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Ce roman m'a servi, une fois de plus, à me +confirmer dans la certitude que les choses réelles, transportées dans +le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant que pour y +disparaître aussitôt, tant leur transformation y devient nécessaire. + +Durant plusieurs hivers consécutifs, étant retirée à la campagne avec +mes enfants et quelques amis de leur âge, nous avions imaginé de jouer +la comédie sur scénario et sans spectateurs, non pour nous instruire en +quoique ce soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une passion +pour les enfants, et peu à peu une sorte d'exercice littéraire qui ne +fut point inutile au développement intellectuel de plusieurs d'entre +eux. Une sorte de mystère que nous ne cherchions pas, mais qui résultait +naturellement de ce petit vacarme prolongé assez avant dans les nuits, +au milieu d'une campagne déserte, lorsque la neige ou le brouillard nous +enveloppaient au dehors, et que nos serviteurs même, n'aidant ni à nos +changements de décor, ni à nos soupers, quittaient de bonne heure la +maison où nous restions seuls; le tonnerre, les coups de pistolet, les +roulements du tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout +cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en +saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou +ensorcelés. + +Lorsque j'introduisis un épisode de ce genre dans le roman qu'on va +lire, il y devint une étude sérieuse, et y prit des proportions si +différentes de l'original, que mes pauvres enfants, après l'avoir lu, +ne regardaient plus qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de +papier découpé qui avaient fait leurs délices. Mais à quelque chose sert +toujours l'exagération de la fantaisie, car ils firent eux-mêmes un +théâtre aussi grand que le permettait l'exiguïté du local, et arrivèrent +à y jouer des pièces qu'ils firent, eux-mêmes aussi, les années +suivantes. + +Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, là n'est point la question +intéressante pour les autres: mais ne firent-ils pas mieux de s'amuser +et de s'exercer ainsi, que de courir cette bohème du monde réel, qui se +trouve à tous les étages de la société? + +C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, en un +mot, a son effet détourné, mais certain, sur l'emploi de la vie. Effet +souvent funeste, disent les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise +humeur. Je le nie. La fiction commence par transformer la réalité; mais +elle est transformée à son tour et fait entrer un peu d'idéal, non pas +seulement dans les petits faits, mais dans les grands sentiments de la +vie réelle. + +GEORGE SAND. + +NOHANT 17 janvier 1853 + + + +A M. W.-G. MACREADY. + +Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idées sur l'art dramatique, +je le mets sous la protection d'un grand nom et d'une honorable amitié. + +GEORGE SAND. + +Nohant, 30 avril 1847. + + + +I. + +LA JEUNE MÈRE. + +Avant d'arriver à l'époque de ma vie qui fait le sujet de ce récit, je +dois dire en trois mots qui je suis. + +Je suis le fils d'un pauvre ténor italien et d'une belle dame française. +Mon père se nommait Tealdo Soavi; je ne nommerai point ma mère. Je ne +fus jamais avoué par elle, ce qui ne l'empêcha point d'être bonne et +généreuse pour moi. Je dirai seulement que je fus élevé dans la maison +de la marquise de..., à Turin et à Paris, sous un nom de fantaisie. + +La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. Elle n'y entendait +rien et prenait un égal plaisir à entendre une valse de Strauss et une +fugue de Bach. En peinture, elle avait un faible pour les étoffes vert +et or, et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadrée. Légère et +charmante, elle dansait à quarante ans comme une sylphide et fumait des +cigarettes de contrebande avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Elle +n'avait aucun remords d'avoir cédé à quelques entraînements de jeunesse +et ne s'en cachait point trop, mais elle eût trouvé de mauvais goût de +les afficher. Elle eut de son mari un fils que je ne nommai jamais mon +frère, mais qui est toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami. + +Je fus élevé comme il plut à Dieu; l'argent n'y fut pas épargné. La +marquise était riche, et, pourvu qu'elle n'eût à prendre aucun souci +de mes aptitudes et de mes progrès, elle se faisait un devoir de ne me +refuser aucun moyen de développement. Si elle n'eût été en réalité +que ma parente éloignée et ma bienfaitrice, comme elle l'était +officiellement, j'aurais été le plus heureux et le plus reconnaissant +des orphelins; mais les femmes de chambre avaient eu trop de part à ma +première éducation pour que j'ignorasse le secret de ma naissance. Dès +que je pus sortir de leurs mains, je m'efforçai d'oublier la douleur et +l'effroi que leur indiscrétion m'avait causés. Ma mère me permit de voir +le monde à ses côtés, et je reconnus à la frivolité bienveillante de son +caractère, au peu de soin mental qu'elle prenait de son fils légitime, +que je n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc point +d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit mais une sorte de +mélancolie, jointe à beaucoup de patience, de tolérance extérieure et de +résolution intime, se trouva être au fond de mon esprit, de bonne heure +et pour toujours. + +J'éprouvais parfois un violent désir d'aimer et d'embrasser ma mère. +Elle m'accordait un sourire en passant, une caresse à la dérobée. Elle +me consultait sur le choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me +félicitait d'avoir du _goût_, donnait des éloges à mes instincts de +savoir-vivre, et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; mais jamais +aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion avec elle. Le seul mot +maternel qui lui échappa fut pour me demander, un jour qu'elle s'aperçut +de ma tristesse, si j'étais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais +pas aussi bien traité que l'_enfant de la maison_. Or, comme, sauf le +plaisir très-creux d'avoir un nom et le bonheur très-faux d'avoir dans +le monde une position toute faite pour l'oisiveté, mon frère n'était +effectivement pas mieux traité que moi, je compris une fois pour toutes, +dans un âge encore assez tendre, que tout sentiment d'envie et de dépit +serait de ma part ingratitude et lâcheté. Je reconnus que ma mère +m'aimait autant qu'elle pouvait aimer, plus peut-être qu'elle n'aimait +mon frère, car j'étais l'enfant de l'amour, et ma figure lui plaisait +plus que la ressemblance de son héritier avec son mari. + +Je m'attachai donc à lui complaire, en prenant mieux que lui les leçons +qu'elle payait pour nous deux avec une égale libéralité, une égale +insouciance. Un beau jour, elle s'aperçut que j'avais profité, et +que j'étais capable de me tirer d'affaire dans la vie. «Et mon fils? +dit-elle avec un sourire; il risque fort d'être ignorant et paresseux, +n'est-ce pas?...» Puis elle ajouta naïvement: «Voyez comme c'est +heureux, que ces deux enfants aient compris chacun sa position!» Elle +m'embrassa au front, et tout fut dit. Mon frère n'essuya aucun reproche +de sa part. Sans s'en douter, et grâce à ses instincts débonnaires, +elle avait détruit entre nous tout levain d'émulation, et l'on conçoit +qu'entre un fils légitime et un bâtard l'émulation eût pu se changer +fort aisément en aversion et en jalousie. + +Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus me livrer sans +anxiété et sans amour-propre maladif au plaisir que je trouvais +naturellement à m'instruire. Entouré d'artistes et de gens du monde, mon +choix se fit tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si +j'eusse été maltraité par ceux qui ne l'étaient pas, je me serais élancé +dans la carrière avec une sorte d'âpreté chagrine et hautaine. Il +n'en fut rien. Tous les amis de ma mère m'encourageaient de leur +bienveillance, et moi, ne me sentant blessé nulle part, j'entrai dans la +voie qui me parut la mienne avec le calme et la sérénité d'une âme qui +prend librement possession de son domaine. + +Je portai dans l'étude de la peinture toutes les facultés qui étaient +en moi, sans fièvre, sans irritation, sans impatience. A vingt-cinq ans +seulement, je me sentis arrivé au premier degré de développement de ma +force, et je n'eus pas lieu de regretter mes tâtonnements. + +Ma mère n'était plus; elle m'avait oublié dans son testament, mais +elle était morte en me faisant écrire un billet fort gracieux pour me +féliciter de mes premiers succès, et en donnant une signature à son +banquier pour payer les premières dettes de mon frère. Elle avait fait +autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis tous les deux +à même de devenir des hommes. J'étais arrivé au but le premier; je ne +dépendais plus que de mon courage et de mon intelligence. Mon frère +dépendait de sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas changé son +sort contre le mien. + +Depuis quelques années, je ne voyais plus ma mère que rarement. Je lui +écrivais à d'assez longs intervalles. Il m'en coûtait de l'appeler, +conformément à ses prescriptions, _ma bonne protectrice_. Ses lettres ne +me causaient qu'une joie mélancolique, car elles ne contenaient guère +que des questions de détail matériel et des offres d'argent relativement +à mon travail. «_Il me semble_, écrivait-elle, qu'il y a _quelque temps_ +que vous ne m'avez rien demandé, et je vous supplie de ne point faire de +dettes, puisque ma bourse est toujours à votre disposition. Traitez-moi +toujours en ceci comme votre véritable amie.» + +Cela était bon et généreux, sans doute, mais cela me blessait chaque +fois davantage. Elle ne remarquait pas que, depuis plusieurs années, je +ne lui coûtais plus rien, tout en ne faisant point de dettes. Quand +je l'eus perdue, ce que je regrettai le plus, ce fut l'espérance que +j'avais vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui me +fit verser des larmes, ce fut la pensée que j'aurais pu l'aimer +passionnément, si elle l'eût bien voulu. Enfin, je pleurais de ne +pouvoir pleurer vraiment ma mère. + +Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport avec l'épisode de ma +vie que je vais retracer. Il ne se trouvera aucun lien entre le souvenir +de ma première jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde +période. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; mais il +m'a semblé pourtant qu'elle était nécessaire. Un narrateur est un être +passif qui ennuie quand il ne rapporte pas les faits qui le touchent +à sa propre individualité bien constatée. J'ai toujours détesté les +histoires qui procèdent par _je_, et si je ne raconte pas la mienne à +la troisième personne, c'est que je me sens capable de rendre compte de +moi-même, et d'être, sinon le héros principal, du moins un personnage +actif dans les événements dont j'évoque le souvenir. + +J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu où ma vie s'est révélée +et dénouée. Mon nom, à moi, c'est-à -dire le nom qu'on m'a choisi en +naissant, est Adorno Salentini. Je ne sais pas pourquoi je ne me serais +pas appelé _Soavi_, comme mon père. Peut-être que ce n'était pas non +plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il mourut sans savoir +que j'existais. Ma mère, aussi vite épouvantée qu'éprise, lui avait +caché les conséquences de leur liaison pour pouvoir la rompre plus +entièrement. + +Pour toutes les causes qui précèdent, me voyant et me sentant doublement +orphelin dans la vie, j'étais tout accoutumé à ne compter que sur +moi-même. Je pris des habitudes de discrétion et de réserve en raison +des instincts de courage et de fierté que je cultivais en moi avec soin. + +Deux ans après la mort de ma mère, c'est-à -dire à vingt-sept ans, +j'étais déjà fort et libre au gré de mon ambition, car je gagnais un +peu d'argent, et j'avais très-peu de besoins; j'arrivais à une certaine +réputation sans avoir eu trop de protecteurs, à un certain talent sans +trop craindre ni rechercher les conseils de personne, à une certaine +satisfaction intérieure, car je me trouvais sur la route d'un progrès +assuré, et je voyais assez clair dans mon avenir d'artiste. Tout ce qui +me manquait encore, je le sentais couver en silence dans mon sein, et +j'en attendais l'éclosion avec une joie secrète qui me soutenait, et une +apparence de calme qui m'empêchait d'avoir des ennemis. Personne encore +ne pressentait en moi un rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas +de rivaux funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je +souriais intérieurement de voir des hommes, plus inquiets et plus +pressés que moi, s'enivrer d'un succès précaire. Doux et facile à vivre, +je pouvais constater en moi une force de patience dont je savais bien +être incapables les natures violentes, emportées autour de moi comme des +feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais à l'oeil de celui qui voit +tout, ce que je cachais au regard dangereux et trouble des hommes: le +contraste d'un tempérament paisible avec une imagination vive et une +volonté prompte. + +A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aimé, et certes ce n'était pas +faute d'amour dans le sang et dans la tête; mais mon coeur ne s'était +jamais donné. Je le reconnaissais si bien, que je rougissais d'un +plaisir comme d'une faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un +autre eût appelé ses bonnes fortunes. Pourquoi mon coeur se refusait-il +à partager l'enivrement de ma jeunesse? Je l'ignore. Il n'est point +d'homme qui puisse se définir au point de n'être pas, sous quelque +rapport, un mystère pour lui-même. Je ne puis donc m'expliquer ma +froideur intérieure que par induction. Peut-être ma volonté était-elle +trop tendue vers le progrès dans mon art. Peut-être étais-je trop fier +pour me livrer avant d'avoir le droit d'être compris. Peut-être encore, +et il me semble que je retrouve cette émotion dans mes vagues souvenirs, +peut-être avais-je dans l'âme un idéal de femme que je ne me croyais pas +encore digne de posséder, et pour lequel je voulais me conserver pur de +tout servage. + +Cependant mon temps approchait. A mesure que la manifestation de ma vie +me devenait plus facile dans la peinture, l'explosion de ma puissance +cachée se préparait dans mon sein par une inquiétude croissante. A +Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse de... noble +italienne, belle comme un camée antique, éblouissante femme du monde, +et _dilettante_ à tous les degrés de l'art. Le hasard lui fit voir une +peinture de moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui +entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des termes qui caressèrent +mon amour-propre. Je sus qu'elle me plaçait plus haut que ne faisait +encore le public, et qu'elle travaillait à ma gloire sans me connaître, +par pur amour de l'art. J'en fus flatté; la reconnaissance vint +attendrir l'orgueil dans mon sein. Je désirai lui être présenté: je fus +accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. Ma figure et mon langage +parurent lui plaire, et elle me dit, presque à la première entrevue, +qu'en moi l'homme était encore supérieur au peintre. Je me sentis plus +ému par sa grâce, son élégance et sa beauté, que je ne l'avais encore +été auprès d'aucune femme. + +Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes de mollesse, +certaines locutions d'éloges officiels, certaines formules de sympathie +et d'encouragement, me rappelaient la douce, libérale et insoucieuse +femme dont j'avais été le fils et le _protégé_. Parfois j'essayais de me +persuader que c'était une raison de plus pour moi de m'attacher à elle; +mais parfois aussi je tremblais de retrouver, sous cette enveloppe +charmante, la femme du monde, cet être banal et froid, habile dans l'art +des niaiseries, maladroit dans les choses sérieuses, généreux de fait +sans l'être d'intention, aimant à faire le bonheur d'autrui, à la +condition de ne pas compromettre le sien. + +J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une réputation +d'austérité bien établie, quoique ses faiblesses n'eussent jamais fait +scandale. J'avais tout lieu d'espérer un délicieux caprice de sa part. +Cela ne m'enivrait pas. Je n'étais plus assez enfant pour me glorifier +d'inspirer un caprice; j'étais assez homme pour aspirer à être l'objet +d'une passion. Je brûlais d'un feu mystérieux trop longtemps comprimé +pour ne pas m'avouer que j'allais être en proie moi-même à une passion +énergique; mais, lorsque je me sentais sur le point d'y céder, j'étais +épouvanté de l'idée que j'allais donner tout pour recevoir peu... +peut-être rien. J'avais peur, non pas précisément de devenir dans +le monde une dupe de plus; qu'importe, quand l'erreur est douce et +profonde? mais peur d'user mon âme, ma force morale, l'avenir de mon +talent, dans une lutte pleine d'angoisses et de mécomptes. Je pourrais +dire que j'avais peur enfin de n'être pas complètement dupe, et que je +me méfiais du retour de ma clairvoyance prête à m'échapper. + +Un soir, nous allâmes ensemble au théâtre. Il y avait plusieurs jours +que je ne l'avais vue. Elle avait été malade; du moins sa porte avait +été fermée, et ses traits étaient légèrement altérés. Elle m'avait +envoyé une place dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses +amis, espèce de sigisbée insignifiant, au début d'un jeune homme dans un +opéra italien. + +J'avais travaillé avec beaucoup d'ardeur et avec une sorte de dépit +fiévreux durant la maladie feinte ou réelle de la duchesse. Je n'étais +pas sorti de mon atelier, je n'avais vu personne, je n'étais plus au +courant des nouvelles de la ville. + +--Qui donc débute ce soir? lui demandai-je un instant avant l'ouverture. + +--Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire caressant, +qui semblait me remercier de mon indifférence à tout ce qui n'était pas +elle. + +Puis elle reprit d'un air d'indifférence: + +--C'est un tout jeune homme, mais dont on espère beaucoup. Il porte un +nom célèbre au théâtre; il s'appelle Célio Floriani. + +--Est-il parent, demandai-je, de la célèbre Lucrezia Floriani, qui est +morte il y a deux ou trois ans? + +--Son propre fils, répondit la duchesse, un garçon de vingt-quatre ans, +beau comme sa mère et intelligent comme elle. + +Je trouvai cet éloge trop complet; l'instinct jaloux se développait en +moi; à mon gré la duchesse se hâtait trop d'admirer les jeunes talents. +J'oubliai d'être reconnaissant pour mon propre compte. + +--Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de calme que je me +sentais plus ému. + +--Oui, je le connais un peu, répondit-elle en dépliant son éventail; je +l'ai entendu deux fois depuis qu'il est ici. + +Je ne répondis rien. Je fis faire un détour à la conversation, pour +obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. Au bout de cinq minutes +de propos oiseux en apparence, j'appris que la duchesse avait entendu +chanter deux fois dans son salon le jeune Célio Floriani, pendant que la +porte m'était fermée, car ce débutant n'était arrivé à Vienne que depuis +cinq jours. + +Je renfermai ma colère, mais elle fut devinée, et la duchesse s'en tira +aussi bien que possible. Je n'étais pas encore assez _lié_ avec elle +pour avoir le droit d'attendre une justification. Elle daigna me +la donner assez satisfaisante, et mon amertume fit place à la +reconnaissance. Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son +fils adolescent auprès d'elle. Il était venu naturellement la saluer +à son arrivée, et, croyant lui devoir aide et protection, elle avait +consenti à le recevoir et à l'entendre, quoique malade et séquestrée. +Il avait chanté pour elle devant son médecin, elle l'avait écouté par +ordonnance de médecin. «Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'être +seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs étaient +détendus par le régime; mais il est certain qu'il m'a fait plaisir et +que j'ai bien auguré de son début. Il a une voix magnifique, une belle +méthode et un extérieur agréable; mais que sera-t-il sur la scène? C'est +si différent d'entendre un virtuose à huis clos! Je crains pour ce +pauvre enfant l'épreuve terrible du public. Le nom qu'il porte est un +rude fardeau à soutenir; on attend beaucoup de lui: noblesse oblige! + +--C'est une cruauté, Madame, dit le marquis R., qui se tenait au fond +de la loge, le public est bête; il devrait savoir que les personnes +de génie ne mettent au monde que des enfants bêtes. C'est une loi de +nature. + +--J'aime à croire que vous vous trompez, ou que la nature ne se trompe +pas toujours si sottement, répondit la duchesse d'un air narquois. Votre +fille est une personne charmante et pleine d'esprit.»--Puis, comme pour +atténuer l'effet désagréable que pouvait produire sur moi cette repartie +un peu vive, elle me dit tout bas, derrière son éventail: «J'ai choisi +le marquis pour être avec nous ce soir, parce qu'il est le plus bête de +tous mes amis.» + +Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever du rideau; je me +sentis heureux et tout disposé à la bienveillance pour le débutant. + +--Quelle voix a-t-il? demandai-je. + +--Qui? le marquis? reprit-elle en riant. + +--Non, votre protégé! + +--_Primo basso cantante_. Il se risque dans un rôle bien fort, ce soir. +Tenez, on commence; il entre en scène! voyez. Pauvre enfant! comme il +doit trembler! + +Elle agita son éventail. Quelques claques saluèrent l'entrée de Célio. +Elle y joignit si vivement le faible bruit de ses petites mains, que +son éventail tomba. «Allons, me dit-elle, comme je le ramassais, +applaudissez aussi le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie, +et, nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette femme a été une +de nos gloires. + +--Je l'ai entendue dans mon enfance, répondis-je; mais c'est donc depuis +qu'elle était retirée du théâtre que vous l'avez particulièrement +connue? car vous êtes trop jeune... + +Ce n'était pas le moment de faire une circonlocution pour apprendre si +la duchesse avait vu la Floriani une fois ou vingt fois en sa vie. J'ai +su plus tard qu'elle ne l'avait jamais vue que de sa loge, et que Célio +lui avait été simplement recommandé par le comte Albani. J'ai su bien +d'autres choses... Mais Célio débitait son récitatif, et la duchesse +toussait trop pour me répondre. Elle avait été si enrhumée! + + + +II. + +LE VER LUISANT. + +Il y avait alors au théâtre impérial une chanteuse qui eût fait quelque +impression sur moi, si la duchesse de... ne se fût emparée plus +victorieusement de mes pensées. Cette chanteuse n'était ni de la +première beauté, ni de la première jeunesse, ni du premier ordre de +talent. Elle se nommait Cécilia Boccaferri; elle avait une trentaine +d'années, les traits un peu fatigués, une jolie taille, de la +distinction, une voix plutôt douce et sympathique que puissante; elle +remplissait sans fracas d'engouement, comme sans contestation de la part +du public, l'emploi de _seconda donna_. + +Sans m'éblouir, elle m'avait plu hors de la scène plutôt que sur les +planches. Je la rencontrais quelquefois chez un professeur de chant qui +était mon ami et qui avait été son maître, et dans quelques salons où +elle allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on, +fort sagement, et faisait vivre son père, vieux artiste paresseux et +désordonné. C'était une personne modeste et calme que l'on accueillait +avec égard, mais dont on s'occupait fort peu dans le monde. + +Elle entra en même temps que Célio, et, bien qu'elle ne s'occupât jamais +du public lorsqu'elle était à son rôle, elle tourna les yeux vers la +loge d'avant-scène où j'étais avec la duchesse. Il y eut dans ce regard +furtif et rapide quelque chose qui me frappa: j'étais disposé à tout +remarquer et à tout commenter ce soir-là . + +Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, d'une +beauté accomplie. On disait qu'il était tout le portrait de sa mère, qui +avait été la plus belle femme de son temps. Il était grand sans l'être +trop, svelte sans être grêle. Ses membres dégagés avaient de l'élégance, +sa poitrine large et pleine annonçait la force. La tête était petite +comme celle d'une belle statue antique, les traits d'une pureté délicate +avec une expression vive et une couleur solide; l'oeil noir étincelant, +les cheveux épais, ondés et plantés au front par la nature selon toutes +les règles de l'art italien; le nez était droit, la narine nette et +mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, la bouche vermeille et +bien découpée, la moustache fine et encadrant la lèvre supérieure par +un mouvement de frisure naturelle d'une grâce coquette; les plans de la +joue sans défaut, l'oreille petite, le cou dégagé, rond, blanc et fort, +la main bien faite, le pied de même, les dents éblouissantes, le sourire +malin, le regard très-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai +d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, tant elle était +absorbée par l'entrée du débutant. + +La voix de Célio était magnifique, et il savait chanter; cela se jugeait +dés les premières mesures. Sa beauté ne pouvait pas lui nuire: pourtant, +lorsque je reportai mes regards de la duchesse à l'acteur, ce dernier me +parut insupportable. Je crus d'abord que c'était prévention de jaloux; +je me moquai de moi-même; je l'applaudis, je l'encourageai d'un de ces +_bravo_ à demi-voix que l'acteur entend fort bien sur la scène. Là je +rencontrai encore le regard de mademoiselle Boccaferri attaché sur la +duchesse et sur moi. Cette préoccupation n'était pas dans ses habitudes, +car elle avait un maintien éminemment grave et un talent spécialement +consciencieux. + +Mais j'avais beau faire le dégagé: d'une part, je voyais la duchesse en +proie à un trouble inconcevable, à une émotion qu'elle ne pouvait plus +me cacher, on eût dit qu'elle ne l'essayait même pas; d'autre part, +je voyais le beau Célio, en dépit de son audace et de ses moyens, +s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relève guère, ou tout +au moins vers un de ces _fiasco_ qui laissent après eux des années de +découragement et d'impuissance. En effet, ce jeune homme se présenta +avec un aplomb qui frisait l'outrecuidance. On eût dit que le nom qu'il +portait était écrit par lui sur son front pour être salué et adoré sans +examen de son individualité; on eût dit aussi que sa beauté devait faire +baisser les yeux, même aux hommes. Il avait cependant du talent et une +puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait bien; mais +il était insolent dans l'âme, et cela perçait par tous ses pores. La +manière dont il accueillit les premiers applaudissements déplut au +public. Dans son salut et dans son regard, on lisait clairement cette +modeste allocution intérieure: «Tas d'imbéciles que vous êtes, vous +serez bientôt forcés de m'applaudir davantage. Je méprise le faible +tribut de votre indulgence; j'ai droit à des transports d'admiration.» + +Pendant deux actes, il se maintint à cette hauteur dédaigneuse; et le +public incertain lui pardonna généreusement son orgueil, voulant voir +s'il le justifierait, et si cet orgueil était un droit légitime ou une +prétention impertinente. Je n'aurais su dire moi-même lequel c'était, +car je l'écoutais avec un désintéressement amer. Je ne pouvais plus +douter de l'engouement de ma compagne pour lui; je le lui disais, +même assez malhonnêtement, sans la fâcher, sans la distraire; elle +n'attendait qu'un moment d'éclatant triomphe de Célio pour me dire que +j'étais un fat et qu'elle n'avait jamais pensé à moi. + +Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, c'était un duo du +troisième acte avec la signora Boccaferri. Cette sage créature semblait +s'y prêter de bonne grâce et vouloir s'effacer derrière le succès du +débutant. Célio s'était ménagé jusque-là ; il arrivait à un effet avec la +certitude de le produire. + +Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et lui? Nul ne +l'eût expliqué, chacun le sentit. Il était là , lui, comme un magnétiseur +qui essaie de prendre possession de son sujet, et qui ne se rebute pas +de la lenteur de son action. Le public était comme le patient, à la fois +naïf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer le charme pour +se dire: «Celui-ci est un prophète ou un charlatan.» Célio ne chanta +pourtant pas mal, la voix ne lui manqua pas; mais il voulut peut-être +aider son effet par un jeu trop accusé: eut-il un geste faux, une +intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais rien. Je +regardai la duchesse prête à s'évanouir, lorsqu'un froid sinistre plana +sur toutes les têtes, un sourire sépulcral effleura tous les visages. +L'air fini, quelques amis essayèrent d'applaudir; deux on trois _chut_ +discrets, contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer +dans le silence. Le _fiasco_ était consommé. + +La duchesse était pâle comme la mort; mais ce fut l'affaire d'un +instant. Reprenant l'empire d'elle-même avec une merveilleuse dextérité, +elle se tourna vers moi, et me dit en souriant, en affrontant mon regard +comme si rien n'était changé entre nous:--Allons, c'est trois ans +d'étude qu'il faut encore à ce chanteur-là ! Le théâtre est un autre +lieu d'épreuve que l'auditoire bienveillant de la vie privée. J'aurais +pourtant cru qu'il s'en serait mieux tiré. Pauvre Floriani, comme elle +eùt souffert si cela se fût passé de son vivant! Mais qu'avez-vous donc, +monsieur Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'intérêt à ce +début, que vous vous sentez consterné de la chute? + +--Je n'y songeais pas, Madame, répondis-je; je regardais et j'écoutais +mademoiselle Boccaferri, qui vient de dire admirablement bien une toute +petite phrase fort simple. + +--Ah! bah! vous écoutez la Boccaferri, vous? Je ne lui fais pas tant +d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle disait mal ou bien. + +--Je ne vous crois pas, Madame; vous êtes trop bonne musicienne et trop +artiste pour n'avoir pas mille fois remarqué qu'elle chante comme un +ange. + +--Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce vraiment de la +Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal entendu, sans doute. + +--Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri est une +personne accomplie et une artiste du plus grand mérite. C'est votre +doute à cet égard qui m'étonne. + +--Oui-da! vous êtes facétieux aujourd'hui, reprit la duchesse sans se +déconcerter. + +Elle était charmée de me supposer du dépit; elle était loin de croire +que je fusse parfaitement calme et détaché d'elle, ou au moment de +l'être. + +--Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai toujours fait grand +cas des talents qui se respectent et qui se tiennent, sans aigreur, sans +dégoût et sans folle ambition, à la place que le jugement public leur +assigne. La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes +qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour se maintenir dans la +bonne voie. Son organe manque d'éclat, mais son chant ne manque jamais +d'ampleur. Ce timbre, un peu voilé, a un charme qui me pénètre. Beaucoup +de _prime donne_ fort en vogue n'ont pas plus de plénitude ou de +fraîcheur dans le gosier; il en est même qui n'en ont plus du tout. +Elles appellent alors à leur aide l'_artifice_ au lieu de l'_art_, +c'est-à -dire le mensonge. Elles se créent une voix factice, une méthode +personnelle, qui consiste à sauver toutes les parties défectueuses +de leur registre pour ne faire valoir que certaines notes criées, +chevrotées, sanglotées, étouffées, qu'elles ont à leur service. Cette +méthode, prétendue dramatique et savante, n'est qu'un misérable tour de +gibecière, un escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants +sont seuls dupes; mais, à coup sûr, ce n'est plus là du chant, ce n'est +plus de la musique. Que deviennent l'intention du maître, le sens de la +mélodie, le génie du rôle, lorsqu'au lieu d'une déclamation naturelle, +et qui n'est vraisemblable et pathétique qu'à la condition d'avoir +des nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement et +d'emportement, la cantatrice, incapable de rien _dire_ et de rien +_chanter_, crie, soupire et larmoie son rôle d'un bout à l'autre? +D'ailleurs, quelle couleur, quelle physionomie, quel sens peut avoir +un chant écrit pour la voix, quand, à la place d'une voix humaine et +vivante, le virtuose épuisé, met un cri, un grincement, une suffocation +perpétuels? Autant vaut chanter Mozart avec la _pratique_ de Pulcinella +sur la langue; autant vaut assister aux hurlements de l'épilepsie. Ce +n'est pas davantage de l'art, c'est de la réalité plus positive. + +--Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec un sourire malin +et caressant; je ne vous savais pas si docte et si subtil en fait de +musique! Pourquoi est-ce la première fois que vous en parlez si bien? +J'aurais toujours été de votre avis... en théorie, car vous faites une +mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri a précisément +une de ces voix usées et flétries qui ne peuvent plus chanter. + +--Et pourtant, repris-je avec fermeté, elle chante toujours, elle ne +fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque jamais, et c'est pour cela +que le public frivole ne fait point d'attention à elle. Croyez-vous +qu'elle soit si peu habile qu'elle ne pût viser à l'_effet_ tout comme +une autre, et remplacer l'_art_ par l'_artifice_, si elle daignait +abaisser son âme et sa science jusque-là ? Que demain elle se lasse de +passer inaperçue et qu'elle veuille agir sur la fibre nerveuse de son +auditoire par des cris, elle éclipsera ses rivales, je n'en doute +pas. Son organe, voilé d'habitude, est précisément de ceux qui +s'éclaircissent par un effort physique, et qui vibrent puissamment +quand le chanteur veut sacrifier le charme à l'étonnement, la vérité à +l'effet. + +--Mais alors, convenez-en vous-même, que lui reste-t-il, si elle n'a ni +le courage et la volonté de produire l'effet par un certain artifice, ni +la santé de l'organe qui possède le charme naturel? Elle n'agit ni sur +l'imagination trompée, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille! +Elle dit proprement ce qui est écrit dans son rôle; elle ne choque +jamais, elle ne dérange rien. Elle est musicienne, j'en conviens, et +utile dans l'ensemble; mais, seule, elle est nulle. Qu'elle entre, +qu'elle sorte, le théâtre est toujours vide quand elle le traverse de +ses bouts de rôle et de ses petites phrases perlées. + +--Voilà ce que je nie, et, pour mon compte, je sens qu'elle remplit, non +pas seulement le théâtre de sa présence, mais qu'elle pénètre et anime +l'opéra de son intelligence. Je nie également que le défaut de plénitude +de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas une voix +malade, c'est une voix délicate, de même que la beauté de mademoiselle +Boccaferri n'est pas une beauté flétrie, mais une beauté voilée. Cette +beauté suave, cette voix douce, ne sont pas faites pour les sens +toujours un peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend +devine des trésors de vérité sous cette expression contenue, où l'âme +tient plus encore qu'elle ne promet et ne s'épuise jamais, parce qu'elle +ne se prodigue point. + +--Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! s'écria la +duchesse en riant et en me tendant la main d'un air enjoué et +affectueux: je ne vous savais pas amoureux de la Boccaferri; si je m'en +étais doutée, je ne vous aurais pas contrarié en disant du mal d'elle. +Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien! + +Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eût été sincère dans son +désintéressement, je redevenais amoureux; mais elle ne put soutenir mon +regard, et l'étincelle diabolique jaillit du sien à la dérobée. + +--Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai faiblement, vous +n'aurez jamais à vous excuser d'une maladresse, et moi, je n'ai jamais +été amoureux de mademoiselle Boccaferri avant cette représentation, où +je viens de la comprendre pour la première fois. + +--Et c'est moi qui vous ai aidé, sans doute, à faire cette découverte? + +--Non, Madame, c'est Célio Floriani. + +La duchesse frémit, et je continuai fort tranquillement:--C'est en +voyant combien ce jeune homme avait peu de conscience que j'ai senti le +prix de la conscience dans l'art lyrique, aussi clairement que je le +sens dans l'art de la peinture et dans tous les arts. + +--Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de reprendre parti pour +Célio. Je n'ai pas vu qu'il manquât de conscience, ce beau jeune homme; +il a manqué de bonheur, voilà tout. + +--Il a manqué à ce qu'il y a de plus sacré, repris-je froidement; il a +manqué à l'amour et au respect de son art. Il a mérité que le public +l'en punit, quoique le public ait rarement de ces instincts de justice +et de fierté. Consolez-vous pourtant, Madame, son succès n'a tenu qu'à +un fil, et, en procédant par l'audace et le contentement de soi-même, +un artiste peut toujours être applaudi, faire des dupes, voire des +victimes; mais moi, qui vois très-clair et qui suis tout à fait +impartial dans la question, j'ai compris que l'absence de charme et de +puissance de ce jeune homme tenait à sa vanité, à son besoin d'être +admiré, à son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, à son manque de +respect pour l'esprit et les traditions de son rôle. Il s'est nourri +toute sa vie, j'en suis sûr, de l'idée qu'il ne pouvait faillir et qu'il +avait le don de s'imposer. Probablement c'est un enfant gâté. Il est +joli, intelligent, gracieux; sa mère a dû être son esclave, et toutes +les dames qu'il fréquente doivent l'enivrer de voluptés. Celle de la +louange est la plus mortelle de toutes. Aussi s'est-il présenté devant +le public comme une coquette effrontée qui éclabousse le pauvre monde +du haut de son équipage. Personne n'a pu nier qu'il fût jeune, beau et +brillant; mais on s'est mis à le haïr, parce qu'on a senti dans son +maintien quelque chose de la coquette. Oui, coquette est le mot. +Savez-vous ce que c'est qu'une coquette, madame la duchesse? + +--Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, vous le savez, sans +doute? + +--Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par son air de +dédain, c'est une femme qui fait par vanité ce que la courtisane fait +par cupidité; c'est un être qui fait le fort pour cacher sa faiblesse, +qui fait semblant de tout mépriser pour secouer le poids du mépris +public, qui essaie d'écraser la foule pour faire oublier qu'elle +s'abaisse et rampe devant chacun en particulier; c'est un mélange +d'audace et de lâcheté, de bravade téméraire et de terreur secrète.... A +Dieu ne plaise que j'applique ce portrait dans toute sa rigueur à aucune +personne de votre connaissance! A Célio même, je ne le ferais pas sans +restriction. Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent le +succès sans conscience et sans recueillement sont un peu dans la voie +de la courtisane sans le savoir; ils feignent de mépriser le jugement +d'autrui, et ils n'ont travaillé toute leur vie qu'à l'obtenir +favorable; ils ne sont si irrités de manquer leur triomphe que parce +que le triomphe a été leur unique mobile. S'ils aimaient leur art pour +lui-même, ils seraient plus calmes et ne feraient pas dépendre leurs +progrès d'un peu plus ou moins de blâme ou d'éloge. Les courtisanes +affectent de mépriser la vertu qu'elles envient. Les artistes dont je +parle affectent de se suffire à eux-mêmes, précisément parce qu'ils se +sentent mal avec eux-mêmes. Célio Floriani est le fils d'une vraie, +d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les traditions de sa mère, +il en est trop cruellement puni! Dieu veuille qu'il profite de la leçon, +qu'il ne se laisse point abattre, et qu'il se remette à l'étude sans +dégoût et sans colère! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre part, +Madame, et que je l'invite à souper chez vous au sortir du spectacle? +Il doit avoir besoin de consolation, et ce serait généreux à vous de +le traiter d'autant mieux qu'il est plus malheureux. Nous voici au +_finale_. J'ai mes entrées sur le théâtre, j'y vais et je vous l'amène. + +--Non, Salentini, répondit la duchesse. Je ne comptais point souper ce +soir, et, si vous voulez prolonger la veillée, vous allez venir prendre +du thé avec moi et le marquis... dont la somnolence opiniâtre nous +laisse le champ libre pour causer. Il me semble que nous avons beaucoup +de choses à nous dire... à propos de Célio Floriani précisément. +Celui-ci serait de trop dans notre entretien, pour moi comme pour vous. + +Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur et de passion, +et se leva pour prendre mon bras; mais j'esquivai cet honneur en me +plaçant derrière son sigisbée. Cette femme, qui n'aimait les _jeunes +talents_ que dans la prévision du succès, et qui les abandonnait si +lestement quand ils avaient échoué en public, me devenait odieuse tout +d'un coup; elle me faisait l'effet de ces enfants méchants et stupides +qui poursuivent le ver luisant dans les herbes, qui le saisissent, +le réchauffent et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis +l'écrasent quand le toucher de leur main indiscrète l'a privé de sa +lumière. Parfois ils le torturent pour le ranimer, mais le pauvre +insecte s'éteint de plus en plus. Alors on le tue: il ne jette plus +d'éclat, il ne brille plus, il n'est plus bon à rien. «Pauvre Célio! +pensais-je, qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou +crains qu'on ne marche sur toi.... Mais à coup sûr ce n'est pas moi qui +profiterai du tête-à -tête qu'on t'avait ménagé pour cette nuit en cas +d'ovation. J'ai encore un peu de phosphore, et je veux le garder.» + +--Eh bien, dit la duchesse d'un ton impérieux, vous ne venez pas? + +--Pardon, Madame, répondis-je, je veux aller saluer mademoiselle +Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu plus de succès ce soir que +les autres fois, et elle n'en chantera pas moins bien demain. J'aime +beaucoup à porter le tribut de mon admiration aux talents ignorés ou +méconnus qui restent eux-mêmes et se consolent de l'indifférence de la +foule par la sympathie de leurs amis et la conscience de leur force. Si +je rencontre Célio Floriani, je veux faire connaissance avec lui. Me +permettez-vous de me recommander de Votre Seigneurie? Nous sommes tous +deux vos protégés. + +La duchesse brisa son éventail et sortit sans me répondre. Je sentis que +sa souffrance me faisait mal; mais c'était le dernier tressaillement +de mon coeur pour elle. Je m'élançai dans les couloirs qui menaient au +théâtre, résolu, en effet, à porter mon hommage à Cécilia Boccaferri. + + + +III. + +CÉCILIA. + +Mais il était écrit au livre de ma destinée que je retrouverais Célio +sur mon chemin. J'approche de la loge de Cécilia, je frappe, on vient +m'ouvrir: au lieu du visage doux et mélancolique de la cantatrice, c'est +la figure enflammée du débutant qui m'accueille d'un regard méfiant et +de cette parole insolente:--Que voulez-vous, Monsieur? + +--Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, répondis-je; elle a +donc changé de loge? + +--Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cécilia. Entrez, signor +Salentini, je suis bien aise de vous voir. + +J'entrai, elle quittait son costume derrière un paravent. Célio se +rassit sur le sofa; sans me rien dire, et même sans daigner faire la +moindre attention à ma présence, il reprit son discours au point où je +l'avais interrompu. A vrai dire, ce discours n'était qu'un monologue. Il +procédait même uniquement par exclamations et malédictions, donnant au +diable ce lourd et stupide parterre d'Allemands, ces buveurs, aussi +froids que leur bière, aussi incolores que leur café. Les loges +n'étaient pas mieux traitées.--Je sais que j'ai mal chanté et encore +plus mal joué, disait-il à la Boccaferri, comme pour répondre à une +objection qu'elle lui aurait faite avant mon arrivée; mais soyez +donc inspiré devant trois rangées de sots diplomates et d'affreuses +douairières! Maudite soit l'idée qui m'a fait choisir Vienne pour le +théâtre de mes débuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, l'air si +épais, la vie si plate et les hommes si bêtes! En bas, des abrutis qui +vous glacent; en haut, des monstres qui vous épouvantent! Par tous les +diables! j'ai été à la hauteur de mon public, c'est-à -dire insipide et +détestable! + +La naïveté de ce dépit me réconcilia avec Célio. Je lui dis qu'en +qualité d'Italien et de compatriote, je réclamais contre son arrêt, que +je ne l'avais point écouté froidement, et que j'avais protesté contre la +rigueur du public. + +A cette ouverture, il leva la tête, me regarda en face, et, venant à moi +la main ouverte: «Ah! oui! dit-il, c'est vous qui étiez à l'avant-scène, +dans la loge de la duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai +remarqué; Cécilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention +aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a abandonné! mais +vous luttiez jusqu'au dernier moment. Eh bien, touchez là ; je vous +remercie. Il paraît que vous êtes artiste aussi, que vous avez du +talent, du succès? C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui +tombent! cela vous portera bonheur!» + +Il parlait si vite, il avait un accent si résolu, une cordialité si +spontanée, que, bien que choqué de l'expression de corps de garde +appliquée à la duchesse, mes récentes amours, je ne pus résister à ses +avances, ni rester froid à l'étreinte de sa main. J'ai toujours jugé les +gens à ce signe. Une main froide me gêne, une main humide me répugne, +une pression saccadée m'irrite, une main qui ne prend que du bout des +doigts me fait peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser la +mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas de livrer à une +main virile le contact de sa paume entière, m'inspire une confiance +et même une sympathie subite. Certains observateurs des variétés de +l'espèce humaine s'attachent au regard, d'autres à la forme du front, +ceux-ci à la qualité de la voix, ceux-là au sourire, d'autres enfin à +l'écriture, etc. Moi, je crois que tout l'homme est dans chaque détail +de son être, et que toute action ou aspect de cet être est un indice +révélateur de sa qualité dominante. Il faudrait donc tout examiner, si +on en avait le temps; mais, dès l'abord, j'avoue que je suis pris ou +repoussé par la première poignée de main. + +Je m'assis auprès de Célio, et tâchai de le consoler de son échec en lui +parlant de ses moyens et des parties incontestables de son talent. «Ne +me flattez pas, ne m'épargnez pas, s'écria-t-il avec franchise. J'ai été +mauvais, j'ai mérité de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je vous en +supplie, sur ce misérable début. Je vaux mieux que cela. Seulement je ne +suis pas assez vieux pour être bon à froid. Il me faut un auditoire qui +me porte, et j'en ai trouvé un ce soir qui, dès le commencement, n'a +fait que me supporter. J'ai été froissé et contrarié avant l'épreuve, au +point d'entrer en scène épuisé et frappé d'un sombre pressentiment. La +colère est bonne quelquefois, mais il la faut simultanée à l'opération +de la volonté. La mienne n'était pas encore assez refroidie, et elle +n'était plus assez chaude: j'ai succombé. O ma pauvre mère! si tu avais +été là , tu m'aurais électrisé par ta présence, et je n'aurais pas été +indigne de la gloire de porter ton nom! Dors bien sous tes cyprès, +chère sainte! Dans l'état où me voici, c'est la première fois que je me +réjouis de ce que tes yeux sont fermés pour moi! + +Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau Célio. Sa sincérité, +ce retour enthousiaste vers sa mère, son expansion devant moi, +effaçaient le mauvais effet de son attitude sur la scène. Je me sentis +attendri, je sentis que je l'aimais. Puis, en voyant de près combien sa +beauté était _vraie_, son accent pénétrant et son regard sympathique, je +pardonnai à la duchesse de l'avoir aimé deux jours; je ne lui pardonnai +pas de ne plus l'aimer. + +Il me restait à savoir s'il était aimé aussi de Cécilia Boccaferri. Elle +sortit de sa toilette et vint s'asseoir entre nous deux, nous prit la +main à l'un et à l'autre, et, s'adressant à moi:--C'est la première fois +que je vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. Vous +venez consoler mon pauvre Célio, mon ami d'enfance, le fils de ma +bienfaitrice, et c'est presque une soeur qui vous en remercie. Au reste, +je trouve cela tout simple de votre part; je sais que vous êtes un +noble esprit, et que les vrais talents ont la bonté et la franchise +en partage.... Ecoute, Célio, ajouta-t-elle, comme frappée d'une idée +soudaine, va quitter ton costume dans ta loge, il est temps: moi, j'ai +quelques mots à dire à M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous +partirons ensemble. + +Célio sortit sans hésiter et d'un air de confiance absolue. Était-il +sûr, à ce point, de la fidélité de sa maîtresse?... ou bien n'était-il +pas l'amant de Cécilia? Et pourquoi l'aurait-il été? pourquoi en +avais-je la pensée, lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-être jamais +eue? + +Tout cela s'agitait confusément et rapidement dans ma tête. Je tenais +toujours la main de Cécilia dans la mienne, je l'y avais gardée; elle +ne paraissait pas le trouver mauvais. J'interrogeais les fibres +mystérieuses de cette petite main, assez ferme, légèrement attiédie et +particulièrement calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, grands +et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main d'une femme ne se +pénètrent pas si aisément que ceux d'un homme. Ma science d'observation +et ma délicatesse de perceptions m'ont souvent trahi ou éclairé selon le +sexe. + +Par un mouvement très-naturel pour relever son châle, la Boccaferri me +retira sa main dès que nous fûmes seuls, mais sans détourner son regard +du mien. + +--Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour à la duchesse +de X... et vous avez été jaloux de Célio; mais vous ne l'êtes plus, +n'est-ce pas? vous sentez bien que vous n'avez pas sujet de l'être. + +--Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas sujet d'être jaloux +de Célio, si je faisais la cour à la duchesse, répondis-je en me +rapprochant un peu de la Boccaferri; mais je puis vous jurer que je ne +suis pas jaloux, parce que je n'aime pas cette femme. + +Cécilia baissa les yeux, mais avec une expression de dignité et non de +trouble.--Je ne vous demande pas vos secrets, dit-elle, je n'ai pas +cette indiscrétion. Rien là dedans ne peut exciter ma curiosité; mais +je vous parle franchement. Je donnerais ma vie pour Célio; je sais que +certaines femmes du monde sont très-dangereuses. Je l'ai vu avec peine +aller chez quelques-unes, j'ai prévu que sa beauté lui serait funeste, +et peut-être son malheur d'aujourd'hui est-il le résultat de quelques +intrigues de coquettes, de quelques jalousies fomentées à dessein.... +Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais quelquefois +chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh bien, j'ai vu ce soir +Célio _chuté_ par des gens qui lui promettaient chaudement hier de +l'applaudir, et j'ai cru comprendre certains petits drames dans les +loges qui nous avoisinaient. J'ai remarqué aussi votre générosité, j'en +ai été vivement touchée. Célio, depuis le peu de temps qu'il est à +Vienne, s'est déjà fait des ennemis. Je ne suis pas en position de l'en +préserver; mais, lorsque l'occasion se présente pour moi de lui assurer +et de lui conserver une noble amitié, je ne veux pas la négliger. Célio +n'a point aspiré à plaire à la duchesse; voilà tout ce que j'avais +à vous dire, signor Salentini, et ce que je puis vous affirmer sur +l'honneur, car Célio n'a point de secrets pour moi, et je l'ai interrogé +sur ce point-là , il n'y a qu'un instant, comme vous entriez ici. + +[Illustration 002.png: C'est une cruauté, Madame. (Page 76.)] + +Chacun sait plus ou moins la figure que tâche de ne pas faire un homme +qui trouve occupée la place qu'il venait pour conquérir. Je fis de +mon mieux pour que mon désappointement ne parût pas.--Bonne Cécilia, +répondis-je, je vous déclare que cela me serait parfaitement égal, et je +permets à Célio d'être aujourd'hui ou de ne jamais être l'amant de la +duchesse, sans que cela change rien à ma sympathie pour lui, à mon +impartialité comme _dilettante_, à mon zèle comme ami. Oui, je serai +son ami de bon coeur, puisqu'il est le vôtre, car vous êtes une des +personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, vous, puisque vous +venez de me livrer sans détour le secret de votre coeur, et je vous en +remercie. + +--Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton de sincérité qui me +pétrifia. Quel secret? + +--Etes-vous donc distraite à ce point que vous m'ayez dit, sans le +savoir, votre amour pour Célio; ou que vous l'ayez déjà oublié? + +La Boccaferri se mit à rire. C'était la première fois que je la voyais +rire, et le rire est aussi un indice à étudier. Sa figure grave et +réservée ne semblait pas faite pour la gaieté, et pourtant cet éclair +d'enjouement l'éclaira d'une beauté que je ne lui connaissais pas. +C'était le rire franc, bref et harmonieusement rhythmé d'une petite +fille épanouie et bonne.--Oui, oui, dit-elle, il faut que je sois bien +distraite pour m'être exprimée comme je l'ai fait sur le compte de +Célio, sans songer que vous alliez prendre le change et me supposer +amoureuse de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pédanterie de ma +part à m'en défendre, lorsque cela doit vous paraître très-naturel et +très-indifférent. + +--Très-naturel... c'est possible... Très-indifférent... c'est possible +encore; mais je vous prie cependant de vous expliquer.--Et je pris le +bras de Cécilia avec une brusquerie involontaire dont je me repentis +tout à coup, car elle me regarda d'un air étonné, comme si je venais de +la préserver d'une brûlure ou d'une araignée. Je me calmai aussitôt et +j'ajoutai:--Je tiens à savoir si je suis assez votre ami pour que vous +m'ayez confié votre secret, ou si je le suis assez peu pour qu'il vous +soit indifférent, à vous, de n'être pas connue de moi. + +[Illustration 003.png: Puis, en voyant de près combien sa beauté était +vraie... (Page 79.)] + +--Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. Si j'avais un tel secret, j'avoue +que je ne vous le confierais pas sans vous connaître et vous éprouver +davantage; mais, n'ayant point de secret, j'aime mieux que vous me +connaissiez telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dévouement +pour Célio, et d'abord je dois vous dire que Célio a deux soeurs et +un jeune frère pour lesquels je me dévouerais encore davantage, parce +qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui des services et de la +sollicitude d'une femme. Oh! oui, si j'avais un sort indépendant, je +voudrais consacrer ma vie à remplacer la Floriani auprès de ses enfants, +car l'être que j'aime de passion et d'enthousiasme, c'est un nom, c'est +une morte, c'est un souvenir sacré, c'est la grande et bonne Lucrezia +Floriani! + +Je pensai, malgré moi, à la duchesse, qui, une heure auparavant, avait +motivé son engouement pour Célio par une ancienne relation d'amitié avec +sa mère. La duchesse avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani +était morte à quarante, absolument retirée du théâtre et du monde depuis +douze ou quatorze ans... Ces deux femmes l'avaient-elles beaucoup +connue? Je ne sais pourquoi cela me paraissait invraisemblable. Je +craignais que le nom de Floriani ne servît mieux à Célio auprès des +femmes qu'auprès du public. + +Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou si Cécilia +alla naturellement au-devant de mes objections, car elle ajouta sans +transition:--Et pourtant je ne l'ai vue, dans toute ma vie, que cinq ou +six fois, et notre plus longue intimité a été de quinze jours, lorsque +j'étais encore une enfant. + +Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je l'observais. Il y +avait comme un embarras douloureux en elle; mais elle reprit bientôt: +«Je souffre un peu de vous dire pourquoi mon coeur a voué un culte à +cette femme, mais je présume que je n'ai rien de neuf à vous apprendre +là -dessus. Mon père... vous savez, est un homme excellent, une âme +ardente, généreuse, une intelligence supérieure... ou plutôt vous ne +savez guère cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il a +toujours vécu dans le désordre, dans l'incurie, dans la misère. Il était +trop aimable pour n'avoir pas beaucoup d'amis; il en faisait tous les +jours, parce qu'il plaisait, mais il n'en conserva jamais aucun, parce +qu'il était incorrigible, et que leurs secours ne pouvaient le guérir +de son imprévoyance et de ses illusions. Lui et moi nous devons de la +reconnaissance à tant de gens, que la liste serait trop longue; mais une +seule personne a droit, de notre part, à une éternelle adoration. Seule +entre tous, seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver +tous les ans... quelquefois plus souvent. Inépuisable en patience, en +tolérance, en compréhension, en largesse, elle ne méprisa jamais mon +père, elle ne l'humilia jamais de sa pitié ni de ses reproches. Jamais +ce mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres: «Ce pauvre homme avait +du mérite; la misère l'a dégradé.» Non! la Floriani disait: «Jacopo +Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de coeur et de +génie!» Et c'était vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait être la +pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia. + +«Pendant vingt ans, c'est-à -dire depuis le jour où elle le rencontra +jusqu'à celui où elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami dont +on ne doute point. Elle était bien sûre, au fond du coeur, que ses +bienfaits ne l'enrichiraient pas; et que chaque dette criante qu'elle +acquittait ferait naître d'autres dettes semblables. Elle continua; elle +ne s'arrêta jamais. Mon père n'avait qu'un mot à lui écrire, l'argent +arrivait à point, et avec l'argent la consolation, le bienfait de l'âme, +quelques lignes si belles, si bonnes! Je les ai tous conservés comme des +reliques, ces précieux billets. Le dernier disait: + +«Courage, mon ami, _cette fois-ci_ la destinée vous sourira, et vos +efforts ne seront pas vains, j'en suis sûre. Embrassez pour moi la +Cécilia, et comptez toujours sur votre vieille amie.» + +«Voyez quelle délicatesse et quelle science de la vie! C'était bien la +centième fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle l'encourageait toujours; +et, grâce à elle, il entreprenait toujours quelque chose. Cela ne durait +point et creusait de nouveaux abîmes; mais, sans cela, il serait mort +sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... Oui, oui, +la Floriani m'a légué son courage.... Sans elle, j'aurais peut-être +moi-même douté de mon père; mais j'ai toujours foi en lui, grâce à elle! +Il est vieux, mais il n'est pas fini. Son intelligence et sa fierté +n'ont rien perdu de leur énergie. Je ne puis le rendre riche comme il le +faudrait à un homme d'une imagination si féconde et si ardente; mais je +puis le préserver de la misère et de l'abattement. Je ne le laisserai +pas tomber; je suis forte!» + +La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu fût +encore contenu par une habitude de dignité calme. + +Elle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait ces trésors +de l'âme que j'avais toujours pressentis en elle. Je pris sa main +très-franchement cette fois, et je la baisai sans arrière-pensée. + +--Vous êtes une noble créature, lui dis-je, je le savais bien, et +je suis fier de l'effort que vous daignez faire pour m'avouer cette +grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent +la honte de leur petitesse. Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas +savoir le bien que vous me faites, à moi qui suis né pour croire et pour +aimer, mais que le monde extérieur contriste et alarme perpétuellement. + +--Mais je n'ai plus rien à vous dire, mon ami. La Floriani n'est plus, +mais elle est toujours vivante dans mon coeur. Son fils aîné commence +la vie et tâte le terrain de la destinée d'un pied hasardeux, téméraire +peut-être. Est-ce à moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux, +imprudent, impuissant même dans les arts, qu'il se trompe mille fois, +qu'il devienne coupable envers lui-même, je veux l'aimer et le servir +comme si j'étais sa mère. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque +rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais faire le +marchepied de sa gloire, puisque c'est dans la gloire qu'il cherche son +bonheur. Vous voyez bien, Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en +tête. J'ai l'esprit et le coeur forcément sérieux, et je n'ai pas de +temps à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction de mes +fantaisies personnelles. + +--Oh! oui, je vous comprends, m'écriai-je, une vie toute d'abnégation et +de dévouement! Si vous êtes au théâtre, ce n'est point pour vous. Vous +n'aimez pas le théâtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au +succès. Vous dédaignez la gloriole; vous travaillez pour les autres. + +--Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c'est encore grâce à la +Floriani que je peux travailler ainsi. Sans elle, je serais restée ce +que j'étais, une pauvre petite ouvrière à la journée, gagnant à peine +un morceau de pain pour empêcher son père de mendier dans les mauvais +jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agréable. +Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, même au théâtre, +les seconds rôles. Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon +mieux. Je n'étais déjà plus jeune, j'avais vingt six ans, et j'avais +déjà beaucoup souffert; mais je n'aspirais point au premier rang, et +cela fit que je parvins rapidement à pouvoir occuper le second. J'avais +l'horreur du théâtre. Mon père y travaillant comme acteur, comme +décorateur, comme souffleur même (il y a rempli tous les emplois, selon +les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure +cette sentine d'impuretés où nulle fille ne peut se préserver de +souillure, à moins d'être une martyre volontaire. J'hésitai longtemps; +je donnais des leçons, je chantais dans les concerts; mais il n'y avait +là rien d'assuré. Je manque d'audace, je n'entends rien à l'intrigue. Ma +clientèle, fort bornée et fort modeste, m'échappait à tout moment. La +Floriani mourut presque subitement. Je sentis que mon père n'avait plus +que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour +ce contact avec le public, qui viole la pureté de l'âme et flétrit le +sanctuaire de la pensée. Je suis actrice depuis trois ans, je le serai +tant qu'il plaira à Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous +mes goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis à +personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il pas son fardeau? J'ai +la force de porter le mien: je fais mon métier en conscience. J'aime +l'art, je mentirais si je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais +j'aurais aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes. +J'étais née pour tenir l'orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter +la prière du soir aux échos profonds et mystérieux d'un cloître. +Qu'importe? ne parlons plus de moi, c'est trop! + +La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main +en souriant. Je me sentis hors de moi. Mon heure était venue: j'aimais! + + + +IV. + +FLÂNERIE. + +Elle s'était levée pour partir; elle ramena son châle sur ses épaules. +Elle était mal mise, affreusement mise, comme une actrice pauvre +et fatiguée, qui s'est débarrassée à la hâte de son costume et qui +s'enveloppe avec joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en +aller à pied par les rues. Elle avait un voile noir très-fané sur la +tête et de gros souliers aux pieds, parce que le temps était à la pluie. +Elle cachait ses jolies mains (je me rappelle ce détail exactement) dans +de vilains gants tricotés. Elle était très pâle, même un peu jaune, +comme j'ai remarqué depuis qu'elle le devenait quand on la forçait à +remuer la cendre qui couvrait le feu de son âme. Probablement elle eût +été moins belle que laide pour tout autre que moi en ce moment-là . + +Eh bien! je la trouvai, pour la première fois de ma vie, la plus belle +femme que j'eusse encore contemplée. Et elle l'était, en effet, j'en +suis certain. Ce mélange de désespoir et de volonté, de dégoût et de +courage, cette abnégation complète dans une nature si énergique, et par +conséquent si capable de goûter la vie avec plénitude, cette flamme +profonde, cette mémoire endolorie, voilées par un sourire de douceur +naïve, la faisaient resplendir à mes yeux d'un éclat singulier. Elle +était devant moi comme la douce lumière d'une petite lampe qu'on +viendrait d'allumer dans une vaste église. D'abord ce n'est qu'une +étincelle dans les ténèbres, et puis la flamme s'alimente, la clarté +s'épure, l'oeil s'habitue et comprend, tous les objets s'illuminent peu +à peu. Chaque détail se révèle sans que l'ensemble perde rien de sa +lucidité transparente et de son austérité mélancolique. Au premier +moment, on n'eût pu marcher sans se heurter dans ce crépuscule, et puis +voilà qu'on peut lire à cette lampe du sanctuaire et que les images du +temple se colorent et flottent devant vous comme des êtres vivants. +La vue augmente à chaque seconde comme un sens nouveau, perfectionné, +satisfait, idéalisé, par ce suave aliment d'une lumière pure, égale et +sereine. + +Cette métaphore, longue à dire, me vint rapide et complète dans la +pensée. Comme un peintre que je suis, je vis le symbole avec les yeux de +l'imagination en même temps que je regardais la femme avec les yeux +du sentiment. Je m'élançai vers elle, je l'entourai de mes bras, en +m'écriant follement: «_Fiat lux!_ aimons-nous, et la lumière sera.» + +Mais elle ne me comprit pas, ou plutôt elle n'entendit pas mes sottes +paroles. Elle écoutait un bruit de voix dans la loge voisine. «Ah! mon +Dieu! me dit-elle, voici mon père qui se querelle avec Célio! allons +vite les distraire. Mon père sort du café. Il est très-animé à cette +heure-ci, et Célio n'est guère disposé à entendre une théorie sur le +néant de la gloire. Venez, mon ami!» + +Elle s'empara de mon bras, et courut à la loge de Célio. Il devait se +passer bien du temps avant que l'occasion de lui dire mon amour se +retrouvât. + +Le vieux Boccaferri était fort débraillé et à moitié ivre, ce qui lui +arrivait toujours quand il ne l'était pas tout à fait. Célio, tout en +se lavant la figure avec de la pâte de concombre, frappait du pied avec +fureur. + +--Oui, disait Boccaferri, je te le répéterai quand même tu devrais +m'étrangler. C'est ta faute; tu as été _mauvais, archimauvais_! Je te +savais bien _mauvais_, mais je ne te croyais pas encore capable d'être +aussi _mauvais_ que tu l'as été ce soir! + +--Est-ce que je ne le sais pas que j'ai été _mauvais, mauvais_ ivrogne +que vous êtes? s'écria Célio en roulant sa serviette convulsivement pour +la lancer à la figure du vieillard; mais, en voyant paraître Cécilia, +il atténua ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber à nos +pieds.--Cécilia, reprit-il, délivre-moi de ton fléau de père; ce vieux +fou m'apporte le coup de pied de l'âne. Qu'il me laisse tranquille, ou +je le jette par la fenêtre! + +Cette violence de Célio sentait si fort le cabotin, que j'en fus +révolté; mais la paisible Cécilia n'en parut ni surprise ni émue. +Comme une salamandre habituée à traverser le feu, comme un nautonier +familiarisé avec la tempête, elle se glissa entre les deux antagonistes, +prit leurs mains et les força à se joindre en disant:--Et pourtant vous +vous aimez! si mon père est fou ce soir, c'est de chagrin; si Célio est +méchant, c'est qu'il est malheureux, mais il sait bien que c'est son +malheur qui fait déraisonner son vieil ami. + +Boccaferri se jeta au cou de Célio, et, le pressant dans ses bras: «Le +ciel m'est témoin, s'écria-t-il, que je t'aime presque autant que ma +propre fille!» Et il se mit à pleurer. Ces larmes venaient à la fois du +coeur et de la bouteille. Célio haussa les épaules tout en l'embrassant. + +--C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mère, tes soeurs, ton +jeune frère... je voudrais vous placer dans le ciel, avec une auréole, +une couronne d'éclairs au front, comme des dieux!... Et voilà que tu +fais un _fiasco orribile_ pour ne m'avoir pas consulté! + +Il déraisonna pendant quelques minutes, puis ses idées s'éclaircirent +en parlant. Il dit d'excellentes choses sur l'amour de l'art, sur la +personnalité mal entendue qui nuit à celle du talent. Il appelait +cela la _personnalité de la personne_. Il s'exprima d'abord en termes +heurtés, bizarres, obscurs; mais, à mesure qu'il parlait, l'ivresse se +dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il trouvait même des +formes agréables pour faire accepter sa critique au récalcitrant Célio. +Il lui dit à peu près les mêmes choses, quant au fond, que j'avais dites +à la duchesse; mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il pensait +comme moi, ou plutôt que je pensais comme lui, et qu'il résumait devant +moi ma propre pensée. Je n'avais jamais voulu faire attention aux +paroles de ce vieillard, dont le désordre me répugnait. Je m'aperçus ce +soir-là qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une grande science +de la philosophie de l'art, et que, par moments il trouvait des mots +qu'un homme de génie n'eût pas désavoués. + +Célio l'écoutait l'oreille basse, se défendant mal, et montrant, avec la +naïveté généreuse qui lui était propre, qu'il était convaincu en dépit +de lui-même. L'heure s'écoulait, on éteignait jusque dans les couloirs, +et les portes du théâtre allaient se fermer. Boccaferri était partout +chez lui. Avec cette admirable insouciance qui est une grâce d'état pour +les débauchés, il eût couché sur les planches ou bavardé jusqu'au jour +sans s'aviser de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. +Cécilia le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu dans la +rue, et je me trouvai seul avec Célio, qui, se sentant trop agité pour +dormir, voulut me reconduire jusqu'à mon domicile. + +--Quand je pense, me disait-il, que je suis invité à souper ce soir dans +dix maisons, et qu'à l'heure qu'il est, toutes mes connaissances sont +censées me chercher pour me consoler! Mais personne ne s'impatiente +après moi, personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un ami qui +m'ait bien cherché, car j'étais dans la loge de Cécilia, et, en ne me +trouvant pas dans la mienne, on n'essayait pas de savoir si j'étais +de l'autre côté de la cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai +entendu des mots qui devront me faire réfléchir. «Il est déjà parti! +Il est donc désespéré!--Pauvre diable!--Ma foi! je m'en vais.--Je lui +laisse ma carte.--J'aime autant l'avoir manqué ce soir, etc.» C'est +ainsi que mes bons et fidèles amis se parlaient l'un à l'autre. Et je +me tenais coi, enchanté de les entendre partir. Et votre duchesse! qui +devait m'envoyer prendre par son sigisbée avec sa voiture? Je n'ai pas +eu la peine de refuser son thé. _Vous en tenez_ pour cette duchesse, +vous? Vous avez grand tort; c'est une dévergondée. Attendez d'avoir un +_fiasco_ dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au reste, +celle-là ne m'a pas trompé. Dès le premier jour, j'ai vu qu'elle faisait +passer son monde sous la toise, et que, pour avoir les grandes entrées +chez elle, il fallait avoir son brevet de _grand homme_ à la main. + +--Je ne sais, répondis-je, si c'est le dépit ou l'habitude qui vous rend +cynique, Célio; mais vous l'êtes, et c'est une tache en vous. A quoi bon +un langage si acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de dévergondée une +femme dont j'aurais à me plaindre. Or, comme je n'ai pas ce droit-là , et +que je ne suis pas amoureux de la duchesse le moins du monde, je vous +prie d'en parler froidement et poliment devant moi; vous me ferez +plaisir, et je vous estimerai davantage. + +--Écoutez, Salentini, reprit vivement Célio, vous êtes prudent, et vous +louvoyez à travers le monde comme tant d'autres. Je ne crois pas que +vous ayez raison; du moins ce n'est pas mon système. Il faut être franc +pour être fort, et moi, je veux exercer ma force à tout prix. Si vous +n'êtes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous ne l'avez pas voulu, +car, pour mon compte, je sais que je l'aurais été, si cela eût été +de mon goût. Je sais ce qu'elle m'a dit de vous au premier mot de +galanterie que je lui ai adressé (et je le faisais par manière +d'amusement, par curiosité pure, je vous l'atteste): je regardais une +jolie esquisse que vous avez faite d'après elle et qu'elle a mise, +richement encadrée, dans son boudoir. Je trouvais le portrait flatté, et +je le lui disais, sans qu'elle s'en doutât, en insinuant que cette +noble interprétation de sa beauté ne pouvait avoir été trouvée que par +l'amour. «Parlez plus bas, me répondit-elle d'un air de mystère. J'ai +bien du mal à tenir cet homme-là en bride.» On sonna au même instant. +«Ah! mon Dieu! dit-elle, c'est peut-être lui qui force ma porte; +sortons d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, à la veille de +débuter.--Oui, oui, répondis-je ironiquement; vous êtes si bonne pour +moi, que vous le rendriez heureux rien que pour me préserver de sa +haine.» Elle crut que c'était une déclaration, et, m'arrêtant sur le +seuil de son boudoir: «Que dites-vous là ? s'écria-t-elle; si vous ne +craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui qu'il me +cause. Qu'il vienne, qu'il se fâche, restons!» C'était charmant, +n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais je ne restai point. J'attendais +cette belle dame à l'épreuve de mon succès ou de ma chute. Si vous +voulez venir avec moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous? + +--Non, Célio; ce n'est pas avec les femmes que je veux faire de la +force; les coquettes surtout n'en valent pas la peine. L'ironie du dépit +les flatte plus qu'elle ne les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il +y a, c'est la plus grande sérénité d'âme dans ma conduite avec celle-ci +désormais. + +--Allons, vous êtes meilleur que moi. Il est vrai que vous n'avez pas +été _chuté_ ce soir, ce qui est fort malsain, je vous jure, et crispe +les nerfs horriblement; mais il me semble que vous êtes un calmant +pour moi. Ne trouvez pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est +souvent un esprit qui nous domine, et il se peut que le calme soit la +plus grande des forces de la nature. + +--C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est l'orage qui +dérange et bouleverse. + +--Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour tout, et chaque chose +a son usage. Peut-être que l'union de deux natures aussi opposées que la +vôtre et la mienne ferait une force complète. Je veux devenir votre ami, +je sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis égoïste et +que je ne commence rien sans me demander ce qui m'en reviendra; mais +c'est dans l'ordre intellectuel et moral que je cherche mes profits. +Dans les choses matérielles, je suis presque aussi prodigue et +insouciant que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des hommes, +si le genre humain n'était pas la dernière des races. Tenez, il a +raison, ce Boccaferri, et j'avais tort de ne pas vouloir supporter son +insolence tout à l'heure. Il m'a dit la vérité. J'ai perdu la partie +parce que j'étais au-dessous de moi-même. Là -dessus, j'étais d'accord +avec lui; mais j'ai été au-dessous de mon propre talent et j'ai manqué +d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait fausse route. Un talent sain +et dispos est toujours prêt pour l'inspiration. Le mien est malade, +et il faut que je le remette au régime. Voilà pourquoi je suivrai son +conseil et n'écouterai pas celui que votre politesse me donnait. Je ne +tenterai pas une seconde épreuve avant de m'être retrempé. Il faut que +je sois à l'abri de ces défaillances soudaines, et pour cela je dois +envisager autrement la philosophie de mon art. Il faut que je revienne +aux leçons de ma mère, que je n'ai pas voulu suivre, mais que je garde +écrites en caractères sacrés dans mon souvenir. Ce soir, le vieux +Boccaferri a parlé comme elle, et la paisible Cécilia... cette froide +artiste qui n'a jamais ni blâme ni éloge pour ce qui l'entoure, oui, +oui, la _vieille_ Cécilia a glissé, comme point d'orgue aux théories de +son père, deux ou trois mots qui m'ont fait une grande impression, bien +que je n'aie pas eu l'air de les entendre. + +--Pourquoi l'appelez-vous la _vieille_ Cécilia, mon cher Célio? Elle n'a +que bien peu d'années de plus que vous et moi. + +--Oh! c'est une manière de dire, une habitude d'enfance, un terme +d'amitié, si vous voulez. Je l'appelle _mon vieux fer_. C'est un +sobriquet tiré de son nom, et qui ne la fâche pas. Elle a toujours été +en avant de son âge, triste, raisonnable et prudente. Quand j'étais +enfant, j'ai joué quelquefois avec elle dans les grands corridors des +vieux palais; elle me cédait toujours, ce qui me la faisait croire aussi +vieille que ma bonne, quoiqu'elle fût alors une jolie fille. Nous ne +nous sommes bien connus et rencontrés souvent que depuis la mort de ma +mère, c'est-à -dire depuis qu'elle est au théâtre et que je suis sorti du +nid où j'ai été couvé si longtemps et avec tant d'amour. J'ai déjà +pas mal couru le monde depuis deux ans. J'étais arriéré en fait +d'expérience; j'étais avide d'en acquérir, et je me suis dénoué vite. Le +furieux besoin que j'avais de vivre par moi-même m'a étourdi d'abord +sur ma douleur, car j'avais une mère telle qu'aucun homme n'en a eu une +semblable. Elle me portait encore dans son coeur, dans son esprit, dans +ses bras, sans s'apercevoir que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne +m'en apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; mais elle +partie pour le ciel, j'ai voulu courir, bâtir, posséder sur la terre. +Déjà je suis fatigué, et j'ai encore les mains vides. C'est maintenant +que je sens réellement que ma mère me manque; c'est maintenant que je +la pleure, que je crie après elle dans la solitude de mes pensées... Eh +bien! dans cette solitude effrayante toujours, navrante parfois pour un +homme habitué à l'amour exclusif et passionné d'une mère, il y a un être +qui me fait encore un peu de bien et auprès duquel je respire de toute +la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. Voyez-vous, Salentini, +je vais vous dire une chose qui vous étonnera; mais pesez-la, et vous +la comprendrez: je n'aime pas les femmes, je les déteste, et je suis +affreusement méchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri, +parce que, seule, elle ressemble par certains côtés à ma mère, à +la femme qui est cause de mon aversion pour toutes les autres; +comprenez-vous cela? + +--Parfaitement, Célio. Votre mère ne vivait que pour vous, et vous +vous étiez habitué à la société d'une femme qui vous aimait plus +qu'elle-même... Ah! vous ne savez pas à qui vous parlez, Célio, et +quelles souffrances tout opposées ce nom de mère réveille dans mon +coeur! Plus mon enfance a différé de la vôtre, mieux je vous comprends, +ô enfant gâté, insolent et beau comme le bonheur! Aussi tant qu'a duré +votre virginale inexpérience, vous avez cru que la femme était l'idéal +du dévouement, que l'amour de la femme était le bien suprême pour +l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'à nous servir, à nous adorer, +à nous garantir, à écarter de nous le danger, le mal, la peine, le +souci, et jusqu'à l'ennui, n'est-ce pas? + +--Oui, oui, c'est cela, s'écria Célio en s'arrêtant et en regardant +le ciel. L'amour d'une femme, c'était, dans mon attente, la lumière +splendide et palpitante d'une étoile qui ne défaille et ne pâlit jamais. +Ma mère m'aimait comme un astre verse le feu qui féconde. Auprès d'elle, +j'étais une plante vivace, une fleur aussi pure que la rosée dont elle +me nourrissait. Je n'avais pas une mauvaise pensée, pas un doute, pas +un désir. Je ne me donnais pas la peine de vivre par moi-même dans les +moments où la vie eût pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; elle +mourait, rongée par un chagrin secret, et moi, misérable, je ne le +voyais pas. Si je l'interrogeais à cet égard, je me laissais rassurer +par ses réponses; je croyais à son divin sourire..... Je la tenais un +matin inanimée dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant +évanouie... Elle était morte, morte! et j'embrassais son cadavre... + +Célio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions en ce +moment-là . Un cri de désespoir et de terreur s'échappa de sa poitrine, +comme si une apparition eût passé devant lui. Je vis bien que ce pauvre +enfant ne savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir réveillé et +envenimé par son récent désastre ne devînt trop violent pour ses nerfs; +je le pris par le bras, je l'emmenai. + +--Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses idées, comment +et pourquoi je suis égoïste; je ne pouvais pas être autrement, et vous +comprenez aussi pourquoi je suis devenu haineux et colère aussitôt qu'en +cherchant l'amour et l'amitié dans le commerce de mes semblables, je me +suis heurté et brisé contre des égoïsmes pareils au mien. Les femmes +que j'ai rencontrées (et je commence à croire que toutes sont ainsi) +n'aiment qu'elles-mêmes, ou, si elles nous aiment un peu, c'est par +rapport à elles, à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs +appétits de vanité ou de libertinage. Que nous ne leur soyons plus bons +à rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure, et vous +voudriez que j'eusse du respect pour ces créatures ambitieuses ou +sensuelles, qui remarquent que je suis beau et que je pourrais bien +avoir de l'avenir! Oh! ma mère m'eût aimé bossu et idiot! mais les +autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, et vous verrez! + +--Mon cher Célio, vous avez raison en général; mais, en faveur des +exceptions possibles, vous ne devriez pas tant vous hâter de tout +maudire. Moi qui n'ai jamais été gâté, et qui n'ai encore été aimé de +personne, j'espère encore, j'attends toujours. + +--Vous n'avez jamais été aimé de personne?... Vous n'avez pas eu de +mère?... ou la vôtre ne valait pas mieux que vos maîtresses? Pauvre +garçon! En ce cas, vous avez toujours été seul avec vous-même, et il +n'y a point de plus terrible tête-à -tête. Ah! je voudrais être aimant, +Salentini, je vous aimerais, car ce doit être un grand bonheur que de +pouvoir faire le bonheur d'un autre! + +--Étrange coeur que vous êtes, Célio! Je ne vous comprends pas encore; +mais je veux vous connaître, car il me semble qu'en dépit de vos +contradictions et de votre inconséquence, en dépit de votre prétention +à la haine, à l'égoïsme, à la dureté, il y a en vous quelque chose de +l'âme qui vous a versé ses trésors. + +--Quelque chose de ma mère? je ne le crois pas. Elle était si humble +dans sa grandeur, cette âme incomparable, qu'elle craignait toujours +de détruire mon individualité en y substituant la sienne. Elle me +développait dans le sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que +je suis, sans se douter que je puisse être mauvais. Ah! c'est là aimer, +et ce n'est pas ainsi que nos maîtresses nous aiment, convenez-en. + +--Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur et la beauté +du dévouement dans l'amour, vous ne le sentiez pas vivre ou germer dans +votre propre sein? + +--Et vous, Salentini, répondit-il en m'arrêtant avec vivacité, que +portez-vous ou que couvez-vous dans votre âme? Est-ce le dévouement aux +autres? non, c'est le dévouement à vous-même, car vous êtes artiste. +Soyez sincère, je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores +vulgairement appelés _blagues_ de sentiment. + +--Vous me faites trembler, Célio, lui dis-je, et, en me pénétrant d'un +examen si froid, vous me feriez douter de moi-même. Laissez-moi jusqu'à +demain pour vous répondre, car me voici à ma porte, et je crains que +vous ne soyez fatigué. Où demeurez-vous, et à quelle heure secouez-vous +les pavots du sommeil? + +--Le sommeil! encore une _blague!_ répondit-il; je suis toujours +éveillé. Venez me demander à déjeuner aussitôt que vous voudrez. Voilà +ma carte. + +Il ralluma son cigare au mien, et s'éloigna. + + + +V. + +DÉPIT. + +J'étais fatigué, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai les heures +sans réussir à résumer les émotions de ma soirée et à conclure avec +moi-même. Il n'y avait qu'une chose certaine pour moi, c'est que je +n'aimais plus la duchesse, et que j'avais failli faire une lourde école +en m'attachant à elle; mais une âme blessée cherche vite une autre +blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, et j'éprouvais +un besoin d'aimer qui me donnait la fièvre. Pour la première fois, +je n'étais plus le maître absolu de ma volonté; j'étais impatient du +lendemain. Depuis douze heures, j'étais entré dans une nouvelle phase de +ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me crus malade. + +Je ne l'avais jamais été, ma santé avait fait ma force; je m'étais +développé dans un équilibre inappréciable. J'eus peur en me sentant le +pouls légèrement agité. Je sautai à bas de mon lit; je me regardai dans +une glace, et je me mis à rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un +crayon, je jetai sur un bout de papier les idées qui me vinrent. Je fis +une composition qui me plut, quoique ce fût une mauvaise composition. +C'était un homme assis entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange +était distrait et comme pris de sollicitude pour un passant auquel le +mauvais ange faisait des agaceries dans le même moment. Entre ces deux +anges, le personnage principal délaissé, et ne comptant ni sur l'un ni +sur l'autre, regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour lui +la nature. Cette allégorie n'avait pas le sens commun, mais elle avait +une signification pour moi seul. Je me crus vainqueur de mon angoisse; +je me recouchai, je m'assoupis, j'eus le cauchemar: je rêvai que +j'égorgeais Célio. + +Je quittai mon lit décidément, je m'habillai aux premières lueurs de +l'aube; j'allai faire un tour de promenade sur les remparts, et, quand +le soleil fut levé, je gagnai le logis de Célio. + +Célio ne s'était pas couché, je le trouvai écrivant des lettres.--Vous +n'avez pas dormi, me dit-il, et vous êtes fatigué pour avoir essayé de +dormir? J'ai fait mieux que vous; j'ai passé la nuit dehors. Quand on +est excité, il faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus +vite. + +--Fi! Célio, dis-je en riant, vous me scandalisez. + +--Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passé la nuit sagement à +causer et à écrire avec la plus honnête des femmes. + +--Qui? mademoiselle Boccaferri? + +--Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il serait trop tard, +elle est partie. + +--Partie! + +--Ah! vous pâlissez? Tiens, tiens! je ne m'étais pas aperçu de cela; il +est vrai que j'étais tout plongé en moi-même hier soir. Mais écoutez: en +vous quittant cette nuit, j'étais de fort mauvaise humeur contre vous. +J'aurais causé encore deux heures avec plaisir, et vous me disiez +d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous aviez assez de moi. +Résolu à causer jusqu'au grand jour, n'importe avec qui, j'allai droit +chez le vieux Boccaferri. Je sais qu'il ne dort jamais de manière, même +quand il a bu, à ne pas s'éveiller tout d'un coup le plus honnêtement +du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumière à sa fenêtre, je +frappe, je le trouve debout causant avec sa fille. Ils accourent à +moi, m'embrassent et me montrent une lettre qui était arrivée chez +eux pendant la soirée et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que +contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le saurez plus +tard; c'est un secret important pour eux, et j'ai donné ma parole de +n'en parler à qui que ce soit. Je les ai aidés à faire leurs paquets; je +me suis chargé d'arranger ici leurs affaires avec le théâtre; j'ai causé +des miennes avec Cécilia, pendant que le vieux allait chercher une +voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai vus monter et sortir de +la ville. A présent me voilà réglant leurs comptes, en attendant que +j'aille à la direction théâtrale pour dégager la Cécilia de toutes +poursuites. Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellée; mais +je vous prie de remarquer que je suis fort actif et fort joyeux ce +matin, que je ne songe pas à ménager la fraîcheur de ma voix, enfin +que je fais du dévouement pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple +épicier. Que cela ne vous émerveille pas trop! je suis _obligeant_, +parce que je suis actif, et qu'au lieu de me coûter, cela m'occupe et +m'amuse, voilà tout. + +--Vous ne pouvez même pas me dire vers quelle contrée ils se dirigent! + +--Pas même cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? Prenez-vous-en à la +Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception en votre faveur au silence +qu'elle m'imposait, tant les femmes sont ingrates et perverses! + +--J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en faveur de +mademoiselle Boccaferri dans vos anathèmes contre son sexe? + +--Parlons-nous sérieusement? Oui, certes, elle est une exception, et je +le proclame. C'est une femme honnête; mais pourquoi? Parce qu'elle n'est +point belle. + +--Vous êtes bien persuadé qu'elle n'est pas belle? repris-je avec feu; +vous parlez comme un comédien, mais non comme un artiste. Moi, je suis +peintre, je m'y connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que +la duchesse de X..., qui a tant de réputation, et que la prima donna +actuelle, dont on fait tant de bruit. + +Je m'attendais à des plaisanteries ou à des négations de la part de +Célio. Il ne me répondit rien, changea de vêtements, et m'emmena +déjeuner. Chemin faisant, il me dit brusquement:--Vous avez parfaitement +raison, elle est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement j'avais +la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais être le seul à m'en +apercevoir. + +--Vous parlez comme un possesseur, Célio, comme un amant. + +--Moi! s'écria-t-il en tournant son visage vers le mien avec assurance, +je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été, et je ne le serai jamais! + +--D'où vient que vous ne désirez pas l'être? + +--De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, de ce qu'elle a été +la protégée de ma mère qui l'estimait, de ce qu'elle est, après moi (et +peut-être autant que moi), le coeur qui a le mieux compris, le mieux +aimé, le mieux pleuré ma mère. Oh! ma _vieille_ Cécilia, jamais! c'est +une tête sacrée, et c'est la seule tête portant un bonnet sur laquelle +je ne voudrais pas mettre le pied. + +--Toujours étrange et inconséquent, Célio!... Vous reconnaissez qu'elle +est respectable et adorable, et vous méprisez tant votre propre amour, +que vous l'en préservez comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que +flétrir et dégrader ce que votre souffle atteint! Quel homme ou quel +diable êtes-vous? Mais, permettez-moi de vous le dire et d'employer +un des mots crus que vous aimez, ceci me paraît de la _blague_, une +prétention au _méphistophélisme_, que votre âge et votre expérience ne +peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. Vous voulez +m'étonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; mais, tout +bonnement, vous êtes un honnête jeune homme, un peu libertin, un peu +taquin, un peu fanfaron... pas assez pourtant pour ne pas comprendre +qu'il faut épouser une honnête fille quand on l'a séduite; et comme vous +êtes trop jeune ou trop ambitieux pour vous décider si tôt à un mariage +si modeste, vous ne voulez pas faire la cour à mademoiselle Boccaferri. + +--Plût au ciel que je fusse ainsi! dit Célio sans montrer d'humeur et +sans regimber; je ne serais pas malheureux, et je le suis pourtant! Ce +que je souffre est atroce... Ah! si j'étais honnête et bon, je serais +naïf, j'épouserais demain la Boccaferri, et j'aurais une existence +calme, rangée, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-être pas +un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui connaît l'avenir? Je ne +puis m'expliquer là -dessus; mais sachez que, quand même la Cécilia +serait une riche héritière, parée d'un grand nom, je ne voudrais pas +devenir amoureux d'elle. Écoutez, Salentini, une grande vérité, bien +niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises femmes nous tue; l'amour +des femmes grandes et bonnes les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui +nous aime peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mère est +morte de cela, à quarante ans, après dix années de silence et d'agonie. + +--C'est donc vrai? je l'avais entendu dire. + +--Celui qui l'a tuée vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener à se battre +avec moi. Je l'ai insulté atrocement, et lui qui n'est point un lâche, +tant s'en faut, il a tout supporté plutôt que de lever la main contre +le fils de la Floriani... Aussi je vis comme un réprouvé, avec une +vengeance inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage +d'assassiner l'assassin de ma mère! Tenez, vous voyez en moi un nouvel +Hamlet, qui ne pose pas la douleur et la folie, mais qui se consume dans +le remords, dans la haine et dans la colère. Et pourtant, vous l'avez +dit, je suis bon: tous les égoïstes sont faciles à vivre, tolérants et +doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai point la pâle +Ophélia; qu'elle aille dans un cloître plutôt! je suis trop malheureux +pour aimer. Je n'en ai plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se +complique en moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux, +personnel; l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire qu'une +vengeance. Mon ennemi avait prédit que je ne serais rien, parce que ma +mère m'avait trop gâté. Je veux l'écraser d'un éclatant démenti à la +face du monde. Quant à la Boccaferri, je ne veux pas être pour elle ce +que cet homme maudit a été pour ma mère, et je le serais! Voyez-vous, +il y a une fatalité! Les orages et les malheurs qui nous frappent dans +notre enfance s'attachent à nous comme des furies, et, plus nous tâchons +de nous en préserver, plus nous sommes entraînés, par je ne sais quel +funeste instinct d'imitation, à les reproduire plus tard: le crime est +contagieux. L'injustice et la folie, que j'ai détestées chez l'amant de +ma mère, je les sens s'éveiller en moi dès que je commence à aimer une +femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'étais pas la victime, je +serais le bourreau. + +--Donc vous avez peur aussi, quelquefois et à votre insu, d'être la +victime? Donc vous êtes capable d'aimer? + +--Peut-être; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mère, dans quel abîme +nous précipite le dévouement, et je ne veux pas tomber dans cet abîme. + +--Et vous ne croyez pas que l'amour puisse être soumis à d'autres lois +qu'à cette diabolique alternative du dévouement méconnu et immolé, ou de +la tyrannie délirante et homicide? + +--Non! + +--Pauvre Célio, je vous plains, et je vois que vous êtes un homme faible +et passionné. Je vous connais enfin: vous êtes destiné, en effet, à être +victime ou bourreau; mais vous ne faites là le procès qu'à vous-même, et +le genre humain n'est pas forcément votre complice. + +--Ah! vous me méprisez, parce que vous avez meilleure opinion de +vous-même? s'écria Célio avec amertume; eh bien, attendons. Si vous êtes +sincère, nous philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons plus. +Jusque-là , que voulez-vous faire? La cour à ma vieille Boccaferri? En +ce cas, prenez garde! je veille à sa défense comme un jeune chien déjà +méfiant et hargneux. Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la +respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer d'elle, +même dans le secret de leurs pensées. + +Je fus frappé de l'âpreté de ces dernières paroles de Célio et de +l'accent de haine et de dépit qui les accompagna.--Célio, lui dis-je, +vous serez jaloux de la Boccaferri, vous l'êtes déjà ; convenez que nous +sommes rivaux! Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites +que la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit que vous +n'étiez pas son amant et que vous ne vouliez pas l'être; mais descendez +dans le plus profond de votre coeur, et voyez si vous êtes bien sûr de +l'avenir; puis vous me direz si je vais sur vos brisées, et si nous +sommes dès aujourd'hui amis ou ennemis. + +--Ce que vous me demandez là est délicat, répondit-il; mais ma réponse +ne se fera pas attendre. Je ne mens jamais aux autres ni à moi-même. Je +ne serai jamais jaloux de la Cécilia, parce que je n'en serai jamais +amoureux... à moins que pourtant elle ne devienne amoureuse de moi, ce +qui est aussi vraisemblable que de voir la duchesse devenir sincère et +le vieux Boccaferri devenir sobre. + +--Et pourquoi donc, Célio? Si, par malheur pour moi, la Cécilia vous +voyait et vous entendait en cet instant, elle pourrait bien être émue, +tremblante, indécise... + +--Si je la voyais indécise, émue et tremblante, je fuirais, je vous en +donne ma parole d'honneur, monsieur Salentini! Je sais trop ce que c'est +que de profiter d'un moment d'émotion et de prendre les femmes par +surprise. Ce n'est pas ainsi que je voudrais être aimé d'une femme comme +la Boccaferri; je n'y trouverais aucun plaisir et aucune gloire, parce +qu'elle est sincère et honnête, parce qu'elle ne me cacherait pas sa +honte et ses larmes, parce qu'au lieu de volupté je ne lui donnerais et +ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. Oh! non, ce n'est +pas ainsi que je voudrais posséder une femme pure! Et, comme je ne +cherche que l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'à celles qui ne +veulent rien de plus. Êtes-vous content? + +--Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri ne vous aime pas +profondément, et que l'amitié qu'elle proclame pour vous ne soit pas un +amour qu'elle se cache encore à elle-même. S'il en était ainsi, si un +jour ou l'autre vous veniez à le découvrir, vous me la disputeriez, +n'est-ce pas? + +--Oui, certes, Monsieur, répondit Célio sans hésiter, et, puisque +vous l'aimez, vous devez comprendre que son amour ne soit pas +chose indifférente... Mais alors, mon ami, ajouta-t-il saisi d'un +attendrissement douloureux qui se peignit sur son visage expressif et +sincère, je vous demanderais en grâce de vous battre avec moi. J'aurais +la chance d'être tué, parce que je me bats mal. Je suis passé maître +à la salle d'armes: en présence d'un adversaire réel, je suis ému, la +colère me transporte, et j'ai toujours été blessé. Ma mort sauverait la +Cécilia de mon amour. Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais +là .* A présent, déjeunons, rions et soyons amis, car je suis bien sûr +qu'elle me regarde comme un enfant; je ne vois en elle qu'une vieille +amie, et, si cela continue, je ne vous porterai pas ombrage... Mais vous +l'épouseriez, n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et +je vous tuerais, comptez-y. + +--A la bonne heure, répondis-je. Ce que vous me dites là me prouve qui +elle est, et ce respect pour la vertu dans la bouche d'un soi-disant +libertin me pousse au mariage les yeux fermés. + +Nous nous serrâmes la main, et notre repas fut fort enjoué. J'étais +plein d'espoir et de confiance, je ne sais pourquoi, car mademoiselle +Boccaferri était partie. Je ne savais plus quand ni où je la +retrouverais, et elle ne m'avait pas accordé seulement un regard qui pût +me faire croire à son amour pour moi. Étais-je en proie à un accès +de fatuité? Non, j'aimais. Mon entretien avec Célio venait de rendre +évident pour moi ce mérite que j'avais deviné la veille. L'amour élargit +la poitrine et parfume l'air qui y pénètre: c'était mon premier amour +véritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se colorait à mes +yeux d'une lumière plus vive et plus pure. + +--Savez-vous un rêve que je faisais ces jours-ci, me dit Célio, et +qui me revient plus sérieux après mon _fiasco_? C'est d'aller passer +quelques semaines, quelques mois peut-être, dans un coin tranquille et +ignoré, avec le vieux fou Boccaferri et sa très-raisonnable fille. A eux +deux ils possèdent le secret de l'art: chacun en représente une face. +Le père est particulièrement inventif et spontané, la fille éminemment +consciencieuse et savante, car c'est une grande musicienne que la +Cécilia; le public ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez +probablement rien non plus. Eh bien, elle est peut-être la dernière +grande musicienne que possédera l'Italie. Elle comprend encore les +maîtres qu'aucun nouveau chanteur en renom ne comprend plus. Qu'elle +chante dans un ensemble, avec sa voix qu'on entend à peine, tout le +monde marche sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine +toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la force du +poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le dit pas. Quels sont les +favoris du public qui voudraient avouer la supériorité d'un talent +qu'on n'applaudit jamais? Mais allez ce soir au théâtre, et vous verrez +comment marchera l'opéra; on s'apercevra _un peu_ de la lacune creusée +par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai qu'on ne dira pas à quoi +tient ce manque d'ensemble et d'âme collective. Ce sera l'enrouement +de celui-ci, la distraction de celui-là ; les voix s'en prendront à +l'orchestre, et réciproquement. Mais moi, qui serai spectateur ce soir, +je rirai de la déroute générale, et je me dirai: Sot public, vous aviez +un trésor, et vous ne l'avez jamais compris! Il vous faut des roulades, +on vous en donne _en veux-tu? en voilà _, et vous n'êtes pas content! +Tâchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, moi, j'observe +et je me repose. + +--Vous ne m'apprenez rien, Célio; précisément hier soir je rompais +une lance contre la duchesse de... pour le talent élevé et profond de +mademoiselle Boccaferri. + +--Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, reprit Célio en haussant +les épaules. Elle n'est pas plus artiste que _ma botte_! Et il faut être +extrêmement fort pour reconnaître des qualités enfouies sous un _fiasco_ +perpétuel, car c'est là le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle dise +comme un maître les parties les plus insignifiantes de son rôle, +quatre ou cinq vrais dilettanti épars dans les profondeurs de la salle +souriront d'un plaisir mystérieux et tranquille. Quelques demi-musiciens +diront: «Quelle belle musique! comme c'est écrit» sans reconnaître +qu'ils ne se fussent pas aperçus de cette perfection dans le détail +d'une belle chose si la _seconda donna_ n'était pas une grande artiste. +Ainsi va le monde, Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche +le succès de toute la puissance de ma volonté, mais c'est pour me venger +du public que je hais, c'est pour le mépriser davantage. Je me suis +trompé sur les moyens, mais je réussirai à les trouver, en profitant +du vieux Boccaferri, de sa fille, et de moi-même par-dessus tout. +Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne comme véritable +artiste; ce sera l'affaire de peu de temps; chaque année, pour moi, +représente dix ans de la vie du vulgaire; je suis actif et entêté. Quand +j'aurai acquis ce qui me manque pour moi-même, je saurai parfaitement ce +qui manque au public pour comprendre le vrai mérite. Je parviendrai à +être infiniment plus mauvais que je ne l'ai été hier devant lui, et par +conséquent à lui plaire infiniment. Voilà ma théorie. Comprenez-vous! + +--Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne cherchez pas le +beau et le vrai pour l'enseigner au public, en supposant que vous lui +plaisiez dans le faux, vous ne posséderez jamais le vrai. On ne dédouble +jamais son être à ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en +reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous avez fait fausse +route, et vous allez vous perdre entièrement. + +--Et voyez pourtant l'exemple de la Cécilia! s'écria Célio fort animé; +ne possède-t-elle pas le vrai en elle, ne s'opiniâtre-t-elle pas à ne +donner au public que du vrai, et n'est-elle pas méconnue et ignorée? Et +il ne faut pas dire qu'elle est incomplète et qu'elle manque de force et +de feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai entendu la +Boccaferri chanter et déclamer seule entre quatre murs et ne sachant +pas que j'étais là pour l'écouter. Elle embrasait l'atmosphère de sa +passion, elle avait des accents à faire vibrer et tressaillir une foule +comme un seul homme. Cependant elle ne méprise pas le public, elle se +borne à ne pas l'aimer. Elle chante bien devant lui, pour son propre +compte, sans colère, sans passion, sans audace. Le public reste sourd et +froid; il veut, avant tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire, +et moi, je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui donnerai +de mon feu et de ma science que le rebut, encore trop bon pour lui. + +Je ne pus calmer Célio. Il prenait beaucoup de café en jurant contre la +platitude du café viennois. Il cherchait à s'exciter de plus en plus. +La rage de sa défaite lui revenait plus amère. Je lui rappelai qu'il +fallait aller au théâtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le +soir chez moi. + + + +VI. + +LA DUCHESSE. + +A l'heure convenue, j'attendais Célio, mais je ne reçus qu'un billet +ainsi conçu: + +«Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers pour que vous +ayez à terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le +théâtre. Rien n'est plus simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe +et de prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement était à la +veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une amende ordinaire pour +deux représentations auxquelles elle fait défaut. Elle trouve ailleurs +un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai +parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de +plus l'air du pays et les compliments de condoléance: je me fâcherais, +je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus +loin. En avant, en Avant! + +«Vous aurez bientôt de mes nouvelles et _d'autres_ qui vous intéressent +davantage. + +«A vous de coeur, + +«CÉLIO FLORIANI.» + +[Illustration 004.png: Tu as été mauvais, archimauvais! (Page 83.)] + +Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à mon adresse: +_Adorno Salentini, place... n°..._ Rien n'y manquait. + +Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude, en proie à de +noirs soupçons, consterné d'avoir perdu la trace de Cécilia et de celui +qui pouvait me la disputer ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué. +Des jours, des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de Célio +ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à leur brusque +départ, puisqu'il s'était effectué presque avec la clôture de la saison +musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de théâtre +qui me tombaient sous la main. Nulle part il n'était question d'un +engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais personne +qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur de mademoiselle +Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai +à quitter Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j'allai faire +mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait peut-être me dire +quelque chose de Célio. + +Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de +m'épanouir à l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejeté +dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnées du scepticisme +et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, +et ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon entretien +avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût été à ma place. Ceci la +passionna pour, je devrais dire _contre_ moi: les coquettes sont ainsi +faites. + +L'inquiétude mal déguisée avec laquelle je l'interrogeais sur Célio lui +fit croire que j'étais resté jaloux et amoureux d'elle. Elle me jura ne +pas savoir ce qu'il était devenu depuis la malencontreuse soirée de +son début; mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec quelle +assurance je le niais, elle se forma une grande idée de la force de mon +caractère. Elle prit à coeur de le dompter, elle se piqua au jeu; une +lutte acharnée avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et +qui l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de toute sa +science. + +[Illustration 005.png: Cela se voyait à la joie franche... (Page 92.)] + +Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au bout de deux +jours, elle y était aussi; elle se compromettait ouvertement, elle +faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette +femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans +l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour +choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanité, cette sage +coquette qui nous ménageait tous les deux pour éconduire celui de nous +qui serait brisé par le public, cette grande dame, jusque-là fort +prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se +jetait à corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une +ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison +que je lui résistais. + +Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle ne s'en était +pas émue d'une manière apparente. Il ne suffisait donc pas de lui +résister pour qu'elle s'éprît de la sorte. Elle avait senti que Célio +ne l'aimait pas, et qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer +sérieusement; mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui +offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement ému auprès +d'elle, elle devinait que j'étais capable de concevoir une grande +passion, et elle pensait me l'inspirer encore en dépit de mon courage +et de ma fierté. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva +qu'elle fit pour moi, lorsque j'étais refroidi à son égard, ce qu'elle +n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé. Les femmes ne sont +jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le piège de leur propre +vanité. + +Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de ma vie où je ne +l'aimais point, et où je souffrais à cause d'une autre femme. Il ne me +fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d'abord, et +pour tenter de la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie +qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un scélérat, +un roué, un ennemi acharné à son désastre, que je n'aurais pas agi +autrement pour la pousser à bout et lui faire fouler aux pieds tout +souci de sa réputation. Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve, +et le mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette femme, +funeste aux autres, le devint volontairement à elle-même tout d'un +coup, au milieu d'une vie d'égoïsme et de calcul. Elle tendit tous +les ressorts de sa volonté pour vaincre une aversion qu'elle prenait +seulement pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l'emporta +sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. Peut-être aussi +s'ennuyait-elle, peut-être voulait-elle connaître les orages d'une +passion véritable ou d'une lutte violente. + +Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me forcer par un éclat +à tomber à ses pieds. Elle chercha à se faire insulter publiquement pour +me contraindre à prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi +dans sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou quatre +amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscrètes possible. +Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment où elle s'emparait +de mon bras; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre +où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse sorti +précipitamment avec elle. + +Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des +incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse +était en proie à une activité dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne +mangeait plus, elle était changée d'une manière effrayante. Elle savait +aussi s'opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque instant qu'elle +venait me dire adieu et qu'elle renonçait à moi. J'aurais voulu calmer +la douleur que je lui causais, l'amener à de bonnes résolutions, la +quitter noblement et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter +son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, plus +enlaçant au moment où je me flattais de l'avoir fait céder à l'empire de +la raison. + +Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible à confesser. +L'amour d'une femme est peut-être irrésistible, quelle que soit cette +femme, et celle-là était belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine +de séductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa +beauté un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination +d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'être, +elle l'avait peut-être toujours été; mais, avec moi, elle paraissait +dévorée d'un besoin de coeur qui faisait taire les sens et l'ornait du +prestige nouveau de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente +rapide dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer un +instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela, je n'en pouvais +douter; je savais bien quelle réaction de tyrannie j'aurais à subir +une fois que j'aurais abandonné mon âme à cet attrait perfide. Je me +connaissais, ou plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j'étais +trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout jamais par ma +conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais +d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon idéal: le +dévouement, il est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l'énergie +dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-même, et point de +force véritable, point de dignité, point de durée possible dans ce subit +engouement. Elle me faisait horreur et pitié en même temps qu'elle +allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. Je +voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, toutes les femmes +effrontées et galantes ayant déjà l'oeil sur moi pour me disputer à +une puissante rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des +panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à bonnes fortunes, +moi qui détestais ce plat métier, un charlatan pour les esprits sévères +qui m'accuseraient de chercher la renommée dans le scandale des +aventures, au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je +me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion montait à ma +poitrine, la sueur froide de l'épouvante coulait de mon front. Que cette +femme fût perdue par moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute +volontaire, j'étais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus +l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en me battant pour +elle, il me faudrait toujours traîner à mon pied ce boulet dégradant +d'un amour imposé par la faiblesse d'un instant à la dignité de toute la +vie. + +Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la situation extrême où +elle s'était jetée, une heure de rage et de délire pouvait la porter au +suicide. Le ciel m'inspira un _mezzo termine_. Je résolus de la tromper +en laissant une porte ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai +qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan; j'en fis une +condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour +la posséder, de la crise où elle se jetait, que ma conscience ne serait +plus troublée dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde +et son rang dans l'opinion, que je restais à Turin pour ne pas la +compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais auprès +d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystère. + +J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez ému, assez peu +sûr de ma force pour qu'elle crût encore à la sienne. Elle partit, et je +restai brisé de tant d'émotions, fatigué de ma victoire, incertain si +j'allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la +quitter. + +Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été en sa +présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il y avait en moi +une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manières +réveillaient par instants, et qui s'effaçait quand son souvenir me +revenait accompagné de tant de preuves d'abnégation et d'emportement. +Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me +sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio m'avait trompé. Le +monde était vide, sans un être à aimer exclusivement. Les huit jours +expirés, je fis venir un voiturin pour me rendre à Milan. + +On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma porte; j'entrai +dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil. + +J'étais venu à Turin avec l'intention d'y passer un certain temps. +J'aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et où j'avais +conservé de bonnes relations. J'avais loué un des plus agréables +logements d'artiste; mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y +étais installé, j'avais travaillé avec délices, me flattant d'y oublier +tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides. L'arrivée de la +duchesse avait brisé ces doux projets, et, en quittant cet asile, je +tremblai que tout ne fût brisé dans ma vie. Il me prit un remords, une +terreur, un regret, sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai +sur un sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin +s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient jeunes et fringants, +grattaient le pavé. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de +me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine +satisfaction puérile que je n'étais pas encore parti. + +Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma porte. Je vois encore sa +casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure +à la fois mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité de +mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination. «Eh! mon cher +monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si +mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il +y a une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits chevaux +ne demandent qu'à courir pour votre service.» Ce fut là toute sa +plainte.--«C'est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton siége, me voilà !» + +Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier qui voltigeait +sur le plancher arrêta mes regards. Je le ramassai: c'était un feuillet +détaché de mon album. Je reconnus la composition que j'avais esquissée +dans la nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne, après son +_fiasco_. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux +de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de +théâtre de Célio. Je me reportai à cette nuit d'insomnie où la duchesse +m'était apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si +grande. + +LE CHÂTEAU DES DÉSERTES. + +Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers la porte; +j'ordonnai au _vetturino_ de dételer et de s'en aller. Je rentrai; je +respirai; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession +de mon atelier, de mon travail et de ma liberté; puis l'effroi de la +solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier me serrèrent +le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer, à sangloter, +presque, comme un enfant qui subit une pénitence et se désole à l'aspect +de la chambre qui va lui servir de prison. + +Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre +les premières phrases de cet air du _Don Juan_ de Mozart: + + Vedrai, Carino + Se sei buonfuo, + Che bel rimedio + Ti voglio dar. + +Était-ce un rêve? J'entendais la voix de Cécilia Boccaterri. Je l'avais +entendue deux fois dans le rôle de Zerline, où elle avait une naïveté +charmante, mais où elle manquait de la nuance de coquetterie nécessaire. +En cet instant, il me sembla qu'elle s'adressait à moi avec une +tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, et qu'elle +m'appelait avec un accent irrésistible. Je bondis vers la porte; je +m'élançai dehors: je ne trouvai que le _vetturino_ qui dételait. Je +me livrai à mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour +étaient déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait +des montagnes. «Reviens demain, dis-je à mon conducteur en lui donnant +un pourboire; je ne puis partir aujourd'hui.» + +Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m'informer. Je demandais +la Boccaferri, son père et Célio, au ciel et à la terre. Personne ne +savait ce que je voulais dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de +Boccaferri était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri n'avait +jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani devait être en +Angleterre, parce qu'il avait traversé Turin deux mois auparavant en +disant qu'il était engagé à Londres. + +Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce n'était pas la voix +de Cécilia qui m'avait chanté ces quatre vers beaucoup trop tendres pour +elle; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon émotion avait changé +d'objet; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au +point du jour, le brave _vetturino_ était à ma porte comme la veille. +Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-même mes effets; +je m'installai dans son frêle _legno_ (c'est comme on dirait à Paris _un +sapin_), et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest. + +--Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan! + +--Je le sais bien; je ne vais plus à Milan. + +--Alors, mon maître, dites-moi où nous allons. + +--Où tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, du côté opposé à +Milan. + +--Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là ; mais encore voudrais-je +savoir si c'est à Paris ou à Rome qu'il faut aller. + +--Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obéissant à +un instinct spontané. Je t'arrêterai quand je serai fatigué, ou quand la +belle nature m'invitera à la contempler. + +--La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le +brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne +passerons pas aisément le Mont-Cenis! + +--Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons peut-être pas. +Allons, partons. J'ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et +m'éloigne de Mifan, comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour +aujourd'hui. + +--Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue +glissade sur le pavé cristallisé par la gelée, tête d'artiste, tête de +fou! mais les gens raisonnables sont souvent bêtes et toujours avares. +Vivent les artistes! + + + +VII. + +LE NOEUD CERISE. + +Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la destiné, ni à mes instincts, +et je suis pourtant forcé de croire à quelque chose qui semble une +combinaison de l'un ou de l'autre, à une force mystérieuse qui est comme +l'attraction de la fatalité. + +Il se fait dans notre existence, comme de grande courants magnétiques +que nous traversons quelquefois, sans être emportés par eux, mais où +quelquefois aussi nous nous précipitons de nous-mêmes, parce que notre +_moi_ se trouve admirablement prédisposé à subir l'influence de ce qui +est notre élément naturel, longtemps ignoré ou méconnu. Quand nous +sommes entraînés sur cette pente irrésistible, il semble que tout nous +aide à en subir l'impulsion souveraine, que tout s'enchaîne autour de +nous de façon à nous faire nier le hasard, enfin que les circonstances +les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d'autres moments +n'existent, à ce moment donné, que pour nous pousser vers le but de +notre destinée, que ce but soit un abîme ou un sanctuaire. + +Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et qui ne fut autre +chose que la rencontre d'un fait parallèle à celui de mon ennui et de +mon inquiétude. Mon _vetturino_ était marié non loin de la frontière, du +côté de Briançon, à une jeune et jolie femme dont il était séparé assez +souvent par l'activité de sa profession. Je lui dis que je voulais aller +du côté de la France, et je le voulais parce qu'il s'agissait pour moi +de prendre la route diamétralement opposée à celle de Milan, et aussi +un peu parce que j'avais quelques renseignements vagues sur le pas&age +récent de Célio dans la contrée que je parcourais. Mon _vetturino_ vit +que je ne savais pas bien où je voulais aller, et comme il avait envie +d'aller à Briançon, il prit naturellement la route de Suse et d'Exille, +traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans le +département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre. + +Comme nous approchions de Briançon, il me demanda si je ne comptais pas +m'y arrêter quelques jours, du ton d'un homme décidé à m'y contraindre. +Et, comme j'hésitais à lui répondre avant d'avoir bien pénétré son +dessein, il m'annonça que son plus jeune cheval était malade, qu'il +ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'être forcé de voir un +vétérinaire pour le faire saigner. Je descendis de voiture et j'examinai +le cheval: il avait l'oeil pur, le flanc calme; il n'était pas plus +malade que l'autre. + +--Mon ami, dis-je à maître Volabù (c'était le nom de mon voiturin), je +te prie d'être sincère avec moi. Tu cherches un prétexte pour t'arrêter, +et moi je n'ai pas de raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus +longtemps à ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. Que j'arrive à +Briançon, c'est tout ce que je demande. Là , je penserai à ce que je veux +faire, et j'aurai sous la main tous les moyens de transport désirables. +Si tu l'obstinés à me laisser ici (nous n'étions plus qu'à cinq lieues +de Briançon), je m'obstinerai peut-être de mon côté à le faire marcher, +car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, si tu veux que je sois +bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de coeur ou d'argent, et c'est +pour cela que ton cheval ne mange pas? Le brave homme se mit à rire, +puis il secoua la tête d'un air mélancolique:--Je ne suis plus de la +première jeunesse, dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j'aurais été +bien aise de la surprendre; elle ne demeure qu'à une toute petite +lieue d'ici, aux _Désertes_. Par la traverse, nous y serons dans une +demi-heure; le chemin est bon, et puisque vous aime à vous arrêter +n'importe où, pour marcher au hasard dans la neige, vous verrez là un +bel endroit et de la belle neige, le diable m'emporte! Nous repartirions +demain malin, et nous serions à Briançon avant midi. Allons, j'ai été +franc, voulez-vous être bon enfant? + +--Oui, puisque je t'ai fait moi-même cette condition. Va pour les +_Désertes_! le non me lait, et la traverse aussi. J'aime assez les +paysages qu'on ne voit pas des grandes routes; mais s'il te prend +fantaisie, mon compère, de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton +cheval recommence demain à ne plus manger? + +--Voulez-vous vous fier à la parole d'un ancien militaire, mon +bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous voulez. + +--Je veux me fier, répondis-je. En route! + +Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher lecteur, et tu me +diras si, dans l'accès de flânerie bienveillante qui me poussa à subir +son caprice, il n'y eut pas quelque chose qu'un homme plus impertinent +que moi eût pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne m'avait +pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il me fit pénétrer avait un +caractère à la fois naïf et grandiose, qui s'empara de moi d'autant plus +que je n'avais pas compté sur le discernement pittoresque de mon guide. +Sans doute c'était son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer +ou mieux comprendre instinctivement la beauté du lieu qu'elle habitait. +Il voulut reconnaître ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs +de l'hospitalité. + +Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette +très-propre où il me conduisit. Et quand il eut trouvé sa jeune ménagère +au travail, bien gaie, bien sage, bien pure (cela se voyait à la joie +franche qu'elle montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fête +qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me +préparer un meilleur repas que celui que j'aurais pu faire à l'auberge +du hameau, et, comme je leur disais que tant de soin n'était pas +nécessaire pour me contenter, ils jurèrent naïvement que cela _ne me +regardait pas_, c'est-à -dire qu'ils voulaient me traiter et m'héberger +gratis. + +Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos et de gros +baisers, pour aller admirer le site environnant. Il était simple et +superbe. Des collines escarpées servant de premier échelon aux grandes +montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes, +encadraient la vallée et la préservaient des vents du nord et de l'est. +Au-dessus du hameau, à mi-côte de la colline la plus rapprochée et la +plus adoucie, s'élevait un vieux et fier château, une des anciennes +défenses de la frontière probablement, demeure paisible et confortable +désormais, car je voyais au ton frais des châssis de croisées en bois de +chêne, encadrant de longues vitres bien claires, que l'antique manoir +était habite par des propriétaires fort civilisés. Un parc immense, jeté +noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de +clôture sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en France, +formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgré la rigueur +de la saison (nous étions à la fin de janvier, et la terre était +couverte de frimas), la soirée était douce et riante. Le ciel avait ces +tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gelée; les horizons +neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages doux, couleur de +perle, attendaient le soleil qui descendait lentement pour s'y plonger. +Avant de s'envelopper dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir +sourire encore à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux +château un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne et moussue un +dôme de cuivre rouge resplendissant. + +Comme j'étais vêtu et chaussé en conséquence de la saison, je prenais un +plaisir extrême à marcher sur cette neige brillante, cristallisée par le +froid, et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces +grandes surfaces à peine égratignées par la trace de quelques petites +pattes d'oiseaux, j'étudiais avec attention le reflet verdâtre que +donne ce blanc éblouissant auprès duquel l'hermine et le duvet du cygne +paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu'à la peinture et +à remercier le ciel de m'avoir détourné de Milan. + +Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais embrasser de +l'oeil la vaste pelouse blanche, coupée de massifs noirs, qui s'étendait +devant le château. On avait rajeuni les abords de cette austère demeure +en nivelant les anciens fossés, en exhaussant les terres et en amenant +le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu'au niveau du +rez-de-chaussée, jusqu'à la porte des appartements, comme c'est l'usage +aujourd'hui que nous sentons à la fois le confortable et la poésie de la +vie de château. L'enclos était bien fermé de grands murs; mais, en face +du manoir, on en avait échancré une longueur de trente mètres au moins +pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse, +à une hauteur peu considérable, et avait pour défense un large fossé +extérieur. Un petit escalier, pratiqué dans l'épaisseur du massif +de pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de l'eau pour +permettre, apparemment, aux jardiniers d'y venir puiser durant l'été. +Comme l'eau était couverte d'une croûte de glace très-forte, je fis la +remarque qu'il était très-facile en ce moment d'entrer dans la résidence +seigneuriale des Désertes; mais il me parut qu'on s'en rapportait à la +discrétion des habitants de la contrée, car aucune précaution n'était +prise pour garantir ce côté faible de la place. + +Comme le lieu me parut désert, j'eus quelque tentation d'y pénétrer pour +admirer de plus près le tronc des ifs superbes et des pins centenaires +dont les groupes formaient, dans cet intérieur, mille paysages aussi +_vrais_, quoique beaucoup mieux _composés_ que ceux de la campagne +environnante; mais je m'abstins prudemment et respectueusement de cette +témérité de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes +qui, vues de près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je +les regardai courir et folâtrer sur la neige, sans qu'elles fissent +attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux et de fourrures, elles +étaient aussi légères que le grand lévrier blanc qui bondissait autour +d'elles. L'une me parut en âge d'être mariée; mais, à son insouciance, +on voyait qu'elle ne l'était pas, et même qu'elle n'y songeait point. +Elle était grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses +attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les +jardins du temps de Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa +beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût moins élégante. Je +ne sais pas non plus pourquoi je fus ému en la regardant, comme si elle +me rappelait une image connue et chère. Cependant il me fut impossible, +ce jour-là et plus tard, de trouver de moi-même à qui elle ressemblait. + +Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels ébats, qu'elles +passèrent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et +souvent toutes deux ensemble), chaque phrase était d'ailleurs +entrecoupée de rires si bruyants et si prolongés, que je ne pus rien +saisir qui eût un sens. Un peu plus loin, elles s'arrêtèrent et se +mirent à briser sans pitié de superbes branches d'arbre vert dont elles +firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnèrent ensuite sur +la neige, en disant: + +«Ma foi, qu'_il_ vienne les chercher, c'est trop froid à manier.» + +J'allais les perdre de vue à regret, je l'avoue, car il y avait quelque +chose de sympathique et d'excitant pour moi dans la pétulance et la +gaieté de ces jolies filles, lorsqu'une d'elles s'écria: «Bon! j'ai +perdu _son_ noeud, son fameux noeud d'épée, que j'avais attaché sur mon +capuchon, avec une épingle! + +--Eh bien! dit l'aînée, nous en ferons un autre; la belle affaire! + +--Oh! il l'avait fait lui-même! Il prétend que nous ne savons pas faire +les noeuds, comme si c'était bien malin! Il va grogner. + +--Eh bien, qu'il grogne, le grognon! répliqua l'autre, et toutes deux +recommencèrent à rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir +pourquoi, sinon qu'elles ont besoin de rire. + +--Tiens! je le vois, mon noeud! _son_ noeud! s'écria la cadette en +bondissant vers le fossé; le voilà qui s'épanouit sur la neige. Oh! le +beau coquelicot! + +Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment de ramasser ce +noeud de rubans rouges que j'avais fort bien remarqué, elle partit d'un +nouvel éclat de rire: une petite brise soudaine qui venait de s'élever +emportait le ruban, et le déposait, à mes pieds, sur la glace du fossé. + +Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce fut alors +seulement qu'elle m'aperçut et devint aussi rouge que son noeud de +rubans cerise. + +--Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai forcé de +traverser ce fossé; me le permettez-vous? + +--Non, non, ne faites pas cela! répondit l'enfant, en qui un fonds +d'assurance mutine parut dominer trés-vite le premier accès de timidité, +c'est peut-être dangereux. Si la glace ne porte pas? + +--N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose que de courir un +petit danger pour votre service. + +Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu'en +effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le fossé était large +et profond, l'enfant rougit encore et descendit quelques marches du +petit escalier pour venir à ma rencontre. Elle ne riait plus. + +--Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, petite soeur? dit +l'aînée, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d'un air de surprise +et de mécontentement. Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle +connaissait sans doute déjà la prudence. Elle avait au moins une +vingtaine d'années. + +--Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à sa soeur le noeud de +rubans au bout de ma canne, je m'arrête à la limite de votre empire, je +ne me permets pas de mettre le pied seulement sur la première marche de +l'escalier. + +Elle vit tout de suite que j'étais un homme bien élevé, et me remercia +d'un doux et charmant sourire. Quant à l'enfant, elle saisit le noeud +avec vivacité, et me fit signe de ne pas m'arrêter sur la glace. Je m'en +retournai lentement et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me +crièrent _merci_ avec beaucoup de grâce; puis j'entendis l'aînée dire à +la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!--Sauvons-nous! répondit +l'enfant en recommençant son rire frais et clair comme une clochette +d'argent. Elles se prirent par la main, et partirent en courant et +en riant vers le château. Quand elles eurent disparu, je regagnai la +modeste demeure de monsieur et madame Volabù, un peu préoccupé de ma +petite aventure. + +Je trouvai mon souper prêt. J'aurais été Grandgousier en personne, +qu'on ne m'eut pas traité plus largement. Je crois que toute la petite +basse-cour de madame Volabù y avait passé. Je n'aurais pas eu bonne +grâce à me plaindre de cette prodigalité, en voyant l'air de triomphe +naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux. +J'exigeai qu'ils se missent à table avec moi, ainsi que la vieille mère +de madame Volabù, qui était encore un robuste virago, nommée madame +Peirecote, et qui paraissait prendre à coeur d'être bonne gardienne de +l'honneur de son gendre. + +Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver d'une +indigestion, car mon brave _vetturino_ semblait décidé à me faire +étouffer. Dès que je pus obtenir quelques instants de répit, j'en +profitai pour faire des questions sur le château et ses habitants. + +--C'est bien vieux, ce château, me dit Volabù d'un air capable; c'est +laid, n'est-ce pas? Ça ressemble à une grande masure? Mais c'est plus +joli en dedans qu'on ne croirait; c'est très-bien tenu, bien conservé, +bien arrangé, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a +des calorifères, ma foi! C'est que le vieux marquis ne se refusait rien. +Il n'était pas très-généreux pour les autres, mais il aimait bien ses +aises, et il passait presque toute l'année ici. L'hiver, il n'allait +qu'un peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c'était son pays. + +--Et qui possède ce château à présent? + +--Son frère, la comte de Balma, qui vient de passer marquis par le décès +de l'aîné de la famille. Dame, il n'est pas jeune non plus! C'est le +sort de notre village, on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison +et vieilles gens. + +--Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le château, dit madame +Volabù; M. le nouveau marquis n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus +âgé ne l'est guère plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabù me +désignait à son mari, dont les yeux s'arrondirent tout à coup, en même +temps que sa bouche s'allongeait en une moue assez risible. + +--Oh! s'écria-t-il, M. de Balma a des garçons à présent! Quand je suis +parti, il n'avait qu'une fille, et il n'y a qu'un mois de cela. + +--C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, dit à son tour la +vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arrivé une famille +nombreuse, deux autres filles et deux garçons, tous beaux comme des +amours; mais qu'est-ce que ça vous fait, Volabù? + +--Ça ne me fait rien, la mère; mais c'est égal, notre vieux marquis +est diablement sournois, car je lui ai entendu dire à M. le curé qu'il +n'avait qu'une fille, celle qui est arrivée avec lui le lendemain de la +mort du dernier marquis. + +--Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-là de légitime +peut-être, et que les quatre autres enfants sont des bâtards. Ça ne +prouve pas un mauvais homme d'avoir recueilli tout ça le jour où il +s'est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les établir pour effacer +devant Dieu tous ses vieux péchés. + +--Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces enfants? observa +madame Volabù. + +--Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère Peirecote, et ils +l'appellent tous _mon papa_. Quand à savoir au juste ce qui en est, +ce n'est pas facile. C'est une maison où il y a toujours eu de gros +secrets, par rapport surtout à M. le marquis actuel. Du temps de +l'autre, est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui d'à +présent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu un frère qui est mort +aux Indes, disaient les uns. D'autres disaient au contraire: Le frère +puiné* de M. le marquis n'est pas si mort ni si éloigné qu'on croit; +mais il a changé de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes qu'il +ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le +voir. Les uns disaient encore: Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise +conduite, mais il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette. +Et les autres répondaient: Il ne lui envoie rien du tout. Il a le coeur +trop dur pour cela. Le pire des deux n'est pas celui qu'on pense. + +--Et ne peut-on éclaircir cette histoire? demandai-je. Personne, dans +le pays, n'est-il mieux renseigné que vous? Il est étrange qu'un membre +d'une grande famille sorte ainsi de dessous terre. + +--Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de ces gens-là . Moi, +voilà ce que je sais, ce que j'ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux +frères du nom de Balma, famille piémontaise bien anciennement établie +dans le pays. L'aîné était fort sage, mais pas de très-bon coeur, cela +est certain. Le cadet était une diable de tête, mais il n'était pas +fier. Il n'avait rien à lui, et je n'ai point vu d'enfant si aimable et +si joli. Les Balma ont vécu longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aîné +vint prendre possession de son domaine et habiter son château, sans +vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, et mettant à la +porte quiconque se montrait curieux du sort de son frère. Cet aîné a +vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter +personne, sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans +faire de testament, comme un homme qui dit: Après moi, la fin du monde! +Mais voilà que l'on a vu arriver tout à coup le jeune homme qui a +produit de bons litres, et qui a hérité naturellement du titre, du +château et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois +ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour un homme qui +était; dit-on, dans la dernière misère. Pauvre enfant! j'ai été le +saluer; il s'est souvenu de moi, et il a été encore galant en paroles, +comme si je n'avais que quinze ans. + +--Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mère, c'est +donc le nouveau marquis? dit M. Volabù. Diantre! il n'a pas l'air d'un +freluquet pourtant. + +--Dame! il peut bien avoir, à cette heure, soixante-douze ans, répondit +naïvement madame Peirecote. Aussi il est bien changé! Et l'on dit qu'il +est devenu raisonnable, et que sa fille aînée est rangée, économe; que +c'est surprenant de la part de gens qu'on croyait disposés à tout avaler +dans un jour. + +--Peste! c'est l'âge de s'amender, reprit Volabù. Soixante-douze ans! +excusez! Le _jeune homme_ a dû mettre de l'eau dans son vin. + +Les époux Volabù, voyant que j'avais fini de manger, commencèrent à +desservir, et je m'approchai du feu, où je retins la mère Peirecote +pour la faire encore parler. Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi +l'histoire des Balma excitait à ce point ma curiosité. + + + +VIII. + +LE SABBAT. + +--Et les deux jeunes demoiselles, dis-je à ma vieille hôtesse, vous les +connaissez? + +--Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. Il n'y a qu'une +quinzaine qu'elles sont ici, et le dernier jeune homme, qui paraît avoir +quinze ans tout au plus, est arrivé avant-hier au soir. Ce qui fait dire +dans le village que ce n'est peut-être pas le dernier, et qu'on ne +sait pas où s'arrêtera la famille de M. le marquis. Chacun dit son mot +là -dessus: il faut bien rire un peu, pour se consoler de ne rien savoir. + +--Le nouveau marquis a donc les mêmes habitudes de mystère que l'ancien? + +--C'est à peu près la même chose, c'est même encore pire, puisque, ce +qu'il a été et ce qu'il a fait durant tant d'années qu'on ne l'a pas vu, +il a sans doute intérêt à le cacher plus encore que feu M. son frère; +mais pourtant ce n'est pas le même homme. On commence à me croire, quand +je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra justice plus tard. +L'autre était sec de coeur comme de corps; celui-ci est un peu brusque +de manières, et n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas +au premier venu: on dirait qu'il connaît tous les tours et toutes les +ruses de ceux qui _quémandent_; mais il s'informe, il consulte; sa fille +aînée le fait avec lui, et les secours arrivent sans bruit à ceux +qui ont vraiment besoin. M. le curé a bien remarqué cela, lui qui +s'affligeait tant lorsqu'il a vu venir ce prétendu mauvais sujet: il +commence à dire que les pauvres gens n'ont pas perdu au change. + +--Voilà qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire gagne en +moralité ce qu'elle perd en merveilleux. Cela se résume en un vieux +proverbe de votre connaissance sans doute: «Les mauvaises têtes font les +bons coeurs.» + +--Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste à dire, les trop +bonnes têtes font souvent les coeurs mauvais. Qui ne pense qu'à soi +n'est bon qu'à soi... Il n'en reste pas moins du merveilleux dans cette +maison-là . De tout temps, il s'est passé au château des Désertes des +choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas comprendre. D'abord, on +dit que tous les Balma sont sorciers de père en fils, et l'on me dirait +que l'aînée des demoiselles en tient, que cela ne m'étonnerait pas, car +elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle ne va pas du +tout vêtue selon son rang, elle ne porte ni plumes à son chapeau ni +cachemires, comme les dames riches du pays; elle a la figure si blanche, +qu'on dirait qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un peu +plus élégantes et paraissent plus gaies; mais l'aîné des jeunes gens a +l'air d'un vrai fou: on l'entend parler tout seul, et on le voit faire +des gestes qui font peur. Quant à M. le marquis, tout charitable qu'il +est, il a l'air bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous +voulez, mais les domestiques du château ont peur et sont fort aises +qu'on les renvoie à sept heures du soir, en leur permettant d'aller +faire la veillée et coucher dans le village, où ils ont tous leur +famille, car ce marquis n'a amené avec lui aucun serviteur étranger +qu'on puisse faire parler. Tous ceux qui sont employés au château sont +pris à la journée, parce qu'on a renvoyé tous les anciens. Cela fait +que, pendant douze heures de nuit, personne ne peut savoir ce qui se +passe dans la maison. + +--Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque chose? Peut-être que +ces Balma sont tout simplement de grands dormeurs qui craignent le bruit +de l'office. + +--Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils s'en vont dans tout +le château, montant, descendant, traversant les vieilles galeries, +s'arrêtant dans des chambres qui n'ont pas été habitées depuis cent +ans peut-être. Ils remuent les meubles, les transportent d'un coin à +l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, se disputent..., +on dit même qu'ils se battent, car *car ils font là -dedans un sabbat +désordonné. + +--Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient tout le monde de si +bonne heure? + +--Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes et contrevents, +après avoir fait la ronde pour s'assurer qu'on ne les espionne pas. Le +fils du jardinier, qui s'était caché dans une armoire par curiosité, a +manqué être jeté par les fenêtres, et il a eu une si grosse peur, qu'il +en a été malade, car il prétend que ces messieurs et ces demoiselles, +et même M. le marquis, étaient tous habillés en diables, et que cela +faisait dresser les cheveux sur la tête de les voir ainsi, et de leur +entendre dire des choses qui ne ressemblaient à rien. + +--A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui commença à m'intéresser! +Les vieux châteaux où il ne se passe pas des choses diaboliques ne sont +bons à rien. + +--Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas à cela? Eh bien! si je vous +disais que j'ai été écouter le plus près possible avec ma fille, et que +j'ai vu quelque chose? + +--Bien! voyons, contez-moi cela. + +--Nous avons vu à travers les fentes d'un vieux contrevent qui ne ferme +pas aussi bien que les autres, et qui donne ouverture à l'ancienne salle +des gardes du château, des lumières passer et repasser si vite, qu'on +eût dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi sans les +éteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit du tonnerre et le vent +siffler dans le château, quoiqu'il fit une belle nuit de gelée bien +tranquille comme ce soir. Un grand cri est venu jusqu'à nous, comme si +l'on tuait quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans les +veines. C'était la semaine dernière, Monsieur! Nous nous sommes sauvées, +ma fille et moi, parce que nous ne doutions pas qu'un crime n'eût été +commis, et nous ne voulions pas être appelées comme témoins: cela fait +toujours du tort à de pauvres gens comme nous de témoigner contre les +riches; on s'en aperçoit plus tard. Si bien que nous n'avons pu fermer +l'oeil de toute la nuit; mais le lendemain tout le monde se portait bien +dans le château: les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin +comme à l'ordinaire, et M. le marquis a été à la messe, car c'était un +dimanche. Seulement les domestiques nous ont dit qu'ils avaient brûlé +dans la nuit plus de cinquante bougies, et que tout le souper avait été +mangé jusqu'au dernier os. + +--Ah! il me paraît qu'ils fêtent joyeusement le diable? + +--Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, avec des gâteaux, +des confitures et des vins fins, leur est servi dans la salle à manger, +en même temps qu'on dessert leur dîner. On ne sait pas à quelle heure ni +avec quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire à des esprits +qui ne se nourrissent pas de fumée. Le matin, on trouve les fauteuils +rangés en cercle autour de la cheminée du grand salon, et dans tout +le reste de la maison il n'y a pas trace du remue-ménage de la nuit. +Seulement, il y a toute une partie du château, celle qu'on n'habite +plus depuis longtemps, qui est fermée et cadenassée de façon à ce que +personne ne puisse y mettre le bout du nez. Ils ont, au reste, fort peu +de domestiques pour une si grande maison et tant de maîtres. Ils n'ont +encore reçu personne, si ce n'est le maire et le curé, lesquels ont vu +seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun de ses enfants +ait paru, excepté sa fille aînée. Les demoiselles n'ont pas de filles de +chambre, et semblent tout aussi habituées que les messieurs à se servir +elles-mêmes. Le service intérieur est fait aussi par des femmes de +journée que l'on congédie quand elles ont balayé et rangé; et vous +savez, Monsieur, les hommes sont si simples! Quand il n'y a pas de +femmes au courant des affaires d'une maison, on ne peut rien savoir. + +--C'est vraiment désespérant, ma chère madame Peirecote, dis-je en +retenant une bonne envie de rire. + +--Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'étais plus jeune, et si je ne craignais +pas d'attraper un rhumatisme en faisant le guet, je saurais bientôt à +quoi m'en tenir. Par exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait +les lits a trouvé au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles +dépareillées. On a beau se cacher, on n'est jamais à l'abri d'une +distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce qu'il y avait à la place de +la pantoufle perdue durant le sabbat! + +--Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? ou bien un fer de +cheval qui a brûlé les doigts de la pauvre servante? + +--Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc avec un noeud de +beaux rubans rose et or! + +--Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est évident que ces +demoiselles avaient été au bal sur un manche à balai! + +--Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au château, car +on avait justement entendu des airs de danse, et les parquets s'en +ressentaient; mais quels étaient les invités, et d'où sortait le beau +monde? car on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espèce autour du +château, et à moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontée +par les tuyaux de cheminée, je ne vois pas pour qui ces demoiselles ont +mis des souliers blancs à noeuds rose et or. + +J'aurais écouté madame Peirecote toute la nuit, tant ses contes me +divertissaient; mais je vis que mes hôtes désiraient se retirer, et je +leur en donnai l'exemple. Volabù me conduisit à sa meilleure chambre et +à son meilleur lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, et +ils ne me quittèrent qu'après s'être assurés que je ne manquais de rien. +Volabù me demanda au travers de la porte à quelle heure je voulais +partir pour Briançon. Je le priai d'être prêt à sept heures du matin, ne +voulant pas être à charge plus longtemps à sa famille. + +Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'était que sept +heures du soir, et j'avais douze heures devant moi. Un bon feu de sapin +pétillait dans la cheminée de ma petite chambre, et une grande provision +de branches résineuses, placée à côté, me permettait de lutter contre la +froide bise qui sifflait à travers les fenêtres mal jointes. Je pris mes +crayons, et j'esquissai les deux jolies figures des demoiselles de Balma +dans le costume et les attitudes où elles m'étaient apparues, sans +oublier le beau lévrier blanc et le cadre des grands cyprès noirs +couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore plus vite dans +mon imagination que sur le papier, et je ne pouvais me défendre d'une +émotion analogue à celle que nous fait éprouver la lecture d'un conte +fantastique d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures si +candides, si enjouées, si heureuses en apparence, les récits bizarres et +les diaboliques commentaires de ma vieille hôtesse. Ainsi que dans ces +contes germaniques, où des anges terrestres luttent sans cesse contre +les piéges d'un esprit infernal pétri d'ironie, de colère et de douleur, +je voyais ces beaux enfants fleurir à leur insu, sous l'influence +perfide de quelque vieux alchimiste couvert de crimes, qui les élevait à +la brochette pour vendre leurs âmes à Satan, afin de dégager la sienne +d'un pacte fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre +commençait à se méfier. Au milieu de leur gaieté railleuse, il m'avait +semblé voir percer de la crainte pour un maître qu'elles n'avaient pas +osé nommer. Qu'il _grogne_, _le grognon!_ avaient-elles dit, et puis +encore, en parlant de ma traversée périlleuse sur le fossé, l'aînée +avait dit: _S'il voyait cela il nous gronderait._ Était-ce leur père +qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? Rien ne +prouvait qu'elles fussent les filles de ce vieux marquis ressuscité par +magie après avoir passé pour mort, que dis-je? après avoir été mort +probablement pendant cinquante ans. Ce devait être un vampire. Il +les tourmentait déjà toutes les nuits, mais chaque matin, grâce à sa +science, elles avaient perdu le souvenir de ce cauchemar, et tâchaient +de se reprendre à la vie. Hélas! elles n'en avaient pas pour longtemps, +les pauvrettes! Un matin, on les trouverait étranglées dans quelque +gargouille du vieux manoir. + +A ces folles rêveries, quelques indices réels venaient pourtant se +joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans venaient faire là ; mais +le ruban rose et or du petit soulier coïncidait, je ne sais comment, +avec le noeud de ruban cerise que j'avais ramassé. _Son noeud_, +avait-elle dit, _son noeud d'épée!_--Qui donc, dans le château, portait +encore la costume de nos pères, l'épée et le noeud d'épée? Cela était +vraiment bizarre, et _il_ l'avait fait lui-même! _Il_ prétendait que ces +charmantes petites mains de fée ne savaient pas faire un noeud digne de +_lui_! _Il_ était donc bien impérieux et bien difficile, ce tyran de la +jeunesse et de la beauté! Qu'il fût jeune ou vieux, ce porteur d'épée, +ce faiseur de noeuds, il était peu galant ou peu paternel. Ce ne pouvait +être que le diable ou l'un de ses suppôts rechignés. + +Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent à ce sujet; mais +je ne les exécutai point. La mère Peirecote m'avait soufflé le poison +de sa curiosité, et je ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il était +fort tard, tant j'avais fait de rêves en peu d'instants. Ma montre +s'était arrêtée; mais l'horloge du hameau sonna neuf heures, et je +m'inquiétai du reste de ma nuit, car je n'avais plus envie de dessiner; +il m'était impossible de lire, et je mourais d'envie d'agir comme un +écolier, c'est-à -dire d'aller chercher quelque aventure poétique ou +ridicule sous les murs du vieux château. + +Je commençai par m'assurer d'un moyen de sortie qui ne fit ni bruit ni +scandale, et je l'eus trouvé avant d'être décidé à m'en servir. Les +contrevents de ma fenêtre ouvraient sans crier et donnaient sur un petit +jardin clos seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait +qu'un étage de niveau avec le sol. Cela était si facile et si tentant, +que je n'y résistai pas. Je me munis d'un briquet, de plusieurs cigares, +de ma canne à tête plombée; je cachai ma figure dans un grand foulard, +je m'enveloppai de mon manteau, et, pour me déguiser mieux, je décrochai +de la muraille une espèce de chapeau tyrolien appartenant à M. Volabù; +puis je sortis de la maison par la fenêtre, je poussai les contrevents, +j'enjambai la haie; la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait +dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, rien +qu'en faisant à l'extérieur le tour de la maison. + +J'arrivai au fossé que je connaissais déjà si bien. La nuit avait +raffermi la glace. Je montai, non sans peine, le petit escalier, qui +était devenu fort glissant. J'entrai résolument dans le parc, et +j'approchai du château comme un Almaviva préparé à toute aventure. + +Je touchais aux portes vitrées du rez-de-chaussée donnant toutes sur +une longue terrasse couverte de vignes desséchées par l'hiver, qui +ressemblaient, dans la nuit, à de gros serpents noirs courant sur les +murs et se roulant autour des balustres. J'avais monté sans hésiter +l'escalier bordé de grands vases de terre cuite qui entaillait noblement +le perron sur chaque face. Tous les volets étaient hermétiquement +fermés; je ne craignais pas qu'on me vit de l'intérieur. Je voulais +écouter ces bruits étranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces +meubles mis en danse, cette musique infernale dont ma vieille hôtesse +m'avait rempli la cervelle. + +Je ne fus pas longtemps sans reconnaître qu'on agissait énergiquement +dans cette demeure silencieuse et déserte au dehors. De grands coups de +marteau résonnaient dans l'intérieur, et des éclats de voix, comme +de gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frappèrent +confusément mon oreille. Tout cela se passait fort près de moi, +probablement dans une des pièces du rez-de-chaussée; mais les +contrevents en plein chêne, rembourrés de crin et garnis de cuir, ne me +permettaient pas de saisir un seul mot. + +[Illustration 006.png: J'avais monté, sans hésiter, l'escalier... (Page +95.)] + +Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir à distance. Je +descendis le perron, et bientôt j'entendis ouvrir la porte que je venais +de quitter. Le chien hurlait, je me crus perdu, car le clair de lune ne +me permettait pas de franchir l'espace découvert qui me séparait des +premiers massifs. + +--Ne laisse pas sortir Hécate! dit une voix que je reconnus aussitôt +pour celle de la plus jeune de mes deux héroïnes. Elle est folle au +clair de la lune, et elle casse tous les vases du perron. + +--Rentrez, Hécate! dit l'autre, dont je reconnus aussi la voix. Elle +ferma la porte au nez de la grande levrette, qui les avertissait de ma +présence et gémissait de n'être pas comprise. + +Les deux jeunes filles s'avancèrent sur le perron. Je me cachai sous la +voûte qu'il formait entre les deux escaliers latéraux. + +--Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, petite; tu vas +t'enrhumer, disait l'aînée. Qu'as-tu besoin de t'appuyer sur la +balustrade? + +--Je suis fatiguée, et je meurs de chaud. + +--En ce cas, rentrons. + +--Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! Ils en ont au +moins pour un quart d'heure à arranger le _cimetière_, respirons un peu. + +Le _cimetière_ me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me permettait +de ne pas perdre une de leurs paroles, et j'allais saisir le mot de +l'énigme, lorsque quelqu'un de l'intérieur, ennuyé des cris du chien, +ouvrit la porte et laissa passer la maudite bête, qui s'élança jusqu'à +moi et s'arrêta à l'entrée de la voûte, indignée de ma présence, mais +tenue en respect par la canne dont je la menaçais. + +--Oh! qu'_ils_ sont ennuyeux d'avoir lâché Hécate! disaient +tranquillement ces demoiselles, pendant que j'étais dans une situation +désespérée. Ici, Hécate, tais-toi donc! tu fais toujours du bruit pour +rien! + +[Illustration 007.png: Je n'attendis pas longtemps Don Juan et +Leporello.... (Page 99.)] + +--Mais comme elle est en colère! c'est peut-être un voleur! dit la +petite. + +--Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'aînée en riant; monsieur +le voleur, répondez. + +--Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur le curieux, vous +perdez votre temps; vous vous enrhumez pour rien. Vous ne nous verrez +pas. + +--A toi, Hécate! mange-le! + +Hécate n'eût pas demandé mieux, si elle eût osé. Bruyante, mais +craintive, comme le sont les levrettes, elle reculait hérissée de colère +et de peur, quoiqu'elle fût de taille à m'étrangler. + +--Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, elle crie après la +statue qui est là au fond de la grotte. + +--Et si nous allions voir? + +--Ma foi non, j'ai peur! + +--Et moi aussi, rentrons! + +--Appelons _nos garçons_! + +--Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tête, et ils se moqueront de +nous comme à l'ordinaire. + +--Il fait froid, allons-nous-en. + +--Il _fait peur_, sauvons-nous! + +Elles rentrèrent en rappelant la chienne. Tout se referma +hermétiquement, et je n'entendis plus rien pendant un quart d'heure; +mais tout à coup les cris d'une personne qui semblait frappée +d'épouvante retentirent. On parla haut sans que je pusse distinguer ni +les paroles ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des éclats +de rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'étais transi de +froid, et la maudite levrette pouvait me trahir encore, pour peu qu'on +eût le caprice de venir poser de jolis petits bras nus sur la neige de +la balustrade. Je regagnai la maison Volabù, certain qu'on ne m'avait +pas tout à fait trompé, et qu'on travaillait dans le château à une +oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux de n'avoir rien +découvert, sinon qu'on arrangeait le _cimetière_ et qu'on se moquait des +curieux. + +La nuit était fort avancée quand je me retrouvai dans ma petite chambre. +Je passai encore quelque temps à rallumer mon feu et à me réchauffer +avant de pouvoir m'endormir, si bien que, lorsque Volabù vint pour +m'éveiller avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais en +conscience de mon premier somme. Je me levai tard. Il avait eu le +temps de me préparer mon déjeuner, qu'il fallut accepter sous peine de +désespérer le brave homme et madame Volabù, qui avait des prétentions +assez fondées au talent de cuisinière. A midi, une affaire survint à mon +hôte: il était prêt à y renoncer pour tenir sa parole envers moi; mais +moi, sans me vanter de mon escapade, j'avais un _fiasco_ sur le coeur, +et je me sentais beaucoup moins pressé que la veille d'arriver à +Briançon. Je priai donc mon hôte de ne pas se gêner, et je remis notre +départ au lendemain, à la condition qu'il me laisserait payer la dépense +que je faisais chez lui, ce qui donna lieu à de grandes contestations, +car cet homme était sincèrement libéral dans son hospitalité. Il eût +discuté avec moi pour une misère durant le voyage, si j'eusse voulu +marchander; chez lui, il était prêt à mettre le feu à la maison pour me +prouver son savoir-vivre. + + + +IX. + +L'UOM DI SASSO. + +J'étais trop mécontent du résultat de mon entreprise pour me sentir +disposé à faire de nouvelles questions sur le château mystérieux. Je +renfermais ma curiosité comme une honte, le succès ne l'avait pas +justifiée; mais elle n'en subsistait pas moins au fond de mon +imagination, et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante. +En attendant, je résolus d'aller pousser une reconnaissance autour +du château, pour me ménager les moyens de pénétrer nuitamment dans +l'intérieur de la place, s'il était possible... Bah! me disais-je, tout +est possible à celui qui veut. + +J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rôdait devant la route, me +regarda avec ce mélange de hardiesse et de poltronnerie qui caractérise +les enfants de la campagne. Puis, comme j'observais sa mine à la fois +espiègle et farouche, il vint à moi, et, me présentant une lettre, il +me dit: «Regardez ça, si c'est pour vous.» Je lus mon nom et mon prénom +tracés fort lisiblement et d'une main élégante sur l'adresse. A peine +eus-je fait un signe affirmatif que l'enfant s'enfuit sans attendre ni +questions ni récompense. Je courus à la signature, qui ne m'apprit rien +d'officiel, mais à laquelle pourtant je ne me trompai pas. Stella et +Béatrice! les jolis noms! m'écriai-je, et je rentrai dans ma chambre, +assez ému, je le confesse. + +«Le hasard, aidé de la curiosité, disait cette gracieuse lettre +parfumée, a fait découvrir à deux petites filles fort rusées le nom de +l'étranger qui a ramassé le noeud de ruban cerise. Des pas laissés sur +la neige, coïncidant avec les avertissements de la belle chienne Hécate, +ont prouvé à ces demoiselles que l'étranger était encore plus curieux +que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de marcher sur les eaux +pour surprendre les secrets d'autrui. Le sort en est jeté! Puisque vous +voulez être initié à nos mystères, ô jeune présomptueux, vous le serez! +Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer digne de notre +confiance! Soyez muet comme la tombe; la plus légère indiscrétion nous +mettrait dans l'impossibilité de vous admettre. Venez à huit heures du +soir (_solo e inosservato_) au bord du fossé, vous y trouverez Stella et +Béatrice.» + +Tout le billet était écrit en italien et rédigé dans le pur toscan que +je leur avais entendu parler. Je hâtai le dîner pour avoir le droit de +sortir à six heures, prétextant que j'allais voir lever la lune sur le +haut des collines. En effet, je fis une course au delà du château, et +à huit heures précises j'étais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq +minutes. Mes deux charmantes châtelaines parurent, bien enveloppées et +encapuchonnées. Je fus un peu inquiet, lorsque j'eus franchi l'escalier, +d'en voir une troisième sur laquelle je ne comptais pas. Celle-là était +masquée d'un _loup_ de velours noir et son manteau avait la forme d'un +domino de bal.--Ne soyez pas effrayé, me dit la petite Béatrice en me +prenant sans façon par-dessous le bras, nous sommes trois. Celle-ci est +notre soeur aînée. Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il +faut nous suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut +vous soumettre à tout ce que nous exigerons de vous, eussions-nous la +fantaisie de vous couper la moustache, les cheveux et même un peu de +l'oreille. Vous allez voir des choses fort extraordinaires et faire +tout ce qu'on vous commandera, sans hasarder la moindre objection, sans +hésiter, et surtout _sans rire_, dès que vous aurez passé le seuil du +sanctuaire. Le rire intempestif est odieux à notre _chef_, et je ne +réponds pas de ce qui vous arriverait si vous ne vous comportiez pas +avec la plus grande dignité. + +--Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnête homme, dit à son tour +Stella, la seconde des deux soeurs, à nous obéir dans toutes ces +prescriptions? Autrement, il ne fera point un pas de plus sur nos +domaines, et ma soeur aînée que voici, et qui est sourde comme la loi du +destin, l'enchaînera jusqu'au jour, par une force magique, au pied de +cet arbre où il servira demain de risée aux passants. Pour cela il ne +faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez vite, Monsieur. + +--Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous voulez, d'être à +vous corps et âme jusqu'à demain matin. + +--A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune par un bras, +elles m'entraînèrent dans un dédale obscur de bosquets d'arbres verts. +Le domino noir nous précédait, marchant vite, sans détourner la tête. +Une branche ayant accroché le bas de son manteau, je vis se dessiner sur +la neige une jambe très-fine et qui pourtant me parut suspecte, car elle +était chaussée d'un bas noir avec une floche de rubans pareils retombant +sur le côté, sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur +aînée, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garçon qui ne voulait +pas se trahir par la voix et qui surveillait ma conduite auprès de ses +soeurs, pour me remettre à la raison, s'il en était besoin. + +Je ne pus me défendre du sot amour-propre de faire part de ma +découverte, et j'en fus aussitôt châtié.--Pourquoi avez-vous manqué de +confiance en moi? disais-je à mes deux jeunes amies. Il n'était pas +besoin de la présence de votre frère pour m'engager d'être auprès de +vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes. + +--Et vous, pourquoi manquez-vous à votre serment? répliqua Stella d'un +ton sévère: allons, il est trop tard pour reculer, et il faut employer +les grands moyens pour vous forcer au silence. + +Elle m'arrêta; le domino noir se retourna malgré sa surdité, et présenta +un bandeau, qu'à elles trois elles placèrent sur mes yeux avec la +précaution et la dextérité de jeunes filles qui connaissent les +supercheries possibles du jeu de colin-maillard.--On vous fait grâce du +bâillon, me dit Béatrice; mais, à la première parole que vous direz, +vous ne l'échapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver +main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous vos mains; +vous ne serez pas assez félon, je pense, pour nous les retirer et pour +nous forcer à vous les lier derrière le dos. + +Je ne trouvais pas désagréable cette manière d'avoir les mains liées, +en les enlaçant à celles de deux filles charmantes, et la cérémonie du +bandeau ne m'avait pas révolté non plus; car j'avais senti se poser +doucement sur mon front et passer légèrement dans ma chevelure deux +autres mains, celles de la soeur aînée, lesquelles, dégantées pour cet +office d'exécuteur des hautes-oeuvres, ne me laissèrent plus aucun doute +sur le sexe du personnage muet. + +Je dois dire à ma louange que je n'eus pas un instant d'inquiétude sur +les suites de mon aventure. Quelque inexplicable qu'elle fût encore, je +n'eus pas le _provincialisme_ de redouter une mystification de mauvais +goût; je ne m'étais muni d'aucun poignard, et les menaces de mes jolies +sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour mes oreilles ni même pour +ma moustache. Je voyais assez clairement que j'avais affaire à des +personnes d'esprit, et le souvenir de leurs figures, le son de leurs +voix, ne trahissaient en elles ni la méchanceté ni l'effronterie. +Certes, elles étaient autorisées par leur père, qui sans doute me +connaissait de réputation, à me faire cet accueil romanesque, et, ne +le fussent-elles pas, il y a autour de la femme pure je ne sais quelle +indéfinissable atmosphère de candeur, qui ne trompe pas le sens exercé +d'un homme. + +Je sentis bientôt, à la chaleur de la température et à la sonorité +de mes pas, que j'étais dans le château; on me fit monter plusieurs +marches, on m'enferma dans une chambre, et la voix de Béatrice me cria à +travers la porte: «Préparez-vous, ôtez votre bandeau, revêtez l'armure, +mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher tout à +l'heure.» + +Je me trouvai seul dans un cabinet meublé seulement d'une grande glace, +de deux quinquets et d'un sofa, sur lequel je vis une étrange armure. Un +casque, une cuirasse, une cotte, des brassards, des jambards, le tout +mat et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'était du carton, mais +si bien modelé et peint en relief pour figurer les ornements repoussés, +qu'à deux pas l'illusion était complète. La cotte était en toile +d'encollage, et ses plis inflexibles simulaient on ne peut mieux +la sculpture. Le style de l'accoutrement guerrier était un mélange +d'antique et de rococo, comme on le voit employé dans les panoplies de +nos derniers siècles. Je me hâtai de revêtir cet étrange costume, même +le masque, qui représentait la figure austère et chagrine d'un vieux +capitaine, et dont les yeux blancs, doublés d'une gaze à l'intérieur, +avaient quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, cette +gaze ne me permettant pas une vision bien nette, je me crus changé en +pierre, et je reculai involontairement. + +La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, et en posant +son doigt sur ses lèvres: «C'est à merveille, dit-elle en parlant bas. +L'_uom' di sasso_ est effroyable! Mais n'oubliez pas les gants blancs... +Oh! ceux-ci sont trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour +leur donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de près, tout fasse +illusion. Bien! venez maintenant. Mes frères vous attendent, mais mon +père ne se doute de rien. Allons, comportez-vous comme une statue bien +raisonnable. N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!» + +Elle me fit descendre un escalier dérobé, pratiqué dans l'épaisseur d'un +mur énorme, puis elle ouvrit une porte en bas, et me conduisit à un +siége où elle me laissa en me disant tout bas: «Posez-vous bien. Soyez +artiste dans cette pose-là !» + +Elle disparut; le plus grand silence régnait autour de moi, et ce ne fut +qu'au bout de quelques secondes que la gaze de mon masque me permit de +distinguer les objets mal éclairés qui m'environnaient. + +Qu'on juge de ma surprise: j'étais assis sur une tombe! Je faisais +monument dans un coin de cimetière éclairé par la lune. De vrais +ifs étaient plantés autour de moi, du vrai lierre grimpait sur mon +piédestal. Il me fallut encore quelques instants pour m'assurer que +j'étais dans un intérieur bien chauffé, éclairé par un clair de lune +factice. Les branches de cyprès qui s'entrelaçaient au-dessus de ma tête +me laissaient apercevoir des coins de ciel bleu, qui n'étaient pourtant +que de la toile peinte, éclairée par des lumières bleues. Mais tout cela +était si artistement agencé, qu'il fallait un effort de la raison pour +reconnaître l'artifice. Étais-je sur un théâtre? Il y avait bien devant +moi un grand rideau de velours vert; mais, autour de moi, rien ne +sentait le théâtre. Rien n'était disposé pour des effets de scène +ménagés au spectateur. Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais +des issues formées par des masses de branches vertes et voilant leurs +extrémités par des toiles bleues perdues dans l'ombre. Point de +quinquets visibles; de quelque côté qu'on cherchât la lumière, elle +venait d'en haut, comme des astres, et, du point où l'on m'avait rivé +sur mon socle funéraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher +était caché sous un grand tapis vert imitant la mousse. Les tombes qui +m'entouraient me semblaient de marbre, tant elles étaient bien peintes +et bien disposées. Dans le fond, derrière moi, s'élevait un faux mur +qui ressemblait à un vrai mur à s'y tromper. On n'avait pas cherché +ces lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et contre +lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de l'horizon. La scène +dont je faisais partie était assez grande pour que rien n'y choquât +l'apparence de la réalité. C'était une vaste salle arrangée de façon à +ce que je pusse me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un +coin de jardin destiné à d'illustres sépultures. Les cyprès semblaient +plantés réellement dans de grosses pierres qu'on avait transportées pour +les soutenir, et où la mousse du parc était encore fraîche. + +Donc je n'étais pas sur un théâtre, et pourtant je servais à une +représentation quelconque. Voici ce que j'imaginai: M. de Balma était +fou, et ses enfants essayaient d'étranges fantaisies pour flatter la +sienne. On lui servait des tableaux appropriés à la disposition lugubre +ou riante de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter la +nuit précédente, quoiqu'on eût déjà parlé de cimetière. J'entendis des +chuchotements, des pas furtifs et des frôlements de robe derrière les +massifs qui m'environnaient; puis la douce voix de Béatrice, partant de +derrière le rideau, prononça ces mots:--_Il est temps!..._ + +Alors un choeur, formé de quelques voix admirables, s'éleva de divers +côtés, comme si des esprits eussent habité ces buissons de cyprès, dont +les tiges se balançaient sur ma tête et à mes pieds. J'arrangeai ma pose +de Commandeur, car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans cette +affaire. Le choeur était de Mozart, et chantait les admirables accords +harmoniques du cimetière: «_Di rider finirai, pria dell'aurora. Ribaldo! +audace! lascia ai morti la pace!_» + +Involontairement je mêlai ma voix à celle des fantômes invisibles; mais +je me tus en voyant le rideau s'ouvrir en face de moi. + +Il ne se leva pas comme une toile de théâtre, il se sépara en deux +comme un vrai rideau qu'il était; mais il ne m'en dévoila pas moins +l'intérieur d'une jolie petite salle de spectacle, ornée de deux rangées +de belles loges décorées dans le goût de Louis XIV. Trois jolis lustres +pendaient de la voûte; il n'y avait pas de rampe allumée, mais il y +avait la place d'un orchestre. Le plus curieux de tout cela, c'est qu'il +n'y avait pas un spectateur, pas une âme dans toute cette salle, et que +je me trouvais poser la statue devant les banquettes. + +--Si c'est là toute la mystification que je subis, pensai-je, elle n'est +pas bien méchante. Reste à savoir combien de temps on me laissera faire +mon effet dans le vide. + +Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello sortirent du massif +derrière moi, et se mirent à causer. Leurs costumes, admirables de +vérité, de bon goût et d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaître +tout de suite les acteurs, car Leporello surtout était rajeuni de trente +ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une barbe noire taillée +en collier andalous, une résille qui cachait son front ridé; mais, à sa +voix, pouvais-je hésiter un instant? C'était le vieux Boccaferri devenu +un acteur élégant et alerte. + +Mais ce beau don Juan, ce fier et poétique jeune homme qui s'appuyait +négligemment sur mon piédestal, sans daigner tourner vers moi son +visage, ombragé d'une *d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis +XIII, à plume blanche, quel était-il donc? Son riche vêtement semblait +emprunté à un portrait de famille. Ce n'était point un costume de +fantaisie, un composé de chiffons et de clinquant: c'était un véritable +pourpoint de velours aussi court que le portaient les dandys de +l'époque, avec des braies aussi larges, des passements aussi raides, des +rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la boutique, le +magasin de costumes, l'arrangement infidèle par lequel l'acteur +transige avec les bourgeoises du public en modifiant l'extravagance ou +l'exagération des anciennes modes, c'était la première fois que j'avais +sous les yeux un vrai personnage historique dans son vrai costume et +dans sa manière de le porter. Pour moi, peintre, c'était une bonne +fortune. Le jeune homme était svelte et fait au tour. Il se dandinait +comme un paon, et me donnait une idée beaucoup plus juste de don Juan +que ne me l'eût donnée le beau Célio lui-même sur les planches, car +Célio y eût voulu mettre quelque chose de hautain et de tragique +qui outrepasse la donnée du caractère... Mais tout à coup, sur une +observation poltronne de Leporello Boccaferri, il leva la tête vers moi, +statue, d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Célio Floriani en +personne. + +Savait-il qui j'étais? Dans tous les cas, mon masque ne lui permettait +guère de sourire à des traits connus, et, comme la pièce me paraissait +engagée avec un merveilleux sang-froid, je gardai ma pose immobile. + +Quand le premier effet de la surprise et de la joie se fut dissipé, car, +bien que je ne visse pas la Boccaferri, j'espérais qu'elle n'était pas +loin, je prêtai l'oreille à la scène qui se jouait, afin de ne pas la +faire manquer. Mon rôle n'était pas difficile, puisque je n'avais qu'un +geste à faire et un mot à dire, mais encore fallait-il les placer à +propos. + +J'avais cru, d'après le choeur, où, faute d'instruments, des voix +charmantes remplaçaient les combinaisons harmoniques de l'orchestre, +qu'il s'agissait de l'opéra de Mozart rendu d'une certaine façon; mais +le dialogue parlé de Célio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait +la comédie de Molière en italien. Je la savais presque par coeur en +français; je ne fus donc pas longtemps à m'apercevoir qu'on ne suivait +pas cette version à la lettre, car dona Anna, vêtue de noir, traversa +le fond du cimetière, s'approcha de moi comme pour prier sur ma tombe, +puis, apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour écouter. Cette +belle dona Anna, costumée comme un Velasquez, était représentée par +Stella. Elle était pâle et triste, autant que son rôle le comportait en +cet instant. Elle apprit là que c'était don Juan qui avait tué son père, +car le réprouvé s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello qui +mourait de peur. Anna étouffa un cri en fuyant. Leporello répondit par +un cri d'effroi, et déclara à son maître que les âmes des morts étaient +irritées de son impiété; que, quant à lui, il ne traverserait pas cet +endroit du cimetière, et qu'il en ferait le tour extérieur plutôt que +d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et le força de lire +l'inscription du monument du Commandeur. Le pauvre valet déclara ne +savoir pas lire, comme dans le libretto de l'opéra italien. La scène se +prolongea d'une manière assez piquante à étudier, car c'était un composé +de la comédie de Molière et du drame lyrique mis en action et en langage +vulgaire, le tout compliqué et développé par une troisième version +que je ne connaissais pas et qui me parut improvisée. Cela faisait un +dialogue trop étendu et parfois trop familier pour une scène qui se +serait jouée en public, mais qui prenait là une réalité surprenante, à +tel point que la convention ne s'y sentait plus du tout par moments, et +que je croyais presque assister à un épisode de la vie de don Juan. Le +jeu des acteurs était si naturel et le lieu où ils se tenaient si bien +disposé pour la liberté de leurs mouvements, qu'ils n'avaient plus du +tout l'air de jouer la comédie, mais de se persuader qu'ils étaient les +vrais types du drame. + +Cette illusion me gagna moi-même quand je vis Leporello m'adresser +l'invitation de son maître, et montrer à mon inflexion de tête une +terreur non équivoque. Jamais tremblement convulsif, jamais contraction +du visage, jamais suffocation de la voix et flageolement des jambes +n'appartinrent mieux à l'homme sérieusement épouvanté par un fait +surnaturel. Don Juan lui-même fut ému lorsque je répondis à son +insolente provocation par le _oui_ funèbre. Un coup de tamtam dans +la coulisse et des accords lugubres faillirent me faire tressaillir +moi-même. Don Juan conserva la tête haute, le corps raide, la flamberge +arrogante retroussant le coin du manteau; mais il tremblait un peu, sa +moustache blonde se hérissait d'une horreur secrète, et il sortit en +disant: «Je me croyais à l'abri de pareilles hallucinations; sortons +d'ici!» *il passa devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil +était arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front +altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma pendant que +les esprits reprenaient le choeur du commencement de la scène: + + Di rider finirai, etc. + +Aussitôt dona Anna vint me prendre par la main, et m'aidant à me +débarrasser du masque, elle me conduisit au bord du rideau, en me disant +de regarder avec précaution dans la salle. Le parterre de cette salle, +qui n'était garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargée +de papiers et d'un piano à queue, devenait, dans les entr'actes, le +foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri s'éventant avec un +éventail de femme, et respirant à pleine poitrine comme un homme qui +vient d'être réellement très-ému. Célio rassemblait des papiers sur la +table; Béatrice, belle comme un ange, en costume de Zerlina, tenait par +la main un charmant garçon encore imberbe, qui me sembla devoir être +Masetto. Un cinquième personnage, enveloppé d'un domino de bal, qui, +retroussé sur sa hanche, laissait voir une manchette de dentelle sur un +bas de soie noire, me tournait le dos. C'était la troisième prétendue +demoiselle de Balma, _la sourde_, costumée en Ottavio, qui m'avait +intrigué dans le jardin; mais était-ce là Cécilia? Elle me paraissait +plus grande, et cette tournure dégagée, cette pose de jeune homme, ne me +rappelaient pas la Boccaferri, à laquelle je n'avais jamais vu porter +sur la scène les vêtements de notre sexe. + +J'allais demander son nom à Stella, lorsque celle-ci mit le doigt sur +ses lèvres et me fit signe d'écouter. + +--Pardieu! disait Boccaferri à Célio, qui lui faisait compliment de la +manière dont il avait joué, on aurait bien joué à moins! J'étais mort +de peur, et cela tout de bon; car je n'avais pas vu la statue à la +répétition d'hier, et quoique j'aie coupé et peint moi-même toutes les +pièces d'armure, je ne me représentais pas l'effet qu'elles produisent +quand elles sont revêtues. Salvator posait dans la perfection, et il a +dit son _oui_ avec un timbre si excellent, que je n'ai pas reconnu le +son de sa voix; et puis, dans ce costume, il me faisait l'effet d'un +géant. Où est-il donc cet enfant, que je le complimente? + +Boccaferri se retourna brusquement, et vit derrière lui le jeune homme +auquel il s'adressait, occupé à mettre du rouge pour faire le personnage +de Masetto.--En bien! quoi? s'écria Boccaferri, tu as déjà eu le temps +de changer de costume? + +--Comment, _mon vieux_ répondit le jeune homme, tu crois que c'est moi +qui ai fait la statue? Tu ne te souviens pas de m'avoir vu dans la +coulisse au moment où tu es revenu tomber à genoux, comme voulant fuir +(au plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit tout bas: Cette +figure de pierre m'a fait vraiment peur! + +--Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupéfait, je ne m'en +souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais pas ma tête. Oui, +j'ai eu réellement peur. Je suis content, notre essai réussit, mes +enfants; voilà que l'émotion nous gagne. Pour moi, c'est déjà fait; et +quand vous en serez tous là , vous serez tous de grands artistes!... + +--Mais, vieux fou, dit Célio en souriant, si ce n'était pas Salvator qui +faisait la statue, qui était-ce donc? Tu ne te le demandes pas? + +--Au fait, qui était-ce? Qui diable a fait cette statue? + +Et Boccaferri se leva tout effrayé en promenant des yeux hagards autour +de lui. + +--Le bonhomme est très-impressionnable, me dit Stella; il ne faudrait +pas pousser plus loin l'épreuve. Nommez-vous avant de vous montrer. + + + +X. + +OTTAVIO. + +--Maître Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le rideau, +reconnaissez-vous la voix du Commandeur? + +--Oui, pardieu! je reconnais cette voix, répondit-il; mais je ne puis +dire à qui elle appartient. Mille diables! il y a ici ou un revenant, ou +un intrus; qu'est-ce que cela signifie, enfants? + +--Cela signifie, mon père, dit Ottavio en se retournant et en me +montrant enfin les traits purs et nobles de la Cécilia, que nous avons +ici un bon acteur et un bon ami de plus. Elle vint à moi en me tendant +la main. Je m'élançai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre; +je saisis sa main que je baisai à plusieurs reprises, et j'embrassai +ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les bras. C'était la première +fois que je songeais à lui donner cette accolade, dont la seule idée +m'eût causé du dégoût deux mois auparavant. Il est vrai que c'était la +première fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille pipe +et le vin nouveau. + +Célio m'embrassa aussi avec plus d'effusion véritable que je ne l'y +eusse cru disposé. La douleur de son _fiasco_ semblait s'être effacée, +et, avec elle, l'amertume de son langage et de sa physionomie. «Ami, +me dit-il, je veux te présenter à tout ce que j'aime. Tu vois ici les +quatre enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Béatrice, et mon +jeune frère Salvator, le Benjamin de la famille, un bon enfant bien gai, +qui pâlissait dans l'étude d'un homme de loi, et qui a quitté ce noir +métier de scribe, il y a deux jours, pour venir se faire artiste à +l'école de notre père adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le +reste de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur éducation, +les autres leur stage dramatique. On t'expliquera cela plus tard: +maintenant il ne faut pas trop s'absorber dans les embrassades et les +explications, car on perdrait la pièce de vue; on se refroidirait sur +l'affaire principale de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art +dramatique! + +--Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cécilia à la dérobée: +pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonné? Si le plus incroyable, le plus +inespéré des hasards ne m'eût conduit ici, je ne vous aurais peut-être +jamais revus qu'à travers la rampe d'un théâtre; car tu m'avais promis +de m'écrire, Célio, et tu m'as oublié! + +--Tu mens! répondit-il en riant. Une lettre de moi, avec une invitation +de notre cher hôte, le marquis, te cherche à Vienne dans ce moment-ci. +Ne m'avais-tu pas dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps? +Ce serait à toi de nous expliquer comment nous te retrouvons ici, ou +plutôt comment tu as découvert notre retraite, et pourquoi il a fallu +que ces demoiselles se compromissent jusqu'à t'écrire un billet doux +sous ma dictée pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu +de venir rôder sous les fenêtres. Si l'aventure d'hier soir ne m'eût pas +mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, ce matin, ces traces +indiscrètes empreintes sur la neige, et cela jusque chez le voiturin +Volabù, où j'ai vu ton nom sur une caisse placée dans son hangar, tu +nous ménageais donc quelque terrible surprise? + +--Moi? j'étais le plus sot et le plus innocent des curieux. Je ne vous +savais pas ici. J'avais la tête échauffée par votre sabbat nocturne, qui +met en émoi tout le hameau, et je venais tâcher de surprendre les manies +de M. le marquis de Balma... Mais à propos, m'écriai-je en éclatant de +rire et en promenant aussitôt un regard inquiet et confus autour de moi, +chez qui sommes-nous ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et +comment peut-il dormir pendant un pareil vacarme? + +Toute la troupe échangea à son tour des regards d'étonnement, et +Béatrice éclata de rire comme je venais de le faire. + +Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid pour me +répondre.--Le vieux marquis est un monomane, en effet, dit-il. Il a la +passion du théâtre, et son premier soin, dès qu'il s'est vu riche et +maître d'un beau château, ç'a été de recruter, par mon intermédiaire, la +troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici en la faisant +passer pour sa famille. Comme il est grand dormeur et passablement +sourd, nous nous amusons à répéter sans qu'il nous gêne, et, au premier +jour, nous ferons nos débuts devant lui; mais, comme il est censé +pleurer la mort du généreux frère qui ne l'a fait son héritier que +faute d'avoir songé à le déshériter, il nous a recommandé le plus grand +mystère. C'est pour cela que personne ne sait à quoi nous passons nos +nuits, et l'on aime mieux supposer que c'est à évoquer le diable qu'à +nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous les arts. Restez +donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous plaira, et, si la partie vous +amuse, soyez associée à notre théâtre. Comme je fais la pluie et le +beau temps ici, on n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plaît d'en +changer. Vous passerez même, au besoin, pour un sixième enfant du +marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui choisis les sujets +et qui les dirige. Vous voyez que je suis lié de vieille date avec ce +bon seigneur, cela ne doit pas vous étonner: c'était un vieux ivrogne, +et nous nous sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes amendés +ici, et, depuis que nous avons le vin à discrétion, nous sommes d'une +sobriété qui vous charmera... Allons! nous oublions trop la pièce, et +ce n'est pas dans un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires. +Voulez-vous faire jusqu'au bout le rôle de la statue? Ce n'est qu'une +entrée de manége; demain on vous donnera, dans une autre pièce, le rôle +que vous voudrez, ou bien vous prendrez celui d'Ottavio; et Cécilia +créera celui d'Elvire, que nous avions supprimé. Vous avez déjà compris +que nous inventons un théâtre d'une nouvelle forme et complètement à +notre usage. Nous prenons le premier scénario venu, et nous improvisons +le dialogue, aidés des souvenirs du texte. Quand un sujet nous plaît, +comme celui-ci, nous l'étudions pendant quelques jours en le modifiant +_ad libitum_. Sinon, nous passons à un autre, et souvent nous faisons +nous-mêmes le sujet de nos drames et de nos comédies, en laissant à +l'intelligence et à la fantaisie de chaque personnage le soin d'en tirer +parti. Vous voyez déjà qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose, +c'est d'être créateurs et non interprètes serviles. Nous cherchons +l'inspiration, et elle nous vient peu à peu. Au reste, tout ceci +s'éclaircira pour vous en voyant comment nous nous y prenons. Il est +déjà dix heures, et nous n'avons joué que deux actes. _All'opra!_ mes +enfants! Les jeunes gens au décor, les demoiselles au manuscrit pour +nous aider dans l'ordre des scènes, car il faut de l'ordre même dans +l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui doit indisposer le +public. + +Boccaferri prononça ces derniers mots d'un ton qui eût fait croire qu'il +avait sous les yeux un public imaginaire remplissant cette salle vide et +sonore. Mais il n'était pas maniaque le moins du monde. Il se livrait à +une consciencieuse étude de l'art, et il faisait d'admirables élèves en +cherchant lui-même à mettre en pratique des théories qui avaient été le +rêve de sa vie entière. + +Nous nous occupâmes de changer la scène. Cela se fit en un clin d'oeil, +tant les pièces du décor étaient bien montées, légères, faciles à remuer +et la salle bien machinée.--Ceci était une ancienne salle de spectacle +parfaitement construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma ont +eu de tout temps la passion du théâtre, sauf le dernier, qui est mort +triste, ennuyé, parfaitement égoïste et nul, faute d'avoir cultivé et +compris cet art divin. Le marquis actuel est le digne fils de ses pères, +et son premier soin a été d'exhumer les décors et les costumes qui +remplissaient cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu la vie à +tous ces cadavres gisant dans la poussière. Vous savez que c'était mon +métier _là -bas_. Il ne m'a pas fallu plus de huit jours pour rendre +la couleur et l'élasticité à tout cela. Ma fille, qui est une grande +artiste, a rajeuni les habillements et leur a rendu le style et +l'exactitude dont on faisait bon marché il y a cinquante ans. Les +petites Floriani, qui veulent être artistes aussi un jour, l'aident en +profitant de ses leçons. Moi, avec Célio, qui vaut dix hommes pour la +promptitude d'exécution, l'adresse des mains et la rapidité d'intuition, +nous avons imaginé de faire un théâtre dont nous pussions jouir +nous-mêmes, et qui n'offrit pas à nos yeux, désabusés à chaque instant, +ces laids intérieurs de coulisses pelées où le froid vous saisit le +coeur et l'esprit dès que vous y rentrez. Nous ne nous moquons pas pour +cela du public, qui est censé partager nos illusions. Nous agissons +en tout comme si le public était là ; mais nous n'y pensons que dans +l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on l'oubliera, comme +cela devrait être quand on joue pour tout de bon devant lui. Quant à +notre système de décor, placez-vous au fond de la salle, et vous verrez +qu'il fait plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers +tourné vers nous, et dont le public, placé de côté, aperçoit toujours +une partie. + +Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre satisfaction, des +moyens naïfs dont le charme serait perdu sur un grand théâtre. Nous +plantons de vrais arbres sur nos planchers et nous mettons de vrais +rochers jusqu'au fond de notre scène. Nous le pouvons, parce qu'elle +est petite, nous le devons même, parce que les grands moyens de la +perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas assez de distance +pour qu'ils nous fissent illusion à nous-mêmes, et le jour où nous +manquerons de l'illusion de la vue, celle de l'esprit nous manquera. +Tout se tient: l'art est homogène, c'est un résumé magnifique de +l'ébranlement de toutes nos facultés. Le théâtre est ce résumé par +excellence, et voilà pourquoi il n'y a ni vrai théâtre, ni acteurs +vrais, ou fort peu, et ceux-là qui le sont ne sont pas toujours compris, +parce qu'ils se trouvent enchâssés comme des perles fines au milieu de +diamants faux dont l'éclat brutal les efface. + +Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'être! Qu'est-ce qu'un +acteur, sans cette première condition essentielle et vitale de son art? +On ne devrait distinguer le talent de la médiocrité que par le plus +ou moins d élévation d'esprit des personnes. Un homme de coeur et +d'intelligence serait forcément un grand acteur, si les règles de l'art +étaient connues et observées; au lieu qu'on voit souvent le contraire. +Une femme belle, intelligente, généreuse dans ses passions, exercée à la +grâce libre et naturelle, ne pourrait pas être au second rang, comme l'a +toujours été ma fille, qui n'a pas pu développer sur la scène l'âme +et le génie qu'elle a dans la vie réelle. Faute de se trouver dans un +milieu assez artiste pour l'impressionner, elle a toujours été glacée +par le théâtre, et vous la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaîtrez +point! C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: nous +élargissons par la fantaisie le cadre où nous voulons nous mouvoir, et +la poésie du décor est la dorure du cadre. + +Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, tout en arrangeant +mille détails matériels sans cesser de causer, l'invraisemblance de la +mise en scène, celle des caractères, celle du dialogue, et jusqu'à celle +du costume, voilà de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui +comprend le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y a rien de +bête comme un acteur qui se passionne dans une scène impossible, et qui +prononce avec éloquence des discours absurdes. C'est parce qu'on fait +de pareilles pièces et qu'on les monte par-dessus le marché avec une +absurdité digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, et, je vous +le disais, tous devraient l'être. Rappelez-vous la Cécilia. Elle a trop +d'intelligence pour ne pas sentir le vrai; vous l'avez vue souvent +insuffisante, presque toujours trop concentrée et cachant son émotion, +mais vous ne l'avez jamais vue donner à côté, ni tomber dans le faux; et +pourtant c'était une pâle actrice. Telle qu'elle était, elle ne déparait +rien, et la pièce n'en allait pas plus mal. Eh bien, je dis ceci: que +le théâtre soit vrai, tous les acteurs seront vrais, même les plus +médiocres ou les plus timides; que le théâtre soit vrai, tous les +êtres intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, dans +les intervalles où ceux-ci n'occuperont pas la scène, où le public se +reposera de l'émotion produite par eux, les acteurs secondaires seront +du moins naïfs, vraisemblables. Au lieu d'une torture qu'on subit à +voir grimacer des sujets détestables, on éprouvera un certain bien-être +confiant à suivre l'action dans les détails nécessaires à son +développement. Le public se formera à cette école, et, au lieu d'injuste +et de stupide qu'il est aujourd'hui, il deviendra consciencieux, +attentif, amateur des oeuvres bien faites et ami des artistes de bonne +foi. Jusque-là , qu'on ne me parle pas de théâtre, car vraiment c'est un +art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts d'un génie +complet pour le ressusciter. + +Oui, mon fils Célio! dit-il en s'adressant au jeune homme qui attendait +pour faire commencer l'acte qu'il eût cessé de babiller, ta mère, la +grande artiste, avait compris cela. Elle m'avait écouté et elle m'a +toujours rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est +parce qu'elle partageait mes idées qu'elle voulut faire elle-même les +pièces qu'elle jouait, être la directrice de son théâtre, choisir et +former ses acteurs. Elle sentait qu'une grande actrice a besoin de bons +interlocuteurs et que la tirade d'une héroïne n'est pas inspirée quand +sa confidente l'écoute d'un air bête. Nous avons fait ensemble des +essais hardis; j'ai été son décorateur, son machiniste, son répétiteur, +son costumier et parfois même son poëte; l'art y gagnait sans doute, +mais non les affaires. Il eût fallu une immense fortune pour vaincre les +premiers obstacles qui s'élevaient de toutes parts. Et puis le public ne +sait point seconder les nobles efforts, il aime mieux s'abrutir à bon +marché que de s'ennoblir à grands frais. + +Mais toi, Célio, mais vous, Stella, Béatrice, Salvator, vous êtes +jeunes, vous êtes unis, vous comprenez l'art maintenant, et vous pouvez, +à vous quatre, tenter une rénovation. Ayez-en du moins le désir, +caressez-en l'espérance; quand même ce ne serait qu'un rêve, quand même +ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement poétique, il vous en +restera quelque chose qui vous fera supérieurs aux acteurs vulgaires et +aux supériorités de ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le +feu sacré qui me rajeunit et qui m'a consumé en vain jusqu'ici, faute +d'aliments à mon usage. Je ne regretterai pas d'avoir échoué toute ma +vie, en toutes choses, d'avoir été aux prises avec la misère jusqu'à +être forcé d'échapper au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai +de rien dans mon triste passé, si la vivace postérité de la Floriani +élève son triomphe sur mes débris, si Célio, son frère et ses soeurs +réalisent le rêve de leur mère, et si le pauvre vieux Boccaferri peut +s'acquitter ainsi envers la mémoire de cet ange! + +--Tu as raison, ami, répondit Célio, c'était le rêve de ma mère de +nous voir grands artistes; mais pour cela, disait-elle, il fallait +_renouveler l'art_. Nous comprenons aujourd'hui, grâce à toi, ce qu'elle +voulait dire; nous comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite à +trente ans, dans tout l'éclat de sa force et de son génie, c'est-à -dire +pourquoi elle était déjà dégoûtée du théâtre et privée d'illusions. +Je ne sais si nous ferons faire un progrès à l'esprit humain sous ce +rapport; mais nous le tenterons, et, quoi qu'il arrive, nous bénirons +tes enseignements, nous rapporterons à toi toutes nos jouissances; car +nous en aurons de grandes, et si les goûts exquis que tu nous donnes +nous exposent à souffrir plus souvent du contact des mauvaises choses, +du moins, quand nous toucherons aux grandes, nous les sentirons plus +vivement que le vulgaire. + +Nous passâmes au troisième acte, qui était emprunté presque en entier au +libretto italien. C'était une fête champêtre donnée par don Juan à ses +vassaux et à ses voisins de campagne dans les jardins de son château. +J'admirai avec quelle adresse le scénario de Boccaferri déguisait les +impossibilités d'une mise en scène où manquaient les comparses. La foule +était toujours censée se mouvoir et agir autour de la scène où elle +n'entrait jamais, et pour cause. De temps en temps un des acteurs, hors +de scène, imitait avec soin des murmures, des trépignements lointains. +Derrière les décors on fredonnait _pianissimo_ sur un instrument +invisible un air de danse tiré de l'opéra, en simulant un bal à +distance. Ces détails étaient improvisés avec un art extrême, chacun +prenant part à l'action avec une grande ardeur et beaucoup de +délicatesse de moyens pour seconder les personnages en scène sans +les distraire ni les déranger. L'arrangement ingénieux des coulisses +étroites et sombres, ne recevant que le jour du théâtre qui s'éteignait +dans leurs profondeurs, permettait à chacun d'observer et de saisir tout +ce qui se passait sur la scène, sans troubler la vraisemblance en se +montrant aux personnages en action. Tout le monde était occupé, et +personne n'avait la faculté de se distraire une seule minute du sujet, +ce qui faisait qu'on rentrait en scène aussi animé qu'on en était sorti. + +Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, bien que n'ayant pas +à paraître dans cet acte. Le scénario surtout était la chose délicate à +observer; et si je ne l'eusse pas vu pratiquer à ces êtres intelligents, +qui me communiquaient à mon insu leur finesse de perception, je n'aurais +pas cru possible de s'abandonner aux hasards de l'improvisation sans +manquer à la proportion des scènes, à l'ordre des entrées et des +sorties, et à la mémoire des détails convenus; Il parait que, dans les +premiers essais, cette difficulté avait paru insurmontable aux Floriaui; +mais Boccaferri et sa fille ayant persisté, et leurs théories sur la +nature de l'inspiration dans l'art et sur la méthode d'en tirer parti +ayant éclairé ce mystérieux travail, la lumière s'était faite dans +ce premier chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits +inaliénables dans toute opération saine de l'art, et l'effrayant +obstacle avait été vaincu avec une rapidité surprenante. On n'en était +même plus à s'avertir les uns les autres par des clins d'oeil et des +mots à la dérobée comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa +règle écrite en caractères inflexibles dans la pensée; le brillant des +à -propos dans le dialogue, l'entraînement de la passion, le sel de +l'impromptu, la fantaisie de la divagation, avaient toute leur liberté +d'allure, et cependant l'action ne s'égarait point, ou, si elle semblait +oubliée un instant pour être réengagée et ressaisie sur un incident +fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique avec la vie +réelle (ce grand décousu, recousu sans cesse à propos) n'en était que +plus frappante et plus attachante. + +Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, Béatrice-Zerlina +et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants avaient l'inappréciable +mérite d'être aussi jeunes et aussi frais que leurs rôles; et l'habitude +de leur familiarité fraternelle donnait à leur dispute un adorable +caractère de chasteté et d'obstination enfantine qui ne gâtait rien à +celui de la scène. Ce n'était pas là tout à fait pourtant l'intention +du libretto italien, encore moins cette de Molière; mais qu'importe? la +chose, pour être rendue d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune +Salvator (le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. Il ne +chercha pas à être comique, et il le fut. Il parla le dialecte milanais, +dont il savait toutes les gentillesses et toutes les naïves métaphores +pour en avoir été bercé naguère; il eut un senti ment vrai des dangers +que courait Zerline à se laisser courtiser par un libertin; il la tança +sur sa coquetterie avec une liberté de frère qui rendit d'autant plus +naturelle la franchise du paysan. Il sut lui adresser ces malices de +l'intimité qui piquent un peu les jeunes filles quand elles sont dites +devant un étranger, et Béatrice fut piquée tout de bon, ce qui fit +d'elle une merveilleuse actrice sans qu'elle y songeât. + +Mais, à ce joli couple, succéda un couple plus expérimenté et plus +savant, Anna et Ottavio. Stella était une héroïne pénétrante de +noblesse, de douleur et de rêverie. Je vis qu'elle avait bien lu et +compris le _Don Juan_ d'Hoffmann, et qu'elle complétait le personnage +du libretto en laissant pressentir une délicate nuance d'entraînement +involontaire pour l'irrésistible ennemi de son sang et de son bonheur. +Ce point fut touché d'une manière exquise, et cette victime d'une +secrète fatalité fut plus vertueuse et plus intéressante ainsi, que la +fière et forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son père sans +défaillance et sans pitié. + +Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce qu'on pouvait faire +de ce personnage en lui retranchant la musique qu'il chante: car c'est +Mozart seul qui eu a fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a +créer, et elle créa de main de maître; elle développa la tendresse, +le dévouement, l'indignation, la persévérance que Mozart seul sait +indiquer: elle traduisit la pensée du maître dans un langage aussi élevé +que sa musique; elle donna à ce jeune amant la poésie, la grâce, la +fierté, l'amour surtout!...--Oui, c'est là de l'amour, me dit tout à +coup Célio en s'approchant de mon oreille, dans la coulisse, comme s'il +eût répondu à ma pensée. Écoute et regarde la Cécilia, mon ami, et tâche +d'oublier le serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux +plus te répondre de rien à cet égard, car je ne la connaissais pas il y +a deux mois; je ne l'avais jamais entendue exprimer l'amour, et je ne +savais pas qu'elle put le ressentir. Or, je le sais maintenant que je +la vois loin du public qui la paralysait. Elle s'est transformée à mes +yeux, et moi, je me suis transformé aux miens propres. Je me crois +capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir si nous serons l'un +à l'autre l'objet de cette ardeur qui couve en nous sans autre but +déterminé, à l'heure qu'il est, que la révélation de l'art; mais ne te +fie plus à ton ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler +à ton aide. + +En parlant ainsi, Célio me tenait la main et me la serrait avec une +force convulsive. Je sentis, au tremblement de tout son être, que lui ou +moi étions perdus. + +--Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant près de nous. +Une distraction? un dialogue dans la coulisse? Voulez-vous donc faire +envoler le dieu qui nous inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous, +oubliez Célio Floriani, et allons tourmenter Masetto! + + + +XI. + +LE SOUPER. + +Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, lequel, ainsi que +je l'ai dit, était disposé en salle de repos ou d'étude à volonté, et on +se pressa autour de Boccaferri pour avoir son sentiment et profiter de +ses observations. Je vis là comment il procédait pour développer ses +élèves; car sa conversation était un véritable cours, et le seul sérieux +et profond que j'aie jamais entendu sur cette matière. + +Tant que durait la représentation, il se gardait bien d'interrompre +les acteurs, ni même de laisser percer son contentement ou son blâme, +quelque chose qu'ils fissent; il eût craint de les troubler ou de +les distraire de leur but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il +s'intitulait _public éclairé_, et distribuait la critiqué ou l'éloge. + +--Honneur à la Cécilia! dit-il pour commencer. Dans cet acte, elle a +été supérieure à nous tous. Elle a porté l'épée et parlé d'amour comme +Roméo; elle m'a fait aimer ce jeune homme dont le rôle est si délicat. +Avez-vous remarqué un trait de génie, mes enfants? Écoutez. Célio, +Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites filles n'y +comprendraient rien. Dans le libretto, que vous savez tous par coeur, il +y a un mot que je n'ai jamais pu écouter sans rire. C'est lorsque dona* +Anna raconte à son fiancé qu'elle a failli être victime de l'audace +de don Juan, ce scélérat ayant imité, dans la nuit du meurtre du +Commandeur, la démarche et les manières d'Ottavio pour surprendre sa +tendresse. Elle dit qu'elle s'est échappée de ses bras, et qu'elle a +réussi à le repousser. Alors don Ottavio, qui a écouté ce récit avec +une piteuse mine, chante naïvement: _Respiro!_ Le mot est bien écrit +musicalement pour le dialogue, comme Mozart savait écrire le moindre +mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, comme un maître intelligent +qu'il est, le disait sans expression marquée, et en sauvait ainsi le +ridicule: mais presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus +ne manquaient point de _respirer_ le mot a pleine poitrine, en +levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: «Ma foi, je l'ai +échappé belle». + +Eh bien, Cécilia a écouté le récit d'Anna avec une douleur chaste, une +indignation concentrée, qui n'aurait prêté à rire à aucun parterre, si +impudique qu'il eût été! Je l'ai vu pâlir, mon jeune Ottavio! car la +figure de l'acteur vraiment ému pâlit sous le fard, sans qu'il soit +nécessaire de se retourner adroitement pour passer le mouchoir sur les +joues, mauvaise _ficelle_, ressource grossière de l'art grossier. +Et puis, quand il a été soulage de son inquiétude, au lieu de dire: +_Je respire!_ il s'est écrié, du fond de l'âme: _Oh! perdue ou +sauvée, tu aurait toujours été à moi_! + +--Oui, oui, s'écria Stella, qui ne se piquait pas de faire la petite +fille ignorante, et s'occupait d'être artiste avant tout; j'ai été si +frappée de ce mot, que j'ai senti comme un remords d'avoir été émue un +instant dans les bras du perfide. J'ai aimé Ottavio, et vous allés voir, +dans le quatrième acte, combien cette généreuse parole m'a rendu de +force et de fierté. + +--Brava! bravissima! dit Boccaferri, voilà ce qui s'appelle comprendre: +un entr'acte ne doit pas être perdu pour un véritable artiste. Tandis +qu'il repose ses membres et sa voix, il faut que son intelligence +continue à travailler, qu'il résume ses émotions récentes, et qu'il +se prépare à de nouveaux combats contre les dangers et les maux de sa +destinée. Je ne me lasserai pas de vous le dire, le théâtre doit être +l'image de la vie: de même que, dans la vie réelle, l'homme se recueille +dans la solitude ou s'épanche dans l'intimité, pour comprendre les +événements qui le pressent, et pour trouver dans une bonne résolution ou +dans un bon conseil la puissance de dénouer et de gouverner les faits, +de même l'acteur doit méditer sur l'action du drame et sur le caractère +qu'il représente. Il doit chercher tous les jours, et entre chaque +scène, tous les développements que ce rôle comporte. Ici, nous sommes +libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation nous ouvre un champ +illimité de créations délicieuses. Mais, lors même qu'en public vous +serez esclaves d'un texte, un geste, une expression de visage suffiront +pour rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! car il +faudra tomber juste du premier coup, et résumer une grande pensée dans +un petit effet; mais ce sera plus subtil à chercher et plus glorieux à +trouver: ce sera le dernier mot de la science, la pierre précieuse par +excellence que nous cherchons ici dans une mine abondante de matériaux +variés, où nous puisons à pleines mains, comme d'heureux et avides +enfants que nous sommes, en attendant que nous soyons assez exercés et +assez habiles pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche. + +Toi, Célio, continua Boccaferri, qu'on écoutait là comme un oracle, et +contre lequel le fier Célio lui-même n'essayait pas de regimber, tu as +été trop leste et pas assez hypocrite. Tu as oublié que la naïve et +crédule Zerline était déjà assez femme pour exiger plus de cajoleries et +pour se méfier de trop de hardiesse. Tu n'as pas oublié que Béatrice est +ta soeur, et tu l'as traitée comme un petit enfant que tu es habitué à +caresser sans qu'elle s'en fâche ou s'en inquiète.--Sois plus perfide, +plus méchant, plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte que +nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, il nous manquait +un père, en voici un; c'est M. Salentini qui nous tombe du ciel, et il +faut improviser la scène du père. C'est du Molière, et c'est beau! Vite, +enfants! un costume de grand d'Espagne à M. Salentini. L'habit _Louis +XIII_, tirant encore sur l'_Henri IV_, ancienne mode; grande fraise, et +la trousse violette, le pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez, +Stella, n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: _Je n'y ai +pas pensé_ des jeunes filles. Repassez-moi tous les deux, ajouta-t-il en +s'adressant à Célio et à moi, la scène de Molière. Monsieur Salentini, +il ne s'agit que de s'en rappeler l'esprit et de s'en imprégner. Ne vous +attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entièrement: la moindre +phrase, retenue par coeur, est mortelle à l'improvisation... Mais, +mon Dieu! j'oublie que vous n'êtes pas ici pour apprendre à jouer la +comédie. Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez bien, +parce que vous avez du talent dans une autre partie, et que le sentiment +du vrai et du beau sert à comprendre toutes les faces de l'art. _L'art +est un_, n'est-ce pas? + +--Je ferai de mon mieux pour ne dérouter personne, répondis-je, et je +vous jure que tout ceci m'amuse, m'intéresse et me passionne infiniment. + +--Merci, artiste! s'écria Boccaferri en me tendant la main. Oh! être +artiste! Il n'y a que cela qui mérite la peine de vivre! + +--Nous, au décor! dit-il à sa fille; je n'ai besoin que de toi pour +m'aider à placer l'intérieur du palais de don Juan. Que l'armure de la +statue soit prête pour que M. Salentini puisse la reprendre bien vite +pendant la scène de M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour +faire ce vieux personnage. Célio, si tu as le malheur de causer dans la +coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme je l'ai été dans la +dernière scène du précédent: tu m'avais mis en colère, je n'étais plus +lâche et poltron; et si je suis mauvais, tu le seras! C'est une grande +erreur que de croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son +interlocuteur est plus pâle: la théorie de l'individualisme, qui règne +au théâtre plus que partout ailleurs, et qui s'exerce en ignobles +jalousies de métier pour souiller la claque à un camarade, est plus +pernicieuse au talent sur les planches que sur toutes les autres scènes +de la vie. Le théâtre est l'oeuvre collective par excellence. Celui +qui a froid y gèle son voisin, et la contagion se communique avec une +désespérante promptitude à tous les autres. On veut se persuader ici-bas +que le mauvais fait ressortir le bon. On se trompe, le bon deviendrait +le parfait, le beau deviendrait le sublime, l'émotion deviendrait la +passion, si, au lieu d'être isolé, l'acteur d'élite était secondé et +chauffé par son entourage. A ce propos, mes enfants, encore un mot, le +dernier, avant de nous remettre à l'oeuvre! Dans les commencements, nous +jouions trop longuement: maintenant que nous tenons la forme et que +le développement ne nous emporte plus, nous tombons dans le défaut +contraire: nous jouons trop vite. Cela vient de ce que chacun, sûr de +son propre fait, coupe la parole à son interlocuteur pour placer la +sienne. Gardez-vous de la personnalité jalouse et pressée de se montrer! +Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'éclaire qu'en s'écoutant les +uns les autres. Laissez même un peu divaguer la réplique, si bon lui +semble: ce sera une occasion de vous impatienter tout de bon quand elle +entravera l'action qui vous passionne. Dans la vie réelle, un ami nous +fatigue de ses distractions, un valet nous irrite par son bavardage, une +femme nous désespère par son obstination ou ses détours. Eh bien, cela +sert au lieu de nuire, sur la scène que nous avons créée. C'est de +la réalité, et l'art n'a qu'à conclure. D'ailleurs, quand vous vous +interrompez les uns les autres, vous risquez d'écourter une bonne +réflexion qui vous en eût inspiré une meilleure: vous faites envoler une +pensée qui eût éveillé en vous mille pensées. Vous vous nuisez donc à +vous-même. Souvenez-vous du principe: «Pour que chacun soit bon et vrai, +il faut que tous le soient, et le succès qu'on ôte à un rôle, on l'ôte +au sien propre. Cela paraîtrait un effroyable paradoxe hors de cette +enceinte; mais vous en reconnaîtrez la justesse, à mesure que vous vous +formerez à l'école de la vérité. D'ailleurs, quand ce ne serait que de +la bienveillance et de l'affection mutuelle, il faut être frères dans +l'art, comme vous l'êtes par le sang; l'inspiration ne peut être que +le résultat de la santé morale, elle ne descend que dans les âmes +généreuses, et un méchant camarade est un méchant acteur, quoi qu'on en +dise!» + +La pièce marcha à souhait jusqu'à la dernière scène, celle où je reparus +en statue pour m'abîmer finalement dans une trappe avec don Juan. Mais, +quand nous fûmes sous le théâtre, Célio, dont je tenais encore la +main dans ma main de pierre, me dit en se dégageant et en passant du +fantastique à la réalité, sans transition:--Pardieu! que le diable vous +emporte! vous m'avez fait manquer la partie culminante du drame; +j'ai été plus froid que la statue, quand je devais être terrifié et +terrifiant. Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai été aussi mauvais +ce soir que sur le théâtre impérial de Vienne. Mais moi, je vais vous le +dire. Vous regardez trop la Boccaferri, et cela me fait mal. Don Juan +jaloux, c'est impossible; cela fait penser qu'il peut être amoureux, et +cela n'est point compatible avec le rôle que j'ai joué ce soir ici et +jusqu'à présent dans la vie réelle. + +--Où voulez-vous en venir, Célio? répondis-je. Est-ce une querelle, un +défi, une déclaration de guerre? Parlez, je fais appel à la vertu qui +m'a fait votre ami presque sans vous connaître, à votre franchise! + +--Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'écoutais mon instinct, +je vous tordrais le cou dans cette cave. Mais je sens que je serais +odieux et ridicule de vous haïr, et je veux sincèrement et loyalement +vous accepter pour rival et pour ami quand même. C'est moi qui vous +ai attiré ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. Je +confesse que je vous croyais au mieux avec la duchesse de N..., car +j'étais à Turin, il y a trois jours, avec Cécilia. Personne, dans ce +village et dans la ville de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans +les vingt-quatre heures que nous avons été près de vous sans pouvoir +aller vous serrer la main, nous avons appris, malgré nous, bien des +choses. Je vous ai cru retombé dans les filets de Cirée; je vous ai +plaint sincèrement, et, comme nous passions devant votre logement pour +sortir de la ville, à cinq heures du matin, Cécilia vous a chanté +quelques phrases de Mozart en guise d'éternel adieu. Malheureusement +elle a choisi un air et des paroles qui ressemblaient à un appel plus +qu'à une formulé d'abandon, et cela m'a mis en colère. Puis, je me suis +rassuré en la voyant aussi calme que si votre infidélité lui était la +chose du monde la plus indifférente; et, comme je vous aime, au fond, +j'étais triste en pensant à la femme qui remplaçait Cécilia dans votre +volage coeur. Voyons, dites, qui aimez-vous et où allez-vous? Ne +couriez-vous pas après la duchesse en passant par le village des +Désertes? Est-elle cachée dans quelque château voisin? Comment le hasard +aurait-il pu vous amener dans cette vallée, qui n'est sur la route de +rien? Si vous ne volez; pas à un rendez-vous donné par cette femme, il +est évident pour moi que vous êtes venu ici pour _l'autre_, que vous +avez réussi à connaître sa retraite et sa nouvelle situation, si bien +cachée depuis qu'elle en jouit. C'est donc à vous d'être sincère, +monsieur Salentini. De qui êtes-vous ou n'êtes-vous pas amoureux, et +vis-à -vis de qui prétendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don +Giovanni? + +[Illustration 008.png: M. SAND Un cinquième personnage.....me tournait +le dos. (Page 100.)] + +Je répondis en racontant succinctement toute la vérité; je ne cachai +point que le _vedrai carino_ chanté par Cécilia, sous ma fenêtre, +m'avait sauvé des griffes de la duchesse, et j'ajoutai pour +conclure:--J'ai été sur le point d'oublier Cécilia, j'en conviens, et +j'ai tant souffert dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je +m'attendais si peu à vous revoir aujourd'hui, et l'existence fantastique +où vous me je les tout d'un coup est si nouvelle pour moi, que je ne +puis vous rien dire, sinon que vous, devenu naïf et amoureux, _elle_, +devenus expansive et brillante, son père, devenu sobre et lucide +d'intelligence, votre château mystérieux, vos deux charmantes soeurs, +ces figures inconnues qui m'apparaissent comme dans un rêve, cette vie +d'artiste-grand-seigneur que vous vous êtes créée si vite dans un nid +de vautours et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige +tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'étais enivré, j'étais +heureux tout à l'heure, je ne touchais plus à la terre; vous me rejetez +dans la réalité, et vous voulez que je me résume. Je ne le puis. +Donnez-moi jusqu'à demain matin pour vous répondre. Puisque nous ne +pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne sais pas pourquoi +nous ne resterions pas amis jusqu'à demain matin. + +--Tu as raison, répondit Célio, et si nous ne restons pas amis toute la +vie, j'en aurai un mortel regret. Nous causerons demain au jour. La nuit +est faite ici pour le délire.... Mais pourtant écoute un dernier mot +de réalité que je ne peux différer. Mes charmantes soeurs, dis-tu, +t'apparaissent comme dans un rêve? Méfie-toi de ce rêve! il y a une de +mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir amoureux. + +--Elle est mariée? + +--Non: c'est plus grave encore. Réponds à une question qui ne souffre +pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton père? Je puis te demander cela, moi +qui n'ai su que fort tard le nom du mien. + +--Oui, je sais le nom de mon père, répondis-je. + +--Et peux-tu le dire? + +--Oui; c'est seulement le nom de ma mère que je dois cacher. + +--C'est le contraire de moi. Donc ton père s'appelait? + +--Tealdo Soavi. Il était chanteur au théâtre de Naples. Il est mort +jeune. + +--C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en être certain. Eh bien, ami, +regarde la petite Béatrice avec les yeux d'un frère, car elle est ta +soeur. Pas de questions là -dessus. Elle seule dans la famille a ce lien +mystérieux avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous, +notre mère est sacrée, et toutes ses actions ont été saintes. Nous +sommes ses enfants, nous portons son glorieux nom, il suffit à notre +orgueil; mais, quoi qu'il ait pu m'en coûter, je devait t'avertir, afin +qu'il n'y eût pas ici de méprise. Quelquefois le sentiment le plus pur +est un inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. Cette +chaste enfant est disposée à la coquetterie, et peut-être un jour +sera-t-elle passionnée par réaction. Sois sévère, sois désobligeant avec +elle au besoin, afin que nous ne soyons pas forcés de lui dire ce que +vous êtes l'un à l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque +raison pour m'intéresser à toi, et en même temps pour te surveiller un +peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi établit entre nous un lien +indirect. Je serais bien malheureux d'avoir à te haïr! + +--Eh bien, eh bien, nous cria Béatrice en rouvrant la trappe, êtes-vous +morts tout de bon là -dessous? D'où vient que vous ne remontez pas? On +vous attend pour souper. + +La belle tête de cette enfant fit tressaillir mon coeur d'une émotion +profonde. Je compris pourquoi je l'avais aimée à la première vue, et, +quand je me demandai à qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait +être à moi. Elle-même, par la suite, en fit un jour très-naïvement la +remarque. + +J'étais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela me mit à l'aise. +Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi poétique et d'aussi émouvant +que ces découvertes de parenté que couvre le mystère; elles ont presque +le charme de l'amour. + +Nous passâmes dans la salle à manger, comme l'horloge du château sonnait +minuit. Le règlement portait qu'on souperait en costume. Il faisait +assez chaud dans les appartements pour que mon armure de carton ne +compromit pas ma santé, et, quand on vit l'_uomo di sasso_ s'asseoir +pour manger _cibo mortale_ entre don Juan et Leporello, il se fit une +grande gaieté, qui conserva pourtant une certaine nuance de fantastique +dans les imaginations même après que j'eus posé mon masque en guise de +couvercle sur un pâté de faisans. + +On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri commençait à +causer, Cécilia et Célio voulurent envoyer coucher _les enfants_; mais +Béatrice et Benjamin résistèrent à cet avis. Ils ouvraient de +grands yeux pour prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et +prétendaient être aussi robustes que les _grandes personnes_ pour +veiller.--Ne les contrarie pas, dit Cécilia à Célio; dans un quart +d'heure, ils vont demander grâce. + +En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, mettre beaucoup +d'eau dans son vin, entama l'examen de la pièce que nous venions de +jouer, et la belle tête blonde de Béatrice se pencha sur l'épaule de +Stella, pendant que, à l'autre bout de la table, Benjamin commençait à +regarder son assiette avec une fixité non équivoque. Célio, qui était +fort comme un athlète, prit sa soeur dans ses bras et l'emporta comme un +petit enfant; Stella secouait son jeune frère pour l'emmener. Je pris un +flambeau pour diriger leur marche dans les grandes galeries du château, +et, tandis que Stella prenait ma bougie pour aller allumer celle de +Benjamin, Célio me dit tout bas, en me montrant Béatrice, qu'il avait +déposée sur son lit: «Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces +ténèbres, ta petite soeur que tu ne dois peut-être jamais embrasser une +seconde fois.» Je déposai un baiser presque paternel sur le front pur de +Béatrice, qui me répondit, sans me reconnaître: Bonsoir, Célio! puis, +elle ajouta, sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: «Tu diras +à M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, crainte de +réveiller M. le marquis de Balma!» + +Stella était revenue avec la lumière. Nous mîmes sa jeune soeur entre +ses mains pour la déshabiller, puis nous allâmes nous remettre à table. +Stella revint bientôt aussi, rapportant ce délicieux costume andalous de +Zerlina qui devait être serré et caché dans le magasin de costumes. + +--Le mystère dont nous réussissons à nous entourer, me dit Cécilia, +donne un nouvel attrait à nos études et à nos fêtes nocturnes. J'espère +que vous ne le trahirez pas, et que vous laisserez les gens du village +croire que nous allons au sabbat toutes les nuits. + +Je lui racontai les commentaires de mon hôtesse et l'histoire du petit +soulier.--Oh! c'est vrai, dit Stella; c'est la faute de Béatrice, qui ne +veut aller se coucher que quand elle dort debout. Cette nuit-là , elle +était si lasse, qu'elle a dormi avec un pied chaussé comme une vraie +petite sorcière. Nous ne nous en sommes aperçus que le lendemain. + +--Ça, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de temps à d'inutiles +paroles. Que jouons-nous demain? + +--Je demande encore _Don Juan_ pour prendre ma revanche, dit Célio; car +j'ai été distrait ce soir et j'ai fait un progrès à reculons. + +--C'est vrai, répondit Boccaferri: à demain donc _Don Juan_, pour la +troisième fois! Je commence à craindre, Célio, que tu ne sois pas assez +méchant pour ce rôle tel que tu l'as conçu dans le principe. Je te +conseille donc, si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un +acteur intelligent est la meilleure critique du rôle qu'il essaie), de +lui donner d'autres nuances. Celui de Molière est un marquis, celui +de Mozart un démon, celui d'Hoffmann un ange déchu. Pourquoi ne le +pousserais-tu pas dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une +pure rêverie du poète allemand, cela est indiqué dans Molière, qui a +conçu ce marquis dans d'aussi grandes proportions que le _Misanthrope_ +et _Tartufe_. Moi, je n'aime pas que _Don Juan_ ne soit que le +_dissoluto castigato_, comme on l'annonce, par respect pour les +moeurs, sur les affiches de spectacle de la _Fenice_. Fais-en un héros +corrompu, un grand coeur éteint par le vice, une flamme mourante qui +essaie en vain, par moments, de jeter une dernière lueur. Ne te gêne +pas, mon enfant, nous sommes ici pour interpréter plutôt que pour +traduire. + +_Don Juan_ est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en allumant un bon +cigare de la Havane (sa vielle pipe noire avait disparu), mais c'est +un chef-d'oeuvre en plusieurs versions. Mozart seul en a fait un +chef-d'oeuvre complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le +côté littéraire, nous verrons que Molière n'a pas donné à son drame le +mouvement et la passion qu'on trouve dans le libretto de notre opéra. +D'un autre côté, ce libretto est écrit en style de libretto, c'est tout +dire, et le style de Molière est admirable. Puis, l'opéra ne souffre pas +les développements de caractère, et le drame français y excelle. Mais +il manquera toujours à l'oeuvre de Molière la scène de dona Anna et le +meurtre du Commandeur, ce terrible épisode oui ouvre si violemment et +si franchement l'opéra; le bal où Zerlina est arrachée des mains du +séducteur est aussi très-dramatique; donc le drame manque un peu chez +Molière. Il faudrait refondre entièrement ces deux sujets l'un dans +l'autre; mais, pour cela, il faudrait retrancher et ajouter à Molière. +Qui l'oserait et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous et assez +hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est que nous voulons +de l'action à tout prix et retrouver ici, à huis clos, les parties +importantes de l'opéra que vous chanterez un jour en public. Et puis, de +douze acteurs, nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de +force. + +Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse Ottavio, et que +ma fille crée cette fâcheuse Elvire, toujours furieuse et toujours +mystifiée, que nous avions fondue dans l'unique personnage d'Anna. Il +faut voir ce que Cécilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma +fille! Plus c'est difficile et déplaisant, plus ce sera glorieux! + +--Eh bien, puisque nous changeons de rôle, dit Célio, je demande à être +Ottavio. Je me sens dans une veine de tendresse, et don Juan me sort par +les yeux. + +--Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri. + +--Vous! mon père, répondit Cecilia. Vous saurez vous rajeunir, et comme +vous êtes encore notre maître à tous, cet essai profitera à Célio. + +--Mauvaise idée! où trouverais-je la grâce et la beauté? Regarde Célio; +il peut mal jouer ce rôle: cette tournure, ce jarret, cette fausse +moustache blonde qui va si bien à ses yeux noirs, ce grand oeil un peu +cerné, mais si jeune encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu +qu'avec moi, vieillard, vous serez tous froids et déroulés. + +--Non! dit Célio, don Juan pouvait fort bien avoir quarante cinq ans, +et tu ne paraissais pas aujourd'hui un Leporello plus âgé que cela. Je +crois que je me suis fait trop jeune pour être un si profond scélérat et +un roué si célèbre. Essaie, nous t'en prions tous. + +--Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cécilia, tu seras Elvire? + +--Je serai tout ce qu'on voudra pour que la pièce marche. Mais M. +Salentini? + +--Toujours statue à votre service. + +--C'est un seul rôle, dit Boccaferri; les rôles courts doivent +nécessairement cumuler. Vous essaierez d'être Masetto, et le Benjamin, +qui a beaucoup de comique, se lancera dans Leporello Pourquoi non? On le +vieillira, et les grandes difficultés font les grands progrès. + +--Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? demandai-je en +faisant de l'oeil le tour de la table. + +--Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dît Cécilia en me +tendant la main avec une bienveillance tranquille, qui n'était pas faite +pour me rendre fier. + +--Vous reviendrez demain matin habiter le château des Désertes! s'écria +Boccaferri. Je le veux vous êtes un acteur très-utile et très-distingué +par nature. Je vous tiens, je ne vous lâche pas. Et puis, nous nous +occuperons de peinture, vous verrez! La peinture en décors est la +grande école de relief, de profondeur et de la lumière que les peintres +d'histoire et de paysage dédaignent, faute de la connaître, et faute +aussi de la voir bien employée. J'ai mes idées aussi là -dessus, et +vous verrez que vous n'aurez pas perdu voire temps à écouter le vieux +Boccaferri. Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront des +sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, et des +ateliers à choisir. + +--Laissez-moi songer à cela cette nuit, dis-je en regardant Célio, et je +vous répondrai demain matin. + +--Je vous attends donc demain à déjeuner, ou plutôt je vous garde ici +sur l'heure. + +--Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui ne se coucherait pas +cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. Il croirait que je suis tombé +dans quelque précipice, ou que les diables du château m'ont dévoré. + +Ceci convenu, nous nous séparâmes. Célio m'aide à reprendre mes habits +et voulut me reconduire jusqu'a mi-chemin de ma demeure; mais il me +parla à peine, et quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je +le vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule jaune, son +manteau de velours, sa grande rapière au côté et sa grande plume agitée +par la bise. Il n'y avait rien d'étrange comme de voir ce personnage du +temps passé traverser la campagne au clair de la lune, et de penser que +ce héros de théâtre était plongé dans les rêveries et les émotions du +monde réel. + + + +XII. + +L'HÉRITIÈRE. + +Je trouvai en effet mes hôtes fort effrayés de ma disparition. Le bon +Volabù m'avait cherché dans la campagne et se disposait à y retourner. +Je sentis que ces pauvres gens étaient déjà de vrais amis pour moi. +Je leur dis que le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du +château en qui j'avais retrouvé une ancienne connaissance. La mère +Peirecote, apprenant que j'avais fait la veillée au château, m'accabla +de questions, et parut fort désappointée quand je lui répondis que je +n'avais vu là rien d'extraordinaire. + +Le lendemain, à neuf heures, je me rendis au château en prévenant mes +hôtes que j'y passerais peut-être quelques jours et qu'ils n'eussent pas +à s'inquiéter de moi. Célio venait à ma rencontre.--Tu as bien dormi! me +dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux. + +--Je l'avoue, répondis-je, et c'est la première fois depuis longtemps. +J'ai éprouvé un merveilleux bien-être, comme si j'étais arrivé au vrai +but de mon existence, heureux ou misérable. Si je dois être heureux +par vous tous qui êtes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il +n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie comme pour la +douleur. + +--Ainsi, tu l'aimes? + +--Oui, Célio, et toi? + +--Eh bien, moi je ne puis répondre aussi nettement. Je crois l'aimer et +je n'en suis pas assez certain pour le dire à une femme que je respecte +par-dessus tout, que je crains même un peu. Ainsi je me vois supplanté +d'avance! La foi triomphe aisément de l'incertitude. + +--Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-être le +contraire. Une conquête assurée a moins d'attraits pour ce sexe qu'une +conquête à faire. Donc, nous restons amis? + +--Croyez-vous? + +--Je vous le demande? Mais il me semble que nos rôles sont assez +naturellement indiqués, Si je vous trouvais véritablement épris et tant +soit peu payé de retour, je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que +de se comporter comme un larron avec le premier venu de ses semblables, +à plus forte raison avec un homme qui se confie à votre loyauté; mais +vous n'en êtes pas là , et la partie est égale pour nous deux. + +--Que savez-vous si je n'ai pas de l'espérance? + +--Si vous étiez aimé d'une telle femme, Célio, je vous estime assez pour +croire que vous ne me souffririez pas ici, et vous savez qu'il ne me +faudrait qu'une pareille confidence de votre part pour m'en éloigner à +jamais; mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une velléité, +et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fière pour s'en contenter, +je reste. + +--Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai aussi serré que vous. + +--Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, vous n'avez qu'à +le dire ainsi que moi, elle choisira. Si vous n'aimez pas, je ne vois +pas quel jeu vous pouvez jouer avec une femme que vous respectez. + +--Tu as raison. Je suis un fou. J'ai même peur d'être un sot. Allons! +restons amis. Je t'aime, bien que je me sente un peu mortifié de trouver +en toi mon égal pour la franchise et la résolution. Je ne suis guère +habitué à cela. Dans le monde où j'ai vécu jusqu'ici, presque tous +les hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain de la +galanterie. Fais donc la cour à Cécilia; moi, je verrai venir. Nous +ne nous engageons qu'à une chose: c'est à nous tenir l'un l'autre au +courant du résultat de nos tentatives pour épargner à celui qui échouera +un rôle ridicule. Puisque nous visons tous deux au mariage, à la chose +la plus honnête et la plus officielle du monde, l'honneur de la dame +n'exige pas que nous nous fassions mystère de son choix. Quant aux +lâches petits moyens usités en pareil cas par les plus honnêtes gens, la +délation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la malveillance à +l'égard d'un rival qu'on veut supplanter, je n'en fais pas mention dans +notre traité. Ce serait nous faire une mutuelle injure. + +Je souscrivis à tout ce que proposait Célio sans regarder en avant ni +en arrière, et sans même prévoir que l'exécution d'un pareil contrat +soulèverait peut-être de terribles difficultés. + +--Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la cour du château, +qui était vaste et superbe, il faut que je commence par te conduire chez +notre marquis.... Puis il ajouta en riant: car ce n'est pas sérieusement +que tu as demandé, hier au soir, chez qui nous étions ici? + +--Si j'ai fait une sotte question, répondis-je, c'est de la meilleure +foi du monde. J'étais trop bouleversé et trop enivré de me retrouver au +milieu de vous pour m'inquiéter d'autre chose, et je ne me suis pas même +tourmenté, en venant ici, de l'idée que je pourrais être indiscret ou +mal venu à me présenter chez un personnage que je ne connais pas. A +la vie que vous menez chez lui, je ne m'attendais même pas à le voir +aujourd'hui. Sous quel titre et sous quel prétexte vas-tu donc me +présenter? + +--Oh! mais tu es fort amusant, répondit Célio en me faisant monter +l'escalier en spirale et garni de tapis d'une grande tour. Voilà une +mystification que nous pourrions prolonger longtemps; mais tu t'y jettes +de trop bonne foi, et je ne veux pas en abuser. + +En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle ronde qui +servait de cabinet de travail au marquis, et il cria très-haut:--Eh! +mon cher marquis de Balma, voici Adorno Salentini qui persiste à vous +prendre pour un mythe, et qui ne veut être désabusé que par vous-même. + +Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son bureau, vint à +ma rencontre en me tendant les deux mains, et j'éclatai de rire en +reconnaissant ma simplicité. + +«_Les enfants_ pensaient, dit-il, que c'était un jeu de votre part; +mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez croire à l'identité du +vieux malheureux Boccaferri de Vienne et du facétieux Leporello de cette +nuit avec le marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai eu +des écarts de jeunesse. Au lieu de les réparer et de me ramener ainsi +à la raison, mon père m'a banni et déshérité. Mes prénoms sont +Pierre-Anselme _Boccadiferro_. Ce nom de _Bouche de fer_ est dans ma +famille le partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo, +_Bouche d'or_, est celui de tous les aînés. Je pris pour tout titre mon +nom de baptême en le modifiant un peu, et je vécus, comme vous savez, +errant et malheureux dans toutes mes entreprises. Ce n'était ni le +courage ni l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire; +mais j'étais un homme à illusions comme tous les hommes à idées. Je ne +tenais pas assez compte des obstacles. Tout s'écroulait sur moi, au +moment où, plein de génie et de fierté, j'apportais la clé de voûte à +mon édifice. Alors, criblé de dettes, poursuivi, forcé de fuir, j'allais +cacher ailleurs la honte et le désespoir de ma défaite; mais, comme je +ne suis pas homme à me décourager, je cherchais dans le vin une force +factice, et quand un certain temps consacré à l'ivresse, à l'ivrognerie, +si vous voulez, m'avait réchauffé le coeur et l'esprit, j'entreprenais +autre chose. On m'a donc qualifié très-généreusement en mille endroits +de _canaille_ et d'_abruti_, sans se douter le moins du monde que je +fusse par goût l'homme le plus sobre qui existât. Pour tomber dans cette +disgrâce de l'opinion, il suffit de trois choses: être pauvre, avoir +du chagrin, et rencontrer un de ses créanciers le jour où l'on sort du +cabaret. + +«J'étais trop fier pour rien demander à mon frère aîné, après avoir +essuyé son premier refus. Je fus assez généreux pour ne pas le faire +rougir en reprenant mon nom et en parlant de lui et de son avarice. +J'oubliai même avec un certain plaisir que j'étais un patricien pour +m'affermir dans la vie d'artiste, pour laquelle j'étais né. Deux anges +m'assistèrent sans cesse et me consolèrent de tout, la mère de Célio et +ma fille. Honneur à ce sexe! il vaut mieux que nous par le coeur. + +«J'étais à Vienne avec la Cécilia, il y a deux mois, lorsque je reçus +une lettre qui me fit partir à l'heure même. J'avais conservé en secret +des relations affectueuses avec un avocat de Briançon qui faisait les +affaires de mon frère. Dans cette lettre, il me donnait avis de l'état +désespéré où se trouvait mon aîné. Il savait qu'il n'existait pas de +titre qui pût me déshériter. Il m'appelait chez lui, où il me donna +l'hospitalité jusqu'à la mort du marquis, laquelle eut lieu deux jours +après sans qu'une parole d'affection et de souvenir pour moi sortît de +ses lèvres. Il n'avait qu'une idée fixe, la peur de la mort. Ce qui +adviendrait après lui ne l'occupait point. + +«Dès que je me vis en possession de mon titre et de mes biens, grâce aux +conseils de mon digne ami, l'avocat de Briançon, je me tins coi, je fis +le mort; je ne révélai à personne ma nouvelle situation, et je restai +enfermé, quasi caché dans mon château, sans faire savoir sous quel nom +j'avais été connu ailleurs. Je continuerai à agir ainsi jusqu'à ce que +j'aie payé toutes les dettes que j'ai contractées durant cinquante +années de ma vie; alors en même temps qu'on dira: «Cette vieille brute +de Boccaferri est devenu marquis et quatre fois millionnaire,» on pourra +dire aussi: «Après tout, ce n'était pas un malhonnête homme; car il n'a +fait banqueroute à personne, pas même à ses amis.» + +«J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer ma liberté +et mon honneur en m'acquittant de la sorte. Je ne comptais pas sur +l'héritage de mon frère. Il me haïssait tant que j'aurais juré qu'il +avait trouvé un moyen de me dépouiller après sa mort; mais moi, toujours +artiste et toujours poète, je n'avais pas cessé de me flatter que le +succès couronnerait enfin mes entreprises. Aussi je n'avais jamais fait +une dette ni une banqueroute sans en consigner le chiffre et sans en +conserver le détail et les circonstances. Dans les dernières années, +comme j'étais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et +j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, si ma fille ne +les eût rangées et tenues avec soin. + +«Aussi maintenant sommes-nous à même de nous réhabiliter. Nous +consacrons à ce travail, ma fille et moi, une heure tous les jours, +avant le déjeuner. Tandis que notre avocat de Briançon vend une partie +de nos immeubles et prépare la liquidation générale, nous tenons la +correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les contrées où +nous avons vécu, nous cherchons nos créanciers. Il y en a peu qui ne +répondent à notre appel. Ceux qui m'ont obligé avec la pensée de le +faire gratuitement sont remboursés aussi malgré eux. Dans un mois, je +crois que nous aurons terminé ce fastidieux travail et que notre tâche +sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura la vérité sur mon +compte. Il nous restera encore une fortune très-considérable, et dont +j'espère que nous ferons bon usage. Si j'écoutais mon penchant, je +donnerais à pleines mains, sans trop savoir à qui; mais j'ai trop +fréquenté les paresseux et les débauchés, j'ai eu trop affaire aux +escrocs de toute espèce pour ne pas savoir un peu distinguer. Je dois +mon aide aux mauvaises têtes, mais non aux mauvais coeurs. + +«D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, et, pour ne plus +faire de folies, je lui ai tout abandonné. Elle fera aussi des folies +généreuses, mais elle n'en fera pas de sottes et de nuisibles. Tenez, +ajouta-t-il en tirant deux ailes du paravent qui nous cachait la moitié +de la table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience entre +toutes! Rien ne la rebute, et cette âme d'artiste sait s'astreindre au +métier de teneur de livres pour sauver l'honneur de son père!» + +Nous vîmes la Cécilia penchée sur le bureau, écrivant, rangeant, +cachetant et pliant avec rapidité, sans se laisser distraire par ce +qu'elle entendait. Elle était pâle de fatigue, car cette double vie +d'artiste et d'administrateur devait briser ce corps frêle et généreux; +mais elle était calme et noble, comme une vraie châtelaine, dans sa robe +de soie verte. Je m'aperçus qu'elle avait coupé tout de bon ses longs +cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice pour pouvoir jouer +les rôles d'homme, et cette chevelure, bouclée sur le cou et autour du +visage, lui donnait quelque chose d'un jeune apprenti artiste de la +renaissance; elle avait trop de mélancolie dans l'habitude de la +physionomie pour rappeler le page espiègle ou le seigneur enfant du +manoir. L'intelligence et la fierté régnaient sur ce front pur, tandis +que le regard modeste et doux semblait vouloir abdiquer tous les droits +du génie et tous les rêves de la gloire. + +Elle sourit à Célio, me tendit la main, et referma le paravent pour +achever sa besogne. + +«Vous voilà donc dans notre secret, reprit le marquis. Je ne puis le +placer en de meilleures mains; je n'ai pas voulu attendre un seul jour +pour en faire part à Célio et aux autres enfants de la Floriani. J'ai dû +tant à leur mère! mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je +puis m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement avec +de l'argent; elle m'a aidé et soutenu avec son coeur, et mon coeur +appartient à ce qui survit d'elle, à ces nobles et beaux enfants qui +sont désormais les miens. La Floriani n'avait laissé qu'une fortune +aisée. Entre quatre enfants, ce n'était pas un grand développement +d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en fournit les moyens, +je veux qu'ils aient les coudées plus franches dans la vie, et je les ai +tout de suite appelés à moi pour qu'ils ne me quittent que le jour où +ils seront assez forts pour se lancer sur la grande scène de la vie +comme artistes; car c'est la plus haute des destinées, et, quelle que +soit la partie que chacun d'eux choisira, ils auront étudié la synthèse +de l'art dans tous ses détails auprès de moi. + +«Passez-moi cette vanité; elle est innocente de la part d'un homme qui +n'a réussi à rien et qui n'a pas échoué à demi dans ses tentatives +personnelles. Je crois qu'à force de réflexions et d'expériences je suis +arrivé à tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne me +fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. Je ne suis pas +cependant un _professeur de profession_. J'ai la certitude qu'on ne fait +rien avec rien, et que l'enseignement n'est utile qu'aux êtres richement +doués par la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des élèves de +génie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je sais que je +leur abrégerai des lenteurs, que je les préserverai de certains écarts, +et que j'adoucirai les supplices que l'intelligence leur prépare. Je +manie déjà l'âme de Stella, je tâte plus délicatement Salvator et +Béatrice, et, quant à Célio, qu'il réponde si je ne lui ai pas fait +découvrir en lui-même des ressources qu'il ignorait. + +--Oui, c'est la vérité, dit Célio, tu m'as appris à me connaître. Tu +m'as rendu l'orgueil en me guérissant de la vanité. Il me semble que, +chaque jour, ta fille et toi vous faites de moi un autre homme. Je me +croyais envieux, brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir +méchant parce que j'aspirais a l'être; mais vous m'avez guéri de cette +dangereuse folie, vous m'avez fait mettre la main sur mon propre coeur. +Je ne l'eusse pas fait en vue de la morale, je l'ai fait en vue de +l'art, et j'ai découvert que c'est de là (et en parlant ainsi Célio +frappa sa poitrine) que doit sortir le talent. + +J'étais vivement ému; j'écoutais Célio avec attendrissement; je +regardais le marquis de Balma avec admiration. C'était un autre homme +que celui que j'avais connu; ses traits même étaient changés. Était-ce +là ce vieux ivrogne trébuchant dans les escaliers du théâtre, accostant +les gens pour les assommer de ses théories vagues et prolixes, +assaisonnées d'une insupportable odeur de rhum et de tabac? Je voyais en +face de moi un homme bien conservé, droit, propre, d'une belle et noble +figure, l'oeil étincelant de génie, la barbe bien faite, la main blanche +et soignée. Avec son linge magnifique et sa robe de chambre de velours +doublée de martre, il me faisait l'effet d'un prince donnant audience à +ses amis, ou, mieux que cela, de Voltaire à Ferney; mais non, c'était +mieux encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le coeur +plein de tendresse et de naïveté. Tant il est vrai que le bonheur est +nécessaire à l'homme, que la misère dégrade l'artiste, et qu'il faut un +miracle pour qu'il n'y perde pas la conscience de sa propre dignité! + +--Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, allez voir si +les autres enfants sont prêts pour déjeuner; j'ai encore une lettre à +terminer avec ma fille, et nous irons vous rejoindre. Vous me promettez +maintenant, monsieur Salentini, de passer au moins quelques jours chez +moi. + +J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tôt sorti de son cabinet +que je fis un douloureux retour sur moi-même. Je crois que je suis +fou tout de bon depuis que j'ai mis les pieds ici, dis-je à Célio en +l'arrêtant dans une galerie ornée de portraits de famille. Tout le temps +que le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa position, je +ne songeais qu'à me réjouir de voir la fortune récompenser son mérite +et celui de sa fille. Je ne pensais pas que ce changement dans leur +existence me portait un coup terrible et sans remède. + +--Comment cela? dit Célio d'un air étonné. + +--Tu me le demandes, répondis-je. Tu ne vois pas que j'aimais la +Boccaferri, cette pauvre cantatrice à trois ou quatre mille francs +d'appointements par saison, et qu'il m'était bien permis, à moi +qui gagne beaucoup plus, de songer à en faire ma femme, tandis que +maintenant je ne pourrais aspirer à la main de mademoiselle de Balma, +héritière de plusieurs millions, sans être ridicule en réalité et en +apparence méprisable? + +--Je serais donc méprisable, moi, d'y aspirer aussi? dit Célio en +haussant les épaules. + +--Non, lui répondis-je après un instant de réflexion. Bien que tu ne +sois pas plus riche que moi, je pense, ta mère a tant fait pour le +pauvre Boccaferri, que le riche Balma peut et doit se considérer +toujours comme ton obligé. Et puis le nom de la mère est une gloire; +Cécilia a voué un culte à ce grand nom. Tu as donc mille raisons pour te +présenter sans honte et sans crainte. Moi, si je surmontais l'une, +je n'en ressentirais pas moins l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi +beaucoup, console-moi un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je +resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon respect et +mon dévouement; mais je partirai demain et je tâcherai de guérir. Le +sentiment de ma fierté et la conscience de mon devoir m'y aideront. +Garde-moi le secret sur les confidences que je t'ai faites, et que +mademoiselle de Balma ne sache jamais que j'ai élevé mes prétentions +jusqu'à elle. + + + +XIII. + +STELLA. + +Célio allait me répondre lorsque Béatrice, accourant du fond de la +galerie, vint se jeter à son cou et folâtrer autour de nous en me +demandant avec malice si j'avais été présenté à _M. le marquis_. +Quelques pas plus loin, nous rencontrâmes Stella et Benjamin, qui +m'accablèrent des mêmes questions; la cloche du déjeuner sonna à grand +bruit, et la belle Hécate, qui était fort nerveuse, accompagna d'un long +hurlement ce signal du déjeuner. Le marquis et sa fille vinrent les +derniers, sereins et bienveillants comme des gens qui viennent de faire +leur devoir. Je vis là combien Cécilia était adorée des jeunes filles et +quel respect elle inspirait à toute la famille. Je ne pouvais m'empêcher +de la contempler, et même, quand je ne la regardais ou ne l'écoutais +pas, je voyais tous ses mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle +agissait et parlait peu cependant; mais elle était attentive à tout ce +qui pouvait être utile ou agréable à ses amis. On eût dit qu'elle avait +eu toute sa vie deux cent mille livres de rentes, tant elle était aisée +et tranquille dans son opulence, et l'on voyait qu'elle ne jouirait de +rien pour elle-même, tant elle restait dévouée au moindre besoin, au +moindre désir des autres. + +On ne parla point de comédie pendant la déjeuner. Pas un mot ne fut dit +devant les domestiques qui pût leur faire soupçonner quelque chose à cet +égard. Ce n'est pas que de temps en temps Béatrice, qui n'avait autre +chose en tête, n'essayât de parler de la précédente et de la prochaine +soirée; mais Stella, qui était toujours à ses côtés et qui s'était +habituée à être pour elle comme une jeune mère, la tenait en bride. +Quand le repas fut terminé, le marquis prit le bras de sa fille et +sortit. + +--Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre genre d'affaires, +me dit Célio. Ils donnent cette partie de la journée aux besoins des +gens qui les environnent; ils écoutent les demandes des pauvres, les +réclamations des fermiers, les invitations de la commune. Ils voient +le curé ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent même des +consultations à des malades; enfin, ils font leurs devoirs de châtelains +avec autant de conscience et de régularité que possible. Stella et +Béatrice sont chargées de veiller, à l'intérieur, sur le détail de la +maison; moi, ordinairement, je lis ou fais de la musique, et, depuis que +mon frère est ici, je lui donne des leçons; mais, pour aujourd'hui, il +ira s'exercer tout seul au billard. Je veux causer avec vous. + +Il m'emmena dans le jardin, et là , me serrant la main avec effusion:--Ta +tristesse me fait mal, dit-il, et je ne saurais la voir plus longtemps. +Écoute, mon ami, j'ai eu un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a +une heure, que tu renonçais à Cécilia par délicatesse. J'ai failli te +dire que c'était ton devoir et t'encourager à partir: je ne l'ai pas +fait; mais, quand même je l'aurais fait, je me rétracterais à cette +heure. Tu te montres trop scrupuleux, ou tu ne connais pas encore +Cécilia et son père. Ils n'ont pas cessé d'être artistes, je crois même +qu'ils le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs. +L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc jamais leur sembler +au-dessous de leur condition. Quant à te soupçonner coupable d'ambition +et de cupidité, cela est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois +tu étais amoureux de la pauvre cantatrice à trois mille francs par +saison, et que tu aspirais sérieusement à l'épouser, même sans rougir du +vieux ivrogne. + +--Ils le savent! Tu l'as dit, Célio? + +--Je le leur ai dit le jour même où j'en ai reçu de toi la confidence, +et ils en avaient été fort touchés. + +--Mais ils avaient refusé parce que, ce jour-là même, ils recevaient la +nouvelle de leur héritage? + +--Non; même en recevant cette nouvelle ils n'avaient pas refusé. +Ils avaient dit: _Nous verrons!_ Depuis, quoique je me sentisse ému +moi-même, j'ai eu le courage de tenir la parole que je t'avais presque +donnée: j'ai reparlé de toi. + +--Et qu'a-t-_elle_ dit? + +--Elle a dit: «Je suis si reconnaissante de ses bonnes intentions pour +moi dans un temps où j'étais pauvre et obscure, que, si j'étais décidée +à me marier, je chercherais l'occasion de le voir et de le connaître +davantage.» Et puis nous avons été à Turin secrètement ces jours-ci, +comme je te l'ai dit, pour les affaires de son père, et pour ramener +en même temps notre Benjamin. Là , j'ai étudié avec un peu d'inquiétude +l'effet que produisait sur elle la bruit de tes amours avec la duchesse. +Elle a été triste un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te +cache rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en secret +à notre hôtel. J'avais du dépit, elle l'a vu, et elle a refusé, parce +qu'elle est bonne pour moi comme un ange, comme une mère; mais elle +souffrait, et quand, la nuit suivante, nous avons passé à pied devant ta +porte pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions pas faire +venir devant l'hôtel, nous avons vu ton voiturin, nous avons reconnu +Volabù. Nous l'avons évité, nous ne voulions pas être vus; mais Cécilia +a eu une inspiration de femme. Elle a dit à Benjamin (que cet homme +n'avait jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si son +voiturin était disponible pour Milan.--Je vais à Milan, en effet, +répondit-il, mais je ne puis prendre personne.--Qui donc conduisez-vous? +dit l'enfant; ne pourrais-je m'arranger avec votre voyageur pour +aller avec lui?--Non, c'est un peintre. Il voyage seul.--Comment +s'appelle-t-il? peut-être que je le connais?--Ce voiturin a dit ton +nom: c'est tout ce que nous voulions savoir. On nous avait dit que la +duchesse était retournée à Milan. Cécilia pâlit, sous prétexte qu'elle +avait froid; puis, comme j'en faisais l'observation à demi-voix, elle se +mit à sourire avec cet air de souveraine mansuétude qui lui est propre. +Elle approcha de ta fenêtre en me disant:--Tu vas voir que je vais lui +adresser un adieu bien amical et par conséquent bien désintéressé. C'est +alors qu'elle chanta ce maudit _Vedrai carino_ qui t'a arraché aux +griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela une fatalité! Je crois +qu'elle t'aime, bien que ce soit fort difficile à constater chez une +personne toujours maîtresse d'elle-même, et si habituée à l'abnégation +qu'on peut à peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure +qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que je n'ai pas +eu le courage de lui dire que tu as renoncé à la duchesse et que tu lui +dois ton salut. Je me suis engagé à ne pas te nuire; mais ce serait +pousser l'héroïsme au-delà de mes facultés que d'aller faire la cour +pour toi. Seulement je te devais la vérité, la voilà tout entière. Reste +donc ou parle; attends et espère, ou agis et éclaire-toi. De toute +façon, tu es dans ton droit, et personne ne peut te supposer amoureux +des millions, puisque, ce matin encore, tu ne voulais pas comprendre que +le marquis de Balma était le père Boccaferri. + +--Bon et grand Célio, m'écriai-je, comment te remercier! Je ne sais plus +que faire. Il me semble que tu aimes Cécilia autant que moi, et que tu +es plus digne d'elle. Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le +temps de te connaître et de t'apprécier sous la face nouvelle que ton +caractère a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle nous examine, +qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il m'a semblé parfois qu'elle +t'aimait, et peut-être que c'est toi qu'elle aime! Pourquoi nous hâter +de savoir notre sort? Qui sait si, à l'heure qu'il est, elle-même n'est +pas indécise? Attendons. + +--Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés tous les deux +si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gêné aussi, car je +n'étais pas amoureux d'elle à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue +que quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne me +croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé que toi à +mériter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves à temps comme tu les as +faites. D'un autre côte, l'adoration qu'elle avait pour ma mère, et qui +domine encore toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire +sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux. +Elle est ainsi faite, cette femme excellente; mais je ne jouirai pas de +son sacrifice. + +--Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. Si elle +m'aime, ce ne peut être encore au point de devenir égoïste. Dans mon +intérêt, comme dans le tien, je demande l'aide et le conseil du temps. + +--C'est bien dit, répliqua Célio; ajournons. Eh! tiens, prenons une +résolution: c'est de ne nous déclarer ni l'un ni l'autre avant de nous +être consultés encore; jusque-là , nous n'en reparlerons plus ensemble, +car cela me fait un peu de mal. + +--Et à moi aussi. Je souscris à cet accord; mais nous ne nous +interdisons pas l'un à l'autre de chercher à lui plaire. + +--Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance de don Juan; +puis peu à peu il arriva à la chanter, à l'étudier tout en marchant à +mon côté, et à frapper la terre de son pied avec impatience dans les +endroits où il était mécontent de sa voix et de son accent.--Je ne suis +pas don Juan, s'écria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant dans ma +voix et dans ma destinée de l'être sur les planches. Que diable! je ne +suis pas un ténor, je ne peux pas être un amoureux tendre; je ne peux +pas chanter _Il mio tesoro intante_ et faire la cadence du Rimini... +Il faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête homme qui fait +_fiasco_! Va pour la puissance!... Après tout, ajouta-t-il en passant la +main sur son front, qui sait si j'aime? Voyons! Il chanta _Quando del +vino_, et il le chanta supérieurement.--Non! non! s'écria-t-il satisfait +de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer! Cécilia n'est pas ma mère. +Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi, toi, par +exemple! Fi donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait point! +j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, à toi, Salentini; mais +elle? je la jetterais du haut de son château sur le pavé pour lui faire +voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune! + +Je fus effrayé de l'expression de sa figure. Le Célio que j'avais connu +à Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupéfaction +douloureuse. Il s'en aperçut, sourit et me dit:--Je crois que je +redeviens méchant! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. +Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! +Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant. + +A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand salon. Le +marquis donna, comme de coutume, à ses gens, l'ordre qu'on ne le +dérangeât plus jusqu'au dîner, à moins d'un motif important, et que, +dans ce cas, on sonnât la cloche du château pour l'avertir. Puis il +demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveillé la +maison; à Benjamin, s'il avait travaillé, et, quand chacun lui eut rendu +compte de l'emploi de sa matinée:--C'est bien, dit-il; la première +condition de la liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est +l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, hélas! pour avoir de +l'ordre, il faut être riche. Les malheureux sont forcés de ne jamais +savoir ce qu'ils feront dans une heure! A présent, mes chers enfants, +vive la joie! La journée d'affaires et de soucis est terminée; la soirée +de plaisir et d'art commence. Suivez-moi. + +Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air, aux rires et +aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigeâmes avec lui +vers l'aile du château où était situé le théâtre. On ouvrit la _porte +d'ivoire_, comme l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire +des songes, après s'y être enfermés et barricadés d'importance. + +Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remettre de l'ordre et +de la propreté, de réunir, de secouer et d'étiqueter les costumes +abandonnés à la hâte, la nuit précédente, sur des fauteuils. Les hommes +balayaient, époussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les +accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes +s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une exactitude et une +rapidité prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaieté. +Quand ce fut fait, le marquis réunit sa couvée autour de la grande table +qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit les +manuscrits de _Don Juan_ à l'étude, on y fit rentrer des personnages et +des scènes éliminés la veille; on se consulta encore sur la distribution +des rôles. Célio revint à celui de don Juan, il demanda que certaines +scènes fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent à +improviser un pas de danse dans le bal du troisième acte. Tout fut +accordé. On se permettait d'essayer de tout; mais, à mesure qu'on +décidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que +l'ordre de la représentation ne fût pas troublé. + +Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques à longs +cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractère et sa physionomie. +Il essaya une chevelure noire.--Tu as tort de le faire brun, si tu veux +être méchant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derrière +la _porte d'ivoire_). C'est un usage classique de faire les traîtres +noirs et à tous crins, mais c'est un mensonge banal. Les hommes pâles de +visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai +tigre est fauve et soyeux. + +--Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa perruque de la +veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; cela sent le tyran de +mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantité de canons couleur de +feu. C'était le type du roué au temps de Molière. + +--En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton _beau noeud d'épée_! dit +Stella. + +--Qu'en veux-tu faire? + +--Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant avec malice, +car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les noeuds. +Tu y mets le temps, mais quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle +en s'adressant à moi et en me montrant ce même noeud cerise que j'avais +ramassé la veille, comment le trouvez-vous? + +Le ton dont elle me fit cette question et la manière dont elle agita +ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu'elle +désirait me voir m'en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le +faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle +laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mégarde, tout en +feignant de rire d'autre chose. + +Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adorât +au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles mille tendres sollicitudes. Il +avait vu aussi ce singulier petit épisode.--Allons donc, paresseuses! +cria-t-il à Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de +rubans couleur de feu! J'attends!--Et quand elles furent entrées dans le +magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna à la dérobée, en +me disant tout bas:--Garde-le en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou +l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te +demande cela comme à un frère. + +Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez sérieux. On +reprenait de la gravité devant les domestiques, qui portaient le deuil +de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur. +Et d'ailleurs, chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une +chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent et +s'ordonnent durant la satisfaction du premier appétit. + +Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. Il disait +familièrement que l'artiste qui mange est _à moitié cuit_. On savourait +le café et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et +effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors +on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: +Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait une demi-heure +d'avance sur les hommes; mais Cécilia n'en profitait pas. Elle resta +avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans +un coin avec Célio. + +Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était d'une gaieté +arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée; mais cela ne prouvait +pas grand'chose: chez lui, les émotions étaient toujours un peu forcées; +chez elle, elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque +insaisissable. + +A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais d'être +fastidieux en la suivant dans ses détails, mais je dois signaler que, à +ma grande surprise, Cécilia fut admirable et atroce de jalousie dans +le rôle d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si +ennemie de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.--Mais +c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle.... Et puis, +d'ailleurs, que savez-vous de moi? + +Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me fit peur. Elle +semblait mettre tout son orgueil à n'être pas devinée. Je m'attachai à +la deviner malgré elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Célio +avec enthousiasme; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien +jouer. Le fait est qu'il avait été le plus froid, le plus railleur, le +plus pervers des hommes.--C'est grâce à toi, dit-il à la Boccaferri; tu +es si irritée et si hautaine, que tu me rends méchant. Je me fais de +glace devant tes reproches, parce que je me sens poussé à bout et prêt +à éclater. Tiens! _ma vieille_, tu devrais toujours être ainsi; je +reprendrais les forces que m'ôtent ta bonté et ta douceur accoutumées. + +--Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces +rôles-là avec moi: je t'y rendrais des points. + +[Illustration 009.png: Ce personnage du temps passé.... (Page 107.)] + +Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:--Serais-tu capable d'être +la femelle d'un tigre? lui dit-il. + +--Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il me sembla qu'elle +parlait exprès de manière à ce que je ne perdisse pas sa réponse). Dans +la vie réelle, Célio, je mépriserai un usage si petit, si facile et si +niais de ma force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle? C'est +que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain +de ton succès d'aujourd'hui. La force dans l'excitation, c'est le _pont +aux ânes_! La force dans le calme.... Tu y viendras peut-être, mais tu +n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons! + +--Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse de son talent! +dit Célio en se mordant les lèvres si fort, que sa moustache rousse, +collée à sa lèvre, tomba sur son rabat de dentelle. + +--Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en +rattrapant la moustache; tu as raison de faire une peau neuve! + +--Vous croyez que vous opérerez ce miracle? + +--Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas. + +Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à eux-mêmes, et je +regardai Stella, qui était belle comme un ange en me présentant un +masque pour la scène du bal. Elle avait cet air généreux et brave d'une +personne qui renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un élan +de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d'hésiter, me fit +tirer de mon sein le noeud cerise que j'y avais caché, et je le lui +montrai mystérieusement. Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et +ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive, +et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lâcheté. Dès +ce moment, je ne regardai plus en arrière, et je m'abandonnai tout +entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d'être chastement et naïvement +aimé. + +Je faisais le rôle d'Ottavio, et je l'avais fort mal joué jusque-là . Je +pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scène, et je trouvai +du coeur et de l'émotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon +dévouement. + +A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia me dit en me +tendant la main:--Toi, Ottavio, tu n'as besoin des leçons de personne, +et tu en remontrerais à ceux qui enseignent.--Je ne sais pas jouer la +comédie, lui répondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne +la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais. + +[Illustration 010.png: Célio entra brusquement.... (Page 115.)] + + + +XIV. + +CONCLUSION. + +Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser de mon domino. A +peine y étais-je entré, que Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle +avait arraché vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré, +naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son épaule. Elle était +pâle, elle tremblait; mais c'était une âme éminemment courageuse, +quoique elle agît par expansion spontanée et d'une manière tout opposée, +par conséquent, à celle de la Boccaferri. + +--Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon +épaule, m'aimez-vous? + +Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, faite avec un +effort évidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmée. + +Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine. + +--Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant avec force de mon +étreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai pas encore aimé, moi, et je ne +dois pas être trompée. Mon premier amour sera le dernier, et, si je +suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une +seconde fois: je mourrai. C'est là le seul courage dont je me sente +capable. Je suis jeune, mais l'expérience des autres m'a éclairée. J'ai +beaucoup rêvé déjà , et, si je ne connais pas le monde, je me connais du +moins. L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne pourra être +qu'un misérable, et, s'il en vient là , il faudra que je le haïsse et que +je le méprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, après +une semblable désillusion. + +--Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me +croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à l'épreuve avant de vous fier +aveuglément à la parole d'un homme que vous ne connaissez pas? + +--Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n'estime personne, vous +estime et vous respecte; et, d'ailleurs, quand même je n'aurais pas ce +motif de confiance, je croirais encore à votre parole. + +--Pourquoi? + +--Je ne sais pas, mais cela est ainsi. + +--Donc vous m'aimez, vous? + +Elle hésita un instant, puis elle dit: + +--Écoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n'ai pas +la force de ma mère, mais j'ai son courage; je vous aime. + +Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les +baisai avec enthousiasme.--C'est la première fois, lui dis-je, que je me +mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la première fois que j'aime. +Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je vous dois cette +confession; mais ce que je cherche dans la femme, c'est le coeur, et +j'ai vu que le sien ne m'appartenait pas. Le vôtre se donne à moi avec +une vaillance qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus +que vous ne me connaissez, et voilà que je crois en vous comme vous +croyez en moi. L'amour, c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien +ne lui résiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin +d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être ma femme? + +--Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu'une fois, je vous +l'ai dit. + +--Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant avec transport. +Veux-tu que je te demande à ton frère tout de suite? + +--Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres avec une suavité +vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia, et il faut qu'il devienne digne +d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, il ne l'aime pas encore assez pour +la mériter. Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival. +Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à lui-même. Cécilia +l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas dit, mais je le sais bien. +C'est à elle que tu dois me demander d'abord, car c'est elle que je +regarde comme ma mère. + +--J'y vais tout de suite, répondis-je. + +--Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu +prends le temps de la réflexion? + +--Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante! je ne +ferai que ce que tu voudras. + +On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio, qui surveillait +ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses +soeurs, n'avait pas remarqué notre absence. Il était en proie à une +agitation extraordinaire. Son rôle paraissait l'absorber. Il le termina +de la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas d'être sombre +et silencieux pendant le souper et l'intéressante causerie du marquis, +qui se prolongea jusqu'à trois heures du matin. + +Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur +moi-même, pas l'apparence d'inquiétude, d'hésitation ou de regret, en +m'éveillant. Je dois dire que, dès le matin du jour précédent, les deux +cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porté +comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait point et +dérangeait les rêves et l'ambition de toute ma vie, qui était de faire +moi-même mon existence et d'y associer une compagne de mon choix, prise +dans une condition assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de mon +succès. + +D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre un rival +à chances égales me plaît et m'anime, tandis que la conscience de +la moindre infériorité dans ma position, sur un pareil terrain, me +refroidit et me guérit comme par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je +l'ignore; mais il est certain que j'étais, à cet égard, tout l'opposé de +Célio, et, qu'au lieu de me sentir acharné, par dépit d'amour-propre, à +lui disputer sa conquête, j'éprouvais un noble plaisir à les rapprocher +l'un de l'autre en restant leur ami. + +Cécilia vint me trouver dans la journée.--Je vais vous parler comme à un +frère, me dit-elle. Quelques mots de Célio tendraient à me faire croire +que vous êtes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y +songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir mon coeur. + +«Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez connue dans un état +voisin de la misère, vous avez songé à m'épouser. J'ai vu là la noblesse +de votre âme, et cette pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon +estime! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractère.» + +Elle prit ma main et la porta contre son coeur, où elle la tint pressée +un instant avec une expression à la fuis si chaste et si tendre, que je +pliai presque un genou devant elle. + +--Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui répondre, +je crois que j'aime Célio! voilà pourquoi, en vous faisant cet aveu, je +crois avoir le droit de vous adresser une prière humble et fervente +au nom de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais: fuyez la +duchesse de ***; détachez-vous d'elle, ou vous êtes perdu! + +--Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma chère Cécilia, de me +conserver ce tendre intérêt; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a +pas été contracté; votre douce voix, une inspiration de votre coeur +généreux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais préservé. + +--Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué! + +--Oui, Dieu soit loué! repris-je, car ce chant magique m'a attiré +jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le bonheur. + +Cécilia me regarda avec surprise. + +--Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez +encore quelque chose à me dire, n'est-ce pas? + +--Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens à votre estime, +et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma +conscience. Vous souvenez-vous qu'à Vienne, la dernière fois que nous +nous y sommes vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio? + +--Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre réponse, et vous +n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cécilia. Je sais fort +bien que vous fûtes sincère en me disant que vous n'y songiez pas, et +que votre dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de +la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous depuis ce jour-là , +parce que je sais ce qui s'est passé en lui. + +--Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez pas douté de ma +loyauté? + +--Jamais. + +--C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander pour la vôtre; +mais, dites-moi, vous croyez donc qu'il m'aime? + +--J'en suis certain. + +--Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une légère +rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore; mais son orgueil pliera, +et je serai sa femme, car c'est là toute l'ambition de mon âme, depuis +que je suis _dama e comtessa garbata_. Lorsque vous m'interrogiez, +Salentini, je me croyais pour toujours obscure et misérable. Comment +n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon sein la seule pensée +d'être la femme du brillant Célio, de ce jeune ambitieux à qui l'éclat +et la richesse sont des éléments de bonheur et des conditions de succès +indispensables? J'aurais rougi de m'avouer à moi-même que j'étais émue +en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois que je ne le savais pas +moi-même, tant j'étais résolue à n'y pas prendra garde, et tant j'ai +l'habitude et le pouvoir de me maîtriser. + +«Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance et le droit. +Voyez-vous, Célio n'est pas comme vous. Je vous ai bien devinés tous +deux. Vous êtes calme, vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui, +qui n'est qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni +de désintéressement; mais il est incapable de se créer tout seul +l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui est nécessaire au +développement de ses facultés. Il lui faut la richesse tout acquise, +et je lui dois cette richesse. N'est-ce pas, je dois cela au fils de +Lucrezia? et, quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand même le +caractère effrayant de Célio m'inspirerait des craintes sérieuses pour +mon bonheur, j'ai une dette sacrée à payer. + +--J'espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n'est pas trop +rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n'est +qu'une consolation gratuite dont je n'aurai pas la folie de faire mon +profit. En ce qui concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que +lui, et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme et légère. + +--Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que vous croyez, +répondit-elle; mais je n'ai pas peur, voilà ce qui est certain. Il n'y +a rien de tel pour être courageux que de se sentir disposé, comme je le +suis, à faire bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie; mais +je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que je suis secrètement +enivrée, et que ma bravoure est singulièrement récompensée par l'amour +qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de celui +qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher à +porter auprès de celui de Floriani. + +--Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, répondis-je. Si +toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre! + +--Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas. + +Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'était passé entre Stella et moi, et +je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette généreuse +femme fut immense; elle se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux +joues. Je la vis enfin ce jour-là telle qu'elle était, expansive et +maternelle dans ses affections, autant qu'elle était prudente et +mystérieuse avec les indifférents. + +--Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille fois béni en +vous inspirant cette confiance subite en sa parole. Je la connais bien, +moi, et je sais que, de tous les enfants de Floriani, c'est celle qui a +vraiment hérité de la plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il +y a longtemps qu'elle est tourmentée du besoin d'aimer, et ce n'est pas +l'occasion qui lui a manqué, croyez-le bien; mais cette âme romanesque +et délicate n'a pas subi l'entraînement des sens qui ferme parfois les +yeux aux jeunes filles. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait +l'attendre. Cela se voit bien à la fraîcheur de ses joues et à la pureté +de ses paupières; elle l'a trouvé enfin, celui qu'elle a rêvé! Charmante +Stella, exquise nature de femme, ton bonheur m'est encore plus cher que +le mien! + +La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, et fondit +en larmes en s'écriant: «O Lucrezia! réjouis-toi dans le sein de Dieu!» + +Célio entra brusquement, et, voyant Cécilia si émue et assise tout près +de moi, il se retira en refermant la porte avec violence. Il avait pâli, +sa figure était décomposée d'une manière effrayante. Toutes les furies +de l'enfer étaient entrées dans son sein. + +--Qu'il dise après cela qu'il ne t'aime pas! dis-je à la Boccaferri. +Je la fis consentir à laisser subir encore un peu cette souffrance au +pauvre Célio, et nous allâmes trouver ma chère Stella pour lui faire +part de notre entretien. + +Stella travaillait dans l'intérieur d'une tourelle qui lui servait +d'atelier. Je fus étrangement supris*[*surpris?*] de la trouver occupée +de peinture, et de voir qu'elle avait un talent réel, tendre, profond, +délicieusement vrai pour le paysage, les troupeaux, la nature pastorale +et naïve.--Vous pensiez donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que +je voulais me faire comédienne? Oh, non! je n'aime pas plus le public +que ne l'a aimé notre Cécilia, et jamais je n'aurais le courage +d'affronter son regard. Je joue ici la comédie comme Cécilia et son père +la jouent; pour aider à l'oeuvre collective qui sert à l'éducation +de Célio, peut-être à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux +_Bambini_ ont aussi jusqu'à présent la passion du théâtre; mais vous +n'avez pas compris notre cher maître Boccaferri, si vous croyez qu'il +n'a en vue que de nous faire débuter. Non, ce n'est pas là sa pensée. +Il pense que ces essais dramatiques, dans la forme libre que nous leur +donnons, sont un exercice salutaire au développement synthétique (je me +sers de son mot) de nos facultés d'artiste, et je crois bien qu'il a +raison, car depuis que nous faisons cette amusante étude je me sens plus +peintre et plus poëte que je ne croyais l'être. + +--Oui, il a mille fois raison, répondis-je, et le coeur aussi s'ouvre à +la poésie, à l'effusion, à l'amour, dans cette joyeuse et sympathique +épreuve: je le sens bien, ô ma Stella, pour deux jours que j'ai passés +ici! Partout ailleurs, je n'aurais point osé vous aimer si vite, et, +dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultés, +je vous ai comprise d'emblée, et j'ai éprouvé la portée de mon propre +coeur. + +Cécilia me prit par le bras et me fit entrer dans la chambre de Stella +et de Béatrice, qui communiquait avec cette même tourelle par un petit +couloir. Stella rougissait beaucoup, mais elle ne fit pas de résistance. +Cécilia me conduisit en face d'un tableau placé dans l'alcôve virginale +de ma jeune amante, et je reconnus une _Madoneta col Bambino_ que +j'avais peinte et vendue à Turin deux ans auparavant à un marchand de +tableaux. Cela était fort naïf, mais d'un sentiment assez vrai pour que +je pusse le revoir sans humeur. Cécilia l'avait acheté, à son dernier +voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa que, depuis deux +mois, Stella, en entendant parler souvent de moi aux Boccaferri et +à Célio, avait vivement désiré me connaître. Cécilia avait nourri +d'avance, et sans le lui dire, la pensée que notre union serait un beau +rêve à réaliser. Stella semblait l'avoir deviné. + +--Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu ramasser le +noeud cerise, j'ai éprouvé quelque chose d'extraordinaire que je ne +pouvais m'expliquer à moi-même; et que, quand Célio est venu nous dire, +le lendemain, que le _ramasseur de rubans_, comme il vous appelait, +était encore dans le village, et se nommait Adorno Salentini, je me suis +dit, follement peut-être, mais sans douter de la destinée, que la mienne +était accomplie. + +Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement me plongea ce jeune et +pur amour d'une fille encore enfant par la fraîcheur et la simplicité, +déjà femme par le dévouement et l'intelligence. Lorsque la cloche nous +avertit de nous rendre au théâtre, j'étais un peu fou. Célio vit mon +bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut méchant et brutal +à faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui; mais le soir +j'ignore ce qui s'était passé. Il me parut plus calme et me demanda +pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort généreusement. + +Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant d'arriver au +dénoûment, que le lecteur sait d'avance. Presque tous les soirs nous +entreprenions un nouvel essai. Tantôt c'était un opéra: tous les +acteurs étant bons musiciens, même moi, je l'avoue humblement et sans +prétention, chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois, +c'était un ballet; les personnes sérieuses se donnaient à la pantomime, +les jeunes gens dansaient d'inspiration, avec une grâce, un abandon +et un entrain qu'on eût vainement cherchés dans les poses étudiées du +théâtre. Boccaferri était admirable au piano dans ces circonstances. Il +s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s'il eût dicté +impérieusement chaque geste, chaque intention de ses personnages, il +les enlevait, les excitait jusqu'au délire ou les calmait jusqu'à +l'abattement, au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi au +scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent l'auteur, avait +toujours une action bien nettement développée et suivie. + +D'autres fois, nous tentions un opéra comique, et il nous arriva +d'improviser des airs, même des choeurs, qui le croirait? où l'ensemble +ne manqua pas, et où diverses réminiscences d'opéras connus se lièrent +par des modulations individuelles promptement conquises et saisies de +tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de mémoire une pièce +dont nous n'avions pas le texte et que nous nous rappelions assez +confusément. Ces souvenirs indécis avaient leur charme, et, pour les +enfants qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l'attrait de +la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé préliminaire, +autrement que nous, et nous étions tout ravis de leur voir trouver +d'inspiration des caractères nouveaux et des scènes meilleures que +celles du texte. + +Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pièces avec de fort +mauvaises. Boccaferri excellait à ce genre de découvertes. Il fouillait +dans sa bibliothèque théâtrale, et trouvait un sujet heureux à exploiter +dans une vieillerie mal conçue et mal exécutée. + +--Il n'est si mauvaise oeuvre tombée à plat, disait-il, où l'on ne +trouve une idée, un caractère ou une scène dont on peut tirer un bon +parti. Au théâtre, j'ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent été +applaudis, si un homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons +donc toujours, ne doutons de rien, et soyez sûrs que nous pourrions +aller ainsi pendant dix ans et trouver tout les soirs matière à inventer +et à développer. + +Cette vie fut charmante et nous passionna tous à tel point, que cela +eût semblé puéril et quasi insensé à tout autre qu'à nous. Nous ne nous +blasions point sur notre plaisir, parce que la matinée entière était +donnée à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec Stella; +le marquis et sa fille remplissaient assidûment les devoirs qu'ils +s'étaient imposés; Célio faisait l'éducation littéraire et musicale de +son jeune frère et de _notre_ petite soeur Béatrice, à laquelle aussi on +me permettait de donner quelques leçons. L'heure de la comédie arrivait +donc comme une récréation toujours méritée et toujours nouvelle. La +_porte d'ivoire_ s'ouvrait toujours comme le sanctuaire de nos plus +chères illusions. + +Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations d'artistes +dont le vieux Boccaferri était la clé, le lien et l'âme. Je dois dire +que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien jugé cet homme, le plus +improductif et le plus impuissant des membres de la société officielle, +le plus complet, le plus inspiré, le plus _artiste_ enfin des artistes. +Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai au delà du tombeau une +éternelle reconnaissance. Jamais je n'ai entendu parler avec autant de +sens, de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture. +En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort mal), il +épanchait dans mon sein un flot d'idées lumineuses qui fécondaient mon +intelligence, et dont je sentirai toute ma vie la puissance génératrice. + +Je m'étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir riche et +seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement à lui faire reprendre +ses débuts: mais je le compris, comme eux, en étudiant son caractère, en +reconnaissant sa vocation et la supériorité de talent que chaque jour +faisait éclore en lui.--Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas +presque toujours riches à une certaine époque de leur vie, me disait le +marquis, et la possession des terres, des châteaux et même des titres +les dégoûte-t-elle de leur art? Non. En général, c'est la vieillesse +seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent bien que leur plus +grande puissance et leur plus vive jouissance est là . Eh bien, Célio +commencera par où les autres finissent; il fera de l'art en grand, à son +loisir; il sera d'autant plus précieux au public, qu'il se rendra plus +rare, et d'autant mieux payé, qu'il en aura moins besoin. Ainsi va le +monde. + +Célio vivait dans la fièvre, et ces alternatives de fureur, d'espérance, +de jalousie et d'enivrement développèrent en lui une passion terrible +pour Cécilia, une puissance supérieure dans son talent. Nous lui +laissâmes passer deux mois dans cette épreuve brûlante qu'il avait la +force de supporter, et qui était, pour ainsi dire, l'élément naturel de +son génie. + +Un matin, que le printemps commençait à sourire, les sapins à se parer +de pointes d'un vert tendre à l'extrémité de leurs sombres rameaux, les +lilas bourgeonnant sous une brise attiédie, et les mésanges semant les +fourrés de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur la +terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. L'avocat de +Briançon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en +s'écriant: _Tout est liquidé!_ + +Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles que le premier +tonnerre du printemps. C'était le signal de notre bonheur à tous. Le +marquis mit la main de sa fille dans celle de Célio, et celle de Stella +dans la mienne. A l'heure où j'écris ces dernières lignes, Béatrice +cueille des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour les +couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier de pouvoir donner +tout haut le nom de soeur à cette chère enfant, et maître Volabù vient +d'entrer comme cocher au service du château. + + + +FIN DU CHÂTEAU DES DÉSERTES. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le château des Désertes, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13668 *** diff --git a/13668-h/13668-h.htm b/13668-h/13668-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2bfb92c --- /dev/null +++ b/13668-h/13668-h.htm @@ -0,0 +1,6281 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Le château des Désertes</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.milieu {text-align: center} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13668 ***</div> + +<h3>George Sand</h3> +<br><br> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image1.png"></p> +<br><br> + +<h1>LE CHÂTEAU DES DÉSERTES</h1> + +<br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + +<p>Le <i>Château des Désertes</i> est une analyse de quelques +idées d'art plutôt qu'une analyse de sentiments. +Ce roman m'a servi, une fois de plus, à me confirmer +dans la certitude que les choses réelles, transportées dans +le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant +que pour y disparaître aussitôt, tant leur transformation +y devient nécessaire.</p> + +<p>Durant plusieurs hivers consécutifs, étant retirée à la +campagne avec mes enfants et quelques amis de leur âge, +nous avions imaginé de jouer la comédie sur scénario et +sans spectateurs, non pour nous instruire en quoique ce +soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une +passion pour les enfants, et peu à peu une sorte d'exercice +littéraire qui ne fut point inutile au développement +intellectuel de plusieurs d'entre eux. Une sorte de mystère +que nous ne cherchions pas, mais qui résultait naturellement +de ce petit vacarme prolongé assez avant +dans les nuits, au milieu d'une campagne déserte, lorsque +la neige ou le brouillard nous enveloppaient au dehors, +et que nos serviteurs même, n'aidant ni à nos +changements de décor, ni à nos soupers, quittaient de +bonne heure la maison où nous restions seuls; le tonnerre, +les coups de pistolet, les roulements du tambour, +les cris du drame et la musique du ballet, tout cela +avait quelque chose de fantastique, et les rares passants +qui en saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à +nous croire fous ou ensorcelés.</p> + +<p>Lorsque j'introduisis un épisode de ce genre dans le +roman qu'on va lire, il y devint une étude sérieuse, et y +prit des proportions si différentes de l'original, que mes +pauvres enfants, après l'avoir lu, ne regardaient plus +qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de papier +découpé qui avaient fait leurs délices. Mais à quelque +chose sert toujours l'exagération de la fantaisie, car +ils firent eux-mêmes un théâtre aussi grand que le permettait +l'exiguïté du local, et arrivèrent à y jouer des +pièces qu'ils firent, eux-mêmes aussi, les années suivantes.</p> + +<p>Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, là n'est point +la question intéressante pour les autres: mais ne firent-ils +pas mieux de s'amuser et de s'exercer ainsi, que de +courir cette bohème du monde réel, qui se trouve à tous +les étages de la société?</p> + +<p>C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, +en un mot, a son effet détourné, mais certain, +sur l'emploi de la vie. Effet souvent funeste, disent +les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise humeur. +Je le nie. La fiction commence par transformer la réalité; +mais elle est transformée à son tour et fait entrer +un peu d'idéal, non pas seulement dans les petits faits, +mais dans les grands sentiments de la vie réelle.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +NOHANT 17 janvier 1853</p> + +<br><br> + +<p>A M. W.-G. MACREADY.</p> + +<p>Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idées +sur l'art dramatique, je le mets sous la protection d'un +grand nom et d'une honorable amitié.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +Nohant, 30 avril 1847.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>LA JEUNE MÈRE.</h3> + +<p>Avant d'arriver à l'époque de ma vie qui fait le sujet +de ce récit, je dois dire en trois mots qui je suis.</p> + +<p>Je suis le fils d'un pauvre ténor italien et d'une belle +dame française. Mon père se nommait Tealdo Soavi; je +ne nommerai point ma mère. Je ne fus jamais avoué par +elle, ce qui ne l'empêcha point d'être bonne et généreuse +pour moi. Je dirai seulement que je fus élevé dans la +maison de la marquise de..., à Turin et à Paris, sous un +nom de fantaisie.</p> + +<p>La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. +Elle n'y entendait rien et prenait un égal plaisir à entendre +une valse de Strauss et une fugue de Bach. En +peinture, elle avait un faible pour les étoffes vert et or, +et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadrée. Légère +et charmante, elle dansait à quarante ans comme une +sylphide et fumait des cigarettes de contrebande avec +une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Elle n'avait aucun +remords d'avoir cédé à quelques entraînements de jeunesse +et ne s'en cachait point trop, mais elle eût trouvé +de mauvais goût de les afficher. Elle eut de son mari un +fils que je ne nommai jamais mon frère, mais qui est +toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami.</p> + +<p>Je fus élevé comme il plut à Dieu; l'argent n'y fut pas +épargné. La marquise était riche, et, pourvu qu'elle +n'eût à prendre aucun souci de mes aptitudes et de mes +progrès, elle se faisait un devoir de ne me refuser aucun +moyen de développement. Si elle n'eût été en réalité que +ma parente éloignée et ma bienfaitrice, comme elle l'était +officiellement, j'aurais été le plus heureux et le plus +reconnaissant des orphelins; mais les femmes de chambre +avaient eu trop de part à ma première éducation pour +que j'ignorasse le secret de ma naissance. Dès que je pus +sortir de leurs mains, je m'efforçai d'oublier la douleur +et l'effroi que leur indiscrétion m'avait causés. Ma mère +me permit de voir le monde à ses côtés, et je reconnus +à la frivolité bienveillante de son caractère, au peu de +soin mental qu'elle prenait de son fils légitime, que je +n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc +point d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit +mais une sorte de mélancolie, jointe à beaucoup de patience, +de tolérance extérieure et de résolution intime, +se trouva être au fond de mon esprit, de bonne heure et +pour toujours.</p> + +<p>J'éprouvais parfois un violent désir d'aimer et d'embrasser +ma mère. Elle m'accordait un sourire en passant, +une caresse à la dérobée. Elle me consultait sur le +choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me félicitait +d'avoir du <i>goût</i>, donnait des éloges à mes instincts de savoir-vivre, +et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; +mais jamais aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion +avec elle. Le seul mot maternel qui lui échappa fut +pour me demander, un jour qu'elle s'aperçut de ma +tristesse, si j'étais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais +pas aussi bien traité que l'<i>enfant de la maison</i>. Or, +comme, sauf le plaisir très-creux d'avoir un nom et le +bonheur très-faux d'avoir dans le monde une position +toute faite pour l'oisiveté, mon frère n'était effectivement +pas mieux traité que moi, je compris une fois pour +toutes, dans un âge encore assez tendre, que tout sentiment +d'envie et de dépit serait de ma part ingratitude +et lâcheté. Je reconnus que ma mère m'aimait autant +qu'elle pouvait aimer, plus peut-être qu'elle n'aimait +mon frère, car j'étais l'enfant de l'amour, et ma figure +lui plaisait plus que la ressemblance de son héritier avec +son mari.</p> + +<p>Je m'attachai donc à lui complaire, en prenant mieux +que lui les leçons qu'elle payait pour nous deux avec +une égale libéralité, une égale insouciance. Un beau jour, +elle s'aperçut que j'avais profité, et que j'étais capable de +me tirer d'affaire dans la vie. «Et mon fils? dit-elle avec +un sourire; il risque fort d'être ignorant et paresseux, +n'est-ce pas?...» Puis elle ajouta naïvement: «Voyez +comme c'est heureux, que ces deux enfants aient compris +chacun sa position!» Elle m'embrassa au front, et +tout fut dit. Mon frère n'essuya aucun reproche de sa +part. Sans s'en douter, et grâce à ses instincts débonnaires, +elle avait détruit entre nous tout levain d'émulation, +et l'on conçoit qu'entre un fils légitime et un bâtard +l'émulation eût pu se changer fort aisément en +aversion et en jalousie.</p> + +<p>Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus +me livrer sans anxiété et sans amour-propre maladif au +plaisir que je trouvais naturellement à m'instruire. Entouré +d'artistes et de gens du monde, mon choix se fit +tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si +j'eusse été maltraité par ceux qui ne l'étaient pas, je me +serais élancé dans la carrière avec une sorte d'âpreté +chagrine et hautaine. Il n'en fut rien. Tous les amis de +ma mère m'encourageaient de leur bienveillance, et moi, +ne me sentant blessé nulle part, j'entrai dans la voie +qui me parut la mienne avec le calme et la sérénité +d'une âme qui prend librement possession de son domaine.</p> + +<p>Je portai dans l'étude de la peinture toutes les facultés +qui étaient en moi, sans fièvre, sans irritation, sans impatience. +A vingt-cinq ans seulement, je me sentis arrivé +au premier degré de développement de ma force, et +je n'eus pas lieu de regretter mes tâtonnements.</p> + +<p>Ma mère n'était plus; elle m'avait oublié dans son testament, +mais elle était morte en me faisant écrire un +billet fort gracieux pour me féliciter de mes premiers +succès, et en donnant une signature à son banquier pour +payer les premières dettes de mon frère. Elle avait fait +autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis +tous les deux à même de devenir des hommes. J'étais arrivé +au but le premier; je ne dépendais plus que de mon +courage et de mon intelligence. Mon frère dépendait de +sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas changé son +sort contre le mien.</p> + +<p>Depuis quelques années, je ne voyais plus ma mère +que rarement. Je lui écrivais à d'assez longs intervalles. +Il m'en coûtait de l'appeler, conformément à ses prescriptions, +<i>ma bonne protectrice</i>. Ses lettres ne me causaient +qu'une joie mélancolique, car elles ne contenaient +guère que des questions de détail matériel et des offres +d'argent relativement à mon travail. «<i>Il me semble</i>, +écrivait-elle, qu'il y a <i>quelque temps</i> que vous ne m'avez +rien demandé, et je vous supplie de ne point faire de +dettes, puisque ma bourse est toujours à votre disposition. +Traitez-moi toujours en ceci comme votre véritable +amie.»</p> + +<p>Cela était bon et généreux, sans doute, mais cela me +blessait chaque fois davantage. Elle ne remarquait pas +que, depuis plusieurs années, je ne lui coûtais plus rien, +tout en ne faisant point de dettes. Quand je l'eus perdue, +ce que je regrettai le plus, ce fut l'espérance que j'avais +vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui +me fit verser des larmes, ce fut la pensée que j'aurais pu +l'aimer passionnément, si elle l'eût bien voulu. Enfin, je +pleurais de ne pouvoir pleurer vraiment ma mère.</p> + +<p>Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport +avec l'épisode de ma vie que je vais retracer. Il ne se +trouvera aucun lien entre le souvenir de ma première +jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde +période. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; +mais il m'a semblé pourtant qu'elle était nécessaire. +Un narrateur est un être passif qui ennuie quand +il ne rapporte pas les faits qui le touchent à sa propre individualité +bien constatée. J'ai toujours détesté les histoires +qui procèdent par <i>je</i>, et si je ne raconte pas la +mienne à la troisième personne, c'est que je me sens +capable de rendre compte de moi-même, et d'être, sinon +le héros principal, du moins un personnage actif dans +les événements dont j'évoque le souvenir.</p> + +<p>J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu où ma vie +s'est révélée et dénouée. Mon nom, à moi, c'est-à -dire +le nom qu'on m'a choisi en naissant, est Adorno Salentini. +Je ne sais pas pourquoi je ne me serais pas appelé +<i>Soavi</i>, comme mon père. Peut-être que ce n'était pas +non plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il +mourut sans savoir que j'existais. Ma mère, aussi vite +épouvantée qu'éprise, lui avait caché les conséquences +de leur liaison pour pouvoir la rompre plus entièrement.</p> + +<p>Pour toutes les causes qui précèdent, me voyant et me +sentant doublement orphelin dans la vie, j'étais tout accoutumé +à ne compter que sur moi-même. Je pris des +habitudes de discrétion et de réserve en raison des instincts +de courage et de fierté que je cultivais en moi +avec soin.</p> + +<p>Deux ans après la mort de ma mère, c'est-à -dire à +vingt-sept ans, j'étais déjà fort et libre au gré de mon ambition, +car je gagnais un peu d'argent, et j'avais très-peu +de besoins; j'arrivais à une certaine réputation sans avoir +eu trop de protecteurs, à un certain talent sans trop +craindre ni rechercher les conseils de personne, à une +certaine satisfaction intérieure, car je me trouvais sur la +route d'un progrès assuré, et je voyais assez clair dans +mon avenir d'artiste. Tout ce qui me manquait encore, +je le sentais couver en silence dans mon sein, et j'en +attendais l'éclosion avec une joie secrète qui me soutenait, +et une apparence de calme qui m'empêchait d'avoir +des ennemis. Personne encore ne pressentait en moi un +rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas de rivaux +funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je +souriais intérieurement de voir des hommes, plus inquiets +et plus pressés que moi, s'enivrer d'un succès +précaire. Doux et facile à vivre, je pouvais constater en +moi une force de patience dont je savais bien être incapables +les natures violentes, emportées autour de moi +comme des feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais à +l'oeil de celui qui voit tout, ce que je cachais au regard +dangereux et trouble des hommes: le contraste d'un +tempérament paisible avec une imagination vive et une +volonté prompte.</p> + +<p>A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aimé, et certes +ce n'était pas faute d'amour dans le sang et dans la tête; +mais mon coeur ne s'était jamais donné. Je le reconnaissais +si bien, que je rougissais d'un plaisir comme d'une +faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un +autre eût appelé ses bonnes fortunes. Pourquoi mon +coeur se refusait-il à partager l'enivrement de ma jeunesse? +Je l'ignore. Il n'est point d'homme qui puisse se +définir au point de n'être pas, sous quelque rapport, un +mystère pour lui-même. Je ne puis donc m'expliquer ma +froideur intérieure que par induction. Peut-être ma volonté +était-elle trop tendue vers le progrès dans mon art. +Peut-être étais-je trop fier pour me livrer avant d'avoir +le droit d'être compris. Peut-être encore, et il me semble +que je retrouve cette émotion dans mes vagues souvenirs, +peut-être avais-je dans l'âme un idéal de femme +que je ne me croyais pas encore digne de posséder, +et pour lequel je voulais me conserver pur de tout +servage.</p> + +<p>Cependant mon temps approchait. A mesure que la +manifestation de ma vie me devenait plus facile dans la +peinture, l'explosion de ma puissance cachée se préparait +dans mon sein par une inquiétude croissante. A +Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse +de... noble italienne, belle comme un camée antique, +éblouissante femme du monde, et <i>dilettante</i> à tous les +degrés de l'art. Le hasard lui fit voir une peinture de +moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui +entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des +termes qui caressèrent mon amour-propre. Je sus qu'elle +me plaçait plus haut que ne faisait encore le public, et +qu'elle travaillait à ma gloire sans me connaître, par pur +amour de l'art. J'en fus flatté; la reconnaissance vint attendrir +l'orgueil dans mon sein. Je désirai lui être présenté: +je fus accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. +Ma figure et mon langage parurent lui plaire, et +elle me dit, presque à la première entrevue, qu'en moi +l'homme était encore supérieur au peintre. Je me sentis +plus ému par sa grâce, son élégance et sa beauté, que je +ne l'avais encore été auprès d'aucune femme.</p> + +<p>Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes +de mollesse, certaines locutions d'éloges officiels, certaines +formules de sympathie et d'encouragement, me +rappelaient la douce, libérale et insoucieuse femme dont +j'avais été le fils et le <i>protégé</i>. Parfois j'essayais de me persuader +que c'était une raison de plus pour moi de m'attacher +à elle; mais parfois aussi je tremblais de retrouver, +sous cette enveloppe charmante, la femme du monde, +cet être banal et froid, habile dans l'art des niaiseries, +maladroit dans les choses sérieuses, généreux de fait +sans l'être d'intention, aimant à faire le bonheur d'autrui, +à la condition de ne pas compromettre le sien.</p> + +<p>J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une +réputation d'austérité bien établie, quoique ses faiblesses +n'eussent jamais fait scandale. J'avais tout lieu d'espérer +un délicieux caprice de sa part. Cela ne m'enivrait pas. +Je n'étais plus assez enfant pour me glorifier d'inspirer +un caprice; j'étais assez homme pour aspirer à être l'objet +d'une passion. Je brûlais d'un feu mystérieux trop +longtemps comprimé pour ne pas m'avouer que j'allais +être en proie moi-même à une passion énergique; mais, +lorsque je me sentais sur le point d'y céder, j'étais épouvanté +de l'idée que j'allais donner tout pour recevoir +peu... peut-être rien. J'avais peur, non pas précisément +de devenir dans le monde une dupe de plus; qu'importe, +quand l'erreur est douce et profonde? mais peur d'user +mon âme, ma force morale, l'avenir de mon talent, dans +une lutte pleine d'angoisses et de mécomptes. Je pourrais +dire que j'avais peur enfin de n'être pas complètement +dupe, et que je me méfiais du retour de ma clairvoyance +prête à m'échapper.</p> + +<p>Un soir, nous allâmes ensemble au théâtre. Il y avait +plusieurs jours que je ne l'avais vue. Elle avait été malade; +du moins sa porte avait été fermée, et ses traits +étaient légèrement altérés. Elle m'avait envoyé une place +dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses +amis, espèce de sigisbée insignifiant, au début d'un +jeune homme dans un opéra italien.</p> + +<p>J'avais travaillé avec beaucoup d'ardeur et avec une +sorte de dépit fiévreux durant la maladie feinte ou réelle +de la duchesse. Je n'étais pas sorti de mon atelier, je n'avais +vu personne, je n'étais plus au courant des nouvelles +de la ville.</p> + +<p>—Qui donc débute ce soir? lui demandai-je un instant +avant l'ouverture.</p> + +<p>—Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire +caressant, qui semblait me remercier de mon indifférence +à tout ce qui n'était pas elle.</p> + +<p>Puis elle reprit d'un air d'indifférence:</p> + +<p>—C'est un tout jeune homme, mais dont on espère +beaucoup. Il porte un nom célèbre au théâtre; il s'appelle +Célio Floriani.</p> + +<p>—Est-il parent, demandai-je, de la célèbre Lucrezia +Floriani, qui est morte il y a deux ou trois ans?</p> + +<p>—Son propre fils, répondit la duchesse, un garçon de +vingt-quatre ans, beau comme sa mère et intelligent +comme elle.</p> + +<p>Je trouvai cet éloge trop complet; l'instinct jaloux se +développait en moi; à mon gré la duchesse se hâtait trop +d'admirer les jeunes talents. J'oubliai d'être reconnaissant +pour mon propre compte.</p> + +<p>—Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de +calme que je me sentais plus ému.</p> + +<p>—Oui, je le connais un peu, répondit-elle en dépliant +son éventail; je l'ai entendu deux fois depuis qu'il +est ici.</p> + +<p>Je ne répondis rien. Je fis faire un détour à la conversation, +pour obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. +Au bout de cinq minutes de propos oiseux en apparence, +j'appris que la duchesse avait entendu chanter +deux fois dans son salon le jeune Célio Floriani, pendant +que la porte m'était fermée, car ce débutant n'était arrivé +à Vienne que depuis cinq jours.</p> + +<p>Je renfermai ma colère, mais elle fut devinée, et la +duchesse s'en tira aussi bien que possible. Je n'étais pas +encore assez <i>lié</i> avec elle pour avoir le droit d'attendre +une justification. Elle daigna me la donner assez satisfaisante, +et mon amertume fit place à la reconnaissance. +Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son +fils adolescent auprès d'elle. Il était venu naturellement +la saluer à son arrivée, et, croyant lui devoir aide et protection, +elle avait consenti à le recevoir et à l'entendre, +quoique malade et séquestrée. Il avait chanté pour elle +devant son médecin, elle l'avait écouté par ordonnance +de médecin. «Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'être +seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs +étaient détendus par le régime; mais il est certain qu'il +m'a fait plaisir et que j'ai bien auguré de son début. Il a +une voix magnifique, une belle méthode et un extérieur +agréable; mais que sera-t-il sur la scène? C'est si différent +d'entendre un virtuose à huis clos! Je crains pour +ce pauvre enfant l'épreuve terrible du public. Le nom +qu'il porte est un rude fardeau à soutenir; on attend +beaucoup de lui: noblesse oblige!</p> + +<p>—C'est une cruauté, Madame, dit le marquis R., qui +se tenait au fond de la loge, le public est bête; il devrait +savoir que les personnes de génie ne mettent au +monde que des enfants bêtes. C'est une loi de nature.</p> + +<p>—J'aime à croire que vous vous trompez, ou que la +nature ne se trompe pas toujours si sottement, répondit +la duchesse d'un air narquois. Votre fille est une personne +charmante et pleine d'esprit.»—Puis, comme pour +atténuer l'effet désagréable que pouvait produire sur moi +cette repartie un peu vive, elle me dit tout bas, derrière +son éventail: «J'ai choisi le marquis pour être avec +nous ce soir, parce qu'il est le plus bête de tous mes +amis.»</p> + +<p>Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever +du rideau; je me sentis heureux et tout disposé à la +bienveillance pour le débutant.</p> + +<p>—Quelle voix a-t-il? demandai-je.</p> + +<p>—Qui? le marquis? reprit-elle en riant.</p> + +<p>—Non, votre protégé!</p> + +<p>—<i>Primo basso cantante</i>. Il se risque dans un rôle +bien fort, ce soir. Tenez, on commence; il entre en +scène! voyez. Pauvre enfant! comme il doit trembler!</p> + +<p>Elle agita son éventail. Quelques claques saluèrent +l'entrée de Célio. Elle y joignit si vivement le faible bruit +de ses petites mains, que son éventail tomba. «Allons, +me dit-elle, comme je le ramassais, applaudissez aussi +le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie, et, +nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette +femme a été une de nos gloires.</p> + +<p>—Je l'ai entendue dans mon enfance, répondis-je; +mais c'est donc depuis qu'elle était retirée du théâtre que +vous l'avez particulièrement connue? car vous êtes trop +jeune...</p> + +<p>Ce n'était pas le moment de faire une circonlocution +pour apprendre si la duchesse avait vu la Floriani une +fois ou vingt fois en sa vie. J'ai su plus tard qu'elle ne +l'avait jamais vue que de sa loge, et que Célio lui avait +été simplement recommandé par le comte Albani. J'ai su +bien d'autres choses... Mais Célio débitait son récitatif, +et la duchesse toussait trop pour me répondre. Elle avait +été si enrhumée!</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>LE VER LUISANT.</h3> + +<p>Il y avait alors au théâtre impérial une chanteuse +qui eût fait quelque impression sur moi, si la duchesse +de... ne se fût emparée plus victorieusement de mes pensées. +Cette chanteuse n'était ni de la première beauté, +ni de la première jeunesse, ni du premier ordre de talent. +Elle se nommait Cécilia Boccaferri; elle avait une +trentaine d'années, les traits un peu fatigués, une jolie +taille, de la distinction, une voix plutôt douce et sympathique +que puissante; elle remplissait sans fracas d'engouement, +comme sans contestation de la part du public, +l'emploi de <i>seconda donna</i>.</p> + +<p>Sans m'éblouir, elle m'avait plu hors de la scène plutôt +que sur les planches. Je la rencontrais quelquefois +chez un professeur de chant qui était mon ami et qui +avait été son maître, et dans quelques salons où elle +allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on, +fort sagement, et faisait vivre son père, vieux artiste +paresseux et désordonné. C'était une personne modeste +et calme que l'on accueillait avec égard, mais dont on +s'occupait fort peu dans le monde.</p> + +<p>Elle entra en même temps que Célio, et, bien qu'elle +ne s'occupât jamais du public lorsqu'elle était à son rôle, +elle tourna les yeux vers la loge d'avant-scène où j'étais +avec la duchesse. Il y eut dans ce regard furtif et rapide +quelque chose qui me frappa: j'étais disposé à tout remarquer +et à tout commenter ce soir-là .</p> + +<p>Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq +ans, d'une beauté accomplie. On disait qu'il était +tout le portrait de sa mère, qui avait été la plus belle +femme de son temps. Il était grand sans l'être trop, svelte +sans être grêle. Ses membres dégagés avaient de l'élégance, +sa poitrine large et pleine annonçait la force. La +tête était petite comme celle d'une belle statue antique, +les traits d'une pureté délicate avec une expression vive +et une couleur solide; l'oeil noir étincelant, les cheveux +épais, ondés et plantés au front par la nature selon toutes +les règles de l'art italien; le nez était droit, la narine +nette et mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, +la bouche vermeille et bien découpée, la moustache +fine et encadrant la lèvre supérieure par un mouvement +de frisure naturelle d'une grâce coquette; les +plans de la joue sans défaut, l'oreille petite, le cou dégagé, +rond, blanc et fort, la main bien faite, le pied +de même, les dents éblouissantes, le sourire malin, le +regard très-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai +d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, +tant elle était absorbée par l'entrée du débutant.</p> + +<p>La voix de Célio était magnifique, et il savait chanter; +cela se jugeait dés les premières mesures. Sa beauté ne +pouvait pas lui nuire: pourtant, lorsque je reportai mes +regards de la duchesse à l'acteur, ce dernier me parut +insupportable. Je crus d'abord que c'était prévention de +jaloux; je me moquai de moi-même; je l'applaudis, je +l'encourageai d'un de ces <i>bravo</i> à demi-voix que l'acteur +entend fort bien sur la scène. Là je rencontrai encore le +regard de mademoiselle Boccaferri attaché sur la duchesse +et sur moi. Cette préoccupation n'était pas dans +ses habitudes, car elle avait un maintien éminemment +grave et un talent spécialement consciencieux.</p> + +<p>Mais j'avais beau faire le dégagé: d'une part, je voyais +la duchesse en proie à un trouble inconcevable, à une +émotion qu'elle ne pouvait plus me cacher, on eût dit +qu'elle ne l'essayait même pas; d'autre part, je voyais le +beau Célio, en dépit de son audace et de ses moyens, +s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relève +guère, ou tout au moins vers un de ces <i>fiasco</i> qui laissent +après eux des années de découragement et d'impuissance. +En effet, ce jeune homme se présenta avec un aplomb +qui frisait l'outrecuidance. On eût dit que le nom qu'il +portait était écrit par lui sur son front pour être salué +et adoré sans examen de son individualité; on eût +dit aussi que sa beauté devait faire baisser les yeux, +même aux hommes. Il avait cependant du talent et une +puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait +bien; mais il était insolent dans l'âme, et cela perçait +par tous ses pores. La manière dont il accueillit les +premiers applaudissements déplut au public. Dans son +salut et dans son regard, on lisait clairement cette modeste +allocution intérieure: «Tas d'imbéciles que vous +êtes, vous serez bientôt forcés de m'applaudir davantage. +Je méprise le faible tribut de votre indulgence; j'ai droit +à des transports d'admiration.»</p> + +<p>Pendant deux actes, il se maintint à cette hauteur dédaigneuse; +et le public incertain lui pardonna généreusement +son orgueil, voulant voir s'il le justifierait, et si +cet orgueil était un droit légitime ou une prétention impertinente. +Je n'aurais su dire moi-même lequel c'était, +car je l'écoutais avec un désintéressement amer. Je ne +pouvais plus douter de l'engouement de ma compagne +pour lui; je le lui disais, même assez malhonnêtement, +sans la fâcher, sans la distraire; elle n'attendait qu'un +moment d'éclatant triomphe de Célio pour me dire que +j'étais un fat et qu'elle n'avait jamais pensé à moi.</p> + +<p>Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, +c'était un duo du troisième acte avec la signora +Boccaferri. Cette sage créature semblait s'y prêter de +bonne grâce et vouloir s'effacer derrière le succès du débutant. +Célio s'était ménagé jusque-là ; il arrivait à un +effet avec la certitude de le produire.</p> + +<p>Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et +lui? Nul ne l'eût expliqué, chacun le sentit. Il était là , +lui, comme un magnétiseur qui essaie de prendre possession +de son sujet, et qui ne se rebute pas de la lenteur +de son action. Le public était comme le patient, à la fois +naïf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer +le charme pour se dire: «Celui-ci est un prophète ou un +charlatan.» Célio ne chanta pourtant pas mal, la voix +ne lui manqua pas; mais il voulut peut-être aider son +effet par un jeu trop accusé: eut-il un geste faux, une +intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais +rien. Je regardai la duchesse prête à s'évanouir, lorsqu'un +froid sinistre plana sur toutes les têtes, un sourire +sépulcral effleura tous les visages. L'air fini, quelques +amis essayèrent d'applaudir; deux on trois <i>chut</i> discrets, +contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer +dans le silence. Le <i>fiasco</i> était consommé.</p> + +<p>La duchesse était pâle comme la mort; mais ce fut +l'affaire d'un instant. Reprenant l'empire d'elle-même +avec une merveilleuse dextérité, elle se tourna vers moi, +et me dit en souriant, en affrontant mon regard comme +si rien n'était changé entre nous:—Allons, c'est trois +ans d'étude qu'il faut encore à ce chanteur-là ! Le théâtre +est un autre lieu d'épreuve que l'auditoire bienveillant +de la vie privée. J'aurais pourtant cru qu'il s'en serait +mieux tiré. Pauvre Floriani, comme elle eùt souffert si cela +se fût passé de son vivant! Mais qu'avez-vous donc, monsieur +Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'intérêt +à ce début, que vous vous sentez consterné de la +chute?</p> + +<p>—Je n'y songeais pas, Madame, répondis-je; je regardais +et j'écoutais mademoiselle Boccaferri, qui vient +de dire admirablement bien une toute petite phrase fort +simple.</p> + +<p>—Ah! bah! vous écoutez la Boccaferri, vous? Je ne +lui fais pas tant d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle +disait mal ou bien.</p> + +<p>—Je ne vous crois pas, Madame; vous êtes trop bonne +musicienne et trop artiste pour n'avoir pas mille fois remarqué +qu'elle chante comme un ange.</p> + +<p>—Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce +vraiment de la Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal +entendu, sans doute.</p> + +<p>—Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri +est une personne accomplie et une artiste du plus +grand mérite. C'est votre doute à cet égard qui m'étonne.</p> + +<p>—Oui-da! vous êtes facétieux aujourd'hui, reprit la +duchesse sans se déconcerter.</p> + +<p>Elle était charmée de me supposer du dépit; elle était +loin de croire que je fusse parfaitement calme et détaché +d'elle, ou au moment de l'être.</p> + +<p>—Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai +toujours fait grand cas des talents qui se respectent et +qui se tiennent, sans aigreur, sans dégoût et sans folle +ambition, à la place que le jugement public leur assigne. +La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes +qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour +se maintenir dans la bonne voie. Son organe manque +d'éclat, mais son chant ne manque jamais d'ampleur. Ce +timbre, un peu voilé, a un charme qui me pénètre. Beaucoup +de <i>prime donne</i> fort en vogue n'ont pas plus de +plénitude ou de fraîcheur dans le gosier; il en est même +qui n'en ont plus du tout. Elles appellent alors à leur +aide l'<i>artifice</i> au lieu de l'<i>art</i>, c'est-à -dire le +mensonge. Elles se créent une voix factice, une méthode personnelle, +qui consiste à sauver toutes les parties défectueuses +de leur registre pour ne faire valoir que certaines +notes criées, chevrotées, sanglotées, étouffées, qu'elles +ont à leur service. Cette méthode, prétendue dramatique +et savante, n'est qu'un misérable tour de gibecière, un +escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants +sont seuls dupes; mais, à coup sûr, ce n'est plus là du +chant, ce n'est plus de la musique. Que deviennent l'intention +du maître, le sens de la mélodie, le génie du rôle, +lorsqu'au lieu d'une déclamation naturelle, et qui n'est +vraisemblable et pathétique qu'à la condition d'avoir des +nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement +et d'emportement, la cantatrice, incapable de rien +<i>dire</i> et de rien <i>chanter</i>, crie, soupire et larmoie son rôle d'un bout à l'autre? D'ailleurs, quelle couleur, quelle +physionomie, quel sens peut avoir un chant écrit pour +la voix, quand, à la place d'une voix humaine et vivante, +le virtuose épuisé, met un cri, un grincement, une suffocation +perpétuels? Autant vaut chanter Mozart avec la +<i>pratique</i> de Pulcinella sur la langue; autant vaut assister +aux hurlements de l'épilepsie. Ce n'est pas davantage +de l'art, c'est de la réalité plus positive.</p> + +<p>—Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec +un sourire malin et caressant; je ne vous savais pas si +docte et si subtil en fait de musique! Pourquoi est-ce la +première fois que vous en parlez si bien? J'aurais toujours +été de votre avis... en théorie, car vous faites une +mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri +a précisément une de ces voix usées et flétries qui +ne peuvent plus chanter.</p> + +<p>—Et pourtant, repris-je avec fermeté, elle chante +toujours, elle ne fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque +jamais, et c'est pour cela que le public frivole ne +fait point d'attention à elle. Croyez-vous qu'elle soit si +peu habile qu'elle ne pût viser à l'<i>effet</i> tout comme une +autre, et remplacer l'<i>art</i> par l'<i>artifice</i>, si elle daignait abaisser son âme et sa science jusque-là ? Que demain +elle se lasse de passer inaperçue et qu'elle veuille agir sur +la fibre nerveuse de son auditoire par des cris, elle éclipsera +ses rivales, je n'en doute pas. Son organe, voilé +d'habitude, est précisément de ceux qui s'éclaircissent +par un effort physique, et qui vibrent puissamment quand +le chanteur veut sacrifier le charme à l'étonnement, la +vérité à l'effet.</p> + +<p>—Mais alors, convenez-en vous-même, que lui reste-t-il, +si elle n'a ni le courage et la volonté de produire +l'effet par un certain artifice, ni la santé de l'organe qui +possède le charme naturel? Elle n'agit ni sur l'imagination +trompée, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille! +Elle dit proprement ce qui est écrit dans son rôle; elle +ne choque jamais, elle ne dérange rien. Elle est musicienne, +j'en conviens, et utile dans l'ensemble; mais, +seule, elle est nulle. Qu'elle entre, qu'elle sorte, le +théâtre est toujours vide quand elle le traverse de ses +bouts de rôle et de ses petites phrases perlées.</p> + +<p>—Voilà ce que je nie, et, pour mon compte, je sens +qu'elle remplit, non pas seulement le théâtre de sa présence, +mais qu'elle pénètre et anime l'opéra de son intelligence. +Je nie également que le défaut de plénitude +de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas +une voix malade, c'est une voix délicate, de même que la +beauté de mademoiselle Boccaferri n'est pas une beauté +flétrie, mais une beauté voilée. Cette beauté suave, cette +voix douce, ne sont pas faites pour les sens toujours un +peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend +devine des trésors de vérité sous cette expression contenue, +où l'âme tient plus encore qu'elle ne promet et ne +s'épuise jamais, parce qu'elle ne se prodigue point.</p> + +<p>—Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! +s'écria la duchesse en riant et en me tendant la +main d'un air enjoué et affectueux: je ne vous savais pas +amoureux de la Boccaferri; si je m'en étais doutée, je +ne vous aurais pas contrarié en disant du mal d'elle. +Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien!</p> + +<p>Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eût été +sincère dans son désintéressement, je redevenais amoureux; +mais elle ne put soutenir mon regard, et l'étincelle +diabolique jaillit du sien à la dérobée.</p> + +<p>—Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai +faiblement, vous n'aurez jamais à vous excuser d'une +maladresse, et moi, je n'ai jamais été amoureux de mademoiselle +Boccaferri avant cette représentation, où je +viens de la comprendre pour la première fois.</p> + +<p>—Et c'est moi qui vous ai aidé, sans doute, à faire +cette découverte?</p> + +<p>—Non, Madame, c'est Célio Floriani.</p> + +<p>La duchesse frémit, et je continuai fort tranquillement:—C'est +en voyant combien ce jeune homme avait peu de +conscience que j'ai senti le prix de la conscience dans +l'art lyrique, aussi clairement que je le sens dans l'art +de la peinture et dans tous les arts.</p> + +<p>—Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de +reprendre parti pour Célio. Je n'ai pas vu qu'il manquât +de conscience, ce beau jeune homme; il a manqué de +bonheur, voilà tout.</p> + +<p>—Il a manqué à ce qu'il y a de plus sacré, repris-je +froidement; il a manqué à l'amour et au respect de son +art. Il a mérité que le public l'en punit, quoique le public +ait rarement de ces instincts de justice et de fierté. Consolez-vous +pourtant, Madame, son succès n'a tenu qu'à +un fil, et, en procédant par l'audace et le contentement +de soi-même, un artiste peut toujours être applaudi, faire +des dupes, voire des victimes; mais moi, qui vois très-clair +et qui suis tout à fait impartial dans la question, +j'ai compris que l'absence de charme et de puissance de +ce jeune homme tenait à sa vanité, à son besoin d'être +admiré, à son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, +à son manque de respect pour l'esprit et les traditions +de son rôle. Il s'est nourri toute sa vie, j'en suis sûr, de +l'idée qu'il ne pouvait faillir et qu'il avait le don de s'imposer. +Probablement c'est un enfant gâté. Il est joli, intelligent, +gracieux; sa mère a dû être son esclave, et toutes +les dames qu'il fréquente doivent l'enivrer de voluptés. +Celle de la louange est la plus mortelle de toutes. Aussi +s'est-il présenté devant le public comme une coquette +effrontée qui éclabousse le pauvre monde du haut de son +équipage. Personne n'a pu nier qu'il fût jeune, beau et +brillant; mais on s'est mis à le haïr, parce qu'on a senti +dans son maintien quelque chose de la coquette. Oui, +coquette est le mot. Savez-vous ce que c'est qu'une +coquette, madame la duchesse?</p> + +<p>—Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, +vous le savez, sans doute?</p> + +<p>—Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par +son air de dédain, c'est une femme qui fait par vanité ce +que la courtisane fait par cupidité; c'est un être qui fait +le fort pour cacher sa faiblesse, qui fait semblant de tout +mépriser pour secouer le poids du mépris public, qui +essaie d'écraser la foule pour faire oublier qu'elle s'abaisse +et rampe devant chacun en particulier; c'est un mélange +d'audace et de lâcheté, de bravade téméraire et de terreur +secrète.... A Dieu ne plaise que j'applique ce portrait +dans toute sa rigueur à aucune personne de votre connaissance! +A Célio même, je ne le ferais pas sans restriction. +Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent +le succès sans conscience et sans recueillement +sont un peu dans la voie de la courtisane sans le savoir; +ils feignent de mépriser le jugement d'autrui, et ils n'ont +travaillé toute leur vie qu'à l'obtenir favorable; ils ne +sont si irrités de manquer leur triomphe que parce que le +triomphe a été leur unique mobile. S'ils aimaient leur art +pour lui-même, ils seraient plus calmes et ne feraient pas +dépendre leurs progrès d'un peu plus ou moins de blâme +ou d'éloge. Les courtisanes affectent de mépriser la vertu +qu'elles envient. Les artistes dont je parle affectent de +se suffire à eux-mêmes, précisément parce qu'ils se sentent +mal avec eux-mêmes. Célio Floriani est le fils d'une +vraie, d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les +traditions de sa mère, il en est trop cruellement puni! +Dieu veuille qu'il profite de la leçon, qu'il ne se laisse +point abattre, et qu'il se remette à l'étude sans dégoût et +sans colère! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre +part, Madame, et que je l'invite à souper chez vous au +sortir du spectacle? Il doit avoir besoin de consolation, +et ce serait généreux à vous de le traiter d'autant mieux +qu'il est plus malheureux. Nous voici au <i>finale</i>. J'ai mes +entrées sur le théâtre, j'y vais et je vous l'amène.</p> + +<p>—Non, Salentini, répondit la duchesse. Je ne comptais +point souper ce soir, et, si vous voulez prolonger la +veillée, vous allez venir prendre du thé avec moi et le +marquis... dont la somnolence opiniâtre nous laisse le +champ libre pour causer. Il me semble que nous avons +beaucoup de choses à nous dire... à propos de Célio Floriani +précisément. Celui-ci serait de trop dans notre entretien, +pour moi comme pour vous.</p> + +<p>Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur +et de passion, et se leva pour prendre mon bras; +mais j'esquivai cet honneur en me plaçant derrière son +sigisbée. Cette femme, qui n'aimait les <i>jeunes talents</i> +que dans la prévision du succès, et qui les abandonnait +si lestement quand ils avaient échoué en public, me devenait +odieuse tout d'un coup; elle me faisait l'effet de +ces enfants méchants et stupides qui poursuivent le ver +luisant dans les herbes, qui le saisissent, le réchauffent +et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis l'écrasent +quand le toucher de leur main indiscrète l'a +privé de sa lumière. Parfois ils le torturent pour le ranimer, +mais le pauvre insecte s'éteint de plus en plus. +Alors on le tue: il ne jette plus d'éclat, il ne brille plus, +il n'est plus bon à rien. «Pauvre Célio! pensais-je, +qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou +crains qu'on ne marche sur toi.... Mais à coup sûr ce n'est +pas moi qui profiterai du tête-à -tête qu'on t'avait ménagé +pour cette nuit en cas d'ovation. J'ai encore un peu de +phosphore, et je veux le garder.»</p> + +<p>—Eh bien, dit la duchesse d'un ton impérieux, vous +ne venez pas?</p> + +<p>—Pardon, Madame, répondis-je, je veux aller saluer +mademoiselle Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu +plus de succès ce soir que les autres fois, et elle n'en +chantera pas moins bien demain. J'aime beaucoup à +porter le tribut de mon admiration aux talents ignorés ou +méconnus qui restent eux-mêmes et se consolent de l'indifférence +de la foule par la sympathie de leurs amis et +la conscience de leur force. Si je rencontre Célio Floriani, +je veux faire connaissance avec lui. Me permettez-vous +de me recommander de Votre Seigneurie? Nous +sommes tous deux vos protégés.</p> + +<p>La duchesse brisa son éventail et sortit sans me répondre. +Je sentis que sa souffrance me faisait mal; mais +c'était le dernier tressaillement de mon coeur pour elle. +Je m'élançai dans les couloirs qui menaient au théâtre, +résolu, en effet, à porter mon hommage à Cécilia Boccaferri.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>CÉCILIA.</h3> + +<p>Mais il était écrit au livre de ma destinée que je retrouverais +Célio sur mon chemin. J'approche de la loge +de Cécilia, je frappe, on vient m'ouvrir: au lieu du visage +doux et mélancolique de la cantatrice, c'est la figure +enflammée du débutant qui m'accueille d'un regard +méfiant et de cette parole insolente:—Que voulez-vous, +Monsieur?</p> + +<p>—Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, répondis-je; +elle a donc changé de loge?</p> + +<p>—Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cécilia. +Entrez, signor Salentini, je suis bien aise de vous voir.</p> + +<p>J'entrai, elle quittait son costume derrière un paravent. +Célio se rassit sur le sofa; sans me rien dire, et +même sans daigner faire la moindre attention à ma présence, +il reprit son discours au point où je l'avais interrompu. +A vrai dire, ce discours n'était qu'un monologue. +Il procédait même uniquement par exclamations et +malédictions, donnant au diable ce lourd et stupide parterre +d'Allemands, ces buveurs, aussi froids que leur +bière, aussi incolores que leur café. Les loges n'étaient +pas mieux traitées.—Je sais que j'ai mal chanté et encore +plus mal joué, disait-il à la Boccaferri, comme +pour répondre à une objection qu'elle lui aurait faite +avant mon arrivée; mais soyez donc inspiré devant trois +rangées de sots diplomates et d'affreuses douairières! +Maudite soit l'idée qui m'a fait choisir Vienne pour le théâtre +de mes débuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, +l'air si épais, la vie si plate et les hommes si bêtes! +En bas, des abrutis qui vous glacent; en haut, des +monstres qui vous épouvantent! Par tous les diables! +j'ai été à la hauteur de mon public, c'est-à -dire insipide +et détestable!</p> + +<p>La naïveté de ce dépit me réconcilia avec Célio. Je +lui dis qu'en qualité d'Italien et de compatriote, je réclamais +contre son arrêt, que je ne l'avais point écouté +froidement, et que j'avais protesté contre la rigueur du +public.</p> + +<p>A cette ouverture, il leva la tête, me regarda en face, +et, venant à moi la main ouverte: «Ah! oui! dit-il, +c'est vous qui étiez à l'avant-scène, dans la loge de la +duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai remarqué; +Cécilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention +aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a +abandonné! mais vous luttiez jusqu'au dernier moment. +Eh bien, touchez là ; je vous remercie. Il paraît que +vous êtes artiste aussi, que vous avez du talent, du succès? +C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui +tombent! cela vous portera bonheur!»</p> + +<p>Il parlait si vite, il avait un accent si résolu, une cordialité +si spontanée, que, bien que choqué de l'expression +de corps de garde appliquée à la duchesse, mes récentes +amours, je ne pus résister à ses avances, ni rester +froid à l'étreinte de sa main. J'ai toujours jugé les +gens à ce signe. Une main froide me gêne, une main +humide me répugne, une pression saccadée m'irrite, +une main qui ne prend que du bout des doigts me fait +peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser +la mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas +de livrer à une main virile le contact de sa paume entière, +m'inspire une confiance et même une sympathie +subite. Certains observateurs des variétés de l'espèce +humaine s'attachent au regard, d'autres à la forme du +front, ceux-ci à la qualité de la voix, ceux-là au sourire, +d'autres enfin à l'écriture, etc. Moi, je crois que +tout l'homme est dans chaque détail de son être, et +que toute action ou aspect de cet être est un indice révélateur +de sa qualité dominante. Il faudrait donc tout +examiner, si on en avait le temps; mais, dès l'abord, +j'avoue que je suis pris ou repoussé par la première +poignée de main.</p> + +<p>Je m'assis auprès de Célio, et tâchai de le consoler de +son échec en lui parlant de ses moyens et des parties incontestables +de son talent. «Ne me flattez pas, ne m'épargnez +pas, s'écria-t-il avec franchise. J'ai été mauvais, +j'ai mérité de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je +vous en supplie, sur ce misérable début. Je vaux mieux +que cela. Seulement je ne suis pas assez vieux pour être +bon à froid. Il me faut un auditoire qui me porte, et j'en ai +trouvé un ce soir qui, dès le commencement, n'a fait +que me supporter. J'ai été froissé et contrarié avant l'épreuve, +au point d'entrer en scène épuisé et frappé d'un +sombre pressentiment. La colère est bonne quelquefois, +mais il la faut simultanée à l'opération de la volonté. La +mienne n'était pas encore assez refroidie, et elle n'était +plus assez chaude: j'ai succombé. O ma pauvre mère! +si tu avais été là , tu m'aurais électrisé par ta présence, +et je n'aurais pas été indigne de la gloire de porter ton +nom! Dors bien sous tes cyprès, chère sainte! Dans l'état +où me voici, c'est la première fois que je me réjouis +de ce que tes yeux sont fermés pour moi!</p> + +<p>Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau +Célio. Sa sincérité, ce retour enthousiaste vers sa mère, +son expansion devant moi, effaçaient le mauvais effet de +son attitude sur la scène. Je me sentis attendri, je sentis +que je l'aimais. Puis, en voyant de près combien sa +beauté était <i>vraie</i>, son accent pénétrant et son regard +sympathique, je pardonnai à la duchesse de l'avoir aimé +deux jours; je ne lui pardonnai pas de ne plus l'aimer.</p> + +<p>Il me restait à savoir s'il était aimé aussi de Cécilia +Boccaferri. Elle sortit de sa toilette et vint s'asseoir +entre nous deux, nous prit la main à l'un et à l'autre, +et, s'adressant à moi:—C'est la première fois que je +vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. +Vous venez consoler mon pauvre Célio, mon ami d'enfance, +le fils de ma bienfaitrice, et c'est presque une +soeur qui vous en remercie. Au reste, je trouve cela tout +simple de votre part; je sais que vous êtes un noble esprit, +et que les vrais talents ont la bonté et la franchise +en partage.... Ecoute, Célio, ajouta-t-elle, comme frappée +d'une idée soudaine, va quitter ton costume dans ta +loge, il est temps: moi, j'ai quelques mots à dire à +M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous partirons +ensemble.</p> + +<p>Célio sortit sans hésiter et d'un air de confiance absolue. +Était-il sûr, à ce point, de la fidélité de sa maîtresse?... +ou bien n'était-il pas l'amant de Cécilia? Et +pourquoi l'aurait-il été? pourquoi en avais-je la pensée, +lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-être jamais eue?</p> + +<p>Tout cela s'agitait confusément et rapidement dans ma +tête. Je tenais toujours la main de Cécilia dans la mienne, +je l'y avais gardée; elle ne paraissait pas le trouver mauvais. +J'interrogeais les fibres mystérieuses de cette petite +main, assez ferme, légèrement attiédie et particulièrement +calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, +grands et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main +d'une femme ne se pénètrent pas si aisément que ceux +d'un homme. Ma science d'observation et ma délicatesse +de perceptions m'ont souvent trahi ou éclairé selon le +sexe.</p> + +<p>Par un mouvement très-naturel pour relever son châle, +la Boccaferri me retira sa main dès que nous fûmes seuls, +mais sans détourner son regard du mien.</p> + +<p>—Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour à la +duchesse de X... et vous avez été jaloux de Célio; mais +vous ne l'êtes plus, n'est-ce pas? vous sentez bien que +vous n'avez pas sujet de l'être.</p> + +<p>—Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas +sujet d'être jaloux de Célio, si je faisais la cour à la duchesse, +répondis-je en me rapprochant un peu de la Boccaferri; +mais je puis vous jurer que je ne suis pas jaloux, +parce que je n'aime pas cette femme.</p> + +<p>Cécilia baissa les yeux, mais avec une expression de +dignité et non de trouble.—Je ne vous demande pas +vos secrets, dit-elle, je n'ai pas cette indiscrétion. Rien +là dedans ne peut exciter ma curiosité; mais je vous parle +franchement. Je donnerais ma vie pour Célio; je sais que +certaines femmes du monde sont très-dangereuses. Je l'ai +vu avec peine aller chez quelques-unes, j'ai prévu que +sa beauté lui serait funeste, et peut-être son malheur +d'aujourd'hui est-il le résultat de quelques intrigues de +coquettes, de quelques jalousies fomentées à dessein.... +Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais +quelquefois chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh +bien, j'ai vu ce soir Célio <i>chuté</i> par des gens qui lui promettaient +chaudement hier de l'applaudir, et j'ai cru comprendre +certains petits drames dans les loges qui nous +avoisinaient. J'ai remarqué aussi votre générosité, j'en ai +été vivement touchée. Célio, depuis le peu de temps qu'il +est à Vienne, s'est déjà fait des ennemis. Je ne suis pas +en position de l'en préserver; mais, lorsque l'occasion +se présente pour moi de lui assurer et de lui conserver +une noble amitié, je ne veux pas la négliger. Célio n'a +point aspiré à plaire à la duchesse; voilà tout ce que +j'avais à vous dire, signor Salentini, et ce que je puis +vous affirmer sur l'honneur, car Célio n'a point de secrets +pour moi, et je l'ai interrogé sur ce point-là , il n'y +a qu'un instant, comme vous entriez ici.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image2.png"></p> +<br><br> + +<p>Chacun sait plus ou moins la figure que tâche de ne +pas faire un homme qui trouve occupée la place qu'il venait +pour conquérir. Je fis de mon mieux pour que mon +désappointement ne parût pas.—Bonne Cécilia, répondis-je, +je vous déclare que cela me serait parfaitement +égal, et je permets à Célio d'être aujourd'hui ou de ne +jamais être l'amant de la duchesse, sans que cela change +rien à ma sympathie pour lui, à mon impartialité comme +<i>dilettante</i>, à mon zèle comme ami. Oui, je serai son +ami de bon coeur, puisqu'il est le vôtre, car vous êtes +une des personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, +vous, puisque vous venez de me livrer sans détour +le secret de votre coeur, et je vous en remercie.</p> + +<p>—Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton +de sincérité qui me pétrifia. Quel secret?</p> + +<p>—Etes-vous donc distraite à ce point que vous m'ayez +dit, sans le savoir, votre amour pour Célio; ou que vous +l'ayez déjà oublié?</p> + +<p>La Boccaferri se mit à rire. C'était la première fois +que je la voyais rire, et le rire est aussi un indice à étudier. +Sa figure grave et réservée ne semblait pas faite +pour la gaieté, et pourtant cet éclair d'enjouement l'éclaira +d'une beauté que je ne lui connaissais pas. C'était +le rire franc, bref et harmonieusement rhythmé d'une +petite fille épanouie et bonne.—Oui, oui, dit-elle, il +faut que je sois bien distraite pour m'être exprimée +comme je l'ai fait sur le compte de Célio, sans songer +que vous alliez prendre le change et me supposer amoureuse +de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pédanterie +de ma part à m'en défendre, lorsque cela doit vous +paraître très-naturel et très-indifférent.</p> + +<p>—Très-naturel... c'est possible... Très-indifférent... +c'est possible encore; mais je vous prie cependant de +vous expliquer.—Et je pris le bras de Cécilia avec une +brusquerie involontaire dont je me repentis tout à coup, +car elle me regarda d'un air étonné, comme si je venais +de la préserver d'une brûlure ou d'une araignée. Je me +calmai aussitôt et j'ajoutai:—Je tiens à savoir si je suis +assez votre ami pour que vous m'ayez confié votre secret, +ou si je le suis assez peu pour qu'il vous soit indifférent, +à vous, de n'être pas connue de moi.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image3.png"></p> +<br><br> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. Si j'avais un tel +secret, j'avoue que je ne vous le confierais pas sans vous +connaître et vous éprouver davantage; mais, n'ayant +point de secret, j'aime mieux que vous me connaissiez +telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dévouement +pour Célio, et d'abord je dois vous dire que Célio a deux +soeurs et un jeune frère pour lesquels je me dévouerais +encore davantage, parce qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui +des services et de la sollicitude d'une femme. +Oh! oui, si j'avais un sort indépendant, je voudrais consacrer +ma vie à remplacer la Floriani auprès de ses enfants, +car l'être que j'aime de passion et d'enthousiasme, +c'est un nom, c'est une morte, c'est un souvenir sacré, +c'est la grande et bonne Lucrezia Floriani!</p> + +<p>Je pensai, malgré moi, à la duchesse, qui, une heure +auparavant, avait motivé son engouement pour Célio par +une ancienne relation d'amitié avec sa mère. La duchesse +avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani +était morte à quarante, absolument retirée du théâtre et +du monde depuis douze ou quatorze ans... Ces deux femmes +l'avaient-elles beaucoup connue? Je ne sais pourquoi +cela me paraissait invraisemblable. Je craignais que +le nom de Floriani ne servît mieux à Célio auprès des +femmes qu'auprès du public.</p> + +<p>Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou +si Cécilia alla naturellement au-devant de mes objections, +car elle ajouta sans transition:—Et pourtant je ne l'ai +vue, dans toute ma vie, que cinq ou six fois, et notre +plus longue intimité a été de quinze jours, lorsque j'étais +encore une enfant.</p> + +<p>Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je +l'observais. Il y avait comme un embarras douloureux en +elle; mais elle reprit bientôt: «Je souffre un peu de +vous dire pourquoi mon coeur a voué un culte à cette +femme, mais je présume que je n'ai rien de neuf à vous +apprendre là -dessus. Mon père... vous savez, est un +homme excellent, une âme ardente, généreuse, une intelligence +supérieure... ou plutôt vous ne savez guère +cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il +a toujours vécu dans le désordre, dans l'incurie, dans la +misère. Il était trop aimable pour n'avoir pas beaucoup +d'amis; il en faisait tous les jours, parce qu'il plaisait, +mais il n'en conserva jamais aucun, parce qu'il était incorrigible, +et que leurs secours ne pouvaient le guérir +de son imprévoyance et de ses illusions. Lui et moi nous +devons de la reconnaissance à tant de gens, que la liste +serait trop longue; mais une seule personne a droit, de +notre part, à une éternelle adoration. Seule entre tous, +seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver +tous les ans... quelquefois plus souvent. Inépuisable +en patience, en tolérance, en compréhension, en largesse, +elle ne méprisa jamais mon père, elle ne l'humilia +jamais de sa pitié ni de ses reproches. Jamais ce +mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres: «Ce pauvre +homme avait du mérite; la misère l'a dégradé.» Non! +la Floriani disait: «Jacopo Boccaferri aura beau faire, il +sera toujours un homme de coeur et de génie!» Et c'était +vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait être la pauvre +fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.</p> + +<p>«Pendant vingt ans, c'est-à -dire depuis le jour où elle +le rencontra jusqu'à celui où elle cessa de vivre, elle le +traita comme un ami dont on ne doute point. Elle était +bien sûre, au fond du coeur, que ses bienfaits ne l'enrichiraient +pas; et que chaque dette criante qu'elle acquittait +ferait naître d'autres dettes semblables. Elle continua; +elle ne s'arrêta jamais. Mon père n'avait qu'un +mot à lui écrire, l'argent arrivait à point, et avec l'argent +la consolation, le bienfait de l'âme, quelques lignes +si belles, si bonnes! Je les ai tous conservés comme des +reliques, ces précieux billets. Le dernier disait:</p> + +<p>«Courage, mon ami, <i>cette fois-ci</i> la destinée vous +sourira, et vos efforts ne seront pas vains, j'en suis +sûre. Embrassez pour moi la Cécilia, et comptez toujours +sur votre vieille amie.»</p> + +<p>«Voyez quelle délicatesse et quelle science de la vie! +C'était bien la centième fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle +l'encourageait toujours; et, grâce à elle, il entreprenait +toujours quelque chose. Cela ne durait point et creusait +de nouveaux abîmes; mais, sans cela, il serait mort sur +un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... +Oui, oui, la Floriani m'a légué son courage.... Sans elle, +j'aurais peut-être moi-même douté de mon père; mais +j'ai toujours foi en lui, grâce à elle! Il est vieux, mais il +n'est pas fini. Son intelligence et sa fierté n'ont rien +perdu de leur énergie. Je ne puis le rendre riche comme +il le faudrait à un homme d'une imagination si féconde +et si ardente; mais je puis le préserver de la misère et +de l'abattement. Je ne le laisserai pas tomber; je suis +forte!»</p> + +<p>La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique +ce feu fût encore contenu par une habitude de dignité +calme.</p> + +<p>Elle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait +ces trésors de l'âme que j'avais toujours pressentis +en elle. Je pris sa main très-franchement cette fois, et +je la baisai sans arrière-pensée.</p> + +<p>—Vous êtes une noble créature, lui dis-je, je le savais +bien, et je suis fier de l'effort que vous daignez faire +pour m'avouer cette grandeur que vous cachez aux yeux +du monde, comme les autres cachent la honte de leur petitesse. +Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas savoir +le bien que vous me faites, à moi qui suis né pour croire +et pour aimer, mais que le monde extérieur contriste et +alarme perpétuellement.</p> + +<p>—Mais je n'ai plus rien à vous dire, mon ami. La +Floriani n'est plus, mais elle est toujours vivante dans +mon coeur. Son fils aîné commence la vie et tâte le terrain +de la destinée d'un pied hasardeux, téméraire peut-être. +Est-ce à moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux, +imprudent, impuissant même dans les arts, +qu'il se trompe mille fois, qu'il devienne coupable envers +lui-même, je veux l'aimer et le servir comme si j'étais +sa mère. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque +rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais +faire le marchepied de sa gloire, puisque c'est dans +la gloire qu'il cherche son bonheur. Vous voyez bien, +Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en tête. J'ai l'esprit +et le coeur forcément sérieux, et je n'ai pas de temps +à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction +de mes fantaisies personnelles.</p> + +<p>—Oh! oui, je vous comprends, m'écriai-je, une vie +toute d'abnégation et de dévouement! Si vous êtes au +théâtre, ce n'est point pour vous. Vous n'aimez pas le +théâtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au succès. +Vous dédaignez la gloriole; vous travaillez pour les +autres.</p> + +<p>—Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c'est encore +grâce à la Floriani que je peux travailler ainsi. +Sans elle, je serais restée ce que j'étais, une pauvre petite +ouvrière à la journée, gagnant à peine un morceau +de pain pour empêcher son père de mendier dans les +mauvais jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et +trouva ma voix agréable. Elle me dit que je pouvais chanter +dans les salons, même au théâtre, les seconds rôles. +Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon +mieux. Je n'étais déjà plus jeune, j'avais vingt six ans, +et j'avais déjà beaucoup souffert; mais je n'aspirais point +au premier rang, et cela fit que je parvins rapidement à +pouvoir occuper le second. J'avais l'horreur du théâtre. +Mon père y travaillant comme acteur, comme décorateur, +comme souffleur même (il y a rempli tous les emplois, +selon les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais +de bonne heure cette sentine d'impuretés où +nulle fille ne peut se préserver de souillure, à moins +d'être une martyre volontaire. J'hésitai longtemps; je +donnais des leçons, je chantais dans les concerts; mais +il n'y avait là rien d'assuré. Je manque d'audace, je n'entends +rien à l'intrigue. Ma clientèle, fort bornée et fort +modeste, m'échappait à tout moment. La Floriani mourut +presque subitement. Je sentis que mon père n'avait +plus que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai +mon aversion pour ce contact avec le public, qui viole +la pureté de l'âme et flétrit le sanctuaire de la pensée. +Je suis actrice depuis trois ans, je le serai tant qu'il plaira +à Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous mes +goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le +dis à personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il +pas son fardeau? J'ai la force de porter le mien: je fais +mon métier en conscience. J'aime l'art, je mentirais si +je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais j'aurais +aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes. +J'étais née pour tenir l'orgue dans un couvent de +nonnes et pour chanter la prière du soir aux échos profonds +et mystérieux d'un cloître. Qu'importe? ne parlons +plus de moi, c'est trop!</p> + +<p>La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et +me tendit la main en souriant. Je me sentis hors de moi. +Mon heure était venue: j'aimais!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>FLÂNERIE.</h3> + +<p>Elle s'était levée pour partir; elle ramena son châle +sur ses épaules. Elle était mal mise, affreusement mise, +comme une actrice pauvre et fatiguée, qui s'est débarrassée +à la hâte de son costume et qui s'enveloppe avec +joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en +aller à pied par les rues. Elle avait un voile noir très-fané +sur la tête et de gros souliers aux pieds, parce que le +temps était à la pluie. Elle cachait ses jolies mains (je me +rappelle ce détail exactement) dans de vilains gants tricotés. +Elle était très pâle, même un peu jaune, comme +j'ai remarqué depuis qu'elle le devenait quand on la forçait +à remuer la cendre qui couvrait le feu de son âme. +Probablement elle eût été moins belle que laide pour +tout autre que moi en ce moment-là .</p> + +<p>Eh bien! je la trouvai, pour la première fois de ma +vie, la plus belle femme que j'eusse encore contemplée. +Et elle l'était, en effet, j'en suis certain. Ce mélange de +désespoir et de volonté, de dégoût et de courage, cette +abnégation complète dans une nature si énergique, et par +conséquent si capable de goûter la vie avec plénitude, +cette flamme profonde, cette mémoire endolorie, voilées +par un sourire de douceur naïve, la faisaient resplendir +à mes yeux d'un éclat singulier. Elle était devant moi +comme la douce lumière d'une petite lampe qu'on viendrait +d'allumer dans une vaste église. D'abord ce n'est +qu'une étincelle dans les ténèbres, et puis la flamme s'alimente, +la clarté s'épure, l'oeil s'habitue et comprend, +tous les objets s'illuminent peu à peu. Chaque détail se +révèle sans que l'ensemble perde rien de sa lucidité +transparente et de son austérité mélancolique. Au premier +moment, on n'eût pu marcher sans se heurter dans ce +crépuscule, et puis voilà qu'on peut lire à cette lampe du +sanctuaire et que les images du temple se colorent et +flottent devant vous comme des êtres vivants. La vue +augmente à chaque seconde comme un sens nouveau, +perfectionné, satisfait, idéalisé, par ce suave aliment +d'une lumière pure, égale et sereine.</p> + +<p>Cette métaphore, longue à dire, me vint rapide et +complète dans la pensée. Comme un peintre que je suis, +je vis le symbole avec les yeux de l'imagination en même +temps que je regardais la femme avec les yeux du sentiment. +Je m'élançai vers elle, je l'entourai de mes bras, +en m'écriant follement: «<i>Fiat lux!</i> aimons-nous, et la +lumière sera.»</p> + +<p>Mais elle ne me comprit pas, ou plutôt elle n'entendit +pas mes sottes paroles. Elle écoutait un bruit de voix +dans la loge voisine. «Ah! mon Dieu! me dit-elle, voici +mon père qui se querelle avec Célio! allons vite les distraire. +Mon père sort du café. Il est très-animé à cette +heure-ci, et Célio n'est guère disposé à entendre une +théorie sur le néant de la gloire. Venez, mon ami!»</p> + +<p>Elle s'empara de mon bras, et courut à la loge de +Célio. Il devait se passer bien du temps avant que l'occasion +de lui dire mon amour se retrouvât.</p> + +<p>Le vieux Boccaferri était fort débraillé et à moitié ivre, +ce qui lui arrivait toujours quand il ne l'était pas tout à +fait. Célio, tout en se lavant la figure avec de la pâte de +concombre, frappait du pied avec fureur.</p> + +<p>—Oui, disait Boccaferri, je te le répéterai quand +même tu devrais m'étrangler. C'est ta faute; tu as été +<i>mauvais, archimauvais</i>! Je te savais bien <i>mauvais</i>, +mais je ne te croyais pas encore capable d'être aussi +<i>mauvais</i> que tu l'as été ce soir!</p> + +<p>—Est-ce que je ne le sais pas que j'ai été <i>mauvais, +mauvais</i> ivrogne que vous êtes? s'écria Célio en roulant +sa serviette convulsivement pour la lancer à la figure +du vieillard; mais, en voyant paraître Cécilia, il atténua +ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber à +nos pieds.—Cécilia, reprit-il, délivre-moi de ton fléau +de père; ce vieux fou m'apporte le coup de pied de +l'âne. Qu'il me laisse tranquille, ou je le jette par la +fenêtre!</p> + +<p>Cette violence de Célio sentait si fort le cabotin, que +j'en fus révolté; mais la paisible Cécilia n'en parut ni +surprise ni émue. Comme une salamandre habituée à +traverser le feu, comme un nautonier familiarisé avec +la tempête, elle se glissa entre les deux antagonistes, prit +leurs mains et les força à se joindre en disant:—Et +pourtant vous vous aimez! si mon père est fou ce soir, +c'est de chagrin; si Célio est méchant, c'est qu'il est +malheureux, mais il sait bien que c'est son malheur qui +fait déraisonner son vieil ami.</p> + +<p>Boccaferri se jeta au cou de Célio, et, le pressant dans +ses bras: «Le ciel m'est témoin, s'écria-t-il, que je +t'aime presque autant que ma propre fille!» Et il se mit +à pleurer. Ces larmes venaient à la fois du coeur et de la +bouteille. Célio haussa les épaules tout en l'embrassant.</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mère, +tes soeurs, ton jeune frère... je voudrais vous placer dans +le ciel, avec une auréole, une couronne d'éclairs au +front, comme des dieux!... Et voilà que tu fais un <i>fiasco +orribile</i> pour ne m'avoir pas consulté!</p> + +<p>Il déraisonna pendant quelques minutes, puis ses idées +s'éclaircirent en parlant. Il dit d'excellentes choses sur +l'amour de l'art, sur la personnalité mal entendue qui +nuit à celle du talent. Il appelait cela la <i>personnalité de +la personne</i>. Il s'exprima d'abord en termes heurtés, +bizarres, obscurs; mais, à mesure qu'il parlait, l'ivresse +se dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il +trouvait même des formes agréables pour faire accepter +sa critique au récalcitrant Célio. Il lui dit à peu près les +mêmes choses, quant au fond, que j'avais dites à la duchesse; +mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il +pensait comme moi, ou plutôt que je pensais comme +lui, et qu'il résumait devant moi ma propre pensée. Je +n'avais jamais voulu faire attention aux paroles de ce +vieillard, dont le désordre me répugnait. Je m'aperçus +ce soir-là qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une +grande science de la philosophie de l'art, et que, par +moments il trouvait des mots qu'un homme de génie +n'eût pas désavoués.</p> + +<p>Célio l'écoutait l'oreille basse, se défendant mal, et +montrant, avec la naïveté généreuse qui lui était propre, +qu'il était convaincu en dépit de lui-même. L'heure s'écoulait, +on éteignait jusque dans les couloirs, et les +portes du théâtre allaient se fermer. Boccaferri était +partout chez lui. Avec cette admirable insouciance qui +est une grâce d'état pour les débauchés, il eût couché +sur les planches ou bavardé jusqu'au jour sans s'aviser +de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. Cécilia +le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu +dans la rue, et je me trouvai seul avec Célio, qui, se +sentant trop agité pour dormir, voulut me reconduire jusqu'à +mon domicile.</p> + +<p>—Quand je pense, me disait-il, que je suis invité à +souper ce soir dans dix maisons, et qu'à l'heure qu'il est, +toutes mes connaissances sont censées me chercher pour +me consoler! Mais personne ne s'impatiente après moi, +personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un +ami qui m'ait bien cherché, car j'étais dans la loge de +Cécilia, et, en ne me trouvant pas dans la mienne, on +n'essayait pas de savoir si j'étais de l'autre côté de la +cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai entendu des +mots qui devront me faire réfléchir. «Il est déjà parti! +Il est donc désespéré!—Pauvre diable!—Ma foi! je +m'en vais.—Je lui laisse ma carte.—J'aime autant l'avoir +manqué ce soir, etc.» C'est ainsi que mes bons et +fidèles amis se parlaient l'un à l'autre. Et je me tenais +coi, enchanté de les entendre partir. Et votre duchesse! +qui devait m'envoyer prendre par son sigisbée avec sa +voiture? Je n'ai pas eu la peine de refuser son thé. <i>Vous +en tenez</i> pour cette duchesse, vous? Vous avez grand +tort; c'est une dévergondée. Attendez d'avoir un <i>fiasco</i> +dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au +reste, celle-là ne m'a pas trompé. Dès le premier jour, +j'ai vu qu'elle faisait passer son monde sous la toise, et +que, pour avoir les grandes entrées chez elle, il fallait +avoir son brevet de <i>grand homme</i> à la main.</p> + +<p>—Je ne sais, répondis-je, si c'est le dépit ou l'habitude +qui vous rend cynique, Célio; mais vous l'êtes, et +c'est une tache en vous. A quoi bon un langage si +acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de dévergondée une +femme dont j'aurais à me plaindre. Or, comme je n'ai +pas ce droit-là , et que je ne suis pas amoureux de la duchesse +le moins du monde, je vous prie d'en parler froidement +et poliment devant moi; vous me ferez plaisir, et +je vous estimerai davantage.</p> + +<p>—Écoutez, Salentini, reprit vivement Célio, vous êtes +prudent, et vous louvoyez à travers le monde comme +tant d'autres. Je ne crois pas que vous ayez raison; du +moins ce n'est pas mon système. Il faut être franc pour +être fort, et moi, je veux exercer ma force à tout prix. +Si vous n'êtes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous +ne l'avez pas voulu, car, pour mon compte, je sais que +je l'aurais été, si cela eût été de mon goût. Je sais ce +qu'elle m'a dit de vous au premier mot de galanterie que +je lui ai adressé (et je le faisais par manière d'amusement, +par curiosité pure, je vous l'atteste): je regardais +une jolie esquisse que vous avez faite d'après elle et +qu'elle a mise, richement encadrée, dans son boudoir. +Je trouvais le portrait flatté, et je le lui disais, sans +qu'elle s'en doutât, en insinuant que cette noble interprétation +de sa beauté ne pouvait avoir été trouvée que +par l'amour. «Parlez plus bas, me répondit-elle d'un air +de mystère. J'ai bien du mal à tenir cet homme-là en +bride.» On sonna au même instant. «Ah! mon Dieu! +dit-elle, c'est peut-être lui qui force ma porte; sortons +d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, à la veille +de débuter.—Oui, oui, répondis-je ironiquement; vous +êtes si bonne pour moi, que vous le rendriez heureux +rien que pour me préserver de sa haine.» Elle crut que +c'était une déclaration, et, m'arrêtant sur le seuil de son +boudoir: «Que dites-vous là ? s'écria-t-elle; si vous ne +craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui +qu'il me cause. Qu'il vienne, qu'il se fâche, restons!» +C'était charmant, n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais +je ne restai point. J'attendais cette belle dame à l'épreuve +de mon succès ou de ma chute. Si vous voulez venir avec +moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous?</p> + +<p>—Non, Célio; ce n'est pas avec les femmes que je +veux faire de la force; les coquettes surtout n'en valent +pas la peine. L'ironie du dépit les flatte plus qu'elle ne +les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il y a, c'est la +plus grande sérénité d'âme dans ma conduite avec celle-ci +désormais.</p> + +<p>—Allons, vous êtes meilleur que moi. Il est vrai que +vous n'avez pas été <i>chuté</i> ce soir, ce qui est fort malsain, +je vous jure, et crispe les nerfs horriblement; mais il me +semble que vous êtes un calmant pour moi. Ne trouvez +pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est souvent +un esprit qui nous domine, et il se peut que le +calme soit la plus grande des forces de la nature.</p> + +<p>—C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est +l'orage qui dérange et bouleverse.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour +tout, et chaque chose a son usage. Peut-être que l'union +de deux natures aussi opposées que la vôtre et la mienne +ferait une force complète. Je veux devenir votre ami, je +sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis +égoïste et que je ne commence rien sans me demander +ce qui m'en reviendra; mais c'est dans l'ordre intellectuel +et moral que je cherche mes profits. Dans les choses +matérielles, je suis presque aussi prodigue et insouciant +que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des +hommes, si le genre humain n'était pas la dernière des +races. Tenez, il a raison, ce Boccaferri, et j'avais tort +de ne pas vouloir supporter son insolence tout à l'heure. +Il m'a dit la vérité. J'ai perdu la partie parce que j'étais +au-dessous de moi-même. Là -dessus, j'étais d'accord +avec lui; mais j'ai été au-dessous de mon propre talent +et j'ai manqué d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait +fausse route. Un talent sain et dispos est toujours prêt +pour l'inspiration. Le mien est malade, et il faut que je +le remette au régime. Voilà pourquoi je suivrai son conseil +et n'écouterai pas celui que votre politesse me donnait. +Je ne tenterai pas une seconde épreuve avant de +m'être retrempé. Il faut que je sois à l'abri de ces défaillances +soudaines, et pour cela je dois envisager autrement +la philosophie de mon art. Il faut que je revienne +aux leçons de ma mère, que je n'ai pas voulu suivre, +mais que je garde écrites en caractères sacrés dans mon +souvenir. Ce soir, le vieux Boccaferri a parlé comme +elle, et la paisible Cécilia... cette froide artiste qui n'a +jamais ni blâme ni éloge pour ce qui l'entoure, oui, oui, +la <i>vieille</i> Cécilia a glissé, comme point d'orgue aux théories +de son père, deux ou trois mots qui m'ont fait une +grande impression, bien que je n'aie pas eu l'air de les +entendre.</p> + +<p>—Pourquoi l'appelez-vous la <i>vieille</i> Cécilia, mon cher +Célio? Elle n'a que bien peu d'années de plus que vous +et moi.</p> + +<p>—Oh! c'est une manière de dire, une habitude d'enfance, +un terme d'amitié, si vous voulez. Je l'appelle <i>mon +vieux fer</i>. C'est un sobriquet tiré de son nom, et qui ne +la fâche pas. Elle a toujours été en avant de son âge, +triste, raisonnable et prudente. Quand j'étais enfant, j'ai +joué quelquefois avec elle dans les grands corridors des +vieux palais; elle me cédait toujours, ce qui me la faisait +croire aussi vieille que ma bonne, quoiqu'elle fût +alors une jolie fille. Nous ne nous sommes bien connus +et rencontrés souvent que depuis la mort de ma mère, +c'est-à -dire depuis qu'elle est au théâtre et que je suis +sorti du nid où j'ai été couvé si longtemps et avec tant +d'amour. J'ai déjà pas mal couru le monde depuis deux +ans. J'étais arriéré en fait d'expérience; j'étais avide +d'en acquérir, et je me suis dénoué vite. Le furieux besoin +que j'avais de vivre par moi-même m'a étourdi d'abord +sur ma douleur, car j'avais une mère telle qu'aucun +homme n'en a eu une semblable. Elle me portait encore +dans son coeur, dans son esprit, dans ses bras, sans s'apercevoir +que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne m'en +apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; +mais elle partie pour le ciel, j'ai voulu courir, bâtir, posséder +sur la terre. Déjà je suis fatigué, et j'ai encore les +mains vides. C'est maintenant que je sens réellement +que ma mère me manque; c'est maintenant que je la +pleure, que je crie après elle dans la solitude de mes +pensées... Eh bien! dans cette solitude effrayante toujours, +navrante parfois pour un homme habitué à l'amour +exclusif et passionné d'une mère, il y a un être qui me +fait encore un peu de bien et auprès duquel je respire de +toute la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. +Voyez-vous, Salentini, je vais vous dire une chose qui +vous étonnera; mais pesez-la, et vous la comprendrez: je +n'aime pas les femmes, je les déteste, et je suis affreusement +méchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri, +parce que, seule, elle ressemble par certains +côtés à ma mère, à la femme qui est cause de mon aversion +pour toutes les autres; comprenez-vous cela?</p> + +<p>—Parfaitement, Célio. Votre mère ne vivait que pour +vous, et vous vous étiez habitué à la société d'une femme +qui vous aimait plus qu'elle-même... Ah! vous ne savez +pas à qui vous parlez, Célio, et quelles souffrances tout +opposées ce nom de mère réveille dans mon coeur! Plus +mon enfance a différé de la vôtre, mieux je vous comprends, +ô enfant gâté, insolent et beau comme le bonheur! +Aussi tant qu'a duré votre virginale inexpérience, +vous avez cru que la femme était l'idéal du dévouement, +que l'amour de la femme était le bien suprême pour +l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'à nous servir, +à nous adorer, à nous garantir, à écarter de nous le +danger, le mal, la peine, le souci, et jusqu'à l'ennui, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, oui, c'est cela, s'écria Célio en s'arrêtant et en +regardant le ciel. L'amour d'une femme, c'était, dans +mon attente, la lumière splendide et palpitante d'une +étoile qui ne défaille et ne pâlit jamais. Ma mère m'aimait +comme un astre verse le feu qui féconde. Auprès +d'elle, j'étais une plante vivace, une fleur aussi pure +que la rosée dont elle me nourrissait. Je n'avais pas une +mauvaise pensée, pas un doute, pas un désir. Je ne me +donnais pas la peine de vivre par moi-même dans les moments +où la vie eût pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; +elle mourait, rongée par un chagrin secret, et moi, +misérable, je ne le voyais pas. Si je l'interrogeais à cet +égard, je me laissais rassurer par ses réponses; je croyais +à son divin sourire..... Je la tenais un matin inanimée +dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant +évanouie... Elle était morte, morte! et j'embrassais son +cadavre...</p> + +<p>Célio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions +en ce moment-là . Un cri de désespoir et de terreur +s'échappa de sa poitrine, comme si une apparition eût +passé devant lui. Je vis bien que ce pauvre enfant ne +savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir réveillé +et envenimé par son récent désastre ne devînt trop violent +pour ses nerfs; je le pris par le bras, je l'emmenai.</p> + +<p>—Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses +idées, comment et pourquoi je suis égoïste; je ne pouvais +pas être autrement, et vous comprenez aussi pourquoi je +suis devenu haineux et colère aussitôt qu'en cherchant +l'amour et l'amitié dans le commerce de mes semblables, +je me suis heurté et brisé contre des égoïsmes pareils au +mien. Les femmes que j'ai rencontrées (et je commence +à croire que toutes sont ainsi) n'aiment qu'elles-mêmes, +ou, si elles nous aiment un peu, c'est par rapport à elles, +à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs appétits +de vanité ou de libertinage. Que nous ne leur +soyons plus bons à rien, elles nous brisent et nous marchent +sur la figure, et vous voudriez que j'eusse du respect +pour ces créatures ambitieuses ou sensuelles, qui +remarquent que je suis beau et que je pourrais bien avoir +de l'avenir! Oh! ma mère m'eût aimé bossu et idiot! +mais les autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, +et vous verrez!</p> + +<p>—Mon cher Célio, vous avez raison en général; mais, +en faveur des exceptions possibles, vous ne devriez pas +tant vous hâter de tout maudire. Moi qui n'ai jamais été +gâté, et qui n'ai encore été aimé de personne, j'espère +encore, j'attends toujours.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais été aimé de personne?... Vous +n'avez pas eu de mère?... ou la vôtre ne valait pas mieux +que vos maîtresses? Pauvre garçon! En ce cas, vous avez +toujours été seul avec vous-même, et il n'y a point de +plus terrible tête-à -tête. Ah! je voudrais être aimant, +Salentini, je vous aimerais, car ce doit être un grand +bonheur que de pouvoir faire le bonheur d'un autre!</p> + +<p>—Étrange coeur que vous êtes, Célio! Je ne vous comprends +pas encore; mais je veux vous connaître, car il +me semble qu'en dépit de vos contradictions et de votre +inconséquence, en dépit de votre prétention à la haine, +à l'égoïsme, à la dureté, il y a en vous quelque chose de +l'âme qui vous a versé ses trésors.</p> + +<p>—Quelque chose de ma mère? je ne le crois pas. Elle +était si humble dans sa grandeur, cette âme incomparable, +qu'elle craignait toujours de détruire mon individualité +en y substituant la sienne. Elle me développait dans le +sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que je +suis, sans se douter que je puisse être mauvais. Ah! c'est +là aimer, et ce n'est pas ainsi que nos maîtresses nous +aiment, convenez-en.</p> + +<p>—Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur +et la beauté du dévouement dans l'amour, vous ne +le sentiez pas vivre ou germer dans votre propre sein?</p> + +<p>—Et vous, Salentini, répondit-il en m'arrêtant avec +vivacité, que portez-vous ou que couvez-vous dans votre +âme? Est-ce le dévouement aux autres? non, c'est le dévouement +à vous-même, car vous êtes artiste. Soyez sincère, +je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores +vulgairement appelés <i>blagues</i> de sentiment.</p> + +<p>—Vous me faites trembler, Célio, lui dis-je, et, en me +pénétrant d'un examen si froid, vous me feriez douter de +moi-même. Laissez-moi jusqu'à demain pour vous répondre, +car me voici à ma porte, et je crains que vous +ne soyez fatigué. Où demeurez-vous, et à quelle heure +secouez-vous les pavots du sommeil?</p> + +<p>—Le sommeil! encore une <i>blague!</i> répondit-il; je +suis toujours éveillé. Venez me demander à déjeuner aussitôt +que vous voudrez. Voilà ma carte.</p> + +<p>Il ralluma son cigare au mien, et s'éloigna.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>DÉPIT.</h3> + +<p>J'étais fatigué, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai +les heures sans réussir à résumer les émotions de ma +soirée et à conclure avec moi-même. Il n'y avait qu'une +chose certaine pour moi, c'est que je n'aimais plus la +duchesse, et que j'avais failli faire une lourde école en +m'attachant à elle; mais une âme blessée cherche vite +une autre blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, +et j'éprouvais un besoin d'aimer qui me donnait +la fièvre. Pour la première fois, je n'étais plus le maître +absolu de ma volonté; j'étais impatient du lendemain. +Depuis douze heures, j'étais entré dans une nouvelle +phase de ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me +crus malade.</p> + +<p>Je ne l'avais jamais été, ma santé avait fait ma force; +je m'étais développé dans un équilibre inappréciable. +J'eus peur en me sentant le pouls légèrement agité. Je +sautai à bas de mon lit; je me regardai dans une glace, +et je me mis à rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un +crayon, je jetai sur un bout de papier les idées qui me +vinrent. Je fis une composition qui me plut, quoique ce +fût une mauvaise composition. C'était un homme assis +entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange était +distrait et comme pris de sollicitude pour un passant +auquel le mauvais ange faisait des agaceries dans le +même moment. Entre ces deux anges, le personnage +principal délaissé, et ne comptant ni sur l'un ni sur l'autre, +regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour +lui la nature. Cette allégorie n'avait pas le sens commun, +mais elle avait une signification pour moi seul. Je me +crus vainqueur de mon angoisse; je me recouchai, je +m'assoupis, j'eus le cauchemar: je rêvai que j'égorgeais +Célio.</p> + +<p>Je quittai mon lit décidément, je m'habillai aux premières +lueurs de l'aube; j'allai faire un tour de promenade +sur les remparts, et, quand le soleil fut levé, je gagnai +le logis de Célio.</p> + +<p>Célio ne s'était pas couché, je le trouvai écrivant des +lettres.—Vous n'avez pas dormi, me dit-il, et vous êtes +fatigué pour avoir essayé de dormir? J'ai fait mieux que +vous; j'ai passé la nuit dehors. Quand on est excité, il +faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus +vite.</p> + +<p>—Fi! Célio, dis-je en riant, vous me scandalisez.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passé la nuit +sagement à causer et à écrire avec la plus honnête des +femmes.</p> + +<p>—Qui? mademoiselle Boccaferri?</p> + +<p>—Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il +serait trop tard, elle est partie.</p> + +<p>—Partie!</p> + +<p>—Ah! vous pâlissez? Tiens, tiens! je ne m'étais pas +aperçu de cela; il est vrai que j'étais tout plongé en moi-même +hier soir. Mais écoutez: en vous quittant cette +nuit, j'étais de fort mauvaise humeur contre vous. J'aurais +causé encore deux heures avec plaisir, et vous me +disiez d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous +aviez assez de moi. Résolu à causer jusqu'au grand jour, +n'importe avec qui, j'allai droit chez le vieux Boccaferri. +Je sais qu'il ne dort jamais de manière, même quand il +a bu, à ne pas s'éveiller tout d'un coup le plus honnêtement +du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumière +à sa fenêtre, je frappe, je le trouve debout causant +avec sa fille. Ils accourent à moi, m'embrassent et me +montrent une lettre qui était arrivée chez eux pendant la +soirée et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que +contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le +saurez plus tard; c'est un secret important pour eux, et +j'ai donné ma parole de n'en parler à qui que ce soit. Je +les ai aidés à faire leurs paquets; je me suis chargé d'arranger +ici leurs affaires avec le théâtre; j'ai causé des +miennes avec Cécilia, pendant que le vieux allait chercher +une voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai +vus monter et sortir de la ville. A présent me voilà réglant +leurs comptes, en attendant que j'aille à la direction +théâtrale pour dégager la Cécilia de toutes poursuites. +Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellée; +mais je vous prie de remarquer que je suis fort actif et +fort joyeux ce matin, que je ne songe pas à ménager la +fraîcheur de ma voix, enfin que je fais du dévouement +pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple épicier. +Que cela ne vous émerveille pas trop! je suis <i>obligeant</i>, +parce que je suis actif, et qu'au lieu de me coûter, cela +m'occupe et m'amuse, voilà tout.</p> + +<p>—Vous ne pouvez même pas me dire vers quelle contrée +ils se dirigent!</p> + +<p>—Pas même cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? +Prenez-vous-en à la Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception +en votre faveur au silence qu'elle m'imposait, tant +les femmes sont ingrates et perverses!</p> + +<p>—J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en +faveur de mademoiselle Boccaferri dans vos anathèmes +contre son sexe?</p> + +<p>—Parlons-nous sérieusement? Oui, certes, elle est +une exception, et je le proclame. C'est une femme honnête; +mais pourquoi? Parce qu'elle n'est point belle.</p> + +<p>—Vous êtes bien persuadé qu'elle n'est pas belle? +repris-je avec feu; vous parlez comme un comédien, +mais non comme un artiste. Moi, je suis peintre, je m'y +connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que la duchesse +de X..., qui a tant de réputation, et que la prima +donna actuelle, dont on fait tant de bruit.</p> + +<p>Je m'attendais à des plaisanteries ou à des négations +de la part de Célio. Il ne me répondit rien, changea de +vêtements, et m'emmena déjeuner. Chemin faisant, il me +dit brusquement:—Vous avez parfaitement raison, elle +est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement +j'avais la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais +être le seul à m'en apercevoir.</p> + +<p>—Vous parlez comme un possesseur, Célio, comme +un amant.</p> + +<p>—Moi! s'écria-t-il en tournant son visage vers le mien +avec assurance, je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été, et +je ne le serai jamais!</p> + +<p>—D'où vient que vous ne désirez pas l'être?</p> + +<p>—De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, +de ce qu'elle a été la protégée de ma mère qui l'estimait, +de ce qu'elle est, après moi (et peut-être autant que moi), +le coeur qui a le mieux compris, le mieux aimé, le mieux +pleuré ma mère. Oh! ma <i>vieille</i> Cécilia, jamais! c'est +une tête sacrée, et c'est la seule tête portant un bonnet +sur laquelle je ne voudrais pas mettre le pied.</p> + +<p>—Toujours étrange et inconséquent, Célio!... Vous +reconnaissez qu'elle est respectable et adorable, et vous +méprisez tant votre propre amour, que vous l'en préservez +comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que +flétrir et dégrader ce que votre souffle atteint! Quel +homme ou quel diable êtes-vous? Mais, permettez-moi +de vous le dire et d'employer un des mots crus que vous +aimez, ceci me paraît de la <i>blague</i>, une prétention au +<i>méphistophélisme</i>, que votre âge et votre expérience ne +peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. +Vous voulez m'étonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; +mais, tout bonnement, vous êtes un honnête jeune +homme, un peu libertin, un peu taquin, un peu fanfaron... +pas assez pourtant pour ne pas comprendre qu'il +faut épouser une honnête fille quand on l'a séduite; et +comme vous êtes trop jeune ou trop ambitieux pour vous +décider si tôt à un mariage si modeste, vous ne voulez +pas faire la cour à mademoiselle Boccaferri.</p> + +<p>—Plût au ciel que je fusse ainsi! dit Célio sans montrer +d'humeur et sans regimber; je ne serais pas malheureux, +et je le suis pourtant! Ce que je souffre est atroce... +Ah! si j'étais honnête et bon, je serais naïf, j'épouserais +demain la Boccaferri, et j'aurais une existence calme, +rangée, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-être +pas un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui +connaît l'avenir? Je ne puis m'expliquer là -dessus; mais +sachez que, quand même la Cécilia serait une riche héritière, +parée d'un grand nom, je ne voudrais pas devenir +amoureux d'elle. Écoutez, Salentini, une grande vérité, +bien niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises +femmes nous tue; l'amour des femmes grandes et bonnes +les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui nous aime +peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mère +est morte de cela, à quarante ans, après dix années de +silence et d'agonie.</p> + +<p>—C'est donc vrai? je l'avais entendu dire.</p> + +<p>—Celui qui l'a tuée vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener +à se battre avec moi. Je l'ai insulté atrocement, et lui +qui n'est point un lâche, tant s'en faut, il a tout supporté +plutôt que de lever la main contre le fils de la Floriani... +Aussi je vis comme un réprouvé, avec une vengeance +inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage +d'assassiner l'assassin de ma mère! Tenez, vous voyez +en moi un nouvel Hamlet, qui ne pose pas la douleur et +la folie, mais qui se consume dans le remords, dans la +haine et dans la colère. Et pourtant, vous l'avez dit, je +suis bon: tous les égoïstes sont faciles à vivre, tolérants +et doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai +point la pâle Ophélia; qu'elle aille dans un cloître +plutôt! je suis trop malheureux pour aimer. Je n'en ai +plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se complique en +moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux, personnel; +l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire +qu'une vengeance. Mon ennemi avait prédit que je ne +serais rien, parce que ma mère m'avait trop gâté. Je veux +l'écraser d'un éclatant démenti à la face du monde. +Quant à la Boccaferri, je ne veux pas être pour elle ce +que cet homme maudit a été pour ma mère, et je le serais! +Voyez-vous, il y a une fatalité! Les orages et les +malheurs qui nous frappent dans notre enfance s'attachent +à nous comme des furies, et, plus nous tâchons de +nous en préserver, plus nous sommes entraînés, par je +ne sais quel funeste instinct d'imitation, à les reproduire +plus tard: le crime est contagieux. L'injustice et la folie, +que j'ai détestées chez l'amant de ma mère, je les sens +s'éveiller en moi dès que je commence à aimer une +femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'étais pas +la victime, je serais le bourreau.</p> + +<p>—Donc vous avez peur aussi, quelquefois et à votre +insu, d'être la victime? Donc vous êtes capable d'aimer?</p> + +<p>—Peut-être; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mère, +dans quel abîme nous précipite le dévouement, et je ne +veux pas tomber dans cet abîme.</p> + +<p>—Et vous ne croyez pas que l'amour puisse être soumis +à d'autres lois qu'à cette diabolique alternative du +dévouement méconnu et immolé, ou de la tyrannie délirante +et homicide?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Pauvre Célio, je vous plains, et je vois que vous +êtes un homme faible et passionné. Je vous connais enfin: +vous êtes destiné, en effet, à être victime ou bourreau; +mais vous ne faites là le procès qu'à vous-même, +et le genre humain n'est pas forcément votre complice.</p> + +<p>—Ah! vous me méprisez, parce que vous avez meilleure +opinion de vous-même? s'écria Célio avec amertume; +eh bien, attendons. Si vous êtes sincère, nous +philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons +plus. Jusque-là , que voulez-vous faire? La cour à ma +vieille Boccaferri? En ce cas, prenez garde! je veille à +sa défense comme un jeune chien déjà méfiant et hargneux. +Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la +respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer +d'elle, même dans le secret de leurs pensées.</p> + +<p>Je fus frappé de l'âpreté de ces dernières paroles de +Célio et de l'accent de haine et de dépit qui les accompagna.—Célio, +lui dis-je, vous serez jaloux de la Boccaferri, +vous l'êtes déjà ; convenez que nous sommes rivaux! +Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites que +la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit +que vous n'étiez pas son amant et que vous ne vouliez +pas l'être; mais descendez dans le plus profond de votre +coeur, et voyez si vous êtes bien sûr de l'avenir; puis +vous me direz si je vais sur vos brisées, et si nous sommes +dès aujourd'hui amis ou ennemis.</p> + +<p>—Ce que vous me demandez là est délicat, répondit-il; +mais ma réponse ne se fera pas attendre. Je ne mens +jamais aux autres ni à moi-même. Je ne serai jamais jaloux +de la Cécilia, parce que je n'en serai jamais amoureux... +à moins que pourtant elle ne devienne amoureuse +de moi, ce qui est aussi vraisemblable que de voir la +duchesse devenir sincère et le vieux Boccaferri devenir +sobre.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, Célio? Si, par malheur pour moi, +la Cécilia vous voyait et vous entendait en cet instant, +elle pourrait bien être émue, tremblante, indécise...</p> + +<p>—Si je la voyais indécise, émue et tremblante, je +fuirais, je vous en donne ma parole d'honneur, monsieur +Salentini! Je sais trop ce que c'est que de profiter d'un +moment d'émotion et de prendre les femmes par surprise. +Ce n'est pas ainsi que je voudrais être aimé d'une +femme comme la Boccaferri; je n'y trouverais aucun +plaisir et aucune gloire, parce qu'elle est sincère et honnête, +parce qu'elle ne me cacherait pas sa honte et +ses larmes, parce qu'au lieu de volupté je ne lui donnerais +et ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. +Oh! non, ce n'est pas ainsi que je voudrais posséder +une femme pure! Et, comme je ne cherche que +l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'à celles qui ne +veulent rien de plus. Êtes-vous content?</p> + +<p>—Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri +ne vous aime pas profondément, et que l'amitié +qu'elle proclame pour vous ne soit pas un amour qu'elle +se cache encore à elle-même. S'il en était ainsi, si un +jour ou l'autre vous veniez à le découvrir, vous me la +disputeriez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, certes, Monsieur, répondit Célio sans hésiter, +et, puisque vous l'aimez, vous devez comprendre que son +amour ne soit pas chose indifférente... Mais alors, mon +ami, ajouta-t-il saisi d'un attendrissement douloureux qui +se peignit sur son visage expressif et sincère, je vous demanderais +en grâce de vous battre avec moi. J'aurais la +chance d'être tué, parce que je me bats mal. Je suis passé +maître à la salle d'armes: en présence d'un adversaire +réel, je suis ému, la colère me transporte, et j'ai toujours +été blessé. Ma mort sauverait la Cécilia de mon amour. +Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais là .* +A présent, déjeunons, rions et soyons amis, car je suis +bien sûr qu'elle me regarde comme un enfant; je ne +vois en elle qu'une vieille amie, et, si cela continue, je +ne vous porterai pas ombrage... Mais vous l'épouseriez, +n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et +je vous tuerais, comptez-y.</p> + +<p>—A la bonne heure, répondis-je. Ce que vous me dites +là me prouve qui elle est, et ce respect pour la vertu +dans la bouche d'un soi-disant libertin me pousse au +mariage les yeux fermés.</p> + +<p>Nous nous serrâmes la main, et notre repas fut fort +enjoué. J'étais plein d'espoir et de confiance, je ne sais +pourquoi, car mademoiselle Boccaferri était partie. Je +ne savais plus quand ni où je la retrouverais, et elle ne +m'avait pas accordé seulement un regard qui pût me +faire croire à son amour pour moi. Étais-je en proie à +un accès de fatuité? Non, j'aimais. Mon entretien avec +Célio venait de rendre évident pour moi ce mérite que +j'avais deviné la veille. L'amour élargit la poitrine et +parfume l'air qui y pénètre: c'était mon premier amour +véritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se +colorait à mes yeux d'une lumière plus vive et plus pure.</p> + +<p>—Savez-vous un rêve que je faisais ces jours-ci, me +dit Célio, et qui me revient plus sérieux après mon +<i>fiasco</i>? C'est d'aller passer quelques semaines, quelques +mois peut-être, dans un coin tranquille et ignoré, avec +le vieux fou Boccaferri et sa très-raisonnable fille. A eux +deux ils possèdent le secret de l'art: chacun en représente +une face. Le père est particulièrement inventif et +spontané, la fille éminemment consciencieuse et savante, +car c'est une grande musicienne que la Cécilia; le public +ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez probablement +rien non plus. Eh bien, elle est peut-être la dernière +grande musicienne que possédera l'Italie. Elle comprend +encore les maîtres qu'aucun nouveau chanteur en renom +ne comprend plus. Qu'elle chante dans un ensemble, +avec sa voix qu'on entend à peine, tout le monde marche +sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine +toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la +force du poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le +dit pas. Quels sont les favoris du public qui voudraient +avouer la supériorité d'un talent qu'on n'applaudit jamais? +Mais allez ce soir au théâtre, et vous verrez comment +marchera l'opéra; on s'apercevra <i>un peu</i> de la +lacune creusée par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai +qu'on ne dira pas à quoi tient ce manque d'ensemble et +d'âme collective. Ce sera l'enrouement de celui-ci, la +distraction de celui-là ; les voix s'en prendront à l'orchestre, +et réciproquement. Mais moi, qui serai spectateur +ce soir, je rirai de la déroute générale, et je me +dirai: Sot public, vous aviez un trésor, et vous ne l'avez +jamais compris! Il vous faut des roulades, on vous en +donne <i>en veux-tu? en voilà </i>, et vous n'êtes pas content! +Tâchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, +moi, j'observe et je me repose.</p> + +<p>—Vous ne m'apprenez rien, Célio; précisément hier +soir je rompais une lance contre la duchesse de... pour +le talent élevé et profond de mademoiselle Boccaferri.</p> + +<p>—Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, +reprit Célio en haussant les épaules. Elle n'est pas plus +artiste que <i>ma botte</i>! Et il faut être extrêmement fort +pour reconnaître des qualités enfouies sous un <i>fiasco</i> perpétuel, +car c'est là le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle +dise comme un maître les parties les plus insignifiantes +de son rôle, quatre ou cinq vrais dilettanti épars dans +les profondeurs de la salle souriront d'un plaisir mystérieux +et tranquille. Quelques demi-musiciens diront: +«Quelle belle musique! comme c'est écrit» sans reconnaître +qu'ils ne se fussent pas aperçus de cette perfection +dans le détail d'une belle chose si la <i>seconda +donna</i> n'était pas une grande artiste. Ainsi va le monde, +Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche le +succès de toute la puissance de ma volonté, mais c'est +pour me venger du public que je hais, c'est pour le mépriser +davantage. Je me suis trompé sur les moyens, +mais je réussirai à les trouver, en profitant du vieux +Boccaferri, de sa fille, et de moi-même par-dessus tout. +Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne +comme véritable artiste; ce sera l'affaire de peu de +temps; chaque année, pour moi, représente dix ans de +la vie du vulgaire; je suis actif et entêté. Quand j'aurai +acquis ce qui me manque pour moi-même, je saurai parfaitement +ce qui manque au public pour comprendre le +vrai mérite. Je parviendrai à être infiniment plus mauvais +que je ne l'ai été hier devant lui, et par conséquent +à lui plaire infiniment. Voilà ma théorie. Comprenez-vous!</p> + +<p>—Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne +cherchez pas le beau et le vrai pour l'enseigner au public, +en supposant que vous lui plaisiez dans le faux, vous ne +posséderez jamais le vrai. On ne dédouble jamais son +être à ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en +reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous +avez fait fausse route, et vous allez vous perdre entièrement.</p> + +<p>—Et voyez pourtant l'exemple de la Cécilia! s'écria +Célio fort animé; ne possède-t-elle pas le vrai en elle, ne +s'opiniâtre-t-elle pas à ne donner au public que du vrai, et +n'est-elle pas méconnue et ignorée? Et il ne faut pas dire +qu'elle est incomplète et qu'elle manque de force et de +feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai +entendu la Boccaferri chanter et déclamer seule entre +quatre murs et ne sachant pas que j'étais là pour l'écouter. +Elle embrasait l'atmosphère de sa passion, elle avait +des accents à faire vibrer et tressaillir une foule comme +un seul homme. Cependant elle ne méprise pas le public, +elle se borne à ne pas l'aimer. Elle chante bien devant +lui, pour son propre compte, sans colère, sans passion, +sans audace. Le public reste sourd et froid; il veut, avant +tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire, et moi, +je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui +donnerai de mon feu et de ma science que le rebut, encore +trop bon pour lui.</p> + +<p>Je ne pus calmer Célio. Il prenait beaucoup de café en +jurant contre la platitude du café viennois. Il cherchait à +s'exciter de plus en plus. La rage de sa défaite lui revenait +plus amère. Je lui rappelai qu'il fallait aller au +théâtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le +soir chez moi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<h3>LA DUCHESSE.</h3> + +<p>A l'heure convenue, j'attendais Célio, mais je ne reçus +qu'un billet ainsi conçu:</p> + +<p>«Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers +pour que vous ayez à terminer demain l'affaire de +mademoiselle Boccaferri avec le théâtre. Rien n'est plus +simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe et de +prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement +était à la veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une +amende ordinaire pour deux représentations auxquelles +elle fait défaut. Elle trouve ailleurs un engagement plus +avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai parti +quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une +heure de plus l'air du pays et les compliments de condoléance: +je me fâcherais, je dirais ou ferais quelque sottise. +Je vais ailleurs, je pousse plus loin. En avant, en +Avant!</p> + +<p>«Vous aurez bientôt de mes nouvelles et <i>d'autres</i> qui +vous intéressent davantage.</p> + +<p>«A vous de coeur,</p> + +<p>«CÉLIO FLORIANI.»</p> +<br><br> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image4.png"></p> +<br><br> + + +<p>Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à +mon adresse: <i>Adorno Salentini, place... n°...</i> Rien +n'y manquait.</p> + +<p>Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude, +en proie à de noirs soupçons, consterné d'avoir perdu +la trace de Cécilia et de celui qui pouvait me la disputer +ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué. Des jours, +des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de +Célio ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à +leur brusque départ, puisqu'il s'était effectué presque +avec la clôture de la saison musicale. Je lisais avidement +tous les journaux de musique et de théâtre qui me tombaient +sous la main. Nulle part il n'était question d'un +engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais +personne qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur +de mademoiselle Boccaferri, qui ne savait rien +ou ne voulait rien savoir. Je me disposai à quitter +Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j'allai +faire mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait +peut-être me dire quelque chose de Célio.</p> + +<p>Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au +moment de m'épanouir à l'amour par la confiance et +l'estime, je me voyais rejeté dans le doute, et je sentais +les atteintes empoisonnées du scepticisme et de l'ironie. +Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, et +ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon +entretien avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût +été à ma place. Ceci la passionna pour, je devrais dire +<i>contre</i> moi: les coquettes sont ainsi faites.</p> + +<p>L'inquiétude mal déguisée avec laquelle je l'interrogeais +sur Célio lui fit croire que j'étais resté jaloux et +amoureux d'elle. Elle me jura ne pas savoir ce qu'il était +devenu depuis la malencontreuse soirée de son début; +mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec +quelle assurance je le niais, elle se forma une grande +idée de la force de mon caractère. Elle prit à coeur de le +dompter, elle se piqua au jeu; une lutte acharnée avec +un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et qui +l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de +toute sa science.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image5.png"></p> +<br><br> + +<p>Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au +bout de deux jours, elle y était aussi; elle se compromettait +ouvertement, elle faisait pour moi ce qu'elle n'avait +jamais fait pour personne. Cette femme qui m'avait +tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans +l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en +herbe pour choisir celui des deux qui flatterait le plus +sa vanité, cette sage coquette qui nous ménageait tous +les deux pour éconduire celui de nous qui serait brisé +par le public, cette grande dame, jusque-là fort prudente +et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, +se jetait à corps perdu dans un scandale, sans que +j'eusse grandi d'une ligne dans l'opinion publique, et +tout simplement par la seule raison que je lui résistais.</p> + +<p>Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle +ne s'en était pas émue d'une manière apparente. Il ne +suffisait donc pas de lui résister pour qu'elle s'éprît de +la sorte. Elle avait senti que Célio ne l'aimait pas, et +qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer sérieusement; +mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui +offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement +ému auprès d'elle, elle devinait que j'étais capable de +concevoir une grande passion, et elle pensait me l'inspirer +encore en dépit de mon courage et de ma fierté. +Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva qu'elle +fit pour moi, lorsque j'étais refroidi à son égard, ce +qu'elle n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé. +Les femmes ne sont jamais si habiles qu'elles ne tombent +dans le piège de leur propre vanité.</p> + +<p>Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de +ma vie où je ne l'aimais point, et où je souffrais à cause +d'une autre femme. Il ne me fallut ni courage, ni vertu, +ni orgueil pour la repousser d'abord, et pour tenter de +la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie +qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un +scélérat, un roué, un ennemi acharné à son désastre, +que je n'aurais pas agi autrement pour la pousser à bout +et lui faire fouler aux pieds tout souci de sa réputation. +Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve, et le +mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette +femme, funeste aux autres, le devint volontairement à +elle-même tout d'un coup, au milieu d'une vie d'égoïsme +et de calcul. Elle tendit tous les ressorts de sa volonté +pour vaincre une aversion qu'elle prenait seulement +pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l'emporta +sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. +Peut-être aussi s'ennuyait-elle, peut-être voulait-elle +connaître les orages d'une passion véritable ou d'une +lutte violente.</p> + +<p>Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me +forcer par un éclat à tomber à ses pieds. Elle chercha à +se faire insulter publiquement pour me contraindre à +prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi dans +sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou +quatre amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus +indiscrètes possible. Elle laissa tomber son masque en +plein bal, au moment où elle s'emparait de mon bras; +enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre +où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse +sorti précipitamment avec elle.</p> + +<p>Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut +multiplier des incidents incroyables. Cette femme indolente +et superbe de mollesse était en proie à une activité +dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne mangeait plus, +elle était changée d'une manière effrayante. Elle savait +aussi s'opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque +instant qu'elle venait me dire adieu et qu'elle renonçait +à moi. J'aurais voulu calmer la douleur que je lui causais, +l'amener à de bonnes résolutions, la quitter noblement +et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter +son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, +plus enlaçant au moment où je me flattais de l'avoir +fait céder à l'empire de la raison.</p> + +<p>Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible +à confesser. L'amour d'une femme est peut-être irrésistible, +quelle que soit cette femme, et celle-là était belle, +jeune, intelligente, audacieuse, pleine de séductions. Le +chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa beauté +un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination +d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait +pour l'être, elle l'avait peut-être toujours été; mais, +avec moi, elle paraissait dévorée d'un besoin de coeur +qui faisait taire les sens et l'ornait du prestige nouveau +de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente rapide +dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer +un instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela, +je n'en pouvais douter; je savais bien quelle réaction de +tyrannie j'aurais à subir une fois que j'aurais abandonné +mon âme à cet attrait perfide. Je me connaissais, ou +plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j'étais +trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout +jamais par ma conscience. Et je pouvais encore combattre, +parce que je me retenais d'aimer, car je voyais +en elle tout le contraire de mon idéal: le dévouement, il +est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l'énergie +dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-même, +et point de force véritable, point de dignité, point +de durée possible dans ce subit engouement. Elle me +faisait horreur et pitié en même temps qu'elle allumait +en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. +Je voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, +toutes les femmes effrontées et galantes ayant +déjà l'oeil sur moi pour me disputer à une puissante +rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des +panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à +bonnes fortunes, moi qui détestais ce plat métier, un +charlatan pour les esprits sévères qui m'accuseraient de +chercher la renommée dans le scandale des aventures, +au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je +me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion +montait à ma poitrine, la sueur froide de l'épouvante +coulait de mon front. Que cette femme fût perdue par +moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute volontaire, +j'étais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus +l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en +me battant pour elle, il me faudrait toujours traîner à +mon pied ce boulet dégradant d'un amour imposé par la +faiblesse d'un instant à la dignité de toute la vie.</p> + +<p>Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la +situation extrême où elle s'était jetée, une heure de rage +et de délire pouvait la porter au suicide. Le ciel m'inspira +un <i>mezzo termine</i>. Je résolus de la tromper en laissant +une porte ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai +qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan; +j'en fis une condition de mon amour, lui disant que je +rougirais de profiter, pour la posséder, de la crise où +elle se jetait, que ma conscience ne serait plus troublée +dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde +et son rang dans l'opinion, que je restais à Turin pour +ne pas la compromettre en la suivant, mais que dans +huit jours je serais auprès d'elle pour l'aimer dans les +douceurs du mystère.</p> + +<p>J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez +ému, assez peu sûr de ma force pour qu'elle crût encore +à la sienne. Elle partit, et je restai brisé de tant d'émotions, +fatigué de ma victoire, incertain si j'allais me +sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus +la quitter.</p> + +<p>Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été +en sa présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il +y avait en moi une sorte d'antipathie instinctive que son +langage et ses manières réveillaient par instants, et qui +s'effaçait quand son souvenir me revenait accompagné +de tant de preuves d'abnégation et d'emportement. Et +puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies +me sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio +m'avait trompé. Le monde était vide, sans un être à +aimer exclusivement. Les huit jours expirés, je fis venir +un voiturin pour me rendre à Milan.</p> + +<p>On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma +porte; j'entrai dans mon atelier pour y jeter un dernier +coup d'oeil.</p> + +<p>J'étais venu à Turin avec l'intention d'y passer un certain +temps. J'aimais cette ville, qui me rappelait toute +mon enfance, et où j'avais conservé de bonnes relations. +J'avais loué un des plus agréables logements d'artiste; +mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y étais +installé, j'avais travaillé avec délices, me flattant d'y oublier +tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides. +L'arrivée de la duchesse avait brisé ces doux projets, et, +en quittant cet asile, je tremblai que tout ne fût brisé dans +ma vie. Il me prit un remords, une terreur, un regret, +sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai sur un +sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin +s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient +jeunes et fringants, grattaient le pavé. Je ne bougeais +pas. Je n'avais pas la force de me dire que je ne partirais +point; je me disais avec une certaine satisfaction +puérile que je n'étais pas encore parti.</p> + +<p>Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma +porte. Je vois encore sa casquette de loutre et sa casaque +de molleton. Il avait une bonne figure à la fois +mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité +de mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination. +«Eh! mon cher monsieur, les jours sont si courts +dans cette saison! la route est si mauvaise! Si la nuit +nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il y a +une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits +chevaux ne demandent qu'à courir pour votre service.» +Ce fut là toute sa plainte.—«C'est juste, ami, lui dis-je, +monte sur ton siége, me voilà !»</p> + +<p>Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier +qui voltigeait sur le plancher arrêta mes regards. Je le +ramassai: c'était un feuillet détaché de mon album. Je +reconnus la composition que j'avais esquissée dans la +nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne, +après son <i>fiasco</i>. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits +tous deux de moi par un malin personnage qui +avait la tournure et le costume de théâtre de Célio. Je me +reportai à cette nuit d'insomnie où la duchesse m'était +apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si +grande.</p> + +<p>LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.</p> + +<p>Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers +la porte; j'ordonnai au <i>vetturino</i> de dételer et de s'en +aller. Je rentrai; je respirai; je mis mon album sur une +table comme pour reprendre possession de mon atelier, +de mon travail et de ma liberté; puis l'effroi de la solitude +me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier +me serrèrent le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me +mis a pleurer, à sangloter, presque, comme un enfant +qui subit une pénitence et se désole à l'aspect de la +chambre qui va lui servir de prison.</p> + +<p>Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la +rue me fit entendre les premières phrases de cet air du +<i>Don Juan</i> de Mozart:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vedrai, Carino</p> +<p>Se sei buonfuo,</p> +<p>Che bel rimedio</p> +<p>Ti voglio dar.</p> + </div> </div> + +<p>Était-ce un rêve? J'entendais la voix de Cécilia Boccaterri. +Je l'avais entendue deux fois dans le rôle de Zerline, +où elle avait une naïveté charmante, mais où elle +manquait de la nuance de coquetterie nécessaire. En cet +instant, il me sembla qu'elle s'adressait à moi avec une +tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, +et qu'elle m'appelait avec un accent irrésistible. Je +bondis vers la porte; je m'élançai dehors: je ne trouvai +que le <i>vetturino</i> qui dételait. Je me livrai à mille recherches +minutieuses. La rue et tous les alentour étaient +déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait +des montagnes. «Reviens demain, dis-je à mon conducteur +en lui donnant un pourboire; je ne puis partir +aujourd'hui.»</p> + +<p>Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m'informer. +Je demandais la Boccaferri, son père et Célio, au +ciel et à la terre. Personne ne savait ce que je voulais +dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de Boccaferri +était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri +n'avait jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani +devait être en Angleterre, parce qu'il avait traversé Turin +deux mois auparavant en disant qu'il était engagé à +Londres.</p> + +<p>Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce +n'était pas la voix de Cécilia qui m'avait chanté ces quatre +vers beaucoup trop tendres pour elle; mais pendant ces +vingt-quatre heures, mon émotion avait changé d'objet; +la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. +Au point du jour, le brave <i>vetturino</i> était à ma porte +comme la veille. Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je +chargeai moi-même mes effets; je m'installai dans son +frêle <i>legno</i> (c'est comme on dirait à Paris <i>un sapin</i>), et +je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.</p> + +<p>—Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!</p> + +<p>—Je le sais bien; je ne vais plus à Milan.</p> + +<p>—Alors, mon maître, dites-moi où nous allons.</p> + +<p>—Où tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, +du côté opposé à Milan.</p> + +<p>—Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là ; mais +encore voudrais-je savoir si c'est à Paris ou à Rome qu'il +faut aller.</p> + +<p>—Va vers la France, tout droit vers la France, lui +dis-je, obéissant à un instinct spontané. Je t'arrêterai +quand je serai fatigué, ou quand la belle nature m'invitera +à la contempler.</p> + +<p>—La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit +en souriant le brave homme. Voyez, que de neige du +haut en bas des montagnes! Nous ne passerons pas aisément +le Mont-Cenis!</p> + +<p>—Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons +peut-être pas. Allons, partons. J'ai besoin de voyager. +Pourvu que ta voiture roule et m'éloigne de Mifan, +comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour aujourd'hui.</p> + +<p>—Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui +firent une longue glissade sur le pavé cristallisé par la +gelée, tête d'artiste, tête de fou! mais les gens raisonnables +sont souvent bêtes et toujours avares. Vivent les +artistes!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>LE NOEUD CERISE.</h3> + +<p>Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la destiné, ni +à mes instincts, et je suis pourtant forcé de croire à quelque +chose qui semble une combinaison de l'un ou de +l'autre, à une force mystérieuse qui est comme l'attraction +de la fatalité.</p> + +<p>Il se fait dans notre existence, comme de grande courants +magnétiques que nous traversons quelquefois, sans +être emportés par eux, mais où quelquefois aussi nous +nous précipitons de nous-mêmes, parce que notre <i>moi</i> +se trouve admirablement prédisposé à subir l'influence +de ce qui est notre élément naturel, longtemps ignoré +ou méconnu. Quand nous sommes entraînés sur cette +pente irrésistible, il semble que tout nous aide à en subir +l'impulsion souveraine, que tout s'enchaîne autour de +nous de façon à nous faire nier le hasard, enfin que les +circonstances les plus naturelles, les plus insignifiantes +dans d'autres moments n'existent, à ce moment donné, +que pour nous pousser vers le but de notre destinée, que +ce but soit un abîme ou un sanctuaire.</p> + +<p>Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et +qui ne fut autre chose que la rencontre d'un fait parallèle +à celui de mon ennui et de mon inquiétude. Mon <i>vetturino</i> +était marié non loin de la frontière, du côté de +Briançon, à une jeune et jolie femme dont il était séparé +assez souvent par l'activité de sa profession. Je lui dis +que je voulais aller du côté de la France, et je le voulais +parce qu'il s'agissait pour moi de prendre la route +diamétralement opposée à celle de Milan, et aussi un +peu parce que j'avais quelques renseignements vagues +sur le pas&age récent de Célio dans la contrée que je parcourais. +Mon <i>vetturino</i> vit que je ne savais pas bien où +je voulais aller, et comme il avait envie d'aller à Briançon, +il prit naturellement la route de Suse et d'Exille, +traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans +le département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre.</p> + +<p>Comme nous approchions de Briançon, il me demanda +si je ne comptais pas m'y arrêter quelques jours, du ton +d'un homme décidé à m'y contraindre. Et, comme j'hésitais +à lui répondre avant d'avoir bien pénétré son dessein, +il m'annonça que son plus jeune cheval était malade, +qu'il ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'être +forcé de voir un vétérinaire pour le faire saigner. Je +descendis de voiture et j'examinai le cheval: il avait +l'oeil pur, le flanc calme; il n'était pas plus malade que +l'autre.</p> + +<p>—Mon ami, dis-je à maître Volabù (c'était le nom de +mon voiturin), je te prie d'être sincère avec moi. Tu +cherches un prétexte pour t'arrêter, et moi je n'ai pas de +raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus longtemps à +ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. Que j'arrive +à Briançon, c'est tout ce que je demande. Là , je penserai +à ce que je veux faire, et j'aurai sous la main tous les +moyens de transport désirables. Si tu l'obstinés à me +laisser ici (nous n'étions plus qu'à cinq lieues de Briançon), +je m'obstinerai peut-être de mon côté à le faire +marcher, car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, +si tu veux que je sois bon. Tu as ici, aux environs, une +affaire de coeur ou d'argent, et c'est pour cela que ton +cheval ne mange pas? Le brave homme se mit à rire, +puis il secoua la tête d'un air mélancolique:—Je ne +suis plus de la première jeunesse, dit-il, ma femme a +dix-huit ans, et j'aurais été bien aise de la surprendre; +elle ne demeure qu'à une toute petite lieue d'ici, aux +<i>Désertes</i>. Par la traverse, nous y serons dans une demi-heure; +le chemin est bon, et puisque vous aime à vous +arrêter n'importe où, pour marcher au hasard dans la +neige, vous verrez là un bel endroit et de la belle neige, +le diable m'emporte! Nous repartirions demain malin, +et nous serions à Briançon avant midi. Allons, j'ai été +franc, voulez-vous être bon enfant?</p> + +<p>—Oui, puisque je t'ai fait moi-même cette condition. +Va pour les <i>Désertes</i>! le non me lait, et la traverse +aussi. J'aime assez les paysages qu'on ne voit pas des +grandes routes; mais s'il te prend fantaisie, mon compère, +de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton +cheval recommence demain à ne plus manger?</p> + +<p>—Voulez-vous vous fier à la parole d'un ancien militaire, +mon bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous +voulez.</p> + +<p>—Je veux me fier, répondis-je. En route!</p> + +<p>Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher +lecteur, et tu me diras si, dans l'accès de flânerie bienveillante +qui me poussa à subir son caprice, il n'y eut +pas quelque chose qu'un homme plus impertinent que +moi eût pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne +m'avait pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il +me fit pénétrer avait un caractère à la fois naïf et grandiose, +qui s'empara de moi d'autant plus que je n'avais +pas compté sur le discernement pittoresque de mon +guide. Sans doute c'était son amour pour sa jeune femme +qui lui faisait aimer ou mieux comprendre instinctivement +la beauté du lieu qu'elle habitait. Il voulut reconnaître +ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs +de l'hospitalité.</p> + +<p>Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette +très-propre où il me conduisit. Et quand il eut +trouvé sa jeune ménagère au travail, bien gaie, bien +sage, bien pure (cela se voyait à la joie franche qu'elle +montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fête +qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, +pour me préparer un meilleur repas que celui que j'aurais +pu faire à l'auberge du hameau, et, comme je leur +disais que tant de soin n'était pas nécessaire pour me +contenter, ils jurèrent naïvement que cela <i>ne me regardait +pas</i>, c'est-à -dire qu'ils voulaient me traiter et +m'héberger gratis.