dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent +rien." + +Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inebranlable. Il lui +fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, fut-ce en +service comme laquais, le plus tot possible. Il ne s'agissait plus pour +lui que de trouver sa nouvelle condition. + +"Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner plus d'ouvrage a +domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des +manuscrits, soit en vous donnant des dessins a faire, persisteriez-vous +a quitter la peinture? + +--Si cela se pouvait! dit-il ebranle un instant; mais, ajouta-t-il, cela +vous donnera de la peine et cela ne sera jamais fixe. + +--Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et +partit, emportant sa resolution et son secret." + + + +V. + +Horace me frequentait de plus en plus. Il me temoignait une sympathie a +laquelle j'etais sensible, quoique Eugenie ne la partageat point. Il +lui arriva plusieurs fois de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et +malgre le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager +la bonne opinion que j'en avais, il eprouvait pour lui une antipathie +insurmontable. Cependant il le traitait avec plus d'egards depuis qu'il +l'avait vu essayer le portrait d'Eugenie, et que l'esquisse etait si +bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large, +qu'Horace, engoue de toute superiorite intellectuelle, ne pouvait +s'empecher de lui montrer une sorte de deference. Mais il n'en etait +que plus indigne de cette inexplicable absence d'ambition noble qui +contrastait avec l'exuberance de la sienne propre. Il s'emportait en +vehementes declamations a cet egard, et Paul Arsene, l'ecoutant avec un +sourire contenu au bord des levres, se contentait, pour toute reponse, +de dire en se tournant vers moi:--Monsieur, votre ami parle bien! + +Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition a son +egard. Il etait de ces gens qui marchent si droit a leur but que +jamais ils ne s'arretent aux distractions du chemin. Il ne disait rien +d'inutile; il ne se prononcait presque sur rien, alleguant toujours son +ignorance, soit qu'elle fut reelle, soit qu'elle lui servit de pretexte +souverain pour couper court a toute discussion. Toujours renferme en +lui-meme, il ne faisait acte de volonte que pour calmer les autres sans +pedantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit +le parti qu'il roulait dans sa tete, il etudiait le modele, apprenait +l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine avec autant de soin +et de zele que s'il n'eut pas songe a changer de carriere. Ce calme dans +le present avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiration. +C'est un des assemblages de facultes les plus rares qui soient dans +l'homme; la jeunesse surtout est portee a s'endormir dans le present +sans souci du lendemain ou a devorer le present dans l'attente fievreuse +de l'avenir. + +Horace semblait l'antipode volontaire et raisonne de ce caractere. Peu +de jours m'avaient suffi pour me convaincre qu'il ne travaillait +pas, quoiqu'il pretendit reparer en quelques heures de veille toute +l'oisivete de la semaine. Il n'en etait rien. Il n'avait pas ete trois +fois dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-etre pas ouvert plus +souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre, +je n'y trouvai que des romans et des poemes. Il m'avoua que tous ses +livres de droit etaient vendus. + +Cet aveu en entraina d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne +fut l'effet d'une conduite legere; il se justifia en me disant que ses +parents n'avaient aucune fortune; et sans me faire connaitre le chiffre +du revenu qui lui etait assigne, il m'assura que sa bonne mere etait +dans une etrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi +vivre a Paris. + +Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je jetai un regard +involontaire sur la garde-robe elegante et bien fournie de mon jeune +ami: rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de +redingotes que moi, qui jouissais d'un heritage de trois mille francs +de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le fleau de cette +existence. Je ne me trompai pas. Bientot je vis le front d'Horace se +rembrunir, sa parole devenir plus breve et son ton plus incisif. Il +fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai +l'aveu de son outrage. L'infame tailleur s'etait permis de presenter son +memoire, le miserable! Cela meritait des coups de canne! C'etait encore +un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en etait pas au +degre de perversite ou l'on se vante de ses dettes et ou l'on rit avec +fanfaronnade a l'idee de voir fondre sur les parents une note de trois +ou quatre mille francs. D'ailleurs il cherissait profondement sa mere, +quoiqu'il la trouvat bornee; et il etait bon fils, quoiqu'il eut un +secret mepris pour la dependance ou son pere vivait a l'egard du +gouvernement. + +Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de dire au tailleur +quelques mots qui le tranquilliserent; et Horace, apres m'avoir remercie +avec une effusion extreme, reprit sa serenite. + +Mais son oisivete ne cessa point, et son genre de vie, pour n'avoir rien +que de tres-ordinaire dans un etudiant, me causa une vive surprise a +mesure que je l'observai. Comment concilier, en effet, cette ardeur de +gloire, ces reves d'activite parlementaire et de superiorite politique, +avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel +temperament? Il semblait que la vie dut etre cent fois trop longue pour +le peu qu'il y avait a faire. Il perdait les heures, les jours et les +semaines avec une insouciance vraiment royale. C'etait quelque chose de +beau a contempler que ce fier jeune homme aux formes athletiques, a la +noire chevelure, a l'oeil de flamme, couche du matin a la nuit sur le +divan de mon balcon, fumant une enorme pipe (dont il fallait tous les +jours renouveler la cheminee, parce qu'en la secouant sur les barreaux +du balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule dans la +rue), et feuilletant un roman de Balzac ou un volume de Lamartine, sans +daigner lire un chapitre ou un morceau entier. Je le laissais la pour +aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hopital, +je le retrouvais assoupi a la meme place, presque dans la meme attitude. +Eugenie, condamnee a subir cet etrange tete-a-tete, et n'ayant, du +reste, pas a s'en plaindre personnellement, car il daignait a peine lui +adresser la parole (la regardant plutot comme un meuble que comme une +personne), etait indignee de cette paresse princiere. Quant a moi, je +commencais a sourire lorsque, les yeux encore appesantis par une reverie +somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et +la puissance. + +Cependant aucune idee de blame ou de mepris ne se melait a mon doute. +Tous les jours, apres le diner, nous nous retrouvions, Horace et moi, au +Luxembourg, au cafe ou a l'Odeon, au milieu d'un groupe assez nombreux, +compose de ses amis et des miens; et la, Horace perorait avec une rare +facilite. Sur toutes choses il etait le plus competent, quoiqu'il fut le +plus jeune; en toutes choses il etait le plus hardi, le plus passionne, +le plus _avance_, comme on disait alors, et comme on dit, je crois, +encore aujourd'hui. Ceux, meme qui ne l'aimaient pas, parmi les +auditeurs, etaient forces de l'ecouter avec interet, et ses +contradicteurs montraient en general plus de mefiance et de depit que +de justice et de bonne foi. C'est que la Horace reprenait tous ses +avantages: la discussion etait sur son terrain; et chacun s'avouait +interieurement que s'il n'etait pas logicien infaillible, du moins il +etait orateur fecond, ingenieux et chaud. Ceux qui ne le connaissaient +pas croyaient le renverser, en disant que c'etait un homme sans fond, +sans idees, qui avait travaille immensement, et dont toute l'inspiration +n'etait que le resultat d'une culture minutieuse. Pour moi, qui savais +si bien le contraire, j'admirais cette puissance d'intuition, a laquelle +il suffisait d'effleurer chaque chose en passant pour se l'assimiler et +pour lui donner aussitot toutes sortes de developpements au hasard de +l'improvisation. C'etait a coup sur une organisation privilegiee, et +pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours temps, puisqu'il +lui en fallait si peu pour s'elargir et se completer. + +Sa presence assidue chez moi etait un veritable supplice pour Eugenie. +Comme toutes les personnes actives et laborieuses, elle ne pouvait avoir +sous les yeux le spectacle de l'inaction prolongee, sans en ressentir +un malaise qui allait jusqu'a la souffrance. N'etant point actif par +nature, mais par raisonnement et par necessite, je n'etais pas aussi +revolte qu'elle, d'ailleurs je me plaisais a croire que cette inaction +n'etait qu'une defaillance passagere dans les forces de mon jeune ami, +et que bientot il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de +collier. + +Cependant, comme deux mois s'etaient ecoules sans apporter aucun +changement a cette maniere d'etre, je crus de mon devoir d'aider au +_reveil du lion_, et j'essayai un jour d'aborder ce point delicat, en +prenant le cafe avec lui chez Poisson. La journee avait ete orageuse, +et de grands eclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure des +marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir etait belle comme +a l'ordinaire, plus qu'a l'ordinaire peut-etre; car la melancolie +habituelle de son visage etait en harmonie avec cette soiree pleine de +langueur et a demi sombre. + +Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant a moi: "Je +m'etonne, dit-il, qu'etant capable de devenir serieusement epris d'une +femme de ce genre, vous n'ayez pas concu une grande passion pour +celle-ci. + +--Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai le bonheur de ne +jamais avoir d'yeux que pour la femme que j'aime. Ce serait plutot a +moi de m'etonner qu'ayant le coeur libre, vous ne fassiez pas plus +d'attention a ce profil grec et a cette taille de nymphe. + +--La Polymnie du Musee est aussi belle, repondit Horace, et elle a sur +celle-ci de grands avantages. D'abord elle ne parle point, et celle-ci +me desenchanterait au premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musee +n'est pas limonadiere, et en troisieme lieu elle ne s'appelle point +madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! Vous allez encore blamer mon +aristocratie; mais vous-meme, voyons! Si Eugenie s'etait appelee Margot +ou Javotte... + +--J'eusse mieux aime Margot ou Javotte que Leocadie ou Phoedora. Mais +laissez-moi vous dire, Horace, que vous me cachez quelque chose: vous +devenez amoureux?" + +Horace me tendit son bras.--Docteur, s'ecria-t-il en riant, tatez-moi +le pouls; ce doit etre un amour bien tranquille, puisque je ne m'en +apercois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille idee? + +--Parce que vous ne songez plus a la politique. + +--Ou prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. Mais ne peut-on +marcher a son but que par une seule voie? + +--Oh! quelle est donc celle ou vous marchez? Je sais bien que pour moi +le _far-niente_ serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire... + +--La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un amour delicat et +fier. Pour moi, plus je reflechis, plus je trouve l'etude du droit +inconciliable avec mon organisation, et le metier d'avocat impossible a +un homme qui se respecte; j'y ai renonce. + +--En verite! m'ecriai-je, etourdi de l'aisance avec laquelle il +m'annoncait une pareille determination; et qu'allez-vous faire? + +--Je ne sais, repondit-il d'un air indifferent; peut-etre de la +litterature. C'est une voie encore plus large que l'autre; ou plutot +c'est un champ ouvert ou l'on peut entrer de toutes parts. Cela convient +a mon impatience et a ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer +au premier rang; et quand l'heure d'une grande revolution sonnera, les +partis sauront reconnaitre dans les lettres, bien mieux que dans le +barreau, les hommes qui leur conviennent. + +Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me +sembla etre celle de Paul Arsene; mais, avant que j'eusse tourne la tete +pour m'en assurer, elle avait disparu. + +"Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? demandai-je a Horace. + +--Vers, prose, roman, theatre, critique, polemique, satire, poeme, tonte +forme est a mon choix, et je n'en vois aucune qui m'effraie. + +--La forme bien, mais le fond? + +--Le fond deborde, repondit-il, et la forme est le vase etroit ou il +faut que j'apprenne a contenir mes pensees. Soyez tranquille, vous +verrez bientot que cette oisivete qui vous effraie couve quelque chose. +Il y a des abimes sous l'eau qui dort." + +Mes yeux, flottant autour de moi, retrouverent de nouveau Paul Arsene, +mais dans un accoutrement inusite. Cette fois sa chemise etait fort +blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pour achever la +metamorphose, il portait un plateau charge de tasses. + +"Voila, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la meme direction que +les miens, un garcon qui ressemble effroyablement au Masaccio." + +Quoiqu'il eut coupe ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'etait +impossible de douter un seul instant que ce ne fut le Masaccio en +personne. J'eus le coeur affreusement serre, et faisant un effort, +j'appelai le garcon. + +"_Voila, Monsieur!_ repondit-il aussitot; et, s'approchant de nous, sans +le moindre embarras, il nous presenta le cafe. + +--Est-il possible! Arsene? m'ecriai-je, vous avez pris ce parti? + +--En attendant un meilleur, repondit-il, et je ne m'en trouve pas mal. + +--Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je, +sachant bien que c'etait la seule objection qui put l'emouvoir. + +--Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, repondit-il, ne +me blamez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire +venir mes soeurs ici; car, voyez-vous quand on a tate de ce coquin +de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici +j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes etudiants: et quand +M. Delacroix exposera, je pourrai m'esquiver une heure pour aller voir +ses tableaux. Est-ce que les arts vont perir, parce que Paul Arsene ne +s'en mele plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il +gaiement en retenant le plateau pret a s'echapper de sa main encore mal +exercee. + +--Ah ca, Paul Arsene, s'ecria Horace en eclatant de rire, ou vous etes +un petit juif, ou vous etes amoureux de la belle madame Poisson." + +Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de +precaution, que madame Poisson, dont le comptoir etait tout pres, +l'entendit et rougit jusqu'au blanc des yeux. Arsene devint pale comme +la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna +un coup d'oeil au degat, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un +livre _ad hoc_. Le garcon de cafe est comptable de tout ce qu'il casse. +En voyant l'emotion de sa femme, nous entendimes le patron lui dire +d'une voix apre: + +"Vous serez donc toujours prete a sauter et a crier au moindre bruit? +Vous avez des nerfs de marquise." + +Madame Poisson detourna la tete et ferma les yeux, comme si la vue de +cet homme lui eut fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en +trois minutes; Horace n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi +comme un trait de lumiere. + +L'interet sincere et profond que j'eprouvais pour le pauvre Masaccio me +fit souvent retourner au cafe Poisson; j'y fis de plus longues seances +que de coutume, et j'y augmentai ma consommation, afin de ne point +eveiller desagreablement l'attention du maitre, qui me parut jaloux et +brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse a voir quelque tragedie +dans ce menage, il se passa plus d'un mois sans que l'ordre farouche en +parut trouble. Arsene remplissait ses fonctions de valet avec une rare +activite, une proprete irreprochable, une politesse brusque et de bonne +humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitues et jusqu'a +celle de son rude patron. + +"Vous le connaissez?" me dit un jour ce dernier en voyant que je causais +un pou longuement avec lui. Arsene m'avait recommande de ne point dire +qu'il eut ete artiste, de peur de lui aliener la confiance de son +maitre, et conformement aux instructions qu'il m'avait donnees, je +repondis que je l'avais vu dans un restaurant ou on le regrettait +beaucoup. + +"C'est un excellent sujet, me repondit M. Poisson; parfaitement honnete, +point causeur, point donneur, point ivrogne, toujours content, toujours +pret. Mon etablissement a beaucoup gagne depuis qu'il est a mon service. +Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d'une +faiblesse et d'une indulgence absurdes avec tous ces gaillards-la, ne +peut point souffrir ce pauvre Arsene!" + +M. Poisson parlait ainsi debout, a deux pas de ma petite table, le coude +appuye, majestueusement sur la face externe du comptoir d'acajou ou sa +femme tronait d'un air aussi ennuye qu'une reine veritable. La figure +ronde et rouge de l'epoux sortait de sa chemise a jabot de mousseline, +et son embonpoint debordait un pantalon de nankin ridiculement tendu sur +ses flancs enormes. Horace l'avait surnomme le Minautore. Tandis qu'il +deplorait l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsene, je crus voir +un imperceptible sourire errer sur les levres de celle-ci. Mais elle ne +repliqua pas un mot, et lorsque je voulus continuer cette conversation +avec elle, elle me repondit avec un calme imperturbable: + +"Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-la (elle parlait des garcons +de cafe en general) sont les fleaux de notre existence. Ils ont des +manieres si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent a la maison +et jamais aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient a la maison et a +moi." + +Et parlant ainsi d'une voix douce et trainante, elle passait sa main de +neige sur le dos tigre du magnifique angora qui se jouait adroitement +parmi les porcelaines du comptoir. + +Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai souvent +qu'elle lisait de bons romans. Comme habitue, j'avais achete le droit +de causer avec elle, et mes manieres respectueuses inspiraient toute +confiance au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses +lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de ces +ouvrages grivois et a demi obscenes qui font les delires de la petite +bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait _Manon Lescaut_, je vis une larme +rouler sur sa joue, et je l'abordai en lui disant que c'etait le plus +beau roman du coeur qui eut ete fait en France. Elle s'ecria: + +"Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ah! +perfide Manon! sublime Desgrieux!" et ses regards tomberent sur Arsene, +qui deposait de l'argent dans sa sebile; fut-ce par hasard ou par +entrainement? il etait difficile de prononcer. Jamais Arsene ne levait +les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec une +tranquillite qui aurait deroute le plus fin observateur. + + + +VI. + +Peu a peu Horace, avait daigne faire attention a la beaute et aux bonnes +manieres de Laure: c'etait le petit nom que M. Poisson donnait a sa +femme. + +"Si _cela_ etait ne sur un trone, disait-il souvent en la regardant, la +terre entiere serait prosternee devant une telle majeste. + +--A quoi bon un trone? lui repondis-je; la beaute est par elle-meme une +royaute veritable. + +--Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de comptoir, +reprenait-il, c'est cette dignite froide, si differente de leurs +agaceries coquettes. En general, elles vous vendent leurs regards pour +un verre d'eau sucree; c'est a vous oter la soif pour toujours. Mais +celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une +perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect. +Si j'etais sur qu'elle ne fut pas bete, j'aurais presque envie d'en +devenir amoureux." + +La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'evertuaient a fixer +l'attention de la belle limonadiere, et qui eussent vraiment fait des +folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne +convenait pas a tant d'orgueil de suivre la meme route que ces naifs +admirateurs. Il ne voulait pas etre confondu dans ce cortege: il lui +fallait, disait-il, emporter la place d'assaut au nez des assiegeants. +Il medita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionnee sur le +comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que +cet air occupe, decourage ou dedaigneux, explique ensuite par lui selon +la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de +ses rivaux. + +J'avais consenti a m'interesser a cette folie, persuade interieurement +qu'elle servirait de lecon a la naissante fatuite d'Horace, et qu'il +en serait pour ses frais d'eloquence epistolaire. Le lendemain je fus +occupe plus que de coutume, et nous nous donnames rendez-vous le soir au +cafe Poisson. La dame n'etait pas a son comptoir: Arsene remplissait a +lui seul les fonctions de maitre et de valet, et il etait si affaire, +qu'a toutes nos questions il ne repondit qu'un "je ne sais pas" jete en +courant d'un air d'indifference. M. Poisson ne paraissant pas davantage, +nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque +Laraviniere, le _president des bousingots_, entra bruyamment au milieu +de sa joyeuse phalange. + +J'ai lu quelque part une definition assez etendue de l'_etudiant_, qui +n'est certainement pas faite sans talent, mais qui ne m'a point paru +exacte. L'etudiant y est trop rabaisse, je dirai plus, trop degrade; +il y joue un role bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien. +L'etudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand il +en a, ce sont des vices si peu enracines, qu'il lui suffit d'avoir subi +ses examens et repasse le seuil du toit paternel, pour devenir calme, +positif, range; trop positif la plupart du temps, car les vices de +l'etudiant sont ceux de la societe tout entiere, d'une societe ou +l'adolescence est livree a une education a la fois superficielle et +pedantesque, qui developpe en elle l'outrecuidance et la vanite; ou la +jeunesse est abandonnee, sans regle et sans frein, a tous les desordres +qu'engendre le scepticisme, ou l'age viril rentre immediatement apres +dans la sphere des egoismes rivaux et des luttes difficiles. Mais si les +etudiants etaient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir de la +France serait etrangement compromis. + +Il faut bien vite excuser l'ecrivain que je blame, en reconnaissant +combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de resumer en un +seul type une classe aussi nombreuse que celle des etudiants. Eh quoi! +c'est la jeunesse lettree en masse que vous voulez nous faire connaitre +dans une simple effigie? Mais que de nuances infinies dans cette +population d'enfants a demi hommes que Paris voit sans cesse se +renouveler, comme des aliments heterogenes, dans le vaste estomac du +quartier latin! Il y a autant de classes d'etudiants qu'il y a de +classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haissez la bourgeoisie +encroutee qui, maitresse de toutes les forces de l'Etat, en fait un +miserable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent +de genereux instincts se developper et grandir en elle. En plusieurs +circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montree +brave et franchement republicaine. En 1830, elle s'est encore interposee +entre le peuple et les ministres dechus de la restauration, menaces +jusque dans l'enceinte ou se prononcait leur jugement; c'a ete son +dernier jour de gloire. + +Depuis, on l'a tellement surveillee, maltraitee et decouragee, qu'elle +n'a pu se montrer ouvertement. Neanmoins, si l'amour de la justice, le +sentiment de l'egalite et l'enthousiasme pour les grands principes et +les grands devouements de la revolution francaise ont encore un foyer +de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'ame de cette jeune +bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et +la consume rapidement, j'en conviens. Quelques annees de cette noble +exaltation que semble lui communiquer le pave brulant de Paris, et puis +l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influence +des seductions sociales, ont bientot efface jusqu'a la derniere trace du +genereux elan. + +Alors on rentre en soi-meme, c'est-a-dire en soi seul, on traite +de folies de jeunesse les theories courageuses qu'on a aimees et +professees; on rougit d'avoir ete fourieriste, ou saint-simonien, ou +revolutionnaire d'une maniere quelconque; on n'ose pas trop raconter +quelles motions audacieuses on a elevees ou soutenues dans les +_societes_ politiques, et puis on s'etonne d'avoir souhaite l'egalite +dans toutes ses consequences, d'avoir aime le peuple sans frayeur, +d'avoir vote la loi de fraternite sans amendement. Et au bout de peu +d'annees, c'est-a-dire quand on est etabli bien ou mal, qu'on soit +juste-milieu, legitimiste ou republicain, qu'on soit de la nuance des +_Debats_, de la _Gazette_ ou du _National_, on inscrit sur sa porte, +sur son diplome ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie, +entendu porter atteinte a la sacro-sainte propriete. + +Mais ceci est le proces a faire, je le repete, a la societe bourgeoise +qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a ete ce +que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-meme, est +et sera toujours, enthousiaste, romanesque et genereuse. Ce qu'il y a de +meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'etudiant; n'en doutez +pas. + +[Illustration: M Poisson parlait ainsi debout.] + +Je n'entreprendrai pas de contredire dans le detail les assertions de +l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. Il est +possible qu'il soit mieux informe des moeurs des etudiants que je ne +puis l'etre relativement a ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en +conclure, ou que l'auteur s'est trompe, ou que les etudiants ont bien +change; car j'ai vu des choses fort differentes. + +Ainsi, de mon temps, nous n'etions pas divises en deux especes, l'une, +appelee les _bambocheurs_, fort nombreuse, qui passait son temps a la +Chaumiere, au cabaret, au bal du Pantheon, criant, fumant, vociferant +dans une atmosphere infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appelee +les _piocheurs_, qui s'enfermait pour vivre miserablement, et s'adonner +a un travail materiel dont le resultat etait le cretinisme. Non! il y +avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des +idiots; mais il y avait aussi un tres-grand nombre de jeunes gens +actifs et intelligents, dont les moeurs etaient chastes, les amours +romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'elegance et de poesie, au +sein de la mediocrite et meme de la misere. Il est vrai que ces jeunes +gens avaient beaucoup d'amour-propre, qu'ils perdaient beaucoup de +temps, qu'ils s'amusaient a tout autre chose qu'a leurs etudes, qu'ils +depensaient plus d'argent qu'un devouement vertueux a la famille ne +l'eut permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme +avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de +sensibilite que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme +je l'ai deja confesse, des travers et des ridicules, il s'en faut de +beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours s'ecoulassent dans +l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup +plus d'etudiants dans le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de +l'_Etudiant_ esquisse par l'ecrivain que j'ose ici contredire. + +[Illustration: On le reconnaissait a son chapeau pointu.] + +Celui dont j'ai maintenant a vous faire le portrait, Jean Laraviniere, +etait un grand garcon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort +comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas +le faire vacciner, il etait largement sillonne par la petite-verole, +ce qui etait, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries +comiques de sa part. Quoique laide, sa figure etait agreable, sa +personne pleine d'originalite comme son esprit. Il etait aussi genereux +qu'il etait brave, et ce n'etait pas peu dire. Ses instincts de +_combativite_, comme nous disions en phrenologie, le poussaient +impetueusement dans toutes les bagarres, et il y entrainait toujours une +cohorte d'amis intrepides, qu'il fanatisait par son sang-froid heroique +et sa gaiete belliqueuse. Il s'etait battu tres-serieusement en juillet; +plus tard, helas! il se battit trop bien ailleurs. + +C'etait un tapageur, un _bambocheur_, si vous voulez; mais quel loyal +caractere, et quel devouement magnanime! Il avait toute l'excentricite +de son role, toute l'inconsequence de son impetuosite, toute la cranerie +de sa position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez ete force +de l'aimer. Il etait si bon, si naif dans ses convictions, si devoue +a ses amis! Il etait cense carabin, mais il n'etait reellement et ne +voulait jamais etre autre chose qu'etudiant emeutier, _bousingot_, comme +on disait dans ce temps-la. Et comme c'est un mot historique qui s'en va +se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tacher de l'expliquer. + +Il y avait une classe d'etudiants, que nous autres (etudiants un peu +aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dedain toutefois, +_etudiants d'estaminet_. Elle se composait invariablement de la plupart +des etudiants de premiere annee, enfants fraichement arrives de +province, a qui Paris faisait tourner la tete, et qui croyaient tout +d'un coup se faire hommes en fumant a se rendre malades, et en battant +le pave du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'etudiant de +premiere annee a rarement un chapeau. Des la seconde annee, l'etudiant +en general devient plus grave et plus naturel. Il est tout a fait retire +de ce genre de vie, a la troisieme. C'est alors qu'il va au parterre des +Italiens, et qu'il commence a s'habiller comme tout le monde. Mais un +certain nombre de jeunes gens reste attache a ces habitudes de flanerie, +de billard, d'interminables fumeries a l'estaminet, ou de promenade par +bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-la font, de la +recreation que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude +de la vie. Il est tout naturel que leurs manieres, leurs idees, et +jusqu'a leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte +d'enfance vagabonde et debraillee, dans laquelle il faut se garder de +les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et meme sa +poesie. Ceux-la se trouvent toujours naturellement tout portes aux +emeutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et, +dans ce temps-la, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en +retiraient vite, apres avoir donne et recu quelques bons coups. Cela ne +changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces +tentatives aient apportee, c'est un redoublement de frayeur chez les +boutiquiers, et de cruaute brutale chez les agents de police. Mais aucun +de ceux qui ont si legerement trouble l'ordre public dans ce temps-la +ne doit rougir, a l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de +chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle +a de grand et de courageux dans le coeur que par des attentats a la +societe, il faut que la societe soit bien mauvaise! + +On les appelait alors les _bousingots_, a cause du chapeau marin de cuir +verni qu'ils avaient adopte pour signe de ralliement. Ils porterent +ensuite une coiffure ecarlate en forme de bonnet militaire, avec un +velours noir autour. Designes encore a la police, et attaques dans la +rue par les mouchards, ils adopterent le chapeau gris; mais ils n'en +furent pas moins traques et maltraites. On a beaucoup declame contre +leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier +celle de ses agents, veritables assassins qui en ont assomme un bon +nombre sans que le boutiquier en ait montre la moindre indignation ou la +moindre pitie. + +Le nom de _bousingots_ leur resta. Lorsque le _Figaro_, qui avait fait +une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M. +Delatouche, passa en d'autres mains, et peu a peu changea de couleur, le +nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries +ameres et injustes dont on ne s'efforcat de le couvrir. Mais les vrais +bousingots ne s'en emurent point, et notre ami Laraviniere conserva +joyeusement son surnom de _president des bousingots_, qu'il porta +jusqu'a sa mort, sans craindre ni meriter le ridicule ou le mepris. + +Il etait si recherche et si adore de ses compagnons, qu'on ne le voyait +jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait +toujours autour de lui, il s'elevait comme un pin robuste; et fier au +sein du taillis, ou comme la Calypso de Fenelon au milieu du menu fretin +de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Sauel parmi les bergers d'Israel. +(Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin a son +chapeau gris pointu a larges bords, a sa barbe de chevre, a ses longs +cheveux plats, a son enorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les +enormes revers blancs de son gilet _a la Marat_. Il portait generalement +un habit bleu a longues basques et a boutons de metal, un pantalon +a larges carreaux gris et noirs, et un lourd baton de cormier qu'il +appelait son _frere Jean_, par souvenir du baton de la croix dont le +frere Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si _horrificque_ +carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez a cela un cigare gros +comme une buche, sortant d'une moustache rousse a moitie brulee, une +voix rauque qui s'etait cassee, dans les premiers jours d'aout 1830, a +detonner la _Marseillaise_, et l'aplomb bienveillant d'un homme qui a +embrasse plus de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831 +qu'en disant: _Mon pauvre ami_; et vous aurez au grand complet Jean +Laraviniere, president des bousingots. + + + +VII. + +--Vous demandez madame Poisson? dit-il a Horace, qui n'accueillait pas +trop bien en general sa familiarite. Eh bien! vous ne verrez plus madame +Poisson. Absente par conge, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne +la battra plus. + +--Si elle avait voulu me prendre pour son defenseur, s'ecria le petit +Paulier, qui n'etait guere plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas +ete battue deux fois. Mais enfin, puisque c'est le _president_ qu'elle a +honore de sa preference.... + +--Excusez! cela n'est pas vrai, repondit le president des bousingots +en elevant sa voix enrouee pour que tout le monde l'entendit. A moi, +Arsene, un verre de rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me +rafraichir. + +Arsene vint lui verser du rhum, et resta debout pres de lui, le +regardant attentivement avec une expression indefinissable. + +"Eh bien, mon pauvre Arsene, reprit Laraviniere sans lever les yeux +sur lui et tout en degustant son petit verre: tu ne verras plus ta +bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-etre? Elle ne t'aimait guere, ta +bourgeoise? + +--Je n'en sais rien, repondit Arsene de sa voix claire et ferme; mais ou +diable peut-elle etre? + +--Je te dis qu'elle est partie. _Partie_, entends-tu bien? Cela veut +dire qu'elle est ou bon lui semble; qu'elle est partout excepte ici. + +--Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en +parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers +la porte du fond, ou nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt +fois par heure. + +--Le citoyen Poisson n'est pas ceans, repondit le bousingot Louvet: nous +venons de le rencontrer a l'entree de la Prefecture de police, ou il va +sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera +longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte! + +--Pauvre bete! reprit un autre. Ca lui apprendra qu'on ne prend pas les +mouches avec du vinaigre. Arsene? a moi, du cafe! + +--Elle a bien fait! dit un troisieme. Je ne l'aurais jamais crue capable +d'un pareil coup de tete, pourtant! Elle avait l'air use par le chagrin, +cette pauvre femme! A moi, Arsene, de la biere!" + +Arsene servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter +derriere Laraviniere, comme s'il eut attendu quelque chose. + +"Eh! qu'as-tu la a me regarder? lui dit Laraviniere, qui le voyait dans +la glace. + +--J'attends pour vous verser un second petit verre, repondit +tranquillement Arsene. + +--Joli garcon, va! dit le president en lui tendant son verre. Ton +coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hebe a la +barricade de la rue Montorgueil, l'annee passee, a pareille epoque! +J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-la ne songeait qu'a +descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-la! Ta chemise +n'etait pas aussi blanche au'aujourd'hui, hein? Rouge de sang et noire +de poudre. Mais ou diable as-tu passe depuis? + +--Dis-nous donc plutot ou madame Poisson a passe la nuit, puisque tu le +sais? reprit Paulier. + +--Vous le savez? s'ecria Horace le visage en feu. + +--Tiens! ca vous interesse, vous? repondit Laraviniere. Ca vous +interesse diablement, a ce qu'il parait! Eh bien! vous ne le saurez pas, +soit dit sans vous lacher; car j'ai donne ma parole, et vous comprenez. + +--Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner a +entendre que c'est chez vous que s'est retiree madame Poisson. + +--Chez moi! je le voudrais: ca supposerait que j'ai un _chez moi_. Mais +pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plait. Madame Poisson est une +femme fort honnete, et je suis sur qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni +chez moi. + +--Raconte-leur donc comment tu l'as aidee a se sauver? dit Louvet en +voyant avec quel interet nous cherchions a deviner le sens de ses +reticences. + +--Voila! ecoutez! repondit le president. Je peux bien le dire: cela ne +fait aucun tort a la dame. Ah! tu ecoutes, toi? ajouta-t-il en voyant +Arsene toujours derriere lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela +a ton bourgeois. + +--Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, repondit Arsene en +s'asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis la pour +vous servir: si je suis de trop, je m'en vas. + +--Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laraviniere. Ce que j'ai a +dire ne compromet personne." + +C'etait l'heure du diner des habitants du quartier. Il n'y avait dans +le cafe que Laraviniere, ses amis et nous. Il commenca son recit en ces +termes: + +"Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il etait minuit +passe, pres d'une heure), je revenais tout seul a mon gite, c'etait par +le plus long. Je ne vous dirai ni d'ou je venais, ni en quel endroit +je fis cette rencontre; j'ai pose mes reserves a cet egard. Je voyais +marcher devant moi une vraie taille de guepe, et cela avait un air +si _comme il faut_, cela avait la marche si peu agacante que nous +connaissons, que j'ai hesite par trois fois... Enfin, persuade que ce ne +pouvait etre autre chose qu'un _phalene_, je m'avance sur la meme ligne; +mais je ne sais quoi de mysterieux et d'indefinissable (style choisi, +mes enfants!) m'aurait empeche d'etre grossier, quand meme la galanterie +francaise ne serait pas dans les moeurs de votre president.--Femme +charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?--Elle ne repond +rien et ne tourne pas la tete. Cela m'etonne. Ah bah! elle est peut-etre +sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas.--N'ayez +donc pas peur!--Ah!---Un petit cri, et puis on s'appuie sur le parapet. + +--Parapet? c'etait sur le quai, dit Louvet. + +--J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenetre, muraille +quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui +va s'evanouir. Je m'arrete, interdit. Se moque-t-on de moi?--Mais, +Mademoiselle, n'ayez donc pas peur.--Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur +Laraviniere?--Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (Et voila, un +coup de theatre!)--Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un +ton resolu. Vous etes un honnete homme, vous allez me conduire. Je +remets mon sort entre vos mains, je me lie a vous. Je demande le +secret.--Me voila, Madame, pret a passer l'eau et le feu pour vous et +avec vous. Elle prend mon bras.--Je pourrais vous prier de ne pas me +suivre, et je suis sure que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me +confier a vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez +pas." + +"J'etends la main, elle y met la sienne. Voila la tete qui me tourne +un peu, mais c'est egal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me +permettre une seule question, je l'accompagne... + +--Ou, demanda Horace impatient. + +--Ou bon lui semble, repondit Laraviniere. Chemin faisant:--Je quitte M. +Poisson pour toujours, me repondit-elle; mais je ne le quitte pas pour +me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant +Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoye vers moi en ce moment, +que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais a de mauvais +traitements, et voila tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme +honnete et bonne; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir; il +faut que je me tienne dans une grande reserve apres une pareille fuite; +mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai +jamais... Nouvelle poignee de main; adieu solennel, eternel peut-etre, +et puis, bonsoir, plus personne. Je sais ou elle est, mais je ne sais +chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas a le savoir, et je ne +mettrai personne sur la voie de le decouvrir. C'est egal, je n'en ai pas +dormi de la nuit et me voila amoureux comme une bete! A quoi cela me +servira-t-il? + +--Et vous croyez, dit Horace emu, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est +chez une femme, qu'elle... + +--Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! Elle s'est +emparee de moi. Me voila force de tenir ce que j'ai promis, puisqu'on +m'a subjugue. Ces diables de femmes! Arsene, du rhum! l'orateur est +fatigue." + +Je regardai Arsene: son visage ne trahissait pas la moindre emotion. +Je cessai de croire a son amour pour madame Poisson; mais, en voyant +l'agitation d'Horace, je commencai a penser que le sien prenait un +caractere serieux. Nous nous separames a la rue Git-le-Coeur. Je rentrai +accable de fatigue. J'avais passe la nuit precedente aupres d'un ami +malade, et je n'etais pas revenu chez moi de la journee. + +Quoique j'eusse vu briller de la lumiere derriere mes fenetres, je +fus tente de croire qu'il n'y avait personne chez moi, a la lenteur +qu'Eugenie mit a me recevoir. Ce ne fut qu'au troisieme coup de sonnette +qu'elle se decida a ouvrir la porte, apres m'avoir bien regarde et +interroge par le guichet. + +"Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant. + +--Tres-peur, me repondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque +vous voila, je suis tranquille." + +Ce debut m'inquieta beaucoup. "Qu'est-il donc arrive? m'ecriai-je. + +--Rien que de fort agreable, repondit-elle en souriant, et j'espere que +vous ne me desavouerez pas; j'ai, en votre absence, dispose de votre +chambre. + +--De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis pas couche la nuit +derniere! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystere? + +--Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugenie en mettant sa main sur ma +bouche. Votre chambre est habitee par quelqu'un qui a plus besoin de +sommeil et de repos que vous. + +--Voila une etrange invasion! Tout ce que vous faites est bien, mon +Eugenie, mais enfin... + +--Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander a +votre ami Horace ou a quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous +ceder la moitie de sa chambre pour une nuit. + +--Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice? + +--Pour une amie a moi, qui est venue me demander un refuge dans une +circonstance desesperee. + +--Ah! mon Dieu! m'ecriai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable +le butor a qui je dois cet enfant-la! + +--Non, non! rien de pareil! dit Eugenie en rougissant. Mais parlez donc +plus bas, il n'y a point la d'affaire d'amour proprement dite; c'est un +roman tout a fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en. + +--Ah ca, c'est donc une princesse enlevee pour qui vous prenez tant de +precautions respectueuses? + +--Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a bien droit a quelque +respect de votre part. + +--Et vous ne me direz pas meme son nom? + +--A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier. + +--Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras. + +--Vous en doutez?" repondit Eugenie en eclatant de rire. + +Elle me poussa vers la porte, et j'obeis machinalement. Elle me rendit +ma lumiere, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et +enjoue, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte a double +tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de securite +quand je laissais Eugenie seule, le soir, dans ma mansarde. + +Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis +point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincere +compagne ne m'avait donne le moindre sujet de mefiance. J'avais pour +elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son +caractere, une foi absolue en sa parole. Malgre tout cela, je fus saisi +d'une sorte de delire, et ne pus jamais me resoudre a descendre le +dernier etage. Je remontai vingt fois jusqu'a ma porte; je redescendis +autant de fois l'escalier. Le plus profond silence regnait dans ma +mansarde et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus elle +s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon front. Je +pensai plusieurs fois a enfoncer la porte: malgre la serrure et la barre +de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-la; mais +la crainte d'epouvanter et d'offenser Eugenie par cette violence et +l'outrage d'un tel soupcon, m'empecherent de ceder a la tentation. Si +Horace m'eut vu ainsi, il m'aurait pris en pitie ou raille amerement. +Apres tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de +jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses theories de +l'amour, j'etais d'un ridicule acheve. + +Je ne pus neanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai +bien a passer la nuit a me promener sur le quai; mais la maison avait +une porte de derriere sur la rue _Git-le-Coeur_, et pendant que j'en +ferais le tour, on pouvait sortir d'un cote ou de l'autre. Une fois que +j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prevenu, +soit qu'il allat se coucher, j'etais sur de ne pas pouvoir rentrer passe +minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les etudiants, et le +mien etait des plus intraitables. Au diable l'hotesse inconnue et sa +reputation compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer a garder mon +tresor a vue, ne pouvant plus resister a la fatigue, je me couchai sur +la natte de paille dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y +endormir. + +Heureusement nous demeurions au dernier etage de la maison, et la seule +chambre qui donnat sur notre palier n'etait pas louee. Je ne courais +pas risque d'etre surpris dans cette ridicule situation par des voisins +medisants. + +Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on peut croire. Le +froid du matin m'eveilla de bonne heure. J'etais brise, je fumai pour +me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la +maison, je sonnai a la mienne. Il me fallut encore attendre et encore +subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer. + +"Ah! mon Dieu! dit Eugenie en frottant ses yeux appesantis par un +sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez change! Pauvre +Theophile! vous avez donc ete bien mal couche chez votre ami Horace? + +--On ne peut pas plus mal, repondis-je, un lit tres dur. Et votre hote, +est-il enfin parti? + +--Mon hote!" dit-elle avec un etonnement si candide que je me sentis +penetre de honte. + +Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir a temps. +Je sentis le depit me gagner, et n'ayant rien a dire qui eut le sens +commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai +mon chapeau avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui +donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser quelque chose. + +Eugenie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupefaite: elle ramassa +mon chapeau en silence, me regarda fixement, et devina enfin ma +souffrance, en voyant l'alteration profonde de mes traits. Elle etouffa +un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre a +coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'etait la +qu'etait le personnage mysterieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus +douter, et, malgre moi, je doutais encore. Les pensees injustes, quand +nous leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous, +qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la +conscience protestent contre elles. J'etais au supplice; je marchais +avec agitation dans mon cabinet, m'arretant a chaque tour devant cette +porte fatale, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes me +semblaient des siecles. + +Enfin la porte se rouvrit, et une femme vetue a la hate, les cheveux +encore dans le desordre du sommeil et le corps enveloppe d'un grand +chale, s'avanca vers moi, pale et tremblante. Je reculai de surprise, +c'etait madame Poisson. + + + +VIII. + +Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'a mettre un genou en terre; et +dans cette attitude douloureuse, avec sa paleur, ses cheveux epars, et +ses beaux bras nus sortant de son chale ecarlate, elle eut desarme un +tigre; mais j'etais si heureux de voir Eugenie justifiee, que j'eusse +accueilli mon affreuse portiere avec autant de courtoisie que la belle +Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'etre +rentre si matin, n'osant pas encore demander pardon, ni meme jeter un +regard a ma pauvre maitresse. + +"Je suis bien malheureuse et bien coupable envers vous, me dit Laure +encore tout emue. J'ai failli amener un chagrin dans votre interieur. +C'est ma faute, j'aurais du vous prevenir, j'aurais du refuser la +genereuse hospitalite d'Eugenie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche +qu'a moi: Eugenie est un ange. Elle vous aime comme vous le meritez, +comme je voudrais avoir ete aimee, ne fut-ce qu'un jour dans ma vie. +Elle vous dira tout, Monsieur; elle vous racontera mes malheurs et ma +faute, ma faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est plus +grave mille fois, et dont je ferai penitence toute ma vie." + +Les larmes lui couperent la parole. Je pris ses deux mains avec +attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la +consoler; mais elle y parut sensible, et, m'entrainant vers Eugenie, +elle hata avec une grace toute feminine l'explosion de mon remords et le +pardon de ma chere compagne. Je le recus a genoux. Pour toute reponse, +celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit: "Soyez son frere, et +promettez-moi de la proteger et de l'assister comme si elle etait ma +soeur et la votre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant +combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour +vous tourner la tete!" + +Le dejeuner, modeste comme a l'ordinaire, mais plein de cordialite et +meme d'un enjouement attendri, fut suivi des arrangements que prit +Eugenie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre +palier, et que le portier n'avait pu mettre encore a sa disposition, +quoique a mon insu il fut retenu a cet effet depuis plusieurs jours. +Tandis que notre nouvelle voisine s'etablissait avec une certaine +lenteur melancolique dans ce mysterieux asile, sous le nom de +mademoiselle Moriat (c'etait le nom de famille d'Eugenie, qui la faisait +passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner les eclaircissements +dont j'avais besoin pour la secourir. + +"Vous avez de l'amitie pour le Masaccio? me dit-elle pour commencer; +vous vous interessez a son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure, +qu'elle est plus chere a Paul Arsene? + +--Quoi! Eugenie, m'ecriai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces +secrets, impenetrables pour moi, il vous les aurait confies?" + +Eugenie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis +que le Masaccio faisait son portrait, elle avait su lui inspirer une +confiance extraordinaire. Lui, si reserve, et meme si mysterieux, +il avait ete domine par la bonte serieuse et la discrete obligeance +d'Eugenie. Et puis l'homme du peuple, mefiant et fier avec moi, avait +ouvert fraternellement son coeur a la fille du peuple: c'etait legitime. + +Eugenie avait promis le secret; elle l'avait religieusement garde. Elle +me fit subir un interrogatoire tres-judicieux et tres-fin, et quand +elle se fut assuree que ma curiosite n'etait fondee que sur un interet +sincere et devoue pour son protege, elle m'apprit beaucoup de choses; a +savoir: primo, que madame Poisson n'etait pas madame Poisson, mais bien +une jeune ouvriere nee dans la meme ville de province et dans la meme +rue que le petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque des +l'enfance, une passion romanesque et tout a fait malheureuse; car la +belle Marthe, encore enfant elle-meme, s'etait laisse seduire et enlever +par M. Poisson, alors commis voyageur, qui etait venu avec elle dresser +la tente de son cafe a la grille du Luxembourg, comptant sans doute sur +la beaute d'une telle enseigne pour achalander son etablissement. Cette +secrete pensee n'empechait pas M. Poisson d'etre fort jaloux, et, a la +moindre apparence, il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort +malheureuse. On assurait meme dans le quartier qu'il l'avait souvent +frappee. + +En second lieu, Eugenie m'apprit que Paul Arsene, ayant un soir, +contrairement a ses habitudes de sobriete, cede a la tentation de boire +un verre de biere, etait entre, il y avait environ trois mois, au cafe +Poisson; que la, ayant reconnu dans cette belle dame vetue de blanc +et coiffee de ses beaux cheveux noirs, en chatelaine du moyen age, la +pauvre Marthe, ses premieres, ses uniques amours, il avait failli se +trouver mal. Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que +le surveillant farouche etait la; mais elle avait trouve moyen, en lui +rendant la monnaie de sa piece de cinq francs, de lui glisser un billet +ainsi concu: + +"Mon pauvre Arsene, si tu ne meprises pas trop ta payse, viens causer +avec elle demain. C'est le jour de garde de M. Poisson. J'ai besoin de +parler de mon pays et de mon bonheur passe." + +"Certes, continua Eugenie, Arsene fut exact au rendez-vous. Il en sortit +plus amoureux que jamais. Il avait trouve Marthe embellie par sa paleur, +et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de +romans a son comptoir, et meme quelquefois des livres plus serieux, elle +avait acquis un beau langage et toutes sortes d'idees qu'elle n'avait +pas auparavant. D'ailleurs, elle lui confiait ses malheurs, son +repentir, son desir de quitter la position honteuse et miserable que son +seducteur lui avait faite, et Arsene se figurait que les devoirs de +la charite chretienne et de l'amitie fraternelle l'enchainaient seuls +desormais a sa compatriote. Il ne cessa de roder autour d'elle, sans +toutefois eveiller les soupcons du jaloux, et il parvint a causer avec +Marthe toutes les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe etait bien +decidee a quitter son tyran; mais ce n'etait pas, disait-elle, pour +changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. Elle chargeait Arsene de +lui trouver une condition ou elle put vivre honnetement de son travail, +soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme +demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautes, etc.; mais toutes +les conditions que Paul envisageait pour elle lui semblaient indignes +de celle qu'il aimait. Il voulait lui trouver une position a la fois +honorable, aisee et libre: ce n'etait pas facile. C'est alors qu'il +a concu et execute le projet de quitter les arts et de reprendre une +industrie quelconque, fut-ce la domesticite. Il s'est dit que sa tante +allait bientot mourir, qu'il ferait venir ses soeurs a Paris, qu'il +les etablirait comme ouvrieres en chambre avec Marthe, et qu'il les +soutiendrait toutes les trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans +un bon train d'affaires, sauf a ne jamais reprendre la peinture, si ses +avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire vivre dans +l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifie la passion de l'art a celle +du devouement, et son avenir a son amour. + +"Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de +garcon de cafe, il s'est fait garcon de cafe, et il a justement choisi +le cafe de M. Poisson, ou il a pu concerter l'enlevement de Marthe, et +ou il compte rester encore quelque temps pour detourner les soupcons. +Car la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsene sont en route, +et je m'etais chargee de veiller a leur etablissement dans une maison +honnete: celle-ci est propre et bien habitee. L'appartement a cote du +notre se compose de deux petites pieces; il coute cent francs de loyer. +Ces demoiselles y seront fort bien. Nous leur preterons le linge et les +meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les +procurer, et cela ne tardera pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne +de l'argent, a deja su acheter une espece de mobilier assez gentil qui +etait la-haut dans votre grenier et a votre insu. Enfin, avant-hier +soir, tandis que vous etiez aupres de votre malade, Laure, ou, pour +mieux dire, Marthe, puisque c'est son veritable nom, a pris son grand +courage, et au coup de minuit, pendant que M. Poisson etait de garde, +elle est partie avec Arsene, qui devait l'amener ici, et retourner +bien vite a la maison avant que son patron fut rentre; mais a peine +avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumiere a +l'entre-sol de M. Poisson, et ils ont delibere s'ils ne rentreraient +pas bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec desespoir, a force +Arsene a rentrer et s'est mise a descendre a toutes jambes la rue de +Tournon, comptant sur la legerete de sa course et sur la protection du +ciel pour echapper seule aux dangers de la nuit. Elle a ete suivie par +un homme sur les quais; mais il s'est trouve par bonheur que cet homme +etait votre camarade Laraviniere, qui lui a promis le secret et qui l'a +amenee jusqu'ici. Arsene est venu nous voir en courant ce matin. Le +pauvre garcon etait cense faire une commission a l'autre bout de Paris. +Il etait si baigne de sueur, si haletant, si emu, que nous avons cru +qu'il s'evanouirait en haut de l'escalier. Enfin, en cinq minutes de +conversation, il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite +n'etait qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'etait rentre qu'au jour, +et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le +moindre soupcon de la complicite d'Arsene. + +--Et maintenant, dis-je a Eugenie, qu'ont-ils a craindre de M. Poisson? +Aucune poursuite legale, puisqu'il n'est pas marie avec Marthe? + +--Non, mais quelque violence dans le premier feu de la colere. Comme +c'est un homme grossier, livre a toutes ses passions, incapable d'un +veritable attachement, il se sera bientot console avec une nouvelle +maitresse. Marthe, qui le connait bien, dit que si l'on peut tenir sa +demeure secrete pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien a +craindre ensuite. + +--Si je comprends bien le role que vous m'avez reserve dans tout ceci, +repris-je, c'est: _primo_, de vous laisser disposer de tout ce qui est a +nous pour assister nos infortunees voisines; _secundo_, d'avoir toujours +derriere la porte une grosse canne au service des epaules de M. Poisson, +en cas d'attaque. Eh bien, voici, _primo_, un terme de ma rente que j'ai +touche hier, et dont tu feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras +convenable; _secundo_, voila un assez bon rotin que je vais placer en +sentinelle." + +Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, ou je tombai, a la lettre, +endormi avant d'avoir pu achever de me deshabiller. + +Je fus reveille au bout de deux heures par Horace:--Que diable se +passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au +guichet, on chuchote derriere la porte, on cache quelqu'un dans la +cuisine, ou dans le bucher, ou dans l'armoire, je ne sais ou; et, quand +je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou +moi? + +A mon tour, je me mis a rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma +place au conseil deliberatif que Marthe et Eugenie tenaient ensemble +dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier a Horace, ainsi +qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En +remettant le secret de Marthe a leur honneur et a leur prudence, on +avait beaucoup plus de chances de securite qu'en essayant de le leur +cacher. Il etait impossible qu'ils ne le decouvrissent pas, quand meme +Marthe s'astreindrait a ne jamais passer de sa chambre dans la notre, et +quand meme je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne +serait toujours violee; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverte, +une minute durant, pour que quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et +reconnut la belle Laure. Je commencai donc le chapitre des confidences +solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je le fis, a +l'egard des autres, l'interet qu'Arsene portait a Laure, la part qu'il +avait prise a son evasion, et jusqu'a leur ancienne connaissance. Laure, +desormais redevenue Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis, +une amie d'enfance d'Eugenie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la +connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut censee lui avoir +offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage +etait assez respectable; tous mes amis professaient a bon droit pour +Eugenie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le +croire, de mon ridicule acces de jalousie. + +Cependant Eugenie ne me le pardonna pas aussi aisement que je m'en etais +flatte. Je puis meme dire qu'elle ne me l'a jamais pardonne. Quoiqu'elle +fit, j'en suis convaincu, tous ses efforts pour l'oublier, elle y a +toujours pense avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait +sentir, en niant energiquement que l'amour d'un homme fut a la hauteur +de celui d'une femme!--Le meilleur, le plus devoue, le plus fidele de +tous, sera toujours pret, disait-elle, a se mefier de celle qui s'est +donnee a lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la +pensee. L'homme a pris sur nous dans la societe un droit tout materiel; +aussi toute notre fidelite, souvent tout notre amour, se resument pour +lui dans un fait. Quant a nous, qui n'exercons qu'une domination morale, +nous nous en rapportons plus a des preuves morales qu'a des apparences. +Dans nos jalousies, nous sommes capables de recuser le temoignage de nos +yeux; et quand vous faites un serment, nous nous en rapportons a votre +parole comme si elle etait infaillible. Mais la notre est-elle donc +moins sacree? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et du notre deux +choses si differentes? Vous fremiriez de colere si un homme vous disait +que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de mefiance, et vous +nous entourez de precautions qui prouvent que vous doutez de nous. A +celui que des annees de chastete et de sincerite devraient rassurer +a jamais, il suffit d'une petite circonstance inusitee, d'une parole +obscure, d'un geste, d'une porte ouverte ou fermee, pour que toute +confiance soit detruite en un instant. + +Elle adressait tous ces beaux sermons a Horace, qui avait l'habitude de +se poser pour l'avenir en Othello; mais, en effet, c'etait sur mon coeur +que retombaient ces coups aceres. "Ou diable prend-elle tout ce qu'elle +dit? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller _au preche_ de +la salle Taitbout." + + + +IX. + +La situation de Paul Arsene a l'egard de Marthe etait des plus etranges. +Soit qu'il n'eut jamais ose lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eut +pas voulu le comprendre, ils en etaient restes, comme au premier jour, +dans les termes d'une amitie fraternelle. Marthe ignorait le devouement +de ce jeune homme; elle ne savait pas a quelles esperances il avait du +renoncer pour s'attacher a son sort. Il ne lui avait pas cache qu'il eut +etudie la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables +facultes la nature l'avait doue a cet egard; et d'ailleurs il attribuait +son renoncement a la necessite de faire venir ses soeurs et de les +soutenir. Marthe ne possedait rien, et n'avait rien voulu emporter +de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle +acceptait, elle ne les attribuait qu'a Eugenie. Elle n'eut pas fui, +appuyee sur le bras d'Arsene, si elle eut cru lui devoir d'autres +services que de simples demarches aupres d'Eugenie, et un asile aupres +de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des +depenses. En se devouant ainsi, Paul avait brule ses vaisseaux, et il +s'etait ote le droit de lui jamais dire: "Voila ce que j'ai fait pour +vous;" car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est +permis a la plus simple amitie. + +Le pauvre enfant etait si accable d'ouvrage, et tenu de si pres par son +patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs a la diligence. Marthe +ne sortait pas, dans la crainte d'etre rencontree par quelqu'un qui put +mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeames, Eugenie et moi, +d'aller aider au debarquement de Louison et de Suzanne, nos futures +voisines. Louison, l'ainee, etait une beaute de village, un peu +virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du +commandement. Elle avait contracte cette habitude chez sa vieille tante +infirme, qui l'ecoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne +de cinq ou six apprenties couturieres, parmi lesquelles la jeune soeur +Suzon n'etait qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre +dirigeant les travaux, mais obeissant a la soeur ainee, sans appel. +Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de +regner qui devore les souverains. + +Suzanne, sans etre belle, etait agreable et d'une organisation plus +distinguee que celle de Louise. Il etait facile de voir qu'elle etait +capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais +Louise etait, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb, +pour l'empecher de se repandre au dehors et d'en recevoir quelque +influence. + +Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidite, +l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idee de +la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il put y avoir pour Arsene +un empechement imperieux de venir a leur rencontre. Elles remercierent +Eugenie d'un air preoccupe, Louise repetant a tout propos: "C'est +toujours bien desagreable que Paul ne soit pas la! + +Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation: + +--C'est-il drole que Paul ne soit pas venu!" + +Il faut avouer que, venant pour la premiere fois de leur vie de faire un +assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers +pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce +bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et +detelait, d'employes, de facteurs et de commissionnaires, il etait assez +naturel qu'elles perdissent la tete et ressentissent un peu de fatigue, +d'humeur et d'effroi. Elles s'humaniserent en voyant que je venais a +leur secours, que je veillais a leurs paquets, et que je reglais leurs +comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installees dans un +fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car +elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traine une foule +d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main +jusqu'au coude dans son cabas, en criant: "Attendez, Monsieur; attendez +que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donne pour nous a la +diligence? Attendez donc!" + +Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immediatement +l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de +grandeur, que j'etais loin d'apprecier moi-meme, commenca a me gagner +leur consideration. + +Nous montames dans un cabriolet de place, Eugenie et moi, afin de nous +trouver en meme temps qu'elles a la porte de notre domicile commun. + +"Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'ecrierent-elles en la toisant de +l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faite." + +Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les +quatre-vingt-douze marches qui nous separaient du sol. Des le second +etage, elles montrerent de la surprise; au troisieme, elles firent +de grands eclats de rire; au quatrieme, elles etaient furieuses; au +cinquieme, elles declarerent qu'elles ne pourraient jamais demeurer +dans une pareille lanterne. Louise, decouragee, s'assit sur la derniere +marche en disant:--"En voila-t-il une horreur de pays!" + +Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter, +ajouta: "Ca sera commode, hein? de descendre et de remonter ca quinze +fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou." + +Eugenie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le +trouverent petit et bas. Une piece donnait sur le prolongement de mon +balcon. Louise s'y avanca, et se rejetant aussitot en arriere, se laissa +tomber sur une chaise. + +"Ah! mon Dieu! s'ecria-t-elle, ca me donne le vertige; il me semble que +je suis sur la pointe de notre clocher." + +Nous voulumes les faire souper. Eugenie avait prepare un petit repas +dans mon appartement, comptant, a ce moment-la, leur presenter Marthe. + +"Vous avez bien de la bonte, monsieur et madame, dit Louison en jetant +un coup d'oeil prohibitif a Suzanne; mais nous n'avons pas faim." + +Elle avait l'air desespere; Suzanne s'etait hatee de defaire les malles +et de ranger les effets, comme si c'etait la chose la plus pressee du +monde. + +"Ah ca! pourquoi donc trois lits? fit observer tout a coup Louise. Paul +va donc demeurer avec nous? A la bonne heure! + +--Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui repondis-je. Mais +vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous presenter +lui-meme... + +--Tiens! qui donc ca? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache. +Comment donc qu'il ne nous en a rien marque dans ses lettres?... + +--Il avait a vous dire la-dessus beaucoup de choses qu'il vous +expliquera lui-meme. En attendant, il m'a charge de vous la presenter. +Elle demeure deja ici, et, pour le moment, elle apprete votre souper. +Voulez-vous que je vous l'amene? + +--Nous irons bien la voir nous-memes, repondit Louison, dont la +curiosite etait fortement eveillee; ou donc est-ce qu'elle est, cette +payse?" + +Elle me suivit avec empressement. + +"Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix apre en reconnaissant la +belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous etes donc veuve, que vous +allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins, +de vous _ensauver_ avec ce monsieur qui vous a _soulevee_ a votre pere. +Mais enfin on dit que vous vous etes mariee avec lui, et a tout peche +misericorde!" + +Marthe rougit, palit, et perdit contenance. Elle ne s'etait pas attendue +a un pareil accueil. La pauvre femme avait oublie ses anciennes +compagnes, comme Arsene avait oublie ses soeurs. Le mal du pays fait cet +effet-la a tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en +idealites poetiques, dont les qualites grandissent a nos yeux, tandis +que les defauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et +vont jusqu'a s'effacer dans notre imagination. + +Et puis, lorsque Marthe avait quitte le pays cinq ans auparavant, Louise +et Suzanne n'etaient que des enfants sans reflexion sur quoi que ce +soit. Maintenant c'etaient deux dragons de vertu, principalement +l'ainee, qui avait tout l'orgueil d'une beaute celebre a deux lieues a +la ronde et toute l'intolerance d'une sagesse incontestee. En quittant +le terroir ou elles brillaient de tout leur eclat, ces deux plantes +sauvages devaient necessairement (Arsene ne l'avait pas prevu) perdre +beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le +bon exemple, rattachaient a des habitudes de labeur et de sagesse les +jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur merite devait etre +enfoui, leurs preceptes inutiles, leur exemple inapercu; et les qualites +necessaires a leur nouvelle position, la bonte, la raison, la charite +fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir. + +Il etait bien tard pour faire ces reflexions. Le premier mouvement de +Marthe avait ete de s'elancer dans les bras de la soeur d'Arsene, le +second fut d'attendre ses premieres demonstrations, le troisieme fut de +se renfermer dans un juste sentiment de reserve et de fierte; mais une +douleur profonde se trahissait sur son visage pali, et de grosses larmes +roulaient dans ses yeux. + +Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis +asseoir a table; puis je forcai Louise de s'asseoir aupres d'elle. + +--Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je a +cette derniere d'un ton ferme qui l'etonna et la domina tout d'un coup; +elle a l'estime de votre frere et la notre. Elle a ete malheureuse, le +malheur commande le respect aux ames honnetes. Quand vous aurez refait +connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais +du passe. + +Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui +l'avait suivie par derriere, cedant a l'impulsion de son coeur, se +pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise, +jete en dessous, paralysa son elan. Elle se borna a lui serrer la main; +et Eugenie, craignant que Marthe ne fut mal a l'aise entre ses deux +compatriotes, se placa aupres d'elle, affectant de lui temoigner plus +d'amitie et d'egards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gene. Soit +par depit, soit que les mets ne fussent pas de son gout, Louison +ne touchait a rien. Enfin, Arsene arriva, et, apres les premiers +embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possedait au plus haut +degre, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans +une chambre, et resta plus d'une heure enferme avec elles. + +Au sortir de cette conference, ils avaient tous le teint anime. Mais +l'influence de l'autorite fraternelle, si peu contestee dans les moeurs +du peuple de province, avait mate la resistance de Louise. Suzanne, qui +ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsene un utile contre-poids a +l'autorite de sa soeur, n'etait pas fachee, je crois, de changer un peu +de maitre. Elle fit franchement des amities a Marthe, tandis que +Louise l'accablait de politesses affectees tres-maladroites et presque +blessantes. + +Arsene les envoya coucher presque aussitot. + +"Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle +enfoncait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant +ainsi. + +--Marthe n'a pas voyage, repondit le Masaccio froidement; elle n'est +pas condamnee a dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui etes +fatiguees, il faut aller vous reposer." + +Elles obeirent, et, quand elles furent sorties: + +"Je vous supplie de pardonner a mes soeurs, dit-il a Marthe, certains +prejuges de province qu'elles auront bientot perdus, je vous en reponds. + +--N'appelez point cela des prejuges, repondit Marthe. Elles ont raison +de me mepriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livree a un +homme que je devais bientot hair, et qui n'etait pas fait pour etre +aime. Vos soeurs ne sont scandalisees que parce que mon choix etait +indigne. Si je m'etais fait enlever par un homme comme vous, Arsene, +je trouverais de l'indulgence, et peut-etre de l'estime dans tous les +coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugenie la +respectent. On la considere comme la femme de votre ami, quoiqu'elle +ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le +titre d'epouse, tout le monde sentait que je ne l'etais point. En voyant +quel maitre farouche je m'etais donne, personne n'a cru que l'amour put +m'avoir jetee dans l'abime." + +En parlant ainsi, elle pleurait amerement, et sa douleur, trop longtemps +contenue, brisait sa poitrine. + +Arsene etouffa des sanglots prets a lui echapper. + +"Personne n'a jamais dit ni pense de mal de vous, s'ecria-t-il; quant a +moi, je saurai bien faire partager a mes soeurs le respect que j'ai pour +vous. + +--Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne +croyez donc pas que je me sois vendu? + +--Non! non! s'ecria Paul avec force, je crois que vous avez aime cet +homme haissable; et ou est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous +avez cru a son amour; vous avez ete trompee comme tant d'autres. Ah! +Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant a moi, vous ne pensez pas non plus +que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?" + +J'etais un peu gene dans ma reponse. Depuis quelques jours que nous +connaissions la situation de Marthe a l'egard de M. Poisson, nous nous +etions deja demande plusieurs fois, Horace et moi, comment une creature +si belle et si intelligente avait pu s'eprendre du _Minotaure_. Parfois +nous nous etions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait +pu avoir, quelques annees auparavant, de la jeunesse et une certaine +beaute; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu +du caractere avant l'invasion subite et desordonnee de l'embonpoint. +Mais parfois aussi nous nous etions arretes a l'idee que des bijoux et +des promesses, l'appat des parures et l'espoir d'une vie nonchalante +avaient enivre cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent +developpes en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien +ressembler a celle de toutes les filles seduites que les besoins de la +vanite et les suggestions de la paresse precipitent dans le mal. + +[Illustration: Chut! ne faites pas de bruit!] + +Malgre mon empressement a la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en +moi. Elle avait besoin de se justifier. + +"Ecoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le +parais. Mon pere etait un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans +le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquietudes. +Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le +savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les +plus grands vices. Il y a la des hommes comme lui (et elle posait sa +main sur le bras d'Arsene), et il y a aussi des hommes dont la vie +semble livree a l'esprit du mal. Une fureur sombre les devore, +un desespoir profond de leur condition alimente en eux une rage +continuelle. Mon pere etait de ceux-la. Il se plaignait sans cesse, avec +des jurements et des imprecations, de l'inegalite des fortunes et de +l'injustice du sort, Il n'etait pas ne paresseux; mais il l'etait devenu +par decouragement, et la misere regnait chez nous. Mon enfance s'est +ecoulee entre deux souffrances alternatives: tantot une compassion +douloureuse pour mes parents infortunes, tantot une terreur profonde +devant les emportements et les delires de mon pere. Le grabat ou nous +reposions etait a peu pres notre seule propriete: tous les jours +d'avides creanciers nous le disputaient. Ma mere mourut jeune par suite +des mauvais traitements de son mari. J'etais alors enfant. Je sentis +vivement sa perte, quoique j'eusse ete la victime sur laquelle elle +reportait les outrages et les coups dont elle etait abreuvee. Mais il +ne me vint pas dans l'idee d'insulter a sa memoire et de me rejouir de +l'espece de liberte que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses +injustices sur le compte de la misere, aussi bien les siennes que celles +de mon pere. La misere etait l'unique ennemi, mais l'ennemi commun, +terrible, odieux, que, des les premiers jours de ma vie, je fus habituee +a detester et a craindre. + +[Illustration: Louise, decouragee, s'assit sur la derniere marche.] + +"Ma mere, en depit de tout, etait laborieuse et me forcait a l'etre. +Quand je fus seule et abandonnee a tous mes penchants, je cedai a celui +qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais a peine mon +pere; il partait le matin avant que je fusse eveillee, et ne rentrait +que tard le soir lorsque j'etais couchee. Il travaillait vite et bien; +mais a peine avait-il touche quelque argent, qu'il allait le boire; et +lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ebranlant le pave sous son +pas inegal et pesant, vociferant des paroles obscenes sur un ton qui +ressemblait a un rugissement plutot qu'a un chant, je m'eveillais +baignee d'une sueur froide et les cheveux dresses d'epouvante. Je me +cachais au fond de mon lit, et des heures entieres s'ecoulaient ainsi, +moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul +dans le delire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un baton, et +frappant sur les murs et meme sur mon lit, parce qu'il se croyait +poursuivi et attaque par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de +lui parler; car une fois, du vivant de ma mere, il avait voulu me tuer, +pour me preserver, disait-il, du malheur d'etre pauvre. Depuis ce temps, +je me cachais a son approche; et souvent, pour eviter d'etre atteinte +par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurite, je me glissais +sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, a moitie nue, transie de +peur et de froid. + +"Dans ce temps-la, je courais souvent dans les prairies qui entourent +notre petite ville avec les enfants de mon age; nous y avons souvent +joue ensemble, Arsene; et vous savez bien que cette enfant, qui trainait +toujours un reste de soulier attache par une ficelle, en guise de +cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine a faire rentrer +ses cheveux indisciplines sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que +cette enfant-la, craintive et melancolique jusque dans ses jeux, etait +aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en +est un quand on a une existence si malheureuse, etait de desirer, non la +richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance. +Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillite +polie de sa famille, la proprete de ses enfants, l'elegante simplicite +de sa femme, tout mon ideal etait de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour +tricoter sur une chaise propre dans un interieur silencieux et paisible; +et quand je m'elevais jusqu'au reve d'un tablier de taffetas noir, je +croyais avoir pousse l'ambition jusqu'a ses dernieres limites. J'appris, +comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais +j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait etiole mes +facultes actives; je ne vivais que de reverie, heureuse quand je n'etais +pas rudoyee, terrifiee et presque abrutie quand je l'etais. + +"Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause +de ma faute? Le dois-je, Arsene, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un +peu plus de blame, que de charger d'une si odieuse malediction la tete +de mon pere? + +--Il faut tout dire, repondit Arsene, ou plutot je vais le dire pour +vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous +etes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire a mes soeurs, +qui l'ignoraient encore. Son pere, dit-il en s'adressant a nous +(pardonnez-lui, mes amis; la misere est la cause de l'ivrognerie, et +l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme, +avili, degrade, prive de raison a coup sur, concut pour sa fille une +passion infame, et cette passion eclata precisement un jour ou Marthe, +ayant ete remarquee a la danse sans le savoir, par un commis voyageur, +avait excite le jalousie insensee de son pere. Ce voyageur avait ete +tres-empresse aupres d'elle; il n'avait pas manque, comme ils font tous +a l'egard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de +lui parler d'amour et d'enlevement. Marthe l'avait a peine ecoute. Des +la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment +ou il repartait, il vit une femme echevelee courir sur ses traces et +s'elancer dans sa voiture. C'etait Marthe qui fuyait, nouvelle Beatrix, +les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, +prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la +protection des lois; mais dans ce cas-la, il fallait deshonorer son +pere, affronter la honte d'un de ces proces scandaleux d'ou l'innocent +sort parfois aussi souille dans l'opinion que le coupable. Marthe crut +avoir trouve un ami, un protecteur, un epoux meme; car le voyageur, +voyant sa simplicite d'enfant, lui avait parle de mariage. Elle crut +pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, meme apres qu'il l'eut trompee, +elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude. + +--Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient ete +marques de scenes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais +plus le droit d'etre si difficile. J'avais change de tyran. Mais +le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte +d'education qui me le faisait paraitre bien moins rude que le premier. +Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que +moi-meme j'ai trouve tel a mesure que j'ai eu des objets de comparaison +autour de moi, me paraissait bon, sincere, dans les commencements. La +douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte +et si dure, encouragea et poussa rapidement a l'exces les instincts +despotiques de mon nouveau maitre. Je les supportai avec une resignation +que n'auraient pas eue des femmes mieux elevees. J'etais en quelque +sorte blasee sur les menaces et les injures. Je revais toujours +l'independance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'etais +une ame brisee; je ne sentais plus en moi l'energie necessaire a un +effort quelconque, et sans l'amitie, les conseils et l'aide d'Arsene, je +ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait a des offres d'amour, +les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et +tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai +trouve, et maintenant je m'etonne d'avoir si longtemps souffert sans +espoir. + +--Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez +autour de vous que tendresse, devouement et deference. + +--Oh! de votre part et de celle d'Eugenie, s'ecria-t-elle en se jetant +au cou de ma compagne, j'y compte; et quant a l'amitie de celui-ci, +ajouta-t-elle en prenant la tete d'Arsene entre ses deux mains, elle me +fera tout supporter." + +Arsene rougit et palit tour a tour. + +"Mes soeurs vous respecteront, s'ecria-t-il d'une voix emue, ou bien... + +--Point de menaces, repondit-elle, oh! jamais de menaces a cause de moi. +Je les desarmerai, n'en doutez pas; et si j'echoue, je subirai leur +petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me parait un jeu +d'enfant. + +Sois sans inquietude, cher Arsene. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvee +en effet, et je te benirai tous les jours de ma vie." + +Transporte d'amour et de joie, Arsene retourna au cafe Poisson, et +Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit aupres des +deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit leger de +ses pas. + + + +X. + +Les soeurs d'Arsene se radoucirent en effet. Apres quelques jours de +fatigue, d'etonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur +parti et s'associer, sans arriere-pensee, a la compagne qui leur etait +imposee. Il est vrai que Marthe leur temoigna une obligeance qui allait +presque jusqu'a la soumission. Les bonnes manieres qu'elle avait su +prendre, jointes a sa douceur naturelle et a une sensibilite toujours +eveillee et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus +aimable que j'aie, jamais rencontre dans une femme. Il n'avait fallu +que deux ou trois jours pour inspirer a Eugenie et a moi une amitie +veritable pour elle. Sa politesse imposait a l'altiere Louison; et +lorsque celle-ci eprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix +douce, ses paroles choisies, ses intentions prevenantes calmaient ou +tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise. + +De notre cote, nous faisions notre possible pour reconcilier Louise et +Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritees. +Elles s'etaient imagine, au fond de leur village, que Paris etait un +Eldorado ou, relativement, la misere etait ce que l'on considere comme +richesse en province. Jusqu'a un certain point leur reve etait bien +realise, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou +trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre +d'un air ebahi, en disant: "Nous ne nous genons pas ici! nous roulons +carrosse." Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des +eblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu +enchante. Mais si la vue des objets nouveaux vint a bout de les +distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes +retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouverent dans +cette petite chambre au cinquieme ou leur vie devait se renfermer. +Quelle difference, en effet, avec leur existence provinciale! Plus +d'air, plus de liberte, plus de causerie sur la porte avec les voisines; +plus d'intimite avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur +un petit rempart plante de marronniers, avec toutes les jeunes filles de +l'endroit, apres les journees de travail; plus de danses champetres le +dimanche! Aussitot qu'elles furent installees au travail, elles virent +bien qu'a Paris les jours etaient trop courts pour la quantite des +occupations necessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on +gagne en province, il fallait aussi depenser le double et travailler +le triple. Chacune de ces decouvertes etait pour elles une surprise +facheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fut +exposee a tant de dangers, et qu'il ne fallut pas sortir seules le soir, +ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. "Ah! mon +Dieu! s'ecriait Suzanne consternee, le monde est donc bien mechant ici?" + +Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure interieur. Arsene +les tenait en respect par de frequentes exhortations, et elles ne +manifestaient plus leur mecontentement avec la sauvagerie du premier +jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement +malapprises eut ete assez desagreable, si le travail, remede souverain a +tous les maux quand il est proportionne a nos forces, ne fut venu +tout pacifier. Grace aux petites precautions qu'Eugenie avait prises +d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait serieusement, voyant +l'estime et la confiance que lui temoignaient ses pratiques, a monter +un atelier de couturiere. Marthe n'etait pas fort diligente, mais elle +avait beaucoup de gout et d'invention. Louison cousait rapidement et +avec une solidite cyclopeenne. Suzanne n'etait pas maladroite. Eugenie +ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et +partagerait loyalement avec ses associees. Chacune, etant interessee +au succes du _phalanstere_, travaillerait, non a la tache et sans +conscience, comme font les ouvrieres a la journee, mais avec tout le +zele et l'attention dont elle etait susceptible. Cette grande idee +souriait assez aux soeurs d'Arsene; restait a savoir si le caractere +de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable. +Habituee a commander, elle etait bouleversee de voir que cette faineante +de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa soeur) +avait plus de genie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou +agencer les parties delicates d'un corsage. Lorsque, fidele a ses +traditions antediluviennes, elle taillait a sa guise, et qu'Eugenie +venait bouleverser ses plans et detruire toutes ses notions, la virago +avait bien de la peine a ne pas lui jeter sa chaise a la tete. Mais une +douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer +toute cette colere, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la +mer apres une tempete. + +Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie +nouvelle, Horace, retranche dans la sienne, se livrait a des essais +litteraires. Des que je fus un peu rendu a la liberte, j'allai le voir; +car depuis plusieurs jours j'etais prive de sa societe. Je trouvai son +interieur singulierement change. Il avait arrange sa petite chambre +garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur +sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait place un de ses +matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du +voisinage; et de son rideau d'indienne, roule autour de lui, il s'etait +fait une robe de chambre, ou plutot un manteau de theatre. Il etait +assis devant sa table, les coudes en avant, la tete dans ses mains, +la chevelure ebouriffee; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets +manuscrits, souleves par le courant d'air, voltigerent autour de lui, et +s'abattirent de tous cotes, comme une volee d'oiseaux effarouches. + +Je courus apres eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard +indiscret. Tous portaient en tete des titres differents. + +"C'est un roman, m'ecriai-je, cela s'appelle _la Malediction_, chapitre +Ier! mais non, cela s'appelle _le Nouveau Rene_, Ier chapitre... Eh non! +voici _Une Deception_, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, _le Dernier +Croyant_, Iere partie... Eh mais! voici des vers! un poeme! chant Ier, +_la Fin du monde_. Ah! une ballade! _la Jolie Fille du roi maure_, +strophe Iere; et sur cette autre feuille, _la Creation_, drame +fantastique, scene Iere; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne! +_les Truands philosophes_, acte Ier; et par ma foi! encore autre chose! +un pamphlet politique, page Iere. Mais si tout cela marche de front, tu +vas, mon cher Horace, faire invasion dans la litterature." + +Horace etait furieux. Il se plaignit de ma curiosite, et, m'arrachant +des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait ete pousse au dela +d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la +cheminee. + +"Quoi! tant de reves, tant de projets, tant de conceptions entierement +abandonnees pour une plaisanterie? lui dis-je. + +--Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, repondit-il, je le +veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles +avant que mon char soit lance, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux +au galop. + +--Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne +veux pas te deranger dans le moment de l'inspiration. + +--Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne +viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens a point pour me +distraire de moi-meme. Je suis harasse, j'ai la tete brisee. Il y a +trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air. + +--Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en felicite. Tu dois avoir +quelque chose en train. Veux-tu me le lire? + +--Moi! Je n'ai rien ecrit. Pas une ligne de redaction; c'est une chose +plus difficile que je ne croyais de se mettre a barbouiller du papier. +Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsedent. Quand je ferme les +yeux, je vois une armee, un monde de creations se peindre et s'agiter +dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparait. J'avale +des pintes de cafe, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans +mon propre enthousiasme; il me semble que je vais eclater comme un +volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige +et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'appreter une feuille +de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre +me donne des nausees. Et puis cette horrible necessite de traduire par +des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensees ardentes, vives, +mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh! +c'est un metier, cela aussi! Ou fuir le metier, grand Dieu? Le metier me +poursuivra partout! + +--Vous avez donc la pretention, lui dis-je, de trouver une maniere +d'exprimer votre pensee qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en +connais pas. + +--Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue, +mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante. + +--Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du +rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux +gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement a leurs +premiers airs? Toute expression precise d'idees, de sentiments, et meme +d'instincts, exige une education. Avez-vous donc, des le premier essai, +l'espoir d'ecrire avec l'abondance et la facilite que donne une longue +pratique?" + +Horace pretendit que ce n'etait ni la facilite ni l'abondance qui +lui manquaient, mais que le temps materiel de tracer des caracteres +aneantissait toutes ses facultes. Il mentait, et je lui offris de +stenographier sous sa dictee, tandis qu'il improviserait a haute voix. +Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rediger une +lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me +semblait bien que donner une forme tant soit peu etendue et complete a +une idee quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit +d'Horace n'etait certes pas sterile; il avait raison de se plaindre du +trop d'activite de ses pensees et de la multitude de ses visions; mais +il manquait absolument de cette force d'elaboration qui doit presider a +l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris +qu'il ne savait pas souffrir. + +Et puis ce n'etait pas la le principal obstacle. Je crois que pour +ecrire il faut avoir une opinion arretee et raisonnee sur le sujet +qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idees egalement +arretees pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur +quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, a mesure +qu'il les developpait, et il le faisait d'une facon assez brillante; +aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'ecoutant, avait +coutume de repeter entre ses dents cet axiome proverbial: "Les jours se +suivent et ne se ressemblent pas." + +Pourvu qu'on se borne a des causeries, on peut occuper et amuser ses +auditeurs a ses risques et perils, en usant de ce procede. Mais quand on +fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-etre savoir +un peu mieux ce qu'on pretend dire et prouver. Horace n'etait pas +embarrasse de le trouver dans une discussion; mais ses opinions, +auxquelles il ne croyait qu'au moment de les emettre, ne pouvaient pas +echauffer le fond de son coeur, emouvoir son imagination, et operer en +lui ce travail interieur, mysterieux, puissant, qui a pour resultat +l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui etait manifestee par la +flamme de l'Etna. + +A defaut de convictions generales, les sentiments particuliers peuvent +nous emouvoir et nous rendre eloquents; c'est en general la puissance de +la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les +emotions passionnees ni vu leurs effets dans la societe; en un mot, +n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait etre +pousse ni par une revelation superieure ni par un besoin genereux, au +choix de tel ou tel recit, de telle ou telle peinture. Comme il etait +riche de fictions entassees dans son intelligence par la culture, et +toutes pretes a etre fecondees quand sa vie serait completee, il se +croyait pret a produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher a ces +creations fugitives qui ne remuaient pas son ame, et qui, a vrai dire, +n'en sortaient pas, puisqu'elles etaient le produit de certaines +combinaisons de la memoire. Aussi manquaient-elles d'originalite, sous +quelque forme qu'il voulut les resoudre, et il le sentait; car il +etait homme de gout, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors +il raturait, dechirait, recommencait, et finissait par abandonner son +oeuvre pour en essayer une autre qui ne reussissait pas mieux. + +Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en +l'attribuant au degout de la forme. La forme etait la seule richesse +qu'il eut pu acquerir des lors avec de la patience et de la volonte; +mais cela n'aurait jamais supplee a un certain fonds qui lui manquait +essentiellement, et sans lequel les oeuvres litteraires les plus +chatoyantes de metaphores, les plus chargees de tours ingenieux et +charmants, n'ont cependant aucune valeur. + +Je lui avais bien souvent repete ces choses, mais sans le convaincre. +Apres l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait a faire, il +s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang, +l'impetuosite de sa jeunesse, l'impatience fievreuse de s'exprimer, +etaient les seuls obstacles a vaincre. Cependant, il avouait que tout ce +qu'il avait essaye prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers, +une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'etait nourri, qu'il +rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et +quelques phrases qui eussent pu etre signes Lamartine, Victor Hugo, Paul +Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Beranger, le plus difficile de +tous a imiter, a cause de sa maniere nette et, serree; mais ces courts +essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent +ete, dans l'oeuvre de ses modeles, que des appendices servant d'ornement +a des pensees individuelles, et cette individualite, Horace ne l'avait +pas. S'il voulait emettre l'idee, on etait choque (et il l'etait +lui-meme) du plagiat manifeste, car cette idee n'etait point a lui: elle +etait a eux; elle etait a tout le monde. Pour y mettre son cachet, il +eut fallu qu'il la portat dans sa conscience et dans son coeur, assez +profondement et assez longtemps pour qu'elle y subit une modification +particuliere; car aucune intelligence n'est identique a une autre +intelligence, et les memes causes ne produisent jamais les memes +effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maitres peuvent-ils +s'essayer simultanement a rendre un meme fait ou un meme sentiment, a +traiter un meme sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais +pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni +eprouve ce sentiment par lui-meme, l'individualite, l'originalite, sont +impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace +fut plus avance qu'a la premiere heure. Je dois dire qu'il y usa en pure +perte le peu de volonte qu'il avait amassee pour sortir de l'inaction. +Quand il fut harasse de fatigue, abreuve de degout, presque malade, il +sortit de sa retraite, et se repandit de nouveau au dehors, cherchant +des distractions et voulant meme essayer, disait-il, des passions, pour +voir s'il reveillerait par la sa muse engourdie. + +Cette resolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur +cette mer orageuse, sans aucune experience pour se preserver, c'est +risquer plus qu'on ne pense. Il s'etait aventure de meme dans la +carriere litteraire; mais comme la il ne devait pas trouver de complice, +le seul desastre qu'il eut eprouve, c'etait un peu d'encre et de temps +perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-meme, sous la conduite de +l'_aveugle dieu?_ + +Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de +passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'etait point ne passionne. Sa +personnalite avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune +tentation n'etait digne de lui. Il lui eut fallu rencontrer des etres +sublimes pour eveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se +preferait, avec quelque raison, a tous les etres vulgaires avec lesquels +il pouvait etablir des rapports. Il n'y avait pas a craindre qu'il +risquat sa precieuse sante avec des prostituees de bas etage. Il etait +incapable de rabaisser son orgueil jusqu'a implorer celles qui ne cedent +qu'a des offres considerables ou a des demonstrations d'engouement qui +raniment leur coeur eteint et reveillent leur curiosite blasee. Il +faisait profession pour celles-la d'un mepris qui allait jusqu'a +l'intolerance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et +vraiment grand de _Marion Delorme_. Il aimait l'oeuvre sans etre penetre +de la moralite profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais +seulement pour une scene, celle ou l'amant de Marion, etourdi de +sa decouverte, accable cette infortunee de ses sarcasmes et de ses +maledictions; et, quant au pardon du denouement, il disait que Didier +ne l'eut jamais accorde s'il n'eut du avoir, une minute apres, la tete +tranchee. + +Ce qu'il y avait a craindre, c'est que, s'adressant a des existences +plus precieuses, il ne les fletrit ou ne les brisat par son caprice +ou son orgueil, et qu'il ne remplit la sienne propre de regrets ou de +remords. Heureusement cette victime n'etait pas facile a trouver. On ne +trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti +pris, qu'on ne trouve l'inspiration poetique dans les memes conditions. +Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme, +quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est penetre +de la saintete des engagements reciproques, de l'egalite des sexes +devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire a +cet egard, l'amour peut se reveler dans toute sa grandeur et dans +toute sa beaute; mais a celui qui est imbu des erreurs communes de +l'inferiorite de la femme, de la difference de ses devoirs avec les +notres en fait de fidelite; a celui qui ne cherche que des emotions et +non un ideal, l'amour ne se revelera pas. Et, a cause de cela, l'amour, +ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit +nombre. + +Horace n'avait jamais remue dans sa pensee cette grande question +humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne +jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses +cotes defectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme. +C'etait son expression; et si elle etait meritee a beaucoup d'egards, ce +n'etait du moins sous aucun rapport serieux a lui connu. Il ne voyait +la que les habits bleus et les fronts epiles des _peres_ de la nouvelle +doctrine, et c'en etait assez pour qu'il declarat absurde et menteuse +toute l'idee saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumiere, et +se laissait aller a l'instinct brutal de la priorite masculine que +la societe consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun +pedantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans +celui des novateurs. + +Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux +et social, il voulait experimenter l'amour, la plus religieuse des +manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes +individuels par rapport a la societe! Il n'avait ni l'elan sublime qui +peut rehabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance +fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une +espece de vertu en suivant les traditions du passe. + +Sa premiere passion fut pour la Malibran. + +Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent, +et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la +scene. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais +desire que cette adoration continue occupat plus longtemps son +imagination. Elle l'eut prepare a recevoir des impressions plus durables +et plus completes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut +realiser son reve, et il fit _des folies_ pour madame Malibran, +c'est-a-dire qu'il s'elanca sous les roues de sa voiture (apres l'avoir +guettee a la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis +il jeta un ou deux bouquets sur la scene; puis enfin il lui ecrivit une +lettre delirante, comme il avait ecrit quelques semaines auparavant a +madame Poisson. Il ne recut pas plus de reponse cette fois que l'autre, +et il ignora de meme le sort de sa lettre, si on l'avait meprisee, si on +l'avait recue. + +Je craignais que ce premier echec ne lui causat un vif chagrin. Il en +fut quitte pour un peu de depit. Il se moqua de lui-meme pour avoir cru +un instant que "l'orgueil du genie s'abaisserait jusqu'a sentir le prix +d'un hommage ardent et pur." Je le trouvai un jour ecrivant une seconde +lettre qui commencait ainsi: "Merci, femme, merci! vous m'avez desabuse +de la gloire;" et qui finissait par: "Adieu, Madame! soyez grande, soyez +enivree de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres +amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence +qui vous reponde!" + +Je le determinai a jeter cette lettre au feu, en lui disant que +probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois +fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps a les lire. Cette +reflexion lui donna a penser. + +"Si je croyais, s'ecria-t-il, qu'elle eut l'infamie de montrer ma +premiere lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir +dans _Tancrede_; car enfin elle chante faux quelquefois! + +--Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et +s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en +souriant: "Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers +du bouquet d'avant-hier." Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus +au milieu de tous les autres hommages." + +Horace frappa du poing sur sa table. + +"Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir ecrit cette lettre! +s'ecria-t-il; heureusement j'ai signe d'un nom de fantaisie, et si +quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, _elle_ ne pourra pas +dire: "J'ai celui-la dans mes epluchures." + + + +XI. + +Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint, +apres ces premieres crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en +regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en +me cassant des pipes, selon son habitude. + +Force de m'absenter une partie de la journee pour mes etudes et pour mes +affaires, il fallait bien le laisser etendu sur mon tapis; car, pour le +tirer de sa superbe indolence, il eut fallu lui signifier que cela me +deplaisait; et, en somme, cela n'etait pas. Je savais bien qu'il ne +ferait pas la cour a Eugenie, que les soeurs d'Arsene lui casseraient la +figure avec leurs fers a repasser s'il s'avisait de trancher du jeune +seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais veritablement, +j'avais du plaisir a le retrouver quand je rentrais, et a lui faire +partager notre modeste repas de famille. + +Quant a Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention +particuliere dans ses secretes pensees, que lorsqu'elle etait l'objet de +ses oeillades au comptoir du cafe Poisson. Il lui rendait desormais la +pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir meprise sa declaration, que, +dans le fait, elle n'avait pas recue. Cependant il etait toujours +frappe, malgre lui, de son exquise maniere d'etre, de sa conversation +sobre, sensee et delicate. Elle embellissait a vue d'oeil. Toujours +melancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne +l'esclavage. M. Poisson l'avait deja remplacee, et ne lui causait plus +de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et +sa sante, longtemps alteree, se consolidait par le regime doux et +sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence +de caprices et de revoltes rare chez une femme nerveuse. Sa presence +attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passe; Eugenie +se chargeait d'econduire ceux dont la sympathie etait trop visiblement +improvisee. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'etre un peu plus +assidus que de coutume. Ces petites reunions, ou des etudiants hardis +et espiegles dans la rue prenaient tout a coup, sous nos toits, des +manieres polies, une gaiete chaste et un langage sense, pour complaire +a d'honnetes filles et a des femmes aimables, avaient quelque chose +d'utile et de beau en soi-meme. Il aurait fallu avoir le coeur froid et +de l'esprit farouche pour ne pas gouter, dans cet essai de sociabilite +bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine elevation. Tous s'en +trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins apre. Nos +jeunes gens y prenaient l'idee et le gout de moeurs plus douces que +celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait +l'horreur de son passe; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un +esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins +que les autres; mais elle y acquerait la puissance de contenir sa rude +franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle +n'etait pas fachee d'etre traitee comme une dame par des jeunes gens +dont elle s'exagerait peut-etre beaucoup l'elegance et la distinction. + +Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la societe de Marthe. +Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais recu sa lettre, il eut +l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire +repousser deux fois. Il lui temoigna une sorte de sympathie devouee +qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arretait pas brusquement le +progres, et qui, en cas de resistance soutenue, etait une reparation de +bon gout pour le passe. + +Cette situation est la plus favorable au developpement de la passion. On +y franchit de grandes distances d'une maniere insensible. Quoique +mon jeune ami ne fut dispose, ni par nature, ni par education, aux +delicatesses de l'amour, il y fut initie par le respect dont il ne put +se defendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et +fut eloquent. C'etait la premiere fois que Marthe entendait ce langage. +Elle n'en fut pas effrayee comme elle s'etait attendue a l'etre; elle y +trouva meme un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua +surprise, emue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en +elle, et lui laissa l'esperance. + +Confident d'Horace, je l'etais indirectement d'Arsene par +l'intermediaire d'Eugenie. Je m'interessais a l'un et a l'autre; j'etais +l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsene, je puis dire +que j'avais plus d'amitie et d'attrait pour Horace. Entre ces deux +poursuivants de la Penelope dont j'etais le gardien, j'eusse ete assez +embarrasse de me prononcer, si j'avais eu un conseil a donner. Mon +affection me defendait de nuire a l'un des deux; mais Eugenie eclaira ma +conscience. + +"Arsene aime Marthe d'un amour eternel, me dit-elle, et Horace n'a pour +Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse, +un ami, un protecteur, un frere; l'autre se jouera de son repos, de son +honneur peut-etre; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre +amitie pour Horace ne soit pas puerile. C'est a Marthe que vous devez +votre sollicitude tout entiere. Malheureusement elle semble ecouter cet +ecervele avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de +mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est a vous de l'eclairer: elle +croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne +l'aimera jamais." + +Cela etait bien difficile a prouver et bien temeraire a affirmer. Qu'en +savions-nous apres tout? Horace etait assez jeune pour ignorer meme +l'amour; mais l'amour pouvait operer une grande crise en lui, et murir +tout a coup son caractere. Je convins que ce n'etait pas a la noble +Marthe de courir les hasards d'une pareille experience, et je promis de +tenter le moyen qu'Eugenie me suggera, qui etait de mener Horace dans le +monde pour le distraire de son amour, ou pour en eprouver la force. + +Dans le monde! me dira-t-on, vous, un etudiant, un carabin? Eh! mon Dieu +oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas +assidues, mais regulieres et durables, qui pouvaient toujours me +mettre en rapport, a ma premiere velleite, avec ce que le faubourg +Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un +unique habit noir qu'Eugenie me conservait avec soin pour ces grandes +occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois a force de +les frotter avec de la mie de pain, du linge irreprochable, moyennant +quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir +les anciens amis de ma famille, et j'etais toujours recu a bras +ouverts, quoiqu'on sut fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent +legitimisme. Le mot de l'enigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, +de n'avoir pas songe plus tot a vous le dire, c'est que j'etais ne +gentilhomme et de tres-bonne souche. + +Fils unique et legitime du comte de Mont..., ruine, avant de naitre, par +les revolutions, j'avais ete eleve par mon respectable pere, l'homme le +plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il +m'avait enseigne lui-meme tout ce qu'on enseigne au college; et, a +dix-sept ans, j'avais pu aller chercher a Paris avec lui mon diplome +de bachelier es-lettres. Puis nous etions revenus ensemble dans notre +modeste maison de province, et la il m'avait dit:--Tu vois que je suis +attaque d'infirmites tres-graves; il est possible qu'elles m'emportent +plus tot que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma +memoire, ma volonte et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidite +qui me reste a causer serieusement avec toi de ton avenir, et t'aider a +fixer tes idees. + +"Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler +de la perte du regime de la devotion et de la galanterie, le siecle est +en progres et la France marche vers des doctrines democratiques que +je trouve de plus en plus equitables et providentielles, a mesure que +j'approche du terme ou je retournerai nu vers celui qui m'a envoye nu +sur la terre. Je t'ai eleve dans le sentiment religieux de l'egalite +des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme +le complement historique et necessaire du principe de la charite +chretienne. Il sera bon que tu pratiques cette egalite en travaillant, +selon tes forces et tes lumieres, pour acquerir et maintenir ta place +dans la societe. Je ne desire point pour toi que cette place soit +brillante. Je te la desire independante et honorable. Le mince heritage +que je te laisserai ne servira guere qu'a te donner les moyens +d'acquerir une education speciale; apres quoi tu te soutiendras et tu +soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette education a porte +ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blameront +beaucoup, dans les commencements, de donner a mon fils une profession, +au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour +n'est pas loin peut-etre ou ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les +leurs propres uniquement a profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai +appris dans l'emigration quelle triste chose c'est qu'une education de +gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'equitation +et la chasse. J'ai trouve en toi une docilite affectueuse dont je te +remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore +plus un jour de l'avoir mise a l'epreuve." + +Je passai deux ans pres de lui, occupe a completer mes premieres etudes, +et a developper les idees dont il m'avait donne le germe. Il me fit +examiner les elements de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle +je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le +voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influenca, +mais il est certain qu'une vocation prononcee me poussa vers l'etude de +la medecine. + +Lorsque mon pere s'en fut bien assure, il voulut m'envoyer a Paris; mais +il etait dans un si deplorable etat de sante, que j'obtins de lui de +rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, helas! vers +une eternelle separation. Son mal empirait toujours; les mois et les +saisons se succedaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans +rien oter a son courage. A chaque redoublement de la maladie, il voulait +me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important a faire +que de soigner un moribond, mais il ceda a ma tendresse, et me permit de +lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler +le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre +sur-le-champ mes eludes. + +Je tins religieusement ma promesse, et, malgre la douleur dont j'etais +accable, je poussai activement les preparatifs de mon depart. Il avait +lui-meme mis ordre a mes affaires, en affermant sa propriete pour neuf +ans, afin que j'eusse un revenu assure pendant mes annees de travail a +Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes +trois mille francs de rente, et voyant approcher l'epoque de mes examens +sans avoir rien neglige pour obeir aux dernieres volontes du meilleur +des peres, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles +de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de +l'affection. + +De ce nombre etait la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgre +la difference des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon pere des +sentiments fort tendres. Une amitie loyale avait survecu a cet amour, +et mon pere, en mourant, m'avait dit: "N'abandonne jamais cette +personne-la; c'est la meilleure femme que j'aie rencontree dans ma vie." + +Elle etait effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort +riche, elle n'avait aucune vanite, et quoique fort bien nee, elle +n'avait aucun prejuge aristocratique. Elle possedait plusieurs chateaux, +l'un desquels touchait a la petite propriete de mon pere, et c'est dans +celui-la qu'elle passait les etes de preference. Elle avait, en outre, +un petit hotel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la +causerie, elle y rassemblait une societe assez agreable. L'etiquette +et la morgue en etaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous +appartenant a l'ancienne noblesse ou a l'opinion legitimiste, et en meme +temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions. +On pouvait professer la les idees les plus nouvelles; mais le +juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grace devant +madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes, +des opinions republicaines et de la pauvrete fiere et discrete. + +Cette annee-la elle avait ete retenue a Paris par des affaires +importantes, et quoique la saison fut avancee, elle ne se disposait pas +encore a partir. Son cercle etait fort restreint, et l'element artiste +et litteraire, qui ne va guere a la campagne qu'en automne (quand il y +va), _donnait_ plus dans son salon que l'element noble. Elle m'accorda +gracieusement la faveur de lui presenter un de mes amis, et un soir je +lui menai Horace. + +Celui-ci m'avait demande fort ingenument des instructions sur la maniere +de se presenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce +n'etait pas tout a fait la premiere l'ois qu'il lui arrivait de voir +des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus +d'indulgence a la campagne qu'a Paris, et il tenait beaucoup a ne pas +avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se +faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fete; il se +promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son +prochain roman; et cependant il eprouvait bien quelques angoisses a +l'idee de glisser sur un parquet bien cire, d'ecraser la patte d'un +petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le +personnage ridicule de la comedie classique. + +Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants +jaune-paille, et quand il eut brosse son chapeau, Eugenie, qui fondait +de grandes esperances de salut pour Marthe de ce _debut parmi les +comtesses_, s'amusa a ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il +ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui +apprit a ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui +donner un air presque _comme il faut_. Il se preta de fort bonne grace a +ses corrections, s'emerveillant de cette delicatesse de tact qui faisait +deviner a une femme du peuple mille petites choses de gout dont il ne +se fut jamais avise tout seul, et s'etonna de l'indifference, peut-etre +affectee, avec laquelle Marthe assistait a ces preparatifs. Au fond, +Marthe s'inquietait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde, +et quoiqu'elle ne se fut point avoue qu'elle aimait Horace, elle avait +le coeur serre d'une epouvante secrete. Il y eut un moment ou Horace, +riant aux eclats, et faisant la repetition de son entree, s'approcha +d'elle d'une maniere comique, lui attribuant le role de la comtesse de +Chailly. A ce moment-la, Marthe, frappee du salut respectueux qu'il lui +adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi; + +"Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames? + +--Ce n'est pas mal, repondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame +de Chailly est une personne agee. Recommencez-moi cela, Horace. Et +puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous +invitera certainement a revenir; elle vous adressera quelques paroles +tres-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce +qu'elle a coutume d'etre extremement maternelle pour mes amis. Vous +devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de +vos levres. + +--Comme cela?" dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe. + +Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance. + +"Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de +Louison, et en baisant son propre pouce. + +--Voulez-vous bien finir vos betises? s'ecria Louison toute scandalisee. +On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnete. +Voyez-vous ca! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par +des jeunes gens! Ah ca! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi, +et je vous campe le plus beau soufflet.... + +--Tout doux, ma colombe, repondit Horace en pirouettant, on n'a pas +envie de s'y exposer. Allons, Theophile, partons-nous? Je me sens tout +a fait a l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de +marquis. Je vais bien m'amuser." + +Il fit son entree beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa +une douzaine de personnes pour saluer la maitresse de maison, sans +gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop degage ni de trop +humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly, +belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui temoigna, chose merveilleuse, +aucune des mefiances hautaines qu'elle avait en general pour les +nouveaux venus. + +On venait de prendre le cafe, on passa au jardin, et l'on s'y distribua +en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mere, active +et enjouee, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et +nonchalante. + +C'etait un petit jardin a l'ancienne mode, avec des arbres tailles, des +statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand +la vicomtesse l'ordonnait. Elle pretendait aimer _ce bruit d'eau fraiche +sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus +ce bassin miserable et cette eau verdatre, elle pouvait se figurer etre +a la campagne aupres d'une eau libre et courante a travers les pres_. + +En parlant ainsi, elle s'etendit sur une causeuse qu'on lui roula du +salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique +se penchait sur sa tete avec de faux airs de palmier. Sa cour, composee +de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la societe de +ce jour-la, s'assit autour d'elle; et l'on echangea, dans une beatitude +un peu guindee, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du +tout. Ce groupe n'eut pas ete celui que j'aurais choisi, si la necessite +de surveiller Horace dans sa premiere apparition ne m'eut force +d'ecouter l'esprit _cherche_ de la vicomtesse, bien inferieur, selon +moi, a l'esprit _chercheur_ de sa belle-mere. Je craignais qu'Horace +n'en fut bientot las; mais, a ma grande surprise, il y trouva un plaisir +extreme, quoique son role y fut assez delicat et difficile a remplir. + +En effet, ce n'etait pas une petite epreuve pour son aplomb et son bon +sens. Il etait evident que, des le premier coup d'oeil, la vicomtesse +avait pris une sorte d'interet a penetrer en lui, pour savoir si _son +ramage se rapportait a son plumage_. Au lieu de le tenir a distance +jusqu'a ce qu'il eut fait preuve d'esprit a la pointe de l'epee, elle +lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer +d'emblee s'il etait un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite +la conversation sur des sujets ou il etait infaillible qu'il emettrait +son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la litterature, en jetant +a la tete du premier venu cette question insidieuse: "Avez-vous lu la +derniere piece de vers de M. de Lamartine? + +--_Est-ce a moi_, Madame, _que ce discours s'adresse?_ demanda un jeune +poete monarchique et religieux qui s'etait assis presque a ses pieds +d'un air contemplatif. + +--Comme vous voudrez," repliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec +le vent de son eventail ses longues touffes de cheveux chatains roules +en spirales legeres. + +Le jeune poete declara qu'il trouvait les dernieres _Meditations_ +tres-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de +Lamartine, il le rabaissait avec amertume. + +La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et +Horace, encourage par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui, +hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le +guettaient, trois au moins etaient, de fondation, les adorateurs de la +vicomtesse, et par consequent se sentaient assez mal disposes pour +le nouveau venu, dont la criniere avantageuse et la parole accentuee +annoncaient quelque pretention a la superiorite. On prit generalement +parti contre lui, et meme avec assez de malice, esperant qu'il se +facherait et dirait quelque sottise. + +L'attente ne fut qu'a moitie remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop +haut, et mit plus d'obstination et d'aprete qu'il n'etait de bon gout +et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises +auxquelles on s'attendait. + +Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnerent +la plus haute idee de son esprit a la vicomtesse et meme a ses +adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuye, on vous +pardonne plus aisement un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant +preuve d'originalite, on est certain d'etre approuve par plus d'une +femme blasee. + +Dirai-je toute ma pensee a cet egard? Je le dois a la verite. Dusse-je +etre accuse de trahir les miens, ou du moins de me separer d'intentions +de la classe ou je suis ne, je suis force de declarer ici que, sauf +quelques exceptions, la societe legitimiste etait encore, en 1831, d'une +mediocrite d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie francaise, +qu'on a tant vantee, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est +descendue de plusieurs etages; et si l'on veut trouver encore quelque +chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains theatres ou +dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. La, +vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoue, +et beaucoup plus colore que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela +seul pourra donner a un etranger quelque idee de la verve et de la +moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne +parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes +d'etudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en debite en une heure, +entre jeunes gens animes par la fumee des cigares, de quoi defrayer tous +les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir +entendu pour le croire. Moi qui, sans prevention et sans parti pris, +passais frequemment d'une societe a l'autre, j'etais confondu de la +difference, et je m'etonnais souvent de voir certain bon mot faire le +tour d'un salon comme un joyau precieux qu'on se passait de main en +main, qui avait tant traine chez nous que personne n'eut voulu le +ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en general: elle a bien +prouve qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant a +de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'a la seconde generation. +Les parvenus de ce temps-ci ont pousse a l'ombre de l'industrie, dans +l'atmosphere pesante des usines, l'ame toute preoccupee de l'amour du +gain, et toute paralysee par une ambition egoiste. Mais leurs enfants, +eleves dans les ecoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie, +qui, a defaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de +l'intelligence, sont en general incomparablement plus cultives, +plus vifs et plus fins que les heritiers etioles de l'aristocratie +nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hebetes par des precepteurs +dont on enchaine la liberte intellectuelle, a force de prescriptions +religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais +instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le +depit cause par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achevent de +les effacer; et leur role, qui commence pourtant a devenir meilleur a +mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, etait, a l'epoque de mon +recit, le plus triste qu'il y eut en France. + +[Illustration: Horace... se livrait a des essais litteraires.] + +Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple francais, surtout celui des +grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'epithete. +L'esprit n'existe qu'a la condition d'etre epure par un gout que le +peuple ne peut pas avoir, ce gout lui-meme etant le resultat de certains +vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc +pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la poesie, il a le +genie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau a la +chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensees sont +pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un +principe de justice eternelle, meconnu par les societes et conserve au +fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit +l'expression, elle saisit et foudroie comme l'eclair de la verite +divine. + + + +XXII. + +Horace parla beaucoup. Emporte comme il l'etait toujours par le feu de +la discussion, il defendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait +en masse et en detail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement +soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'eclectisme en +matiere d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires +furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait +perdre son temps et ses paroles a leur tenir tete. + +La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une +allee voisine, m'appela d'un signe. + +[Illustration: La vicomtesse Leonie de Chailly.] + +"Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc a tempeter de la +sorte? Est-ce que ma belle-fille le raille? Prends garde a lui. Tu sais +qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui +n'en ont pas. + +--Rassurez-vous, chere maman, lui repondis-je (j'avais, depuis mon +enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), il a de l'esprit tout autant +qu'il lui en faut pour se defendre, et meme pour se faire gouter. + +--Oui-da! m'aurais-tu amene un homme dangereux? Il est fort bien de sa +personne, et il me parait fort romantique. Heureusement Leonie n'est pas +romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse a mon tour de son +esprit." + +J'arrachai Horace (a son grand deplaisir ) a l'auditoire qu'il avait +captive, et je restai un peu derriere la charmille pour ecouter ce qu'on +dirait de lui. + +"C'est un drole de corps que ce petit monsieur-la, dit la vicomtesse en +reprenant le jeu de son eventail. + +--C'est un fat, repondit le poete legitimiste. + +--Un fat! c'est etre bien severe, dit le vieux marquis de Vernes; je +crois que _presomptueux_ serait un mot plus juste. Mais c'est un jeune +homme de beaucoup de merite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit +le monde. + +--Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse. + +--Parbleu! il en a a revendre, dit le marquis; mais il manque de tact et +de mesure. + +--Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle emparee? +Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle a un jeune +dandy qu'elle avait l'air de subjuguer. + +--Mon Dieu! Madame, repondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous +prononcez tellement vous-meme, que je ne puis que baisser la tete et +dire _amen_." + +La vicomtesse Leonie de Chailly n'avait jamais ete belle; mais elle +voulait absolument le paraitre, et a force d'art elle se faisait passer +pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l'aplomb, +toutes les allures et tous les privileges. Elle avait de beaux yeux +verts d'une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais +inquieter et intimider. Sa maigreur etait effrayante et ses dents +problematiques; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arranges +avec un soin et un gout remarquables. Sa main etait longue et seche, +mais blanche comme l'albatre, et chargee de bagues de tous les pays du +monde. Elle possedait une certaine grace qui imposait a beaucoup de +gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une beaute artificielle. + +La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait +absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle +disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le +plus absurde des paradoxes avec un calme stupefiant. Et puis elle avait +un procede infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages: +elle etait d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait +s'attacher, d'une causticite impitoyable pour tous ceux qu'elle voulait +leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la +sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles +a un peu de vanite. Elle se piquait de savoir, d'erudition et +d'excentricite. Elle avait lu un peu de tout, meme de la politique et de +la philosophie; et vraiment c'etait curieux de l'entendre repeter, comme +venant d'elle, a des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un +livre ou entendu dire la veille a quelque homme grave. Enfin, elle avait +ce qu'on peut appeler une intelligence artificielle. + +La vicomtesse de Chailly etait issue d'une famille de financiers qui +avait achete ses titres sous la regence; mais elle voulait passer pour +bien nee, et portait des couronnes et des ecussons jusque sur le manche +de ses eventails. Elle etait d'une morgue insupportable avec les jeunes +femmes, et ne pardonnait pas a ses amis de faire des mariages d'argent. +Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les +artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout a son aise, +affectant devant eux seulement de ne faire cas que du merite. Enfin, +elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses +dents, comme son sein, et comme son coeur. + +Ces femmes-la sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et +qui on a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la +nouveaute une ingenuite si complete, qu'il prit au serieux la vicomtesse +a la premiere parole, et que la tete lui en tourna. + +"Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il en revenant le soir +dans les longues rues desertes du faubourg Saint-Germain; c'est un +esprit, une grace, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais +qui me penetre comme un parfum. Quel bijou precieux qu'une femme ainsi +travaillee, ainsi faconnee a plaire par de longues etudes! Tu appelles +cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et +bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, cela, et une +science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on +medit des coquettes: une femme qui est occupee d'un autre soin que +celui de plaire n'est plus une femme a mes yeux. Certainement, voici la +premiere femme veritable que je rencontre. + +--Il y a pourtant des hommes a qui la vicomtesse deplait, et, pour mon +compte... + +--C'est qu'elle veut deplaire a ces hommes-la: elle ne les trouve pas +dignes de la moindre attention. Elle a du discernement. + +--Grand merci de l'application," repris-je. Il ne m'entendit meme pas; +il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gena pas pour en +parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et +severes des choses si dures, qu'elle en fut offensee et alla travailler +dans une autre chambre. + +"Cela marche a merveille, me dit tout bas Eugenie; l'epreuve a reussi +mieux que je n'esperais. Il a pris feu comme un brin de paille; j'espere +que Marthe est guerie." + +Arsene vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de +coutume, quoiqu'elle souffrit horriblement. Il nous annonca que sa +presence au cafe Poisson n'etant plus necessaire, il changeait de +condition. + +"Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture? + +--Peut-etre le ferai-je plus tard, repondit le Masaccio; mais pas +maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assure pour +l'annee. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part +comme employe, pour tenir une comptabilite quelconque? dans une regie de +theatre, dans une administration d'omnibus, que sais-je? Vous avez des +connaissances, vous autres! + +--Mon cher, dit Horace, vous n'ecrivez ni assez bien ni assez vite. Et +puis, savez-vous la tenue des livres? + +--J'apprendrai, dit Arsene. + +--Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil a vous +donner, c'est de perseverer dans la condition que vous venez d'essayer; +vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. +Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un cafe; vous +gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guere. Si Theophile le veut, +il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez +quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne +le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Reponds +donc, Theophile! + +--C'est assez de domesticite comme cela, repondit Arsene, qui comprenait +fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de +Marthe; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est +un etat qu'on meprise... + +--Qu'est-ce qui se permet de le mepriser? s'ecria Louison tout en feu, +en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul; +est-ce que c'est vous, Marton, qui meprisez mon frere? + +--Cousez donc! dit le Masaccio a Louison d'un ton severe, pour faire +baisser ses yeux menacants leves sur Marthe. + +--Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drole qu'on te meprise: +je ne sais pas ou on prend ce droit-la, et je ne vois pas en quoi +mademoiselle Marton..." + +Marthe regarda Arsene d'un air triste, et lui tendit la main pour +l'apaiser. Il etait pret a eclater contre sa soeur. + +"Elle est folle," dit-il en haussant les epaules, et il s'assit aupres +de Marthe en tournant le dos a Louison, dont les yeux se remplirent de +larmes. + +"C'est qu'aussi c'est indigne! s'ecria-t-elle aussitot qu'il fut parti. +Voyez-vous, monsieur Theophile, je ne peux pas supporter cela de +sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien, +je vous assure, ne font pas autre chose que de _deconsiderer_ mon frere. + +--Vous etes folle, repliqua Eugenie, et votre frere, qui vous l'a dit, +vous connait bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fut a son +honneur et a sa louange. + +--Je ne suis pas folle, s'ecria Louison en sanglotant, et je veux que +vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui, de crainte +d'amener une querelle; mais puisqu'il n'est plus la, et que voici les +coupables (elle designait alternativement Marthe, qui l'ecoutait avec +une pitie douloureuse, et Horace, qui, le dos etendu sur la commode et +les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre), +je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque +_monsieur_ et _madame_ causaient en tete-a-tete, comme ca leur arrive +assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, nous dans l'autre; +avec ca que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on +vient, ca promene; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps a +perdre. + +--Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en +la regardant avec un calme plein de mepris: eh bien, poursuivez, fille +d'Herodias! Je verrai ensuite a vous donner ma tete sur un plat pour +votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous ecoutez +aux portes. + +--Oui, que j'ecoute aux portes quand j'entends le nom de mon frere! Et +vous disiez comme cela que c'etait bien dommage qu'il se fut fait valet, +et qu'il etait perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous +traiter comme vous le meritiez pour ce mot-la, disait d'un petit air +etonne:--Comment donc? comment donc, perdu?--Oui, que vous avez dit: il +aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours +quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin +comme pour dire, le voila marque comme un galerien. + +--Si vous aviez ecoute un peu plus longtemps, dit Marthe avec une +douceur angelique, vous auriez entendu ma reponse: j'ai dit que quand +cela serait vrai, Arsene ennoblirait la plus vile des conditions. + +--Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que +mon frere est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment +etaient faits vos ancetres, et si nous n'avons pas tous ete eleves a +travailler pour vivre." + +Je coupai court a cette querelle, qui eut pu durer toute la nuit; car +il n'y a pas de gens plus difficiles a convaincre que ceux qui ne +comprennent pas la valeur des mots, et qui en alterent le sens dans leur +imagination. J'envoyai coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon +ma coutume, et les menacant, pour la premiere fois, de me plaindre a +Paul des ameres tracasseries qu'elles suscitaient a leur compagne. + +"Oui, oui! faites cela, repondit Louison en sanglotant sur le ton le +plus aigu; ce sera humain de votre part! Ce ne sera pas difficile car +il en est si bien coiffe, de cette Marton, que quand nous aurons assez +travaille pour la nourrir, il nous mettra a la porte au premier mot +qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et +vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre freres et +soeurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au +jugement de Dieu!" + +Elle sortit d'un air tragique, entrainant Suzanne, nous jetant des +imprecations, et poussant les portes avec fracas. + +"Vous avez la pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en +rallumant son cigare avec tranquillite. Paul Arsene vous a rendu, mes +pauvres amis, un etrange service. Il a dechaine l'enfer dans votre +interieur. + +--Quant a nous, nous n'en prendrions guere de souci personnel, repondit +Eugenie; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour +toi, Marthe; et si tu m'en croyais, il y aurait un remede a toutes les +persecutions dont tu es victime. + +--Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugenie, dit Marthe en +soupirant; mais sois sure que cela est impossible. D'ailleurs je serais +encore bien plus odieuse aux soeurs d'Arsene, si... + +--Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase. + +--Si elle l'epousait, dit Eugenie. Voila ce qu'elle s'imagine; mais elle +se trompe. + +--Si vous l'epousiez? s'ecria Horace, oubliant tout a coup la vicomtesse +et revenant aux sentiments que naguere Marthe lui avait inspires; vous, +epouser Arsene! Qui donc a pu avoir une pareille idee? + +--C'est une idee fort raisonnable, reprit Eugenie, qui voulait saper de +plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du meme +pays, de la meme condition, et a peu de chose pres du meme age. Ils se +sont aimes des leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un scrupule +de delicatesse qui empeche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi, +et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler. +C'est l'unique desir, l'unique pensee d'Arsene." + +L'attente d'Eugenie fut depassee par l'effet que produisit cette +declaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiancee de Paul +Arsene, tomba si bas dans sa pensee, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer. +Humilie, blesse, et se croyant joue par elle, il prit son chapeau, et, +le mettant sur sa tete avant que de sortir: + +"Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry, +qui joue ce soir dans _l'Ours et le Pacha_." + +Marthe resta atterree. Eugenie lui parla encore d'Arsene; elle ne +repondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba evanouie au milieu +de la chambre. + +"Ma pauvre amie, dis-je a Eugenie en l'aidant a relever sa compagne, nul +ne peut detourner la destinee! Tu as cru pouvoir preserver celle-ci. Il +n'est deja plus temps: Horace est aime!" + + + +XIII. + +Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus +calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une +volonte qu'elle n'avait pas encore indiquee depuis deux mois que nous +vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule +une mansarde, ou nos relations d'amitie ne seraient plus attristees par +l'humeur intolerante et intolerable de Louison. + +"Vous continuerez a m'employer a vos travaux, dit-elle; je viendrai +chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confie. De cette +maniere, votre repos ne sera plus trouble par ma presence; mais je +sens que j'avais trop presume de mes forces en croyant qu'il me +serait possible de supporter ces querelles grossieres et ces laches +accusations. Je vois que j'en mourrais." + +Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir plus longtemps une +pareille domination; mais nous ne voulions pas l'abandonner aux ennuis +et aux dangers de l'isolement. Nous resolumes de nous expliquer avec +Arsene, afin qu'il etablit ses soeurs dans une autre maison. On +resterait associe pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une +soeur, ne cesserait point d'etre notre voisine et notre commensale. + +Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arriere-pensee +que nous devinions fort bien: elle ne pouvait plus supporter la presence +d'Horace, et voulait le fuir a tout prix. C'etait bien la plus prompte +maniere de couper court a cet attachement dangereux; mais comment faire +comprendre a Arsene cette raison majeure qui devait porter la mort dans +ses esperances? Au point ou en etaient encore les choses, Eugenie se +flattait de tout reparer en gagnant du temps. Marthe guerirait; Horace +lui-meme l'y aiderait par ses dedains, a mesure qu'il s'eprendrait de +la vicomtesse de Chailly, et peu a peu Arsene se ferait ecouter. Tels +etaient les reves qu'elle nourrissait encore. Le plus presse etait +d'eloigner Louison et Suzanne, dont la societe commencait a nous peser +beaucoup a nous-memes, un instant de colere et de folie de leur part +detruisant tout l'effet de nos jours de patience et de menagements. + +Ce fut Louison qui mit un terme a nos perplexites par un changement +subit et imprevu. + +Des le lendemain, a l'aube naissante, elle alla chuchoter aupres du lit +de sa soeur, si bas que Marthe, qui sommeillait a peine, et qui pensa +qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de +ce qu'elles se confiaient. Mais tout a coup elle vit Louison s'approcher +de son lit, se mettre a genoux, et lui dire en joignant les mains: +"Marthe, nous vous avons offensee, pardonnez-nous. Tout le tort vient de +moi. J'ai une mauvaise tete, Marton; mais au fond, je vous plains, et +je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi a oter a +Marthe le chagrin que je lui ai fait." + +Suzanne s'approcha, mais avec une repugnance que Marthe attribua a +un eloignement prononce pour elle. Marthe etait bonne et genereuse; +l'humilite de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras +autour du cou, et lui pardonna de toute son ame, n'ayant plus le courage +de l'affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus +quel pretexte donner a la separation dont, a cause d'Horace, elle +eprouvait si vivement le besoin. + +Nous fumes tous fort emus du repentir de Louison, et nous passames cette +journee dans des effusions de coeur qui parurent soulager Marthe d'une +partie de sa tristesse. + +Le soir, Eugenie, pour eviter de recevoir la visite d'Horace, qui +s'etait annonce pour cette heure-la, nous proposa de faire un tour de +promenade. Marthe accepta avec empressement, et nous etions deja tous +sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et +nous pria de la laisser a la maison. + +--Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en +ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine. + +Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce +n'etait pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et a qui le +portier assurait que nous etions tous sortis, leva la tete, et vit une +femme sur le balcon. Comme il etait un peu myope, il s'imagina que ce +devait etre Marthe. L'idee lui vint de se venger par quelque cruel +persiflage de ce qu'il appelait une _rouerie_ de sa part; car il croyait +que, s'entendant avec Arsene, elle avait accepte ses soins et accueilli +a demi sa declaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues. + +Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essouffle, le coeur gonfle +d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au lieu de Marthe, _la fille +d'Herodias_ vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se +gena pas pour jurer. + +Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant tout de suite en +matiere, elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies +qu'elle put le faire, pour la maniere dont elle s'etait conduite la +veille avec lui. + +Horace, tout emerveille de cette conversion, lui promit d'oublier tout; +et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait, a ses propres yeux, un +air don Juan qui completerait son role a l'egard de Marthe, il appliqua +un gros baiser de protection familiere sur la joue vermeille et rebondie +de la villageoise. Malgre sa pruderie habituelle, elle ne s'en facha +point trop, el lui parla ainsi: + +"Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me +trompais. Je m'etais imagine, voyant mon frere si epris de mademoiselle +Marthe, que celle-ci consentait a l'ecouter en meme temps qu'elle vous +ecoutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon +pauvre Arsene. + +--Je vous remercie de la supposition, repondit Horace; permettez-moi de +vous en temoigner ma reconnaissance en embrassant cette autre joue qui +fait des reproches a sa voisine. + +--Que celui-la soit le dernier, dit Louison en se laissant donner +un second baiser, non sans rougir beaucoup: nous sommes bien assez +raccommodes comme cela. Je me disais donc comme ca que c'etait bien +vilain de la part de Marthe d'ecouter deux galants; foi d'honnete fille, +je ne savais pas que mon frere ne lui avait tant seulement pas dit un +mot d'amourette. + +--Ah! dit Horace d'un air indifferent, c'est singulier!" + +Et il commenca cependant a ecouter avec interet. + +"Eh! pardine, vous le savez bien, peut-etre, reprit Louison. Il parait +(et c'est meme bien sur) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se +marier. Et puis, voyez-vous, Monsieur (je peux bien vous dire ca entre +nous), Marton est fiere, trop fiere pour une fille qui n'a ni sou ni +maille; mais ca a des idees de princesse, ca lit dans les livres, et ca +voudrait filer le parfait amour avec un jeune homme bien mis et bien +eduque. Elle trouve mon pauvre frere trop commun, et d'ailleurs elle a +la tete montee pour un autre que vous savez bien. + +--Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace etonne des gros yeux +malins de Louison. + +--Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une facon toute +rustique; vous n'etes pas si simple, vous savez bien qu'elle est folle +de vous. + +--Vous ne savez ce que vous dites, Louison. + +--Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque +temps? Et a qui donc est-ce qu'elle pense, quand elle passe la moitie +de la nuit a soupirer et a geindre au lieu de dormir? Et pourquoi donc +est-ce qu'elle est tombee en pamoison hier soir apres que vous etes +parti tout fache? + +--Elle est tombee evanouie? Quoi! que dites-vous la, Louison? + +--Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et la voila +maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus vous voir, parce +qu'elle croit que vous ne la regarderez plus. + +--Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison? + +--Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! Ayez-en aussi, et +vous verrez bien. + +--Mais votre frere et Marthe s'aimaient des l'enfance? ils devaient se +marier? + +--Ca n'est point; c'est une idee d'Eugenie. Elle veut les marier a +present, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais +l'autre n'entend a rien, et vous n'avez qu'un mot a lui dire pour +qu'elle parle clair et droit a mon frere. + +--Et que ne l'a-t-elle fait plus tot? Elle le trompe donc? + +--Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint de lui faire de la +peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frere ne lui a jamais rien +demande. C'est Eugenie qui fait tout cela comme une folle qu'elle est. +Le beau service a rendre a Paul que de lui faire epouser une femme qui +en a un autre dans son idee! Ca ne se peut point." + +Quand nous rentrames (et notre promenade fut courte, car, etant a la +veille de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour a +mes plaisirs), nous trouvames Horace bien different de ce qu'il nous +avait paru la veille. Il vint a notre rencontre, et serra la main de +Marthe avec une ardeur etrange. Le desir, sinon l'amour, etait entre +dans son esprit. Jusque-la l'incertitude du succes avait contrarie son +orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sur de son triomphe, il +en jouissait d'avance avec une sorte de beatitude. Sa figure avait une +expression emue et pensive qui l'embellissait singulierement. Il etait +pale; son regard humide et lent penetrait la pauvre Marthe comme une +fleche empoisonnee. Elle ne s'attendait pas a le voir ce soir-la; elle +croyait le danger passe pour un jour; elle se sentit defaillir en lui +abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu'a ce +qu'Eugenie eut apporte la lampe. + +Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que +j'ecrivais dans une chambre voisine, la porte entr'ouverte, et que les +femmes travaillaient autour de la table, il fit la conversation avec +autant de gout et d'elegance que s'il eut ete dans le salon de la +vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'ecouter; seulement +j'entendais sa voix montee sur son diapason le plus sonore et le plus +recherche. Eugenie me dit, le soir, que jamais elle ne l'avait vu aussi +aimable, aussi coquet d'esprit que de langage, aussi pres du naturel et +de la bonhomie qu'il le fut pendant pres de deux heures. + +Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugenie ne se pretait pas a +soutenir la conversation, ne voulant pas faire briller son adversaire. +Louison, toute radoucie, faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle +procedait toujours par questions; et, quelque niaises et hors de sens +qu'elle les fit, Horace y repondait avec le charme d'une condescendance +ingenieuse, et trouvait pour elle les explications les plus enjouees, +parfois meme les plus poetiques, comme celles qu'on donne aux enfants +quand on les aime et qu'on veut se mettre a leur portee sans cesser +d'etre vrai. + +Quoique Eugenie mit en oeuvre toutes les ressources de son esprit pour +l'interrompre, l'embrouiller et meme le renvoyer, elle n'y reussit pas; +et Marthe fut sous le charme, sans que rien put l'en preserver. Penchee +sur son ouvrage, le sein oppresse, l'oeil voile, elle hasardait +parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle +detournait bien vue le sien avec une confusion pleine d'effroi et de +delices. + +C'etait, je l'ai deja dit, la premiere fois que Marthe etait recherchee +par une intelligence. La sienne, oisive et seule, dans une secrete et +continuelle exaltation, avait renonce a cet amour de l'ame que personne +n'avait su lui exprimer. Le pauvre Arsene n'avait jamais ose, jamais pu +parler que d'amitie. Sa personne n'avait aucune seduction, son langage +aucune poesie, ou du moins aucun art. Les autres amours que Marthe avait +inspires etaient des fantaisies impertinentes qu'elle avait reprimees, +ou des passions brutales qui l'avaient effrayee. Depuis le jour ou +Horace lui avait parle d'amour, elle avait garde dans son cerveau et +dans son coeur comme le souvenir d'une musique enivrante. Elle y pensait +le jour, elle en revait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait +pas a un plus grand bonheur qu'a celui de s'entendre encore dire les +memes choses de la meme maniere. La pensee d'en etre a jamais privee +etait deja pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur eut dure +des annees. Ce soir-la, elle eut donne sa vie pour etre un seul instant +avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait vecu le +jour de sa premiere ivresse. Horace comprit bien son silence. + +"Marthe est perdue, me dit Eugenie quand tout le monde se fut retire. +Elle ne peut plus comprendre Arsene; l'amour de celui-la est trop simple +pour des oreilles pleines des belles paroles de l'autre. Vous devriez +mener Horace demain chez la vicomtesse. + +--Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, repondis-je, +car aujourd'hui il est certainement tres-epris de Marthe. Mais +pourquoi donc desesperer toujours de lui? Le jour ou il aimera il sera +transforme. + +--Parle plus bas, reprit Eugenie. Il me semble qu'on doit nous entendre +de l'autre cote du mur. + +--C'est le lit de Louison qui se trouve la, et elle ronfle si bien... + +--J'ai dans l'idee, repondit-elle, que cette fille n'est pas si simple +qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas." + +Malgre la surveillance assidue d'Eugenie, des regards, des mots, des +billets meme, furent echanges entre Marthe et Horace. Je proposai a +ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai a +Eugenie de ne plus chercher a contrarier cette passion, qui semblait +vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison etait +desormais la douceur et la bonte meme. Elle temoignait a Marthe une +amitie charmante; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers, +qu'elle favorisait son amour, et l'aidait a en faire mille petits +mysteres inutiles a la trop clairvoyante Eugenie. + +Un jour, Eugenie, qui etait fort souffrante, gronda Louison d'avoir +envoye Marthe a sa place en commission. + +"Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison, +affectant une grande surprise. + +--Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue. + +--Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perca malgre elle, dirait-on +pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi, +moi; mais on ne me suit pas; on voit bien que ca ne prendrait pas... Et +on ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, parce +qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne." + +Louison avait eu soin de dire a Marthe, la veille, de maniere a ce +qu'Horace seul l'entendit: + +--C'est demain a midi que vous irez rue du Bac, au _petit Saint-Thomas_, +pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a chargees d'assortir. + +Il y avait eu quelque chose de si affecte dans la maniere de menager +ainsi a Horace l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en +avait ete epouvantee. En y reflechissant, elle crut n'y voir qu'une +etourderie de la part de sa compagne; et, quoique aux battements de son +coeur, elle sentit bien qu'Horace l'attendrait au lieu designe, elle +voulut se persuader qu'il n'avait point fait attention aux paroles +de Louise. Le lendemain, comme elle approchait du magasin, elle vit +effectivement Horace qui flanait sur le trottoir en l'attendant. Elle +passa pres de lui; il ne l'arreta pas, ne la salua point; mais il la +regarda d'un air si passionne, que cet oubli des formes de la bienseance +ordinaire fut un eloquent temoignage de l'amour qui le penetrait. Elle +lui sourit d'un air a la fois craintif, heureux et attendri; et ce +regard, ce sourire echanges, se prolongerent autant que le permirent +quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siecle de bonheur pour +tous deux. + +Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes a la +hate, etait bien sure de le retrouver sur le meme trottoir, autour du +vitrage du magasin. Elle l'y retrouva en effet; et il l'attendait avec +le projet de l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle +sans temoins. Mais au moment ou il s'approchait et se preparait a +passer doucement le bras de Marthe sous le sien, une voiture decouverte +s'arreta devant la porte cochere qui fait face a la boutique. Un +domestique galonne, qui etait derriere la voiture en descendit, et entra +dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui +avait donne se pencha pour regarder Horace en clignotant, comme si elle +eut cherche a le reconnaitre. Horace salua: c'etait la vicomtesse de +Chailly. Elle lui rendit son salut fort legerement, d'un air de doute et +d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, comme pour s'assurer qu'elle +le connaissait. Horace ne jugea point necessaire d'attendre l'effet +de cette exploration un peu impertinente, et il se disposa a aborder +Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se +penchait a la portiere a mesure qu'il s'eloignait, et la voiture etait +tournee de maniere a ce qu'elle put le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au +detour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il etait au +supplice. Marthe etait mise tres simplement, mais avec une sorte de +distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme _comme il +faut_. Mais, helas! elle portait un paquet dans un foulard, et c'etait +le cachet irrecusable de la grisette. Cette futile circonstance et +l'indiscrete curiosite de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la +vanite d'Horace pour l'empecher de ceder au mouvement de son coeur. Il +hesita, se reprit a dix fois, revint sur ses pas pour donner le change; +et quand la voiture fut repartie, il se remit a courir. Marthe, qui le +croyait sur ses talons, avait juge prudent de couper a sa droite par la +rue de l'Universite, pour eviter les nombreux passants de la rue du Bac. +Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna, +elle ne vit personne derriere elle; et Horace, remontant a toutes jambes +la rue du Bac jusqu'a la Seine, ne la rencontra pas devant lui. + +C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire ecouter son +amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver. + +Eugenie, a peine retablie, fut forcee d'aller passer quelques jours a +Saint-Germain, pour soigner une de ses soeurs qui etait malade plus +gravement. La mansarde resta confiee a Marthe. Horace y passa des +journees entieres. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler. +Abandonnee a son destin, Marthe ecouta cet amour dont l'expression avait +pour elle tant de charme et de puissance. Interroge par moi, Horace me +jura qu'il etait bien serieusement epris d'elle, et qu'il etait capable +de tous les devouements pour le lui prouver. J'insinuai a Marthe qu'elle +devait user de son influence pour le faire travailler; car je voyais ses +embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu a ses moyens +quotidiens d'existence, j'ignore ou il eut pris de quoi diner. Cette +assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait dans la +delicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse. +Quand je hasardais un mot a cet egard, il me repondait d'un air +desespere:--C'est vrai; je suis a ta charge, et tu dois bien me +mepriser. Si j'essayais de recuser ce motif blessant pour nous deux, en +invoquant son propre interet, son propre avenir, il me fermait encore la +bouche en disant: + +"Au nom du present, je te supplie de ne pas me parler de l'avenir. +J'aime, je suis heureux, je suis enivre, je me sens vivre. Comment et +pourquoi veux-tu que je songe a autre chose qu'a ce moment fortune ou +j'existe surabondamment?" + +N'avait-il pas raison?-"Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son +ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montre l'avenir sous +un jour d'egoisme. A present qu'il aime, son ame va s'ouvrir a des +notions plus larges, plus vraies, plus genereuses. Le devouement va +se reveler, et, avec le devouement, la necessite et le courage de +travailler." + + + +XIV. + +Lorsque Eugenie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts desormais +inutiles, elle songea qu'il etait temps d'informer Arsene de la verite, +ou tout au moins de la lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur +la maniere dont elle s'y prendrait; et, apres que nous eumes envisage la +question sous tous ses aspects, elle s'arreta au parti suivant. + +Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle disait avoir des +oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses pensees, par la +solennite d'une demarche que sa bonne reputation et la dignite de son +caractere lui donnaient le droit de risquer. + +"Ecoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer; mais vous ne +savez pas l'etendue des devoirs que vous avez contractes envers Marthe. +Vous lui faites perdre la protection d'Arsene, protection courageuse et +perseverante, qui ne lui eut jamais manque et qui eut toujours porte ses +fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce qu'elle lui aurait du +encore si elle ne se fut pas mise dans la necessite de renoncer a son +assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu'il faut que vous +sachiez tout. Arsene n'eut jamais abandonne la peinture, qu'il aimait +passionnement, si sa pensee secrete n'eut ete de mettre, grace a son +travail, Marthe a l'abri du besoin. Il n'eut jamais songe a faire venir +ses soeurs de la province, si son unique but n'eut ete de lui donner +une societe et une protection derriere laquelle sa protection a lui se +serait toujours cachee. Enfin, a l'heure qu'il est, il vient d'obtenir +un tout petit emploi dans les bureaux d'une societe industrielle. Rien +au monde n'est plus contraire a ses gouts, a ses habitudes d'activite, +au mouvement rapide et genereux de son esprit; je le sais, et je crains +qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner de l'argent, et +qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement a tous les besoins de +Marthe, en ayant l'air de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que +nos petits travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire +vivre trois femmes (ma part prelevee) dans l'aisance, la proprete et la +liberte ou vivent Marthe et les soeurs d'Arsene. Tout ce que je sais, +tout ce que je vous dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un +menage par elle-meme; elle a l'inexperience d'un enfant a cet egard-la. +Arsene la trompe, et nous l'y aidons, pour qu'elle ne connaisse ni les +privations ni l'exces du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper +les soeurs, sur la discretion desquelles nous ne pouvons pas compter. +Jusqu'ici je me suis chargee de la comptabilite; je leur ai fait croire +a toutes que les recettes l'emportaient sur les depenses, tandis que +c'est le contraire qui est vrai. Mais cet etat de choses ne peut durer +desormais. Arsene s'est toujours flatte secretement que Marthe prendrait +pour lui une affection serieuse, lorsque, revenue de ses terreurs +et guerie de ses blessures, son ame s'ouvrirait a de plus douces +impressions. J'ai partage son illusion, je vous l'avoue, et j'ai fait +tout mon possible pour preserver Marthe d'un autre attachement. Je n'ai +pas reussi. Maintenant, dites-moi ce que vous feriez a ma place du +secret d'Arsene, et quel conseil vous donneriez a l'un et a l'autre." + +Cette ouverture deconcerta beaucoup Horace. "Je suis sans fortune, +dit-il; comment pourrai-je servir de protecteur a une femme, moi qui +n'ai encore pu m'aider et me guider moi-meme?" + +Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu a peu ses idees se +rembrunirent. "Je n'avais pas prevu tout cela, moi! s'ecria-t-il avec un +chagrin qui n'etait pas sans melange d'humeur. Je n'ai jamais songe a +rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux etres qui +s'aiment, il y ait un protecteur et un protege? Vous, Eugenie, qui +reclamez toujours l'egalite pour votre sexe... + +--Oh! Monsieur, repondit-elle, je la reclame et je la pratique, bien +qu'elle soit difficile a conquerir dans la societe presente. Je sais +borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez +comment je vis avec Theophile, et vous savez par consequent que je +ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le +considere comme mon protecteur legitime et naturel? Si je tombais +malade et que je fusse longtemps privee de travail, au lieu d'aller a +l'hopital, je trouverais dans son coeur un refuge contre l'isolement et +la misere. Si un homme etait assez lache pour m'insulter, j'aurais un +appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mere... ajouta-t-elle en +baissant les yeux par un sentiment de dignite pudique, et en les +relevant sur lui avec fermete pour lui faire sentir la consequence +possible de ses amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposes +a manquer de pain et d'education. Voila, Monsieur, pourquoi il importe +a des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l'affection +durable et un devouement egal au leur. + +--Eugenie, Eugenie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez +dans un grand trouble. Je ne suis pas l'amant de Marthe au point d'avoir +reflechi aux resultats serieux de l'ivresse qui s'allume dans mon +cerveau. Eh bien, chere Eugenie, je me confesse a vous, je m'accuse; je +ne peux ni ne veux vous tromper. Je desire Marthe de toutes les forces +de mon etre, et je l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais +puis-je lui promettre d'etre pour elle ce que Theophile est pour vous? +Puis-je m'engager a la soustraire a tous les dangers, a tous les maux de +l'avenir? Theophile est riche, en comparaison de moi; il a une petite +fortune assuree; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui n'ai que +des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l'avenir, pour +le present et pour le passe en meme temps! + +--Mais Arsene n'a rien, reprit Eugenie, et en outre il soutient ses deux +soeurs. + +--Ah! s'ecria Horace, frappe de l'allusion et entrant dans une sorte de +fureur, il faudra donc que je me fasse garcon de cafe, moi! Non, il n'y +a pas de femme au monde pour qui je me resoudrai a m'avilir dans une +profession indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela... + +--Oh! Monsieur, ne blasphemez pas, dit Eugenie. Marthe ne s'imagine +rien, car je lui ai fait un grand mystere de tout ceci; et le jour ou +elle saurait que de pareilles questions ont ete soulevees a propos +d'elle, je suis sure qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'etre a +charge a quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que vous ne l'aimez pas; +car vous ne la comprenez guere, et vous ne l'estimez nullement. Ah! +pauvre Marthe, je savais bien qu'elle se trompait!" + +Eugenie se leva pour s'en aller. Horace la retint. + +"Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi? + +--Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point. + +--Vous allez me presenter comme un etre odieux, comme un monstre +d'egoisme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir +une femme, et que je me respecte au point de ne vouloir pas me faire +laquais? Ah! sans doute, si le merite d'un homme se mesure au poids +de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsene est un heros et moi un +miserable! + +--Il y a dans tout ce que vous dites, repliqua Eugenie, des idees +insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus +repondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La verite est dure; mais il +faudra que Marthe l'apprenne, et qu'elle renonce dans le meme jour a son +ami, a cause de vous, a vous, a cause d'elle-meme. Heureusement que +nous lui resterons! Theophile saura bien remplacer Arsene, avec plus de +desinteressement encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec +elle; et jamais l'idee ne nous viendra que cela s'appelle _entretenir_ +une femme! + +--Eugenie, dit Horace en lui prenant les mains avec feu, ne me jugez pas +sans me comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m'avoir avili aux +yeux de Marthe et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infames que +vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement peut-etre; +mais aussi votre susceptibilite s'effarouche pour des mots, et la mienne +s'emporte a cause du blessant parallele que vous etablissez toujours +entre ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, j'ai +horreur des modeles qui posent pour la vertu; mais, sans rien affecter, +sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l'occasion +le devouement jusqu'au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque +Je n'en sais rien moi-meme; je n'ai pas encore ete mis a l'epreuve; mais +j'ai beau me tater et m'interroger, je ne trouve en moi ni elements +de lachete ni germes d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous +d'avance? Vous avez de cruelles preventions contre moi, Eugenie; et je +ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les +interpretiez a ma honte. Marthe ne pourra plus etouffer un soupir ou +verser une larme qui ne me soient imputes. Enfin, nous ne pourrons plus +exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsene soit suspendu sur nos +tetes comme un arret. Cela gene et contriste deja tous les elans de +mon coeur; mon avenir perd sa poesie, et mon ame sa confiance. Cruelle +Eugenie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces choses? + +--Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit Eugenie. Vous +craignez de vous humilier en me disant que l'exemple d'Arsene ne vous +effraie pas, et que vous vous sentez bien capable, comme lui, des plus +grands actes d'abnegation pour l'objet de votre amour? + +--Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi faut-il m'engager? +Dois-je donc epouser? Mais cela n'a pas le sens commun! Je suis mineur, +et mes parents ne me permettront jamais... + +--Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne a certains +egards, repondit Eugenie, et que je ne vois dans le mariage qu'un +engagement volontaire et libre, auquel le maire, les temoins et le +sacristain ne donnent pas un caractere plus sacre que ne le font l'amour +et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les memes idees, et je +crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage legal. Mais il +y a un mariage vraiment religieux, qui se contracte a la face du ciel; +et si vous reculez devant celui-la... + +--Non, Eugenie, non, ma noble amie, s'ecria Horace: celui-la n'a rien +que je repousse. Je me plains seulement de la mefiance que vous me +temoignez; et, si vous la faites partager a votre amie, nous allons +changer, grand Dieu! la passion la plus spontanee et la plus vraie en +quelque chose d'arrange, de guinde et de faux, qui nous refroidira tous +les deux." + +Pendant qu'Eugenie sondait ainsi avec une attention severe le coeur +d'Horace, a la meme heure, au meme instant, des atteintes plus profondes +etaient portees a celui d'Arsene. Il etait venu voir ses soeurs, ou +plutot Marthe, a la faveur de ce pretexte; et Louison etant sortie a +ce moment-la, Suzanne, qui etait mecontente du despotisme de sa soeur +ainee, avait resolu, elle aussi, de frapper un coup decisif. Elle prit +Arsene a part. + +"Mon frere, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je +commence par reclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous +confier." + +Arsene le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de +Louison a l'egard de Marthe. + +"Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est reconciliee de bonne foi avec +Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun chagrin? Eh bien, sachez +qu'elle lui en prepare de bien plus grands, et qu'elle la hait plus que +jamais. Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne reussirait pas a vous +detacher d'elle par des paroles, elle a resolu de l'avilir a vos yeux. +Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu'elle y a reussi deja. + +--L'avilir! la perdre! s'ecria Paul Arsene. Est-ce ma soeur qui parle? +est ce de ma soeur que j'entends parler? + +--Ecoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est passe. Louison a +ecoute, a travers la cloison de sa chambre, ce que M. Theophile et +Eugenie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette maniere +qu'Eugenie voulait vous faire epouser Marthe, et que Marthe commencait +a aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:--Nous sommes sauvees, et notre +frere va bientot savoir qu'on se joue de lui. Seulement il faut lui en +fournir la preuve; et quand il aura decouvert quelle femme perdue il +nous a donnee pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que +nous.--Mais quelle preuve lui en donnerez-vous? lui ai-je dit; Marthe +n'est pas une femme perdue.--Si elle ne l'est pas, elle le sera +bientot, je t'en reponds, a dit Louison. Tu n'as qu'a faire comme moi +et a m'obeir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera dans le +panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon a Marthe, et elle +s'est mise a dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis +elle a dit je ne sais quoi a M. Horace pour l'encourager a courtiser +Marton; et puis elle disait toute la journee a Marton que M. Horace +etait un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu'a sa place elle +ne le ferait pas tant languir; et puis, enfin, elle leur menageait des +tete-a-tete, elle leur donnait l'occasion de se rencontrer dehors, et, +tant qu'Eugenie a ete malade, elle les a laisses expres ensemble toute +la journee dans une chambre, m'a emmenee dans l'autre, et deux ou trois +fois Marthe est venue tout effrayee et tout emue aupres de nous, comme +pour se refugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, et +feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui est resulte de +tout cela! C'est toujours bien affreux de la part d'une fille comme +Louison, qui me fait des sermons epouvantables quand l'epingle de mon +fichu n'est pas attachee juste au-dessous du menton, et qui ne se +laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une +pauvre fille dans les pieges du diable, et de favoriser un jeune homme +dont certainement les intentions sont peu chretiennes. Cela m'a fait +beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essaye de +faire comprendre a celle-ci qu'on ne lui voulait pas de bien en agissant +ainsi, et que M. Horace n'etait qu'un enjoleur. Marthe a mal pris la +chose, elle a cru que je la haissais. Louison m'a menacee de me rouer de +coups, si je disais un mot de plus, et Eugenie, me voyant triste, m'a +reproche d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est venu ou le coup qu'on +vous prepare va vous arriver. N'en soyez pas surpris, mon frere, et +montrez de l'indulgence a cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus +coupable ici." + +Arsene sut renfermer la terrible emotion que lui causa cette confidence. +Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison etait un monstre +de perfidie, ou si Suzanne etait une calomniatrice infame; et, dans l'un +comme dans l'autre cas, il se sentit blesse et atterre d'avoir un +tel etre dans sa famille. Il attendit que Louison fut rentree, pour +l'interroger d'un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec +Horace. "On m'a dit qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le +moindre mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. Mais +j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez averti plus tot, +puisque vous pensiez que j'y prenais grand interet." + +Louison vit bien que, malgre cet air resigne, Paul avait les levres +pales et la voix suffoquee. Elle crut qu'une jalousie concentree etait +la seule cause de sa souffrance, et, se rejouissant de son triomphe,--Ah +dame! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est +sur de son fait, et tu nous as si mal recues quand nous avons voulu +t'avertir! Mais, a present, je puis bien te parler franchement, si +toutefois tu l'exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas. + +En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace l'avait +chargee de remettre a Marthe. Arsene ne l'eut pas ouverte lors meme que +sa vie en eut dependu. D'ailleurs, dans ses idees simples et rigides, +une lettre etait par elle-meme une preuve concluante. Il mit celle-la +dans sa poche, et dit a Louison: "Il suffit, je te remercie; mon parti +etait deja pris en venant ici. Je te donne ma parole d'honneur que +Marthe ne saura jamais le service que tu viens de me rendre." + +[Illustration: Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre.] + +Il passa dans mon cabinet, ou je venais de rentrer moi-meme, et, +quelques instants apres, Eugenie arriva. "Tenez, lui dit-il en lui +remettant la lettre d'Horace, voici une lettre pour Marthe, que j'ai +trouvee par terre dans la chambre de mes soeurs. C'est l'ecriture de M. +Horace; je la connais. + +--Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugenie. + +--Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne veux rien savoir. +Je ne suis pas aime; le reste ne me regarde pas. Je n'ai jamais ete +importun, je ne le serai jamais. Je n'ai ete indiscret qu'avec vous, +en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la societe de mes +soeurs, qui ne vous a pas ete toujours des plus agreables. Louison +est difficile a vivre; et l'occasion s'etant presentee de la placer +ailleurs, je venais vous dire que, des demain, je vous en debarrasse, +ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontes que vous +avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amitie, dont +je viendrai toujours me reclamer le plus souvent qu'il me sera possible, +tant que M. Theophile ne le trouvera pas mauvais. + +--Vos soeurs ne me sont nullement a charge, repondit Eugenie. Suzanne a +toujours ete fort douce, et Louison l'est devenue depuis quelque temps. +Je concois que vos idees sur l'avenir ayant change, vous vouliez rompre +l'union que nous avions formee sous de meilleurs auspices; mais pourquoi +vous tant presser? + +--Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit Arsene. Elles ne +sont peut-etre pas aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et je suis tout a +fait en mesure de les etablir. Ecoutez, Eugenie, dit-il en la prenant +a part, j'espere que vous garderez Marthe aupres de vous tant qu'elle +n'aura pas pris un parti contraire, et que vous veillerez a ce que tous +ses desirs soient satisfaits, tant qu'un autre ne s'en sera pas charge. +Voici une partie de la somme que j'ai touchee ce matin; destinez-la au +meme usage qu'a l'ordinaire, et, comme a l'ordinaire, gardez mon secret. + +--Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugenie. Ce serait avilir en +quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services +apres ce que vous savez. Il faut qu'elle apprenne enfin a qui elle doit +le bien-etre dont elle a joui jusqu'a present, afin qu'elle vous en +rende grace et qu'elle y renonce a jamais. + +[Illustration: Non! non! elle ne rentrera pas avec Theophile, dit +Arsene.] + +--Eugenie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, je ne pourrai plus +remettre les pieds chez vous, et je ne pourrai jamais revoir Marthe. +Elle rougirait devant moi, elle serait humiliee, elle me hairait +peut-etre. Laissez-moi donc sa confiance et son amitie, puisque je ne +dois jamais pretendre a autre chose. Quant a refuser pour elle les +derniers services que je veux lui rendre, vous n'en avez pas le droit, +pas plus que vous n'avez celui de trahir le secret que vous m'avez +jure." + +J'appuyai ses resolutions aupres d'Eugenie, et il fut convenu que Marthe +ne saurait rien. Elle rentra bientot avec Horace, qu'elle avait attendu, +je crois, sur l'escalier. Arsene lui souhaita le bonjour, et, parlant +avec calme de choses generales, il l'observa attentivement ainsi +qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en apercut; les amoureux ont, +a cet egard-la, une faculte d'abstraction vraiment miraculeuse. Au bout +d'un quart d'heure, Arsene se retira apres avoir serre fortement la main +de Marthe et avoir salue Horace tranquillement. Je compris le regard +d'Eugenie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermete +stoique ne cachat quelque projet desespere, d'autant plus qu'il faisait +son possible pour m'eloigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre +lui-meme et contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis +defaillir. Je le forcai d'entrer chez un pharmacien et d'y prendre +quelques gouttes d'ether. Je lui parlai longtemps; il parut m'ecouter, +mais je crois bien qu'il ne m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui, +et ne le quittai que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de la +rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes +causes par des desespoirs d'amour; je revins sur mes pas, et rentrai +chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoque par des sanglots +qui ne pouvaient trouver d'issue et qui le torturaient. Mes temoignages +d'amitie firent tomber de ses yeux quelques larmes, qui le soulagerent +faiblement. Un peu revenu a lui, et voyant mon inquietude: + +"Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je vous donne ma parole +d'honneur que je serai _un homme_. Peut-etre quand je serai seul +pourrai-je pleurer; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur +moi. J'irai vous voir demain, je vous le jure." + +Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une gaiete charmante. +Horace, d'abord trouble par la presence de son rival, s'etait battu les +flancs pour etre aimable, et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier +pour trouver son esprit ravissant. Elle ne s'etait seulement pas doutee +que Paul eut la mort dans l'ame, et mon visage altere ne lui en donnait +pas le moindre soupcon. O egoisme de l'amour! pensai-je. + + + +XV. + +Des le lendemain Arsene vint chercher ses soeurs; et, sans presque +leur donner le temps de nous faire leurs adieux, il les emmena +silencieusement dans le nouveau domicile qu'il leur avait prepare a la +hate. + +--Maintenant, leur dit-il, vous etes libres de me dire si vous voulez +rester ici ou si vous aimez mieux retourner au pays. + +--Retourner au pays? s'ecria Louison stupefaite; tu veux donc nous +renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner? + +--Ni l'un ni l'autre, repondit-il; vous etes mes soeurs, et je connais +mon devoir. Mais j'ai cru que vous haissiez la capitale et que vous +desiriez partir. + +Louison repondit qu'elle s'etait habituee a la vie de Paris, qu'elle ne +trouverait plus d'ouvrage au pays, puisque son depart lui avait fait +perdre sa clientele, et qu'elle desirait rester. + +Depuis qu'a force d'ecouter a travers la cloison, Louise avait surpris +tous les secrets de notre menage, elle s'etait reconciliee avec le +sejour de Paris, grace aux avantages qu'elle avait cru pouvoir tirer du +devouement incomparable de son frere. Jusque-la elle n'avait pas connu +Arsene; elle avait compte sur une sorte d'assistance, mais non pas sur +un complet abandon de ses gouts, de sa liberte, de son existence tout +entiere. Elle n'avait pas compris non plus cette activite, ce courage, +cette aptitude au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se +developpaient en lui lorsqu'il etait mu par une passion genereuse. Des +qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer de lui, elle le regarda +comme une proie qui lui etait assuree et qu'elle devait se mettre en +mesure d'accaparer. Les seules passions qui gouvernent les femmes mal +elevees, lorsqu'une grandeur d'ame innee ne contre-balance pas les +impressions journalieres, ce sont la vanite et l'avarice. L'une les mene +au desordre, l'autre a l'egoisme le plus etroit et le plus impitoyable. +Louison, privee de bonne heure des soins d'une mere, sacrifiee a +une maratre, et abandonnee a de mauvais exemples ou a de mauvaises +inspirations, devait subir l'une ou l'autre de ces passions funestes. +Elle pencha par reaction vers celle que sa belle-mere n'avait pas, et, +vertueuse par haine du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra +par instinct a celui que lui suggeraient la misere et les privations. +Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'a satisfaire ce besoin +imperieux, elle y puisa une adresse et une fourberie dont son +intelligence bornee n'eut pas semble susceptible. C'est ainsi qu'elle +avait pousse Marthe dans le piege, et que desormais elle se flattait de +regner sans partage sur la conscience de son frere. + +"Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas a Suzanne, a cause de +cette paienne, il le fera encore mieux quand il saura, grace a nous, +combien elle en etait indigne." + +Suzanne n'avait pas, a beaucoup pres, l'ame aussi noire que sa soeur; +mais, habituee a trembler devant elle, elle n'avait que des remords +tardifs ou des reactions avortees. Arsene etait bien loin de soupconner +la bassesse calculee des intentions de Louise. Il attribua son affreuse +perfidie envers Marthe a une de ces haines de femme fondees sur le +prejuge, l'intolerance religieuse et l'esprit de domination refoule +jusqu'a la vengeance. Il trouva bien une monstrueuse inconsequence entre +sa conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur farouche; +il attribua ces contradictions a l'ignorance, a une devotion mal +entendue. Il en fut attriste profondement; mais, plein de compassion et +de courage, il resolut d'ensevelir dans le secret de son ame le crime de +cette soeur altiere et cruelle. Il se promit de la convertir peu a peu +a des sentiments plus vrais et plus nobles; et de ne lui faire de +reproches que le jour ou elle serait capable de comprendre sa faute et +de la reparer. Par la suite il disait a Eugenie, informee malgre sa +discretion de ce qui s'etait passe entre sa soeur et lui: + +"Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal qu'elle m'avait +fait, vous l'auriez tous haie et meprisee; vous eussiez dit: C'est un +monstre! Et comme la perte de l'estime des honnetes gens est le plus +grand malheur qui puisse arriver, ma soeur m'a cause dans ce moment-la +tant de pitie, que je n'ai presque pas eu de colere." + +Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu'elle prit pour +un redoublement d'affection. + +"Si vous desirez rester ici et que ce soit dans vos interets, leur +dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai de l'ouvrage, et je +vous soutiendrai en attendant. Nous ne sommes pas assez _fortunes_ pour +avoir des logements separes; je demeurerai avec vous. Voila qui est +convenu jusqu'a nouvel ordre. + +--Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? demanda Louison. + +--Cela veut dire jusqu'a ce que vous puissiez vous passer de moi, +repondit-il; car ma vie n'est pas assuree contre la mort comme une +maison contre l'incendie. Avisez donc peu a peu aux moyens de vous +rendre independantes, soit par d'honnetes mariages, soit en vous +faisant, par votre intelligence et votre activite, une bonne clientele. + +--Sois sur, dit Louison un peu deconcertee, en affectant de la fierte, +que nous ne resterons pas a ta charge sans rien faire; nous voulons au +contraire te debarrasser de nous le plus tot possible. + +--Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsene, qui craignit de l'avoir +blessee. Tant que je serai vivant, tout ce qui est a moi est a vous; +mais, je vous l'ai dit, je ne suis pas immortel, et il faut songer... + +--Mais quelles idees a-t-il donc aujourd'hui! s'ecria Louison en se +retournant avec effroi vers Suzanne; ne dirait-on pas qu'il veut se +faire perir? Ah ca, mon frere, est-ce que le chagrin te prend? Est-ce +que tu vas te faire de la peine pour cette... + +--Je vous defends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe! +dit Arsene avec une expression qui fit palir les deux soeurs. Je vous +defends de jamais me parler d'elle, meme indirectement, soit en bien, +soit en mal, entendez-vous? La premiere fois que cela vous arrivera, +vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous etes averties. + +--Il suffit, dit Louison terrassee, on s'y conformera. Mais ce n'est +pas vous parler d'elle, Paul, que de vous conjurer de ne pas avoir de +chagrin. + +--Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la meme energie, et je ne +veux pas non plus qu'on m'interroge. J'ai parle de mort tout a l'heure, +et je dois vous dire que je ne suis pas homme a me suicider. Je ne suis +pas un lache; mais le temps est a la guerre, et je ne dis pas qu'une +revolution se declarant, je n'y prendrais point part comme j'ai deja +fait l'annee derniere. Ainsi, habituez-vous a l'idee de vous suffire +un jour a vous-memes, comme d'honnetes artisanes doivent et peuvent le +faire. Je vais a mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; car +dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. Mais je vous defends d'en +demander ou d'en accepter d'Eugenie." + +"Vois-tu, dit Louison a sa soeur des qu'il fut sorti, tout a reussi +comme je le voulais. Il deteste aussi Eugenie a present. Il croit que +c'est elle qui a perdu Marthe." + +Suzanne baissa la tete avec embarras, puis elle dit: "Il a le coeur bien +gros; il ne pense qu'a mourir. + +--Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; tu verras que +bientot il n'y pensera plus. Arsene est fier; il ne voudra pas se faire +de la peine pour une fille qui se moque de lui avec un autre, et tu +verras aussi qu'il sera le premier a nous en parler, et a etre content +quand nous dirons du mal d'elle. + +--C'est egal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne. + +--Oh! toi, _une sans coeur_, une sotte qui aurait tout supporte de la +part de Marton sans rien dire! Tu as trop d'indulgence, Suzon. Si tu +avais des principes, tu saurais qu'il ne faut pas etre trop bonne pour +les femmes sans moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin +ou mon frere te reprochera aussi ton indifference sur ce chapitre-la. + +--C'est egal, je te repete, dit Suzanne, que je ne me hasarderai jamais +a lui dire un mot contre Marthe, quand meme il aurait l'air de m'y +encourager. Je suis bien sure qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en, +puisque tu te crois si fine!" + +La journee se passa en querelles, comme a l'ordinaire. Neanmoins, +lorsque Arsene rentra, il trouva sa chambre bien rangee, tout son linge +raccommode, ses effets nettoyes, plies, et les legumes du souper cuits +et servis proprement. Louison lui fit sonner tres-haut tous ces bons +offices, et l'accabla de prevenances importunes, qu'il subit sans +impatience. Elle s'efforca de l'egayer, mais elle ne put lui arracher +un sourire; a peine eut-il avale quelques bouchees, qu'il sortit sans +repondre aux questions qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain, +le surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant d'esprit +et de zele, qu'il sut en peu de temps leur procurer de l'ouvrage, et il +mit toujours a leur disposition, pour l'entretien de tous trois, les +deux tiers de l'argent qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre +tiers, et elles n'en connurent jamais la destination. En vain Louison +chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous les carreaux de +sa chambre, pour voir s'il ne se faisait pas une bourse particuliere, +elle ne trouva rien; en vain hasarda-t-elle d'adroites questions, elle +n'obtint pas de reponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet +argent invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle disait utiles +au menage, il fit la sourde oreille, ne les laissa manquer d'aucune +chose necessaire a leur entretien, mais se refusa constamment la moindre +superfluite personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui, +comptant pour rien de disposer de la majeure partie du bien de son +frere, se creusait la cervelle pour arriver a la conquete du reste. Il +lui semblait qu'Arsene commettait une injustice, presque un vol, en se +reservant quelques ecus pour un usage mysterieux. Elle n'en dormait +pas; et, si elle l'eut ose, elle eut manifeste le depit qu'elle en +ressentait; mais avec sa douceur impassible et son silence glace, Arsene +la tenait sous une domination qu'elle n'avait pas prevue si austere. Il +fallut pourtant s'y soumettre, renoncer a connaitre le fond de ce coeur +qui s'etait ferme pour jamais, et a surprendre une pensee sur ce visage +qui s'etait petrifie. + +J'ai dit ces details de son interieur, quoique je n'y aie point penetre +a cette epoque; mais tout ce qui tient aux personnes dont je raconte +ici l'histoire m'a ete peu a peu devoile par elles-memes avec tant de +precision, que je puis les suivre dans les circonstances de leur vie ou +je n'ai pris aucune part, avec la meme fidelite que je ferai quant a +celles ou j'ai assiste personnellement. + +Le depart des deux soeurs fut pour nous un veritable soulagement; mais +le mystere et la promptitude qu'Arsene avait mis a effectuer cette +separation furent longtemps inexplicables pour nous. Nous pensames +d'abord qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en otait +courageusement l'occasion et le pretexte. Mais il revint nous voir comme +a l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda l'adresse de ses soeurs, il +eluda ses questions, et finit par lui dire qu'elles etaient placees chez +une maitresse couturiere a Versailles. Je savais le contraire, parce +que je les rencontrais quelquefois dans les alentours de la maison de +commerce ou Arsene etait occupe; leur affectation a m'eviter me faisait +pressentir et respecter la volonte d'Arsene. Il fut impossible a Eugenie +d'avoir le mot de cette enigme; elle ne put meme pas amener Arsene a une +nouvelle explication sur ses sentiments secrets et sur ses resolutions a +l'egard de Marthe. Effrayee du calme qu'il montrait, et craignant qu'il +ne conservat un reste d'esperance trompeuse, elle essayait souvent de le +desabuser; mais il coupait court a tout entretien de ce genre, en lui +disant a la hate: "Je sais bien! je sais bien! inutile d'en parler." + +Du reste, pas un mot, pas un regard qui put faire soupconner a Marthe +qu'elle etait l'objet d'une passion ardente et profonde. Il joua si bien +son role qu'elle se persuada n'avoir jamais ete qu'une amie a ses yeux; +et nous-memes nous commencames a croire qu'il avait triomphe de son +amour et qu'il etait gueri. + +Eugenie, qui prevoyait la confusion et le chagrin de Marthe lorsqu'elle +apprendrait les services d'argent qu'il lui avait rendus a son insu, le +forca de reprendre celui qu'il avait apporte en dernier lieu. Desormais +elle voulut rester chargee exclusivement de son amie, et cette charge +etait bien legere. Marthe etait d'une sobriete excessive; elle etait +vetue avec une simplicite modeste, et elle aidait assidument Eugenie +dans son travail. La seule trace des bienfaits d'Arsene que nous +n'eussions pas fait disparaitre, de peur d'affliger trop cet excellent +jeune homme, c'etait un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et +qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, d'une table, +d'une commode en noyer, et d'une petite toilette qu'il avait choisie +lui-meme, helas! avec tant d'amour! Nous faisions accroire a Marthe que +ces meubles etaient a nous, et que nous les lui pretions. Elle agreait +nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous eussions ete +heureux de les lui faire agreer toute notre vie; mais il n'en devait pas +etre ainsi. Un mauvais genie planait sur la destinee de Marthe: c'etait +Horace. + +Apres la declaration formelle d'Eugenie, il s'etait attendu a une lutte +avec Arsene. Il etait fort humilie d'avoir un semblable rival; et +cependant, comme il le savait tres-fin, tres-hardi, tres-estime de nous +tous, et de Marthe la premiere, c'en etait assez pour qu'il acceptat +cette lutte. Quelques jours auparavant, il eut abandonne la partie +plutot que de commettre son esprit elegant et cultive avec la malice un +peu crue et un peu rustique du Masaccio; mais a ce moment-la, son amour +etait arrive a un paroxysme febrile, et il n'eut pas rougi de disputer +l'objet de ses desirs a M. Poisson lui-meme. + +A la grande surprise de tous, Paul Arsene parut calme jusqu'a +l'indifference, et Horace pensa qu'Eugenie avait beaucoup exagere son +amour. Mais lorsqu'il sut que Paul n'ignorait plus le sien, et lorsque +je lui eus raconte dans quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce +courageux jeune homme, il commenca a s'inquieter de sa perseverance a +reparaitre devant lui, et de l'espece de tranquillite triomphante qu'il +semblait jouer pour le braver. Sa jalousie s'alluma; les plus etranges +soupcons s'eveillerent dans son esprit, et il les laissa paraitre. +Marthe n'y comprit rien d'abord: sa conscience etait trop pure pour +qu'elle put s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens pour elle. +Le sombre depit d'Horace la troubla sans l'eclairer. Eugenie eut la +delicatesse de ne pas se meler de ce qui se passait entre eux, mais elle +espera qu'en s'apercevant de l'outrage qui lui etait fait, Marthe se +releverait fiere et blessee. + +Dans ses acces de jalousie, Horace me pria, par depit, de le conduire +chez madame de Chailly. Il y retourna deux ou trois fois, et affecta +de trouver la vicomtesse de plus en plus adorable. Ce furent autant de +blessures dans le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un +serpent fraichement coupe par morceaux, qui trouve en soi la force de se +rapprocher et de se reunir. Aux tristesses, aux insomnies, aux querelles +vives et ameres, succederent les raccommodements pleins d'exaltation et +d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments de ne se jamais +quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages et mele de beaucoup de larmes; +mais ce fut un bonheur plein d'intensite et rendu plus vif par les +reactions. + +Un jour qu'Horace avait voulu railler et denigrer Arsene eu son absence, +et que Marthe le defendait avec chaleur, il prit son chapeau, comme +il faisait dans ses emportements, et partit sans dire mot a personne. +Marthe savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait +pardon de ses torts; mais elle etait de ces ames tendres et passionnees +qui ne savent pas attendre fierement la fin d'une crise douloureuse. +Elle se leva, jeta son chale sur ses epaules, et s'elanca vers la porte. + +"Que faites-vous donc? lui dit Eugenie. + +--Vous le voyez, repondit Marthe hors d'elle-meme, je cours apres lui. + +--Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez pas de semblables +injustices, vous vous en repentirez. + +--Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que moi, il faut que +je l'apaise. + +--Il reviendra de lui-meme, laissez-lui-en du moins le merite. + +--Il reviendra demain! + +--Eh bien! oui, demain, certainement. + +--Demain, Eugenie? Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre jusqu'a +demain! Passer toute la nuit avec la fievre, avec le coeur gonfle, avec +une insomnie qui compte les heures, les minutes, avec cette horrible +pensee impossible a chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci plus affreuse +encore: il n'est pas bon, il n'est pas genereux, je ne devrais pas +l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez pas cela, vous. + +--Mon Dieu, s'ecria Eugenie, vous comprenez que vous avez tort de +l'aimer, et quand il vous vient une lueur de raison, vous etes +impatiente de la perdre. + +--Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car cette clarte est la +plus intolerable souffrance qu'il y ait au monde." Et, se degageant +des bras d'Eugenie, elle s'elanca dans l'escalier et disparut comme un +eclair. + +Eugenie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer les regards sur +elle et d'occasionner un scandale dans la maison. Elle espera qu'au bas +de l'escalier ces amants insenses se rencontreraient, et qu'au bout +de quelques instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace, +furieux, marchait avec une rapidite extreme. Marthe le voyait a dix pas; +elle n'osait pas l'appeler sur le quai, elle n'avait pas la force de +courir. A chaque pas, elle se sentait prete a defaillir; elle le +voyait frapper de sa canne sur le parapet, dans un mouvement de rage +irrefrenable. Elle se remettait a le suivre, ne songeant plus a sa +souffrance personnelle, mais a celle de son amant. Il renversa deux ou +trois passants, en fit crier et jurer une demi-douzaine en les heurtant, +monta la rue de La Harpe, et arriva a l'hotel de Narbonne, ou il +demeurait, sans s'apercevoir que Marthe etait sur ses traces et avait +failli dix fois le joindre. Au moment ou il prenait sa clef et son +bougeoir des mains de la portiere, il vit le visage renfrogne de +celle-ci regarder par-dessus son epaule: + +"Ou allez-vous donc, Mam'selle?" dit-elle d'une voix courroucee a une +personne qui s'appretait a monter l'escalier sans rien lui dire. + +Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans gants, et pale +comme la mort. Il la saisit dans ses bras, l'enleva a demi, et lui +jetant un chale sur la tete, comme un voile pour la soustraire aux +regards, il l'entraina dans l'escalier, et la conduisit legerement +jusqu'a sa chambre. La, il se jeta a ses pieds. Ce fut toute +l'explication. Le sujet meme de la querelle fut oublie dans ce premier +instant.--Oh! que je suis heureux, s'ecria-t-il dans un delire d'amour; +te voila, tu es avec moi, nous sommes seuls! Pour la premiere fois de la +vie, je suis seul avec toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur? + +--Laisse-moi partir, dit Marthe effrayee; Eugenie m'a peut-etre suivie, +peut-etre Arsene. Mon Dieu! est-ce un reve! J'ai vu quelque part, en +te suivant, la figure d'Arsene, je ne sais ou. Non, je n'en suis pas +sure... peut-etre!... C'est egal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours! +Allons-nous-en, reconduis-moi. + +--Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore un instant! Si +Eugenie vient, je ne reponds pas; si Arsene vient, je le tue. Reste +ainsi, reste encore un instant! + +Cependant Eugenie seule, inquiete, epouvantee, comptait les minutes, +allait du palier a la fenetre, et ne voyait pas revenir Marthe. Enfin +elle entend monter l'escalier. C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas +d'un homme. + +Elle se rejouit de la pensee que c'etait moi, et qu'elle allait pouvoir +m'envoyer a la recherche de Marthe. Elle courut au-devant de moi; mais +au lieu de moi, c'etait Arsene. + +"Ou donc est Marthe? dit-il d'une voix eteinte. + +--Elle est sortie pour un instant, dit Eugenie, troublee; elle va +rentrer tout de suite. + +--Sortie toute seule a la nuit? dit Arsene; vous l'avez laissee sortir +ainsi? + +--Elle va rentrer avec Theophile, dit Eugenie, eperdue. + +--Non! non! elle ne rentrera pas avec Theophile, dit Arsene en se +laissant tomber sur une chaise. Ne vous donnez pas la peine de me +tromper, Eugenie; elle ne rentrera pas meme avec Horace. Elle rentrera +seule, elle rentrera desesperee. + +--Vous l'avez donc vue? + +--Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du cote de la rue de la +Harpe. + +--Et Horace n'etait pas avec elle? + +--Je n'ai vu qu'elle. + +--Et vous ne l'avez pas suivie? + +--Non; mais je vais l'attendre," dit-il. Et il se leva precipitamment. + +"Mais pourquoi n'avez-vous pas couru apres elle? dit Eugenie; pourquoi +etes-vous venu ici? + +--Ah! je ne sais plus, dit Arsene d'un air egare. J'avais une idee, +pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais vous demander, Eugenie, si +c'etait la premiere fois qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec +lui?... Dites, est-ce la premiere fois? + +--Oui, c'est la premiere fois, dit Eugenie. Marthe est encore pure, j'en +fais le serment. Pourquoi, mon Dieu, n'avoir pas couru apres elle? + +--Oh! il est peut-etre temps encore de tuer ce miserable! s'ecria Arsene +avec fureur." Et, bondissant comme un chat sauvage, il s'elanca dehors. + +Eugenie comprit les suites funestes que pouvait avoir une telle +aventure. Epouvantee, elle se mit a courir aussi apres Arsene. +Heureusement je montais l'escalier, et je les arretai tous deux. + +"Ou allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees figures +bouleversees? + +--Retenez-le, suivez-le, me dit a la hate Eugenie, en voyant qu'Arsene +m'echappait deja. Marthe est partie avec Horace, et Paul va faire +quelque malheur; allez!" + +Je courus a mon tour apres le Masaccio, et je le rejoignis. Je m'emparai +de son bras, mais sans pouvoir le retenir, quoique je fusse beaucoup +plus grand et plus musculeux que lui. La colere avait tellement decuple +ses forces qu'il m'entrainait comme il eut fait d'un enfant. + +J'appris par ses exclamations entrecoupees ce qui s'etait passe, et je +vis l'imprudence qu'Eugenie avait commise. La reparer par un mensonge +etait le seul moyen qui me restat pour empecher un evenement tragique. + +"Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit la premiere fois +qu'ils sortent ensemble? c'est au moins la dixieme." + +Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. Il s'arreta court, +et me regarda d'un air sombre. + +"Etes-vous bien sur de ce que vous dites? me demanda-t-il d'une voix +dechirante. + +--J'en suis certain..Elle est sa maitresse depuis plus d'un mois. + +--Eugenie m'a donc trompe? + +--Non, mais on trompe Eugenie. + +--Sa maitresse! Il ne veut donc pas l'epouser, l'infame! + +--Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'a le calmer et a +l'eloigner; Horace est un homme d'honneur et ce que Marthe voudra, il le +voudra aussi. + +--Vous etes sur qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi cela sur le +votre." + +A force d'assurances evasives et de reponses indirectes, je reussis a +lui rendre la raison. Il me remercia du bien que je lui faisais, et il +me quitta, en me jurant qu'il allait rentrer aussitot chez lui. + +Des que je l'eus vu prendre cette direction, je courus a l'hotel de +Narbonne; je m'informai d'Horace. "Il est la-haut enferme avec une +demoiselle ou une dame, repondit la portiere, enfin avec ce que vous +voudrez. Mais je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait +du scandale ici." + +Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les _arguments +irresistibles_ de Figaro. Elle m'expliqua que la dame etait jolie, +qu'elle avait de longs cheveux noirs et un chale ecarlate. Je redoublai +mes arguments, et j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit, +et qu'elle laisserait repartir la fugitive, a quelque heure que ce fut +de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire part a personne +de ce qu'elle avait vu. + +Quand je fus tranquille a cet egard, je revins rassurer Eugenie. Je ne +pus me defendre de rire un peu de sa consternation. Arsene mis a la +raison et hors de cause, le denouement un peu brusque, mais inevitable, +des amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant et moins +sombre que ne le voulait voir ma genereuse amie. Elle me gronda beaucoup +de ce qu'elle appelait ma legerete. + +"Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle me fait l'effet +d'etre condamnee a mort; et a present je ne ris pas plus que je ne +ferais si je la voyais monter a l'echafaud." + +Nous attendimes une partie de la nuit. Marthe ne rentra pas. Le sommeil +finit par triompher de notre sollicitude. + +A l'aube naissante, la porte de l'hotel de Narbonne s'ouvrit et se +referma plus doucement encore apres avoir laisse passer une femme qui +couvrait sa tete d'un chale rouge. Elle etait seule, et fit quelques +pas rapidement pour s'eloigner. Mais bientot elle s'arreta, faible et +brisee, au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber. Cette +femme, c'etait Marthe. + +Un homme la recut dans ses bras: c'etait Arsene. + +"Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement accompagnee! + +--Je le lui ai defendu, dit Marthe d'une voix mourante; j'ai craint +d'etre rencontree avec lui, et puis je n'ai pas voulu qu'il me revit +au jour! Je voudrais ne le revoir jamais! Mais que fais-tu ici a cette +heure, Paul? + +--Je n'ai pu dormir, repondit-il, et je suis venu vous attendre pour +vous ramener; quelque chose m'avait dit que vous sortiriez de chez lui +seule et desesperee." + + + +XVI. + +Marthe etait si confuse et si eperdue qu'elle ne voulait plus rentrer. + +"Conduisez-moi aupres de vos soeurs, disait-elle a Arsene; elles, du +moins, ne sauront pas ou j'ai passe la nuit. + +--Vous n'avez pas d'amie plus fidele et plus devouee qu'Eugenie, +repondit Arsene; n'aggravez pas votre position par une plus longue +absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous +reponds qu'elle ne vous adressera pas un reproche." + +Il la reconduisit jusqu'a la porte de sa chambre. Elle voulut s'y +enfermer seule et y pleurer a son aise avant de nous revoir; mais au +moment de quitter Arsene, avec qui elle avait epanche son coeur comme +s'il n'eut ete que son frere, elle se ressouvint tout a coup qu'il avait +pour elle un amour moins calme: elle l'avait oublie, habituee qu'elle +etait a compter sur un devouement aveugle de sa part. + +"Eh bien, Arsene, lui dit-elle avec un accent profond; regrettes-tu +maintenant de ne m'avoir pas epousee? + +--Je le regretterai toute ma vie, repondit-il. + +--Ne me parle pas ainsi, Arsene, dit-elle; tu me dechires. Oh! que ne +puis-je t'aimer comme tu le desires et comme tu le merites! Mais Dieu me +hait et me maudit!" + +Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillee sur son lit, et pleura +amerement. Eugenie, qui l'entendait sangloter a travers la cloison, +frappa vainement a sa porte; elle ne repondit pas. Inquiete, et +craignant qu'elle ne fut en proie a ces convulsions nerveuses auxquelles +elle etait sujette, Eugenie prit plusieurs clefs, les essaya dans la +serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'elanca aupres d'elle. Elle la +trouva la face enfoncee dans son traversin, et les mains crispees dans +ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes. + +"Marthe, lui dit Eugenie en la pressant sur son sein, pourquoi donc +cette douleur? Est-ce du regret pour le passe, est-ce la crainte de +l'avenir? Tu as dispose de toi, tu etais libre, personne n'a le droit +de t'humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir a moi, qui t'ai +attendue avec tant d'inquietude et qui te retrouve toujours avec tant de +joie? + +--Chere Eugenie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la honte et des +remords, repondit Marthe en l'embrassant. Je n'ai pas dispose de moi +dans la liberte de ma conscience et dans le calme de ma volonte. J'ai +cede a des transports que je ne partageais pas, glacee que j'etais par +le souvenir des injures recentes et par l'apprehension de nouveaux +outrages. Eugenie! Eugenie! il ne m'aime pas; j'ai le profond sentiment +de mon malheur! Il a de la passion sans amour, de l'enthousiasme sans +estime, de l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit +point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un amour serieux, +et incapable de le partager. + +--C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-meme! s'ecria +Eugenie. + +--Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma destinee miserable. +Lui, qui n'a point encore aime, lui dont le coeur est aussi vierge que +les levres, il meritait de rencontrer une femme aussi pure que lui. + +--C'est pour cela, dit Eugenie en haussant les epaules, qu'il s'etait +epris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants a la fois! + +--Cette femme-la du moins, repliqua Marthe, a pour elle l'intelligence, +une brillante education, et toutes les seductions de la naissance, des +belles manieres et du luxe. Moi, je suis obscure, bornee, ignorante; +je sais a peine lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien +exprimer, je n'ai pas une idee a moi, je ne pourrai en aucun moment +dominer le coeur et l'esprit d'un homme comme lui! Oh! il me l'a bien +fait sentir, il me l'a bien dit cette nuit dans l'emportement de nos +querelles, et a present je vois que j'etais folle de me plaindre de lui. +C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passee que je dois +maudire. + +--Eh quoi! en etes-vous la? dit Eugenie consternee. Il a deja fait le +maitre et le superieur a ce point? J'aurais pense que, du moins, pendant +la premiere ivresse, il se serait oublie un peu lui-meme, pour ne +voir et n'admirer que vous; et, au lieu d'etre a vos pieds pour vous +remercier de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle que nous +donnons quand nous ouvrons nos bras et notre ame sans reserve, deja +il s'est leve en dominateur misericordieux, pour vous honorer de son +indulgence et de son pardon! En verite, Marthe, tu as raison d'etre +honteuse: car tu es bien humiliee... + +--Ne dis pas cela, Eugenie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance, +ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces +choses si cruelles! Non, il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il +n'y songeait pas. Il souffrait tant lui-meme! Il n'avait qu'une pensee, +celle de se debarrasser de soupcons qui le torturaient; et lorsqu'il +m'accusait, c'etait pour etre rassure par mes reponses. Mais moi, je +n'avais pas la force de le faire. J'etais si effrayee de voir ce noble +orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient +tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me sentais si +peu de chose pour repondre a tout cela! J'etais accablee, et il prenait +tout a coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour +de quelque mauvais sentiment. "Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas +heureuse dans mes bras! Tu es sombre, preoccupee; tu penses donc a un +autre?" Alors il s'imaginait que j'avais des rapports secrets avec Paul +Arsene, et il me suppliait de le chasser d'ici, et de ne jamais le +revoir. J'y aurais consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il +eut persiste a me le demander avec tendresse. Mais, des mon premier +mouvement d'hesitation, il me laissait voir un depit et une aigreur qui +me rendaient la force de lui resister; car, moi aussi, je prenais du +depit, je devenais amere. Et nous nous sommes dit des choses bien dures, +qui me sont restees sur le coeur comme une montagne! + +--Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit Eugenie; mais tu +te trompes quand tu t'imagines que c'est a cause de toi et de ton passe. +Le mal ne vient que de son orgueil a lui, et d'un fonds d'egoisme que tu +vas encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait pour aimer +ne se demande pas si l'objet de son amour est digne de lui. Du moment +qu'il aime, il n'examine plus le passe; il jouit du present, et il croit +a l'avenir. Si sa raison lui dit qu'il y a dans ce passe quelque chose a +pardonner, il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire sonner sa +generosite comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple, +si naturel a celui qui aime! Arsene t'a-t-il jamais accusee, lui? Ne +t'a-t-il pas toujours defendue contre toi-meme, comme il t'aurait +defendue contre le monde entier? + +--Je douterais meme d'Arsene, dit Marthe en soupirant. Je crois qu'en +amour on est humble et genereux tant qu'on est repousse; mais le bonheur +rend exigeant et cruel. Voila ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces +heures de la nuit que nous avons passees ensemble, il y avait une +alternative continuelle de douceur et de fierte entre nous. Quand je me +revoltais contre lui, il etait a mes pieds pour me calmer; mais, a peine +m'avait-il amenee a m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau. +Ah! je crois que l'amour rend mechant! + +--Oui, l'amour des mechants," repliqua Eugenie en secouant tristement la +tete. + +Eugenie etait injuste; elle ne voyait pas la verite mieux que Marthe. +Toutes deux se trompaient, chacune a sa maniere. Horace n'etait ni aussi +respectable ni aussi mechant qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le +rendait volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant d'autres, +que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait +mepriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son coeur +n'etait ni froid ni deprave. Il aimait certainement beaucoup; seulement, +l'education morale de l'amour lui ayant manque, ainsi qu'a tous les +hommes, comme il n'etait pas du petit nombre de ceux dont le devouement +naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre +bonheur, et, si je puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-meme. + +Il vint dans la journee; et, au lieu d'etre confus devant nous, il se +presenta d'un air de triomphe que je trouvai moi-meme d'assez mauvais +gout. Il s'attendait a des plaisanteries de ma part, et il s'etait +prepare a les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de +lui faire des reproches. + +"Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon cabinet, que tu aurais +pu avoir avec Marthe des entrevues secretes qui ne l'eussent pas +compromise. Cette nuit passee dehors sans preparation, sans pretexte, +pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison." + +Horace recut fort mal cette observation. + +--J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage pour elle, +lorsque tu vis publiquement avec Eugenie! + +--C'est pour cela qu'Eugenie est respectee de tout ce qui m'entoure, +repondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, ma maitresse, ma femme, si +l'on veut. De quelque facon qu'on envisage notre union, elle est absolue +et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable a tous ceux +qui m'aiment, et d'entourer Eugenie d'assez d'amis devoues pour que le +cri de l'intolerance n'arrive pas jusqu'a ses oreilles. Mais je n'ai pas +leve le voile qui couvrait nos secretes amours avant de m'etre assure +par la reflexion et l'experience de la solidite de notre affection +mutuelle. Apres une premiere nuit d'enivrement, je n'ai pas presente +Eugenie a mes camarades en leur disant: "Voici ma maitresse, +respectez-la a cause de moi." J'ai cache mon bonheur jusqu'a ce que +j'aie pu leur dire avec confiance et loyaute: "Voici ma femme, elle est +respectable par elle-meme." + +--Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur. +Je dirai a tout le monde: "Voici mon amante, je veux qu'on la respecte. +Je contraindrai les recalcitrants a se prosterner, s'il me plait, devant +la femme que j'ai choisie." + +--Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des +antiques _pourfendeurs_ de la chevalerie. Au temps ou nous vivons, les +hommes ne se craignent pas entre eux; et on ne respectera votre amante, +comme vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-meme. + +--Mais vous etes singulier, Theophile! En quoi donc ai-je outrage celle +que j'aime? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l'y ai retenue +une heure ou deux de plus qu'il ne convenait d'apres votre code des +convenances. Vraiment, j'ignorais que la vertu et la reputation d'une +femme fussent reglees comme le pouvoir des recors, d'apres le lever et +le coucher du soleil. + +--Ce sont la de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une +journee aussi solennelle que celle-ci devrait l'etre dans l'histoire de +vos amours. Si Marthe en prenait aussi legerement son parti, j'aurais +peu d'estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, a ce qu'il me +parait, car elle n'a pas cesse de pleurer depuis ce matin. Je ne vous +demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous pas la lui +demander avec un visage moins riant et des manieres moins degagees? + +--Ecoutez, Theophile, dit Horace en reprenant son serieux, je vais vous +parler franchement, puisque vous m'y contraignez. L'amitie que j'ai pour +vous me defendait de provoquer une explication que votre severite envers +moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et +que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter comme tel, ce n'est pas +un droit que vous avez acquis irrevocablement et que je ne puisse pas +vous oter quand bon me semblera. Je vous declare donc aujourd'hui que +je suis las, extremement las, de l'espece de guerre qu'Eugenie et vous +faites, au nom de M. Paul Arsene, a mes amours avec Marthe. Je n'agis +pas aussi legerement que vous le croyez en mettant de cote toute feinte +et toute retenue a cet egard. Il est bon que vous sachiez tous, vous +et vos amis, que Marthe est ma maitresse et non celle d'un autre. +Il importe a ma dignite, a mon honneur, de n'etre pas admis ici en +surnumeraire, mais d'etre bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour +tout le monde et pour moi-meme, l'amant, le seul amant, c'est-a-dire le +maitre de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grace au singulier +role que vous me faites jouer, grace aux pretentions obstinees de M. +Paul Arsene, grace a la protection peu deguisee que lui accorde Eugenie +(grace a votre neutralite, Theophile), grace a l'amitie equivoque qui +regne entre Marthe et lui, grace enfin a mes propres soupcons, qui me +font cruellement souffrir, je ne sais plus ou j'en suis, ni ce que je +suis ici, j'ai resolu de savoir enfin a quoi m'en tenir, et de bien +dessiner ma position. C'est pour cela que je me presente ici ce matin, +la tete levee, et que je viens vous dire a tous, sans tergiversation +et sans ambiguite: "Marthe a passe cette nuit dans mes bras, et si +quelqu'un le trouve mauvais, je suis pret a connaitre de ses droits, et +a lui ceder les miens, s'ils ne sont pas les mieux fondes." + +--Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle est votre pensee +ce matin, a la bonne heure, je l'accepte; mais si c'etait celle que vous +aviez hier soir en retenant Marthe aupres de vous pour la compromettre, +c'est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le +paraissez, et je vois la plus de politique que de passion. + +--La passion n'exclut point une certaine diplomatie, repondit-il en +souriant. Vous savez bien, Theophile, que j'ai commence ma vie par la +politique. Si je deviens homme de sentiment, j'espere qu'il me restera +pourtant quelque chose de l'homme de reflexion. Mais rassurez-vous, et +ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu'hier soir j'ai ete fort +peu diplomate, que je n'ai pense a rien, et que j'ai cede a l'ivresse du +moment. Mais ce matin, en me resumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un +sot repentir je devais avoir le contentement et l'energie d'un amant +heureux. + +--Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre +contenance n'expriment pas autre chose que ce que vous eprouvez; car, en +ce moment, vous avez, malgre vous, l'air d'un fat." + +J'etais irrite en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant qu'il +avait ce jour-la, et que, pour toute l'affection que je lui portais, +j'eusse voulu lui oter. Je craignais que Marthe n'en fut blessee; +mais la pauvre femme n'avait plus cette force de reaction. Elle fut +intimidee, abattue et comme saisie d'un frisson convulsif a son +approche. Il la rassura par des manieres plus douces et plus tendres; +mais il y eut entre eux une gene extreme. Horace desirait d'etre seul +avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment de honte, n'osait plus +nous quitter pour lui accorder un tete-a-tete. Il espera quelques +instants qu'elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers +pretextes, qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugenie craignait de +paraitre affectee en leur cedant la place, et sur ces entrefaites Paul +Arsene arriva. + +Malgre tout l'empire que ce dernier exercait sur lui-meme, et quoiqu'il +se fut bien prepare a la possibilite de rencontrer Horace, il ne put +dissimuler tout a fait l'espece d'horreur qu'il lui inspirait. Horace +vit l'alteration soudaine de son visage pali et affaisse deja par les +angoisses de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable, +il leva fierement la tete, et lui tendit la main de l'air d'un souverain +a un vassal qui lui rend hommage. Arsene, dans sa genereuse candeur, ne +comprit pas ce mouvement, et, l'attribuant a un sentiment tout oppose, +il saisit et pressa energiquement la main de son rival, avec un regard +de douleur et de franchise qui semblait dire: "Vous me promettez de la +rendre heureuse, je vous en remercie." + +Cette muette explication lui suffit. Apres s'etre informe de la sante +de Marthe, et lui avoir serre la main aussi avec effusion, il echanges +quelques mots de causerie generale avec nous, et se retira au bout de +cinq minutes. + + + +XVII. + +Horace n'etait pas reellement jaloux d'Arsene au point d'etre inquiet +des sentiments de Marthe pour lui, mais il craignait qu'il n'y eut +entre eux, dans le passe, un engagement plus intime qu'elle ne voulait +l'avouer. Il pensait que, pour etre si fidelement devoue a une femme +qui vous sacrifie, il fallait conserver, ou une esperance, ou une +reconnaissance bien fondee; et ces deux suppositions l'offensaient +egalement. Depuis qu'Eugenie lui avait revele tout le devouement +d'Arsene, il avait pris encore plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait +naivement avoue, il etait blesse d'un parallele qui ne lui etait pas +avantageux dans l'esprit d'Eugenie, et qui lui deviendrait funeste dans +celui de Marthe, s'il devait etre continuellement sous ses yeux. Et puis +notre entourage voyait confusement ce qui se passait entre eux. Ceux qui +n'aimaient pas Horace se plaisaient a douter de son triomphe, du +moins ils affectaient devant lui de croire a celui d'Arsene. Ceux qui +l'aimaient blamaient Marthe de ne pas se prononcer ouvertement pour +lui en chassant son rival, et ils le faisaient sentir a Horace. +Enfin, d'autres jeunes gens qui, n'etant pour nous que de simples +connaissances, ne venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une +legerete un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces propos cruels +que l'on pese si peu et qui se repandent si vite. Obeissant a cette +jalousie non raisonnee que l'on eprouve pour tout homme heureux en +amour, ils rabaissaient Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace a +leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-la, qui avaient fait la cour a la +beaute du cafe Poisson, se vengeaient de n'avoir pas ete ecoutes, en +disant que ce n'etait pas une conquete si difficile et si glorieuse, +puisqu'elle ecoutait un hableur comme Horace. Quelques-uns meme disaient +qu'elle avait eu pour amant son premier garcon de cafe. Enfin, je ne +sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue assez grossiere, pour +emettre l'opinion qu'elle etait a la fois la maitresse d'Arsene, celle +d'Horace et la mienne. + +Ces calomnies n'arriverent pas alors jusqu'a moi; mais on eut +l'imprudence de les repeter a Horace. Il eut la faiblesse d'en etre +impressionne, et il ne songea bientot plus qu'a eblouir et terrasser ses +detracteurs par une demonstration irrecusable de son triomphe sur tous +ses rivaux vrais ou supposes. Il tourmenta Marthe si cruellement qu'il +lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille et pure qu'elle +menait aupres de nous. Il voulut qu'elle se montrat seule avec lui au +spectacle et a la promenade. Ces temerites affligeaient Eugenie, et +ne lui paraissaient que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce +qu'elle tentait pour empecher son amie de s'y preter poussait a bout +l'impatience et l'aigreur d'Horace. + +"Jusqu'a quand, disait-il a Marthe, resterez-vous sons l'empire de ce +chaperon incommode et hypocrite, qui se scandalise dans les autres de +tout ce qui lui semble personnellement legitime? Comment pouvez-vous +subir les admonestations pedantes de cette prude, qui n'est pas sans +vues interessees, j'en suis certain, et qui regarde comme l'amant +preferable celui qui peut donner a sa maitresse le plus de bien-etre et +de liberte? Si vous m'aimiez, vous la reduiriez promptement au silence, +et vous ne souffririez pas qu'elle m'accusat sans cesse aupres de vous. +Puis-je etre satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer dans +tous les secrets de notre amour? Puis-je etre tranquille lorsque je sais +que votre unique amie est mon ennemie juree, et qu'en mon absence elle +vous aigrit et vous met en garde contre moi?" + +Il exigea qu'elle eloignat tout a fait Paul Arsene, et il y eut dans +cette expulsion qu'il lui imposait quelque chose de bien particulier. Il +craignait beaucoup le ridicule qui s'attache aux jaloux, et l'idee que +le Masaccio pourrait se glorifier de lui avoir cause de l'inquietude +lui etait insupportable. Il voulut donc que Marthe agit comme de propos +delibere et sans paraitre subir aucune influence etrangere. Il rencontra +de sa part beaucoup d'opposition a cette exigence injuste et lache; mais +il l'y amena insensiblement par mille tracasseries impitoyables. Elle +n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle ne pouvait +plus lui sourire. Tout devenait crime entre eux: un regard, un mot, +lui etaient reproches amerement. Si Arsene, obeissant a une habitude +d'enfance, la tutoyait en causant, c'etait la preuve flagrante d'une +ancienne intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions tous +ensemble, elle acceptait le bras d'Arsene, Horace prenait un pretexte +ridicule, et nous quittait avec humeur, disant tout bas a Marthe qu'il +ne se souciait pas de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'etait +bien assez de succeder a un M. Poisson, sans partager encore avec son +laquais. Quand Marthe se revoltait contre ces persecutions iniques, il +la boudait durant des semaines entieres; et l'infortunee, ne pouvant +supporter son absence, allait le chercher, et lui demander pour ainsi +dire pardon des torts dont elle etait victime. Mais si elle offrait +alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, avant de le +renvoyer: + +"C'est cela, s'ecriait Horace, faites-moi passer pour un fou, pour un +tyran ou pour un sot, afin que M. Paul Arsene aille partout me railler +et me diffamer! Si vous agissez ainsi, vous me mettrez dans la necessite +de lui chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, en +plein cafe." + +Epuisee de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la main d'Arsene, et +la portant a ses levres: + +"Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me rendre un dernier +service, le plus penible de tous pour toi, et surtout pour moi. Tu vas +me dire un eternel adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas +et je ne veux pas te la dire. + +--C'est inutile, j'ai devine depuis longtemps, repondit Arsene. Comme tu +ne me disais rien, je pensais que mon devoir etait de rester tant que tu +semblerais desirer ma protection. Mais puisqu'au lieu de t'etre utile, +elle te nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est pour +toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin de moi, tu me +rappelleras. Tu n'auras qu'un mot a dire, un geste a faire, et je serai +a tes ordres. Tiens, Marthe, si tu veux, je passerai tous les jours sous +ta fenetre: tu n'as qu'a y attacher un mouchoir, un ruban, un signe +quelconque, le meme jour tu me verras accourir. Promets-moi Cela." + +[Illustration: Cette femme, c'etait Marthe.] + +Marthe le promit en pleurant; Arsene ne revint plus. Mais ce n'etait +pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. Un jour que, suivant sa +coutume, il avait emmene Marthe chez lui, nous l'attendimes en vain pour +souper, et nous recumes d'elle, le soir, le billet suivant: + +"Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai plus dans +votre maison. J'ai decouvert que je n'y devais pas mon bien-etre a votre +seule generosite, mais que Paul y avait longtemps contribue, et qu'il y +contribue encore, puisque tous les meubles que vous m'avez soi-disant +pretes lui appartiennent. Vous comprenez que, sachant cela, je n'en puis +plus profiter. D'ailleurs, le monde est si mechant qu'il calomnie les +affections les plus vertueuses. Je ne veux pas vous repeter les vils +propos dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser et en +m'arrachant avec douleur d'aupres de vous, ne vous parler que de mon +eternelle reconnaissance pour vos bontes envers moi, et de l'attachement +inalterable que vous porte a jamais. + +"Votre amie, MARTHE." + +"Voici encore une lachete d'Horace, s'ecria Eugenie indignee. Il lui a +revele un secret que j'avais confie a son honneur. + +--Ces sortes de choses echappent, malgre soi, dans l'emportement de la +colere, lui repondis-je; et c'est le resultat d'une querelle entre eux. + +--Marthe est perdue, reprit Eugenie, perdue a jamais! car elle +appartient sans reserve et sans retour a un mechant homme. + +--Non pas a un mechant homme, Eugenie, mais a quelque chose de plus +funeste pour elle, a un homme faible que la vanite gouverne." + +[Illustration: Voila bien du tapage, monsieur mon proprietaire.] + +J'etais outre aussi, et je me refroidis extremement pour Horace. Je +pressentais tous les maux qui allaient fondre sur Marthe, et je tentai +vainement de les detourner. Toutes nos demarches furent infructueuses. +Horace, prevoyant que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans la +lui disputer, avait change immediatement de domicile Il avait loue, dans +un autre quartier, une chambre ou il vivait avec Marthe, si cache, +qu'il nous fallut plus d'un mois pour les decouvrir. Quand nous y fumes +parvenus, il etait trop tard pour les faire changer de resolution et +d'habitudes. Nos representations ne servirent qu'a les irriter contre +nous. Horace exercait sur sa maitresse un tel empire, que desormais elle +nous retira toute sa confiance. Oubliant qu'elle nous avait longtemps +raconte tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire +desormais a son bonheur, et nous reprochait de lui supposer gratuitement +des souffrances dont son visage portait deja l'empreinte profonde. +Prevoyant bien qu'elle allait manquer, qu'elle manquait deja d'argent et +d'ouvrage, nous ne pumes lui faire accepter le plus leger service. Elle +repoussa meme nos offres avec une sorte de hauteur qu'elle ne nous avait +jamais temoignee. + +--Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsene ne fut encore +cache derriere le votre; et, quoique je sache combien votre conduite +envers moi a ete genereuse, je vous confesse que j'ai de la peine a vous +pardonner les trop justes mefiances que cet etat de choses a inspirees a +Horace contre moi. + +Eugenie poussa la constance de son devouement envers sa malheureuse +compagne jusqu'a l'heroisme; mais tout fut inutile. Horace la detestait +et indisposait Marthe contre elle; toutes ces avances furent recues avec +une froideur voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fumes blesses +et fatigues; et, voyant qu'on nous fuyait, nous evitames de devenir +importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, nous nous vimes a +peine trois fois; et au printemps, un jour que je rencontrai Horace, +je vis clairement qu'il affectait de ne pas me reconnaitre, afin de +se soustraire a un moment d'entretien. Nous nous regardames comme +definitivement brouilles, et j'en souffris beaucoup, Eugenie encore +davantage; elle ne pouvait prononcer le nom de Marthe sans que ses yeux +s'emplissent de larmes. + + + +XVIII. + +Horace avait pris, dans les romans ou il avait etudie la femme, des +idees si vagues et si diverses sur l'espece en general, qu'il jouait +avec Marthe comme un enfant ou comme un chat joue avec un objet inconnu +qui l'attire et l'effraie en meme temps. Apres les sombres et delirantes +figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination des +jeunes gens, l'element feminin du dix-huitieme siecle, _le Pompadour_, +comme on commencait a dire, arrivait dans sa primeur de resurrection, +et faisait passer dans nos reves des beautes plus piquantes et plus +dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette epoque, la +definition ingenieuse du _joli_, dans le gout, dans les arts, dans les +modes; il la donnait a tout propos, et toujours avec grace et avec +charme. L'ecole de Hugo avait embelli le _laid_, et le vengeait des +proscriptions pedantesques du _beau_ classique. L'ecole de Janin +ennoblissait le _maniere_ et lui rendait toutes ses seductions, trop +longtemps niees et outragees par le mepris un peu brutal de nos +souvenirs republicains. Sans qu'on y prenne garde, la litterature fait +de ces miracles. Elle ressuscite la poesie des epoques anterieures; et, +laissant dormir dans le passe tout ce qui fut pour les intelligences du +passe l'objet de justes critiques, elle nous apporte, comme un parfum +oublie, les richesses meconnues d'un gout qui n'est plus a discuter, +parce qu'il ne regne plus arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en +egoiste (_l'art pour l'art_), fait de la philosophie progressive sans le +savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les miseres du passe, pour +enregistrer, ainsi qu'en un musee, les monuments de la conquete. + +Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette +epoque si impressionnable deja, vivant plus de fiction que de realite, +regardait sa nouvelle maitresse a travers les differents types que ses +lectures lui avaient laisses dans la tete. Mais quoique ce fussent des +types charmants dans les poemes et dans les romans, ce n'etaient point +des types vrais et vivants dans la realite presente. C'etaient des +fantomes du passe, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour +epigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare: _Perfide comme +l'onde_; et quand il tracait des formes plus pures et plus ideales, +habitue a voir dans les femmes de tous les temps les dangereuses _filles +d'Eve_, il flottait entre un coloris frais et candide et des teintes +sombres et changeantes qui temoignaient de sa propre irresolution. Ce +poete enfant avait une immense influence sur le cerveau d'Horace. Quand +celui-ci venait de lire _Portia_ ou _la Camargo_, il voulait que la +pauvre Marthe fut l'une ou l'autre. Le lendemain, apres un feuilleton +de Janin, il fallait qu'elle devint a ses yeux une elegante et coquette +patricienne. Enfin, apres les chroniques romantiques d'Alexandre Dumas, +c'etait une tigresse qu'il fallait traiter en tigre; et apres _la Peau +de chagrin_ de Balzac, c'etait une mysterieuse beaute dont chaque regard +et chaque mot recelait de profonds abimes. + +Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait de regarder +le fond de son propre coeur et d'y chercher, comme dans un miroir +limpide, la fidele image de son amie. Aussi, dans les premiers temps, +fut-elle cruellement ballottee entre les femmes de Shakespeare et celles +de Byron. + +Cette appreciation factice tomba enfin, quand l'intimite lui montra dans +sa compagne une femme veritable de notre temps et de notre pays, tout +aussi belle peut-etre dans sa simplicite que les heroines eternellement +vraies des grands maitres, mais modifiee par le milieu ou elle vivait, +et ne songeant point a faire du modeste menage d'un etudiant de nos +jours la scene orageuse d'un drame du moyen age. Peu a peu Horace ceda +au charme de cette affection douce et de ce devouement sans bornes dont +il etait l'objet. Il ne se raidit plus contre des perils imaginaires; il +gouta le bonheur de vivre a deux, et Marthe lui devint aussi necessaire +et aussi bienfaisante qu'elle lui avait semble lui devoir etre funeste. +Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena +pas vers nous; il ne lui inspira aucune generosite a l'egard de Paul +Arsene. Horace ne rendit jamais a Marthe la justice qu'elle meritait +dans le passe aussi bien que dans le present; et, au lieu de reconnaitre +qu'il l'avait mal comprise, il attribua a sa domination jalouse la +victoire qu'il croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe +aurait desire lui inspirer une plus noble confiance: elle souffrait de +voir toujours le feu de la colere et de la haine pret a se rallumer au +moindre mot qu'elle hasarderait en faveur de ses amis meconnus. Elle +rougissait des precautions minutieuses et assidues qu'elle etait forcee +de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en ecartant toute +ombre de soupcon. Mais comme elle n'avait aucune velleite d'independance +etrangere a son amour, comme, a tout prendre, elle voyait Horace +satisfait de ses sacrifices et fier de son devouement, elle se trouvait +heureuse aussi; et pour rien au monde elle n'eut voulu changer de +maitre. + +Cet etat de choses constituait un bonheur incomplet, coupable en +quelque sorte; car aucun des deux amants n'y gagnait moralement et +intellectuellement, ainsi qu'il l'aurait du faire dans les conditions +d'un plus pur amour. Je crois qu'on doit definir passion noble celle qui +nous eleve et nous fortifie dans la beaute des sentiments et la grandeur +des idees; passion mauvaise, celle qui nous ramene a l'egoisme, a la +crainte et a toutes les petitesses de l'instinct aveugle. Toute passion +est donc legitime ou criminelle, suivant qu'elle amene l'un ou l'autre +resultat, bien que la societe officielle, qui n'est pas le vrai +consentement de l'humanite, sanctifie souvent la mauvaise en proscrivant +la bonne. + +L'ignorance ou, la plupart du temps, nous naissons et mourons par +rapport a ces verites, fait que nous subissons les maux qu'entraine leur +violation, sans savoir d'ou vient le mal et sans en trouver le remede. +Alors nous nous acharnons a alimenter la cause de nos souffrances, +croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment sans cesse. + +C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant arriver a la +securite en redoublant d'ombrage et de precautions pour regner sans +partage; elle, croyant calmer cette ame inquiete en lui faisant +sacrifice sur sacrifice, et donnant par la chaque jour plus d'extension +a sa douloureuse tyrannie; car dans toutes les especes de despotisme, +l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprime. + +Le moindre echec devait donc troubler cette fragile felicite; et, la +jalousie apaisee, la satiete devait s'emparer d'Horace. Il en fut ainsi +des que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait a sa porte, +c'etait la misere. Pendant trois mois il avait reussi a l'ecarter, en +confiant a Marthe une petite somme que ses parents lui avaient envoyee +en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait demandee pour payer +des dettes _imprevues_, dont il n'osait avouer qu'une tres-petite +partie, tant elles depassaient le budget de sa famille; et au lieu de la +consacrer a amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuee +aux besoins journaliers de son nouveau menage, accordant a peine aux +creanciers quelques legers _a-compte_, dont ils avaient bien voulu se +contenter. Son tailleur etait le moins compromis dans cette banqueroute +imminente. J'avais donne ma caution, et je commencais a m'en repentir +un peu, car les depenses allaient leur train, et chaque fois qu'on +presentait le memoire a Horace, il se tirait d'affaire par des promesses +et des commandes nouvelles, toujours plus considerables a mesure que la +dette augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme que ce +fournisseur, bien avise dans ses propres interets, venait chaque jour +lui imposer. Quand je vis qu'il y avait speculation de la part de ce +dernier et legerete inouie de la part d'Horace, je me crus en droit +de borner ma caution aux depenses faites, et de signifier au tailleur +qu'elle ne s'etendrait pas aux depenses a faire. Deja j'etais engage +pour plus d'une annee de mon petit revenu; je prevoyais une gene dont je +me ressentis, en effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit +d'imposer a des etres plus chers et plus precieux que ce nouvel ami, si +peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes reserves, il +fut indigne de ce qu'il appelait ma mefiance, et m'ecrivit une lettre +pleine d'orgueil et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus +recevoir de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection a son insu +et par oubli total de mes offres et de mes demarches, qu'il me priait de +ne plus me meler de ses affaires, et que le tailleur serait paye dans +huit jours. Il fut paye effectivement, mais ce fut par moi; car Horace +oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire que celles +qu'il avait acceptees de moi; et je m'efforcai d'oublier de meme sa +lettre insensee, a laquelle je ne repondis point. + +Mais les autres creanciers, que je ne pouvais tenir en respect, vinrent +l'assaillir. C'etaient de bien petites dettes, a coup sur, qui feraient +sourire un dissipateur de la Chaussee-d'Antin; mais tout est relatif, et +ces embarras etaient immenses pour Horace. Marthe ignorait tout. Il ne +lui permettait pas de travailler pour vivre et lui cachait sa situation, +afin qu'elle n'eut pas de remords. Il avait une telle aversion pour tout +ce qui eut pu lui rappeler la grisette, que c'etait tout au plus s'il +lui laissait coudre ses propres ajustements. Il eut mieux aime, quant a +lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet de son amour y +faire des reprises. Il fallait que la modeste Marthe ne s'occupat que +de lecture et de toilette, sous peine de perdre toute poesie aux yeux +d'Horace, comme si la beaute perdait de son prix et de son lustre en +remplissant les conditions d'une vie naive et simple. Il fallut que +pendant trois mois elle jouat le role de Marguerite devant ce Faust +improvise; qu'elle arrosat des fleurs sur sa fenetre; qu'elle tressat +plusieurs fois par jour ses longs cheveux d'ebene, vis-a-vis d'un miroir +_gothique_ dont il avait fait l'emplette pour elle, a un prix beaucoup +trop eleve pour sa bourse; qu'elle apprit a lire et a reciter des vers; +enfin qu'elle posat du matin au soir dans un tete-a-tete nonchalant. Et +quand elle avait cede a ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce +n'etait pas la vraie et ingenue Marguerite, allant a l'eglise et a la +fontaine, mais une Marguerite de vignette, une heroine de keepsake. + +Le moment vint pourtant ou il fallut avouer a Marguerite que Faust +n'avait pas de quoi lui donner a diner, et que Mephistopheles +n'interviendrait pas dans les affaires. Horace, apres avoir longtemps +garde son secret avec courage, apres avoir epuise une a une, pendant +plusieurs semaines, la petite bourse de ses amis, apres avoir simule +pendant plusieurs jours un manque d'appetit qui lui permettait de +laisser quelques aliments a sa compagne, fut pris tout a coup d'un exces +de desespoir; et, a la suite d'une journee de silence farouche, il +confessa son desastre avec une solennite dramatique que ne comportait +pas la circonstance. Combien d'etudiants se sont endormis gaiement +a jeun deux fois par semaine, et combien de maitresses patientes et +robustes ont partage leur sort sans humeur et sans effroi! Marthe etait +nee dans la misere; elle avait grandi et embelli en depit des angoisses +frequentes d'une faim mal apaisee. Elle s'effraya beaucoup de la +tragedie que jouait tres-serieusement Horace; mais elle s'etonna qu'il +fut embarrasse du denouement. "J'ai la encore deux petits pains de +seigle, lui dit-elle; ce sera bien assez pour souper, et demain matin +j'irai porter mon chale au Mont-de-Piete. J'en aurai vingt francs, +qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me permettre de +conduire notre menage avec economie. + +--Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces choses-la! s'ecria +Horace en bondissant sur sa chaise. Ma situation est ignoble, et je +ne comprends pas que tu veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe, +quitte-moi. Une femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre heures +aupres d'un homme qui ne sait pas la soustraire a de tels abaissements. +Je suis maudit! + +--Vous ne parlez pas serieusement, reprit Marthe. Vous quitter parce que +vous etes pauvre? Est-ce que je vous ai jamais cru riche! J'ai toujours +bien prevu qu'un moment viendrait ou vous seriez force de me laisser +reprendre mon travail; et si j'ai consenti a etre a votre charge, c'est +que je comptais sur la necessite qui me rendrait bientot le droit de +m'acquitter envers vous. Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage, +et dans quelques jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain +quotidien. + +--Quelle misere! s'ecria de nouveau Horace, irrite de voir sa fierte +vaincue. Et quand tu auras pourvu aux exigences de la faim, en quoi +serons-nous plus avances? irons-nous mettre un a un nos effets au +Mont-de-Piete? + +--Pourquoi non, s'il le faut? + +--Et les creanciers? + +--Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnes bien malgre moi, et ce +sera toujours de quoi gagner du temps. + +--Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as aucune idee de la +vie reelle, ma pauvre Marthe; tu vis dans les nues, et tu crois que l'on +se tire d'affaire par une peripetie de roman. + +--Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est vous qui l'exigez, +Horace. Mais laissez-moi en descendre, et vous verrez bien que je n'y ai +pas perdu le gout du travail et l'habitude des privations. Est-ce que je +suis nee dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manque de rien, pour +avoir le droit de me montrer difficile? + +--Eh bien, voila, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui me revolte. Tu +etais nee dans la misere; je ne m'en souvenais pas, parce que je te +voyais digne d'occuper un trone. Je conservais le parfum de ta noblesse +naturelle avec un soin jaloux. Je prenais plaisir a te parer, a +preserver ta beaute comme un depot precieux qui m'a ete confie. A +present il faudra donc que je te voie courir dans la crotte, marchander +avec des bourgeoises pour quelques sous; faire la cuisine, balayer la +poussiere, gater et empuantir tes jolis doigts, veiller, patir, porter +des savates et rapiecer tes robes, etre enfin comme tu voulais etre au +commencement de notre union? Pouah! pouah! tout cela me fait horreur, +rien que d'y penser. Ayez donc une vie poetique et des idees elevees +au sein d'une pareille existence! Je ne pourrai jamais rever, jamais +penser, jamais ecrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime mieux +me bruler la cervelle. + +--Depuis trois mois que nous menons une vie de princes, vous n'ecrivez +pas, dit Marthe avec douceur. Peut-etre la necessite vous donnera-t-elle +un elan imprevu. Essayez, et peut-etre que vous allez vous illustrer et +vous enrichir tout a coup. + +--Elle me sermonne et me raille par-dessus le marche! s'ecria Horace en +frappant de sa botte au milieu de la buche, helas! la derniere buche qui +brulait encore dans la cheminee. + +--Dieu m'en preserve! repondit Marthe; je voulais vous consoler en vous +disant que je ne suis pas fiere, et que le jour ou vous serez dans +l'aisance, je ne rougirai pas d'en profiter. Mais, en attendant, +laissez-moi travailler, Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi +vivre comme je l'entends. + +--Jamais! reprit-il avec energie, jamais je ne consentirai a ce que tu +redeviennes une grisette, une femme d'etudiant; cela ne se peut pas, +j'aime mieux que tu me quittes. + +--Voila une affreuse parole que vous repetez pour la troisieme fois. +Vous ne m'aimez donc plus, que la misere vous effraie avec moi? + +--O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains? Est-ce que je n'ai pas +traverse deja plusieurs fois des crises desesperees? est-ce que je sais +seulement si j'en ai souffert? Je ne me souviens pas meme comment j'ai +fait pour en sortir. + +--C'est donc pour moi que vous vous inquietez! Eh bien, rassurez-vous: +l'inaction a laquelle vous me condamnez me pese et me tue; le travail, +en meme temps qu'il detournera la misere, rendra ma vie plus douce et +mon coeur plus gai. + +--Mais ce travail dont tu parles et cette misere que tu nargues, c'est +tout un; oui, Marthe, c'est la meme chose pour moi. Non, non, c'est +impossible que je souffre cela! Je trouverai, j'inventerai quelque +chose. J'emprunterai le dernier ecu du petit Paulier, et j'irai a la +roulette. Peut-etre gagnerai-je un million! + +--Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez pas de cette +affreuse ressource! + +--Tu veux bien aller au Mont-de-Piete, toi? Au Mont-de-Piete! avec les +femmes les plus viles, avec les filles perdues! Ce serait la premiere +fois de ta vie, n'est-ce pas? reponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as +jamais ete. + +--Quand j'y aurais ete, je n'en serais pas plus humiliee pour cela. +C'est une ressource dont toute honte est pour la societe. On y voit +plus de meres de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien +des pauvres creatures y ont jete leur derniere nippe plutot que de se +vendre. + +--Ah! tu y as ete, Marthe! Je vois que tu y as ete! Tu en parles avec +une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la premiere fois... Mais +pourquoi donc y as-tu ete? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et +ensuite Arsene ne t'y aurait pas laissee aller!" + +Et, au lieu de songer au devouement tranquille de sa maitresse, Horace +se creusait la cervelle pour lui chercher dans le passe quelque faute +qui aurait pu la reduire aux expedients qu'elle venait d'imaginer pour +le sauver. + +"Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le nom de M. Poisson +accole a celui d'Arsene venait de faire passer un nuage de honte et de +douleur, que j'irai demain pour la premiere fois de ma vie. + +--Mais qui t'a donne cette idee d'y aller? + +--J'ai lu ce matin, dans les _Memoires de la Contemporaine_, une scene +qu'elle raconte de sa misere. Elle avait ete porter la son dernier +joyau, et en voyant une pauvre femme qui pleurait a la porte parce qu'on +refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs +qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce pas? + +--Quoi? dit Horace, je n'ai pas ecoute. Tu me racontes des histoires, +comme si j'avais l'esprit aux histoires!" + +On a remarque avec raison que les malheurs et les contrarietes se +tenaient par la main pour nous assaillir sans relache au milieu des +mauvaises veines. Horace revait au moyen d'ecarter le dernier creancier +avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une conference +orageuse, lorsque M. Chaignard, proprietaire de l'hotel garni qu'il +occupait alors, vint lui reclamer deux mois arrieres d'un loyer de deux +chambres a vingt francs par quinzaine. Horace, deja mal dispose, le +recut avec hauteur, et, presse par lui, menace, pousse a bout, le menaca +a son tour de le jeter par les fenetres. Chaignard, qui n'etait pas +brave, se retira en annoncant une invasion a main armee pour le +lendemain. + +"Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piete demain, pour empecher un +scandale, dit Marthe en s'efforcant de le calmer par ses caresses. Si +tu te laisses mettre dehors, les autres creanciers deviendront plus +pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps. + +--Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui irai. J'y porterai +ma montre. + +--Quelle montre? tu n'en as pas. + +--Quelle montre? celle de ma mere! Ah! malediction! il y a longtemps +qu'elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mere! si elle +savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est la +au milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer! + +--Si je mettais a la place la chaine que tu m'as donnee, dit Marthe +timidement. + +--Tu ne tiens guere aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la +chaine qui etait accrochee a la cheminee, et en la roulant dans ses +mains avec colere. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la +fenetre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain +elle ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter a +nous-memes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des habits encore +bons; j'ai un manteau surtout dont je peux bien me passer. + +--Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver commence! + +--Et que m'importe? Tu veux y mettre ton chale, toi! + +--Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es deja. D'ailleurs, est-ce qu'un +homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piete? Passe pour +une montre, c'est du superflu! mais le necessaire! Si quelqu'un te +rencontrait? + +--Oh! si Arsene me rencontrait, il dirait: Voila celui qui s'est charge +de Marthe; elle doit etre bien malheureuse, la pauvre Marthe! Peut-etre +le dit-il deja? + +--Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas? + +--Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau triomphe, s'il savait a +quoi nous sommes reduits? + +--Mais nous n'irons pas nous en vanter, a quoi bon? + +--Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les jours pour de +l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rode +toujours par ici... Tu le sais bien, Marthe, ne fais pas l'etonnee. Eh +bien! tu le verras; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans +un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-la, ma pauvre +enfant! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement +qu'aujourd'hui. + +--Helas! je prevois en effet des jours de douleur, repondit Marthe; +mais la misere n'en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va +augmenter." + +Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya avec ses levres, +et s'abandonna aux transports d'un amour plus fievreux que delicat, ce +soir-la surtout. + + + +XIX. + +Marthe etait levee depuis longtemps quand Horace se reveilla. Il etait +tard. Horace avait bien dormi; il avait l'esprit calme et repose. +Des idees plus riantes lui vinrent, lorsqu'il entendit les moineaux +s'entre-appeler sur les toits, ou le soleil d'une belle matinee d'hiver +faisait fondre la neige de la veille: "Ah! ah! dit-il, on a faim et +froid la-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus de pain, +ma pauvre Marthe, tes habitues n'auront plus de miettes, et ils se +plaindront de toi. + +--Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai garde une partie de mon +souper d'hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont +pas difficiles, ils ont fort bien dejeune. + +--Ils sont plus avances que nous, n'est-ce pas? + +--Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dinerons mieux ce soir. + +--Tu parles de diner, c'est toujours une consolation pour qui a bonne +envie de dejeuner. Ah ca, tu as donc ete au Mont-de-Piete? + +--Pas encore, tu me l'as presque defendu hier. J'attends ta permission. + +--Je te croyais deja revenue," dit Horace en baillant. + +Marthe se rejouit de ce changement d'humeur, qu'elle attribuait a de +plus sages idees, et qui n'etait autre chose que le resultat d'un +appetit plus imperieux. Elle jeta son vieux chale rouge sur ses epaules, +et plia le neuf dans une belle feuille de papier; puis, craignant +qu'Horace ne vint a se raviser, elle se hata de sortir. Mais au bout de +quelques minutes, elle rentra pale et consternee: M. Chaignard l'avait +forcee de remonter l'escalier en lui disant, d'une maniere peu +courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on emportat le moindre effet de +chez lui tant que le loyer ne serait pas paye. Horace, indigne de cette +insulte, s'elanca sur l'escalier, ou M. Chaignard grommelait encore, et +une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard fut d'autant plus +ferme qu'il avait des temoins. Prevoyant l'orage, il s'etait flanque de +son portier et d'une espece de conseil qui avait un faux air d'huissier. +Ces deux acolytes jouaient, l'un le role de defenseur de la personne +sacree du maitre, l'autre celui de pacificateur, pret cependant a +verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas le droit pour lui, et +qu'il faudrait finir par capituler; mais il se donnait la satisfaction +d'accabler le pauvre Chaignard d'epithetes mordantes, et de lui +reprocher sa lesinerie dans les termes les plus acres et les plus +blessants qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il depensa d'esprit et de +verve bilieuse en cette circonstance eut ete en pure perte, si le bruit +n'eut attire quelques auditeurs malins, dont la presence vengea son +amour-propre. Chaignard etait rouge, ecumant, furieux; l'huissier, ne +voyant point a mordre sur des voies de fait d'une espece aussi delicate +que des sarcasmes, attendait d'un air attentif quelque mot plus tranche +qui constituat un delit d'offense punissable par la loi. Le portier, +qui n'aimait pas son maitre, riait, dans sa barbe grise et sale, des +plaisantes reponses d'Horace; et quelques etudiants avaient entrebaille +les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue pittoresque. +Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout a fait, laissa voir une grande +figure herissee de poils roux, enveloppee dans un vieux couvre-pied d'ou +sortaient deux jambes maigres et velues. Le possesseur de cette figure +bizarre et de ces jambes demesurees n'etait autre que l'illustre Jean +Laraviniere, president des bousingots, installe depuis la veille dans +une chambre a quinze francs par mois, entre-sol delicieux, suivant lui, +dont il etait oblige d'ouvrir la porte et la fenetre lorsqu'il etendait +les deux bras pour passer sa redingote. + +--Voila bien du tapage, monsieur mon proprietaire, dit-il au bouillant +Chaignard. Vous risquez une attaque d'apoplexie; mais c'est la le +moindre inconvenient: le pire, c'est de reveiller a huit heures du matin +un de vos locataires qui n'est rentre qu'a six. + +--De quoi vous melez-vous? s'ecria Chaignard hors de lui. + +--Sont-ce la vos manieres? sont-ce la vos moeurs, mons Chaignard? reprit +Laraviniere; vous n'aurez pas longtemps l'honneur de ma presence et le +benefice de mon loyer dans votre hotel, si vous traitez ainsi devant moi +les enfants de la patrie! + +--La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'ecria Chaignard; je suis +lieutenant de la garde nationale... + +--Je le sais bien, repliqua Laraviniere avec sang-froid; c'est pour cela +que je vous engage a vous calmer. + +--Et je connais mes devoirs de citoyen, continua Chaignard. + +--En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit Laraviniere; je +connais beaucoup M. Horace Dumontet, et, s'il lui faut une caution +aupres de vous, je lui offre la mienne." + +J'ignore jusqu'a quel point la garantie de Laraviniere rassura le +proprietaire; mais il ne demandait qu'un pretexte pour couper court a la +scene desagreable dont il venait d'etre le plastron. L'orage s'apaisa, +et jusqu'a nouvel ordre chacun se retira dans son appartement. + +Au bout d'un quart d'heure, Jean Laraviniere ayant quitte ce qu'il +appelait son costume de Romain, pour une mise plus moderne et plus +decente, il alla frapper a la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait +avec Marthe, il avait eu soin d'ecarter toutes ses connaissances, a la +reserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer de jalousie, +et qui avaient pour lui cette admiration respectueuse qu'un jeune homme +intelligent et presomptueux inspire toujours a une demi-douzaine de +camarades plus simples et plus modestes. On peut meme dire, en passant, +que la principale cause de l'orgueil qui ronge la plupart des jeunes +talents de notre epoque, c'est l'engouement naif et genereux de ceux qui +les entourent. Mais cette reflexion est ici hors de propos. Laraviniere +n'etait point au nombre des admirateurs d'Horace; il n'avait +d'engouement que dans l'ordre des capacites politiques. S'il venait +le trouver sous pretexte de rire avec lui de M. Chaignard, il avait +probablement d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui +n'avait jamais ete bien intime, et qui depuis deux ou trois mois +semblait totalement abandonnee de part et d'autre. + +Horace avait toujours eprouve un profond dedain pour ces republicains +tout d'une piece (c'est ainsi qu'il les appelait) qui professaient +une sorte de mepris pour les arts, pour les lettres, et meme pour les +sciences, et qui, un peu entaches de babouvisme, n'etaient pas eloignes +de l'idee d'abattre les palais pour mettre des chaumieres a la place. +Une telle brusquerie de moyens etait inconciliable avec les besoins +d'elegance et les reves de grandeur individuelle que nourrissait Horace. +Il tenait donc Laraviniere pour un de ces instruments de destruction que +des revolutionnaires plus prudents laissent volontiers mettre en avant, +mais auxquels ils n'aimeraient pas a confier leur avenir personnel. + +Quoi qu'il en soit, il le recut a bras ouverts, sans trop savoir +pourquoi. Horace se sentait bien dispose; il etait en train de rire: il +venait de raconter a sa compagne les moqueries dont il avait accable le +pauvre Chaignard, et il etait bien aise de lui presenter un temoin de sa +victoire. Et puis, qui de vous ne l'a pas eprouve, jeunes gens au sort +precaire? quand on est dans la detresse, un visage connu, quel qu'il +soit, donne toujours une lueur de courage ou de securite qui dispose a +la bienveillance. + +En voyant Marthe, Jean fit un pas en arriere, murmura quelques excuses, +et parut vouloir se retirer; mais Horace le retint, le presenta a sa +compagne, qui lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne +ou il l'avait protegee et respectee, et qui lui demanda en souriant le +recit de la scene avec M. Chaignard. + +Quand ils se furent assez egayes sur ce chapitre, Laraviniere attira +Horace dans le corridor, et lui dit: "D'apres ce qui s'est passe tout a +l'heure, je vois que vous etes dans une de ces crises financieres que +nous connaissons tous par experience. Je ne vous offre pas de solder +M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs quelques procedes +evasifs suffiront pour le museler jusqu'a nouvel ordre. Mais si vous +etiez a court de ces quelques ecus toujours necessaires, et souvent +introuvables au moment ou on en a le plus besoin, je puis partager avec +vous les cinq ou six qui me restent. + +Horace hesita. Il avait souvent assez mal parle de Laraviniere a Marthe +et a moi; il lui avait garde une sorte de rancune pour l'assistance +qu'il s'etait vante d'avoir donne a la fugitive du cafe Poisson; enfin +il lui repugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait a +peine. Mais en pensant a la pauvre Marthe, qui n'avait pas dejeune, il +se ravisa, et accepta avec une franche gratitude. + +"A charge de revanche, lui dit Laraviniere. Vous ne me devez pas de +remerciments: quand nous changerons de position, nous changerons de +role. Chacun son tour. + +--C'est bien ainsi que je l'entends, repondit Horace, qui des qu'il eut +l'argent dans sa poche, se sentit plus froid et plus contraint avec +Laraviniere. + +Le Mont-de-Piete, ce veritable calvaire de la detresse, fut donc evite +ce jour-la. Marthe insista neanmoins pour aller chercher de l'ouvrage; +et apres qu'Horace lui eut fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas a +Eugenie, il la laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle +n'y reussit pas vite, et le succes de ses demarches ne fut pas +tres-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, elle put +pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annonce, au pain quotidien; quelques +nouvelles avances de Laraviniere pourvurent au reste, et Horace songea +serieusement a travailler aussi pour payer ses dettes. + +Malgre les efforts de l'un et les resolutions de l'autre, ces deux +amants tomberent dans une gene toujours croissante. Marthe s'y resigna +avec une sorte de satisfaction melancolique. Au milieu de ses fatigues, +elle etait fiere d'etre desormais la pierre angulaire de l'existence de +son amant; car il faut bien avouer que, sans elle, le diner eut souvent +fait defaut. Elle avait, en de certains moments, assez d'empire sur lui +pour obtenir qu'il fit prendre patience a ses creanciers par quelques +sacrifices: Et puis, les creanciers d'un etudiant sont de meilleure +composition que ceux d'un dandy. Ils savent bien qu'avec le fils du +bourgeois, ce qui est differe n'est pas perdu, et que, rentre dans sa +famille, le jeune citoyen de province tient a honneur de payer ses +dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette classe, il n'y a +pas de banqueroute reelle, et le desordre n'est que momentane. Horace +put donc encore trouver assez de credit chez ses fournisseurs pour +paraitre avec une certaine elegance. Mais chose etrange, et cependant +chose infaillible! son gout pour la depense augmenta en raison de +l'inquietude et des contrarietes qui en furent le resultat. Les +caracteres legers ont cela de particulier, que les obstacles et les +privations irritent leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace +a se les procurer. Apres avoir confesse a sa scrupuleuse compagne le +veritable etat de ses affaires, apres lui avoir laisse lire les lettres +de doux reproches et de plaintes bien fondees que sa mere lui ecrivait, +il n'etait plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher a son +travail, a son plan d'economie consciencieuse et severe. C'eut ete +encourir le blame de Marthe, et Horace tenait a etre admire tout autant +qu'a etre aime. Il fallut donc Qu'il s'accoutumat a la voir reprendre +ses humbles habitudes, et qu'il jouat aupres d'elle le role d'un +stoique. Mais ce role lui pesait horriblement, et des lors cet interieur +dont il avait fait ses delices cessa de lui plaire. L'ennui l'emporta +sur la jalousie. Il etait de ces organisations d'artistes voluptueux +chez qui l'amour succombe a la realite prosaique. Le tableau de ce +menage austere et pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination. +Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage de travailler, il +sentit le travail lui devenir plus lourd, plus impossible que jamais. +Il avait froid dans cette petite chambre mal chauffee, et le froid, +qui n'engourdissait pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le +cerveau du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que Marthe +preparait elle-meme avec assez de soin et de proprete pour aiguiser +l'appetit, n'etait ni assez substantielle ni assez abondante pour +alimenter les forces d'un homme de vingt ans, habitue a ne se rien +refuser. Il adressait alors a sa menagere patiente des reproches dont la +grossierete le faisait rougir de lui-meme et pleurer l'instant d'apres, +mais qui recommencaient le lendemain. Il l'accusait de parcimonie +mesquine; et lorsqu'elle repondait, les yeux pleins de larmes, qu'elle +n'avait que vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui +demandait parfois avec acrete ce qu'elle avait fait des cent francs +qu'il lui avait remis la semaine precedente: il oubliait qu'il avait +repris cet argent peu a peu sans le compter, et qu'il l'avait depense +dehors en babioles, en spectacles, en glaces, en dejeuners et en prets +a ses amis. Car Horace etait la generosite meme: il n'aimait pas a +restituer, mais il aimait a donner; et tandis qu'il oubliait de rendre +dix francs a un pauvre diable qui avait des bottes percees, il faisait +le magnifique avec un joyeux compagnon qui lui en demandait quarante +pour regaler sa maitresse. Il prenait des bains parfumes, et donnait +cent sous au garcon qui l'avait masse; il jetait une piece d'or a un +petit ramoneur pour voir ses joyeuses cabrioles et se faire appeler +_mon prince_; il achetait a Marthe une robe de soie qui lui etait fort +inutile, vu qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des +chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; enfin le peu +d'argent qu'apres mille pressurages sur les besoins de sa famille, +madame Dumontet reussissait a lui envoyer etait gaspille en trois jours, +et il fallait retourner aux pommes de terre, a la retraite forcee, et +aux baillements melancoliques du menage. + +Cependant un temoin juste et sincere assistait au lent supplice que +subissait la pauvre Marthe. C'etait Jean, le bousingot, dont la presence +dans la maison n'etait pas une chose aussi fortuite qu'il le laissait +croire. Jean etait devoue corps et ame a un homme qui, ne pouvant +approcher du triste sanctuaire ou palissait l'objet de son amour, +voulait du moins veiller a la derobee et lui continuer sa mysterieuse +sollicitude. Cet homme c'etait Paul Arsene. Au profond abattement qu'il +avait d'abord eprouve, avait succede une pensee de devouement politique. +Il s'etait toujours dit qu'il lui resterait assez de force pour se faire +casser la tete au nom de la republique. En consequence, il etait alle +trouver le seul homme qu'il connut dans le mouvement organise, et Jean +l'avait recu a bras ouverts. + + + +XX. + +A cette epoque, l'association politique la plus importante et la mieux +organisee etait celle des _Amis du peuple_. Plusieurs des chefs qui la +representaient avaient joue deja un role dans la charbonnerie; ceux-la +et d'autres plus jeunes en ont joue un plus brillant depuis 1830. Parmi +ces hommes, qui ont surgi et grandi durant cette periode de dix annees, +et qui ont deja des noms historiques, la societe des _Amis de peuple_ +comptait Trelat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exercait le plus +de prestige sur les jeunes gens des Ecoles tels que Laraviniere, et +sur les jeunes republicains populaires tels que Paul Arsene, c'etait +Godefroy Cavaignac. Presque seul, il n'avait pas cette suffisance +puerile qui perce chez la plupart des hommes remarquables de notre +temps, et qui fait chez eux de l'affectation une seconde nature. Sa +grande taille, sa noble figure, quelque chose de chevaleresque repandu +dans ses manieres et dans son langage, sa parole heureuse et franche, +son activite, son courage et son devouement, tout cela eut suffi pour +enflammer la tete du belliqueux Jean, et pour echauffer le coeur du +genereux Arsene, quand meme Godefroy n'eut pas emis les idees sociales +les plus completes, les plus logiques, je dirai meme les plus +philosophiques qui aient pris une forme a cette epoque dans les societes +populaires. Ce president, des _Amis du peuple_ a seul professe dans ces +clubs ce qu'on peut appeler les doctrines; doctrines qui, a beaucoup +d'egards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct d'Arsene et +les vastes aspirations de son ame vers l'avenir, mais qui, du moins, +marquaient un progres immense, incontestable, sur le liberalisme de la +Restauration. Suivant Arsene, et suivant le jugement toujours severe et +mefiant du peuple, les autres republicains etaient un peu trop occupes +de renverser le pouvoir, et point assez d'asseoir les bases de la +republique; lorsqu'ils l'essayaient, c'etait plutot des reglements et +une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales et une societe +nouvelle. Cavaignac, tout en faisant cette belle opposition qu'il a si +largement et si fortement developpee l'annee suivante jusque devant la +pale et menteuse opposition de la chambre, s'occupait a murir des +idees, a poser des principes. Il songeait a l'emancipation du peuple, a +l'education publique gratuite, au libre vote de tous les citoyens, a la +modification progressive de la propriete, et il ne renfermait pas, comme +certains republicains d'aujourd'hui, ces deux principes nets et vastes +dans l'hypocrite question d'_organisation du travail_ et de _reforme +electorale_; mots bien elastiques, si l'on n'y prend garde, et dont le +sens est susceptible de se resserrer autant que de s'etendre. En 1832, +on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer pour _communiste_, ce +qui est devenu l'epouvantail de toutes les opinions de ce temps-ci. Un +jury acquitta Cavaignac, apres qu'il eut dit, entre autres choses d'une +admirable hardiesse: "Nous ne contestons pas le droit de propriete. +Seulement nous mettons au-dessus celui que la societe conserve, de le +regler suivant le plus grand avantage commun." Dans ce meme discours, le +plus complet et le plus eleve parmi tous ceux des proces politiques +de l'epoque[1], Cavaignac dit encore: "Nous lui contestons (_a votre +societe officielle_) le monopole des droits politiques; et ne croyez pas +que ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des capacites. Selon +nous, quiconque est utile est capable. Tout service entraine un droit." + +[Note 1: Proces du droit d'association, decembre 1832.] + +Arsene assistait a ce proces; il ecouta avec une emotion contenue; +et, tandis que la plupart des auditeurs, subjugues par le magnetisme +qu'exerce toujours sur les masses le debit et l'aspect de l'orateur, +eclataient en applaudissements passionnes, il garda un profond silence; +mais il etait le plus penetre de tous, et il n'entendit pas, ce jour-la, +les autres plaidoiries[2]. Il s'absorba entierement dans les idees que +Godefroy avait eveillees en lui, et il se retira plein de celle-ci, +qu'il vint me repeter mot a mot: + +"La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est le droit sacre de +l'humanite. Il ne s'agit plus de presenter au crime un epouvantail apres +la mort, au malheureux une consolation de l'autre cote du tombeau. +Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-etre, c'est-a-dire +l'egalite. Il faut que le titre d'homme vaille a tous ceux qui le +portent un meme respect religieux pour leurs droits, une pieuse +sympathie pour leurs besoins. Notre religion, a nous, c'est celle qui +changera d'affreuses prisons en hospices penitentiaires, et qui, au nom +de l'inviolabilite humaine, abolira la peine de mort... Nous n'adoptons +plus une foi qui met tout au ciel, qui reduit l'egalite devant Dieu, a +cette egalite posthume que le paganisme proclamait aussi bien que le +christianisme; etc." + +[Note 2: C'est pourtant dans la meme Seance que Piocque dit ces +belles paroles: "Est-ce que le denouement et le besoin ne peuvent pas +logiquement reclamer la faculte de se constituer leurs representants, +avocats de la faim, de la misere, et de l'ignorance?"] + +"Theophile, s'ecria Arsene en mettant sa main dans la mienne, voila de +grandes paroles et une idee neuve, du moins pour moi. Elle me donne tant +a reflechir, que tout, mon passe, c'est-a-dire tout ce que j'ai cru +jusqu'a ce jour, se bouleverse a mes propres yeux. + +--Ce n'est pas une idee qui soit absolument propre a l'orateur que vous +venez d'entendre, lui repondis-je: c'est une idee qui appartient au +siecle, et qui a ete deja emise sous plusieurs formes. On pourrait meme +dire que c'est l'idee qui a domine nos revolutions depuis cent ans, +et l'humanite tout entiere depuis qu'elle existe, par une instinctive +revelation de son droit, plus puissante que les theories religieuses de +l'ascetisme et du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et +grande que de voir le droit humain, pris a son point de vue religieux, +proclame par un revolutionnaire. Il y avait bien assez longtemps que vos +republicains oubliaient de donner a leurs theories la sanction divine +qu'elles doivent avoir. Moi, qui suis _legitimiste_, ajoutai-je en +souriant... + +--Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul Arsene, vous n'etes +pas legitimiste dans le sens qu'on attache a ce mot; vous sentez que la +legitimite est dans le droit du peuple. + +--C'est la verite, Arsene, je le sens profondement; et quoique mon pere +fut attache, de fait et par delicatesse de conscience, aux hommes du +passe, plus il approchait de la tombe, plus il s'elevait a la +conception et au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous que +Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que Dieu est au-dessus des +rois, dans le meme sens que Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le +droit de la societe au-dessus de celui des riches? + +--A la bonne heure, dit Arsene. Il est donc vrai que nous avons droit au +bonheur en cette vie, que ce n'est pas un crime de le chercher, et que +Dieu meme nous en fait un devoir? Cette idee ne m'avait pas encore +frappe. J'etais partage entre un sentiment revolutionnaire qui me +rendait presque athee, et des retours vers la devotion de mon enfance +qui me rendaient compatissant jusqu'a la faiblesse. Ah! si vous saviez +comme j'ai ete froidement cruel aux trois journees au milieu de mon +delire! Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi qui as fait +mourir! Sois tue, toi qui tues! Cela me paraissait l'exercice +d'une justice sauvage; mais je m'y sentais force par une impulsion +surnaturelle. Et puis, quand je fus calme, quand je m'agenouillai sur +les tombes de juillet, je pensai a Dieu, a ce Dieu de soumission et +d'humilite qu'on m'avait enseigne, et je ne savais plus ou refugier ma +pensee. Je me demandais si mon frere etait damne pour avoir leve la main +contre la tyrannie, et si je le serais pour avoir venge mon frere et mes +freres les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux ne croire rien; car je +ne pouvais comprendre qu'au nom de Jesus crucifie, il fallut se laisser +mettre en croix par les delegues de ses ministres. Voila ou nous en +sommes, nous autres enfants de l'ignorance: athees ou superstitieux, +et souvent l'un et l'autre a la fois. Mais a quoi songent donc nos +instituteurs, les chefs republicains, de ne pas nous parler de ce qui +est le fond meme de notre etre, le mobile de toutes nos actions! Nous +prennent-ils pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que la +satisfaction de nos besoins materiels? Croient-ils que nous n'ayons pas +des besoins plus nobles, celui d'une religion, tout aussi bien qu'ils +peuvent l'avoir? Ou bien est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils +seraient plus grossiers, plus incredules que nous? Allons, ajouta-t-il, +Godefroy Cavaignac sera mon pretre, mon prophete; j'irai lui demander ce +qu'il faut croire sur tout cela. + +--Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, cher Arsene, lui +repondis-je; mais ne croyez pas, encore une fois, que le seul foyer +des idees nouvelles soit dans cette opinion. Elevez votre esprit a +une conception plus vaste du temps ou nous vivons. Ne vous donnez pas +exclusivement a tel ou tel homme comme a la verite incarnee; car les +hommes sont mobiles. Quelquefois en croyant progresser, ils reculent; +en croyant s'ameliorer, ils s'egarent. Il y en a meme qui perdent leur +generosite avec leur jeunesse, et qui se corrompent etrangement! +Mais attachez-vous a ces memes idees dont vous cherchez la solution. +Instruisez-vous en buvant a differentes sources. Voyez, lisez, comparez, +et reflechissez. Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs +notions contradictoires en apparence. Vous verrez que les hommes probes +ne different pas tant sur le fond des choses que sur les mots; qu'entre +ceux-la un peu d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle a +l'unite de croyances; mais qu'entre ceux-la et les hommes du pouvoir, +il y a l'immense abime qui separe la privation de la jouissance, le +devouement de l'egoisme, le droit de la force. + +--Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsene. Helas! si j'avais le temps! +Mais quand j'ai passe ma journee entiere a faire des chiffres, je n'ai +plus la force de lire; mes yeux se ferment malgre moi, ou bien j'ai la +fievre; et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les yeux, +je poursuis mes propres divagations en tournant des pages que j'ai +remplies moi-meme. Il y a longtemps que j'ai envie d'apprendre ce que +c'est que le _fourierisme_. Aujourd'hui, Cavaignac l'a cite, ainsi que +la _Revue Encyclopedique_ et les _saint-simoniens_. Il a dit de ces +derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient soutenu avec +devouement des idees utiles, et developpe le principe d'association. +Eugenie, j'irai les entendre precher." + +Eugenie etait la sur son terrain; c'etait une adepte assez fervente de +la rehabilitation des femmes. Elle commenca a endoctriner son ami le +Masaccio, ce qu'elle n'avait pas fait encore; car elle etait de ces +esprits delicats et prudents qui ne risquent pas leur influence a moins +d'une occasion sure. Elle savait attendre comme elle savait choisir. +Elle ne m'avait pas parle dix fois de ses croyances saint-simoniennes; +mais elle ne l'avait jamais fait sans produire sur moi une grande +impression. Je connaissais mieux qu'elle peut-etre, par l'examen et par +la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; mais j'admirais +toujours avec quelle purete d'intention et quelle finesse de tact elle +savait eliminer tacitement des discussions ou s'elaborait la doctrine +des adeptes secondaires, tout ce qui revoltait ses instincts nobles et +pudiques, pour conclure souvent _a priori_, des secretes elucubrations +des maitres, ce qui repondait a sa fierte naturelle, a sa droiture et a +son amour de la justice. Je me disais parfois que cette femme forte et +intelligente appelee par les _apotres_ a formuler les droits et les +devoirs de la femme, c'eut ete Eugenie. Mais, outre que sa reserve et sa +modestie l'eussent empechee de monter sur un theatre ou l'on jouait +trop souvent la comedie sociale au lieu du drame humanitaire, les +saint-simoniens, dans la deviation inevitable ou leurs principes se +trouvaient alors, l'eussent jugee, ceux-ci trop rigide, ceux-la +trop independante. Le moment n'etait pas venu. Le saint-simonisme +accomplissait une premiere phase, qui devait laisser une lacune avant la +seconde. Eugenie le sentait, et prevoyait qu'il faudrait encore dix +ans, vingt ans d'arret peut-etre, avant que la marche progressive du +saint-simonisme put etre reprise. + +[Illustration: Jean, vous etes un grossier, un brutal.] + +Paul Arsene, frappe de ce qu'elle lui fit entrevoir dans une premiere +conversation, alla ecouter les predications saint-simoniennes. Il se +lia avec de jeunes apotres; et sans avoir precisement le temps de +s'instruire, il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un +jugement, des sympathies, des esperances. Ce fut une rapide et profonde +revolution dans la vie morale de cet enfant du peuple, qui jusque-la +n'etait pas sans prejuges, et qui des lors les perdit ou acquit du moins +la force de les combattre en lui-meme. L'amour qu'il nourrissait encore, +faute d'avoir pu l'etouffer (car il y avait fait son possible), se +retrempa a cette source d'examen qu'il n'avait pas encore abordee, +et prit un caractere encore plus calme et plus noble, un caractere +religieux pour ainsi dire. + +En effet, jusque-la Marthe n'avait ete pour lui que l'objet d'une +passion tenace, invincible. Il l'avait maudite cent fois, cette passion +qui puisait des forces nouvelles dans tout ce qui eut du la detruire; +mais comme elle regnait la sur une grande ame, bien qu'elle y fut +mysterieuse, incomprehensible pour celui-la meme qui la ressentait, elle +n'y produisait que des resultats magnanimes, une generosite sans exemple +et sans bornes. Aussi quels affreux combats cette ame fiere et rigide +se livrait ensuite a elle-meme! Comme Arsene rougissait d'etre ainsi +l'esclave d'un attachement que l'austerite un peu etroite de son +education populaire lui apprenait a reprouver! Lui dont les moeurs +etaient si pures, epris a ce point de l'ex-maitresse de M. Poisson, de +la maitresse actuelle d'un autre! Jamais il n'eut voulu profiter de +l'espece de faiblesse et d'entrainement que cette conduite de Marthe lui +laissait entrevoir, pour arracher, en secret, a la reconnaissance, a +l'amitie exaltee, des faveurs qu'il aurait voulu devoir seulement +a l'amour exclusif et durable. Mais malgre le peu d'espoir qui lui +restait, il se surprenait toujours a desirer la fin de cet amour pour +Horace, et a caresser le reve d'un mariage legal avec Marthe. C'est la +que l'attendaient pour le faire souffrir ses anciens prejuges, le blame +de ses pareils, l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur +Suzanne, la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise honte, toute +puissante parfois sur des caracteres eleves; car elle leur est enseignee +par l'opinion, comme le respect de soi-meme et des autres. C'est alors +qu'Arsene essayait d'arracher son amour de son sein, comme une fleche +empoisonnee. Mais sa nature evangelique s'y refusait: il etait force +d'aimer. La haine et le mepris qu'il appelait a son secours ne voulaient +pas entrer dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il etait plein de +justice. + +[Illustration: Il le trouva environne de fusils.] + +Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il consacra a etudier +du mieux qu'il put la religion, la nature et la societe, sous les +nouveaux aspects qui s'ouvraient devant lui de toutes parts; tour a tour +et a la fois fourieriste, republicain, saint-simonien et chretien (car +il lisait aussi l'_Avenir_ et venerait ardemment M. Lamennais), Arsene, +s'il ne put reussir a batir une philosophie de toutes pieces, epura +son ame, eleva son esprit, et developpa son grand coeur d'une maniere +prodigieuse. J'en etais frappe chaque jour davantage, et, d'une semaine +a l'autre, j'admirais ces progres rapides. J'avais fini par decouvrir sa +retraite; et, affrontant l'accueil reveche de sa soeur ainee, j'allais +quelquefois, le soir, le surprendre au milieu de ses meditations. Tandis +que les deux soeurs travaillaient en echangeant les idees les plus +niaises, lui, assis au bout de la table, la tete dans ses mains, un +livre ouvert entre ses coudes, et les yeux a demi fermes, etudiait ou +revait a la lueur d'une triste lampe dont la clarte arrivait a peine +jusqu'a lui. A voir son teint jaune, ses yeux fatigues, son attitude +morne, on l'eut pris pour un homme use par la fatigue et la misere; +mais des qu'il parlait, son regard reprenait du feu, son front de la +serenite, et son langage revelait une energie de mieux en mieux trempee. +Je l'emmenais faire un tour de promenade sur les quais, et la, tout en +fumant nos cigares de la regie, nous devisions ensemble. Quand nous +avions passe en revue les idees generales, nous en venions a nos +sentiments individuels; et il me disait souvent, a propos de Marthe: +"L'avenir est a moi; le regne d'Horace ne saurait durer longtemps. Le +pauvre enfant ne comprend pas le bonheur qu'il possede, il n'en jouit +pas, il n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra ce que +c'est qu'un veritable amour, en eprouvant tout ce qui manque de grandeur +et de verite a celui qu'elle inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami, +j'ai remporte une grande victoire le jour ou j'ai compris que ce qu'on +appelle les fautes d'une femme etaient imputables a la societe et non a +de mauvais penchants. Les mauvais penchants sont rares, Dieu merci; +ils sont exceptionnels, et Marthe n'en a que de bons. Si elle a choisi +Horace au lieu de moi, c'est qu'alors je n'etais pas digne d'elle et +qu'Horace lui a semble plus digne. Incertain et farouche, tout en +m'offrant a elle avec devouement, je ne savais pas lui dire ce qu'elle +eut aime a entendre. Le souvenir de ses malheurs m'inspirait de la pitie +seulement; elle le sentait, et elle voulait du respect. Horace a su lui +exprimer de l'enthousiasme; elle s'y est trompee, mais la faute n'en est +point a elle. Maintenant, je saurais bien lui dire ce qui doit fermer +ses anciennes blessures, rassurer sa conscience, et lui donner en moi +la confiance qu'elle n'a pas eue. Mon austerite lui a fait peur, elle +a craint mes reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime +qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle avait besoin +d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur a une vie nouvelle, toute +d'exaltation et de charite. Je le repete, Horace, avec ses beaux yeux +et ses grands mots, lui est apparu en revelateur de l'amour. Elle l'a +suivi. _Mea culpa!_" + +Je trouvais Arsene injuste envers lui-meme, a force de generosite. Il +fallait bien faire, dans l'aveuglement de Marthe, la part d'une certaine +faiblesse et d'une sorte de vanite qui est, chez les femmes, le resultat +d'une mauvaise education et d'une fausse maniere de voir. Chez Marthe +particulierement, c'etait l'effet d'une absence totale d'instruction +et de jugement dans cet ordre d'idees, si necessaires et si negligees +d'ailleurs chez les femmes de toutes les classes. + +Marthe avait tout appris dans les romans. C'etait mieux que rien, +on peut meme dire que c'etait beaucoup; car ces lectures excitantes +developpent au moins le sentiment poetique et ennoblissent les fautes. +Mais ce n'etait pas assez. Le recit emouvant des passions, le drame de +la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse pas les causes, et +ne peint que des effets plus contagieux que profitables aux esprits +sevres de toute autre culture. J'ai toujours pense que les bons romans +etaient fort utiles, mais comme un delassement et non comme un aliment +exclusif et continuel de l'esprit. + +Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il en tirait la +consequence que Marthe etait d'autant plus innocente qu'elle etait plus +bornee a certains egards. Il se promettait de l'instruire un jour de la +vraie destinee qui convient aux femmes; et lorsqu'il me developpait ses +idees sur ce point, j'admirais qu'il eut su, ainsi qu'Eugenie, rejeter +du saint-simonisme tout ce qui n'etait pas applicable a notre epoque, +pour en tirer ce sentiment apostolique et vraiment divin de la +rehabilitation et de l'emancipation du genre humain dans la _personne +femme_. + +J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme qui, aux +facultes perceptives de l'artiste, joignait d'une maniere si imprevue +les facultes meditatives. C'etait a la fois un esprit d'analyse et de +synthese; et quand je le regardais marcher a cote de moi, avec ses +habits rapes, ses gros souliers, son air commun et ses manieres +_peuple_, je me demandais, en veritable anatomiste phrenologue que +j'etais, pourquoi je voyais les livrees du luxe et les graces de +l'elegance orner autour de nous tant d'etres disgracies du ciel, portant +au front des signes evidents de la degradation intellectuelle, physique +et morale. + + + +XXI. + +Le bon Laraviniere n'etait pas, a beaucoup pres, un aussi grand +philosophe. Sa tete etait plus haute que large, c'est dire qu'il avait +plus de facultes pour l'enthousiasme que pour l'examen. Il n'y avait de +place dans cette cervelle ardente que pour une seule idee, et la sienne +etait l'idee revolutionnaire. Brave et devoue avec passion, il se +reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles dont il avait +meuble son Pantheon republicain: Cavaignac, Carrel, Arago, Marrast, +Trelat, Raspail, le brillant avocat Dupont, et _tutti quanti_, +composaient le comite directeur de sa conscience sans qu'il eut beaucoup +songe a se demander si ces hommes superieurs sans doute, mais incertains +et incomplets comme les idees du moment, pourraient s'accorder ensemble +pour gouverner une societe nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le +renversement de la puissance bourgeoise, et son ideal etait de combattre +pour en hater la chute. Tout ce qui etait de l'opposition avait droit +a son respect, a son amour. Son mot favori etait: "Donnez-moi de +l'ouvrage." + +Il se prit pour Arsene d'une vive amitie, non qu'il comprit toute la +beaute de son intelligence, mais parce que sous les rapports de bravoure +intrepide et de devouement absolu ou il pouvait le juger, il le trouva a +la hauteur de son propre courage et de sa propre abnegation. Il s'etonna +beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une sorte de soin, une passion +qui n'etait pas payee de retour; mais il ceda affectueusement a ce qu'il +appelait la fantaisie d'Arsene, en allant demeurer sous le meme toit que +la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance et d'intimite +de la part d'Horace. C'etait un role assez delicat pour un homme aussi +franc que lui. Pourtant il s'en tira d'une maniere aussi loyale que +possible, en ne temoignant point a Horace une amitie qu'il ne ressentait +en aucune facon. Suivant les instructions d'Arsene, il fut obligeant, +sociable et enjoue avec lui; rien de plus. L'amour-propre confiant +d'Horace fit le reste. Il s'imagina que Laraviniere etait attire vers +lui par son esprit et le charme qu'il exercait sur tant d'autres. Cela +eut pu etre; mais cela n'etait pas. Laraviniere le traitait comme un +mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on menage et que l'on se +concilie pour cultiver l'amitie ou l'agreable societe de sa femme. Dans +toutes les conditions de la vie cela se pratique en tout bien tout +honneur, et non-seulement Laraviniere n'avait pas de pretentions pour +lui-meme, mais encore il avait fait ses reserves avec Arsene, en lui +declarant que, ne voulant pas agir en traitre, il ne parlerait jamais a +Marthe ni contre son amant, ni en faveur d'un autre. Arsene l'entendait +bien ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles de +Marthe, et d'etre averti a temps de la rupture qu'il prevoyait et qu'il +attendait entre elle et Horace, pour conserver cette forte et calme +esperance dont il se nourrissait. + +Laraviniere voyait donc Marthe tous les jours, tantot seule, tantot en +presence d'Horace, qui ne lui faisait pas l'honneur d'etre jaloux de +lui; et tous les soirs il voyait Arsene, et parlait avec lui de Marthe +un quart d'heure durant, a la condition qu'ils parleraient ensuite de la +republique pendant une demi-heure. + +Quoique Jean ne se fut pas pose en surveillant, il lui fut impossible de +ne pas observer bientot l'aigreur et le refroidissement d'Horace envers +la pauvre Marthe, et il en fut choque. Il n'avait pas plus reflechi sur +la nature et le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres +questions fondamentales de la societe; mais, chez cet homme, les +instincts etaient si bons, que la reflexion n'eut rien trouve a +corriger. Il avait pour les femmes un respect genereux, comme l'ont +en general les hommes braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la +violence sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais ete +aime. Sa laideur lui inspirait une extreme reserve aupres des femmes +qu'il eut trouvees dignes de son amour; et quoique a la rudesse de son +langage et de ses manieres, on ne l'eut jamais soupconne d'etre timide, +il l'etait au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'a la derobee. +Cette mefiance de lui-meme etait parfaitement deguisee sous un air +d'insouciance, et il ne parlait jamais de l'amour sans une espece +d'emphase satirique dont il fallait rire malgre soi. Les femmes en +concluaient generalement qu'il etait une brute; et cet arret une fois +prononce contre lui, il eut fallu au pauvre Jean un grand courage et +une grande eloquence pour le faire revoquer. Il le sentait bien, et +le besoin d'amour qu'il avait refoule au fond de son coeur etait trop +delicat pour qu'il voulut l'exposer aux doutes moqueurs qu'eut provoques +une premiere explication. Faute de pouvoir abjurer un instant le role +qu'il s'etait fait, il s'etait donc condamne a ne frequenter que des +femmes trop faciles pour lui inspirer un attachement serieux, mais +qu'il traitait cependant avec une douceur et des egards auxquels elles +n'etaient guere habituees. + +Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierte singuliere les +empechait de se montrer tels qu'ils sont, et ils portent toute leur vie +la peine d'une innocente dissimulation dans laquelle on les oblige a +persister. Mais comme le naturel perce toujours, malgre l'espece de +mepris railleur que notre bousingot professait pour les sentiments +romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger une femme, quelle +qu'elle fut, sans une profonde indignation. S'il voyait une prostituee +frappee dans la rue par un de ces hommes infames qui leur sont associes, +il prenait parti heroiquement pour elle, et la protegeait au peril de sa +vie. A plus forte raison avait-il peine a se contenir lorsqu'il voyait +une femme delicate recevoir de ces blessures qui sont plus cruelles au +coeur d'un etre noble que les coups ne le sont aux epaules d'un etre +avili. Des les commencements de son sejour dans la maison Chaignard, il +vit sur les joues de Marthe la trace de ses larmes; il surprit souvent +Horace dans des acces de colere que ce dernier avait bien de la peine a +reprimer devant lui. Peu a peu Horace, s'habituant a le considerer comme +un temoin sans consequence, s'habitua aussi a ne plus se contraindre, +et Laraviniere ne put rester longtemps impassible spectateur de ses +emportements. Un jour il le trouva dans une veritable fureur: Horace +avait passe la nuit au bal de l'Opera; il avait les nerfs agaces, et +regardait comme une injure de la part de Marthe, comme un empietement +sur sa liberte, comme une tentative de despotisme, qu'elle lui eut +adresse quelques reproches sur cette absence prolongee. Marthe n'etait +pas jalouse, ou, du moins, si elle l'etait, elle n'en laissait jamais +rien paraitre; mais elle avait ete inquiete toute la nuit, parce +qu'Horace lui avait promis de rentrer a deux heures. Elle avait craint +une querelle, un accident, peut-etre une infidelite. Quoi qu'elle eut +souffert, elle ne se plaignait que de ne pas avoir ete avertie, et sa +figure alteree disait assez les angoisses de son insomnie cruelle. + +"N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace en s'adressant +a Laraviniere, d'etre traite comme un enfant par sa bonne, comme un +ecolier par son precepteur? Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer +a l'heure qu'il me plait! Il faut que je demande une permission; et si +je m'oublie un peu, je trouve que le delai expire est devant moi comme +un arret, comme la mesure exacte et compassee du temps ou il m'est +permis de me distraire. Voila qui est plaisant! je me ferai signer un +permis avec un dedit de tant par minute. + +--Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laraviniere a demi-voix. + +--Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des roses? reprit Horace +a voix haute. Est-ce que des souffrances pueriles et injustes doivent +etre caressees, tandis que des souffrances poignantes et legitimes comme +les miennes s'enveniment de jour en jour? + +--Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit Marthe en levant sur +lui, d'un air de douleur severe, ses grands yeux d'un bleu sombre. En +verite, je ne croyais pas travailler ici a votre malheur. + +--Oui, vous me rendez malheureux, s'ecria-t-il, horriblement malheureux! +Si vous voulez que je vous le dise en presence de Jean, votre eternelle +tristesse rend mon interieur odieux. C'est a tel point que quand j'en +sors, je respire, je m'epanouis, je reviens a la vie; et que, quand +j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens mourir. Votre amour, +Marthe, c'est la machine pneumatique, cela etouffe. Voila pourquoi, +depuis quelque temps, vous me voyez moins souvent. + +--Je crois que vous faites une erreur de date, repondit Marthe, a qui la +fierte blessee rendit le courage. Ce n'est pas ma tristesse continuelle +qui vous a force a vous absenter; c'est votre absence continuelle qui +m'a forcee a etre triste. + +--Vous l'entendez, Laraviniere! dit Horace, qui avait besoin de trouver +une excuse dans la conscience d'autrui, et a qui l'air soucieux de Jean +faisait craindre un jugement severe. Ainsi c'est parce que je sors, +parce que je mene la vie qui sied a un homme, parce que je fais de mon +independance l'usage qui me convient, que je suis condamne a trouver, +en rentrant, un visage bouleverse, un sourire amer, des doutes, des +reproches, de la froideur, des accusations, des sentences! Mais c'est le +plus affreux supplice qui soit au monde! + +--Je vois, dit Laraviniere en se levant, que vous etes tous les deux +fort a plaindre. Ecoutez; si vous voulez m'en croire, vous vous +quitterez. + +--C'est tout ce qu'il desire! s'ecria Marthe en mettant ses deux mains +sur son visage. + +--Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de +Laraviniere, reprit Horace avec emportement. + +--Un instant, dit Laraviniere. Ne me faites pas jouer ici un personnage +que je desavoue. Je n'ai recu en particulier les confidences d'aucun de +vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement, +parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne vous +etes jamais convenu; vous marchez de l'engouement a la haine, et vous +feriez mieux de mettre le pardon et l'amitie entre vous. + +--J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une +improvisation de Laraviniere, dit Horace; au moins, Marthe, vous me +direz si c'est l'expression de votre pensee? + +--Il a pu aisement la supposer, la deviner peut-etre, repondit-elle avec +dignite, en vous entendant m'accuser de votre malheur." + +Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe fut +delaissee par lui; mais il ne voulait pas etre quitte par elle. La force +qu'elle montrait en ce moment, et que la presence d'un tiers lui avait +inspiree, causa a Horace un des plus violents acces de depit qu'il eut +encore eprouves. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours a sa +colere et a son chagrin. L'ancienne jalousie meme se reveilla, le nom +abhorre de M. Poisson revint sur ses levres comme une vengeance; et +celui d'Arsene allait s'en echapper, lorsque Laraviniere, prenant le +bras de Marthe, lui dit avec force: + +--Vous avez choisi pour votre defenseur un enfant sans raison et sans +dignite; a votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus +chez lui. + +--Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace avec un mepris +sanglant, j'y consens de grand coeur; car je comprends maintenant ce qui +se passe entre elle et vous. + +--Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle serait honoree et +respectee, tandis que chez vous elle est humiliee et insultee. Ah! grand +Dieu! ajouta-t-il avec une emotion subite, si j'avais ete aime d'une +femme comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublie de ma vie... + +Et la voix lui manqua tout a coup, comme si tout son coeur eut ete pret +a s'echapper dans une parole. Il y avait tant de verite dans son accent, +que la jalousie feinte ou subite d'Horace s'evanouit a l'instant meme; +l'emotion de Laraviniere le gagna par un effet sympathique; et obeissant +a une de ces reactions auxquelles nous portent souvent les scenes +violentes, il fondit en larmes; et lui tendant la main avec effusion: + +"Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand coeur, et moi +je suis un lache, un miserable. Demandez pardon pour moi a cette pauvre +femme dont je ne suis pas digne." + +Cette franche et noble resolution termina la querelle, et gagna meme le +coeur sincere de Jean. + +"A la bonne heure, dit-il en mettant la main de Marthe dans celle +d'Horace, vous etes meilleur que je ne croyais, Horace; il est beau de +savoir reconnaitre ses torts aussi vite et aussi genereusement que vous +venez de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'a les oublier." + +Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'etre pas temoin de la joie +de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une sensibilite qu'il etait +habitue a reprimer. + +Malgre ce beau denouement, des scenes semblables se repeterent bientot, +et devinrent de plus en plus frequentes. Horace aimait la dissipation; +il y cedait avec une legerete effrenee. Il ne pouvait plus passer une +seule soiree chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et de +l'Opera. La il etait condamne a ne point briller; mais c'etait pour lui +une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui etalent, dans +les loges, leur beaute ou leur luxe devant une foule de jeunes gens +pauvres, avides de plaisir, d'eclat et de richesse. Il connaissait par +leurs noms toutes les femmes a la mode dont les titres, l'argent +et l'orgueil semblaient mettre une barriere infranchissable a sa +convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs equipages et leurs amants; +il se tenait au bas de l'escalier pour les voir defiler devant lui +lentement, les epaules mal cachees par des fourrures qui tombaient +parfois tout a fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement +l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien dit de trop en +peignant l'impudence singuliere des femmes du grand monde; mais c'etait +une brutalite philosophique dont Horace ne songeait guere a etre +complice. Son ambition hardie n'etait pas blessee de ces regards froids +et provoquants par lesquels cette espece de femmes semble vous dire: +"Admirez, mais ne touchez pas." Le regard effronte d'Horace semblait +leur repondre: "Ce n'est pas a moi que vous diriez cela." Enfin, les +emotions de la scene, la puissance de la musique, la contagion des +applaudissements, tout, jusqu'a la fantasmagorie du decor et l'eclat +des lumieres, enivrait ce jeune homme, qui, apres tout, n'avait en cela +d'autre tort que d'aspirer aux jouissances offertes et retirees sans +cesse par la societe aux pauvres, comme l'eau a la soif de Tantale. + +Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et delabree, et qu'il +trouvait Marthe froide et pale, assoupie de fatigue aupres d'un +feu eteint, il eprouvait un malaise ou le remords et le depit se +combattaient douloureusement. Alors, a la moindre occasion, l'orage +recommencait; et Marthe, n'esperant pas guerir d'une passion aussi +funeste, desirait et appelait la mort avec energie. + +Dans ces sortes de secrets domestiques, des qu'on a laisse tomber le +premier voile on eprouve de part et d'autre le besoin d'invoquer le +jugement d'un tiers; on le recherche, tantot comme un confident, tantot +comme un arbitre. Laraviniere fut mediateur dans les commencements. Il +etait fache de se sentir entraine a prendre part dans la querelle, et +il avouait a Arsene que, malgre ses resolutions de neutralite, il etait +oblige de contracter avec Horace une sorte d'amitie. En effet, ce +dernier lui temoignait une confiance et lui prouvait souvent une +generosite de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace avait, en +depit de tous ses defauts, des qualites seduisantes; il etait aussi +prompt a se radoucir qu'il l'etait a s'emporter. Une parole sage +trouvait toujours le chemin de sa raison; une parole affectueuse +trouvait encore plus vite celui de son coeur. Au milieu d'un debordement +inoui d'orgueil et de vanite, il revenait tout a coup a un repentir +modeste et ingenu. Enfin, il offrait tour a tour le spectacle des +dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute +que nous avons rapportee en gros ci-dessus resume toutes celles qui +suivirent, et que Laraviniere fut appele a terminer. + +Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelees un certain nombre +de fois, Laraviniere, obeissant, ainsi qu'Arsene le lui avait +conseille, a la spontaneite de ses impressions, se sentit porte a moins +d'indulgence envers Horace. Il y a, dans le retour frequent d'un meme +tort, quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des ames +justes. Peu a peu Laraviniere fut tellement fatigue de la facilite +avec laquelle Horace s'accusait lui-meme et demandait pardon, que son +admiration pour cette facilite se changea en une sorte de mepris. Il +arriva enfin a ne voir en lui qu'un hableur sentimental, et a sentir sa +conscience degagee de cette affection dont il n'avait pu se defendre. +Cet arret definitif etait bien severe, mais il etait inevitable de la +part d'un caractere aussi ferme et aussi egal que l'etait celui de Jean. + +"Mon pauvre camarade, dit-il a Horace un jour que celui-ci invoquait +encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage +que je ne m'interesse plus du tout a vos amours. Je suis fatigue de voir +d'un cote une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais +dire peut-etre faiblesse et folie de part et d'autre; car il y a de la +monomanie chez Marthe, a vous aimer si constamment, et chez vous il y a +une faiblesse miserable dans toutes ces parades de violence dont vous +nous _regalez_. Je vous ai cru d'abord egoiste, et puis je vous ai cru +bon. Maintenant je vois que vous n'etes ni bon ni mauvais; vous etes +froid, et vous aimez a vous demener dans un orage de passions factices; +vous avez une nature de comedien. Quand nous sommes la a nous emouvoir +de vos trepignements, de vos declamations et de vos sanglots, vous vous +amusez a nos depens, j'en suis certain. Oh! ne vous fachez pas, ne +roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le +poing. J'ai vu cela si souvent, qu'a tout ce que vous pourriez faire +ou dire je repondrais _connu!_ Je suis un spectateur use, et desormais +aussi froid qu'un homme qui a ses entrees au theatre. Je sais que vous +etes puissant dans le drame; mais je sais toutes vos pieces par coeur. +Si vous voulez que je vous ecoute, reprenez votre serieux, jetez votre +poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaiquement que vous n'aimez +plus votre maitresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi a le +lui faire comprendre avec tous les egards et les menagements qui lui +sont dus. C'est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je +vous croirai un homme d'honneur. + +--Eh bien, dit Horace avec une rage concentree, je consens a vous parler +froidement, tres-froidement; car je sais me vaincre, et commence par +vous dire serieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de +toutes les insultes que vous venez de me faire... + +--Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixieme fois depuis un mois que +vous me provoquez; et c'eut ete vous rendre service que de vous prendre +au mot; mais j'ai un meilleur emploi a faire de mon sang que de le +compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je +fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons a +l'escrime, et en consequence souffrez que je refuse votre nouveau defi. + +--Je saurai vous y contraindre, dit Horace pale comme la mort. + +--Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais +avec un croc-en-jambe et un revers de mon _frere-jean_... Dieu m'en +preserve, Horace! ces facons-la sort bonnes avec les mouchards et les +gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore pour vous +quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutot +que d'y repondre. Taisez-vous donc. Je vous previens que je ne me +defendrai pas, et qu'il y aurait lachete de votre part a m'attaquer. + +--Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lache, trois fois +lache, de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages, vous me traitez +avec le dernier mepris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de +reparation! Ah! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui +dechirent leurs propres entrailles en presence de leur ennemi. + +--Voila une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la declamation; +car je ne suis pas votre ennemi; et je jure que je ne veux pas vous +insulter. Je vous donne une lecon amicale, et vous pouvez bien la +recevoir, puisque vous etes venu si souvent la chercher. Il y a +longtemps que je vous l'epargne et que j'accepte de votre part des +excuses dont je ne crois pas avoir jamais abuse contre vous. + +--Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; vous me faites rougir +de l'abandon et de la loyaute de coeur que j'ai eus avec vous. + +--Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empecher de vous humilier +de nouveau que je vous defends d'y revenir. + +--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'ecria Horace en pleurant de +rage et en se tordant les mains, pour etre traite de la sorte? + +--Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, repondit Laraviniere. +Vous avez fait souffrir et deperir une pauvre creature qui vous adore et +que vous n'estimez seulement pas. + +--Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que je n'estime pas la +femme a qui j'ai donne ma jeunesse, ma vie, la virginite de mon coeur? + +--Je ne pense pas que ce soit a titre de sacrifice que vous l'ayez fait, +et, dans tous les cas, je suis peu dispose a vous en plaindre. + +--Parce que vous ne comprenez rien a l'amour. C'est vous qui etes un +etre froid et sans intelligence des passions. + +--C'est possible, dit Jean avec un sourire mele d'amertume; mais je ne +fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce +cas, en quoi vous etes si a plaindre? + +--Jean, s'ecria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour +la premiere fois, et d'etre aime pour la seconde ou troisieme. + +--Ah! nous y voila, dit Laraviniere en haussant les epaules. La Vierge +Marie etait seule digne de monsieur Horace Dumontet! _Connu!_ mon cher. +Vous l'avez dit assez souvent devant moi a cette pauvre Marthe. Mais +dire ces choses-la, voyez-vous, en avoir seulement la pensee, prouve +qu'on etait digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanite +et quelle erreur sont les votres! Il y a certaines femmes perdues qui +valent mieux que certains adolescents. + +--Jean, vous etes un grossier, un brutal, un insolent personnage. + +--Oui, mais je dis la verite. Il y a des coeurs purs sous des robes +souillees, et des coeurs corrompus sous des gilets magnifiques." + +Horace dechira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux a +la figure du Laraviniere. Jean les esquiva, et les poussant du bout de +son pied: + +"C'est cela, dit-il; comme si vous n'etiez pas assez endette avec votre +tailleur! + +--Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oublie; +mais je vous remercie de me le rappeler. + +--Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laraviniere avec +insouciance; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en +profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le votre, et +parlons un peu sans nous facher. Que vous ayez eu envers Marthe des +torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que +vous etes un enfant gate, que vous avez pour vous l'esprit, les belles +paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu'a un certain point. +Je sais bien que c'est le privilege des beaux garcons, comme celui des +belles femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que vous ayez +la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble a un sanglier plus qu'a +un chretien, et dont la face a ete labouree un jour qu'il grelait des +hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer a faire +souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous etes degoute; +c'est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir guerir le +mal que vous avez fait. + +--Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je ne puis m'en +separer! je ne m'habituerais pas a vivre sans elle! + +--Quand meme cela serait vrai (et j'en doute, puisque vous vous arrangez +de maniere a rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir +serait de vaincre un amour qui lui est nuisible. + +--Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais. + +--En etes-vous bien sur? + +--Elle se tuera si je l'abandonne. + +--Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible; mais +si vous le faites par loyaute, par devouement, au nom de l'honneur, au +nom de votre amour meme... + +--Jamais! jamais Marthe ne se resignera a me perdre, je le sais trop. + +--Voila de la fatuite. Autorisez-moi a lui parler avec la meme franchise +que je viens d'avoir avec vous, et nous verrons. + +--Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle! + +--Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1 deg. qu'il n'y eut plus un seul +miroir dans l'univers; 2 deg. que Marthe perdit la vue; 3 deg. qu'elle et moi +n'eussions aucun souvenir de ma figure. + +--Mais quelle obstination avez-vous a nous separer? + +--Je vais vous le dire sans detour: j'ai des vues pour un autre. + +--Vous etes charge de la seduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe +ou pour quel don Juan du Cafe de Paris? + +--Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsene. + +--Comment, vous le voyez? + +--Tous les jours. + +--Et vous m'en avez fait mystere?... Voila qui est etrange! + +--C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et +je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime. + +--Ainsi vous etes le Mercure de ce Jupiter, qui deja s'est change en +pluie de gros sous pour me supplanter? + +--Triple insulte pour _lui_, pour _elle_ et pour _moi_. Grand merci! +C'etait dans votre role? Vous l'avez tres-bien dit! Si j'etais claqueur, +je me pamerais d'admiration. + +--Mais enfin, Laraviniere, c'est a me rendre fou! Vous agissez ici +contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me +fiais a vous! + +--Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononce le nom +d'Arsene devant Marthe. Et quant a vous brouiller avec elle, je n'ai +jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce a vous reconcilier: +mon coeur et ma conscience me le defendent. Ou je quitte la maison +aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage, avec +votre autorisation, a rompre un engagement qui vous pese et qui la tue." + +Horace, vaincu par la rude franchise et la fermete impitoyable de +Laraviniere, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour +regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de +reflechir a sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un +parti definitif. Mais les jours s'ecoulerent, et il ne sut se decider a +rien. + + + +XXII. + +Il ne mentait pas en disant que Marthe lui etait necessaire. Il avait +horreur de la solitude, et il avait besoin du devouement d'autrui, deux +choses qui lui rendaient Marthe plus precieuse encore qu'il n'osait +le dire a Laraviniere; car celui-ci n'etait plus dispose a se faire +illusion sur son compte, et, s'il eut devine le veritable motif de cette +perseverance, il l'eut taxe d'egoisme et d'exploitation. Marthe etait +plus facile a tromper ou a contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui +dit un mot de crainte ou de regret a l'idee de separation, pour qu'elle +acceptat heroiquement toutes les souffrances attachees a cette union +malheureuse. + +"Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; sa sante n'est pas +si forte qu'elle le parait. Il a de frequentes indispositions par suite +d'une irritabilite des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour +sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspere +d'une facon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; il ne +sait pas s'occuper de lui-meme: si je n'etais pas la, au milieu de ses +reveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger. +Sans compter qu'il n'aurait jamais la precaution et l'attention de +mettre tous les jours vingt sous de cote pour diner. Enfin, il m'aime, +malgre toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments +d'abandon et de repentir ou l'on est vraiment soi-meme, qu'il preferait +souffrir encore mille fois plus de son amour que de guerir en cessant +d'aimer." + +C'est ainsi que Marthe parlait a Laraviniere; car ce dernier, voyant +qu'Horace ne se decidait a rien, avait rompu la glace avec elle, apres +avoir bien et dument averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace, +qui l'avait pris, pour ses amere critiques, en une veritable aversion, +prevoyant qu'il faudrait desormais en venir a des querelles serieuses +pour l'eloigner, l'avait mis ironiquement au defi de lui voler le +coeur de Marthe, et lui donnait desormais carte blanche aupres d'elle. +Quoiqu'il fut outre de l'aplomb dedaigneux avec lequel Jean procedait +ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit, +timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le +paraitre; et il sentait bien que d'un mot il detruirait, dans l'esprit +de son indulgente amie, tout l'effet du plus long discours possible de +Laraviniere. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son +empire sur Marthe, comme s'il se fut agi de gagner un pari. Combien +d'amours malheureuses se sont ainsi prolongees et comme ranimees avec +effort dans des coeurs lasses ou eteints, par la crainte de donner un +triomphe a ceux qui en predisaient la fin prochaine! Le repentir et le +pardon, dans ces cas-la, ne sont pas toujours tres-desinteresses, et il +y a plus de loyaute qu'on ne pense a braver le scandale d'une rupture +devenue necessaire. + +Laraviniere travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait resolu de +sauver Marthe, elle etait plus que jamais ennemie de son propre salut. +Il vit bientot qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait concu, il +la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua a Arsene qu'au lieu +de le servir, il avait empire sa situation; et il rentra dans sa +neutralite, se consolant avec l'idee que Marthe apparemment n'etait pas +aussi malheureuse qu'il l'avait juge. + +Il eut, a celle epoque, quitte l'hotel de M. Chaignard, si des raisons +etrangeres a nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sur +et plus propice qu'aucun autre a certains projets qui l'occupaient +secretement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean +n'est plus a la merci des hommes, et que ceux qui partagerent son sort +sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence, a l'abri +de toute persecution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours +ignore, et je l'ignore encore. Peut-etre conspirait-il tout seul; je ne +pense pas qu'il fut exploite, seduit, ni entraine par personne. Avec le +caractere ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le +devorait, j'ai toujours pense qu'il etait homme plutot a gourmander la +prudence des chefs de son parti et a outrepasser leurs intentions, +qu'a se laisser devancer par eux dans une entreprise a main armee. Ma +situation ne me permettait pas d'etre son confident. A quel point Arsene +le fut, je ne l'ai pas su davantage, et je n'ai pas cherche a le savoir. +Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement dans la +chambre de Laraviniere, un jour que celui-ci avait oublie de s'enfermer, +il le trouva environne de fusils de munition qu'il venait de tirer d'une +grande malle, et qu'il inspectait en homme verse dans l'entretien des +armes. Dans la meme malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du +plomb, un moule, tout ce qui etait necessaire pour envoyer le possesseur +de ces dangereuses reliques devant un jury, et de la en place de Greve +ou au Mont-Saint-Michel. Horace etait precisement dans une heure de +spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-la avec Laraviniere, +quoiqu'il se fut promis de n'en plus avoir. + +"Oui-da! s'ecria-t-il en le voyant refermer precipitamment son coffre, +jouez-vous ce jeu-la? Eh bien! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec +cette maniere de voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier +une de ces clarinettes, je suis tres-capable d'en jouer aussi. + +--Dites-vous ce que vous pensez, Horace? repondit Jean en attachant sur +lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez +si souvent raille amerement pour mon emportement revolutionnaire, que je +ne sais pas si je puis compter sur votre discretion. Cependant, quelque +peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand +vous vous rappellerez qu'il y va de ma tete, vous ne vous amuserez pas, +j'espere, a me plaisanter tout haut sur mon gout pour les armes a feu. + +--J'espere, moi, que vous n'avez aucune crainte a cet egard; et je vous +repete que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je +voudrais, moi aussi, avoir une esperance, une conviction assez forte +pour me faire hacher a coups de sabre derriere une barricade. + +--Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous adresser a moi. Voyez, +Horace, est-ce que ne voila pas une plume avec laquelle un jeune poete +comme vous pourrait ecrire une belle page et se faire un nom immortel?" + +En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'etait +reservee pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa +main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses +genoux, et tomba dans une reverie profonde. + +"A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'ecria-t-il lorsque Laraviniere, +achevant de serrer ses dangereux tresors, lui ota doucement son arme +favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas +un leurre infame que cette societe nous fait, lorsqu'elle nous dit: +Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et +vous parviendrez a tout! et il n'y aura pas de place si haute a laquelle +vous ne puissiez vous asseoir! Que fait-elle, cette societe menteuse +et lache, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous donne-t-elle de +developper les facultes qu'elle nous demande et d'utiliser les talents +que nous acquerons pour elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous +meconnait, elle nous abandonne, quand elle ne nous etouffe pas. Si nous +nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue; si nous +restons tranquilles, elle nous meprise ou nous oublie. Ah! vous avez +raison, Jean, grandement raison de vous preparer a un glorieux suicide! + +--Oh! si vous croyez que je songe a ma gloire et a celle de mes amis, +vous vous trompez beaucoup, dit Laraviniere. Je suis tres-content de la +societe en ce qui me concerne. J'y jouis d'une independance absolue, +et j'y savoure une faineantise delicieuse. Je la traverse en veritable +bohemien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est de conspirer pour son +renversement; car le peuple souffre, et l'honneur appelle ceux qui se +sont devoues pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra! + +--Le peuple, voila un grand mot, reprit Horace; mais, soit dit sans +vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se +soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voila tout, +mon cher president: chacun obeit a ses instincts. Voyons, pourquoi +aimeriez-vous le peuple? + +--Parce que j'en suis. + +--Vous en etes sorti, vous n'en etes plus. Le peuple seul si bien que +vous avez des interets differents des siens, qu'il vous laisse conspirer +tout seul, ou peu s'en faut. + +--Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas a m'expliquer +la-dessus; mais soyez sur que je suis sincere quand je dis: "J'aime le +peuple." Il est vrai que j'ai peu vecu avec lui, que je suis une espece +de bourgeois, que j'ai des gouts epicuriens qui me generont si nous +avons un jour un regime spartiate qui prohibe la biere et le _caporal_. +Mais qu'importe tout cela? Le peuple, c'est le droit meconnu, c'est la +souffrance delaissee, c'est la justice outragee. C'est une idee, si vous +voulez; mais c'est l'idee grande et vraie de notre temps. Elle est assez +belle pour que nous combattions pour elle. + +--C'est une idee que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez +proclamee. + +--Et pourquoi donc, a moins que je ne la desavoue? Et pourquoi le +ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une idee meurt comme +une passion, comme un besoin? La souverainete de tous sera toujours +un droit: l'etablir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de +l'ouvrage pour toute ma vie, quand meme je ne trouverais pas la mort au +commencement." + +Ce n'etait pas la premiere fois qu'ils debattaient leurs theories a cet +egard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il eut pour lui la +verite et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte +et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les +moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la republique, mais +il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que +le peuple trouverait le sien a remettre ses interets aux mains de +l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de +travailler au progres intellectuel et au bien-etre du peuple; mais il +n'admettait pas que ce meme peuple dut avoir des droits sur l'action +des hommes superieurs, ni qu'il put en faire un bon usage. Beaucoup +d'aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument +d'Horace contre les democrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient +toujours, et n'agissaient jamais. + +Quand il eut acquis la preuve que Laraviniere jouait un role actif, ou +etait pret a le jouer, il concut pour lui plus d'estime, et se repentit +de l'avoir blesse. Tout en continuant de contester le principe d'une +revolution en faveur du peuple, il crut a cette revolution, et desira +n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des emotions, et un +essor pour son ambition trompee par le regime constitutionnel. Il +demanda a Jean sa confiance, se reconcilia avec lui; et, soit qu'il +y eut alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que +Laraviniere se fit des illusions gratuites, Horace crut a un mouvement +efficace, s'engagea par serment aupres de Jean a s'y jeter au premier +appel, et se tint pret a tout evenement. Il se procura un fusil, et fit +des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Des lors il fut +plus calme, plus sedentaire, et d'une humeur plus egale. Ce role de +conspirateur l'occupait tout entier. Ce role ranimait son espoir abattu; +il le vengeait secretement de l'indifference de la societe envers lui; +il lui donnait une contenance vis-a-vis de lui-meme, une attitude +vis-a-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait a inquieter Marthe, a +la voir palir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il +brulait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance, et repandait +des fleurs sur sa tombe; il fit meme son epitaphe en vers. Quand il +rencontra madame la vicomtesse de Chailly a l'Opera, et qu'elle le salua +fort legerement, il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-etre +l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant, un grand orateur ou un +publiciste influent dans la republique. + +Soit que les evenements qui approchaient ne fussent pas prevus par +d'autres que par lui, soit que des circonstances cachees en eussent +retarde l'accomplissement, Laraviniere n'avait eu autre chose a faire +qu'a fourbir ses fusils, dans l'attente d'une revolution, lorsque le +cholera vint eclater dans Paris, et distraire douloureusement les masses +de toute preoccupation politique. + +J'etais a l'ambulance, roule dans mon manteau, par une de ces froides +nuits du printemps qui semblaient donner plus d'intensite au fleau, et +j'attendais, en volant a _l'ennemi_ un quart d'heure de mauvais sommeil, +qu'on vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une +main se poser sur mon epaule. Je me reveillai brusquement, et me levant +par habitude, je fus pret a suivre la personne qui me reclamait, avant +d'avoir ouvert tout a fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut +seulement lorsqu'elle passa aupres de la lanterne rouge suspendue +a l'entree de l'ambulance, que je crus la reconnaitre, malgre le +changement qui s'etait opere en elle. + +"Marthe! m'ecriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui venez-vous me +chercher, grand Dieu? + +--Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh! +venez tout de suite, venez avec moi!" + +J'etais deja en route avec elle. + +"Est-il gravement attaque? lui demandai-je chemin faisant. + +--Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, et son +esprit est tellement frappe, que je crains tout. Il y a plusieurs jours +qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit a plusieurs +reprises qu'il etait perdu. Cependant il a bien dine, il a ete au +spectacle, et en rentrant il a soupe. + +--Et quels accidents? + +--Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir a +l'ambulance, que la frayeur s'est emparee de moi tout a coup, et je puis +a peine me soutenir. + +--En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras. + +--Oh! c'est seulement un peu de froid! + +--Vous etes a peine vetue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de +mon manteau. + +--Non, non, cela nous retarderait, marchons! + +--Pauvre Marthe! vous etes maigrie, lui dis-je tout en marchant vite, et +en regardant a la lueur blafarde des reverberes, ses joues amincies, +que creusait encore l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gre de la +bise. + +--Je suis pourtant tres-bien portante," me dit-elle d'un air preoccupe. +Puis tout a coup, par une liaison d'idees qui ne s'etait pas encore +faite en elle: Dites-moi donc plutot, s'ecria-t-elle vivement, comment +se porte Eugenie. + +--Eugenie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que d'avoir perdu votre +amitie. + +--Ah! ne dites pas cela! repondit-elle avec un accent dechirant. Mon +Dieu! epargnez-moi ce reproche-la! Dieu sait que je ne le merite pas! +Dites-moi plutot qu'elle m'aime toujours. + +--Elle vous aime toujours tendrement, chere Marthe. + +--Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui +etait personnel, et me tirant par le bras pour me faire courir. + +Je courus, et nous fumes bientot pres de lui. Il fit un cri percant en +me voyant, et se jetant dans mes bras: + +"Ah! maintenant je puis mourir, s'ecria-t-il avec chaleur; j'ai retrouve +mon ami." Et il retomba sur son fauteuil, pale et brise, comme s'il +etait pres d'expirer. + +Je fus tres-effraye de cette prostration. Je tatai son pouls, qui etait +a peine sensible. Je l'examinai, je le fis coucher, je l'interrogeai +attentivement, et je me disposai a passer la nuit pres de lui. + +Il etait malade en effet. Son cerveau etait en proie a une exasperation +douloureuse, tous ses nerfs etaient agites; il avait une sorte de +delire, il parlait de mort, de guerre civile, de cholera, d'echafaud; +et melant, dans ses reves, les diverses idees qui le possedaient, il me +prenait tantot pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale +_tapissiere_, tantot pour le bourreau qui le conduisait au supplice. A +ces moments d'exaltation succedaient des evanouissements, et quand +il revenait a lui-meme, il me reconnaissait, pressait mes mains avec +energie, et s'attachant a moi, me suppliait de ne pas l'abandonner, et +de ne pas le laisser mourir. Je n'en avais pas la moindre envie, et je +me mettais a la torture pour deviner son mal; mais quelque attention +que j'y apportasse, il m'etait impossible d'y voir autre chose qu'une +excitation nerveuse causee par une affection morale. Il n'y avait pas le +moindre symptome de cholera, pas de fievre, pas d'empoisonnement, pas de +souffrance determinee. Marthe s'empressait autour de lui avec un zele +dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, j'etais si +frappe de son air de deperissement, et d'angoisse, que je la suppliai +d'aller se coucher. Je ne pus l'y faire consentir. Cependant, a la +pointe du jour, Horace s'etant calme et endormi, elle tomba a son tour +assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'etais au chevet, vis-a-vis +d'elle, et je ne pouvais m'empecher de comparer la figure d'Horace, +pleine de force et de sante, avec celle de cette femme que j'avais vue +naguere si belle, et qui n'etait plus devant mes yeux que comme un +spectre. + +J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans reveiller personne, Laraviniere +entra sur la pointe du pied, et vint s'asseoir pres de moi. Il avait +passe lui-meme la nuit aupres d'un de ses amis atteint du cholera, et, +en rentrant, il avait appris que Marthe etait allee a l'ambulance pour +Horace. "Qu'a t-il donc?" me demanda-t-il en se penchant vers lui pour +l'examiner. Quand je lui eus avoue que je n'y voyais rien de grave, et +que cependant il m'avait occupe et inquiete toute la nuit, Jean haussa +les epaules. "Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? me dit-il en +baissant la voix encore davantage: c'est une panique, rien de plus. +Voila deux ou trois fois qu'il nous a fait des scenes pareilles; et si +j'avais ete ici ce soir, Marthe n'aurait pas ete, tout effrayee, vous +deranger. Pauvre femme! elle est plus malade que lui. + +[Illustration: J'etais a l'ambulance, roule dans mon manteau.] + +--C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, vous, bien severe pour +mon pauvre Horace? + +--Non; je suis-juste. Je ne pretends pas qu'Horace soit ce qu'on appelle +un lache; je suis meme sur qu'il est brave, et qu'il irait resolument au +feu d'une bataille ou d'un duel. Mais il a ce genre de lachete commun +a tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la maladie, la +souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse qu'on trouve dans son +lit. Il est ce que nous appelons _douillet_. Je l'ai vu une fois tenir +tete, dans la rue, a des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer, +et que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu aussi tomber +en defaillance pour une petite coupure qu'il s'etait faite au bout du +doigt en taillant sa plume. C'est une nature de femme, malgre sa barbe +de Jupiter Olympien. Il pourrait s'elever a l'heroisme, il ne supporte +pas un _bobo_. + +--Mon cher Jean, repondis-je, je vois tous les jours des hommes dans +toute la force de l'age et de la volonte, qui passent pour fermes et +sages, et que la pensee du cholera (et meme de bien moindres maux ) rend +pusillanimes a l'exces. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. Les +exceptions seules affrontent la maladie avec stoicisme. + +--Aussi ne fais-je point, reprit-il, le proces a votre ami; mais je +voudrais que cette pauvre Marthe s'habituat a ses manieres, et ne prit +pas l'alarme toutes les fois qu'il lui passe par la tete de se croire +mort. + +--Est-ce donc la, demandai-je, la cause de son air triste et accable? + +--Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne veux pas faire ici +le delateur. Je me suis abstenu jusqu'a present de vous dire ce qui se +passait. Puisque vous voila revenu chez eux, vous en jugerez bientot par +vous-meme. + + + +XXIII. + +En effet, etant revenu le lendemain m'assurer de l'etat de parfaite +sante ou se trouvait Horace, j'obtins de lui, sans la provoquer +beaucoup, la confidence de ses chagrins. "Eh bien, oui, me dit-il, +repondant a une observation que je lui faisais, je suis mecontent de mon +sort, mecontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tout a fait +las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma +coupe, je me couperais la Gorge. + +[Illustration: Marthe.] + +--Cependant hier, en vous croyant pris du cholera, vous me recommandiez +vivement de ne pas vous laisser mourir. J'espere que vous vous exagerez +a vous-meme votre spleen d'aujourd'hui. + +--C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'etais fou, je tenais a la +vie par un instinct animal; aujourd'hui que je retrouve ma raison, je +retrouve l'ennui, le degout et l'horreur de la vie." + +J'essayai de lui parler de Marthe, dont il etait l'unique appui, et qui +peut-etre ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter a +ses jours. Il fit un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'a +la fureur; il regarda dans la chambre voisine, et s'etant assure +que Marthe n'etait pas rentree de ses courses du matin, "Marthe! +s'ecria-t-il! eh bien, vous nommez mon fleau, mon supplice, mon enfer! +Je croyais, apres toutes les predictions que vous m'avez faites a cet +egard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher a quel point elles +se sont realisees; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et je ne sais +pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui +ferais mystere de ce qui se passe en moi. Sachez donc la verite, +Theophile: j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idolatre, et en +meme temps je la meprise; je ne puis me separer d'elle, et pourtant je +n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez +tout expliquer, vous qui mettez l'amour en theorie, et qui pretendez le +soumettre a un regime comme les autres maladies. + +--Cher Horace, lui repondis-je, je crois qu'il me serait facile de +constater du moins l'etat de votre ame. Vous aimez Marthe, j'en suis +bien certain; mais vous voudriez l'aimer davantage, et vous ne le pouvez +pas. + +--Eh bien, c'est cela meme! s'ecria-t-il. J'aspire a un amour sublime, +je n'en eprouve qu'un miserable. Je voudrais embrasser l'ideal, et je +n'etreins que la realite. + +--En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton +caressant ce que mes paroles pouvaient avoir de severe, vous voudriez +l'aimer plus que vous-meme, et vous ne pouvez pas meme l'aimer autant." + +Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalierement qu'il ne +l'eut souhaite; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui +ne lui semblait pas a la hauteur de sa souffrance, ne servit qu'a m'y +confirmer. Marthe rentra, et Horace, oblige de sortir a son tour, me +laissa avec elle. Ce que je voyais de leur interieur ne m'inspirait +guere l'espoir de leur etre utile. Pourtant je ne voulais pas les +quitter sans m'etre bien assure que je ne pouvais rien pour adoucir leur +infortune. + +Je trouvais Marthe aussi peu disposee a me laisser penetrer dans son +coeur, qu'Horace avait ete prompt a m'ouvrir le sien. Je devais m'y +attendre: elle etait l'offensee, elle avait de justes sujets de plainte +contre lui, et une noble generosite la condamnait au silence. Pour +vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'etait accuse devant moi, +et m'avait confesse tous ses torts: c'etait la verite. Horace ne s'etait +pas epargne; il m'avait devoile ses fautes, tout en se defendant de la +cause egoiste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea +rien aux resolutions que Marthe semblait avoir prises; je remarquai en +elle une sorte de courage sombre et de desespoir morne que je n'aurais +pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilite et la sensibilite +expansive que je lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la +faute etait toute a la societe, dont l'opinion implacable fletrit a +jamais la femme tombee, et lui defend de se relever en inspirant un +veritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, me parla +vaguement de religion et de resignation. Elle refusa egalement l'offre +que je lui fis de lui amener Eugenie, en disant que ce rapprochement +serait bientot brise par les memes causes qui avaient amene la desunion; +et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle +me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule idee qui me parut +arretee dans son cerveau, parce qu'elle y revint a plusieurs reprises, +fut celle d'un devoir qu'elle avait a remplir, devoir mysterieux, et +dont elle ne determina point la nature. + +En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je +crus observer qu'elle etait enceinte; elle etait si peu disposee a la +confiance, que je n'osai pas l'interroger a cet egard, et me reservai de +le faire en temps opportun. + +Quand je l'eus quittee, le coeur attriste profondement de sa souffrance, +je passai par hasard devant un cafe ou Horace avait l'habitude d'aller +lire les journaux; et comme il y etait en ce moment, il m'appela et me +forca de m'asseoir pres de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait +dit; et moi, je commencai par lui demander si elle n'etait pas enceinte. +Il est impossible de rendre l'alteration que ce mot causa sur son +visage. "Enceinte! s'ecria-t-il; de quoi parlez-vous la, bon Dieu? Vous +la croyez enceinte? Elle vous a dit qu'elle l'etait? Malediction de tous +les diables! il ne me faudrait plus que cela! + +--Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? lui dis-je. Si +Eugenie m'en annoncait une semblable, je m'estimerais bien heureux!--Il +frappa du poing sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la +faience de l'etablissement. + +--Vous en parlez a votre aise, dit-il; vous etes philosophe d'abord, et +ensuite vous avez trois mille livres de rente et un etat. Mais moi, que +ferais-je d'un enfant? a mon age, avec ma misere, mes dettes, et mes +parents, qui seraient indignes! Avec quoi le nourrirais-je? avec quoi +le ferais-je elever? Sans compter que je deteste les marmots, et qu'une +femme en couches me represente l'idee la plus horrible!... Ah! mon Dieu! +vous me rappelez qu'elle lit l'_Emile_, sans desemparer depuis quinze +jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va lui donner une +education a la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carres! Me +voila pere, je suis perdu!" + +Son desespoir etait si comique, que je ne pus m'empecher d'en rire. Je +pensai que c'etait une de ces boutades sans consequence qu'Horace aimait +a lancer, meme sur les sujets les plus serieux, rien que pour donner un +peu de mouvement a son esprit, comme a un cheval ardent qu'on laisse +caracoler avant de lui faire prendre une allure mesuree. J'avais bonne +opinion de son coeur, et j'aurais cru lui faire injure en lui remontrant +gravement les devoirs que sa jeune paternite allait lui imposer. +D'ailleurs je pouvais m'etre trompe. Si Marthe eut ete dans la position +que je supposais, Horace eut-il pu l'ignorer? Nous nous separames, moi +riant toujours de son aversion sarcastique pour les marmots, et lui +continuant a declamer contre eux avec une verve inepuisable. + +Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades qui s'etaient +fait inscrire. J'etais recu medecin depuis l'automne precedent, et +je commencais ma carriere par la sinistre et douloureuse epreuve du +cholera. J'avais donc tout a coup une clientele plus nombreuse que je ne +l'aurais desire, et je fus tellement accapare pendant plusieurs +jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une quinzaine. Ce fut sous +l'influence d'un evenement etrange qui coupait court a toutes ses ameres +faceties sur la progeniture. + +Il entra chez moi un matin, pale et defait. + +"Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa. + +--Eugenie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans sa chambre. + +--Marthe! s'ecria-t-il avec agitation. Je vous parle de Marthe; elle +n'est point chez moi, elle a disparu. Theophile, je vous le disais bien, +que je devrais me couper la gorge; Marthe m'a quitte, Marthe s'est +enfuie avec le desespoir dans l'ame, peut-etre avec des pensees de +suicide." + +Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son epouvante et sa +consternation n'avaient rien d'affecte. Nous courumes chez Arsene. Je +pensais que cet ami fidele de Marthe avait pu etre informe par elle de +ses dispositions. Nous ne trouvames que ses soeurs, dont l'air etonne +nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et qu'elles ne +pressentaient pas meme le motif de la visite d'Horace. Comme nous +sortions de chez elles, nous rencontrames Paul qui rentrait. Horace +courut a sa rencontre, et, se jetant dans ses bras par un de ces elans +spontanes qui reparaient en un instant toutes ses injustices: + +"Mon ami, mon frere, mon cher Arsene! s'ecria-t-il dans l'abondance de +son coeur, dites-moi ou _elle_ est, vous le savez, vous devez le savoir. +Ah! ne me punissez pas de mes crimes par un silence impitoyable. +Rassurez-moi; dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiee a vous. Ne me +croyez pas jaloux, Arsene. Non, a cette heure, je jure Dieu que je n'ai +pour vous qu'estime et affection. Je consens a tout, je me soumets a +tout! soyez son appui, son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous +la confie; je vous benis si vous pouvez, si vous devez lui donner du +bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas morte, dites-moi que je ne +suis pas son bourreau, son assassin!" + +Quoique Marthe n'eut pas ete nommee, comme il n'y avait qu'_elle_ au +monde qui put interesser Arsene, il comprit sur-le-champ, et je crus +qu'il allait tomber foudroye. Il fut quelques instants sans pouvoir +repondre. Ses dents claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace +d'un air hebete, en retenant dans sa main froide et fortement contractee +la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne fit aucune reflexion. +Un melange d'effroi et d'espoir le jetait dans une sorte de delire +farouche. Il se mit a courir avec nous. Nous allames a la Morgue; Horace +avait eu deja la pensee d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. Nous +y entrames sans lui; il s'arreta sous le portique, et s'appuya contre la +grille pour ne pas tomber, mais evitant de tourner ses regards vers cet +affreux spectacle, qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eut offert parmi +les victimes de la misere et des passions l'objet de nos recherches. +Nous penetrames dans la salle, ou plusieurs cadavres, couches sur les +tables fatales, offraient aux regards la plus hideuse plaie sociale, la +mort violente dans toute son horreur, la preuve et la consequence de +l'abandon, du crime ou du desespoir. Arsene sembla retrouver son courage +au moment ou celui d'Horace faiblissait; il s'approcha d'une femme qui +reposait la avec le cadavre de son enfant enlace au sien; il souleva +d'une main ferme les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage +de la morte, et comme si sa vue eut ete troublee par un nuage epais, il +se pencha sur cette face livide, la contempla un instant, et la laissant +retomber avec une indifference qui, certes, ne lui etait pas habituelle: + +"Non," dit-il d'une voix forte; et il m'entraina pour repeter vite a +Horace ce _non_", qui devait le soulager momentanement. + +Au bout de quelques pas, Arsene s'arretant: + +"Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous a laisse." + +Ce billet, Horace nous l'avait communique. Il le remit de nouveau a +Paul, qui le relut attentivement. Il etait ainsi concu: + +"Rassurez-vous, cher Horace, je m'etais trompee. Vous n'aurez pas les +charges et les ennuis de la paternite; mais apres tout ce que vous +m'avez dit depuis quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait +pas durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps que +nous avons du nous preparer mutuellement a cette separation, qui vous +affligera, j'en suis sure, mais a laquelle vous vous resignerez, en +songeant que nous nous devions mutuellement cet acte de courage et de +raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Ne +vous inquietez pas de moi, je suis forte et calme desormais. Je quitte +Paris; j'irai peut-etre dans mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne +vous reproche rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en +appellant sur vous la benediction du ciel." + +Celle lettre n'annoncait pas des projets sinistres; cependant elle etait +loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais trouve naguere chez Marthe +tous les symptomes d'un desespoir sans ressource, et cette farouche +energie qui conduit aux partis extremes. + +"Il faut, dis-je a Horace, faire encore un grand effort sur vous-meme, +et nous raconter textuellement ce qui s'est passe entre vous depuis +quinze jours; d'apres cela, nous jugerons de l'importance que nous +devons laisser a nos craintes. Peut-etre les votres sont exagerees. Il +est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procedes assez cruels +pour la pousser a un acte de folie. C'est un esprit religieux, c'est +peut-etre un caractere plus fort que vous ne le pensez. Parlez, Horace; +nous vous plaignons trop pour songer a vous blamer, quelque chose que +vous ayez a nous dire. + +--Me confesser devant lui? repondit Horace en regardant Arsene. C'est +un rude chatiment; mais je l'ai merite, et je l'accepte. Je savais bien +qu'il l'aimait, lui, et que son amour etait plus digne d'elle que le +mien. Mon orgueil souffrait de l'idee qu'un autre que moi pouvait lui +donner le bonheur que je lui deniais; et je crois que, dans mes acces de +delire, je l'aurais tuee plutot que de la voir sauvee par lui! + +--Que Dieu vous pardonne! dit Arsene; mais avouez jusqu'au bout. +Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? Est-ce a cause de moi? Vous +savez bien qu'elle ne m'aimait pas! + +--Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil et de triomphe +egoiste; mais aussitot ses yeux s'humecterent et sa voix se troubla. +Je le savais, continua-t-il, mais je ne voulais seulement pas qu'elle +t'estimat, noble Arsene! C'etait pour moi une injure sanglante que la +comparaison qu'elle pouvait faire entre nous deux au fond de son coeur. +Vous voyez bien, mes amis, que, dans ma vanite, il y avait des remords +et de la honte. + +--Mais enfin, reprit Arsene, elle ne me regrettait pas assez, elle ne +pensait pas assez a moi, pour qu'il lui en coutat beaucoup de m'oublier +tout a fait? + +--Elle vous a longtemps defendu, repondit Horace avec une energie qui me +portait a la fureur. Et puis tout a coup elle ne m'a plus parle de +vous, elle s'y est resignee avec un calme qui semblait me braver et +me mepriser interieurement. C'est a cette epoque que la misere m'a +contraint a lui laisser reprendre son travail, et quoique j'eusse vaincu +en apparence ma jalousie, je n'ai jamais pu la voir sortir seule, sans +conserver un soupcon qui me torturait. Mais je le combattais, Arsene; +je vous jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement +quelquefois, dans des accents de colere, je laissais echapper un mot +indirect, qui paraissait l'offenser et la blesser mortellement. Elle +ne pouvait pas supporter d'etre soupconnee d'un mensonge, d'une +dissimulation si legere qu'elle fut dans ma pensee. Sa fierte se +revoltait contre moi tous les jours dans une progression qui me faisait +craindre son changement ou son abandon. Pourtant, depuis quelques +semaines, j'etais plus maitre de moi, et, injuste qu'elle etait! elle +prenait ma vertu pour de l'indifference. Tout a coup une malheureuse +circonstance est venue reveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte; +Theophile m'en a donne l'idee, et j'en ai ete consterne. Epargnez-moi +l'humiliation de vous dire a quel point le sentiment paternel etait peu +developpe en moi. Suis-je donc dans l'age ou cet instinct s'eveille dans +le coeur de l'homme? et puis l'horrible misere ne fait-elle pas une +calamite de ce qui peut etre un bonheur en d'autres circonstances? Bref, +je suis rentre chez moi precipitamment, il y a aujourd'hui quinze jours, +en quittant Theophile, et j'ai interroge Marthe avec plus de terreur que +d'esperance, je l'avoue. Elle m'a laisse dans le doute; et puis, irritee +des craintes chagrines que je manifestais, elle me declara que si elle +avait le bonheur de devenir mere, elle n'irait pas implorer pour son +enfant l'appui d'une paternite si mal comprise et si mal acceptee par +les hommes de _ma condition_. J'ai vu la un appel tacite vers vous, +Arsene, je me suis emporte; elle m'a traite avec un mepris accablant. +Depuis ces quinze jours, notre vie a ete une tempete continuelle, et je +n'ai pu eclaircir le doute poignant qui en etait cause. Tantot elle m'a +dit qu'elle etait grosse de six mois, tantot qu'elle ne l'etait pas, et, +en definitive, elle m'a dit que si elle l'etait, elle me le cacherait, +et s'en irait elever son enfant loin de moi. J'ai ete atroce dans ces +debats, je le confesse avec des larmes de sang. Lorsqu'elle niait +sa grossesse, j'en provoquais l'aveu par une tendresse perfide, et +lorsqu'elle l'avouait, je lui brisais le coeur par mon decouragement, +mes maledictions, et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des doutes +insultants sur sa fidelite, et des sarcasmes amers sur le bonheur +qu'elle se promettait de donner un heritier a mes dettes, a ma paresse +et a mon desespoir. Il y avait pourtant des moments d'enthousiasme et de +repentir ou j'acceptais cette destinee avec franchise et avec une sorte +de courage febrile; mais bientot je retombais dans l'exces contraire, +et alors Marthe, avec un dedain glacial, me disait: "Tranquillisez-vous +donc; je vous ai trompe pour voir quel homme vous etiez. A present que +j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis vous dire +que je ne suis pas grosse, et vous repeter que si je l'etais, je ne +pretendrais pas vous associer a ce que je regarderais comme mon unique +bonheur en ce monde." + +"Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. Avant-hier la +mesintelligence fut plus profonde que la veille, et puis hier, elle le +fut a un exces qui m'eut semble devoir amener une catastrophe, si +nous n'eussions pas ete comme blases l'un et l'autre sur de pareilles +douleurs. A minuit, apres une querelle qui avait dure deux mortelles +heures, je fus si effraye de sa paleur et de son abattement, que je +fondis en larmes. Je me mis a genoux, j'embrassai ses pieds, je lui +proposai de se tuer avec moi pour en finir avec ce supplice de notre +amour, au lieu de le souiller par une rupture. Elle ne me repondit que +par un sourire dechirant, leva les yeux au ciel, et demeura quelques +instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta ses bras autour de +mon cou, et pressa longtemps mon front de ses levres dessechees par +une fievre lente. "Ne parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se +levant: ce que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez etre bien +fatigue, couchez-vous; j'ai encore quelques points a faire. Dormez +tranquille; je le suis, vous voyez!" + +"Elle etait bien tranquille en effet! Et moi, stupide et grossier dans +ma confiance, je ne compris pas que c'etait le calme de la mort qui +s'etendait sur ma vie. Je m'endormis brise, et je ne m'eveillai qu'au +grand jour. Mon premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la +remercier a genoux de sa misericorde. Au lieu d'elle, j'ai trouve ce +fatal billet. Dans sa chambre rien n'annoncait un depart precipite. Tout +etait range comme a l'ordinaire; seulement la commode qui contenait +ses pauvres hardes etait vide. Son lit n'avait pas ete defait: elle ne +s'etait pas couchee. Le portier avait ete reveille vers trois heures du +matin par la sonnette de l'interieur; il a tire le cordon comme il fait +machinalement dans ce temps de cholera, ou, a toute heure, on sort pour +chercher ou porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu +refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'etais la, etendu +comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait sa fuite, et qu'elle +m'arrachait le coeur de la poitrine pour me laisser a jamais vide +d'amour et de bonheur." + +Apres le douloureux silence ou nous plongea ce recit, nous nous livrames +a diverses conjectures. Horace etait persuade que Marthe ne pouvait pas +survivre a cette separation, et que si elle avait emporte ses hardes, +c'etait pour donner a son depart un air de voyage, et mieux cacher son +projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. Il me semblait voir +dans toute la conduite de Marthe un sentiment de devoir et un instinct +d'amour maternel qui devaient nous rassurer. Quant a Arsene, apres que +nous eumes passe la journee en courses et en recherches minutieuses +autant qu'inutiles, il se separa d'Horace, en lui serrant la main d'un +air contraint, mais solennel. Horace etait desespere. "Il faut, lui dit +Arsene, avoir plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond +de l'ame qu'il n'a pas abandonne la plus parfaite de ses creatures, et +qu'il veille sur elle." + +Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Etant oblige de remplir mes +devoirs envers les victimes de l'epidemie, je ne pus passer avec lui +qu'une partie de la nuit. Laraviniere avait couru toute la journee, de +son cote, pour retrouver quelque indice de Marthe. Nous attendions avec +impatience qu'il fut rentre. Il rentra a une heure du matin sans avoir +ete plus heureux que nous; mais il trouva chez lui quelques lignes +de Marthe, que la poste avait apportees dans la soiree. "Vous m'avez +temoigne tant d'interet et d'amitie, lui disait-elle, que je ne veux pas +vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande un dernier service: +c'est de rassurer Horace sur mon compte, et de lui jurer que ma position +ne doit lui causer d'inquietude, ni au physique ni au moral. Je crois en +Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi a _mon frere_ +Paul. Il le comprendra." + +Ce billet, en rendant a Horace une sorte de tranquillite, reveilla ses +agitations sur un autre point. La jalousie revint s'emparer de lui. Il +trouva dans les derniers mots que Marthe avait traces un avertissement +et comme une promesse detournee pour Paul Arsene. "Elle a eu, en +s'unissant a moi, dit-il, une arriere-pensee qu'elle a toujours +conservee et qui lui revenait dans tous les mecontentements que je lui +causais. C'est cette pensee qui lui a donne la force de me quitter. Elle +compte sur Paul, soyez-en surs! Elle conserve encore pour notre liaison +un certain respect qui l'empechera de se confier tout de suite a un +autre. J'aime a croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas joue la comedie +avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant a chercher Marthe jusqu'a la +Morgue, il n'avait pas au fond du coeur l'egoiste joie de la savoir +vivante et resignee. + +--Vous ne devez pas en douter, repondis-je avec vivacite; Arsene +souffrait le martyre, et je vais tout de suite, en passant, lui faire +part de ce dernier billet, afin qu'il repose en paix, ne fut-ce qu'une +heure ou deux. + +--J'y vais moi-meme, dit Laraviniere; car son chagrin m'interesse plus +que tout le reste." Et sans faire attention au regard irrite que lui +lancait Horace, il lui reprit le billet des mains, et sortit. + +"Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me jouer! s'ecria Horace +furieux. Jean est l'ame damnee de Paul, et l'entremetteur sentimental +de cette chaste intrigue. Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de +Marthe, comment et pourquoi elle _croit en Dieu_ (mot d'ordre que +je comprends bien aussi, allez!...), Paul va courir en quelque lieu +convenu, ou il la trouvera; ou bien il dormira sur les deux oreilles, +sachant qu'apres deux ou trois jours donnes aux larmes qu'elle croit me +devoir, l'infidele orgueilleuse l'admettra a offrir ses consolations. +Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrange avec un certain art. +Il y a longtemps qu'on cherchait un pretexte pour me repudier, et il +fallait me donner tort. Il fallait qu'on put m'accuser aupres de mes +amis, et se rassurer soi-meme contre les reproches de la conscience. +On y est parvenu; on m'a tendu un piege en feignant, c'est-a-dire en +_feignant de feindre_ une grossesse. Vous avez ete innocemment le +complice de cette belle machination; on connaissait mon faible: on +savait que cette eventualite m'avait toujours fait fremir. On m'a fourni +l'occasion d'etre lache, ingrat, criminel... Et quand on a reussi a me +rendre odieux aux autres et a moi-meme, on m'abandonne avec des airs de +victime misericordieuse! C'est vraiment ingenieux! Mais il n'y aura que +moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment on a abandonne +le _Minotaure_, et comment on s'est tenu cache pour laisser passer +la premiere bourrasque de colere et de chagrin. Lui aussi, le pauvre +imbecile, a cru a un suicide! lui aussi, il a ete a la police et a la +Morgue! lui aussi, sans doute, a trouve un billet d'adieu et de belles +phrases de pardon au bout d'une trahison consommee avec Paul Arsene! Je +pense que c'est un billet tout pareil au mien; le meme peut servir dans +toutes les circonstances de ce genre!..." + +Horace parla longtemps sur ce ton avec une acrete inouie. Je le trouvai +en cet instant si absurde et si injuste, que, n'ayant pas le courage +de le blamer hautement, mais ne partageant nullement ses soupcons, je +gardai le silence. Apres tout, comme j'etais force de le laisser a +lui-meme jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le voir ranime par des +dispositions ameres que terrasse par l'inquietude insupportable de +la journee. Je le quittai sans lui rien dire qui put influencer son +jugement. + + + +XXIV. + +Lorsque je revins le revoir dans l'apres-midi, je le trouvai au lit avec +un peu de fievre et une violente agitation nerveuse. Je m'efforcai de le +calmer par des remontrances assez severes; mais je cessai bientot, en +voyant qu'il ne demandait qu'a etre contredit afin d'exhaler tout son +ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de depit que de douleur. +Alors il me soutint qu'il etait au desespoir; et a force de parler de +son chagrin, il en ressentit de violents acces: la colere fit place aux +sanglots. En cet instant Arsene entra. Le genereux jeune homme, sans +s'inquieter des soupcons injurieux d'Horace, que Laraviniere ne lui +avait pas caches, venait tacher de lui faire un peu de bien en les +dissipant. Il y mit tant de grandeur et de dignite, qu'Horace se jeta +dans son sein, le remercia avec enthousiasme, et, passant de l'aversion +la plus puerile a la tendresse la plus exaltee, le pria d'etre _son +frere, son consolateur, son meilleur ami, le medecin de son ame malade +et de son cerveau en delire_. + +Quoique nous sentissions bien, Arsene et moi, qu'il y avait de +l'exageration dans tout cela, nous fumes attendris des paroles +eloquentes qu'il sut trouver pour nous interesser a son malheur, et nous +voulumes passer le reste de la journee avec lui. Comme il n'avait plus +de fievre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai diner avec +Arsene chez le brave Pinson. Nous rencontrames Laraviniere en chemin, et +je l'emmenai aussi. D'abord notre repas fut silencieux et melancolique +comme le comportait la circonstance; mais peu a peu Horace s'anima. Je +le forcai de boire un peu de vin pour reparer ses forces et retablir +l'equilibre entre le principe sanguin et le principe nerveux. Comme il +etait ordinairement sobre dans ses boissons, il eprouva plus rapidement +que je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de bordeaux, +et alors il devint expansif et plein d'energie. Il nous temoigna a +tous trois un redoublement d'amitie que nous accueillimes d'abord +avec sympathie, mais qui bientot deplut un peu a Paul, et beaucoup a +Laraviniere. Horace ne s'en apercut pas, et continua a s'enthousiasmer, +a les proner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop a propos de quoi. +Insensiblement le souvenir de Marthe venant se meler a son effusion, il +se livra a l'esperance de la retrouver, jeta au ciel ce brulant defi, se +vanta de l'apaiser, de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager +sa confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui inspirer +et nous en peignit l'ardeur et le devouement avec un orgueil peu +convenable. Arsene palit plusieurs fois en entendant parler de la beaute +et des graces ineffables de Marthe en style de roman, avec une chaleur +pleine de vanite. Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu +d'encouragement et d'approbation que nous avions donne a son triomphe +sur Marthe, avait souffert de le savourer toujours en silence. +Maintenant qu'un interet commun nous avait fortuitement conduits a lui +parler a coeur ouvert, a l'interroger, a l'ecouter et a discuter avec +lui sur ce sujet delicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime +et toute l'affection que nous portions a celle qu'il avait si mal +appreciee, il eprouvait une vive satisfaction d'amour-propre a nous +entretenir d'elle, et a repasser en lui-meme la valeur du tresor qu'il +venait de perdre. C'etait un pretexte pour faire briller ce tresor +devant nous sans fatuite coupable, et il etait facile de voir qu'il +etait a demi console de son desastre par le droit qu'il en prenait de +rappeler son bonheur. Quoique Arsene fut au supplice, il l'ecouta, et +l'aida meme a cet epanchement imprudent avec un courage etrange. Quoique +le sang lui montat au visage a chaque instant, il semblait etre resolu a +etudier Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir qui la +lui revelait sous une face nouvelle. Il voulait surprendre le secret de +cet amour que son rival avait eu le bonheur d'inspirer. Il savait +bien comment il l'avait perdu, car il connaissait le cote serieux du +caractere de Marthe; mais ce cote romanesque qui s'etait laisse dominer +par la passion d'un insense, il l'analysait et le commentait dans sa +pensee en l'entendant depeindre par cet insense lui-meme. Plusieurs fois +il pressa le bras de Laraviniere pour l'empecher d'interrompre Horace, +et quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume et sans +mepris, quoique tant de legerete et de forfanterie deplacee lui inspirat +bien quelque secrete pitie. + +A peine nous eut-il quittes, que Laraviniere, cedant a une indignation +longtemps comprimee, fit a Horace quelques observations d'une franchise +un peu dure. Horace etait, comme on dit, tout a fait monte. Il avalait +du cafe mele de rhum, quoique je me plaignisse de cet exces de zele a +outrepasser ma prescription. Il leva la tete avec surprise en voyant la +muette attention de Laraviniere se changer en critiques assez seches. +Mais il n'etait deja plus d'humeur a supporter humblement un reproche: +l'acces de repentir et de modestie etait passe, la gloriole avait repris +le dessus. Il repondit au froid dedain de Laraviniere par des sarcasmes +amers sur l'amour ridicule et malavise qu'il lui supposait pour Marthe; +il eut de l'esprit, il acheva de s'enivrer avec la verve de ses reponses +et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colere en +s'efforcant de rire et de denigrer. Ce diner eut fini fort mal si je ne +fusse intervenu pour couper court a une discussion des plus envenimees. + +--Vous avez raison, me dit Laraviniere en se levant, j'oubliais que je +parlais a un fou. + +Et, apres m'avoir serre la main, il lui tourna le dos. Je ramenai +Horace chez lui: il etait completement gris, et ses nerfs plus irrites +qu'avant. Il eut un nouvel acces de fievre, et comme j'etais force +d'aller encore a mes malades, je craignis de le laisser seul. Je +descendis chez Laraviniere, qui venait de rentrer de son cote, et le +priai de monter chez Horace. + +--Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis aussi pour +Marthe, qui me le recommanderait si elle le savait tant soit peu malade. +Quant a lui personnellement, voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre +interet, je vous le declare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur, +et qui en a infiniment moins que vous et moi. + +Aussitot que je fus sorti, Jean s'installa aupres du lit de son malade, +et le regarda attentivement pendant dix minutes. Horace pleurait, +criait, soupirait, se levait a demi, declamait, appelait Marthe tantot +avec tendresse, tantot avec fureur. Il se tordait les mains, dechirait +ses couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le regardait +toujours sans rien dire et sans bouger, pret a s'opposer aux actes d'un +delire serieux, mais resolu de n'etre pas dupe d'une de ces scenes de +drame qu'il lui attribuait la faculte de jouer froidement au milieu de +ses malheurs les plus reels. + +A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que possible), Horace +n'etait pas, comme le croyait Jean, un froid egoiste. Il est bien vrai +qu'il etait froid; mais il etait passionne aussi. Il est bien vrai qu'il +avait de l'egoisme; mais il avait en meme temps un besoin d'amitie, +de soins et de sympathie qui denotait bien l'amour des semblables. Ce +besoin etait si puissant chez lui, qu'il etait porte jusqu'a l'exigence +puerile, jusqu'a la susceptibilite maladive, jusqu'a la domination +jalouse. L'egoiste vit seul; Horace ne pouvait vivre un quart d'heure +sans societe. Il avait de la personnalite, ce qui est bien different de +l'egoisme. Il aimait les autres par rapport a lui; mais il les aimait, +cela est certain, et on eut pu dire sans trop sophistiquer que, ne +pouvant s'habituer a la solitude, il preferait l'entretien du premier +venu a ses propres pensees, et que, par consequent, il preferait en un +certain sens les autres a lui-meme. + +Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un moyen de s'etourdir, +et ce moyen etait egalement bon pour ramener a lui les coeurs qu'il +avait blesses, et pour dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait. +Cette fatigue singuliere, qui agissait sur le moral aussi bien que +sur le physique, consistait a donner a son chagrin un violent essor +exterieur par les paroles, par les larmes, les cris, les sanglots, meme +par les convulsions et le delire. Ce n'etait pas une comedie, comme le +croyait Laraviniere; c'etait une crise vraiment rude et douloureuse dans +laquelle il entrait a volonte. On ne peut pas dire qu'il en sortit de +meme. Elle se prolongeait quelquefois au dela du moment ou il en avait +senti le ridicule ou la fatigue; mais il suffisait d'un tres petit +accident exterieur pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace +de la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, l'offre +subite d'un divertissement, une surprise quelconque, une petite +contusion ou une mince ecorchure attrapee en gesticulant ou en se +laissant tomber, c'en etait assez pour le ramener de la plus violente +exaltation a la tranquillite la plus docile, et c'etait la pour moi la +meilleure preuve que ces emotions n'etaient pas jouees; car dans le cas +ou il eut ete aussi grand acteur que Jean le pretendait, il eut menage +plus habilement le passage de la feinte a la realite. Laraviniere etait +impitoyable avec lui, comme les gens qui se gouvernent et se possedent +le sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eut exerce les +fonctions de medecin ou d'infirmier, il eut vite appris qu'il est entre +les enfants et les fous une variete d'hommes a la fois ardents et +faibles, irritables et dociles, energiques et indolents, affectes et +naifs, en un mot froids et passionnes, comme je l'ai dit plus haut, +et comme je tiens a le dire encore pour constater un fait dont +l'observation n'est pas rare, bien qu'il soit communement regarde comme +invraisemblable. Ces hommes-la sont souvent mediocres, et ils sont +parfois d'une intelligence superieure. C'est en general l'organisation +nerveuse et compliquee des artistes qui presente plus ou moins ces +phenomenes. Quoiqu'ils s'epuisent a ce frequent abus de leurs facultes +exuberantes, on les voit rechercher avec une sorte d'avidite fatale +tous les moyens possibles d'excitation, et provoquer volontairement ces +orages qui n'ont que trop de veritable violence. C'est ainsi qu'Horace +faisait usage du delire et du desespoir, comme d'autres font usage +d'opium et de liqueurs fortes. "Il n'a qu'a se secouer un peu, disait +Jean, aussitot la fureur vient comme par enchantement, et vous le +croiriez possede de mille passions et de dix mille diables. Mais +menacez-le de le quitter, et vous le verrez se calmer tout a coup comme +un enfant que sa bonne menace de laisser sans chandelle." Jean ne +songeait pas qu'il y a a Bicetre des fous furieux qui se tueraient si on +les laissait faire, et que la menace d'un peu d'eau froide sur la tete +rend tout a coup craintifs et silencieux. + +"Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-la pour qu'on l'entende, et +quand personne ne se derange, il prend son parti de dormir ou d'aller se +promener." C'etait malheureusement la verite, et, sous ce rapport, le +pauvre enfant etait inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien: elles +attiraient a lui l'interet, les soins, le devouement; et alors les +personnes qui lui etaient attachees faisaient mille efforts et +trouvaient mille moyens de le distraire et de le consoler. L'un le +flattait, et relevait par la son orgueil blesse; un autre le plaignait +et le rendait interessant a ses propres yeux; un troisieme le menait +au spectacle malgre lui, et remediait par les amusements qu'il lui +procurait a l'ennui que lui imposait son denument. Enfin, il aimait a +etre malade, comme font les petits collegiens pour aller a l'infirmerie +prendre du repos et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile +pour ne pas aller a l'armee, il se fut fait beaucoup de mal pour se +soustraire a un devoir penible. + +Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-la au plus severe de +ses gardiens. Il le savait, mais il se flattait de le vaincre et de +le dominer par un grand deploiement de souffrance. Il augmenta +volontairement sa fievre et se rendit aussi malade qu'il lui fut +possible. Laraviniere fut cruel. "Ecoutez, lui dit-il d'un ton glacial, +je n'ai aucune pitie de vous. Vous avez merite de souffrir, et vous ne +souffrez pas autant, que vous le meritez. Je blame toute votre conduite, +et je meprise des remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des seides, +je le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi pres +que moi, au lieu de passer la nuit a vous veiller, comme je fais, ils +iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous maltraite tout en vous +gardant le secret de vos miseres, je vous rends de plus grands services +que tous ces niais qui vous gatent en vous admirant. Mais ecoutez bien +un dernier avis. Ces gens-la apprendront a vous connaitre, et ils +vous mepriseront; et vous serez le but de leurs quolibets si vous ne +commencez bien vite a etre un homme et a vous conduire en consequence; +car il ne sied pas a un homme de pleurer et de se ronger les poings pour +une femme qui le quitte. Vous avez autre chose a faire, et vous n'y +songez pas. Une revolution se prepare, et si vous etes las de la vie +comme vous le dites, il y a la un moyen tres-simple de mourir avec +honneur et avec fruit pour les autres hommes. Voyez si vous voulez +vous asphyxier comme une grisette abandonnee, ou vous battre comme un +genereux patriote." + +Ce furent la les seules consolations qu'Horace recut du president des +bousingots, et il fallut bien les accepter. Il etait trop tard pour en +nier la logique et l'opportunite; car avant la fuite de Marthe, avant +ce grand desespoir qu'il en ressentait, il s'etait engage, soit par +amour-propre, soit par ennui, soit par ambition, a prendre part a la +premiere affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne tarderait pas a +se presenter. Horace l'appela hautement de ses voeux; et Jean, dont le +faible etait de tout pardonner, a la condition qu'on prendrait un fusil +pour moyen d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance +et son devouement. Il consentit pendant plusieurs jours a le soigner, a +le promener, a l'exciter par les preparatifs de cette grande journee que +chaque jour il lui promettait pour le lendemain, et Horace, recommencant +les apprets de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa plus parler +d'elle. + +Un mois s'etait ecoule depuis la disparition de cette jeune femme. Aucun +de nous n'avait rien decouvert sur son compte; et ce profond silence +de sa part, dont Eugenie et Arsene surtout s'etaient flattes d'etre +exceptes, nous rejeta dans une morne epouvante. Je commencai a croire +qu'elle avait ete cacher loin de Paris un suicide, ou tout au moins une +maladie grave, une mort douloureuse, et je n'osai plus me livrer avec +mes amis aux commentaires que je faisais interieurement. Je crois que le +meme decouragement s'etait empare des autres. Je ne voyais presque plus +Arsene. Horace ne prononcait plus le nom de l'infortunee, et semblait +nourrir des projets sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air +tragique et sombre. Eugenie pleurait souvent a la derobee. Laraviniere +etait plus conspirateur que jamais, et la politique l'absorbait +entierement. + +Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mere m'ecrivit que le cholera +venait de faire irruption dans la petite ville que ses proprietes +avoisinaient. Elle tremblait, non pour elle-meme (elle n'y songeait +seulement pas), mais pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans, +et m'engageait de la maniere la plus pressante et la plus affectueuse +a venir passer dans le pays cette triste epoque. Il n'y avait pas de +medecin dans nos campagnes; le cholera cessait a Paris. Je vis un devoir +d'humanite et d'amitie en meme temps a remplir, car tous les anciens +amis de mon pere etaient menaces. Je me disposai a partir et a emmener +Eugenie. + +Horace vint a plusieurs reprises me faire ses adieux. Il me felicitait +de pouvoir quitter _cette affreuse Babylone_. Il enviait mon sort a tous +les egards; il eut bien desire pouvoir _s'en aller_ avec moi. Enfin, +je vis qu'il avait besoin de s'epancher; et, suspendant pour quelques +heures mes apprets de depart, je l'emmenai au Luxembourg, et le priai +de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup, quoiqu'il mourut d'envie de +parler. Enfin il me dit: + +"Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un serment terrible me +lie. Je ne puis agir en aveugle dans une circonstance aussi grave; il +me faut un bon conseil, et vous seul pouvez me le donner. Voyons! +mettez-vous a ma place: si vous etiez engage sur la vie, sur l'honneur, +sur tout ce qu'il y a de sacre, a partager les convictions et a seconder +les efforts d'un homme en matiere politique, et si tout a coup vous +aperceviez que cet homme se trompe, qu'il va commettre une faute, +compromettre sa cause... je dis plus, si vos idees avaient depasse +les siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes a vos +yeux dessilles, pensez-vous qu'il aurait le droit de vous mepriser; +pensez-vous que quelqu'un au monde aurait celui de vous blamer, pour +avoir delaisse l'entreprise et rompu avec ses moteurs a la veille d'y +mettre la main? Dites, Theophile: ceci est bien serieux. Il y va de ma +reputation, de ma conscience, de tout mon avenir. + +--D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre parler de votre +avenir; car il y a un mois que je m'effraie de vos idees sombres et de +vos continuelles pensees de mort. Maintenant vous me prenez pour +arbitre a propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voila bien +embarrasse; vous savez combien ma position est fausse sur ce terrain-la: +fils de gentilhomme, ami et parent de legitimistes, j'ai une sorte de +dignite exterieure assez delicate a garder. Bien que mes principes, mes +certitudes, ma foi, mes sympathies soient encore plus democratiques +peut-etre que ceux de Laraviniere et consorts, je ne puis, chose etrange +et penible, leur donner la main pour faire un seul pas avec eux. +J'aurais l'air d'un transfuge; je serais meprise dans le camp ou j'ai +ete eleve; je serais repousse avec mefiance de celui ou je viendrais +me presenter. Mon sort est celui d'un certain nombre de jeunes gens +sinceres qui ne peuvent desavouer du jour au lendemain la religion de +leurs peres, et qui pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils +sentent que la cause du passe est perdue, qu'elle ne merite pas d'etre +disputee plus longtemps, que la victoire des novateurs est juste et +sainte. Ils voudraient pouvoir arborer les couleurs nouvelles de +l'egalite, qu'ils aiment et qu'ils pratiquent. Mais il y a la une +question de convenances qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de +toutes parts, on les force a respecter, quoique, de toutes parts, on +sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine et injuste. Je +suis donc force de m'abstraire de tout concours a l'action politique; et +quand je serai electeur, j'ignore absolument s'il me sera possible de +voter avec l'impartialite et le discernement que je voudrais apporter +a cette noble fonction. En un mot, je me suis retranche jusqu'a nouvel +ordre, et qui sait pour combien d'annees, dans un jugement philosophique +des hommes et des choses de mon temps. C'est une souffrance profonde +parfois, quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que j'ai +l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi une jouissance +infinie quand je considere que les passions politiques, avec leurs +erreurs, leurs egarements, leurs crimes involontaires, me sont pour +longtemps interdites, et que je puis garder sans lachete ma religion +sociale dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un homme +ainsi separe de vos mouvements et isole de vos agitations vous montre +la direction que vous devez prendre, vous, republicain de nature, de +position, et pour ainsi dire de naissance? + +--Tout ce que vous dites la, reprit Horace, me donne beaucoup a penser. +Il y a donc une autre maniere d'aimer la republique et d'en pratiquer +les principes, que de se jeter en aveugle et a corps perdu dans les +mouvements partiels qui preparent sa venue? Oui, certes, je le savais +bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe! il est une +region de perseverance et d'action philosophique au-dessus de ces orages +passagers! il est un point de vue plus vrai, plus pur, plus eleve que +toutes les declamations et les conspirations emeutieres! + +--Je n'ai tranche ainsi la question, repondis-je, que par rapport a +moi et a cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le +mouvement present. J'ignore ce que je ferais a votre place; cependant, +je puis vous dire que si j'etais royaliste, legitimiste et catholique, +comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hesiterais pas a me +joindre a la duchesse de Berri, comme a un principe. + +--Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien, voila ce qu'on me +propose, voila ou l'on veut m'entrainer. Et moi je repugne a de tels +moyens, et j'attends mieux de la Providence. + +--A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez a jouer un role actif; +car une revolution parlementaire ne peut manquer de durer au moins un +siecle, au point ou en sont les choses. + +--Un siecle! Le peuple n'attendra pas un siecle! s'ecria Horace, +oubliant la question personnelle pour la question generale. + +--Soyez donc d'accord avec vous-meme, lui dis-je: ou il y aura des +revolutions violentes, et par consequent des conflits rapides et +energiques entre les citoyens, ou bien il y aura de longs debats de +paroles, une lutte patiente de principes, un progres sur, mais lent, ou +nous n'aurons rien a faire, vous et moi, qu'a profiter pour notre +compte des enseignements de l'histoire. C'est deja beaucoup, et je m'en +contente. + +--Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour ma part je compte bien +aider a l'oeuvre, soit par la parole, soit par les ecrits, si je puis +trouver une tribune ou un journal. + +--En ce cas, vous n'hesitez pas a vous retirer de toute emeute, et +j'approuve votre fermete courageuse, car la tentation est forte, et +moi-meme qui ne puis y prendre part, j'ai souvent de la peine a y +resister. + +--Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit Horace avec un peu +d'emphase; mais je l'aurai, parce que je dois l'avoir. Ma conscience +me fait d'amers reproches de m'etre laisse entrainer a ces projets +incendiaires; je lui obeis. Vous m'avez rendu un grand service, +Theophile, de m'avoir explique a moi-meme. Je vous en remercie." + +Je ne voyais pas trop en quoi j'avais eclairci Horace sur un point +qu'il avait pose nettement des le commencement de l'explication; et, le +trouvant si bien d'accord avec lui-meme, j'allais le quitter, lorsqu'il +me retint. + +"Vous n'avez pas repondu a ma question, me dit-il. + +--Vous ne m'en avez point fait que je sache, repondis-je. + +--Pardieu! reprit-il, je vous ai demande si quelqu'un de mes amis ou +de mes pretendus coopinionnaires, si Jean le bousingot, par exemple, +pourrait s'arroger le droit de me blamer en me voyant renoncer aux +folies de la conspiration emeutiere, pour rentrer dans cette voie plus +large et plus morale dont je n'aurais jamais du sortir. + +--D'apres ce que vous me dites, je vois, repondis-je, que vous avez +commis une faute. Vous vous etes lie par des promesses a quelque +affiliation... + +--C'est mon secret," reprit-il precipitamment. Puis il ajouta: "Je ne +connais ni affiliation, ni conspiration; mais Laraviniere est un fou, un +exalte, comme bien vous savez. Il n'en fait aucun mystere a ses amis, +et personne n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de +faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons pas habite la +meme maison pendant plusieurs mois, sans qu'il m'entretint de ses reves +revolutionnaires. Dans un moment de desespoir de toutes choses et de +complet abandon de moi-meme, j'ai desire des emotions, des combats, +des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, une mort tragique, a +laquelle se serait attachee quelque gloire. Je me suis livre comme un +enfant, et, si je m'arrete aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que +je recule. Dans son heroisme grossier, il m'accusera d'avoir peur, et je +serai force peut-etre de me battre avec lui pour lui prouver que je ne +suis point un lache. + +--Dieu nous preserve d'un pareil incident! m'ecriai-je. Il vous faut +eviter a tout prix la necessite de vous couper la gorge avec un de vos +meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu'il y mette la violence et la +brutalite que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos +idees, de vos principes et de vos resolutions, lui fera juger plus +sainement de votre caractere. + +--Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idees ni principes. Ses +resolutions ardentes sont le resultat de ses instincts belliqueux, de +son temperament sanguin, comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et +il m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave que celui de +l'irriter et de croiser l'epee avec lui: c'est le bruit qu'il va faire +de ma pretendue defection parmi ses compagnons, bousingots, braillards +et tracassiers, qui ne savent que declamer dans les estaminets, detonner +_la Marseillaise_, echanger quelques horions avec les sergents de ville, +et se dissiper avec la fumee du premier coup de fusil. Je suppose que +leurs folles entreprises reussissent, que le peuple prenne parti pour +eux et avec eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit +culbute, et qu'un essai de republique commence; ces jeunes gens-la, +veritables mouches du coche, vont se faire passer pour des heros. Il y +a tant de charlatanisme en ce monde, et les mouvements revolutionnaires +favorisent si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera peut-etre +les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied a l'etrier; et moi je +serai rejete bien loin, et taxe par eux de m'etre cache dans les caves +au jour du danger. Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois des +resultats serieux. Savez-vous que les principaux chefs de l'opposition +de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence sur les masses pour avoir +desavoue l'emeute au 27 juillet, et pour avoir a peine compris, le +28, que c'etait une revolution? A plus forte raison, moi, jeune homme +obscur, qui n'ai encore pour m'etayer et me developper que ce miserable +noyau d'etudiants bousingots, serai-je entache et comme fletri, au debut +de ma carriere, par les souvenirs arrogants et les accusations stupides +de ces gens-la? Qu'en pensez-vous? Voila ce que je vous demande. + +--Je vous repondrai, mon cher Horace, que tout est possible, mais qu'il +y a un moyen sur d'echapper a de pareilles accusations: c'est d'etre +logique, et de ne prendre part a aucune action violente, le lendemain +beaucoup moins encore que la veille. Vous etes philosophe comme moi, ou +revolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas de terme moyen. Si vous +conservez vos reves d'ambition, vous avez besoin de l'opinion des +masses. Vous n'avez encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire a +cette coterie, marcher avec elle, et lui obeir afin de la convaincre, de +l'eblouir et de la dominer plus tard. Si vous pensez comme moi, que le +moment n'est pas venu pour les hommes serieux de voir realiser leurs +principes; si vous croyez (comme vous l'avez dit en commencant cette +conversation) que les entreprises ou l'on vous pousse compromettent la +cause de la liberte, il faut etre bien resolu d'avance a ne pas chercher +des avantages personnels dans un resultat inespere. Il faut remettre +votre carriere politique a des temps plus eloignes. Vous etes jeune, +vous verrez peut-etre arriver le triomphe de la civilisation par des +moyens conformes a vos principes de morale." + +[Illustration: Elle se costuma en amazone.] + +Horace ne me repondit rien, et revint avec moi tout reveur et tout +triste. En arrivant a ma porte, il me remercia de mes avis, les declara +logiques et rationnels, et me quitta sans me dire a quel parti il +s'arretait. Je partais le lendemain matin. + +Dans la soiree, inquiet de la maniere dont nous nous etions separes, et +craignant qu'il ne se portat a quelque resolution dangereuse, j'allai +chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le +plus gracieux: + +"M. Dumontet est parti pour la province depuis une heure, il a recu une +lettre de ses parents; madame sa mere est a l'extremite. Le pauvre jeune +homme est parti tout bouleverse. Il m'a laisse la moitie de ses effets +en depot. Sans doute il reviendra dans peu de jours." + +Je montai chez Laraviniere. "Avez-vous vu Horace? lui demandai-je--Non, +me dit-il; mais Louvet l'a vu monter en diligence d'un air aussi peu +afflige que s'il allait heriter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mere. + +--Vraiment, vous le haissez trop, m'ecriai-je; vous etes cruel pour lui; +Horace est un bon fils, il adore sa mere. + +--Sa mere! repondit Jean en levant les epaules; elle n'est pas plus +malade que vous et moi." + +Il ne voulut pas s'expliquer davantage. + + + +XXV. + +Le cholera fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes; +mais il ne passa point la riviere, et les habitants de la rive gauche, +desquels nous faisions partie, furent preserves. Dans l'attente d'une +irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriete, voyant +tous les jours la famille de Chailly, dont le chateau etait situe a +la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma +vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants dont elle etait +beaucoup plus occupee que leur mere, la merveilleuse vicomtesse Leonie. +Cette derniere, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manieres, +me deplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquat d'esprit, ni +de caractere. Elle avait certaines qualites brillantes a l'exterieur, +qui attiraient egalement les gens tres-affectes et les gens +tres-ingenus: ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme superieure +qu'elle voulait etre, et ceux-la souscrivant a ses pretentions, +moyennant une convention tacite, passee avec elle, d'etre reconnus pour +hommes superieurs eux-memes. Elle avait a Chailly comme a Paris, une +petite cour assez ridicule, et meme plus ridicule qu'a Paris; car elle +la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards, elegants frelates +dont elle se moquait cruellement avec les elegants de meilleur aloi +qu'elle avait amenes de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se +guindaient pour etre a la hauteur de son bel esprit, et n'en etaient +que plus sots; mais ils montaient a cheval avec elle, la suivaient a +la chasse, bourdonnaient sur sa piste; ou papillonnaient autour de son +etrier, sans s'apercevoir qu'ils n'etaient accueillis que pour faire +nombre au cortege, et afin que les femmes de la province eussent a dire, +avec depit, que la vicomtesse accaparait tous les hommes du departement. + +[Illustration: Ils partirent en assez bonne intelligence] + +La comtesse, habituee a la haute tolerance de la bonne compagnie, menait +une vie a part dans le chateau. Elle surveillait les enfants, les +precepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de +la maison. Alerte et vigilante, malgre son grand age, elle etait si +necessaire a l'indolente Leonie, qu'elle en obtenait des egards et des +gracieusetes ou l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte, +son fils, etait un personnage fort nul, indulgent par insouciance, et +tres-dispose a tout permettre a sa femme a condition qu'elle ne le +generait en rien. Riche et borne, il etait plus occupe a depenser son +bien avec des demoiselles de l'Opera qu'a le faire prosperer avec sa +mere. Il etait presque toujours a Paris, et, pour se faire pardonner +ses absences un peu equivoques, il s'acquittait scrupuleusement des +nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse. +C'etait la le veritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur +bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement, +et sa mere avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour +personne; mais il ne la comprenait pas, et il etait incapable de donner +a ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait +exterieurement l'union et l'harmonie, quoique en realite ce ne fut pas +une famille, et que, sans le devouement absolu et infatigable de la +veille femme qui en etait le chef et la providence, il n'eut pas ete +possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le meme toit. + +J'etais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je recus un billet +d'Horace, date de sa petite ville, "Ma mere est sauvee, me disait-il. Je +retourne a Paris la semaine prochaine; je passe a vingt lieues de chez +vous. Si vous y etes encore, je puis faire un detour et aller causer +avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naitre. Un +mot, et je trace mon itineraire en consequence." + +Eugenie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais repondu a ce +billet par une invitation empressee; mais lorsque Horace arriva, elle +ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec +l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se departir. + +Madame Dumontet n'avait pas ete aussi gravement malade que son mari +l'avait ecrit a Horace sous l'influence d'une premiere inquietude. Le +cholera n'avait pas ete par la, et Horace avait trouve sa mere presque +retablie; mais il n'avait pu s'arracher tout a coup des bras de ses +parents, et s'il eut voulu les croire, il aurait passe avec eux le reste +de l'ete. + +"Mais cette petite ville m'est devenue intolerable, dit-il, et j'ai +senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon +pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette economie sordide a +l'abri de laquelle on vegete la, sans honneur, sans jouissance et sans +utilite! Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroutes +et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous +jure que je me brulerais la cervelle." + +Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de controle un peu +taquin, et l'obscurite un peu forcee des petites villes, etaient +inconciliables avec les gouts et les besoins que l'education avait crees +a Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en fut ainsi, et +cependant ils etaient naivement stupefaits du resultat de leur ambition. +Ils ne comprenaient rien aux enormes depenses de ce jeune homme qu'ils +voyaient si dedaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le +cafe, les actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de +l'ennui mortel qui le gagnait aupres d'eux, et qu'il n'avait pas la +force de leur cacher. Son intolerance pour leur prudence en matiere de +politique, son mepris acerbe pour leurs vieux amis, son degout devant +les caresses et les avances des parents campagnards, sa melancolie sans +cause avouee, ses declamations contre le siecle de l'argent (avec de si +grands besoins d'argent), son humeur sombre et inegale, ses mysterieuses +reticences lorsqu'il etait question de femmes, d'amour ou de mariage, +c'etaient la autant de chagrins profonds et devorants pour eux, et +surtout pour la pauvre mere, qui voulait decouvrir en lui quelque cause +de malheur exceptionnel, inoui, ne voyant pas que les autres enfants de +sa province, eleves comme lui, maudissaient comme lui leur sort. + +Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent toute l'anxiete de +sa famille, tout l'ennui qu'il en avait ressenti, et tous les torts +qu'il avait eus, quoiqu'il ne me les avouat qu'en les presentant comme +des consequences inevitables de sa position. Il etait _obsede_ des +questions inquietes que son pere s'etait permis de lui faire sur ses +etudes et sur ses projets. Il etait _supplicie_ par les recommandations +et les instances de sa mere, relativement a son travail et a sa depense. +Enfin, apres avoir recrimine, declame, pleure de rage et de tendresse en +me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables +auteurs de ses jours, il conclut a un besoin immodere de se distraire, +afin de secouer tous ses degouts, et il me demanda de le mener au +chateau de Chailly, ou il avait appris qu'une belle partie de chasse se +preparait. + +Une heure apres, il fut invite par la comtesse elle-meme, qui vint, au +milieu de sa promenade, se reposer un instant chez moi, comme elle le +faisait souvent. Elle avait compris Eugenie au premier coup d'oeil, et +avait concu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappe de +l'amicale familiarite avec laquelle cette grande dame s'assit aupres de +la fille du peuple, de la maitresse du carabin, et lui parla simplement +et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignite +qu'Eugenie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour +il eut pour elle un respect qui se dementit rarement, et abjura presque +toutes ses anciennes preventions. + +L'arrivee d'Horace au chateau fut une bonne fortune pour la vicomtesse, +qui commencait a s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir +trouve de l'esprit et de l'originalite a ce jeune homme. Elle lui fit +d'agreables reproches de l'avoir negligee a Paris. + +"Vous avez trouve notre maison ennuyeuse, lui dit-elle avec ce ton ou +la flatterie tenait de si pres a la moquerie qu'il etait difficile de +savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-etre +moins ici; et d'ailleurs a la campagne, on est moins difficile. + +--C'est cette consideration qui m'a donne le courage de me presenter +devant vous, Madame," repondit Horace avec une humilite impertinente qui +ne fut pas mal recue. + +La vicomtesse ne se connaissait pas plus en veritable esprit qu'en +veritable merite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacite, +celle qui consiste a savoir louer et aduler une femme. Au premier coup +d'oeil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur +l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur +cet esprit-la, elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait +tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne +se compromettait vis-a-vis de personne, et ne reculait devant aucune +inimitie. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre +les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait +donc qu'un poids et qu'une mesure: quiconque ne l'appreciait pas etait +tenu, sans retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un sot; +quiconque la remarquait et cherchait a se faire remarquer par elle, +etait note et enrole d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses +proteges. Les manieres timides, l'emotion d'un jeune adorateur, lui +plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage. +Froide et maladive, elle ne pouvait pas etre tout a fait galante; mais +elle etait coquette et dissolue a sa maniere, et donnait de pretendus +droits sur son coeur, toutes sortes d'esperances, et du minces faveurs, +a plusieurs hommes a la fois, tout en ayant l'habilete de faire croire a +chacun, qu'il etait le premier et le dernier qu'elle eut aime ou qu'elle +dut aimer. Comme il n'est point de mechant caractere qui n'ait, comme on +dit, les qualites de ses defauts, on pouvait dire, a sa louange, qu'elle +n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les +principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'independance +dans ses idees et d'excentricite dans sa conduite. Elle ne croyait a +aucune vertu; mais, ne blamant aucun vice, elle parlait des autres +femmes avec plus de loyaute que ne le font ordinairement les femmes du +monde. Elle le faisait sans menagement et sans malice, ne se piquant pas +de pudeur a cet egard, et n'en ayant pas plus que de passion. + +Horace ne songea pas meme a douter de cette superiorite feminine qui +recherchait son hommage. Il l'accepta d'emblee, non-seulement parce +qu'elle etait riche, patricienne, courtisee et paree, et que tout +cela etait neuf et seduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait +absolument la meme maniere de juger les gens, et de les prendre, comme +elle, en affection ou en antipathie selon qu'il etait goute ou dedaigne. +Des le premier jour ou le regard de la vicomtesse avait croise le sien, +ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possedait s'etait +manifeste. Leurs vanites reciproques s'etaient prises corps a corps, +se defiant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs +forces et de se glorifier aux depens l'un de l'autre. + +La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes qu'elle ferait le +lendemain. D'abord elle apparut des le matin sur le perron, en robe de +chambre si blanche, si fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona +chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu'on appretait les chevaux, +elle se costuma en amazone du temps de Louis XIII, risquant une plume +noire sur l'oreille, qui eut ete de mauvais gout au bois de Boulogne, et +qui etait fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly. +Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un gout +exquis, et se couvrit de tant de parfums qu'Horace en eut la migraine. + +Quant a lui, il s'etait leve avant le jour pour s'equiper en chasseur +convenable, et grace a ma garde-robe, il s'improvisa un costume qui ne +sentait pas trop le basochien de Paris. Je le previns que mon cheval +etait un peu vif, et l'engageai a le traiter doucement. Ils partirent +en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu des +regards de la chatelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes +demeles avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement +gouverner un cheval. + +"Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familierement le comte +de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez +ecraser contre la muraille." + +Horace trouva la lecon de mauvais gout, et, pour prouver qu'il la +meprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il etait hardi et solide, +quoiqu'il eut peu de lecons de manege, et sachant bien qu'il ne pouvait +lutter d'art et de science avec les ecuyers experimentes et pedants +qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les eclipser par son +audace. Il reussit a effrayer la dame de ses pensees, au point qu'elle +le supplia en palissant d'avoir plus de prudence. L'effet etait produit, +et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assure. Les femmes +prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'etait +un genre detestable, et qu'aucun d'eux ne voudrait preter son cheval +a un pareil fou; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait +faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance. +Comme elle voyait fort bien que toute cette cranerie d'Horace etait en +son honneur, elle lui en sut un gre infini, et s'occupa de lui seul +tout le temps de la chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la +quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-meme toute +l'indifference qu'il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier +un cheval, et comme il n'y eut fait que des fautes, il affecta un +profond mepris pour cette passion grossiere. + +"Pourquoi etes-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait +provoquer une reponse galante. + +--J'y viens pour etre aupres de vous," repondit-il sans facon. + +C'etait plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances +servaient bien Horace; car cette brusque declaration qu'il lui jetait +a la tete, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eut fait tourner plus +delicatement, sembla a celle qui la recevait l'effet d'une passion +violente et prete a tout oser. Cette femme, d'une beaute contestable et +d'un coeur problematique, n'avait jamais ete aimee. On l'avait attaquee +et poursuivie par curiosite ou par amour-propre. Jamais on ne l'avait +desiree, et elle ne desirait rien tant elle-meme que d'inspirer un amour +emporte, dut-il compromettre la reputation de delicatesse, de gout et de +fierte qu'elle avait travaille a se faire. Elle esperait peut-etre qu'un +tel amour eveillerait en elle les emotions d'un enthousiasme qu'elle ne +connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son imagination +etait satisfaite a tous autres egards; que sa vanite etait blasee sur +les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait +jamais eprouve les transports que la beaute allume et que la passion +entretient. Elle etait lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle +voulait voir faire des folies pour elle; elle voulait, non plus de +l'excitation, mais de l'enivrement, et Horace semblait tout dispose a ce +role d'amant furieux et temeraire dont la nouveaute devait faire cesser +la langueur et l'ennui des vulgaires amours. + +Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle +l'avait conserve. C'etait le marquis de Vernes, qui, a l'age de +cinquante ans, avait ete son premier amant. Il y avait de cela une +vingtaine d'annees, et le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais +ete certain. Ami de la maison, ce roue habile avait profite des premiers +sujets de depit que l'infidelite du vicomte de Chailly avait donnes a sa +femme. Il avait ete le confident des chagrins de Leonie, et il en avait +abuse pour seduire une enfant sans experience, qui le regardait comme un +pere et se fiait a lui. Jusque-la cette infortunee n'avait eu d'autre +defaut que la vanite; cet affreux debut dans la vie, avec un vieux +libertin, developpa des vices dans son coeur et dans son intelligence. +Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue a +jamais, si, a force de science et de coquetterie, elle ne parvenait a +s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fut accessible au remords, +mais parce que, dans l'espece de morale qu'il s'etait faite de ses +vices, il tenait a honneur de ne pas fletrir une femme aux yeux du monde +et aux siens propres. C'etait un homme singulier, mysterieux, profond en +ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle regnait une +sorte de loyaute. Ne pour la diplomatie, mais eloigne de cette carriere +par les evenements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrete +a satisfaire ses passions, non sans vanite, du moins sans scandale. Par +exemple, il se piquait d'etre ce que les femmes du monde appellent un +_homme sur_; et bien qu'a son regard doucereusement cynique, a ses +propos delicatement obscenes, a son ton finement dogmatique en matiere +de galanterie, on reconnut en lui le libertin superieur, le debauche de +premier ordre, jamais le nom d'une de ses maitresses, fut-elle morte +depuis quarante ans en odeur de saintete, ne s'etait echappe de ses +levres; jamais une femme n'avait ete compromise par lui. Econduit, il +ne s'etait jamais plaint; trahi, il ne s'etait jamais venge. Aussi le +nombre de ses conquetes avait ete fabuleux, quoiqu'il eut toujours ete +fort laid. N'aimant point par le coeur, et sachant bien qu'il ne devait +ses triomphes qu'a son adresse, il n'avait jamais ete aime; mais partout +il s'etait rendu necessaire, et avait conserve ses droits plus longtemps +que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent a la reputation et +au repos. Tant qu'il desirait, il etait le persecuteur le plus dangereux +du monde, et fascinait par une audace perseverante et glacee. Des qu'il +possedait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile +et precieux. Il se conduisait genereusement, faisait les actes du +devouement le plus delicat, travaillait a reparer l'existence de la +femme qu'il avait souillee, en un mot, relevait en public, par sa tenue, +ses discours et sa conduite, la reputation de celle qu'il avait perdue +en secret. Il faisait tout cela froidement, systematiquement, soumettant +toutes ses intrigues a trois phases bien distinctes, tromper, soumettre +et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amitie; au +second, le honte et la crainte; au troisieme, la reconnaissance et meme +une sorte de respect: bizarre resultat de l'amour a la fois le plus +deloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passe par une cervelle +humaine. + +La vicomtesse Leonie avait ete une des dernieres victimes du marquis. +Desormais elle etait la femme a laquelle il se montrait le plus devoue. +Le drame immonde de la seduction avait ete aussi plus serieux pour lui, +avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouve chez +elle le moindre entrainement, et il avait ete force d'attaquer et de +flatter sa vanite, plus ingenieusement et plus patiemment peut-etre +qu'il ne l'avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excite chez +Leonie un degout profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de +la fureur. Elle l'avait menace de devoiler sa conduite a sa famille, de +demander vengeance a son mari, meme de se faire justice elle-meme en le +poignardant. Cette reaction violente n'etait pas chez elle l'effet de la +vertu outragee, mais celui de la vanite blessee et humiliee. Elle, si +hautaine et si eprise d'elle-meme, appartenir a un homme vieux, laid et +froid! Elle en faillit mourir, et ce fut la le le plus grand chagrin de +sa vie. Le marquis en fut effraye, lui qui ne l'avait jamais ete; aussi +travailla-t-il a la rassurer et a la relever a ses propres yeux avec +un soin et un zele qui depassaient tous ses miracles precedents en +ce genre. Pour rien au monde il n'eut voulu laisser dans une ame si +dedaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'a jouer +le remords, le desespoir et la passion, et il le fit si bien, que la +vicomtesse crut etre le premier amour de ce vieillard blase. Son premier +soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolat son +amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutat de son plan +et s'apercut de son concours. Leonie ne savait pas que le marquis avait +agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et +puis il fit pour elle cette difference, qu'avec les autres il avait +parle en philosophe du dix-huitieme siecle, et qu'avec elle il parla +en heros du dix-neuvieme. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le +coeur en se donnant un rival; et comme elle aimait a se croire capable +d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le role nouveau qu'il +venait de creer pour elle. De son cote, il y gouta le plaisir d'inspirer +une reconnaissance exaltee; et ils jouerent ensemble cette comedie tout +le reste de leur vie. Il fut le confident resigne de tous ses caprices +et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux +desormais pour pretendre au partage, il s'en consola en se voyant prone +et cajole ouvertement par une femme qui eut rougi d'avouer l'origine de +leur intimite, mais qui le declarait l'homme le plus remarquable, +le plus grand esprit, et le plus beau caractere qu'elle eut jamais +rencontre. Les femmes de seconde et de troisieme jeunesse, qui avaient +connu le marquis a leurs depens, n'etaient pas dupes de cette amitie +filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir devine la cause; et +lorsqu'il arrivait a quelqu'une d'entre elles de dire _amen_ a tous les +eloges que decernait Leonie au marquis, c'etait quelque chose d'assez +curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui +esperaient se tromper reciproquement, et qui savaient tres-bien l'amer +secret l'une de l'autre. + +Il ne fallut qu'une journee au marquis pour deviner le penchant de la +vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est +toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donne que de bons +conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il +ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune +roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse a descendre de +cheval, que ses esperances avaient couru le grand galop. Il penetra dans +les appartements de Leonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de +ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gene +pas. Assister a la toilette des dames etait un privilege de l'ancien +regime auquel l'age du marquis l'autorisait encore. + +"Ah ca! ma chere enfant, dit-il a Leonie, j'espere que si vous vous +coiffez pour ce beau brun qui nous est tombe des nues, vous n'allez pas +du moins vous coiffer de lui. C'est un garcon de bonne mine, et qui +cause bien, j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous +convient pas. + +--Comme je suis habituee a vos plaisanteries, je ne me defendrai pas +de cette supposition, repondit la vicomtesse en riant; mais dites-moi +toujours pourquoi cet homme-la ne me conviendrait pas. + +--Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante et la plus +perspicace de la terre. + +--Ma perspicacite ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait a lui la moindre +attention. + +--En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, a qui ce mensonge +n'en imposait nullement: ce monsieur-la est un homme de rien, un etre +commun, une _espece_ en un mot. + +--Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse; vous +oubliez toujours que je date mes opinions et mes idees d'apres la +revolution. + +--Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de prejuges que +vous, ma chere vicomtesse; mais il y a des faits, et je les observe. Les +gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualites qui nous manquent; +mais ils ont aussi des defauts que nous n'avons pas, et qui ne peuvent +pas transiger avec les notres. Je ne leur refuse ni le talent, ni +l'instruction, ni l'energie; mais je leur refuse positivement le +savoir-vivre. + +--Est-ce que ce garcon en a manque? dit la vicomtesse d'un air distrait; +je n'y ai pas pris garde. + +--Il n'en a pas manque encore; il n'en manquera pas, tant qu'il ne +s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait, +dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je +n'attache pas d'importance a de telles miseres; mais si vous releviez a +une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientot, +comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact, de reserve, de +gout et de tenue, et vous auriez bientot a rougir de lui. + +--Mais vraiment, s'ecria la vicomtesse avec un rire force, vous en +parlez comme d'une chose arretee dans ma pensee, et je n'ai pas +seulement songe a regarder comment il a le nez fait." + +Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fut +doute, il l'aurait certainement indispose encore plus par sa hauteur et +ses bravades. Mais le pauvre enfant etait trop candide pour soupconner +l'empire qu'exercait le vieux roue sur l'esprit de sa belle vicomtesse. +Il s'en mefiait si peu, qu'il ceda a cette bienveillante admiration que +lui inspiraient les gens de qualite. Malgre tout son republicanisme, +Horace etait aristocrate dans l'ame. On pouvait lui appliquer le mot +pittoresque du Misanthrope: "_La qualite l'entete_." Il eprouvait pour +ce monde-la une tolerance politique sans bornes, une sympathie de +nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'elevation et +de grandeur, lui qui etait devore du besoin de ces choses, et qui +se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne +compagnie sans la respecter; il desirait s'y mettre a l'unisson par ses +manieres, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y reussir bien +vite. Cette facilite a se transformer, cette absence de raideur et de +crainte, lui donnaient veritablement un grand charme. Il faisait vingt +gaucheries dont pas une ne deplaisait, parce qu'il s'en apercevait le +premier et en riait de bonne grace, ne demandant pas pardon d'ignorer ce +qu'on ne lui avait pas appris, declarant a qui voulait l'entendre qu'il +n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot +orgueil. Le laisser-aller de la campagne venait a son secours. La +vicomtesse affectait de pousser ce sans-gene aussi loin qu'il etait +possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une +mesure toujours exquise. Elle riait de tout son coeur des maladresses du +nouveau venu, apres les avoir bien provoquees; mais elle n'en riait que +devant lui et avec lui; et il mettait de son cote tant de bonhomie et +d'ouverture de coeur, que, malgre toutes les preventions de l'entourage, +il gagna en un jour toutes les sympathies, meme celle du comte de +Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la +superiorite de ses belles manieres. Par malheur, le comte attribuait a +ces manieres une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas +depuis douze heures. Horace etait cent fois plus aimable, avec sa tenue +etourdie et degagee, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce +dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer a Horace, qui +le lui demandait naivement, ce que signifiait litteralement le premier. + +Malgre la fatigue de la journee, on veilla longtemps au salon; a minuit +on prit le the, et a deux heures du matin on causait encore avec +animation autour de la table chargee de fruits et de friandises +sur lesquels Horace faisait main basse sans ceremonie. Le comte de +Meilleraie, qui savait combien Leonie etait romantique (au point de +declarer que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, etait le seul homme +qu'elle eut aime), se rejouissait de voir celui qui l'avait inquiete le +matin se presenter sous un aspect aussi prosaique. Il le bourrait de +patisseries et de confitures, enchante de voir la vicomtesse rire aux +eclats de cette voracite d'ecolier, et plein d'amicale gratitude pour +Horace, qui se pretait si bien a ce role d'homme sans consequence. Mais +la vicomtesse riait pour la premiere fois de sa vie sans ironie; +elle comprenait qu'Horace se devouait a la divertir pour etre admis, +n'importe a quel prix, dans son intimite. Elle l'avait entendu parler +mieux qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant +plaisanter; elle l'avait vu a la chasse franchir des fosses et des +barrieres devant lesquels tous avaient recule, parce qu'il y avait en +effet dix chances contre une de s'y briser. Elle savait donc qu'il etait +superieur a eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-la, +accepter le dernier role pour lui faire plaisir, c'etait, selon elle, un +acte de devouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes. + + + +XXVI. + +Mais celui qui, apres elle, se laissa le plus gagner a l'apparente +bonhomie d'Horace, fut son antagoniste declare, le vieux marquis +de Vernes. Avec celui-la, Horace ne joua pas de role; il s'engoua +sur-le-champ de ce caractere de grand seigneur, de ces gravelures +princieres, et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient +un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu les marquis du +bon temps que sur la scene, voir poser dans la vie reelle un echantillon +de cette race perdue est une veritable bonne fortune. Horace, sans +songer que les courtisans de la royaute absolue avaient degenere dans +leur genre, tout aussi bien que les preux de la feodalite, crut voir un +Lauzun ou un Crequi dans le marquis de Vernes. Peu s'en fallut qu'il +n'y vit, en d'autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de +certain, c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration +qui se resumaient dans le desir de l'egaler et de le copier autant +que possible. Horace avait une telle mobilite d'esprit, il etait si +impressionnable, qu'il ne pouvait se defendre de l'imitation. Il n'y +avait pas trois jours qu'il allait au chateau, que deja il s'essayait +devant nous a prononcer du bord des levres comme le marquis, et qu'il me +conjura de lui donner une des tabatieres de mon pere afin de s'exercer a +semer elegamment du tabac sur sa chemise, copiant l'indolence gracieuse +du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un etudiant de seconde +annee, c'est-a-dire de la facon la plus ridicule du monde. Eugenie l'en +avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublie que le modele +etait assez pres de nous pour oter a son plagiat toute apparence +d'originalite. Mais il n'en resta pas moins decide a singer le marquis +devant tous ceux qui ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison +du maitre avec l'ecolier. + +Grace a une des anomalies nombreuses de son caractere, tandis qu'il nous +rendait temoins de ses tentatives d'affectation, a un quart de lieue de +la, sous les yeux de la vicomtesse, il deployait tous les charmes de +la simplicite. Qui eut pu deviner que c'etait la encore un role, et +toujours une maniere d'etre arrangee pour l'effet? Horace avait, certes, +une ingenuite reelle; mais il s'en servait et s'en debarrassait suivant +l'occurrence. Quand elle lui reussissait, il s'y laissait aller, et il +etait _lui-meme_, c'est-a-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il +entrait dans n'importe quel role, avec une facilite inconcevable, et il +dominait quand il n'avait pas affaire a trop forte partie. Ce jeu-la eut +ete bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que +lui, et encore plus avec la vicomtesse, eleve du vieux roue, et capable +de lutter avec avantage contre son maitre lui-meme. Aussi Horace, +prenant le parti d'etre naturel, les seduisit tous deux. Le marquis +n'aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la societe des femmes +auxquelles il s'etait voue, il fut force de vivre sans cesse au +milieu d'eux; mais Horace lui temoigna tant de sympathie, l'ecouta si +avidement, s'egaya de si grand coeur a ses vieilles anecdotes, lui fit +tant de questions, lui demanda tant de conseils, en un mot le prit si +aveuglement pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain +encore que mechant, s'engoua de lui a son tour, et declara, meme a la +vicomtesse, que c'etait la le plus aimable, le plus spirituel et le +meilleur jeune homme de toute la generation nouvelle. + +Horace, se voyant goute, se livra entierement. Il prit le marquis pour +confident, et le conjura de lui enseigner a plaire a la vicomtesse. +Alors il se passa dans l'esprit du maitre quelque chose d'assez etrange; +il devint pensif, serieux, presque melancolique, et frappant sur +l'epaule de son eleve; + +"Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez la dans une situation bien +delicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu'a ce soir +pour vous repondre." + +Le ton solennel du marquis, auquel il etait loin de s'attendre, +enflamma la curiosite d'Horace. D'ou vient que cet homme qui, dans les +epanchements railleurs, faisait si bon marche de toute morale, prenait +un air grave quand il s'agissait de Leonie? Etait-elle donc une femme a +part, meme aux yeux de ce contempteur de toute pudeur humaine? Jusque-la +elle lui avait semble degagee de prejuges (c'est ainsi qu'elle appelait +ce que d'autres appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun +en fait d'amour, goutait fort cette maniere de voir. Mais de ce qu'elle +n'imposait aucun frein a ses penchants, etait-ce a dire qu'elle put en +avoir d'assez prononces pour favoriser un nouveau venu au milieu d'une +phalange d'aspirants mieux fondes en titre? N'avait-elle point fait un +choix parmi ceux-la? Le comte de Meilleraie n'etait-il pas son amant? +Etait-il possible de le supplanter, et toutes ces avances qu'on semblait +lui faire n'etaient-elles pas un piege qu'on lui tendait pour le forcer +a se ranger au plus vite parmi les amants rebutes? + +Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinee, le marquis revait +de son cote a la conduite qu'il tracerait a son jeune ami. Dans ce +moment-la, le vieux diplomate etait completement dupe de son disciple. +Il le jugeait si candide, si passionne, si genereux, qu'il etait effraye +des consequences de son amour pour une femme aussi habile, aussi froide, +aussi personnelle que l'etait la vicomtesse. Il craignait des orages +qu'il ne pourrait plus conjurer; et comme toute la tactique enseignee +par lui a Leonie consistait a se preserver toujours du scandale, il ne +savait comment concilier l'espece d'affection qu'il avait reellement +pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre flatte lui avait fait +concevoir pour Horace. + +Pour la premiere fois de sa vie peut-etre, il prit le parti d'etre +sincere, comme si la franchise d'Horace eut exerce sur lui le meme +magnetisme que sa propre rouerie exercait sur ce jeune homme. + +"Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de la lune, les +allees desertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Je crois, de +toute mon ame, que vous etes epris de la vicomtesse, et je ne crois pas +impossible qu'elle vienne a vous ecouter. Mais si, malgre vos agitations +(et vos esperances, que je devine fort bien), vous etes encore capable +d'ecouter un bon conseil, vous renoncerez a pousser votre pointe dans ce +coeur-la. + +--J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons a me donner, repondit +Horace; et vous n'en devez pas manquer, monsieur le marquis, car vous +avez pese les votres toute la journee. + +--Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous abstenir, sauf a +deviner plus tard mes raisons vous-meme? + +--Comment pouvez-vous me demander pareille chose, vous qui connaissez si +bien le coeur humain? Plein de foi en vous, je vous promettrais en vain +ce que je ne pourrais pas tenir. + +--Eh bien, je vais tacher de vous convaincre. Avez-vous deja aime? + +--Oui. + +~-Quelle espece de femme? + +--Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente et devouee. + +--Fidele? + +--Je le crois. + +--Futes-vous jaloux? + +--Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot. + +--Comment l'avez-vous quittee? + +--Ne me le demandez pas; j'ai ete ridicule ou odieux, je ne sais pas +lequel. + +--Mais est-ce fini avec elle? + +--Vous voulez me forcer a vous dire une chose dont le souvenir me navre, +et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j'en suis certain: elle +s'est suicidee. + +--Ah! voila qui est bien, tres-bien, dit le marquis avec beaucoup de +serieux; je vous felicite. Cela ne m'est jamais arrive. Un suicide! +C'est superbe cela, mon cher, a votre age. Qu'on le sache, et toutes +les femmes sont a vous. Oui-da! vous etes appele a une belle carriere! +Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre temps et de +choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris ce suicide? avez-vous ete +tres-frappe? + +--Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je +ne concois pas que vous m'interrogiez sur un sujet si delicat; mais +dussiez-vous me mepriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j'ai ete +bien pres de me bruler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez. + +--Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis poursuivant toujours +son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n'avez pas pris +des pistolets? Vous ne vous etes pas blesse? Allons, dites, vous n'avez +pas fait une pareille niaiserie?" + +Horace resta interdit, partage entre l'indignation que lui inspirait +le calme cynique de son maitre, et le besoin de voir excuser sa propre +legerete. Le marquis reprit avec la meme aisance: + +"Vous etiez donc bien amoureux? + +--Au contraire, repondit Horace, je ne l'etais pas assez. C'etait une +femme trop parfaite: je m'ennuyais de la vie avec elle. + +--Et elle s'est tuee pour vous rattacher a l'existence? C'est bien beau +de sa part. Ah ca! exigez-vous qu'a l'avenir on se tue pour vous?" + +Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifie du suicide de Marthe que +par un mouvement de vanite, sentit qu'il avait fait la une sottise; le +marquis l'en avertissait par ses railleries. Confus et irrite, il se +laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus +tenir. + +"Monsieur le marquis, dit-il, j'esperais mieux de votre superiorite. +Il n'y a pas de gloire a ecraser un pauvre diable quand on est grand +seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez +fat et ridicule d'aspirer a la vicomtesse. Eh bien, si vous etes +autorise a vous moquer de moi... + +--Que feriez-vous dans ce cas-la? dit le marquis vivement. + +--Que pourrais-je faire vis-a-vis d'une femme et d'un... + +--Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la phrase d'Horace avec +calme. Eh bien, voyons! vous vous retireriez tout penaud? + +--Peut-etre que non, monsieur le marquis, repondit Horace avec energie; +peut-etre accepterais-je le defi, sauf a en sortir vaincu; mais du moins +je ne cederais pas sans combattre. + +--A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voila comme +j'aime a entendre parler. Maintenant ecoutez-moi. Je ne me moque pas, je +vous estime, et je vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et +de fougue pour ne pas jouer a vos depens la comedie, ou, si vous voulez +que je parle d'une facon plus moderne, le _drame_ des passions. Vous +n'avez pas d'experience, mon cher ami. + +--Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais conseil. + +--Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six +ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par +depit. Quand vous en aurez detruit ou desole une douzaine, vous +serez mur pour la grande entreprise, concue par vous temerairement +aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde. + +--C'est une lecon? je l'accepte; mais je la veux entiere et serieuse +afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans dedain, sans mechancete, +Monsieur, une femme du monde est donc bien forte, bien invincible pour +un homme qui n'est pas du monde? + +--Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre comme vous +l'entendez la plus forte de ces femmes-la. Vous voyez que je ne suis ni +dedaigneux, ni mechant pour vous. + +--En ce cas... achevez, dites tout. + +--Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de triompher des desirs +et de la curiosite d'une femme. Ceci n'est rien. Sans jeunesse, sans +beaute, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours. +Maie n'etre pas culbute le lendemain par ce coursier indocile qu'on +appelle la _reflexion_, voila ce qui n'est pas donne a tous, et ce qui +demande un certain art. Vous pourriez des cette nuit, par surprise, +obtenir ce qu'on repute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi etre +econduit demain soir, et rencontrer apres-demain votre conquete sans +qu'elle vous rendit seulement un salut. + +--En est-il ainsi? sont-ce la leurs facons d'agir? + +--Ce sont la leurs droits; qu'y trouvez-vous a redire? Nous les +obsedons; nous violentons leurs pensees, leur imagination, leur +conscience; a force de ruse et d'audace nous arrachons leur +consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment ou notre +desir perd son intensite avec sa puissance! Elles ne pourraient pas +se venger d'avoir ete gagnees au jeu, et prendre leur revanche a +la premiere occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans pour leur +interdire le jugement et la liberte? + +--Vous avez raison, et je commence a comprendre. Mais quelle est donc +cette science mysterieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d'un +jour? + +--Eh mais, c'est la science de ne jamais deplaire! C'est une grande +science, croyez-moi. + +--Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre," dit Horace. + +Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrete pour lui-meme et +avec le pedantisme de sa vanite satisfaite par les sacrifices humiliants +et les intrigues pueriles d'un demi-siecle de galanterie, exposa +longuement ses plans et sa doctrine a Horace. Il y mit la meme solennite +que s'il se fut agi de leguer a un jeune adepte une science profonde, un +secret important a l'avenir des hommes. Horace l'ecouta avec stupeur, +et se retira tellement bouleverse et brise de tout ce qu'il venait +d'entendre, qu'il en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait a admirer +le marquis; mais, malgre lui, il avait ete saisi d'un tel degout a la +peinture de ces profanations de l'amour, et a l'idee de ces froides +machinations, qu'il ne put se decider a retourner au chateau le +lendemain. Il resta trois jours sous le coup de ces revelations +mortelles, ne croyant plus a rien, regrettant ses illusions avec +amertume, rougissant tantot de ce monde ou il s'etait jete avec tant +d'ardeur, tantot de lui-meme, qu'il sentait si inferieur, dans l'art du +mensonge, et ne songeant plus a la vicomtesse, qu'il voyait desormais, a +travers les analyses seches et rebutantes du marquis, comme un cadavre +informe sortant d'un alambic. + +Cette absence non premeditee lui fit faire a son insu bien du chemin +dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait arrange dans sa tete un roman +qu'elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D'une longue-vue +placee sur le perron eleve du chateau, elle voyait distinctement notre +maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace +se promenant a quelque distance, dans un lieu decouvert touchant a +l'extremite du parc de Chailly. Elle alla s'y promener comme par hasard, +le rencontra, marcha longtemps avec lui, deploya toutes les graces de +son esprit, et ne l'amena pourtant pas a lui faire une declaration. +Horace avait ete si frappe des instructions du marquis, il etait si +epouvante de la science qu'il lui avait donnee, que, malgre l'ivresse +de vanite ou le plongeaient les avances sentimentales de Leonie, il +se sentit la force de resister. Il eut cette force bien longtemps, +c'est-a-dire environ trois semaines, phase immense entre deux etres +qui se desirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune +consideration morale. Peut-etre le courage de ce jeune homme eut offense +et rebute la vicomtesse s'il eut persiste davantage. Mais le marquis de +Vernes, qui craignait le cholera tout en feignant de le braver, ayant +oui dire qu'un cas s'etait manifeste sur la rive gauche de la riviere, +pretexta une lettre de son banquier qui le forcait de retourner a Paris, +et partit le jour meme. Prive de son mentor, Horace n'eut plus de force. +La vicomtesse, piquee au vif, se voyant desiree, et ne pouvant concevoir +ou un enfant sans experience prenait l'energie de suspendre des +poursuites d'abord si vives, avait resolu de vaincre, et chaque jour +elle imaginait de nouvelles seductions. Cent fois elle le vit pret a +flechir, et tout a coup il s'arrachait d'aupres d'elle, emu, bouleverse, +mais n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait a la sympathie, +a l'amitie. La vicomtesse, au milieu de ses plus delicieux abandons, +savait reprendre a temps son sang-froid, et se tirer des mauvais pas +ou elle s'etait risquee, avec une presence d'esprit admirable. Horace +voyait bien que, tout en se jetant a sa tete, elle conservait tous ses +avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eut plus la possibilite +d'une arriere-pensee; et, quoi qu'il fit, au bout de trois semaines de +coquetteries effrenees, elle ne lui avait pas dit une syllabe qu'elle +ne put reprendre et interpreter en sens inverse, au premier caprice de +resistance qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte miserable +le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait s'y +soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus a retourner a Paris; +il n'osait faire savoir a ses parents qu'il ne les avait quittes que +pour s'arreter a mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette +preuve d'indifference, il les laissait en proie a l'inquietude +d'attendre en vain de ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il etait devenu. + +Quant a Marthe, il ne semblait pas qu'elle eut jamais existe pour +lui. Absorbe par une seule pensee, jouant avec stoicisme son role +d'insouciant dans la societe de la vicomtesse, s'entourant d'un mystere +sombre et bizarre dans ses tete-a-tete avec elle, et revenant chez +nous le soir, amer et taciturne, il etait devore de mille furies, et +poursuivait, en faiblissant peu a peu, l'apprentissage de roue auquel il +s'etait condamne pour ressembler au marquis de Vernes. + +Apres avoir longtemps cherche le cote vulnerable de cette cuirasse +merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le joint: c'etait +l'amour-propre litteraire. Elle parvint a lui faire avouer qu'il etait +poete, et lui demanda a voir ses essais. Horace, n'ayant jamais rien +complete, eut ete bien embarrasse de la satisfaire; mais elle manifesta +pour le talent d'ecrire un tel enthousiasme, qu'il desira vivement +gouter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se mit a l'oeuvre. +Il y avait bien trois mois qu'il n'avait trempe une plume dans l'encre +pour coudre deux phrases ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans +les limbes de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit peu +vive et complete: la disparition de Marthe et son suicide presume. Il +ne faut pas oublier que cette presomption etait passee a l'etat de +certitude chez Horace, depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou +trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui etait cense +avoir brise son ame et desenchante sa vie. Le sujet etait dramatique; il +s'en inspira heureusement. Il fit d'assez beaux vers, et me les lut +avec une emotion qui les faisait valoir. J'en fus tres-emu moi-meme. +J'ignorais que c'etait la premiere fois, depuis six semaines, qu'il +pensait a Marthe; il ne m'avait pas confie ses affaires de coeur avec +la vicomtesse; en un mot, j'etais loin de deviner que les larmes qui +coulaient de ses yeux sur son elegie n'etaient qu'une repetition de la +scene qu'il se menageait avec Leonie. + +Le lendemain marqua son triomphe litteraire et sa defaite diplomatique +aupres de la vicomtesse. Il lui recita ses vers, qu'il pretendit +avoir faits deux ans auparavant; car il est bon de vous dire qu'il se +vieillissait de quelques annees pour ne pas paraitre trop enfant dans ce +monde-la. En outre, cette douleur antidatee lui donnait un aspect plus +byronien. Il declama avec plus de talent encore qu'il ne m'en avait +montre; les sanglots lui couperent la voix au dernier hemistiche. La +vicomtesse faillit s'evanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer! +Elle en vint a son honneur, et versa des larmes... de veritables larmes. +Helas! oui, on pleure par affectation aussi bien que par emotion +vraie. Cela se voit tous les jours, et c'est encore une decouverte +physiologico-psychologique acquise a la science du dix-neuvieme siecle, +decouverte que j'ai niee longtemps, mais dont j'ai vu des preuves +eclatantes, incontestables, atroces. + +Ce qu'il y a d'etrange chez les sujets doues de cette faculte, c'est +qu'ils sont facilement dupes quand ils rencontrent des natures +analogues. Horace savait bien qu'il pleurait sur Marthe sans la +regretter; il ne vit pas qu'il faisait pleurer la vicomtesse sans +l'avoir attendrie. Quand il contempla l'effet qu'il venait de produire +sur elle, la tete lui tourna: il oublia toutes ses resolutions, toutes +les lecons du marquis. Il se jeta aux pieds de Leonie, et lui exprima +sa passion avec une grande eloquence; car il etait en verve; tous les +ressorts de son intelligence etaient tendus. Il avait encore l'oeil +humide, la voix eteinte, les cheveux agites et les levres pales. La +vicomtesse se crut adoree, et la joie du triomphe la rendit belle et +jeune pendant quelques instants. Mais elle n'etait pas femme a ceder un +jour trop tot. Elle voulait, apres avoir pris tant de peine pour etre +attaquee, faire sentir le prix de sa pretendue defaite, et prolonger +le plus grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se faire +implorer. + +Elle sembla tout a coup faire sur elle-meme un puissant effort, et +s'arrachant des bras d'Horace avec toute la mimique de l'effroi, de la +surprise et de la honte, elle le laissa consterne dans son boudoir, ou +cette scene venait d'etre jouee, et courut s'enfermer dans sa chambre. + +Peut-etre croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il n'eut ni cet +esprit ni cette sottise. Il quitta le chateau, mortellement blesse, se +croyant joue, outrage, et en proie a une sorte de fureur. La vicomtesse +ne prit point cette susceptibilite pour une maladresse. Elle l'observa +comme une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guere. Elle se +felicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il fallait briser cet +orgueil piece a piece, si elle ne voulait exposer le sien a de graves +atteintes. + +Ce jeu egoiste et de mauvaise foi dura encore plusieurs jours. Horace +avait perdu tous ses avantages. Il bouda; on le ramena, toujours au nom +de l'amitie. On consentit a l'ecouter, apres l'avoir force a parler. On +lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu'on desirait entendre. On +le nourrit de refus et d'esperances. On joua la candeur d'une amitie +fraternelle prise a l'improviste, et bouleversee par l'etonnement, +l'inquietude, la tendre compassion, le desir genereux et timide de +fermer une blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. Leonie +s'en donna a coeur joie; mais, prise dans ses propres filets, elle +fut tout aussi ridiculement trompee que perfidement hypocrite. Elle +s'imagina lutter avec un amour serieux, combattre avec un remords encore +saignant, triompher d'un passe terrible. La pauvre Marthe servit d'enjeu +a cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta +pas que ce n'etait la qu'une fiction pour l'attirer dans le piege. Qui +fut trompe d'Horace ou de Leonie? Ils le furent tous deux; et le jour ou +ils succomberent l'un a l'autre, leur amour, si tant est qu'ils eussent +ressenti des feux dignes d'un si beau nom, etait epuise deja par les +fatigues et les ennuis de la guerre. + + + +XXVII. + +Ce jour de _bonheur_, memorable et funeste entre tous dans la vie +d'Horace, fut enregistre d'une maniere plus serieuse et plus solennelle +dans l'histoire. C'etait le 5 juin 1832; et quoique j'aie passe ce jour +et le lendemain dans l'ignorance complete de la tragedie imprevue dont +Paris etait le theatre, et ou plusieurs de mes amis furent acteurs, +j'interromprai le recit des bonnes fortunes d'Horace pour suivre Arsene +et Laraviniere au milieu du drame sanglant d'une revolution avortee. Ma +tache n'est pas de rappeler des evenements dont le souvenir est encore +saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de particulier sur ces +evenements, sinon la part que mes amis y ont prise. J'ignore meme +comment Laraviniere y fut mele, s'il les avait prevus, ou s'il s'y jeta +inopinement, pousse par les provocations de la force militaire au convoi +de l'illustre Lamarque, et par le desordre encore mal explique de cette +deplorable journee. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer +devant lui sans l'entrainer. Elle entraina aussi Arsene, qui n'en +esperait point le succes; mais qui, desirant la mort, et voyant son cher +Jean la chercher derriere les barricades, s'attacha a ses pas, partagea +ses dangers, et subit l'heroique et sombre enivrement qui gagna les +defenseurs desesperes de ces nouvelles Thermopyles. A l'heure derniere +de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloitre Saint-Mery, +Laraviniere, deja crible, tomba frappe d'une derniere Balle. + +[Illustration: Arsene fut un de ceux qui s'echapperent par un toit.] + +"Je suis mort, dit-il a Arsene, et la partie est perdue. Mais tu peux +fuir encore; pars! + +--Jamais, dit Arsene en se jetant sur lui; ils me tueront sur ton corps. + +--Et Marthe! repondit Laraviniere, Marthe qui existe peut-etre, et qui +n'a que toi sur la terre! La derniere volonte d'un mourant est sacree. +Je te legue l'avenir de Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour +elle. Puisqu'il n'y a plus rien a faire ici, tu peux et tu dois te +soustraire a ces bourreaux qui s'approchent, ivres de vengeance et de +vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un!" + +Deux minutes apres, l'intrepide Jean tomba inanime sur le sein d'Arsene. +La maison, dernier refuge des insurges, etait envahie. Arsene fut un de +ceux qui s'echapperent par un toit. Cette evasion tint du miracle, et +arracha malheureusement peu de braves a la furie des assaillants. Cache +a plusieurs reprises dans des cheminees, dans des lucarnes de greniers, +vingt fois apercu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches +avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence, +Arsene, couvert de blessures, brise par plusieurs chutes, se sentant +a bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour +disputer une vie a laquelle une faible esperance le rattachait a peine. +Il s'agissait de sauter d'un toit a l'autre pour entrer dans une +mansarde par une fenetre inclinee qu'il apercevait a quelques pieds de +distance. Ce n'etait qu'un pas a faire, un instant de resolution et de +sang-froid a ressaisir; mais Arsene etait mourant et a demi fou. Le sang +de Laraviniere, mele au sien, etait chaud sur sa poitrine, sur ses mains +engourdies, sur ses tempes embrasees. Il avait le vertige. La douleur +morale etait si violente qu'elle ne lui permettait pas de sentir la +douleur physique; et cependant l'instinct de la conservation le guidait +encore, sans qu'il put se rendre compte de l'epuisement qui augmentait +avec rapidite, sans qu'il eut connaissance de l'agonie qui commencait. +"Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits, +si ma vie est encore bonne a quelque chose, conserve-la; sinon, permets +qu'elle s'eloigne bien vite!" Et penchant le corps en avant, il se +laissa tomber plutot qu'il ne s'elanca sur le bord oppose. Alors, se +trainant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses +mains lui refusaient le service, il parvint jusqu'a la fenetre qu'il +cherchait, l'enfonca en posant ses deux genoux sur le vitrage, et, +laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps, +s'abandonnant avec indifference a la generosite ou a la lachete de ceux +qu'il allait surprendre dans cette miserable demeure, il roula evanoui +sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne +sentit pas, il eut comme une reaction de lucidite qui dura a peine +quelques secondes. Ses yeux virent les objets; son cerveau les comprit +a peine, mais son coeur eprouva comme un dilatement de joie qui eclaira +son visage au moment ou il perdit connaissance. + +[Illustration: Elle se pencha sur cette tete meurtrie.] + +Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme pale, maigre, et +miserablement vetue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un +enfant nouveau-ne, qu'elle cacha avec epouvante derriere elle, en voyant +un homme tomber du toit a ses pieds. Arsene avait reconnu cette femme. +Pendant un instant aussi rapide que l'eclair, mais aussi complet qu'une +eternite dans sa pensee, il l'avait contemplee; et, oubliant tout ce +qu'il avait souffert comme tout ce qu'il avait perdu, il avait goute +un bonheur que vingt siecles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est +ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui +lui avait ouvert une source de reflexions nouvelles sur la fiction +du temps creee par les hommes, et sur la permanence de l'abstraction +divine. + +Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisee, elle aussi, par la souffrance, +la misere et la douleur, elle n'etait pas soutenue par une exaltation +febrile qui put la ranimer tout d'un coup et lui faire sentir la joie au +sein du desespoir. Elle fut d'abord effrayee; mais elle ne chercha pas +longtemps l'explication d'une visite aussi etrange. Toute la journee, +toute la nuit precedente, toute la veille, attentive aux bruits +sinistres du combat, dont le theatre etait voisin de sa demeure, elle +n'avait eu qu'une pensee: "Horace est la, se disait-elle, et chacun +de ces coups de fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but." +Horace lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait dans la +premiere emeute; elle le croyait capable de persister dans une telle +resolution. Elle avait pense aussi a Laraviniere, qu'elle savait ardent +et pret a toutes ces luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsene +detester les tragiques souvenirs des journees de 1830, qu'elle ne le +supposait pas mele a celles-ci. Lorsqu'elle vit un homme tomber expirant +devant elle, elle comprit que c'etait un fugitif, un vaincu, et, de +quelque parti qu'il fut, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en +approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souille de sang, +qu'elle songea a Arsene; mais elle n'en crut pas ses yeux. Elle prit son +tablier pour etancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur +et sans degout: les malheureux ne sont guere susceptibles de telles +faiblesses. Elle se pencha sur cette tete meurtrie et defiguree, qu'elle +venait de poser sur ses genoux tremblants; et alors seulement elle fut +certaine que c'etait la son frere devoue, son meilleur ami. Elle le +crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui +souriait encore avec une bouche contractee et des yeux eteints, elle +l'embrassa a plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans +exhaler un gemissement, plongee dans un desespoir morne, voisin de +l'idiotisme. + +Quand elle eut recouvre quelque presence d'esprit, elle chercha dans le +battement des arteres a retrouver quelque symptome de vie. Il lui sembla +que le pouls battait encore; mais le sien propre etait si gonfle, +qu'elle ne sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la +verite. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins a +son aide; mais, se rappelant aussitot que parmi ces gens, qu'elle ne +connaissait pas encore, un scelerat ou un poltron pouvait livrer le +proscrit a la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte, +revint vers Arsene, joignit les mains, et demanda tout haut a Dieu, son +seul refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obeissant a un instinct +subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba a +cote de lui sans pouvoir le deranger; puis tout a coup, remplie d'une +force surnaturelle, elle l'enleva comme elle eut fait d'un enfant, et +le deposa sur son lit de sangle, a cote d'un autre infortune, d'un +veritable enfant qui dormait la, insensible encore aux terreurs et aux +angoisses de sa mere. "Tiens, mon fils, lui dit-elle avec egarement, +voila comme ta vie commence; voila du sang pour ton bapteme, et un +cadavre pour ton oreiller." Puis elle dechira des langes pour essuyer et +fermer les blessures d'Arsene. Elle lava son sang colle a ses cheveux; +elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle rechauffa ses +mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son ame +desolee. Elle n'avait rien, et ne pouvait rien de plus. + +Dieu vint a son secours, et Arsene reprit connaissance. Il fit un +violent effort pour parler. + +"Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures sont +mortelles, il est inutile de les soigner; si elles ne le sont pas, +il importe peu que je sois soulage un peu plus tot. D'ailleurs je ne +souffre pas; assieds-toi la, donne-moi seulement un peu d'eau a boire, +et puis laisse-moi ce mouchoir, j'arreterai moi-meme le sang qui coule +de ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas besoin d'autre +appareil. Dis-moi que je ne reve pas, car je suis heureux!... Heureux?" +ajouta-t-il avec effroi en se ravisant, car le souvenir de Laraviniere +venait de se reveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez a +souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensee, et garda le silence. +Il but l'eau avec une avidite qu'il reprima aussitot. "Ote-moi ce verre, +lui dit-il; quand les blesses boivent, ils meurent aussitot. Je ne veux +pas mourir, Marthe; a cause de toi, il me semble que je ne dois pas +mourir. + +Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Devore +d'une soif furieuse, il eut le courage de s'abstenir. Marthe etait +parvenue a arreter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne +constituaient pas par elles-memes l'imminence du danger; mais +l'exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fievre +delirante, et il sentait du feu circuler dans ses arteres. S'il eut cede +aux transports qui le gagnaient, il se fut ote la vie; car il sentait +la rage de destruction qui l'avait possede depuis deux jours se tourner +maintenant contre lui-meme. Dans cet etat violent, il conservait +cependant assez de force pour combattre son mal: son ame n'etait pas +abattue. Cette ame puissante, aux prises avec la desorganisation de la +vie physique, ressentait un trouble cruel, mais se raidissait contre +ses propres detresses, et, par des efforts presque surhumains, elle +terrassait les fantomes de la fievre et les suggestions du desespoir. +Vingt fois il se leva, pret a dechirer ses blessures, a repousser +Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un +ennemi, a trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur, a se +briser la tete contre les murs. Mais alors il se faisait en lui des +miracles de volonte. Son esprit, profondement religieux, conservait, +jusque dans l'egarement, un instinct de priere et d'esperance; et il +joignait les mains en s'ecriant: "Mon Dieu! qu'est-ce que c'est? ou +suis-je? que se passe-t-il en moi et hors de moi? M'abandonneriez-vous, +mon Dieu? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et resignee?" +Puis, se tournant vers Marthe: "Je suis un homme, n'est-ce pas? lui +disait-il; je ne suis pas un assassin, je n'ai pas verse a dessein le +sang innocent! je n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que +c'est bien toi qui es la, Marthe! dis-moi que tu esperes, que tu crois! +Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que je vive ou que je +meure comme un homme, et non pas comme un chien." + +Puis il enfoncait son visage sur le traversin, pour etouffer les +rugissements qui s'echappaient de sa poitrine; il mordait les draps pour +empecher ses dents de se broyer les unes contre les autres; et quand +les objets prenaient a ses yeux des formes chimeriques, quand Marthe se +transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les +yeux, il rassemblait ses idees, il forcait les hallucinations a ceder +devant la raison; et de la main ecartant les spectres, il les exorcisait +au nom de la foi et de l'amour. + +Cette lutte epouvantable dura pres de douze heures. Marthe avait pris +son enfant dans ses bras; et lorsque Paul perdait courage et s'ecriait +douloureusement: "Mon Dieu, mon Dieu! voila que vous m'abandonnez +encore!" elle se prosternait et tendait a Arsene cette innocente +creature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect +craintif. Arsene n'avait encore exprime aucune pensee par rapport a cet +enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme; il ne faisait +aucune question; mais des qu'il avait, malgre lui, laisse echapper un +gemissement ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne +l'avait pas eveille. Une fois, apres un long silence et une immobilite +qui ressemblait a de l'extase, il dit tout a coup: + +"Est-ce qu'il est mort? + +--Qui donc? demanda Marthe. + +--L'_enfant_, repondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il faut cacher +l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. Donne-moi l'enfant +que je le sauve; je vais l'emporter sur les toits, et ils ne le +trouveront pas. Sauvons l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien, +mais un enfant, c'est sacre." + +Et ainsi en proie a un delire ou l'idee du devoir et du devouement +dominait toujours, il repeta cent fois: "L'_enfant_, l'enfant est sauve, +n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille pour l'enfant, nous le sauverons +bien." + +Quand il revenait a lui-meme, il le regardait, et ne disait plus rien. +Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe, +epuisee, avait replace l'enfant sur le lit, a cote du moribond. Assise +sur une chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le +preserver, de l'autre elle soutenait la tete de Paul; la sienne etait +tombee sur le meme coussin; et ces trois infortunes reposerent ainsi +sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, isoles du reste de l'humanite par +le danger, la misere et l'agonie. + +Mais bientot ils furent reveilles par une sourde rumeur qui se faisait +autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et +presses qui lui glacerent le coeur d'epouvante. Des agents de police +visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la +sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsene, nivela le lit avec ses +hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, placant son enfant sur Arsene +lui-meme, elle alla ouvrir la porte avec la resolution et la force que +donnent les perils extremes. Les debris du chassis de sa fenetre avaient +ete caches dans un coin de la chambre; elle avait attache son tablier en +guise de rideau devant cette fenetre brisee pour voiler le degat. Une +voisine charitable, chez qui on venait de faire des perquisitions, +suivit les sbires jusqu'au seuil de Marthe. + +"Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une pauvre femme a +peine relevee de couches, et encore bien malade. Ne lui faites pas peur, +mes bons messieurs, elle en mourrait." + +Cette priere ne toucha guere les etres sans coeur et sans pitie auxquels +elle s'adressait; mais le sang-froid avec lequel Marthe se presenta +devant eux leur ota tout soupcon. Un coup d'oeil jete dans sa chambre +trop petite et trop peu meublee pour receler une cachette, leur persuada +l'inutilite d'une recherche plus exacte. Ils s'eloignerent sans +remarquer des traces de sang mal effacees sur le carreau, et ce fut +encore un des miracles qui concoururent au salut d'Arsene. La vieille +voisine etait une digne et genereuse creature qui avait assiste Marthe +dans les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida a cacher le proscrit, +se chargea de lui apporter des aliments et quelques remedes; mais, ne +connaissant aucun medecin dont les opinions pussent lui garantir le +silence, et terrifiee par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui +furent deployees a l'egard des victimes du cloitre Saint-Mery, elle se +borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir elle-meme. Marthe +n'osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu'on ne revint +l'explorer en son absence. D'ailleurs Arsene etait devenu si calme que +l'inquietude s'etait dissipee, et qu'elle comptait sur une prompte +guerison. + +Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant +plus d'un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. Marthe coucha +tout ce temps sur une botte de paille, qu'elles etait procuree sous +pretexte de se faire une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en +acheter la toile. La vieille voisine etait dans une indigence complete. +L'etat du malade et son propre accablement ne permettaient pas a Marthe +de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis +deux mois qu'elle s'etait separee d'Horace, resolue de n'etre a charge +a personne en devenant mere, elle avait vecu du prix de ses derniers +effets vendus ou engages au Mont-de-Piete; sa delivrance ayant ete plus +longue et pus penible qu'elle ne l'avait prevu, elle avait epuise cette +faible ressource, et se trouvait dans un denument absolu. Arsene n'etait +pas plus heureux. Depuis quelque temps; prevoyant, d'apres les discours +de Laraviniere, un bouleversement dans Paris, et voulant etre libre de +s'y jeter, il avait donne toutes ses petites epargnes a ses soeurs, et +les avait renvoyees en province. Croyant n'avoir plus qu'a mourir, il +n'avait rien garde. La situation de ces deux etres abandonnes etait donc +epouvantable. Tous deux malades, tous deux brises; l'un cloue sur un +lit de douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de pain et +dormant sur la paille, n'etant pas meme abritee dans cette mansarde dont +elle n'osait pas faire reparer la fenetre, puisqu'un secret de mort +etait lie a cette trace d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force +de faire un pas. Et puis, ajoutez a ces empechements une sorte d'apathie +et d'impuissance morale, causee par les privations, l'epuisement, une +habitude de fierte outree, et l'isolement qui paralyse toutes les +facultes: et vous comprendrez comment, pouvant avertir Eugenie et moi +avec quelques precautions et un peu moins d'orgueil, ils se laisserent +deperir en silence durant plusieurs semaines. + +L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette detresse. Sa mere +avait peu de lait; mais la voisine partageait avec le nourrisson celui +de son dejeuner, et chaque jour elle allait le promener dans ses bras +au soleil du quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage a un enfant de +Paris pour croitre comme une plante frele, mais tenace, le long de ces +murs humides ou la vie se developpe en depit de tout, plus souffreteuse, +plus delicate, et cependant plus intense qu'a l'air pur des champs. + +Pendant cette dure epreuve, la patience d'Arsene ne se dementit pas +un instant; il ne profera pas une seule plainte, quoiqu'il souffrit +beaucoup, non de ses blessures, qui ne s'envenimerent plus et se +fermerent peu a peu sans symptomes alarmants, mais d'une violente +irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place a de +profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, il eut +peu d'intervalles pour s'entretenir avec Marthe. Dans la fievre, il +s'imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il etait +malade. Dans le calme, il menageait a dessein ses forces, afin de +pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il resulta de cette +resolution stoique une guerison dont la lenteur surprit Marthe, parce +qu'elle ne comprenait pas la gravite du mal, et dont la rapidite me +parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d'Arsene +le detail de tout ce qu'il avait souffert. Par instants, malgre la +confiance qu'il avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de +l'espece d'indifference avec laquelle il semblait attendre sa guerison +sans la desirer. Elle pensait alors que ses facultes mentales avaient +recu une grave atteinte, et craignait qu'il n'en retrouvat jamais +completement la vigueur. Mais tandis qu'elle s'abandonnait a cette +sinistre conjecture, Arsene, plein de persistance et de determination, +comptait les jours et les heures; et sentant les acces de son mal +diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une grave rechute +etait imminente, a moins qu'il ne gardat les renes de sa volonte +toujours egalement tendues. Il voulait donc s'abstenir de toute emotion +violente, de tout decouragement pueril, et semblait ne pas voir +l'horreur de la situation que Marthe partageait avec lui. + +Un jour qu'il avait les yeux fermes et semblait dormir, il entendit la +vieille voisine exprimer de l'interet a Marthe, selon la portee de ses +idees et de ses sentiments bons et humains sans doute, mais bornes et +un peu grossiers. "Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est un +grand malheur pour vous d'avoir ete forcee de recueillir cet homme-la? +Vous etiez deja bien assez depourvue, et voila que vous etes obligee de +partager avec lui un pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du +lait pour votre enfant! + +--Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! repondit Marthe avec +un triste sourire; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans +sa soupe. Et quelle soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je +ne comprends pas qu'il vive ainsi. + +--Aussi cela va durer eternellement, cette maladie! repondit la vieille; +il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil regime. Vous +aurez beau faire, vous vous epuiserez sans pouvoir le sauver. + +--J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, dit Marthe. + +--Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la vieille. + +--Dieu ne le permettra pas! s'ecria Marthe epouvantee. + +--Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur; je ne +dis pas non plus que votre devouement pour ce refugie soit pousse trop +loin. Je sais ce qu'on doit a son prochain; mais ce serait a lui de +comprendre qu'il ne se sauve de l'echafaud que pour vous conduire avec +lui a l'hopital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir combien il +vous nuit. Il ne voit pas qu'a dormir sur la paille, comme vous faites, +avec une fenetre ouverte sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps. +La maladie lui ote la reflexion, c'est tout simple; mais si vous me +permettiez de lui parler, je vous assure que le jour meme il prendrait +son parti de se trainer dehors comme il pourrait. Tenez, a nous deux, en +le soutenant bien, nous le conduirions a l'hopital; il y serait mieux +qu'ici. + +--A l'hopital! s'ecria Marthe en palissant. N'avez-vous pas entendu dire +(et ne me l'avez-vous pas repete), qu'il etait enjoint aux medecins de +livrer les blesses qui se confieraient a leurs soins, et que chaque +malade accueilli dans un hospice etait designe a l'examen de la police +par un ecriteau place au-dessus de son lit? Comment! la delation est +imposee (sous peine d'etre accuses de complicite) aux hommes dont les +fonctions sont les plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette +victime a la vengeance d'une societe ou de tels ordres sont acceptes de +tous sans revolte, et peut-etre sans horreur de la part de beaucoup de +gens? Non, non, si le monde est devenu un coupe-gorge, du moins il reste +dans le coeur des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes, +un peu de religion et d'humanite, n'est-ce pas, bonne voisine? + +--Allons! repondit la voisine en essuyant ses yeux avec le coin de son +tablier, voila que vous faites de moi ce que vous voulez. Je ne sais pas +ou vous prenez ce que vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon +Dieu et selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et de +sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher tresor, ajouta-t-elle en +embrassant l'enfant suspendu au sein de sa mere. + +--Non, ma chere amie, dit Marthe, ne vous depouillez pas pour nous; +vous avez deja assez fait. Il n'est pas juste qu'a votre age vous vous +condamniez a souffrir. Nous sommes jeunes, nous autres, et nous avons la +force de nous priver un peu. + +--Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! s'ecria la bonne +femme tout en colere; me prenez-vous pour un mauvais coeur, pour une +avare, pour une egoiste? Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs, +quand il s'agit d'un _amour d'enfant_ comme le votre, et d'un malheureux +que le bon Dieu nous confie? + +--Eh bien, j'accepte, repondit Marthe en jetant ses bras amaigris et +couverts de haillons au cou de la vieille femme; j'accepte avec joie. Un +jour viendra, qui n'est pas loin peut-etre, ou nous vous rendrons tout +le bien que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous rendra la +force et la liberte! + +--Tu as raison, Marthe, dit Arsene d'une voix faible et mesuree, lorsque +la voisine fut sortie. La liberte nous sera rendue, et la force nous +reviendra. Ta pitie me sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe, +conserve ton courage, comme j'entretiens le mien dans le silence et la +soumission. Il m'en faut plus qu'a toi pour te voir souffrir comme tu +fais, et pour songer sans desespoir que non-seulement je ne puis te +soulager, mais que encore j'augmente ta misere. Durant les premiers +jours, je me suis souvent demande si je ne ferais pas mieux de remonter +sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque gouttiere, comme un +pauvre oiseau dont on a brise l'aile; mais j'ai senti, a ma tendresse +pour toi, que je surmonterais cette maladie; qu'a force de vouloir vivre +je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le mien pour +l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce qu'il fait! Dans ta fierte, +tu t'etais eloignee et cachee de moi. Tu voulais passer ta vie dans +l'isolement, dans la douleur et dans le besoin, plutot que d'accepter +mon devouement. A present que la destinee m'a envoye ici pour profiler +du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu n'auras plus le droit de +refuser mon appui. Je ne t'offre rien que mon coeur et mes bras, Marthe; +car je ne possede ni or, ni argent, ni vetement, ni asile, ni talent, ni +protection; mais mon coeur te cherit, et mes bras pourront te nourrir, +toi et _ce cher tresor_, comme dit la voisine." + +En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'etait la premiere +marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'a ce jour, il l'avait +souvent soutenu et berce sur ses genoux pour soulager la mere; il +l'avait endormi toutes les nuits a plusieurs reprises dans ses bras, +et rechauffe contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne +l'avait jamais caresse. En cet instant, une larme de tendresse coula de +ses yeux sur le visage de l'enfant, et Marthe l'y recueillit avec ses +levres. "Ah! mon Paul, ah! mon frere! s'ecria-t-elle, si tu pouvais +l'aimer, ce cher et douloureux tresor! + +--Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, repondit-il en lui rendant +son fils. Je suis encore trop faible; je ne t'ai pas encore dit un mot +la-dessus. Nous en parlerons, et tu seras contente de moi, je l'espere. +En attentant, souffrons encore, puisque c'est la volonte divine. Je vois +bien que tu jeunes, je vois bien que tu couches sur le carreau avec +une poignee de paille sous ta tete, et je n'ose pas seulement te dire: +Reprends ton lit, et laisse-moi m'etendre sur cette litiere; car, a +cette idee-la, tu te revoltes, et tu m'accables d'une bonte qui me fait +trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste la, que je subisse la +vue de tes fatigues, et que je sois calme, et que je dise: _Tout est +bien!