</p> + +<p>Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos +et de gros baisers, pour aller admirer le site environnant. +Il était simple et superbe. Des collines escarpées +servant de premier échelon aux grandes montagnes +des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes, encadraient +la vallée et la préservaient des vents du nord +et de l'est. Au-dessus du hameau, à mi-côte de la colline +la plus rapprochée et la plus adoucie, s'élevait un vieux +et fier château, une des anciennes défenses de la frontière +probablement, demeure paisible et confortable désormais, +car je voyais au ton frais des châssis de croisées +en bois de chêne, encadrant de longues vitres bien claires, +que l'antique manoir était habite par des propriétaires +fort civilisés. Un parc immense, jeté noblement sur la +pente de la colline et masquant ses froides lignes de clôture +sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en +France, formait un des accidents les plus heureux du tableau. +Malgré la rigueur de la saison (nous étions à la +fin de janvier, et la terre était couverte de frimas), la +soirée était douce et riante. Le ciel avait ces tons rose +vif qui sont propres aux beaux temps de gelée; les horizons +neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages +doux, couleur de perle, attendaient le soleil qui descendait +lentement pour s'y plonger. Avant de s'envelopper +dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir sourire encore +à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux +château un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne +et moussue un dôme de cuivre rouge resplendissant.</p> + +<p>Comme j'étais vêtu et chaussé en conséquence de la +saison, je prenais un plaisir extrême à marcher sur cette +neige brillante, cristallisée par le froid, et qui craquait +sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces grandes +surfaces à peine égratignées par la trace de quelques petites +pattes d'oiseaux, j'étudiais avec attention le reflet +verdâtre que donne ce blanc éblouissant auprès duquel +l'hermine et le duvet du cygne paraissent jaunes ou malpropres. +Je ne pensais plus qu'à la peinture et à remercier +le ciel de m'avoir détourné de Milan.</p> + +<p>Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais +embrasser de l'oeil la vaste pelouse blanche, coupée de +massifs noirs, qui s'étendait devant le château. On avait +rajeuni les abords de cette austère demeure en nivelant +les anciens fossés, en exhaussant les terres et en amenant +le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu'au +niveau du rez-de-chaussée, jusqu'à la porte des appartements, +comme c'est l'usage aujourd'hui que nous sentons +à la fois le confortable et la poésie de la vie de château. +L'enclos était bien fermé de grands murs; mais, en face +du manoir, on en avait échancré une longueur de trente +mètres au moins pour prendre vue sur la campagne. Cette +ouverture formait terrasse, à une hauteur peu considérable, +et avait pour défense un large fossé extérieur. Un +petit escalier, pratiqué dans l'épaisseur du massif de +pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de +l'eau pour permettre, apparemment, aux jardiniers d'y +venir puiser durant l'été. Comme l'eau était couverte +d'une croûte de glace très-forte, je fis la remarque qu'il +était très-facile en ce moment d'entrer dans la résidence +seigneuriale des Désertes; mais il me parut qu'on s'en +rapportait à la discrétion des habitants de la contrée, car +aucune précaution n'était prise pour garantir ce côté faible +de la place.</p> + +<p>Comme le lieu me parut désert, j'eus quelque tentation +d'y pénétrer pour admirer de plus près le tronc des +ifs superbes et des pins centenaires dont les groupes formaient, +dans cet intérieur, mille paysages aussi <i>vrais</i>, +quoique beaucoup mieux <i>composés</i> que ceux de la campagne +environnante; mais je m'abstins prudemment et +respectueusement de cette témérité de peintre, en entendant +venir vers la terrasse deux femmes qui, vues de +près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je +les regardai courir et folâtrer sur la neige, sans qu'elles +fissent attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux +et de fourrures, elles étaient aussi légères que le +grand lévrier blanc qui bondissait autour d'elles. L'une +me parut en âge d'être mariée; mais, à son insouciance, +on voyait qu'elle ne l'était pas, et même qu'elle n'y songeait +point. Elle était grande, mince, blonde, jolie, et, +par sa coiffure et ses attitudes, elle me rappelait les nymphes +de marbre qui ornaient les jardins du temps de +Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa +beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût +moins élégante. Je ne sais pas non plus pourquoi je fus +ému en la regardant, comme si elle me rappelait une +image connue et chère. Cependant il me fut impossible, +ce jour-là et plus tard, de trouver de moi-même à qui +elle ressemblait.</p> + +<p>Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels +ébats, qu'elles passèrent sans me voir. Elles parlaient +italien, mais si vite (et souvent toutes deux ensemble), +chaque phrase était d'ailleurs entrecoupée de rires si +bruyants et si prolongés, que je ne pus rien saisir qui eût +un sens. Un peu plus loin, elles s'arrêtèrent et se mirent +à briser sans pitié de superbes branches d'arbre vert dont +elles firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnèrent +ensuite sur la neige, en disant:</p> + +<p>«Ma foi, qu'<i>il</i> vienne les chercher, c'est trop froid à +manier.»</p> + +<p>J'allais les perdre de vue à regret, je l'avoue, car il y +avait quelque chose de sympathique et d'excitant pour +moi dans la pétulance et la gaieté de ces jolies filles, +lorsqu'une d'elles s'écria: «Bon! j'ai perdu <i>son</i> noeud, +son fameux noeud d'épée, que j'avais attaché sur mon +capuchon, avec une épingle!</p> + +<p>—Eh bien! dit l'aînée, nous en ferons un autre; la +belle affaire!</p> + +<p>—Oh! il l'avait fait lui-même! Il prétend que nous ne +savons pas faire les noeuds, comme si c'était bien malin! +Il va grogner.</p> + +<p>—Eh bien, qu'il grogne, le grognon! répliqua l'autre, +et toutes deux recommencèrent à rire, comme rient +les jeunes filles, sans savoir pourquoi, sinon qu'elles ont +besoin de rire.</p> + +<p>—Tiens! je le vois, mon noeud! <i>son</i> noeud! s'écria +la cadette en bondissant vers le fossé; le voilà qui s'épanouit +sur la neige. Oh! le beau coquelicot!</p> + +<p>Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment +de ramasser ce noeud de rubans rouges que j'avais +fort bien remarqué, elle partit d'un nouvel éclat de rire: +une petite brise soudaine qui venait de s'élever emportait +le ruban, et le déposait, à mes pieds, sur la glace +du fossé.</p> + +<p>Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce +fut alors seulement qu'elle m'aperçut et devint aussi +rouge que son noeud de rubans cerise.</p> + +<p>—Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, +je serai forcé de traverser ce fossé; me le permettez-vous?</p> + +<p>—Non, non, ne faites pas cela! répondit l'enfant, en +qui un fonds d'assurance mutine parut dominer trés-vite +le premier accès de timidité, c'est peut-être dangereux. +Si la glace ne porte pas?</p> + +<p>—N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose +que de courir un petit danger pour votre service.</p> + +<p>Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu. +En voyant qu'en effet il y avait bien quelque danger pour +moi, car le fossé était large et profond, l'enfant rougit +encore et descendit quelques marches du petit escalier +pour venir à ma rencontre. Elle ne riait plus.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, +petite soeur? dit l'aînée, qui venait la rejoindre, et qui +me regarda d'un air de surprise et de mécontentement. +Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle connaissait +sans doute déjà la prudence. Elle avait au moins une +vingtaine d'années.</p> + +<p>—Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à +sa soeur le noeud de rubans au bout de ma canne, je +m'arrête à la limite de votre empire, je ne me permets +pas de mettre le pied seulement sur la première marche +de l'escalier.</p> + +<p>Elle vit tout de suite que j'étais un homme bien élevé, +et me remercia d'un doux et charmant sourire. Quant à +l'enfant, elle saisit le noeud avec vivacité, et me fit signe +de ne pas m'arrêter sur la glace. Je m'en retournai lentement +et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me +crièrent <i>merci</i> avec beaucoup de grâce; puis j'entendis +l'aînée dire à la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!—Sauvons-nous! +répondit l'enfant en recommençant +son rire frais et clair comme une clochette d'argent. +Elles se prirent par la main, et partirent en courant +et en riant vers le château. Quand elles eurent disparu, +je regagnai la modeste demeure de monsieur et +madame Volabù, un peu préoccupé de ma petite aventure.</p> + +<p>Je trouvai mon souper prêt. J'aurais été Grandgousier +en personne, qu'on ne m'eut pas traité plus largement. +Je crois que toute la petite basse-cour de madame Volabù +y avait passé. Je n'aurais pas eu bonne grâce à me +plaindre de cette prodigalité, en voyant l'air de triomphe +naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les +honneurs de chez eux. J'exigeai qu'ils se missent à table +avec moi, ainsi que la vieille mère de madame Volabù, +qui était encore un robuste virago, nommée madame +Peirecote, et qui paraissait prendre à coeur d'être +bonne gardienne de l'honneur de son gendre.</p> + +<p>Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver +d'une indigestion, car mon brave <i>vetturino</i> semblait +décidé à me faire étouffer. Dès que je pus obtenir quelques +instants de répit, j'en profitai pour faire des questions +sur le château et ses habitants.</p> + +<p>—C'est bien vieux, ce château, me dit Volabù d'un +air capable; c'est laid, n'est-ce pas? Ça ressemble à une +grande masure? Mais c'est plus joli en dedans qu'on ne +croirait; c'est très-bien tenu, bien conservé, bien arrangé, +quoique en vieux meubles qui ne sont plus de +mode. Il y a des calorifères, ma foi! C'est que le vieux +marquis ne se refusait rien. Il n'était pas très-généreux +pour les autres, mais il aimait bien ses aises, et il passait +presque toute l'année ici. L'hiver, il n'allait qu'un +peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c'était son +pays.</p> + +<p>—Et qui possède ce château à présent?</p> + +<p>—Son frère, la comte de Balma, qui vient de passer +marquis par le décès de l'aîné de la famille. Dame, il +n'est pas jeune non plus! C'est le sort de notre village, +on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison et vieilles +gens.</p> + +<p>—Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le +château, dit madame Volabù; M. le nouveau marquis +n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus âgé ne l'est guère +plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabù +me désignait à son mari, dont les yeux s'arrondirent +tout à coup, en même temps que sa bouche s'allongeait +en une moue assez risible.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il, M. de Balma a des garçons à présent! +Quand je suis parti, il n'avait qu'une fille, et il +n'y a qu'un mois de cela.</p> + +<p>—C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, +dit à son tour la vieille madame Peirecote. Depuis un +mois, il lui est arrivé une famille nombreuse, deux autres +filles et deux garçons, tous beaux comme des amours; +mais qu'est-ce que ça vous fait, Volabù?</p> + +<p>—Ça ne me fait rien, la mère; mais c'est égal, notre +vieux marquis est diablement sournois, car je lui ai entendu +dire à M. le curé qu'il n'avait qu'une fille, celle +qui est arrivée avec lui le lendemain de la mort du dernier +marquis.</p> + +<p>—Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-là +de légitime peut-être, et que les quatre autres enfants +sont des bâtards. Ça ne prouve pas un mauvais homme +d'avoir recueilli tout ça le jour où il s'est vu riche et seigneur. +Sans doute il veut les établir pour effacer devant +Dieu tous ses vieux péchés.</p> + +<p>—Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces +enfants? observa madame Volabù.</p> + +<p>—Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère +Peirecote, et ils l'appellent tous <i>mon papa</i>. Quand à +savoir au juste ce qui en est, ce n'est pas facile. C'est +une maison où il y a toujours eu de gros secrets, par rapport +surtout à M. le marquis actuel. Du temps de l'autre, +est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui +d'à présent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu +un frère qui est mort aux Indes, disaient les uns. D'autres +disaient au contraire: Le frère puiné* de M. le marquis +n'est pas si mort ni si éloigné qu'on croit; mais il a +changé de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes +qu'il ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que +monsieur ne veut pas le voir. Les uns disaient encore: +Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise conduite, mais +il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette. +Et les autres répondaient: Il ne lui envoie rien du tout. +Il a le coeur trop dur pour cela. Le pire des deux n'est +pas celui qu'on pense.</p> + +<p>—Et ne peut-on éclaircir cette histoire? demandai-je. +Personne, dans le pays, n'est-il mieux renseigné que +vous? Il est étrange qu'un membre d'une grande famille +sorte ainsi de dessous terre.</p> + +<p>—Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de +ces gens-là . Moi, voilà ce que je sais, ce que j'ai vu +dans ma jeunesse. Il y avait deux frères du nom de +Balma, famille piémontaise bien anciennement établie +dans le pays. L'aîné était fort sage, mais pas de très-bon +coeur, cela est certain. Le cadet était une diable de tête, +mais il n'était pas fier. Il n'avait rien à lui, et je n'ai +point vu d'enfant si aimable et si joli. Les Balma ont vécu +longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aîné vint prendre +possession de son domaine et habiter son château, +sans vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, +et mettant à la porte quiconque se montrait curieux du +sort de son frère. Cet aîné a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingts +ans sans se marier, sans adopter personne, +sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans +faire de testament, comme un homme qui dit: Après +moi, la fin du monde! Mais voilà que l'on a vu arriver +tout à coup le jeune homme qui a produit de bons litres, +et qui a hérité naturellement du titre, du château et des +grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois +ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour +un homme qui était; dit-on, dans la dernière misère. +Pauvre enfant! j'ai été le saluer; il s'est souvenu de +moi, et il a été encore galant en paroles, comme si je +n'avais que quinze ans.</p> + +<p>—Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, +la mère, c'est donc le nouveau marquis? dit M. Volabù. +Diantre! il n'a pas l'air d'un freluquet pourtant.</p> + +<p>—Dame! il peut bien avoir, à cette heure, soixante-douze ans, +répondit naïvement madame Peirecote. Aussi +il est bien changé! Et l'on dit qu'il est devenu raisonnable, +et que sa fille aînée est rangée, économe; que c'est +surprenant de la part de gens qu'on croyait disposés à +tout avaler dans un jour.</p> + +<p>—Peste! c'est l'âge de s'amender, reprit Volabù. +Soixante-douze ans! excusez! Le <i>jeune homme</i> a dû +mettre de l'eau dans son vin.</p> + +<p>Les époux Volabù, voyant que j'avais fini de manger, +commencèrent à desservir, et je m'approchai du feu, où +je retins la mère Peirecote pour la faire encore parler. +Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi l'histoire des +Balma excitait à ce point ma curiosité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<h3>LE SABBAT.</h3> + +<p>—Et les deux jeunes demoiselles, dis-je à ma vieille +hôtesse, vous les connaissez?</p> + +<p>—Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. +Il n'y a qu'une quinzaine qu'elles sont ici, et le +dernier jeune homme, qui paraît avoir quinze ans tout +au plus, est arrivé avant-hier au soir. Ce qui fait dire +dans le village que ce n'est peut-être pas le dernier, et +qu'on ne sait pas où s'arrêtera la famille de M. le marquis. +Chacun dit son mot là -dessus: il faut bien rire un +peu, pour se consoler de ne rien savoir.</p> + +<p>—Le nouveau marquis a donc les mêmes habitudes +de mystère que l'ancien?</p> + +<p>—C'est à peu près la même chose, c'est même encore +pire, puisque, ce qu'il a été et ce qu'il a fait durant tant +d'années qu'on ne l'a pas vu, il a sans doute intérêt à le +cacher plus encore que feu M. son frère; mais pourtant +ce n'est pas le même homme. On commence à me croire, +quand je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra +justice plus tard. L'autre était sec de coeur comme de +corps; celui-ci est un peu brusque de manières, et +n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas +au premier venu: on dirait qu'il connaît tous les tours et +toutes les ruses de ceux qui <i>quémandent</i>; mais il s'informe, +il consulte; sa fille aînée le fait avec lui, et les +secours arrivent sans bruit à ceux qui ont vraiment besoin. +M. le curé a bien remarqué cela, lui qui s'affligeait +tant lorsqu'il a vu venir ce prétendu mauvais sujet: il +commence à dire que les pauvres gens n'ont pas perdu +au change.</p> + +<p>—Voilà qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire +gagne en moralité ce qu'elle perd en merveilleux. +Cela se résume en un vieux proverbe de votre connaissance +sans doute: «Les mauvaises têtes font les bons +coeurs.»</p> + +<p>—Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste à +dire, les trop bonnes têtes font souvent les coeurs mauvais. +Qui ne pense qu'à soi n'est bon qu'à soi... Il n'en +reste pas moins du merveilleux dans cette maison-là . De +tout temps, il s'est passé au château des Désertes des +choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas +comprendre. D'abord, on dit que tous les Balma sont +sorciers de père en fils, et l'on me dirait que l'aînée des +demoiselles en tient, que cela ne m'étonnerait pas, car +elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle +ne va pas du tout vêtue selon son rang, elle ne porte ni +plumes à son chapeau ni cachemires, comme les dames +riches du pays; elle a la figure si blanche, qu'on dirait +qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un +peu plus élégantes et paraissent plus gaies; mais l'aîné +des jeunes gens a l'air d'un vrai fou: on l'entend parler +tout seul, et on le voit faire des gestes qui font peur. +Quant à M. le marquis, tout charitable qu'il est, il a l'air +bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous +voulez, mais les domestiques du château ont peur et sont +fort aises qu'on les renvoie à sept heures du soir, en leur +permettant d'aller faire la veillée et coucher dans le village, +où ils ont tous leur famille, car ce marquis n'a +amené avec lui aucun serviteur étranger qu'on puisse +faire parler. Tous ceux qui sont employés au château +sont pris à la journée, parce qu'on a renvoyé tous les anciens. +Cela fait que, pendant douze heures de nuit, +personne ne peut savoir ce qui se passe dans la maison.</p> + +<p>—Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque +chose? Peut-être que ces Balma sont tout simplement de +grands dormeurs qui craignent le bruit de l'office.</p> + +<p>—Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils +s'en vont dans tout le château, montant, descendant, +traversant les vieilles galeries, s'arrêtant dans des +chambres qui n'ont pas été habitées depuis cent ans +peut-être. Ils remuent les meubles, les transportent d'un +coin à l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, +se disputent..., on dit même qu'ils se battent, car +*car ils font là -dedans un sabbat désordonné.</p> + +<p>—Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient +tout le monde de si bonne heure?</p> + +<p>—Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes +et contrevents, après avoir fait la ronde pour s'assurer +qu'on ne les espionne pas. Le fils du jardinier, qui s'était +caché dans une armoire par curiosité, a manqué être +jeté par les fenêtres, et il a eu une si grosse peur, qu'il +en a été malade, car il prétend que ces messieurs et ces +demoiselles, et même M. le marquis, étaient tous habillés +en diables, et que cela faisait dresser les cheveux sur la +tête de les voir ainsi, et de leur entendre dire des choses +qui ne ressemblaient à rien.</p> + +<p>—A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui +commença à m'intéresser! Les vieux châteaux où il +ne se passe pas des choses diaboliques ne sont bons à +rien.</p> + +<p>—Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas à cela? +Eh bien! si je vous disais que j'ai été écouter le plus +près possible avec ma fille, et que j'ai vu quelque +chose?</p> + +<p>—Bien! voyons, contez-moi cela.</p> + +<p>—Nous avons vu à travers les fentes d'un vieux contrevent +qui ne ferme pas aussi bien que les autres, et qui +donne ouverture à l'ancienne salle des gardes du château, +des lumières passer et repasser si vite, qu'on eût +dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi +sans les éteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit +du tonnerre et le vent siffler dans le château, quoiqu'il +fit une belle nuit de gelée bien tranquille comme ce soir. +Un grand cri est venu jusqu'à nous, comme si l'on tuait +quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans +les veines. C'était la semaine dernière, Monsieur! Nous +nous sommes sauvées, ma fille et moi, parce que nous +ne doutions pas qu'un crime n'eût été commis, et nous +ne voulions pas être appelées comme témoins: cela fait +toujours du tort à de pauvres gens comme nous de témoigner +contre les riches; on s'en aperçoit plus tard. Si bien +que nous n'avons pu fermer l'oeil de toute la nuit; mais +le lendemain tout le monde se portait bien dans le château: +les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin +comme à l'ordinaire, et M. le marquis a été à la +messe, car c'était un dimanche. Seulement les domestiques +nous ont dit qu'ils avaient brûlé dans la nuit plus +de cinquante bougies, et que tout le souper avait été +mangé jusqu'au dernier os.</p> + +<p>—Ah! il me paraît qu'ils fêtent joyeusement le +diable?</p> + +<p>—Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, +avec des gâteaux, des confitures et des vins fins, leur est +servi dans la salle à manger, en même temps qu'on dessert +leur dîner. On ne sait pas à quelle heure ni avec +quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire à des +esprits qui ne se nourrissent pas de fumée. Le matin, on +trouve les fauteuils rangés en cercle autour de la cheminée +du grand salon, et dans tout le reste de la maison +il n'y a pas trace du remue-ménage de la nuit. Seulement, +il y a toute une partie du château, celle qu'on n'habite +plus depuis longtemps, qui est fermée et cadenassée de +façon à ce que personne ne puisse y mettre le bout du nez. +Ils ont, au reste, fort peu de domestiques pour une si +grande maison et tant de maîtres. Ils n'ont encore reçu +personne, si ce n'est le maire et le curé, lesquels ont vu +seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun +de ses enfants ait paru, excepté sa fille aînée. Les demoiselles +n'ont pas de filles de chambre, et semblent +tout aussi habituées que les messieurs à se servir elles-mêmes. +Le service intérieur est fait aussi par des femmes +de journée que l'on congédie quand elles ont balayé et +rangé; et vous savez, Monsieur, les hommes sont si +simples! Quand il n'y a pas de femmes au courant des +affaires d'une maison, on ne peut rien savoir.</p> + +<p>—C'est vraiment désespérant, ma chère madame Peirecote, +dis-je en retenant une bonne envie de rire.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'étais plus jeune, et si +je ne craignais pas d'attraper un rhumatisme en faisant +le guet, je saurais bientôt à quoi m'en tenir. Par +exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait les lits +a trouvé au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles +dépareillées. On a beau se cacher, on n'est jamais +à l'abri d'une distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce +qu'il y avait à la place de la pantoufle perdue durant le +sabbat!</p> + +<p>—Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? +ou bien un fer de cheval qui a brûlé les doigts de la +pauvre servante?</p> + +<p>—Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc +avec un noeud de beaux rubans rose et or!</p> + +<p>—Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est +évident que ces demoiselles avaient été au bal sur un +manche à balai!</p> + +<p>—Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au +château, car on avait justement entendu des airs de +danse, et les parquets s'en ressentaient; mais quels +étaient les invités, et d'où sortait le beau monde? car +on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espèce autour +du château, et à moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontée par les tuyaux de cheminée, je ne +vois pas pour qui ces demoiselles ont mis des souliers +blancs à noeuds rose et or.</p> + +<p>J'aurais écouté madame Peirecote toute la nuit, tant +ses contes me divertissaient; mais je vis que mes hôtes +désiraient se retirer, et je leur en donnai l'exemple. Volabù +me conduisit à sa meilleure chambre et à son meilleur +lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, +et ils ne me quittèrent qu'après s'être assurés que je ne +manquais de rien. Volabù me demanda au travers de la +porte à quelle heure je voulais partir pour Briançon. Je +le priai d'être prêt à sept heures du matin, ne voulant +pas être à charge plus longtemps à sa famille.</p> + +<p>Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'était +que sept heures du soir, et j'avais douze heures devant +moi. Un bon feu de sapin pétillait dans la cheminée de +ma petite chambre, et une grande provision de branches +résineuses, placée à côté, me permettait de lutter contre +la froide bise qui sifflait à travers les fenêtres mal +jointes. Je pris mes crayons, et j'esquissai les deux jolies +figures des demoiselles de Balma dans le costume et les +attitudes où elles m'étaient apparues, sans oublier le +beau lévrier blanc et le cadre des grands cyprès noirs +couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore +plus vite dans mon imagination que sur le papier, et je +ne pouvais me défendre d'une émotion analogue à celle +que nous fait éprouver la lecture d'un conte fantastique +d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures +si candides, si enjouées, si heureuses en apparence, les +récits bizarres et les diaboliques commentaires de ma +vieille hôtesse. Ainsi que dans ces contes germaniques, +où des anges terrestres luttent sans cesse contre les +piéges d'un esprit infernal pétri d'ironie, de colère et de +douleur, je voyais ces beaux enfants fleurir à leur insu, +sous l'influence perfide de quelque vieux alchimiste couvert +de crimes, qui les élevait à la brochette pour vendre +leurs âmes à Satan, afin de dégager la sienne d'un pacte +fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre commençait +à se méfier. Au milieu de leur gaieté railleuse, +il m'avait semblé voir percer de la crainte pour un +maître qu'elles n'avaient pas osé nommer. Qu'il <i>grogne</i>, +<i>le grognon!</i> avaient-elles dit, et puis encore, en parlant +de ma traversée périlleuse sur le fossé, l'aînée avait dit: +<i>S'il voyait cela il nous gronderait.</i> Était-ce leur père +qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? +Rien ne prouvait qu'elles fussent les filles de ce +vieux marquis ressuscité par magie après avoir passé +pour mort, que dis-je? après avoir été mort probablement +pendant cinquante ans. Ce devait être un vampire. +Il les tourmentait déjà toutes les nuits, mais chaque +matin, grâce à sa science, elles avaient perdu le souvenir +de ce cauchemar, et tâchaient de se reprendre à la +vie. Hélas! elles n'en avaient pas pour longtemps, les +pauvrettes! Un matin, on les trouverait étranglées dans +quelque gargouille du vieux manoir.</p> + +<p>A ces folles rêveries, quelques indices réels venaient +pourtant se joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans +venaient faire là ; mais le ruban rose et or du petit +soulier coïncidait, je ne sais comment, avec le noeud de +ruban cerise que j'avais ramassé. <i>Son noeud</i>, avait-elle +dit, <i>son noeud d'épée!</i>—Qui donc, dans le château, +portait encore la costume de nos pères, l'épée et le noeud +d'épée? Cela était vraiment bizarre, et <i>il</i> l'avait fait lui-même! +<i>Il</i> prétendait que ces charmantes petites mains +de fée ne savaient pas faire un noeud digne de <i>lui</i>! <i>Il</i> +était donc bien impérieux et bien difficile, ce tyran de +la jeunesse et de la beauté! Qu'il fût jeune ou vieux, ce +porteur d'épée, ce faiseur de noeuds, il était peu galant +ou peu paternel. Ce ne pouvait être que le diable ou l'un +de ses suppôts rechignés.</p> + +<p>Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent +à ce sujet; mais je ne les exécutai point. La mère +Peirecote m'avait soufflé le poison de sa curiosité, et je +ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il était fort tard, +tant j'avais fait de rêves en peu d'instants. Ma montre +s'était arrêtée; mais l'horloge du hameau sonna neuf +heures, et je m'inquiétai du reste de ma nuit, car je n'avais +plus envie de dessiner; il m'était impossible de lire, +et je mourais d'envie d'agir comme un écolier, c'est-à -dire +d'aller chercher quelque aventure poétique ou ridicule +sous les murs du vieux château.</p> + +<p>Je commençai par m'assurer d'un moyen de sortie qui +ne fit ni bruit ni scandale, et je l'eus trouvé avant d'être +décidé à m'en servir. Les contrevents de ma fenêtre ouvraient +sans crier et donnaient sur un petit jardin clos +seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait +qu'un étage de niveau avec le sol. Cela était si facile et +si tentant, que je n'y résistai pas. Je me munis d'un briquet, +de plusieurs cigares, de ma canne à tête plombée; +je cachai ma figure dans un grand foulard, je m'enveloppai +de mon manteau, et, pour me déguiser mieux, je +décrochai de la muraille une espèce de chapeau tyrolien +appartenant à M. Volabù; puis je sortis de la maison par +la fenêtre, je poussai les contrevents, j'enjambai la haie; +la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait +dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, +rien qu'en faisant à l'extérieur le tour de la +maison.</p> + +<p>J'arrivai au fossé que je connaissais déjà si bien. La +nuit avait raffermi la glace. Je montai, non sans peine, +le petit escalier, qui était devenu fort glissant. J'entrai +résolument dans le parc, et j'approchai du château +comme un Almaviva préparé à toute aventure.</p> + +<p>Je touchais aux portes vitrées du rez-de-chaussée donnant +toutes sur une longue terrasse couverte de vignes +desséchées par l'hiver, qui ressemblaient, dans la nuit, +à de gros serpents noirs courant sur les murs et se roulant +autour des balustres. J'avais monté sans hésiter l'escalier +bordé de grands vases de terre cuite qui entaillait +noblement le perron sur chaque face. Tous les volets +étaient hermétiquement fermés; je ne craignais pas +qu'on me vit de l'intérieur. Je voulais écouter ces bruits +étranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces meubles +mis en danse, cette musique infernale dont ma +vieille hôtesse m'avait rempli la cervelle.</p> + +<p>Je ne fus pas longtemps sans reconnaître qu'on agissait +énergiquement dans cette demeure silencieuse et +déserte au dehors. De grands coups de marteau résonnaient +dans l'intérieur, et des éclats de voix, comme de +gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frappèrent +confusément mon oreille. Tout cela se passait +fort près de moi, probablement dans une des pièces du +rez-de-chaussée; mais les contrevents en plein chêne, +rembourrés de crin et garnis de cuir, ne me permettaient +pas de saisir un seul mot.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image6.png"></p> +<br><br> + +<p>Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir à +distance. Je descendis le perron, et bientôt j'entendis +ouvrir la porte que je venais de quitter. Le chien hurlait, +je me crus perdu, car le clair de lune ne me permettait +pas de franchir l'espace découvert qui me séparait des +premiers massifs.</p> + +<p>—Ne laisse pas sortir Hécate! dit une voix que je +reconnus aussitôt pour celle de la plus jeune de mes deux +héroïnes. Elle est folle au clair de la lune, et elle casse +tous les vases du perron.</p> + +<p>—Rentrez, Hécate! dit l'autre, dont je reconnus aussi +la voix. Elle ferma la porte au nez de la grande levrette, +qui les avertissait de ma présence et gémissait de n'être +pas comprise.</p> + +<p>Les deux jeunes filles s'avancèrent sur le perron. Je +me cachai sous la voûte qu'il formait entre les deux escaliers +latéraux.</p> + +<p>—Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, +petite; tu vas t'enrhumer, disait l'aînée. Qu'as-tu besoin +de t'appuyer sur la balustrade?</p> + +<p>—Je suis fatiguée, et je meurs de chaud.</p> + +<p>—En ce cas, rentrons.</p> + +<p>—Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! +Ils en ont au moins pour un quart d'heure à arranger le +<i>cimetière</i>, respirons un peu.</p> + +<p>Le <i>cimetière</i> me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me +permettait de ne pas perdre une de leurs paroles, et +j'allais saisir le mot de l'énigme, lorsque quelqu'un de +l'intérieur, ennuyé des cris du chien, ouvrit la porte +et laissa passer la maudite bête, qui s'élança jusqu'à moi +et s'arrêta à l'entrée de la voûte, indignée de ma présence, +mais tenue en respect par la canne dont je la menaçais.</p> + +<p>—Oh! qu'<i>ils</i> sont ennuyeux d'avoir lâché Hécate! +disaient tranquillement ces demoiselles, pendant que +j'étais dans une situation désespérée. Ici, Hécate, tais-toi +donc! tu fais toujours du bruit pour rien!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image7.png"></p> +<br><br> + +<p>—Mais comme elle est en colère! c'est peut-être un +voleur! dit la petite.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'aînée en +riant; monsieur le voleur, répondez.</p> + +<p>—Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur +le curieux, vous perdez votre temps; vous vous enrhumez +pour rien. Vous ne nous verrez pas.</p> + +<p>—A toi, Hécate! mange-le!</p> + +<p>Hécate n'eût pas demandé mieux, si elle eût osé. +Bruyante, mais craintive, comme le sont les levrettes, +elle reculait hérissée de colère et de peur, quoiqu'elle +fût de taille à m'étrangler.</p> + +<p>—Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, +elle crie après la statue qui est là au fond de la grotte.</p> + +<p>—Et si nous allions voir?</p> + +<p>—Ma foi non, j'ai peur!</p> + +<p>—Et moi aussi, rentrons!</p> + +<p>—Appelons <i>nos garçons</i>!</p> + +<p>—Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tête, et ils +se moqueront de nous comme à l'ordinaire.</p> + +<p>—Il fait froid, allons-nous-en.</p> + +<p>—Il <i>fait peur</i>, sauvons-nous!</p> + +<p>Elles rentrèrent en rappelant la chienne. Tout se referma +hermétiquement, et je n'entendis plus rien pendant +un quart d'heure; mais tout à coup les cris d'une +personne qui semblait frappée d'épouvante retentirent. +On parla haut sans que je pusse distinguer ni les paroles +ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des éclats de +rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'étais +transi de froid, et la maudite levrette pouvait me trahir +encore, pour peu qu'on eût le caprice de venir poser de +jolis petits bras nus sur la neige de la balustrade. Je regagnai +la maison Volabù, certain qu'on ne m'avait pas +tout à fait trompé, et qu'on travaillait dans le château à +une oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux +de n'avoir rien découvert, sinon qu'on arrangeait le +<i>cimetière</i> et qu'on se moquait des curieux.</p> + +<p>La nuit était fort avancée quand je me retrouvai dans +ma petite chambre. Je passai encore quelque temps à +rallumer mon feu et à me réchauffer avant de pouvoir +m'endormir, si bien que, lorsque Volabù vint pour m'éveiller +avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais +en conscience de mon premier somme. Je me levai tard. +Il avait eu le temps de me préparer mon déjeuner, qu'il +fallut accepter sous peine de désespérer le brave homme +et madame Volabù, qui avait des prétentions assez fondées +au talent de cuisinière. A midi, une affaire survint +à mon hôte: il était prêt à y renoncer pour tenir sa parole +envers moi; mais moi, sans me vanter de mon escapade, +j'avais un <i>fiasco</i> sur le coeur, et je me sentais +beaucoup moins pressé que la veille d'arriver à Briançon. +Je priai donc mon hôte de ne pas se gêner, et je +remis notre départ au lendemain, à la condition qu'il +me laisserait payer la dépense que je faisais chez lui, ce +qui donna lieu à de grandes contestations, car cet homme +était sincèrement libéral dans son hospitalité. Il eût discuté +avec moi pour une misère durant le voyage, si +j'eusse voulu marchander; chez lui, il était prêt à mettre +le feu à la maison pour me prouver son savoir-vivre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<h3>L'UOM DI SASSO.</h3> + +<p>J'étais trop mécontent du résultat de mon entreprise +pour me sentir disposé à faire de nouvelles questions +sur le château mystérieux. Je renfermais ma curiosité +comme une honte, le succès ne l'avait pas justifiée; mais +elle n'en subsistait pas moins au fond de mon imagination, +et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante. +En attendant, je résolus d'aller pousser une reconnaissance +autour du château, pour me ménager les +moyens de pénétrer nuitamment dans l'intérieur de la +place, s'il était possible... Bah! me disais-je, tout est possible +à celui qui veut.</p> + +<p>J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rôdait devant +la route, me regarda avec ce mélange de hardiesse et de +poltronnerie qui caractérise les enfants de la campagne. +Puis, comme j'observais sa mine à la fois espiègle et farouche, +il vint à moi, et, me présentant une lettre, il me +dit: «Regardez ça, si c'est pour vous.» Je lus mon nom +et mon prénom tracés fort lisiblement et d'une main élégante +sur l'adresse. A peine eus-je fait un signe affirmatif +que l'enfant s'enfuit sans attendre ni questions ni récompense. +Je courus à la signature, qui ne m'apprit rien +d'officiel, mais à laquelle pourtant je ne me trompai pas. +Stella et Béatrice! les jolis noms! m'écriai-je, et je rentrai +dans ma chambre, assez ému, je le confesse.</p> + +<p>«Le hasard, aidé de la curiosité, disait cette gracieuse +lettre parfumée, a fait découvrir à deux petites filles fort +rusées le nom de l'étranger qui a ramassé le noeud de +ruban cerise. Des pas laissés sur la neige, coïncidant +avec les avertissements de la belle chienne Hécate, ont +prouvé à ces demoiselles que l'étranger était encore plus +curieux que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de +marcher sur les eaux pour surprendre les secrets d'autrui. +Le sort en est jeté! Puisque vous voulez être initié +à nos mystères, ô jeune présomptueux, vous le serez! +Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer +digne de notre confiance! Soyez muet comme la tombe; +la plus légère indiscrétion nous mettrait dans l'impossibilité +de vous admettre. Venez à huit heures du soir (<i>solo +e inosservato</i>) au bord du fossé, vous y trouverez Stella +et Béatrice.»</p> + +<p>Tout le billet était écrit en italien et rédigé dans le pur +toscan que je leur avais entendu parler. Je hâtai le dîner +pour avoir le droit de sortir à six heures, prétextant que +j'allais voir lever la lune sur le haut des collines. En effet, +je fis une course au delà du château, et à huit heures +précises j'étais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq minutes. +Mes deux charmantes châtelaines parurent, bien +enveloppées et encapuchonnées. Je fus un peu inquiet, +lorsque j'eus franchi l'escalier, d'en voir une troisième +sur laquelle je ne comptais pas. Celle-là était masquée +d'un <i>loup</i> de velours noir et son manteau avait la forme +d'un domino de bal.—Ne soyez pas effrayé, me dit la +petite Béatrice en me prenant sans façon par-dessous le +bras, nous sommes trois. Celle-ci est notre soeur aînée. +Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il faut nous +suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut +vous soumettre à tout ce que nous exigerons de vous, +eussions-nous la fantaisie de vous couper la moustache, +les cheveux et même un peu de l'oreille. Vous allez voir +des choses fort extraordinaires et faire tout ce qu'on vous +commandera, sans hasarder la moindre objection, sans +hésiter, et surtout <i>sans rire</i>, dès que vous aurez passé +le seuil du sanctuaire. Le rire intempestif est odieux à +notre <i>chef</i>, et je ne réponds pas de ce qui vous arriverait +si vous ne vous comportiez pas avec la plus grande dignité.</p> + +<p>—Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnête homme, +dit à son tour Stella, la seconde des deux soeurs, à nous +obéir dans toutes ces prescriptions? Autrement, il ne fera +point un pas de plus sur nos domaines, et ma soeur aînée +que voici, et qui est sourde comme la loi du destin, l'enchaînera jusqu'au jour, par une force magique, au pied +de cet arbre où il servira demain de risée aux passants. +Pour cela il ne faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez +vite, Monsieur.</p> + +<p>—Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous +voulez, d'être à vous corps et âme jusqu'à demain matin.</p> + +<p>—A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune +par un bras, elles m'entraînèrent dans un dédale +obscur de bosquets d'arbres verts. Le domino noir nous +précédait, marchant vite, sans détourner la tête. Une +branche ayant accroché le bas de son manteau, je vis se +dessiner sur la neige une jambe très-fine et qui pourtant +me parut suspecte, car elle était chaussée d'un bas noir +avec une floche de rubans pareils retombant sur le côté, +sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur +aînée, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garçon +qui ne voulait pas se trahir par la voix et qui surveillait +ma conduite auprès de ses soeurs, pour me remettre à la +raison, s'il en était besoin.</p> + +<p>Je ne pus me défendre du sot amour-propre de faire +part de ma découverte, et j'en fus aussitôt châtié.—Pourquoi +avez-vous manqué de confiance en moi? disais-je +à mes deux jeunes amies. Il n'était pas besoin de la +présence de votre frère pour m'engager d'être auprès de +vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes.</p> + +<p>—Et vous, pourquoi manquez-vous à votre serment? +répliqua Stella d'un ton sévère: allons, il est trop tard +pour reculer, et il faut employer les grands moyens pour +vous forcer au silence.</p> + +<p>Elle m'arrêta; le domino noir se retourna malgré sa surdité, +et présenta un bandeau, qu'à elles trois elles placèrent +sur mes yeux avec la précaution et la dextérité de jeunes +filles qui connaissent les supercheries possibles du jeu de +colin-maillard.—On vous fait grâce du bâillon, me dit +Béatrice; mais, à la première parole que vous direz, vous +ne l'échapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver +main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous +vos mains; vous ne serez pas assez félon, je pense, +pour nous les retirer et pour nous forcer à vous les lier +derrière le dos.</p> + +<p>Je ne trouvais pas désagréable cette manière d'avoir +les mains liées, en les enlaçant à celles de deux filles +charmantes, et la cérémonie du bandeau ne m'avait pas +révolté non plus; car j'avais senti se poser doucement +sur mon front et passer légèrement dans ma chevelure +deux autres mains, celles de la soeur aînée, lesquelles, +dégantées pour cet office d'exécuteur des hautes-oeuvres, +ne me laissèrent plus aucun doute sur le sexe du personnage +muet.</p> + +<p>Je dois dire à ma louange que je n'eus pas un instant +d'inquiétude sur les suites de mon aventure. Quelque +inexplicable qu'elle fût encore, je n'eus pas le <i>provincialisme</i> +de redouter une mystification de mauvais goût; +je ne m'étais muni d'aucun poignard, et les menaces de +mes jolies sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour +mes oreilles ni même pour ma moustache. Je voyais assez +clairement que j'avais affaire à des personnes d'esprit, +et le souvenir de leurs figures, le son de leurs voix, +ne trahissaient en elles ni la méchanceté ni l'effronterie. +Certes, elles étaient autorisées par leur père, qui sans +doute me connaissait de réputation, à me faire cet accueil +romanesque, et, ne le fussent-elles pas, il y a autour de +la femme pure je ne sais quelle indéfinissable atmosphère +de candeur, qui ne trompe pas le sens exercé d'un +homme.</p> + +<p>Je sentis bientôt, à la chaleur de la température et à +la sonorité de mes pas, que j'étais dans le château; on +me fit monter plusieurs marches, on m'enferma dans une +chambre, et la voix de Béatrice me cria à travers la porte: +«Préparez-vous, ôtez votre bandeau, revêtez l'armure, +mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher +tout à l'heure.»</p> + +<p>Je me trouvai seul dans un cabinet meublé seulement +d'une grande glace, de deux quinquets et d'un sofa, sur +lequel je vis une étrange armure. Un casque, une cuirasse, +une cotte, des brassards, des jambards, le tout mat +et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'était du carton, +mais si bien modelé et peint en relief pour figurer +les ornements repoussés, qu'à deux pas l'illusion était +complète. La cotte était en toile d'encollage, et ses plis +inflexibles simulaient on ne peut mieux la sculpture. Le +style de l'accoutrement guerrier était un mélange d'antique +et de rococo, comme on le voit employé dans les +panoplies de nos derniers siècles. Je me hâtai de revêtir +cet étrange costume, même le masque, qui représentait +la figure austère et chagrine d'un vieux capitaine, et dont +les yeux blancs, doublés d'une gaze à l'intérieur, avaient +quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, +cette gaze ne me permettant pas une vision bien nette, +je me crus changé en pierre, et je reculai involontairement.</p> + +<p>La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, +et en posant son doigt sur ses lèvres: «C'est à merveille, +dit-elle en parlant bas. L'<i>uom' di sasso</i> est effroyable! +Mais n'oubliez pas les gants blancs... Oh! ceux-ci sont +trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour leur +donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de près, +tout fasse illusion. Bien! venez maintenant. Mes frères +vous attendent, mais mon père ne se doute de rien. Allons, +comportez-vous comme une statue bien raisonnable. +N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!»</p> + +<p>Elle me fit descendre un escalier dérobé, pratiqué +dans l'épaisseur d'un mur énorme, puis elle ouvrit une +porte en bas, et me conduisit à un siége où elle me laissa +en me disant tout bas: «Posez-vous bien. Soyez artiste +dans cette pose-là !»</p> + +<p>Elle disparut; le plus grand silence régnait autour de +moi, et ce ne fut qu'au bout de quelques secondes que la +gaze de mon masque me permit de distinguer les objets +mal éclairés qui m'environnaient.</p> + +<p>Qu'on juge de ma surprise: j'étais assis sur une +tombe! Je faisais monument dans un coin de cimetière +éclairé par la lune. De vrais ifs étaient plantés autour de +moi, du vrai lierre grimpait sur mon piédestal. Il me fallut +encore quelques instants pour m'assurer que j'étais +dans un intérieur bien chauffé, éclairé par un clair de +lune factice. Les branches de cyprès qui s'entrelaçaient +au-dessus de ma tête me laissaient apercevoir des coins +de ciel bleu, qui n'étaient pourtant que de la toile peinte, +éclairée par des lumières bleues. Mais tout cela était si +artistement agencé, qu'il fallait un effort de la raison pour +reconnaître l'artifice. Étais-je sur un théâtre? Il y avait +bien devant moi un grand rideau de velours vert; mais, +autour de moi, rien ne sentait le théâtre. Rien n'était +disposé pour des effets de scène ménagés au spectateur. +Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais des issues +formées par des masses de branches vertes et voilant +leurs extrémités par des toiles bleues perdues dans l'ombre. +Point de quinquets visibles; de quelque côté qu'on +cherchât la lumière, elle venait d'en haut, comme des +astres, et, du point où l'on m'avait rivé sur mon socle +funéraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher +était caché sous un grand tapis vert imitant la mousse. +Les tombes qui m'entouraient me semblaient de marbre, +tant elles étaient bien peintes et bien disposées. Dans le +fond, derrière moi, s'élevait un faux mur qui ressemblait +à un vrai mur à s'y tromper. On n'avait pas cherché ces +lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et +contre lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de +l'horizon. La scène dont je faisais partie était assez grande +pour que rien n'y choquât l'apparence de la réalité. C'était +une vaste salle arrangée de façon à ce que je pusse +me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un +coin de jardin destiné à d'illustres sépultures. Les cyprès +semblaient plantés réellement dans de grosses pierres qu'on +avait transportées pour les soutenir, et où la mousse du +parc était encore fraîche.</p> + +<p>Donc je n'étais pas sur un théâtre, et pourtant je servais +à une représentation quelconque. Voici ce que j'imaginai: +M. de Balma était fou, et ses enfants essayaient +d'étranges fantaisies pour flatter la sienne. On lui servait +des tableaux appropriés à la disposition lugubre ou riante +de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter +la nuit précédente, quoiqu'on eût déjà parlé de cimetière. +J'entendis des chuchotements, des pas furtifs et +des frôlements de robe derrière les massifs qui m'environnaient; +puis la douce voix de Béatrice, partant de +derrière le rideau, prononça ces mots:—<i>Il est temps!...</i></p> + +<p>Alors un choeur, formé de quelques voix admirables, +s'éleva de divers côtés, comme si des esprits eussent habité +ces buissons de cyprès, dont les tiges se balançaient +sur ma tête et à mes pieds. J'arrangeai ma pose de Commandeur, +car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans +cette affaire. Le choeur était de Mozart, et chantait les +admirables accords harmoniques du cimetière: «<i>Di rider +finirai, pria dell'aurora. Ribaldo! audace! lascia +ai morti la pace!</i>»</p> + +<p>Involontairement je mêlai ma voix à celle des fantômes +invisibles; mais je me tus en voyant le rideau s'ouvrir +en face de moi.</p> + +<p>Il ne se leva pas comme une toile de théâtre, il se sépara +en deux comme un vrai rideau qu'il était; mais il ne m'en +dévoila pas moins l'intérieur d'une jolie petite salle de +spectacle, ornée de deux rangées de belles loges décorées +dans le goût de Louis XIV. Trois jolis lustres pendaient +de la voûte; il n'y avait pas de rampe allumée, +mais il y avait la place d'un orchestre. Le plus curieux +de tout cela, c'est qu'il n'y avait pas un spectateur, pas +une âme dans toute cette salle, et que je me trouvais +poser la statue devant les banquettes.</p> + +<p>—Si c'est là toute la mystification que je subis, pensai-je, +elle n'est pas bien méchante. Reste à savoir combien +de temps on me laissera faire mon effet dans le vide.</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello +sortirent du massif derrière moi, et se mirent à causer. +Leurs costumes, admirables de vérité, de bon goût et +d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaître tout de +suite les acteurs, car Leporello surtout était rajeuni de +trente ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une +barbe noire taillée en collier andalous, une résille qui +cachait son front ridé; mais, à sa voix, pouvais-je hésiter +un instant? C'était le vieux Boccaferri devenu un acteur +élégant et alerte.</p> + +<p>Mais ce beau don Juan, ce fier et poétique jeune +homme qui s'appuyait négligemment sur mon piédestal, +sans daigner tourner vers moi son visage, ombragé d'une +*d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis XIII, à +plume blanche, quel était-il donc? Son riche vêtement +semblait emprunté à un portrait de famille. Ce n'était +point un costume de fantaisie, un composé de chiffons et +de clinquant: c'était un véritable pourpoint de velours +aussi court que le portaient les dandys de l'époque, avec +des braies aussi larges, des passements aussi raides, des +rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la +boutique, le magasin de costumes, l'arrangement infidèle +par lequel l'acteur transige avec les bourgeoises du public +en modifiant l'extravagance ou l'exagération des anciennes +modes, c'était la première fois que j'avais sous +les yeux un vrai personnage historique dans son vrai +costume et dans sa manière de le porter. Pour moi, peintre, +c'était une bonne fortune. Le jeune homme était +svelte et fait au tour. Il se dandinait comme un paon, et +me donnait une idée beaucoup plus juste de don Juan que +ne me l'eût donnée le beau Célio lui-même sur les planches, +car Célio y eût voulu mettre quelque chose de hautain +et de tragique qui outrepasse la donnée du caractère... +Mais tout à coup, sur une observation poltronne +de Leporello Boccaferri, il leva la tête vers moi, statue, +d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Célio Floriani +en personne.</p> + +<p>Savait-il qui j'étais? Dans tous les cas, mon masque +ne lui permettait guère de sourire à des traits connus, +et, comme la pièce me paraissait engagée avec un merveilleux +sang-froid, je gardai ma pose immobile.</p> + +<p>Quand le premier effet de la surprise et de la joie se +fut dissipé, car, bien que je ne visse pas la Boccaferri, +j'espérais qu'elle n'était pas loin, je prêtai l'oreille à la +scène qui se jouait, afin de ne pas la faire manquer. Mon +rôle n'était pas difficile, puisque je n'avais qu'un geste +à faire et un mot à dire, mais encore fallait-il les placer +à propos.</p> + +<p>J'avais cru, d'après le choeur, où, faute d'instruments, +des voix charmantes remplaçaient les combinaisons harmoniques +de l'orchestre, qu'il s'agissait de l'opéra de +Mozart rendu d'une certaine façon; mais le dialogue parlé +de Célio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait la comédie +de Molière en italien. Je la savais presque par coeur +en français; je ne fus donc pas longtemps à m'apercevoir +qu'on ne suivait pas cette version à la lettre, car dona +Anna, vêtue de noir, traversa le fond du cimetière, s'approcha +de moi comme pour prier sur ma tombe, puis, +apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour écouter. +Cette belle dona Anna, costumée comme un Velasquez, +était représentée par Stella. Elle était pâle et triste, autant +que son rôle le comportait en cet instant. Elle apprit +là que c'était don Juan qui avait tué son père, car le réprouvé +s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello +qui mourait de peur. Anna étouffa un cri en fuyant. Leporello +répondit par un cri d'effroi, et déclara à son +maître que les âmes des morts étaient irritées de son impiété; +que, quant à lui, il ne traverserait pas cet endroit +du cimetière, et qu'il en ferait le tour extérieur plutôt +que d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et +le força de lire l'inscription du monument du Commandeur. +Le pauvre valet déclara ne savoir pas lire, comme +dans le libretto de l'opéra italien. La scène se prolongea +d'une manière assez piquante à étudier, car c'était un +composé de la comédie de Molière et du drame lyrique +mis en action et en langage vulgaire, le tout compliqué et +développé par une troisième version que je ne connaissais +pas et qui me parut improvisée. Cela faisait un dialogue +trop étendu et parfois trop familier pour une scène +qui se serait jouée en public, mais qui prenait là une +réalité surprenante, à tel point que la convention ne s'y +sentait plus du tout par moments, et que je croyais presque +assister à un épisode de la vie de don Juan. Le jeu +des acteurs était si naturel et le lieu où ils se tenaient si +bien disposé pour la liberté de leurs mouvements, qu'ils +n'avaient plus du tout l'air de jouer la comédie, mais de se +persuader qu'ils étaient les vrais types du drame.</p> + +<p>Cette illusion me gagna moi-même quand je vis Leporello +m'adresser l'invitation de son maître, et montrer à +mon inflexion de tête une terreur non équivoque. Jamais +tremblement convulsif, jamais contraction du visage, jamais +suffocation de la voix et flageolement des jambes +n'appartinrent mieux à l'homme sérieusement épouvanté +par un fait surnaturel. Don Juan lui-même fut ému lorsque +je répondis à son insolente provocation par le <i>oui</i> +funèbre. Un coup de tamtam dans la coulisse et des accords +lugubres faillirent me faire tressaillir moi-même. +Don Juan conserva la tête haute, le corps raide, la flamberge +arrogante retroussant le coin du manteau; mais il +tremblait un peu, sa moustache blonde se hérissait d'une +horreur secrète, et il sortit en disant: «Je me croyais à +l'abri de pareilles hallucinations; sortons d'ici!» *il passa +devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil était +arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front +altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma +pendant que les esprits reprenaient le choeur du commencement +de la scène:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Di rider finirai, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Aussitôt dona Anna vint me prendre par la main, et +m'aidant à me débarrasser du masque, elle me conduisit +au bord du rideau, en me disant de regarder avec précaution +dans la salle. Le parterre de cette salle, qui n'était +garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargée +de papiers et d'un piano à queue, devenait, dans les +entr'actes, le foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri +s'éventant avec un éventail de femme, et respirant +à pleine poitrine comme un homme qui vient d'être réellement +très-ému. Célio rassemblait des papiers sur la +table; Béatrice, belle comme un ange, en costume de +Zerlina, tenait par la main un charmant garçon encore +imberbe, qui me sembla devoir être Masetto. Un cinquième +personnage, enveloppé d'un domino de bal, qui, +retroussé sur sa hanche, laissait voir une manchette de +dentelle sur un bas de soie noire, me tournait le dos. +C'était la troisième prétendue demoiselle de Balma, <i>la +sourde</i>, costumée en Ottavio, qui m'avait intrigué dans +le jardin; mais était-ce là Cécilia? Elle me paraissait plus +grande, et cette tournure dégagée, cette pose de jeune +homme, ne me rappelaient pas la Boccaferri, à laquelle +je n'avais jamais vu porter sur la scène les vêtements de +notre sexe.</p> + +<p>J'allais demander son nom à Stella, lorsque celle-ci mit +le doigt sur ses lèvres et me fit signe d'écouter.</p> + +<p>—Pardieu! disait Boccaferri à Célio, qui lui faisait +compliment de la manière dont il avait joué, on aurait +bien joué à moins! J'étais mort de peur, et cela tout de +bon; car je n'avais pas vu la statue à la répétition d'hier, +et quoique j'aie coupé et peint moi-même toutes les pièces +d'armure, je ne me représentais pas l'effet qu'elles produisent +quand elles sont revêtues. Salvator posait dans +la perfection, et il a dit son <i>oui</i> avec un timbre si excellent, +que je n'ai pas reconnu le son de sa voix; et puis, +dans ce costume, il me faisait l'effet d'un géant. Où est-il +donc cet enfant, que je le complimente?</p> + +<p>Boccaferri se retourna brusquement, et vit derrière lui +le jeune homme auquel il s'adressait, occupé à mettre du +rouge pour faire le personnage de Masetto.—En bien! +quoi? s'écria Boccaferri, tu as déjà eu le temps de changer +de costume?</p> + +<p>—Comment, <i>mon vieux</i> répondit le jeune homme, tu +crois que c'est moi qui ai fait la statue? Tu ne te souviens +pas de m'avoir vu dans la coulisse au moment où +tu es revenu tomber à genoux, comme voulant fuir (au +plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit +tout bas: Cette figure de pierre m'a fait vraiment peur!</p> + +<p>—Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupéfait, je +ne m'en souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais +pas ma tête. Oui, j'ai eu réellement peur. Je suis content, +notre essai réussit, mes enfants; voilà que l'émotion nous +gagne. Pour moi, c'est déjà fait; et quand vous en serez +tous là , vous serez tous de grands artistes!...</p> + +<p>—Mais, vieux fou, dit Célio en souriant, si ce n'était +pas Salvator qui faisait la statue, qui était-ce donc? Tu +ne te le demandes pas?</p> + +<p>—Au fait, qui était-ce? Qui diable a fait cette statue?</p> + +<p>Et Boccaferri se leva tout effrayé en promenant des +yeux hagards autour de lui.</p> + +<p>—Le bonhomme est très-impressionnable, me dit +Stella; il ne faudrait pas pousser plus loin l'épreuve. +Nommez-vous avant de vous montrer.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<h3>OTTAVIO.</h3> + +<p>—Maître Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le +rideau, reconnaissez-vous la voix du Commandeur?</p> + +<p>—Oui, pardieu! je reconnais cette voix, répondit-il; +mais je ne puis dire à qui elle appartient. Mille diables! +il y a ici ou un revenant, ou un intrus; qu'est-ce que cela +signifie, enfants?</p> + +<p>—Cela signifie, mon père, dit Ottavio en se retournant +et en me montrant enfin les traits purs et nobles de +la Cécilia, que nous avons ici un bon acteur et un bon +ami de plus. Elle vint à moi en me tendant la main. Je +m'élançai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre; +je saisis sa main que je baisai à plusieurs reprises, et +j'embrassai ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les +bras. C'était la première fois que je songeais à lui donner +cette accolade, dont la seule idée m'eût causé du dégoût +deux mois auparavant. Il est vrai que c'était la première +fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille +pipe et le vin nouveau.</p> + +<p>Célio m'embrassa aussi avec plus d'effusion véritable +que je ne l'y eusse cru disposé. La douleur de son <i>fiasco</i> +semblait s'être effacée, et, avec elle, l'amertume de son +langage et de sa physionomie. «Ami, me dit-il, je veux +te présenter à tout ce que j'aime. Tu vois ici les quatre +enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Béatrice, et +mon jeune frère Salvator, le Benjamin de la famille, un +bon enfant bien gai, qui pâlissait dans l'étude d'un homme +de loi, et qui a quitté ce noir métier de scribe, il y a deux +jours, pour venir se faire artiste à l'école de notre père +adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le reste +de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur éducation, +les autres leur stage dramatique. On t'expliquera +cela plus tard: maintenant il ne faut pas trop s'absorber +dans les embrassades et les explications, car on perdrait +la pièce de vue; on se refroidirait sur l'affaire principale +de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art dramatique!</p> + +<p>—Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cécilia +à la dérobée: pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonné? +Si le plus incroyable, le plus inespéré des hasards +ne m'eût conduit ici, je ne vous aurais peut-être jamais +revus qu'à travers la rampe d'un théâtre; car tu m'avais +promis de m'écrire, Célio, et tu m'as oublié!</p> + +<p>—Tu mens! répondit-il en riant. Une lettre de moi, +avec une invitation de notre cher hôte, le marquis, te +cherche à Vienne dans ce moment-ci. Ne m'avais-tu pas +dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps? Ce +serait à toi de nous expliquer comment nous te retrouvons +ici, ou plutôt comment tu as découvert notre retraite, +et pourquoi il a fallu que ces demoiselles se compromissent +jusqu'à t'écrire un billet doux sous ma dictée +pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu +de venir rôder sous les fenêtres. Si l'aventure d'hier soir +ne m'eût pas mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, +ce matin, ces traces indiscrètes empreintes sur la neige, +et cela jusque chez le voiturin Volabù, où j'ai vu ton nom +sur une caisse placée dans son hangar, tu nous ménageais +donc quelque terrible surprise?</p> + +<p>—Moi? j'étais le plus sot et le plus innocent des curieux. +Je ne vous savais pas ici. J'avais la tête échauffée +par votre sabbat nocturne, qui met en émoi tout le hameau, +et je venais tâcher de surprendre les manies de +M. le marquis de Balma... Mais à propos, m'écriai-je en +éclatant de rire et en promenant aussitôt un regard inquiet +et confus autour de moi, chez qui sommes-nous +ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et comment +peut-il dormir pendant un pareil vacarme?</p> + +<p>Toute la troupe échangea à son tour des regards d'étonnement, +et Béatrice éclata de rire comme je venais +de le faire.</p> + +<p>Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid +pour me répondre.—Le vieux marquis est un monomane, +en effet, dit-il. Il a la passion du théâtre, et son +premier soin, dès qu'il s'est vu riche et maître d'un beau +château, ç'a été de recruter, par mon intermédiaire, la +troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici +en la faisant passer pour sa famille. Comme il est grand +dormeur et passablement sourd, nous nous amusons à +répéter sans qu'il nous gêne, et, au premier jour, nous +ferons nos débuts devant lui; mais, comme il est censé +pleurer la mort du généreux frère qui ne l'a fait son héritier +que faute d'avoir songé à le déshériter, il nous a +recommandé le plus grand mystère. C'est pour cela que +personne ne sait à quoi nous passons nos nuits, et l'on +aime mieux supposer que c'est à évoquer le diable qu'à +nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous +les arts. Restez donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous +plaira, et, si la partie vous amuse, soyez associée à notre +théâtre. Comme je fais la pluie et le beau temps ici, on +n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plaît d'en changer. +Vous passerez même, au besoin, pour un sixième enfant +du marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui +choisis les sujets et qui les dirige. Vous voyez que je suis +lié de vieille date avec ce bon seigneur, cela ne doit pas +vous étonner: c'était un vieux ivrogne, et nous nous +sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes +amendés ici, et, depuis que nous avons le vin à discrétion, +nous sommes d'une sobriété qui vous charmera... +Allons! nous oublions trop la pièce, et ce n'est pas dans +un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires. Voulez-vous +faire jusqu'au bout le rôle de la statue? Ce n'est +qu'une entrée de manége; demain on vous donnera, dans +une autre pièce, le rôle que vous voudrez, ou bien vous +prendrez celui d'Ottavio; et Cécilia créera celui d'Elvire, +que nous avions supprimé. Vous avez déjà compris que +nous inventons un théâtre d'une nouvelle forme et complètement +à notre usage. Nous prenons le premier scénario +venu, et nous improvisons le dialogue, aidés des +souvenirs du texte. Quand un sujet nous plaît, comme +celui-ci, nous l'étudions pendant quelques jours en le modifiant +<i>ad libitum</i>. Sinon, nous passons à un autre, et souvent +nous faisons nous-mêmes le sujet de nos drames et +de nos comédies, en laissant à l'intelligence et à la fantaisie +de chaque personnage le soin d'en tirer parti. Vous +voyez déjà qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose, +c'est d'être créateurs et non interprètes serviles. Nous +cherchons l'inspiration, et elle nous vient peu à peu. Au +reste, tout ceci s'éclaircira pour vous en voyant comment +nous nous y prenons. Il est déjà dix heures, et nous n'avons +joué que deux actes. <i>All'opra!</i> mes enfants! Les +jeunes gens au décor, les demoiselles au manuscrit pour +nous aider dans l'ordre des scènes, car il faut de l'ordre +même dans l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui +doit indisposer le public.</p> + +<p>Boccaferri prononça ces derniers mots d'un ton qui eût +fait croire qu'il avait sous les yeux un public imaginaire +remplissant cette salle vide et sonore. Mais il n'était pas +maniaque le moins du monde. Il se livrait à une consciencieuse +étude de l'art, et il faisait d'admirables élèves en +cherchant lui-même à mettre en pratique des théories +qui avaient été le rêve de sa vie entière.</p> + +<p>Nous nous occupâmes de changer la scène. Cela se fit +en un clin d'oeil, tant les pièces du décor étaient bien +montées, légères, faciles à remuer et la salle bien machinée.—Ceci +était une ancienne salle de spectacle parfaitement +construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma +ont eu de tout temps la passion du théâtre, sauf le dernier, +qui est mort triste, ennuyé, parfaitement égoïste et +nul, faute d'avoir cultivé et compris cet art divin. Le marquis +actuel est le digne fils de ses pères, et son premier +soin a été d'exhumer les décors et les costumes qui remplissaient +cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu +la vie à tous ces cadavres gisant dans la poussière. Vous +savez que c'était mon métier <i>là -bas</i>. Il ne m'a pas fallu +plus de huit jours pour rendre la couleur et l'élasticité à +tout cela. Ma fille, qui est une grande artiste, a rajeuni +les habillements et leur a rendu le style et l'exactitude +dont on faisait bon marché il y a cinquante ans. Les petites +Floriani, qui veulent être artistes aussi un jour, l'aident +en profitant de ses leçons. Moi, avec Célio, qui vaut +dix hommes pour la promptitude d'exécution, l'adresse +des mains et la rapidité d'intuition, nous avons imaginé +de faire un théâtre dont nous pussions jouir nous-mêmes, +et qui n'offrit pas à nos yeux, désabusés à chaque instant, +ces laids intérieurs de coulisses pelées où le froid +vous saisit le coeur et l'esprit dès que vous y rentrez. +Nous ne nous moquons pas pour cela du public, qui est +censé partager nos illusions. Nous agissons en tout +comme si le public était là ; mais nous n'y pensons que +dans l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on +l'oubliera, comme cela devrait être quand on joue pour +tout de bon devant lui. Quant à notre système de décor, +placez-vous au fond de la salle, et vous verrez qu'il fait +plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers +tourné vers nous, et dont le public, placé de côté, +aperçoit toujours une partie.</p> + +<p>Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre +satisfaction, des moyens naïfs dont le charme serait perdu +sur un grand théâtre. Nous plantons de vrais arbres sur +nos planchers et nous mettons de vrais rochers jusqu'au +fond de notre scène. Nous le pouvons, parce qu'elle est +petite, nous le devons même, parce que les grands moyens +de la perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas +assez de distance pour qu'ils nous fissent illusion à nous-mêmes, +et le jour où nous manquerons de l'illusion de la +vue, celle de l'esprit nous manquera. Tout se tient: l'art +est homogène, c'est un résumé magnifique de l'ébranlement +de toutes nos facultés. Le théâtre est ce résumé par +excellence, et voilà pourquoi il n'y a ni vrai théâtre, ni +acteurs vrais, ou fort peu, et ceux-là qui le sont ne sont +pas toujours compris, parce qu'ils se trouvent enchâssés +comme des perles fines au milieu de diamants faux dont +l'éclat brutal les efface.</p> + +<p>Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'être! +Qu'est-ce qu'un acteur, sans cette première condition +essentielle et vitale de son art? On ne devrait distinguer +le talent de la médiocrité que par le plus ou moins d élévation +d'esprit des personnes. Un homme de coeur et d'intelligence +serait forcément un grand acteur, si les règles +de l'art étaient connues et observées; au lieu qu'on voit +souvent le contraire. Une femme belle, intelligente, généreuse +dans ses passions, exercée à la grâce libre et naturelle, +ne pourrait pas être au second rang, comme l'a +toujours été ma fille, qui n'a pas pu développer sur la +scène l'âme et le génie qu'elle a dans la vie réelle. Faute +de se trouver dans un milieu assez artiste pour l'impressionner, +elle a toujours été glacée par le théâtre, et vous +la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaîtrez point! +C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: +nous élargissons par la fantaisie le cadre où nous voulons +nous mouvoir, et la poésie du décor est la dorure du +cadre.</p> + +<p>Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, +tout en arrangeant mille détails matériels sans cesser de +causer, l'invraisemblance de la mise en scène, celle des +caractères, celle du dialogue, et jusqu'à celle du costume, +voilà de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui comprend +le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y +a rien de bête comme un acteur qui se passionne dans +une scène impossible, et qui prononce avec éloquence des +discours absurdes. C'est parce qu'on fait de pareilles +pièces et qu'on les monte par-dessus le marché avec une +absurdité digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, +et, je vous le disais, tous devraient l'être. Rappelez-vous +la Cécilia. Elle a trop d'intelligence pour ne pas sentir le +vrai; vous l'avez vue souvent insuffisante, presque toujours +trop concentrée et cachant son émotion, mais vous +ne l'avez jamais vue donner à côté, ni tomber dans le +faux; et pourtant c'était une pâle actrice. Telle qu'elle +était, elle ne déparait rien, et la pièce n'en allait pas plus +mal. Eh bien, je dis ceci: que le théâtre soit vrai, tous +les acteurs seront vrais, même les plus médiocres ou +les plus timides; que le théâtre soit vrai, tous les êtres +intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, +dans les intervalles où ceux-ci n'occuperont pas la scène, +où le public se reposera de l'émotion produite par eux, +les acteurs secondaires seront du moins naïfs, vraisemblables. +Au lieu d'une torture qu'on subit à voir grimacer +des sujets détestables, on éprouvera un certain bien-être +confiant à suivre l'action dans les détails nécessaires +à son développement. Le public se formera à cette école, +et, au lieu d'injuste et de stupide qu'il est aujourd'hui, +il deviendra consciencieux, attentif, amateur des oeuvres +bien faites et ami des artistes de bonne foi. Jusque-là , +qu'on ne me parle pas de théâtre, car vraiment c'est un +art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts +d'un génie complet pour le ressusciter.</p> + +<p>Oui, mon fils Célio! dit-il en s'adressant au jeune +homme qui attendait pour faire commencer l'acte qu'il +eût cessé de babiller, ta mère, la grande artiste, avait +compris cela. Elle m'avait écouté et elle m'a toujours +rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est +parce qu'elle partageait mes idées qu'elle voulut faire +elle-même les pièces qu'elle jouait, être la directrice de +son théâtre, choisir et former ses acteurs. Elle sentait +qu'une grande actrice a besoin de bons interlocuteurs et +que la tirade d'une héroïne n'est pas inspirée quand sa +confidente l'écoute d'un air bête. Nous avons fait ensemble +des essais hardis; j'ai été son décorateur, son machiniste, +son répétiteur, son costumier et parfois même son +poëte; l'art y gagnait sans doute, mais non les affaires. +Il eût fallu une immense fortune pour vaincre les premiers +obstacles qui s'élevaient de toutes parts. Et puis le +public ne sait point seconder les nobles efforts, il aime +mieux s'abrutir à bon marché que de s'ennoblir à grands +frais.</p> + +<p>Mais toi, Célio, mais vous, Stella, Béatrice, Salvator, +vous êtes jeunes, vous êtes unis, vous comprenez l'art +maintenant, et vous pouvez, à vous quatre, tenter une +rénovation. Ayez-en du moins le désir, caressez-en l'espérance; +quand même ce ne serait qu'un rêve, quand +même ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement +poétique, il vous en restera quelque chose qui vous fera +supérieurs aux acteurs vulgaires et aux supériorités de +ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le feu +sacré qui me rajeunit et qui m'a consumé en vain jusqu'ici, +faute d'aliments à mon usage. Je ne regretterai +pas d'avoir échoué toute ma vie, en toutes choses, d'avoir +été aux prises avec la misère jusqu'à être forcé d'échapper +au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai de +rien dans mon triste passé, si la vivace postérité de la +Floriani élève son triomphe sur mes débris, si Célio, son +frère et ses soeurs réalisent le rêve de leur mère, et si le +pauvre vieux Boccaferri peut s'acquitter ainsi envers la +mémoire de cet ange!</p> + +<p>—Tu as raison, ami, répondit Célio, c'était le rêve de +ma mère de nous voir grands artistes; mais pour cela, +disait-elle, il fallait <i>renouveler l'art</i>. Nous comprenons +aujourd'hui, grâce à toi, ce qu'elle voulait dire; nous +comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite à trente +ans, dans tout l'éclat de sa force et de son génie, c'est-à -dire +pourquoi elle était déjà dégoûtée du théâtre et privée +d'illusions. Je ne sais si nous ferons faire un progrès +à l'esprit humain sous ce rapport; mais nous le tenterons, +et, quoi qu'il arrive, nous bénirons tes enseignements, +nous rapporterons à toi toutes nos jouissances; +car nous en aurons de grandes, et si les goûts exquis que +tu nous donnes nous exposent à souffrir plus souvent du +contact des mauvaises choses, du moins, quand nous +toucherons aux grandes, nous les sentirons plus vivement +que le vulgaire.</p> + +<p>Nous passâmes au troisième acte, qui était emprunté +presque en entier au libretto italien. C'était une fête +champêtre donnée par don Juan à ses vassaux et à ses +voisins de campagne dans les jardins de son château. +J'admirai avec quelle adresse le scénario de Boccaferri +déguisait les impossibilités d'une mise en scène où manquaient +les comparses. La foule était toujours censée se +mouvoir et agir autour de la scène où elle n'entrait jamais, +et pour cause. De temps en temps un des acteurs, +hors de scène, imitait avec soin des murmures, des trépignements +lointains. Derrière les décors on fredonnait +<i>pianissimo</i> sur un instrument invisible un air de danse +tiré de l'opéra, en simulant un bal à distance. Ces détails +étaient improvisés avec un art extrême, chacun prenant +part à l'action avec une grande ardeur et beaucoup de +délicatesse de moyens pour seconder les personnages en +scène sans les distraire ni les déranger. L'arrangement +ingénieux des coulisses étroites et sombres, ne recevant +que le jour du théâtre qui s'éteignait dans leurs profondeurs, +permettait à chacun d'observer et de saisir tout ce +qui se passait sur la scène, sans troubler la vraisemblance +en se montrant aux personnages en action. Tout le monde +était occupé, et personne n'avait la faculté de se distraire +une seule minute du sujet, ce qui faisait qu'on rentrait +en scène aussi animé qu'on en était sorti.</p> + +<p>Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, +bien que n'ayant pas à paraître dans cet acte. Le scénario +surtout était la chose délicate à observer; et si je +ne l'eusse pas vu pratiquer à ces êtres intelligents, qui +me communiquaient à mon insu leur finesse de perception, +je n'aurais pas cru possible de s'abandonner aux +hasards de l'improvisation sans manquer à la proportion +des scènes, à l'ordre des entrées et des sorties, et à la +mémoire des détails convenus; Il parait que, dans les +premiers essais, cette difficulté avait paru insurmontable +aux Floriaui; mais Boccaferri et sa fille ayant persisté, +et leurs théories sur la nature de l'inspiration dans l'art +et sur la méthode d'en tirer parti ayant éclairé ce mystérieux +travail, la lumière s'était faite dans ce premier +chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits +inaliénables dans toute opération saine de l'art, et l'effrayant +obstacle avait été vaincu avec une rapidité surprenante. +On n'en était même plus à s'avertir les uns les +autres par des clins d'oeil et des mots à la dérobée +comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa +règle écrite en caractères inflexibles dans la pensée; le +brillant des à -propos dans le dialogue, l'entraînement de +la passion, le sel de l'impromptu, la fantaisie de la divagation, +avaient toute leur liberté d'allure, et cependant +l'action ne s'égarait point, ou, si elle semblait oubliée un +instant pour être réengagée et ressaisie sur un incident +fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique +avec la vie réelle (ce grand décousu, recousu sans cesse +à propos) n'en était que plus frappante et plus attachante.</p> + +<p>Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, +Béatrice-Zerlina et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants +avaient l'inappréciable mérite d'être aussi jeunes et +aussi frais que leurs rôles; et l'habitude de leur familiarité +fraternelle donnait à leur dispute un adorable caractère +de chasteté et d'obstination enfantine qui ne gâtait +rien à celui de la scène. Ce n'était pas là tout à fait pourtant +l'intention du libretto italien, encore moins cette de +Molière; mais qu'importe? la chose, pour être rendue +d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune Salvator +(le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. +Il ne chercha pas à être comique, et il le fut. Il parla le +dialecte milanais, dont il savait toutes les gentillesses et +toutes les naïves métaphores pour en avoir été bercé naguère; +il eut un senti ment vrai des dangers que courait +Zerline à se laisser courtiser par un libertin; il la tança +sur sa coquetterie avec une liberté de frère qui rendit +d'autant plus naturelle la franchise du paysan. Il sut lui +adresser ces malices de l'intimité qui piquent un peu les +jeunes filles quand elles sont dites devant un étranger, et +Béatrice fut piquée tout de bon, ce qui fit d'elle une merveilleuse +actrice sans qu'elle y songeât.</p> + +<p>Mais, à ce joli couple, succéda un couple plus expérimenté +et plus savant, Anna et Ottavio. Stella était une +héroïne pénétrante de noblesse, de douleur et de rêverie. +Je vis qu'elle avait bien lu et compris le <i>Don Juan</i> +d'Hoffmann, et qu'elle complétait le personnage du libretto +en laissant pressentir une délicate nuance d'entraînement +involontaire pour l'irrésistible ennemi de son +sang et de son bonheur. Ce point fut touché d'une manière +exquise, et cette victime d'une secrète fatalité fut +plus vertueuse et plus intéressante ainsi, que la fière et +forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son père +sans défaillance et sans pitié.</p> + +<p>Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce +qu'on pouvait faire de ce personnage en lui retranchant +la musique qu'il chante: car c'est Mozart seul qui eu a +fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a créer, +et elle créa de main de maître; elle développa la tendresse, +le dévouement, l'indignation, la persévérance +que Mozart seul sait indiquer: elle traduisit la pensée du +maître dans un langage aussi élevé que sa musique; elle +donna à ce jeune amant la poésie, la grâce, la fierté, +l'amour surtout!...—Oui, c'est là de l'amour, me dit +tout à coup Célio en s'approchant de mon oreille, dans +la coulisse, comme s'il eût répondu à ma pensée. Écoute +et regarde la Cécilia, mon ami, et tâche d'oublier le +serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux +plus te répondre de rien à cet égard, car je ne la connaissais +pas il y a deux mois; je ne l'avais jamais entendue +exprimer l'amour, et je ne savais pas qu'elle put le +ressentir. Or, je le sais maintenant que je la vois loin +du public qui la paralysait. Elle s'est transformée à mes +yeux, et moi, je me suis transformé aux miens propres. +Je me crois capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir +si nous serons l'un à l'autre l'objet de cette ardeur qui +couve en nous sans autre but déterminé, à l'heure qu'il +est, que la révélation de l'art; mais ne te fie plus à ton +ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler +à ton aide.</p> + +<p>En parlant ainsi, Célio me tenait la main et me la serrait +avec une force convulsive. Je sentis, au tremblement +de tout son être, que lui ou moi étions perdus.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant +près de nous. Une distraction? un dialogue dans la coulisse? +Voulez-vous donc faire envoler le dieu qui nous +inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous, oubliez Célio +Floriani, et allons tourmenter Masetto!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<h3>LE SOUPER.</h3> + +<p>Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, +lequel, ainsi que je l'ai dit, était disposé en salle de repos +ou d'étude à volonté, et on se pressa autour de Boccaferri +pour avoir son sentiment et profiter de ses observations. +Je vis là comment il procédait pour développer +ses élèves; car sa conversation était un véritable cours, +et le seul sérieux et profond que j'aie jamais entendu sur +cette matière.</p> + +<p>Tant que durait la représentation, il se gardait bien +d'interrompre les acteurs, ni même de laisser percer son +contentement ou son blâme, quelque chose qu'ils fissent; +il eût craint de les troubler ou de les distraire de leur +but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il s'intitulait <i>public +éclairé</i>, et distribuait la critiqué ou l'éloge.</p> + +<p>—Honneur à la Cécilia! dit-il pour commencer. Dans +cet acte, elle a été supérieure à nous tous. Elle a porté +l'épée et parlé d'amour comme Roméo; elle m'a fait aimer +ce jeune homme dont le rôle est si délicat. Avez-vous remarqué +un trait de génie, mes enfants? Écoutez. Célio, +Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites +filles n'y comprendraient rien. Dans le libretto, que vous +savez tous par coeur, il y a un mot que je n'ai jamais pu +écouter sans rire. C'est lorsque dona* Anna raconte à +son fiancé qu'elle a failli être victime de l'audace de don +Juan, ce scélérat ayant imité, dans la nuit du meurtre +du Commandeur, la démarche et les manières d'Ottavio +pour surprendre sa tendresse. Elle dit qu'elle s'est échappée +de ses bras, et qu'elle a réussi à le repousser. Alors +don Ottavio, qui a écouté ce récit avec une piteuse mine, +chante naïvement: <i>Respiro!</i> Le mot est bien écrit musicalement +pour le dialogue, comme Mozart savait écrire +le moindre mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, +comme un maître intelligent qu'il est, le disait sans expression +marquée, et en sauvait ainsi le ridicule: mais +presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus ne manquaient +point de <i>respirer</i> le mot a pleine poitrine, en +levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: «Ma +foi, je l'ai échappé belle».</p> + +<p>Eh bien, Cécilia a écouté le récit d'Anna avec une douleur +chaste, une indignation concentrée, qui n'aurait +prêté à rire à aucun parterre, si impudique qu'il eût été! +Je l'ai vu pâlir, mon jeune Ottavio! car la figure de l'acteur +vraiment ému pâlit sous le fard, sans qu'il soit nécessaire +de se retourner adroitement pour passer le mouchoir +sur les joues, mauvaise <i>ficelle</i>, ressource grossière +de l'art grossier. Et puis, quand il a été soulage de son +inquiétude, au lieu de dire: <i>Je respire!</i> il s'est écrié, du +fond de l'âme: <i>Oh! perdue ou sauvée, tu aurait toujours +été à moi!</i></p> + +<p>—Oui, oui, s'écria Stella, qui ne se piquait pas de +faire la petite fille ignorante, et s'occupait d'être artiste +avant tout; j'ai été si frappée de ce mot, que j'ai senti +comme un remords d'avoir été émue un instant dans les +bras du perfide. J'ai aimé Ottavio, et vous allés voir, dans +le quatrième acte, combien cette généreuse parole m'a +rendu de force et de fierté.</p> + +<p>—Brava! bravissima! dit Boccaferri, voilà ce qui s'appelle +comprendre: un entr'acte ne doit pas être perdu +pour un véritable artiste. Tandis qu'il repose ses membres +et sa voix, il faut que son intelligence continue à +travailler, qu'il résume ses émotions récentes, et qu'il se +prépare à de nouveaux combats contre les dangers et les +maux de sa destinée. Je ne me lasserai pas de vous le +dire, le théâtre doit être l'image de la vie: de même que, +dans la vie réelle, l'homme se recueille dans la solitude +ou s'épanche dans l'intimité, pour comprendre les événements +qui le pressent, et pour trouver dans une bonne +résolution ou dans un bon conseil la puissance de dénouer +et de gouverner les faits, de même l'acteur doit +méditer sur l'action du drame et sur le caractère qu'il représente. +Il doit chercher tous les jours, et entre chaque +scène, tous les développements que ce rôle comporte. Ici, +nous sommes libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation +nous ouvre un champ illimité de créations délicieuses. +Mais, lors même qu'en public vous serez esclaves d'un +texte, un geste, une expression de visage suffiront pour +rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! +car il faudra tomber juste du premier coup, et résumer +une grande pensée dans un petit effet; mais ce sera plus +subtil à chercher et plus glorieux à trouver: ce sera le +dernier mot de la science, la pierre précieuse par excellence +que nous cherchons ici dans une mine abondante +de matériaux variés, où nous puisons à pleines mains, +comme d'heureux et avides enfants que nous sommes, +en attendant que nous soyons assez exercés et assez habiles +pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche.</p> + +<p>Toi, Célio, continua Boccaferri, qu'on écoutait là +comme un oracle, et contre lequel le fier Célio lui-même +n'essayait pas de regimber, tu as été trop leste et pas +assez hypocrite. Tu as oublié que la naïve et crédule +Zerline était déjà assez femme pour exiger plus de cajoleries +et pour se méfier de trop de hardiesse. Tu n'as pas +oublié que Béatrice est ta soeur, et tu l'as traitée comme +un petit enfant que tu es habitué à caresser sans qu'elle +s'en fâche ou s'en inquiète.—Sois plus perfide, plus méchant, +plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte +que nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, +il nous manquait un père, en voici un; c'est M. Salentini +qui nous tombe du ciel, et il faut improviser la scène +du père. C'est du Molière, et c'est beau! Vite, enfants! +un costume de grand d'Espagne à M. Salentini. +L'habit <i>Louis XIII</i>, tirant encore sur l'<i>Henri IV</i>, ancienne +mode; grande fraise, et la trousse violette, le +pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez, Stella, +n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: <i>Je +n'y ai pas pensé</i> des jeunes filles. Repassez-moi tous +les deux, ajouta-t-il en s'adressant à Célio et à moi, la +scène de Molière. Monsieur Salentini, il ne s'agit que +de s'en rappeler l'esprit et de s'en imprégner. Ne vous +attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entièrement: +la moindre phrase, retenue par coeur, est mortelle +à l'improvisation... Mais, mon Dieu! j'oublie que +vous n'êtes pas ici pour apprendre à jouer la comédie. +Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez +bien, parce que vous avez du talent dans une autre partie, +et que le sentiment du vrai et du beau sert à comprendre +toutes les faces de l'art. <i>L'art est un</i>, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je ferai de mon mieux pour ne dérouter personne, +répondis-je, et je vous jure que tout ceci m'amuse, m'intéresse +et me passionne infiniment.</p> + +<p>—Merci, artiste! s'écria Boccaferri en me tendant la +main. Oh! être artiste! Il n'y a que cela qui mérite la +peine de vivre!</p> + +<p>—Nous, au décor! dit-il à sa fille; je n'ai besoin que +de toi pour m'aider à placer l'intérieur du palais de don +Juan. Que l'armure de la statue soit prête pour que M. Salentini +puisse la reprendre bien vite pendant la scène de +M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour faire ce +vieux personnage. Célio, si tu as le malheur de causer +dans la coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme +je l'ai été dans la dernière scène du précédent: tu m'avais +mis en colère, je n'étais plus lâche et poltron; et si je suis +mauvais, tu le seras! C'est une grande erreur que de +croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son interlocuteur +est plus pâle: la théorie de l'individualisme, +qui règne au théâtre plus que partout ailleurs, et qui +s'exerce en ignobles jalousies de métier pour souiller la +claque à un camarade, est plus pernicieuse au talent sur +les planches que sur toutes les autres scènes de la vie. +Le théâtre est l'oeuvre collective par excellence. Celui qui +a froid y gèle son voisin, et la contagion se communique +avec une désespérante promptitude à tous les autres. On +veut se persuader ici-bas que le mauvais fait ressortir le +bon. On se trompe, le bon deviendrait le parfait, le beau +deviendrait le sublime, l'émotion deviendrait la passion, +si, au lieu d'être isolé, l'acteur d'élite était secondé et +chauffé par son entourage. A ce propos, mes enfants, +encore un mot, le dernier, avant de nous remettre à +l'oeuvre! Dans les commencements, nous jouions trop +longuement: maintenant que nous tenons la forme et +que le développement ne nous emporte plus, nous tombons +dans le défaut contraire: nous jouons trop vite. +Cela vient de ce que chacun, sûr de son propre fait, coupe +la parole à son interlocuteur pour placer la sienne. Gardez-vous +de la personnalité jalouse et pressée de se montrer! +Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'éclaire +qu'en s'écoutant les uns les autres. Laissez même un peu +divaguer la réplique, si bon lui semble: ce sera une occasion +de vous impatienter tout de bon quand elle entravera +l'action qui vous passionne. Dans la vie réelle, +un ami nous fatigue de ses distractions, un valet nous irrite +par son bavardage, une femme nous désespère par +son obstination ou ses détours. Eh bien, cela sert au lieu +de nuire, sur la scène que nous avons créée. C'est de la +réalité, et l'art n'a qu'à conclure. D'ailleurs, quand vous +vous interrompez les uns les autres, vous risquez d'écourter +une bonne réflexion qui vous en eût inspiré une +meilleure: vous faites envoler une pensée qui eût éveillé +en vous mille pensées. Vous vous nuisez donc à vous-même. +Souvenez-vous du principe: «Pour que chacun +soit bon et vrai, il faut que tous le soient, et le succès +qu'on ôte à un rôle, on l'ôte au sien propre. Cela paraîtrait +un effroyable paradoxe hors de cette enceinte; mais +vous en reconnaîtrez la justesse, à mesure que vous vous +formerez à l'école de la vérité. D'ailleurs, quand ce ne +serait que de la bienveillance et de l'affection mutuelle, +il faut être frères dans l'art, comme vous l'êtes par le +sang; l'inspiration ne peut être que le résultat de la santé +morale, elle ne descend que dans les âmes généreuses, +et un méchant camarade est un méchant acteur, quoi +qu'on en dise!»</p> + +<p>La pièce marcha à souhait jusqu'à la dernière scène, +celle où je reparus en statue pour m'abîmer finalement +dans une trappe avec don Juan. Mais, quand nous fûmes +sous le théâtre, Célio, dont je tenais encore la main dans +ma main de pierre, me dit en se dégageant et en passant +du fantastique à la réalité, sans transition:—Pardieu! +que le diable vous emporte! vous m'avez fait manquer +la partie culminante du drame; j'ai été plus froid +que la statue, quand je devais être terrifié et terrifiant. +Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai été aussi mauvais +ce soir que sur le théâtre impérial de Vienne. Mais +moi, je vais vous le dire. Vous regardez trop la Boccaferri, +et cela me fait mal. Don Juan jaloux, c'est impossible; +cela fait penser qu'il peut être amoureux, et cela +n'est point compatible avec le rôle que j'ai joué ce soir +ici et jusqu'à présent dans la vie réelle.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir, Célio? répondis-je. Est-ce +une querelle, un défi, une déclaration de guerre? Parlez, +je fais appel à la vertu qui m'a fait votre ami presque +sans vous connaître, à votre franchise!</p> + +<p>—Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'écoutais +mon instinct, je vous tordrais le cou dans cette cave. +Mais je sens que je serais odieux et ridicule de vous haïr, +et je veux sincèrement et loyalement vous accepter pour +rival et pour ami quand même. C'est moi qui vous ai attiré +ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. +Je confesse que je vous croyais au mieux avec la +duchesse de N..., car j'étais à Turin, il y a trois jours, +avec Cécilia. Personne, dans ce village et dans la ville +de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans les vingt-quatre +heures que nous avons été près de vous sans pouvoir +aller vous serrer la main, nous avons appris, malgré +nous, bien des choses. Je vous ai cru retombé dans +les filets de Cirée; je vous ai plaint sincèrement, et, +comme nous passions devant votre logement pour sortir +de la ville, à cinq heures du matin, Cécilia vous a chanté +quelques phrases de Mozart en guise d'éternel adieu. +Malheureusement elle a choisi un air et des paroles qui +ressemblaient à un appel plus qu'à une formulé d'abandon, +et cela m'a mis en colère. Puis, je me suis rassuré +en la voyant aussi calme que si votre infidélité lui était +la chose du monde la plus indifférente; et, comme je +vous aime, au fond, j'étais triste en pensant à la femme +qui remplaçait Cécilia dans votre volage coeur. Voyons, +dites, qui aimez-vous et où allez-vous? Ne couriez-vous +pas après la duchesse en passant par le village des Désertes? +Est-elle cachée dans quelque château voisin? +Comment le hasard aurait-il pu vous amener dans cette +vallée, qui n'est sur la route de rien? Si vous ne volez; +pas à un rendez-vous donné par cette femme, il est évident +pour moi que vous êtes venu ici pour <i>l'autre</i>, que +vous avez réussi à connaître sa retraite et sa nouvelle situation, +si bien cachée depuis qu'elle en jouit. C'est donc +à vous d'être sincère, monsieur Salentini. De qui êtes-vous +ou n'êtes-vous pas amoureux, et vis-à -vis de qui +prétendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don Giovanni?</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image8.png"></p> +<br><br> + +<p>Je répondis en racontant succinctement toute la vérité; +je ne cachai point que le <i>vedrai carino</i> chanté par +Cécilia, sous ma fenêtre, m'avait sauvé des griffes de la +duchesse, et j'ajoutai pour conclure:—J'ai été sur le +point d'oublier Cécilia, j'en conviens, et j'ai tant souffert +dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je m'attendais +si peu à vous revoir aujourd'hui, et l'existence +fantastique où vous me je les tout d'un coup est si nouvelle +pour moi, que je ne puis vous rien dire, sinon que +vous, devenu naïf et amoureux, <i>elle</i>, devenus expansive +et brillante, son père, devenu sobre et lucide d'intelligence, +votre château mystérieux, vos deux charmantes +soeurs, ces figures inconnues qui m'apparaissent +comme dans un rêve, cette vie d'artiste-grand-seigneur +que vous vous êtes créée si vite dans un nid de vautours +et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige +tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'étais +enivré, j'étais heureux tout à l'heure, je ne touchais +plus à la terre; vous me rejetez dans la réalité, et vous +voulez que je me résume. Je ne le puis. Donnez-moi jusqu'à +demain matin pour vous répondre. Puisque nous ne +pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne +sais pas pourquoi nous ne resterions pas amis jusqu'à demain +matin.</p> + +<p>—Tu as raison, répondit Célio, et si nous ne restons +pas amis toute la vie, j'en aurai un mortel regret. Nous +causerons demain au jour. La nuit est faite ici pour le +délire.... Mais pourtant écoute un dernier mot de réalité +que je ne peux différer. Mes charmantes soeurs, dis-tu, +t'apparaissent comme dans un rêve? Méfie-toi de ce rêve! +il y a une de mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir +amoureux.</p> + +<p>—Elle est mariée?</p> + +<p>—Non: c'est plus grave encore. Réponds à une question +qui ne souffre pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton +père? Je puis te demander cela, moi qui n'ai su que fort +tard le nom du mien.</p> + +<p>—Oui, je sais le nom de mon père, répondis-je.</p> + +<p>—Et peux-tu le dire?</p> + +<p>—Oui; c'est seulement le nom de ma mère que je +dois cacher.</p> + +<p>—C'est le contraire de moi. Donc ton père s'appelait?</p> + +<p>—Tealdo Soavi. Il était chanteur au théâtre de Naples. +Il est mort jeune.</p> + +<p>—C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en être certain. +Eh bien, ami, regarde la petite Béatrice avec les +yeux d'un frère, car elle est ta soeur. Pas de questions +là -dessus. Elle seule dans la famille a ce lien mystérieux +avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous, +notre mère est sacrée, et toutes ses actions ont été saintes. +Nous sommes ses enfants, nous portons son glorieux +nom, il suffit à notre orgueil; mais, quoi qu'il ait pu +m'en coûter, je devait t'avertir, afin qu'il n'y eût pas ici +de méprise. Quelquefois le sentiment le plus pur est un +inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. +Cette chaste enfant est disposée à la coquetterie, et peut-être +un jour sera-t-elle passionnée par réaction. Sois sévère, +sois désobligeant avec elle au besoin, afin que nous +ne soyons pas forcés de lui dire ce que vous êtes l'un à +l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque raison +pour m'intéresser à toi, et en même temps pour te surveiller +un peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi +établit entre nous un lien indirect. Je serais bien malheureux +d'avoir à te haïr!</p> + +<p>—Eh bien, eh bien, nous cria Béatrice en rouvrant +la trappe, êtes-vous morts tout de bon là -dessous? D'où +vient que vous ne remontez pas? On vous attend pour +souper.</p> + +<p>La belle tête de cette enfant fit tressaillir mon coeur +d'une émotion profonde. Je compris pourquoi je l'avais +aimée à la première vue, et, quand je me demandai à +qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait être à moi. +Elle-même, par la suite, en fit un jour très-naïvement +la remarque.</p> + +<p>J'étais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela +me mit à l'aise. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi +poétique et d'aussi émouvant que ces découvertes de parenté +que couvre le mystère; elles ont presque le charme +de l'amour.</p> + +<p>Nous passâmes dans la salle à manger, comme l'horloge +du château sonnait minuit. Le règlement portait +qu'on souperait en costume. Il faisait assez chaud dans +les appartements pour que mon armure de carton ne compromit +pas ma santé, et, quand on vit l'<i>uomo di sasso</i> +s'asseoir pour manger <i>cibo mortale</i> entre don Juan et +Leporello, il se fit une grande gaieté, qui conserva pourtant +une certaine nuance de fantastique dans les imaginations +même après que j'eus posé mon masque en guise +de couvercle sur un pâté de faisans.</p> + +<p>On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri +commençait à causer, Cécilia et Célio voulurent envoyer +coucher <i>les enfants</i>; mais Béatrice et Benjamin +résistèrent à cet avis. Ils ouvraient de grands yeux pour +prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et prétendaient +être aussi robustes que les <i>grandes personnes</i> +pour veiller.—Ne les contrarie pas, dit Cécilia à Célio; +dans un quart d'heure, ils vont demander grâce.</p> + +<p>En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, +mettre beaucoup d'eau dans son vin, entama l'examen de +la pièce que nous venions de jouer, et la belle tête +blonde de Béatrice se pencha sur l'épaule de Stella, pendant +que, à l'autre bout de la table, Benjamin commençait +à regarder son assiette avec une fixité non équivoque. +Célio, qui était fort comme un athlète, prit sa soeur +dans ses bras et l'emporta comme un petit enfant; Stella +secouait son jeune frère pour l'emmener. Je pris un flambeau +pour diriger leur marche dans les grandes galeries +du château, et, tandis que Stella prenait ma bougie +pour aller allumer celle de Benjamin, Célio me dit tout +bas, en me montrant Béatrice, qu'il avait déposée sur son +lit: «Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces ténèbres, +ta petite soeur que tu ne dois peut-être jamais +embrasser une seconde fois.» Je déposai un baiser presque +paternel sur le front pur de Béatrice, qui me répondit, +sans me reconnaître: Bonsoir, Célio! puis, elle ajouta, +sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: «Tu diras +à M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, +crainte de réveiller M. le marquis de Balma!»</p> + +<p>Stella était revenue avec la lumière. Nous mîmes sa +jeune soeur entre ses mains pour la déshabiller, puis +nous allâmes nous remettre à table. Stella revint bientôt +aussi, rapportant ce délicieux costume andalous de Zerlina +qui devait être serré et caché dans le magasin de +costumes.</p> + +<p>—Le mystère dont nous réussissons à nous entourer, +me dit Cécilia, donne un nouvel attrait à nos études et +à nos fêtes nocturnes. J'espère que vous ne le trahirez +pas, et que vous laisserez les gens du village croire que +nous allons au sabbat toutes les nuits.</p> + +<p>Je lui racontai les commentaires de mon hôtesse et +l'histoire du petit soulier.—Oh! c'est vrai, dit Stella; +c'est la faute de Béatrice, qui ne veut aller se coucher +que quand elle dort debout. Cette nuit-là , elle était si +lasse, qu'elle a dormi avec un pied chaussé comme une +vraie petite sorcière. Nous ne nous en sommes aperçus +que le lendemain.</p> + +<p>—Ça, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de +temps à d'inutiles paroles. Que jouons-nous demain?</p> + +<p>—Je demande encore <i>Don Juan</i> pour prendre ma revanche, +dit Célio; car j'ai été distrait ce soir et j'ai fait un +progrès à reculons.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Boccaferri: à demain donc <i>Don +Juan</i>, pour la troisième fois! Je commence à craindre, +Célio, que tu ne sois pas assez méchant pour ce rôle tel +que tu l'as conçu dans le principe. Je te conseille donc, +si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un acteur +intelligent est la meilleure critique du rôle qu'il essaie), +de lui donner d'autres nuances. Celui de Molière +est un marquis, celui de Mozart un démon, celui d'Hoffmann +un ange déchu. Pourquoi ne le pousserais-tu pas +dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une +pure rêverie du poète allemand, cela est indiqué dans +Molière, qui a conçu ce marquis dans d'aussi grandes +proportions que le <i>Misanthrope</i> et <i>Tartufe</i>. Moi, je +n'aime pas que <i>Don Juan</i> ne soit que le <i>dissoluto castigato</i>, +comme on l'annonce, par respect pour les moeurs, +sur les affiches de spectacle de la <i>Fenice</i>. Fais-en un héros +corrompu, un grand coeur éteint par le vice, une flamme +mourante qui essaie en vain, par moments, de jeter une +dernière lueur. Ne te gêne pas, mon enfant, nous sommes +ici pour interpréter plutôt que pour traduire.</p> + +<p><i>Don Juan</i> est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en +allumant un bon cigare de la Havane (sa vielle pipe +noire avait disparu), mais c'est un chef-d'oeuvre en plusieurs +versions. Mozart seul en a fait un chef-d'oeuvre +complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le +côté littéraire, nous verrons que Molière n'a pas donné +à son drame le mouvement et la passion qu'on trouve +dans le libretto de notre opéra. D'un autre côté, ce libretto +est écrit en style de libretto, c'est tout dire, et le +style de Molière est admirable. Puis, l'opéra ne souffre +pas les développements de caractère, et le drame français +y excelle. Mais il manquera toujours à l'oeuvre de +Molière la scène de dona Anna et le meurtre du Commandeur, +ce terrible épisode oui ouvre si violemment et si +franchement l'opéra; le bal où Zerlina est arrachée des +mains du séducteur est aussi très-dramatique; donc le +drame manque un peu chez Molière. Il faudrait refondre +entièrement ces deux sujets l'un dans l'autre; mais, pour +cela, il faudrait retrancher et ajouter à Molière. Qui l'oserait +et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous +et assez hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est +que nous voulons de l'action à tout prix et retrouver ici, +à huis clos, les parties importantes de l'opéra que vous +chanterez un jour en public. Et puis, de douze acteurs, +nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de +force.</p> + +<p>Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse +Ottavio, et que ma fille crée cette fâcheuse Elvire, toujours +furieuse et toujours mystifiée, que nous avions fondue +dans l'unique personnage d'Anna. Il faut voir ce que +Cécilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma fille! +Plus c'est difficile et déplaisant, plus ce sera glorieux!</p> + +<p>—Eh bien, puisque nous changeons de rôle, dit Célio, +je demande à être Ottavio. Je me sens dans une veine de +tendresse, et don Juan me sort par les yeux.</p> + +<p>—Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri.</p> + +<p>—Vous! mon père, répondit Cecilia. Vous saurez vous +rajeunir, et comme vous êtes encore notre maître à tous, +cet essai profitera à Célio.</p> + +<p>—Mauvaise idée! où trouverais-je la grâce et la beauté? +Regarde Célio; il peut mal jouer ce rôle: cette tournure, +ce jarret, cette fausse moustache blonde qui va si bien à +ses yeux noirs, ce grand oeil un peu cerné, mais si jeune +encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu qu'avec +moi, vieillard, vous serez tous froids et déroulés.</p> + +<p>—Non! dit Célio, don Juan pouvait fort bien avoir +quarante cinq ans, et tu ne paraissais pas aujourd'hui +un Leporello plus âgé que cela. Je crois que je me suis +fait trop jeune pour être un si profond scélérat et un roué +si célèbre. Essaie, nous t'en prions tous.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cécilia, +tu seras Elvire?</p> + +<p>—Je serai tout ce qu'on voudra pour que la pièce +marche. Mais M. Salentini?</p> + +<p>—Toujours statue à votre service.</p> + +<p>—C'est un seul rôle, dit Boccaferri; les rôles courts +doivent nécessairement cumuler. Vous essaierez d'être +Masetto, et le Benjamin, qui a beaucoup de comique, se +lancera dans Leporello Pourquoi non? On le vieillira, et +les grandes difficultés font les grands progrès.</p> + +<p>—Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? +demandai-je en faisant de l'oeil le tour de la table.</p> + +<p>—Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dît +Cécilia en me tendant la main avec une bienveillance +tranquille, qui n'était pas faite pour me rendre fier.</p> + +<p>—Vous reviendrez demain matin habiter le château +des Désertes! s'écria Boccaferri. Je le veux vous êtes un +acteur très-utile et très-distingué par nature. Je vous +tiens, je ne vous lâche pas. Et puis, nous nous occuperons +de peinture, vous verrez! La peinture en décors est la +grande école de relief, de profondeur et de la lumière +que les peintres d'histoire et de paysage dédaignent, faute +de la connaître, et faute aussi de la voir bien employée. +J'ai mes idées aussi là -dessus, et vous verrez que vous +n'aurez pas perdu voire temps à écouter le vieux Boccaferri. +Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront +des sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de +la peinture, et des ateliers à choisir.</p> + +<p>—Laissez-moi songer à cela cette nuit, dis-je en regardant +Célio, et je vous répondrai demain matin.</p> + +<p>—Je vous attends donc demain à déjeuner, ou plutôt +je vous garde ici sur l'heure.</p> + +<p>—Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui +ne se coucherait pas cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. +Il croirait que je suis tombé dans quelque précipice, +ou que les diables du château m'ont dévoré.</p> + +<p>Ceci convenu, nous nous séparâmes. Célio m'aide à +reprendre mes habits et voulut me reconduire jusqu'a +mi-chemin de ma demeure; mais il me parla à peine, et +quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je le +vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule +jaune, son manteau de velours, sa grande rapière au côté +et sa grande plume agitée par la bise. Il n'y avait rien +d'étrange comme de voir ce personnage du temps passé +traverser la campagne au clair de la lune, et de penser +que ce héros de théâtre était plongé dans les rêveries et +les émotions du monde réel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<h3>L'HÉRITIÈRE.</h3> + +<p>Je trouvai en effet mes hôtes fort effrayés de ma disparition. +Le bon Volabù m'avait cherché dans la campagne +et se disposait à y retourner. Je sentis que ces pauvres +gens étaient déjà de vrais amis pour moi. Je leur dis que +le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du +château en qui j'avais retrouvé une ancienne connaissance. +La mère Peirecote, apprenant que j'avais fait la +veillée au château, m'accabla de questions, et parut fort +désappointée quand je lui répondis que je n'avais vu là +rien d'extraordinaire.</p> + +<p>Le lendemain, à neuf heures, je me rendis au château +en prévenant mes hôtes que j'y passerais peut-être quelques +jours et qu'ils n'eussent pas à s'inquiéter de moi. +Célio venait à ma rencontre.—Tu as bien dormi! me +dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des +yeux.</p> + +<p>—Je l'avoue, répondis-je, et c'est la première fois +depuis longtemps. J'ai éprouvé un merveilleux bien-être, +comme si j'étais arrivé au vrai but de mon existence, +heureux ou misérable. Si je dois être heureux par vous +tous qui êtes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il +n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie +comme pour la douleur.</p> + +<p>—Ainsi, tu l'aimes?</p> + +<p>—Oui, Célio, et toi?</p> + +<p>—Eh bien, moi je ne puis répondre aussi nettement. +Je crois l'aimer et je n'en suis pas assez certain pour le +dire à une femme que je respecte par-dessus tout, que je +crains même un peu. Ainsi je me vois supplanté d'avance! +La foi triomphe aisément de l'incertitude.</p> + +<p>—Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-être +le contraire. Une conquête assurée a moins d'attraits +pour ce sexe qu'une conquête à faire. Donc, nous +restons amis?</p> + +<p>—Croyez-vous?</p> + +<p>—Je vous le demande? Mais il me semble que nos +rôles sont assez naturellement indiqués, Si je vous trouvais +véritablement épris et tant soit peu payé de retour, +je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que de se comporter +comme un larron avec le premier venu de ses +semblables, à plus forte raison avec un homme qui se +confie à votre loyauté; mais vous n'en êtes pas là , et la +partie est égale pour nous deux.</p> + +<p>—Que savez-vous si je n'ai pas de l'espérance?</p> + +<p>—Si vous étiez aimé d'une telle femme, Célio, je vous +estime assez pour croire que vous ne me souffririez pas +ici, et vous savez qu'il ne me faudrait qu'une pareille +confidence de votre part pour m'en éloigner à jamais; +mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une +velléité, et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fière +pour s'en contenter, je reste.</p> + +<p>—Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai +aussi serré que vous.</p> + +<p>—Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, +vous n'avez qu'à le dire ainsi que moi, elle choisira. +Si vous n'aimez pas, je ne vois pas quel jeu vous +pouvez jouer avec une femme que vous respectez.</p> + +<p>—Tu as raison. Je suis un fou. J'ai même peur d'être +un sot. Allons! restons amis. Je t'aime, bien que je me +sente un peu mortifié de trouver en toi mon égal pour la +franchise et la résolution. Je ne suis guère habitué à cela. +Dans le monde où j'ai vécu jusqu'ici, presque tous les +hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain +de la galanterie. Fais donc la cour à Cécilia; moi, je verrai +venir. Nous ne nous engageons qu'à une chose: c'est à +nous tenir l'un l'autre au courant du résultat de nos tentatives +pour épargner à celui qui échouera un rôle ridicule. +Puisque nous visons tous deux au mariage, à la +chose la plus honnête et la plus officielle du monde, +l'honneur de la dame n'exige pas que nous nous fassions +mystère de son choix. Quant aux lâches petits +moyens usités en pareil cas par les plus honnêtes gens, +la délation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la +malveillance à l'égard d'un rival qu'on veut supplanter, +je n'en fais pas mention dans notre traité. Ce serait nous +faire une mutuelle injure.</p> + +<p>Je souscrivis à tout ce que proposait Célio sans regarder +en avant ni en arrière, et sans même prévoir que +l'exécution d'un pareil contrat soulèverait peut-être de +terribles difficultés.</p> + +<p>—Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la +cour du château, qui était vaste et superbe, il faut que +je commence par te conduire chez notre marquis.... Puis +il ajouta en riant: car ce n'est pas sérieusement que tu +as demandé, hier au soir, chez qui nous étions ici?</p> + +<p>—Si j'ai fait une sotte question, répondis-je, c'est de +la meilleure foi du monde. J'étais trop bouleversé et trop +enivré de me retrouver au milieu de vous pour m'inquiéter +d'autre chose, et je ne me suis pas même tourmenté, +en venant ici, de l'idée que je pourrais être indiscret ou +mal venu à me présenter chez un personnage que je ne +connais pas. A la vie que vous menez chez lui, je ne +m'attendais même pas à le voir aujourd'hui. Sous quel +titre et sous quel prétexte vas-tu donc me présenter?</p> + +<p>—Oh! mais tu es fort amusant, répondit Célio en me +faisant monter l'escalier en spirale et garni de tapis d'une +grande tour. Voilà une mystification que nous pourrions +prolonger longtemps; mais tu t'y jettes de trop bonne +foi, et je ne veux pas en abuser.</p> + +<p>En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle +ronde qui servait de cabinet de travail au marquis, et il +cria très-haut:—Eh! mon cher marquis de Balma, voici +Adorno Salentini qui persiste à vous prendre pour un +mythe, et qui ne veut être désabusé que par vous-même.</p> + +<p>Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son +bureau, vint à ma rencontre en me tendant les deux +mains, et j'éclatai de rire en reconnaissant ma simplicité.</p> + +<p>«<i>Les enfants</i> pensaient, dit-il, que c'était un jeu de +votre part; mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez +croire à l'identité du vieux malheureux Boccaferri +de Vienne et du facétieux Leporello de cette nuit avec le +marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai +eu des écarts de jeunesse. Au lieu de les réparer et de +me ramener ainsi à la raison, mon père m'a banni et +déshérité. Mes prénoms sont Pierre-Anselme <i>Boccadiferro</i>. +Ce nom de <i>Bouche de fer</i> est dans ma famille le +partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo, +<i>Bouche d'or</i>, est celui de tous les aînés. Je pris pour +tout titre mon nom de baptême en le modifiant un peu, +et je vécus, comme vous savez, errant et malheureux +dans toutes mes entreprises. Ce n'était ni le courage ni +l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire; +mais j'étais un homme à illusions comme tous les hommes +à idées. Je ne tenais pas assez compte des obstacles. Tout +s'écroulait sur moi, au moment où, plein de génie et de +fierté, j'apportais la clé de voûte à mon édifice. Alors, +criblé de dettes, poursuivi, forcé de fuir, j'allais cacher +ailleurs la honte et le désespoir de ma défaite; mais, +comme je ne suis pas homme à me décourager, je cherchais +dans le vin une force factice, et quand un certain +temps consacré à l'ivresse, à l'ivrognerie, si vous voulez, +m'avait réchauffé le coeur et l'esprit, j'entreprenais autre +chose. On m'a donc qualifié très-généreusement en mille +endroits de <i>canaille</i> et d'<i>abruti</i>, sans se douter le moins +du monde que je fusse par goût l'homme le plus sobre +qui existât. Pour tomber dans cette disgrâce de l'opinion, +il suffit de trois choses: être pauvre, avoir du chagrin, +et rencontrer un de ses créanciers le jour où l'on sort du +cabaret.</p> + +<p>«J'étais trop fier pour rien demander à mon frère aîné, +après avoir essuyé son premier refus. Je fus assez généreux +pour ne pas le faire rougir en reprenant mon nom +et en parlant de lui et de son avarice. J'oubliai même +avec un certain plaisir que j'étais un patricien pour m'affermir +dans la vie d'artiste, pour laquelle j'étais né. Deux +anges m'assistèrent sans cesse et me consolèrent de tout, +la mère de Célio et ma fille. Honneur à ce sexe! il vaut +mieux que nous par le coeur.</p> + +<p>«J'étais à Vienne avec la Cécilia, il y a deux mois, +lorsque je reçus une lettre qui me fit partir à l'heure +même. J'avais conservé en secret des relations affectueuses +avec un avocat de Briançon qui faisait les affaires +de mon frère. Dans cette lettre, il me donnait avis de +l'état désespéré où se trouvait mon aîné. Il savait qu'il +n'existait pas de titre qui pût me déshériter. Il m'appelait +chez lui, où il me donna l'hospitalité jusqu'à la mort +du marquis, laquelle eut lieu deux jours après sans qu'une +parole d'affection et de souvenir pour moi sortît de ses +lèvres. Il n'avait qu'une idée fixe, la peur de la mort. Ce +qui adviendrait après lui ne l'occupait point.</p> + +<p>«Dès que je me vis en possession de mon titre et de +mes biens, grâce aux conseils de mon digne ami, l'avocat +de Briançon, je me tins coi, je fis le mort; je ne révélai +à personne ma nouvelle situation, et je restai enfermé, +quasi caché dans mon château, sans faire savoir sous quel +nom j'avais été connu ailleurs. Je continuerai à agir ainsi +jusqu'à ce que j'aie payé toutes les dettes que j'ai contractées +durant cinquante années de ma vie; alors en +même temps qu'on dira: «Cette vieille brute de Boccaferri +est devenu marquis et quatre fois millionnaire,» on +pourra dire aussi: «Après tout, ce n'était pas un malhonnête +homme; car il n'a fait banqueroute à personne, +pas même à ses amis.»</p> + +<p>«J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer +ma liberté et mon honneur en m'acquittant de +la sorte. Je ne comptais pas sur l'héritage de mon frère. +Il me haïssait tant que j'aurais juré qu'il avait trouvé un +moyen de me dépouiller après sa mort; mais moi, toujours +artiste et toujours poète, je n'avais pas cessé de me +flatter que le succès couronnerait enfin mes entreprises. +Aussi je n'avais jamais fait une dette ni une banqueroute +sans en consigner le chiffre et sans en conserver le détail +et les circonstances. Dans les dernières années, comme +j'étais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et +j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, +si ma fille ne les eût rangées et tenues avec soin.</p> + +<p>«Aussi maintenant sommes-nous à même de nous réhabiliter. +Nous consacrons à ce travail, ma fille et moi, +une heure tous les jours, avant le déjeuner. Tandis que +notre avocat de Briançon vend une partie de nos immeubles +et prépare la liquidation générale, nous tenons la +correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les +contrées où nous avons vécu, nous cherchons nos créanciers. +Il y en a peu qui ne répondent à notre appel. Ceux +qui m'ont obligé avec la pensée de le faire gratuitement +sont remboursés aussi malgré eux. Dans un mois, je crois +que nous aurons terminé ce fastidieux travail et que notre +tâche sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura +la vérité sur mon compte. Il nous restera encore une fortune +très-considérable, et dont j'espère que nous ferons +bon usage. Si j'écoutais mon penchant, je donnerais à +pleines mains, sans trop savoir à qui; mais j'ai trop fréquenté +les paresseux et les débauchés, j'ai eu trop affaire +aux escrocs de toute espèce pour ne pas savoir un peu +distinguer. Je dois mon aide aux mauvaises têtes, mais +non aux mauvais coeurs.</p> + +<p>«D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, +et, pour ne plus faire de folies, je lui ai tout abandonné. +Elle fera aussi des folies généreuses, mais elle n'en fera +pas de sottes et de nuisibles. Tenez, ajouta-t-il en tirant +deux ailes du paravent qui nous cachait la moitié de la +table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience +entre toutes! Rien ne la rebute, et cette âme d'artiste +sait s'astreindre au métier de teneur de livres pour sauver +l'honneur de son père!»</p> + +<p>Nous vîmes la Cécilia penchée sur le bureau, écrivant, +rangeant, cachetant et pliant avec rapidité, sans se laisser +distraire par ce qu'elle entendait. Elle était pâle de +fatigue, car cette double vie d'artiste et d'administrateur +devait briser ce corps frêle et généreux; mais elle était +calme et noble, comme une vraie châtelaine, dans sa robe +de soie verte. Je m'aperçus qu'elle avait coupé tout de bon +ses longs cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice +pour pouvoir jouer les rôles d'homme, et cette chevelure, +bouclée sur le cou et autour du visage, lui donnait quelque +chose d'un jeune apprenti artiste de la renaissance; +elle avait trop de mélancolie dans l'habitude de la physionomie +pour rappeler le page espiègle ou le seigneur +enfant du manoir. L'intelligence et la fierté régnaient sur +ce front pur, tandis que le regard modeste et doux semblait +vouloir abdiquer tous les droits du génie et tous les +rêves de la gloire.</p> + +<p>Elle sourit à Célio, me tendit la main, et referma le +paravent pour achever sa besogne.</p> + +<p>«Vous voilà donc dans notre secret, reprit le marquis. +Je ne puis le placer en de meilleures mains; je n'ai pas +voulu attendre un seul jour pour en faire part à Célio et +aux autres enfants de la Floriani. J'ai dû tant à leur mère! +mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je puis +m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement +avec de l'argent; elle m'a aidé et soutenu avec son +coeur, et mon coeur appartient à ce qui survit d'elle, à +ces nobles et beaux enfants qui sont désormais les miens. +La Floriani n'avait laissé qu'une fortune aisée. Entre +quatre enfants, ce n'était pas un grand développement +d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en +fournit les moyens, je veux qu'ils aient les coudées plus +franches dans la vie, et je les ai tout de suite appelés à +moi pour qu'ils ne me quittent que le jour où ils seront +assez forts pour se lancer sur la grande scène de la vie +comme artistes; car c'est la plus haute des destinées, et, +quelle que soit la partie que chacun d'eux choisira, ils +auront étudié la synthèse de l'art dans tous ses détails +auprès de moi.</p> + +<p>«Passez-moi cette vanité; elle est innocente de la +part d'un homme qui n'a réussi à rien et qui n'a pas +échoué à demi dans ses tentatives personnelles. Je crois +qu'à force de réflexions et d'expériences je suis arrivé à +tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne +me fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. +Je ne suis pas cependant un <i>professeur de profession</i>. +J'ai la certitude qu'on ne fait rien avec rien, et que l'enseignement +n'est utile qu'aux êtres richement doués par +la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des élèves de +génie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je +sais que je leur abrégerai des lenteurs, que je les préserverai +de certains écarts, et que j'adoucirai les supplices que +l'intelligence leur prépare. Je manie déjà l'âme de Stella, +je tâte plus délicatement Salvator et Béatrice, et, quant à +Célio, qu'il réponde si je ne lui ai pas fait découvrir en +lui-même des ressources qu'il ignorait.</p> + +<p>—Oui, c'est la vérité, dit Célio, tu m'as appris à me +connaître. Tu m'as rendu l'orgueil en me guérissant de +la vanité. Il me semble que, chaque jour, ta fille et toi +vous faites de moi un autre homme. Je me croyais envieux, +brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir +méchant parce que j'aspirais a l'être; mais vous m'avez +guéri de cette dangereuse folie, vous m'avez fait mettre +la main sur mon propre coeur. Je ne l'eusse pas fait en +vue de la morale, je l'ai fait en vue de l'art, et j'ai découvert +que c'est de là (et en parlant ainsi Célio frappa +sa poitrine) que doit sortir le talent.</p> + +<p>J'étais vivement ému; j'écoutais Célio avec attendrissement; +je regardais le marquis de Balma avec admiration. +C'était un autre homme que celui que j'avais connu; +ses traits même étaient changés. Était-ce là ce vieux +ivrogne trébuchant dans les escaliers du théâtre, accostant +les gens pour les assommer de ses théories vagues +et prolixes, assaisonnées d'une insupportable odeur de +rhum et de tabac? Je voyais en face de moi un homme +bien conservé, droit, propre, d'une belle et noble figure, +l'oeil étincelant de génie, la barbe bien faite, la main +blanche et soignée. Avec son linge magnifique et sa robe +de chambre de velours doublée de martre, il me faisait +l'effet d'un prince donnant audience à ses amis, ou, mieux +que cela, de Voltaire à Ferney; mais non, c'était mieux +encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le +coeur plein de tendresse et de naïveté. Tant il est vrai +que le bonheur est nécessaire à l'homme, que la misère +dégrade l'artiste, et qu'il faut un miracle pour qu'il n'y +perde pas la conscience de sa propre dignité!</p> + +<p>—Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, +allez voir si les autres enfants sont prêts pour déjeuner; j'ai +encore une lettre à terminer avec ma fille, et nous irons +vous rejoindre. Vous me promettez maintenant, monsieur +Salentini, de passer au moins quelques jours chez moi.</p> + +<p>J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tôt sorti +de son cabinet que je fis un douloureux retour sur moi-même. +Je crois que je suis fou tout de bon depuis que +j'ai mis les pieds ici, dis-je à Célio en l'arrêtant dans une +galerie ornée de portraits de famille. Tout le temps que +le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa +position, je ne songeais qu'à me réjouir de voir la fortune +récompenser son mérite et celui de sa fille. Je ne pensais +pas que ce changement dans leur existence me portait +un coup terrible et sans remède.</p> + +<p>—Comment cela? dit Célio d'un air étonné.</p> + +<p>—Tu me le demandes, répondis-je. Tu ne vois pas +que j'aimais la Boccaferri, cette pauvre cantatrice à trois +ou quatre mille francs d'appointements par saison, et +qu'il m'était bien permis, à moi qui gagne beaucoup plus, +de songer à en faire ma femme, tandis que maintenant +je ne pourrais aspirer à la main de mademoiselle de +Balma, héritière de plusieurs millions, sans être ridicule +en réalité et en apparence méprisable?</p> + +<p>—Je serais donc méprisable, moi, d'y aspirer aussi? +dit Célio en haussant les épaules.</p> + +<p>—Non, lui répondis-je après un instant de réflexion. +Bien que tu ne sois pas plus riche que moi, je pense, ta +mère a tant fait pour le pauvre Boccaferri, que le riche +Balma peut et doit se considérer toujours comme ton +obligé. Et puis le nom de la mère est une gloire; Cécilia +a voué un culte à ce grand nom. Tu as donc mille raisons +pour te présenter sans honte et sans crainte. Moi, +si je surmontais l'une, je n'en ressentirais pas moins +l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi beaucoup, console-moi +un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je +resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon +respect et mon dévouement; mais je partirai demain et +je tâcherai de guérir. Le sentiment de ma fierté et la conscience +de mon devoir m'y aideront. Garde-moi le secret +sur les confidences que je t'ai faites, et que mademoiselle +de Balma ne sache jamais que j'ai élevé mes prétentions +jusqu'à elle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<h3>STELLA.</h3> + +<p>Célio allait me répondre lorsque Béatrice, accourant du +fond de la galerie, vint se jeter à son cou et folâtrer autour +de nous en me demandant avec malice si j'avais été +présenté à <i>M. le marquis</i>. Quelques pas plus loin, nous +rencontrâmes Stella et Benjamin, qui m'accablèrent des +mêmes questions; la cloche du déjeuner sonna à grand +bruit, et la belle Hécate, qui était fort nerveuse, accompagna +d'un long hurlement ce signal du déjeuner. Le +marquis et sa fille vinrent les derniers, sereins et bienveillants +comme des gens qui viennent de faire leur devoir. +Je vis là combien Cécilia était adorée des jeunes +filles et quel respect elle inspirait à toute la famille. Je ne +pouvais m'empêcher de la contempler, et même, quand +je ne la regardais ou ne l'écoutais pas, je voyais tous ses +mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle agissait +et parlait peu cependant; mais elle était attentive à tout +ce qui pouvait être utile ou agréable à ses amis. On eût +dit qu'elle avait eu toute sa vie deux cent mille livres de +rentes, tant elle était aisée et tranquille dans son opulence, +et l'on voyait qu'elle ne jouirait de rien pour elle-même, +tant elle restait dévouée au moindre besoin, au +moindre désir des autres.</p> + +<p>On ne parla point de comédie pendant la déjeuner. Pas +un mot ne fut dit devant les domestiques qui pût leur +faire soupçonner quelque chose à cet égard. Ce n'est pas +que de temps en temps Béatrice, qui n'avait autre chose +en tête, n'essayât de parler de la précédente et de la prochaine +soirée; mais Stella, qui était toujours à ses côtés +et qui s'était habituée à être pour elle comme une jeune +mère, la tenait en bride. Quand le repas fut terminé, le +marquis prit le bras de sa fille et sortit.</p> + +<p>—Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre +genre d'affaires, me dit Célio. Ils donnent cette partie de +la journée aux besoins des gens qui les environnent; ils +écoutent les demandes des pauvres, les réclamations des +fermiers, les invitations de la commune. Ils voient le curé +ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent même +des consultations à des malades; enfin, ils font leurs devoirs +de châtelains avec autant de conscience et de régularité +que possible. Stella et Béatrice sont chargées de +veiller, à l'intérieur, sur le détail de la maison; moi, ordinairement, +je lis ou fais de la musique, et, depuis que +mon frère est ici, je lui donne des leçons; mais, pour +aujourd'hui, il ira s'exercer tout seul au billard. Je veux +causer avec vous.</p> + +<p>Il m'emmena dans le jardin, et là , me serrant la main +avec effusion:—Ta tristesse me fait mal, dit-il, et je ne +saurais la voir plus longtemps. Écoute, mon ami, j'ai eu +un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a une +heure, que tu renonçais à Cécilia par délicatesse. J'ai +failli te dire que c'était ton devoir et t'encourager à partir: +je ne l'ai pas fait; mais, quand même je l'aurais fait, +je me rétracterais à cette heure. Tu te montres trop scrupuleux, +ou tu ne connais pas encore Cécilia et son père. +Ils n'ont pas cessé d'être artistes, je crois même qu'ils +le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs. +L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc +jamais leur sembler au-dessous de leur condition. Quant +à te soupçonner coupable d'ambition et de cupidité, cela +est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois tu étais +amoureux de la pauvre cantatrice à trois mille francs par +saison, et que tu aspirais sérieusement à l'épouser, même +sans rougir du vieux ivrogne.</p> + +<p>—Ils le savent! Tu l'as dit, Célio?</p> + +<p>—Je le leur ai dit le jour même où j'en ai reçu de toi +la confidence, et ils en avaient été fort touchés.</p> + +<p>—Mais ils avaient refusé parce que, ce jour-là même, +ils recevaient la nouvelle de leur héritage?</p> + +<p>—Non; même en recevant cette nouvelle ils n'avaient +pas refusé. Ils avaient dit: <i>Nous verrons!</i> Depuis, quoique +je me sentisse ému moi-même, j'ai eu le courage de +tenir la parole que je t'avais presque donnée: j'ai reparlé +de toi.</p> + +<p>—Et qu'a-t-<i>elle</i> dit?</p> + +<p>—Elle a dit: «Je suis si reconnaissante de ses bonnes +intentions pour moi dans un temps où j'étais pauvre et +obscure, que, si j'étais décidée à me marier, je chercherais +l'occasion de le voir et de le connaître davantage.» +Et puis nous avons été à Turin secrètement ces jours-ci, +comme je te l'ai dit, pour les affaires de son père, et pour +ramener en même temps notre Benjamin. Là , j'ai étudié +avec un peu d'inquiétude l'effet que produisait sur elle +la bruit de tes amours avec la duchesse. Elle a été triste +un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te cache +rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en +secret à notre hôtel. J'avais du dépit, elle l'a vu, et elle +a refusé, parce qu'elle est bonne pour moi comme un +ange, comme une mère; mais elle souffrait, et quand, la +nuit suivante, nous avons passé à pied devant ta porte +pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions +pas faire venir devant l'hôtel, nous avons vu ton voiturin, +nous avons reconnu Volabù. Nous l'avons évité, nous ne +voulions pas être vus; mais Cécilia a eu une inspiration +de femme. Elle a dit à Benjamin (que cet homme n'avait +jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si +son voiturin était disponible pour Milan.—Je vais à Milan, +en effet, répondit-il, mais je ne puis prendre personne.—Qui +donc conduisez-vous? dit l'enfant; ne pourrais-je +m'arranger avec votre voyageur pour aller avec +lui?—Non, c'est un peintre. Il voyage seul.—Comment +s'appelle-t-il? peut-être que je le connais?—Ce +voiturin a dit ton nom: c'est tout ce que nous voulions +savoir. On nous avait dit que la duchesse était retournée +à Milan. Cécilia pâlit, sous prétexte qu'elle avait froid; +puis, comme j'en faisais l'observation à demi-voix, elle se +mit à sourire avec cet air de souveraine mansuétude qui +lui est propre. Elle approcha de ta fenêtre en me disant:—Tu +vas voir que je vais lui adresser un adieu +bien amical et par conséquent bien désintéressé. C'est +alors qu'elle chanta ce maudit <i>Vedrai carino</i> qui t'a +arraché aux griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela +une fatalité! Je crois qu'elle t'aime, bien que ce soit fort +difficile à constater chez une personne toujours maîtresse +d'elle-même, et si habituée à l'abnégation qu'on peut à +peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure +qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que +je n'ai pas eu le courage de lui dire que tu as renoncé à +la duchesse et que tu lui dois ton salut. Je me suis engagé +à ne pas te nuire; mais ce serait pousser l'héroïsme +au-delà de mes facultés que d'aller faire la cour pour toi. +Seulement je te devais la vérité, la voilà tout entière. +Reste donc ou parle; attends et espère, ou agis et éclaire-toi. +De toute façon, tu es dans ton droit, et personne ne +peut te supposer amoureux des millions, puisque, ce matin +encore, tu ne voulais pas comprendre que le marquis +de Balma était le père Boccaferri.</p> + +<p>—Bon et grand Célio, m'écriai-je, comment te remercier! +Je ne sais plus que faire. Il me semble que tu aimes +Cécilia autant que moi, et que tu es plus digne d'elle. +Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le temps +de te connaître et de t'apprécier sous la face nouvelle que +ton caractère a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle +nous examine, qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il +m'a semblé parfois qu'elle t'aimait, et peut-être que c'est +toi qu'elle aime! Pourquoi nous hâter de savoir notre +sort? Qui sait si, à l'heure qu'il est, elle-même n'est pas +indécise? Attendons.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés +tous les deux si nous brusquons sa sympathie. Moi, +je suis fort gêné aussi, car je n'étais pas amoureux d'elle +à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue que quand +j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne +me croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé +que toi à mériter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves +à temps comme tu les as faites. D'un autre côte, l'adoration +qu'elle avait pour ma mère, et qui domine encore +toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire +sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre +malheureux. Elle est ainsi faite, cette femme excellente; +mais je ne jouirai pas de son sacrifice.</p> + +<p>—Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. +Si elle m'aime, ce ne peut être encore au point +de devenir égoïste. Dans mon intérêt, comme dans le +tien, je demande l'aide et le conseil du temps.</p> + +<p>—C'est bien dit, répliqua Célio; ajournons. Eh! tiens, +prenons une résolution: c'est de ne nous déclarer ni l'un +ni l'autre avant de nous être consultés encore; jusque-là , +nous n'en reparlerons plus ensemble, car cela me fait +un peu de mal.</p> + +<p>—Et à moi aussi. Je souscris à cet accord; mais nous +ne nous interdisons pas l'un à l'autre de chercher à lui +plaire.</p> + +<p>—Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance +de don Juan; puis peu à peu il arriva à la chanter, à +l'étudier tout en marchant à mon côté, et à frapper la +terre de son pied avec impatience dans les endroits où il +était mécontent de sa voix et de son accent.—Je ne suis +pas don Juan, s'écria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant +dans ma voix et dans ma destinée de l'être sur +les planches. Que diable! je ne suis pas un ténor, je ne +peux pas être un amoureux tendre; je ne peux pas chanter +<i>Il mio tesoro intante</i> et faire la cadence du Rimini... Il +faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête +homme qui fait <i>fiasco</i>! Va pour la puissance!... Après +tout, ajouta-t-il en passant la main sur son front, qui +sait si j'aime? Voyons! Il chanta <i>Quando del vino</i>, et +il le chanta supérieurement.—Non! non! s'écria-t-il +satisfait de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer! +Cécilia n'est pas ma mère. Il peut lui arriver d'aimer +demain quelqu'un plus que moi, toi, par exemple! Fi +donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait +point! j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, à +toi, Salentini; mais elle? je la jetterais du haut de son +château sur le pavé pour lui faire voir le cas que je fais +de sa personne et de sa fortune!</p> + +<p>Je fus effrayé de l'expression de sa figure. Le Célio +que j'avais connu à Vienne reparaissait tout entier et me +jetait dans une stupéfaction douloureuse. Il s'en aperçut, +sourit et me dit:—Je crois que je redeviens méchant! +Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. Parfois mes +nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! +Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.</p> + +<p>A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand +salon. Le marquis donna, comme de coutume, à ses +gens, l'ordre qu'on ne le dérangeât plus jusqu'au dîner, +à moins d'un motif important, et que, dans ce cas, on +sonnât la cloche du château pour l'avertir. Puis il demanda +aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveillé +la maison; à Benjamin, s'il avait travaillé, et, +quand chacun lui eut rendu compte de l'emploi de sa matinée:—C'est +bien, dit-il; la première condition de la +liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est l'ordre +dans l'arrangement de la vie; mais, hélas! pour +avoir de l'ordre, il faut être riche. Les malheureux sont +forcés de ne jamais savoir ce qu'ils feront dans une heure! +A présent, mes chers enfants, vive la joie! La journée +d'affaires et de soucis est terminée; la soirée de plaisir +et d'art commence. Suivez-moi.</p> + +<p>Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air, +aux rires et aux acclamations des enfants. Puis, nous +nous dirigeâmes avec lui vers l'aile du château où était +situé le théâtre. On ouvrit la <i>porte d'ivoire</i>, comme +l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire des +songes, après s'y être enfermés et barricadés d'importance.</p> + +<p>Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remettre +de l'ordre et de la propreté, de réunir, de secouer et +d'étiqueter les costumes abandonnés à la hâte, la nuit +précédente, sur des fauteuils. Les hommes balayaient, +époussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les +accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les +femmes s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une +exactitude et une rapidité prodigieuses, tant chacun de +nous y mit d'ardeur et de gaieté. Quand ce fut fait, le +marquis réunit sa couvée autour de la grande table qui +occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit +les manuscrits de <i>Don Juan</i> à l'étude, on y fit rentrer +des personnages et des scènes éliminés la veille; on +se consulta encore sur la distribution des rôles. Célio revint +à celui de don Juan, il demanda que certaines scènes +fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent +à improviser un pas de danse dans le bal du troisième +acte. Tout fut accordé. On se permettait d'essayer de +tout; mais, à mesure qu'on décidait quelque chose, on +le consignait sur le manuscrit, afin que l'ordre de la représentation +ne fût pas troublé.</p> + +<p>Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques +à longs cheveux. Il voulait assombrir un peu son +caractère et sa physionomie. Il essaya une chevelure +noire.—Tu as tort de le faire brun, si tu veux être méchant, +lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom +derrière la <i>porte d'ivoire</i>). C'est un usage classique de +faire les traîtres noirs et à tous crins, mais c'est un mensonge +banal. Les hommes pâles de visage et noirs de +barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai tigre +est fauve et soyeux.</p> + +<p>—Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa +perruque de la veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; +cela sent le tyran de mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi +une quantité de canons couleur de feu. C'était le type +du roué au temps de Molière.</p> + +<p>—En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton <i>beau +noeud d'épée</i>! dit Stella.</p> + +<p>—Qu'en veux-tu faire?</p> + +<p>—Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant +avec malice, car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au +monde sais faire les noeuds. Tu y mets le temps, mais +quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle en s'adressant +à moi et en me montrant ce même noeud cerise +que j'avais ramassé la veille, comment le trouvez-vous?</p> + +<p>Le ton dont elle me fit cette question et la manière +dont elle agita ce ruban devant mon visage me troublaient +un peu. Il me sembla qu'elle désirait me voir m'en emparer, +et je fus assez vertueux pour ne pas le faire. La +Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle +laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mégarde, +tout en feignant de rire d'autre chose.</p> + +<p>Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il +les adorât au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles +mille tendres sollicitudes. Il avait vu aussi ce singulier +petit épisode.—Allons donc, paresseuses! cria-t-il à +Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de +rubans couleur de feu! J'attends!—Et quand elles furent +entrées dans le magasin, il ramassa le noeud cerise, et +me la donna à la dérobée, en me disant tout bas:—Garde-le +en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou l'autre est +coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te +demande cela comme à un frère.</p> + +<p>Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez +sérieux. On reprenait de la gravité devant les domestiques, +qui portaient le deuil de l'ancien marquis sur leurs +habits, faute de le porter dans le coeur. Et d'ailleurs, +chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une +chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent +et s'ordonnent durant la satisfaction du premier +appétit.</p> + +<p>Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. +Il disait familièrement que l'artiste qui mange est <i>à moitié +cuit</i>. On savourait le café et le cigare, pendant que les +domestiques levaient le couvert et effectuaient leur sortie +finale des appartements et de la maison. Alors on faisait +une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: +Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait +une demi-heure d'avance sur les hommes; mais Cécilia +n'en profitait pas. Elle resta avec nous dans le salon, et je +remarquai qu'elle causait tout bas dans un coin avec Célio.</p> + +<p>Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était +d'une gaieté arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée; +mais cela ne prouvait pas grand'chose: chez lui, +les émotions étaient toujours un peu forcées; chez elle, +elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque +insaisissable.</p> + +<p>A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais +d'être fastidieux en la suivant dans ses détails, mais +je dois signaler que, à ma grande surprise, Cécilia fut +admirable et atroce de jalousie dans le rôle d'Elvire. Je +ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si ennemie +de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.—Mais +c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle.... +Et puis, d'ailleurs, que savez-vous de moi?</p> + +<p>Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me +fit peur. Elle semblait mettre tout son orgueil à n'être +pas devinée. Je m'attachai à la deviner malgré elle, et +cela assez froidement. Boccaferri loua Célio avec enthousiasme; +il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien +jouer. Le fait est qu'il avait été le plus froid, le plus railleur, +le plus pervers des hommes.—C'est grâce à toi, +dit-il à la Boccaferri; tu es si irritée et si hautaine, que +tu me rends méchant. Je me fais de glace devant tes reproches, +parce que je me sens poussé à bout et prêt à +éclater. Tiens! <i>ma vieille</i>, tu devrais toujours être ainsi; +je reprendrais les forces que m'ôtent ta bonté et ta douceur +accoutumées.</p> + +<p>—Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de +jouer souvent ces rôles-là avec moi: je t'y rendrais des +points.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image9.png"></p> +<br><br> + +<p>Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:—Serais-tu +capable d'être la femelle d'un tigre? lui dit-il.</p> + +<p>—Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il +me sembla qu'elle parlait exprès de manière à ce que je +ne perdisse pas sa réponse). Dans la vie réelle, Célio, je +mépriserai un usage si petit, si facile et si niais de ma +force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle? +C'est que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois +donc pas trop vain de ton succès d'aujourd'hui. La force +dans l'excitation, c'est le <i>pont aux ânes</i>! La force dans +le calme.... Tu y viendras peut-être, mais tu n'y es pas +encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons!</p> + +<p>—Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse +de son talent! dit Célio en se mordant les lèvres si +fort, que sa moustache rousse, collée à sa lèvre, tomba +sur son rabat de dentelle.</p> + +<p>—Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la +Boccaferri en rattrapant la moustache; tu as raison de +faire une peau neuve!</p> + +<p>—Vous croyez que vous opérerez ce miracle?</p> + +<p>—Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne +le promets pas.</p> + +<p>Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à eux-mêmes, +et je regardai Stella, qui était belle comme un +ange en me présentant un masque pour la scène du bal. +Elle avait cet air généreux et brave d'une personne qui +renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un +élan de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas +d'hésiter, me fit tirer de mon sein le noeud cerise que +j'y avais caché, et je le lui montrai mystérieusement. +Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et ses yeux +se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive, +et que je venais de me donner pour jamais ou de +faire une lâcheté. Dès ce moment, je ne regardai plus +en arrière, et je m'abandonnai tout entier au bonheur, +bien nouveau pour moi, d'être chastement et naïvement +aimé.</p> + +<p>Je faisais le rôle d'Ottavio, et je l'avais fort mal joué +jusque-là . Je pris le bras de ma charmante Anna pour +entrer en scène, et je trouvai du coeur et de l'émotion +pour lui dire mon amour et lui peindre mon dévouement.</p> + +<p>A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia +me dit en me tendant la main:—Toi, Ottavio, tu n'as +besoin des leçons de personne, et tu en remontrerais à +ceux qui enseignent.—Je ne sais pas jouer la comédie, lui +répondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne +la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image10.png"></p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIV.</h3> + +<h3>CONCLUSION.</h3> + +<p>Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser +de mon domino. A peine y étais-je entré, que +Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle avait arraché +vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré, +naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son +épaule. Elle était pâle, elle tremblait; mais c'était une +âme éminemment courageuse, quoique elle agît par expansion +spontanée et d'une manière tout opposée, par +conséquent, à celle de la Boccaferri.</p> + +<p>—Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main +blanche sur mon épaule, m'aimez-vous?</p> + +<p>Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, +faite avec un effort évidemment douloureux et le trouble +de la pudeur alarmée.</p> + +<p>Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.</p> + +<p>—Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant +avec force de mon étreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai +pas encore aimé, moi, et je ne dois pas être trompée. +Mon premier amour sera le dernier, et, si je suis trahie, +je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une +seconde fois: je mourrai. C'est là le seul courage dont +je me sente capable. Je suis jeune, mais l'expérience +des autres m'a éclairée. J'ai beaucoup rêvé déjà , et, si +je ne connais pas le monde, je me connais du moins. +L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne +pourra être qu'un misérable, et, s'il en vient là , il faudra +que je le haïsse et que je le méprise. La mort me +semble mille fois plus douce que la vie, après une semblable +désillusion.</p> + +<p>—Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je +vous aime, me croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à +l'épreuve avant de vous fier aveuglément à la parole d'un +homme que vous ne connaissez pas?</p> + +<p>—Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n'estime +personne, vous estime et vous respecte; et, d'ailleurs, +quand même je n'aurais pas ce motif de confiance, je +croirais encore à votre parole.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je ne sais pas, mais cela est ainsi.</p> + +<p>—Donc vous m'aimez, vous?</p> + +<p>Elle hésita un instant, puis elle dit:</p> + +<p>—Écoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. +Je n'ai pas la force de ma mère, mais j'ai son courage; +je vous aime.</p> + +<p>Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de +Stella, et je les baisai avec enthousiasme.—C'est la +première fois, lui dis-je, que je me mets aux genoux +d'une femme, et c'est aussi la première fois que j'aime. +Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je +vous dois cette confession; mais ce que je cherche dans +la femme, c'est le coeur, et j'ai vu que le sien ne m'appartenait +pas. Le vôtre se donne à moi avec une vaillance +qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais +pas plus que vous ne me connaissez, et voilà que +je crois en vous comme vous croyez en moi. L'amour, +c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien ne lui résiste. +Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin +d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être +ma femme?</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer +qu'une fois, je vous l'ai dit.</p> + +<p>—Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant +avec transport. Veux-tu que je te demande à ton frère +tout de suite?</p> + +<p>—Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres +avec une suavité vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia, +et il faut qu'il devienne digne d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, +il ne l'aime pas encore assez pour la mériter. +Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival. +Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à lui-même. +Cécilia l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a +pas dit, mais je le sais bien. C'est à elle que tu dois me +demander d'abord, car c'est elle que je regarde comme +ma mère.</p> + +<p>—J'y vais tout de suite, répondis-je.</p> + +<p>—Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de +te repentir si tu prends le temps de la réflexion?</p> + +<p>—Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante! +je ne ferai que ce que tu voudras.</p> + +<p>On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio, +qui surveillait ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le +moindre mouvement de ses soeurs, n'avait pas remarqué +notre absence. Il était en proie à une agitation extraordinaire. +Son rôle paraissait l'absorber. Il le termina de +la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas +d'être sombre et silencieux pendant le souper et l'intéressante +causerie du marquis, qui se prolongea jusqu'à +trois heures du matin.</p> + +<p>Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre +retour sur moi-même, pas l'apparence d'inquiétude, +d'hésitation ou de regret, en m'éveillant. Je dois dire +que, dès le matin du jour précédent, les deux cent mille +livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porté +comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait +point et dérangeait les rêves et l'ambition de toute +ma vie, qui était de faire moi-même mon existence et d'y +associer une compagne de mon choix, prise dans une +condition assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de +mon succès.</p> + +<p>D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre +un rival à chances égales me plaît et m'anime, tandis que +la conscience de la moindre infériorité dans ma position, +sur un pareil terrain, me refroidit et me guérit comme +par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je l'ignore; mais +il est certain que j'étais, à cet égard, tout l'opposé de +Célio, et, qu'au lieu de me sentir acharné, par dépit +d'amour-propre, à lui disputer sa conquête, j'éprouvais +un noble plaisir à les rapprocher l'un de l'autre en restant +leur ami.</p> + +<p>Cécilia vint me trouver dans la journée.—Je vais +vous parler comme à un frère, me dit-elle. Quelques +mots de Célio tendraient à me faire croire que vous êtes +amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y +songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir +mon coeur.</p> + +<p>«Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez +connue dans un état voisin de la misère, vous avez songé +à m'épouser. J'ai vu là la noblesse de votre âme, et cette +pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon estime! +et, plus encore, une sorte de respect pour votre +caractère.»</p> + +<p>Elle prit ma main et la porta contre son coeur, où elle +la tint pressée un instant avec une expression à la fuis +si chaste et si tendre, que je pliai presque un genou devant +elle.</p> + +<p>—Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le +temps de lui répondre, je crois que j'aime Célio! voilà +pourquoi, en vous faisant cet aveu, je crois avoir le droit +de vous adresser une prière humble et fervente au nom +de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais: fuyez +la duchesse de ***; détachez-vous d'elle, ou vous êtes +perdu!</p> + +<p>—Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma +chère Cécilia, de me conserver ce tendre intérêt; mais +ne craignez rien, ce lien funeste n'a pas été contracté; +votre douce voix, une inspiration de votre coeur généreux +et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais +préservé.</p> + +<p>—Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué!</p> + +<p>—Oui, Dieu soit loué! repris-je, car ce chant magique +m'a attiré jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le +bonheur.</p> + +<p>Cécilia me regarda avec surprise.</p> + +<p>—Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais, +vous, vous avez encore quelque chose à me dire, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens +à votre estime, et, si je ne l'avais pas, il manquerait +quelque chose au repos de ma conscience. Vous souvenez-vous +qu'à Vienne, la dernière fois que nous nous y +sommes vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio?</p> + +<p>—Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre +réponse, et vous n'avez pas besoin de vous expliquer +davantage, Cécilia. Je sais fort bien que vous fûtes sincère +en me disant que vous n'y songiez pas, et que votre +dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits +de la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous +depuis ce jour-là , parce que je sais ce qui s'est passé +en lui.</p> + +<p>—Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez +pas douté de ma loyauté?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander +pour la vôtre; mais, dites-moi, vous croyez donc +qu'il m'aime?</p> + +<p>—J'en suis certain.</p> + +<p>—Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et +une légère rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore; +mais son orgueil pliera, et je serai sa femme, car c'est +là toute l'ambition de mon âme, depuis que je suis <i>dama +e comtessa garbata</i>. Lorsque vous m'interrogiez, Salentini, +je me croyais pour toujours obscure et misérable. +Comment n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon +sein la seule pensée d'être la femme du brillant Célio, +de ce jeune ambitieux à qui l'éclat et la richesse sont +des éléments de bonheur et des conditions de succès indispensables? +J'aurais rougi de m'avouer à moi-même que +j'étais émue en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois +que je ne le savais pas moi-même, tant j'étais résolue à +n'y pas prendra garde, et tant j'ai l'habitude et le pouvoir +de me maîtriser.</p> + +<p>«Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance +et le droit. Voyez-vous, Célio n'est pas comme +vous. Je vous ai bien devinés tous deux. Vous êtes calme, +vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui, qui n'est +qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni +de désintéressement; mais il est incapable de se créer +tout seul l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui +est nécessaire au développement de ses facultés. Il lui +faut la richesse tout acquise, et je lui dois cette richesse. +N'est-ce pas, je dois cela au fils de Lucrezia? et, +quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand +même le caractère effrayant de Célio m'inspirerait des +craintes sérieuses pour mon bonheur, j'ai une dette sacrée +à payer.</p> + +<p>—J'espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice +n'est pas trop rude. En ce qui me concerne, il est nul, +et votre supposition n'est qu'une consolation gratuite +dont je n'aurai pas la folie de faire mon profit. En ce qui +concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que lui, +et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme +et légère.</p> + +<p>—Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que +vous croyez, répondit-elle; mais je n'ai pas peur, voilà +ce qui est certain. Il n'y a rien de tel pour être courageux +que de se sentir disposé, comme je le suis, à faire +bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie; +mais je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que +je suis secrètement enivrée, et que ma bravoure est +singulièrement récompensée par l'amour qui parle en +moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de +celui qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom +illustre et cher à porter auprès de celui de Floriani.</p> + +<p>—Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, répondis-je. +Si toutes celles qui le portent allaient refuser +de le perdre!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.</p> + +<p>Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'était passé entre +Stella et moi, et je lui demandai la main de sa fille adoptive. +La joie de cette généreuse femme fut immense; elle +se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux joues. Je +la vis enfin ce jour-là telle qu'elle était, expansive et +maternelle dans ses affections, autant qu'elle était prudente +et mystérieuse avec les indifférents.</p> + +<p>—Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille +fois béni en vous inspirant cette confiance subite en sa +parole. Je la connais bien, moi, et je sais que, de tous les +enfants de Floriani, c'est celle qui a vraiment hérité de la +plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il y a +longtemps qu'elle est tourmentée du besoin d'aimer, et +ce n'est pas l'occasion qui lui a manqué, croyez-le bien; +mais cette âme romanesque et délicate n'a pas subi l'entraînement +des sens qui ferme parfois les yeux aux jeunes +filles. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait l'attendre. +Cela se voit bien à la fraîcheur de ses joues et à +la pureté de ses paupières; elle l'a trouvé enfin, celui +qu'elle a rêvé! Charmante Stella, exquise nature de +femme, ton bonheur m'est encore plus cher que le mien!</p> + +<p>La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les +siennes, et fondit en larmes en s'écriant: «O Lucrezia! +réjouis-toi dans le sein de Dieu!»</p> + +<p>Célio entra brusquement, et, voyant Cécilia si émue et +assise tout près de moi, il se retira en refermant la porte +avec violence. Il avait pâli, sa figure était décomposée +d'une manière effrayante. Toutes les furies de l'enfer +étaient entrées dans son sein.</p> + +<p>—Qu'il dise après cela qu'il ne t'aime pas! dis-je à +la Boccaferri. Je la fis consentir à laisser subir encore un +peu cette souffrance au pauvre Célio, et nous allâmes +trouver ma chère Stella pour lui faire part de notre entretien.</p> + +<p>Stella travaillait dans l'intérieur d'une tourelle qui lui +servait d'atelier. Je fus étrangement supris*[*surpris?*] de la trouver +occupée de peinture, et de voir qu'elle avait un talent +réel, tendre, profond, délicieusement vrai pour le paysage, +les troupeaux, la nature pastorale et naïve.—Vous pensiez +donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que je +voulais me faire comédienne? Oh, non! je n'aime pas +plus le public que ne l'a aimé notre Cécilia, et jamais je +n'aurais le courage d'affronter son regard. Je joue ici la +comédie comme Cécilia et son père la jouent; pour aider +à l'oeuvre collective qui sert à l'éducation de Célio, peut-être +à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux <i>Bambini</i> +ont aussi jusqu'à présent la passion du théâtre; mais +vous n'avez pas compris notre cher maître Boccaferri, si +vous croyez qu'il n'a en vue que de nous faire débuter. +Non, ce n'est pas là sa pensée. Il pense que ces essais +dramatiques, dans la forme libre que nous leur donnons, +sont un exercice salutaire au développement synthétique +(je me sers de son mot) de nos facultés d'artiste, et je +crois bien qu'il a raison, car depuis que nous faisons cette +amusante étude je me sens plus peintre et plus poëte que +je ne croyais l'être.</p> + +<p>—Oui, il a mille fois raison, répondis-je, et le coeur +aussi s'ouvre à la poésie, à l'effusion, à l'amour, dans +cette joyeuse et sympathique épreuve: je le sens bien, +ô ma Stella, pour deux jours que j'ai passés ici! Partout +ailleurs, je n'aurais point osé vous aimer si vite, et, dans +cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultés, +je vous ai comprise d'emblée, et j'ai éprouvé la +portée de mon propre coeur.</p> + +<p>Cécilia me prit par le bras et me fit entrer dans la +chambre de Stella et de Béatrice, qui communiquait avec +cette même tourelle par un petit couloir. Stella rougissait +beaucoup, mais elle ne fit pas de résistance. Cécilia me +conduisit en face d'un tableau placé dans l'alcôve virginale +de ma jeune amante, et je reconnus une <i>Madoneta +col Bambino</i> que j'avais peinte et vendue à Turin deux +ans auparavant à un marchand de tableaux. Cela était +fort naïf, mais d'un sentiment assez vrai pour que je +pusse le revoir sans humeur. Cécilia l'avait acheté, à son +dernier voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa +que, depuis deux mois, Stella, en entendant parler +souvent de moi aux Boccaferri et à Célio, avait vivement +désiré me connaître. Cécilia avait nourri d'avance, et sans +le lui dire, la pensée que notre union serait un beau rêve +à réaliser. Stella semblait l'avoir deviné.</p> + +<p>—Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu +ramasser le noeud cerise, j'ai éprouvé quelque chose +d'extraordinaire que je ne pouvais m'expliquer à moi-même; +et que, quand Célio est venu nous dire, le lendemain, +que le <i>ramasseur de rubans</i>, comme il vous +appelait, était encore dans le village, et se nommait +Adorno Salentini, je me suis dit, follement peut-être, +mais sans douter de la destinée, que la mienne était accomplie.</p> + +<p>Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement me +plongea ce jeune et pur amour d'une fille encore enfant +par la fraîcheur et la simplicité, déjà femme par le dévouement +et l'intelligence. Lorsque la cloche nous avertit de +nous rendre au théâtre, j'étais un peu fou. Célio vit mon +bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut +méchant et brutal à faire plaisir. Je me laissai presque +insulter par lui; mais le soir j'ignore ce qui s'était passé. +Il me parut plus calme et me demanda pardon de sa violence, +ce que je lui accordai fort généreusement.</p> + +<p>Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant +d'arriver au dénoûment, que le lecteur sait d'avance. +Presque tous les soirs nous entreprenions un nouvel essai. +Tantôt c'était un opéra: tous les acteurs étant bons +musiciens, même moi, je l'avoue humblement et sans +prétention, chacun tenait le piano alternativement. Une +autre fois, c'était un ballet; les personnes sérieuses se +donnaient à la pantomime, les jeunes gens dansaient +d'inspiration, avec une grâce, un abandon et un entrain +qu'on eût vainement cherchés dans les poses étudiées du +théâtre. Boccaferri était admirable au piano dans ces circonstances. +Il s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, +et, comme s'il eût dicté impérieusement chaque geste, +chaque intention de ses personnages, il les enlevait, les +excitait jusqu'au délire ou les calmait jusqu'à l'abattement, +au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi +au scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent +l'auteur, avait toujours une action bien nettement +développée et suivie.</p> + +<p>D'autres fois, nous tentions un opéra comique, et il +nous arriva d'improviser des airs, même des choeurs, +qui le croirait? où l'ensemble ne manqua pas, et où diverses +réminiscences d'opéras connus se lièrent par des +modulations individuelles promptement conquises et saisies +de tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de +mémoire une pièce dont nous n'avions pas le texte et +que nous nous rappelions assez confusément. Ces souvenirs +indécis avaient leur charme, et, pour les enfants +qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l'attrait +de la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé +préliminaire, autrement que nous, et nous étions tout +ravis de leur voir trouver d'inspiration des caractères +nouveaux et des scènes meilleures que celles du texte.</p> + +<p>Nous avions encore la ressource de faire de bonnes +pièces avec de fort mauvaises. Boccaferri excellait à ce +genre de découvertes. Il fouillait dans sa bibliothèque +théâtrale, et trouvait un sujet heureux à exploiter dans +une vieillerie mal conçue et mal exécutée.</p> + +<p>—Il n'est si mauvaise oeuvre tombée à plat, disait-il, +où l'on ne trouve une idée, un caractère ou une scène +dont on peut tirer un bon parti. Au théâtre, j'ai entendu +siffler cent ouvrages qui eussent été applaudis, si un +homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons +donc toujours, ne doutons de rien, et soyez sûrs que +nous pourrions aller ainsi pendant dix ans et trouver +tout les soirs matière à inventer et à développer.</p> + +<p>Cette vie fut charmante et nous passionna tous à tel +point, que cela eût semblé puéril et quasi insensé à +tout autre qu'à nous. Nous ne nous blasions point sur +notre plaisir, parce que la matinée entière était donnée +à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec +Stella; le marquis et sa fille remplissaient assidûment +les devoirs qu'ils s'étaient imposés; Célio faisait l'éducation +littéraire et musicale de son jeune frère et de <i>notre</i> +petite soeur Béatrice, à laquelle aussi on me permettait +de donner quelques leçons. L'heure de la comédie arrivait +donc comme une récréation toujours méritée et toujours +nouvelle. La <i>porte d'ivoire</i> s'ouvrait toujours +comme le sanctuaire de nos plus chères illusions.</p> + +<p>Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations +d'artistes dont le vieux Boccaferri était la clé, +le lien et l'âme. Je dois dire que Lucrezia Floriani avait +bien connu et bien jugé cet homme, le plus improductif +et le plus impuissant des membres de la société officielle, +le plus complet, le plus inspiré, le plus <i>artiste</i> +enfin des artistes. Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai +au delà du tombeau une éternelle reconnaissance. +Jamais je n'ai entendu parler avec autant de sens, +de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture. +En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort +mal), il épanchait dans mon sein un flot d'idées lumineuses +qui fécondaient mon intelligence, et dont je sentirai +toute ma vie la puissance génératrice.</p> + +<p>Je m'étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir +riche et seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement +à lui faire reprendre ses débuts: mais je le compris, +comme eux, en étudiant son caractère, en reconnaissant +sa vocation et la supériorité de talent que chaque +jour faisait éclore en lui.—Les grands artistes dramatiques +ne sont-ils pas presque toujours riches à une +certaine époque de leur vie, me disait le marquis, et la +possession des terres, des châteaux et même des titres +les dégoûte-t-elle de leur art? Non. En général, c'est la +vieillesse seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent +bien que leur plus grande puissance et leur plus vive +jouissance est là . Eh bien, Célio commencera par où les +autres finissent; il fera de l'art en grand, à son loisir; il +sera d'autant plus précieux au public, qu'il se rendra +plus rare, et d'autant mieux payé, qu'il en aura moins +besoin. Ainsi va le monde.</p> + +<p>Célio vivait dans la fièvre, et ces alternatives de fureur, +d'espérance, de jalousie et d'enivrement développèrent en +lui une passion terrible pour Cécilia, une puissance supérieure +dans son talent. Nous lui laissâmes passer deux +mois dans cette épreuve brûlante qu'il avait la force de +supporter, et qui était, pour ainsi dire, l'élément naturel +de son génie.</p> + +<p>Un matin, que le printemps commençait à sourire, les +sapins à se parer de pointes d'un vert tendre à l'extrémité +de leurs sombres rameaux, les lilas bourgeonnant +sous une brise attiédie, et les mésanges semant les fourrés +de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur +la terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. +L'avocat de Briançon arriva et se jeta dans les bras de son +vieux ami le marquis, en s'écriant: <i>Tout est liquidé!</i></p> + +<p>Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles +que le premier tonnerre du printemps. C'était le signal +de notre bonheur à tous. Le marquis mit la main de sa +fille dans celle de Célio, et celle de Stella dans la mienne. +A l'heure où j'écris ces dernières lignes, Béatrice cueille +des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour +les couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier +de pouvoir donner tout haut le nom de soeur à cette +chère enfant, et maître Volabù vient d'entrer comme +cocher au service du château.</p> +<br><br> + + +<p>FIN DU CHÂTEAU DES DÉSERTES.</p> +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13668 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13668-h/images/Image1.png b/13668-h/images/Image1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..533fd2b --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image1.png diff --git a/13668-h/images/Image10.png b/13668-h/images/Image10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2bdb34b --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image10.png diff --git a/13668-h/images/Image2.png b/13668-h/images/Image2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e933e06 --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image2.png diff --git a/13668-h/images/Image3.png b/13668-h/images/Image3.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6acf028 --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image3.png diff --git a/13668-h/images/Image4.png b/13668-h/images/Image4.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0b068cc --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image4.png diff --git a/13668-h/images/Image5.png b/13668-h/images/Image5.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0f8eaee --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image5.png diff --git a/13668-h/images/Image6.png b/13668-h/images/Image6.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a029090 --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image6.png diff --git a/13668-h/images/Image7.png b/13668-h/images/Image7.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..07d4b35 --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image7.png diff --git a/13668-h/images/Image8.png b/13668-h/images/Image8.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9893ec5 --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image8.png diff --git a/13668-h/images/Image9.png b/13668-h/images/Image9.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9e2eca6 --- /dev/null +++ b/13668-h/images/Image9.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le château des Désertes + +Author: George Sand + +Release Date: October 7, 2004 [EBook #13668] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DES DÉSERTES *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +[Illustration: 001.png.] + +LE CHÂTEAU DES DÉSERTES + + + + +NOTICE + +Le _Château des Désertes_ est une analyse de quelques idées d'art plutôt +qu'une analyse de sentiments. Ce roman m'a servi, une fois de plus, à me +confirmer dans la certitude que les choses réelles, transportées dans +le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant que pour y +disparaître aussitôt, tant leur transformation y devient nécessaire. + +Durant plusieurs hivers consécutifs, étant retirée à la campagne avec +mes enfants et quelques amis de leur âge, nous avions imaginé de jouer +la comédie sur scénario et sans spectateurs, non pour nous instruire en +quoique ce soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une passion +pour les enfants, et peu à peu une sorte d'exercice littéraire qui ne +fut point inutile au développement intellectuel de plusieurs d'entre +eux. Une sorte de mystère que nous ne cherchions pas, mais qui résultait +naturellement de ce petit vacarme prolongé assez avant dans les nuits, +au milieu d'une campagne déserte, lorsque la neige ou le brouillard nous +enveloppaient au dehors, et que nos serviteurs même, n'aidant ni à nos +changements de décor, ni à nos soupers, quittaient de bonne heure la +maison où nous restions seuls; le tonnerre, les coups de pistolet, les +roulements du tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout +cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en +saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou +ensorcelés. + +Lorsque j'introduisis un épisode de ce genre dans le roman qu'on va +lire, il y devint une étude sérieuse, et y prit des proportions si +différentes de l'original, que mes pauvres enfants, après l'avoir lu, +ne regardaient plus qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de +papier découpé qui avaient fait leurs délices. Mais à quelque chose sert +toujours l'exagération de la fantaisie, car ils firent eux-mêmes un +théâtre aussi grand que le permettait l'exiguïté du local, et arrivèrent +à y jouer des pièces qu'ils firent, eux-mêmes aussi, les années +suivantes. + +Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, là n'est point la question +intéressante pour les autres: mais ne firent-ils pas mieux de s'amuser +et de s'exercer ainsi, que de courir cette bohème du monde réel, qui se +trouve à tous les étages de la société? + +C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, en un +mot, a son effet détourné, mais certain, sur l'emploi de la vie. Effet +souvent funeste, disent les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise +humeur. Je le nie. La fiction commence par transformer la réalité; mais +elle est transformée à son tour et fait entrer un peu d'idéal, non pas +seulement dans les petits faits, mais dans les grands sentiments de la +vie réelle. + +GEORGE SAND. + +NOHANT 17 janvier 1853 + + + +A M. W.-G. MACREADY. + +Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idées sur l'art dramatique, +je le mets sous la protection d'un grand nom et d'une honorable amitié. + +GEORGE SAND. + +Nohant, 30 avril 1847. + + + +I. + +LA JEUNE MÈRE. + +Avant d'arriver à l'époque de ma vie qui fait le sujet de ce récit, je +dois dire en trois mots qui je suis. + +Je suis le fils d'un pauvre ténor italien et d'une belle dame française. +Mon père se nommait Tealdo Soavi; je ne nommerai point ma mère. Je ne +fus jamais avoué par elle, ce qui ne l'empêcha point d'être bonne et +généreuse pour moi. Je dirai seulement que je fus élevé dans la maison +de la marquise de..., à Turin et à Paris, sous un nom de fantaisie. + +La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. Elle n'y entendait +rien et prenait un égal plaisir à entendre une valse de Strauss et une +fugue de Bach. En peinture, elle avait un faible pour les étoffes vert +et or, et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadrée. Légère et +charmante, elle dansait à quarante ans comme une sylphide et fumait des +cigarettes de contrebande avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Elle +n'avait aucun remords d'avoir cédé à quelques entraînements de jeunesse +et ne s'en cachait point trop, mais elle eût trouvé de mauvais goût de +les afficher. Elle eut de son mari un fils que je ne nommai jamais mon +frère, mais qui est toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami. + +Je fus élevé comme il plut à Dieu; l'argent n'y fut pas épargné. La +marquise était riche, et, pourvu qu'elle n'eût à prendre aucun souci +de mes aptitudes et de mes progrès, elle se faisait un devoir de ne me +refuser aucun moyen de développement. Si elle n'eût été en réalité +que ma parente éloignée et ma bienfaitrice, comme elle l'était +officiellement, j'aurais été le plus heureux et le plus reconnaissant +des orphelins; mais les femmes de chambre avaient eu trop de part à ma +première éducation pour que j'ignorasse le secret de ma naissance. Dès +que je pus sortir de leurs mains, je m'efforçai d'oublier la douleur et +l'effroi que leur indiscrétion m'avait causés. Ma mère me permit de voir +le monde à ses côtés, et je reconnus à la frivolité bienveillante de son +caractère, au peu de soin mental qu'elle prenait de son fils légitime, +que je n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc point +d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit mais une sorte de +mélancolie, jointe à beaucoup de patience, de tolérance extérieure et de +résolution intime, se trouva être au fond de mon esprit, de bonne heure +et pour toujours. + +J'éprouvais parfois un violent désir d'aimer et d'embrasser ma mère. +Elle m'accordait un sourire en passant, une caresse à la dérobée. Elle +me consultait sur le choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me +félicitait d'avoir du _goût_, donnait des éloges à mes instincts de +savoir-vivre, et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; mais jamais +aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion avec elle. Le seul mot +maternel qui lui échappa fut pour me demander, un jour qu'elle s'aperçut +de ma tristesse, si j'étais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais +pas aussi bien traité que l'_enfant de la maison_. Or, comme, sauf le +plaisir très-creux d'avoir un nom et le bonheur très-faux d'avoir dans +le monde une position toute faite pour l'oisiveté, mon frère n'était +effectivement pas mieux traité que moi, je compris une fois pour toutes, +dans un âge encore assez tendre, que tout sentiment d'envie et de dépit +serait de ma part ingratitude et lâcheté. Je reconnus que ma mère +m'aimait autant qu'elle pouvait aimer, plus peut-être qu'elle n'aimait +mon frère, car j'étais l'enfant de l'amour, et ma figure lui plaisait +plus que la ressemblance de son héritier avec son mari. + +Je m'attachai donc à lui complaire, en prenant mieux que lui les leçons +qu'elle payait pour nous deux avec une égale libéralité, une égale +insouciance. Un beau jour, elle s'aperçut que j'avais profité, et +que j'étais capable de me tirer d'affaire dans la vie. «Et mon fils? +dit-elle avec un sourire; il risque fort d'être ignorant et paresseux, +n'est-ce pas?...» Puis elle ajouta naïvement: «Voyez comme c'est +heureux, que ces deux enfants aient compris chacun sa position!» Elle +m'embrassa au front, et tout fut dit. Mon frère n'essuya aucun reproche +de sa part. Sans s'en douter, et grâce à ses instincts débonnaires, +elle avait détruit entre nous tout levain d'émulation, et l'on conçoit +qu'entre un fils légitime et un bâtard l'émulation eût pu se changer +fort aisément en aversion et en jalousie. + +Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus me livrer sans +anxiété et sans amour-propre maladif au plaisir que je trouvais +naturellement à m'instruire. Entouré d'artistes et de gens du monde, mon +choix se fit tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si +j'eusse été maltraité par ceux qui ne l'étaient pas, je me serais élancé +dans la carrière avec une sorte d'âpreté chagrine et hautaine. Il +n'en fut rien. Tous les amis de ma mère m'encourageaient de leur +bienveillance, et moi, ne me sentant blessé nulle part, j'entrai dans la +voie qui me parut la mienne avec le calme et la sérénité d'une âme qui +prend librement possession de son domaine. + +Je portai dans l'étude de la peinture toutes les facultés qui étaient +en moi, sans fièvre, sans irritation, sans impatience. A vingt-cinq ans +seulement, je me sentis arrivé au premier degré de développement de ma +force, et je n'eus pas lieu de regretter mes tâtonnements. + +Ma mère n'était plus; elle m'avait oublié dans son testament, mais +elle était morte en me faisant écrire un billet fort gracieux pour me +féliciter de mes premiers succès, et en donnant une signature à son +banquier pour payer les premières dettes de mon frère. Elle avait fait +autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis tous les deux +à même de devenir des hommes. J'étais arrivé au but le premier; je ne +dépendais plus que de mon courage et de mon intelligence. Mon frère +dépendait de sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas changé son +sort contre le mien. + +Depuis quelques années, je ne voyais plus ma mère que rarement. Je lui +écrivais à d'assez longs intervalles. Il m'en coûtait de l'appeler, +conformément à ses prescriptions, _ma bonne protectrice_. Ses lettres ne +me causaient qu'une joie mélancolique, car elles ne contenaient guère +que des questions de détail matériel et des offres d'argent relativement +à mon travail. «_Il me semble_, écrivait-elle, qu'il y a _quelque temps_ +que vous ne m'avez rien demandé, et je vous supplie de ne point faire de +dettes, puisque ma bourse est toujours à votre disposition. Traitez-moi +toujours en ceci comme votre véritable amie.» + +Cela était bon et généreux, sans doute, mais cela me blessait chaque +fois davantage. Elle ne remarquait pas que, depuis plusieurs années, je +ne lui coûtais plus rien, tout en ne faisant point de dettes. Quand +je l'eus perdue, ce que je regrettai le plus, ce fut l'espérance que +j'avais vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui me +fit verser des larmes, ce fut la pensée que j'aurais pu l'aimer +passionnément, si elle l'eût bien voulu. Enfin, je pleurais de ne +pouvoir pleurer vraiment ma mère. + +Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport avec l'épisode de ma +vie que je vais retracer. Il ne se trouvera aucun lien entre le souvenir +de ma première jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde +période. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; mais il +m'a semblé pourtant qu'elle était nécessaire. Un narrateur est un être +passif qui ennuie quand il ne rapporte pas les faits qui le touchent +à sa propre individualité bien constatée. J'ai toujours détesté les +histoires qui procèdent par _je_, et si je ne raconte pas la mienne à +la troisième personne, c'est que je me sens capable de rendre compte de +moi-même, et d'être, sinon le héros principal, du moins un personnage +actif dans les événements dont j'évoque le souvenir. + +J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu où ma vie s'est révélée +et dénouée. Mon nom, à moi, c'est-à-dire le nom qu'on m'a choisi en +naissant, est Adorno Salentini. Je ne sais pas pourquoi je ne me serais +pas appelé _Soavi_, comme mon père. Peut-être que ce n'était pas non +plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il mourut sans savoir +que j'existais. Ma mère, aussi vite épouvantée qu'éprise, lui avait +caché les conséquences de leur liaison pour pouvoir la rompre plus +entièrement. + +Pour toutes les causes qui précèdent, me voyant et me sentant doublement +orphelin dans la vie, j'étais tout accoutumé à ne compter que sur +moi-même. Je pris des habitudes de discrétion et de réserve en raison +des instincts de courage et de fierté que je cultivais en moi avec soin. + +Deux ans après la mort de ma mère, c'est-à-dire à vingt-sept ans, +j'étais déjà fort et libre au gré de mon ambition, car je gagnais un +peu d'argent, et j'avais très-peu de besoins; j'arrivais à une certaine +réputation sans avoir eu trop de protecteurs, à un certain talent sans +trop craindre ni rechercher les conseils de personne, à une certaine +satisfaction intérieure, car je me trouvais sur la route d'un progrès +assuré, et je voyais assez clair dans mon avenir d'artiste. Tout ce qui +me manquait encore, je le sentais couver en silence dans mon sein, et +j'en attendais l'éclosion avec une joie secrète qui me soutenait, et une +apparence de calme qui m'empêchait d'avoir des ennemis. Personne encore +ne pressentait en moi un rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas +de rivaux funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je +souriais intérieurement de voir des hommes, plus inquiets et plus +pressés que moi, s'enivrer d'un succès précaire. Doux et facile à vivre, +je pouvais constater en moi une force de patience dont je savais bien +être incapables les natures violentes, emportées autour de moi comme des +feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais à l'oeil de celui qui voit +tout, ce que je cachais au regard dangereux et trouble des hommes: le +contraste d'un tempérament paisible avec une imagination vive et une +volonté prompte. + +A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aimé, et certes ce n'était pas +faute d'amour dans le sang et dans la tête; mais mon coeur ne s'était +jamais donné. Je le reconnaissais si bien, que je rougissais d'un +plaisir comme d'une faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un +autre eût appelé ses bonnes fortunes. Pourquoi mon coeur se refusait-il +à partager l'enivrement de ma jeunesse? Je l'ignore. Il n'est point +d'homme qui puisse se définir au point de n'être pas, sous quelque +rapport, un mystère pour lui-même. Je ne puis donc m'expliquer ma +froideur intérieure que par induction. Peut-être ma volonté était-elle +trop tendue vers le progrès dans mon art. Peut-être étais-je trop fier +pour me livrer avant d'avoir le droit d'être compris. Peut-être encore, +et il me semble que je retrouve cette émotion dans mes vagues souvenirs, +peut-être avais-je dans l'âme un idéal de femme que je ne me croyais pas +encore digne de posséder, et pour lequel je voulais me conserver pur de +tout servage. + +Cependant mon temps approchait. A mesure que la manifestation de ma vie +me devenait plus facile dans la peinture, l'explosion de ma puissance +cachée se préparait dans mon sein par une inquiétude croissante. A +Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse de... noble +italienne, belle comme un camée antique, éblouissante femme du monde, +et _dilettante_ à tous les degrés de l'art. Le hasard lui fit voir une +peinture de moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui +entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des termes qui caressèrent +mon amour-propre. Je sus qu'elle me plaçait plus haut que ne faisait +encore le public, et qu'elle travaillait à ma gloire sans me connaître, +par pur amour de l'art. J'en fus flatté; la reconnaissance vint +attendrir l'orgueil dans mon sein. Je désirai lui être présenté: je fus +accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. Ma figure et mon langage +parurent lui plaire, et elle me dit, presque à la première entrevue, +qu'en moi l'homme était encore supérieur au peintre. Je me sentis plus +ému par sa grâce, son élégance et sa beauté, que je ne l'avais encore +été auprès d'aucune femme. + +Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes de mollesse, +certaines locutions d'éloges officiels, certaines formules de sympathie +et d'encouragement, me rappelaient la douce, libérale et insoucieuse +femme dont j'avais été le fils et le _protégé_. Parfois j'essayais de me +persuader que c'était une raison de plus pour moi de m'attacher à elle; +mais parfois aussi je tremblais de retrouver, sous cette enveloppe +charmante, la femme du monde, cet être banal et froid, habile dans l'art +des niaiseries, maladroit dans les choses sérieuses, généreux de fait +sans l'être d'intention, aimant à faire le bonheur d'autrui, à la +condition de ne pas compromettre le sien. + +J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une réputation +d'austérité bien établie, quoique ses faiblesses n'eussent jamais fait +scandale. J'avais tout lieu d'espérer un délicieux caprice de sa part. +Cela ne m'enivrait pas. Je n'étais plus assez enfant pour me glorifier +d'inspirer un caprice; j'étais assez homme pour aspirer à être l'objet +d'une passion. Je brûlais d'un feu mystérieux trop longtemps comprimé +pour ne pas m'avouer que j'allais être en proie moi-même à une passion +énergique; mais, lorsque je me sentais sur le point d'y céder, j'étais +épouvanté de l'idée que j'allais donner tout pour recevoir peu... +peut-être rien. J'avais peur, non pas précisément de devenir dans +le monde une dupe de plus; qu'importe, quand l'erreur est douce et +profonde? mais peur d'user mon âme, ma force morale, l'avenir de mon +talent, dans une lutte pleine d'angoisses et de mécomptes. Je pourrais +dire que j'avais peur enfin de n'être pas complètement dupe, et que je +me méfiais du retour de ma clairvoyance prête à m'échapper. + +Un soir, nous allâmes ensemble au théâtre. Il y avait plusieurs jours +que je ne l'avais vue. Elle avait été malade; du moins sa porte avait +été fermée, et ses traits étaient légèrement altérés. Elle m'avait +envoyé une place dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses +amis, espèce de sigisbée insignifiant, au début d'un jeune homme dans un +opéra italien. + +J'avais travaillé avec beaucoup d'ardeur et avec une sorte de dépit +fiévreux durant la maladie feinte ou réelle de la duchesse. Je n'étais +pas sorti de mon atelier, je n'avais vu personne, je n'étais plus au +courant des nouvelles de la ville. + +--Qui donc débute ce soir? lui demandai-je un instant avant l'ouverture. + +--Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire caressant, +qui semblait me remercier de mon indifférence à tout ce qui n'était pas +elle. + +Puis elle reprit d'un air d'indifférence: + +--C'est un tout jeune homme, mais dont on espère beaucoup. Il porte un +nom célèbre au théâtre; il s'appelle Célio Floriani. + +--Est-il parent, demandai-je, de la célèbre Lucrezia Floriani, qui est +morte il y a deux ou trois ans? + +--Son propre fils, répondit la duchesse, un garçon de vingt-quatre ans, +beau comme sa mère et intelligent comme elle. + +Je trouvai cet éloge trop complet; l'instinct jaloux se développait en +moi; à mon gré la duchesse se hâtait trop d'admirer les jeunes talents. +J'oubliai d'être reconnaissant pour mon propre compte. + +--Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de calme que je me +sentais plus ému. + +--Oui, je le connais un peu, répondit-elle en dépliant son éventail; je +l'ai entendu deux fois depuis qu'il est ici. + +Je ne répondis rien. Je fis faire un détour à la conversation, pour +obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. Au bout de cinq minutes +de propos oiseux en apparence, j'appris que la duchesse avait entendu +chanter deux fois dans son salon le jeune Célio Floriani, pendant que la +porte m'était fermée, car ce débutant n'était arrivé à Vienne que depuis +cinq jours. + +Je renfermai ma colère, mais elle fut devinée, et la duchesse s'en tira +aussi bien que possible. Je n'étais pas encore assez _lié_ avec elle +pour avoir le droit d'attendre une justification. Elle daigna me +la donner assez satisfaisante, et mon amertume fit place à la +reconnaissance. Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son +fils adolescent auprès d'elle. Il était venu naturellement la saluer +à son arrivée, et, croyant lui devoir aide et protection, elle avait +consenti à le recevoir et à l'entendre, quoique malade et séquestrée. +Il avait chanté pour elle devant son médecin, elle l'avait écouté par +ordonnance de médecin. «Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'être +seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs étaient +détendus par le régime; mais il est certain qu'il m'a fait plaisir et +que j'ai bien auguré de son début. Il a une voix magnifique, une belle +méthode et un extérieur agréable; mais que sera-t-il sur la scène? C'est +si différent d'entendre un virtuose à huis clos! Je crains pour ce +pauvre enfant l'épreuve terrible du public. Le nom qu'il porte est un +rude fardeau à soutenir; on attend beaucoup de lui: noblesse oblige! + +--C'est une cruauté, Madame, dit le marquis R., qui se tenait au fond +de la loge, le public est bête; il devrait savoir que les personnes +de génie ne mettent au monde que des enfants bêtes. C'est une loi de +nature. + +--J'aime à croire que vous vous trompez, ou que la nature ne se trompe +pas toujours si sottement, répondit la duchesse d'un air narquois. Votre +fille est une personne charmante et pleine d'esprit.»--Puis, comme pour +atténuer l'effet désagréable que pouvait produire sur moi cette repartie +un peu vive, elle me dit tout bas, derrière son éventail: «J'ai choisi +le marquis pour être avec nous ce soir, parce qu'il est le plus bête de +tous mes amis.» + +Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever du rideau; je me +sentis heureux et tout disposé à la bienveillance pour le débutant. + +--Quelle voix a-t-il? demandai-je. + +--Qui? le marquis? reprit-elle en riant. + +--Non, votre protégé! + +--_Primo basso cantante_. Il se risque dans un rôle bien fort, ce soir. +Tenez, on commence; il entre en scène! voyez. Pauvre enfant! comme il +doit trembler! + +Elle agita son éventail. Quelques claques saluèrent l'entrée de Célio. +Elle y joignit si vivement le faible bruit de ses petites mains, que +son éventail tomba. «Allons, me dit-elle, comme je le ramassais, +applaudissez aussi le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie, +et, nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette femme a été une +de nos gloires. + +--Je l'ai entendue dans mon enfance, répondis-je; mais c'est donc depuis +qu'elle était retirée du théâtre que vous l'avez particulièrement +connue? car vous êtes trop jeune... + +Ce n'était pas le moment de faire une circonlocution pour apprendre si +la duchesse avait vu la Floriani une fois ou vingt fois en sa vie. J'ai +su plus tard qu'elle ne l'avait jamais vue que de sa loge, et que Célio +lui avait été simplement recommandé par le comte Albani. J'ai su bien +d'autres choses... Mais Célio débitait son récitatif, et la duchesse +toussait trop pour me répondre. Elle avait été si enrhumée! + + + +II. + +LE VER LUISANT. + +Il y avait alors au théâtre impérial une chanteuse qui eût fait quelque +impression sur moi, si la duchesse de... ne se fût emparée plus +victorieusement de mes pensées. Cette chanteuse n'était ni de la +première beauté, ni de la première jeunesse, ni du premier ordre de +talent. Elle se nommait Cécilia Boccaferri; elle avait une trentaine +d'années, les traits un peu fatigués, une jolie taille, de la +distinction, une voix plutôt douce et sympathique que puissante; elle +remplissait sans fracas d'engouement, comme sans contestation de la part +du public, l'emploi de _seconda donna_. + +Sans m'éblouir, elle m'avait plu hors de la scène plutôt que sur les +planches. Je la rencontrais quelquefois chez un professeur de chant qui +était mon ami et qui avait été son maître, et dans quelques salons où +elle allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on, +fort sagement, et faisait vivre son père, vieux artiste paresseux et +désordonné. C'était une personne modeste et calme que l'on accueillait +avec égard, mais dont on s'occupait fort peu dans le monde. + +Elle entra en même temps que Célio, et, bien qu'elle ne s'occupât jamais +du public lorsqu'elle était à son rôle, elle tourna les yeux vers la +loge d'avant-scène où j'étais avec la duchesse. Il y eut dans ce regard +furtif et rapide quelque chose qui me frappa: j'étais disposé à tout +remarquer et à tout commenter ce soir-là. + +Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, d'une +beauté accomplie. On disait qu'il était tout le portrait de sa mère, qui +avait été la plus belle femme de son temps. Il était grand sans l'être +trop, svelte sans être grêle. Ses membres dégagés avaient de l'élégance, +sa poitrine large et pleine annonçait la force. La tête était petite +comme celle d'une belle statue antique, les traits d'une pureté délicate +avec une expression vive et une couleur solide; l'oeil noir étincelant, +les cheveux épais, ondés et plantés au front par la nature selon toutes +les règles de l'art italien; le nez était droit, la narine nette et +mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, la bouche vermeille et +bien découpée, la moustache fine et encadrant la lèvre supérieure par +un mouvement de frisure naturelle d'une grâce coquette; les plans de la +joue sans défaut, l'oreille petite, le cou dégagé, rond, blanc et fort, +la main bien faite, le pied de même, les dents éblouissantes, le sourire +malin, le regard très-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai +d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, tant elle était +absorbée par l'entrée du débutant. + +La voix de Célio était magnifique, et il savait chanter; cela se jugeait +dés les premières mesures. Sa beauté ne pouvait pas lui nuire: pourtant, +lorsque je reportai mes regards de la duchesse à l'acteur, ce dernier me +parut insupportable. Je crus d'abord que c'était prévention de jaloux; +je me moquai de moi-même; je l'applaudis, je l'encourageai d'un de ces +_bravo_ à demi-voix que l'acteur entend fort bien sur la scène. Là je +rencontrai encore le regard de mademoiselle Boccaferri attaché sur la +duchesse et sur moi. Cette préoccupation n'était pas dans ses habitudes, +car elle avait un maintien éminemment grave et un talent spécialement +consciencieux. + +Mais j'avais beau faire le dégagé: d'une part, je voyais la duchesse en +proie à un trouble inconcevable, à une émotion qu'elle ne pouvait plus +me cacher, on eût dit qu'elle ne l'essayait même pas; d'autre part, +je voyais le beau Célio, en dépit de son audace et de ses moyens, +s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relève guère, ou tout +au moins vers un de ces _fiasco_ qui laissent après eux des années de +découragement et d'impuissance. En effet, ce jeune homme se présenta +avec un aplomb qui frisait l'outrecuidance. On eût dit que le nom qu'il +portait était écrit par lui sur son front pour être salué et adoré sans +examen de son individualité; on eût dit aussi que sa beauté devait faire +baisser les yeux, même aux hommes. Il avait cependant du talent et une +puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait bien; mais +il était insolent dans l'âme, et cela perçait par tous ses pores. La +manière dont il accueillit les premiers applaudissements déplut au +public. Dans son salut et dans son regard, on lisait clairement cette +modeste allocution intérieure: «Tas d'imbéciles que vous êtes, vous +serez bientôt forcés de m'applaudir davantage. Je méprise le faible +tribut de votre indulgence; j'ai droit à des transports d'admiration.» + +Pendant deux actes, il se maintint à cette hauteur dédaigneuse; et le +public incertain lui pardonna généreusement son orgueil, voulant voir +s'il le justifierait, et si cet orgueil était un droit légitime ou une +prétention impertinente. Je n'aurais su dire moi-même lequel c'était, +car je l'écoutais avec un désintéressement amer. Je ne pouvais plus +douter de l'engouement de ma compagne pour lui; je le lui disais, +même assez malhonnêtement, sans la fâcher, sans la distraire; elle +n'attendait qu'un moment d'éclatant triomphe de Célio pour me dire que +j'étais un fat et qu'elle n'avait jamais pensé à moi. + +Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, c'était un duo du +troisième acte avec la signora Boccaferri. Cette sage créature semblait +s'y prêter de bonne grâce et vouloir s'effacer derrière le succès du +débutant. Célio s'était ménagé jusque-là; il arrivait à un effet avec la +certitude de le produire. + +Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et lui? Nul ne +l'eût expliqué, chacun le sentit. Il était là, lui, comme un magnétiseur +qui essaie de prendre possession de son sujet, et qui ne se rebute pas +de la lenteur de son action. Le public était comme le patient, à la fois +naïf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer le charme pour +se dire: «Celui-ci est un prophète ou un charlatan.» Célio ne chanta +pourtant pas mal, la voix ne lui manqua pas; mais il voulut peut-être +aider son effet par un jeu trop accusé: eut-il un geste faux, une +intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais rien. Je +regardai la duchesse prête à s'évanouir, lorsqu'un froid sinistre plana +sur toutes les têtes, un sourire sépulcral effleura tous les visages. +L'air fini, quelques amis essayèrent d'applaudir; deux on trois _chut_ +discrets, contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer +dans le silence. Le _fiasco_ était consommé. + +La duchesse était pâle comme la mort; mais ce fut l'affaire d'un +instant. Reprenant l'empire d'elle-même avec une merveilleuse dextérité, +elle se tourna vers moi, et me dit en souriant, en affrontant mon regard +comme si rien n'était changé entre nous:--Allons, c'est trois ans +d'étude qu'il faut encore à ce chanteur-là! Le théâtre est un autre +lieu d'épreuve que l'auditoire bienveillant de la vie privée. J'aurais +pourtant cru qu'il s'en serait mieux tiré. Pauvre Floriani, comme elle +eùt souffert si cela se fût passé de son vivant! Mais qu'avez-vous donc, +monsieur Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'intérêt à ce +début, que vous vous sentez consterné de la chute? + +--Je n'y songeais pas, Madame, répondis-je; je regardais et j'écoutais +mademoiselle Boccaferri, qui vient de dire admirablement bien une toute +petite phrase fort simple. + +--Ah! bah! vous écoutez la Boccaferri, vous? Je ne lui fais pas tant +d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle disait mal ou bien. + +--Je ne vous crois pas, Madame; vous êtes trop bonne musicienne et trop +artiste pour n'avoir pas mille fois remarqué qu'elle chante comme un +ange. + +--Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce vraiment de la +Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal entendu, sans doute. + +--Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri est une +personne accomplie et une artiste du plus grand mérite. C'est votre +doute à cet égard qui m'étonne. + +--Oui-da! vous êtes facétieux aujourd'hui, reprit la duchesse sans se +déconcerter. + +Elle était charmée de me supposer du dépit; elle était loin de croire +que je fusse parfaitement calme et détaché d'elle, ou au moment de +l'être. + +--Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai toujours fait grand +cas des talents qui se respectent et qui se tiennent, sans aigreur, sans +dégoût et sans folle ambition, à la place que le jugement public leur +assigne. La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes +qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour se maintenir dans la +bonne voie. Son organe manque d'éclat, mais son chant ne manque jamais +d'ampleur. Ce timbre, un peu voilé, a un charme qui me pénètre. Beaucoup +de _prime donne_ fort en vogue n'ont pas plus de plénitude ou de +fraîcheur dans le gosier; il en est même qui n'en ont plus du tout. +Elles appellent alors à leur aide l'_artifice_ au lieu de l'_art_, +c'est-à-dire le mensonge. Elles se créent une voix factice, une méthode +personnelle, qui consiste à sauver toutes les parties défectueuses +de leur registre pour ne faire valoir que certaines notes criées, +chevrotées, sanglotées, étouffées, qu'elles ont à leur service. Cette +méthode, prétendue dramatique et savante, n'est qu'un misérable tour de +gibecière, un escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants +sont seuls dupes; mais, à coup sûr, ce n'est plus là du chant, ce n'est +plus de la musique. Que deviennent l'intention du maître, le sens de la +mélodie, le génie du rôle, lorsqu'au lieu d'une déclamation naturelle, +et qui n'est vraisemblable et pathétique qu'à la condition d'avoir +des nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement et +d'emportement, la cantatrice, incapable de rien _dire_ et de rien +_chanter_, crie, soupire et larmoie son rôle d'un bout à l'autre? +D'ailleurs, quelle couleur, quelle physionomie, quel sens peut avoir +un chant écrit pour la voix, quand, à la place d'une voix humaine et +vivante, le virtuose épuisé, met un cri, un grincement, une suffocation +perpétuels? Autant vaut chanter Mozart avec la _pratique_ de Pulcinella +sur la langue; autant vaut assister aux hurlements de l'épilepsie. Ce +n'est pas davantage de l'art, c'est de la réalité plus positive. + +--Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec un sourire malin +et caressant; je ne vous savais pas si docte et si subtil en fait de +musique! Pourquoi est-ce la première fois que vous en parlez si bien? +J'aurais toujours été de votre avis... en théorie, car vous faites une +mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri a précisément +une de ces voix usées et flétries qui ne peuvent plus chanter. + +--Et pourtant, repris-je avec fermeté, elle chante toujours, elle ne +fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque jamais, et c'est pour cela +que le public frivole ne fait point d'attention à elle. Croyez-vous +qu'elle soit si peu habile qu'elle ne pût viser à l'_effet_ tout comme +une autre, et remplacer l'_art_ par l'_artifice_, si elle daignait +abaisser son âme et sa science jusque-là? Que demain elle se lasse de +passer inaperçue et qu'elle veuille agir sur la fibre nerveuse de son +auditoire par des cris, elle éclipsera ses rivales, je n'en doute +pas. Son organe, voilé d'habitude, est précisément de ceux qui +s'éclaircissent par un effort physique, et qui vibrent puissamment +quand le chanteur veut sacrifier le charme à l'étonnement, la vérité à +l'effet. + +--Mais alors, convenez-en vous-même, que lui reste-t-il, si elle n'a ni +le courage et la volonté de produire l'effet par un certain artifice, ni +la santé de l'organe qui possède le charme naturel? Elle n'agit ni sur +l'imagination trompée, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille! +Elle dit proprement ce qui est écrit dans son rôle; elle ne choque +jamais, elle ne dérange rien. Elle est musicienne, j'en conviens, et +utile dans l'ensemble; mais, seule, elle est nulle. Qu'elle entre, +qu'elle sorte, le théâtre est toujours vide quand elle le traverse de +ses bouts de rôle et de ses petites phrases perlées. + +--Voilà ce que je nie, et, pour mon compte, je sens qu'elle remplit, non +pas seulement le théâtre de sa présence, mais qu'elle pénètre et anime +l'opéra de son intelligence. Je nie également que le défaut de plénitude +de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas une voix +malade, c'est une voix délicate, de même que la beauté de mademoiselle +Boccaferri n'est pas une beauté flétrie, mais une beauté voilée. Cette +beauté suave, cette voix douce, ne sont pas faites pour les sens +toujours un peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend +devine des trésors de vérité sous cette expression contenue, où l'âme +tient plus encore qu'elle ne promet et ne s'épuise jamais, parce qu'elle +ne se prodigue point. + +--Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! s'écria la +duchesse en riant et en me tendant la main d'un air enjoué et +affectueux: je ne vous savais pas amoureux de la Boccaferri; si je m'en +étais doutée, je ne vous aurais pas contrarié en disant du mal d'elle. +Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien! + +Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eût été sincère dans son +désintéressement, je redevenais amoureux; mais elle ne put soutenir mon +regard, et l'étincelle diabolique jaillit du sien à la dérobée. + +--Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai faiblement, vous +n'aurez jamais à vous excuser d'une maladresse, et moi, je n'ai jamais +été amoureux de mademoiselle Boccaferri avant cette représentation, où +je viens de la comprendre pour la première fois. + +--Et c'est moi qui vous ai aidé, sans doute, à faire cette découverte? + +--Non, Madame, c'est Célio Floriani. + +La duchesse frémit, et je continuai fort tranquillement:--C'est en +voyant combien ce jeune homme avait peu de conscience que j'ai senti le +prix de la conscience dans l'art lyrique, aussi clairement que je le +sens dans l'art de la peinture et dans tous les arts. + +--Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de reprendre parti pour +Célio. Je n'ai pas vu qu'il manquât de conscience, ce beau jeune homme; +il a manqué de bonheur, voilà tout. + +--Il a manqué à ce qu'il y a de plus sacré, repris-je froidement; il a +manqué à l'amour et au respect de son art. Il a mérité que le public +l'en punit, quoique le public ait rarement de ces instincts de justice +et de fierté. Consolez-vous pourtant, Madame, son succès n'a tenu qu'à +un fil, et, en procédant par l'audace et le contentement de soi-même, +un artiste peut toujours être applaudi, faire des dupes, voire des +victimes; mais moi, qui vois très-clair et qui suis tout à fait +impartial dans la question, j'ai compris que l'absence de charme et de +puissance de ce jeune homme tenait à sa vanité, à son besoin d'être +admiré, à son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, à son manque de +respect pour l'esprit et les traditions de son rôle. Il s'est nourri +toute sa vie, j'en suis sûr, de l'idée qu'il ne pouvait faillir et qu'il +avait le don de s'imposer. Probablement c'est un enfant gâté. Il est +joli, intelligent, gracieux; sa mère a dû être son esclave, et toutes +les dames qu'il fréquente doivent l'enivrer de voluptés. Celle de la +louange est la plus mortelle de toutes. Aussi s'est-il présenté devant +le public comme une coquette effrontée qui éclabousse le pauvre monde +du haut de son équipage. Personne n'a pu nier qu'il fût jeune, beau et +brillant; mais on s'est mis à le haïr, parce qu'on a senti dans son +maintien quelque chose de la coquette. Oui, coquette est le mot. +Savez-vous ce que c'est qu'une coquette, madame la duchesse? + +--Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, vous le savez, sans +doute? + +--Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par son air de +dédain, c'est une femme qui fait par vanité ce que la courtisane fait +par cupidité; c'est un être qui fait le fort pour cacher sa faiblesse, +qui fait semblant de tout mépriser pour secouer le poids du mépris +public, qui essaie d'écraser la foule pour faire oublier qu'elle +s'abaisse et rampe devant chacun en particulier; c'est un mélange +d'audace et de lâcheté, de bravade téméraire et de terreur secrète.... A +Dieu ne plaise que j'applique ce portrait dans toute sa rigueur à aucune +personne de votre connaissance! A Célio même, je ne le ferais pas sans +restriction. Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent le +succès sans conscience et sans recueillement sont un peu dans la voie +de la courtisane sans le savoir; ils feignent de mépriser le jugement +d'autrui, et ils n'ont travaillé toute leur vie qu'à l'obtenir +favorable; ils ne sont si irrités de manquer leur triomphe que parce +que le triomphe a été leur unique mobile. S'ils aimaient leur art pour +lui-même, ils seraient plus calmes et ne feraient pas dépendre leurs +progrès d'un peu plus ou moins de blâme ou d'éloge. Les courtisanes +affectent de mépriser la vertu qu'elles envient. Les artistes dont je +parle affectent de se suffire à eux-mêmes, précisément parce qu'ils se +sentent mal avec eux-mêmes. Célio Floriani est le fils d'une vraie, +d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les traditions de sa mère, +il en est trop cruellement puni! Dieu veuille qu'il profite de la leçon, +qu'il ne se laisse point abattre, et qu'il se remette à l'étude sans +dégoût et sans colère! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre part, +Madame, et que je l'invite à souper chez vous au sortir du spectacle? +Il doit avoir besoin de consolation, et ce serait généreux à vous de +le traiter d'autant mieux qu'il est plus malheureux. Nous voici au +_finale_. J'ai mes entrées sur le théâtre, j'y vais et je vous l'amène. + +--Non, Salentini, répondit la duchesse. Je ne comptais point souper ce +soir, et, si vous voulez prolonger la veillée, vous allez venir prendre +du thé avec moi et le marquis... dont la somnolence opiniâtre nous +laisse le champ libre pour causer. Il me semble que nous avons beaucoup +de choses à nous dire... à propos de Célio Floriani précisément. +Celui-ci serait de trop dans notre entretien, pour moi comme pour vous. + +Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur et de passion, +et se leva pour prendre mon bras; mais j'esquivai cet honneur en me +plaçant derrière son sigisbée. Cette femme, qui n'aimait les _jeunes +talents_ que dans la prévision du succès, et qui les abandonnait si +lestement quand ils avaient échoué en public, me devenait odieuse tout +d'un coup; elle me faisait l'effet de ces enfants méchants et stupides +qui poursuivent le ver luisant dans les herbes, qui le saisissent, +le réchauffent et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis +l'écrasent quand le toucher de leur main indiscrète l'a privé de sa +lumière. Parfois ils le torturent pour le ranimer, mais le pauvre +insecte s'éteint de plus en plus. Alors on le tue: il ne jette plus +d'éclat, il ne brille plus, il n'est plus bon à rien. «Pauvre Célio! +pensais-je, qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou +crains qu'on ne marche sur toi.... Mais à coup sûr ce n'est pas moi qui +profiterai du tête-à-tête qu'on t'avait ménagé pour cette nuit en cas +d'ovation. J'ai encore un peu de phosphore, et je veux le garder.» + +--Eh bien, dit la duchesse d'un ton impérieux, vous ne venez pas? + +--Pardon, Madame, répondis-je, je veux aller saluer mademoiselle +Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu plus de succès ce soir que +les autres fois, et elle n'en chantera pas moins bien demain. J'aime +beaucoup à porter le tribut de mon admiration aux talents ignorés ou +méconnus qui restent eux-mêmes et se consolent de l'indifférence de la +foule par la sympathie de leurs amis et la conscience de leur force. Si +je rencontre Célio Floriani, je veux faire connaissance avec lui. Me +permettez-vous de me recommander de Votre Seigneurie? Nous sommes tous +deux vos protégés. + +La duchesse brisa son éventail et sortit sans me répondre. Je sentis que +sa souffrance me faisait mal; mais c'était le dernier tressaillement +de mon coeur pour elle. Je m'élançai dans les couloirs qui menaient au +théâtre, résolu, en effet, à porter mon hommage à Cécilia Boccaferri. + + + +III. + +CÉCILIA. + +Mais il était écrit au livre de ma destinée que je retrouverais Célio +sur mon chemin. J'approche de la loge de Cécilia, je frappe, on vient +m'ouvrir: au lieu du visage doux et mélancolique de la cantatrice, c'est +la figure enflammée du débutant qui m'accueille d'un regard méfiant et +de cette parole insolente:--Que voulez-vous, Monsieur? + +--Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, répondis-je; elle a +donc changé de loge? + +--Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cécilia. Entrez, signor +Salentini, je suis bien aise de vous voir. + +J'entrai, elle quittait son costume derrière un paravent. Célio se +rassit sur le sofa; sans me rien dire, et même sans daigner faire la +moindre attention à ma présence, il reprit son discours au point où je +l'avais interrompu. A vrai dire, ce discours n'était qu'un monologue. Il +procédait même uniquement par exclamations et malédictions, donnant au +diable ce lourd et stupide parterre d'Allemands, ces buveurs, aussi +froids que leur bière, aussi incolores que leur café. Les loges +n'étaient pas mieux traitées.--Je sais que j'ai mal chanté et encore +plus mal joué, disait-il à la Boccaferri, comme pour répondre à une +objection qu'elle lui aurait faite avant mon arrivée; mais soyez +donc inspiré devant trois rangées de sots diplomates et d'affreuses +douairières! Maudite soit l'idée qui m'a fait choisir Vienne pour le +théâtre de mes débuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, l'air si +épais, la vie si plate et les hommes si bêtes! En bas, des abrutis qui +vous glacent; en haut, des monstres qui vous épouvantent! Par tous les +diables! j'ai été à la hauteur de mon public, c'est-à-dire insipide et +détestable! + +La naïveté de ce dépit me réconcilia avec Célio. Je lui dis qu'en +qualité d'Italien et de compatriote, je réclamais contre son arrêt, que +je ne l'avais point écouté froidement, et que j'avais protesté contre la +rigueur du public. + +A cette ouverture, il leva la tête, me regarda en face, et, venant à moi +la main ouverte: «Ah! oui! dit-il, c'est vous qui étiez à l'avant-scène, +dans la loge de la duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai +remarqué; Cécilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention +aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a abandonné! mais +vous luttiez jusqu'au dernier moment. Eh bien, touchez là; je vous +remercie. Il paraît que vous êtes artiste aussi, que vous avez du +talent, du succès? C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui +tombent! cela vous portera bonheur!» + +Il parlait si vite, il avait un accent si résolu, une cordialité si +spontanée, que, bien que choqué de l'expression de corps de garde +appliquée à la duchesse, mes récentes amours, je ne pus résister à ses +avances, ni rester froid à l'étreinte de sa main. J'ai toujours jugé les +gens à ce signe. Une main froide me gêne, une main humide me répugne, +une pression saccadée m'irrite, une main qui ne prend que du bout des +doigts me fait peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser la +mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas de livrer à une +main virile le contact de sa paume entière, m'inspire une confiance +et même une sympathie subite. Certains observateurs des variétés de +l'espèce humaine s'attachent au regard, d'autres à la forme du front, +ceux-ci à la qualité de la voix, ceux-là au sourire, d'autres enfin à +l'écriture, etc. Moi, je crois que tout l'homme est dans chaque détail +de son être, et que toute action ou aspect de cet être est un indice +révélateur de sa qualité dominante. Il faudrait donc tout examiner, si +on en avait le temps; mais, dès l'abord, j'avoue que je suis pris ou +repoussé par la première poignée de main. + +Je m'assis auprès de Célio, et tâchai de le consoler de son échec en lui +parlant de ses moyens et des parties incontestables de son talent. «Ne +me flattez pas, ne m'épargnez pas, s'écria-t-il avec franchise. J'ai été +mauvais, j'ai mérité de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je vous en +supplie, sur ce misérable début. Je vaux mieux que cela. Seulement je ne +suis pas assez vieux pour être bon à froid. Il me faut un auditoire qui +me porte, et j'en ai trouvé un ce soir qui, dès le commencement, n'a +fait que me supporter. J'ai été froissé et contrarié avant l'épreuve, au +point d'entrer en scène épuisé et frappé d'un sombre pressentiment. La +colère est bonne quelquefois, mais il la faut simultanée à l'opération +de la volonté. La mienne n'était pas encore assez refroidie, et elle +n'était plus assez chaude: j'ai succombé. O ma pauvre mère! si tu avais +été là, tu m'aurais électrisé par ta présence, et je n'aurais pas été +indigne de la gloire de porter ton nom! Dors bien sous tes cyprès, +chère sainte! Dans l'état où me voici, c'est la première fois que je me +réjouis de ce que tes yeux sont fermés pour moi! + +Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau Célio. Sa sincérité, +ce retour enthousiaste vers sa mère, son expansion devant moi, +effaçaient le mauvais effet de son attitude sur la scène. Je me sentis +attendri, je sentis que je l'aimais. Puis, en voyant de près combien sa +beauté était _vraie_, son accent pénétrant et son regard sympathique, je +pardonnai à la duchesse de l'avoir aimé deux jours; je ne lui pardonnai +pas de ne plus l'aimer. + +Il me restait à savoir s'il était aimé aussi de Cécilia Boccaferri. Elle +sortit de sa toilette et vint s'asseoir entre nous deux, nous prit la +main à l'un et à l'autre, et, s'adressant à moi:--C'est la première fois +que je vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. Vous +venez consoler mon pauvre Célio, mon ami d'enfance, le fils de ma +bienfaitrice, et c'est presque une soeur qui vous en remercie. Au reste, +je trouve cela tout simple de votre part; je sais que vous êtes un +noble esprit, et que les vrais talents ont la bonté et la franchise +en partage.... Ecoute, Célio, ajouta-t-elle, comme frappée d'une idée +soudaine, va quitter ton costume dans ta loge, il est temps: moi, j'ai +quelques mots à dire à M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous +partirons ensemble. + +Célio sortit sans hésiter et d'un air de confiance absolue. Était-il +sûr, à ce point, de la fidélité de sa maîtresse?... ou bien n'était-il +pas l'amant de Cécilia? Et pourquoi l'aurait-il été? pourquoi en +avais-je la pensée, lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-être jamais +eue? + +Tout cela s'agitait confusément et rapidement dans ma tête. Je tenais +toujours la main de Cécilia dans la mienne, je l'y avais gardée; elle +ne paraissait pas le trouver mauvais. J'interrogeais les fibres +mystérieuses de cette petite main, assez ferme, légèrement attiédie et +particulièrement calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, grands +et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main d'une femme ne se +pénètrent pas si aisément que ceux d'un homme. Ma science d'observation +et ma délicatesse de perceptions m'ont souvent trahi ou éclairé selon le +sexe. + +Par un mouvement très-naturel pour relever son châle, la Boccaferri me +retira sa main dès que nous fûmes seuls, mais sans détourner son regard +du mien. + +--Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour à la duchesse +de X... et vous avez été jaloux de Célio; mais vous ne l'êtes plus, +n'est-ce pas? vous sentez bien que vous n'avez pas sujet de l'être. + +--Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas sujet d'être jaloux +de Célio, si je faisais la cour à la duchesse, répondis-je en me +rapprochant un peu de la Boccaferri; mais je puis vous jurer que je ne +suis pas jaloux, parce que je n'aime pas cette femme. + +Cécilia baissa les yeux, mais avec une expression de dignité et non de +trouble.--Je ne vous demande pas vos secrets, dit-elle, je n'ai pas +cette indiscrétion. Rien là dedans ne peut exciter ma curiosité; mais +je vous parle franchement. Je donnerais ma vie pour Célio; je sais que +certaines femmes du monde sont très-dangereuses. Je l'ai vu avec peine +aller chez quelques-unes, j'ai prévu que sa beauté lui serait funeste, +et peut-être son malheur d'aujourd'hui est-il le résultat de quelques +intrigues de coquettes, de quelques jalousies fomentées à dessein.... +Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais quelquefois +chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh bien, j'ai vu ce soir +Célio _chuté_ par des gens qui lui promettaient chaudement hier de +l'applaudir, et j'ai cru comprendre certains petits drames dans les +loges qui nous avoisinaient. J'ai remarqué aussi votre générosité, j'en +ai été vivement touchée. Célio, depuis le peu de temps qu'il est à +Vienne, s'est déjà fait des ennemis. Je ne suis pas en position de l'en +préserver; mais, lorsque l'occasion se présente pour moi de lui assurer +et de lui conserver une noble amitié, je ne veux pas la négliger. Célio +n'a point aspiré à plaire à la duchesse; voilà tout ce que j'avais +à vous dire, signor Salentini, et ce que je puis vous affirmer sur +l'honneur, car Célio n'a point de secrets pour moi, et je l'ai interrogé +sur ce point-là, il n'y a qu'un instant, comme vous entriez ici. + +[Illustration 002.png: C'est une cruauté, Madame. (Page 76.)] + +Chacun sait plus ou moins la figure que tâche de ne pas faire un homme +qui trouve occupée la place qu'il venait pour conquérir. Je fis de +mon mieux pour que mon désappointement ne parût pas.--Bonne Cécilia, +répondis-je, je vous déclare que cela me serait parfaitement égal, et je +permets à Célio d'être aujourd'hui ou de ne jamais être l'amant de la +duchesse, sans que cela change rien à ma sympathie pour lui, à mon +impartialité comme _dilettante_, à mon zèle comme ami. Oui, je serai +son ami de bon coeur, puisqu'il est le vôtre, car vous êtes une des +personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, vous, puisque vous +venez de me livrer sans détour le secret de votre coeur, et je vous en +remercie. + +--Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton de sincérité qui me +pétrifia. Quel secret? + +--Etes-vous donc distraite à ce point que vous m'ayez dit, sans le +savoir, votre amour pour Célio; ou que vous l'ayez déjà oublié? + +La Boccaferri se mit à rire. C'était la première fois que je la voyais +rire, et le rire est aussi un indice à étudier. Sa figure grave et +réservée ne semblait pas faite pour la gaieté, et pourtant cet éclair +d'enjouement l'éclaira d'une beauté que je ne lui connaissais pas. +C'était le rire franc, bref et harmonieusement rhythmé d'une petite +fille épanouie et bonne.--Oui, oui, dit-elle, il faut que je sois bien +distraite pour m'être exprimée comme je l'ai fait sur le compte de +Célio, sans songer que vous alliez prendre le change et me supposer +amoureuse de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pédanterie de ma +part à m'en défendre, lorsque cela doit vous paraître très-naturel et +très-indifférent. + +--Très-naturel... c'est possible... Très-indifférent... c'est possible +encore; mais je vous prie cependant de vous expliquer.--Et je pris le +bras de Cécilia avec une brusquerie involontaire dont je me repentis +tout à coup, car elle me regarda d'un air étonné, comme si je venais de +la préserver d'une brûlure ou d'une araignée. Je me calmai aussitôt et +j'ajoutai:--Je tiens à savoir si je suis assez votre ami pour que vous +m'ayez confié votre secret, ou si je le suis assez peu pour qu'il vous +soit indifférent, à vous, de n'être pas connue de moi. + +[Illustration 003.png: Puis, en voyant de près combien sa beauté était +vraie... (Page 79.)] + +--Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. Si j'avais un tel secret, j'avoue +que je ne vous le confierais pas sans vous connaître et vous éprouver +davantage; mais, n'ayant point de secret, j'aime mieux que vous me +connaissiez telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dévouement +pour Célio, et d'abord je dois vous dire que Célio a deux soeurs et +un jeune frère pour lesquels je me dévouerais encore davantage, parce +qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui des services et de la +sollicitude d'une femme. Oh! oui, si j'avais un sort indépendant, je +voudrais consacrer ma vie à remplacer la Floriani auprès de ses enfants, +car l'être que j'aime de passion et d'enthousiasme, c'est un nom, c'est +une morte, c'est un souvenir sacré, c'est la grande et bonne Lucrezia +Floriani! + +Je pensai, malgré moi, à la duchesse, qui, une heure auparavant, avait +motivé son engouement pour Célio par une ancienne relation d'amitié avec +sa mère. La duchesse avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani +était morte à quarante, absolument retirée du théâtre et du monde depuis +douze ou quatorze ans... Ces deux femmes l'avaient-elles beaucoup +connue? Je ne sais pourquoi cela me paraissait invraisemblable. Je +craignais que le nom de Floriani ne servît mieux à Célio auprès des +femmes qu'auprès du public. + +Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou si Cécilia +alla naturellement au-devant de mes objections, car elle ajouta sans +transition:--Et pourtant je ne l'ai vue, dans toute ma vie, que cinq ou +six fois, et notre plus longue intimité a été de quinze jours, lorsque +j'étais encore une enfant. + +Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je l'observais. Il y +avait comme un embarras douloureux en elle; mais elle reprit bientôt: +«Je souffre un peu de vous dire pourquoi mon coeur a voué un culte à +cette femme, mais je présume que je n'ai rien de neuf à vous apprendre +là-dessus. Mon père... vous savez, est un homme excellent, une âme +ardente, généreuse, une intelligence supérieure... ou plutôt vous ne +savez guère cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il a +toujours vécu dans le désordre, dans l'incurie, dans la misère. Il était +trop aimable pour n'avoir pas beaucoup d'amis; il en faisait tous les +jours, parce qu'il plaisait, mais il n'en conserva jamais aucun, parce +qu'il était incorrigible, et que leurs secours ne pouvaient le guérir +de son imprévoyance et de ses illusions. Lui et moi nous devons de la +reconnaissance à tant de gens, que la liste serait trop longue; mais une +seule personne a droit, de notre part, à une éternelle adoration. Seule +entre tous, seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver +tous les ans... quelquefois plus souvent. Inépuisable en patience, en +tolérance, en compréhension, en largesse, elle ne méprisa jamais mon +père, elle ne l'humilia jamais de sa pitié ni de ses reproches. Jamais +ce mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres: «Ce pauvre homme avait +du mérite; la misère l'a dégradé.» Non! la Floriani disait: «Jacopo +Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de coeur et de +génie!» Et c'était vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait être la +pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia. + +«Pendant vingt ans, c'est-à-dire depuis le jour où elle le rencontra +jusqu'à celui où elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami dont +on ne doute point. Elle était bien sûre, au fond du coeur, que ses +bienfaits ne l'enrichiraient pas; et que chaque dette criante qu'elle +acquittait ferait naître d'autres dettes semblables. Elle continua; elle +ne s'arrêta jamais. Mon père n'avait qu'un mot à lui écrire, l'argent +arrivait à point, et avec l'argent la consolation, le bienfait de l'âme, +quelques lignes si belles, si bonnes! Je les ai tous conservés comme des +reliques, ces précieux billets. Le dernier disait: + +«Courage, mon ami, _cette fois-ci_ la destinée vous sourira, et vos +efforts ne seront pas vains, j'en suis sûre. Embrassez pour moi la +Cécilia, et comptez toujours sur votre vieille amie.» + +«Voyez quelle délicatesse et quelle science de la vie! C'était bien la +centième fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle l'encourageait toujours; +et, grâce à elle, il entreprenait toujours quelque chose. Cela ne durait +point et creusait de nouveaux abîmes; mais, sans cela, il serait mort +sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... Oui, oui, +la Floriani m'a légué son courage.... Sans elle, j'aurais peut-être +moi-même douté de mon père; mais j'ai toujours foi en lui, grâce à elle! +Il est vieux, mais il n'est pas fini. Son intelligence et sa fierté +n'ont rien perdu de leur énergie. Je ne puis le rendre riche comme il le +faudrait à un homme d'une imagination si féconde et si ardente; mais je +puis le préserver de la misère et de l'abattement. Je ne le laisserai +pas tomber; je suis forte!» + +La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu fût +encore contenu par une habitude de dignité calme. + +Elle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait ces trésors +de l'âme que j'avais toujours pressentis en elle. Je pris sa main +très-franchement cette fois, et je la baisai sans arrière-pensée. + +--Vous êtes une noble créature, lui dis-je, je le savais bien, et +je suis fier de l'effort que vous daignez faire pour m'avouer cette +grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent +la honte de leur petitesse. Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas +savoir le bien que vous me faites, à moi qui suis né pour croire et pour +aimer, mais que le monde extérieur contriste et alarme perpétuellement. + +--Mais je n'ai plus rien à vous dire, mon ami. La Floriani n'est plus, +mais elle est toujours vivante dans mon coeur. Son fils aîné commence +la vie et tâte le terrain de la destinée d'un pied hasardeux, téméraire +peut-être. Est-ce à moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux, +imprudent, impuissant même dans les arts, qu'il se trompe mille fois, +qu'il devienne coupable envers lui-même, je veux l'aimer et le servir +comme si j'étais sa mère. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque +rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais faire le +marchepied de sa gloire, puisque c'est dans la gloire qu'il cherche son +bonheur. Vous voyez bien, Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en +tête. J'ai l'esprit et le coeur forcément sérieux, et je n'ai pas de +temps à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction de mes +fantaisies personnelles. + +--Oh! oui, je vous comprends, m'écriai-je, une vie toute d'abnégation et +de dévouement! Si vous êtes au théâtre, ce n'est point pour vous. Vous +n'aimez pas le théâtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au +succès. Vous dédaignez la gloriole; vous travaillez pour les autres. + +--Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c'est encore grâce à la +Floriani que je peux travailler ainsi. Sans elle, je serais restée ce +que j'étais, une pauvre petite ouvrière à la journée, gagnant à peine +un morceau de pain pour empêcher son père de mendier dans les mauvais +jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agréable. +Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, même au théâtre, +les seconds rôles. Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon +mieux. Je n'étais déjà plus jeune, j'avais vingt six ans, et j'avais +déjà beaucoup souffert; mais je n'aspirais point au premier rang, et +cela fit que je parvins rapidement à pouvoir occuper le second. J'avais +l'horreur du théâtre. Mon père y travaillant comme acteur, comme +décorateur, comme souffleur même (il y a rempli tous les emplois, selon +les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure +cette sentine d'impuretés où nulle fille ne peut se préserver de +souillure, à moins d'être une martyre volontaire. J'hésitai longtemps; +je donnais des leçons, je chantais dans les concerts; mais il n'y avait +là rien d'assuré. Je manque d'audace, je n'entends rien à l'intrigue. Ma +clientèle, fort bornée et fort modeste, m'échappait à tout moment. La +Floriani mourut presque subitement. Je sentis que mon père n'avait plus +que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour +ce contact avec le public, qui viole la pureté de l'âme et flétrit le +sanctuaire de la pensée. Je suis actrice depuis trois ans, je le serai +tant qu'il plaira à Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous +mes goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis à +personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il pas son fardeau? J'ai +la force de porter le mien: je fais mon métier en conscience. J'aime +l'art, je mentirais si je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais +j'aurais aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes. +J'étais née pour tenir l'orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter +la prière du soir aux échos profonds et mystérieux d'un cloître. +Qu'importe? ne parlons plus de moi, c'est trop! + +La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main +en souriant. Je me sentis hors de moi. Mon heure était venue: j'aimais! + + + +IV. + +FLÂNERIE. + +Elle s'était levée pour partir; elle ramena son châle sur ses épaules. +Elle était mal mise, affreusement mise, comme une actrice pauvre +et fatiguée, qui s'est débarrassée à la hâte de son costume et qui +s'enveloppe avec joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en +aller à pied par les rues. Elle avait un voile noir très-fané sur la +tête et de gros souliers aux pieds, parce que le temps était à la pluie. +Elle cachait ses jolies mains (je me rappelle ce détail exactement) dans +de vilains gants tricotés. Elle était très pâle, même un peu jaune, +comme j'ai remarqué depuis qu'elle le devenait quand on la forçait à +remuer la cendre qui couvrait le feu de son âme. Probablement elle eût +été moins belle que laide pour tout autre que moi en ce moment-là. + +Eh bien! je la trouvai, pour la première fois de ma vie, la plus belle +femme que j'eusse encore contemplée. Et elle l'était, en effet, j'en +suis certain. Ce mélange de désespoir et de volonté, de dégoût et de +courage, cette abnégation complète dans une nature si énergique, et par +conséquent si capable de goûter la vie avec plénitude, cette flamme +profonde, cette mémoire endolorie, voilées par un sourire de douceur +naïve, la faisaient resplendir à mes yeux d'un éclat singulier. Elle +était devant moi comme la douce lumière d'une petite lampe qu'on +viendrait d'allumer dans une vaste église. D'abord ce n'est qu'une +étincelle dans les ténèbres, et puis la flamme s'alimente, la clarté +s'épure, l'oeil s'habitue et comprend, tous les objets s'illuminent peu +à peu. Chaque détail se révèle sans que l'ensemble perde rien de sa +lucidité transparente et de son austérité mélancolique. Au premier +moment, on n'eût pu marcher sans se heurter dans ce crépuscule, et puis +voilà qu'on peut lire à cette lampe du sanctuaire et que les images du +temple se colorent et flottent devant vous comme des êtres vivants. +La vue augmente à chaque seconde comme un sens nouveau, perfectionné, +satisfait, idéalisé, par ce suave aliment d'une lumière pure, égale et +sereine. + +Cette métaphore, longue à dire, me vint rapide et complète dans la +pensée. Comme un peintre que je suis, je vis le symbole avec les yeux de +l'imagination en même temps que je regardais la femme avec les yeux +du sentiment. Je m'élançai vers elle, je l'entourai de mes bras, en +m'écriant follement: «_Fiat lux!_ aimons-nous, et la lumière sera.» + +Mais elle ne me comprit pas, ou plutôt elle n'entendit pas mes sottes +paroles. Elle écoutait un bruit de voix dans la loge voisine. «Ah! mon +Dieu! me dit-elle, voici mon père qui se querelle avec Célio! allons +vite les distraire. Mon père sort du café. Il est très-animé à cette +heure-ci, et Célio n'est guère disposé à entendre une théorie sur le +néant de la gloire. Venez, mon ami!» + +Elle s'empara de mon bras, et courut à la loge de Célio. Il devait se +passer bien du temps avant que l'occasion de lui dire mon amour se +retrouvât. + +Le vieux Boccaferri était fort débraillé et à moitié ivre, ce qui lui +arrivait toujours quand il ne l'était pas tout à fait. Célio, tout en +se lavant la figure avec de la pâte de concombre, frappait du pied avec +fureur. + +--Oui, disait Boccaferri, je te le répéterai quand même tu devrais +m'étrangler. C'est ta faute; tu as été _mauvais, archimauvais_! Je te +savais bien _mauvais_, mais je ne te croyais pas encore capable d'être +aussi _mauvais_ que tu l'as été ce soir! + +--Est-ce que je ne le sais pas que j'ai été _mauvais, mauvais_ ivrogne +que vous êtes? s'écria Célio en roulant sa serviette convulsivement pour +la lancer à la figure du vieillard; mais, en voyant paraître Cécilia, +il atténua ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber à nos +pieds.--Cécilia, reprit-il, délivre-moi de ton fléau de père; ce vieux +fou m'apporte le coup de pied de l'âne. Qu'il me laisse tranquille, ou +je le jette par la fenêtre! + +Cette violence de Célio sentait si fort le cabotin, que j'en fus +révolté; mais la paisible Cécilia n'en parut ni surprise ni émue. +Comme une salamandre habituée à traverser le feu, comme un nautonier +familiarisé avec la tempête, elle se glissa entre les deux antagonistes, +prit leurs mains et les força à se joindre en disant:--Et pourtant vous +vous aimez! si mon père est fou ce soir, c'est de chagrin; si Célio est +méchant, c'est qu'il est malheureux, mais il sait bien que c'est son +malheur qui fait déraisonner son vieil ami. + +Boccaferri se jeta au cou de Célio, et, le pressant dans ses bras: «Le +ciel m'est témoin, s'écria-t-il, que je t'aime presque autant que ma +propre fille!» Et il se mit à pleurer. Ces larmes venaient à la fois du +coeur et de la bouteille. Célio haussa les épaules tout en l'embrassant. + +--C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mère, tes soeurs, ton +jeune frère... je voudrais vous placer dans le ciel, avec une auréole, +une couronne d'éclairs au front, comme des dieux!... Et voilà que tu +fais un _fiasco orribile_ pour ne m'avoir pas consulté! + +Il déraisonna pendant quelques minutes, puis ses idées s'éclaircirent +en parlant. Il dit d'excellentes choses sur l'amour de l'art, sur la +personnalité mal entendue qui nuit à celle du talent. Il appelait +cela la _personnalité de la personne_. Il s'exprima d'abord en termes +heurtés, bizarres, obscurs; mais, à mesure qu'il parlait, l'ivresse se +dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il trouvait même des +formes agréables pour faire accepter sa critique au récalcitrant Célio. +Il lui dit à peu près les mêmes choses, quant au fond, que j'avais dites +à la duchesse; mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il pensait +comme moi, ou plutôt que je pensais comme lui, et qu'il résumait devant +moi ma propre pensée. Je n'avais jamais voulu faire attention aux +paroles de ce vieillard, dont le désordre me répugnait. Je m'aperçus ce +soir-là qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une grande science +de la philosophie de l'art, et que, par moments il trouvait des mots +qu'un homme de génie n'eût pas désavoués. + +Célio l'écoutait l'oreille basse, se défendant mal, et montrant, avec la +naïveté généreuse qui lui était propre, qu'il était convaincu en dépit +de lui-même. L'heure s'écoulait, on éteignait jusque dans les couloirs, +et les portes du théâtre allaient se fermer. Boccaferri était partout +chez lui. Avec cette admirable insouciance qui est une grâce d'état pour +les débauchés, il eût couché sur les planches ou bavardé jusqu'au jour +sans s'aviser de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. +Cécilia le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu dans la +rue, et je me trouvai seul avec Célio, qui, se sentant trop agité pour +dormir, voulut me reconduire jusqu'à mon domicile. + +--Quand je pense, me disait-il, que je suis invité à souper ce soir dans +dix maisons, et qu'à l'heure qu'il est, toutes mes connaissances sont +censées me chercher pour me consoler! Mais personne ne s'impatiente +après moi, personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un ami qui +m'ait bien cherché, car j'étais dans la loge de Cécilia, et, en ne me +trouvant pas dans la mienne, on n'essayait pas de savoir si j'étais +de l'autre côté de la cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai +entendu des mots qui devront me faire réfléchir. «Il est déjà parti! +Il est donc désespéré!--Pauvre diable!--Ma foi! je m'en vais.--Je lui +laisse ma carte.--J'aime autant l'avoir manqué ce soir, etc.» C'est +ainsi que mes bons et fidèles amis se parlaient l'un à l'autre. Et je +me tenais coi, enchanté de les entendre partir. Et votre duchesse! qui +devait m'envoyer prendre par son sigisbée avec sa voiture? Je n'ai pas +eu la peine de refuser son thé. _Vous en tenez_ pour cette duchesse, +vous? Vous avez grand tort; c'est une dévergondée. Attendez d'avoir un +_fiasco_ dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au reste, +celle-là ne m'a pas trompé. Dès le premier jour, j'ai vu qu'elle faisait +passer son monde sous la toise, et que, pour avoir les grandes entrées +chez elle, il fallait avoir son brevet de _grand homme_ à la main. + +--Je ne sais, répondis-je, si c'est le dépit ou l'habitude qui vous rend +cynique, Célio; mais vous l'êtes, et c'est une tache en vous. A quoi bon +un langage si acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de dévergondée une +femme dont j'aurais à me plaindre. Or, comme je n'ai pas ce droit-là, et +que je ne suis pas amoureux de la duchesse le moins du monde, je vous +prie d'en parler froidement et poliment devant moi; vous me ferez +plaisir, et je vous estimerai davantage. + +--Écoutez, Salentini, reprit vivement Célio, vous êtes prudent, et vous +louvoyez à travers le monde comme tant d'autres. Je ne crois pas que +vous ayez raison; du moins ce n'est pas mon système. Il faut être franc +pour être fort, et moi, je veux exercer ma force à tout prix. Si vous +n'êtes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous ne l'avez pas voulu, +car, pour mon compte, je sais que je l'aurais été, si cela eût été +de mon goût. Je sais ce qu'elle m'a dit de vous au premier mot de +galanterie que je lui ai adressé (et je le faisais par manière +d'amusement, par curiosité pure, je vous l'atteste): je regardais une +jolie esquisse que vous avez faite d'après elle et qu'elle a mise, +richement encadrée, dans son boudoir. Je trouvais le portrait flatté, et +je le lui disais, sans qu'elle s'en doutât, en insinuant que cette +noble interprétation de sa beauté ne pouvait avoir été trouvée que par +l'amour. «Parlez plus bas, me répondit-elle d'un air de mystère. J'ai +bien du mal à tenir cet homme-là en bride.» On sonna au même instant. +«Ah! mon Dieu! dit-elle, c'est peut-être lui qui force ma porte; +sortons d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, à la veille de +débuter.--Oui, oui, répondis-je ironiquement; vous êtes si bonne pour +moi, que vous le rendriez heureux rien que pour me préserver de sa +haine.» Elle crut que c'était une déclaration, et, m'arrêtant sur le +seuil de son boudoir: «Que dites-vous là? s'écria-t-elle; si vous ne +craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui qu'il me +cause. Qu'il vienne, qu'il se fâche, restons!» C'était charmant, +n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais je ne restai point. J'attendais +cette belle dame à l'épreuve de mon succès ou de ma chute. Si vous +voulez venir avec moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous? + +--Non, Célio; ce n'est pas avec les femmes que je veux faire de la +force; les coquettes surtout n'en valent pas la peine. L'ironie du dépit +les flatte plus qu'elle ne les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il +y a, c'est la plus grande sérénité d'âme dans ma conduite avec celle-ci +désormais. + +--Allons, vous êtes meilleur que moi. Il est vrai que vous n'avez pas +été _chuté_ ce soir, ce qui est fort malsain, je vous jure, et crispe +les nerfs horriblement; mais il me semble que vous êtes un calmant +pour moi. Ne trouvez pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est +souvent un esprit qui nous domine, et il se peut que le calme soit la +plus grande des forces de la nature. + +--C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est l'orage qui +dérange et bouleverse. + +--Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour tout, et chaque chose +a son usage. Peut-être que l'union de deux natures aussi opposées que la +vôtre et la mienne ferait une force complète. Je veux devenir votre ami, +je sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis égoïste et +que je ne commence rien sans me demander ce qui m'en reviendra; mais +c'est dans l'ordre intellectuel et moral que je cherche mes profits. +Dans les choses matérielles, je suis presque aussi prodigue et +insouciant que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des hommes, +si le genre humain n'était pas la dernière des races. Tenez, il a +raison, ce Boccaferri, et j'avais tort de ne pas vouloir supporter son +insolence tout à l'heure. Il m'a dit la vérité. J'ai perdu la partie +parce que j'étais au-dessous de moi-même. Là-dessus, j'étais d'accord +avec lui; mais j'ai été au-dessous de mon propre talent et j'ai manqué +d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait fausse route. Un talent sain +et dispos est toujours prêt pour l'inspiration. Le mien est malade, +et il faut que je le remette au régime. Voilà pourquoi je suivrai son +conseil et n'écouterai pas celui que votre politesse me donnait. Je ne +tenterai pas une seconde épreuve avant de m'être retrempé. Il faut que +je sois à l'abri de ces défaillances soudaines, et pour cela je dois +envisager autrement la philosophie de mon art. Il faut que je revienne +aux leçons de ma mère, que je n'ai pas voulu suivre, mais que je garde +écrites en caractères sacrés dans mon souvenir. Ce soir, le vieux +Boccaferri a parlé comme elle, et la paisible Cécilia... cette froide +artiste qui n'a jamais ni blâme ni éloge pour ce qui l'entoure, oui, +oui, la _vieille_ Cécilia a glissé, comme point d'orgue aux théories de +son père, deux ou trois mots qui m'ont fait une grande impression, bien +que je n'aie pas eu l'air de les entendre. + +--Pourquoi l'appelez-vous la _vieille_ Cécilia, mon cher Célio? Elle n'a +que bien peu d'années de plus que vous et moi. + +--Oh! c'est une manière de dire, une habitude d'enfance, un terme +d'amitié, si vous voulez. Je l'appelle _mon vieux fer_. C'est un +sobriquet tiré de son nom, et qui ne la fâche pas. Elle a toujours été +en avant de son âge, triste, raisonnable et prudente. Quand j'étais +enfant, j'ai joué quelquefois avec elle dans les grands corridors des +vieux palais; elle me cédait toujours, ce qui me la faisait croire aussi +vieille que ma bonne, quoiqu'elle fût alors une jolie fille. Nous ne +nous sommes bien connus et rencontrés souvent que depuis la mort de ma +mère, c'est-à-dire depuis qu'elle est au théâtre et que je suis sorti du +nid où j'ai été couvé si longtemps et avec tant d'amour. J'ai déjà +pas mal couru le monde depuis deux ans. J'étais arriéré en fait +d'expérience; j'étais avide d'en acquérir, et je me suis dénoué vite. Le +furieux besoin que j'avais de vivre par moi-même m'a étourdi d'abord +sur ma douleur, car j'avais une mère telle qu'aucun homme n'en a eu une +semblable. Elle me portait encore dans son coeur, dans son esprit, dans +ses bras, sans s'apercevoir que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne +m'en apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; mais elle +partie pour le ciel, j'ai voulu courir, bâtir, posséder sur la terre. +Déjà je suis fatigué, et j'ai encore les mains vides. C'est maintenant +que je sens réellement que ma mère me manque; c'est maintenant que je +la pleure, que je crie après elle dans la solitude de mes pensées... Eh +bien! dans cette solitude effrayante toujours, navrante parfois pour un +homme habitué à l'amour exclusif et passionné d'une mère, il y a un être +qui me fait encore un peu de bien et auprès duquel je respire de toute +la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. Voyez-vous, Salentini, +je vais vous dire une chose qui vous étonnera; mais pesez-la, et vous +la comprendrez: je n'aime pas les femmes, je les déteste, et je suis +affreusement méchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri, +parce que, seule, elle ressemble par certains côtés à ma mère, à +la femme qui est cause de mon aversion pour toutes les autres; +comprenez-vous cela? + +--Parfaitement, Célio. Votre mère ne vivait que pour vous, et vous +vous étiez habitué à la société d'une femme qui vous aimait plus +qu'elle-même... Ah! vous ne savez pas à qui vous parlez, Célio, et +quelles souffrances tout opposées ce nom de mère réveille dans mon +coeur! Plus mon enfance a différé de la vôtre, mieux je vous comprends, +ô enfant gâté, insolent et beau comme le bonheur! Aussi tant qu'a duré +votre virginale inexpérience, vous avez cru que la femme était l'idéal +du dévouement, que l'amour de la femme était le bien suprême pour +l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'à nous servir, à nous adorer, +à nous garantir, à écarter de nous le danger, le mal, la peine, le +souci, et jusqu'à l'ennui, n'est-ce pas? + +--Oui, oui, c'est cela, s'écria Célio en s'arrêtant et en regardant +le ciel. L'amour d'une femme, c'était, dans mon attente, la lumière +splendide et palpitante d'une étoile qui ne défaille et ne pâlit jamais. +Ma mère m'aimait comme un astre verse le feu qui féconde. Auprès d'elle, +j'étais une plante vivace, une fleur aussi pure que la rosée dont elle +me nourrissait. Je n'avais pas une mauvaise pensée, pas un doute, pas +un désir. Je ne me donnais pas la peine de vivre par moi-même dans les +moments où la vie eût pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; elle +mourait, rongée par un chagrin secret, et moi, misérable, je ne le +voyais pas. Si je l'interrogeais à cet égard, je me laissais rassurer +par ses réponses; je croyais à son divin sourire..... Je la tenais un +matin inanimée dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant +évanouie... Elle était morte, morte! et j'embrassais son cadavre... + +Célio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions en ce +moment-là. Un cri de désespoir et de terreur s'échappa de sa poitrine, +comme si une apparition eût passé devant lui. Je vis bien que ce pauvre +enfant ne savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir réveillé et +envenimé par son récent désastre ne devînt trop violent pour ses nerfs; +je le pris par le bras, je l'emmenai. + +--Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses idées, comment +et pourquoi je suis égoïste; je ne pouvais pas être autrement, et vous +comprenez aussi pourquoi je suis devenu haineux et colère aussitôt qu'en +cherchant l'amour et l'amitié dans le commerce de mes semblables, je me +suis heurté et brisé contre des égoïsmes pareils au mien. Les femmes +que j'ai rencontrées (et je commence à croire que toutes sont ainsi) +n'aiment qu'elles-mêmes, ou, si elles nous aiment un peu, c'est par +rapport à elles, à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs +appétits de vanité ou de libertinage. Que nous ne leur soyons plus bons +à rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure, et vous +voudriez que j'eusse du respect pour ces créatures ambitieuses ou +sensuelles, qui remarquent que je suis beau et que je pourrais bien +avoir de l'avenir! Oh! ma mère m'eût aimé bossu et idiot! mais les +autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, et vous verrez! + +--Mon cher Célio, vous avez raison en général; mais, en faveur des +exceptions possibles, vous ne devriez pas tant vous hâter de tout +maudire. Moi qui n'ai jamais été gâté, et qui n'ai encore été aimé de +personne, j'espère encore, j'attends toujours. + +--Vous n'avez jamais été aimé de personne?... Vous n'avez pas eu de +mère?... ou la vôtre ne valait pas mieux que vos maîtresses? Pauvre +garçon! En ce cas, vous avez toujours été seul avec vous-même, et il +n'y a point de plus terrible tête-à-tête. Ah! je voudrais être aimant, +Salentini, je vous aimerais, car ce doit être un grand bonheur que de +pouvoir faire le bonheur d'un autre! + +--Étrange coeur que vous êtes, Célio! Je ne vous comprends pas encore; +mais je veux vous connaître, car il me semble qu'en dépit de vos +contradictions et de votre inconséquence, en dépit de votre prétention +à la haine, à l'égoïsme, à la dureté, il y a en vous quelque chose de +l'âme qui vous a versé ses trésors. + +--Quelque chose de ma mère? je ne le crois pas. Elle était si humble +dans sa grandeur, cette âme incomparable, qu'elle craignait toujours +de détruire mon individualité en y substituant la sienne. Elle me +développait dans le sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que +je suis, sans se douter que je puisse être mauvais. Ah! c'est là aimer, +et ce n'est pas ainsi que nos maîtresses nous aiment, convenez-en. + +--Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur et la beauté +du dévouement dans l'amour, vous ne le sentiez pas vivre ou germer dans +votre propre sein? + +--Et vous, Salentini, répondit-il en m'arrêtant avec vivacité, que +portez-vous ou que couvez-vous dans votre âme? Est-ce le dévouement aux +autres? non, c'est le dévouement à vous-même, car vous êtes artiste. +Soyez sincère, je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores +vulgairement appelés _blagues_ de sentiment. + +--Vous me faites trembler, Célio, lui dis-je, et, en me pénétrant d'un +examen si froid, vous me feriez douter de moi-même. Laissez-moi jusqu'à +demain pour vous répondre, car me voici à ma porte, et je crains que +vous ne soyez fatigué. Où demeurez-vous, et à quelle heure secouez-vous +les pavots du sommeil? + +--Le sommeil! encore une _blague!_ répondit-il; je suis toujours +éveillé. Venez me demander à déjeuner aussitôt que vous voudrez. Voilà +ma carte. + +Il ralluma son cigare au mien, et s'éloigna. + + + +V. + +DÉPIT. + +J'étais fatigué, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai les heures +sans réussir à résumer les émotions de ma soirée et à conclure avec +moi-même. Il n'y avait qu'une chose certaine pour moi, c'est que je +n'aimais plus la duchesse, et que j'avais failli faire une lourde école +en m'attachant à elle; mais une âme blessée cherche vite une autre +blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, et j'éprouvais +un besoin d'aimer qui me donnait la fièvre. Pour la première fois, +je n'étais plus le maître absolu de ma volonté; j'étais impatient du +lendemain. Depuis douze heures, j'étais entré dans une nouvelle phase de +ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me crus malade. + +Je ne l'avais jamais été, ma santé avait fait ma force; je m'étais +développé dans un équilibre inappréciable. J'eus peur en me sentant le +pouls légèrement agité. Je sautai à bas de mon lit; je me regardai dans +une glace, et je me mis à rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un +crayon, je jetai sur un bout de papier les idées qui me vinrent. Je fis +une composition qui me plut, quoique ce fût une mauvaise composition. +C'était un homme assis entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange +était distrait et comme pris de sollicitude pour un passant auquel le +mauvais ange faisait des agaceries dans le même moment. Entre ces deux +anges, le personnage principal délaissé, et ne comptant ni sur l'un ni +sur l'autre, regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour lui +la nature. Cette allégorie n'avait pas le sens commun, mais elle avait +une signification pour moi seul. Je me crus vainqueur de mon angoisse; +je me recouchai, je m'assoupis, j'eus le cauchemar: je rêvai que +j'égorgeais Célio. + +Je quittai mon lit décidément, je m'habillai aux premières lueurs de +l'aube; j'allai faire un tour de promenade sur les remparts, et, quand +le soleil fut levé, je gagnai le logis de Célio. + +Célio ne s'était pas couché, je le trouvai écrivant des lettres.--Vous +n'avez pas dormi, me dit-il, et vous êtes fatigué pour avoir essayé de +dormir? J'ai fait mieux que vous; j'ai passé la nuit dehors. Quand on +est excité, il faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus +vite. + +--Fi! Célio, dis-je en riant, vous me scandalisez. + +--Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passé la nuit sagement à +causer et à écrire avec la plus honnête des femmes. + +--Qui? mademoiselle Boccaferri? + +--Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il serait trop tard, +elle est partie. + +--Partie! + +--Ah! vous pâlissez? Tiens, tiens! je ne m'étais pas aperçu de cela; il +est vrai que j'étais tout plongé en moi-même hier soir. Mais écoutez: en +vous quittant cette nuit, j'étais de fort mauvaise humeur contre vous. +J'aurais causé encore deux heures avec plaisir, et vous me disiez +d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous aviez assez de moi. +Résolu à causer jusqu'au grand jour, n'importe avec qui, j'allai droit +chez le vieux Boccaferri. Je sais qu'il ne dort jamais de manière, même +quand il a bu, à ne pas s'éveiller tout d'un coup le plus honnêtement +du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumière à sa fenêtre, je +frappe, je le trouve debout causant avec sa fille. Ils accourent à +moi, m'embrassent et me montrent une lettre qui était arrivée chez +eux pendant la soirée et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que +contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le saurez plus +tard; c'est un secret important pour eux, et j'ai donné ma parole de +n'en parler à qui que ce soit. Je les ai aidés à faire leurs paquets; je +me suis chargé d'arranger ici leurs affaires avec le théâtre; j'ai causé +des miennes avec Cécilia, pendant que le vieux allait chercher une +voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai vus monter et sortir de +la ville. A présent me voilà réglant leurs comptes, en attendant que +j'aille à la direction théâtrale pour dégager la Cécilia de toutes +poursuites. Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellée; mais +je vous prie de remarquer que je suis fort actif et fort joyeux ce +matin, que je ne songe pas à ménager la fraîcheur de ma voix, enfin +que je fais du dévouement pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple +épicier. Que cela ne vous émerveille pas trop! je suis _obligeant_, +parce que je suis actif, et qu'au lieu de me coûter, cela m'occupe et +m'amuse, voilà tout. + +--Vous ne pouvez même pas me dire vers quelle contrée ils se dirigent! + +--Pas même cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? Prenez-vous-en à la +Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception en votre faveur au silence +qu'elle m'imposait, tant les femmes sont ingrates et perverses! + +--J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en faveur de +mademoiselle Boccaferri dans vos anathèmes contre son sexe? + +--Parlons-nous sérieusement? Oui, certes, elle est une exception, et je +le proclame. C'est une femme honnête; mais pourquoi? Parce qu'elle n'est +point belle. + +--Vous êtes bien persuadé qu'elle n'est pas belle? repris-je avec feu; +vous parlez comme un comédien, mais non comme un artiste. Moi, je suis +peintre, je m'y connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que +la duchesse de X..., qui a tant de réputation, et que la prima donna +actuelle, dont on fait tant de bruit. + +Je m'attendais à des plaisanteries ou à des négations de la part de +Célio. Il ne me répondit rien, changea de vêtements, et m'emmena +déjeuner. Chemin faisant, il me dit brusquement:--Vous avez parfaitement +raison, elle est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement j'avais +la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais être le seul à m'en +apercevoir. + +--Vous parlez comme un possesseur, Célio, comme un amant. + +--Moi! s'écria-t-il en tournant son visage vers le mien avec assurance, +je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été, et je ne le serai jamais! + +--D'où vient que vous ne désirez pas l'être? + +--De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, de ce qu'elle a été +la protégée de ma mère qui l'estimait, de ce qu'elle est, après moi (et +peut-être autant que moi), le coeur qui a le mieux compris, le mieux +aimé, le mieux pleuré ma mère. Oh! ma _vieille_ Cécilia, jamais! c'est +une tête sacrée, et c'est la seule tête portant un bonnet sur laquelle +je ne voudrais pas mettre le pied. + +--Toujours étrange et inconséquent, Célio!... Vous reconnaissez qu'elle +est respectable et adorable, et vous méprisez tant votre propre amour, +que vous l'en préservez comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que +flétrir et dégrader ce que votre souffle atteint! Quel homme ou quel +diable êtes-vous? Mais, permettez-moi de vous le dire et d'employer +un des mots crus que vous aimez, ceci me paraît de la _blague_, une +prétention au _méphistophélisme_, que votre âge et votre expérience ne +peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. Vous voulez +m'étonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; mais, tout +bonnement, vous êtes un honnête jeune homme, un peu libertin, un peu +taquin, un peu fanfaron... pas assez pourtant pour ne pas comprendre +qu'il faut épouser une honnête fille quand on l'a séduite; et comme vous +êtes trop jeune ou trop ambitieux pour vous décider si tôt à un mariage +si modeste, vous ne voulez pas faire la cour à mademoiselle Boccaferri. + +--Plût au ciel que je fusse ainsi! dit Célio sans montrer d'humeur et +sans regimber; je ne serais pas malheureux, et je le suis pourtant! Ce +que je souffre est atroce... Ah! si j'étais honnête et bon, je serais +naïf, j'épouserais demain la Boccaferri, et j'aurais une existence +calme, rangée, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-être pas +un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui connaît l'avenir? Je ne +puis m'expliquer là-dessus; mais sachez que, quand même la Cécilia +serait une riche héritière, parée d'un grand nom, je ne voudrais pas +devenir amoureux d'elle. Écoutez, Salentini, une grande vérité, bien +niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises femmes nous tue; l'amour +des femmes grandes et bonnes les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui +nous aime peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mère est +morte de cela, à quarante ans, après dix années de silence et d'agonie. + +--C'est donc vrai? je l'avais entendu dire. + +--Celui qui l'a tuée vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener à se battre +avec moi. Je l'ai insulté atrocement, et lui qui n'est point un lâche, +tant s'en faut, il a tout supporté plutôt que de lever la main contre +le fils de la Floriani... Aussi je vis comme un réprouvé, avec une +vengeance inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage +d'assassiner l'assassin de ma mère! Tenez, vous voyez en moi un nouvel +Hamlet, qui ne pose pas la douleur et la folie, mais qui se consume dans +le remords, dans la haine et dans la colère. Et pourtant, vous l'avez +dit, je suis bon: tous les égoïstes sont faciles à vivre, tolérants et +doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai point la pâle +Ophélia; qu'elle aille dans un cloître plutôt! je suis trop malheureux +pour aimer. Je n'en ai plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se +complique en moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux, +personnel; l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire qu'une +vengeance. Mon ennemi avait prédit que je ne serais rien, parce que ma +mère m'avait trop gâté. Je veux l'écraser d'un éclatant démenti à la +face du monde. Quant à la Boccaferri, je ne veux pas être pour elle ce +que cet homme maudit a été pour ma mère, et je le serais! Voyez-vous, +il y a une fatalité! Les orages et les malheurs qui nous frappent dans +notre enfance s'attachent à nous comme des furies, et, plus nous tâchons +de nous en préserver, plus nous sommes entraînés, par je ne sais quel +funeste instinct d'imitation, à les reproduire plus tard: le crime est +contagieux. L'injustice et la folie, que j'ai détestées chez l'amant de +ma mère, je les sens s'éveiller en moi dès que je commence à aimer une +femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'étais pas la victime, je +serais le bourreau. + +--Donc vous avez peur aussi, quelquefois et à votre insu, d'être la +victime? Donc vous êtes capable d'aimer? + +--Peut-être; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mère, dans quel abîme +nous précipite le dévouement, et je ne veux pas tomber dans cet abîme. + +--Et vous ne croyez pas que l'amour puisse être soumis à d'autres lois +qu'à cette diabolique alternative du dévouement méconnu et immolé, ou de +la tyrannie délirante et homicide? + +--Non! + +--Pauvre Célio, je vous plains, et je vois que vous êtes un homme faible +et passionné. Je vous connais enfin: vous êtes destiné, en effet, à être +victime ou bourreau; mais vous ne faites là le procès qu'à vous-même, et +le genre humain n'est pas forcément votre complice. + +--Ah! vous me méprisez, parce que vous avez meilleure opinion de +vous-même? s'écria Célio avec amertume; eh bien, attendons. Si vous êtes +sincère, nous philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons plus. +Jusque-là, que voulez-vous faire? La cour à ma vieille Boccaferri? En +ce cas, prenez garde! je veille à sa défense comme un jeune chien déjà +méfiant et hargneux. Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la +respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer d'elle, +même dans le secret de leurs pensées. + +Je fus frappé de l'âpreté de ces dernières paroles de Célio et de +l'accent de haine et de dépit qui les accompagna.--Célio, lui dis-je, +vous serez jaloux de la Boccaferri, vous l'êtes déjà; convenez que nous +sommes rivaux! Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites +que la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit que vous +n'étiez pas son amant et que vous ne vouliez pas l'être; mais descendez +dans le plus profond de votre coeur, et voyez si vous êtes bien sûr de +l'avenir; puis vous me direz si je vais sur vos brisées, et si nous +sommes dès aujourd'hui amis ou ennemis. + +--Ce que vous me demandez là est délicat, répondit-il; mais ma réponse +ne se fera pas attendre. Je ne mens jamais aux autres ni à moi-même. Je +ne serai jamais jaloux de la Cécilia, parce que je n'en serai jamais +amoureux... à moins que pourtant elle ne devienne amoureuse de moi, ce +qui est aussi vraisemblable que de voir la duchesse devenir sincère et +le vieux Boccaferri devenir sobre. + +--Et pourquoi donc, Célio? Si, par malheur pour moi, la Cécilia vous +voyait et vous entendait en cet instant, elle pourrait bien être émue, +tremblante, indécise... + +--Si je la voyais indécise, émue et tremblante, je fuirais, je vous en +donne ma parole d'honneur, monsieur Salentini! Je sais trop ce que c'est +que de profiter d'un moment d'émotion et de prendre les femmes par +surprise. Ce n'est pas ainsi que je voudrais être aimé d'une femme comme +la Boccaferri; je n'y trouverais aucun plaisir et aucune gloire, parce +qu'elle est sincère et honnête, parce qu'elle ne me cacherait pas sa +honte et ses larmes, parce qu'au lieu de volupté je ne lui donnerais et +ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. Oh! non, ce n'est +pas ainsi que je voudrais posséder une femme pure! Et, comme je ne +cherche que l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'à celles qui ne +veulent rien de plus. Êtes-vous content? + +--Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri ne vous aime pas +profondément, et que l'amitié qu'elle proclame pour vous ne soit pas un +amour qu'elle se cache encore à elle-même. S'il en était ainsi, si un +jour ou l'autre vous veniez à le découvrir, vous me la disputeriez, +n'est-ce pas? + +--Oui, certes, Monsieur, répondit Célio sans hésiter, et, puisque +vous l'aimez, vous devez comprendre que son amour ne soit pas +chose indifférente... Mais alors, mon ami, ajouta-t-il saisi d'un +attendrissement douloureux qui se peignit sur son visage expressif et +sincère, je vous demanderais en grâce de vous battre avec moi. J'aurais +la chance d'être tué, parce que je me bats mal. Je suis passé maître +à la salle d'armes: en présence d'un adversaire réel, je suis ému, la +colère me transporte, et j'ai toujours été blessé. Ma mort sauverait la +Cécilia de mon amour. Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais +là.* A présent, déjeunons, rions et soyons amis, car je suis bien sûr +qu'elle me regarde comme un enfant; je ne vois en elle qu'une vieille +amie, et, si cela continue, je ne vous porterai pas ombrage... Mais vous +l'épouseriez, n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et +je vous tuerais, comptez-y. + +--A la bonne heure, répondis-je. Ce que vous me dites là me prouve qui +elle est, et ce respect pour la vertu dans la bouche d'un soi-disant +libertin me pousse au mariage les yeux fermés. + +Nous nous serrâmes la main, et notre repas fut fort enjoué. J'étais +plein d'espoir et de confiance, je ne sais pourquoi, car mademoiselle +Boccaferri était partie. Je ne savais plus quand ni où je la +retrouverais, et elle ne m'avait pas accordé seulement un regard qui pût +me faire croire à son amour pour moi. Étais-je en proie à un accès +de fatuité? Non, j'aimais. Mon entretien avec Célio venait de rendre +évident pour moi ce mérite que j'avais deviné la veille. L'amour élargit +la poitrine et parfume l'air qui y pénètre: c'était mon premier amour +véritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se colorait à mes +yeux d'une lumière plus vive et plus pure. + +--Savez-vous un rêve que je faisais ces jours-ci, me dit Célio, et +qui me revient plus sérieux après mon _fiasco_? C'est d'aller passer +quelques semaines, quelques mois peut-être, dans un coin tranquille et +ignoré, avec le vieux fou Boccaferri et sa très-raisonnable fille. A eux +deux ils possèdent le secret de l'art: chacun en représente une face. +Le père est particulièrement inventif et spontané, la fille éminemment +consciencieuse et savante, car c'est une grande musicienne que la +Cécilia; le public ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez +probablement rien non plus. Eh bien, elle est peut-être la dernière +grande musicienne que possédera l'Italie. Elle comprend encore les +maîtres qu'aucun nouveau chanteur en renom ne comprend plus. Qu'elle +chante dans un ensemble, avec sa voix qu'on entend à peine, tout le +monde marche sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine +toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la force du +poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le dit pas. Quels sont les +favoris du public qui voudraient avouer la supériorité d'un talent +qu'on n'applaudit jamais? Mais allez ce soir au théâtre, et vous verrez +comment marchera l'opéra; on s'apercevra _un peu_ de la lacune creusée +par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai qu'on ne dira pas à quoi +tient ce manque d'ensemble et d'âme collective. Ce sera l'enrouement +de celui-ci, la distraction de celui-là; les voix s'en prendront à +l'orchestre, et réciproquement. Mais moi, qui serai spectateur ce soir, +je rirai de la déroute générale, et je me dirai: Sot public, vous aviez +un trésor, et vous ne l'avez jamais compris! Il vous faut des roulades, +on vous en donne _en veux-tu? en voilà_, et vous n'êtes pas content! +Tâchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, moi, j'observe +et je me repose. + +--Vous ne m'apprenez rien, Célio; précisément hier soir je rompais +une lance contre la duchesse de... pour le talent élevé et profond de +mademoiselle Boccaferri. + +--Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, reprit Célio en haussant +les épaules. Elle n'est pas plus artiste que _ma botte_! Et il faut être +extrêmement fort pour reconnaître des qualités enfouies sous un _fiasco_ +perpétuel, car c'est là le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle dise +comme un maître les parties les plus insignifiantes de son rôle, +quatre ou cinq vrais dilettanti épars dans les profondeurs de la salle +souriront d'un plaisir mystérieux et tranquille. Quelques demi-musiciens +diront: «Quelle belle musique! comme c'est écrit» sans reconnaître +qu'ils ne se fussent pas aperçus de cette perfection dans le détail +d'une belle chose si la _seconda donna_ n'était pas une grande artiste. +Ainsi va le monde, Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche +le succès de toute la puissance de ma volonté, mais c'est pour me venger +du public que je hais, c'est pour le mépriser davantage. Je me suis +trompé sur les moyens, mais je réussirai à les trouver, en profitant +du vieux Boccaferri, de sa fille, et de moi-même par-dessus tout. +Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne comme véritable +artiste; ce sera l'affaire de peu de temps; chaque année, pour moi, +représente dix ans de la vie du vulgaire; je suis actif et entêté. Quand +j'aurai acquis ce qui me manque pour moi-même, je saurai parfaitement ce +qui manque au public pour comprendre le vrai mérite. Je parviendrai à +être infiniment plus mauvais que je ne l'ai été hier devant lui, et par +conséquent à lui plaire infiniment. Voilà ma théorie. Comprenez-vous! + +--Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne cherchez pas le +beau et le vrai pour l'enseigner au public, en supposant que vous lui +plaisiez dans le faux, vous ne posséderez jamais le vrai. On ne dédouble +jamais son être à ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en +reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous avez fait fausse +route, et vous allez vous perdre entièrement. + +--Et voyez pourtant l'exemple de la Cécilia! s'écria Célio fort animé; +ne possède-t-elle pas le vrai en elle, ne s'opiniâtre-t-elle pas à ne +donner au public que du vrai, et n'est-elle pas méconnue et ignorée? Et +il ne faut pas dire qu'elle est incomplète et qu'elle manque de force et +de feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai entendu la +Boccaferri chanter et déclamer seule entre quatre murs et ne sachant +pas que j'étais là pour l'écouter. Elle embrasait l'atmosphère de sa +passion, elle avait des accents à faire vibrer et tressaillir une foule +comme un seul homme. Cependant elle ne méprise pas le public, elle se +borne à ne pas l'aimer. Elle chante bien devant lui, pour son propre +compte, sans colère, sans passion, sans audace. Le public reste sourd et +froid; il veut, avant tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire, +et moi, je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui donnerai +de mon feu et de ma science que le rebut, encore trop bon pour lui. + +Je ne pus calmer Célio. Il prenait beaucoup de café en jurant contre la +platitude du café viennois. Il cherchait à s'exciter de plus en plus. +La rage de sa défaite lui revenait plus amère. Je lui rappelai qu'il +fallait aller au théâtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le +soir chez moi. + + + +VI. + +LA DUCHESSE. + +A l'heure convenue, j'attendais Célio, mais je ne reçus qu'un billet +ainsi conçu: + +«Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers pour que vous +ayez à terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le +théâtre. Rien n'est plus simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe +et de prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement était à la +veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une amende ordinaire pour +deux représentations auxquelles elle fait défaut. Elle trouve ailleurs +un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai +parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de +plus l'air du pays et les compliments de condoléance: je me fâcherais, +je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus +loin. En avant, en Avant! + +«Vous aurez bientôt de mes nouvelles et _d'autres_ qui vous intéressent +davantage. + +«A vous de coeur, + +«CÉLIO FLORIANI.» + +[Illustration 004.png: Tu as été mauvais, archimauvais! (Page 83.)] + +Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à mon adresse: +_Adorno Salentini, place... n°..._ Rien n'y manquait. + +Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude, en proie à de +noirs soupçons, consterné d'avoir perdu la trace de Cécilia et de celui +qui pouvait me la disputer ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué. +Des jours, des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de Célio +ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à leur brusque +départ, puisqu'il s'était effectué presque avec la clôture de la saison +musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de théâtre +qui me tombaient sous la main. Nulle part il n'était question d'un +engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais personne +qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur de mademoiselle +Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai +à quitter Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j'allai faire +mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait peut-être me dire +quelque chose de Célio. + +Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de +m'épanouir à l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejeté +dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnées du scepticisme +et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, +et ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon entretien +avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût été à ma place. Ceci la +passionna pour, je devrais dire _contre_ moi: les coquettes sont ainsi +faites. + +L'inquiétude mal déguisée avec laquelle je l'interrogeais sur Célio lui +fit croire que j'étais resté jaloux et amoureux d'elle. Elle me jura ne +pas savoir ce qu'il était devenu depuis la malencontreuse soirée de +son début; mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec quelle +assurance je le niais, elle se forma une grande idée de la force de mon +caractère. Elle prit à coeur de le dompter, elle se piqua au jeu; une +lutte acharnée avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et +qui l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de toute sa +science. + +[Illustration 005.png: Cela se voyait à la joie franche... (Page 92.)] + +Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au bout de deux +jours, elle y était aussi; elle se compromettait ouvertement, elle +faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette +femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans +l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour +choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanité, cette sage +coquette qui nous ménageait tous les deux pour éconduire celui de nous +qui serait brisé par le public, cette grande dame, jusque-là fort +prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se +jetait à corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une +ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison +que je lui résistais. + +Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle ne s'en était +pas émue d'une manière apparente. Il ne suffisait donc pas de lui +résister pour qu'elle s'éprît de la sorte. Elle avait senti que Célio +ne l'aimait pas, et qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer +sérieusement; mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui +offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement ému auprès +d'elle, elle devinait que j'étais capable de concevoir une grande +passion, et elle pensait me l'inspirer encore en dépit de mon courage +et de ma fierté. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva +qu'elle fit pour moi, lorsque j'étais refroidi à son égard, ce qu'elle +n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé. Les femmes ne sont +jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le piège de leur propre +vanité. + +Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de ma vie où je ne +l'aimais point, et où je souffrais à cause d'une autre femme. Il ne me +fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d'abord, et +pour tenter de la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie +qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un scélérat, +un roué, un ennemi acharné à son désastre, que je n'aurais pas agi +autrement pour la pousser à bout et lui faire fouler aux pieds tout +souci de sa réputation. Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve, +et le mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette femme, +funeste aux autres, le devint volontairement à elle-même tout d'un +coup, au milieu d'une vie d'égoïsme et de calcul. Elle tendit tous +les ressorts de sa volonté pour vaincre une aversion qu'elle prenait +seulement pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l'emporta +sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. Peut-être aussi +s'ennuyait-elle, peut-être voulait-elle connaître les orages d'une +passion véritable ou d'une lutte violente. + +Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me forcer par un éclat +à tomber à ses pieds. Elle chercha à se faire insulter publiquement pour +me contraindre à prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi +dans sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou quatre +amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscrètes possible. +Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment où elle s'emparait +de mon bras; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre +où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse sorti +précipitamment avec elle. + +Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des +incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse +était en proie à une activité dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne +mangeait plus, elle était changée d'une manière effrayante. Elle savait +aussi s'opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque instant qu'elle +venait me dire adieu et qu'elle renonçait à moi. J'aurais voulu calmer +la douleur que je lui causais, l'amener à de bonnes résolutions, la +quitter noblement et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter +son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, plus +enlaçant au moment où je me flattais de l'avoir fait céder à l'empire de +la raison. + +Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible à confesser. +L'amour d'une femme est peut-être irrésistible, quelle que soit cette +femme, et celle-là était belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine +de séductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa +beauté un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination +d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'être, +elle l'avait peut-être toujours été; mais, avec moi, elle paraissait +dévorée d'un besoin de coeur qui faisait taire les sens et l'ornait du +prestige nouveau de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente +rapide dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer un +instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela, je n'en pouvais +douter; je savais bien quelle réaction de tyrannie j'aurais à subir +une fois que j'aurais abandonné mon âme à cet attrait perfide. Je me +connaissais, ou plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j'étais +trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout jamais par ma +conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais +d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon idéal: le +dévouement, il est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l'énergie +dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-même, et point de +force véritable, point de dignité, point de durée possible dans ce subit +engouement. Elle me faisait horreur et pitié en même temps qu'elle +allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. Je +voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, toutes les femmes +effrontées et galantes ayant déjà l'oeil sur moi pour me disputer à +une puissante rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des +panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à bonnes fortunes, +moi qui détestais ce plat métier, un charlatan pour les esprits sévères +qui m'accuseraient de chercher la renommée dans le scandale des +aventures, au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je +me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion montait à ma +poitrine, la sueur froide de l'épouvante coulait de mon front. Que cette +femme fût perdue par moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute +volontaire, j'étais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus +l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en me battant pour +elle, il me faudrait toujours traîner à mon pied ce boulet dégradant +d'un amour imposé par la faiblesse d'un instant à la dignité de toute la +vie. + +Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la situation extrême où +elle s'était jetée, une heure de rage et de délire pouvait la porter au +suicide. Le ciel m'inspira un _mezzo termine_. Je résolus de la tromper +en laissant une porte ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai +qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan; j'en fis une +condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour +la posséder, de la crise où elle se jetait, que ma conscience ne serait +plus troublée dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde +et son rang dans l'opinion, que je restais à Turin pour ne pas la +compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais auprès +d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystère. + +J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez ému, assez peu +sûr de ma force pour qu'elle crût encore à la sienne. Elle partit, et je +restai brisé de tant d'émotions, fatigué de ma victoire, incertain si +j'allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la +quitter. + +Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été en sa +présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il y avait en moi +une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manières +réveillaient par instants, et qui s'effaçait quand son souvenir me +revenait accompagné de tant de preuves d'abnégation et d'emportement. +Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me +sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio m'avait trompé. Le +monde était vide, sans un être à aimer exclusivement. Les huit jours +expirés, je fis venir un voiturin pour me rendre à Milan. + +On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma porte; j'entrai +dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil. + +J'étais venu à Turin avec l'intention d'y passer un certain temps. +J'aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et où j'avais +conservé de bonnes relations. J'avais loué un des plus agréables +logements d'artiste; mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y +étais installé, j'avais travaillé avec délices, me flattant d'y oublier +tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides. L'arrivée de la +duchesse avait brisé ces doux projets, et, en quittant cet asile, je +tremblai que tout ne fût brisé dans ma vie. Il me prit un remords, une +terreur, un regret, sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai +sur un sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin +s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient jeunes et fringants, +grattaient le pavé. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de +me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine +satisfaction puérile que je n'étais pas encore parti. + +Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma porte. Je vois encore sa +casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure +à la fois mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité de +mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination. «Eh! mon cher +monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si +mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il +y a une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits chevaux +ne demandent qu'à courir pour votre service.» Ce fut là toute sa +plainte.--«C'est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton siége, me voilà!» + +Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier qui voltigeait +sur le plancher arrêta mes regards. Je le ramassai: c'était un feuillet +détaché de mon album. Je reconnus la composition que j'avais esquissée +dans la nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne, après son +_fiasco_. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux +de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de +théâtre de Célio. Je me reportai à cette nuit d'insomnie où la duchesse +m'était apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si +grande. + +LE CHÂTEAU DES DÉSERTES. + +Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers la porte; +j'ordonnai au _vetturino_ de dételer et de s'en aller. Je rentrai; je +respirai; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession +de mon atelier, de mon travail et de ma liberté; puis l'effroi de la +solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier me serrèrent +le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer, à sangloter, +presque, comme un enfant qui subit une pénitence et se désole à l'aspect +de la chambre qui va lui servir de prison. + +Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre +les premières phrases de cet air du _Don Juan_ de Mozart: + + Vedrai, Carino + Se sei buonfuo, + Che bel rimedio + Ti voglio dar. + +Était-ce un rêve? J'entendais la voix de Cécilia Boccaterri. Je l'avais +entendue deux fois dans le rôle de Zerline, où elle avait une naïveté +charmante, mais où elle manquait de la nuance de coquetterie nécessaire. +En cet instant, il me sembla qu'elle s'adressait à moi avec une +tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, et qu'elle +m'appelait avec un accent irrésistible. Je bondis vers la porte; je +m'élançai dehors: je ne trouvai que le _vetturino_ qui dételait. Je +me livrai à mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour +étaient déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait +des montagnes. «Reviens demain, dis-je à mon conducteur en lui donnant +un pourboire; je ne puis partir aujourd'hui.» + +Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m'informer. Je demandais +la Boccaferri, son père et Célio, au ciel et à la terre. Personne ne +savait ce que je voulais dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de +Boccaferri était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri n'avait +jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani devait être en +Angleterre, parce qu'il avait traversé Turin deux mois auparavant en +disant qu'il était engagé à Londres. + +Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce n'était pas la voix +de Cécilia qui m'avait chanté ces quatre vers beaucoup trop tendres pour +elle; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon émotion avait changé +d'objet; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au +point du jour, le brave _vetturino_ était à ma porte comme la veille. +Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-même mes effets; +je m'installai dans son frêle _legno_ (c'est comme on dirait à Paris _un +sapin_), et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest. + +--Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan! + +--Je le sais bien; je ne vais plus à Milan. + +--Alors, mon maître, dites-moi où nous allons. + +--Où tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, du côté opposé à +Milan. + +--Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là; mais encore voudrais-je +savoir si c'est à Paris ou à Rome qu'il faut aller. + +--Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obéissant à +un instinct spontané. Je t'arrêterai quand je serai fatigué, ou quand la +belle nature m'invitera à la contempler. + +--La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le +brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne +passerons pas aisément le Mont-Cenis! + +--Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons peut-être pas. +Allons, partons. J'ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et +m'éloigne de Mifan, comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour +aujourd'hui. + +--Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue +glissade sur le pavé cristallisé par la gelée, tête d'artiste, tête de +fou! mais les gens raisonnables sont souvent bêtes et toujours avares. +Vivent les artistes! + + + +VII. + +LE NOEUD CERISE. + +Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la destiné, ni à mes instincts, +et je suis pourtant forcé de croire à quelque chose qui semble une +combinaison de l'un ou de l'autre, à une force mystérieuse qui est comme +l'attraction de la fatalité. + +Il se fait dans notre existence, comme de grande courants magnétiques +que nous traversons quelquefois, sans être emportés par eux, mais où +quelquefois aussi nous nous précipitons de nous-mêmes, parce que notre +_moi_ se trouve admirablement prédisposé à subir l'influence de ce qui +est notre élément naturel, longtemps ignoré ou méconnu. Quand nous +sommes entraînés sur cette pente irrésistible, il semble que tout nous +aide à en subir l'impulsion souveraine, que tout s'enchaîne autour de +nous de façon à nous faire nier le hasard, enfin que les circonstances +les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d'autres moments +n'existent, à ce moment donné, que pour nous pousser vers le but de +notre destinée, que ce but soit un abîme ou un sanctuaire. + +Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et qui ne fut autre +chose que la rencontre d'un fait parallèle à celui de mon ennui et de +mon inquiétude. Mon _vetturino_ était marié non loin de la frontière, du +côté de Briançon, à une jeune et jolie femme dont il était séparé assez +souvent par l'activité de sa profession. Je lui dis que je voulais aller +du côté de la France, et je le voulais parce qu'il s'agissait pour moi +de prendre la route diamétralement opposée à celle de Milan, et aussi +un peu parce que j'avais quelques renseignements vagues sur le pas&age +récent de Célio dans la contrée que je parcourais. Mon _vetturino_ vit +que je ne savais pas bien où je voulais aller, et comme il avait envie +d'aller à Briançon, il prit naturellement la route de Suse et d'Exille, +traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans le +département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre. + +Comme nous approchions de Briançon, il me demanda si je ne comptais pas +m'y arrêter quelques jours, du ton d'un homme décidé à m'y contraindre. +Et, comme j'hésitais à lui répondre avant d'avoir bien pénétré son +dessein, il m'annonça que son plus jeune cheval était malade, qu'il +ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'être forcé de voir un +vétérinaire pour le faire saigner. Je descendis de voiture et j'examinai +le cheval: il avait l'oeil pur, le flanc calme; il n'était pas plus +malade que l'autre. + +--Mon ami, dis-je à maître Volabù (c'était le nom de mon voiturin), je +te prie d'être sincère avec moi. Tu cherches un prétexte pour t'arrêter, +et moi je n'ai pas de raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus +longtemps à ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. Que j'arrive à +Briançon, c'est tout ce que je demande. Là, je penserai à ce que je veux +faire, et j'aurai sous la main tous les moyens de transport désirables. +Si tu l'obstinés à me laisser ici (nous n'étions plus qu'à cinq lieues +de Briançon), je m'obstinerai peut-être de mon côté à le faire marcher, +car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, si tu veux que je sois +bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de coeur ou d'argent, et c'est +pour cela que ton cheval ne mange pas? Le brave homme se mit à rire, +puis il secoua la tête d'un air mélancolique:--Je ne suis plus de la +première jeunesse, dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j'aurais été +bien aise de la surprendre; elle ne demeure qu'à une toute petite +lieue d'ici, aux _Désertes_. Par la traverse, nous y serons dans une +demi-heure; le chemin est bon, et puisque vous aime à vous arrêter +n'importe où, pour marcher au hasard dans la neige, vous verrez là un +bel endroit et de la belle neige, le diable m'emporte! Nous repartirions +demain malin, et nous serions à Briançon avant midi. Allons, j'ai été +franc, voulez-vous être bon enfant? + +--Oui, puisque je t'ai fait moi-même cette condition. Va pour les +_Désertes_! le non me lait, et la traverse aussi. J'aime assez les +paysages qu'on ne voit pas des grandes routes; mais s'il te prend +fantaisie, mon compère, de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton +cheval recommence demain à ne plus manger? + +--Voulez-vous vous fier à la parole d'un ancien militaire, mon +bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous voulez. + +--Je veux me fier, répondis-je. En route! + +Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher lecteur, et tu me +diras si, dans l'accès de flânerie bienveillante qui me poussa à subir +son caprice, il n'y eut pas quelque chose qu'un homme plus impertinent +que moi eût pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne m'avait +pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il me fit pénétrer avait un +caractère à la fois naïf et grandiose, qui s'empara de moi d'autant plus +que je n'avais pas compté sur le discernement pittoresque de mon guide. +Sans doute c'était son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer +ou mieux comprendre instinctivement la beauté du lieu qu'elle habitait. +Il voulut reconnaître ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs +de l'hospitalité. + +Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette +très-propre où il me conduisit. Et quand il eut trouvé sa jeune ménagère +au travail, bien gaie, bien sage, bien pure (cela se voyait à la joie +franche qu'elle montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fête +qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me +préparer un meilleur repas que celui que j'aurais pu faire à l'auberge +du hameau, et, comme je leur disais que tant de soin n'était pas +nécessaire pour me contenter, ils jurèrent naïvement que cela _ne me +regardait pas_, c'est-à-dire qu'ils voulaient me traiter et m'héberger +gratis. + +Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos et de gros +baisers, pour aller admirer le site environnant. Il était simple et +superbe. Des collines escarpées servant de premier échelon aux grandes +montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes, +encadraient la vallée et la préservaient des vents du nord et de l'est. +Au-dessus du hameau, à mi-côte de la colline la plus rapprochée et la +plus adoucie, s'élevait un vieux et fier château, une des anciennes +défenses de la frontière probablement, demeure paisible et confortable +désormais, car je voyais au ton frais des châssis de croisées en bois de +chêne, encadrant de longues vitres bien claires, que l'antique manoir +était habite par des propriétaires fort civilisés. Un parc immense, jeté +noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de +clôture sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en France, +formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgré la rigueur +de la saison (nous étions à la fin de janvier, et la terre était +couverte de frimas), la soirée était douce et riante. Le ciel avait ces +tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gelée; les horizons +neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages doux, couleur de +perle, attendaient le soleil qui descendait lentement pour s'y plonger. +Avant de s'envelopper dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir +sourire encore à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux +château un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne et moussue un +dôme de cuivre rouge resplendissant. + +Comme j'étais vêtu et chaussé en conséquence de la saison, je prenais un +plaisir extrême à marcher sur cette neige brillante, cristallisée par le +froid, et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces +grandes surfaces à peine égratignées par la trace de quelques petites +pattes d'oiseaux, j'étudiais avec attention le reflet verdâtre que +donne ce blanc éblouissant auprès duquel l'hermine et le duvet du cygne +paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu'à la peinture et +à remercier le ciel de m'avoir détourné de Milan. + +Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais embrasser de +l'oeil la vaste pelouse blanche, coupée de massifs noirs, qui s'étendait +devant le château. On avait rajeuni les abords de cette austère demeure +en nivelant les anciens fossés, en exhaussant les terres et en amenant +le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu'au niveau du +rez-de-chaussée, jusqu'à la porte des appartements, comme c'est l'usage +aujourd'hui que nous sentons à la fois le confortable et la poésie de la +vie de château. L'enclos était bien fermé de grands murs; mais, en face +du manoir, on en avait échancré une longueur de trente mètres au moins +pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse, +à une hauteur peu considérable, et avait pour défense un large fossé +extérieur. Un petit escalier, pratiqué dans l'épaisseur du massif +de pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de l'eau pour +permettre, apparemment, aux jardiniers d'y venir puiser durant l'été. +Comme l'eau était couverte d'une croûte de glace très-forte, je fis la +remarque qu'il était très-facile en ce moment d'entrer dans la résidence +seigneuriale des Désertes; mais il me parut qu'on s'en rapportait à la +discrétion des habitants de la contrée, car aucune précaution n'était +prise pour garantir ce côté faible de la place. + +Comme le lieu me parut désert, j'eus quelque tentation d'y pénétrer pour +admirer de plus près le tronc des ifs superbes et des pins centenaires +dont les groupes formaient, dans cet intérieur, mille paysages aussi +_vrais_, quoique beaucoup mieux _composés_ que ceux de la campagne +environnante; mais je m'abstins prudemment et respectueusement de cette +témérité de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes +qui, vues de près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je +les regardai courir et folâtrer sur la neige, sans qu'elles fissent +attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux et de fourrures, elles +étaient aussi légères que le grand lévrier blanc qui bondissait autour +d'elles. L'une me parut en âge d'être mariée; mais, à son insouciance, +on voyait qu'elle ne l'était pas, et même qu'elle n'y songeait point. +Elle était grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses +attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les +jardins du temps de Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa +beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût moins élégante. Je +ne sais pas non plus pourquoi je fus ému en la regardant, comme si elle +me rappelait une image connue et chère. Cependant il me fut impossible, +ce jour-là et plus tard, de trouver de moi-même à qui elle ressemblait. + +Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels ébats, qu'elles +passèrent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et +souvent toutes deux ensemble), chaque phrase était d'ailleurs +entrecoupée de rires si bruyants et si prolongés, que je ne pus rien +saisir qui eût un sens. Un peu plus loin, elles s'arrêtèrent et se +mirent à briser sans pitié de superbes branches d'arbre vert dont elles +firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnèrent ensuite sur +la neige, en disant: + +«Ma foi, qu'_il_ vienne les chercher, c'est trop froid à manier.» + +J'allais les perdre de vue à regret, je l'avoue, car il y avait quelque +chose de sympathique et d'excitant pour moi dans la pétulance et la +gaieté de ces jolies filles, lorsqu'une d'elles s'écria: «Bon! j'ai +perdu _son_ noeud, son fameux noeud d'épée, que j'avais attaché sur mon +capuchon, avec une épingle! + +--Eh bien! dit l'aînée, nous en ferons un autre; la belle affaire! + +--Oh! il l'avait fait lui-même! Il prétend que nous ne savons pas faire +les noeuds, comme si c'était bien malin! Il va grogner. + +--Eh bien, qu'il grogne, le grognon! répliqua l'autre, et toutes deux +recommencèrent à rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir +pourquoi, sinon qu'elles ont besoin de rire. + +--Tiens! je le vois, mon noeud! _son_ noeud! s'écria la cadette en +bondissant vers le fossé; le voilà qui s'épanouit sur la neige. Oh! le +beau coquelicot! + +Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment de ramasser ce +noeud de rubans rouges que j'avais fort bien remarqué, elle partit d'un +nouvel éclat de rire: une petite brise soudaine qui venait de s'élever +emportait le ruban, et le déposait, à mes pieds, sur la glace du fossé. + +Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce fut alors +seulement qu'elle m'aperçut et devint aussi rouge que son noeud de +rubans cerise. + +--Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai forcé de +traverser ce fossé; me le permettez-vous? + +--Non, non, ne faites pas cela! répondit l'enfant, en qui un fonds +d'assurance mutine parut dominer trés-vite le premier accès de timidité, +c'est peut-être dangereux. Si la glace ne porte pas? + +--N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose que de courir un +petit danger pour votre service. + +Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu'en +effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le fossé était large +et profond, l'enfant rougit encore et descendit quelques marches du +petit escalier pour venir à ma rencontre. Elle ne riait plus. + +--Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, petite soeur? dit +l'aînée, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d'un air de surprise +et de mécontentement. Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle +connaissait sans doute déjà la prudence. Elle avait au moins une +vingtaine d'années. + +--Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à sa soeur le noeud de +rubans au bout de ma canne, je m'arrête à la limite de votre empire, je +ne me permets pas de mettre le pied seulement sur la première marche de +l'escalier. + +Elle vit tout de suite que j'étais un homme bien élevé, et me remercia +d'un doux et charmant sourire. Quant à l'enfant, elle saisit le noeud +avec vivacité, et me fit signe de ne pas m'arrêter sur la glace. Je m'en +retournai lentement et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me +crièrent _merci_ avec beaucoup de grâce; puis j'entendis l'aînée dire à +la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!--Sauvons-nous! répondit +l'enfant en recommençant son rire frais et clair comme une clochette +d'argent. Elles se prirent par la main, et partirent en courant et +en riant vers le château. Quand elles eurent disparu, je regagnai la +modeste demeure de monsieur et madame Volabù, un peu préoccupé de ma +petite aventure. + +Je trouvai mon souper prêt. J'aurais été Grandgousier en personne, +qu'on ne m'eut pas traité plus largement. Je crois que toute la petite +basse-cour de madame Volabù y avait passé. Je n'aurais pas eu bonne +grâce à me plaindre de cette prodigalité, en voyant l'air de triomphe +naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux. +J'exigeai qu'ils se missent à table avec moi, ainsi que la vieille mère +de madame Volabù, qui était encore un robuste virago, nommée madame +Peirecote, et qui paraissait prendre à coeur d'être bonne gardienne de +l'honneur de son gendre. + +Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver d'une +indigestion, car mon brave _vetturino_ semblait décidé à me faire +étouffer. Dès que je pus obtenir quelques instants de répit, j'en +profitai pour faire des questions sur le château et ses habitants. + +--C'est bien vieux, ce château, me dit Volabù d'un air capable; c'est +laid, n'est-ce pas? Ça ressemble à une grande masure? Mais c'est plus +joli en dedans qu'on ne croirait; c'est très-bien tenu, bien conservé, +bien arrangé, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a +des calorifères, ma foi! C'est que le vieux marquis ne se refusait rien. +Il n'était pas très-généreux pour les autres, mais il aimait bien ses +aises, et il passait presque toute l'année ici. L'hiver, il n'allait +qu'un peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c'était son pays. + +--Et qui possède ce château à présent? + +--Son frère, la comte de Balma, qui vient de passer marquis par le décès +de l'aîné de la famille. Dame, il n'est pas jeune non plus! C'est le +sort de notre village, on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison +et vieilles gens. + +--Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le château, dit madame +Volabù; M. le nouveau marquis n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus +âgé ne l'est guère plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabù me +désignait à son mari, dont les yeux s'arrondirent tout à coup, en même +temps que sa bouche s'allongeait en une moue assez risible. + +--Oh! s'écria-t-il, M. de Balma a des garçons à présent! Quand je suis +parti, il n'avait qu'une fille, et il n'y a qu'un mois de cela. + +--C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, dit à son tour la +vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arrivé une famille +nombreuse, deux autres filles et deux garçons, tous beaux comme des +amours; mais qu'est-ce que ça vous fait, Volabù? + +--Ça ne me fait rien, la mère; mais c'est égal, notre vieux marquis +est diablement sournois, car je lui ai entendu dire à M. le curé qu'il +n'avait qu'une fille, celle qui est arrivée avec lui le lendemain de la +mort du dernier marquis. + +--Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-là de légitime +peut-être, et que les quatre autres enfants sont des bâtards. Ça ne +prouve pas un mauvais homme d'avoir recueilli tout ça le jour où il +s'est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les établir pour effacer +devant Dieu tous ses vieux péchés. + +--Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces enfants? observa +madame Volabù. + +--Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère Peirecote, et ils +l'appellent tous _mon papa_. Quand à savoir au juste ce qui en est, +ce n'est pas facile. C'est une maison où il y a toujours eu de gros +secrets, par rapport surtout à M. le marquis actuel. Du temps de +l'autre, est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui d'à +présent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu un frère qui est mort +aux Indes, disaient les uns. D'autres disaient au contraire: Le frère +puiné* de M. le marquis n'est pas si mort ni si éloigné qu'on croit; +mais il a changé de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes qu'il +ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le +voir. Les uns disaient encore: Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise +conduite, mais il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette. +Et les autres répondaient: Il ne lui envoie rien du tout. Il a le coeur +trop dur pour cela. Le pire des deux n'est pas celui qu'on pense. + +--Et ne peut-on éclaircir cette histoire? demandai-je. Personne, dans +le pays, n'est-il mieux renseigné que vous? Il est étrange qu'un membre +d'une grande famille sorte ainsi de dessous terre. + +--Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de ces gens-là. Moi, +voilà ce que je sais, ce que j'ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux +frères du nom de Balma, famille piémontaise bien anciennement établie +dans le pays. L'aîné était fort sage, mais pas de très-bon coeur, cela +est certain. Le cadet était une diable de tête, mais il n'était pas +fier. Il n'avait rien à lui, et je n'ai point vu d'enfant si aimable et +si joli. Les Balma ont vécu longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aîné +vint prendre possession de son domaine et habiter son château, sans +vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, et mettant à la +porte quiconque se montrait curieux du sort de son frère. Cet aîné a +vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter +personne, sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans +faire de testament, comme un homme qui dit: Après moi, la fin du monde! +Mais voilà que l'on a vu arriver tout à coup le jeune homme qui a +produit de bons litres, et qui a hérité naturellement du titre, du +château et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois +ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour un homme qui +était; dit-on, dans la dernière misère. Pauvre enfant! j'ai été le +saluer; il s'est souvenu de moi, et il a été encore galant en paroles, +comme si je n'avais que quinze ans. + +--Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mère, c'est +donc le nouveau marquis? dit M. Volabù. Diantre! il n'a pas l'air d'un +freluquet pourtant. + +--Dame! il peut bien avoir, à cette heure, soixante-douze ans, répondit +naïvement madame Peirecote. Aussi il est bien changé! Et l'on dit qu'il +est devenu raisonnable, et que sa fille aînée est rangée, économe; que +c'est surprenant de la part de gens qu'on croyait disposés à tout avaler +dans un jour. + +--Peste! c'est l'âge de s'amender, reprit Volabù. Soixante-douze ans! +excusez! Le _jeune homme_ a dû mettre de l'eau dans son vin. + +Les époux Volabù, voyant que j'avais fini de manger, commencèrent à +desservir, et je m'approchai du feu, où je retins la mère Peirecote +pour la faire encore parler. Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi +l'histoire des Balma excitait à ce point ma curiosité. + + + +VIII. + +LE SABBAT. + +--Et les deux jeunes demoiselles, dis-je à ma vieille hôtesse, vous les +connaissez? + +--Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. Il n'y a qu'une +quinzaine qu'elles sont ici, et le dernier jeune homme, qui paraît avoir +quinze ans tout au plus, est arrivé avant-hier au soir. Ce qui fait dire +dans le village que ce n'est peut-être pas le dernier, et qu'on ne +sait pas où s'arrêtera la famille de M. le marquis. Chacun dit son mot +là-dessus: il faut bien rire un peu, pour se consoler de ne rien savoir. + +--Le nouveau marquis a donc les mêmes habitudes de mystère que l'ancien? + +--C'est à peu près la même chose, c'est même encore pire, puisque, ce +qu'il a été et ce qu'il a fait durant tant d'années qu'on ne l'a pas vu, +il a sans doute intérêt à le cacher plus encore que feu M. son frère; +mais pourtant ce n'est pas le même homme. On commence à me croire, quand +je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra justice plus tard. +L'autre était sec de coeur comme de corps; celui-ci est un peu brusque +de manières, et n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas +au premier venu: on dirait qu'il connaît tous les tours et toutes les +ruses de ceux qui _quémandent_; mais il s'informe, il consulte; sa fille +aînée le fait avec lui, et les secours arrivent sans bruit à ceux +qui ont vraiment besoin. M. le curé a bien remarqué cela, lui qui +s'affligeait tant lorsqu'il a vu venir ce prétendu mauvais sujet: il +commence à dire que les pauvres gens n'ont pas perdu au change. + +--Voilà qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire gagne en +moralité ce qu'elle perd en merveilleux. Cela se résume en un vieux +proverbe de votre connaissance sans doute: «Les mauvaises têtes font les +bons coeurs.» + +--Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste à dire, les trop +bonnes têtes font souvent les coeurs mauvais. Qui ne pense qu'à soi +n'est bon qu'à soi... Il n'en reste pas moins du merveilleux dans cette +maison-là. De tout temps, il s'est passé au château des Désertes des +choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas comprendre. D'abord, on +dit que tous les Balma sont sorciers de père en fils, et l'on me dirait +que l'aînée des demoiselles en tient, que cela ne m'étonnerait pas, car +elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle ne va pas du +tout vêtue selon son rang, elle ne porte ni plumes à son chapeau ni +cachemires, comme les dames riches du pays; elle a la figure si blanche, +qu'on dirait qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un peu +plus élégantes et paraissent plus gaies; mais l'aîné des jeunes gens a +l'air d'un vrai fou: on l'entend parler tout seul, et on le voit faire +des gestes qui font peur. Quant à M. le marquis, tout charitable qu'il +est, il a l'air bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous +voulez, mais les domestiques du château ont peur et sont fort aises +qu'on les renvoie à sept heures du soir, en leur permettant d'aller +faire la veillée et coucher dans le village, où ils ont tous leur +famille, car ce marquis n'a amené avec lui aucun serviteur étranger +qu'on puisse faire parler. Tous ceux qui sont employés au château sont +pris à la journée, parce qu'on a renvoyé tous les anciens. Cela fait +que, pendant douze heures de nuit, personne ne peut savoir ce qui se +passe dans la maison. + +--Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque chose? Peut-être que +ces Balma sont tout simplement de grands dormeurs qui craignent le bruit +de l'office. + +--Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils s'en vont dans tout +le château, montant, descendant, traversant les vieilles galeries, +s'arrêtant dans des chambres qui n'ont pas été habitées depuis cent +ans peut-être. Ils remuent les meubles, les transportent d'un coin à +l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, se disputent..., +on dit même qu'ils se battent, car *car ils font là-dedans un sabbat +désordonné. + +--Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient tout le monde de si +bonne heure? + +--Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes et contrevents, +après avoir fait la ronde pour s'assurer qu'on ne les espionne pas. Le +fils du jardinier, qui s'était caché dans une armoire par curiosité, a +manqué être jeté par les fenêtres, et il a eu une si grosse peur, qu'il +en a été malade, car il prétend que ces messieurs et ces demoiselles, +et même M. le marquis, étaient tous habillés en diables, et que cela +faisait dresser les cheveux sur la tête de les voir ainsi, et de leur +entendre dire des choses qui ne ressemblaient à rien. + +--A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui commença à m'intéresser! +Les vieux châteaux où il ne se passe pas des choses diaboliques ne sont +bons à rien. + +--Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas à cela? Eh bien! si je vous +disais que j'ai été écouter le plus près possible avec ma fille, et que +j'ai vu quelque chose? + +--Bien! voyons, contez-moi cela. + +--Nous avons vu à travers les fentes d'un vieux contrevent qui ne ferme +pas aussi bien que les autres, et qui donne ouverture à l'ancienne salle +des gardes du château, des lumières passer et repasser si vite, qu'on +eût dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi sans les +éteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit du tonnerre et le vent +siffler dans le château, quoiqu'il fit une belle nuit de gelée bien +tranquille comme ce soir. Un grand cri est venu jusqu'à nous, comme si +l'on tuait quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans les +veines. C'était la semaine dernière, Monsieur! Nous nous sommes sauvées, +ma fille et moi, parce que nous ne doutions pas qu'un crime n'eût été +commis, et nous ne voulions pas être appelées comme témoins: cela fait +toujours du tort à de pauvres gens comme nous de témoigner contre les +riches; on s'en aperçoit plus tard. Si bien que nous n'avons pu fermer +l'oeil de toute la nuit; mais le lendemain tout le monde se portait bien +dans le château: les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin +comme à l'ordinaire, et M. le marquis a été à la messe, car c'était un +dimanche. Seulement les domestiques nous ont dit qu'ils avaient brûlé +dans la nuit plus de cinquante bougies, et que tout le souper avait été +mangé jusqu'au dernier os. + +--Ah! il me paraît qu'ils fêtent joyeusement le diable? + +--Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, avec des gâteaux, +des confitures et des vins fins, leur est servi dans la salle à manger, +en même temps qu'on dessert leur dîner. On ne sait pas à quelle heure ni +avec quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire à des esprits +qui ne se nourrissent pas de fumée. Le matin, on trouve les fauteuils +rangés en cercle autour de la cheminée du grand salon, et dans tout +le reste de la maison il n'y a pas trace du remue-ménage de la nuit. +Seulement, il y a toute une partie du château, celle qu'on n'habite +plus depuis longtemps, qui est fermée et cadenassée de façon à ce que +personne ne puisse y mettre le bout du nez. Ils ont, au reste, fort peu +de domestiques pour une si grande maison et tant de maîtres. Ils n'ont +encore reçu personne, si ce n'est le maire et le curé, lesquels ont vu +seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun de ses enfants +ait paru, excepté sa fille aînée. Les demoiselles n'ont pas de filles de +chambre, et semblent tout aussi habituées que les messieurs à se servir +elles-mêmes. Le service intérieur est fait aussi par des femmes de +journée que l'on congédie quand elles ont balayé et rangé; et vous +savez, Monsieur, les hommes sont si simples! Quand il n'y a pas de +femmes au courant des affaires d'une maison, on ne peut rien savoir. + +--C'est vraiment désespérant, ma chère madame Peirecote, dis-je en +retenant une bonne envie de rire. + +--Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'étais plus jeune, et si je ne craignais +pas d'attraper un rhumatisme en faisant le guet, je saurais bientôt à +quoi m'en tenir. Par exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait +les lits a trouvé au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles +dépareillées. On a beau se cacher, on n'est jamais à l'abri d'une +distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce qu'il y avait à la place de +la pantoufle perdue durant le sabbat! + +--Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? ou bien un fer de +cheval qui a brûlé les doigts de la pauvre servante? + +--Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc avec un noeud de +beaux rubans rose et or! + +--Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est évident que ces +demoiselles avaient été au bal sur un manche à balai! + +--Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au château, car +on avait justement entendu des airs de danse, et les parquets s'en +ressentaient; mais quels étaient les invités, et d'où sortait le beau +monde? car on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espèce autour du +château, et à moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontée +par les tuyaux de cheminée, je ne vois pas pour qui ces demoiselles ont +mis des souliers blancs à noeuds rose et or. + +J'aurais écouté madame Peirecote toute la nuit, tant ses contes me +divertissaient; mais je vis que mes hôtes désiraient se retirer, et je +leur en donnai l'exemple. Volabù me conduisit à sa meilleure chambre et +à son meilleur lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, et +ils ne me quittèrent qu'après s'être assurés que je ne manquais de rien. +Volabù me demanda au travers de la porte à quelle heure je voulais +partir pour Briançon. Je le priai d'être prêt à sept heures du matin, ne +voulant pas être à charge plus longtemps à sa famille. + +Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'était que sept +heures du soir, et j'avais douze heures devant moi. Un bon feu de sapin +pétillait dans la cheminée de ma petite chambre, et une grande provision +de branches résineuses, placée à côté, me permettait de lutter contre la +froide bise qui sifflait à travers les fenêtres mal jointes. Je pris mes +crayons, et j'esquissai les deux jolies figures des demoiselles de Balma +dans le costume et les attitudes où elles m'étaient apparues, sans +oublier le beau lévrier blanc et le cadre des grands cyprès noirs +couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore plus vite dans +mon imagination que sur le papier, et je ne pouvais me défendre d'une +émotion analogue à celle que nous fait éprouver la lecture d'un conte +fantastique d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures si +candides, si enjouées, si heureuses en apparence, les récits bizarres et +les diaboliques commentaires de ma vieille hôtesse. Ainsi que dans ces +contes germaniques, où des anges terrestres luttent sans cesse contre +les piéges d'un esprit infernal pétri d'ironie, de colère et de douleur, +je voyais ces beaux enfants fleurir à leur insu, sous l'influence +perfide de quelque vieux alchimiste couvert de crimes, qui les élevait à +la brochette pour vendre leurs âmes à Satan, afin de dégager la sienne +d'un pacte fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre +commençait à se méfier. Au milieu de leur gaieté railleuse, il m'avait +semblé voir percer de la crainte pour un maître qu'elles n'avaient pas +osé nommer. Qu'il _grogne_, _le grognon!_ avaient-elles dit, et puis +encore, en parlant de ma traversée périlleuse sur le fossé, l'aînée +avait dit: _S'il voyait cela il nous gronderait._ Était-ce leur père +qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? Rien ne +prouvait qu'elles fussent les filles de ce vieux marquis ressuscité par +magie après avoir passé pour mort, que dis-je? après avoir été mort +probablement pendant cinquante ans. Ce devait être un vampire. Il +les tourmentait déjà toutes les nuits, mais chaque matin, grâce à sa +science, elles avaient perdu le souvenir de ce cauchemar, et tâchaient +de se reprendre à la vie. Hélas! elles n'en avaient pas pour longtemps, +les pauvrettes! Un matin, on les trouverait étranglées dans quelque +gargouille du vieux manoir. + +A ces folles rêveries, quelques indices réels venaient pourtant se +joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans venaient faire là; mais +le ruban rose et or du petit soulier coïncidait, je ne sais comment, +avec le noeud de ruban cerise que j'avais ramassé. _Son noeud_, +avait-elle dit, _son noeud d'épée!_--Qui donc, dans le château, portait +encore la costume de nos pères, l'épée et le noeud d'épée? Cela était +vraiment bizarre, et _il_ l'avait fait lui-même! _Il_ prétendait que ces +charmantes petites mains de fée ne savaient pas faire un noeud digne de +_lui_! _Il_ était donc bien impérieux et bien difficile, ce tyran de la +jeunesse et de la beauté! Qu'il fût jeune ou vieux, ce porteur d'épée, +ce faiseur de noeuds, il était peu galant ou peu paternel. Ce ne pouvait +être que le diable ou l'un de ses suppôts rechignés. + +Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent à ce sujet; mais +je ne les exécutai point. La mère Peirecote m'avait soufflé le poison +de sa curiosité, et je ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il était +fort tard, tant j'avais fait de rêves en peu d'instants. Ma montre +s'était arrêtée; mais l'horloge du hameau sonna neuf heures, et je +m'inquiétai du reste de ma nuit, car je n'avais plus envie de dessiner; +il m'était impossible de lire, et je mourais d'envie d'agir comme un +écolier, c'est-à-dire d'aller chercher quelque aventure poétique ou +ridicule sous les murs du vieux château. + +Je commençai par m'assurer d'un moyen de sortie qui ne fit ni bruit ni +scandale, et je l'eus trouvé avant d'être décidé à m'en servir. Les +contrevents de ma fenêtre ouvraient sans crier et donnaient sur un petit +jardin clos seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait +qu'un étage de niveau avec le sol. Cela était si facile et si tentant, +que je n'y résistai pas. Je me munis d'un briquet, de plusieurs cigares, +de ma canne à tête plombée; je cachai ma figure dans un grand foulard, +je m'enveloppai de mon manteau, et, pour me déguiser mieux, je décrochai +de la muraille une espèce de chapeau tyrolien appartenant à M. Volabù; +puis je sortis de la maison par la fenêtre, je poussai les contrevents, +j'enjambai la haie; la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait +dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, rien +qu'en faisant à l'extérieur le tour de la maison. + +J'arrivai au fossé que je connaissais déjà si bien. La nuit avait +raffermi la glace. Je montai, non sans peine, le petit escalier, qui +était devenu fort glissant. J'entrai résolument dans le parc, et +j'approchai du château comme un Almaviva préparé à toute aventure. + +Je touchais aux portes vitrées du rez-de-chaussée donnant toutes sur +une longue terrasse couverte de vignes desséchées par l'hiver, qui +ressemblaient, dans la nuit, à de gros serpents noirs courant sur les +murs et se roulant autour des balustres. J'avais monté sans hésiter +l'escalier bordé de grands vases de terre cuite qui entaillait noblement +le perron sur chaque face. Tous les volets étaient hermétiquement +fermés; je ne craignais pas qu'on me vit de l'intérieur. Je voulais +écouter ces bruits étranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces +meubles mis en danse, cette musique infernale dont ma vieille hôtesse +m'avait rempli la cervelle. + +Je ne fus pas longtemps sans reconnaître qu'on agissait énergiquement +dans cette demeure silencieuse et déserte au dehors. De grands coups de +marteau résonnaient dans l'intérieur, et des éclats de voix, comme +de gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frappèrent +confusément mon oreille. Tout cela se passait fort près de moi, +probablement dans une des pièces du rez-de-chaussée; mais les +contrevents en plein chêne, rembourrés de crin et garnis de cuir, ne me +permettaient pas de saisir un seul mot. + +[Illustration 006.png: J'avais monté, sans hésiter, l'escalier... (Page +95.)] + +Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir à distance. Je +descendis le perron, et bientôt j'entendis ouvrir la porte que je venais +de quitter. Le chien hurlait, je me crus perdu, car le clair de lune ne +me permettait pas de franchir l'espace découvert qui me séparait des +premiers massifs. + +--Ne laisse pas sortir Hécate! dit une voix que je reconnus aussitôt +pour celle de la plus jeune de mes deux héroïnes. Elle est folle au +clair de la lune, et elle casse tous les vases du perron. + +--Rentrez, Hécate! dit l'autre, dont je reconnus aussi la voix. Elle +ferma la porte au nez de la grande levrette, qui les avertissait de ma +présence et gémissait de n'être pas comprise. + +Les deux jeunes filles s'avancèrent sur le perron. Je me cachai sous la +voûte qu'il formait entre les deux escaliers latéraux. + +--Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, petite; tu vas +t'enrhumer, disait l'aînée. Qu'as-tu besoin de t'appuyer sur la +balustrade? + +--Je suis fatiguée, et je meurs de chaud. + +--En ce cas, rentrons. + +--Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! Ils en ont au +moins pour un quart d'heure à arranger le _cimetière_, respirons un peu. + +Le _cimetière_ me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me permettait +de ne pas perdre une de leurs paroles, et j'allais saisir le mot de +l'énigme, lorsque quelqu'un de l'intérieur, ennuyé des cris du chien, +ouvrit la porte et laissa passer la maudite bête, qui s'élança jusqu'à +moi et s'arrêta à l'entrée de la voûte, indignée de ma présence, mais +tenue en respect par la canne dont je la menaçais. + +--Oh! qu'_ils_ sont ennuyeux d'avoir lâché Hécate! disaient +tranquillement ces demoiselles, pendant que j'étais dans une situation +désespérée. Ici, Hécate, tais-toi donc! tu fais toujours du bruit pour +rien! + +[Illustration 007.png: Je n'attendis pas longtemps Don Juan et +Leporello.... (Page 99.)] + +--Mais comme elle est en colère! c'est peut-être un voleur! dit la +petite. + +--Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'aînée en riant; monsieur +le voleur, répondez. + +--Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur le curieux, vous +perdez votre temps; vous vous enrhumez pour rien. Vous ne nous verrez +pas. + +--A toi, Hécate! mange-le! + +Hécate n'eût pas demandé mieux, si elle eût osé. Bruyante, mais +craintive, comme le sont les levrettes, elle reculait hérissée de colère +et de peur, quoiqu'elle fût de taille à m'étrangler. + +--Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, elle crie après la +statue qui est là au fond de la grotte. + +--Et si nous allions voir? + +--Ma foi non, j'ai peur! + +--Et moi aussi, rentrons! + +--Appelons _nos garçons_! + +--Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tête, et ils se moqueront de +nous comme à l'ordinaire. + +--Il fait froid, allons-nous-en. + +--Il _fait peur_, sauvons-nous! + +Elles rentrèrent en rappelant la chienne. Tout se referma +hermétiquement, et je n'entendis plus rien pendant un quart d'heure; +mais tout à coup les cris d'une personne qui semblait frappée +d'épouvante retentirent. On parla haut sans que je pusse distinguer ni +les paroles ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des éclats +de rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'étais transi de +froid, et la maudite levrette pouvait me trahir encore, pour peu qu'on +eût le caprice de venir poser de jolis petits bras nus sur la neige de +la balustrade. Je regagnai la maison Volabù, certain qu'on ne m'avait +pas tout à fait trompé, et qu'on travaillait dans le château à une +oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux de n'avoir rien +découvert, sinon qu'on arrangeait le _cimetière_ et qu'on se moquait des +curieux. + +La nuit était fort avancée quand je me retrouvai dans ma petite chambre. +Je passai encore quelque temps à rallumer mon feu et à me réchauffer +avant de pouvoir m'endormir, si bien que, lorsque Volabù vint pour +m'éveiller avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais en +conscience de mon premier somme. Je me levai tard. Il avait eu le +temps de me préparer mon déjeuner, qu'il fallut accepter sous peine de +désespérer le brave homme et madame Volabù, qui avait des prétentions +assez fondées au talent de cuisinière. A midi, une affaire survint à mon +hôte: il était prêt à y renoncer pour tenir sa parole envers moi; mais +moi, sans me vanter de mon escapade, j'avais un _fiasco_ sur le coeur, +et je me sentais beaucoup moins pressé que la veille d'arriver à +Briançon. Je priai donc mon hôte de ne pas se gêner, et je remis notre +départ au lendemain, à la condition qu'il me laisserait payer la dépense +que je faisais chez lui, ce qui donna lieu à de grandes contestations, +car cet homme était sincèrement libéral dans son hospitalité. Il eût +discuté avec moi pour une misère durant le voyage, si j'eusse voulu +marchander; chez lui, il était prêt à mettre le feu à la maison pour me +prouver son savoir-vivre. + + + +IX. + +L'UOM DI SASSO. + +J'étais trop mécontent du résultat de mon entreprise pour me sentir +disposé à faire de nouvelles questions sur le château mystérieux. Je +renfermais ma curiosité comme une honte, le succès ne l'avait pas +justifiée; mais elle n'en subsistait pas moins au fond de mon +imagination, et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante. +En attendant, je résolus d'aller pousser une reconnaissance autour +du château, pour me ménager les moyens de pénétrer nuitamment dans +l'intérieur de la place, s'il était possible... Bah! me disais-je, tout +est possible à celui qui veut. + +J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rôdait devant la route, me +regarda avec ce mélange de hardiesse et de poltronnerie qui caractérise +les enfants de la campagne. Puis, comme j'observais sa mine à la fois +espiègle et farouche, il vint à moi, et, me présentant une lettre, il +me dit: «Regardez ça, si c'est pour vous.» Je lus mon nom et mon prénom +tracés fort lisiblement et d'une main élégante sur l'adresse. A peine +eus-je fait un signe affirmatif que l'enfant s'enfuit sans attendre ni +questions ni récompense. Je courus à la signature, qui ne m'apprit rien +d'officiel, mais à laquelle pourtant je ne me trompai pas. Stella et +Béatrice! les jolis noms! m'écriai-je, et je rentrai dans ma chambre, +assez ému, je le confesse. + +«Le hasard, aidé de la curiosité, disait cette gracieuse lettre +parfumée, a fait découvrir à deux petites filles fort rusées le nom de +l'étranger qui a ramassé le noeud de ruban cerise. Des pas laissés sur +la neige, coïncidant avec les avertissements de la belle chienne Hécate, +ont prouvé à ces demoiselles que l'étranger était encore plus curieux +que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de marcher sur les eaux +pour surprendre les secrets d'autrui. Le sort en est jeté! Puisque vous +voulez être initié à nos mystères, ô jeune présomptueux, vous le serez! +Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer digne de notre +confiance! Soyez muet comme la tombe; la plus légère indiscrétion nous +mettrait dans l'impossibilité de vous admettre. Venez à huit heures du +soir (_solo e inosservato_) au bord du fossé, vous y trouverez Stella et +Béatrice.» + +Tout le billet était écrit en italien et rédigé dans le pur toscan que +je leur avais entendu parler. Je hâtai le dîner pour avoir le droit de +sortir à six heures, prétextant que j'allais voir lever la lune sur le +haut des collines. En effet, je fis une course au delà du château, et +à huit heures précises j'étais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq +minutes. Mes deux charmantes châtelaines parurent, bien enveloppées et +encapuchonnées. Je fus un peu inquiet, lorsque j'eus franchi l'escalier, +d'en voir une troisième sur laquelle je ne comptais pas. Celle-là était +masquée d'un _loup_ de velours noir et son manteau avait la forme d'un +domino de bal.--Ne soyez pas effrayé, me dit la petite Béatrice en me +prenant sans façon par-dessous le bras, nous sommes trois. Celle-ci est +notre soeur aînée. Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il +faut nous suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut +vous soumettre à tout ce que nous exigerons de vous, eussions-nous la +fantaisie de vous couper la moustache, les cheveux et même un peu de +l'oreille. Vous allez voir des choses fort extraordinaires et faire +tout ce qu'on vous commandera, sans hasarder la moindre objection, sans +hésiter, et surtout _sans rire_, dès que vous aurez passé le seuil du +sanctuaire. Le rire intempestif est odieux à notre _chef_, et je ne +réponds pas de ce qui vous arriverait si vous ne vous comportiez pas +avec la plus grande dignité. + +--Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnête homme, dit à son tour +Stella, la seconde des deux soeurs, à nous obéir dans toutes ces +prescriptions? Autrement, il ne fera point un pas de plus sur nos +domaines, et ma soeur aînée que voici, et qui est sourde comme la loi du +destin, l'enchaînera jusqu'au jour, par une force magique, au pied de +cet arbre où il servira demain de risée aux passants. Pour cela il ne +faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez vite, Monsieur. + +--Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous voulez, d'être à +vous corps et âme jusqu'à demain matin. + +--A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune par un bras, +elles m'entraînèrent dans un dédale obscur de bosquets d'arbres verts. +Le domino noir nous précédait, marchant vite, sans détourner la tête. +Une branche ayant accroché le bas de son manteau, je vis se dessiner sur +la neige une jambe très-fine et qui pourtant me parut suspecte, car elle +était chaussée d'un bas noir avec une floche de rubans pareils retombant +sur le côté, sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur +aînée, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garçon qui ne voulait +pas se trahir par la voix et qui surveillait ma conduite auprès de ses +soeurs, pour me remettre à la raison, s'il en était besoin. + +Je ne pus me défendre du sot amour-propre de faire part de ma +découverte, et j'en fus aussitôt châtié.--Pourquoi avez-vous manqué de +confiance en moi? disais-je à mes deux jeunes amies. Il n'était pas +besoin de la présence de votre frère pour m'engager d'être auprès de +vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes. + +--Et vous, pourquoi manquez-vous à votre serment? répliqua Stella d'un +ton sévère: allons, il est trop tard pour reculer, et il faut employer +les grands moyens pour vous forcer au silence. + +Elle m'arrêta; le domino noir se retourna malgré sa surdité, et présenta +un bandeau, qu'à elles trois elles placèrent sur mes yeux avec la +précaution et la dextérité de jeunes filles qui connaissent les +supercheries possibles du jeu de colin-maillard.--On vous fait grâce du +bâillon, me dit Béatrice; mais, à la première parole que vous direz, +vous ne l'échapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver +main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous vos mains; +vous ne serez pas assez félon, je pense, pour nous les retirer et pour +nous forcer à vous les lier derrière le dos. + +Je ne trouvais pas désagréable cette manière d'avoir les mains liées, +en les enlaçant à celles de deux filles charmantes, et la cérémonie du +bandeau ne m'avait pas révolté non plus; car j'avais senti se poser +doucement sur mon front et passer légèrement dans ma chevelure deux +autres mains, celles de la soeur aînée, lesquelles, dégantées pour cet +office d'exécuteur des hautes-oeuvres, ne me laissèrent plus aucun doute +sur le sexe du personnage muet. + +Je dois dire à ma louange que je n'eus pas un instant d'inquiétude sur +les suites de mon aventure. Quelque inexplicable qu'elle fût encore, je +n'eus pas le _provincialisme_ de redouter une mystification de mauvais +goût; je ne m'étais muni d'aucun poignard, et les menaces de mes jolies +sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour mes oreilles ni même pour +ma moustache. Je voyais assez clairement que j'avais affaire à des +personnes d'esprit, et le souvenir de leurs figures, le son de leurs +voix, ne trahissaient en elles ni la méchanceté ni l'effronterie. +Certes, elles étaient autorisées par leur père, qui sans doute me +connaissait de réputation, à me faire cet accueil romanesque, et, ne +le fussent-elles pas, il y a autour de la femme pure je ne sais quelle +indéfinissable atmosphère de candeur, qui ne trompe pas le sens exercé +d'un homme. + +Je sentis bientôt, à la chaleur de la température et à la sonorité +de mes pas, que j'étais dans le château; on me fit monter plusieurs +marches, on m'enferma dans une chambre, et la voix de Béatrice me cria à +travers la porte: «Préparez-vous, ôtez votre bandeau, revêtez l'armure, +mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher tout à +l'heure.» + +Je me trouvai seul dans un cabinet meublé seulement d'une grande glace, +de deux quinquets et d'un sofa, sur lequel je vis une étrange armure. Un +casque, une cuirasse, une cotte, des brassards, des jambards, le tout +mat et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'était du carton, mais +si bien modelé et peint en relief pour figurer les ornements repoussés, +qu'à deux pas l'illusion était complète. La cotte était en toile +d'encollage, et ses plis inflexibles simulaient on ne peut mieux +la sculpture. Le style de l'accoutrement guerrier était un mélange +d'antique et de rococo, comme on le voit employé dans les panoplies de +nos derniers siècles. Je me hâtai de revêtir cet étrange costume, même +le masque, qui représentait la figure austère et chagrine d'un vieux +capitaine, et dont les yeux blancs, doublés d'une gaze à l'intérieur, +avaient quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, cette +gaze ne me permettant pas une vision bien nette, je me crus changé en +pierre, et je reculai involontairement. + +La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, et en posant +son doigt sur ses lèvres: «C'est à merveille, dit-elle en parlant bas. +L'_uom' di sasso_ est effroyable! Mais n'oubliez pas les gants blancs... +Oh! ceux-ci sont trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour +leur donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de près, tout fasse +illusion. Bien! venez maintenant. Mes frères vous attendent, mais mon +père ne se doute de rien. Allons, comportez-vous comme une statue bien +raisonnable. N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!» + +Elle me fit descendre un escalier dérobé, pratiqué dans l'épaisseur d'un +mur énorme, puis elle ouvrit une porte en bas, et me conduisit à un +siége où elle me laissa en me disant tout bas: «Posez-vous bien. Soyez +artiste dans cette pose-là!» + +Elle disparut; le plus grand silence régnait autour de moi, et ce ne fut +qu'au bout de quelques secondes que la gaze de mon masque me permit de +distinguer les objets mal éclairés qui m'environnaient. + +Qu'on juge de ma surprise: j'étais assis sur une tombe! Je faisais +monument dans un coin de cimetière éclairé par la lune. De vrais +ifs étaient plantés autour de moi, du vrai lierre grimpait sur mon +piédestal. Il me fallut encore quelques instants pour m'assurer que +j'étais dans un intérieur bien chauffé, éclairé par un clair de lune +factice. Les branches de cyprès qui s'entrelaçaient au-dessus de ma tête +me laissaient apercevoir des coins de ciel bleu, qui n'étaient pourtant +que de la toile peinte, éclairée par des lumières bleues. Mais tout cela +était si artistement agencé, qu'il fallait un effort de la raison pour +reconnaître l'artifice. Étais-je sur un théâtre? Il y avait bien devant +moi un grand rideau de velours vert; mais, autour de moi, rien ne +sentait le théâtre. Rien n'était disposé pour des effets de scène +ménagés au spectateur. Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais +des issues formées par des masses de branches vertes et voilant leurs +extrémités par des toiles bleues perdues dans l'ombre. Point de +quinquets visibles; de quelque côté qu'on cherchât la lumière, elle +venait d'en haut, comme des astres, et, du point où l'on m'avait rivé +sur mon socle funéraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher +était caché sous un grand tapis vert imitant la mousse. Les tombes qui +m'entouraient me semblaient de marbre, tant elles étaient bien peintes +et bien disposées. Dans le fond, derrière moi, s'élevait un faux mur +qui ressemblait à un vrai mur à s'y tromper. On n'avait pas cherché +ces lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et contre +lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de l'horizon. La scène +dont je faisais partie était assez grande pour que rien n'y choquât +l'apparence de la réalité. C'était une vaste salle arrangée de façon à +ce que je pusse me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un +coin de jardin destiné à d'illustres sépultures. Les cyprès semblaient +plantés réellement dans de grosses pierres qu'on avait transportées pour +les soutenir, et où la mousse du parc était encore fraîche. + +Donc je n'étais pas sur un théâtre, et pourtant je servais à une +représentation quelconque. Voici ce que j'imaginai: M. de Balma était +fou, et ses enfants essayaient d'étranges fantaisies pour flatter la +sienne. On lui servait des tableaux appropriés à la disposition lugubre +ou riante de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter la +nuit précédente, quoiqu'on eût déjà parlé de cimetière. J'entendis des +chuchotements, des pas furtifs et des frôlements de robe derrière les +massifs qui m'environnaient; puis la douce voix de Béatrice, partant de +derrière le rideau, prononça ces mots:--_Il est temps!..._ + +Alors un choeur, formé de quelques voix admirables, s'éleva de divers +côtés, comme si des esprits eussent habité ces buissons de cyprès, dont +les tiges se balançaient sur ma tête et à mes pieds. J'arrangeai ma pose +de Commandeur, car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans cette +affaire. Le choeur était de Mozart, et chantait les admirables accords +harmoniques du cimetière: «_Di rider finirai, pria dell'aurora. Ribaldo! +audace! lascia ai morti la pace!_» + +Involontairement je mêlai ma voix à celle des fantômes invisibles; mais +je me tus en voyant le rideau s'ouvrir en face de moi. + +Il ne se leva pas comme une toile de théâtre, il se sépara en deux +comme un vrai rideau qu'il était; mais il ne m'en dévoila pas moins +l'intérieur d'une jolie petite salle de spectacle, ornée de deux rangées +de belles loges décorées dans le goût de Louis XIV. Trois jolis lustres +pendaient de la voûte; il n'y avait pas de rampe allumée, mais il y +avait la place d'un orchestre. Le plus curieux de tout cela, c'est qu'il +n'y avait pas un spectateur, pas une âme dans toute cette salle, et que +je me trouvais poser la statue devant les banquettes. + +--Si c'est là toute la mystification que je subis, pensai-je, elle n'est +pas bien méchante. Reste à savoir combien de temps on me laissera faire +mon effet dans le vide. + +Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello sortirent du massif +derrière moi, et se mirent à causer. Leurs costumes, admirables de +vérité, de bon goût et d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaître +tout de suite les acteurs, car Leporello surtout était rajeuni de trente +ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une barbe noire taillée +en collier andalous, une résille qui cachait son front ridé; mais, à sa +voix, pouvais-je hésiter un instant? C'était le vieux Boccaferri devenu +un acteur élégant et alerte. + +Mais ce beau don Juan, ce fier et poétique jeune homme qui s'appuyait +négligemment sur mon piédestal, sans daigner tourner vers moi son +visage, ombragé d'une *d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis +XIII, à plume blanche, quel était-il donc? Son riche vêtement semblait +emprunté à un portrait de famille. Ce n'était point un costume de +fantaisie, un composé de chiffons et de clinquant: c'était un véritable +pourpoint de velours aussi court que le portaient les dandys de +l'époque, avec des braies aussi larges, des passements aussi raides, des +rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la boutique, le +magasin de costumes, l'arrangement infidèle par lequel l'acteur +transige avec les bourgeoises du public en modifiant l'extravagance ou +l'exagération des anciennes modes, c'était la première fois que j'avais +sous les yeux un vrai personnage historique dans son vrai costume et +dans sa manière de le porter. Pour moi, peintre, c'était une bonne +fortune. Le jeune homme était svelte et fait au tour. Il se dandinait +comme un paon, et me donnait une idée beaucoup plus juste de don Juan +que ne me l'eût donnée le beau Célio lui-même sur les planches, car +Célio y eût voulu mettre quelque chose de hautain et de tragique +qui outrepasse la donnée du caractère... Mais tout à coup, sur une +observation poltronne de Leporello Boccaferri, il leva la tête vers moi, +statue, d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Célio Floriani en +personne. + +Savait-il qui j'étais? Dans tous les cas, mon masque ne lui permettait +guère de sourire à des traits connus, et, comme la pièce me paraissait +engagée avec un merveilleux sang-froid, je gardai ma pose immobile. + +Quand le premier effet de la surprise et de la joie se fut dissipé, car, +bien que je ne visse pas la Boccaferri, j'espérais qu'elle n'était pas +loin, je prêtai l'oreille à la scène qui se jouait, afin de ne pas la +faire manquer. Mon rôle n'était pas difficile, puisque je n'avais qu'un +geste à faire et un mot à dire, mais encore fallait-il les placer à +propos. + +J'avais cru, d'après le choeur, où, faute d'instruments, des voix +charmantes remplaçaient les combinaisons harmoniques de l'orchestre, +qu'il s'agissait de l'opéra de Mozart rendu d'une certaine façon; mais +le dialogue parlé de Célio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait +la comédie de Molière en italien. Je la savais presque par coeur en +français; je ne fus donc pas longtemps à m'apercevoir qu'on ne suivait +pas cette version à la lettre, car dona Anna, vêtue de noir, traversa +le fond du cimetière, s'approcha de moi comme pour prier sur ma tombe, +puis, apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour écouter. Cette +belle dona Anna, costumée comme un Velasquez, était représentée par +Stella. Elle était pâle et triste, autant que son rôle le comportait en +cet instant. Elle apprit là que c'était don Juan qui avait tué son père, +car le réprouvé s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello qui +mourait de peur. Anna étouffa un cri en fuyant. Leporello répondit par +un cri d'effroi, et déclara à son maître que les âmes des morts étaient +irritées de son impiété; que, quant à lui, il ne traverserait pas cet +endroit du cimetière, et qu'il en ferait le tour extérieur plutôt que +d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et le força de lire +l'inscription du monument du Commandeur. Le pauvre valet déclara ne +savoir pas lire, comme dans le libretto de l'opéra italien. La scène se +prolongea d'une manière assez piquante à étudier, car c'était un composé +de la comédie de Molière et du drame lyrique mis en action et en langage +vulgaire, le tout compliqué et développé par une troisième version +que je ne connaissais pas et qui me parut improvisée. Cela faisait un +dialogue trop étendu et parfois trop familier pour une scène qui se +serait jouée en public, mais qui prenait là une réalité surprenante, à +tel point que la convention ne s'y sentait plus du tout par moments, et +que je croyais presque assister à un épisode de la vie de don Juan. Le +jeu des acteurs était si naturel et le lieu où ils se tenaient si bien +disposé pour la liberté de leurs mouvements, qu'ils n'avaient plus du +tout l'air de jouer la comédie, mais de se persuader qu'ils étaient les +vrais types du drame. + +Cette illusion me gagna moi-même quand je vis Leporello m'adresser +l'invitation de son maître, et montrer à mon inflexion de tête une +terreur non équivoque. Jamais tremblement convulsif, jamais contraction +du visage, jamais suffocation de la voix et flageolement des jambes +n'appartinrent mieux à l'homme sérieusement épouvanté par un fait +surnaturel. Don Juan lui-même fut ému lorsque je répondis à son +insolente provocation par le _oui_ funèbre. Un coup de tamtam dans +la coulisse et des accords lugubres faillirent me faire tressaillir +moi-même. Don Juan conserva la tête haute, le corps raide, la flamberge +arrogante retroussant le coin du manteau; mais il tremblait un peu, sa +moustache blonde se hérissait d'une horreur secrète, et il sortit en +disant: «Je me croyais à l'abri de pareilles hallucinations; sortons +d'ici!» *il passa devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil +était arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front +altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma pendant que +les esprits reprenaient le choeur du commencement de la scène: + + Di rider finirai, etc. + +Aussitôt dona Anna vint me prendre par la main, et m'aidant à me +débarrasser du masque, elle me conduisit au bord du rideau, en me disant +de regarder avec précaution dans la salle. Le parterre de cette salle, +qui n'était garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargée +de papiers et d'un piano à queue, devenait, dans les entr'actes, le +foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri s'éventant avec un +éventail de femme, et respirant à pleine poitrine comme un homme qui +vient d'être réellement très-ému. Célio rassemblait des papiers sur la +table; Béatrice, belle comme un ange, en costume de Zerlina, tenait par +la main un charmant garçon encore imberbe, qui me sembla devoir être +Masetto. Un cinquième personnage, enveloppé d'un domino de bal, qui, +retroussé sur sa hanche, laissait voir une manchette de dentelle sur un +bas de soie noire, me tournait le dos. C'était la troisième prétendue +demoiselle de Balma, _la sourde_, costumée en Ottavio, qui m'avait +intrigué dans le jardin; mais était-ce là Cécilia? Elle me paraissait +plus grande, et cette tournure dégagée, cette pose de jeune homme, ne me +rappelaient pas la Boccaferri, à laquelle je n'avais jamais vu porter +sur la scène les vêtements de notre sexe. + +J'allais demander son nom à Stella, lorsque celle-ci mit le doigt sur +ses lèvres et me fit signe d'écouter. + +--Pardieu! disait Boccaferri à Célio, qui lui faisait compliment de la +manière dont il avait joué, on aurait bien joué à moins! J'étais mort +de peur, et cela tout de bon; car je n'avais pas vu la statue à la +répétition d'hier, et quoique j'aie coupé et peint moi-même toutes les +pièces d'armure, je ne me représentais pas l'effet qu'elles produisent +quand elles sont revêtues. Salvator posait dans la perfection, et il a +dit son _oui_ avec un timbre si excellent, que je n'ai pas reconnu le +son de sa voix; et puis, dans ce costume, il me faisait l'effet d'un +géant. Où est-il donc cet enfant, que je le complimente? + +Boccaferri se retourna brusquement, et vit derrière lui le jeune homme +auquel il s'adressait, occupé à mettre du rouge pour faire le personnage +de Masetto.--En bien! quoi? s'écria Boccaferri, tu as déjà eu le temps +de changer de costume? + +--Comment, _mon vieux_ répondit le jeune homme, tu crois que c'est moi +qui ai fait la statue? Tu ne te souviens pas de m'avoir vu dans la +coulisse au moment où tu es revenu tomber à genoux, comme voulant fuir +(au plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit tout bas: Cette +figure de pierre m'a fait vraiment peur! + +--Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupéfait, je ne m'en +souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais pas ma tête. Oui, +j'ai eu réellement peur. Je suis content, notre essai réussit, mes +enfants; voilà que l'émotion nous gagne. Pour moi, c'est déjà fait; et +quand vous en serez tous là, vous serez tous de grands artistes!... + +--Mais, vieux fou, dit Célio en souriant, si ce n'était pas Salvator qui +faisait la statue, qui était-ce donc? Tu ne te le demandes pas? + +--Au fait, qui était-ce? Qui diable a fait cette statue? + +Et Boccaferri se leva tout effrayé en promenant des yeux hagards autour +de lui. + +--Le bonhomme est très-impressionnable, me dit Stella; il ne faudrait +pas pousser plus loin l'épreuve. Nommez-vous avant de vous montrer. + + + +X. + +OTTAVIO. + +--Maître Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le rideau, +reconnaissez-vous la voix du Commandeur? + +--Oui, pardieu! je reconnais cette voix, répondit-il; mais je ne puis +dire à qui elle appartient. Mille diables! il y a ici ou un revenant, ou +un intrus; qu'est-ce que cela signifie, enfants? + +--Cela signifie, mon père, dit Ottavio en se retournant et en me +montrant enfin les traits purs et nobles de la Cécilia, que nous avons +ici un bon acteur et un bon ami de plus. Elle vint à moi en me tendant +la main. Je m'élançai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre; +je saisis sa main que je baisai à plusieurs reprises, et j'embrassai +ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les bras. C'était la première +fois que je songeais à lui donner cette accolade, dont la seule idée +m'eût causé du dégoût deux mois auparavant. Il est vrai que c'était la +première fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille pipe +et le vin nouveau. + +Célio m'embrassa aussi avec plus d'effusion véritable que je ne l'y +eusse cru disposé. La douleur de son _fiasco_ semblait s'être effacée, +et, avec elle, l'amertume de son langage et de sa physionomie. «Ami, +me dit-il, je veux te présenter à tout ce que j'aime. Tu vois ici les +quatre enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Béatrice, et mon +jeune frère Salvator, le Benjamin de la famille, un bon enfant bien gai, +qui pâlissait dans l'étude d'un homme de loi, et qui a quitté ce noir +métier de scribe, il y a deux jours, pour venir se faire artiste à +l'école de notre père adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le +reste de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur éducation, +les autres leur stage dramatique. On t'expliquera cela plus tard: +maintenant il ne faut pas trop s'absorber dans les embrassades et les +explications, car on perdrait la pièce de vue; on se refroidirait sur +l'affaire principale de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art +dramatique! + +--Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cécilia à la dérobée: +pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonné? Si le plus incroyable, le plus +inespéré des hasards ne m'eût conduit ici, je ne vous aurais peut-être +jamais revus qu'à travers la rampe d'un théâtre; car tu m'avais promis +de m'écrire, Célio, et tu m'as oublié! + +--Tu mens! répondit-il en riant. Une lettre de moi, avec une invitation +de notre cher hôte, le marquis, te cherche à Vienne dans ce moment-ci. +Ne m'avais-tu pas dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps? +Ce serait à toi de nous expliquer comment nous te retrouvons ici, ou +plutôt comment tu as découvert notre retraite, et pourquoi il a fallu +que ces demoiselles se compromissent jusqu'à t'écrire un billet doux +sous ma dictée pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu +de venir rôder sous les fenêtres. Si l'aventure d'hier soir ne m'eût pas +mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, ce matin, ces traces +indiscrètes empreintes sur la neige, et cela jusque chez le voiturin +Volabù, où j'ai vu ton nom sur une caisse placée dans son hangar, tu +nous ménageais donc quelque terrible surprise? + +--Moi? j'étais le plus sot et le plus innocent des curieux. Je ne vous +savais pas ici. J'avais la tête échauffée par votre sabbat nocturne, qui +met en émoi tout le hameau, et je venais tâcher de surprendre les manies +de M. le marquis de Balma... Mais à propos, m'écriai-je en éclatant de +rire et en promenant aussitôt un regard inquiet et confus autour de moi, +chez qui sommes-nous ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et +comment peut-il dormir pendant un pareil vacarme? + +Toute la troupe échangea à son tour des regards d'étonnement, et +Béatrice éclata de rire comme je venais de le faire. + +Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid pour me +répondre.--Le vieux marquis est un monomane, en effet, dit-il. Il a la +passion du théâtre, et son premier soin, dès qu'il s'est vu riche et +maître d'un beau château, ç'a été de recruter, par mon intermédiaire, la +troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici en la faisant +passer pour sa famille. Comme il est grand dormeur et passablement +sourd, nous nous amusons à répéter sans qu'il nous gêne, et, au premier +jour, nous ferons nos débuts devant lui; mais, comme il est censé +pleurer la mort du généreux frère qui ne l'a fait son héritier que +faute d'avoir songé à le déshériter, il nous a recommandé le plus grand +mystère. C'est pour cela que personne ne sait à quoi nous passons nos +nuits, et l'on aime mieux supposer que c'est à évoquer le diable qu'à +nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous les arts. Restez +donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous plaira, et, si la partie vous +amuse, soyez associée à notre théâtre. Comme je fais la pluie et le +beau temps ici, on n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plaît d'en +changer. Vous passerez même, au besoin, pour un sixième enfant du +marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui choisis les sujets +et qui les dirige. Vous voyez que je suis lié de vieille date avec ce +bon seigneur, cela ne doit pas vous étonner: c'était un vieux ivrogne, +et nous nous sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes amendés +ici, et, depuis que nous avons le vin à discrétion, nous sommes d'une +sobriété qui vous charmera... Allons! nous oublions trop la pièce, et +ce n'est pas dans un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires. +Voulez-vous faire jusqu'au bout le rôle de la statue? Ce n'est qu'une +entrée de manége; demain on vous donnera, dans une autre pièce, le rôle +que vous voudrez, ou bien vous prendrez celui d'Ottavio; et Cécilia +créera celui d'Elvire, que nous avions supprimé. Vous avez déjà compris +que nous inventons un théâtre d'une nouvelle forme et complètement à +notre usage. Nous prenons le premier scénario venu, et nous improvisons +le dialogue, aidés des souvenirs du texte. Quand un sujet nous plaît, +comme celui-ci, nous l'étudions pendant quelques jours en le modifiant +_ad libitum_. Sinon, nous passons à un autre, et souvent nous faisons +nous-mêmes le sujet de nos drames et de nos comédies, en laissant à +l'intelligence et à la fantaisie de chaque personnage le soin d'en tirer +parti. Vous voyez déjà qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose, +c'est d'être créateurs et non interprètes serviles. Nous cherchons +l'inspiration, et elle nous vient peu à peu. Au reste, tout ceci +s'éclaircira pour vous en voyant comment nous nous y prenons. Il est +déjà dix heures, et nous n'avons joué que deux actes. _All'opra!_ mes +enfants! Les jeunes gens au décor, les demoiselles au manuscrit pour +nous aider dans l'ordre des scènes, car il faut de l'ordre même dans +l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui doit indisposer le +public. + +Boccaferri prononça ces derniers mots d'un ton qui eût fait croire qu'il +avait sous les yeux un public imaginaire remplissant cette salle vide et +sonore. Mais il n'était pas maniaque le moins du monde. Il se livrait à +une consciencieuse étude de l'art, et il faisait d'admirables élèves en +cherchant lui-même à mettre en pratique des théories qui avaient été le +rêve de sa vie entière. + +Nous nous occupâmes de changer la scène. Cela se fit en un clin d'oeil, +tant les pièces du décor étaient bien montées, légères, faciles à remuer +et la salle bien machinée.--Ceci était une ancienne salle de spectacle +parfaitement construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma ont +eu de tout temps la passion du théâtre, sauf le dernier, qui est mort +triste, ennuyé, parfaitement égoïste et nul, faute d'avoir cultivé et +compris cet art divin. Le marquis actuel est le digne fils de ses pères, +et son premier soin a été d'exhumer les décors et les costumes qui +remplissaient cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu la vie à +tous ces cadavres gisant dans la poussière. Vous savez que c'était mon +métier _là-bas_. Il ne m'a pas fallu plus de huit jours pour rendre +la couleur et l'élasticité à tout cela. Ma fille, qui est une grande +artiste, a rajeuni les habillements et leur a rendu le style et +l'exactitude dont on faisait bon marché il y a cinquante ans. Les +petites Floriani, qui veulent être artistes aussi un jour, l'aident en +profitant de ses leçons. Moi, avec Célio, qui vaut dix hommes pour la +promptitude d'exécution, l'adresse des mains et la rapidité d'intuition, +nous avons imaginé de faire un théâtre dont nous pussions jouir +nous-mêmes, et qui n'offrit pas à nos yeux, désabusés à chaque instant, +ces laids intérieurs de coulisses pelées où le froid vous saisit le +coeur et l'esprit dès que vous y rentrez. Nous ne nous moquons pas pour +cela du public, qui est censé partager nos illusions. Nous agissons +en tout comme si le public était là; mais nous n'y pensons que dans +l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on l'oubliera, comme +cela devrait être quand on joue pour tout de bon devant lui. Quant à +notre système de décor, placez-vous au fond de la salle, et vous verrez +qu'il fait plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers +tourné vers nous, et dont le public, placé de côté, aperçoit toujours +une partie. + +Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre satisfaction, des +moyens naïfs dont le charme serait perdu sur un grand théâtre. Nous +plantons de vrais arbres sur nos planchers et nous mettons de vrais +rochers jusqu'au fond de notre scène. Nous le pouvons, parce qu'elle +est petite, nous le devons même, parce que les grands moyens de la +perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas assez de distance +pour qu'ils nous fissent illusion à nous-mêmes, et le jour où nous +manquerons de l'illusion de la vue, celle de l'esprit nous manquera. +Tout se tient: l'art est homogène, c'est un résumé magnifique de +l'ébranlement de toutes nos facultés. Le théâtre est ce résumé par +excellence, et voilà pourquoi il n'y a ni vrai théâtre, ni acteurs +vrais, ou fort peu, et ceux-là qui le sont ne sont pas toujours compris, +parce qu'ils se trouvent enchâssés comme des perles fines au milieu de +diamants faux dont l'éclat brutal les efface. + +Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'être! Qu'est-ce qu'un +acteur, sans cette première condition essentielle et vitale de son art? +On ne devrait distinguer le talent de la médiocrité que par le plus +ou moins d élévation d'esprit des personnes. Un homme de coeur et +d'intelligence serait forcément un grand acteur, si les règles de l'art +étaient connues et observées; au lieu qu'on voit souvent le contraire. +Une femme belle, intelligente, généreuse dans ses passions, exercée à la +grâce libre et naturelle, ne pourrait pas être au second rang, comme l'a +toujours été ma fille, qui n'a pas pu développer sur la scène l'âme +et le génie qu'elle a dans la vie réelle. Faute de se trouver dans un +milieu assez artiste pour l'impressionner, elle a toujours été glacée +par le théâtre, et vous la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaîtrez +point! C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: nous +élargissons par la fantaisie le cadre où nous voulons nous mouvoir, et +la poésie du décor est la dorure du cadre. + +Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, tout en arrangeant +mille détails matériels sans cesser de causer, l'invraisemblance de la +mise en scène, celle des caractères, celle du dialogue, et jusqu'à celle +du costume, voilà de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui +comprend le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y a rien de +bête comme un acteur qui se passionne dans une scène impossible, et qui +prononce avec éloquence des discours absurdes. C'est parce qu'on fait +de pareilles pièces et qu'on les monte par-dessus le marché avec une +absurdité digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, et, je vous +le disais, tous devraient l'être. Rappelez-vous la Cécilia. Elle a trop +d'intelligence pour ne pas sentir le vrai; vous l'avez vue souvent +insuffisante, presque toujours trop concentrée et cachant son émotion, +mais vous ne l'avez jamais vue donner à côté, ni tomber dans le faux; et +pourtant c'était une pâle actrice. Telle qu'elle était, elle ne déparait +rien, et la pièce n'en allait pas plus mal. Eh bien, je dis ceci: que +le théâtre soit vrai, tous les acteurs seront vrais, même les plus +médiocres ou les plus timides; que le théâtre soit vrai, tous les +êtres intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, dans +les intervalles où ceux-ci n'occuperont pas la scène, où le public se +reposera de l'émotion produite par eux, les acteurs secondaires seront +du moins naïfs, vraisemblables. Au lieu d'une torture qu'on subit à +voir grimacer des sujets détestables, on éprouvera un certain bien-être +confiant à suivre l'action dans les détails nécessaires à son +développement. Le public se formera à cette école, et, au lieu d'injuste +et de stupide qu'il est aujourd'hui, il deviendra consciencieux, +attentif, amateur des oeuvres bien faites et ami des artistes de bonne +foi. Jusque-là, qu'on ne me parle pas de théâtre, car vraiment c'est un +art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts d'un génie +complet pour le ressusciter. + +Oui, mon fils Célio! dit-il en s'adressant au jeune homme qui attendait +pour faire commencer l'acte qu'il eût cessé de babiller, ta mère, la +grande artiste, avait compris cela. Elle m'avait écouté et elle m'a +toujours rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est +parce qu'elle partageait mes idées qu'elle voulut faire elle-même les +pièces qu'elle jouait, être la directrice de son théâtre, choisir et +former ses acteurs. Elle sentait qu'une grande actrice a besoin de bons +interlocuteurs et que la tirade d'une héroïne n'est pas inspirée quand +sa confidente l'écoute d'un air bête. Nous avons fait ensemble des +essais hardis; j'ai été son décorateur, son machiniste, son répétiteur, +son costumier et parfois même son poëte; l'art y gagnait sans doute, +mais non les affaires. Il eût fallu une immense fortune pour vaincre les +premiers obstacles qui s'élevaient de toutes parts. Et puis le public ne +sait point seconder les nobles efforts, il aime mieux s'abrutir à bon +marché que de s'ennoblir à grands frais. + +Mais toi, Célio, mais vous, Stella, Béatrice, Salvator, vous êtes +jeunes, vous êtes unis, vous comprenez l'art maintenant, et vous pouvez, +à vous quatre, tenter une rénovation. Ayez-en du moins le désir, +caressez-en l'espérance; quand même ce ne serait qu'un rêve, quand même +ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement poétique, il vous en +restera quelque chose qui vous fera supérieurs aux acteurs vulgaires et +aux supériorités de ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le +feu sacré qui me rajeunit et qui m'a consumé en vain jusqu'ici, faute +d'aliments à mon usage. Je ne regretterai pas d'avoir échoué toute ma +vie, en toutes choses, d'avoir été aux prises avec la misère jusqu'à +être forcé d'échapper au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai +de rien dans mon triste passé, si la vivace postérité de la Floriani +élève son triomphe sur mes débris, si Célio, son frère et ses soeurs +réalisent le rêve de leur mère, et si le pauvre vieux Boccaferri peut +s'acquitter ainsi envers la mémoire de cet ange! + +--Tu as raison, ami, répondit Célio, c'était le rêve de ma mère de +nous voir grands artistes; mais pour cela, disait-elle, il fallait +_renouveler l'art_. Nous comprenons aujourd'hui, grâce à toi, ce qu'elle +voulait dire; nous comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite à +trente ans, dans tout l'éclat de sa force et de son génie, c'est-à-dire +pourquoi elle était déjà dégoûtée du théâtre et privée d'illusions. +Je ne sais si nous ferons faire un progrès à l'esprit humain sous ce +rapport; mais nous le tenterons, et, quoi qu'il arrive, nous bénirons +tes enseignements, nous rapporterons à toi toutes nos jouissances; car +nous en aurons de grandes, et si les goûts exquis que tu nous donnes +nous exposent à souffrir plus souvent du contact des mauvaises choses, +du moins, quand nous toucherons aux grandes, nous les sentirons plus +vivement que le vulgaire. + +Nous passâmes au troisième acte, qui était emprunté presque en entier au +libretto italien. C'était une fête champêtre donnée par don Juan à ses +vassaux et à ses voisins de campagne dans les jardins de son château. +J'admirai avec quelle adresse le scénario de Boccaferri déguisait les +impossibilités d'une mise en scène où manquaient les comparses. La foule +était toujours censée se mouvoir et agir autour de la scène où elle +n'entrait jamais, et pour cause. De temps en temps un des acteurs, hors +de scène, imitait avec soin des murmures, des trépignements lointains. +Derrière les décors on fredonnait _pianissimo_ sur un instrument +invisible un air de danse tiré de l'opéra, en simulant un bal à +distance. Ces détails étaient improvisés avec un art extrême, chacun +prenant part à l'action avec une grande ardeur et beaucoup de +délicatesse de moyens pour seconder les personnages en scène sans +les distraire ni les déranger. L'arrangement ingénieux des coulisses +étroites et sombres, ne recevant que le jour du théâtre qui s'éteignait +dans leurs profondeurs, permettait à chacun d'observer et de saisir tout +ce qui se passait sur la scène, sans troubler la vraisemblance en se +montrant aux personnages en action. Tout le monde était occupé, et +personne n'avait la faculté de se distraire une seule minute du sujet, +ce qui faisait qu'on rentrait en scène aussi animé qu'on en était sorti. + +Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, bien que n'ayant pas +à paraître dans cet acte. Le scénario surtout était la chose délicate à +observer; et si je ne l'eusse pas vu pratiquer à ces êtres intelligents, +qui me communiquaient à mon insu leur finesse de perception, je n'aurais +pas cru possible de s'abandonner aux hasards de l'improvisation sans +manquer à la proportion des scènes, à l'ordre des entrées et des +sorties, et à la mémoire des détails convenus; Il parait que, dans les +premiers essais, cette difficulté avait paru insurmontable aux Floriaui; +mais Boccaferri et sa fille ayant persisté, et leurs théories sur la +nature de l'inspiration dans l'art et sur la méthode d'en tirer parti +ayant éclairé ce mystérieux travail, la lumière s'était faite dans +ce premier chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits +inaliénables dans toute opération saine de l'art, et l'effrayant +obstacle avait été vaincu avec une rapidité surprenante. On n'en était +même plus à s'avertir les uns les autres par des clins d'oeil et des +mots à la dérobée comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa +règle écrite en caractères inflexibles dans la pensée; le brillant des +à-propos dans le dialogue, l'entraînement de la passion, le sel de +l'impromptu, la fantaisie de la divagation, avaient toute leur liberté +d'allure, et cependant l'action ne s'égarait point, ou, si elle semblait +oubliée un instant pour être réengagée et ressaisie sur un incident +fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique avec la vie +réelle (ce grand décousu, recousu sans cesse à propos) n'en était que +plus frappante et plus attachante. + +Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, Béatrice-Zerlina +et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants avaient l'inappréciable +mérite d'être aussi jeunes et aussi frais que leurs rôles; et l'habitude +de leur familiarité fraternelle donnait à leur dispute un adorable +caractère de chasteté et d'obstination enfantine qui ne gâtait rien à +celui de la scène. Ce n'était pas là tout à fait pourtant l'intention +du libretto italien, encore moins cette de Molière; mais qu'importe? la +chose, pour être rendue d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune +Salvator (le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. Il ne +chercha pas à être comique, et il le fut. Il parla le dialecte milanais, +dont il savait toutes les gentillesses et toutes les naïves métaphores +pour en avoir été bercé naguère; il eut un senti ment vrai des dangers +que courait Zerline à se laisser courtiser par un libertin; il la tança +sur sa coquetterie avec une liberté de frère qui rendit d'autant plus +naturelle la franchise du paysan. Il sut lui adresser ces malices de +l'intimité qui piquent un peu les jeunes filles quand elles sont dites +devant un étranger, et Béatrice fut piquée tout de bon, ce qui fit +d'elle une merveilleuse actrice sans qu'elle y songeât. + +Mais, à ce joli couple, succéda un couple plus expérimenté et plus +savant, Anna et Ottavio. Stella était une héroïne pénétrante de +noblesse, de douleur et de rêverie. Je vis qu'elle avait bien lu et +compris le _Don Juan_ d'Hoffmann, et qu'elle complétait le personnage +du libretto en laissant pressentir une délicate nuance d'entraînement +involontaire pour l'irrésistible ennemi de son sang et de son bonheur. +Ce point fut touché d'une manière exquise, et cette victime d'une +secrète fatalité fut plus vertueuse et plus intéressante ainsi, que la +fière et forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son père sans +défaillance et sans pitié. + +Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce qu'on pouvait faire +de ce personnage en lui retranchant la musique qu'il chante: car c'est +Mozart seul qui eu a fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a +créer, et elle créa de main de maître; elle développa la tendresse, +le dévouement, l'indignation, la persévérance que Mozart seul sait +indiquer: elle traduisit la pensée du maître dans un langage aussi élevé +que sa musique; elle donna à ce jeune amant la poésie, la grâce, la +fierté, l'amour surtout!...--Oui, c'est là de l'amour, me dit tout à +coup Célio en s'approchant de mon oreille, dans la coulisse, comme s'il +eût répondu à ma pensée. Écoute et regarde la Cécilia, mon ami, et tâche +d'oublier le serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux +plus te répondre de rien à cet égard, car je ne la connaissais pas il y +a deux mois; je ne l'avais jamais entendue exprimer l'amour, et je ne +savais pas qu'elle put le ressentir. Or, je le sais maintenant que je +la vois loin du public qui la paralysait. Elle s'est transformée à mes +yeux, et moi, je me suis transformé aux miens propres. Je me crois +capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir si nous serons l'un +à l'autre l'objet de cette ardeur qui couve en nous sans autre but +déterminé, à l'heure qu'il est, que la révélation de l'art; mais ne te +fie plus à ton ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler +à ton aide. + +En parlant ainsi, Célio me tenait la main et me la serrait avec une +force convulsive. Je sentis, au tremblement de tout son être, que lui ou +moi étions perdus. + +--Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant près de nous. +Une distraction? un dialogue dans la coulisse? Voulez-vous donc faire +envoler le dieu qui nous inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous, +oubliez Célio Floriani, et allons tourmenter Masetto! + + + +XI. + +LE SOUPER. + +Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, lequel, ainsi que +je l'ai dit, était disposé en salle de repos ou d'étude à volonté, et on +se pressa autour de Boccaferri pour avoir son sentiment et profiter de +ses observations. Je vis là comment il procédait pour développer ses +élèves; car sa conversation était un véritable cours, et le seul sérieux +et profond que j'aie jamais entendu sur cette matière. + +Tant que durait la représentation, il se gardait bien d'interrompre +les acteurs, ni même de laisser percer son contentement ou son blâme, +quelque chose qu'ils fissent; il eût craint de les troubler ou de +les distraire de leur but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il +s'intitulait _public éclairé_, et distribuait la critiqué ou l'éloge. + +--Honneur à la Cécilia! dit-il pour commencer. Dans cet acte, elle a +été supérieure à nous tous. Elle a porté l'épée et parlé d'amour comme +Roméo; elle m'a fait aimer ce jeune homme dont le rôle est si délicat. +Avez-vous remarqué un trait de génie, mes enfants? Écoutez. Célio, +Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites filles n'y +comprendraient rien. Dans le libretto, que vous savez tous par coeur, il +y a un mot que je n'ai jamais pu écouter sans rire. C'est lorsque dona* +Anna raconte à son fiancé qu'elle a failli être victime de l'audace +de don Juan, ce scélérat ayant imité, dans la nuit du meurtre du +Commandeur, la démarche et les manières d'Ottavio pour surprendre sa +tendresse. Elle dit qu'elle s'est échappée de ses bras, et qu'elle a +réussi à le repousser. Alors don Ottavio, qui a écouté ce récit avec +une piteuse mine, chante naïvement: _Respiro!_ Le mot est bien écrit +musicalement pour le dialogue, comme Mozart savait écrire le moindre +mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, comme un maître intelligent +qu'il est, le disait sans expression marquée, et en sauvait ainsi le +ridicule: mais presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus +ne manquaient point de _respirer_ le mot a pleine poitrine, en +levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: «Ma foi, je l'ai +échappé belle». + +Eh bien, Cécilia a écouté le récit d'Anna avec une douleur chaste, une +indignation concentrée, qui n'aurait prêté à rire à aucun parterre, si +impudique qu'il eût été! Je l'ai vu pâlir, mon jeune Ottavio! car la +figure de l'acteur vraiment ému pâlit sous le fard, sans qu'il soit +nécessaire de se retourner adroitement pour passer le mouchoir sur les +joues, mauvaise _ficelle_, ressource grossière de l'art grossier. +Et puis, quand il a été soulage de son inquiétude, au lieu de dire: +_Je respire!_ il s'est écrié, du fond de l'âme: _Oh! perdue ou +sauvée, tu aurait toujours été à moi_! + +--Oui, oui, s'écria Stella, qui ne se piquait pas de faire la petite +fille ignorante, et s'occupait d'être artiste avant tout; j'ai été si +frappée de ce mot, que j'ai senti comme un remords d'avoir été émue un +instant dans les bras du perfide. J'ai aimé Ottavio, et vous allés voir, +dans le quatrième acte, combien cette généreuse parole m'a rendu de +force et de fierté. + +--Brava! bravissima! dit Boccaferri, voilà ce qui s'appelle comprendre: +un entr'acte ne doit pas être perdu pour un véritable artiste. Tandis +qu'il repose ses membres et sa voix, il faut que son intelligence +continue à travailler, qu'il résume ses émotions récentes, et qu'il +se prépare à de nouveaux combats contre les dangers et les maux de sa +destinée. Je ne me lasserai pas de vous le dire, le théâtre doit être +l'image de la vie: de même que, dans la vie réelle, l'homme se recueille +dans la solitude ou s'épanche dans l'intimité, pour comprendre les +événements qui le pressent, et pour trouver dans une bonne résolution ou +dans un bon conseil la puissance de dénouer et de gouverner les faits, +de même l'acteur doit méditer sur l'action du drame et sur le caractère +qu'il représente. Il doit chercher tous les jours, et entre chaque +scène, tous les développements que ce rôle comporte. Ici, nous sommes +libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation nous ouvre un champ +illimité de créations délicieuses. Mais, lors même qu'en public vous +serez esclaves d'un texte, un geste, une expression de visage suffiront +pour rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! car il +faudra tomber juste du premier coup, et résumer une grande pensée dans +un petit effet; mais ce sera plus subtil à chercher et plus glorieux à +trouver: ce sera le dernier mot de la science, la pierre précieuse par +excellence que nous cherchons ici dans une mine abondante de matériaux +variés, où nous puisons à pleines mains, comme d'heureux et avides +enfants que nous sommes, en attendant que nous soyons assez exercés et +assez habiles pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche. + +Toi, Célio, continua Boccaferri, qu'on écoutait là comme un oracle, et +contre lequel le fier Célio lui-même n'essayait pas de regimber, tu as +été trop leste et pas assez hypocrite. Tu as oublié que la naïve et +crédule Zerline était déjà assez femme pour exiger plus de cajoleries et +pour se méfier de trop de hardiesse. Tu n'as pas oublié que Béatrice est +ta soeur, et tu l'as traitée comme un petit enfant que tu es habitué à +caresser sans qu'elle s'en fâche ou s'en inquiète.--Sois plus perfide, +plus méchant, plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte que +nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, il nous manquait +un père, en voici un; c'est M. Salentini qui nous tombe du ciel, et il +faut improviser la scène du père. C'est du Molière, et c'est beau! Vite, +enfants! un costume de grand d'Espagne à M. Salentini. L'habit _Louis +XIII_, tirant encore sur l'_Henri IV_, ancienne mode; grande fraise, et +la trousse violette, le pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez, +Stella, n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: _Je n'y ai +pas pensé_ des jeunes filles. Repassez-moi tous les deux, ajouta-t-il en +s'adressant à Célio et à moi, la scène de Molière. Monsieur Salentini, +il ne s'agit que de s'en rappeler l'esprit et de s'en imprégner. Ne vous +attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entièrement: la moindre +phrase, retenue par coeur, est mortelle à l'improvisation... Mais, +mon Dieu! j'oublie que vous n'êtes pas ici pour apprendre à jouer la +comédie. Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez bien, +parce que vous avez du talent dans une autre partie, et que le sentiment +du vrai et du beau sert à comprendre toutes les faces de l'art. _L'art +est un_, n'est-ce pas? + +--Je ferai de mon mieux pour ne dérouter personne, répondis-je, et je +vous jure que tout ceci m'amuse, m'intéresse et me passionne infiniment. + +--Merci, artiste! s'écria Boccaferri en me tendant la main. Oh! être +artiste! Il n'y a que cela qui mérite la peine de vivre! + +--Nous, au décor! dit-il à sa fille; je n'ai besoin que de toi pour +m'aider à placer l'intérieur du palais de don Juan. Que l'armure de la +statue soit prête pour que M. Salentini puisse la reprendre bien vite +pendant la scène de M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour +faire ce vieux personnage. Célio, si tu as le malheur de causer dans la +coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme je l'ai été dans la +dernière scène du précédent: tu m'avais mis en colère, je n'étais plus +lâche et poltron; et si je suis mauvais, tu le seras! C'est une grande +erreur que de croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son +interlocuteur est plus pâle: la théorie de l'individualisme, qui règne +au théâtre plus que partout ailleurs, et qui s'exerce en ignobles +jalousies de métier pour souiller la claque à un camarade, est plus +pernicieuse au talent sur les planches que sur toutes les autres scènes +de la vie. Le théâtre est l'oeuvre collective par excellence. Celui +qui a froid y gèle son voisin, et la contagion se communique avec une +désespérante promptitude à tous les autres. On veut se persuader ici-bas +que le mauvais fait ressortir le bon. On se trompe, le bon deviendrait +le parfait, le beau deviendrait le sublime, l'émotion deviendrait la +passion, si, au lieu d'être isolé, l'acteur d'élite était secondé et +chauffé par son entourage. A ce propos, mes enfants, encore un mot, le +dernier, avant de nous remettre à l'oeuvre! Dans les commencements, nous +jouions trop longuement: maintenant que nous tenons la forme et que +le développement ne nous emporte plus, nous tombons dans le défaut +contraire: nous jouons trop vite. Cela vient de ce que chacun, sûr de +son propre fait, coupe la parole à son interlocuteur pour placer la +sienne. Gardez-vous de la personnalité jalouse et pressée de se montrer! +Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'éclaire qu'en s'écoutant les +uns les autres. Laissez même un peu divaguer la réplique, si bon lui +semble: ce sera une occasion de vous impatienter tout de bon quand elle +entravera l'action qui vous passionne. Dans la vie réelle, un ami nous +fatigue de ses distractions, un valet nous irrite par son bavardage, une +femme nous désespère par son obstination ou ses détours. Eh bien, cela +sert au lieu de nuire, sur la scène que nous avons créée. C'est de +la réalité, et l'art n'a qu'à conclure. D'ailleurs, quand vous vous +interrompez les uns les autres, vous risquez d'écourter une bonne +réflexion qui vous en eût inspiré une meilleure: vous faites envoler une +pensée qui eût éveillé en vous mille pensées. Vous vous nuisez donc à +vous-même. Souvenez-vous du principe: «Pour que chacun soit bon et vrai, +il faut que tous le soient, et le succès qu'on ôte à un rôle, on l'ôte +au sien propre. Cela paraîtrait un effroyable paradoxe hors de cette +enceinte; mais vous en reconnaîtrez la justesse, à mesure que vous vous +formerez à l'école de la vérité. D'ailleurs, quand ce ne serait que de +la bienveillance et de l'affection mutuelle, il faut être frères dans +l'art, comme vous l'êtes par le sang; l'inspiration ne peut être que +le résultat de la santé morale, elle ne descend que dans les âmes +généreuses, et un méchant camarade est un méchant acteur, quoi qu'on en +dise!» + +La pièce marcha à souhait jusqu'à la dernière scène, celle où je reparus +en statue pour m'abîmer finalement dans une trappe avec don Juan. Mais, +quand nous fûmes sous le théâtre, Célio, dont je tenais encore la +main dans ma main de pierre, me dit en se dégageant et en passant du +fantastique à la réalité, sans transition:--Pardieu! que le diable vous +emporte! vous m'avez fait manquer la partie culminante du drame; +j'ai été plus froid que la statue, quand je devais être terrifié et +terrifiant. Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai été aussi mauvais +ce soir que sur le théâtre impérial de Vienne. Mais moi, je vais vous le +dire. Vous regardez trop la Boccaferri, et cela me fait mal. Don Juan +jaloux, c'est impossible; cela fait penser qu'il peut être amoureux, et +cela n'est point compatible avec le rôle que j'ai joué ce soir ici et +jusqu'à présent dans la vie réelle. + +--Où voulez-vous en venir, Célio? répondis-je. Est-ce une querelle, un +défi, une déclaration de guerre? Parlez, je fais appel à la vertu qui +m'a fait votre ami presque sans vous connaître, à votre franchise! + +--Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'écoutais mon instinct, +je vous tordrais le cou dans cette cave. Mais je sens que je serais +odieux et ridicule de vous haïr, et je veux sincèrement et loyalement +vous accepter pour rival et pour ami quand même. C'est moi qui vous +ai attiré ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. Je +confesse que je vous croyais au mieux avec la duchesse de N..., car +j'étais à Turin, il y a trois jours, avec Cécilia. Personne, dans ce +village et dans la ville de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans +les vingt-quatre heures que nous avons été près de vous sans pouvoir +aller vous serrer la main, nous avons appris, malgré nous, bien des +choses. Je vous ai cru retombé dans les filets de Cirée; je vous ai +plaint sincèrement, et, comme nous passions devant votre logement pour +sortir de la ville, à cinq heures du matin, Cécilia vous a chanté +quelques phrases de Mozart en guise d'éternel adieu. Malheureusement +elle a choisi un air et des paroles qui ressemblaient à un appel plus +qu'à une formulé d'abandon, et cela m'a mis en colère. Puis, je me suis +rassuré en la voyant aussi calme que si votre infidélité lui était la +chose du monde la plus indifférente; et, comme je vous aime, au fond, +j'étais triste en pensant à la femme qui remplaçait Cécilia dans votre +volage coeur. Voyons, dites, qui aimez-vous et où allez-vous? Ne +couriez-vous pas après la duchesse en passant par le village des +Désertes? Est-elle cachée dans quelque château voisin? Comment le hasard +aurait-il pu vous amener dans cette vallée, qui n'est sur la route de +rien? Si vous ne volez; pas à un rendez-vous donné par cette femme, il +est évident pour moi que vous êtes venu ici pour _l'autre_, que vous +avez réussi à connaître sa retraite et sa nouvelle situation, si bien +cachée depuis qu'elle en jouit. C'est donc à vous d'être sincère, +monsieur Salentini. De qui êtes-vous ou n'êtes-vous pas amoureux, et +vis-à-vis de qui prétendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don +Giovanni? + +[Illustration 008.png: M. SAND Un cinquième personnage.....me tournait +le dos. (Page 100.)] + +Je répondis en racontant succinctement toute la vérité; je ne cachai +point que le _vedrai carino_ chanté par Cécilia, sous ma fenêtre, +m'avait sauvé des griffes de la duchesse, et j'ajoutai pour +conclure:--J'ai été sur le point d'oublier Cécilia, j'en conviens, et +j'ai tant souffert dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je +m'attendais si peu à vous revoir aujourd'hui, et l'existence fantastique +où vous me je les tout d'un coup est si nouvelle pour moi, que je ne +puis vous rien dire, sinon que vous, devenu naïf et amoureux, _elle_, +devenus expansive et brillante, son père, devenu sobre et lucide +d'intelligence, votre château mystérieux, vos deux charmantes soeurs, +ces figures inconnues qui m'apparaissent comme dans un rêve, cette vie +d'artiste-grand-seigneur que vous vous êtes créée si vite dans un nid +de vautours et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige +tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'étais enivré, j'étais +heureux tout à l'heure, je ne touchais plus à la terre; vous me rejetez +dans la réalité, et vous voulez que je me résume. Je ne le puis. +Donnez-moi jusqu'à demain matin pour vous répondre. Puisque nous ne +pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne sais pas pourquoi +nous ne resterions pas amis jusqu'à demain matin. + +--Tu as raison, répondit Célio, et si nous ne restons pas amis toute la +vie, j'en aurai un mortel regret. Nous causerons demain au jour. La nuit +est faite ici pour le délire.... Mais pourtant écoute un dernier mot +de réalité que je ne peux différer. Mes charmantes soeurs, dis-tu, +t'apparaissent comme dans un rêve? Méfie-toi de ce rêve! il y a une de +mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir amoureux. + +--Elle est mariée? + +--Non: c'est plus grave encore. Réponds à une question qui ne souffre +pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton père? Je puis te demander cela, moi +qui n'ai su que fort tard le nom du mien. + +--Oui, je sais le nom de mon père, répondis-je. + +--Et peux-tu le dire? + +--Oui; c'est seulement le nom de ma mère que je dois cacher. + +--C'est le contraire de moi. Donc ton père s'appelait? + +--Tealdo Soavi. Il était chanteur au théâtre de Naples. Il est mort +jeune. + +--C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en être certain. Eh bien, ami, +regarde la petite Béatrice avec les yeux d'un frère, car elle est ta +soeur. Pas de questions là-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien +mystérieux avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous, +notre mère est sacrée, et toutes ses actions ont été saintes. Nous +sommes ses enfants, nous portons son glorieux nom, il suffit à notre +orgueil; mais, quoi qu'il ait pu m'en coûter, je devait t'avertir, afin +qu'il n'y eût pas ici de méprise. Quelquefois le sentiment le plus pur +est un inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. Cette +chaste enfant est disposée à la coquetterie, et peut-être un jour +sera-t-elle passionnée par réaction. Sois sévère, sois désobligeant avec +elle au besoin, afin que nous ne soyons pas forcés de lui dire ce que +vous êtes l'un à l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque +raison pour m'intéresser à toi, et en même temps pour te surveiller un +peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi établit entre nous un lien +indirect. Je serais bien malheureux d'avoir à te haïr! + +--Eh bien, eh bien, nous cria Béatrice en rouvrant la trappe, êtes-vous +morts tout de bon là-dessous? D'où vient que vous ne remontez pas? On +vous attend pour souper. + +La belle tête de cette enfant fit tressaillir mon coeur d'une émotion +profonde. Je compris pourquoi je l'avais aimée à la première vue, et, +quand je me demandai à qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait +être à moi. Elle-même, par la suite, en fit un jour très-naïvement la +remarque. + +J'étais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela me mit à l'aise. +Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi poétique et d'aussi émouvant +que ces découvertes de parenté que couvre le mystère; elles ont presque +le charme de l'amour. + +Nous passâmes dans la salle à manger, comme l'horloge du château sonnait +minuit. Le règlement portait qu'on souperait en costume. Il faisait +assez chaud dans les appartements pour que mon armure de carton ne +compromit pas ma santé, et, quand on vit l'_uomo di sasso_ s'asseoir +pour manger _cibo mortale_ entre don Juan et Leporello, il se fit une +grande gaieté, qui conserva pourtant une certaine nuance de fantastique +dans les imaginations même après que j'eus posé mon masque en guise de +couvercle sur un pâté de faisans. + +On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri commençait à +causer, Cécilia et Célio voulurent envoyer coucher _les enfants_; mais +Béatrice et Benjamin résistèrent à cet avis. Ils ouvraient de +grands yeux pour prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et +prétendaient être aussi robustes que les _grandes personnes_ pour +veiller.--Ne les contrarie pas, dit Cécilia à Célio; dans un quart +d'heure, ils vont demander grâce. + +En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, mettre beaucoup +d'eau dans son vin, entama l'examen de la pièce que nous venions de +jouer, et la belle tête blonde de Béatrice se pencha sur l'épaule de +Stella, pendant que, à l'autre bout de la table, Benjamin commençait à +regarder son assiette avec une fixité non équivoque. Célio, qui était +fort comme un athlète, prit sa soeur dans ses bras et l'emporta comme un +petit enfant; Stella secouait son jeune frère pour l'emmener. Je pris un +flambeau pour diriger leur marche dans les grandes galeries du château, +et, tandis que Stella prenait ma bougie pour aller allumer celle de +Benjamin, Célio me dit tout bas, en me montrant Béatrice, qu'il avait +déposée sur son lit: «Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces +ténèbres, ta petite soeur que tu ne dois peut-être jamais embrasser une +seconde fois.» Je déposai un baiser presque paternel sur le front pur de +Béatrice, qui me répondit, sans me reconnaître: Bonsoir, Célio! puis, +elle ajouta, sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: «Tu diras +à M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, crainte de +réveiller M. le marquis de Balma!» + +Stella était revenue avec la lumière. Nous mîmes sa jeune soeur entre +ses mains pour la déshabiller, puis nous allâmes nous remettre à table. +Stella revint bientôt aussi, rapportant ce délicieux costume andalous de +Zerlina qui devait être serré et caché dans le magasin de costumes. + +--Le mystère dont nous réussissons à nous entourer, me dit Cécilia, +donne un nouvel attrait à nos études et à nos fêtes nocturnes. J'espère +que vous ne le trahirez pas, et que vous laisserez les gens du village +croire que nous allons au sabbat toutes les nuits. + +Je lui racontai les commentaires de mon hôtesse et l'histoire du petit +soulier.--Oh! c'est vrai, dit Stella; c'est la faute de Béatrice, qui ne +veut aller se coucher que quand elle dort debout. Cette nuit-là, elle +était si lasse, qu'elle a dormi avec un pied chaussé comme une vraie +petite sorcière. Nous ne nous en sommes aperçus que le lendemain. + +--Ça, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de temps à d'inutiles +paroles. Que jouons-nous demain? + +--Je demande encore _Don Juan_ pour prendre ma revanche, dit Célio; car +j'ai été distrait ce soir et j'ai fait un progrès à reculons. + +--C'est vrai, répondit Boccaferri: à demain donc _Don Juan_, pour la +troisième fois! Je commence à craindre, Célio, que tu ne sois pas assez +méchant pour ce rôle tel que tu l'as conçu dans le principe. Je te +conseille donc, si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un +acteur intelligent est la meilleure critique du rôle qu'il essaie), de +lui donner d'autres nuances. Celui de Molière est un marquis, celui +de Mozart un démon, celui d'Hoffmann un ange déchu. Pourquoi ne le +pousserais-tu pas dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une +pure rêverie du poète allemand, cela est indiqué dans Molière, qui a +conçu ce marquis dans d'aussi grandes proportions que le _Misanthrope_ +et _Tartufe_. Moi, je n'aime pas que _Don Juan_ ne soit que le +_dissoluto castigato_, comme on l'annonce, par respect pour les +moeurs, sur les affiches de spectacle de la _Fenice_. Fais-en un héros +corrompu, un grand coeur éteint par le vice, une flamme mourante qui +essaie en vain, par moments, de jeter une dernière lueur. Ne te gêne +pas, mon enfant, nous sommes ici pour interpréter plutôt que pour +traduire. + +_Don Juan_ est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en allumant un bon +cigare de la Havane (sa vielle pipe noire avait disparu), mais c'est +un chef-d'oeuvre en plusieurs versions. Mozart seul en a fait un +chef-d'oeuvre complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le +côté littéraire, nous verrons que Molière n'a pas donné à son drame le +mouvement et la passion qu'on trouve dans le libretto de notre opéra. +D'un autre côté, ce libretto est écrit en style de libretto, c'est tout +dire, et le style de Molière est admirable. Puis, l'opéra ne souffre pas +les développements de caractère, et le drame français y excelle. Mais +il manquera toujours à l'oeuvre de Molière la scène de dona Anna et le +meurtre du Commandeur, ce terrible épisode oui ouvre si violemment et +si franchement l'opéra; le bal où Zerlina est arrachée des mains du +séducteur est aussi très-dramatique; donc le drame manque un peu chez +Molière. Il faudrait refondre entièrement ces deux sujets l'un dans +l'autre; mais, pour cela, il faudrait retrancher et ajouter à Molière. +Qui l'oserait et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous et assez +hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est que nous voulons +de l'action à tout prix et retrouver ici, à huis clos, les parties +importantes de l'opéra que vous chanterez un jour en public. Et puis, de +douze acteurs, nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de +force. + +Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse Ottavio, et que +ma fille crée cette fâcheuse Elvire, toujours furieuse et toujours +mystifiée, que nous avions fondue dans l'unique personnage d'Anna. Il +faut voir ce que Cécilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma +fille! Plus c'est difficile et déplaisant, plus ce sera glorieux! + +--Eh bien, puisque nous changeons de rôle, dit Célio, je demande à être +Ottavio. Je me sens dans une veine de tendresse, et don Juan me sort par +les yeux. + +--Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri. + +--Vous! mon père, répondit Cecilia. Vous saurez vous rajeunir, et comme +vous êtes encore notre maître à tous, cet essai profitera à Célio. + +--Mauvaise idée! où trouverais-je la grâce et la beauté? Regarde Célio; +il peut mal jouer ce rôle: cette tournure, ce jarret, cette fausse +moustache blonde qui va si bien à ses yeux noirs, ce grand oeil un peu +cerné, mais si jeune encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu +qu'avec moi, vieillard, vous serez tous froids et déroulés. + +--Non! dit Célio, don Juan pouvait fort bien avoir quarante cinq ans, +et tu ne paraissais pas aujourd'hui un Leporello plus âgé que cela. Je +crois que je me suis fait trop jeune pour être un si profond scélérat et +un roué si célèbre. Essaie, nous t'en prions tous. + +--Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cécilia, tu seras Elvire? + +--Je serai tout ce qu'on voudra pour que la pièce marche. Mais M. +Salentini? + +--Toujours statue à votre service. + +--C'est un seul rôle, dit Boccaferri; les rôles courts doivent +nécessairement cumuler. Vous essaierez d'être Masetto, et le Benjamin, +qui a beaucoup de comique, se lancera dans Leporello Pourquoi non? On le +vieillira, et les grandes difficultés font les grands progrès. + +--Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? demandai-je en +faisant de l'oeil le tour de la table. + +--Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dît Cécilia en me +tendant la main avec une bienveillance tranquille, qui n'était pas faite +pour me rendre fier. + +--Vous reviendrez demain matin habiter le château des Désertes! s'écria +Boccaferri. Je le veux vous êtes un acteur très-utile et très-distingué +par nature. Je vous tiens, je ne vous lâche pas. Et puis, nous nous +occuperons de peinture, vous verrez! La peinture en décors est la +grande école de relief, de profondeur et de la lumière que les peintres +d'histoire et de paysage dédaignent, faute de la connaître, et faute +aussi de la voir bien employée. J'ai mes idées aussi là-dessus, et +vous verrez que vous n'aurez pas perdu voire temps à écouter le vieux +Boccaferri. Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront des +sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, et des +ateliers à choisir. + +--Laissez-moi songer à cela cette nuit, dis-je en regardant Célio, et je +vous répondrai demain matin. + +--Je vous attends donc demain à déjeuner, ou plutôt je vous garde ici +sur l'heure. + +--Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui ne se coucherait pas +cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. Il croirait que je suis tombé +dans quelque précipice, ou que les diables du château m'ont dévoré. + +Ceci convenu, nous nous séparâmes. Célio m'aide à reprendre mes habits +et voulut me reconduire jusqu'a mi-chemin de ma demeure; mais il me +parla à peine, et quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je +le vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule jaune, son +manteau de velours, sa grande rapière au côté et sa grande plume agitée +par la bise. Il n'y avait rien d'étrange comme de voir ce personnage du +temps passé traverser la campagne au clair de la lune, et de penser que +ce héros de théâtre était plongé dans les rêveries et les émotions du +monde réel. + + + +XII. + +L'HÉRITIÈRE. + +Je trouvai en effet mes hôtes fort effrayés de ma disparition. Le bon +Volabù m'avait cherché dans la campagne et se disposait à y retourner. +Je sentis que ces pauvres gens étaient déjà de vrais amis pour moi. +Je leur dis que le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du +château en qui j'avais retrouvé une ancienne connaissance. La mère +Peirecote, apprenant que j'avais fait la veillée au château, m'accabla +de questions, et parut fort désappointée quand je lui répondis que je +n'avais vu là rien d'extraordinaire. + +Le lendemain, à neuf heures, je me rendis au château en prévenant mes +hôtes que j'y passerais peut-être quelques jours et qu'ils n'eussent pas +à s'inquiéter de moi. Célio venait à ma rencontre.--Tu as bien dormi! me +dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux. + +--Je l'avoue, répondis-je, et c'est la première fois depuis longtemps. +J'ai éprouvé un merveilleux bien-être, comme si j'étais arrivé au vrai +but de mon existence, heureux ou misérable. Si je dois être heureux +par vous tous qui êtes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il +n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie comme pour la +douleur. + +--Ainsi, tu l'aimes? + +--Oui, Célio, et toi? + +--Eh bien, moi je ne puis répondre aussi nettement. Je crois l'aimer et +je n'en suis pas assez certain pour le dire à une femme que je respecte +par-dessus tout, que je crains même un peu. Ainsi je me vois supplanté +d'avance! La foi triomphe aisément de l'incertitude. + +--Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-être le +contraire. Une conquête assurée a moins d'attraits pour ce sexe qu'une +conquête à faire. Donc, nous restons amis? + +--Croyez-vous? + +--Je vous le demande? Mais il me semble que nos rôles sont assez +naturellement indiqués, Si je vous trouvais véritablement épris et tant +soit peu payé de retour, je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que +de se comporter comme un larron avec le premier venu de ses semblables, +à plus forte raison avec un homme qui se confie à votre loyauté; mais +vous n'en êtes pas là, et la partie est égale pour nous deux. + +--Que savez-vous si je n'ai pas de l'espérance? + +--Si vous étiez aimé d'une telle femme, Célio, je vous estime assez pour +croire que vous ne me souffririez pas ici, et vous savez qu'il ne me +faudrait qu'une pareille confidence de votre part pour m'en éloigner à +jamais; mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une velléité, +et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fière pour s'en contenter, +je reste. + +--Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai aussi serré que vous. + +--Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, vous n'avez qu'à +le dire ainsi que moi, elle choisira. Si vous n'aimez pas, je ne vois +pas quel jeu vous pouvez jouer avec une femme que vous respectez. + +--Tu as raison. Je suis un fou. J'ai même peur d'être un sot. Allons! +restons amis. Je t'aime, bien que je me sente un peu mortifié de trouver +en toi mon égal pour la franchise et la résolution. Je ne suis guère +habitué à cela. Dans le monde où j'ai vécu jusqu'ici, presque tous +les hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain de la +galanterie. Fais donc la cour à Cécilia; moi, je verrai venir. Nous +ne nous engageons qu'à une chose: c'est à nous tenir l'un l'autre au +courant du résultat de nos tentatives pour épargner à celui qui échouera +un rôle ridicule. Puisque nous visons tous deux au mariage, à la chose +la plus honnête et la plus officielle du monde, l'honneur de la dame +n'exige pas que nous nous fassions mystère de son choix. Quant aux +lâches petits moyens usités en pareil cas par les plus honnêtes gens, la +délation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la malveillance à +l'égard d'un rival qu'on veut supplanter, je n'en fais pas mention dans +notre traité. Ce serait nous faire une mutuelle injure. + +Je souscrivis à tout ce que proposait Célio sans regarder en avant ni +en arrière, et sans même prévoir que l'exécution d'un pareil contrat +soulèverait peut-être de terribles difficultés. + +--Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la cour du château, +qui était vaste et superbe, il faut que je commence par te conduire chez +notre marquis.... Puis il ajouta en riant: car ce n'est pas sérieusement +que tu as demandé, hier au soir, chez qui nous étions ici? + +--Si j'ai fait une sotte question, répondis-je, c'est de la meilleure +foi du monde. J'étais trop bouleversé et trop enivré de me retrouver au +milieu de vous pour m'inquiéter d'autre chose, et je ne me suis pas même +tourmenté, en venant ici, de l'idée que je pourrais être indiscret ou +mal venu à me présenter chez un personnage que je ne connais pas. A +la vie que vous menez chez lui, je ne m'attendais même pas à le voir +aujourd'hui. Sous quel titre et sous quel prétexte vas-tu donc me +présenter? + +--Oh! mais tu es fort amusant, répondit Célio en me faisant monter +l'escalier en spirale et garni de tapis d'une grande tour. Voilà une +mystification que nous pourrions prolonger longtemps; mais tu t'y jettes +de trop bonne foi, et je ne veux pas en abuser. + +En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle ronde qui +servait de cabinet de travail au marquis, et il cria très-haut:--Eh! +mon cher marquis de Balma, voici Adorno Salentini qui persiste à vous +prendre pour un mythe, et qui ne veut être désabusé que par vous-même. + +Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son bureau, vint à +ma rencontre en me tendant les deux mains, et j'éclatai de rire en +reconnaissant ma simplicité. + +«_Les enfants_ pensaient, dit-il, que c'était un jeu de votre part; +mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez croire à l'identité du +vieux malheureux Boccaferri de Vienne et du facétieux Leporello de cette +nuit avec le marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai eu +des écarts de jeunesse. Au lieu de les réparer et de me ramener ainsi +à la raison, mon père m'a banni et déshérité. Mes prénoms sont +Pierre-Anselme _Boccadiferro_. Ce nom de _Bouche de fer_ est dans ma +famille le partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo, +_Bouche d'or_, est celui de tous les aînés. Je pris pour tout titre mon +nom de baptême en le modifiant un peu, et je vécus, comme vous savez, +errant et malheureux dans toutes mes entreprises. Ce n'était ni le +courage ni l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire; +mais j'étais un homme à illusions comme tous les hommes à idées. Je ne +tenais pas assez compte des obstacles. Tout s'écroulait sur moi, au +moment où, plein de génie et de fierté, j'apportais la clé de voûte à +mon édifice. Alors, criblé de dettes, poursuivi, forcé de fuir, j'allais +cacher ailleurs la honte et le désespoir de ma défaite; mais, comme je +ne suis pas homme à me décourager, je cherchais dans le vin une force +factice, et quand un certain temps consacré à l'ivresse, à l'ivrognerie, +si vous voulez, m'avait réchauffé le coeur et l'esprit, j'entreprenais +autre chose. On m'a donc qualifié très-généreusement en mille endroits +de _canaille_ et d'_abruti_, sans se douter le moins du monde que je +fusse par goût l'homme le plus sobre qui existât. Pour tomber dans cette +disgrâce de l'opinion, il suffit de trois choses: être pauvre, avoir +du chagrin, et rencontrer un de ses créanciers le jour où l'on sort du +cabaret. + +«J'étais trop fier pour rien demander à mon frère aîné, après avoir +essuyé son premier refus. Je fus assez généreux pour ne pas le faire +rougir en reprenant mon nom et en parlant de lui et de son avarice. +J'oubliai même avec un certain plaisir que j'étais un patricien pour +m'affermir dans la vie d'artiste, pour laquelle j'étais né. Deux anges +m'assistèrent sans cesse et me consolèrent de tout, la mère de Célio et +ma fille. Honneur à ce sexe! il vaut mieux que nous par le coeur. + +«J'étais à Vienne avec la Cécilia, il y a deux mois, lorsque je reçus +une lettre qui me fit partir à l'heure même. J'avais conservé en secret +des relations affectueuses avec un avocat de Briançon qui faisait les +affaires de mon frère. Dans cette lettre, il me donnait avis de l'état +désespéré où se trouvait mon aîné. Il savait qu'il n'existait pas de +titre qui pût me déshériter. Il m'appelait chez lui, où il me donna +l'hospitalité jusqu'à la mort du marquis, laquelle eut lieu deux jours +après sans qu'une parole d'affection et de souvenir pour moi sortît de +ses lèvres. Il n'avait qu'une idée fixe, la peur de la mort. Ce qui +adviendrait après lui ne l'occupait point. + +«Dès que je me vis en possession de mon titre et de mes biens, grâce aux +conseils de mon digne ami, l'avocat de Briançon, je me tins coi, je fis +le mort; je ne révélai à personne ma nouvelle situation, et je restai +enfermé, quasi caché dans mon château, sans faire savoir sous quel nom +j'avais été connu ailleurs. Je continuerai à agir ainsi jusqu'à ce que +j'aie payé toutes les dettes que j'ai contractées durant cinquante +années de ma vie; alors en même temps qu'on dira: «Cette vieille brute +de Boccaferri est devenu marquis et quatre fois millionnaire,» on pourra +dire aussi: «Après tout, ce n'était pas un malhonnête homme; car il n'a +fait banqueroute à personne, pas même à ses amis.» + +«J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer ma liberté +et mon honneur en m'acquittant de la sorte. Je ne comptais pas sur +l'héritage de mon frère. Il me haïssait tant que j'aurais juré qu'il +avait trouvé un moyen de me dépouiller après sa mort; mais moi, toujours +artiste et toujours poète, je n'avais pas cessé de me flatter que le +succès couronnerait enfin mes entreprises. Aussi je n'avais jamais fait +une dette ni une banqueroute sans en consigner le chiffre et sans en +conserver le détail et les circonstances. Dans les dernières années, +comme j'étais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et +j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, si ma fille ne +les eût rangées et tenues avec soin. + +«Aussi maintenant sommes-nous à même de nous réhabiliter. Nous +consacrons à ce travail, ma fille et moi, une heure tous les jours, +avant le déjeuner. Tandis que notre avocat de Briançon vend une partie +de nos immeubles et prépare la liquidation générale, nous tenons la +correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les contrées où +nous avons vécu, nous cherchons nos créanciers. Il y en a peu qui ne +répondent à notre appel. Ceux qui m'ont obligé avec la pensée de le +faire gratuitement sont remboursés aussi malgré eux. Dans un mois, je +crois que nous aurons terminé ce fastidieux travail et que notre tâche +sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura la vérité sur mon +compte. Il nous restera encore une fortune très-considérable, et dont +j'espère que nous ferons bon usage. Si j'écoutais mon penchant, je +donnerais à pleines mains, sans trop savoir à qui; mais j'ai trop +fréquenté les paresseux et les débauchés, j'ai eu trop affaire aux +escrocs de toute espèce pour ne pas savoir un peu distinguer. Je dois +mon aide aux mauvaises têtes, mais non aux mauvais coeurs. + +«D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, et, pour ne plus +faire de folies, je lui ai tout abandonné. Elle fera aussi des folies +généreuses, mais elle n'en fera pas de sottes et de nuisibles. Tenez, +ajouta-t-il en tirant deux ailes du paravent qui nous cachait la moitié +de la table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience entre +toutes! Rien ne la rebute, et cette âme d'artiste sait s'astreindre au +métier de teneur de livres pour sauver l'honneur de son père!» + +Nous vîmes la Cécilia penchée sur le bureau, écrivant, rangeant, +cachetant et pliant avec rapidité, sans se laisser distraire par ce +qu'elle entendait. Elle était pâle de fatigue, car cette double vie +d'artiste et d'administrateur devait briser ce corps frêle et généreux; +mais elle était calme et noble, comme une vraie châtelaine, dans sa robe +de soie verte. Je m'aperçus qu'elle avait coupé tout de bon ses longs +cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice pour pouvoir jouer +les rôles d'homme, et cette chevelure, bouclée sur le cou et autour du +visage, lui donnait quelque chose d'un jeune apprenti artiste de la +renaissance; elle avait trop de mélancolie dans l'habitude de la +physionomie pour rappeler le page espiègle ou le seigneur enfant du +manoir. L'intelligence et la fierté régnaient sur ce front pur, tandis +que le regard modeste et doux semblait vouloir abdiquer tous les droits +du génie et tous les rêves de la gloire. + +Elle sourit à Célio, me tendit la main, et referma le paravent pour +achever sa besogne. + +«Vous voilà donc dans notre secret, reprit le marquis. Je ne puis le +placer en de meilleures mains; je n'ai pas voulu attendre un seul jour +pour en faire part à Célio et aux autres enfants de la Floriani. J'ai dû +tant à leur mère! mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je +puis m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement avec +de l'argent; elle m'a aidé et soutenu avec son coeur, et mon coeur +appartient à ce qui survit d'elle, à ces nobles et beaux enfants qui +sont désormais les miens. La Floriani n'avait laissé qu'une fortune +aisée. Entre quatre enfants, ce n'était pas un grand développement +d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en fournit les moyens, +je veux qu'ils aient les coudées plus franches dans la vie, et je les ai +tout de suite appelés à moi pour qu'ils ne me quittent que le jour où +ils seront assez forts pour se lancer sur la grande scène de la vie +comme artistes; car c'est la plus haute des destinées, et, quelle que +soit la partie que chacun d'eux choisira, ils auront étudié la synthèse +de l'art dans tous ses détails auprès de moi. + +«Passez-moi cette vanité; elle est innocente de la part d'un homme qui +n'a réussi à rien et qui n'a pas échoué à demi dans ses tentatives +personnelles. Je crois qu'à force de réflexions et d'expériences je suis +arrivé à tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne me +fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. Je ne suis pas +cependant un _professeur de profession_. J'ai la certitude qu'on ne fait +rien avec rien, et que l'enseignement n'est utile qu'aux êtres richement +doués par la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des élèves de +génie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je sais que je +leur abrégerai des lenteurs, que je les préserverai de certains écarts, +et que j'adoucirai les supplices que l'intelligence leur prépare. Je +manie déjà l'âme de Stella, je tâte plus délicatement Salvator et +Béatrice, et, quant à Célio, qu'il réponde si je ne lui ai pas fait +découvrir en lui-même des ressources qu'il ignorait. + +--Oui, c'est la vérité, dit Célio, tu m'as appris à me connaître. Tu +m'as rendu l'orgueil en me guérissant de la vanité. Il me semble que, +chaque jour, ta fille et toi vous faites de moi un autre homme. Je me +croyais envieux, brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir +méchant parce que j'aspirais a l'être; mais vous m'avez guéri de cette +dangereuse folie, vous m'avez fait mettre la main sur mon propre coeur. +Je ne l'eusse pas fait en vue de la morale, je l'ai fait en vue de +l'art, et j'ai découvert que c'est de là (et en parlant ainsi Célio +frappa sa poitrine) que doit sortir le talent. + +J'étais vivement ému; j'écoutais Célio avec attendrissement; je +regardais le marquis de Balma avec admiration. C'était un autre homme +que celui que j'avais connu; ses traits même étaient changés. Était-ce +là ce vieux ivrogne trébuchant dans les escaliers du théâtre, accostant +les gens pour les assommer de ses théories vagues et prolixes, +assaisonnées d'une insupportable odeur de rhum et de tabac? Je voyais en +face de moi un homme bien conservé, droit, propre, d'une belle et noble +figure, l'oeil étincelant de génie, la barbe bien faite, la main blanche +et soignée. Avec son linge magnifique et sa robe de chambre de velours +doublée de martre, il me faisait l'effet d'un prince donnant audience à +ses amis, ou, mieux que cela, de Voltaire à Ferney; mais non, c'était +mieux encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le coeur +plein de tendresse et de naïveté. Tant il est vrai que le bonheur est +nécessaire à l'homme, que la misère dégrade l'artiste, et qu'il faut un +miracle pour qu'il n'y perde pas la conscience de sa propre dignité! + +--Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, allez voir si +les autres enfants sont prêts pour déjeuner; j'ai encore une lettre à +terminer avec ma fille, et nous irons vous rejoindre. Vous me promettez +maintenant, monsieur Salentini, de passer au moins quelques jours chez +moi. + +J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tôt sorti de son cabinet +que je fis un douloureux retour sur moi-même. Je crois que je suis +fou tout de bon depuis que j'ai mis les pieds ici, dis-je à Célio en +l'arrêtant dans une galerie ornée de portraits de famille. Tout le temps +que le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa position, je +ne songeais qu'à me réjouir de voir la fortune récompenser son mérite +et celui de sa fille. Je ne pensais pas que ce changement dans leur +existence me portait un coup terrible et sans remède. + +--Comment cela? dit Célio d'un air étonné. + +--Tu me le demandes, répondis-je. Tu ne vois pas que j'aimais la +Boccaferri, cette pauvre cantatrice à trois ou quatre mille francs +d'appointements par saison, et qu'il m'était bien permis, à moi +qui gagne beaucoup plus, de songer à en faire ma femme, tandis que +maintenant je ne pourrais aspirer à la main de mademoiselle de Balma, +héritière de plusieurs millions, sans être ridicule en réalité et en +apparence méprisable? + +--Je serais donc méprisable, moi, d'y aspirer aussi? dit Célio en +haussant les épaules. + +--Non, lui répondis-je après un instant de réflexion. Bien que tu ne +sois pas plus riche que moi, je pense, ta mère a tant fait pour le +pauvre Boccaferri, que le riche Balma peut et doit se considérer +toujours comme ton obligé. Et puis le nom de la mère est une gloire; +Cécilia a voué un culte à ce grand nom. Tu as donc mille raisons pour te +présenter sans honte et sans crainte. Moi, si je surmontais l'une, +je n'en ressentirais pas moins l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi +beaucoup, console-moi un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je +resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon respect et +mon dévouement; mais je partirai demain et je tâcherai de guérir. Le +sentiment de ma fierté et la conscience de mon devoir m'y aideront. +Garde-moi le secret sur les confidences que je t'ai faites, et que +mademoiselle de Balma ne sache jamais que j'ai élevé mes prétentions +jusqu'à elle. + + + +XIII. + +STELLA. + +Célio allait me répondre lorsque Béatrice, accourant du fond de la +galerie, vint se jeter à son cou et folâtrer autour de nous en me +demandant avec malice si j'avais été présenté à _M. le marquis_. +Quelques pas plus loin, nous rencontrâmes Stella et Benjamin, qui +m'accablèrent des mêmes questions; la cloche du déjeuner sonna à grand +bruit, et la belle Hécate, qui était fort nerveuse, accompagna d'un long +hurlement ce signal du déjeuner. Le marquis et sa fille vinrent les +derniers, sereins et bienveillants comme des gens qui viennent de faire +leur devoir. Je vis là combien Cécilia était adorée des jeunes filles et +quel respect elle inspirait à toute la famille. Je ne pouvais m'empêcher +de la contempler, et même, quand je ne la regardais ou ne l'écoutais +pas, je voyais tous ses mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle +agissait et parlait peu cependant; mais elle était attentive à tout ce +qui pouvait être utile ou agréable à ses amis. On eût dit qu'elle avait +eu toute sa vie deux cent mille livres de rentes, tant elle était aisée +et tranquille dans son opulence, et l'on voyait qu'elle ne jouirait de +rien pour elle-même, tant elle restait dévouée au moindre besoin, au +moindre désir des autres. + +On ne parla point de comédie pendant la déjeuner. Pas un mot ne fut dit +devant les domestiques qui pût leur faire soupçonner quelque chose à cet +égard. Ce n'est pas que de temps en temps Béatrice, qui n'avait autre +chose en tête, n'essayât de parler de la précédente et de la prochaine +soirée; mais Stella, qui était toujours à ses côtés et qui s'était +habituée à être pour elle comme une jeune mère, la tenait en bride. +Quand le repas fut terminé, le marquis prit le bras de sa fille et +sortit. + +--Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre genre d'affaires, +me dit Célio. Ils donnent cette partie de la journée aux besoins des +gens qui les environnent; ils écoutent les demandes des pauvres, les +réclamations des fermiers, les invitations de la commune. Ils voient +le curé ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent même des +consultations à des malades; enfin, ils font leurs devoirs de châtelains +avec autant de conscience et de régularité que possible. Stella et +Béatrice sont chargées de veiller, à l'intérieur, sur le détail de la +maison; moi, ordinairement, je lis ou fais de la musique, et, depuis que +mon frère est ici, je lui donne des leçons; mais, pour aujourd'hui, il +ira s'exercer tout seul au billard. Je veux causer avec vous. + +Il m'emmena dans le jardin, et là, me serrant la main avec effusion:--Ta +tristesse me fait mal, dit-il, et je ne saurais la voir plus longtemps. +Écoute, mon ami, j'ai eu un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a +une heure, que tu renonçais à Cécilia par délicatesse. J'ai failli te +dire que c'était ton devoir et t'encourager à partir: je ne l'ai pas +fait; mais, quand même je l'aurais fait, je me rétracterais à cette +heure. Tu te montres trop scrupuleux, ou tu ne connais pas encore +Cécilia et son père. Ils n'ont pas cessé d'être artistes, je crois même +qu'ils le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs. +L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc jamais leur sembler +au-dessous de leur condition. Quant à te soupçonner coupable d'ambition +et de cupidité, cela est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois +tu étais amoureux de la pauvre cantatrice à trois mille francs par +saison, et que tu aspirais sérieusement à l'épouser, même sans rougir du +vieux ivrogne. + +--Ils le savent! Tu l'as dit, Célio? + +--Je le leur ai dit le jour même où j'en ai reçu de toi la confidence, +et ils en avaient été fort touchés. + +--Mais ils avaient refusé parce que, ce jour-là même, ils recevaient la +nouvelle de leur héritage? + +--Non; même en recevant cette nouvelle ils n'avaient pas refusé. +Ils avaient dit: _Nous verrons!