_ Helas! mon Dieu, faites que je remporte cette victoire jusqu'au +bout! + +"Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de calme qu'il eut le +lendemain, que tu n'ailles pas oublier ce que tu fais pour moi, et que +tu ne viennes pas me dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu +n'as pas autant souffert que je veux bien le pretendre! C'est que je te +connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-la." + +Un pale sourire effleura leurs levres a tous les deux; et, Marthe, se +penchant sur lui, imprima un chaste baiser sur le front de son ami. +C'etait la premiere caresse qu'elle osait lui donner depuis cinq +semaines qu'ils etaient enfermes ensemble tete a tete le jour et la +nuit. Durant tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion +de douleur et d'effroi pour sa vie, s'etait approchee de lui pour +l'embrasser comme pour lui dire adieu, il l'avait toujours repoussee +vivement, en lui disant avec une sorte de colere: "Laisse-moi. Tu veux +donc me tuer?" C'etaient les seuls moments ou le souvenir de sa passion +avait paru se reveiller. Hors de ces emotions rapides et rares, que +Marthe avait appris a ne plus provoquer par son elan fraternel, ils +n'avaient pas echange un mot qui fit allusion aux malheurs precedents. +On eut dit qu'entre la paisible amitie de leur enfance et la tragique +journee du cloitre Saint-Mery il ne s'etait rien passe, tant l'un +mettait de delicatesse a detourner le souvenir des temps intermediaires, +tant l'autre eprouvait de honte et d'angoisse a les rappeler! Ce jour-la +seulement tous deux y songerent sans trouble au meme moment, et tous +deux comprirent que cette pensee pouvait cesser d'etre amere. Paul, loin +de repousser le baiser de Marthe, le rendit a son enfant avec plus de +tendresse encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec une +sorte de gaiete melancolique: "Sais-tu, Marthe, que cet enfant est +charmant? On dit que ces petits etres sont tous laids a cet age-la; +mais ceux qui parlent ainsi n'en ont jamais regarde un avec des yeux de +pere!" + + + +XXVIII. + +Horace nous avait fait pressentir, des les premiers jours de son +assiduite au chateau de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse +et les esperances qu'il avait concues. Eugenie l'avait raille de sa +fatuite; et moi, qui ne regardais point son succes comme impossible, je +ne l'avais pas felicite de cette entreprise. Loin de la: je lui avais +dit sans ambiguite le peu de cas que je faisais du caractere de Leonie. +Notre maniere d'accueillir ses confidences lui avait deplu, et il ne +nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire +arriva, et le remplit d'un orgueil impossible a reprimer. Ce jour-la, en +soupant avec nous, il ne put s'empecher de ramener a tout propos, dans +la conversation, les graces imposantes, l'esprit superieur, le tact +exquis, toutes les seductions qu'il voulait nous faire admirer chez la +vicomtesse. Eugenie, qui avait ete sa couturiere, et qui avait vu +sa beaute, ses belles manieres et son grand esprit en deshabille, +s'obstinait a ne pas partager cet enthousiasme et a declarer cette +femme hautaine dans sa familiarite, seche et blessante jusque dans ses +intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugenie +eprouvait secretement de la voir oubliee si lestement, rendirent ses +contradictions un peu ameres. Horace s'emporta, et la traita comme +une peronnelle, qui devait du respect a madame de Chailly, et qui +l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le +charme d'une femme de cette condition et de ce merite. "Mon cher Horace, +lui repondit Eugenie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites la +ne me fache pas. Je n'ai jamais eu la pretention de lutter dans votre +estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec +franchise, je vous ai blesse, mon excuse est dans l'interet que je vous +porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmente et humilie par +cette belle dame, qui a joue beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et +qui s'en vante meme devant ses _habilleuses_; ce que j'ai trouve, quant +a moi, de mauvais gout et de mauvais ton." + +Horace etait de plus en plus irrite. Je tachai de le calmer en insistant +sur la verite des assertions d'Eugenie, et en le suppliant pour la +derniere fois de bien reflechir avant de s'exposer aux railleries de la +vicomtesse. Ce fut alors que, blesse de cette idee, et ne pouvant plus +se contenir, il nous ferma la bouche en nous annoncant dans des +termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'etre econduit +honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une +depouille a la brochette de victimes qu'elle portait a l'epingle de +son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs a la +boutonniere de son habit. + +"Vous ne le feriez pas, repliqua Eugenie froidement: car un homme +d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes." + +Horace se mordit les levres; puis, il ajouta, apres un moment de +reflexion: + +"Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il +en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force a en +rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me +pousserait a bout. + +--Ce n'est pas le systeme de votre ami le marquis de Vernes, lui +repondis-je. + +--Le systeme du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait +plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empecher qu'on se moque +jamais de lui. Je n'ai pas la pretention de me faire son imitateur en +adoptant les memes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils +arrivent au meme but. + +--Je ne sais pas ce que pense la-dessus le marquis de Vernes, dit +Eugenie; mais, quant a moi, je suis sure de ce que vous penseriez si +vous vous trouviez dans un cas pareil. + +--Vous plait-il de me le dire? demanda Horace. + +--Le voici, repondit-elle. Vous peseriez, dans un esprit de raison et de +justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez +tente d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire +en se vantant de vous avoir repousse, et celui que vous lui feriez +immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que +ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le +monde (oui, j'en suis sure, le grand monde comme l'opinion populaire) +respecte la femme qui est respectee par son amant, et meprise celle que +son amant meprise. On lui fait un crime de s'etre trompee; et il faut +reconnaitre que, sous ce rapport, les femmes sont fort a plaindre, +puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposees a +etre insultees par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en +est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et repondez. Pour etre ecoute +de la vicomtesse elle-meme, que je ne crois pas tres farouche, ne +seriez-vous pas oblige d'etre bien assidu, bien humble, bien suppliant +pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en +faire le semblant? Dites! + +--Eugenie, ma chere, repliqua Horace, demi-trouble, demi-satisfait de +ce qu'il prenait pour une interrogation detournee, vous faites des +questions fort indiscretes; et je ne suis pas force de vous rendre +compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la +vicomtesse et moi. + +--Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez repondre sans +compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes. +N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour a une femme qui se +livrerait sans combats? + +--Vous le savez, je ne concois pas qu'on s'adresse a d'autres femmes +qu'a celles qui se defendent, et dont la conquete est perilleuse et +difficile. + +--Je connais votre fierte a cet egard, et je dis qu'en ce cas vous +n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en +possederez aucune a qui vous n'ayez jure respect, devouement et +discretion. La diffamer apres, serait donc une lachete et un parjure. + +--Ma chere amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultive la +controverse a la salle Taitbout; je sais par consequent que toutes vos +conclusions seront toujours a l'avantage des droits feminins. Mais +quelque subtile que soit votre argumentation, je vous repondrai que je +n'acquiesce pas a cette domination que les femmes doivent s'arroger +selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire +passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves, +sans que nous puissions invoquer l'egalite. Eh quoi! une coquette +m'attirerait a ses pieds, m'agacerait durant des semaines entieres, +triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en echange +de sa victoire, les droits d'un epoux et d'un maitre, et puis elle +recommencerait le lendemain avec un autre, et se debarrasserait de moi +en disant a mon successeur, a ses amis, a ses femmes de chambre: "Vous +voyez bien ce paltoquet? il m'a obsedee de ses desirs; mais je l'ai +remis a sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!" Ce serait un +peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas dispose a me laisser jouer +ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi serieux qu'aucune autre honte. +C'est meme peut-etre en France, a l'heure qu'il est, la pire de +toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre a de franches +represailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du +talion qui regit nos codes. + +--Si vous acceptez cette peine-la comme juste et humaine, repondit +Eugenie, je n'ai plus rien a dire. En ce cas, vous souscrivez a la +peine de mort et a toutes les autres institutions barbares, au-dessus +desquelles je pensais que votre coeur s'etait eleve. Du moins, je +vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de +conduite personnelle ou nous pouvons tous corriger l'ineptie et la +cruaute des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous +chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en +ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espere que tout +ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'_histoire de +parler_, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos +paroles." + +Malgre la resistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugenie firent +impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un genereux +entrainement: + +"Ton Eugenie est une creature superieure, et je crois qu'elle a, sinon +autant d'esprit, du moins plus d'idees que ma vicomtesse. + +--Elle est donc _tienne_ decidement, mon pauvre Horace? lui dis-je +en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis reellement afflige, je te +l'avoue. + +--Et pourquoi donc? s'ecria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous +etes etonnants, Eugenie et toi, avec vos compliments de condoleances. Ne +dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je +possede la plus adorable et la plus seduisante des femmes? Je ne sais +pas si elle est une heroine de roman parfaite, telle que vous la +voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle +conquete, une maitresse delirante. + +--L'aimes-tu? lui demandai-je. + +--Le diable m'emporte si je le sais, repondit-il d'un air leger. Tu m'en +demandes trop long. J'ai aime, et je crois que ce sera pour la premiere +et la derniere fois de ma vie. Desormais, je ne peux plus chercher dans +les femmes qu'une distraction a mon ennui, une excitation pour mon coeur +a demi eteint. Je vais a l'amour comme on va a la guerre, avec fort peu +de sentiment d'humanite, pas une idee de vertu, beaucoup d'ambition et +pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanite est caressee par cette +victoire, parce qu'elle m'a coute du temps et de la peine. Quel mal y +trouves-tu? Vas-tu faire le pedant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et +que si mes sentiments sont deja morts, mes passions sont encore dans +toute leur violence? + +--C'est que tout cela me parait faux et guinde, lui dis-je. Je te parle +dans la sincerite de mon coeur, Horace, sans aucun menagement pour cette +vanite derriere laquelle tu te refugies, et qui me parait un sentiment +trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas +mort dans ton sein; je crois meme qu'il n'y est pas encore eclos, et que +tu n'as point aime jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, etouffees +longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et +vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon +cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas etre le don Juan que decrit +Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces creations poetiques occupent +trop ton cerveau, et tu le manieres pour les faire passer dans la +realite de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces +fantomes-la. Tu n'es pas brise par la perte de ton premier amour; ce n'a +ete qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en depit de la +legerete que tu veux y mettre, ne soit l'amour serieux et fatal de ta +vie. + +--Eh bien, s'il en est ainsi, repondit Horace, dont l'orgueil accepta +facilement mes suppositions, vogue la galere! Leonie est bien faite pour +inspirer une passion veritable; car elle l'eprouve, je n'en peux pas +douter. Oui, Theophile, je suis ardemment aime, et cette femme est prete +a faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies. +Peut-etre que cet amour eveillera le mien, et que nous aurons ensemble +des jours agites. C'est tout ce que je demande a la destinee pour sortir +de la torpeur odieuse ou je me sentais plonge naguere. + +--Horace, m'ecriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aime, et +elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants. + +--Absurdites, pedagogie que tout cela! repondit-il avec humeur. Je suis +charme qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge. +C'est plus que je n'esperais, et ce que tu dis la m'exalte au lieu de me +refroidir. Pardieu! si elle etait bonne epouse et bonne mere, elle ne +pourrait pas etre une amante passionnee. Tu me prends pour un enfant. +Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas +senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse etait differente +du chaste abandon de Marthe! Celle-la etait une religieuse, une sainte; +amour et respect a sa memoire, a jamais sacree! Mais Leonie! c'est une +femme, c'est une tigresse, un demon! + +--C'est une comedienne, repris-je tristement. Malheur a toi, quand tu +rentreras avec elle dans la coulisse! + +Si la vicomtesse avait eu aupres d'elle en ce moment un ami veritable, +il lui aurait dit les memes choses d'Horace que je disais d'elle a +celui-ci; mais livree au desir exalte d'etre aimee avec toute la fureur +romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa +caste ne lui avait encore exprimee, elle n'eut pas mieux recu un bon +conseil qu'Horace n'ecouta les miens. Elle se livra a lui, croyant +inspirer une passion violente, et entrainee seulement par la vanite et +la curiosite. On peut donc dire qu'ils etaient a _deux de jeu_. + +Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi +penetrante, formee de bonne heure par les lecons du marquis de Vernes a +la ruse envers les hommes et a la prevoyance devant les evenements, put +se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se +flatta de trouver en lui un devouement romanesque que rien ne pourrait +ebranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop pres, une +sorte de vanite modeste qui se tiendrait toujours pour honoree de la +possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace, +enivre durant quelques jours, devait bientot, eclaire subitement dans +son inexperience par les interets de son amour-propre, lutter avec force +contre celui de Leonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme, +sinon en me rappelant qu'elle s'etait aventuree sur un terrain tout +a fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe +bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun prejuge aristocratique. Elle +s'etait donc fait un type de superiorite intellectuelle, et elle le +revait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'etrangete, de +mystere, et de poesie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur +froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyee de tout ce qu'elle connaissait, +et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles +adorateurs articulaient les premieres syllabes, elle trouva, dans +l'originale brusquerie d'Horace, la nouveaute dont elle avait soif. +Mais, en devinant le merite de l'homme sans naissance, elle ne +pressentit pas les defauts de l'homme sans usage, sans _savoir-vivre_, +comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression. +Dans une societe sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu, +et l'education qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus +reels qu'on ne pense. + +Horace sentait cette espece de superiorite de ce qu'on appelle la bonne +compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'elever et le grandir, il +eut voulu se l'inoculer. Mais s'il y reussit dans les petites choses, +il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent +vaincus la ou l'etiquette ne commandait que des sacrifices faciles; +mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanite, elle fut impuissante, et +l'amour-propre un peu grossier, la presomption un peu deplacee, la +personnalite un peu apre de l'homme _du tiers_, reprirent le dessus. +C'etait tout le contraire de ce qu'eut souhaite la vicomtesse. Elle +aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il +la perdait trop vite. Elle esperait de sa part une grande abnegation, +une sorte d'heroisme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre +elan. + +Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'etait pas corrompu, +mais seulement fausse, il eprouva, durant les premiers jours, une +reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, +et elle se crut enfin adoree, comme elle avait l'ambition de l'etre. Il +y eut meme une sorte de grandeur dans la maniere dont Horace accepta +sans mefiance, sans curiosite, et sans inquietude, le passe de sa +nouvelle maitresse. Elle lui disait qu'il etait le premier homme qu'elle +eut aime. Elle disait vrai en ce sens qu'il etait le premier homme +qu'elle eut aime de cette maniere. Horace n'hesitait point a la prendre +au mot. Il acceptait sans peine l'idee qu'aucun homme n'avait pu meriter +l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien +que la vie de Leonie n'etait point exempte, il s'en souciait si peu, +qu'il ne lui fit a cet egard aucune question indiscrete. Il ne connut +point avec elle cette jalousie retroactive qui avait fait de ses amours +avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idees sur le merite des +femmes s'etaient beaucoup modifiees dans la societe de la vicomtesse +et a l'ecole du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chastete +bourgeoise dont il avait fait longtemps son ideal, mais bien la +desinvolture leste et galante d'une femme a la mode. D'autre part, +il n'etait pas humilie des predecesseurs que lui avait donnes la +vicomtesse, comme il l'avait ete de succeder dans le coeur de Marthe a +M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) a Paul Arsene, le +garcon de cafe. Chez Leonie, c'etait a des grands seigneurs sans doute, +a des ducs, a des princes peut-etre, qu'il succedait; et cette brillante +avant-garde, qui avait ouvert et precede sa marche triomphale, lui +paraissait un cortege dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe, +pour avoir accepte avec douceur et repentance le reproche d'une seule +erreur, avait ete accablee par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fiere +vicomtesse, prete a se vanter d'une longue serie de fautes, fut +respectee, grace a ce meme orgueil. + +Interrogee comme Marthe l'avait ete, la vicomtesse n'eut pas daigne +repondre. L'eut-elle fait, elle n'eut cache aucune de ses actions. Elle +n'etait pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait a cet +egard un certain cynisme voltairien qui donnait un dementi formel a ses +hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la pretention d'etre une +femme vertueuse, mais bien celle d'etre une ame jeune, ardente, +ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'etait une sorte de +prostitution de coeur, car elle allait s'offrant a tous les desirs, +se faisant respecter par ce mot: "Je ne peux pas aimer;" se laissant +attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: "Je +voudrais pouvoir aimer." + +Lorsque Horace devint son amant, elle etait a peu pres seule avec lui +dans une sorte d'intimite au chateau de Chailly. Le comte de Meilleraie +s'etait absente, les adorateurs d'habitude s'etaient disperses; le +cholera avait effraye les uns, et apporte aux autres des heritages +precieux ou des pertes sensibles. Cependant le fleau s'eloignait de nos +contrees, et Leonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbee +par son nouvel amour, et embarrassee peut-etre d'en faire accepter les +apparences a ses amis, elle ecartait toutes les visites, en repondant +a toutes les lettres, qu'elle etait a la veille de retourner a Paris. +Cependant, les semaines se succedaient, et Horace triomphait secretement +(trop secretement a son gre) de l'absence de ses rivaux. + +Malgre ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, a cause +de sa belle-mere et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond +mystere. Grace a l'aplomb de Leonie, plus encore qu'au voisinage des +habitations respectives et aux precautions prises, le secret de cette +liaison ne transpira point. Les moeurs de Leonie, ses discours, ses +pretentions, ses reticences, ses demi-aveux, tout son melange de +franchise et de faussete, avaient fait de sa vie a l'exterieur quelque +chose d'enigmatique, que les amants heureux s'etaient plu a voiler pour +rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutes a respecter, +pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de +plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou +bien il n'y en a pas un seul; tous sont egalement favorises ou tenus a +distance. Ce n'etait pas ainsi qu'Horace eut arrange son role, si on lui +en eut laisse le choix; son principal sentiment aupres de Leonie avait +ete le desir d'ecraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la +realite, et de faire dire de lui: "Voila celui qu'elle favorise; aucun +autre n'est ecoute." Il souffrit donc bien vite de l'obscurite de sa +position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola +en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement a moi, mais a +quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les +traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extremement fat, ne +voulurent pas croire a son succes. + +Ces indiscretions tournerent donc a la honte d'Horace et a la +glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les dementit en +disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angelique, que cela +etait impossible, parce qu'Horace etait un homme d'honneur, incapable +d'inventer et de repandre un fait contraire a la verite. Mais +lorsqu'elle le revit tete a tete, elle lui fit sentir sa faute avec des +menagements si cruels et une bonte si mordante, qu'il fut force, tout +en etouffant de rage, de se lancer aupres d'elle dans un systeme de +denegations et de mensonges pour reconquerir sa confiance et son estime. +Mais c'en etait fait deja pour jamais. La curiosite de Leonie etait +satisfaite; sa vanite etait assouvie par toutes les louanges ampoulees +qu'Horace lui avait prodiguees, au lieu d'ardeur, dans ses epanchements, +au lieu d'affection, dans ses epitres en prose et en vers. Il avait +epuise pour elle tout son vocabulaire ebouriffant de l'amour a la mode; +il l'avait saturee d'epithetes delirantes, et ses billets etaient +cribles de points d'exclamation. Leonie en avait assez. En femme +d'esprit, elle s'etait vite lassee de tout ce mauvais gout poetique. +En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-la n'etait +different de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que +ce n'etait pas la peine de s'exposer vis-a-vis du public a des propos +ridicules, pour ecouter un jargon d'amour qui ne l'etait pas moins. +Apres un mois de cette experience, chaque jour plus froide et plus +triste, Leonie resolut de se debarrasser peu a peu de cette intrigue, +afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, +qui etait un homme d'excellent ton. + +La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort +souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de la venait +qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui etait +jamais arrive de nommer personne. Elle avait douloureusement commence a +nourrir cette honte mysterieuse en devenant la proie du vieux marquis. +Elle n'avait conserve avec lui que des relations filiales: mais elle +n'avait pas trouve dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez +pour effacer cette blessure, et laver cette tache a ses propres yeux. +Elle en avait garde une haine et un mepris profonds pour les hommes qui +ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et meme a l'egard +de ceux qui etaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une +mefiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifie leur puissance sur +elle par des confidences a ses amis (il faut en excepter le marquis, +a qui elle disait presque tout), encore moins par des demarches +compromettantes. En general, elle avait ete secondee par la delicatesse +de leurs procedes et la froideur de leur rupture, parce que c'etaient +des hommes du monde, egalement incapables d'un regret et d'une +vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence; +Horace, qu'elle avait juge si pur, si epris, si naif; Horace, dont elle +ne s'etait pas defiee, lui parut le plus miserable de tous, lorsqu'il +voulut s'imposer a elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si +revoltee, que non-seulement elle jura de l'econduire au plus vite, mais +encore de se venger en ne laissant pas derriere elle la moindre trace de +ses bontes pour lui. "Tu seras puni par ou tu as peche, lui disait-elle +en son ame ulceree; tu as voulu passer pour mon maitre, et, a la +premiere occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuite +retombera sur ta tete; et ou tu as seme la gloriole, tu ne recueilleras +que la honte et le ridicule." + +Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre +eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se detruire. + + + +XXIX. + +Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous +interessaient au plus haut point: Marthe, que nous etions deja habitues +a regarder comme perdue a jamais pour nous; Laraviniere, que ses amis +cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsene, qui nous avait promis +de nous ecrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des +deux autres. La disparition de Jean avait ete complete. On presumait +bien qu'il etait mort au cloitre Saint-Mery, car les bousingots les plus +courageux l'avaient suivi durant toute la journee du 5 juin; mais dans +la nuit ils s'etaient disperses pour chercher des armes, des munitions +et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait ete impossible de se reunir +aux insurges, que la troupe, echelonnee sur tous les points, parquait +dans leur derniere retraite. Je ne saurais affirmer que ces etudiants +eussent tous mis une audace bien perseverante a operer cette jonction; +mais il est certain que plusieurs la tenterent, et qu'a la prise de la +maison ou leur chef etait retranche, ils profiterent de la confusion +pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider a son evasion, ou tout au +moins de recueillir son cadavre. Cette derniere consolation leur fut +refusee. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme +une relique, et il ne put savoir si son ami etait parmi les prisonniers. +Plus tard, le proces qu'on instruisait contre les victimes n'amena +aucune decouverte, car il n'y fut pas fait mention de Laraviniere. Ses +amis le pleurerent, et se reunirent pour honorer sa memoire par des +discours et des chants funebres, dont l'un d'eux composa les paroles et +un autre la musique. + +[Illustration: Il debuta par le role d'un valet fripon et battu.] + +Ils m'ecrivirent a cette occasion pour me demander si je n'avais pas +de nouvelles de Paul Arsene, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi +avait disparu. J'ecrivis a ses soeurs, qui n'etaient pas plus avancees +que moi. Louison nous repondit une lettre de lamentations ou elle +exprimait assez ingenument sa tendresse interessee pour son frere. Elle +terminait en disant: "Nous avons perdu notre unique soutien, et nous +voila forcees de travailler sans relache pour ne pas tomber dans la +misere." + +Pendant que nous etions tous livres a ces perplexites, auxquelles Horace +n'avait guere le loisir de prendre part, bien qu'il donnat des regrets +sinceres a Jean et a Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en +convalescence dans la mansarde ignoree de la pauvre Marthe. Celle-ci +commencait a sortir, et s'etait assuree de la tranquillite qui regnait +enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent +quelque soupcon d'un _patriote_ refugie chez elle, ce secret fut +religieusement garde, et la police ne surveilla pas ses mouvements. +Cependant il etait bien important qu'Arsene, des qu'il voudrait sortir, +changeat de quartier, et s'eloignat d'un lieu ou certainement sa figure +avait ete remarquee dans les barricades et dans la maison mitraillee. Il +ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que +des temoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des +remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il resolut +donc d'aller demeurer a l'autre extremite de Paris. La difficulte +n'etait pas de sortir de sa retraite: il commencait a marcher, et, en +descendant le soir avec precaution, il etait facile de s'esquiver sans +etre vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'etat de misere ou +elle se trouvait, aux persecutions d'un proprietaire qu'elle ne +pouvait pas payer, et qui, en verifiant l'etat des lieux, remarquerait +certainement l'effraction de la fenetre; alors ce creancier courrouce +livrerait peut-etre Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en +restant les bras croises il ne detournerait pas ce peril, Paul se decida +a sortir de la maison avant le jour de l'echeance, et s'alla confier a +Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa a Belleville, et +alla porter a la vieille voisine l'argent necessaire pour tirer +Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier devoue a la cause +republicaine: ce ne fut pas difficile a trouver; on lui fit reparer sans +bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne +voulait plus les quitter, dans le pauvre local ou il avait etabli Arsene +sous son propre nom, en lui pretant son passe-port. Ce Louvet etait un +excellent jeune homme, le plus pauvre et par consequent le plus genereux +de tous ceux qu'Arsene avait connus dans l'intimite de Laraviniere. Paul +souffrait de ne pouvoir immediatement lui rembourser les avances qu'il +lui faisait avec tant d'empressement; mais, a cause de Marthe, il etait +force de les accepter. Louvet ne lui avait pas donne le temps de les +solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le +garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans +la meme ignorance ou j'etais sur le compte de Marthe et d'Arsene. + +[Illustration: Son vieux ami le marquis de Vernes.] + +A peine etabli a Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il etait +encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoye. +Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour +journalier a un maitre paveur. Arsene n'avait pas de temps a perdre, et +pas de choix a faire. Le pain commencait a manquer. Il n'entendait rien +a la besogne qui lui etait confiee; on le renvoya encore. Il fut tour +a tour garcon chez un marchand de vins, batteur de platre, +commissionnaire, machiniste au theatre de Belleville, ouvrier +cordonnier, terrassier, brasseur, gache, gindre, et je ne sais quoi +encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, la ou il trouva a +gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa +sante n'etait pas retablie, et que, malgre son zele, il faisait moins +de besogne que le premier venu. La misere devenait chaque jour plus +horrible. Les vetements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait +beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver +d'ouvrage; sa paleur, ses haillons, et son etat de nourrice, lui +nuisaient partout. Elle alla faire des menages a six francs par mois. +Et puis elle reussit a etre couturiere des comparses du theatre de +Belleville; et comme elle n'etait pas souvent payee par ces dames, elle +se decida a solliciter a ce theatre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui +prouva que c'etait trop d'ambition, que la place etait importante; mais +par pitie on lui accorda celle d'habilleuse, et les _grandes coquettes_ +furent contentes de son adresse et de sa promptitude. + +Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait +ecoute les pieces et observe les acteurs avec attention, songea a +s'essayer sur le theatre. Il avait une memoire prodigieuse. Il lui +suffisait d'entendre deux repetitions pour savoir tous les roles par +coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions +pour le genre serieux; mais tous les emplois de ce genre etaient +envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, ou il +debuta par le role d'un valet fripon et battu. Arsene se traina sur +les planches, la mort dans l'ame, les genoux tremblants de honte et de +repugnance, l'estomac affame, les dents serres de colere, de fievre et +d'emotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement siffle. +Il supporta cet affront avec une indifference stoique. Il n'avait pas +ete braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'etait une +tentative desesperee, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son +enfant; car il avait epouse Marthe dans son coeur, et adopte le fils +d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitue a ces sortes de +desastres, rit de la mesaventure de son debutant, et l'engagea a ne pas +se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la presence +d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa +prononciation nette, sa diction pure, sa memoire infaillible, et son +entente du dialogue. Il concut des esperances sur son avenir, et, +pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de +Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta +parfaitement. En peu de temps, Arsene montra qu'il s'entendait aussi aux +costumes et aux decors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du gout +et de la science. Ce qu'il avait vu et copie chez M. Dusommerard lui +servit en cette occasion. La modestie de ses pretentions, sa probite, +son activite, son esprit d'ordre et d'administration, acheverent de le +rendre precieux, et il devint enfin, apres plusieurs mois de desespoir, +d'anxietes, de souffrances et d'expedients, une sorte de factotum au +theatre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assures et +bien servis. + +De son cote, tout en habillant les actrices et en assistant dans la +coulisse aux representations, Marthe s'etait familiarisee avec la scene. +Sa vive intelligence avait saisi les cotes faibles et forts du metier. +Elle retenait, comme malgre elle, des scenes entieres, et, rentree +dans son grenier, elle en causait avec Arsene, analysait la piece avec +superiorite, critiquait l'execution avec justesse, et, apres avoir +contrefait avec malice et enjouement la mechante maniere des actrices, +elle disait leur role comme elle le sentait, avec naturel, avec +distinction, et avec une emotion touchante, qui plusieurs fois humecta +les paupieres d'Arsene et fit sangloter la vieille voisine, tandis que +l'enfant, etonne des gestes et des inflexions de voix de sa mere, se +rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsene +s'ecria: "Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice. + +--J'essaierais, repondit-elle, si j'etais sure de conserver ton estime. + +--Et pourquoi la perdrais-tu? repondit-il; ne suis-je pas, moi, un +ex-mauvais acteur?" + +Marthe protegee par la _grande coquette_, qui voulait faire piece a une +_ingenue_, sa rivale et son ennemie, debuta dans un premier role, et +elle eut un succes eclatant. Elle fut engagee quinze jours apres, avec +cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois +mois de conge. C'etait une fortune; l'aisance et la securite vinrent +donc relever ce pauvre menage. La mere Olympe fut associee au bien-etre; +et, tout enflee de la brillante condition de ses jeunes amis, elle +promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de +triomphe, cherchant des promeneurs ou des commeres a qui elle put dire, +en l'elevant dans ses bras: "C'est le fils de madame Arsene!" + +Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le meme toit, +tout en laissant croire autour d'elle qu'elle etait unie a lui, Marthe +n'etait cependant ni la femme ni la maitresse de Paul Arsene. Il y a +des conditions ou un pareil mensonge est un acte d'impudence ou +d'hypocrisie. Dans celle ou se trouvait Marthe, c'etait un acte de +prudence et de dignite, sans lequel elle n'eut pas echappe aux malignes +investigations et aux pretentions insultantes de son entourage. Le +couple modeste et resigne avait reconnu l'impossibilite ou il etait de +se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes, +il ne repugnait ni a l'un ni a l'autre de perseverer dans la voie +peniblement tracee par ses peres; certes, ni l'un ni l'autre ne se +sentait porte par gout et par ambition vers la vocation vagabonde de +l'artiste bohemien; mais il est certain que le domaine de l'art etait le +seul ou ils pussent trouver un refuge pour leur existence materielle, +un milieu pour le developpement de leur vie intellectuelle. Dans la +hierarchie sociale, toutes les positions s'acquierent encore par +droit d'heredite. Celles qui s'enlevent par droit de conquete sont +exceptionnelles. Dans le proletariat, comme dans les autres classes, +elles exigent certains talents particuliers qu'Arsene n'avait pas et ne +pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupe seulement de +procurer quelque bien-etre aux objets de son affection, il n'avait pas +songe a se perfectionner dans une specialite quelconque. Il eut fait +volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eut ete seul au +monde; mais, toujours charge d'une famille, il avait ete au plus presse, +acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fut assez lucrative pour remplir +le but genereux qu'il s'etait propose. Par surcroit de malheur, la force +physique lui avait manque au moment ou elle lui eut ete plus necessaire. +Il fallait donc qu'il allat grossir le nombre, enorme deja, des enfants +perdus de cette civilisation egoiste qui a oublie de trouver l'emploi +des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-la le theatre, la +litterature, les arts, dans tous leurs details brillants ou miserables, +offrent du moins une carriere, ou, par malheur, beaucoup se precipitent +par mollesse, par vanite ou par amour du desordre, mais ou, en general, +le talent et le zele ont des chances d'avenir. Arsene avait de +l'aptitude et l'on peut meme dire du genie pour toutes choses. Mais +toutes choses lui etaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni +credit. Pour etre peintre, il fallait de trop longues etudes, et il +ne pouvait pas s'y consacrer. Pour etre administrateur, il fallait +de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de +bureaucrate est convoitee par cinquante aspirants. Celui qui remportera +ne le devra ni a l'estime de son merite, ni a l'interet qu'inspireront +ses besoins, mais a la faveur du nepotisme. Arsene ne pouvait donc +frapper qu'a cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs, +et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du theatre. C'est +parfois le refuge de ce que la societe aurait de plus grand, si elle ne +le forcait pas a etre souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est la que +vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est la que +vont des hommes qui avaient peut-etre recu d'en haut le don de la +predication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siecle de foi, +faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une societe +religieuse et poetique, devrait etre pretresse et initiatrice, s'il faut +qu'ils descendent au role d'histrion pour amuser un auditoire souvent +grossier et injuste, parfois impie et obscene, quelle grandeur, quelle +conscience, quelle elevation d'idees et de sentiments peut-on exiger +d'eux, chasses qu'ils sont de leur voie et fausses dans leur impulsion? +Et cependant, a mesure que l'horreur du prejuge s'efface et ne vient +plus ajouter le decouragement, la revolte et l'isolement a ces causes de +demoralisation deja si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, +que si l'honneur et la dignite ne sont pas faciles, ils sont du moins +possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des +grandes celebrites, existences qui sont passees au rang de sommite +sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de +chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une +nouvelle preuve. Delicate de corps et d'esprit, portee a l'enthousiasme, +douee d'une intelligence plutot saisissante que creatrice; trop peu +instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable +de comprendre les sentiments les plus eleves et prompte a les bien +exprimer; ayant dans sa personne un charme extreme, une beaute +accompagnee de grace et de distinction innee, elle ne pouvait pas, +sans souffrir, concentrer toutes ces facultes, aneantir toute cette +puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis +qu'elle etait au monde; elle ignorait meme la cause de ces langueurs +et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce +continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son +amour pour Horace avait ete la consequence de ces dispositions excitees +et non satisfaites par la lecture et la reverie. Le theatre lui ouvrit +une carriere de fatigues necessaires, d'etudes suivies et d'emotions +vivifiantes. Arsene comprit qu'a cette ame tendre et agitee il fallait +un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas +certains dangers, et il ne les craignit guere. Il sentait qu'un grand +calme etait descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force +avait ranime le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but +indique. Celui de Marthe etait d'assurer a son enfant, par son travail, +les bienfaits de l'education; celui d'Arsene etait de l'aider a +atteindre ce resultat, sans entraver son independance et sans +compromettre sa dignite. C'est que jusque la, en effet, la dignite de +Marthe avait souffert de cette position d'obligee et de protegee, qui +fait de la plupart des femmes les inferieures de leurs maris ou de +leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se +sentait mere et protectrice efficace et active a son tour d'un etre plus +faible qu'elle, elle eprouvait un doux orgueil, et relevait sa tete +longtemps courbee et humiliee sous la domination de l'homme. Ce +bien-etre nouveau eloigna ce que l'idee d'etre encore une fois protegee +avait eu pour elle de penible au commencement de son union avec Arsene, +Elle s'habitua a ne plus s'effrayer de son devouement, et a l'accepter +sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus +en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant, +l'amant qu'elle devait ecouter pour payer la dette de la reconnaissance. +Arsene fut a ses yeux un frere, qui s'associait par pure affection, et +non plus par pitie genereuse, a son sort et a celui de son fils. Elle +comprit que ce n'etait pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le +passe, mais un ami qui lui demandait, comme une grace, le bonheur +de vivre aupres d'elle. Cette situation imprevue soulagea son coeur +craintif et satisfit sa juste fierte. Elle le sentit d'autant mieux +qu'Arsene ne lui avait pas adresse un seul mot d'amour depuis la +rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu +avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimee, et +cependant, au lieu d'y ceder, Arsene semblait l'avoir vaincue: car il +etait calme, respectueux dans sa familiarite, enjoue dans sa melancolie. +Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande reiteree de +la part d'Arsene de ne pas etre exile d'aupres d'elle durant les mauvais +jours. Quand la prosperite fut assuree de part et d'autre, Arsene parla +enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicite, que, pour +toute reponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'ecriant: "A toi, a toi +tout entiere et pour toujours! J'y suis resolue depuis longtemps, et je +craignais que tu n'y eusses renonce.--Mon Dieu, tu as eu enfin pitie de +moi! dit Arsene avec effusion en levant ses bras vers le ciel.--Mais mon +enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe, +Arsene qu'il faut aimer mon enfant comme moi-meme.--Ton enfant et toi, +c'est la meme chose, repondit Arsene. Comment pourrais-je vous separer +dans mon coeur et dans ma pensee? A ce propos, ecoute, Marthe, j'ai une +question importante a te faire. Il faut te resigner a prononcer un nom +qui n'a pas seulement effleure nos levres depuis longtemps. Maintenant +que tu vas etre a moi, et moi a toi, il faut que cet enfant soit a nous +deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous +aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es separee d'Horace, as-tu +eu quelque relation avec lui?--Aucune, repondit Marthe; j'ai toujours +ignore ou il etait, a quoi il songeait; j'ai desire quelquefois le +savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun +sentiment d'affection, j'ai eprouve malgre moi des mouvements de pitie +et d'interet. Mais je les ai toujours etouffes, et j'ai resiste au desir +de t'adresser une seule question sur son compte. + +--Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu resolu de tenir a son egard? + +--Je n'ai rien resolu. J'ai desire de ne jamais le revoir, et j'espere +que cela n'arrivera pas. + +--Mais s'il venait un jour te reclamer son enfant, que lui +repondrais-tu? + +--Son enfant! son enfant! s'ecria Marthe epouvantee; un enfant qu'il ne +connait pas, dont il ignore meme l'existence? un enfant qu'il n'a pas +desire, qu'il a engendre dans mon sein malgre lui, et dont il a deteste +en moi l'esperance? un enfant qu'il m'aurait defendu de mettre au monde +si cela eut ete en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce +ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais +pardonner a Horace de m'humilier, de me briser, de me hair; mais que, +pour avoir hai et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait +jamais pardonne? Non, non! cet enfant est a nous, Arsene, et non pas a +Horace. C'est l'amour, le devouement et les soins qui constituent la +vraie paternite. Dans ce monde affreux, ou il est permis a un homme +d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les +liens du sang ne sont presque rien. Et quant a moi, j'ai profite a cet +egard de la faculte que me donnait la loi, pour rompre entierement le +lien qui eut uni mon fils a Horace. La mere Olympe l'a porte a la mairie +sous mon nom, et a la place de celui de son pere, on a ecrit celui +d'_inconnu_. C'est toute la vengeance que j'ai tiree d'Horace: elle +serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir. + +--Mon amie, reprit Arsene, parlons sans amertume et sans ressentiment +d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta +vengeance a ete bien severe, et il pourrait arriver que tu en eusses +regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-etre +encore pendant plusieurs annees; mais enfin il deviendra un homme, et +il abjurera peut-etre les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se +repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa +vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grace +a toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le +serrer sur son coeur... + +--Arsene, ta generosite t'abuse, interrompit Marthe avec une energie +douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti +cet amour a l'age ou le coeur est dans toute sa puissance; comment +l'eprouverait-il dans l'age de l'egoisme et de l'interet personnel? +Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-etre +pendant quelques jours; mais sois sur qu'il ne lui donnerait pas des +preceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui +appartienne. Oh! jamais! en aucune facon! + +--Eh bien, dit Arsene, es-tu bien decidee a cela? et veux-tu t'arreter +sans retour a cette determination? + +--Je le veux, repondit Marthe. + +--En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe +pour etre mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne +sait nos relations passees ou presentes. On nous croit epoux ou amants. +Il n'entre guere dans les moeurs du theatre de demander a un couple +quelconque la preuve legale de son association. Nous avons laisse cette +opinion se former; nous l'avons jugee necessaire a notre securite. +Il n'y a que la mere Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne +m'appartient pas, et elle est trop discrete et trop devouee pour trahir +nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de +laisser subsister un fait deja etabli. Mais quand nous retrouverons nos +anciens amis (car lors meme que nous les eviterions, il nous serait +impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela +doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?" + +Marthe, interdite et comme affligee, reflechit un instant; puis, prenant +son parti, elle repondit avec beaucoup de fermete: "Nous leur dirons ce +que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien. + +--Songes-tu aux consequences de ce mensonge, ma pauvre Marthe? +Souviens-toi que la jalousie d'Horace etait bien connue de ses amis: +tous ne te connaissaient pas assez pour etre surs qu'elle n'etait pas +fondee... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation +injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera +donc dans la bouche de tout le monde, meme dans celle des amis qui +n'avaient jamais doute de toi, comme Theophile, Eugenie, et quelques +autres!" + +Marthe palit. + +"Cela me fera souffrir beaucoup, repondit-elle. J'ai ete si fiere! j'ai +montre tant d'indignation d'etre soupconnee! L'on pensera maintenant que +j'ai ete impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, apres tout, +qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire; +car on saura bien que je n'ai pas presente cet enfant a Horace comme le +sien, et que je me suis eloignee de lui au moment de devenir mere. + +--On dira qu'il t'a chassee, que tu as essaye de le tromper, mais qu'il +s'est apercu de ton infidelite; et il sera completement justifie aux +yeux des autres et aux siens propres. + +--Aux siens propres! s'ecria Marthe, frappee d'une idee qui ne lui etait +pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui epargner la +punition que lui reserve la justice de Dieu! Ce serait lui oter la +honte qu'il doit eprouver en voyant comment tu as rempli a sa place les +devoirs qu'il a meconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur +et la purete de ton amour! Je veux qu'il en soit humilie jusqu'au fond +de son ame, et qu'il soit force de se dire: Marthe a eu bien raison de +se refugier dans le sein d'Arsene! + +--Ceci importe peu, reprit Arsene; mais ce qui m'importe, a moi, c'est +que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mepriser +et d'aller crier chez tes veritables amis: "Vous voyez! j'avais bien +raison de me mefier de Marthe. Elle etait la maitresse d'Arsene en +meme temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse. +L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux peres, et je ne sais auquel +des deux il appartient." + +--Tu as raison, repondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas a nos +anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai +le courage de lui dire a lui-meme: "Vous n'avez pas voulu de votre +enfant; un autre est fier de s'en charger, et par la il a merite d'etre +mon epoux, mon amant, mon frere a jamais." + +Marthe, en parlant ainsi, se precipita dans les bras d'Arsene, et +couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant +dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'eleva dans ses +mains, prit Dieu temoin, et consacra a la face du ciel cette adoption, +plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient +a la face des hommes. + + + +XXX. + +A la fin de l'ete, la vicomtesse avait hate son depart de la campagne, +sous pretexte d'affaires pressantes, mais en realite pour fuir Horace, +qu'elle n'aimait plus, et que meme elle commencait a detester. Pour se +debarrasser de cet amant dangereux, elle avait ecrit a son vieux ami le +marquis de Vernes, et lui avait demande conseil comme elle avait coutume +de le faire lorsqu'elle avait besoin de lui. Elle lui avait avoue en +meme temps et son gout pour Horace et le degout qui l'avait suivi, le +mepris et le ressentiment que lui avaient cause ses indiscretions, et la +crainte qu'elle eprouvait qu'il n'en commit de nouvelles. Elle lui +avait raconte comment, ayant essaye de le traiter d'un peu haut pour +l'habituer au respect, ce moyen avait echoue: Horace avait voulu faire +sentir ses droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux, +il avait parle de jalousie et de vengeance comme un heros de Calderon. +Leonie, epouvantee, demandait en grace au marquis de venir a son secours +pour la delivrer de ce forcene. "J'avais bien prevu ce qui arrive, avait +repondu le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et a vous encore d'avantage. +Il a les qualites du talent et les travers de l'_homme de rien_. Il vous +aime, et il va bientot vous hair, parce que vous ne pouvez ni le +hair, ni l'aimer comme il l'entend. Sa haine ou son amour vous seront +egalement funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en preserver: c'est de +travailler a le rendre indifferent. Pour cela, il faut bien vous garder +de lui temoigner de l'indifference. Ce serait ranimer ses desirs, +eveiller son depit, et le pousser aux dernieres extremites. Soyez +passionnee au contraire; rencherissez sur ses jalousies, sur ses +injustices, sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'emotions. Tachez +de l'ennuyer a force d'exigences. Faites l'amante espagnole a votre +tour, et rendez-le si malheureux, qu'il desire vous quitter. Tachez +qu'il fasse le premier pas vers une rupture, et qu'il le fasse +violemment; alors vous serez sauvee: il aura eu les premiers torts. +Votre empressement a en profiter pour l'abandonner sera de la fierte +legitime, la dignite d'un grand caractere, la colere implacable d'un +grand amour! Je vous reponds du reste. Je m'emparerai de lui quand +l'occasion sera venue; j'ecouterai ses plaintes, je lui prouverai qu'il +est le seul coupable, et, tout en vous haissant, il sera force de vous +respecter. Il vous importunera peut-etre, il fera des folies pour +arriver jusqu'a vous. Soyez sans pitie. Peut-etre se brulera-t-il +la cervelle, mais seulement un peu; il a trop d'esprit pour vouloir +renoncer aux beaux romans dont son avenir est gros. Toutes les +extravagances qu'il pourra faire alors pour vous, loin de vous +compromettre, tourneront au triomphe de votre fierte. Tout le monde +saura peut-etre que ce jeune homme vous adore; mais on saura aussi que +vous le reduisez au desespoir; et s'il lui arrive de se vanter du passe +dans sa colere, on le regardera comme un fat ou comme un fou. De tout +ceci, ma belle amie, il resultera pour vous un surcroit de gloire. Votre +puissance sera plus enviee que jamais par les femmes, et les hommes +viendront se prosterner par centaines a vos genoux." + +La vicomtesse suivit fidelement le conseil de son mentor. Elle joua si +bien la passion, qu'Horace eu fut epouvante. Des qu'elle le vit reculer, +elle avanca, et ne craignit pas d'exiger de lui qu'il l'enlevat. Cette +idee sourit d'abord a Horace, a cause du retentissement qu'aurait une +pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, dans la province et +meme dans le monde, la passion _echevelee_ d'une dame de ce rang et de +cet esprit. La vicomtesse fremit en le voyant irresolu; mais, au bout +de vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idee de vivre avec une +maitresse aussi jalouse et aussi imperieuse. Il songea a la souffrance +qu'il eprouverait lorsque les curieux, se precipitant sur ses pas pour +le voir passer avec sa conquete, l'un dirait: "Tiens! elle n'est pas +plus belle que cela?" l'autre: "Elle n'est, pardieu, pas jeune!" Et, +tout bien considere, il refusa le sacrifice qu'elle lui offrait, sous +pretexte qu'il etait pauvre, et qu'il ne pouvait se resoudre a faire +partager sa misere a une femme comme elle, bercee dans l'opulence. Ce +pretexte etait d'ailleurs assez bien fonde. La vicomtesse feignit de +n'en tenir compte, de dedaigner les richesses, de vouloir braver le +monde, qu'elle pretendait hair et mepriser. Mais des qu'elle se fut +bien assuree de la repugnance sincere d'Horace a prendre ce parti, elle +l'accusa de ne point l'aimer; elle feignit d'etre jalouse d'Eugenie; +elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupcon et de +ressentiment. Elle pleura meme, et s'arracha quelques faux cheveux. +Puis tout a coup elle chassa Horace de son boudoir, fit ses apprets de +depart, refusa de recevoir ses excuses et ses adieux, et s'en retourna a +Paris, bien fatiguee du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite +d'etre enfin delivree du sujet de ses terreurs. De ce moment, ainsi que +l'avait predit le marquis, sa victoire fut assuree; et Horace, tout en +la plaignant de sa pretendue douleur, tout en se rejouissant de n'avoir +plus a en subir les violences, se sentit le plus faible, parce qu'il se +crut le plus froid. + +Les jeunes gens nobles du pays qui avaient compose la cour ordinaire de +Leonie resterent dans leurs chateaux pour s'y adonner au plaisir de la +chasse durant l'automne; et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitie, +et qui le tenait serieusement pour un grand homme, l'invita a venir +achever la saison dans ses terres. Horace accepta cette offre avec +plaisir. Son hote etait riche et garcon. Il avait peu d'esprit, aucune +instruction, un bon coeur et de bonnes manieres. C'etait l'homme +qu'Horace pouvait eblouir de son erudition et charmer par le brillant de +son esprit, en meme temps qu'il trouvait a profiter dans son commerce +pour se former aux habitudes aristocratiques, dont il etait alors plus +que jamais infatue. + +Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation penible qu'il +venait de subir, et la maison de Louis de Meran lui fut un lieu de +delices. Avoir de beaux chevaux a monter, un tilbury a sa disposition, +des armes magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une bonne +table, de gais convives, voire quelques autres distractions dont il ne +se vanta pas a moi apres tout le mepris qu'il avait temoigne pour ce +genre de plaisir, mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modeles +les dandys vanter et cultiver la debauche: c'en fut assez pour +l'etourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. Comme il etait +reellement superieur par son intelligence a tous ses nouveaux amis, +il rachetait a force d'esprit le defaut de naissance, de fortune et +d'usage, dont, au reste, on ne lui eut fait un tort que s'il en eut fait +parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement de voir l'orgueil +de ces jeunes gens s'elever au-dessus du sien, qu'il leur laissa croire +qu'il etait d'une bonne famille de robe, et jouissait d'une honnete +aisance. L'exiguite de sa valise donnait bien un dementi a ses +gasconnades: mais il etait en voyage; c'etait par hasard qu'il s'etait +arrete dans ce pays, ou il etait venu seulement avec l'intention de +passer quelques jours; et pour rendre excusable aux yeux de Louis de +Meran, la legerete de sa bourse, qui etait par trop evidente, il feignit +plusieurs fois de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au +moins _chez son banquier_ l'argent qui lui manquait. + +"Qu'a cela ne tienne! lui dit son hote, qui avait le malheur de +s'ennuyer lorsqu'il etait seul dans son chateau, et pour qui Horace +etait une societe agreable, ma bourse est a votre disposition. Combien +vous faut-il? Voulez-vous une centaine de louis? + +--Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'ecria Horace, a qui +une offre aussi magnifique fit ouvrir de grands yeux, et qui jusque-la +ne s'etait tourmente que de la maniere dont il donnerait le _pourboire_ +aux laquais de la maison en s'en allant. + +--Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons avoir une grande +reunion de jeunes gens, a l'occasion d'une sorte de fete villageoise ou +nous allons tous, et ou nous passons quelquefois huit jours en parties +de plaisir. On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez jeter +quelques poignees d'or sur la table, si vous ne voulez, vous, inconnu +dans la province, passer pour _une espece._" + +Bien qu'Horace sut parfaitement qu'il ne pourrait jamais rendre cet +argent, a moins d'etre heureux au jeu, il n'eut pas plus tot entrevu +cette chance de succes, qu'il s'y confia aveuglement, et accepta les +offres de son ami. Il n'avait jamais joue de sa vie, parce qu'il n'avait +jamais ete a meme de le faire, et il ignorait tous les jeux excepte le +billard, ou il etait de premiere force, ce qui lui avait valu l'estime +de plusieurs des graves personnages au milieu desquels il s'etait lance. +Il eut bientot compris la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le +jour de la fete, il debuta avec passion dans cette nouvelle carriere +d'emotions et de perils. Il eut, pour son malheur a venir, un bonheur +insolent ce jour-la. Avec cent louis il en gagna mille. Il se hata de +restituer la somme premiere a Louis de Meran, mit de cote quatre cents +louis, et continua a jouer les jours suivants avec les cinq cents +autres. Il perdit, regagna, et, apres plusieurs fluctuations de la +fortune, retourna enfin au chateau de Meran avec dix-sept mille francs +en or et en billets de banque dans sa valise. Pour un jeune homme qui +avait de grands besoins d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort +precaire, c'etait une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je +crois bien qu'a partir de la il le devint reellement un peu. Il vint +nous voir pour nous faire part de son bonheur, et ne songea pas a +me restituer cent cinquante louis qu'il me devait. Je n'osai le lui +rappeler, quoique je fusse assez gene; je regardais comme impossible +qu'il l'oubliat. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je le lui +pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonte n'y fut pour rien. +L'empressement avec lequel il vint m'annoncer sa richesse en est la +meilleure preuve. Son premier soin fut d'envoyer cent louis a sa mere; +mais il n'osa pas lui dire que c'etait l'argent du jeu: la bonne femme +s'en fut effrayee plus que rejouie. Il lui manda que c'etait le prix de +travaux litteraires auxquels il se livrait dans mon ermitage, et qu'il +envoyait a Paris a un editeur. + +"Je pretends, me dit-il en riant, la reconcilier avec la profession +d'homme de lettres, qu'elle avait tant de regret a me voir embrasser, et +qu'elle va desormais regarder comme tres-honorable. Dans quelques mois +je lui enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant que +j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer des aujourd'hui la +somme entiere! Je serais si heureux de pouvoir m'acquitter en un instant +des sacrifices qu'elle fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle +comprendrait si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des +explications impossibles; et les gens de ma province, qui sont aussi +judicieux que charitables, voyant la mere Dumontet remonter sa vaisselle +et acheter des robes a sa fille, en concluraient certainement que, pour +procurer a ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassine +quelqu'un. Il est vrai que mon bon pere, qui se pique un peu de +belles-lettres, voudra lire de ma prose imprimee. Je lui dirai que +j'ecris sous un pseudonyme, et je couperai, dans un volume de quelque +poete mystique allemand nouvellement traduit, une centaine de pages que +je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de moi. Il n'y verra que du +feu, et il les montrera a tous les beaux esprits de sa petite ville, +qui, n'y comprenant goutte, reconnaitront enfin que je suis un homme +superieur." + +En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois de lui-meme de fort +bonne grace, eclata de rire. C'etait la verite qu'il eut envoye tout son +argent a sa mere s'il eut pu le faire a l'instant meme sans l'effrayer. +Son coeur etait genereux; et s'il se rejouissait tant d'etre riche, ce +n'etait pas tant a cause de la possession, qu'a cause de l'espece +de victoire remportee sur ce qu'il appelait son mauvais destin. +Malheureusement il ne songea plus a ses resolutions le lendemain. Sa +mere ne recut plus rien de lui, et tous ses creanciers de Paris furent +egalement oublies. Il ne lui resta, de cet instant de devouement +enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insense et bizarre, qui consistait +a croire a son etoile en fait de succes d'argent, comme Napoleon croyait +a la sienne en fait de gloire militaire. Cette confiance absurde en une +providence occupee a favoriser ses caprices, et en un dieu dispose a +intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit vain et temeraire. Il +commenca a mener le train d'un jeune homme pour qui quinze mille francs +auraient ete le semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un +cheval, sema les pieces d'or a tous les valets de son hote, ecrivit a +Paris a son tailleur qu'il avait fait un heritage, et qu'il eut a lui +envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze jours apres, il se montra +equipe le plus ridiculement du monde. Ses amis se moquerent de cet +accoutrement de mauvais gout, et lui conseillerent de destituer son +tailleur du quartier latin pour une celebrite de la _fashion_. Il +distribua aussitot sa nouvelle garde-robe aux piqueurs de ces messieurs, +et en commanda une autre a Humann, qui habillait Louis de Meran. +Recommande par ce jeune homme elegant et riche, il eut chez ce prince +des tailleurs un credit ouvert dont il ne s'inquieta pas, et qui creusa +sous lui comme un gouffre invisible. + +Les joyeux compagnons qui l'entouraient, des qu'ils le virent +insolemment prodigue et revetu d'un costume de dandy qui deguisait +incroyablement son origine plebeienne, l'adopterent tout a l'ait, et +firent de lui le plus grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent +qui est un grand maitre. Horace, n'etant plus retenu et contriste par +la misere, se livra a tous les elans de sa brillante gaiete et de son +audacieuse imagination. L'argent fit en lui des miracles; car il lui +rendit, avec la confiance en l'avenir et les jouissances du present, +l'aptitude au travail, qu'il semblait avoir a jamais perdue. Il retrouva +toutes ses facultes, emoussees par les chagrins et les soucis de l'hiver +precedent. Son humeur redevint egale et enjouee. Ses idees, sans devenir +plus justes, se coordonnerent et s'etendirent. Son style se forma tout a +coup. Il ecrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste Marthe +fut l'heroine, et ses amours le sujet. Il s'y donna un plus beau role +qu'il ne l'avait eu dans la realite; mais il y motiva et y poetisa ses +fautes d'une maniere tres-habile. L'on peut dire que son livre, s'il eut +eu plus de retentissement, eut ete un des plus pernicieux de l'epoque +romantique. C'etait non pas seulement l'apologie, mais l'apotheose de +l'egoisme. Certainement Horace valait mieux que son livre; mais il y mit +assez de talent pour donner a cet ouvrage une valeur reelle. Comme il +etait riche alors, il trouva facilement un editeur; et le roman, imprime +a ses frais, et publie peu du temps apres son retour a Paris, eut une +sorte de succes, surtout dans le monde elegant. + +Cette vie de luxe, melee de travail intellectuel et d'activite physique, +etait l'ideal et l'element veritable d'Horace. Je remarquai que sa +parole et ses manieres, d'abord ridicules lorsqu'il avait voulu les +transformer de bourgeoises en patriciennes, devinrent gracieuses et +dignes, lorsque fort de son propre merite et riche de son propre argent, +il ne chercha plus, en se reformant, a imiter personne. A Paris, ses +nouveaux amis le presenterent dans diverses maisons riches ou nobles, ou +il vit l'ancienne bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il vit les +fetes des banquiers israelites, et les soirees moins somptueuses et plus +epurees de quelques duchesses. Il entra partout avec aplomb, certain +de n'etre deplace nulle part, apres avoir ete l'amant et l'eleve de la +precieuse vicomtesse de Chailly. + +Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut completement +transfigure. Il vint nous voir un matin dans son tilbury, avec son groom +pour tenir son beau cheval. Il monta nos cinq etages comme s'il n'eut +fait autre chose de sa vie, et eut le bon gout de ne pas paraitre +essouffle. Sa mise etait irreprochable; sa chevelure inculte avait enfin +ete domptee par Boucherot, successeur de Michalon. Il avait la main +blanche comme celle d'une femme, les ongles tailles en biseau, des +bottes vernies et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus +extraordinaire, c'est qu'il avait pris un ton parfaitement naturel, et +qu'il etait impossible de deviner que tout cela fut le resultat d'une +etude. La seule chose qui trahit la nouveaute de sa metamorphose, +c'etait l'espece de joie triomphante qui eclairait son front comme une +aureole. Eugenie, a qui il baisa la main en arrivant (pour la premiere +fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord a tenir son serieux, et +finit par s'etonner autant que moi de la facilite avec laquelle ce jeune +papillon avait depouille sa chrysalide. Il avait ete a si bonne ecole, +qu'il avait appris non-seulement a se bien tenir, mais encore a bien +causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait sur tout ce +qui pouvait nous interesser personnellement, et il avait l'air de s'y +interesser lui-meme. Nous avions vu ses premiers efforts pour atteindre +au type qu'il possedait enfin, et nous etions emerveilles qu'il eut deja +perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. "Parle-moi donc de toi un +peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent florissantes. J'espere que +ta nouvelle fortune ne repose pas entierement sur les cartes, mais bien +sur la litterature, ou tu as fait un si joli debut.--L'argent du jeu +tire a sa fin, me repondit-il naivement; j'espere bien le renouveler +en puisant a la meme source, et jusqu'ici mes essais ne sont pas +malheureux; mais comme il faut etre en mesure de perdre, j'ai songe a +la litterature, comme a un fonds plus solide. Mon editeur m'a verse ces +jours-ci trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en +une quinzaine de jours; et si le public recoit celui-la avec autant +d'indulgence que l'autre, j'espere que je ne me trouverai plus a court +d'argent." trois mille francs un petit volume, pensai-je, c'est un peu +cher; mais tout depend des arrangements. + +"Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que tu viens de +publier.--Oh! je t'en prie, s'ecria-t-il, ne m'en parle pas. C'est si +mauvais, que je voudrais bien n'en entendre jamais parler.--Ce n'est pas +mauvais le moins du monde, repris-je: on peut meme dire, au point de +vue de l'art, que c'est une paraphrase tres-remarquable d'_Adolphe_, +ce petit chef-d'oeuvre litteraire de Benjamin Constant, que tu sembles +avoir pris pour modele." + +Ce compliment ne plut pas beaucoup a Horace; sa figure changea tout d'un +coup. + +"Tu trouves, me dit-il en s'efforcant de garder son air indifferent, +que mon livre est un pastiche? C'est bien possible: mais je n'y ai pas +songe, d'autant plus que je n'ai jamais lu _Adolphe_. + +--Je te l'ai prete cependant l'annee derniere. + +--Tu crois? + +--J'en suis certain. + +--Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est une reminiscence. + +--Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage d'un auteur de +vingt ans soit autre chose; mais comme le tien est bien fait, bien ecrit +et interessant, personne ne s'en plaint. Cependant, au risque d'etre +pedant, je veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me +semble, la rehabilitation de l'egoisme... + +--Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace avec un peu +d'ironie, tu parles comme un journaliste. Je te vois venir! tu vas +me dire que _mon livre est une mauvaise action_. J'ai lu au moins ce +mois-ci quinze feuilletons qui finissaient de meme." + +J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses theories de +_l'art pour l'art_ avec une sorte d'obstination dont je me faisais un +devoir d'amitie envers lui, mais contre laquelle ne tint pas longtemps +le vernis de modestie enjouee que l'elude du gout lui avait donne. + +Il s'impatienta, se defendit avec humeur, attaqua mes idees avec +amertume; et, perdant peu a peu toutes ses graces et tout son calme +d'emprunt pour revenir a ses anciennes declamations, a ses eclats de +voix, a ses gestes de theatre, meme a quelques-unes de ces locutions +de cafe-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme sortir du +sepulcre mal blanchi ou il avait pretendu l'enfermer. Quand il +s'apercut de ce qui lui arrivait, il en fut si honteux et si courrouce +interieurement, qu'il devint tout a coup sombre et taciturne. Mais ceci +n'etait pas plus nouveau pour nous que sa colere bruyante: nous l'avions +si souvent vu passer de la declamation a la bouderie! + +"Tenez, Horace, lui dit Eugenie en lui posant familierement ses deux +mains sur les epaules, tout charmant que vous etiez au commencement de +votre visite, et tout maussade que vous voila maintenant, je vous aime +encore mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos defauts, que nous +savons par coeur, et qui ne nous empechent pas de vous aimer; au lieu +que, quand vous voulez etre accompli, nous ne vous reconnaissons plus, +et nous ne savons que penser. + +--Grand merci, ma belle," dit Horace en cherchant a l'embrasser +cavalierement pour la punir de son impertinence. Mais elle s'en preserva +en le menacant d'une petite balafre de son aiguille au visage, ce qui +l'eut empeche de paraitre le soir dans le monde, et il ne s'y exposa +point. Il essaya de reprendre son air aise et ses manieres distinguees +avant de nous quitter; mais il n'en put venir a bout, et, se sentant +gauche et guinde, il abregea sa visite. + +"Je crains que nous ne l'ayons fache, et qu'il ne revienne pas de si +tot, dis-je a Eugenie lorsqu'il fut parti. + +--Nous le reverrons quand il aura gagne encore de l'argent, et qu'il +aura un coupe a deux chevaux a nous faire voir, repondit-elle. + +--Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrige de tous ses defauts, +repris-je, et je m'en rejouissais. + +--Et moi, je m'en affligeais, dit Eugenie; car il me semblait etre +arrive a l'impudence, qui est le pire de tous les vices. Heureusement, +voyez-vous, il ne pourra jamais s'empecher d'etre ridicule, parce +qu'en depit de toutes ses affectations, il a un fonds de naivete qui +l'emporte." + +Ce meme jour, nous fumes surpris et bouleverses par une visite autrement +agreable. Comme nous etions encore penches sur le balcon pour suivre de +l'oeil le rapide tilbury d'Horace, nous remarquames qu'il faillit, +au detour du pont, ecraser un homme et une femme qui venaient a sa +rencontre en se donnant le bras, et en causant la tete baissee, sans +faire attention a ce qui se passait autour d'eux. Horace cria: Gare +donc! d'une voix retentissante qui monta jusqu'a nous par-dessus tous +les bruits du dehors, et nous le vimes fouetter son cheval fougueux avec +quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui l'avaient force de +s'arreter une seconde. Nos yeux suivirent involontairement ce couple +modeste qui venait toujours de notre cote, et qui semblait n'avoir +remarque ni le dandy ni son equipage. Ils marchaient appuyes l'un sur +l'autre, et plus lentement que tous les gens affaires qui suivaient le +trottoir. + +"As-tu jamais observe, me dit Eugenie, qu'on peut deviner, a l'allure de +deux personnes de sexe different qui se donnent le bras, le sentiment +qu'elles ont l'une pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le +parierais! ils sont jeunes tous deux, je lu vois a leur taille et a +leur demarche. La femme doit etre jolie, du moins elle a une tournure +charmante; et a la maniere dont elle s'appuie sur le bras de ce jeune +mari ou de ce nouvel amant, je vois qu'elle est heureuse de lui +appartenir. + +--Voila tout un roman dont ces deux passants ne se doutent peut-etre +guere, repondis-je. Mais vois donc, Eugenie! a mesure que cet homme +s'approche, il me semble le reconnaitre. Il a fait un geste comme +Arsene; il leve la tete vers notre balcon. Mon Dieu! si c'etait lui? + +--Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugenie; mais quelle serait +donc cette femme qu'il accompagne? A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni +Louison. + +--C'est Marthe! m'ecriai-je. J'ai de bons yeux; elle nous a regardes, +elle entre ici... Oui, Eugenie, c'est Marthe avec Paul Arsene! + +--Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugenie tout emue en s'arrachant +du balcon. Ce sont de fausses joies que tu me donnes." + +J'etais si sur de mon fait, que je m'elancai sur l'escalier a la +rencontre de ces deux revenants, qui, un instant apres, pressaient +Eugenie dans leurs bras entrelaces. Eugenie, qui les avait crus morts +l'un et l'autre, et qui les avait amerement pleures, faillit s'evanouir +en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les +arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passerent +plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informerent +complaisamment des moindres details de leur histoire et de leur vie +presente. Quand Eugenie sut que son amie etait actrice, elle la regarda +avec surprise, et me dit en la montrant: + +"Vois donc comme elle est toujours la meme! elle a embelli, elle est +mise avec plus d'elegance; mais sa voix, son ton, ses manieres, rien n'a +change. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le +passe. Ce n'est pas comme..." Et elle s'arreta pour ne pas prononcer un +nom que Marthe, dans son recit, avait repete cependant plusieurs fois +sans emotion penible. Mais a chaque instant, Eugenie, en regardant Paul +et Marthe, et en poursuivant interieurement son parallele avec Horace, +ne pouvait s'empecher de s'ecrier: + +"Mais ce sont eux! ils n'ont pas change. Il me semble que je les ai +quittes hier." + +Marthe voulut avoir l'explication de ces reticences, et je jugeai qu'il +valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la +forcer a nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il +venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence +soudaine. Je lui parlai meme de ses relations avec la vicomtesse de +Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la derniere main, s'il +en etait besoin, a la guerison de cette ame sauvee. Elle en sourit de +pitie, fremit legerement, et, se jetant dans le sein de son epoux, elle +lui dit avec un sourire doux et triste: + +"Tu vois que je connaissais bien Horace!" + +Ils furent forces de nous quitter a quatre heures. Marthe jouait le +soir meme. Nous allames l'entendre, et nous revinmes tout emus et tout +bouleverses de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouve ces +deux etres cheris, unis enfin et heureux l'un par l'autre. + + + +XXXI. + +Horace, lance dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue, +beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renommee +litteraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il +signait _Du Montet_, ne pouvait manquer d'etre remarque; et il y eut un +moment ou, sans trop d'illusions, il put se flatter d'etre appele aux +plus grands succes aupres de ces belles poupees de salon qu'on appelle +femmes a la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis +en vogue, s'il eut voulu se laisser proner par elles; mais il visa plus +haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passageres +amours etaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer a un brillant +mariage. Depuis qu'il avait tate de la richesse, il lui semblait qu'il +n'y avait que cela de reel et de desirable. Il ne regardait plus le +talent et la gloire que comme des moyens de parvenir a la fortune, et il +comptait sur les dons qu'il avait recus de la nature pour captiver le +coeur de quelque riche heritiere. Avec de l'habilete, du temps et de la +prudence, qui sait si son reve ne se serait pas realise? Mais il ne sut +pas menager les ressources de sa position, et son trop de confiance +l'egara. Prompt a s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama +une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui +repondit a ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec +lui un enlevement et un mariage a Gretna-Green. Malheureusement Horace +n'avait pas assez d'argent pour faire cette equipee. Les deux ou trois +mille francs du second roman avaient ete manges avant d'etre touches, et +il commencait a devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'etre +heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle a ses +parents d'un ton assez imperatif, se vanta aupres d'eux de la passion +qu'elle avait pour lui, et leur donna meme a entendre qu'il n'etait plus +temps de la lui refuser. Ce dernier point etait une ruse d'amour dont il +esperait rendre la jeune personne, complice; car il avait ete, malgre +lui, plus delicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respecte +l'imprudente petite heroine de son roman, et meme leurs relations +avaient ete si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger aupres +de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait +leur fortune eux-memes, eurent bientot penetre la verite. Ils prirent +l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme +sans coeur, pret a la compromettre pour s'enrichir en l'epousant. Ils +parlementerent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous +mysterieux, gagnerent du temps, parlerent d'accorder la main et de +retenir la dot, et en peu de jours surent si bien degouter ces deux +amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui +le repoussait de son cote avec mepris et aversion. Cette triste aventure +fut tenue secrete: on ne fut tente de s'en vanter de part ni d'autre, et +Horace, par depit, s'adressa precipitamment a une veuve de bonne maison, +qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui etait +encore jeune et belle. + +[Illustration: Comme nous etions encore penches sur le balcon.] + +Comme elle etait devote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle +ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la +veuve ne voulut faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout +honneur, soit qu'elle fut moins scrupuleuse et voulut aimer sans perdre +sa liberte, il fut accueilli avec grace, agace avec art, et commenca +a se sentir amoureux avant de savoir a quoi s'en tenir. J'ignore si, +malgre son extreme jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe epaisse, +son nom roturier, qu'il avait arrange sur ses cartes de visite, et +sa misere, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant +quelque temps, il eut satisfait son amour et son ambition. L'esperance +d'etre un jour homme politique lui etait revenue avec celle de devenir +eligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux +projets, et attendait, pour avouer sa veritable situation, qu'il eut +inspire un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait +une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'etait la vicomtesse de +Chailly. + +Quoiqu'elle n'eut plus d'amour pour lui, elle avait espere le voir +ramper devant elle, conformement aux predictions du marquis de Vernes, +aussitot qu'elle l'aurait abandonne; mais le marquis, en jugeant Horace +orgueilleux en amour, s'etait trompe. Horace n'etait que vain, et son +inconstance, jointe a sa bonte naturelle, l'empechait de concevoir un +depit serieux. Il vit bien que la vicomtesse etait retournee au comte de +Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance +et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et +continua a la voir sans amertume et sans pretention. C'eut ete pour +tous deux le meilleur etat de choses; mais Horace ne pouvait passer une +semaine sans commettre une faute grave. Il aimait a se griser, pour +etouffer peut-etre quelques secrets remords. A la suite d'un dejeuner +au Cafe de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa +arracher l'aveu de ses succes aupres de la vicomtesse. Un de ceux qui +l'aiderent perfidement a cette confession haissait Leonie, et voyait +intimement le comte de Meilleraie. Des le lendemain, ce dernier fut +informe de l'infidelite de sa maitresse. Il lui fit, non pas une scene, +il ne l'aimait pas assez pour s'emporter, mais de piquants reproches, +qui la blesserent profondement. Des lors, Horace fut l'objet de la haine +implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulierement la +veuve qu'il courtisait, et deja elle s'etait apercue de la tournure +que prenait cette liaison. Elle lui temoigna de l'amitie, gagna sa +confiance, et la degouta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est +un homme _qui parle_. Horace fut econduit brusquement. Il lutta, et sa +defaite n'en fut que plus honteusement Consommee. + +[Illustration: C'etait la vraie fille de Lucifer.] + +Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus facheux +moment. Son second roman venait de paraitre, et il n'etait pas bon. +Horace avait epuise dans le premier la petite somme de talent qu'il +avait amassee, parce qu'il y avait depense la petite somme d'emotion +qu'il avait recue. Il eut fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que +sa vie interieure fut renouvelee assez rapidement pour rechauffer et +l'inspirer une seconde fois. Il avait force son cerveau a un enfantement +qui avortait. En essayant de peindre Leonie et son amour pour elle, il +avait ete froid et faux comme son modele et comme son propre sentiment. +Il eut pu avoir neanmoins un certain succes dans un certain monde avec +ce mauvais ouvrage, s'il eut designe clairement la vicomtesse a la +mechancete du public des salons, et s'il eut fourni a ses elegants +lecteurs l'appat d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble +coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement poetise son +heroine, qu'elle n'etait pas vraie, et que personne ne pouvait la +reconnaitre. Incapable de garder un secret d'amour, il etait egalement +incapable de le proclamer froidement et par vengeance. + +Le meme jour ou il fut congedie par la prudente veuve, il perdit au jeu +ses derniers louis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit +assez tragique. Il trouva sur sa cheminee une lettre de son editeur, en +reponse a un billet qu'il lui avait ecrit la veille pour lui demander de +nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. "Odieux +metier! s'ecria-t-il en decachetant la lettre; il faudra donc ecrire +encore, ecrire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; etre +leger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de +sentiments avec une ame dessechee de colere, frais et fleuri de +metaphores avec une imagination fletrie par le degout!" Il brisa +convulsivement le cachet, et, a sa grande surprise, lut un refus +tres-net en style d'editeur mecontent, qui appelle un chat, un chat, et +un succes manque un _bouillon_. Le digne homme en etait pour ses frais. +Depuis quinze jours que l'ouvrage etait publie, il ne s'en etait pas +vendu trente exemplaires. Et puis il etait si court! Le volume etait +plat, les libraires ne prenaient cette _galette_ qu'au rabais. Si Horace +avait voulu le croire, il aurait allonge le denoument. Deux feuilles de +plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le +titre n'etait pas assez _ronflant_, la donnee n'etait pas _morale_, il +y avait _trop de reflexions_; et mille autres causes de non-succes qui +firent sauter au plancher le pauvre auteur outre de colere et rempli de +desespoir. + +Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes +percees et un habit rape, on ne se decourage pas pour un refus +d'editeur; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on +finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir +en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander +l'aumone, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant des le +lendemain. Partout il fut recu avec beaucoup de politesse, mais avec +un sourire d'incredulite pour son avenir litteraire. Son premier roman +avait eu un succes d'estime plutot qu'un succes d'argent. Le second +avait fait un _fiasco_ complet. L'un lui demandait une preface d'Eugene +Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un +troisieme exigeait qu'on lui assurat un feuilleton de Jules Janin. Tous +s'accordaient pour ne point faire les frais de l'edition, et aucun +n'entendait debourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous +au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'ame. + +Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congedier son +domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques +pieces d'or, et pouvoir jouer encore un jour le role d'un homme riche. +Il alla voir Louis de Meran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace +gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois +heures du matin endette de cinq cents francs, que, selon les lois de +ce monde-la, il devait payer dans un delai de trois jours a un de ses +meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'etre +meprise et taxe de gueuserie. Apres s'etre en vain mis en quatre pour se +les procurer chez un editeur, le soir du troisieme jour, il se decida +a les emprunter a Louis de Meran, non sans un trouble mortel; car il +savait qu'a moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les +rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguere s'etait changee en +mefiance et en terreur depuis qu'il avait connu les apres jouissances +de la possession et les soucis amers de la ruine. Cette souffrance fut +d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans +tout l'exterieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui +contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-la +ce jeune homme avait paru, en lui pretant de l'argent, le remercier +plutot que l'obliger, et il est certain que jusque-la Horace le lui +avait scrupuleusement restitue. Depuis qu'il se faisait passer pour +riche, il payait exactement, non ses anciennes dettes, mais celles qu'il +contractait dans son nouvel entourage. Ce jour-la il lui sembla que +Louis de Meran lui faisait l'aumone avec un deplaisir contenu par la +politesse. Aurait-il devine que ce jour-la, pour la premiere fois, +Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? Mais comment eut-il pu le +deviner? Horace avait reforme son equipage et quitte le joli appartement +garni qu'il occupait, sous pretexte d'un prochain voyage en Italie +annonce depuis longtemps, projet a la faveur duquel il s'etait dispense +d'acheter des meubles et de s'installer conformement a sa pretendue +aisance. Il feignit d'etre encore retenu pour quelques jours par des +affaires imprevues, esperant que, durant ce peu de jours, la fortune +du jeu, et meme celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui +permettraient de reculer indefiniment son voyage. + +Neanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une sorte d'affectation +qu'il crut remarquer en lui de ne pas l'accompagner a l'Opera, lui +causerent une profonde inquietude. Il craignit d'avoir laisse soupconner +sa position facheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques +jours, et resolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public +avec son dandysme accoutume. Il alla trouver au fond de la Cite un +brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit a +grande perte son epingle en brillants; mais il eut une centaine de +francs dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui +lui restat, passa une rose magnifique dans sa boutonniere, et alla +s'installer a l'avant-scene de l'Opera, dans une de ces loges en +evidence qu'on appelle aujourd'hui, je crois, _cages aux lions_. A cette +epoque-la, les elegants du Cafe de Paris ne portaient pas encore ce nom +bizarre; mais je crois bien que c'etait la meme espece de dandys, ou peu +s'en faut. Horace etait enrole dans cette variete de l'espece humaine, +et faisait profession de se montrer. Il avait ses entrees dans cette +loge, ou Louis de Meran payait une part de location, et l'emmenait une +ou deux fois par semaine. Il y etait toujours accueilli par les autres +occupants avec cordialite; car on l'aimait, et son esprit animait ce +groupe flaneur et ennuye. Mais ce soir-la on tourna a peine la tete +lorsqu'il entra, et personne ne se derangea pour lui faire place. Il est +vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell: + + O Mathilde, idole de ma vie, etc. + +Probablement on ecoutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace, +un instant effraye, se rassura; et bientot il reprit tout son aplomb, +lorsqu'a la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea a venir souper +chez lui, avec les autres, apres le spectacle. Il s'efforca d'etre +enjoue, et il vint a bout d'avoir enormement d'esprit. Cependant, de +temps a autre, il lui semblait remarquer un sourire de mepris echange +autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles +bourdonnaient, il n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus +flotter dans la salle qu'une assemblee de fantomes qui le regardaient, +le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de +femmes qui se disaient les uns aux autres des mots etranges derriere +leur eventail: _aventurier, aventurier! hableur, fanfaron! homme de +rien! homme de rien!_ Alors il etait pret a s'evanouir, et quand, revenu +a lui-meme, il s'assurait que ce n'etait qu'une hallucination, il +faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses +compagnons lui demanda pourquoi il etait si pale. Horace, encore plus +trouble par cette remarque, repondit qu'il etait souffrant. _Peut-etre +avez-vous faim?_ lui dit un antre. Horace perdit tout a fait contenance. +Il crut voir dans ce mot insignifiant une atroce epigramme. Il songea a +se retirer, a se cacher, a ne jamais reparaitre. + +Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il +devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se defendre +avec audace, et de savoir a tout prix s'il etait victime d'une secrete +persecution, ou en proie a un mauvais reve. Il suivit la bande joyeuse +chez l'amphitryon de la nuit, tour a tour glace ou rassure par l'air +froid ou bienveillant des convives. + +La dame du logis etait une fille entretenue, fort belle, fort +intelligente, fort railleuse, et mechante a l'exces. Horace l'avait +toujours haie et redoutee, quoiqu'elle lui eut fait des avances. +Elle avait ce jour-la une robe de satin ecarlate, ses cheveux blonds +flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux +brillaient d'un eclat diabolique: c'etait la vraie fille de Lucifer. +Elle accueillit Horace avec des graces de chat, le placa aupres d'elle a +table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux. +On s'egaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui +fit reciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint a +l'enivrer, non pas jusqu'a perdre la raison, mais jusqu'a reprendre +confiance en lui-meme. + +Alors un des convives lui dit: + +"A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la +vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu'a un dejeuner +au Cafe de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise? + +--Le diable m'emporte si je m'en souviens, repondit Horace; mais je ne +crois pas l'avoir fait. + +--Alors vous devriez vous justifier aupres d'elle, car on lui a dit +que vous vous etiez vante de ce dont un homme d'honneur ne se vante +jamais... + +--A jeun! reprit un autre. Mais _in vino veritas_, n'est ce pas, Horace? + +--En ce cas, repondit Horace, quelque gris que j'aie pu etre, je n'ai du +me vanter de rien. + +--Il veut dire par la, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace +appelait ce soir-la la maitresse de son hote), qu'il n'y aurait pas +de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est seche, +reluisante et anguleuse comme un coquillage. + +--Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez +ete amoureux. + +--Pourquoi non? Mais si je l'ai ete, je ne m'en souviens pas davantage. + +--On dit pourtant que vous vous en etes souvenu au point de raconter des +choses etranges sur votre sejour a la campagne, l'ete dernier? + +--Que signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tete. +Suis-je devant un jury? + +--Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la police +correctionnelle. Allons, mon beau poete, vous allez nous dire cela entre +amis. La vicomtesse ne vous hairait pas tant si elle ne vous avait pas +tant aime. + +--Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine? + +--Depuis que vous lui avez ete infidele, bel inconstant! + +--Si je ne l'ai pas ete, c'est votre faute, belle inhumaine, repondit +Horace du meme ton moqueur. + +--Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez jure fidelite +jusqu'au tombeau? + +--Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant. + +--Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent depit a la +vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vous. + +--Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plait? + +--Tenez vous a le savoir? + +--Un peu. + +--Eh bien! elle pretend que vous etes pauvre, et que vous vous faites +passer pour riche; que vous etes un enfant, et que vous faites semblant +d'etre un homme; que vous etes econduit par toutes les femmes, et que +vous jouez le role de vainqueur." + +Nous y voila, pensa Horace; le moment est venu de braver l'orage. + +"Si la vicomtesse se plait a debiter de pareilles impertinences, +repondit-il avec fermete, comme je ne sais pas le moyen de me venger +d'une femme, je me bornerai a dire qu'elle se trompe; mais si un homme +me le repetait avec le moindre doute sur ma loyaute, je lui repondrais +qu'il en a menti." + +L'interlocuteur a qui s'adressait cette reponse fit un mouvement +de colere. Son voisin le retint, et se hata de dire d'un ton assez +equivoque: + +"Personne ne doute ici de votre loyaute. Si vous avez trahi le secret de +vos amours avec une femme, dans un de ces _apres-boire_ ou vraiment la +verite nous echappe sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse +pousse trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous l'aviez +calomniee, vous? si, par depit de ses refus, vous aviez menti, il +faudrait l'excuser d'user de represailles. + +--Mais vous-meme, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? Je +desirerais savoir votre opinion sur mon compte. + +--Mon opinion, c'est que vous avez ete son amant, que vous l'avez conte +a quelqu'un dans les fumees du champagne, et que vous avez fait la une +grave imprudence. + +--Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace; +prononcez, messieurs du tribunal. + +--Cela merite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans +l'oratoire de madame de ***." + +Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espere d'epouser. + +"Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport a +celle-la?" dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche a lui +donner des vertiges de vanite. + +Quoique Horace fut un peu anime, il comprit qu'il avait besoin de toute +sa tete, et il s'abstint de vider son verre; il chercha a deviner dans +les regards des convives si cette petite guerre etait un piege perfide +ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et +il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui +disait l'eclairait sur un point jusqu'alors mysterieux pour lui: c'est +que la vicomtesse l'avait desservi aupres de la veuve. Il voyait en +outre qu'elle avait tache de le desservir dans l'opinion de ses amis, +et la maniere dont on presentait les choses donnait a penser que cette +guerre cruelle etait le resultat de l'amour offense. Il trouvait tout le +monde dispose a le juger ainsi, et a l'absoudre, dans ce cas, des doutes +injurieux eleves contre lui par une femme irritee et jalouse. Il ne +pouvait se justifier qu'en avouant son intimite avec elle; mais il ne +pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuite, qu'il repoussait +depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti a prendre, c'etait de se +griser tout a fait, et il le fit de son mieux, afin d'etre autorise a +parler comme malgre lui. + +Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte +que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine a nous rester +fidele lorsque nous la voulons ecarter, plus il buvait, moins il se +sentait gris. Il avait la migraine, sa paupiere etait lourde, sa langue +embarrassee; mais jamais son cerveau n'avait ete plus lucide. Cependant +il fallait deraisonner, helas! et Horace deraisonna. Il me l'a confesse +depuis, presse par un severe interrogatoire: il joua l'ivresse n'etant +pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup +de discernement, des preuves irrecusables de la verite. Il le fit avec +une certaine jouissance de ressentiment contre la mechante creature qui +avait voulu le deshonorer, et il crut avoir savoure le plaisir funeste +de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir a ses +aveux, et les enregistrer comme pour demasquer la prudence de son +ennemie. + +Mais tout a coup son hote, se levant pour recevoir les adieux de la +compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une +froideur meprisante: "Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne +soyez pas plus gris que moi, vous etes _soul comme un_..." + +Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le +repeter. Il eut comme un eblouissement; et ses jambes ne pouvant plus le +soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraina, et +on le jeta, plutot qu'on ne le deposa a la porte de Louis de Meran, chez +lequel, depuis le jour ou il avait quitte son logement, il avait accepte +un gite provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne +saurait etre apprecie que par ceux qui auraient d'aussi miserables +fautes a se reprocher. En proie a d'horribles douleurs physiques, et ne +pouvant se trainer jusqu'a son lit, il passa le reste de la nuit sur un +fauteuil, a mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa +raison etait parfaitement eclaircie, et il ne se faisait plus illusion +sur le blame, la mefiance et le mepris de ces hommes qu'il avait voulu +eblouir et tromper, et qui, malgre la superiorite de son esprit, +venaient de le faire tomber dans un piege grossier. Maintenant il +comprenait l'epreuve a laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il +eut du tenir pour en sortir justifie. S'il eut affronte dignement +les imputations de Leonie, en persistant a respecter le secret de sa +faiblesse, et en acceptant le soupcon au lieu de l'ecarter au moyen +d'une lache vengeance, quoique ses juges ne fussent ni tres-eclaires, ni +tres-delicats sur de telles matieres, ils auraient eu assez d'instinct +genereux dans l'ame pour lui tout pardonner. Ils auraient estime la +noblesse et la bonte de son coeur, tout en blamant la vanite de son +caractere. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui +a beaucoup d'egards, avaient du moins recu du grand monde une sorte +d'education chevaleresque qui les eut rendus magnanimes, si Horace eut +su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son role de haut, il +retombait plus bas qu'il ne meritait d'etre. + +Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou +cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de +l'etre, avaient fait entendre a ses oreilles des paroles terribles de +secheresse et d'ironie. Il avait ete condamne a ne pas les relever, +parce qu'il s'etait condamne a ne pas paraitre les entendre. Il avait +eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient passe par tous ses +membres, et, pour la premiere fois de sa vie, au lieu de ceder a son +exasperation nerveuse, il avait eu la force de la reprimer, parce qu'il +voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son +delire. Vraiment c'etait un chatiment trop rude pour un jeune homme qui +n'etait que vain, leger et maladroit. + +Au grand jour, Louis de Meran entra dans sa chambre avec un visage si +severe, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusite, cacha sa +tete dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, desarme par sa +douleur, prit une chaise, s'assit a cote de lui, et, s'emparant de ses +mains avec une bonte grave, lui parla avec plus de raison et d'elevation +d'idees qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'etait un jeune +homme assez ignorant, eleve en enfant gate, mais foncierement bon; la +delicatesse du coeur eleve l'intelligence quand besoin est. "Horace, lui +dit-il, je sais ce qui s'est passe cette nuit a ce souper ou je n'ai pas +voulu me trouver, pour ne pas etre temoin des humiliations qu'on vous +y menageait. J'aurais malgre moi pris parti pour vous, et je me serais +fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'anciennete et +par suite d'un long echange de services, je suis force de preferer a +vous. J'ai fait mon possible pour vous engager a rester chez vous hier; +vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous etes livre, et vous +avez empire votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans +la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour +lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et +froid que vous avez voulu affronter sans le connaitre. Vous avez une +ennemie implacable, a qui vous pouvez rendre blessure pour blessure, +outrage pour outrage. C'est une mechante femme, dont j'ai appris a mes +depens a me preserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en etes pas. +Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous +fera chasser de partout, comme elle vous a fait congedier par madame +de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, eloignez-vous, faites-vous +oublier; et si vous voulez reparaitre absolument dans ce qu'on appelle, +tres-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec +une existence assuree et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu +un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de +nous ne vous eut jamais fait un crime d'etre pauvre et d'une naissance +obscure. Avec votre esprit et vos qualites, vous vous seriez fait +accepter de nous, un peu plus lentement peut-etre, mais d'une maniere +plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition precaire, jouir +tout d'un coup des avantages de fortune et de consideration que votre +travail et votre attitude fiere et discrete vis-a-vis de nous eussent pu +seuls vous faire conquerir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans +vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guide un peu mieux. Si j'avais +su que vous etiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non +le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais detourne de +l'idee puerile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne +possediez absolument rien, je ne vous aurais pas lance dans un train de +vie ou vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait. +Laissez au temps, qui efface les medisances et a mon amitie, qui vous +restera fidele, le soin de le reparer. Vous avez du talent et de +l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un +jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air degage vous a +seduit, et que vous regarderez peut-etre alors en pitie. Vous allez +partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tete a vous +venger des soupcons qu'on a concus contre vous. Vous auriez dix duels, +que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la verite, et vous +donneriez a votre aventure un eclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez +besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu a la verite pour mener +en pays etranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre +modestement le resultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous +pourrez. Ne vous en tourmentez guere; j'ai de la fortune, et je vous +proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir a vous obliger +que je le fais en cet instant." + +Horace, penetre de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la +main de Louis, refusa obstinement le portefeuille qu'il lui presentait, +le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de +les suivre, et quitta precipitamment sa maison. Louis de Meran m'ecrivit +aussitot, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour +m'engager a faire accepter en mon nom a Horace les avances qu'il n'avait +pas voulu recevoir de lui, et qui lui etaient necessaires pour se mettre +en voyage. + +Malheureusement le devouement de cet excellent jeune homme ne put etre +aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me +voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir decouvrir +sa retraite. + + + +XXXII. + +Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux +angoisses de la honte et de la misere, ne sachant ou fuir l'une et +comment arreter les progres de l'autre. Son ame avait recu la plus +douloureuse atteinte qu'elle fut disposee a ressentir. Les chagrins de +l'amour, les tourments du remords, les soucis meme de la pauvrete ne +l'avaient jamais serieusement ebranle; mais une profonde blessure portee +a sa vanite etait plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement +ce n'etait pas assez pour le corriger. Horace etait sans force et sans +espoir de reaction contre l'arret qui venait de le frapper. Enferme dans +un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains +et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-a-dire la vie +d'apparat et de dissipation, cet Elysee de ses reves, ce refuge contre +tous les reproches de sa conscience, lui etait donc ferme pour jamais! +Les consolations que Louis de Meran avait essaye de lui donner lui +paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de +pretentions, selon eux legitimes, sont sans pitie pour les pretentions +mal fondees d'autrui. Il avait assez de fierte pour ne vouloir pas +rentrer en grace en cherchant a justifier sa conduite; et lors meme +qu'il eut ete assure de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte +contre la vicomtesse, la seule pensee d'affronter des humiliations comme +celles qu'il venait de subir le faisait fremir de douleur et de degout. + +Il avait fait tant d'etalage de sa courte prosperite, tant aupres de ses +anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait +plus, dans sa detresse, s'adresser a personne. Et a vrai dire il ne +pouvait s'arreter a aucun projet. Il sentait bien que le plus court et +le plus sage etait de retourner dans son pays, et d'y travailler a une +oeuvre litteraire, afin de payer ses dernieres dettes et d'amasser de +quoi se mettre en route, a pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce +courage. Il savait que ses parents, abuses sur ses succes litteraires, +n'avaient pas manque de les proclamer sur tous les toits de leur petite +ville, et il craignait qu'un beau jour une medisance, recueillie par +hasard au loin, n'y vint changer en mepris la consideration qu'il +s'etait faite. Six mois plus tot, il eut emprunte gaiement et +insoucieusement un louis par semaine a differents camarades d'etudes. +Dans ce monde-la, nul ne rougit d'etre pauvre, et l'on se conte l'un a +l'autre en riant qu'on n'a pas dine la veille, faute de neuf sous pour +payer son ecot chez Rousseau. Mais quand on a frequente les salons +fermes aux necessiteux, quand on a eclabousse de son equipage les amis +qui vont a pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme +un opprobre. + +Cependant, un soir, Horace se decida a monter chez moi, non sans etre +revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect etait dechirant a +voir; sa figure etait fletrie, ses joues creusees, ses yeux eteints. +Sa chevelure en desordre portait encore les traces de la frisure, et, +cherchant a reprendre son attitude naturelle, se dressait par meches +raides et contournees autour de son front. Le courage de dissimuler sa +misere sous un essai de proprete lui avait manque. On voyait dans toute +sa personne negligee et debraillee le decouragement profond ou il +s'etait laisse tomber. Sa chemise fine et plissee avec recherche, etait +sale et chiffonnee. Son habit, d'une coupe elegante, avait plusieurs +boutons emportes ou brises, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il +n'avait pas songe a le brosser. Ses bottes etaient couvertes d'une boue +seche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un +gros baton plombe, comme s'il eut ete sans cesse en garde contre quelque +guet-apens. + +Heureusement nous etions prevenus, Eugenie et moi, et nous ne fimes +paraitre aucune surprise de le voir ainsi metamorphose. Nous feignimes +de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui +proposames bien vite de diner avec nous. Nous avions deja dine pourtant; +mais Eugenie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau +repas auquel nous fimes semblant de toucher, et dont Horace avait trop +besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il etait si affame, qu'il +eprouva un accablement extraordinaire aussitot qu'il se fut assouvi, +et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enlevee. +L'appartement que Marthe avait occupe a cote du notre se trouvait par +hasard vacant. Nous y portames a la hate un lit de sangle et quelques +chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugenie lui dit: + +"Vous etes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous +jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers a un ami +de province, et qui est encore la tout pret. Profitez-en jusqu'a ce que +vous vous sentiez mieux. + +--Il est vrai que je me sens tout a fait malade, repondit Horace; et si +je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalite jusqu'a demain." Il se +laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappe d'aucun +souvenir penible. Il etait comme abruti, et cet etat, si contraire a son +animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant. + +Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsene entra chez +nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. "Je vous apporte votre +filleul, dit-il a Eugenie, qui avait pris ce gros garcon en affection, +et qui lui avait donne le nom d'Eugene. Sa mere est accablee de travail +aujourd'hui, et moi par consequent. Elle debute ce soir au Gymnase, ou +je suis recu caissier comme vous savez. La mere Olympe est un peu malade +et perd la tete. Nous craignons que notre _tresor_ ne soit mal soigne. +Il faut que vous veniez a notre secours et que vous le gardiez toute la +journee, si vous pouvez le faire sans trop vous gener. + +--Donnez-moi bien vite le _tresor_, s'ecria Eugenie en s'emparant +avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naive et grande, Arsene +n'appelait plus autrement. + +--Le tresor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous a l'entrevue qui +est inevitable tout a l'heure?... + +--Arsene, dit Eugenie, prends ton courage et ton sang-froid a deux +mains: Horace est ici." + +Arsene palit, "N'importe, dit-il; d'apres ce que vous m'aviez confie, +je devais bien m'attendre a l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de +l'enfant n'est point ecrit sur son front, et d'ailleurs, grace a lui, +le _tresor_ est anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils +d'Horace; je vous le confie, Eugenie; ne le rendez pas a son possesseur +legitime. + +--Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! repondit-elle avec un +soupir. Vous avertissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici +durant quelques jours. Horace ne peut pas rester a Paris, et il est +facile d'eviter cette rencontre. + +--Je le desire beaucoup, dit Arsene; il me semble que cet homme ne peut +seulement pas la regarder sans lui faire du mal. Cependant, si elle +desire le voir, que sa volonte soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne +le veut pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir." + +"Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifference, lorsqu'il entra +chez nous vers dix heures pour dejeuner. + +--Oui, nous avons un enfant, repondit Eugenie avec un sentiment secret +de malice austere. Comment le trouvez-vous?" + +Horace le regarda. "Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la meme +indifference. Il est vrai que ces poupons-la ne ressemblent a rien, +ou plutot ils se ressemblent tous: je n'ai jamais compris qu'on put +distinguer un petit enfant d'un autre enfant du meme age. Combien a +celui-la? un mois? deux mois? + +--On voit bien que vous n'en avez jamais regarde un seul! dit Eugenie. +Celui-ci a huit mois, et il est superbe pour son age. Vous ne trouvez +pas que ce soit un bel enfant? + +--Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai _delirant_ si cela vous +fait plaisir... Mais j'y songe! il est impossible que vous soyez sa +mere. Je vous ai vue il y a huit mois... Allons donc! cet enfant n'est +pas a vous. + +--Non, dit Eugenie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de +mon portier, c'est mon filleul. + +--Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre +menage? + +--Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui presentant, pendant +que je servirai le dejeuner? + +--Si cela nous fait dejeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je +vous assure que je ne sais comment toucher a _cela_, et que s'il lui +prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le +poser par terre. Fi! puisque vous n'etes pas sa mere, je puis bien vous +dire, Eugenie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses +yeux ronds! + +--Il est plus beau que vous, s'ecria Eugenie avec une colere ingenue, et +vous n'etes pas digne d'y toucher. + +--Tenez, le voila qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter +dans la loge de ses chers parents." + +L'enfant, effraye de la grosse barbe noire d'Horace, s'etait rejete, en +criant, dans le sein d'Eugenie. + +"Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si +heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre tresor!" + +Horace sourit dedaigneusement, et, s'enfoncant dans un fauteuil, il +devint reveur. Le passe sembla enfin se reveiller dans sa memoire, et il +me dit avec abattement, lorsque Eugenie, ayant depose l'enfant sur mes +genoux, passa dans la chambre voisine: "Jamais Eugenie ne me pardonnera +de n'avoir pas compris les joies de la paternite: vraiment, les femmes +sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup reflechi, depuis _mon +malheur_; et j'ai eu beau chercher comment les delices de la famille +pouvaient etre appreciables a un homme de vingt ans, je ne l'ai pas +trouve. Si un enfant pouvait venir au monde a l'age de dix ans, au +developpement de sa beaute et de son intelligence (en supposant +gratuitement qu'il ne fut ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je +comprendrais, jusqu'a un certain point, qu'on put s'interesser a lui. +Mais soigner ce petit etre malpropre, rechigne, stupide, et pourtant +despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donne pour cela des +entrailles differentes des notres. + +--Cela n'est vrai que jusqu'a un certain point, repondis-je. Les femmes +les aiment plus delicatement, et s'entendent mieux a les elever durant +les premieres annees; mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en presence +de cet etre faible et mysterieux qui porte en lui un passe et un avenir +inconnus, on put eprouver, pour tout sentiment, la repugnance. Les +hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs +petits avec une admirable naivete. N'avez-vous jamais ete saisi de +respect et d'attendrissement a la vue d'un robuste ouvrier portant le +soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot +sur le seuil de la porte, pour l'egayer et soulager sa mere? + +--Ce sont des vertus inconciliables avec la proprete," repondit Horace +sur un ton de persiflage dedaigneux, et sans songer que dans ce +moment-la il etait fort malpropre lui-meme. Puis, passant la main sur +son front, comme pour rassembler ses idees: "Je vous remercie de m'avoir +heberge cette nuit, dit-il; mais je ne sais si c'est pour reveiller en +moi un remords salutaire que vous m'avez mis dans cette chambre fatale; +j'y ai fait des reves affreux, et il faut, puisque me voila decidement +dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous fasse une +question penible et delicate. Avez-vous jamais su, Theophile, ce +qu'etait devenue l'infortunee dont j'ai si affreusement brise le coeur +par un crime vraiment etrange, pour n'avoir pas ete enchante de l'idee +d'etre pere a vingt ans, et lorsque j'etais dans l'indigence! + +--Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question avec le sentiment +que vous avez, en ce moment, sur le visage, c'est-a-dire avec une +curiosite assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le +coeur? + +--Mon visage est petrifie, mon pauvre Theophile, repondit-il avec un +accent qui redevenait peu a peu declamatoire, et j'ignore si je pourrai +jamais pleurer ou sourire desormais. Ne m'en demandez pas la cause, +c'est mon secret. Quant a mon coeur, c'est sa destinee d'etre meconnu; +mais vous qui avez toujours ete meilleur et plus indulgent pour moi que +tous les autres, comment pouvez-vous l'outrager a ce point d'ignorer +qu'il saignera eternellement par cette blessure? Si j'etais sur que +Marthe vecut et qu'elle se fut consolee, je serais peut-etre soulage +aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent tout le passe de ma vie, +tout mon avenir peut-etre! + +--En ce cas, lui dis-je, je vous repondrai la verite: Marthe n'est pas +morte; Marthe n'est pas malheureuse, et vous pouvez l'oublier." + +Horace ne recut pas cette nouvelle avec l'emotion que j'en attendais. Il +eut plutot l'air d'un homme qui respire en jetant bas son fardeau, que +d'un coupable qui rentre en grace avec le ciel. + +"Dieu soit loue!" dit-il sans penser a Dieu le moins du monde; et il +retomba dans sa reverie, sans ajouter une seule question. + +Cependant il y revint dans la journee, et voulut savoir ou elle etait et +comment elle vivait. + +"Je ne suis autorise a vous donner aucune espece d'explication a cet +egard, lui repondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour +le sien, de n'en point chercher; il serait trop tard pour reparer vos +fautes, et il doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin +de reparation." + +Horace me repondit avec amertume: "Du moment que Marthe m'a quitte sans +regrets et sans les projets de suicide dont je m'effrayais; du moment +qu'elle n'a point ete malheureuse, et qu'elle s'est debarrassee de son +amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas que mes fautes +soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les +rappeler. + +--Brisons la-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en expliquer est +tres-inopportun." + +Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint a l'heure du diner. +Eugenie n'avait pas ose l'inviter, dans la crainte de paraitre informee +de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et +j'attendais qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore dispose, +et il me dit en rentrant: + +"C'est encore moi; nous nous sommes quittes tantot assez froidement, +Theophile, et je ne puis rester ainsi avec toi." Il me tendit la main. + +"C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas, +tu vas diner avec nous. + +--A la bonne heure, repondit-il, s'il ne faut que cela pour effacer mon +tort..." + +Nous nous mimes a table, et nous y etions encore, lorsque la mere Olympe +vint chercher l'enfant pour le mener coucher. + +Au milieu des occupations multipliees de ce jour, Arsene et Marthe +avaient oublie de prevoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace +chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement a parler. +Elle etait tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-meme, pour +ses jeunes amis; et ce jour-la, plus que de coutume, exaltee par +la splendeur de leur position nouvelle a un theatre en vogue, elle +eprouvait le besoin imperieux de s'emouvoir en parlant d'eux. Eugenie +fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son _tresor_, +pour l'emmener a la cuisine, pour lui faire baisser la voix: la mere +Olympe, ne comprenant rien a ces precautions, exhala sa joie et son +attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononca +plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsene. Si bien +qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portiere, n'avait pas +daigne preter l'oreille a ses paroles, la regarda, l'observa, et +nous interrogea avidement des qu'elle fut partie. De quel Arsene +parlait-elle? Le Masaccio etait-il donc epoux et pere? Le pretendu +enfant du portier etait donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas +dit tout de suite? "J'aurais du le deviner; au reste, ajouta-t-il," son +poupard est deja aussi laid et aussi camus que lui. + +Tout ce denigrement superbe impatientait Eugenie jusqu'a l'indignation. +Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgre sa douceur et la +dignite habituelle de ses manieres, elle eut grande envie de jeter la +troisieme a la tete d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le +parti de dire tout de suite la verite. Puisque aussi bien Horace devait +l'apprendre tot ou tard, il valait mieux qu'il l'apprit de nous et dans +un moment ou nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsene m'avait +autorise depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de +Marthe, a agir comme je le jugerais utile en cette circonstance. + +"Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas devine deja +que la femme de Paul Arsene est une personne tres-connue de vous, et qui +nous est infiniment chere?" + +Il reflechit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux +troubles. Puis, prenant tout a coup une attitude degagee, imitee du +marquis de Vernes: + +"Au fait, dit-il, ce ne peut etre qu'_elle_, et je suis un grand sot de +n'avoir pas compris pourquoi vous etiez si embarrasses tout a l'heure +devant la vieille fee qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah! +l'enfant!... j'y suis! la vieille a tres-nettement dit _son pere_ en +parlant d'Arsene... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous +me l'avez dit ce matin, Eugenie!... et il y a neuf mois que Marthe m'a +quitte, si j'ai bonne memoire... Vive Dieu! voila un denoument sublime +et dont je ne m'etais pas avise dans mon roman!" + +Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire eclatant tellement +force, tellement apre, qu'il nous fit mal comme le rale d'un homme a +l'agonie. + +"Ah! finissez de rire, s'ecria Eugenie en se levant d'un air courrouce +qui la rendait vraiment belle et imposante: cet enfant que Paul Arsene +eleve et cherit comme le sien, c'est le votre, puisque vous voulez +le savoir. Vous l'avez trouve laid, parce que, selon vous, il lui +ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, le pauvre +innocent, a l'homme le plus egoiste et le plus ingrat qui soit au +monde!" + +Cet elan de sainte colere epuisa Eugenie: elle retomba sur sa chaise, +suffoquee et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrite de cette +sorte de malediction jetee sur lui avec tant de vehemence, s'etait leve +aussi; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroye par le cri de +sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains. + +Il resta ainsi plus d'une heure. Eugenie, essuyant ses yeux, avait +repris ses travaux de menage, et j'attendais en silence l'issue du +combat que l'orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans +le coeur d'Horace. + +Enfin il sortit de cette orageuse meditation, en se levant et en +marchant dans la chambre a grands pas et avec de grands gestes. + +"Eugenie, Theophile! s'ecria-t-il en nous saisissant le bras a tous deux +et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une +crise decisive dans ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez +dans vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le +plus lache des hommes. J'aimerais encore mieux etre le plus ridicule, je +vous en donne ma parole d'honneur. + +--Je le crois bien! repondit Eugenie avec mepris. + +--Eugenie, dis-je a ma fiere compagne, ayez de l'indulgence et de la +douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort a plaindre parce +qu'il est fort coupable. Vous avez cede a l'impetuosite de votre coeur +en l'accablant tout a l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce n'est +pas ainsi qu'on doit traiter les infirmites de l'ame. Laissez-moi lui +parler, et fiez-vous a mon respect, a mon affection, a ma veneration +pour vos amis absents. + +--Respect, veneration, reprit Horace, rien que cela!... c'est peu: ne +sauriez-vous inventer quelque terme d'idolatrie plus digne du grand, du +divin Paul Arsene? Moi, je veux bien repondre _amen_ a vos litanies; +mais pas avant que vous m'ayez prouve d'une maniere irrecusable que je +suis bien le pere, _le pere unique_, entendez-vous? de cet enfant qu'on +veut maintenant me mettre sur le corps. + +--On a des intention" tres-differentes, lui dis-je avec une froide +severite. On desire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils; on +ne vous l'a jamais presente comme tel; on ne vous en a jamais parle; et +si la fantaisie, vous venait de le reclamer un jour, comme la loi +ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire a une +protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez pas la noblesse et +le devouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir +a tous les yeux, et meme aux votres, lorsque le voile grossier qui les +couvre sera tombe. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce +moment de crise decisive, comme vous l'appelez avec raison, que de +secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur +des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond. +Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la mere de votre +fils, et de reconnaissance pour son pere adoptif, entendez-vous bien? +Il faut que vous me disiez que vous vous etes conduit comme un enfant, +comme un fou, ou bien que vous emportiez a tout jamais mon antipathie et +mon degout pour votre caractere. + +--Fort bien, repondit-il en essayant de lutter encore contre mon arret, +il faut que je fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu pere +d'un enfant dont je n'ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir +etre le mien! Quelle epreuve dois-je subir pour prouver combien je suis +repentant? quelle penitence publique dois-je faire pour laver mon crime? + +--Aucune! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et +vous etes la cinquieme. Mais si vous aviez la folie et le malheur de +la publier, de la raconter a votre maniere, je serais force de dire la +verite, et d'apprendre a tous ceux qui vous connaissent que vous en avez +menti. Vous demandez des preuves materielles, qui soient irrecusables! +comme si l'on pouvait en fournir comme s'il y en avait d'autres que des +preuves morales C'est comme si vous declariez que vous avez l'esprit +trop epais et l'ame trop basse pour croire a autre chose qu'au +temoignage direct de vos sens. Dans cette hypothese, il n'y a pas un +homme sur la terre qui ne put meconnaitre et repousser ses enfants sous +pretexte qu'il n'a pas ete temoin de tous les instants de l'existence de +sa femme. + +--Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur concentree. Que +j'apprenne mon secret a tout le monde, et que je proclame la vertu +de Marthe aux depens de mon honneur? C'est un duel a mort entre la +reputation de cette femme et la mienne que vous me proposez! + +--Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez +de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de +votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui +d'une certaine vicomtesse, que le votre soit compromis. Le milieu ou ces +evenements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au +plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours +avec elle. Si vous leur repondez qu'elle a ete une amante sans foi et +sans dignite, ce bruit pourra se repandre davantage et l'atteindre dans +la position plus evidente et plus enviee qu'elle est en train de se +faire. Mais vous pouvez garder votre dignite et la sienne, qui ne sont +point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la +conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la +dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez +jamais de l'enfant qu'Arsene reconnait et declare, par un pieux +mensonge, etre le sien; vous direz, du ton ferme et bref qui convient +a un homme serieux, que vous avez pour Marthe l'estime et le respect +qu'elle merite; et croyez-moi, cette declaration vous fera honneur, meme +aux yeux de ceux qui soupconneraient la verite. Cela seul pourra leur +faire excuser et taire vos egarements... Si vous aviez agi ainsi, meme a +l'egard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-etre +rehabilite aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et plus +exigeants que ne le seront vos anciens camarades." + +Cette insinuation eleva un autre sujet d'explication, et Horace, +consterne, recut mes admonestations avec le silence de l'abattement. +Mais en ce qui concernait Marthe, il se debattit longtemps, et pendant +deux heures j'eus a lutter, non contre son incredulite, elle etait +feinte, mais contre son obstination et son depit. Malgre sa resistance, +je voyais pourtant bien qu'il etait ebranle et que je gagnais du +terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait +besoin d'etre seul, de respirer l'air et de reflechir en marchant. "Je +reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le +resultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout +cela, si vous n'etes pas horriblement las de moi." + +[Illustration: Et je me suis jete a ses pieds.] + +Il rentra vers une heure du matin avec un visage anime, bien que fort +pale encore, et avec des manieres affectueuses et communicatives. "Eh, +bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait.--Eh bien! me +repondit-il, j'ai remporte la victoire, ou plutot c'est Marthe et vous +qui m'avez vaincu, et desormais vous ferez tous de moi ce que vous +voudrez. J'etais un fou, un malheureux tourmente de mille doutes +poignants; mais vous autres, vous etes des etres forts, calmes et sages. +Vous m'aidez a retrouver la face de la verite, quand elle se brouille +dans les nuages de mon imagination. Ecoutez ce qui m'est arrive; je veux +tout vous dire. En vous quittant, j'ai ete au Gymnase; je voulais voir +Marthe, travestie en comedienne sur cette scene mesquine, debiter en +minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois, +Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guerir a jamais du depit qu'elle +m'avait laisse dans l'ame, pour la mepriser interieurement et me +mepriser moi-meme de l'avoir aimee. Je n'etais pas assis depuis cinq +minutes, que je vois paraitre un ange de beaute et que j'entends une +voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'etait bien +la beaute, c'etait bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien +poetisees, combien idealisees par la culture de l'esprit et par le +travail serieux de la seduction! Je vous le disais autrefois: une femme +qui n'est pas occupee avant tout du soin de plaire n'est pas une femme; +et dans ce temps-la, Marthe, en depit de tous ses dons naturels, avait +une indolence melancolique, une reserve humble et triste qui lui +faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle +metamorphose, grand Dieu! s'est operee en elle! quel luxe de beaute, +quelle distinction de manieres, quelle elegance de diction, quel aplomb, +quelle grace aisee! et tout cela sans perdre cet air simple, chaste et +doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-meme et tomber a genoux au +milieu de mes soupcons et de mes emportements! Elle a eu ce soir, je +vous l'assure, un succes, non pas eclatant, mais bien reel et bien +merite. Son role etait mauvais, faux, ridicule meme; elle a su le rendre +vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens temeraires. +On applaudissait peu; on ne disait pas: C'est sublime, c'est delirant! +mais chacun regardait son voisin et disait: Voila qui est bien; comme +c'est bien! Oui, _bien_ est le mot qui convient. J'ai appris dans le +monde, ou l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand +nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile a atteindre que le +beau; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffinee, +plus chatiee que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort aise que +toutes ces impertinentes eventees qu'on appelle femmes du monde voient +comme cette pauvre grisette sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet, +causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes! +Mais ou donc Marthe a-t-elle appris tout cela? Oh! que l'intelligence +est une force rapide et penetrante! Sur mon honneur, je ne me serais +jamais doute que Marthe en eut autant; et cette pensee m'a fait ouvrir +les yeux. Combien je l'ai meconnue! me disais-je en la regardant. Je +l'ai crue si souvent bornee ou extravagante, et la voila qui me donne un +dementi, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie +et triomphante, devant moi, a tout ce public, a tout Paris! car tout +Paris va bientot parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et +de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue: et des que +la piece ou elle jouait a ete finie, j'ai couru a la porte des acteurs, +j'ai force toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et +tous les gardiens de cet etrange sanctuaire; j'ai cherche, j'ai trouve +sa loge, j'ai pousse la porte apres avoir frappe, et, sans attendre +qu'on vint, selon l'usage, parlementer avec moi, j'ai ose penetrer +jusqu'a elle. Elle etait encore dans son elegant costume, mais elle +avait essuye son fard; ses cheveux, dont elle avait ote les fleurs, +tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses +epaules de reine. Elle etait encore plus belle que sur la scene, et je +me suis jete a ses pieds; j'ai presse ses genoux contre ma poitrine, au +grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien naive +pour une habilleuse de theatre. Je savais que je ne trouverais pas +Arsene aupres d'elle; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est +occupe a la regie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous +me direz tout, ce que vous voudrez: elle est mariee, elle cherit son +mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: mais +elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien +qu'elle m'ait dit tout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est +devenue, en me voyant, pale comme la mort; elle a chancele; elle serait +tombee evanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa +causeuse. Elle a ete cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme +egaree; et enfin, lorsqu'elle m'a parle pour me vanter son bonheur, son +repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient +tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles +les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon etre la voix de +son coeur, qui parlait bien plus haut et plus eloquemment. Elle voulait +que j'attendisse dans sa loge l'arrivee d'Arsene; je crois qu'elle +craignait ses soupcons, si elle eut semble me recevoir comme en cachette +de lui. Mais M. Arsene m'a bien assez inquiete et tourmente pendant un +an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille +pendant une soiree. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout dispose a +voir cet etre vulgaire et prosaique tutoyer, embrasser et emmener celle +que je ne puis me deshabituer tout d'un coup de regarder comme ma +maitresse et ma compagne. Je me suis esquive en lui promettant de ne la +revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. Mais au +moins pendant une heure j'ai ete agite, emu, et, puisqu'il faut tout +vous dire, epris comme je ne l'ai ete de longtemps. Je vous l'ai dit +vingt fois au milieu de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Theophile: +je n'ai jamais aime que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais +qu'elle, en depit de tout, en depit d'elle et de moi-meme. + +[Illustration: Et le poussant par les epaules...] + +"Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugenie hausse-t-elle +les epaules d'un air chagrin, et inquiet? Je suis un honnete homme; et +comme Marthe est une femme fiere et juste, comme elle ne voudra plus me +revoir certainement qu'en presence de son mari; comme, si son mari y +consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance +et son honneur, vous l'avez guere a craindre, ce me semble, que je +trouble la serenite de ce menage. Oh! ne vous inquietez pas, je vous en +prie; je n'ai pas le moindre desir de lui enlever sa femme, quoiqu'il +m'ait enleve ma maitresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et +envers mon fils... puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot +de l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... Mais enfin, il +est bien, certain qu'un lien sacre, indissoluble, m'unit a elle, et que +si jamais je fais fortune, je n'oublierai pas que j'ai un heritier. Je +saurai donc recompenser indirectement Arsene des soins qu'il lui aura +donnes; et puisque c'est leur volonte de me retirer mes droits de pere, +je n'exercerai ma paternite que d'une facon mysterieuse, et pour ainsi +dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention +d'etre ni si lache ni si pervers que vous le pensiez ce matin; que, loin +d'etre l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur, +son serviteur et son ami. Je ne pense pas qu'Arsene puisse le trouver +mauvais: en s'attachant a la femme qui m'avait appartenu, il a bien du +prevoir que je ne pouvais pas etre mort pour elle, ni elle pour moi. +C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera pas, puisqu'il me +connait. Quant a moi, je me sens releve, console, et comme ressuscite +par les evenements de cette journee. J'ai ete absurde et maussade ce +matin. Oubliez cela, et regardez-moi desormais comme l'ancien Horace que +vous avez aime, estime, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompre. +Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je +l'aimerai toute ma vie; car je vous reponds qu'elle n'aura plus jamais +a trembler ni a souffrir de mon amour, de meme que vous n'aurez plus +jamais rien a reprimer ni a condamner dans ma conduite envers elle." + +Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et +de mille esperances, qui se contredisaient les unes les autres, nous +faisait les plus hardies promesses de vertu et de raison, Marthe, +rentree chez elle avec son mari, lui racontait avec la plus grande +franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsene eprouva un grand +effroi et un grand dechirement de coeur a cette nouvelle; mais il n'en +fit rien paraitre, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait +projeter. + +"Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, et que je lui +temoigne de l'amitie? + +--Je n'ai pas d'avis la-dessus, Marthe, repondit-il, tu ne lui dois +rien; cependant, si tu te decides a le voir, tu es forcee de le traiter +doucement et amicalement. D'abord tu n'aurais peut-etre pas la force +d'etre severe et froide avec lui, et si tu l'avais, a quoi servirait +de le manifester, a moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles +pretentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut plus avoir, +qu'il te demande seulement le pardon du passe et un peu de pitie +genereuse pour son repentir; si tu as lieu d'etre satisfaite de sa +maniere d'etre aujourd'hui avec toi, et de ne rien craindre de lui a +l'avenir... + +--Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu me parles ainsi, ta +figure est pale et ta voix troublee: tu as de l'inquietude au fond de +l'ame?" + +Arsene hesita un instant, puis il lui repondit: "Je le jure devant Dieu, +ma bien-aimee, que si tu n'en as pas toi-meme, si tu te sens aussi calme +et aussi heureuse que tu l'etais ce matin, je suis moi-meme heureux et +tranquille. + +--Paul! s'ecria-t-elle, ce n'est pas a vous, que je cheris plus que tout +au monde, que je voudrais faire un mensonge. Je ne me sens pas dans la +meme situation que ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'etre +a vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; mais je ne me +suis pas sentie calme en sa presence, et a l'heure qu'il est, je suis +encore agitee et bouleversee comme si j'avais vu la foudre tomber pres +de moi." + +Arsene garda le silence pendant quelques instants; et quand il se sentit +la force de parler, il pria Marthe de ne lui rien cacher et de lui +expliquer le genre d'emotion qu'elle eprouvait, sans craindre de +l'affliger ou de l'inquieter. + +"Il me serait tout a fait impossible de le definir, repondit-elle; car +depuis une heure je cherche en vain a le faire vis-a-vis de moi-meme. +Il me semble que c'est un sentiment de terreur douloureuse, un frisson +comme celui qu'on eprouverait en regardant les instruments d'une torture +qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire avec certitude, c'est que +tout, dans cette emotion, est penible, affreux meme; qu'il s'y mele de +la honte, du remords de t'avoir si longtemps meconnu, le regret d'avoir +tant souffert pour un homme si peu serieux, une sorte de degout et +de haine contre moi-meme. Enfin cela me fait mal, sans le plus petit +melange de satisfaction et d'attendrissement: tout ce que dit cet homme +semble affecte, vain et faux. Il me fait pitie; mais quelle pitie +amere et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble que quand tu +le reverras tel qu'il est maintenant, elegant et malpropre, humble +et pretentieux, fletri et pueril, tu ne pourras pas t'empecher de me +mepriser, pour t'avoir prefere ce comedien plus mauvais, helas! que tous +ceux avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scenes d'amour a +Belleville." + +Marthe disait sincerement ce qu'elle pensait, et ne faisait aucun effort +hypocrite pour rassurer son epoux. Cependant elle ne put dormir de +la nuit. L'agitation que son debut lui avait causee ajoutait a celle +qu'Horace etait venu lui imposer. Elle fit des reves fatigants, durant +lesquels elle s'imagina, a plusieurs reprises, etre retombee sous sa +domination funeste, et ou les scenes cruelles du passe se representerent +a son imagination plus violentes et plus horribles encore que dans la +realite. Elle se jeta plusieurs fois dans le sein d'Arsene avec des cris +etouffes, comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; et Arsene, +en la rassurant et en la benissant de cet instinct de confiance et de +tendresse, se sentit beaucoup plus malheureux que s'il l'eut trouvee +indifferente au souvenir d'Horace. + +A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses bras pour oublier en +le caressant toutes les angoisses de la nuit, la mere Olympe lui remit +une lettre qu'Horace avait passe cette meme nuit a lui ecrire. Il me +l'avait montree avant de la lui faire porter: c'etait vraiment un +chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'eloquence, mais de sentiments +et d'idees. Jamais il n'avait ete mieux inspire pour s'exprimer, et +jamais il n'avait semble rempli d'instincts plus nobles, plus purs, plus +tendres et plus genereux. Il etait impossible de n'etre pas subjugue par +la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi a ses promesses. +Il demandait ardemment le pardon, l'amitie, la confiance de Marthe et de +Paul. Il s'accusait avec une entiere franchise; il parlait d'Arsene avec +un enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grace, de voir +son fils en leur presence, el de le remettre lui-meme, humblement et +courageusement, entre les bras de celui qui l'avait adopte, et qui etait +plus digne que lui d'en etre le pere. + +Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux pleins de larmes. + +"Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre d'Horace, et +tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant quelque chose me dit que ce +ne sont la encore que des paroles comme il en sait dire." + +Arsene lut la lettre attentivement, et la rendant a sa femme avec une +emotion grave; + +"Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas la l'expression d un +sentiment vrai et d'une resolution genereuse. Cette lettre est belle, +et cet homme est bon malgre ses vices. Il m'est impossible de ne pas le +croire meilleur qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle +pas ainsi pour se divertir. Il a pleure en t'ecrivant. Je t'assure que +tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort et plus sage qu'il ne +l'est: il avait toutes les intentions des vertus qu'il n'avait pas. Tu +lui dois le pardon et l'amitie qu'il demande; et si je t'en detournais, +je te donnerais un conseil egoiste et lache. + +--Eh bien, je le verrai, mais en ta presence, repondit Marthe. La seule +chose qui me fasse souffrir, c'est de penser qu'il verra Eugene, qu'il +l'embrassera devant nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra +en moi la mere de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu reveiller et +reconstituer ainsi en quelque sorte le passe. Je m'etais habituee a +regarder cet enfant comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien +rarement qu'il ne l'est pas; et maintenant, on va nous l'oter en quelque +sorte, en nous volant une de ses caresses! + +--Cette idee m'est plus cruelle qu'a toi, ma pauvre Marthe, reprit +Arsene; mais c'est un devoir auquel il faut se soumettre. J'ai reflechi +toute la nuit a ces choses-la, et je m'en suis dit une bien serieuse, et +que tu vas comprendre. Au-dessus de nos desirs, de notre choix et notre +volonte, il y a le dessein, le choix et la volonte de Dieu. Dieu ne fait +rien qui ne soit necessaire, et ses intentions mysterieuses nous doivent +etre sacrees. Il a voulu qu'Horace fut pere, bien qu'Horace repoussat +les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace le revit, et +sentit le desir d'embrasser son fils, bien qu'il ait jusqu'ici abjure +les douceurs et les devoirs de la paternite. Dieu seul sait quelle +influence cachee et puissante cet enfant peut avoir sur l'avenir +d'Horace. C'est un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de +personne de briser. Ce serait une impiete, un crime, de le tenter. Lui +ravir la faculte de connaitre et d'aimer son fils, dut-il le connaitre +et l'aimer faiblement, serait une sorte de rapt et comme un dommage +irreparable que nous causerions a son etre moral. Il nous faut donc, +loin d'accaparer notre _tresor_ a son prejudice, l'admettre a en jouir, +parce que Dieu l'appelle a profiter de ce bienfait. Je ne veux pas +croire que la vue de cet enfant ne le rende pas meilleur et n'amene pas +un changement serieux dans son ame." + +Marthe se rendit a de si hautes considerations religieuses, et sa +veneration pour Arsene en augmenta. Un dejeuner fut arrange chez moi +pour cette rencontre. Marthe, et Arsene amenerent l'enfant; et cette +fois Horace, redevenu affectueux, naif et sensible, fut admirable +en tous points pour lui, pour sa mere, et surtout pour Arsene, dont +l'attitude noble et sereine le frappa de respect et d'attendrissement. +Ce fut le plus beau jour de la vie d'Horace. + +La vanite avait seule fait eclore ce beau mouvement dans son ame, il +faut bien le confesser. Avili et outrage par les gens du monde, humilie +et blesse par nous, il s'etait senti enfin dechu et souille a ses +propres yeux. Il avait eprouve violemment le besoin de sortir de cet +abaissement et de se rehabiliter vis-a-vis de nous et de lui-meme, en +attendant qu'il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n'avait pas +voulu sortir a demi de cette situation, et se contenter de se montrer +bon et repentant: il voulait se montrer grand, et changer notre pitie en +admiration. Il y reussit pendant tout un jour. Son ostentation eut au +moins l'avantage de lui faire connaitre des joies d'amour-propre qu'il +ne connaissait pas encore, et qu'il reconnut preferables aux mesquines +satisfactions d'une vanite plus etroite. Il entra, a partir de ce +jour, dans la phase de l'orgueil; et son etre, sans changer de nature, +s'agrandit au moins dans la voie qui lui etait ouverte. + +Le lendemain il se reveilla un peu fatigue de ces emotions nouvelles et +de la grande crise qui s'etait operee en lui un peu rapidement. Il pensa +a Marthe un peu plus qu'a Arsene, et a lui-meme un peu plus qu'a son +fils. Son amitie enthousiaste pour Marthe reprit le caractere d'une +passion qui se reveille, et qui n'abandonne pas tout a coup de +chimeriques et coupables esperances. Enfin selon l'expression d'Eugenie, +qui avait retenu quelques mots de science, son etoile eut une +defaillance de lumiere. Il etait temps qu'Horace partit et n'eut pas +l'occasion de revenir sur ses nobles resolutions. Je l'y forcai en +quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien que charme de +l'idee de voyager, il voulait gagner quelques jours. Mais j'y mis une +fermete excessive, sentant bien que de sa conduite avec Marthe en cette +circonstance dependait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, comme +venant de moi, la somme que Louis de Meran m'avait envoyee pour lui, +et je fixai le jour de son depart pour l'Italie sans lui permettre de +revoir personne. + + + +XXXIII. + +La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite fortune, et celle de +realiser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans +les derniers jours, que je m'effrayai des dispositions folles dans +lesquelles je le vis se preparer a son voyage. Il se forgeait sur toutes +choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes imprudences +ou d'amers desenchantements. Apres la semaine d'abattement et de spleen +profond que lui avait cause son _fiasco_ dans le beau monde, il avait eu +une semaine d'enthousiasme, d'expansion delirante et d'orgueil sublime. +Toutes ces emotions avaient brise son corps appauvri par la vie de +plaisir qu'il avait menee durant tout l'hiver; et je le voyais en proie +a une fievre d'autant plus reelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en +apercevait pas. Craignant qu'il ne tombat malade en route, je resolus de +le conduire jusqu'a Lyon, afin de l'y faire reposer et de l'y soigner, +si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse +diversion, venaient a hater l'invasion d'une maladie. + +Nous fimes donc ensemble nos apprets de depart, et je le gardai a +vue pour qu'il ne fit pas echouer nos projets par quelque subite +extravagance. J'avais le pressentiment d'une crise imminente. Il y +avait du desordre dans ses idees, des preoccupations etranges dans ses +moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voile et de bizarre +qui frappait egalement Eugenie. "Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus +le regarder, me disait-elle, sans m'imaginer qu'il est condamne a mourir +fou. Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis +quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un secret derangement dans +tout son etre; car enfin ces sentiments ne sont plus joues, je le vois +bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi +d'un jour a l'autre l'habitude de toute une vie." + +Je grondais Eugenie de douter ainsi de l'action divine sur une ame +humaine; mais au fond de la mienne, je n'etais pas eloigne de partager +ses craintes. + +La verite est qu'Horace, pour la premiere et pour la derniere fois de +sa vie, n'etait pas maitre de lui-meme. Il ne se rendait pas compte des +mouvements impetueux que, jusque-la, il avait provoques en lui et comme +caresses avec amour. L'affront qu'il avait vecu dans le monde lui avait +laisse un secret mais cuisant chagrin; il reussissait a s'en distraire +et a le chasser, en s'exaltant a ses propres yeux dans une nouvelle +carriere d'emotions. Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le +faire palir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait +en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant a +se grandir a ses propres yeux par d'interieures declamations, et moins +il reussissait a atteindre ce calme stoique, ce mepris des laches +attaques et des sots propos, dont il se vantait. Pour le resumer, et le +definir une derniere fois, au moment de clore le recit de cette +periode de sa vie, je dirai que c'etait un cerveau tres-bien organise, +tres-intelligent et tres-solide, qui pouvait cependant se troubler et se +deteriorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le +moteur principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'etait cette +faculte que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique, +a, par un neologisme ingenieux, qualifiee d'_approbativite_; et +l'approbativite d'Horace avait recu un choc terrible la nuit du souper +chez _Proserpine_. Malgre l'appareil que les douces effusions du +dejeuner chez moi avec Marthe avaient pose sur cette blessure, le +trouble et la confusion regnaient dans les profondeurs de la pensee +d'Horace. + +Le matin du 25 mai 1833 (notre place etait retenue aux diligences +Laffitte et Caillard pour le soir meme), Horace, voyant tous ses +preparatifs termines, et se sentant excede de ma surveillance, m'echappa +adroitement, et courut chez Marthe. Il eprouvait un desir insurmontable +de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-etre la maniere +calme et douce avec laquelle elle avait pris conge de lui a notre +derniere reunion lui avait-elle laisse un secret mecontentement. Il +voulait bien la quitter et renoncer a elle pour jamais par un effort +magnanime; mais il entendait faire par la un admirable sacrifice de ses +droits et de sa puissance sur l'ame de cette femme; tandis qu'elle, +comprenant son role autrement, croyait, en lui laissant presser sa main +et embrasser son fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse. +Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans +l'opinion de Marthe, a qui il voulait laisser des regrets; dans celle +d'Arsene, a qui il voulait inspirer de la reconnaissance; et dans la +notre, qu'il voulait eblouir de toutes manieres. Le jour du dejeuner, je +ne crois pas qu'il eut eu aucune arriere-pensee; mais il en avait eu le +lendemain; et en nous trouvant tous resolus a ne pas renouveler cette +scene delicate, il avait ete mecontent de nous tous, et de l'attitude +qu'il avait ete force de garder vis-a-vis de nous. Il voulait, en un +mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de +pouvoir faire son entree en Italie en triomphateur genereux d'une femme, +et non en victime de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite, +pour l'excuser un peu, que ces pensees n'etaient pas formulees dans son +esprit, et que ce n'etait pas le froid disciple du marquis de Vernes qui +allait chercher sa revanche aupres de Marthe; mais le veritable Horace, +trouble par la fievre de sa vanite blessee, allant, comme malgre lui et +sans aucun plan arrete, chercher un soulagement quelconque, ne fut-ce +qu'un regard et un mot, a cette souffrance insupportable. + +Il entra dans un cafe, a trois portes de la maison que Marthe habitait, +non loin du Gymnase. Il y traca au crayon quelques mots sans suite qu'il +fit porter par un voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec +cette reponse: "Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier +adieu: nous irons, Arsene et moi, avec Eugene dans nos bras, vous voir +monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous +recevoir. + +Horace sourit amerement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par +terre, le ramassa, le relut, demanda du cafe a plusieurs reprises pour +eclaircir ses idees qui s'egaraient de plus en plus, et s'arreta enfin a +cette hypothese: ou elle est enfermee avec un nouvel amant, et en ce cas +elle est la derniere des femmes; ou son mari est absent, et elle n'ose +pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des +amantes et la plus vertueuse des epouses. Dans ce dernier cas, je veux +la presser sur mon coeur une derniere fois; dans l'autre, je veux +m'assurer de son impudence, afin d'etre a jamais delivre de son +souvenir. + +Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une +glace, et se trouva si pale et si tremblant qu'il demanda de l'extrait +d'absinthe, croyant arriver a la force de l'esprit, grace a ces +excitants qui produisaient en lui l'effet tout contraire. + +Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, monte cinq etages, +sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe, +la repousse aisement, franchit deux petites pieces, et penetre dans un +boudoir des plus simples et des plus chastes, ou il trouve Marthe seule, +etudiant un role, avec son enfant endormi a ses cotes sur le sofa. En le +voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits. +Elle se leva, et se plaignit, d'une voix seche, quoique tremblante, de +l'obstination d'Horace. Mais il se jeta a ses pieds, versa des larmes, +et lui peignit son amour insense avec toute l'ardeur que savait lui +preter son eloquence naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage +avec une froideur amere; puis elle essaya, par des discours presque +evangeliques et tout empreints de la bonte pieuse qu'Arsene avait su +lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu'il lui avait +temoignes naguere. + +Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de coeur et +d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du tresor qu'il avait perdu +par sa faute; et une sorte de desespoir, d'orgueil sombre et violent, +comme celui d'un veritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec +une energie extraordinaire; et Marthe, effrayee, allait appeler Olympe +pour qu'elle courut chercher son mari au theatre, lorsque Horace, tirant +de son sein un poignard veritable, la menaca de s'en frapper si elle ne +consentait a l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, a sa maniere, +le recit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait menee loin d'elle, +des efforts furieux qu'il avait tentes pour chasser son souvenir dans +les bras d'autres femmes, des brillantes conquetes qu'il avait faites, +et dont aucune n'avait pu l'etourdir un instant. Il lui annonca qu'il +partait pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre s'il ne +pouvait se guerir de son amour; et apres de longues tirades, si belles +qu'il aurait du les garder pour son editeur, il lui fit les offres les +plus folles; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui. + +Marthe l'ecoula avec cette incredulite radicale qu'on acquiert en +amour a ses depens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions +coupables et laches. Cependant, quoique son coeur lui fut ferme sans +retour, elle sentit avec terreur que l'ancien magnetisme exerce sur elle +par cet homme si funeste a son repos etait pres de se ranimer, et qu'une +influence mysterieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avait +horreur, commencait a penetrer dans ses veines comme le froid de la +mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains, +qu'Horace retenait de force dans les siennes; et lorsqu'il se jetait +a genoux devant son fils endormi, lorsqu'au nom de cette innocente +creature, qui les unissait pour jamais l'un a l'autre en depit du +sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitie, elle sentait se +reveiller, pour celui qui l'avait rendue mere, une sorte de tendresse +fatale, melee de compassion, de mepris et de sollicitude. Horace vit +ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il +l'entoura de ses bras avec energie en s'ecriant: "Tu m'aimes, ah! tu +m'aimes, je le vois, je le sais!" + +Mais elle se degagea avec une force superieure; et, prenant tout a coup +une resolution desesperee pour se delivrer a jamais de son mauvais +genie: + +"Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placee, et vous devez vous +en guerir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre +estime, au prix de votre repos et de votre dignite. Je ne merite pas +les eloges dont vous m'accablez, je vous ai manque de foi; vos soupcons +n'ont ete que trop fondes: cet enfant n'est pas de vous. C'est bien +veritablement le fils de Paul Arsene, dont j'etais la maitresse en meme +temps que la votre." + +Marthe, en proferant ce mensonge, faisait un veritable acte de +fanatisme. C'etait comme un exorcisme _pour chasser les demons au nom +du prince des demons_. Horace etait si hagard qu'il ne songea pas a +l'invraisemblance d'une telle assertion, apres la conduite d'Arsene +envers lui. Il n'hesita pas a accuser cet homme vertueux de complicite +avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternite d'un +enfant. Il oublia qu'il etait sans nom, sans fortune, et sans position, +et que par consequent Arsene ne pouvait avoir aucun interet a le tromper +si grossierement. Il crut seulement a cet instant de remords que Marthe +venait dejouer pour se debarrasser de lui; et, transporte d'une fureur +subite, saisi d'un acces de veritable demence, il s'elanca vers elle en +s'ecriant: + +"Meurs donc, prostituee, et ton fils, et moi, avec toi." + +Il avait son poignard a la main; et quoiqu'il n'eut certainement +d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle recut, en se +jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, helas! +puisqu'il faut le dire, au risque de denouer platement la seule +tragedie un peu serieuse qu'Horace eut jouee dans sa vie... une legere +egratignure. + +A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe, +Horace, convaincu qu'il l'avait assassinee, essaya de se poignarder +lui-meme. J'ignore s'il aurait pousse jusque-la son desespoir; mais a +peine avait-il effleure son gilet, qu'un homme, ou plutot un spectre qui +lui parut sortir de la muraille, s'elanca sur lui le desarma, et, le +poussant par les epaules, le precipita dans les escaliers en lui criant +avec un rire amer: + +"Courez, mon cher Oreste, debuter aux Funambules, et surtout allez vous +faire pendre ailleurs." + +Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa a la rampe, et +entendant le pas d'Arsene, qui montait et venait a sa rencontre, il se +hata de fuir, la tete baissee, le chapeau enfonce sur les yeux, et se +disant: "Bien certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer +est un reve, une hallucination, surtout cette vision que je viens +d'avoir de Jean Laraviniere, tue l'an dernier au cloitre Saint-Mery, +sous les yeux et dans les bras de Paul Arsene." + +Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite +que la rosse put courir, a Bourg-la-Reine, ou il profita du passage de +la premiere diligence, se croyant sur le point d'etre poursuivi pour +meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain +toute la soiree; je perdis les arrhes que j'avais donnees pour nos +places, mais ne supposai point qu'il etait parti sans moi, sans ses +effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'eloigner la voiture qui +devait nous emporter, je courus chez Marthe, et la j'appris en deux +mots ce qui s'etait passe. "Il ne m'aurait pas tuee, dit Marthe avec un +sourire de mepris; mais il se serait fait peut-etre un peu de mal, si je +n'eusse ete delivree par un revenant. + +--Que voulez-vous dire? lui demandai-je; etes-vous folle aussi, ma chere +Marthe! + +--Tachez de ne pas le devenir vous-meme, me repondit-elle; car il va +vraiment de quoi le devenir de joie et d'etonnement. Voyons, etes-vous +prepare a l'evenement le plus inoui et le plus heureux qui puisse nous +arriver? + +--Pas tant de preambule! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe; j'avais +voulu lui laisser le temps de vous preparer a embrasser un mort, mais je +ne puis tenir a l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime." + +C'etait bien le president des bousingots en chair et en os, en esprit +et en verite, que je pressais dans mes bras. Jete parmi les morts dans +l'eglise Saint-Mery, le jour du massacre, il s'etait senti encore tenir +a la vie par un fil, et, se trainant sur ces dalles ensanglantees, il +etait parvenu a se blottir dans un confessionnal, ou un bon pretre +l'avait trouve, recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chretien +l'avait cache et soigne pendant plusieurs mois qu'il avait passes chez +lui, toujours entre la vie et la mort. Mais comme c'etait un homme +timide et craintif, il lui avait beaucoup exagere le resultat des +persecutions essayees contre les victimes du 6 juin, et l'avait empeche +de faire connaitre son sort a ses amis, affirmant qu'il etait impossible +de le faire sans les compromettre et sans l'exposer lui-meme aux +rigueurs de la justice. + +"J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laraviniere en nous +racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon +bienfaiteur; et la peur de cet homme, admirable d'ailleurs, etait si +grande, qu'il n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire +dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses +pere et mere, qui m'ont tenu jusqu'a present cache au fond de leurs +montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me +tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils sont fort devots, +et mon etat d'agonie continuelle leur donnait tous les jours a penser +que le moment de rendre mes comptes etait venu. Ce moment n'est pas +eloigne; il ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que +vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la chasse a M. +Horace Dumontet. Je suis frappe a fond, et sur toutes les coutures. J'ai +deux balles dans la poitrine, et une vingtaine d'autres horions qui ne +pardonnent pas. Mais j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon +Paris bien-aime, dans les bras de mes amis et de ma soeur Marthe. Me +voila bien content, habitue a souffrir, resolu a ne plus me soigner, +enchante d'avoir echappe a la confession, et tranquille pour le peu de +temps qui me reste a vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes du +6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! dame! je ne suis +pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous ne devez plus craindre de tomber +amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau, avec un teint si uni, +une barbe si epaisse, et de si grands yeux noirs!" + +Jean plaisanta ainsi toute la soiree, et Arsene, qui l'avait deja +embrasse (mais a qui on avait cache l'algarade d'Horace), etant rentre, +nous soupames tous ensemble, et la gaiete heroique du _revenant_ ne se +dementit pas. En le voyant si heureux et si enjoue, Marthe ne pouvait se +persuader qu'il fut incurable. Moi-meme, en observant ce qui restait de +force et d'animation a ce corps extenue, je ne voulais point renoncer +a l'esperance; mais, craignant de me faire illusion, je le soumis a un +long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je trouvai intacts +les organes que Laraviniere avait crus attaques, et lorsque je me +convainquis de la possibilite d'appliquer un traitement efficace! Ce fut +pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante; et, grace a +la bonne constitution et a l'admirable patience de mon malade, nous le +vimes reprendre a la vie, et retrouver la sante rapidement. Les tendres +soins de Marthe et d'Arsene y contribuerent aussi. Il s'associa +desormais a ce jeune menage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble +union. "Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois imagine que +j'etais amoureux de cette femme, lorsque je la voyais malheureuse avec +Horace: c'etait une illusion de l'amitie ardente que je lui porte. +Depuis qu'elle est relevee, purifiee et recompensee par un autre, +je sens, a la joie de mon ame, que je l'aime comme ma soeur et pas +autrement." + +Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laraviniere: la suite +de sa vie fournirait trop de choses, et amenerait des reflexions qu'il +faudrait developper a part et lentement. Tout ce que je puis vous en +apprendre, c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage +heroisme, il a peri, et cette fois, helas! tout de bon, dans la rue, et +le fusil a la main, a cote de Barbes, heureux d'echapper au moins aux +tortures du mont Saint-Michel! + +Quant a Horace, quelques jours apres son brusque depart, je recus de lui +une lettre datee d'Issoudun, ou il m'avouait la verite, temoignait sa +honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille +et sa malle. Je fus touche de sa tristesse, et vivement afflige de la +position miserable qu'il s'etait faite, lorsqu'il lui eut ete si facile +d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de crainte pour lui, et +songeai encore a l'aller rejoindre pour le sermonner et le consoler +jusqu'a la frontiere; mais comme sa lettre etait fort raisonnable, je me +bornai a lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la +part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli et le secret. + +L'editeur de cette histoire engage chaque lecteur a vouloir bien lui +faire la meme promesse, d'autant plus que le dernier acces de folie +d'Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est +devenu lui-meme un excellent jeune homme, range, studieux, inoffensif, +encore un peu declamatoire dans sa conversation et ampoule dans son +style, mais prudent et reserve dans sa conduite. Il a vu l'Italie; il a +envoye aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et +tres-poetiques, auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui +le talent est partout. Il a ete precepteur chez un riche seigneur +napolitain, et je le soupconne d'en etre sorti avant d'avoir mene ses +eleves en quatrieme, pour avoir fait la cour a leur mere. Il a compose +ensuite un drame flamboyant qui a ete siffle a l'Ambigu. Il a refait +trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur ses amours avec la +vicomtesse. Il a ecrit des _premiers-Paris_ d'une politique assez sage +dans plusieurs journaux de l'opposition. Enfin, ayant moins de succes en +litterature que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever +courageusement son droit; et maintenant il travaille a se faire une +clientele dans sa province, dont il sera bientot, j'espere, l'avocat le +plus brillant. + + +FIN D'HORACE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE *** + +***** This file should be named 13671.txt or 13671.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/7/13671/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13671.zip b/old/13671.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6a70d88 --- /dev/null +++ b/old/13671.zip |