_ Depuis, quoique je me sentisse ému +moi-même, j'ai eu le courage de tenir la parole que je t'avais presque +donnée: j'ai reparlé de toi. + +--Et qu'a-t-_elle_ dit? + +--Elle a dit: «Je suis si reconnaissante de ses bonnes intentions pour +moi dans un temps où j'étais pauvre et obscure, que, si j'étais décidée +à me marier, je chercherais l'occasion de le voir et de le connaître +davantage.» Et puis nous avons été à Turin secrètement ces jours-ci, +comme je te l'ai dit, pour les affaires de son père, et pour ramener +en même temps notre Benjamin. Là, j'ai étudié avec un peu d'inquiétude +l'effet que produisait sur elle la bruit de tes amours avec la duchesse. +Elle a été triste un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te +cache rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en secret +à notre hôtel. J'avais du dépit, elle l'a vu, et elle a refusé, parce +qu'elle est bonne pour moi comme un ange, comme une mère; mais elle +souffrait, et quand, la nuit suivante, nous avons passé à pied devant ta +porte pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions pas faire +venir devant l'hôtel, nous avons vu ton voiturin, nous avons reconnu +Volabù. Nous l'avons évité, nous ne voulions pas être vus; mais Cécilia +a eu une inspiration de femme. Elle a dit à Benjamin (que cet homme +n'avait jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si son +voiturin était disponible pour Milan.--Je vais à Milan, en effet, +répondit-il, mais je ne puis prendre personne.--Qui donc conduisez-vous? +dit l'enfant; ne pourrais-je m'arranger avec votre voyageur pour +aller avec lui?--Non, c'est un peintre. Il voyage seul.--Comment +s'appelle-t-il? peut-être que je le connais?--Ce voiturin a dit ton +nom: c'est tout ce que nous voulions savoir. On nous avait dit que la +duchesse était retournée à Milan. Cécilia pâlit, sous prétexte qu'elle +avait froid; puis, comme j'en faisais l'observation à demi-voix, elle se +mit à sourire avec cet air de souveraine mansuétude qui lui est propre. +Elle approcha de ta fenêtre en me disant:--Tu vas voir que je vais lui +adresser un adieu bien amical et par conséquent bien désintéressé. C'est +alors qu'elle chanta ce maudit _Vedrai carino_ qui t'a arraché aux +griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela une fatalité! Je crois +qu'elle t'aime, bien que ce soit fort difficile à constater chez une +personne toujours maîtresse d'elle-même, et si habituée à l'abnégation +qu'on peut à peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure +qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que je n'ai pas +eu le courage de lui dire que tu as renoncé à la duchesse et que tu lui +dois ton salut. Je me suis engagé à ne pas te nuire; mais ce serait +pousser l'héroïsme au-delà de mes facultés que d'aller faire la cour +pour toi. Seulement je te devais la vérité, la voilà tout entière. Reste +donc ou parle; attends et espère, ou agis et éclaire-toi. De toute +façon, tu es dans ton droit, et personne ne peut te supposer amoureux +des millions, puisque, ce matin encore, tu ne voulais pas comprendre que +le marquis de Balma était le père Boccaferri. + +--Bon et grand Célio, m'écriai-je, comment te remercier! Je ne sais plus +que faire. Il me semble que tu aimes Cécilia autant que moi, et que tu +es plus digne d'elle. Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le +temps de te connaître et de t'apprécier sous la face nouvelle que ton +caractère a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle nous examine, +qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il m'a semblé parfois qu'elle +t'aimait, et peut-être que c'est toi qu'elle aime! Pourquoi nous hâter +de savoir notre sort? Qui sait si, à l'heure qu'il est, elle-même n'est +pas indécise? Attendons. + +--Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés tous les deux +si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gêné aussi, car je +n'étais pas amoureux d'elle à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue +que quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne me +croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé que toi à +mériter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves à temps comme tu les as +faites. D'un autre côte, l'adoration qu'elle avait pour ma mère, et qui +domine encore toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire +sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux. +Elle est ainsi faite, cette femme excellente; mais je ne jouirai pas de +son sacrifice. + +--Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. Si elle +m'aime, ce ne peut être encore au point de devenir égoïste. Dans mon +intérêt, comme dans le tien, je demande l'aide et le conseil du temps. + +--C'est bien dit, répliqua Célio; ajournons. Eh! tiens, prenons une +résolution: c'est de ne nous déclarer ni l'un ni l'autre avant de nous +être consultés encore; jusque-là, nous n'en reparlerons plus ensemble, +car cela me fait un peu de mal. + +--Et à moi aussi. Je souscris à cet accord; mais nous ne nous +interdisons pas l'un à l'autre de chercher à lui plaire. + +--Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance de don Juan; +puis peu à peu il arriva à la chanter, à l'étudier tout en marchant à +mon côté, et à frapper la terre de son pied avec impatience dans les +endroits où il était mécontent de sa voix et de son accent.--Je ne suis +pas don Juan, s'écria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant dans ma +voix et dans ma destinée de l'être sur les planches. Que diable! je ne +suis pas un ténor, je ne peux pas être un amoureux tendre; je ne peux +pas chanter _Il mio tesoro intante_ et faire la cadence du Rimini... +Il faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête homme qui fait +_fiasco_! Va pour la puissance!... Après tout, ajouta-t-il en passant la +main sur son front, qui sait si j'aime? Voyons! Il chanta _Quando del +vino_, et il le chanta supérieurement.--Non! non! s'écria-t-il satisfait +de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer! Cécilia n'est pas ma mère. +Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi, toi, par +exemple! Fi donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait point! +j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, à toi, Salentini; mais +elle? je la jetterais du haut de son château sur le pavé pour lui faire +voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune! + +Je fus effrayé de l'expression de sa figure. Le Célio que j'avais connu +à Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupéfaction +douloureuse. Il s'en aperçut, sourit et me dit:--Je crois que je +redeviens méchant! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. +Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! +Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant. + +A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand salon. Le +marquis donna, comme de coutume, à ses gens, l'ordre qu'on ne le +dérangeât plus jusqu'au dîner, à moins d'un motif important, et que, +dans ce cas, on sonnât la cloche du château pour l'avertir. Puis il +demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveillé la +maison; à Benjamin, s'il avait travaillé, et, quand chacun lui eut rendu +compte de l'emploi de sa matinée:--C'est bien, dit-il; la première +condition de la liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est +l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, hélas! pour avoir de +l'ordre, il faut être riche. Les malheureux sont forcés de ne jamais +savoir ce qu'ils feront dans une heure! A présent, mes chers enfants, +vive la joie! La journée d'affaires et de soucis est terminée; la soirée +de plaisir et d'art commence. Suivez-moi. + +Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air, aux rires et +aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigeâmes avec lui +vers l'aile du château où était situé le théâtre. On ouvrit la _porte +d'ivoire_, comme l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire +des songes, après s'y être enfermés et barricadés d'importance. + +Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remettre de l'ordre et +de la propreté, de réunir, de secouer et d'étiqueter les costumes +abandonnés à la hâte, la nuit précédente, sur des fauteuils. Les hommes +balayaient, époussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les +accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes +s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une exactitude et une +rapidité prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaieté. +Quand ce fut fait, le marquis réunit sa couvée autour de la grande table +qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit les +manuscrits de _Don Juan_ à l'étude, on y fit rentrer des personnages et +des scènes éliminés la veille; on se consulta encore sur la distribution +des rôles. Célio revint à celui de don Juan, il demanda que certaines +scènes fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent à +improviser un pas de danse dans le bal du troisième acte. Tout fut +accordé. On se permettait d'essayer de tout; mais, à mesure qu'on +décidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que +l'ordre de la représentation ne fût pas troublé. + +Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques à longs +cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractère et sa physionomie. +Il essaya une chevelure noire.--Tu as tort de le faire brun, si tu veux +être méchant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derrière +la _porte d'ivoire_). C'est un usage classique de faire les traîtres +noirs et à tous crins, mais c'est un mensonge banal. Les hommes pâles de +visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai +tigre est fauve et soyeux. + +--Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa perruque de la +veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; cela sent le tyran de +mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantité de canons couleur de +feu. C'était le type du roué au temps de Molière. + +--En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton _beau noeud d'épée_! dit +Stella. + +--Qu'en veux-tu faire? + +--Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant avec malice, +car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les noeuds. +Tu y mets le temps, mais quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle +en s'adressant à moi et en me montrant ce même noeud cerise que j'avais +ramassé la veille, comment le trouvez-vous? + +Le ton dont elle me fit cette question et la manière dont elle agita +ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu'elle +désirait me voir m'en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le +faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle +laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mégarde, tout en +feignant de rire d'autre chose. + +Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adorât +au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles mille tendres sollicitudes. Il +avait vu aussi ce singulier petit épisode.--Allons donc, paresseuses! +cria-t-il à Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de +rubans couleur de feu! J'attends!--Et quand elles furent entrées dans le +magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna à la dérobée, en +me disant tout bas:--Garde-le en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou +l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te +demande cela comme à un frère. + +Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez sérieux. On +reprenait de la gravité devant les domestiques, qui portaient le deuil +de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur. +Et d'ailleurs, chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une +chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent et +s'ordonnent durant la satisfaction du premier appétit. + +Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. Il disait +familièrement que l'artiste qui mange est _à moitié cuit_. On savourait +le café et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et +effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors +on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: +Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait une demi-heure +d'avance sur les hommes; mais Cécilia n'en profitait pas. Elle resta +avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans +un coin avec Célio. + +Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était d'une gaieté +arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée; mais cela ne prouvait +pas grand'chose: chez lui, les émotions étaient toujours un peu forcées; +chez elle, elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque +insaisissable. + +A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais d'être +fastidieux en la suivant dans ses détails, mais je dois signaler que, à +ma grande surprise, Cécilia fut admirable et atroce de jalousie dans +le rôle d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si +ennemie de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.--Mais +c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle.... Et puis, +d'ailleurs, que savez-vous de moi? + +Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me fit peur. Elle +semblait mettre tout son orgueil à n'être pas devinée. Je m'attachai à +la deviner malgré elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Célio +avec enthousiasme; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien +jouer. Le fait est qu'il avait été le plus froid, le plus railleur, le +plus pervers des hommes.--C'est grâce à toi, dit-il à la Boccaferri; tu +es si irritée et si hautaine, que tu me rends méchant. Je me fais de +glace devant tes reproches, parce que je me sens poussé à bout et prêt +à éclater. Tiens! _ma vieille_, tu devrais toujours être ainsi; je +reprendrais les forces que m'ôtent ta bonté et ta douceur accoutumées. + +--Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces +rôles-là avec moi: je t'y rendrais des points. + +[Illustration 009.png: Ce personnage du temps passé.... (Page 107.)] + +Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:--Serais-tu capable d'être +la femelle d'un tigre? lui dit-il. + +--Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il me sembla qu'elle +parlait exprès de manière à ce que je ne perdisse pas sa réponse). Dans +la vie réelle, Célio, je mépriserai un usage si petit, si facile et si +niais de ma force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle? C'est +que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain +de ton succès d'aujourd'hui. La force dans l'excitation, c'est le _pont +aux ânes_! La force dans le calme.... Tu y viendras peut-être, mais tu +n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons! + +--Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse de son talent! +dit Célio en se mordant les lèvres si fort, que sa moustache rousse, +collée à sa lèvre, tomba sur son rabat de dentelle. + +--Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en +rattrapant la moustache; tu as raison de faire une peau neuve! + +--Vous croyez que vous opérerez ce miracle? + +--Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas. + +Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à eux-mêmes, et je +regardai Stella, qui était belle comme un ange en me présentant un +masque pour la scène du bal. Elle avait cet air généreux et brave d'une +personne qui renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un élan +de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d'hésiter, me fit +tirer de mon sein le noeud cerise que j'y avais caché, et je le lui +montrai mystérieusement. Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et +ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive, +et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lâcheté. Dès +ce moment, je ne regardai plus en arrière, et je m'abandonnai tout +entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d'être chastement et naïvement +aimé. + +Je faisais le rôle d'Ottavio, et je l'avais fort mal joué jusque-là. Je +pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scène, et je trouvai +du coeur et de l'émotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon +dévouement. + +A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia me dit en me +tendant la main:--Toi, Ottavio, tu n'as besoin des leçons de personne, +et tu en remontrerais à ceux qui enseignent.--Je ne sais pas jouer la +comédie, lui répondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne +la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais. + +[Illustration 010.png: Célio entra brusquement.... (Page 115.)] + + + +XIV. + +CONCLUSION. + +Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser de mon domino. A +peine y étais-je entré, que Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle +avait arraché vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré, +naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son épaule. Elle était +pâle, elle tremblait; mais c'était une âme éminemment courageuse, +quoique elle agît par expansion spontanée et d'une manière tout opposée, +par conséquent, à celle de la Boccaferri. + +--Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon +épaule, m'aimez-vous? + +Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, faite avec un +effort évidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmée. + +Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine. + +--Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant avec force de mon +étreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai pas encore aimé, moi, et je ne +dois pas être trompée. Mon premier amour sera le dernier, et, si je +suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une +seconde fois: je mourrai. C'est là le seul courage dont je me sente +capable. Je suis jeune, mais l'expérience des autres m'a éclairée. J'ai +beaucoup rêvé déjà, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du +moins. L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne pourra être +qu'un misérable, et, s'il en vient là, il faudra que je le haïsse et que +je le méprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, après +une semblable désillusion. + +--Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me +croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à l'épreuve avant de vous fier +aveuglément à la parole d'un homme que vous ne connaissez pas? + +--Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n'estime personne, vous +estime et vous respecte; et, d'ailleurs, quand même je n'aurais pas ce +motif de confiance, je croirais encore à votre parole. + +--Pourquoi? + +--Je ne sais pas, mais cela est ainsi. + +--Donc vous m'aimez, vous? + +Elle hésita un instant, puis elle dit: + +--Écoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n'ai pas +la force de ma mère, mais j'ai son courage; je vous aime. + +Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les +baisai avec enthousiasme.--C'est la première fois, lui dis-je, que je me +mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la première fois que j'aime. +Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je vous dois cette +confession; mais ce que je cherche dans la femme, c'est le coeur, et +j'ai vu que le sien ne m'appartenait pas. Le vôtre se donne à moi avec +une vaillance qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus +que vous ne me connaissez, et voilà que je crois en vous comme vous +croyez en moi. L'amour, c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien +ne lui résiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin +d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être ma femme? + +--Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu'une fois, je vous +l'ai dit. + +--Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant avec transport. +Veux-tu que je te demande à ton frère tout de suite? + +--Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres avec une suavité +vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia, et il faut qu'il devienne digne +d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, il ne l'aime pas encore assez pour +la mériter. Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival. +Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à lui-même. Cécilia +l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas dit, mais je le sais bien. +C'est à elle que tu dois me demander d'abord, car c'est elle que je +regarde comme ma mère. + +--J'y vais tout de suite, répondis-je. + +--Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu +prends le temps de la réflexion? + +--Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante! je ne +ferai que ce que tu voudras. + +On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio, qui surveillait +ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses +soeurs, n'avait pas remarqué notre absence. Il était en proie à une +agitation extraordinaire. Son rôle paraissait l'absorber. Il le termina +de la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas d'être sombre +et silencieux pendant le souper et l'intéressante causerie du marquis, +qui se prolongea jusqu'à trois heures du matin. + +Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur +moi-même, pas l'apparence d'inquiétude, d'hésitation ou de regret, en +m'éveillant. Je dois dire que, dès le matin du jour précédent, les deux +cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porté +comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait point et +dérangeait les rêves et l'ambition de toute ma vie, qui était de faire +moi-même mon existence et d'y associer une compagne de mon choix, prise +dans une condition assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de mon +succès. + +D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre un rival +à chances égales me plaît et m'anime, tandis que la conscience de +la moindre infériorité dans ma position, sur un pareil terrain, me +refroidit et me guérit comme par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je +l'ignore; mais il est certain que j'étais, à cet égard, tout l'opposé de +Célio, et, qu'au lieu de me sentir acharné, par dépit d'amour-propre, à +lui disputer sa conquête, j'éprouvais un noble plaisir à les rapprocher +l'un de l'autre en restant leur ami. + +Cécilia vint me trouver dans la journée.--Je vais vous parler comme à un +frère, me dit-elle. Quelques mots de Célio tendraient à me faire croire +que vous êtes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y +songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir mon coeur. + +«Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez connue dans un état +voisin de la misère, vous avez songé à m'épouser. J'ai vu là la noblesse +de votre âme, et cette pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon +estime! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractère.» + +Elle prit ma main et la porta contre son coeur, où elle la tint pressée +un instant avec une expression à la fuis si chaste et si tendre, que je +pliai presque un genou devant elle. + +--Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui répondre, +je crois que j'aime Célio! voilà pourquoi, en vous faisant cet aveu, je +crois avoir le droit de vous adresser une prière humble et fervente +au nom de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais: fuyez la +duchesse de ***; détachez-vous d'elle, ou vous êtes perdu! + +--Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma chère Cécilia, de me +conserver ce tendre intérêt; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a +pas été contracté; votre douce voix, une inspiration de votre coeur +généreux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais préservé. + +--Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué! + +--Oui, Dieu soit loué! repris-je, car ce chant magique m'a attiré +jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le bonheur. + +Cécilia me regarda avec surprise. + +--Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez +encore quelque chose à me dire, n'est-ce pas? + +--Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens à votre estime, +et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma +conscience. Vous souvenez-vous qu'à Vienne, la dernière fois que nous +nous y sommes vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio? + +--Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre réponse, et vous +n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cécilia. Je sais fort +bien que vous fûtes sincère en me disant que vous n'y songiez pas, et +que votre dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de +la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous depuis ce jour-là, +parce que je sais ce qui s'est passé en lui. + +--Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez pas douté de ma +loyauté? + +--Jamais. + +--C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander pour la vôtre; +mais, dites-moi, vous croyez donc qu'il m'aime? + +--J'en suis certain. + +--Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une légère +rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore; mais son orgueil pliera, +et je serai sa femme, car c'est là toute l'ambition de mon âme, depuis +que je suis _dama e comtessa garbata_. Lorsque vous m'interrogiez, +Salentini, je me croyais pour toujours obscure et misérable. Comment +n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon sein la seule pensée +d'être la femme du brillant Célio, de ce jeune ambitieux à qui l'éclat +et la richesse sont des éléments de bonheur et des conditions de succès +indispensables? J'aurais rougi de m'avouer à moi-même que j'étais émue +en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois que je ne le savais pas +moi-même, tant j'étais résolue à n'y pas prendra garde, et tant j'ai +l'habitude et le pouvoir de me maîtriser. + +«Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance et le droit. +Voyez-vous, Célio n'est pas comme vous. Je vous ai bien devinés tous +deux. Vous êtes calme, vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui, +qui n'est qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni +de désintéressement; mais il est incapable de se créer tout seul +l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui est nécessaire au +développement de ses facultés. Il lui faut la richesse tout acquise, +et je lui dois cette richesse. N'est-ce pas, je dois cela au fils de +Lucrezia? et, quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand même le +caractère effrayant de Célio m'inspirerait des craintes sérieuses pour +mon bonheur, j'ai une dette sacrée à payer. + +--J'espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n'est pas trop +rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n'est +qu'une consolation gratuite dont je n'aurai pas la folie de faire mon +profit. En ce qui concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que +lui, et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme et légère. + +--Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que vous croyez, +répondit-elle; mais je n'ai pas peur, voilà ce qui est certain. Il n'y +a rien de tel pour être courageux que de se sentir disposé, comme je le +suis, à faire bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie; mais +je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que je suis secrètement +enivrée, et que ma bravoure est singulièrement récompensée par l'amour +qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de celui +qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher à +porter auprès de celui de Floriani. + +--Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, répondis-je. Si +toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre! + +--Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas. + +Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'était passé entre Stella et moi, et +je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette généreuse +femme fut immense; elle se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux +joues. Je la vis enfin ce jour-là telle qu'elle était, expansive et +maternelle dans ses affections, autant qu'elle était prudente et +mystérieuse avec les indifférents. + +--Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille fois béni en +vous inspirant cette confiance subite en sa parole. Je la connais bien, +moi, et je sais que, de tous les enfants de Floriani, c'est celle qui a +vraiment hérité de la plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il +y a longtemps qu'elle est tourmentée du besoin d'aimer, et ce n'est pas +l'occasion qui lui a manqué, croyez-le bien; mais cette âme romanesque +et délicate n'a pas subi l'entraînement des sens qui ferme parfois les +yeux aux jeunes filles. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait +l'attendre. Cela se voit bien à la fraîcheur de ses joues et à la pureté +de ses paupières; elle l'a trouvé enfin, celui qu'elle a rêvé! Charmante +Stella, exquise nature de femme, ton bonheur m'est encore plus cher que +le mien! + +La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, et fondit +en larmes en s'écriant: «O Lucrezia! réjouis-toi dans le sein de Dieu!» + +Célio entra brusquement, et, voyant Cécilia si émue et assise tout près +de moi, il se retira en refermant la porte avec violence. Il avait pâli, +sa figure était décomposée d'une manière effrayante. Toutes les furies +de l'enfer étaient entrées dans son sein. + +--Qu'il dise après cela qu'il ne t'aime pas! dis-je à la Boccaferri. +Je la fis consentir à laisser subir encore un peu cette souffrance au +pauvre Célio, et nous allâmes trouver ma chère Stella pour lui faire +part de notre entretien. + +Stella travaillait dans l'intérieur d'une tourelle qui lui servait +d'atelier. Je fus étrangement supris*[*surpris?*] de la trouver occupée +de peinture, et de voir qu'elle avait un talent réel, tendre, profond, +délicieusement vrai pour le paysage, les troupeaux, la nature pastorale +et naïve.--Vous pensiez donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que +je voulais me faire comédienne? Oh, non! je n'aime pas plus le public +que ne l'a aimé notre Cécilia, et jamais je n'aurais le courage +d'affronter son regard. Je joue ici la comédie comme Cécilia et son père +la jouent; pour aider à l'oeuvre collective qui sert à l'éducation +de Célio, peut-être à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux +_Bambini_ ont aussi jusqu'à présent la passion du théâtre; mais vous +n'avez pas compris notre cher maître Boccaferri, si vous croyez qu'il +n'a en vue que de nous faire débuter. Non, ce n'est pas là sa pensée. +Il pense que ces essais dramatiques, dans la forme libre que nous leur +donnons, sont un exercice salutaire au développement synthétique (je me +sers de son mot) de nos facultés d'artiste, et je crois bien qu'il a +raison, car depuis que nous faisons cette amusante étude je me sens plus +peintre et plus poëte que je ne croyais l'être. + +--Oui, il a mille fois raison, répondis-je, et le coeur aussi s'ouvre à +la poésie, à l'effusion, à l'amour, dans cette joyeuse et sympathique +épreuve: je le sens bien, ô ma Stella, pour deux jours que j'ai passés +ici! Partout ailleurs, je n'aurais point osé vous aimer si vite, et, +dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultés, +je vous ai comprise d'emblée, et j'ai éprouvé la portée de mon propre +coeur. + +Cécilia me prit par le bras et me fit entrer dans la chambre de Stella +et de Béatrice, qui communiquait avec cette même tourelle par un petit +couloir. Stella rougissait beaucoup, mais elle ne fit pas de résistance. +Cécilia me conduisit en face d'un tableau placé dans l'alcôve virginale +de ma jeune amante, et je reconnus une _Madoneta col Bambino_ que +j'avais peinte et vendue à Turin deux ans auparavant à un marchand de +tableaux. Cela était fort naïf, mais d'un sentiment assez vrai pour que +je pusse le revoir sans humeur. Cécilia l'avait acheté, à son dernier +voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa que, depuis deux +mois, Stella, en entendant parler souvent de moi aux Boccaferri et +à Célio, avait vivement désiré me connaître. Cécilia avait nourri +d'avance, et sans le lui dire, la pensée que notre union serait un beau +rêve à réaliser. Stella semblait l'avoir deviné. + +--Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu ramasser le +noeud cerise, j'ai éprouvé quelque chose d'extraordinaire que je ne +pouvais m'expliquer à moi-même; et que, quand Célio est venu nous dire, +le lendemain, que le _ramasseur de rubans_, comme il vous appelait, +était encore dans le village, et se nommait Adorno Salentini, je me suis +dit, follement peut-être, mais sans douter de la destinée, que la mienne +était accomplie. + +Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement me plongea ce jeune et +pur amour d'une fille encore enfant par la fraîcheur et la simplicité, +déjà femme par le dévouement et l'intelligence. Lorsque la cloche nous +avertit de nous rendre au théâtre, j'étais un peu fou. Célio vit mon +bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut méchant et brutal +à faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui; mais le soir +j'ignore ce qui s'était passé. Il me parut plus calme et me demanda +pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort généreusement. + +Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant d'arriver au +dénoûment, que le lecteur sait d'avance. Presque tous les soirs nous +entreprenions un nouvel essai. Tantôt c'était un opéra: tous les +acteurs étant bons musiciens, même moi, je l'avoue humblement et sans +prétention, chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois, +c'était un ballet; les personnes sérieuses se donnaient à la pantomime, +les jeunes gens dansaient d'inspiration, avec une grâce, un abandon +et un entrain qu'on eût vainement cherchés dans les poses étudiées du +théâtre. Boccaferri était admirable au piano dans ces circonstances. Il +s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s'il eût dicté +impérieusement chaque geste, chaque intention de ses personnages, il +les enlevait, les excitait jusqu'au délire ou les calmait jusqu'à +l'abattement, au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi au +scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent l'auteur, avait +toujours une action bien nettement développée et suivie. + +D'autres fois, nous tentions un opéra comique, et il nous arriva +d'improviser des airs, même des choeurs, qui le croirait? où l'ensemble +ne manqua pas, et où diverses réminiscences d'opéras connus se lièrent +par des modulations individuelles promptement conquises et saisies de +tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de mémoire une pièce +dont nous n'avions pas le texte et que nous nous rappelions assez +confusément. Ces souvenirs indécis avaient leur charme, et, pour les +enfants qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l'attrait de +la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé préliminaire, +autrement que nous, et nous étions tout ravis de leur voir trouver +d'inspiration des caractères nouveaux et des scènes meilleures que +celles du texte. + +Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pièces avec de fort +mauvaises. Boccaferri excellait à ce genre de découvertes. Il fouillait +dans sa bibliothèque théâtrale, et trouvait un sujet heureux à exploiter +dans une vieillerie mal conçue et mal exécutée. + +--Il n'est si mauvaise oeuvre tombée à plat, disait-il, où l'on ne +trouve une idée, un caractère ou une scène dont on peut tirer un bon +parti. Au théâtre, j'ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent été +applaudis, si un homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons +donc toujours, ne doutons de rien, et soyez sûrs que nous pourrions +aller ainsi pendant dix ans et trouver tout les soirs matière à inventer +et à développer. + +Cette vie fut charmante et nous passionna tous à tel point, que cela +eût semblé puéril et quasi insensé à tout autre qu'à nous. Nous ne nous +blasions point sur notre plaisir, parce que la matinée entière était +donnée à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec Stella; +le marquis et sa fille remplissaient assidûment les devoirs qu'ils +s'étaient imposés; Célio faisait l'éducation littéraire et musicale de +son jeune frère et de _notre_ petite soeur Béatrice, à laquelle aussi on +me permettait de donner quelques leçons. L'heure de la comédie arrivait +donc comme une récréation toujours méritée et toujours nouvelle. La +_porte d'ivoire_ s'ouvrait toujours comme le sanctuaire de nos plus +chères illusions. + +Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations d'artistes +dont le vieux Boccaferri était la clé, le lien et l'âme. Je dois dire +que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien jugé cet homme, le plus +improductif et le plus impuissant des membres de la société officielle, +le plus complet, le plus inspiré, le plus _artiste_ enfin des artistes. +Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai au delà du tombeau une +éternelle reconnaissance. Jamais je n'ai entendu parler avec autant de +sens, de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture. +En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort mal), il +épanchait dans mon sein un flot d'idées lumineuses qui fécondaient mon +intelligence, et dont je sentirai toute ma vie la puissance génératrice. + +Je m'étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir riche et +seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement à lui faire reprendre +ses débuts: mais je le compris, comme eux, en étudiant son caractère, en +reconnaissant sa vocation et la supériorité de talent que chaque jour +faisait éclore en lui.--Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas +presque toujours riches à une certaine époque de leur vie, me disait le +marquis, et la possession des terres, des châteaux et même des titres +les dégoûte-t-elle de leur art? Non. En général, c'est la vieillesse +seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent bien que leur plus +grande puissance et leur plus vive jouissance est là. Eh bien, Célio +commencera par où les autres finissent; il fera de l'art en grand, à son +loisir; il sera d'autant plus précieux au public, qu'il se rendra plus +rare, et d'autant mieux payé, qu'il en aura moins besoin. Ainsi va le +monde. + +Célio vivait dans la fièvre, et ces alternatives de fureur, d'espérance, +de jalousie et d'enivrement développèrent en lui une passion terrible +pour Cécilia, une puissance supérieure dans son talent. Nous lui +laissâmes passer deux mois dans cette épreuve brûlante qu'il avait la +force de supporter, et qui était, pour ainsi dire, l'élément naturel de +son génie. + +Un matin, que le printemps commençait à sourire, les sapins à se parer +de pointes d'un vert tendre à l'extrémité de leurs sombres rameaux, les +lilas bourgeonnant sous une brise attiédie, et les mésanges semant les +fourrés de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur la +terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. L'avocat de +Briançon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en +s'écriant: _Tout est liquidé!_ + +Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles que le premier +tonnerre du printemps. C'était le signal de notre bonheur à tous. Le +marquis mit la main de sa fille dans celle de Célio, et celle de Stella +dans la mienne. A l'heure où j'écris ces dernières lignes, Béatrice +cueille des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour les +couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier de pouvoir donner +tout haut le nom de soeur à cette chère enfant, et maître Volabù vient +d'entrer comme cocher au service du château. + + + +FIN DU CHÂTEAU DES DÉSERTES. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le château des Désertes, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DES DÉSERTES *** + +***** This file should be named 13668-8.txt or 13668-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/6/13668/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le château des Désertes + +Author: George Sand + +Release Date: October 7, 2004 [EBook #13668] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DES DÉSERTES *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + +<h3>George Sand</h3> +<br><br> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image1.png"></p> +<br><br> + +<h1>LE CHÂTEAU DES DÉSERTES</h1> + +<br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + +<p>Le <i>Château des Désertes</i> est une analyse de quelques +idées d'art plutôt qu'une analyse de sentiments. +Ce roman m'a servi, une fois de plus, à me confirmer +dans la certitude que les choses réelles, transportées dans +le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant +que pour y disparaître aussitôt, tant leur transformation +y devient nécessaire.</p> + +<p>Durant plusieurs hivers consécutifs, étant retirée à la +campagne avec mes enfants et quelques amis de leur âge, +nous avions imaginé de jouer la comédie sur scénario et +sans spectateurs, non pour nous instruire en quoique ce +soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une +passion pour les enfants, et peu à peu une sorte d'exercice +littéraire qui ne fut point inutile au développement +intellectuel de plusieurs d'entre eux. Une sorte de mystère +que nous ne cherchions pas, mais qui résultait naturellement +de ce petit vacarme prolongé assez avant +dans les nuits, au milieu d'une campagne déserte, lorsque +la neige ou le brouillard nous enveloppaient au dehors, +et que nos serviteurs même, n'aidant ni à nos +changements de décor, ni à nos soupers, quittaient de +bonne heure la maison où nous restions seuls; le tonnerre, +les coups de pistolet, les roulements du tambour, +les cris du drame et la musique du ballet, tout cela +avait quelque chose de fantastique, et les rares passants +qui en saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à +nous croire fous ou ensorcelés.</p> + +<p>Lorsque j'introduisis un épisode de ce genre dans le +roman qu'on va lire, il y devint une étude sérieuse, et y +prit des proportions si différentes de l'original, que mes +pauvres enfants, après l'avoir lu, ne regardaient plus +qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de papier +découpé qui avaient fait leurs délices. Mais à quelque +chose sert toujours l'exagération de la fantaisie, car +ils firent eux-mêmes un théâtre aussi grand que le permettait +l'exiguïté du local, et arrivèrent à y jouer des +pièces qu'ils firent, eux-mêmes aussi, les années suivantes.</p> + +<p>Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, là n'est point +la question intéressante pour les autres: mais ne firent-ils +pas mieux de s'amuser et de s'exercer ainsi, que de +courir cette bohème du monde réel, qui se trouve à tous +les étages de la société?</p> + +<p>C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, +en un mot, a son effet détourné, mais certain, +sur l'emploi de la vie. Effet souvent funeste, disent +les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise humeur. +Je le nie. La fiction commence par transformer la réalité; +mais elle est transformée à son tour et fait entrer +un peu d'idéal, non pas seulement dans les petits faits, +mais dans les grands sentiments de la vie réelle.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +NOHANT 17 janvier 1853</p> + +<br><br> + +<p>A M. W.-G. MACREADY.</p> + +<p>Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idées +sur l'art dramatique, je le mets sous la protection d'un +grand nom et d'une honorable amitié.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> +Nohant, 30 avril 1847.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>LA JEUNE MÈRE.</h3> + +<p>Avant d'arriver à l'époque de ma vie qui fait le sujet +de ce récit, je dois dire en trois mots qui je suis.</p> + +<p>Je suis le fils d'un pauvre ténor italien et d'une belle +dame française. Mon père se nommait Tealdo Soavi; je +ne nommerai point ma mère. Je ne fus jamais avoué par +elle, ce qui ne l'empêcha point d'être bonne et généreuse +pour moi. Je dirai seulement que je fus élevé dans la +maison de la marquise de..., à Turin et à Paris, sous un +nom de fantaisie.</p> + +<p>La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. +Elle n'y entendait rien et prenait un égal plaisir à entendre +une valse de Strauss et une fugue de Bach. En +peinture, elle avait un faible pour les étoffes vert et or, +et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadrée. Légère +et charmante, elle dansait à quarante ans comme une +sylphide et fumait des cigarettes de contrebande avec +une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Elle n'avait aucun +remords d'avoir cédé à quelques entraînements de jeunesse +et ne s'en cachait point trop, mais elle eût trouvé +de mauvais goût de les afficher. Elle eut de son mari un +fils que je ne nommai jamais mon frère, mais qui est +toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami.</p> + +<p>Je fus élevé comme il plut à Dieu; l'argent n'y fut pas +épargné. La marquise était riche, et, pourvu qu'elle +n'eût à prendre aucun souci de mes aptitudes et de mes +progrès, elle se faisait un devoir de ne me refuser aucun +moyen de développement. Si elle n'eût été en réalité que +ma parente éloignée et ma bienfaitrice, comme elle l'était +officiellement, j'aurais été le plus heureux et le plus +reconnaissant des orphelins; mais les femmes de chambre +avaient eu trop de part à ma première éducation pour +que j'ignorasse le secret de ma naissance. Dès que je pus +sortir de leurs mains, je m'efforçai d'oublier la douleur +et l'effroi que leur indiscrétion m'avait causés. Ma mère +me permit de voir le monde à ses côtés, et je reconnus +à la frivolité bienveillante de son caractère, au peu de +soin mental qu'elle prenait de son fils légitime, que je +n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc +point d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit +mais une sorte de mélancolie, jointe à beaucoup de patience, +de tolérance extérieure et de résolution intime, +se trouva être au fond de mon esprit, de bonne heure et +pour toujours.</p> + +<p>J'éprouvais parfois un violent désir d'aimer et d'embrasser +ma mère. Elle m'accordait un sourire en passant, +une caresse à la dérobée. Elle me consultait sur le +choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me félicitait +d'avoir du <i>goût</i>, donnait des éloges à mes instincts de savoir-vivre, +et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; +mais jamais aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion +avec elle. Le seul mot maternel qui lui échappa fut +pour me demander, un jour qu'elle s'aperçut de ma +tristesse, si j'étais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais +pas aussi bien traité que l'<i>enfant de la maison</i>. Or, +comme, sauf le plaisir très-creux d'avoir un nom et le +bonheur très-faux d'avoir dans le monde une position +toute faite pour l'oisiveté, mon frère n'était effectivement +pas mieux traité que moi, je compris une fois pour +toutes, dans un âge encore assez tendre, que tout sentiment +d'envie et de dépit serait de ma part ingratitude +et lâcheté. Je reconnus que ma mère m'aimait autant +qu'elle pouvait aimer, plus peut-être qu'elle n'aimait +mon frère, car j'étais l'enfant de l'amour, et ma figure +lui plaisait plus que la ressemblance de son héritier avec +son mari.</p> + +<p>Je m'attachai donc à lui complaire, en prenant mieux +que lui les leçons qu'elle payait pour nous deux avec +une égale libéralité, une égale insouciance. Un beau jour, +elle s'aperçut que j'avais profité, et que j'étais capable de +me tirer d'affaire dans la vie. «Et mon fils? dit-elle avec +un sourire; il risque fort d'être ignorant et paresseux, +n'est-ce pas?...» Puis elle ajouta naïvement: «Voyez +comme c'est heureux, que ces deux enfants aient compris +chacun sa position!» Elle m'embrassa au front, et +tout fut dit. Mon frère n'essuya aucun reproche de sa +part. Sans s'en douter, et grâce à ses instincts débonnaires, +elle avait détruit entre nous tout levain d'émulation, +et l'on conçoit qu'entre un fils légitime et un bâtard +l'émulation eût pu se changer fort aisément en +aversion et en jalousie.</p> + +<p>Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus +me livrer sans anxiété et sans amour-propre maladif au +plaisir que je trouvais naturellement à m'instruire. Entouré +d'artistes et de gens du monde, mon choix se fit +tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si +j'eusse été maltraité par ceux qui ne l'étaient pas, je me +serais élancé dans la carrière avec une sorte d'âpreté +chagrine et hautaine. Il n'en fut rien. Tous les amis de +ma mère m'encourageaient de leur bienveillance, et moi, +ne me sentant blessé nulle part, j'entrai dans la voie +qui me parut la mienne avec le calme et la sérénité +d'une âme qui prend librement possession de son domaine.</p> + +<p>Je portai dans l'étude de la peinture toutes les facultés +qui étaient en moi, sans fièvre, sans irritation, sans impatience. +A vingt-cinq ans seulement, je me sentis arrivé +au premier degré de développement de ma force, et +je n'eus pas lieu de regretter mes tâtonnements.</p> + +<p>Ma mère n'était plus; elle m'avait oublié dans son testament, +mais elle était morte en me faisant écrire un +billet fort gracieux pour me féliciter de mes premiers +succès, et en donnant une signature à son banquier pour +payer les premières dettes de mon frère. Elle avait fait +autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis +tous les deux à même de devenir des hommes. J'étais arrivé +au but le premier; je ne dépendais plus que de mon +courage et de mon intelligence. Mon frère dépendait de +sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas changé son +sort contre le mien.</p> + +<p>Depuis quelques années, je ne voyais plus ma mère +que rarement. Je lui écrivais à d'assez longs intervalles. +Il m'en coûtait de l'appeler, conformément à ses prescriptions, +<i>ma bonne protectrice</i>. Ses lettres ne me causaient +qu'une joie mélancolique, car elles ne contenaient +guère que des questions de détail matériel et des offres +d'argent relativement à mon travail. «<i>Il me semble</i>, +écrivait-elle, qu'il y a <i>quelque temps</i> que vous ne m'avez +rien demandé, et je vous supplie de ne point faire de +dettes, puisque ma bourse est toujours à votre disposition. +Traitez-moi toujours en ceci comme votre véritable +amie.»</p> + +<p>Cela était bon et généreux, sans doute, mais cela me +blessait chaque fois davantage. Elle ne remarquait pas +que, depuis plusieurs années, je ne lui coûtais plus rien, +tout en ne faisant point de dettes. Quand je l'eus perdue, +ce que je regrettai le plus, ce fut l'espérance que j'avais +vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui +me fit verser des larmes, ce fut la pensée que j'aurais pu +l'aimer passionnément, si elle l'eût bien voulu. Enfin, je +pleurais de ne pouvoir pleurer vraiment ma mère.</p> + +<p>Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport +avec l'épisode de ma vie que je vais retracer. Il ne se +trouvera aucun lien entre le souvenir de ma première +jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde +période. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; +mais il m'a semblé pourtant qu'elle était nécessaire. +Un narrateur est un être passif qui ennuie quand +il ne rapporte pas les faits qui le touchent à sa propre individualité +bien constatée. J'ai toujours détesté les histoires +qui procèdent par <i>je</i>, et si je ne raconte pas la +mienne à la troisième personne, c'est que je me sens +capable de rendre compte de moi-même, et d'être, sinon +le héros principal, du moins un personnage actif dans +les événements dont j'évoque le souvenir.</p> + +<p>J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu où ma vie +s'est révélée et dénouée. Mon nom, à moi, c'est-à-dire +le nom qu'on m'a choisi en naissant, est Adorno Salentini. +Je ne sais pas pourquoi je ne me serais pas appelé +<i>Soavi</i>, comme mon père. Peut-être que ce n'était pas +non plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il +mourut sans savoir que j'existais. Ma mère, aussi vite +épouvantée qu'éprise, lui avait caché les conséquences +de leur liaison pour pouvoir la rompre plus entièrement.</p> + +<p>Pour toutes les causes qui précèdent, me voyant et me +sentant doublement orphelin dans la vie, j'étais tout accoutumé +à ne compter que sur moi-même. Je pris des +habitudes de discrétion et de réserve en raison des instincts +de courage et de fierté que je cultivais en moi +avec soin.</p> + +<p>Deux ans après la mort de ma mère, c'est-à-dire à +vingt-sept ans, j'étais déjà fort et libre au gré de mon ambition, +car je gagnais un peu d'argent, et j'avais très-peu +de besoins; j'arrivais à une certaine réputation sans avoir +eu trop de protecteurs, à un certain talent sans trop +craindre ni rechercher les conseils de personne, à une +certaine satisfaction intérieure, car je me trouvais sur la +route d'un progrès assuré, et je voyais assez clair dans +mon avenir d'artiste. Tout ce qui me manquait encore, +je le sentais couver en silence dans mon sein, et j'en +attendais l'éclosion avec une joie secrète qui me soutenait, +et une apparence de calme qui m'empêchait d'avoir +des ennemis. Personne encore ne pressentait en moi un +rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas de rivaux +funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je +souriais intérieurement de voir des hommes, plus inquiets +et plus pressés que moi, s'enivrer d'un succès +précaire. Doux et facile à vivre, je pouvais constater en +moi une force de patience dont je savais bien être incapables +les natures violentes, emportées autour de moi +comme des feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais à +l'oeil de celui qui voit tout, ce que je cachais au regard +dangereux et trouble des hommes: le contraste d'un +tempérament paisible avec une imagination vive et une +volonté prompte.</p> + +<p>A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aimé, et certes +ce n'était pas faute d'amour dans le sang et dans la tête; +mais mon coeur ne s'était jamais donné. Je le reconnaissais +si bien, que je rougissais d'un plaisir comme d'une +faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un +autre eût appelé ses bonnes fortunes. Pourquoi mon +coeur se refusait-il à partager l'enivrement de ma jeunesse? +Je l'ignore. Il n'est point d'homme qui puisse se +définir au point de n'être pas, sous quelque rapport, un +mystère pour lui-même. Je ne puis donc m'expliquer ma +froideur intérieure que par induction. Peut-être ma volonté +était-elle trop tendue vers le progrès dans mon art. +Peut-être étais-je trop fier pour me livrer avant d'avoir +le droit d'être compris. Peut-être encore, et il me semble +que je retrouve cette émotion dans mes vagues souvenirs, +peut-être avais-je dans l'âme un idéal de femme +que je ne me croyais pas encore digne de posséder, +et pour lequel je voulais me conserver pur de tout +servage.</p> + +<p>Cependant mon temps approchait. A mesure que la +manifestation de ma vie me devenait plus facile dans la +peinture, l'explosion de ma puissance cachée se préparait +dans mon sein par une inquiétude croissante. A +Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse +de... noble italienne, belle comme un camée antique, +éblouissante femme du monde, et <i>dilettante</i> à tous les +degrés de l'art. Le hasard lui fit voir une peinture de +moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui +entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des +termes qui caressèrent mon amour-propre. Je sus qu'elle +me plaçait plus haut que ne faisait encore le public, et +qu'elle travaillait à ma gloire sans me connaître, par pur +amour de l'art. J'en fus flatté; la reconnaissance vint attendrir +l'orgueil dans mon sein. Je désirai lui être présenté: +je fus accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. +Ma figure et mon langage parurent lui plaire, et +elle me dit, presque à la première entrevue, qu'en moi +l'homme était encore supérieur au peintre. Je me sentis +plus ému par sa grâce, son élégance et sa beauté, que je +ne l'avais encore été auprès d'aucune femme.</p> + +<p>Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes +de mollesse, certaines locutions d'éloges officiels, certaines +formules de sympathie et d'encouragement, me +rappelaient la douce, libérale et insoucieuse femme dont +j'avais été le fils et le <i>protégé</i>. Parfois j'essayais de me persuader +que c'était une raison de plus pour moi de m'attacher +à elle; mais parfois aussi je tremblais de retrouver, +sous cette enveloppe charmante, la femme du monde, +cet être banal et froid, habile dans l'art des niaiseries, +maladroit dans les choses sérieuses, généreux de fait +sans l'être d'intention, aimant à faire le bonheur d'autrui, +à la condition de ne pas compromettre le sien.</p> + +<p>J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une +réputation d'austérité bien établie, quoique ses faiblesses +n'eussent jamais fait scandale. J'avais tout lieu d'espérer +un délicieux caprice de sa part. Cela ne m'enivrait pas. +Je n'étais plus assez enfant pour me glorifier d'inspirer +un caprice; j'étais assez homme pour aspirer à être l'objet +d'une passion. Je brûlais d'un feu mystérieux trop +longtemps comprimé pour ne pas m'avouer que j'allais +être en proie moi-même à une passion énergique; mais, +lorsque je me sentais sur le point d'y céder, j'étais épouvanté +de l'idée que j'allais donner tout pour recevoir +peu... peut-être rien. J'avais peur, non pas précisément +de devenir dans le monde une dupe de plus; qu'importe, +quand l'erreur est douce et profonde? mais peur d'user +mon âme, ma force morale, l'avenir de mon talent, dans +une lutte pleine d'angoisses et de mécomptes. Je pourrais +dire que j'avais peur enfin de n'être pas complètement +dupe, et que je me méfiais du retour de ma clairvoyance +prête à m'échapper.</p> + +<p>Un soir, nous allâmes ensemble au théâtre. Il y avait +plusieurs jours que je ne l'avais vue. Elle avait été malade; +du moins sa porte avait été fermée, et ses traits +étaient légèrement altérés. Elle m'avait envoyé une place +dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses +amis, espèce de sigisbée insignifiant, au début d'un +jeune homme dans un opéra italien.</p> + +<p>J'avais travaillé avec beaucoup d'ardeur et avec une +sorte de dépit fiévreux durant la maladie feinte ou réelle +de la duchesse. Je n'étais pas sorti de mon atelier, je n'avais +vu personne, je n'étais plus au courant des nouvelles +de la ville.</p> + +<p>—Qui donc débute ce soir? lui demandai-je un instant +avant l'ouverture.</p> + +<p>—Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire +caressant, qui semblait me remercier de mon indifférence +à tout ce qui n'était pas elle.</p> + +<p>Puis elle reprit d'un air d'indifférence:</p> + +<p>—C'est un tout jeune homme, mais dont on espère +beaucoup. Il porte un nom célèbre au théâtre; il s'appelle +Célio Floriani.</p> + +<p>—Est-il parent, demandai-je, de la célèbre Lucrezia +Floriani, qui est morte il y a deux ou trois ans?</p> + +<p>—Son propre fils, répondit la duchesse, un garçon de +vingt-quatre ans, beau comme sa mère et intelligent +comme elle.</p> + +<p>Je trouvai cet éloge trop complet; l'instinct jaloux se +développait en moi; à mon gré la duchesse se hâtait trop +d'admirer les jeunes talents. J'oubliai d'être reconnaissant +pour mon propre compte.</p> + +<p>—Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de +calme que je me sentais plus ému.</p> + +<p>—Oui, je le connais un peu, répondit-elle en dépliant +son éventail; je l'ai entendu deux fois depuis qu'il +est ici.</p> + +<p>Je ne répondis rien. Je fis faire un détour à la conversation, +pour obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. +Au bout de cinq minutes de propos oiseux en apparence, +j'appris que la duchesse avait entendu chanter +deux fois dans son salon le jeune Célio Floriani, pendant +que la porte m'était fermée, car ce débutant n'était arrivé +à Vienne que depuis cinq jours.</p> + +<p>Je renfermai ma colère, mais elle fut devinée, et la +duchesse s'en tira aussi bien que possible. Je n'étais pas +encore assez <i>lié</i> avec elle pour avoir le droit d'attendre +une justification. Elle daigna me la donner assez satisfaisante, +et mon amertume fit place à la reconnaissance. +Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son +fils adolescent auprès d'elle. Il était venu naturellement +la saluer à son arrivée, et, croyant lui devoir aide et protection, +elle avait consenti à le recevoir et à l'entendre, +quoique malade et séquestrée. Il avait chanté pour elle +devant son médecin, elle l'avait écouté par ordonnance +de médecin. «Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'être +seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs +étaient détendus par le régime; mais il est certain qu'il +m'a fait plaisir et que j'ai bien auguré de son début. Il a +une voix magnifique, une belle méthode et un extérieur +agréable; mais que sera-t-il sur la scène? C'est si différent +d'entendre un virtuose à huis clos! Je crains pour +ce pauvre enfant l'épreuve terrible du public. Le nom +qu'il porte est un rude fardeau à soutenir; on attend +beaucoup de lui: noblesse oblige!</p> + +<p>—C'est une cruauté, Madame, dit le marquis R., qui +se tenait au fond de la loge, le public est bête; il devrait +savoir que les personnes de génie ne mettent au +monde que des enfants bêtes. C'est une loi de nature.</p> + +<p>—J'aime à croire que vous vous trompez, ou que la +nature ne se trompe pas toujours si sottement, répondit +la duchesse d'un air narquois. Votre fille est une personne +charmante et pleine d'esprit.»—Puis, comme pour +atténuer l'effet désagréable que pouvait produire sur moi +cette repartie un peu vive, elle me dit tout bas, derrière +son éventail: «J'ai choisi le marquis pour être avec +nous ce soir, parce qu'il est le plus bête de tous mes +amis.»</p> + +<p>Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever +du rideau; je me sentis heureux et tout disposé à la +bienveillance pour le débutant.</p> + +<p>—Quelle voix a-t-il? demandai-je.</p> + +<p>—Qui? le marquis? reprit-elle en riant.</p> + +<p>—Non, votre protégé!</p> + +<p>—<i>Primo basso cantante</i>. Il se risque dans un rôle +bien fort, ce soir. Tenez, on commence; il entre en +scène! voyez. Pauvre enfant! comme il doit trembler!</p> + +<p>Elle agita son éventail. Quelques claques saluèrent +l'entrée de Célio. Elle y joignit si vivement le faible bruit +de ses petites mains, que son éventail tomba. «Allons, +me dit-elle, comme je le ramassais, applaudissez aussi +le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie, et, +nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette +femme a été une de nos gloires.</p> + +<p>—Je l'ai entendue dans mon enfance, répondis-je; +mais c'est donc depuis qu'elle était retirée du théâtre que +vous l'avez particulièrement connue? car vous êtes trop +jeune...</p> + +<p>Ce n'était pas le moment de faire une circonlocution +pour apprendre si la duchesse avait vu la Floriani une +fois ou vingt fois en sa vie. J'ai su plus tard qu'elle ne +l'avait jamais vue que de sa loge, et que Célio lui avait +été simplement recommandé par le comte Albani. J'ai su +bien d'autres choses... Mais Célio débitait son récitatif, +et la duchesse toussait trop pour me répondre. Elle avait +été si enrhumée!</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>LE VER LUISANT.</h3> + +<p>Il y avait alors au théâtre impérial une chanteuse +qui eût fait quelque impression sur moi, si la duchesse +de... ne se fût emparée plus victorieusement de mes pensées. +Cette chanteuse n'était ni de la première beauté, +ni de la première jeunesse, ni du premier ordre de talent. +Elle se nommait Cécilia Boccaferri; elle avait une +trentaine d'années, les traits un peu fatigués, une jolie +taille, de la distinction, une voix plutôt douce et sympathique +que puissante; elle remplissait sans fracas d'engouement, +comme sans contestation de la part du public, +l'emploi de <i>seconda donna</i>.</p> + +<p>Sans m'éblouir, elle m'avait plu hors de la scène plutôt +que sur les planches. Je la rencontrais quelquefois +chez un professeur de chant qui était mon ami et qui +avait été son maître, et dans quelques salons où elle +allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on, +fort sagement, et faisait vivre son père, vieux artiste +paresseux et désordonné. C'était une personne modeste +et calme que l'on accueillait avec égard, mais dont on +s'occupait fort peu dans le monde.</p> + +<p>Elle entra en même temps que Célio, et, bien qu'elle +ne s'occupât jamais du public lorsqu'elle était à son rôle, +elle tourna les yeux vers la loge d'avant-scène où j'étais +avec la duchesse. Il y eut dans ce regard furtif et rapide +quelque chose qui me frappa: j'étais disposé à tout remarquer +et à tout commenter ce soir-là.</p> + +<p>Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq +ans, d'une beauté accomplie. On disait qu'il était +tout le portrait de sa mère, qui avait été la plus belle +femme de son temps. Il était grand sans l'être trop, svelte +sans être grêle. Ses membres dégagés avaient de l'élégance, +sa poitrine large et pleine annonçait la force. La +tête était petite comme celle d'une belle statue antique, +les traits d'une pureté délicate avec une expression vive +et une couleur solide; l'oeil noir étincelant, les cheveux +épais, ondés et plantés au front par la nature selon toutes +les règles de l'art italien; le nez était droit, la narine +nette et mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, +la bouche vermeille et bien découpée, la moustache +fine et encadrant la lèvre supérieure par un mouvement +de frisure naturelle d'une grâce coquette; les +plans de la joue sans défaut, l'oreille petite, le cou dégagé, +rond, blanc et fort, la main bien faite, le pied +de même, les dents éblouissantes, le sourire malin, le +regard très-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai +d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, +tant elle était absorbée par l'entrée du débutant.</p> + +<p>La voix de Célio était magnifique, et il savait chanter; +cela se jugeait dés les premières mesures. Sa beauté ne +pouvait pas lui nuire: pourtant, lorsque je reportai mes +regards de la duchesse à l'acteur, ce dernier me parut +insupportable. Je crus d'abord que c'était prévention de +jaloux; je me moquai de moi-même; je l'applaudis, je +l'encourageai d'un de ces <i>bravo</i> à demi-voix que l'acteur +entend fort bien sur la scène. Là je rencontrai encore le +regard de mademoiselle Boccaferri attaché sur la duchesse +et sur moi. Cette préoccupation n'était pas dans +ses habitudes, car elle avait un maintien éminemment +grave et un talent spécialement consciencieux.</p> + +<p>Mais j'avais beau faire le dégagé: d'une part, je voyais +la duchesse en proie à un trouble inconcevable, à une +émotion qu'elle ne pouvait plus me cacher, on eût dit +qu'elle ne l'essayait même pas; d'autre part, je voyais le +beau Célio, en dépit de son audace et de ses moyens, +s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relève +guère, ou tout au moins vers un de ces <i>fiasco</i> qui laissent +après eux des années de découragement et d'impuissance. +En effet, ce jeune homme se présenta avec un aplomb +qui frisait l'outrecuidance. On eût dit que le nom qu'il +portait était écrit par lui sur son front pour être salué +et adoré sans examen de son individualité; on eût +dit aussi que sa beauté devait faire baisser les yeux, +même aux hommes. Il avait cependant du talent et une +puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait +bien; mais il était insolent dans l'âme, et cela perçait +par tous ses pores. La manière dont il accueillit les +premiers applaudissements déplut au public. Dans son +salut et dans son regard, on lisait clairement cette modeste +allocution intérieure: «Tas d'imbéciles que vous +êtes, vous serez bientôt forcés de m'applaudir davantage. +Je méprise le faible tribut de votre indulgence; j'ai droit +à des transports d'admiration.»</p> + +<p>Pendant deux actes, il se maintint à cette hauteur dédaigneuse; +et le public incertain lui pardonna généreusement +son orgueil, voulant voir s'il le justifierait, et si +cet orgueil était un droit légitime ou une prétention impertinente. +Je n'aurais su dire moi-même lequel c'était, +car je l'écoutais avec un désintéressement amer. Je ne +pouvais plus douter de l'engouement de ma compagne +pour lui; je le lui disais, même assez malhonnêtement, +sans la fâcher, sans la distraire; elle n'attendait qu'un +moment d'éclatant triomphe de Célio pour me dire que +j'étais un fat et qu'elle n'avait jamais pensé à moi.</p> + +<p>Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, +c'était un duo du troisième acte avec la signora +Boccaferri. Cette sage créature semblait s'y prêter de +bonne grâce et vouloir s'effacer derrière le succès du débutant. +Célio s'était ménagé jusque-là; il arrivait à un +effet avec la certitude de le produire.</p> + +<p>Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et +lui? Nul ne l'eût expliqué, chacun le sentit. Il était là, +lui, comme un magnétiseur qui essaie de prendre possession +de son sujet, et qui ne se rebute pas de la lenteur +de son action. Le public était comme le patient, à la fois +naïf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer +le charme pour se dire: «Celui-ci est un prophète ou un +charlatan.» Célio ne chanta pourtant pas mal, la voix +ne lui manqua pas; mais il voulut peut-être aider son +effet par un jeu trop accusé: eut-il un geste faux, une +intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais +rien. Je regardai la duchesse prête à s'évanouir, lorsqu'un +froid sinistre plana sur toutes les têtes, un sourire +sépulcral effleura tous les visages. L'air fini, quelques +amis essayèrent d'applaudir; deux on trois <i>chut</i> discrets, +contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer +dans le silence. Le <i>fiasco</i> était consommé.</p> + +<p>La duchesse était pâle comme la mort; mais ce fut +l'affaire d'un instant. Reprenant l'empire d'elle-même +avec une merveilleuse dextérité, elle se tourna vers moi, +et me dit en souriant, en affrontant mon regard comme +si rien n'était changé entre nous:—Allons, c'est trois +ans d'étude qu'il faut encore à ce chanteur-là! Le théâtre +est un autre lieu d'épreuve que l'auditoire bienveillant +de la vie privée. J'aurais pourtant cru qu'il s'en serait +mieux tiré. Pauvre Floriani, comme elle eùt souffert si cela +se fût passé de son vivant! Mais qu'avez-vous donc, monsieur +Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'intérêt +à ce début, que vous vous sentez consterné de la +chute?</p> + +<p>—Je n'y songeais pas, Madame, répondis-je; je regardais +et j'écoutais mademoiselle Boccaferri, qui vient +de dire admirablement bien une toute petite phrase fort +simple.</p> + +<p>—Ah! bah! vous écoutez la Boccaferri, vous? Je ne +lui fais pas tant d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle +disait mal ou bien.</p> + +<p>—Je ne vous crois pas, Madame; vous êtes trop bonne +musicienne et trop artiste pour n'avoir pas mille fois remarqué +qu'elle chante comme un ange.</p> + +<p>—Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce +vraiment de la Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal +entendu, sans doute.</p> + +<p>—Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri +est une personne accomplie et une artiste du plus +grand mérite. C'est votre doute à cet égard qui m'étonne.</p> + +<p>—Oui-da! vous êtes facétieux aujourd'hui, reprit la +duchesse sans se déconcerter.</p> + +<p>Elle était charmée de me supposer du dépit; elle était +loin de croire que je fusse parfaitement calme et détaché +d'elle, ou au moment de l'être.</p> + +<p>—Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai +toujours fait grand cas des talents qui se respectent et +qui se tiennent, sans aigreur, sans dégoût et sans folle +ambition, à la place que le jugement public leur assigne. +La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes +qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour +se maintenir dans la bonne voie. Son organe manque +d'éclat, mais son chant ne manque jamais d'ampleur. Ce +timbre, un peu voilé, a un charme qui me pénètre. Beaucoup +de <i>prime donne</i> fort en vogue n'ont pas plus de +plénitude ou de fraîcheur dans le gosier; il en est même +qui n'en ont plus du tout. Elles appellent alors à leur +aide l'<i>artifice</i> au lieu de l'<i>art</i>, c'est-à-dire le +mensonge. Elles se créent une voix factice, une méthode personnelle, +qui consiste à sauver toutes les parties défectueuses +de leur registre pour ne faire valoir que certaines +notes criées, chevrotées, sanglotées, étouffées, qu'elles +ont à leur service. Cette méthode, prétendue dramatique +et savante, n'est qu'un misérable tour de gibecière, un +escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants +sont seuls dupes; mais, à coup sûr, ce n'est plus là du +chant, ce n'est plus de la musique. Que deviennent l'intention +du maître, le sens de la mélodie, le génie du rôle, +lorsqu'au lieu d'une déclamation naturelle, et qui n'est +vraisemblable et pathétique qu'à la condition d'avoir des +nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement +et d'emportement, la cantatrice, incapable de rien +<i>dire</i> et de rien <i>chanter</i>, crie, soupire et larmoie son rôle d'un bout à l'autre? D'ailleurs, quelle couleur, quelle +physionomie, quel sens peut avoir un chant écrit pour +la voix, quand, à la place d'une voix humaine et vivante, +le virtuose épuisé, met un cri, un grincement, une suffocation +perpétuels? Autant vaut chanter Mozart avec la +<i>pratique</i> de Pulcinella sur la langue; autant vaut assister +aux hurlements de l'épilepsie. Ce n'est pas davantage +de l'art, c'est de la réalité plus positive.</p> + +<p>—Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec +un sourire malin et caressant; je ne vous savais pas si +docte et si subtil en fait de musique! Pourquoi est-ce la +première fois que vous en parlez si bien? J'aurais toujours +été de votre avis... en théorie, car vous faites une +mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri +a précisément une de ces voix usées et flétries qui +ne peuvent plus chanter.</p> + +<p>—Et pourtant, repris-je avec fermeté, elle chante +toujours, elle ne fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque +jamais, et c'est pour cela que le public frivole ne +fait point d'attention à elle. Croyez-vous qu'elle soit si +peu habile qu'elle ne pût viser à l'<i>effet</i> tout comme une +autre, et remplacer l'<i>art</i> par l'<i>artifice</i>, si elle daignait abaisser son âme et sa science jusque-là? Que demain +elle se lasse de passer inaperçue et qu'elle veuille agir sur +la fibre nerveuse de son auditoire par des cris, elle éclipsera +ses rivales, je n'en doute pas. Son organe, voilé +d'habitude, est précisément de ceux qui s'éclaircissent +par un effort physique, et qui vibrent puissamment quand +le chanteur veut sacrifier le charme à l'étonnement, la +vérité à l'effet.</p> + +<p>—Mais alors, convenez-en vous-même, que lui reste-t-il, +si elle n'a ni le courage et la volonté de produire +l'effet par un certain artifice, ni la santé de l'organe qui +possède le charme naturel? Elle n'agit ni sur l'imagination +trompée, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille! +Elle dit proprement ce qui est écrit dans son rôle; elle +ne choque jamais, elle ne dérange rien. Elle est musicienne, +j'en conviens, et utile dans l'ensemble; mais, +seule, elle est nulle. Qu'elle entre, qu'elle sorte, le +théâtre est toujours vide quand elle le traverse de ses +bouts de rôle et de ses petites phrases perlées.</p> + +<p>—Voilà ce que je nie, et, pour mon compte, je sens +qu'elle remplit, non pas seulement le théâtre de sa présence, +mais qu'elle pénètre et anime l'opéra de son intelligence. +Je nie également que le défaut de plénitude +de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas +une voix malade, c'est une voix délicate, de même que la +beauté de mademoiselle Boccaferri n'est pas une beauté +flétrie, mais une beauté voilée. Cette beauté suave, cette +voix douce, ne sont pas faites pour les sens toujours un +peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend +devine des trésors de vérité sous cette expression contenue, +où l'âme tient plus encore qu'elle ne promet et ne +s'épuise jamais, parce qu'elle ne se prodigue point.</p> + +<p>—Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! +s'écria la duchesse en riant et en me tendant la +main d'un air enjoué et affectueux: je ne vous savais pas +amoureux de la Boccaferri; si je m'en étais doutée, je +ne vous aurais pas contrarié en disant du mal d'elle. +Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien!</p> + +<p>Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eût été +sincère dans son désintéressement, je redevenais amoureux; +mais elle ne put soutenir mon regard, et l'étincelle +diabolique jaillit du sien à la dérobée.</p> + +<p>—Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai +faiblement, vous n'aurez jamais à vous excuser d'une +maladresse, et moi, je n'ai jamais été amoureux de mademoiselle +Boccaferri avant cette représentation, où je +viens de la comprendre pour la première fois.</p> + +<p>—Et c'est moi qui vous ai aidé, sans doute, à faire +cette découverte?</p> + +<p>—Non, Madame, c'est Célio Floriani.</p> + +<p>La duchesse frémit, et je continuai fort tranquillement:—C'est +en voyant combien ce jeune homme avait peu de +conscience que j'ai senti le prix de la conscience dans +l'art lyrique, aussi clairement que je le sens dans l'art +de la peinture et dans tous les arts.</p> + +<p>—Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de +reprendre parti pour Célio. Je n'ai pas vu qu'il manquât +de conscience, ce beau jeune homme; il a manqué de +bonheur, voilà tout.</p> + +<p>—Il a manqué à ce qu'il y a de plus sacré, repris-je +froidement; il a manqué à l'amour et au respect de son +art. Il a mérité que le public l'en punit, quoique le public +ait rarement de ces instincts de justice et de fierté. Consolez-vous +pourtant, Madame, son succès n'a tenu qu'à +un fil, et, en procédant par l'audace et le contentement +de soi-même, un artiste peut toujours être applaudi, faire +des dupes, voire des victimes; mais moi, qui vois très-clair +et qui suis tout à fait impartial dans la question, +j'ai compris que l'absence de charme et de puissance de +ce jeune homme tenait à sa vanité, à son besoin d'être +admiré, à son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, +à son manque de respect pour l'esprit et les traditions +de son rôle. Il s'est nourri toute sa vie, j'en suis sûr, de +l'idée qu'il ne pouvait faillir et qu'il avait le don de s'imposer. +Probablement c'est un enfant gâté. Il est joli, intelligent, +gracieux; sa mère a dû être son esclave, et toutes +les dames qu'il fréquente doivent l'enivrer de voluptés. +Celle de la louange est la plus mortelle de toutes. Aussi +s'est-il présenté devant le public comme une coquette +effrontée qui éclabousse le pauvre monde du haut de son +équipage. Personne n'a pu nier qu'il fût jeune, beau et +brillant; mais on s'est mis à le haïr, parce qu'on a senti +dans son maintien quelque chose de la coquette. Oui, +coquette est le mot. Savez-vous ce que c'est qu'une +coquette, madame la duchesse?</p> + +<p>—Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, +vous le savez, sans doute?</p> + +<p>—Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par +son air de dédain, c'est une femme qui fait par vanité ce +que la courtisane fait par cupidité; c'est un être qui fait +le fort pour cacher sa faiblesse, qui fait semblant de tout +mépriser pour secouer le poids du mépris public, qui +essaie d'écraser la foule pour faire oublier qu'elle s'abaisse +et rampe devant chacun en particulier; c'est un mélange +d'audace et de lâcheté, de bravade téméraire et de terreur +secrète.... A Dieu ne plaise que j'applique ce portrait +dans toute sa rigueur à aucune personne de votre connaissance! +A Célio même, je ne le ferais pas sans restriction. +Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent +le succès sans conscience et sans recueillement +sont un peu dans la voie de la courtisane sans le savoir; +ils feignent de mépriser le jugement d'autrui, et ils n'ont +travaillé toute leur vie qu'à l'obtenir favorable; ils ne +sont si irrités de manquer leur triomphe que parce que le +triomphe a été leur unique mobile. S'ils aimaient leur art +pour lui-même, ils seraient plus calmes et ne feraient pas +dépendre leurs progrès d'un peu plus ou moins de blâme +ou d'éloge. Les courtisanes affectent de mépriser la vertu +qu'elles envient. Les artistes dont je parle affectent de +se suffire à eux-mêmes, précisément parce qu'ils se sentent +mal avec eux-mêmes. Célio Floriani est le fils d'une +vraie, d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les +traditions de sa mère, il en est trop cruellement puni! +Dieu veuille qu'il profite de la leçon, qu'il ne se laisse +point abattre, et qu'il se remette à l'étude sans dégoût et +sans colère! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre +part, Madame, et que je l'invite à souper chez vous au +sortir du spectacle? Il doit avoir besoin de consolation, +et ce serait généreux à vous de le traiter d'autant mieux +qu'il est plus malheureux. Nous voici au <i>finale</i>. J'ai mes +entrées sur le théâtre, j'y vais et je vous l'amène.</p> + +<p>—Non, Salentini, répondit la duchesse. Je ne comptais +point souper ce soir, et, si vous voulez prolonger la +veillée, vous allez venir prendre du thé avec moi et le +marquis... dont la somnolence opiniâtre nous laisse le +champ libre pour causer. Il me semble que nous avons +beaucoup de choses à nous dire... à propos de Célio Floriani +précisément. Celui-ci serait de trop dans notre entretien, +pour moi comme pour vous.</p> + +<p>Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur +et de passion, et se leva pour prendre mon bras; +mais j'esquivai cet honneur en me plaçant derrière son +sigisbée. Cette femme, qui n'aimait les <i>jeunes talents</i> +que dans la prévision du succès, et qui les abandonnait +si lestement quand ils avaient échoué en public, me devenait +odieuse tout d'un coup; elle me faisait l'effet de +ces enfants méchants et stupides qui poursuivent le ver +luisant dans les herbes, qui le saisissent, le réchauffent +et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis l'écrasent +quand le toucher de leur main indiscrète l'a +privé de sa lumière. Parfois ils le torturent pour le ranimer, +mais le pauvre insecte s'éteint de plus en plus. +Alors on le tue: il ne jette plus d'éclat, il ne brille plus, +il n'est plus bon à rien. «Pauvre Célio! pensais-je, +qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou +crains qu'on ne marche sur toi.... Mais à coup sûr ce n'est +pas moi qui profiterai du tête-à-tête qu'on t'avait ménagé +pour cette nuit en cas d'ovation. J'ai encore un peu de +phosphore, et je veux le garder.»</p> + +<p>—Eh bien, dit la duchesse d'un ton impérieux, vous +ne venez pas?</p> + +<p>—Pardon, Madame, répondis-je, je veux aller saluer +mademoiselle Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu +plus de succès ce soir que les autres fois, et elle n'en +chantera pas moins bien demain. J'aime beaucoup à +porter le tribut de mon admiration aux talents ignorés ou +méconnus qui restent eux-mêmes et se consolent de l'indifférence +de la foule par la sympathie de leurs amis et +la conscience de leur force. Si je rencontre Célio Floriani, +je veux faire connaissance avec lui. Me permettez-vous +de me recommander de Votre Seigneurie? Nous +sommes tous deux vos protégés.</p> + +<p>La duchesse brisa son éventail et sortit sans me répondre. +Je sentis que sa souffrance me faisait mal; mais +c'était le dernier tressaillement de mon coeur pour elle. +Je m'élançai dans les couloirs qui menaient au théâtre, +résolu, en effet, à porter mon hommage à Cécilia Boccaferri.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>CÉCILIA.</h3> + +<p>Mais il était écrit au livre de ma destinée que je retrouverais +Célio sur mon chemin. J'approche de la loge +de Cécilia, je frappe, on vient m'ouvrir: au lieu du visage +doux et mélancolique de la cantatrice, c'est la figure +enflammée du débutant qui m'accueille d'un regard +méfiant et de cette parole insolente:—Que voulez-vous, +Monsieur?</p> + +<p>—Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, répondis-je; +elle a donc changé de loge?</p> + +<p>—Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cécilia. +Entrez, signor Salentini, je suis bien aise de vous voir.</p> + +<p>J'entrai, elle quittait son costume derrière un paravent. +Célio se rassit sur le sofa; sans me rien dire, et +même sans daigner faire la moindre attention à ma présence, +il reprit son discours au point où je l'avais interrompu. +A vrai dire, ce discours n'était qu'un monologue. +Il procédait même uniquement par exclamations et +malédictions, donnant au diable ce lourd et stupide parterre +d'Allemands, ces buveurs, aussi froids que leur +bière, aussi incolores que leur café. Les loges n'étaient +pas mieux traitées.—Je sais que j'ai mal chanté et encore +plus mal joué, disait-il à la Boccaferri, comme +pour répondre à une objection qu'elle lui aurait faite +avant mon arrivée; mais soyez donc inspiré devant trois +rangées de sots diplomates et d'affreuses douairières! +Maudite soit l'idée qui m'a fait choisir Vienne pour le théâtre +de mes débuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, +l'air si épais, la vie si plate et les hommes si bêtes! +En bas, des abrutis qui vous glacent; en haut, des +monstres qui vous épouvantent! Par tous les diables! +j'ai été à la hauteur de mon public, c'est-à-dire insipide +et détestable!</p> + +<p>La naïveté de ce dépit me réconcilia avec Célio. Je +lui dis qu'en qualité d'Italien et de compatriote, je réclamais +contre son arrêt, que je ne l'avais point écouté +froidement, et que j'avais protesté contre la rigueur du +public.</p> + +<p>A cette ouverture, il leva la tête, me regarda en face, +et, venant à moi la main ouverte: «Ah! oui! dit-il, +c'est vous qui étiez à l'avant-scène, dans la loge de la +duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai remarqué; +Cécilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention +aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a +abandonné! mais vous luttiez jusqu'au dernier moment. +Eh bien, touchez là; je vous remercie. Il paraît que +vous êtes artiste aussi, que vous avez du talent, du succès? +C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui +tombent! cela vous portera bonheur!»</p> + +<p>Il parlait si vite, il avait un accent si résolu, une cordialité +si spontanée, que, bien que choqué de l'expression +de corps de garde appliquée à la duchesse, mes récentes +amours, je ne pus résister à ses avances, ni rester +froid à l'étreinte de sa main. J'ai toujours jugé les +gens à ce signe. Une main froide me gêne, une main +humide me répugne, une pression saccadée m'irrite, +une main qui ne prend que du bout des doigts me fait +peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser +la mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas +de livrer à une main virile le contact de sa paume entière, +m'inspire une confiance et même une sympathie +subite. Certains observateurs des variétés de l'espèce +humaine s'attachent au regard, d'autres à la forme du +front, ceux-ci à la qualité de la voix, ceux-là au sourire, +d'autres enfin à l'écriture, etc. Moi, je crois que +tout l'homme est dans chaque détail de son être, et +que toute action ou aspect de cet être est un indice révélateur +de sa qualité dominante. Il faudrait donc tout +examiner, si on en avait le temps; mais, dès l'abord, +j'avoue que je suis pris ou repoussé par la première +poignée de main.</p> + +<p>Je m'assis auprès de Célio, et tâchai de le consoler de +son échec en lui parlant de ses moyens et des parties incontestables +de son talent. «Ne me flattez pas, ne m'épargnez +pas, s'écria-t-il avec franchise. J'ai été mauvais, +j'ai mérité de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je +vous en supplie, sur ce misérable début. Je vaux mieux +que cela. Seulement je ne suis pas assez vieux pour être +bon à froid. Il me faut un auditoire qui me porte, et j'en ai +trouvé un ce soir qui, dès le commencement, n'a fait +que me supporter. J'ai été froissé et contrarié avant l'épreuve, +au point d'entrer en scène épuisé et frappé d'un +sombre pressentiment. La colère est bonne quelquefois, +mais il la faut simultanée à l'opération de la volonté. La +mienne n'était pas encore assez refroidie, et elle n'était +plus assez chaude: j'ai succombé. O ma pauvre mère! +si tu avais été là, tu m'aurais électrisé par ta présence, +et je n'aurais pas été indigne de la gloire de porter ton +nom! Dors bien sous tes cyprès, chère sainte! Dans l'état +où me voici, c'est la première fois que je me réjouis +de ce que tes yeux sont fermés pour moi!</p> + +<p>Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau +Célio. Sa sincérité, ce retour enthousiaste vers sa mère, +son expansion devant moi, effaçaient le mauvais effet de +son attitude sur la scène. Je me sentis attendri, je sentis +que je l'aimais. Puis, en voyant de près combien sa +beauté était <i>vraie</i>, son accent pénétrant et son regard +sympathique, je pardonnai à la duchesse de l'avoir aimé +deux jours; je ne lui pardonnai pas de ne plus l'aimer.</p> + +<p>Il me restait à savoir s'il était aimé aussi de Cécilia +Boccaferri. Elle sortit de sa toilette et vint s'asseoir +entre nous deux, nous prit la main à l'un et à l'autre, +et, s'adressant à moi:—C'est la première fois que je +vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. +Vous venez consoler mon pauvre Célio, mon ami d'enfance, +le fils de ma bienfaitrice, et c'est presque une +soeur qui vous en remercie. Au reste, je trouve cela tout +simple de votre part; je sais que vous êtes un noble esprit, +et que les vrais talents ont la bonté et la franchise +en partage.... Ecoute, Célio, ajouta-t-elle, comme frappée +d'une idée soudaine, va quitter ton costume dans ta +loge, il est temps: moi, j'ai quelques mots à dire à +M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous partirons +ensemble.</p> + +<p>Célio sortit sans hésiter et d'un air de confiance absolue. +Était-il sûr, à ce point, de la fidélité de sa maîtresse?... +ou bien n'était-il pas l'amant de Cécilia? Et +pourquoi l'aurait-il été? pourquoi en avais-je la pensée, +lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-être jamais eue?</p> + +<p>Tout cela s'agitait confusément et rapidement dans ma +tête. Je tenais toujours la main de Cécilia dans la mienne, +je l'y avais gardée; elle ne paraissait pas le trouver mauvais. +J'interrogeais les fibres mystérieuses de cette petite +main, assez ferme, légèrement attiédie et particulièrement +calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, +grands et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main +d'une femme ne se pénètrent pas si aisément que ceux +d'un homme. Ma science d'observation et ma délicatesse +de perceptions m'ont souvent trahi ou éclairé selon le +sexe.</p> + +<p>Par un mouvement très-naturel pour relever son châle, +la Boccaferri me retira sa main dès que nous fûmes seuls, +mais sans détourner son regard du mien.</p> + +<p>—Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour à la +duchesse de X... et vous avez été jaloux de Célio; mais +vous ne l'êtes plus, n'est-ce pas? vous sentez bien que +vous n'avez pas sujet de l'être.</p> + +<p>—Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas +sujet d'être jaloux de Célio, si je faisais la cour à la duchesse, +répondis-je en me rapprochant un peu de la Boccaferri; +mais je puis vous jurer que je ne suis pas jaloux, +parce que je n'aime pas cette femme.</p> + +<p>Cécilia baissa les yeux, mais avec une expression de +dignité et non de trouble.—Je ne vous demande pas +vos secrets, dit-elle, je n'ai pas cette indiscrétion. Rien +là dedans ne peut exciter ma curiosité; mais je vous parle +franchement. Je donnerais ma vie pour Célio; je sais que +certaines femmes du monde sont très-dangereuses. Je l'ai +vu avec peine aller chez quelques-unes, j'ai prévu que +sa beauté lui serait funeste, et peut-être son malheur +d'aujourd'hui est-il le résultat de quelques intrigues de +coquettes, de quelques jalousies fomentées à dessein.... +Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais +quelquefois chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh +bien, j'ai vu ce soir Célio <i>chuté</i> par des gens qui lui promettaient +chaudement hier de l'applaudir, et j'ai cru comprendre +certains petits drames dans les loges qui nous +avoisinaient. J'ai remarqué aussi votre générosité, j'en ai +été vivement touchée. Célio, depuis le peu de temps qu'il +est à Vienne, s'est déjà fait des ennemis. Je ne suis pas +en position de l'en préserver; mais, lorsque l'occasion +se présente pour moi de lui assurer et de lui conserver +une noble amitié, je ne veux pas la négliger. Célio n'a +point aspiré à plaire à la duchesse; voilà tout ce que +j'avais à vous dire, signor Salentini, et ce que je puis +vous affirmer sur l'honneur, car Célio n'a point de secrets +pour moi, et je l'ai interrogé sur ce point-là, il n'y +a qu'un instant, comme vous entriez ici.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image2.png"></p> +<br><br> + +<p>Chacun sait plus ou moins la figure que tâche de ne +pas faire un homme qui trouve occupée la place qu'il venait +pour conquérir. Je fis de mon mieux pour que mon +désappointement ne parût pas.—Bonne Cécilia, répondis-je, +je vous déclare que cela me serait parfaitement +égal, et je permets à Célio d'être aujourd'hui ou de ne +jamais être l'amant de la duchesse, sans que cela change +rien à ma sympathie pour lui, à mon impartialité comme +<i>dilettante</i>, à mon zèle comme ami. Oui, je serai son +ami de bon coeur, puisqu'il est le vôtre, car vous êtes +une des personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, +vous, puisque vous venez de me livrer sans détour +le secret de votre coeur, et je vous en remercie.</p> + +<p>—Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton +de sincérité qui me pétrifia. Quel secret?</p> + +<p>—Etes-vous donc distraite à ce point que vous m'ayez +dit, sans le savoir, votre amour pour Célio; ou que vous +l'ayez déjà oublié?</p> + +<p>La Boccaferri se mit à rire. C'était la première fois +que je la voyais rire, et le rire est aussi un indice à étudier. +Sa figure grave et réservée ne semblait pas faite +pour la gaieté, et pourtant cet éclair d'enjouement l'éclaira +d'une beauté que je ne lui connaissais pas. C'était +le rire franc, bref et harmonieusement rhythmé d'une +petite fille épanouie et bonne.—Oui, oui, dit-elle, il +faut que je sois bien distraite pour m'être exprimée +comme je l'ai fait sur le compte de Célio, sans songer +que vous alliez prendre le change et me supposer amoureuse +de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pédanterie +de ma part à m'en défendre, lorsque cela doit vous +paraître très-naturel et très-indifférent.</p> + +<p>—Très-naturel... c'est possible... Très-indifférent... +c'est possible encore; mais je vous prie cependant de +vous expliquer.—Et je pris le bras de Cécilia avec une +brusquerie involontaire dont je me repentis tout à coup, +car elle me regarda d'un air étonné, comme si je venais +de la préserver d'une brûlure ou d'une araignée. Je me +calmai aussitôt et j'ajoutai:—Je tiens à savoir si je suis +assez votre ami pour que vous m'ayez confié votre secret, +ou si je le suis assez peu pour qu'il vous soit indifférent, +à vous, de n'être pas connue de moi.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image3.png"></p> +<br><br> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. Si j'avais un tel +secret, j'avoue que je ne vous le confierais pas sans vous +connaître et vous éprouver davantage; mais, n'ayant +point de secret, j'aime mieux que vous me connaissiez +telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dévouement +pour Célio, et d'abord je dois vous dire que Célio a deux +soeurs et un jeune frère pour lesquels je me dévouerais +encore davantage, parce qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui +des services et de la sollicitude d'une femme. +Oh! oui, si j'avais un sort indépendant, je voudrais consacrer +ma vie à remplacer la Floriani auprès de ses enfants, +car l'être que j'aime de passion et d'enthousiasme, +c'est un nom, c'est une morte, c'est un souvenir sacré, +c'est la grande et bonne Lucrezia Floriani!</p> + +<p>Je pensai, malgré moi, à la duchesse, qui, une heure +auparavant, avait motivé son engouement pour Célio par +une ancienne relation d'amitié avec sa mère. La duchesse +avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani +était morte à quarante, absolument retirée du théâtre et +du monde depuis douze ou quatorze ans... Ces deux femmes +l'avaient-elles beaucoup connue? Je ne sais pourquoi +cela me paraissait invraisemblable. Je craignais que +le nom de Floriani ne servît mieux à Célio auprès des +femmes qu'auprès du public.</p> + +<p>Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou +si Cécilia alla naturellement au-devant de mes objections, +car elle ajouta sans transition:—Et pourtant je ne l'ai +vue, dans toute ma vie, que cinq ou six fois, et notre +plus longue intimité a été de quinze jours, lorsque j'étais +encore une enfant.</p> + +<p>Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je +l'observais. Il y avait comme un embarras douloureux en +elle; mais elle reprit bientôt: «Je souffre un peu de +vous dire pourquoi mon coeur a voué un culte à cette +femme, mais je présume que je n'ai rien de neuf à vous +apprendre là-dessus. Mon père... vous savez, est un +homme excellent, une âme ardente, généreuse, une intelligence +supérieure... ou plutôt vous ne savez guère +cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il +a toujours vécu dans le désordre, dans l'incurie, dans la +misère. Il était trop aimable pour n'avoir pas beaucoup +d'amis; il en faisait tous les jours, parce qu'il plaisait, +mais il n'en conserva jamais aucun, parce qu'il était incorrigible, +et que leurs secours ne pouvaient le guérir +de son imprévoyance et de ses illusions. Lui et moi nous +devons de la reconnaissance à tant de gens, que la liste +serait trop longue; mais une seule personne a droit, de +notre part, à une éternelle adoration. Seule entre tous, +seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver +tous les ans... quelquefois plus souvent. Inépuisable +en patience, en tolérance, en compréhension, en largesse, +elle ne méprisa jamais mon père, elle ne l'humilia +jamais de sa pitié ni de ses reproches. Jamais ce +mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres: «Ce pauvre +homme avait du mérite; la misère l'a dégradé.» Non! +la Floriani disait: «Jacopo Boccaferri aura beau faire, il +sera toujours un homme de coeur et de génie!» Et c'était +vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait être la pauvre +fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.</p> + +<p>«Pendant vingt ans, c'est-à-dire depuis le jour où elle +le rencontra jusqu'à celui où elle cessa de vivre, elle le +traita comme un ami dont on ne doute point. Elle était +bien sûre, au fond du coeur, que ses bienfaits ne l'enrichiraient +pas; et que chaque dette criante qu'elle acquittait +ferait naître d'autres dettes semblables. Elle continua; +elle ne s'arrêta jamais. Mon père n'avait qu'un +mot à lui écrire, l'argent arrivait à point, et avec l'argent +la consolation, le bienfait de l'âme, quelques lignes +si belles, si bonnes! Je les ai tous conservés comme des +reliques, ces précieux billets. Le dernier disait:</p> + +<p>«Courage, mon ami, <i>cette fois-ci</i> la destinée vous +sourira, et vos efforts ne seront pas vains, j'en suis +sûre. Embrassez pour moi la Cécilia, et comptez toujours +sur votre vieille amie.»</p> + +<p>«Voyez quelle délicatesse et quelle science de la vie! +C'était bien la centième fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle +l'encourageait toujours; et, grâce à elle, il entreprenait +toujours quelque chose. Cela ne durait point et creusait +de nouveaux abîmes; mais, sans cela, il serait mort sur +un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... +Oui, oui, la Floriani m'a légué son courage.... Sans elle, +j'aurais peut-être moi-même douté de mon père; mais +j'ai toujours foi en lui, grâce à elle! Il est vieux, mais il +n'est pas fini. Son intelligence et sa fierté n'ont rien +perdu de leur énergie. Je ne puis le rendre riche comme +il le faudrait à un homme d'une imagination si féconde +et si ardente; mais je puis le préserver de la misère et +de l'abattement. Je ne le laisserai pas tomber; je suis +forte!»</p> + +<p>La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique +ce feu fût encore contenu par une habitude de dignité +calme.</p> + +<p>Elle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait +ces trésors de l'âme que j'avais toujours pressentis +en elle. Je pris sa main très-franchement cette fois, et +je la baisai sans arrière-pensée.</p> + +<p>—Vous êtes une noble créature, lui dis-je, je le savais +bien, et je suis fier de l'effort que vous daignez faire +pour m'avouer cette grandeur que vous cachez aux yeux +du monde, comme les autres cachent la honte de leur petitesse. +Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas savoir +le bien que vous me faites, à moi qui suis né pour croire +et pour aimer, mais que le monde extérieur contriste et +alarme perpétuellement.</p> + +<p>—Mais je n'ai plus rien à vous dire, mon ami. La +Floriani n'est plus, mais elle est toujours vivante dans +mon coeur. Son fils aîné commence la vie et tâte le terrain +de la destinée d'un pied hasardeux, téméraire peut-être. +Est-ce à moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux, +imprudent, impuissant même dans les arts, +qu'il se trompe mille fois, qu'il devienne coupable envers +lui-même, je veux l'aimer et le servir comme si j'étais +sa mère. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque +rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais +faire le marchepied de sa gloire, puisque c'est dans +la gloire qu'il cherche son bonheur. Vous voyez bien, +Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en tête. J'ai l'esprit +et le coeur forcément sérieux, et je n'ai pas de temps +à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction +de mes fantaisies personnelles.</p> + +<p>—Oh! oui, je vous comprends, m'écriai-je, une vie +toute d'abnégation et de dévouement! Si vous êtes au +théâtre, ce n'est point pour vous. Vous n'aimez pas le +théâtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au succès. +Vous dédaignez la gloriole; vous travaillez pour les +autres.</p> + +<p>—Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c'est encore +grâce à la Floriani que je peux travailler ainsi. +Sans elle, je serais restée ce que j'étais, une pauvre petite +ouvrière à la journée, gagnant à peine un morceau +de pain pour empêcher son père de mendier dans les +mauvais jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et +trouva ma voix agréable. Elle me dit que je pouvais chanter +dans les salons, même au théâtre, les seconds rôles. +Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon +mieux. Je n'étais déjà plus jeune, j'avais vingt six ans, +et j'avais déjà beaucoup souffert; mais je n'aspirais point +au premier rang, et cela fit que je parvins rapidement à +pouvoir occuper le second. J'avais l'horreur du théâtre. +Mon père y travaillant comme acteur, comme décorateur, +comme souffleur même (il y a rempli tous les emplois, +selon les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais +de bonne heure cette sentine d'impuretés où +nulle fille ne peut se préserver de souillure, à moins +d'être une martyre volontaire. J'hésitai longtemps; je +donnais des leçons, je chantais dans les concerts; mais +il n'y avait là rien d'assuré. Je manque d'audace, je n'entends +rien à l'intrigue. Ma clientèle, fort bornée et fort +modeste, m'échappait à tout moment. La Floriani mourut +presque subitement. Je sentis que mon père n'avait +plus que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai +mon aversion pour ce contact avec le public, qui viole +la pureté de l'âme et flétrit le sanctuaire de la pensée. +Je suis actrice depuis trois ans, je le serai tant qu'il plaira +à Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous mes +goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le +dis à personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il +pas son fardeau? J'ai la force de porter le mien: je fais +mon métier en conscience. J'aime l'art, je mentirais si +je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais j'aurais +aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes. +J'étais née pour tenir l'orgue dans un couvent de +nonnes et pour chanter la prière du soir aux échos profonds +et mystérieux d'un cloître. Qu'importe? ne parlons +plus de moi, c'est trop!</p> + +<p>La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et +me tendit la main en souriant. Je me sentis hors de moi. +Mon heure était venue: j'aimais!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>FLÂNERIE.</h3> + +<p>Elle s'était levée pour partir; elle ramena son châle +sur ses épaules. Elle était mal mise, affreusement mise, +comme une actrice pauvre et fatiguée, qui s'est débarrassée +à la hâte de son costume et qui s'enveloppe avec +joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en +aller à pied par les rues. Elle avait un voile noir très-fané +sur la tête et de gros souliers aux pieds, parce que le +temps était à la pluie. Elle cachait ses jolies mains (je me +rappelle ce détail exactement) dans de vilains gants tricotés. +Elle était très pâle, même un peu jaune, comme +j'ai remarqué depuis qu'elle le devenait quand on la forçait +à remuer la cendre qui couvrait le feu de son âme. +Probablement elle eût été moins belle que laide pour +tout autre que moi en ce moment-là.</p> + +<p>Eh bien! je la trouvai, pour la première fois de ma +vie, la plus belle femme que j'eusse encore contemplée. +Et elle l'était, en effet, j'en suis certain. Ce mélange de +désespoir et de volonté, de dégoût et de courage, cette +abnégation complète dans une nature si énergique, et par +conséquent si capable de goûter la vie avec plénitude, +cette flamme profonde, cette mémoire endolorie, voilées +par un sourire de douceur naïve, la faisaient resplendir +à mes yeux d'un éclat singulier. Elle était devant moi +comme la douce lumière d'une petite lampe qu'on viendrait +d'allumer dans une vaste église. D'abord ce n'est +qu'une étincelle dans les ténèbres, et puis la flamme s'alimente, +la clarté s'épure, l'oeil s'habitue et comprend, +tous les objets s'illuminent peu à peu. Chaque détail se +révèle sans que l'ensemble perde rien de sa lucidité +transparente et de son austérité mélancolique. Au premier +moment, on n'eût pu marcher sans se heurter dans ce +crépuscule, et puis voilà qu'on peut lire à cette lampe du +sanctuaire et que les images du temple se colorent et +flottent devant vous comme des êtres vivants. La vue +augmente à chaque seconde comme un sens nouveau, +perfectionné, satisfait, idéalisé, par ce suave aliment +d'une lumière pure, égale et sereine.</p> + +<p>Cette métaphore, longue à dire, me vint rapide et +complète dans la pensée. Comme un peintre que je suis, +je vis le symbole avec les yeux de l'imagination en même +temps que je regardais la femme avec les yeux du sentiment. +Je m'élançai vers elle, je l'entourai de mes bras, +en m'écriant follement: «<i>Fiat lux!</i> aimons-nous, et la +lumière sera.»</p> + +<p>Mais elle ne me comprit pas, ou plutôt elle n'entendit +pas mes sottes paroles. Elle écoutait un bruit de voix +dans la loge voisine. «Ah! mon Dieu! me dit-elle, voici +mon père qui se querelle avec Célio! allons vite les distraire. +Mon père sort du café. Il est très-animé à cette +heure-ci, et Célio n'est guère disposé à entendre une +théorie sur le néant de la gloire. Venez, mon ami!»</p> + +<p>Elle s'empara de mon bras, et courut à la loge de +Célio. Il devait se passer bien du temps avant que l'occasion +de lui dire mon amour se retrouvât.</p> + +<p>Le vieux Boccaferri était fort débraillé et à moitié ivre, +ce qui lui arrivait toujours quand il ne l'était pas tout à +fait. Célio, tout en se lavant la figure avec de la pâte de +concombre, frappait du pied avec fureur.</p> + +<p>—Oui, disait Boccaferri, je te le répéterai quand +même tu devrais m'étrangler. C'est ta faute; tu as été +<i>mauvais, archimauvais</i>! Je te savais bien <i>mauvais</i>, +mais je ne te croyais pas encore capable d'être aussi +<i>mauvais</i> que tu l'as été ce soir!</p> + +<p>—Est-ce que je ne le sais pas que j'ai été <i>mauvais, +mauvais</i> ivrogne que vous êtes? s'écria Célio en roulant +sa serviette convulsivement pour la lancer à la figure +du vieillard; mais, en voyant paraître Cécilia, il atténua +ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber à +nos pieds.—Cécilia, reprit-il, délivre-moi de ton fléau +de père; ce vieux fou m'apporte le coup de pied de +l'âne. Qu'il me laisse tranquille, ou je le jette par la +fenêtre!</p> + +<p>Cette violence de Célio sentait si fort le cabotin, que +j'en fus révolté; mais la paisible Cécilia n'en parut ni +surprise ni émue. Comme une salamandre habituée à +traverser le feu, comme un nautonier familiarisé avec +la tempête, elle se glissa entre les deux antagonistes, prit +leurs mains et les força à se joindre en disant:—Et +pourtant vous vous aimez! si mon père est fou ce soir, +c'est de chagrin; si Célio est méchant, c'est qu'il est +malheureux, mais il sait bien que c'est son malheur qui +fait déraisonner son vieil ami.</p> + +<p>Boccaferri se jeta au cou de Célio, et, le pressant dans +ses bras: «Le ciel m'est témoin, s'écria-t-il, que je +t'aime presque autant que ma propre fille!» Et il se mit +à pleurer. Ces larmes venaient à la fois du coeur et de la +bouteille. Célio haussa les épaules tout en l'embrassant.</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mère, +tes soeurs, ton jeune frère... je voudrais vous placer dans +le ciel, avec une auréole, une couronne d'éclairs au +front, comme des dieux!... Et voilà que tu fais un <i>fiasco +orribile</i> pour ne m'avoir pas consulté!</p> + +<p>Il déraisonna pendant quelques minutes, puis ses idées +s'éclaircirent en parlant. Il dit d'excellentes choses sur +l'amour de l'art, sur la personnalité mal entendue qui +nuit à celle du talent. Il appelait cela la <i>personnalité de +la personne</i>. Il s'exprima d'abord en termes heurtés, +bizarres, obscurs; mais, à mesure qu'il parlait, l'ivresse +se dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il +trouvait même des formes agréables pour faire accepter +sa critique au récalcitrant Célio. Il lui dit à peu près les +mêmes choses, quant au fond, que j'avais dites à la duchesse; +mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il +pensait comme moi, ou plutôt que je pensais comme +lui, et qu'il résumait devant moi ma propre pensée. Je +n'avais jamais voulu faire attention aux paroles de ce +vieillard, dont le désordre me répugnait. Je m'aperçus +ce soir-là qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une +grande science de la philosophie de l'art, et que, par +moments il trouvait des mots qu'un homme de génie +n'eût pas désavoués.</p> + +<p>Célio l'écoutait l'oreille basse, se défendant mal, et +montrant, avec la naïveté généreuse qui lui était propre, +qu'il était convaincu en dépit de lui-même. L'heure s'écoulait, +on éteignait jusque dans les couloirs, et les +portes du théâtre allaient se fermer. Boccaferri était +partout chez lui. Avec cette admirable insouciance qui +est une grâce d'état pour les débauchés, il eût couché +sur les planches ou bavardé jusqu'au jour sans s'aviser +de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. Cécilia +le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu +dans la rue, et je me trouvai seul avec Célio, qui, se +sentant trop agité pour dormir, voulut me reconduire jusqu'à +mon domicile.</p> + +<p>—Quand je pense, me disait-il, que je suis invité à +souper ce soir dans dix maisons, et qu'à l'heure qu'il est, +toutes mes connaissances sont censées me chercher pour +me consoler! Mais personne ne s'impatiente après moi, +personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un +ami qui m'ait bien cherché, car j'étais dans la loge de +Cécilia, et, en ne me trouvant pas dans la mienne, on +n'essayait pas de savoir si j'étais de l'autre côté de la +cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai entendu des +mots qui devront me faire réfléchir. «Il est déjà parti! +Il est donc désespéré!—Pauvre diable!—Ma foi! je +m'en vais.—Je lui laisse ma carte.—J'aime autant l'avoir +manqué ce soir, etc.» C'est ainsi que mes bons et +fidèles amis se parlaient l'un à l'autre. Et je me tenais +coi, enchanté de les entendre partir. Et votre duchesse! +qui devait m'envoyer prendre par son sigisbée avec sa +voiture? Je n'ai pas eu la peine de refuser son thé. <i>Vous +en tenez</i> pour cette duchesse, vous? Vous avez grand +tort; c'est une dévergondée. Attendez d'avoir un <i>fiasco</i> +dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au +reste, celle-là ne m'a pas trompé. Dès le premier jour, +j'ai vu qu'elle faisait passer son monde sous la toise, et +que, pour avoir les grandes entrées chez elle, il fallait +avoir son brevet de <i>grand homme</i> à la main.</p> + +<p>—Je ne sais, répondis-je, si c'est le dépit ou l'habitude +qui vous rend cynique, Célio; mais vous l'êtes, et +c'est une tache en vous. A quoi bon un langage si +acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de dévergondée une +femme dont j'aurais à me plaindre. Or, comme je n'ai +pas ce droit-là, et que je ne suis pas amoureux de la duchesse +le moins du monde, je vous prie d'en parler froidement +et poliment devant moi; vous me ferez plaisir, et +je vous estimerai davantage.</p> + +<p>—Écoutez, Salentini, reprit vivement Célio, vous êtes +prudent, et vous louvoyez à travers le monde comme +tant d'autres. Je ne crois pas que vous ayez raison; du +moins ce n'est pas mon système. Il faut être franc pour +être fort, et moi, je veux exercer ma force à tout prix. +Si vous n'êtes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous +ne l'avez pas voulu, car, pour mon compte, je sais que +je l'aurais été, si cela eût été de mon goût. Je sais ce +qu'elle m'a dit de vous au premier mot de galanterie que +je lui ai adressé (et je le faisais par manière d'amusement, +par curiosité pure, je vous l'atteste): je regardais +une jolie esquisse que vous avez faite d'après elle et +qu'elle a mise, richement encadrée, dans son boudoir. +Je trouvais le portrait flatté, et je le lui disais, sans +qu'elle s'en doutât, en insinuant que cette noble interprétation +de sa beauté ne pouvait avoir été trouvée que +par l'amour. «Parlez plus bas, me répondit-elle d'un air +de mystère. J'ai bien du mal à tenir cet homme-là en +bride.» On sonna au même instant. «Ah! mon Dieu! +dit-elle, c'est peut-être lui qui force ma porte; sortons +d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, à la veille +de débuter.—Oui, oui, répondis-je ironiquement; vous +êtes si bonne pour moi, que vous le rendriez heureux +rien que pour me préserver de sa haine.» Elle crut que +c'était une déclaration, et, m'arrêtant sur le seuil de son +boudoir: «Que dites-vous là? s'écria-t-elle; si vous ne +craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui +qu'il me cause. Qu'il vienne, qu'il se fâche, restons!» +C'était charmant, n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais +je ne restai point. J'attendais cette belle dame à l'épreuve +de mon succès ou de ma chute. Si vous voulez venir avec +moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous?</p> + +<p>—Non, Célio; ce n'est pas avec les femmes que je +veux faire de la force; les coquettes surtout n'en valent +pas la peine. L'ironie du dépit les flatte plus qu'elle ne +les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il y a, c'est la +plus grande sérénité d'âme dans ma conduite avec celle-ci +désormais.</p> + +<p>—Allons, vous êtes meilleur que moi. Il est vrai que +vous n'avez pas été <i>chuté</i> ce soir, ce qui est fort malsain, +je vous jure, et crispe les nerfs horriblement; mais il me +semble que vous êtes un calmant pour moi. Ne trouvez +pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est souvent +un esprit qui nous domine, et il se peut que le +calme soit la plus grande des forces de la nature.</p> + +<p>—C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est +l'orage qui dérange et bouleverse.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour +tout, et chaque chose a son usage. Peut-être que l'union +de deux natures aussi opposées que la vôtre et la mienne +ferait une force complète. Je veux devenir votre ami, je +sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis +égoïste et que je ne commence rien sans me demander +ce qui m'en reviendra; mais c'est dans l'ordre intellectuel +et moral que je cherche mes profits. Dans les choses +matérielles, je suis presque aussi prodigue et insouciant +que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des +hommes, si le genre humain n'était pas la dernière des +races. Tenez, il a raison, ce Boccaferri, et j'avais tort +de ne pas vouloir supporter son insolence tout à l'heure. +Il m'a dit la vérité. J'ai perdu la partie parce que j'étais +au-dessous de moi-même. Là-dessus, j'étais d'accord +avec lui; mais j'ai été au-dessous de mon propre talent +et j'ai manqué d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait +fausse route. Un talent sain et dispos est toujours prêt +pour l'inspiration. Le mien est malade, et il faut que je +le remette au régime. Voilà pourquoi je suivrai son conseil +et n'écouterai pas celui que votre politesse me donnait. +Je ne tenterai pas une seconde épreuve avant de +m'être retrempé. Il faut que je sois à l'abri de ces défaillances +soudaines, et pour cela je dois envisager autrement +la philosophie de mon art. Il faut que je revienne +aux leçons de ma mère, que je n'ai pas voulu suivre, +mais que je garde écrites en caractères sacrés dans mon +souvenir. Ce soir, le vieux Boccaferri a parlé comme +elle, et la paisible Cécilia... cette froide artiste qui n'a +jamais ni blâme ni éloge pour ce qui l'entoure, oui, oui, +la <i>vieille</i> Cécilia a glissé, comme point d'orgue aux théories +de son père, deux ou trois mots qui m'ont fait une +grande impression, bien que je n'aie pas eu l'air de les +entendre.</p> + +<p>—Pourquoi l'appelez-vous la <i>vieille</i> Cécilia, mon cher +Célio? Elle n'a que bien peu d'années de plus que vous +et moi.</p> + +<p>—Oh! c'est une manière de dire, une habitude d'enfance, +un terme d'amitié, si vous voulez. Je l'appelle <i>mon +vieux fer</i>. C'est un sobriquet tiré de son nom, et qui ne +la fâche pas. Elle a toujours été en avant de son âge, +triste, raisonnable et prudente. Quand j'étais enfant, j'ai +joué quelquefois avec elle dans les grands corridors des +vieux palais; elle me cédait toujours, ce qui me la faisait +croire aussi vieille que ma bonne, quoiqu'elle fût +alors une jolie fille. Nous ne nous sommes bien connus +et rencontrés souvent que depuis la mort de ma mère, +c'est-à-dire depuis qu'elle est au théâtre et que je suis +sorti du nid où j'ai été couvé si longtemps et avec tant +d'amour. J'ai déjà pas mal couru le monde depuis deux +ans. J'étais arriéré en fait d'expérience; j'étais avide +d'en acquérir, et je me suis dénoué vite. Le furieux besoin +que j'avais de vivre par moi-même m'a étourdi d'abord +sur ma douleur, car j'avais une mère telle qu'aucun +homme n'en a eu une semblable. Elle me portait encore +dans son coeur, dans son esprit, dans ses bras, sans s'apercevoir +que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne m'en +apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; +mais elle partie pour le ciel, j'ai voulu courir, bâtir, posséder +sur la terre. Déjà je suis fatigué, et j'ai encore les +mains vides. C'est maintenant que je sens réellement +que ma mère me manque; c'est maintenant que je la +pleure, que je crie après elle dans la solitude de mes +pensées... Eh bien! dans cette solitude effrayante toujours, +navrante parfois pour un homme habitué à l'amour +exclusif et passionné d'une mère, il y a un être qui me +fait encore un peu de bien et auprès duquel je respire de +toute la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. +Voyez-vous, Salentini, je vais vous dire une chose qui +vous étonnera; mais pesez-la, et vous la comprendrez: je +n'aime pas les femmes, je les déteste, et je suis affreusement +méchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri, +parce que, seule, elle ressemble par certains +côtés à ma mère, à la femme qui est cause de mon aversion +pour toutes les autres; comprenez-vous cela?</p> + +<p>—Parfaitement, Célio. Votre mère ne vivait que pour +vous, et vous vous étiez habitué à la société d'une femme +qui vous aimait plus qu'elle-même... Ah! vous ne savez +pas à qui vous parlez, Célio, et quelles souffrances tout +opposées ce nom de mère réveille dans mon coeur! Plus +mon enfance a différé de la vôtre, mieux je vous comprends, +ô enfant gâté, insolent et beau comme le bonheur! +Aussi tant qu'a duré votre virginale inexpérience, +vous avez cru que la femme était l'idéal du dévouement, +que l'amour de la femme était le bien suprême pour +l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'à nous servir, +à nous adorer, à nous garantir, à écarter de nous le +danger, le mal, la peine, le souci, et jusqu'à l'ennui, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, oui, c'est cela, s'écria Célio en s'arrêtant et en +regardant le ciel. L'amour d'une femme, c'était, dans +mon attente, la lumière splendide et palpitante d'une +étoile qui ne défaille et ne pâlit jamais. Ma mère m'aimait +comme un astre verse le feu qui féconde. Auprès +d'elle, j'étais une plante vivace, une fleur aussi pure +que la rosée dont elle me nourrissait. Je n'avais pas une +mauvaise pensée, pas un doute, pas un désir. Je ne me +donnais pas la peine de vivre par moi-même dans les moments +où la vie eût pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; +elle mourait, rongée par un chagrin secret, et moi, +misérable, je ne le voyais pas. Si je l'interrogeais à cet +égard, je me laissais rassurer par ses réponses; je croyais +à son divin sourire..... Je la tenais un matin inanimée +dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant +évanouie... Elle était morte, morte! et j'embrassais son +cadavre...</p> + +<p>Célio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions +en ce moment-là. Un cri de désespoir et de terreur +s'échappa de sa poitrine, comme si une apparition eût +passé devant lui. Je vis bien que ce pauvre enfant ne +savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir réveillé +et envenimé par son récent désastre ne devînt trop violent +pour ses nerfs; je le pris par le bras, je l'emmenai.</p> + +<p>—Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses +idées, comment et pourquoi je suis égoïste; je ne pouvais +pas être autrement, et vous comprenez aussi pourquoi je +suis devenu haineux et colère aussitôt qu'en cherchant +l'amour et l'amitié dans le commerce de mes semblables, +je me suis heurté et brisé contre des égoïsmes pareils au +mien. Les femmes que j'ai rencontrées (et je commence +à croire que toutes sont ainsi) n'aiment qu'elles-mêmes, +ou, si elles nous aiment un peu, c'est par rapport à elles, +à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs appétits +de vanité ou de libertinage. Que nous ne leur +soyons plus bons à rien, elles nous brisent et nous marchent +sur la figure, et vous voudriez que j'eusse du respect +pour ces créatures ambitieuses ou sensuelles, qui +remarquent que je suis beau et que je pourrais bien avoir +de l'avenir! Oh! ma mère m'eût aimé bossu et idiot! +mais les autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, +et vous verrez!</p> + +<p>—Mon cher Célio, vous avez raison en général; mais, +en faveur des exceptions possibles, vous ne devriez pas +tant vous hâter de tout maudire. Moi qui n'ai jamais été +gâté, et qui n'ai encore été aimé de personne, j'espère +encore, j'attends toujours.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais été aimé de personne?... Vous +n'avez pas eu de mère?... ou la vôtre ne valait pas mieux +que vos maîtresses? Pauvre garçon! En ce cas, vous avez +toujours été seul avec vous-même, et il n'y a point de +plus terrible tête-à-tête. Ah! je voudrais être aimant, +Salentini, je vous aimerais, car ce doit être un grand +bonheur que de pouvoir faire le bonheur d'un autre!</p> + +<p>—Étrange coeur que vous êtes, Célio! Je ne vous comprends +pas encore; mais je veux vous connaître, car il +me semble qu'en dépit de vos contradictions et de votre +inconséquence, en dépit de votre prétention à la haine, +à l'égoïsme, à la dureté, il y a en vous quelque chose de +l'âme qui vous a versé ses trésors.</p> + +<p>—Quelque chose de ma mère? je ne le crois pas. Elle +était si humble dans sa grandeur, cette âme incomparable, +qu'elle craignait toujours de détruire mon individualité +en y substituant la sienne. Elle me développait dans le +sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que je +suis, sans se douter que je puisse être mauvais. Ah! c'est +là aimer, et ce n'est pas ainsi que nos maîtresses nous +aiment, convenez-en.</p> + +<p>—Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur +et la beauté du dévouement dans l'amour, vous ne +le sentiez pas vivre ou germer dans votre propre sein?</p> + +<p>—Et vous, Salentini, répondit-il en m'arrêtant avec +vivacité, que portez-vous ou que couvez-vous dans votre +âme? Est-ce le dévouement aux autres? non, c'est le dévouement +à vous-même, car vous êtes artiste. Soyez sincère, +je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores +vulgairement appelés <i>blagues</i> de sentiment.</p> + +<p>—Vous me faites trembler, Célio, lui dis-je, et, en me +pénétrant d'un examen si froid, vous me feriez douter de +moi-même. Laissez-moi jusqu'à demain pour vous répondre, +car me voici à ma porte, et je crains que vous +ne soyez fatigué. Où demeurez-vous, et à quelle heure +secouez-vous les pavots du sommeil?</p> + +<p>—Le sommeil! encore une <i>blague!</i> répondit-il; je +suis toujours éveillé. Venez me demander à déjeuner aussitôt +que vous voudrez. Voilà ma carte.</p> + +<p>Il ralluma son cigare au mien, et s'éloigna.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>DÉPIT.</h3> + +<p>J'étais fatigué, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai +les heures sans réussir à résumer les émotions de ma +soirée et à conclure avec moi-même. Il n'y avait qu'une +chose certaine pour moi, c'est que je n'aimais plus la +duchesse, et que j'avais failli faire une lourde école en +m'attachant à elle; mais une âme blessée cherche vite +une autre blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, +et j'éprouvais un besoin d'aimer qui me donnait +la fièvre. Pour la première fois, je n'étais plus le maître +absolu de ma volonté; j'étais impatient du lendemain. +Depuis douze heures, j'étais entré dans une nouvelle +phase de ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me +crus malade.</p> + +<p>Je ne l'avais jamais été, ma santé avait fait ma force; +je m'étais développé dans un équilibre inappréciable. +J'eus peur en me sentant le pouls légèrement agité. Je +sautai à bas de mon lit; je me regardai dans une glace, +et je me mis à rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un +crayon, je jetai sur un bout de papier les idées qui me +vinrent. Je fis une composition qui me plut, quoique ce +fût une mauvaise composition. C'était un homme assis +entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange était +distrait et comme pris de sollicitude pour un passant +auquel le mauvais ange faisait des agaceries dans le +même moment. Entre ces deux anges, le personnage +principal délaissé, et ne comptant ni sur l'un ni sur l'autre, +regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour +lui la nature. Cette allégorie n'avait pas le sens commun, +mais elle avait une signification pour moi seul. Je me +crus vainqueur de mon angoisse; je me recouchai, je +m'assoupis, j'eus le cauchemar: je rêvai que j'égorgeais +Célio.</p> + +<p>Je quittai mon lit décidément, je m'habillai aux premières +lueurs de l'aube; j'allai faire un tour de promenade +sur les remparts, et, quand le soleil fut levé, je gagnai +le logis de Célio.</p> + +<p>Célio ne s'était pas couché, je le trouvai écrivant des +lettres.—Vous n'avez pas dormi, me dit-il, et vous êtes +fatigué pour avoir essayé de dormir? J'ai fait mieux que +vous; j'ai passé la nuit dehors. Quand on est excité, il +faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus +vite.</p> + +<p>—Fi! Célio, dis-je en riant, vous me scandalisez.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passé la nuit +sagement à causer et à écrire avec la plus honnête des +femmes.</p> + +<p>—Qui? mademoiselle Boccaferri?</p> + +<p>—Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il +serait trop tard, elle est partie.</p> + +<p>—Partie!</p> + +<p>—Ah! vous pâlissez? Tiens, tiens! je ne m'étais pas +aperçu de cela; il est vrai que j'étais tout plongé en moi-même +hier soir. Mais écoutez: en vous quittant cette +nuit, j'étais de fort mauvaise humeur contre vous. J'aurais +causé encore deux heures avec plaisir, et vous me +disiez d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous +aviez assez de moi. Résolu à causer jusqu'au grand jour, +n'importe avec qui, j'allai droit chez le vieux Boccaferri. +Je sais qu'il ne dort jamais de manière, même quand il +a bu, à ne pas s'éveiller tout d'un coup le plus honnêtement +du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumière +à sa fenêtre, je frappe, je le trouve debout causant +avec sa fille. Ils accourent à moi, m'embrassent et me +montrent une lettre qui était arrivée chez eux pendant la +soirée et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que +contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le +saurez plus tard; c'est un secret important pour eux, et +j'ai donné ma parole de n'en parler à qui que ce soit. Je +les ai aidés à faire leurs paquets; je me suis chargé d'arranger +ici leurs affaires avec le théâtre; j'ai causé des +miennes avec Cécilia, pendant que le vieux allait chercher +une voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai +vus monter et sortir de la ville. A présent me voilà réglant +leurs comptes, en attendant que j'aille à la direction +théâtrale pour dégager la Cécilia de toutes poursuites. +Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellée; +mais je vous prie de remarquer que je suis fort actif et +fort joyeux ce matin, que je ne songe pas à ménager la +fraîcheur de ma voix, enfin que je fais du dévouement +pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple épicier. +Que cela ne vous émerveille pas trop! je suis <i>obligeant</i>, +parce que je suis actif, et qu'au lieu de me coûter, cela +m'occupe et m'amuse, voilà tout.</p> + +<p>—Vous ne pouvez même pas me dire vers quelle contrée +ils se dirigent!</p> + +<p>—Pas même cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? +Prenez-vous-en à la Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception +en votre faveur au silence qu'elle m'imposait, tant +les femmes sont ingrates et perverses!</p> + +<p>—J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en +faveur de mademoiselle Boccaferri dans vos anathèmes +contre son sexe?</p> + +<p>—Parlons-nous sérieusement? Oui, certes, elle est +une exception, et je le proclame. C'est une femme honnête; +mais pourquoi? Parce qu'elle n'est point belle.</p> + +<p>—Vous êtes bien persuadé qu'elle n'est pas belle? +repris-je avec feu; vous parlez comme un comédien, +mais non comme un artiste. Moi, je suis peintre, je m'y +connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que la duchesse +de X..., qui a tant de réputation, et que la prima +donna actuelle, dont on fait tant de bruit.</p> + +<p>Je m'attendais à des plaisanteries ou à des négations +de la part de Célio. Il ne me répondit rien, changea de +vêtements, et m'emmena déjeuner. Chemin faisant, il me +dit brusquement:—Vous avez parfaitement raison, elle +est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement +j'avais la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais +être le seul à m'en apercevoir.</p> + +<p>—Vous parlez comme un possesseur, Célio, comme +un amant.</p> + +<p>—Moi! s'écria-t-il en tournant son visage vers le mien +avec assurance, je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été, et +je ne le serai jamais!</p> + +<p>—D'où vient que vous ne désirez pas l'être?</p> + +<p>—De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, +de ce qu'elle a été la protégée de ma mère qui l'estimait, +de ce qu'elle est, après moi (et peut-être autant que moi), +le coeur qui a le mieux compris, le mieux aimé, le mieux +pleuré ma mère. Oh! ma <i>vieille</i> Cécilia, jamais! c'est +une tête sacrée, et c'est la seule tête portant un bonnet +sur laquelle je ne voudrais pas mettre le pied.</p> + +<p>—Toujours étrange et inconséquent, Célio!... Vous +reconnaissez qu'elle est respectable et adorable, et vous +méprisez tant votre propre amour, que vous l'en préservez +comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que +flétrir et dégrader ce que votre souffle atteint! Quel +homme ou quel diable êtes-vous? Mais, permettez-moi +de vous le dire et d'employer un des mots crus que vous +aimez, ceci me paraît de la <i>blague</i>, une prétention au +<i>méphistophélisme</i>, que votre âge et votre expérience ne +peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. +Vous voulez m'étonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; +mais, tout bonnement, vous êtes un honnête jeune +homme, un peu libertin, un peu taquin, un peu fanfaron... +pas assez pourtant pour ne pas comprendre qu'il +faut épouser une honnête fille quand on l'a séduite; et +comme vous êtes trop jeune ou trop ambitieux pour vous +décider si tôt à un mariage si modeste, vous ne voulez +pas faire la cour à mademoiselle Boccaferri.</p> + +<p>—Plût au ciel que je fusse ainsi! dit Célio sans montrer +d'humeur et sans regimber; je ne serais pas malheureux, +et je le suis pourtant! Ce que je souffre est atroce... +Ah! si j'étais honnête et bon, je serais naïf, j'épouserais +demain la Boccaferri, et j'aurais une existence calme, +rangée, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-être +pas un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui +connaît l'avenir? Je ne puis m'expliquer là-dessus; mais +sachez que, quand même la Cécilia serait une riche héritière, +parée d'un grand nom, je ne voudrais pas devenir +amoureux d'elle. Écoutez, Salentini, une grande vérité, +bien niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises +femmes nous tue; l'amour des femmes grandes et bonnes +les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui nous aime +peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mère +est morte de cela, à quarante ans, après dix années de +silence et d'agonie.</p> + +<p>—C'est donc vrai? je l'avais entendu dire.</p> + +<p>—Celui qui l'a tuée vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener +à se battre avec moi. Je l'ai insulté atrocement, et lui +qui n'est point un lâche, tant s'en faut, il a tout supporté +plutôt que de lever la main contre le fils de la Floriani... +Aussi je vis comme un réprouvé, avec une vengeance +inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage +d'assassiner l'assassin de ma mère! Tenez, vous voyez +en moi un nouvel Hamlet, qui ne pose pas la douleur et +la folie, mais qui se consume dans le remords, dans la +haine et dans la colère. Et pourtant, vous l'avez dit, je +suis bon: tous les égoïstes sont faciles à vivre, tolérants +et doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai +point la pâle Ophélia; qu'elle aille dans un cloître +plutôt! je suis trop malheureux pour aimer. Je n'en ai +plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se complique en +moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux, personnel; +l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire +qu'une vengeance. Mon ennemi avait prédit que je ne +serais rien, parce que ma mère m'avait trop gâté. Je veux +l'écraser d'un éclatant démenti à la face du monde. +Quant à la Boccaferri, je ne veux pas être pour elle ce +que cet homme maudit a été pour ma mère, et je le serais! +Voyez-vous, il y a une fatalité! Les orages et les +malheurs qui nous frappent dans notre enfance s'attachent +à nous comme des furies, et, plus nous tâchons de +nous en préserver, plus nous sommes entraînés, par je +ne sais quel funeste instinct d'imitation, à les reproduire +plus tard: le crime est contagieux. L'injustice et la folie, +que j'ai détestées chez l'amant de ma mère, je les sens +s'éveiller en moi dès que je commence à aimer une +femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'étais pas +la victime, je serais le bourreau.</p> + +<p>—Donc vous avez peur aussi, quelquefois et à votre +insu, d'être la victime? Donc vous êtes capable d'aimer?</p> + +<p>—Peut-être; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mère, +dans quel abîme nous précipite le dévouement, et je ne +veux pas tomber dans cet abîme.</p> + +<p>—Et vous ne croyez pas que l'amour puisse être soumis +à d'autres lois qu'à cette diabolique alternative du +dévouement méconnu et immolé, ou de la tyrannie délirante +et homicide?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Pauvre Célio, je vous plains, et je vois que vous +êtes un homme faible et passionné. Je vous connais enfin: +vous êtes destiné, en effet, à être victime ou bourreau; +mais vous ne faites là le procès qu'à vous-même, +et le genre humain n'est pas forcément votre complice.</p> + +<p>—Ah! vous me méprisez, parce que vous avez meilleure +opinion de vous-même? s'écria Célio avec amertume; +eh bien, attendons. Si vous êtes sincère, nous +philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons +plus. Jusque-là, que voulez-vous faire? La cour à ma +vieille Boccaferri? En ce cas, prenez garde! je veille à +sa défense comme un jeune chien déjà méfiant et hargneux. +Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la +respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer +d'elle, même dans le secret de leurs pensées.</p> + +<p>Je fus frappé de l'âpreté de ces dernières paroles de +Célio et de l'accent de haine et de dépit qui les accompagna.—Célio, +lui dis-je, vous serez jaloux de la Boccaferri, +vous l'êtes déjà; convenez que nous sommes rivaux! +Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites que +la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit +que vous n'étiez pas son amant et que vous ne vouliez +pas l'être; mais descendez dans le plus profond de votre +coeur, et voyez si vous êtes bien sûr de l'avenir; puis +vous me direz si je vais sur vos brisées, et si nous sommes +dès aujourd'hui amis ou ennemis.</p> + +<p>—Ce que vous me demandez là est délicat, répondit-il; +mais ma réponse ne se fera pas attendre. Je ne mens +jamais aux autres ni à moi-même. Je ne serai jamais jaloux +de la Cécilia, parce que je n'en serai jamais amoureux... +à moins que pourtant elle ne devienne amoureuse +de moi, ce qui est aussi vraisemblable que de voir la +duchesse devenir sincère et le vieux Boccaferri devenir +sobre.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, Célio? Si, par malheur pour moi, +la Cécilia vous voyait et vous entendait en cet instant, +elle pourrait bien être émue, tremblante, indécise...</p> + +<p>—Si je la voyais indécise, émue et tremblante, je +fuirais, je vous en donne ma parole d'honneur, monsieur +Salentini! Je sais trop ce que c'est que de profiter d'un +moment d'émotion et de prendre les femmes par surprise. +Ce n'est pas ainsi que je voudrais être aimé d'une +femme comme la Boccaferri; je n'y trouverais aucun +plaisir et aucune gloire, parce qu'elle est sincère et honnête, +parce qu'elle ne me cacherait pas sa honte et +ses larmes, parce qu'au lieu de volupté je ne lui donnerais +et ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. +Oh! non, ce n'est pas ainsi que je voudrais posséder +une femme pure! Et, comme je ne cherche que +l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'à celles qui ne +veulent rien de plus. Êtes-vous content?</p> + +<p>—Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri +ne vous aime pas profondément, et que l'amitié +qu'elle proclame pour vous ne soit pas un amour qu'elle +se cache encore à elle-même. S'il en était ainsi, si un +jour ou l'autre vous veniez à le découvrir, vous me la +disputeriez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, certes, Monsieur, répondit Célio sans hésiter, +et, puisque vous l'aimez, vous devez comprendre que son +amour ne soit pas chose indifférente... Mais alors, mon +ami, ajouta-t-il saisi d'un attendrissement douloureux qui +se peignit sur son visage expressif et sincère, je vous demanderais +en grâce de vous battre avec moi. J'aurais la +chance d'être tué, parce que je me bats mal. Je suis passé +maître à la salle d'armes: en présence d'un adversaire +réel, je suis ému, la colère me transporte, et j'ai toujours +été blessé. Ma mort sauverait la Cécilia de mon amour. +Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais là.* +A présent, déjeunons, rions et soyons amis, car je suis +bien sûr qu'elle me regarde comme un enfant; je ne +vois en elle qu'une vieille amie, et, si cela continue, je +ne vous porterai pas ombrage... Mais vous l'épouseriez, +n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et +je vous tuerais, comptez-y.</p> + +<p>—A la bonne heure, répondis-je. Ce que vous me dites +là me prouve qui elle est, et ce respect pour la vertu +dans la bouche d'un soi-disant libertin me pousse au +mariage les yeux fermés.</p> + +<p>Nous nous serrâmes la main, et notre repas fut fort +enjoué. J'étais plein d'espoir et de confiance, je ne sais +pourquoi, car mademoiselle Boccaferri était partie. Je +ne savais plus quand ni où je la retrouverais, et elle ne +m'avait pas accordé seulement un regard qui pût me +faire croire à son amour pour moi. Étais-je en proie à +un accès de fatuité? Non, j'aimais. Mon entretien avec +Célio venait de rendre évident pour moi ce mérite que +j'avais deviné la veille. L'amour élargit la poitrine et +parfume l'air qui y pénètre: c'était mon premier amour +véritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se +colorait à mes yeux d'une lumière plus vive et plus pure.</p> + +<p>—Savez-vous un rêve que je faisais ces jours-ci, me +dit Célio, et qui me revient plus sérieux après mon +<i>fiasco</i>? C'est d'aller passer quelques semaines, quelques +mois peut-être, dans un coin tranquille et ignoré, avec +le vieux fou Boccaferri et sa très-raisonnable fille. A eux +deux ils possèdent le secret de l'art: chacun en représente +une face. Le père est particulièrement inventif et +spontané, la fille éminemment consciencieuse et savante, +car c'est une grande musicienne que la Cécilia; le public +ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez probablement +rien non plus. Eh bien, elle est peut-être la dernière +grande musicienne que possédera l'Italie. Elle comprend +encore les maîtres qu'aucun nouveau chanteur en renom +ne comprend plus. Qu'elle chante dans un ensemble, +avec sa voix qu'on entend à peine, tout le monde marche +sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine +toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la +force du poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le +dit pas. Quels sont les favoris du public qui voudraient +avouer la supériorité d'un talent qu'on n'applaudit jamais? +Mais allez ce soir au théâtre, et vous verrez comment +marchera l'opéra; on s'apercevra <i>un peu</i> de la +lacune creusée par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai +qu'on ne dira pas à quoi tient ce manque d'ensemble et +d'âme collective. Ce sera l'enrouement de celui-ci, la +distraction de celui-là; les voix s'en prendront à l'orchestre, +et réciproquement. Mais moi, qui serai spectateur +ce soir, je rirai de la déroute générale, et je me +dirai: Sot public, vous aviez un trésor, et vous ne l'avez +jamais compris! Il vous faut des roulades, on vous en +donne <i>en veux-tu? en voilà</i>, et vous n'êtes pas content! +Tâchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, +moi, j'observe et je me repose.</p> + +<p>—Vous ne m'apprenez rien, Célio; précisément hier +soir je rompais une lance contre la duchesse de... pour +le talent élevé et profond de mademoiselle Boccaferri.</p> + +<p>—Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, +reprit Célio en haussant les épaules. Elle n'est pas plus +artiste que <i>ma botte</i>! Et il faut être extrêmement fort +pour reconnaître des qualités enfouies sous un <i>fiasco</i> perpétuel, +car c'est là le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle +dise comme un maître les parties les plus insignifiantes +de son rôle, quatre ou cinq vrais dilettanti épars dans +les profondeurs de la salle souriront d'un plaisir mystérieux +et tranquille. Quelques demi-musiciens diront: +«Quelle belle musique! comme c'est écrit» sans reconnaître +qu'ils ne se fussent pas aperçus de cette perfection +dans le détail d'une belle chose si la <i>seconda +donna</i> n'était pas une grande artiste. Ainsi va le monde, +Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche le +succès de toute la puissance de ma volonté, mais c'est +pour me venger du public que je hais, c'est pour le mépriser +davantage. Je me suis trompé sur les moyens, +mais je réussirai à les trouver, en profitant du vieux +Boccaferri, de sa fille, et de moi-même par-dessus tout. +Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne +comme véritable artiste; ce sera l'affaire de peu de +temps; chaque année, pour moi, représente dix ans de +la vie du vulgaire; je suis actif et entêté. Quand j'aurai +acquis ce qui me manque pour moi-même, je saurai parfaitement +ce qui manque au public pour comprendre le +vrai mérite. Je parviendrai à être infiniment plus mauvais +que je ne l'ai été hier devant lui, et par conséquent +à lui plaire infiniment. Voilà ma théorie. Comprenez-vous!</p> + +<p>—Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne +cherchez pas le beau et le vrai pour l'enseigner au public, +en supposant que vous lui plaisiez dans le faux, vous ne +posséderez jamais le vrai. On ne dédouble jamais son +être à ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en +reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous +avez fait fausse route, et vous allez vous perdre entièrement.</p> + +<p>—Et voyez pourtant l'exemple de la Cécilia! s'écria +Célio fort animé; ne possède-t-elle pas le vrai en elle, ne +s'opiniâtre-t-elle pas à ne donner au public que du vrai, et +n'est-elle pas méconnue et ignorée? Et il ne faut pas dire +qu'elle est incomplète et qu'elle manque de force et de +feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai +entendu la Boccaferri chanter et déclamer seule entre +quatre murs et ne sachant pas que j'étais là pour l'écouter. +Elle embrasait l'atmosphère de sa passion, elle avait +des accents à faire vibrer et tressaillir une foule comme +un seul homme. Cependant elle ne méprise pas le public, +elle se borne à ne pas l'aimer. Elle chante bien devant +lui, pour son propre compte, sans colère, sans passion, +sans audace. Le public reste sourd et froid; il veut, avant +tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire, et moi, +je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui +donnerai de mon feu et de ma science que le rebut, encore +trop bon pour lui.</p> + +<p>Je ne pus calmer Célio. Il prenait beaucoup de café en +jurant contre la platitude du café viennois. Il cherchait à +s'exciter de plus en plus. La rage de sa défaite lui revenait +plus amère. Je lui rappelai qu'il fallait aller au +théâtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le +soir chez moi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<h3>LA DUCHESSE.</h3> + +<p>A l'heure convenue, j'attendais Célio, mais je ne reçus +qu'un billet ainsi conçu:</p> + +<p>«Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers +pour que vous ayez à terminer demain l'affaire de +mademoiselle Boccaferri avec le théâtre. Rien n'est plus +simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe et de +prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement +était à la veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une +amende ordinaire pour deux représentations auxquelles +elle fait défaut. Elle trouve ailleurs un engagement plus +avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai parti +quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une +heure de plus l'air du pays et les compliments de condoléance: +je me fâcherais, je dirais ou ferais quelque sottise. +Je vais ailleurs, je pousse plus loin. En avant, en +Avant!</p> + +<p>«Vous aurez bientôt de mes nouvelles et <i>d'autres</i> qui +vous intéressent davantage.</p> + +<p>«A vous de coeur,</p> + +<p>«CÉLIO FLORIANI.»</p> +<br><br> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image4.png"></p> +<br><br> + + +<p>Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à +mon adresse: <i>Adorno Salentini, place... n°...</i> Rien +n'y manquait.</p> + +<p>Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude, +en proie à de noirs soupçons, consterné d'avoir perdu +la trace de Cécilia et de celui qui pouvait me la disputer +ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué. Des jours, +des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de +Célio ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à +leur brusque départ, puisqu'il s'était effectué presque +avec la clôture de la saison musicale. Je lisais avidement +tous les journaux de musique et de théâtre qui me tombaient +sous la main. Nulle part il n'était question d'un +engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais +personne qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur +de mademoiselle Boccaferri, qui ne savait rien +ou ne voulait rien savoir. Je me disposai à quitter +Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j'allai +faire mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait +peut-être me dire quelque chose de Célio.</p> + +<p>Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au +moment de m'épanouir à l'amour par la confiance et +l'estime, je me voyais rejeté dans le doute, et je sentais +les atteintes empoisonnées du scepticisme et de l'ironie. +Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, et +ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon +entretien avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût +été à ma place. Ceci la passionna pour, je devrais dire +<i>contre</i> moi: les coquettes sont ainsi faites.</p> + +<p>L'inquiétude mal déguisée avec laquelle je l'interrogeais +sur Célio lui fit croire que j'étais resté jaloux et +amoureux d'elle. Elle me jura ne pas savoir ce qu'il était +devenu depuis la malencontreuse soirée de son début; +mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec +quelle assurance je le niais, elle se forma une grande +idée de la force de mon caractère. Elle prit à coeur de le +dompter, elle se piqua au jeu; une lutte acharnée avec +un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et qui +l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de +toute sa science.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image5.png"></p> +<br><br> + +<p>Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au +bout de deux jours, elle y était aussi; elle se compromettait +ouvertement, elle faisait pour moi ce qu'elle n'avait +jamais fait pour personne. Cette femme qui m'avait +tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans +l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en +herbe pour choisir celui des deux qui flatterait le plus +sa vanité, cette sage coquette qui nous ménageait tous +les deux pour éconduire celui de nous qui serait brisé +par le public, cette grande dame, jusque-là fort prudente +et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, +se jetait à corps perdu dans un scandale, sans que +j'eusse grandi d'une ligne dans l'opinion publique, et +tout simplement par la seule raison que je lui résistais.</p> + +<p>Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle +ne s'en était pas émue d'une manière apparente. Il ne +suffisait donc pas de lui résister pour qu'elle s'éprît de +la sorte. Elle avait senti que Célio ne l'aimait pas, et +qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer sérieusement; +mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui +offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement +ému auprès d'elle, elle devinait que j'étais capable de +concevoir une grande passion, et elle pensait me l'inspirer +encore en dépit de mon courage et de ma fierté. +Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva qu'elle +fit pour moi, lorsque j'étais refroidi à son égard, ce +qu'elle n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé. +Les femmes ne sont jamais si habiles qu'elles ne tombent +dans le piège de leur propre vanité.</p> + +<p>Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de +ma vie où je ne l'aimais point, et où je souffrais à cause +d'une autre femme. Il ne me fallut ni courage, ni vertu, +ni orgueil pour la repousser d'abord, et pour tenter de +la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie +qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un +scélérat, un roué, un ennemi acharné à son désastre, +que je n'aurais pas agi autrement pour la pousser à bout +et lui faire fouler aux pieds tout souci de sa réputation. +Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve, et le +mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette +femme, funeste aux autres, le devint volontairement à +elle-même tout d'un coup, au milieu d'une vie d'égoïsme +et de calcul. Elle tendit tous les ressorts de sa volonté +pour vaincre une aversion qu'elle prenait seulement +pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l'emporta +sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. +Peut-être aussi s'ennuyait-elle, peut-être voulait-elle +connaître les orages d'une passion véritable ou d'une +lutte violente.</p> + +<p>Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me +forcer par un éclat à tomber à ses pieds. Elle chercha à +se faire insulter publiquement pour me contraindre à +prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi dans +sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou +quatre amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus +indiscrètes possible. Elle laissa tomber son masque en +plein bal, au moment où elle s'emparait de mon bras; +enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre +où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse +sorti précipitamment avec elle.</p> + +<p>Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut +multiplier des incidents incroyables. Cette femme indolente +et superbe de mollesse était en proie à une activité +dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne mangeait plus, +elle était changée d'une manière effrayante. Elle savait +aussi s'opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque +instant qu'elle venait me dire adieu et qu'elle renonçait +à moi. J'aurais voulu calmer la douleur que je lui causais, +l'amener à de bonnes résolutions, la quitter noblement +et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter +son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, +plus enlaçant au moment où je me flattais de l'avoir +fait céder à l'empire de la raison.</p> + +<p>Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible +à confesser. L'amour d'une femme est peut-être irrésistible, +quelle que soit cette femme, et celle-là était belle, +jeune, intelligente, audacieuse, pleine de séductions. Le +chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa beauté +un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination +d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait +pour l'être, elle l'avait peut-être toujours été; mais, +avec moi, elle paraissait dévorée d'un besoin de coeur +qui faisait taire les sens et l'ornait du prestige nouveau +de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente rapide +dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer +un instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela, +je n'en pouvais douter; je savais bien quelle réaction de +tyrannie j'aurais à subir une fois que j'aurais abandonné +mon âme à cet attrait perfide. Je me connaissais, ou +plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j'étais +trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout +jamais par ma conscience. Et je pouvais encore combattre, +parce que je me retenais d'aimer, car je voyais +en elle tout le contraire de mon idéal: le dévouement, il +est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l'énergie +dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-même, +et point de force véritable, point de dignité, point +de durée possible dans ce subit engouement. Elle me +faisait horreur et pitié en même temps qu'elle allumait +en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. +Je voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, +toutes les femmes effrontées et galantes ayant +déjà l'oeil sur moi pour me disputer à une puissante +rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des +panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à +bonnes fortunes, moi qui détestais ce plat métier, un +charlatan pour les esprits sévères qui m'accuseraient de +chercher la renommée dans le scandale des aventures, +au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je +me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion +montait à ma poitrine, la sueur froide de l'épouvante +coulait de mon front. Que cette femme fût perdue par +moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute volontaire, +j'étais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus +l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en +me battant pour elle, il me faudrait toujours traîner à +mon pied ce boulet dégradant d'un amour imposé par la +faiblesse d'un instant à la dignité de toute la vie.</p> + +<p>Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la +situation extrême où elle s'était jetée, une heure de rage +et de délire pouvait la porter au suicide. Le ciel m'inspira +un <i>mezzo termine</i>. Je résolus de la tromper en laissant +une porte ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai +qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan; +j'en fis une condition de mon amour, lui disant que je +rougirais de profiter, pour la posséder, de la crise où +elle se jetait, que ma conscience ne serait plus troublée +dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde +et son rang dans l'opinion, que je restais à Turin pour +ne pas la compromettre en la suivant, mais que dans +huit jours je serais auprès d'elle pour l'aimer dans les +douceurs du mystère.</p> + +<p>J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez +ému, assez peu sûr de ma force pour qu'elle crût encore +à la sienne. Elle partit, et je restai brisé de tant d'émotions, +fatigué de ma victoire, incertain si j'allais me +sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus +la quitter.</p> + +<p>Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été +en sa présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il +y avait en moi une sorte d'antipathie instinctive que son +langage et ses manières réveillaient par instants, et qui +s'effaçait quand son souvenir me revenait accompagné +de tant de preuves d'abnégation et d'emportement. Et +puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies +me sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio +m'avait trompé. Le monde était vide, sans un être à +aimer exclusivement. Les huit jours expirés, je fis venir +un voiturin pour me rendre à Milan.</p> + +<p>On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma +porte; j'entrai dans mon atelier pour y jeter un dernier +coup d'oeil.</p> + +<p>J'étais venu à Turin avec l'intention d'y passer un certain +temps. J'aimais cette ville, qui me rappelait toute +mon enfance, et où j'avais conservé de bonnes relations. +J'avais loué un des plus agréables logements d'artiste; +mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y étais +installé, j'avais travaillé avec délices, me flattant d'y oublier +tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides. +L'arrivée de la duchesse avait brisé ces doux projets, et, +en quittant cet asile, je tremblai que tout ne fût brisé dans +ma vie. Il me prit un remords, une terreur, un regret, +sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai sur un +sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin +s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient +jeunes et fringants, grattaient le pavé. Je ne bougeais +pas. Je n'avais pas la force de me dire que je ne partirais +point; je me disais avec une certaine satisfaction +puérile que je n'étais pas encore parti.</p> + +<p>Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma +porte. Je vois encore sa casquette de loutre et sa casaque +de molleton. Il avait une bonne figure à la fois +mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité +de mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination. +«Eh! mon cher monsieur, les jours sont si courts +dans cette saison! la route est si mauvaise! Si la nuit +nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il y a +une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits +chevaux ne demandent qu'à courir pour votre service.» +Ce fut là toute sa plainte.—«C'est juste, ami, lui dis-je, +monte sur ton siége, me voilà!»</p> + +<p>Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier +qui voltigeait sur le plancher arrêta mes regards. Je le +ramassai: c'était un feuillet détaché de mon album. Je +reconnus la composition que j'avais esquissée dans la +nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne, +après son <i>fiasco</i>. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits +tous deux de moi par un malin personnage qui +avait la tournure et le costume de théâtre de Célio. Je me +reportai à cette nuit d'insomnie où la duchesse m'était +apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si +grande.</p> + +<p>LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.</p> + +<p>Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers +la porte; j'ordonnai au <i>vetturino</i> de dételer et de s'en +aller. Je rentrai; je respirai; je mis mon album sur une +table comme pour reprendre possession de mon atelier, +de mon travail et de ma liberté; puis l'effroi de la solitude +me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier +me serrèrent le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me +mis a pleurer, à sangloter, presque, comme un enfant +qui subit une pénitence et se désole à l'aspect de la +chambre qui va lui servir de prison.</p> + +<p>Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la +rue me fit entendre les premières phrases de cet air du +<i>Don Juan</i> de Mozart:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vedrai, Carino</p> +<p>Se sei buonfuo,</p> +<p>Che bel rimedio</p> +<p>Ti voglio dar.</p> + </div> </div> + +<p>Était-ce un rêve? J'entendais la voix de Cécilia Boccaterri. +Je l'avais entendue deux fois dans le rôle de Zerline, +où elle avait une naïveté charmante, mais où elle +manquait de la nuance de coquetterie nécessaire. En cet +instant, il me sembla qu'elle s'adressait à moi avec une +tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, +et qu'elle m'appelait avec un accent irrésistible. Je +bondis vers la porte; je m'élançai dehors: je ne trouvai +que le <i>vetturino</i> qui dételait. Je me livrai à mille recherches +minutieuses. La rue et tous les alentour étaient +déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait +des montagnes. «Reviens demain, dis-je à mon conducteur +en lui donnant un pourboire; je ne puis partir +aujourd'hui.»</p> + +<p>Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m'informer. +Je demandais la Boccaferri, son père et Célio, au +ciel et à la terre. Personne ne savait ce que je voulais +dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de Boccaferri +était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri +n'avait jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani +devait être en Angleterre, parce qu'il avait traversé Turin +deux mois auparavant en disant qu'il était engagé à +Londres.</p> + +<p>Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce +n'était pas la voix de Cécilia qui m'avait chanté ces quatre +vers beaucoup trop tendres pour elle; mais pendant ces +vingt-quatre heures, mon émotion avait changé d'objet; +la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. +Au point du jour, le brave <i>vetturino</i> était à ma porte +comme la veille. Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je +chargeai moi-même mes effets; je m'installai dans son +frêle <i>legno</i> (c'est comme on dirait à Paris <i>un sapin</i>), et +je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.</p> + +<p>—Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!</p> + +<p>—Je le sais bien; je ne vais plus à Milan.</p> + +<p>—Alors, mon maître, dites-moi où nous allons.</p> + +<p>—Où tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, +du côté opposé à Milan.</p> + +<p>—Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là; mais +encore voudrais-je savoir si c'est à Paris ou à Rome qu'il +faut aller.</p> + +<p>—Va vers la France, tout droit vers la France, lui +dis-je, obéissant à un instinct spontané. Je t'arrêterai +quand je serai fatigué, ou quand la belle nature m'invitera +à la contempler.</p> + +<p>—La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit +en souriant le brave homme. Voyez, que de neige du +haut en bas des montagnes! Nous ne passerons pas aisément +le Mont-Cenis!</p> + +<p>—Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons +peut-être pas. Allons, partons. J'ai besoin de voyager. +Pourvu que ta voiture roule et m'éloigne de Mifan, +comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour aujourd'hui.</p> + +<p>—Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui +firent une longue glissade sur le pavé cristallisé par la +gelée, tête d'artiste, tête de fou! mais les gens raisonnables +sont souvent bêtes et toujours avares. Vivent les +artistes!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>LE NOEUD CERISE.</h3> + +<p>Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la destiné, ni +à mes instincts, et je suis pourtant forcé de croire à quelque +chose qui semble une combinaison de l'un ou de +l'autre, à une force mystérieuse qui est comme l'attraction +de la fatalité.</p> + +<p>Il se fait dans notre existence, comme de grande courants +magnétiques que nous traversons quelquefois, sans +être emportés par eux, mais où quelquefois aussi nous +nous précipitons de nous-mêmes, parce que notre <i>moi</i> +se trouve admirablement prédisposé à subir l'influence +de ce qui est notre élément naturel, longtemps ignoré +ou méconnu. Quand nous sommes entraînés sur cette +pente irrésistible, il semble que tout nous aide à en subir +l'impulsion souveraine, que tout s'enchaîne autour de +nous de façon à nous faire nier le hasard, enfin que les +circonstances les plus naturelles, les plus insignifiantes +dans d'autres moments n'existent, à ce moment donné, +que pour nous pousser vers le but de notre destinée, que +ce but soit un abîme ou un sanctuaire.</p> + +<p>Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et +qui ne fut autre chose que la rencontre d'un fait parallèle +à celui de mon ennui et de mon inquiétude. Mon <i>vetturino</i> +était marié non loin de la frontière, du côté de +Briançon, à une jeune et jolie femme dont il était séparé +assez souvent par l'activité de sa profession. Je lui dis +que je voulais aller du côté de la France, et je le voulais +parce qu'il s'agissait pour moi de prendre la route +diamétralement opposée à celle de Milan, et aussi un +peu parce que j'avais quelques renseignements vagues +sur le pas&age récent de Célio dans la contrée que je parcourais. +Mon <i>vetturino</i> vit que je ne savais pas bien où +je voulais aller, et comme il avait envie d'aller à Briançon, +il prit naturellement la route de Suse et d'Exille, +traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans +le département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre.</p> + +<p>Comme nous approchions de Briançon, il me demanda +si je ne comptais pas m'y arrêter quelques jours, du ton +d'un homme décidé à m'y contraindre. Et, comme j'hésitais +à lui répondre avant d'avoir bien pénétré son dessein, +il m'annonça que son plus jeune cheval était malade, +qu'il ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'être +forcé de voir un vétérinaire pour le faire saigner. Je +descendis de voiture et j'examinai le cheval: il avait +l'oeil pur, le flanc calme; il n'était pas plus malade que +l'autre.</p> + +<p>—Mon ami, dis-je à maître Volabù (c'était le nom de +mon voiturin), je te prie d'être sincère avec moi. Tu +cherches un prétexte pour t'arrêter, et moi je n'ai pas de +raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus longtemps à +ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. Que j'arrive +à Briançon, c'est tout ce que je demande. Là, je penserai +à ce que je veux faire, et j'aurai sous la main tous les +moyens de transport désirables. Si tu l'obstinés à me +laisser ici (nous n'étions plus qu'à cinq lieues de Briançon), +je m'obstinerai peut-être de mon côté à le faire +marcher, car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, +si tu veux que je sois bon. Tu as ici, aux environs, une +affaire de coeur ou d'argent, et c'est pour cela que ton +cheval ne mange pas? Le brave homme se mit à rire, +puis il secoua la tête d'un air mélancolique:—Je ne +suis plus de la première jeunesse, dit-il, ma femme a +dix-huit ans, et j'aurais été bien aise de la surprendre; +elle ne demeure qu'à une toute petite lieue d'ici, aux +<i>Désertes</i>. Par la traverse, nous y serons dans une demi-heure; +le chemin est bon, et puisque vous aime à vous +arrêter n'importe où, pour marcher au hasard dans la +neige, vous verrez là un bel endroit et de la belle neige, +le diable m'emporte! Nous repartirions demain malin, +et nous serions à Briançon avant midi. Allons, j'ai été +franc, voulez-vous être bon enfant?</p> + +<p>—Oui, puisque je t'ai fait moi-même cette condition. +Va pour les <i>Désertes</i>! le non me lait, et la traverse +aussi. J'aime assez les paysages qu'on ne voit pas des +grandes routes; mais s'il te prend fantaisie, mon compère, +de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton +cheval recommence demain à ne plus manger?</p> + +<p>—Voulez-vous vous fier à la parole d'un ancien militaire, +mon bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous +voulez.</p> + +<p>—Je veux me fier, répondis-je. En route!</p> + +<p>Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher +lecteur, et tu me diras si, dans l'accès de flânerie bienveillante +qui me poussa à subir son caprice, il n'y eut +pas quelque chose qu'un homme plus impertinent que +moi eût pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne +m'avait pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il +me fit pénétrer avait un caractère à la fois naïf et grandiose, +qui s'empara de moi d'autant plus que je n'avais +pas compté sur le discernement pittoresque de mon +guide. Sans doute c'était son amour pour sa jeune femme +qui lui faisait aimer ou mieux comprendre instinctivement +la beauté du lieu qu'elle habitait. Il voulut reconnaître +ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs +de l'hospitalité.</p> + +<p>Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette +très-propre où il me conduisit. Et quand il eut +trouvé sa jeune ménagère au travail, bien gaie, bien +sage, bien pure (cela se voyait à la joie franche qu'elle +montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fête +qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, +pour me préparer un meilleur repas que celui que j'aurais +pu faire à l'auberge du hameau, et, comme je leur +disais que tant de soin n'était pas nécessaire pour me +contenter, ils jurèrent naïvement que cela <i>ne me regardait +pas</i>, c'est-à-dire qu'ils voulaient me traiter et +m'héberger gratis.</p> + +<p>Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos +et de gros baisers, pour aller admirer le site environnant. +Il était simple et superbe. Des collines escarpées +servant de premier échelon aux grandes montagnes +des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes, encadraient +la vallée et la préservaient des vents du nord +et de l'est. Au-dessus du hameau, à mi-côte de la colline +la plus rapprochée et la plus adoucie, s'élevait un vieux +et fier château, une des anciennes défenses de la frontière +probablement, demeure paisible et confortable désormais, +car je voyais au ton frais des châssis de croisées +en bois de chêne, encadrant de longues vitres bien claires, +que l'antique manoir était habite par des propriétaires +fort civilisés. Un parc immense, jeté noblement sur la +pente de la colline et masquant ses froides lignes de clôture +sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en +France, formait un des accidents les plus heureux du tableau. +Malgré la rigueur de la saison (nous étions à la +fin de janvier, et la terre était couverte de frimas), la +soirée était douce et riante. Le ciel avait ces tons rose +vif qui sont propres aux beaux temps de gelée; les horizons +neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages +doux, couleur de perle, attendaient le soleil qui descendait +lentement pour s'y plonger. Avant de s'envelopper +dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir sourire encore +à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux +château un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne +et moussue un dôme de cuivre rouge resplendissant.</p> + +<p>Comme j'étais vêtu et chaussé en conséquence de la +saison, je prenais un plaisir extrême à marcher sur cette +neige brillante, cristallisée par le froid, et qui craquait +sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces grandes +surfaces à peine égratignées par la trace de quelques petites +pattes d'oiseaux, j'étudiais avec attention le reflet +verdâtre que donne ce blanc éblouissant auprès duquel +l'hermine et le duvet du cygne paraissent jaunes ou malpropres. +Je ne pensais plus qu'à la peinture et à remercier +le ciel de m'avoir détourné de Milan.</p> + +<p>Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais +embrasser de l'oeil la vaste pelouse blanche, coupée de +massifs noirs, qui s'étendait devant le château. On avait +rajeuni les abords de cette austère demeure en nivelant +les anciens fossés, en exhaussant les terres et en amenant +le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu'au +niveau du rez-de-chaussée, jusqu'à la porte des appartements, +comme c'est l'usage aujourd'hui que nous sentons +à la fois le confortable et la poésie de la vie de château. +L'enclos était bien fermé de grands murs; mais, en face +du manoir, on en avait échancré une longueur de trente +mètres au moins pour prendre vue sur la campagne. Cette +ouverture formait terrasse, à une hauteur peu considérable, +et avait pour défense un large fossé extérieur. Un +petit escalier, pratiqué dans l'épaisseur du massif de +pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de +l'eau pour permettre, apparemment, aux jardiniers d'y +venir puiser durant l'été. Comme l'eau était couverte +d'une croûte de glace très-forte, je fis la remarque qu'il +était très-facile en ce moment d'entrer dans la résidence +seigneuriale des Désertes; mais il me parut qu'on s'en +rapportait à la discrétion des habitants de la contrée, car +aucune précaution n'était prise pour garantir ce côté faible +de la place.</p> + +<p>Comme le lieu me parut désert, j'eus quelque tentation +d'y pénétrer pour admirer de plus près le tronc des +ifs superbes et des pins centenaires dont les groupes formaient, +dans cet intérieur, mille paysages aussi <i>vrais</i>, +quoique beaucoup mieux <i>composés</i> que ceux de la campagne +environnante; mais je m'abstins prudemment et +respectueusement de cette témérité de peintre, en entendant +venir vers la terrasse deux femmes qui, vues de +près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je +les regardai courir et folâtrer sur la neige, sans qu'elles +fissent attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux +et de fourrures, elles étaient aussi légères que le +grand lévrier blanc qui bondissait autour d'elles. L'une +me parut en âge d'être mariée; mais, à son insouciance, +on voyait qu'elle ne l'était pas, et même qu'elle n'y songeait +point. Elle était grande, mince, blonde, jolie, et, +par sa coiffure et ses attitudes, elle me rappelait les nymphes +de marbre qui ornaient les jardins du temps de +Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa +beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût +moins élégante. Je ne sais pas non plus pourquoi je fus +ému en la regardant, comme si elle me rappelait une +image connue et chère. Cependant il me fut impossible, +ce jour-là et plus tard, de trouver de moi-même à qui +elle ressemblait.</p> + +<p>Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels +ébats, qu'elles passèrent sans me voir. Elles parlaient +italien, mais si vite (et souvent toutes deux ensemble), +chaque phrase était d'ailleurs entrecoupée de rires si +bruyants et si prolongés, que je ne pus rien saisir qui eût +un sens. Un peu plus loin, elles s'arrêtèrent et se mirent +à briser sans pitié de superbes branches d'arbre vert dont +elles firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnèrent +ensuite sur la neige, en disant:</p> + +<p>«Ma foi, qu'<i>il</i> vienne les chercher, c'est trop froid à +manier.»</p> + +<p>J'allais les perdre de vue à regret, je l'avoue, car il y +avait quelque chose de sympathique et d'excitant pour +moi dans la pétulance et la gaieté de ces jolies filles, +lorsqu'une d'elles s'écria: «Bon! j'ai perdu <i>son</i> noeud, +son fameux noeud d'épée, que j'avais attaché sur mon +capuchon, avec une épingle!</p> + +<p>—Eh bien! dit l'aînée, nous en ferons un autre; la +belle affaire!</p> + +<p>—Oh! il l'avait fait lui-même! Il prétend que nous ne +savons pas faire les noeuds, comme si c'était bien malin! +Il va grogner.</p> + +<p>—Eh bien, qu'il grogne, le grognon! répliqua l'autre, +et toutes deux recommencèrent à rire, comme rient +les jeunes filles, sans savoir pourquoi, sinon qu'elles ont +besoin de rire.</p> + +<p>—Tiens! je le vois, mon noeud! <i>son</i> noeud! s'écria +la cadette en bondissant vers le fossé; le voilà qui s'épanouit +sur la neige. Oh! le beau coquelicot!</p> + +<p>Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment +de ramasser ce noeud de rubans rouges que j'avais +fort bien remarqué, elle partit d'un nouvel éclat de rire: +une petite brise soudaine qui venait de s'élever emportait +le ruban, et le déposait, à mes pieds, sur la glace +du fossé.</p> + +<p>Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce +fut alors seulement qu'elle m'aperçut et devint aussi +rouge que son noeud de rubans cerise.</p> + +<p>—Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, +je serai forcé de traverser ce fossé; me le permettez-vous?</p> + +<p>—Non, non, ne faites pas cela! répondit l'enfant, en +qui un fonds d'assurance mutine parut dominer trés-vite +le premier accès de timidité, c'est peut-être dangereux. +Si la glace ne porte pas?</p> + +<p>—N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose +que de courir un petit danger pour votre service.</p> + +<p>Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu. +En voyant qu'en effet il y avait bien quelque danger pour +moi, car le fossé était large et profond, l'enfant rougit +encore et descendit quelques marches du petit escalier +pour venir à ma rencontre. Elle ne riait plus.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, +petite soeur? dit l'aînée, qui venait la rejoindre, et qui +me regarda d'un air de surprise et de mécontentement. +Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle connaissait +sans doute déjà la prudence. Elle avait au moins une +vingtaine d'années.</p> + +<p>—Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à +sa soeur le noeud de rubans au bout de ma canne, je +m'arrête à la limite de votre empire, je ne me permets +pas de mettre le pied seulement sur la première marche +de l'escalier.</p> + +<p>Elle vit tout de suite que j'étais un homme bien élevé, +et me remercia d'un doux et charmant sourire. Quant à +l'enfant, elle saisit le noeud avec vivacité, et me fit signe +de ne pas m'arrêter sur la glace. Je m'en retournai lentement +et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me +crièrent <i>merci</i> avec beaucoup de grâce; puis j'entendis +l'aînée dire à la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!—Sauvons-nous! +répondit l'enfant en recommençant +son rire frais et clair comme une clochette d'argent. +Elles se prirent par la main, et partirent en courant +et en riant vers le château. Quand elles eurent disparu, +je regagnai la modeste demeure de monsieur et +madame Volabù, un peu préoccupé de ma petite aventure.</p> + +<p>Je trouvai mon souper prêt. J'aurais été Grandgousier +en personne, qu'on ne m'eut pas traité plus largement. +Je crois que toute la petite basse-cour de madame Volabù +y avait passé. Je n'aurais pas eu bonne grâce à me +plaindre de cette prodigalité, en voyant l'air de triomphe +naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les +honneurs de chez eux. J'exigeai qu'ils se missent à table +avec moi, ainsi que la vieille mère de madame Volabù, +qui était encore un robuste virago, nommée madame +Peirecote, et qui paraissait prendre à coeur d'être +bonne gardienne de l'honneur de son gendre.</p> + +<p>Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver +d'une indigestion, car mon brave <i>vetturino</i> semblait +décidé à me faire étouffer. Dès que je pus obtenir quelques +instants de répit, j'en profitai pour faire des questions +sur le château et ses habitants.</p> + +<p>—C'est bien vieux, ce château, me dit Volabù d'un +air capable; c'est laid, n'est-ce pas? Ça ressemble à une +grande masure? Mais c'est plus joli en dedans qu'on ne +croirait; c'est très-bien tenu, bien conservé, bien arrangé, +quoique en vieux meubles qui ne sont plus de +mode. Il y a des calorifères, ma foi! C'est que le vieux +marquis ne se refusait rien. Il n'était pas très-généreux +pour les autres, mais il aimait bien ses aises, et il passait +presque toute l'année ici. L'hiver, il n'allait qu'un +peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c'était son +pays.</p> + +<p>—Et qui possède ce château à présent?</p> + +<p>—Son frère, la comte de Balma, qui vient de passer +marquis par le décès de l'aîné de la famille. Dame, il +n'est pas jeune non plus! C'est le sort de notre village, +on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison et vieilles +gens.</p> + +<p>—Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le +château, dit madame Volabù; M. le nouveau marquis +n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus âgé ne l'est guère +plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabù +me désignait à son mari, dont les yeux s'arrondirent +tout à coup, en même temps que sa bouche s'allongeait +en une moue assez risible.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il, M. de Balma a des garçons à présent! +Quand je suis parti, il n'avait qu'une fille, et il +n'y a qu'un mois de cela.</p> + +<p>—C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, +dit à son tour la vieille madame Peirecote. Depuis un +mois, il lui est arrivé une famille nombreuse, deux autres +filles et deux garçons, tous beaux comme des amours; +mais qu'est-ce que ça vous fait, Volabù?</p> + +<p>—Ça ne me fait rien, la mère; mais c'est égal, notre +vieux marquis est diablement sournois, car je lui ai entendu +dire à M. le curé qu'il n'avait qu'une fille, celle +qui est arrivée avec lui le lendemain de la mort du dernier +marquis.</p> + +<p>—Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-là +de légitime peut-être, et que les quatre autres enfants +sont des bâtards. Ça ne prouve pas un mauvais homme +d'avoir recueilli tout ça le jour où il s'est vu riche et seigneur. +Sans doute il veut les établir pour effacer devant +Dieu tous ses vieux péchés.</p> + +<p>—Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces +enfants? observa madame Volabù.</p> + +<p>—Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère +Peirecote, et ils l'appellent tous <i>mon papa</i>. Quand à +savoir au juste ce qui en est, ce n'est pas facile. C'est +une maison où il y a toujours eu de gros secrets, par rapport +surtout à M. le marquis actuel. Du temps de l'autre, +est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui +d'à présent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu +un frère qui est mort aux Indes, disaient les uns. D'autres +disaient au contraire: Le frère puiné* de M. le marquis +n'est pas si mort ni si éloigné qu'on croit; mais il a +changé de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes +qu'il ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que +monsieur ne veut pas le voir. Les uns disaient encore: +Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise conduite, mais +il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette. +Et les autres répondaient: Il ne lui envoie rien du tout. +Il a le coeur trop dur pour cela. Le pire des deux n'est +pas celui qu'on pense.</p> + +<p>—Et ne peut-on éclaircir cette histoire? demandai-je. +Personne, dans le pays, n'est-il mieux renseigné que +vous? Il est étrange qu'un membre d'une grande famille +sorte ainsi de dessous terre.</p> + +<p>—Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de +ces gens-là. Moi, voilà ce que je sais, ce que j'ai vu +dans ma jeunesse. Il y avait deux frères du nom de +Balma, famille piémontaise bien anciennement établie +dans le pays. L'aîné était fort sage, mais pas de très-bon +coeur, cela est certain. Le cadet était une diable de tête, +mais il n'était pas fier. Il n'avait rien à lui, et je n'ai +point vu d'enfant si aimable et si joli. Les Balma ont vécu +longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aîné vint prendre +possession de son domaine et habiter son château, +sans vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, +et mettant à la porte quiconque se montrait curieux du +sort de son frère. Cet aîné a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingts +ans sans se marier, sans adopter personne, +sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans +faire de testament, comme un homme qui dit: Après +moi, la fin du monde! Mais voilà que l'on a vu arriver +tout à coup le jeune homme qui a produit de bons litres, +et qui a hérité naturellement du titre, du château et des +grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois +ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour +un homme qui était; dit-on, dans la dernière misère. +Pauvre enfant! j'ai été le saluer; il s'est souvenu de +moi, et il a été encore galant en paroles, comme si je +n'avais que quinze ans.</p> + +<p>—Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, +la mère, c'est donc le nouveau marquis? dit M. Volabù. +Diantre! il n'a pas l'air d'un freluquet pourtant.</p> + +<p>—Dame! il peut bien avoir, à cette heure, soixante-douze ans, +répondit naïvement madame Peirecote. Aussi +il est bien changé! Et l'on dit qu'il est devenu raisonnable, +et que sa fille aînée est rangée, économe; que c'est +surprenant de la part de gens qu'on croyait disposés à +tout avaler dans un jour.</p> + +<p>—Peste! c'est l'âge de s'amender, reprit Volabù. +Soixante-douze ans! excusez! Le <i>jeune homme</i> a dû +mettre de l'eau dans son vin.</p> + +<p>Les époux Volabù, voyant que j'avais fini de manger, +commencèrent à desservir, et je m'approchai du feu, où +je retins la mère Peirecote pour la faire encore parler. +Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi l'histoire des +Balma excitait à ce point ma curiosité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<h3>LE SABBAT.</h3> + +<p>—Et les deux jeunes demoiselles, dis-je à ma vieille +hôtesse, vous les connaissez?</p> + +<p>—Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. +Il n'y a qu'une quinzaine qu'elles sont ici, et le +dernier jeune homme, qui paraît avoir quinze ans tout +au plus, est arrivé avant-hier au soir. Ce qui fait dire +dans le village que ce n'est peut-être pas le dernier, et +qu'on ne sait pas où s'arrêtera la famille de M. le marquis. +Chacun dit son mot là-dessus: il faut bien rire un +peu, pour se consoler de ne rien savoir.</p> + +<p>—Le nouveau marquis a donc les mêmes habitudes +de mystère que l'ancien?</p> + +<p>—C'est à peu près la même chose, c'est même encore +pire, puisque, ce qu'il a été et ce qu'il a fait durant tant +d'années qu'on ne l'a pas vu, il a sans doute intérêt à le +cacher plus encore que feu M. son frère; mais pourtant +ce n'est pas le même homme. On commence à me croire, +quand je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra +justice plus tard. L'autre était sec de coeur comme de +corps; celui-ci est un peu brusque de manières, et +n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas +au premier venu: on dirait qu'il connaît tous les tours et +toutes les ruses de ceux qui <i>quémandent</i>; mais il s'informe, +il consulte; sa fille aînée le fait avec lui, et les +secours arrivent sans bruit à ceux qui ont vraiment besoin. +M. le curé a bien remarqué cela, lui qui s'affligeait +tant lorsqu'il a vu venir ce prétendu mauvais sujet: il +commence à dire que les pauvres gens n'ont pas perdu +au change.</p> + +<p>—Voilà qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire +gagne en moralité ce qu'elle perd en merveilleux. +Cela se résume en un vieux proverbe de votre connaissance +sans doute: «Les mauvaises têtes font les bons +coeurs.»</p> + +<p>—Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste à +dire, les trop bonnes têtes font souvent les coeurs mauvais. +Qui ne pense qu'à soi n'est bon qu'à soi... Il n'en +reste pas moins du merveilleux dans cette maison-là. De +tout temps, il s'est passé au château des Désertes des +choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas +comprendre. D'abord, on dit que tous les Balma sont +sorciers de père en fils, et l'on me dirait que l'aînée des +demoiselles en tient, que cela ne m'étonnerait pas, car +elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle +ne va pas du tout vêtue selon son rang, elle ne porte ni +plumes à son chapeau ni cachemires, comme les dames +riches du pays; elle a la figure si blanche, qu'on dirait +qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un +peu plus élégantes et paraissent plus gaies; mais l'aîné +des jeunes gens a l'air d'un vrai fou: on l'entend parler +tout seul, et on le voit faire des gestes qui font peur. +Quant à M. le marquis, tout charitable qu'il est, il a l'air +bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous +voulez, mais les domestiques du château ont peur et sont +fort aises qu'on les renvoie à sept heures du soir, en leur +permettant d'aller faire la veillée et coucher dans le village, +où ils ont tous leur famille, car ce marquis n'a +amené avec lui aucun serviteur étranger qu'on puisse +faire parler. Tous ceux qui sont employés au château +sont pris à la journée, parce qu'on a renvoyé tous les anciens. +Cela fait que, pendant douze heures de nuit, +personne ne peut savoir ce qui se passe dans la maison.</p> + +<p>—Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque +chose? Peut-être que ces Balma sont tout simplement de +grands dormeurs qui craignent le bruit de l'office.</p> + +<p>—Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils +s'en vont dans tout le château, montant, descendant, +traversant les vieilles galeries, s'arrêtant dans des +chambres qui n'ont pas été habitées depuis cent ans +peut-être. Ils remuent les meubles, les transportent d'un +coin à l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, +se disputent..., on dit même qu'ils se battent, car +*car ils font là-dedans un sabbat désordonné.</p> + +<p>—Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient +tout le monde de si bonne heure?</p> + +<p>—Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes +et contrevents, après avoir fait la ronde pour s'assurer +qu'on ne les espionne pas. Le fils du jardinier, qui s'était +caché dans une armoire par curiosité, a manqué être +jeté par les fenêtres, et il a eu une si grosse peur, qu'il +en a été malade, car il prétend que ces messieurs et ces +demoiselles, et même M. le marquis, étaient tous habillés +en diables, et que cela faisait dresser les cheveux sur la +tête de les voir ainsi, et de leur entendre dire des choses +qui ne ressemblaient à rien.</p> + +<p>—A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui +commença à m'intéresser! Les vieux châteaux où il +ne se passe pas des choses diaboliques ne sont bons à +rien.</p> + +<p>—Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas à cela? +Eh bien! si je vous disais que j'ai été écouter le plus +près possible avec ma fille, et que j'ai vu quelque +chose?</p> + +<p>—Bien! voyons, contez-moi cela.</p> + +<p>—Nous avons vu à travers les fentes d'un vieux contrevent +qui ne ferme pas aussi bien que les autres, et qui +donne ouverture à l'ancienne salle des gardes du château, +des lumières passer et repasser si vite, qu'on eût +dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi +sans les éteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit +du tonnerre et le vent siffler dans le château, quoiqu'il +fit une belle nuit de gelée bien tranquille comme ce soir. +Un grand cri est venu jusqu'à nous, comme si l'on tuait +quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans +les veines. C'était la semaine dernière, Monsieur! Nous +nous sommes sauvées, ma fille et moi, parce que nous +ne doutions pas qu'un crime n'eût été commis, et nous +ne voulions pas être appelées comme témoins: cela fait +toujours du tort à de pauvres gens comme nous de témoigner +contre les riches; on s'en aperçoit plus tard. Si bien +que nous n'avons pu fermer l'oeil de toute la nuit; mais +le lendemain tout le monde se portait bien dans le château: +les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin +comme à l'ordinaire, et M. le marquis a été à la +messe, car c'était un dimanche. Seulement les domestiques +nous ont dit qu'ils avaient brûlé dans la nuit plus +de cinquante bougies, et que tout le souper avait été +mangé jusqu'au dernier os.</p> + +<p>—Ah! il me paraît qu'ils fêtent joyeusement le +diable?</p> + +<p>—Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, +avec des gâteaux, des confitures et des vins fins, leur est +servi dans la salle à manger, en même temps qu'on dessert +leur dîner. On ne sait pas à quelle heure ni avec +quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire à des +esprits qui ne se nourrissent pas de fumée. Le matin, on +trouve les fauteuils rangés en cercle autour de la cheminée +du grand salon, et dans tout le reste de la maison +il n'y a pas trace du remue-ménage de la nuit. Seulement, +il y a toute une partie du château, celle qu'on n'habite +plus depuis longtemps, qui est fermée et cadenassée de +façon à ce que personne ne puisse y mettre le bout du nez. +Ils ont, au reste, fort peu de domestiques pour une si +grande maison et tant de maîtres. Ils n'ont encore reçu +personne, si ce n'est le maire et le curé, lesquels ont vu +seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun +de ses enfants ait paru, excepté sa fille aînée. Les demoiselles +n'ont pas de filles de chambre, et semblent +tout aussi habituées que les messieurs à se servir elles-mêmes. +Le service intérieur est fait aussi par des femmes +de journée que l'on congédie quand elles ont balayé et +rangé; et vous savez, Monsieur, les hommes sont si +simples! Quand il n'y a pas de femmes au courant des +affaires d'une maison, on ne peut rien savoir.</p> + +<p>—C'est vraiment désespérant, ma chère madame Peirecote, +dis-je en retenant une bonne envie de rire.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'étais plus jeune, et si +je ne craignais pas d'attraper un rhumatisme en faisant +le guet, je saurais bientôt à quoi m'en tenir. Par +exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait les lits +a trouvé au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles +dépareillées. On a beau se cacher, on n'est jamais +à l'abri d'une distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce +qu'il y avait à la place de la pantoufle perdue durant le +sabbat!</p> + +<p>—Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? +ou bien un fer de cheval qui a brûlé les doigts de la +pauvre servante?</p> + +<p>—Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc +avec un noeud de beaux rubans rose et or!</p> + +<p>—Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est +évident que ces demoiselles avaient été au bal sur un +manche à balai!</p> + +<p>—Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au +château, car on avait justement entendu des airs de +danse, et les parquets s'en ressentaient; mais quels +étaient les invités, et d'où sortait le beau monde? car +on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espèce autour +du château, et à moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontée par les tuyaux de cheminée, je ne +vois pas pour qui ces demoiselles ont mis des souliers +blancs à noeuds rose et or.</p> + +<p>J'aurais écouté madame Peirecote toute la nuit, tant +ses contes me divertissaient; mais je vis que mes hôtes +désiraient se retirer, et je leur en donnai l'exemple. Volabù +me conduisit à sa meilleure chambre et à son meilleur +lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, +et ils ne me quittèrent qu'après s'être assurés que je ne +manquais de rien. Volabù me demanda au travers de la +porte à quelle heure je voulais partir pour Briançon. Je +le priai d'être prêt à sept heures du matin, ne voulant +pas être à charge plus longtemps à sa famille.</p> + +<p>Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'était +que sept heures du soir, et j'avais douze heures devant +moi. Un bon feu de sapin pétillait dans la cheminée de +ma petite chambre, et une grande provision de branches +résineuses, placée à côté, me permettait de lutter contre +la froide bise qui sifflait à travers les fenêtres mal +jointes. Je pris mes crayons, et j'esquissai les deux jolies +figures des demoiselles de Balma dans le costume et les +attitudes où elles m'étaient apparues, sans oublier le +beau lévrier blanc et le cadre des grands cyprès noirs +couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore +plus vite dans mon imagination que sur le papier, et je +ne pouvais me défendre d'une émotion analogue à celle +que nous fait éprouver la lecture d'un conte fantastique +d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures +si candides, si enjouées, si heureuses en apparence, les +récits bizarres et les diaboliques commentaires de ma +vieille hôtesse. Ainsi que dans ces contes germaniques, +où des anges terrestres luttent sans cesse contre les +piéges d'un esprit infernal pétri d'ironie, de colère et de +douleur, je voyais ces beaux enfants fleurir à leur insu, +sous l'influence perfide de quelque vieux alchimiste couvert +de crimes, qui les élevait à la brochette pour vendre +leurs âmes à Satan, afin de dégager la sienne d'un pacte +fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre commençait +à se méfier. Au milieu de leur gaieté railleuse, +il m'avait semblé voir percer de la crainte pour un +maître qu'elles n'avaient pas osé nommer. Qu'il <i>grogne</i>, +<i>le grognon!</i> avaient-elles dit, et puis encore, en parlant +de ma traversée périlleuse sur le fossé, l'aînée avait dit: +<i>S'il voyait cela il nous gronderait.</i> Était-ce leur père +qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? +Rien ne prouvait qu'elles fussent les filles de ce +vieux marquis ressuscité par magie après avoir passé +pour mort, que dis-je? après avoir été mort probablement +pendant cinquante ans. Ce devait être un vampire. +Il les tourmentait déjà toutes les nuits, mais chaque +matin, grâce à sa science, elles avaient perdu le souvenir +de ce cauchemar, et tâchaient de se reprendre à la +vie. Hélas! elles n'en avaient pas pour longtemps, les +pauvrettes! Un matin, on les trouverait étranglées dans +quelque gargouille du vieux manoir.</p> + +<p>A ces folles rêveries, quelques indices réels venaient +pourtant se joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans +venaient faire là; mais le ruban rose et or du petit +soulier coïncidait, je ne sais comment, avec le noeud de +ruban cerise que j'avais ramassé. <i>Son noeud</i>, avait-elle +dit, <i>son noeud d'épée!</i>—Qui donc, dans le château, +portait encore la costume de nos pères, l'épée et le noeud +d'épée? Cela était vraiment bizarre, et <i>il</i> l'avait fait lui-même! +<i>Il</i> prétendait que ces charmantes petites mains +de fée ne savaient pas faire un noeud digne de <i>lui</i>! <i>Il</i> +était donc bien impérieux et bien difficile, ce tyran de +la jeunesse et de la beauté! Qu'il fût jeune ou vieux, ce +porteur d'épée, ce faiseur de noeuds, il était peu galant +ou peu paternel. Ce ne pouvait être que le diable ou l'un +de ses suppôts rechignés.</p> + +<p>Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent +à ce sujet; mais je ne les exécutai point. La mère +Peirecote m'avait soufflé le poison de sa curiosité, et je +ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il était fort tard, +tant j'avais fait de rêves en peu d'instants. Ma montre +s'était arrêtée; mais l'horloge du hameau sonna neuf +heures, et je m'inquiétai du reste de ma nuit, car je n'avais +plus envie de dessiner; il m'était impossible de lire, +et je mourais d'envie d'agir comme un écolier, c'est-à-dire +d'aller chercher quelque aventure poétique ou ridicule +sous les murs du vieux château.</p> + +<p>Je commençai par m'assurer d'un moyen de sortie qui +ne fit ni bruit ni scandale, et je l'eus trouvé avant d'être +décidé à m'en servir. Les contrevents de ma fenêtre ouvraient +sans crier et donnaient sur un petit jardin clos +seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait +qu'un étage de niveau avec le sol. Cela était si facile et +si tentant, que je n'y résistai pas. Je me munis d'un briquet, +de plusieurs cigares, de ma canne à tête plombée; +je cachai ma figure dans un grand foulard, je m'enveloppai +de mon manteau, et, pour me déguiser mieux, je +décrochai de la muraille une espèce de chapeau tyrolien +appartenant à M. Volabù; puis je sortis de la maison par +la fenêtre, je poussai les contrevents, j'enjambai la haie; +la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait +dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, +rien qu'en faisant à l'extérieur le tour de la +maison.</p> + +<p>J'arrivai au fossé que je connaissais déjà si bien. La +nuit avait raffermi la glace. Je montai, non sans peine, +le petit escalier, qui était devenu fort glissant. J'entrai +résolument dans le parc, et j'approchai du château +comme un Almaviva préparé à toute aventure.</p> + +<p>Je touchais aux portes vitrées du rez-de-chaussée donnant +toutes sur une longue terrasse couverte de vignes +desséchées par l'hiver, qui ressemblaient, dans la nuit, +à de gros serpents noirs courant sur les murs et se roulant +autour des balustres. J'avais monté sans hésiter l'escalier +bordé de grands vases de terre cuite qui entaillait +noblement le perron sur chaque face. Tous les volets +étaient hermétiquement fermés; je ne craignais pas +qu'on me vit de l'intérieur. Je voulais écouter ces bruits +étranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces meubles +mis en danse, cette musique infernale dont ma +vieille hôtesse m'avait rempli la cervelle.</p> + +<p>Je ne fus pas longtemps sans reconnaître qu'on agissait +énergiquement dans cette demeure silencieuse et +déserte au dehors. De grands coups de marteau résonnaient +dans l'intérieur, et des éclats de voix, comme de +gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frappèrent +confusément mon oreille. Tout cela se passait +fort près de moi, probablement dans une des pièces du +rez-de-chaussée; mais les contrevents en plein chêne, +rembourrés de crin et garnis de cuir, ne me permettaient +pas de saisir un seul mot.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image6.png"></p> +<br><br> + +<p>Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir à +distance. Je descendis le perron, et bientôt j'entendis +ouvrir la porte que je venais de quitter. Le chien hurlait, +je me crus perdu, car le clair de lune ne me permettait +pas de franchir l'espace découvert qui me séparait des +premiers massifs.</p> + +<p>—Ne laisse pas sortir Hécate! dit une voix que je +reconnus aussitôt pour celle de la plus jeune de mes deux +héroïnes. Elle est folle au clair de la lune, et elle casse +tous les vases du perron.</p> + +<p>—Rentrez, Hécate! dit l'autre, dont je reconnus aussi +la voix. Elle ferma la porte au nez de la grande levrette, +qui les avertissait de ma présence et gémissait de n'être +pas comprise.</p> + +<p>Les deux jeunes filles s'avancèrent sur le perron. Je +me cachai sous la voûte qu'il formait entre les deux escaliers +latéraux.</p> + +<p>—Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, +petite; tu vas t'enrhumer, disait l'aînée. Qu'as-tu besoin +de t'appuyer sur la balustrade?</p> + +<p>—Je suis fatiguée, et je meurs de chaud.</p> + +<p>—En ce cas, rentrons.</p> + +<p>—Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! +Ils en ont au moins pour un quart d'heure à arranger le +<i>cimetière</i>, respirons un peu.</p> + +<p>Le <i>cimetière</i> me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me +permettait de ne pas perdre une de leurs paroles, et +j'allais saisir le mot de l'énigme, lorsque quelqu'un de +l'intérieur, ennuyé des cris du chien, ouvrit la porte +et laissa passer la maudite bête, qui s'élança jusqu'à moi +et s'arrêta à l'entrée de la voûte, indignée de ma présence, +mais tenue en respect par la canne dont je la menaçais.</p> + +<p>—Oh! qu'<i>ils</i> sont ennuyeux d'avoir lâché Hécate! +disaient tranquillement ces demoiselles, pendant que +j'étais dans une situation désespérée. Ici, Hécate, tais-toi +donc! tu fais toujours du bruit pour rien!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image7.png"></p> +<br><br> + +<p>—Mais comme elle est en colère! c'est peut-être un +voleur! dit la petite.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'aînée en +riant; monsieur le voleur, répondez.</p> + +<p>—Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur +le curieux, vous perdez votre temps; vous vous enrhumez +pour rien. Vous ne nous verrez pas.</p> + +<p>—A toi, Hécate! mange-le!</p> + +<p>Hécate n'eût pas demandé mieux, si elle eût osé. +Bruyante, mais craintive, comme le sont les levrettes, +elle reculait hérissée de colère et de peur, quoiqu'elle +fût de taille à m'étrangler.</p> + +<p>—Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, +elle crie après la statue qui est là au fond de la grotte.</p> + +<p>—Et si nous allions voir?</p> + +<p>—Ma foi non, j'ai peur!</p> + +<p>—Et moi aussi, rentrons!</p> + +<p>—Appelons <i>nos garçons</i>!</p> + +<p>—Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tête, et ils +se moqueront de nous comme à l'ordinaire.</p> + +<p>—Il fait froid, allons-nous-en.</p> + +<p>—Il <i>fait peur</i>, sauvons-nous!</p> + +<p>Elles rentrèrent en rappelant la chienne. Tout se referma +hermétiquement, et je n'entendis plus rien pendant +un quart d'heure; mais tout à coup les cris d'une +personne qui semblait frappée d'épouvante retentirent. +On parla haut sans que je pusse distinguer ni les paroles +ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des éclats de +rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'étais +transi de froid, et la maudite levrette pouvait me trahir +encore, pour peu qu'on eût le caprice de venir poser de +jolis petits bras nus sur la neige de la balustrade. Je regagnai +la maison Volabù, certain qu'on ne m'avait pas +tout à fait trompé, et qu'on travaillait dans le château à +une oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux +de n'avoir rien découvert, sinon qu'on arrangeait le +<i>cimetière</i> et qu'on se moquait des curieux.</p> + +<p>La nuit était fort avancée quand je me retrouvai dans +ma petite chambre. Je passai encore quelque temps à +rallumer mon feu et à me réchauffer avant de pouvoir +m'endormir, si bien que, lorsque Volabù vint pour m'éveiller +avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais +en conscience de mon premier somme. Je me levai tard. +Il avait eu le temps de me préparer mon déjeuner, qu'il +fallut accepter sous peine de désespérer le brave homme +et madame Volabù, qui avait des prétentions assez fondées +au talent de cuisinière. A midi, une affaire survint +à mon hôte: il était prêt à y renoncer pour tenir sa parole +envers moi; mais moi, sans me vanter de mon escapade, +j'avais un <i>fiasco</i> sur le coeur, et je me sentais +beaucoup moins pressé que la veille d'arriver à Briançon. +Je priai donc mon hôte de ne pas se gêner, et je +remis notre départ au lendemain, à la condition qu'il +me laisserait payer la dépense que je faisais chez lui, ce +qui donna lieu à de grandes contestations, car cet homme +était sincèrement libéral dans son hospitalité. Il eût discuté +avec moi pour une misère durant le voyage, si +j'eusse voulu marchander; chez lui, il était prêt à mettre +le feu à la maison pour me prouver son savoir-vivre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<h3>L'UOM DI SASSO.</h3> + +<p>J'étais trop mécontent du résultat de mon entreprise +pour me sentir disposé à faire de nouvelles questions +sur le château mystérieux. Je renfermais ma curiosité +comme une honte, le succès ne l'avait pas justifiée; mais +elle n'en subsistait pas moins au fond de mon imagination, +et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante. +En attendant, je résolus d'aller pousser une reconnaissance +autour du château, pour me ménager les +moyens de pénétrer nuitamment dans l'intérieur de la +place, s'il était possible... Bah! me disais-je, tout est possible +à celui qui veut.</p> + +<p>J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rôdait devant +la route, me regarda avec ce mélange de hardiesse et de +poltronnerie qui caractérise les enfants de la campagne. +Puis, comme j'observais sa mine à la fois espiègle et farouche, +il vint à moi, et, me présentant une lettre, il me +dit: «Regardez ça, si c'est pour vous.» Je lus mon nom +et mon prénom tracés fort lisiblement et d'une main élégante +sur l'adresse. A peine eus-je fait un signe affirmatif +que l'enfant s'enfuit sans attendre ni questions ni récompense. +Je courus à la signature, qui ne m'apprit rien +d'officiel, mais à laquelle pourtant je ne me trompai pas. +Stella et Béatrice! les jolis noms! m'écriai-je, et je rentrai +dans ma chambre, assez ému, je le confesse.</p> + +<p>«Le hasard, aidé de la curiosité, disait cette gracieuse +lettre parfumée, a fait découvrir à deux petites filles fort +rusées le nom de l'étranger qui a ramassé le noeud de +ruban cerise. Des pas laissés sur la neige, coïncidant +avec les avertissements de la belle chienne Hécate, ont +prouvé à ces demoiselles que l'étranger était encore plus +curieux que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de +marcher sur les eaux pour surprendre les secrets d'autrui. +Le sort en est jeté! Puisque vous voulez être initié +à nos mystères, ô jeune présomptueux, vous le serez! +Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer +digne de notre confiance! Soyez muet comme la tombe; +la plus légère indiscrétion nous mettrait dans l'impossibilité +de vous admettre. Venez à huit heures du soir (<i>solo +e inosservato</i>) au bord du fossé, vous y trouverez Stella +et Béatrice.»</p> + +<p>Tout le billet était écrit en italien et rédigé dans le pur +toscan que je leur avais entendu parler. Je hâtai le dîner +pour avoir le droit de sortir à six heures, prétextant que +j'allais voir lever la lune sur le haut des collines. En effet, +je fis une course au delà du château, et à huit heures +précises j'étais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq minutes. +Mes deux charmantes châtelaines parurent, bien +enveloppées et encapuchonnées. Je fus un peu inquiet, +lorsque j'eus franchi l'escalier, d'en voir une troisième +sur laquelle je ne comptais pas. Celle-là était masquée +d'un <i>loup</i> de velours noir et son manteau avait la forme +d'un domino de bal.—Ne soyez pas effrayé, me dit la +petite Béatrice en me prenant sans façon par-dessous le +bras, nous sommes trois. Celle-ci est notre soeur aînée. +Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il faut nous +suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut +vous soumettre à tout ce que nous exigerons de vous, +eussions-nous la fantaisie de vous couper la moustache, +les cheveux et même un peu de l'oreille. Vous allez voir +des choses fort extraordinaires et faire tout ce qu'on vous +commandera, sans hasarder la moindre objection, sans +hésiter, et surtout <i>sans rire</i>, dès que vous aurez passé +le seuil du sanctuaire. Le rire intempestif est odieux à +notre <i>chef</i>, et je ne réponds pas de ce qui vous arriverait +si vous ne vous comportiez pas avec la plus grande dignité.</p> + +<p>—Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnête homme, +dit à son tour Stella, la seconde des deux soeurs, à nous +obéir dans toutes ces prescriptions? Autrement, il ne fera +point un pas de plus sur nos domaines, et ma soeur aînée +que voici, et qui est sourde comme la loi du destin, l'enchaînera jusqu'au jour, par une force magique, au pied +de cet arbre où il servira demain de risée aux passants. +Pour cela il ne faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez +vite, Monsieur.</p> + +<p>—Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous +voulez, d'être à vous corps et âme jusqu'à demain matin.</p> + +<p>—A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune +par un bras, elles m'entraînèrent dans un dédale +obscur de bosquets d'arbres verts. Le domino noir nous +précédait, marchant vite, sans détourner la tête. Une +branche ayant accroché le bas de son manteau, je vis se +dessiner sur la neige une jambe très-fine et qui pourtant +me parut suspecte, car elle était chaussée d'un bas noir +avec une floche de rubans pareils retombant sur le côté, +sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur +aînée, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garçon +qui ne voulait pas se trahir par la voix et qui surveillait +ma conduite auprès de ses soeurs, pour me remettre à la +raison, s'il en était besoin.</p> + +<p>Je ne pus me défendre du sot amour-propre de faire +part de ma découverte, et j'en fus aussitôt châtié.—Pourquoi +avez-vous manqué de confiance en moi? disais-je +à mes deux jeunes amies. Il n'était pas besoin de la +présence de votre frère pour m'engager d'être auprès de +vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes.</p> + +<p>—Et vous, pourquoi manquez-vous à votre serment? +répliqua Stella d'un ton sévère: allons, il est trop tard +pour reculer, et il faut employer les grands moyens pour +vous forcer au silence.</p> + +<p>Elle m'arrêta; le domino noir se retourna malgré sa surdité, +et présenta un bandeau, qu'à elles trois elles placèrent +sur mes yeux avec la précaution et la dextérité de jeunes +filles qui connaissent les supercheries possibles du jeu de +colin-maillard.—On vous fait grâce du bâillon, me dit +Béatrice; mais, à la première parole que vous direz, vous +ne l'échapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver +main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous +vos mains; vous ne serez pas assez félon, je pense, +pour nous les retirer et pour nous forcer à vous les lier +derrière le dos.</p> + +<p>Je ne trouvais pas désagréable cette manière d'avoir +les mains liées, en les enlaçant à celles de deux filles +charmantes, et la cérémonie du bandeau ne m'avait pas +révolté non plus; car j'avais senti se poser doucement +sur mon front et passer légèrement dans ma chevelure +deux autres mains, celles de la soeur aînée, lesquelles, +dégantées pour cet office d'exécuteur des hautes-oeuvres, +ne me laissèrent plus aucun doute sur le sexe du personnage +muet.</p> + +<p>Je dois dire à ma louange que je n'eus pas un instant +d'inquiétude sur les suites de mon aventure. Quelque +inexplicable qu'elle fût encore, je n'eus pas le <i>provincialisme</i> +de redouter une mystification de mauvais goût; +je ne m'étais muni d'aucun poignard, et les menaces de +mes jolies sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour +mes oreilles ni même pour ma moustache. Je voyais assez +clairement que j'avais affaire à des personnes d'esprit, +et le souvenir de leurs figures, le son de leurs voix, +ne trahissaient en elles ni la méchanceté ni l'effronterie. +Certes, elles étaient autorisées par leur père, qui sans +doute me connaissait de réputation, à me faire cet accueil +romanesque, et, ne le fussent-elles pas, il y a autour de +la femme pure je ne sais quelle indéfinissable atmosphère +de candeur, qui ne trompe pas le sens exercé d'un +homme.</p> + +<p>Je sentis bientôt, à la chaleur de la température et à +la sonorité de mes pas, que j'étais dans le château; on +me fit monter plusieurs marches, on m'enferma dans une +chambre, et la voix de Béatrice me cria à travers la porte: +«Préparez-vous, ôtez votre bandeau, revêtez l'armure, +mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher +tout à l'heure.»</p> + +<p>Je me trouvai seul dans un cabinet meublé seulement +d'une grande glace, de deux quinquets et d'un sofa, sur +lequel je vis une étrange armure. Un casque, une cuirasse, +une cotte, des brassards, des jambards, le tout mat +et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'était du carton, +mais si bien modelé et peint en relief pour figurer +les ornements repoussés, qu'à deux pas l'illusion était +complète. La cotte était en toile d'encollage, et ses plis +inflexibles simulaient on ne peut mieux la sculpture. Le +style de l'accoutrement guerrier était un mélange d'antique +et de rococo, comme on le voit employé dans les +panoplies de nos derniers siècles. Je me hâtai de revêtir +cet étrange costume, même le masque, qui représentait +la figure austère et chagrine d'un vieux capitaine, et dont +les yeux blancs, doublés d'une gaze à l'intérieur, avaient +quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, +cette gaze ne me permettant pas une vision bien nette, +je me crus changé en pierre, et je reculai involontairement.</p> + +<p>La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, +et en posant son doigt sur ses lèvres: «C'est à merveille, +dit-elle en parlant bas. L'<i>uom' di sasso</i> est effroyable! +Mais n'oubliez pas les gants blancs... Oh! ceux-ci sont +trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour leur +donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de près, +tout fasse illusion. Bien! venez maintenant. Mes frères +vous attendent, mais mon père ne se doute de rien. Allons, +comportez-vous comme une statue bien raisonnable. +N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!»</p> + +<p>Elle me fit descendre un escalier dérobé, pratiqué +dans l'épaisseur d'un mur énorme, puis elle ouvrit une +porte en bas, et me conduisit à un siége où elle me laissa +en me disant tout bas: «Posez-vous bien. Soyez artiste +dans cette pose-là!»</p> + +<p>Elle disparut; le plus grand silence régnait autour de +moi, et ce ne fut qu'au bout de quelques secondes que la +gaze de mon masque me permit de distinguer les objets +mal éclairés qui m'environnaient.</p> + +<p>Qu'on juge de ma surprise: j'étais assis sur une +tombe! Je faisais monument dans un coin de cimetière +éclairé par la lune. De vrais ifs étaient plantés autour de +moi, du vrai lierre grimpait sur mon piédestal. Il me fallut +encore quelques instants pour m'assurer que j'étais +dans un intérieur bien chauffé, éclairé par un clair de +lune factice. Les branches de cyprès qui s'entrelaçaient +au-dessus de ma tête me laissaient apercevoir des coins +de ciel bleu, qui n'étaient pourtant que de la toile peinte, +éclairée par des lumières bleues. Mais tout cela était si +artistement agencé, qu'il fallait un effort de la raison pour +reconnaître l'artifice. Étais-je sur un théâtre? Il y avait +bien devant moi un grand rideau de velours vert; mais, +autour de moi, rien ne sentait le théâtre. Rien n'était +disposé pour des effets de scène ménagés au spectateur. +Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais des issues +formées par des masses de branches vertes et voilant +leurs extrémités par des toiles bleues perdues dans l'ombre. +Point de quinquets visibles; de quelque côté qu'on +cherchât la lumière, elle venait d'en haut, comme des +astres, et, du point où l'on m'avait rivé sur mon socle +funéraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher +était caché sous un grand tapis vert imitant la mousse. +Les tombes qui m'entouraient me semblaient de marbre, +tant elles étaient bien peintes et bien disposées. Dans le +fond, derrière moi, s'élevait un faux mur qui ressemblait +à un vrai mur à s'y tromper. On n'avait pas cherché ces +lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et +contre lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de +l'horizon. La scène dont je faisais partie était assez grande +pour que rien n'y choquât l'apparence de la réalité. C'était +une vaste salle arrangée de façon à ce que je pusse +me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un +coin de jardin destiné à d'illustres sépultures. Les cyprès +semblaient plantés réellement dans de grosses pierres qu'on +avait transportées pour les soutenir, et où la mousse du +parc était encore fraîche.</p> + +<p>Donc je n'étais pas sur un théâtre, et pourtant je servais +à une représentation quelconque. Voici ce que j'imaginai: +M. de Balma était fou, et ses enfants essayaient +d'étranges fantaisies pour flatter la sienne. On lui servait +des tableaux appropriés à la disposition lugubre ou riante +de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter +la nuit précédente, quoiqu'on eût déjà parlé de cimetière. +J'entendis des chuchotements, des pas furtifs et +des frôlements de robe derrière les massifs qui m'environnaient; +puis la douce voix de Béatrice, partant de +derrière le rideau, prononça ces mots:—<i>Il est temps!...</i></p> + +<p>Alors un choeur, formé de quelques voix admirables, +s'éleva de divers côtés, comme si des esprits eussent habité +ces buissons de cyprès, dont les tiges se balançaient +sur ma tête et à mes pieds. J'arrangeai ma pose de Commandeur, +car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans +cette affaire. Le choeur était de Mozart, et chantait les +admirables accords harmoniques du cimetière: «<i>Di rider +finirai, pria dell'aurora. Ribaldo! audace! lascia +ai morti la pace!</i>»</p> + +<p>Involontairement je mêlai ma voix à celle des fantômes +invisibles; mais je me tus en voyant le rideau s'ouvrir +en face de moi.</p> + +<p>Il ne se leva pas comme une toile de théâtre, il se sépara +en deux comme un vrai rideau qu'il était; mais il ne m'en +dévoila pas moins l'intérieur d'une jolie petite salle de +spectacle, ornée de deux rangées de belles loges décorées +dans le goût de Louis XIV. Trois jolis lustres pendaient +de la voûte; il n'y avait pas de rampe allumée, +mais il y avait la place d'un orchestre. Le plus curieux +de tout cela, c'est qu'il n'y avait pas un spectateur, pas +une âme dans toute cette salle, et que je me trouvais +poser la statue devant les banquettes.</p> + +<p>—Si c'est là toute la mystification que je subis, pensai-je, +elle n'est pas bien méchante. Reste à savoir combien +de temps on me laissera faire mon effet dans le vide.</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello +sortirent du massif derrière moi, et se mirent à causer. +Leurs costumes, admirables de vérité, de bon goût et +d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaître tout de +suite les acteurs, car Leporello surtout était rajeuni de +trente ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une +barbe noire taillée en collier andalous, une résille qui +cachait son front ridé; mais, à sa voix, pouvais-je hésiter +un instant? C'était le vieux Boccaferri devenu un acteur +élégant et alerte.</p> + +<p>Mais ce beau don Juan, ce fier et poétique jeune +homme qui s'appuyait négligemment sur mon piédestal, +sans daigner tourner vers moi son visage, ombragé d'une +*d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis XIII, à +plume blanche, quel était-il donc? Son riche vêtement +semblait emprunté à un portrait de famille. Ce n'était +point un costume de fantaisie, un composé de chiffons et +de clinquant: c'était un véritable pourpoint de velours +aussi court que le portaient les dandys de l'époque, avec +des braies aussi larges, des passements aussi raides, des +rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la +boutique, le magasin de costumes, l'arrangement infidèle +par lequel l'acteur transige avec les bourgeoises du public +en modifiant l'extravagance ou l'exagération des anciennes +modes, c'était la première fois que j'avais sous +les yeux un vrai personnage historique dans son vrai +costume et dans sa manière de le porter. Pour moi, peintre, +c'était une bonne fortune. Le jeune homme était +svelte et fait au tour. Il se dandinait comme un paon, et +me donnait une idée beaucoup plus juste de don Juan que +ne me l'eût donnée le beau Célio lui-même sur les planches, +car Célio y eût voulu mettre quelque chose de hautain +et de tragique qui outrepasse la donnée du caractère... +Mais tout à coup, sur une observation poltronne +de Leporello Boccaferri, il leva la tête vers moi, statue, +d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Célio Floriani +en personne.</p> + +<p>Savait-il qui j'étais? Dans tous les cas, mon masque +ne lui permettait guère de sourire à des traits connus, +et, comme la pièce me paraissait engagée avec un merveilleux +sang-froid, je gardai ma pose immobile.</p> + +<p>Quand le premier effet de la surprise et de la joie se +fut dissipé, car, bien que je ne visse pas la Boccaferri, +j'espérais qu'elle n'était pas loin, je prêtai l'oreille à la +scène qui se jouait, afin de ne pas la faire manquer. Mon +rôle n'était pas difficile, puisque je n'avais qu'un geste +à faire et un mot à dire, mais encore fallait-il les placer +à propos.</p> + +<p>J'avais cru, d'après le choeur, où, faute d'instruments, +des voix charmantes remplaçaient les combinaisons harmoniques +de l'orchestre, qu'il s'agissait de l'opéra de +Mozart rendu d'une certaine façon; mais le dialogue parlé +de Célio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait la comédie +de Molière en italien. Je la savais presque par coeur +en français; je ne fus donc pas longtemps à m'apercevoir +qu'on ne suivait pas cette version à la lettre, car dona +Anna, vêtue de noir, traversa le fond du cimetière, s'approcha +de moi comme pour prier sur ma tombe, puis, +apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour écouter. +Cette belle dona Anna, costumée comme un Velasquez, +était représentée par Stella. Elle était pâle et triste, autant +que son rôle le comportait en cet instant. Elle apprit +là que c'était don Juan qui avait tué son père, car le réprouvé +s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello +qui mourait de peur. Anna étouffa un cri en fuyant. Leporello +répondit par un cri d'effroi, et déclara à son +maître que les âmes des morts étaient irritées de son impiété; +que, quant à lui, il ne traverserait pas cet endroit +du cimetière, et qu'il en ferait le tour extérieur plutôt +que d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et +le força de lire l'inscription du monument du Commandeur. +Le pauvre valet déclara ne savoir pas lire, comme +dans le libretto de l'opéra italien. La scène se prolongea +d'une manière assez piquante à étudier, car c'était un +composé de la comédie de Molière et du drame lyrique +mis en action et en langage vulgaire, le tout compliqué et +développé par une troisième version que je ne connaissais +pas et qui me parut improvisée. Cela faisait un dialogue +trop étendu et parfois trop familier pour une scène +qui se serait jouée en public, mais qui prenait là une +réalité surprenante, à tel point que la convention ne s'y +sentait plus du tout par moments, et que je croyais presque +assister à un épisode de la vie de don Juan. Le jeu +des acteurs était si naturel et le lieu où ils se tenaient si +bien disposé pour la liberté de leurs mouvements, qu'ils +n'avaient plus du tout l'air de jouer la comédie, mais de se +persuader qu'ils étaient les vrais types du drame.</p> + +<p>Cette illusion me gagna moi-même quand je vis Leporello +m'adresser l'invitation de son maître, et montrer à +mon inflexion de tête une terreur non équivoque. Jamais +tremblement convulsif, jamais contraction du visage, jamais +suffocation de la voix et flageolement des jambes +n'appartinrent mieux à l'homme sérieusement épouvanté +par un fait surnaturel. Don Juan lui-même fut ému lorsque +je répondis à son insolente provocation par le <i>oui</i> +funèbre. Un coup de tamtam dans la coulisse et des accords +lugubres faillirent me faire tressaillir moi-même. +Don Juan conserva la tête haute, le corps raide, la flamberge +arrogante retroussant le coin du manteau; mais il +tremblait un peu, sa moustache blonde se hérissait d'une +horreur secrète, et il sortit en disant: «Je me croyais à +l'abri de pareilles hallucinations; sortons d'ici!» *il passa +devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil était +arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front +altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma +pendant que les esprits reprenaient le choeur du commencement +de la scène:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Di rider finirai, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Aussitôt dona Anna vint me prendre par la main, et +m'aidant à me débarrasser du masque, elle me conduisit +au bord du rideau, en me disant de regarder avec précaution +dans la salle. Le parterre de cette salle, qui n'était +garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargée +de papiers et d'un piano à queue, devenait, dans les +entr'actes, le foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri +s'éventant avec un éventail de femme, et respirant +à pleine poitrine comme un homme qui vient d'être réellement +très-ému. Célio rassemblait des papiers sur la +table; Béatrice, belle comme un ange, en costume de +Zerlina, tenait par la main un charmant garçon encore +imberbe, qui me sembla devoir être Masetto. Un cinquième +personnage, enveloppé d'un domino de bal, qui, +retroussé sur sa hanche, laissait voir une manchette de +dentelle sur un bas de soie noire, me tournait le dos. +C'était la troisième prétendue demoiselle de Balma, <i>la +sourde</i>, costumée en Ottavio, qui m'avait intrigué dans +le jardin; mais était-ce là Cécilia? Elle me paraissait plus +grande, et cette tournure dégagée, cette pose de jeune +homme, ne me rappelaient pas la Boccaferri, à laquelle +je n'avais jamais vu porter sur la scène les vêtements de +notre sexe.</p> + +<p>J'allais demander son nom à Stella, lorsque celle-ci mit +le doigt sur ses lèvres et me fit signe d'écouter.</p> + +<p>—Pardieu! disait Boccaferri à Célio, qui lui faisait +compliment de la manière dont il avait joué, on aurait +bien joué à moins! J'étais mort de peur, et cela tout de +bon; car je n'avais pas vu la statue à la répétition d'hier, +et quoique j'aie coupé et peint moi-même toutes les pièces +d'armure, je ne me représentais pas l'effet qu'elles produisent +quand elles sont revêtues. Salvator posait dans +la perfection, et il a dit son <i>oui</i> avec un timbre si excellent, +que je n'ai pas reconnu le son de sa voix; et puis, +dans ce costume, il me faisait l'effet d'un géant. Où est-il +donc cet enfant, que je le complimente?</p> + +<p>Boccaferri se retourna brusquement, et vit derrière lui +le jeune homme auquel il s'adressait, occupé à mettre du +rouge pour faire le personnage de Masetto.—En bien! +quoi? s'écria Boccaferri, tu as déjà eu le temps de changer +de costume?</p> + +<p>—Comment, <i>mon vieux</i> répondit le jeune homme, tu +crois que c'est moi qui ai fait la statue? Tu ne te souviens +pas de m'avoir vu dans la coulisse au moment où +tu es revenu tomber à genoux, comme voulant fuir (au +plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit +tout bas: Cette figure de pierre m'a fait vraiment peur!</p> + +<p>—Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupéfait, je +ne m'en souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais +pas ma tête. Oui, j'ai eu réellement peur. Je suis content, +notre essai réussit, mes enfants; voilà que l'émotion nous +gagne. Pour moi, c'est déjà fait; et quand vous en serez +tous là, vous serez tous de grands artistes!...</p> + +<p>—Mais, vieux fou, dit Célio en souriant, si ce n'était +pas Salvator qui faisait la statue, qui était-ce donc? Tu +ne te le demandes pas?</p> + +<p>—Au fait, qui était-ce? Qui diable a fait cette statue?</p> + +<p>Et Boccaferri se leva tout effrayé en promenant des +yeux hagards autour de lui.</p> + +<p>—Le bonhomme est très-impressionnable, me dit +Stella; il ne faudrait pas pousser plus loin l'épreuve. +Nommez-vous avant de vous montrer.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<h3>OTTAVIO.</h3> + +<p>—Maître Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le +rideau, reconnaissez-vous la voix du Commandeur?</p> + +<p>—Oui, pardieu! je reconnais cette voix, répondit-il; +mais je ne puis dire à qui elle appartient. Mille diables! +il y a ici ou un revenant, ou un intrus; qu'est-ce que cela +signifie, enfants?</p> + +<p>—Cela signifie, mon père, dit Ottavio en se retournant +et en me montrant enfin les traits purs et nobles de +la Cécilia, que nous avons ici un bon acteur et un bon +ami de plus. Elle vint à moi en me tendant la main. Je +m'élançai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre; +je saisis sa main que je baisai à plusieurs reprises, et +j'embrassai ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les +bras. C'était la première fois que je songeais à lui donner +cette accolade, dont la seule idée m'eût causé du dégoût +deux mois auparavant. Il est vrai que c'était la première +fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille +pipe et le vin nouveau.</p> + +<p>Célio m'embrassa aussi avec plus d'effusion véritable +que je ne l'y eusse cru disposé. La douleur de son <i>fiasco</i> +semblait s'être effacée, et, avec elle, l'amertume de son +langage et de sa physionomie. «Ami, me dit-il, je veux +te présenter à tout ce que j'aime. Tu vois ici les quatre +enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Béatrice, et +mon jeune frère Salvator, le Benjamin de la famille, un +bon enfant bien gai, qui pâlissait dans l'étude d'un homme +de loi, et qui a quitté ce noir métier de scribe, il y a deux +jours, pour venir se faire artiste à l'école de notre père +adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le reste +de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur éducation, +les autres leur stage dramatique. On t'expliquera +cela plus tard: maintenant il ne faut pas trop s'absorber +dans les embrassades et les explications, car on perdrait +la pièce de vue; on se refroidirait sur l'affaire principale +de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art dramatique!</p> + +<p>—Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cécilia +à la dérobée: pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonné? +Si le plus incroyable, le plus inespéré des hasards +ne m'eût conduit ici, je ne vous aurais peut-être jamais +revus qu'à travers la rampe d'un théâtre; car tu m'avais +promis de m'écrire, Célio, et tu m'as oublié!</p> + +<p>—Tu mens! répondit-il en riant. Une lettre de moi, +avec une invitation de notre cher hôte, le marquis, te +cherche à Vienne dans ce moment-ci. Ne m'avais-tu pas +dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps? Ce +serait à toi de nous expliquer comment nous te retrouvons +ici, ou plutôt comment tu as découvert notre retraite, +et pourquoi il a fallu que ces demoiselles se compromissent +jusqu'à t'écrire un billet doux sous ma dictée +pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu +de venir rôder sous les fenêtres. Si l'aventure d'hier soir +ne m'eût pas mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, +ce matin, ces traces indiscrètes empreintes sur la neige, +et cela jusque chez le voiturin Volabù, où j'ai vu ton nom +sur une caisse placée dans son hangar, tu nous ménageais +donc quelque terrible surprise?</p> + +<p>—Moi? j'étais le plus sot et le plus innocent des curieux. +Je ne vous savais pas ici. J'avais la tête échauffée +par votre sabbat nocturne, qui met en émoi tout le hameau, +et je venais tâcher de surprendre les manies de +M. le marquis de Balma... Mais à propos, m'écriai-je en +éclatant de rire et en promenant aussitôt un regard inquiet +et confus autour de moi, chez qui sommes-nous +ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et comment +peut-il dormir pendant un pareil vacarme?</p> + +<p>Toute la troupe échangea à son tour des regards d'étonnement, +et Béatrice éclata de rire comme je venais +de le faire.</p> + +<p>Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid +pour me répondre.—Le vieux marquis est un monomane, +en effet, dit-il. Il a la passion du théâtre, et son +premier soin, dès qu'il s'est vu riche et maître d'un beau +château, ç'a été de recruter, par mon intermédiaire, la +troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici +en la faisant passer pour sa famille. Comme il est grand +dormeur et passablement sourd, nous nous amusons à +répéter sans qu'il nous gêne, et, au premier jour, nous +ferons nos débuts devant lui; mais, comme il est censé +pleurer la mort du généreux frère qui ne l'a fait son héritier +que faute d'avoir songé à le déshériter, il nous a +recommandé le plus grand mystère. C'est pour cela que +personne ne sait à quoi nous passons nos nuits, et l'on +aime mieux supposer que c'est à évoquer le diable qu'à +nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous +les arts. Restez donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous +plaira, et, si la partie vous amuse, soyez associée à notre +théâtre. Comme je fais la pluie et le beau temps ici, on +n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plaît d'en changer. +Vous passerez même, au besoin, pour un sixième enfant +du marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui +choisis les sujets et qui les dirige. Vous voyez que je suis +lié de vieille date avec ce bon seigneur, cela ne doit pas +vous étonner: c'était un vieux ivrogne, et nous nous +sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes +amendés ici, et, depuis que nous avons le vin à discrétion, +nous sommes d'une sobriété qui vous charmera... +Allons! nous oublions trop la pièce, et ce n'est pas dans +un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires. Voulez-vous +faire jusqu'au bout le rôle de la statue? Ce n'est +qu'une entrée de manége; demain on vous donnera, dans +une autre pièce, le rôle que vous voudrez, ou bien vous +prendrez celui d'Ottavio; et Cécilia créera celui d'Elvire, +que nous avions supprimé. Vous avez déjà compris que +nous inventons un théâtre d'une nouvelle forme et complètement +à notre usage. Nous prenons le premier scénario +venu, et nous improvisons le dialogue, aidés des +souvenirs du texte. Quand un sujet nous plaît, comme +celui-ci, nous l'étudions pendant quelques jours en le modifiant +<i>ad libitum</i>. Sinon, nous passons à un autre, et souvent +nous faisons nous-mêmes le sujet de nos drames et +de nos comédies, en laissant à l'intelligence et à la fantaisie +de chaque personnage le soin d'en tirer parti. Vous +voyez déjà qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose, +c'est d'être créateurs et non interprètes serviles. Nous +cherchons l'inspiration, et elle nous vient peu à peu. Au +reste, tout ceci s'éclaircira pour vous en voyant comment +nous nous y prenons. Il est déjà dix heures, et nous n'avons +joué que deux actes. <i>All'opra!</i> mes enfants! Les +jeunes gens au décor, les demoiselles au manuscrit pour +nous aider dans l'ordre des scènes, car il faut de l'ordre +même dans l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui +doit indisposer le public.</p> + +<p>Boccaferri prononça ces derniers mots d'un ton qui eût +fait croire qu'il avait sous les yeux un public imaginaire +remplissant cette salle vide et sonore. Mais il n'était pas +maniaque le moins du monde. Il se livrait à une consciencieuse +étude de l'art, et il faisait d'admirables élèves en +cherchant lui-même à mettre en pratique des théories +qui avaient été le rêve de sa vie entière.</p> + +<p>Nous nous occupâmes de changer la scène. Cela se fit +en un clin d'oeil, tant les pièces du décor étaient bien +montées, légères, faciles à remuer et la salle bien machinée.—Ceci +était une ancienne salle de spectacle parfaitement +construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma +ont eu de tout temps la passion du théâtre, sauf le dernier, +qui est mort triste, ennuyé, parfaitement égoïste et +nul, faute d'avoir cultivé et compris cet art divin. Le marquis +actuel est le digne fils de ses pères, et son premier +soin a été d'exhumer les décors et les costumes qui remplissaient +cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu +la vie à tous ces cadavres gisant dans la poussière. Vous +savez que c'était mon métier <i>là-bas</i>. Il ne m'a pas fallu +plus de huit jours pour rendre la couleur et l'élasticité à +tout cela. Ma fille, qui est une grande artiste, a rajeuni +les habillements et leur a rendu le style et l'exactitude +dont on faisait bon marché il y a cinquante ans. Les petites +Floriani, qui veulent être artistes aussi un jour, l'aident +en profitant de ses leçons. Moi, avec Célio, qui vaut +dix hommes pour la promptitude d'exécution, l'adresse +des mains et la rapidité d'intuition, nous avons imaginé +de faire un théâtre dont nous pussions jouir nous-mêmes, +et qui n'offrit pas à nos yeux, désabusés à chaque instant, +ces laids intérieurs de coulisses pelées où le froid +vous saisit le coeur et l'esprit dès que vous y rentrez. +Nous ne nous moquons pas pour cela du public, qui est +censé partager nos illusions. Nous agissons en tout +comme si le public était là; mais nous n'y pensons que +dans l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on +l'oubliera, comme cela devrait être quand on joue pour +tout de bon devant lui. Quant à notre système de décor, +placez-vous au fond de la salle, et vous verrez qu'il fait +plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers +tourné vers nous, et dont le public, placé de côté, +aperçoit toujours une partie.</p> + +<p>Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre +satisfaction, des moyens naïfs dont le charme serait perdu +sur un grand théâtre. Nous plantons de vrais arbres sur +nos planchers et nous mettons de vrais rochers jusqu'au +fond de notre scène. Nous le pouvons, parce qu'elle est +petite, nous le devons même, parce que les grands moyens +de la perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas +assez de distance pour qu'ils nous fissent illusion à nous-mêmes, +et le jour où nous manquerons de l'illusion de la +vue, celle de l'esprit nous manquera. Tout se tient: l'art +est homogène, c'est un résumé magnifique de l'ébranlement +de toutes nos facultés. Le théâtre est ce résumé par +excellence, et voilà pourquoi il n'y a ni vrai théâtre, ni +acteurs vrais, ou fort peu, et ceux-là qui le sont ne sont +pas toujours compris, parce qu'ils se trouvent enchâssés +comme des perles fines au milieu de diamants faux dont +l'éclat brutal les efface.</p> + +<p>Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'être! +Qu'est-ce qu'un acteur, sans cette première condition +essentielle et vitale de son art? On ne devrait distinguer +le talent de la médiocrité que par le plus ou moins d élévation +d'esprit des personnes. Un homme de coeur et d'intelligence +serait forcément un grand acteur, si les règles +de l'art étaient connues et observées; au lieu qu'on voit +souvent le contraire. Une femme belle, intelligente, généreuse +dans ses passions, exercée à la grâce libre et naturelle, +ne pourrait pas être au second rang, comme l'a +toujours été ma fille, qui n'a pas pu développer sur la +scène l'âme et le génie qu'elle a dans la vie réelle. Faute +de se trouver dans un milieu assez artiste pour l'impressionner, +elle a toujours été glacée par le théâtre, et vous +la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaîtrez point! +C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: +nous élargissons par la fantaisie le cadre où nous voulons +nous mouvoir, et la poésie du décor est la dorure du +cadre.</p> + +<p>Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, +tout en arrangeant mille détails matériels sans cesser de +causer, l'invraisemblance de la mise en scène, celle des +caractères, celle du dialogue, et jusqu'à celle du costume, +voilà de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui comprend +le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y +a rien de bête comme un acteur qui se passionne dans +une scène impossible, et qui prononce avec éloquence des +discours absurdes. C'est parce qu'on fait de pareilles +pièces et qu'on les monte par-dessus le marché avec une +absurdité digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, +et, je vous le disais, tous devraient l'être. Rappelez-vous +la Cécilia. Elle a trop d'intelligence pour ne pas sentir le +vrai; vous l'avez vue souvent insuffisante, presque toujours +trop concentrée et cachant son émotion, mais vous +ne l'avez jamais vue donner à côté, ni tomber dans le +faux; et pourtant c'était une pâle actrice. Telle qu'elle +était, elle ne déparait rien, et la pièce n'en allait pas plus +mal. Eh bien, je dis ceci: que le théâtre soit vrai, tous +les acteurs seront vrais, même les plus médiocres ou +les plus timides; que le théâtre soit vrai, tous les êtres +intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, +dans les intervalles où ceux-ci n'occuperont pas la scène, +où le public se reposera de l'émotion produite par eux, +les acteurs secondaires seront du moins naïfs, vraisemblables. +Au lieu d'une torture qu'on subit à voir grimacer +des sujets détestables, on éprouvera un certain bien-être +confiant à suivre l'action dans les détails nécessaires +à son développement. Le public se formera à cette école, +et, au lieu d'injuste et de stupide qu'il est aujourd'hui, +il deviendra consciencieux, attentif, amateur des oeuvres +bien faites et ami des artistes de bonne foi. Jusque-là, +qu'on ne me parle pas de théâtre, car vraiment c'est un +art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts +d'un génie complet pour le ressusciter.</p> + +<p>Oui, mon fils Célio! dit-il en s'adressant au jeune +homme qui attendait pour faire commencer l'acte qu'il +eût cessé de babiller, ta mère, la grande artiste, avait +compris cela. Elle m'avait écouté et elle m'a toujours +rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est +parce qu'elle partageait mes idées qu'elle voulut faire +elle-même les pièces qu'elle jouait, être la directrice de +son théâtre, choisir et former ses acteurs. Elle sentait +qu'une grande actrice a besoin de bons interlocuteurs et +que la tirade d'une héroïne n'est pas inspirée quand sa +confidente l'écoute d'un air bête. Nous avons fait ensemble +des essais hardis; j'ai été son décorateur, son machiniste, +son répétiteur, son costumier et parfois même son +poëte; l'art y gagnait sans doute, mais non les affaires. +Il eût fallu une immense fortune pour vaincre les premiers +obstacles qui s'élevaient de toutes parts. Et puis le +public ne sait point seconder les nobles efforts, il aime +mieux s'abrutir à bon marché que de s'ennoblir à grands +frais.</p> + +<p>Mais toi, Célio, mais vous, Stella, Béatrice, Salvator, +vous êtes jeunes, vous êtes unis, vous comprenez l'art +maintenant, et vous pouvez, à vous quatre, tenter une +rénovation. Ayez-en du moins le désir, caressez-en l'espérance; +quand même ce ne serait qu'un rêve, quand +même ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement +poétique, il vous en restera quelque chose qui vous fera +supérieurs aux acteurs vulgaires et aux supériorités de +ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le feu +sacré qui me rajeunit et qui m'a consumé en vain jusqu'ici, +faute d'aliments à mon usage. Je ne regretterai +pas d'avoir échoué toute ma vie, en toutes choses, d'avoir +été aux prises avec la misère jusqu'à être forcé d'échapper +au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai de +rien dans mon triste passé, si la vivace postérité de la +Floriani élève son triomphe sur mes débris, si Célio, son +frère et ses soeurs réalisent le rêve de leur mère, et si le +pauvre vieux Boccaferri peut s'acquitter ainsi envers la +mémoire de cet ange!</p> + +<p>—Tu as raison, ami, répondit Célio, c'était le rêve de +ma mère de nous voir grands artistes; mais pour cela, +disait-elle, il fallait <i>renouveler l'art</i>. Nous comprenons +aujourd'hui, grâce à toi, ce qu'elle voulait dire; nous +comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite à trente +ans, dans tout l'éclat de sa force et de son génie, c'est-à-dire +pourquoi elle était déjà dégoûtée du théâtre et privée +d'illusions. Je ne sais si nous ferons faire un progrès +à l'esprit humain sous ce rapport; mais nous le tenterons, +et, quoi qu'il arrive, nous bénirons tes enseignements, +nous rapporterons à toi toutes nos jouissances; +car nous en aurons de grandes, et si les goûts exquis que +tu nous donnes nous exposent à souffrir plus souvent du +contact des mauvaises choses, du moins, quand nous +toucherons aux grandes, nous les sentirons plus vivement +que le vulgaire.</p> + +<p>Nous passâmes au troisième acte, qui était emprunté +presque en entier au libretto italien. C'était une fête +champêtre donnée par don Juan à ses vassaux et à ses +voisins de campagne dans les jardins de son château. +J'admirai avec quelle adresse le scénario de Boccaferri +déguisait les impossibilités d'une mise en scène où manquaient +les comparses. La foule était toujours censée se +mouvoir et agir autour de la scène où elle n'entrait jamais, +et pour cause. De temps en temps un des acteurs, +hors de scène, imitait avec soin des murmures, des trépignements +lointains. Derrière les décors on fredonnait +<i>pianissimo</i> sur un instrument invisible un air de danse +tiré de l'opéra, en simulant un bal à distance. Ces détails +étaient improvisés avec un art extrême, chacun prenant +part à l'action avec une grande ardeur et beaucoup de +délicatesse de moyens pour seconder les personnages en +scène sans les distraire ni les déranger. L'arrangement +ingénieux des coulisses étroites et sombres, ne recevant +que le jour du théâtre qui s'éteignait dans leurs profondeurs, +permettait à chacun d'observer et de saisir tout ce +qui se passait sur la scène, sans troubler la vraisemblance +en se montrant aux personnages en action. Tout le monde +était occupé, et personne n'avait la faculté de se distraire +une seule minute du sujet, ce qui faisait qu'on rentrait +en scène aussi animé qu'on en était sorti.</p> + +<p>Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, +bien que n'ayant pas à paraître dans cet acte. Le scénario +surtout était la chose délicate à observer; et si je +ne l'eusse pas vu pratiquer à ces êtres intelligents, qui +me communiquaient à mon insu leur finesse de perception, +je n'aurais pas cru possible de s'abandonner aux +hasards de l'improvisation sans manquer à la proportion +des scènes, à l'ordre des entrées et des sorties, et à la +mémoire des détails convenus; Il parait que, dans les +premiers essais, cette difficulté avait paru insurmontable +aux Floriaui; mais Boccaferri et sa fille ayant persisté, +et leurs théories sur la nature de l'inspiration dans l'art +et sur la méthode d'en tirer parti ayant éclairé ce mystérieux +travail, la lumière s'était faite dans ce premier +chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits +inaliénables dans toute opération saine de l'art, et l'effrayant +obstacle avait été vaincu avec une rapidité surprenante. +On n'en était même plus à s'avertir les uns les +autres par des clins d'oeil et des mots à la dérobée +comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa +règle écrite en caractères inflexibles dans la pensée; le +brillant des à-propos dans le dialogue, l'entraînement de +la passion, le sel de l'impromptu, la fantaisie de la divagation, +avaient toute leur liberté d'allure, et cependant +l'action ne s'égarait point, ou, si elle semblait oubliée un +instant pour être réengagée et ressaisie sur un incident +fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique +avec la vie réelle (ce grand décousu, recousu sans cesse +à propos) n'en était que plus frappante et plus attachante.</p> + +<p>Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, +Béatrice-Zerlina et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants +avaient l'inappréciable mérite d'être aussi jeunes et +aussi frais que leurs rôles; et l'habitude de leur familiarité +fraternelle donnait à leur dispute un adorable caractère +de chasteté et d'obstination enfantine qui ne gâtait +rien à celui de la scène. Ce n'était pas là tout à fait pourtant +l'intention du libretto italien, encore moins cette de +Molière; mais qu'importe? la chose, pour être rendue +d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune Salvator +(le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. +Il ne chercha pas à être comique, et il le fut. Il parla le +dialecte milanais, dont il savait toutes les gentillesses et +toutes les naïves métaphores pour en avoir été bercé naguère; +il eut un senti ment vrai des dangers que courait +Zerline à se laisser courtiser par un libertin; il la tança +sur sa coquetterie avec une liberté de frère qui rendit +d'autant plus naturelle la franchise du paysan. Il sut lui +adresser ces malices de l'intimité qui piquent un peu les +jeunes filles quand elles sont dites devant un étranger, et +Béatrice fut piquée tout de bon, ce qui fit d'elle une merveilleuse +actrice sans qu'elle y songeât.</p> + +<p>Mais, à ce joli couple, succéda un couple plus expérimenté +et plus savant, Anna et Ottavio. Stella était une +héroïne pénétrante de noblesse, de douleur et de rêverie. +Je vis qu'elle avait bien lu et compris le <i>Don Juan</i> +d'Hoffmann, et qu'elle complétait le personnage du libretto +en laissant pressentir une délicate nuance d'entraînement +involontaire pour l'irrésistible ennemi de son +sang et de son bonheur. Ce point fut touché d'une manière +exquise, et cette victime d'une secrète fatalité fut +plus vertueuse et plus intéressante ainsi, que la fière et +forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son père +sans défaillance et sans pitié.</p> + +<p>Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce +qu'on pouvait faire de ce personnage en lui retranchant +la musique qu'il chante: car c'est Mozart seul qui eu a +fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a créer, +et elle créa de main de maître; elle développa la tendresse, +le dévouement, l'indignation, la persévérance +que Mozart seul sait indiquer: elle traduisit la pensée du +maître dans un langage aussi élevé que sa musique; elle +donna à ce jeune amant la poésie, la grâce, la fierté, +l'amour surtout!...—Oui, c'est là de l'amour, me dit +tout à coup Célio en s'approchant de mon oreille, dans +la coulisse, comme s'il eût répondu à ma pensée. Écoute +et regarde la Cécilia, mon ami, et tâche d'oublier le +serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux +plus te répondre de rien à cet égard, car je ne la connaissais +pas il y a deux mois; je ne l'avais jamais entendue +exprimer l'amour, et je ne savais pas qu'elle put le +ressentir. Or, je le sais maintenant que je la vois loin +du public qui la paralysait. Elle s'est transformée à mes +yeux, et moi, je me suis transformé aux miens propres. +Je me crois capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir +si nous serons l'un à l'autre l'objet de cette ardeur qui +couve en nous sans autre but déterminé, à l'heure qu'il +est, que la révélation de l'art; mais ne te fie plus à ton +ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler +à ton aide.</p> + +<p>En parlant ainsi, Célio me tenait la main et me la serrait +avec une force convulsive. Je sentis, au tremblement +de tout son être, que lui ou moi étions perdus.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant +près de nous. Une distraction? un dialogue dans la coulisse? +Voulez-vous donc faire envoler le dieu qui nous +inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous, oubliez Célio +Floriani, et allons tourmenter Masetto!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<h3>LE SOUPER.</h3> + +<p>Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, +lequel, ainsi que je l'ai dit, était disposé en salle de repos +ou d'étude à volonté, et on se pressa autour de Boccaferri +pour avoir son sentiment et profiter de ses observations. +Je vis là comment il procédait pour développer +ses élèves; car sa conversation était un véritable cours, +et le seul sérieux et profond que j'aie jamais entendu sur +cette matière.</p> + +<p>Tant que durait la représentation, il se gardait bien +d'interrompre les acteurs, ni même de laisser percer son +contentement ou son blâme, quelque chose qu'ils fissent; +il eût craint de les troubler ou de les distraire de leur +but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il s'intitulait <i>public +éclairé</i>, et distribuait la critiqué ou l'éloge.</p> + +<p>—Honneur à la Cécilia! dit-il pour commencer. Dans +cet acte, elle a été supérieure à nous tous. Elle a porté +l'épée et parlé d'amour comme Roméo; elle m'a fait aimer +ce jeune homme dont le rôle est si délicat. Avez-vous remarqué +un trait de génie, mes enfants? Écoutez. Célio, +Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites +filles n'y comprendraient rien. Dans le libretto, que vous +savez tous par coeur, il y a un mot que je n'ai jamais pu +écouter sans rire. C'est lorsque dona* Anna raconte à +son fiancé qu'elle a failli être victime de l'audace de don +Juan, ce scélérat ayant imité, dans la nuit du meurtre +du Commandeur, la démarche et les manières d'Ottavio +pour surprendre sa tendresse. Elle dit qu'elle s'est échappée +de ses bras, et qu'elle a réussi à le repousser. Alors +don Ottavio, qui a écouté ce récit avec une piteuse mine, +chante naïvement: <i>Respiro!</i> Le mot est bien écrit musicalement +pour le dialogue, comme Mozart savait écrire +le moindre mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, +comme un maître intelligent qu'il est, le disait sans expression +marquée, et en sauvait ainsi le ridicule: mais +presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus ne manquaient +point de <i>respirer</i> le mot a pleine poitrine, en +levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: «Ma +foi, je l'ai échappé belle».</p> + +<p>Eh bien, Cécilia a écouté le récit d'Anna avec une douleur +chaste, une indignation concentrée, qui n'aurait +prêté à rire à aucun parterre, si impudique qu'il eût été! +Je l'ai vu pâlir, mon jeune Ottavio! car la figure de l'acteur +vraiment ému pâlit sous le fard, sans qu'il soit nécessaire +de se retourner adroitement pour passer le mouchoir +sur les joues, mauvaise <i>ficelle</i>, ressource grossière +de l'art grossier. Et puis, quand il a été soulage de son +inquiétude, au lieu de dire: <i>Je respire!</i> il s'est écrié, du +fond de l'âme: <i>Oh! perdue ou sauvée, tu aurait toujours +été à moi!</i></p> + +<p>—Oui, oui, s'écria Stella, qui ne se piquait pas de +faire la petite fille ignorante, et s'occupait d'être artiste +avant tout; j'ai été si frappée de ce mot, que j'ai senti +comme un remords d'avoir été émue un instant dans les +bras du perfide. J'ai aimé Ottavio, et vous allés voir, dans +le quatrième acte, combien cette généreuse parole m'a +rendu de force et de fierté.</p> + +<p>—Brava! bravissima! dit Boccaferri, voilà ce qui s'appelle +comprendre: un entr'acte ne doit pas être perdu +pour un véritable artiste. Tandis qu'il repose ses membres +et sa voix, il faut que son intelligence continue à +travailler, qu'il résume ses émotions récentes, et qu'il se +prépare à de nouveaux combats contre les dangers et les +maux de sa destinée. Je ne me lasserai pas de vous le +dire, le théâtre doit être l'image de la vie: de même que, +dans la vie réelle, l'homme se recueille dans la solitude +ou s'épanche dans l'intimité, pour comprendre les événements +qui le pressent, et pour trouver dans une bonne +résolution ou dans un bon conseil la puissance de dénouer +et de gouverner les faits, de même l'acteur doit +méditer sur l'action du drame et sur le caractère qu'il représente. +Il doit chercher tous les jours, et entre chaque +scène, tous les développements que ce rôle comporte. Ici, +nous sommes libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation +nous ouvre un champ illimité de créations délicieuses. +Mais, lors même qu'en public vous serez esclaves d'un +texte, un geste, une expression de visage suffiront pour +rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! +car il faudra tomber juste du premier coup, et résumer +une grande pensée dans un petit effet; mais ce sera plus +subtil à chercher et plus glorieux à trouver: ce sera le +dernier mot de la science, la pierre précieuse par excellence +que nous cherchons ici dans une mine abondante +de matériaux variés, où nous puisons à pleines mains, +comme d'heureux et avides enfants que nous sommes, +en attendant que nous soyons assez exercés et assez habiles +pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche.</p> + +<p>Toi, Célio, continua Boccaferri, qu'on écoutait là +comme un oracle, et contre lequel le fier Célio lui-même +n'essayait pas de regimber, tu as été trop leste et pas +assez hypocrite. Tu as oublié que la naïve et crédule +Zerline était déjà assez femme pour exiger plus de cajoleries +et pour se méfier de trop de hardiesse. Tu n'as pas +oublié que Béatrice est ta soeur, et tu l'as traitée comme +un petit enfant que tu es habitué à caresser sans qu'elle +s'en fâche ou s'en inquiète.—Sois plus perfide, plus méchant, +plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte +que nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, +il nous manquait un père, en voici un; c'est M. Salentini +qui nous tombe du ciel, et il faut improviser la scène +du père. C'est du Molière, et c'est beau! Vite, enfants! +un costume de grand d'Espagne à M. Salentini. +L'habit <i>Louis XIII</i>, tirant encore sur l'<i>Henri IV</i>, ancienne +mode; grande fraise, et la trousse violette, le +pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez, Stella, +n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: <i>Je +n'y ai pas pensé</i> des jeunes filles. Repassez-moi tous +les deux, ajouta-t-il en s'adressant à Célio et à moi, la +scène de Molière. Monsieur Salentini, il ne s'agit que +de s'en rappeler l'esprit et de s'en imprégner. Ne vous +attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entièrement: +la moindre phrase, retenue par coeur, est mortelle +à l'improvisation... Mais, mon Dieu! j'oublie que +vous n'êtes pas ici pour apprendre à jouer la comédie. +Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez +bien, parce que vous avez du talent dans une autre partie, +et que le sentiment du vrai et du beau sert à comprendre +toutes les faces de l'art. <i>L'art est un</i>, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je ferai de mon mieux pour ne dérouter personne, +répondis-je, et je vous jure que tout ceci m'amuse, m'intéresse +et me passionne infiniment.</p> + +<p>—Merci, artiste! s'écria Boccaferri en me tendant la +main. Oh! être artiste! Il n'y a que cela qui mérite la +peine de vivre!</p> + +<p>—Nous, au décor! dit-il à sa fille; je n'ai besoin que +de toi pour m'aider à placer l'intérieur du palais de don +Juan. Que l'armure de la statue soit prête pour que M. Salentini +puisse la reprendre bien vite pendant la scène de +M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour faire ce +vieux personnage. Célio, si tu as le malheur de causer +dans la coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme +je l'ai été dans la dernière scène du précédent: tu m'avais +mis en colère, je n'étais plus lâche et poltron; et si je suis +mauvais, tu le seras! C'est une grande erreur que de +croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son interlocuteur +est plus pâle: la théorie de l'individualisme, +qui règne au théâtre plus que partout ailleurs, et qui +s'exerce en ignobles jalousies de métier pour souiller la +claque à un camarade, est plus pernicieuse au talent sur +les planches que sur toutes les autres scènes de la vie. +Le théâtre est l'oeuvre collective par excellence. Celui qui +a froid y gèle son voisin, et la contagion se communique +avec une désespérante promptitude à tous les autres. On +veut se persuader ici-bas que le mauvais fait ressortir le +bon. On se trompe, le bon deviendrait le parfait, le beau +deviendrait le sublime, l'émotion deviendrait la passion, +si, au lieu d'être isolé, l'acteur d'élite était secondé et +chauffé par son entourage. A ce propos, mes enfants, +encore un mot, le dernier, avant de nous remettre à +l'oeuvre! Dans les commencements, nous jouions trop +longuement: maintenant que nous tenons la forme et +que le développement ne nous emporte plus, nous tombons +dans le défaut contraire: nous jouons trop vite. +Cela vient de ce que chacun, sûr de son propre fait, coupe +la parole à son interlocuteur pour placer la sienne. Gardez-vous +de la personnalité jalouse et pressée de se montrer! +Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'éclaire +qu'en s'écoutant les uns les autres. Laissez même un peu +divaguer la réplique, si bon lui semble: ce sera une occasion +de vous impatienter tout de bon quand elle entravera +l'action qui vous passionne. Dans la vie réelle, +un ami nous fatigue de ses distractions, un valet nous irrite +par son bavardage, une femme nous désespère par +son obstination ou ses détours. Eh bien, cela sert au lieu +de nuire, sur la scène que nous avons créée. C'est de la +réalité, et l'art n'a qu'à conclure. D'ailleurs, quand vous +vous interrompez les uns les autres, vous risquez d'écourter +une bonne réflexion qui vous en eût inspiré une +meilleure: vous faites envoler une pensée qui eût éveillé +en vous mille pensées. Vous vous nuisez donc à vous-même. +Souvenez-vous du principe: «Pour que chacun +soit bon et vrai, il faut que tous le soient, et le succès +qu'on ôte à un rôle, on l'ôte au sien propre. Cela paraîtrait +un effroyable paradoxe hors de cette enceinte; mais +vous en reconnaîtrez la justesse, à mesure que vous vous +formerez à l'école de la vérité. D'ailleurs, quand ce ne +serait que de la bienveillance et de l'affection mutuelle, +il faut être frères dans l'art, comme vous l'êtes par le +sang; l'inspiration ne peut être que le résultat de la santé +morale, elle ne descend que dans les âmes généreuses, +et un méchant camarade est un méchant acteur, quoi +qu'on en dise!»</p> + +<p>La pièce marcha à souhait jusqu'à la dernière scène, +celle où je reparus en statue pour m'abîmer finalement +dans une trappe avec don Juan. Mais, quand nous fûmes +sous le théâtre, Célio, dont je tenais encore la main dans +ma main de pierre, me dit en se dégageant et en passant +du fantastique à la réalité, sans transition:—Pardieu! +que le diable vous emporte! vous m'avez fait manquer +la partie culminante du drame; j'ai été plus froid +que la statue, quand je devais être terrifié et terrifiant. +Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai été aussi mauvais +ce soir que sur le théâtre impérial de Vienne. Mais +moi, je vais vous le dire. Vous regardez trop la Boccaferri, +et cela me fait mal. Don Juan jaloux, c'est impossible; +cela fait penser qu'il peut être amoureux, et cela +n'est point compatible avec le rôle que j'ai joué ce soir +ici et jusqu'à présent dans la vie réelle.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir, Célio? répondis-je. Est-ce +une querelle, un défi, une déclaration de guerre? Parlez, +je fais appel à la vertu qui m'a fait votre ami presque +sans vous connaître, à votre franchise!</p> + +<p>—Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'écoutais +mon instinct, je vous tordrais le cou dans cette cave. +Mais je sens que je serais odieux et ridicule de vous haïr, +et je veux sincèrement et loyalement vous accepter pour +rival et pour ami quand même. C'est moi qui vous ai attiré +ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. +Je confesse que je vous croyais au mieux avec la +duchesse de N..., car j'étais à Turin, il y a trois jours, +avec Cécilia. Personne, dans ce village et dans la ville +de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans les vingt-quatre +heures que nous avons été près de vous sans pouvoir +aller vous serrer la main, nous avons appris, malgré +nous, bien des choses. Je vous ai cru retombé dans +les filets de Cirée; je vous ai plaint sincèrement, et, +comme nous passions devant votre logement pour sortir +de la ville, à cinq heures du matin, Cécilia vous a chanté +quelques phrases de Mozart en guise d'éternel adieu. +Malheureusement elle a choisi un air et des paroles qui +ressemblaient à un appel plus qu'à une formulé d'abandon, +et cela m'a mis en colère. Puis, je me suis rassuré +en la voyant aussi calme que si votre infidélité lui était +la chose du monde la plus indifférente; et, comme je +vous aime, au fond, j'étais triste en pensant à la femme +qui remplaçait Cécilia dans votre volage coeur. Voyons, +dites, qui aimez-vous et où allez-vous? Ne couriez-vous +pas après la duchesse en passant par le village des Désertes? +Est-elle cachée dans quelque château voisin? +Comment le hasard aurait-il pu vous amener dans cette +vallée, qui n'est sur la route de rien? Si vous ne volez; +pas à un rendez-vous donné par cette femme, il est évident +pour moi que vous êtes venu ici pour <i>l'autre</i>, que +vous avez réussi à connaître sa retraite et sa nouvelle situation, +si bien cachée depuis qu'elle en jouit. C'est donc +à vous d'être sincère, monsieur Salentini. De qui êtes-vous +ou n'êtes-vous pas amoureux, et vis-à-vis de qui +prétendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don Giovanni?</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image8.png"></p> +<br><br> + +<p>Je répondis en racontant succinctement toute la vérité; +je ne cachai point que le <i>vedrai carino</i> chanté par +Cécilia, sous ma fenêtre, m'avait sauvé des griffes de la +duchesse, et j'ajoutai pour conclure:—J'ai été sur le +point d'oublier Cécilia, j'en conviens, et j'ai tant souffert +dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je m'attendais +si peu à vous revoir aujourd'hui, et l'existence +fantastique où vous me je les tout d'un coup est si nouvelle +pour moi, que je ne puis vous rien dire, sinon que +vous, devenu naïf et amoureux, <i>elle</i>, devenus expansive +et brillante, son père, devenu sobre et lucide d'intelligence, +votre château mystérieux, vos deux charmantes +soeurs, ces figures inconnues qui m'apparaissent +comme dans un rêve, cette vie d'artiste-grand-seigneur +que vous vous êtes créée si vite dans un nid de vautours +et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige +tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'étais +enivré, j'étais heureux tout à l'heure, je ne touchais +plus à la terre; vous me rejetez dans la réalité, et vous +voulez que je me résume. Je ne le puis. Donnez-moi jusqu'à +demain matin pour vous répondre. Puisque nous ne +pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne +sais pas pourquoi nous ne resterions pas amis jusqu'à demain +matin.</p> + +<p>—Tu as raison, répondit Célio, et si nous ne restons +pas amis toute la vie, j'en aurai un mortel regret. Nous +causerons demain au jour. La nuit est faite ici pour le +délire.... Mais pourtant écoute un dernier mot de réalité +que je ne peux différer. Mes charmantes soeurs, dis-tu, +t'apparaissent comme dans un rêve? Méfie-toi de ce rêve! +il y a une de mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir +amoureux.</p> + +<p>—Elle est mariée?</p> + +<p>—Non: c'est plus grave encore. Réponds à une question +qui ne souffre pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton +père? Je puis te demander cela, moi qui n'ai su que fort +tard le nom du mien.</p> + +<p>—Oui, je sais le nom de mon père, répondis-je.</p> + +<p>—Et peux-tu le dire?</p> + +<p>—Oui; c'est seulement le nom de ma mère que je +dois cacher.</p> + +<p>—C'est le contraire de moi. Donc ton père s'appelait?</p> + +<p>—Tealdo Soavi. Il était chanteur au théâtre de Naples. +Il est mort jeune.</p> + +<p>—C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en être certain. +Eh bien, ami, regarde la petite Béatrice avec les +yeux d'un frère, car elle est ta soeur. Pas de questions +là-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien mystérieux +avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous, +notre mère est sacrée, et toutes ses actions ont été saintes. +Nous sommes ses enfants, nous portons son glorieux +nom, il suffit à notre orgueil; mais, quoi qu'il ait pu +m'en coûter, je devait t'avertir, afin qu'il n'y eût pas ici +de méprise. Quelquefois le sentiment le plus pur est un +inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. +Cette chaste enfant est disposée à la coquetterie, et peut-être +un jour sera-t-elle passionnée par réaction. Sois sévère, +sois désobligeant avec elle au besoin, afin que nous +ne soyons pas forcés de lui dire ce que vous êtes l'un à +l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque raison +pour m'intéresser à toi, et en même temps pour te surveiller +un peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi +établit entre nous un lien indirect. Je serais bien malheureux +d'avoir à te haïr!</p> + +<p>—Eh bien, eh bien, nous cria Béatrice en rouvrant +la trappe, êtes-vous morts tout de bon là-dessous? D'où +vient que vous ne remontez pas? On vous attend pour +souper.</p> + +<p>La belle tête de cette enfant fit tressaillir mon coeur +d'une émotion profonde. Je compris pourquoi je l'avais +aimée à la première vue, et, quand je me demandai à +qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait être à moi. +Elle-même, par la suite, en fit un jour très-naïvement +la remarque.</p> + +<p>J'étais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela +me mit à l'aise. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi +poétique et d'aussi émouvant que ces découvertes de parenté +que couvre le mystère; elles ont presque le charme +de l'amour.</p> + +<p>Nous passâmes dans la salle à manger, comme l'horloge +du château sonnait minuit. Le règlement portait +qu'on souperait en costume. Il faisait assez chaud dans +les appartements pour que mon armure de carton ne compromit +pas ma santé, et, quand on vit l'<i>uomo di sasso</i> +s'asseoir pour manger <i>cibo mortale</i> entre don Juan et +Leporello, il se fit une grande gaieté, qui conserva pourtant +une certaine nuance de fantastique dans les imaginations +même après que j'eus posé mon masque en guise +de couvercle sur un pâté de faisans.</p> + +<p>On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri +commençait à causer, Cécilia et Célio voulurent envoyer +coucher <i>les enfants</i>; mais Béatrice et Benjamin +résistèrent à cet avis. Ils ouvraient de grands yeux pour +prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et prétendaient +être aussi robustes que les <i>grandes personnes</i> +pour veiller.—Ne les contrarie pas, dit Cécilia à Célio; +dans un quart d'heure, ils vont demander grâce.</p> + +<p>En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, +mettre beaucoup d'eau dans son vin, entama l'examen de +la pièce que nous venions de jouer, et la belle tête +blonde de Béatrice se pencha sur l'épaule de Stella, pendant +que, à l'autre bout de la table, Benjamin commençait +à regarder son assiette avec une fixité non équivoque. +Célio, qui était fort comme un athlète, prit sa soeur +dans ses bras et l'emporta comme un petit enfant; Stella +secouait son jeune frère pour l'emmener. Je pris un flambeau +pour diriger leur marche dans les grandes galeries +du château, et, tandis que Stella prenait ma bougie +pour aller allumer celle de Benjamin, Célio me dit tout +bas, en me montrant Béatrice, qu'il avait déposée sur son +lit: «Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces ténèbres, +ta petite soeur que tu ne dois peut-être jamais +embrasser une seconde fois.» Je déposai un baiser presque +paternel sur le front pur de Béatrice, qui me répondit, +sans me reconnaître: Bonsoir, Célio! puis, elle ajouta, +sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: «Tu diras +à M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, +crainte de réveiller M. le marquis de Balma!»</p> + +<p>Stella était revenue avec la lumière. Nous mîmes sa +jeune soeur entre ses mains pour la déshabiller, puis +nous allâmes nous remettre à table. Stella revint bientôt +aussi, rapportant ce délicieux costume andalous de Zerlina +qui devait être serré et caché dans le magasin de +costumes.</p> + +<p>—Le mystère dont nous réussissons à nous entourer, +me dit Cécilia, donne un nouvel attrait à nos études et +à nos fêtes nocturnes. J'espère que vous ne le trahirez +pas, et que vous laisserez les gens du village croire que +nous allons au sabbat toutes les nuits.</p> + +<p>Je lui racontai les commentaires de mon hôtesse et +l'histoire du petit soulier.—Oh! c'est vrai, dit Stella; +c'est la faute de Béatrice, qui ne veut aller se coucher +que quand elle dort debout. Cette nuit-là, elle était si +lasse, qu'elle a dormi avec un pied chaussé comme une +vraie petite sorcière. Nous ne nous en sommes aperçus +que le lendemain.</p> + +<p>—Ça, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de +temps à d'inutiles paroles. Que jouons-nous demain?</p> + +<p>—Je demande encore <i>Don Juan</i> pour prendre ma revanche, +dit Célio; car j'ai été distrait ce soir et j'ai fait un +progrès à reculons.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Boccaferri: à demain donc <i>Don +Juan</i>, pour la troisième fois! Je commence à craindre, +Célio, que tu ne sois pas assez méchant pour ce rôle tel +que tu l'as conçu dans le principe. Je te conseille donc, +si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un acteur +intelligent est la meilleure critique du rôle qu'il essaie), +de lui donner d'autres nuances. Celui de Molière +est un marquis, celui de Mozart un démon, celui d'Hoffmann +un ange déchu. Pourquoi ne le pousserais-tu pas +dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une +pure rêverie du poète allemand, cela est indiqué dans +Molière, qui a conçu ce marquis dans d'aussi grandes +proportions que le <i>Misanthrope</i> et <i>Tartufe</i>. Moi, je +n'aime pas que <i>Don Juan</i> ne soit que le <i>dissoluto castigato</i>, +comme on l'annonce, par respect pour les moeurs, +sur les affiches de spectacle de la <i>Fenice</i>. Fais-en un héros +corrompu, un grand coeur éteint par le vice, une flamme +mourante qui essaie en vain, par moments, de jeter une +dernière lueur. Ne te gêne pas, mon enfant, nous sommes +ici pour interpréter plutôt que pour traduire.</p> + +<p><i>Don Juan</i> est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en +allumant un bon cigare de la Havane (sa vielle pipe +noire avait disparu), mais c'est un chef-d'oeuvre en plusieurs +versions. Mozart seul en a fait un chef-d'oeuvre +complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le +côté littéraire, nous verrons que Molière n'a pas donné +à son drame le mouvement et la passion qu'on trouve +dans le libretto de notre opéra. D'un autre côté, ce libretto +est écrit en style de libretto, c'est tout dire, et le +style de Molière est admirable. Puis, l'opéra ne souffre +pas les développements de caractère, et le drame français +y excelle. Mais il manquera toujours à l'oeuvre de +Molière la scène de dona Anna et le meurtre du Commandeur, +ce terrible épisode oui ouvre si violemment et si +franchement l'opéra; le bal où Zerlina est arrachée des +mains du séducteur est aussi très-dramatique; donc le +drame manque un peu chez Molière. Il faudrait refondre +entièrement ces deux sujets l'un dans l'autre; mais, pour +cela, il faudrait retrancher et ajouter à Molière. Qui l'oserait +et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous +et assez hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est +que nous voulons de l'action à tout prix et retrouver ici, +à huis clos, les parties importantes de l'opéra que vous +chanterez un jour en public. Et puis, de douze acteurs, +nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de +force.</p> + +<p>Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse +Ottavio, et que ma fille crée cette fâcheuse Elvire, toujours +furieuse et toujours mystifiée, que nous avions fondue +dans l'unique personnage d'Anna. Il faut voir ce que +Cécilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma fille! +Plus c'est difficile et déplaisant, plus ce sera glorieux!</p> + +<p>—Eh bien, puisque nous changeons de rôle, dit Célio, +je demande à être Ottavio. Je me sens dans une veine de +tendresse, et don Juan me sort par les yeux.</p> + +<p>—Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri.</p> + +<p>—Vous! mon père, répondit Cecilia. Vous saurez vous +rajeunir, et comme vous êtes encore notre maître à tous, +cet essai profitera à Célio.</p> + +<p>—Mauvaise idée! où trouverais-je la grâce et la beauté? +Regarde Célio; il peut mal jouer ce rôle: cette tournure, +ce jarret, cette fausse moustache blonde qui va si bien à +ses yeux noirs, ce grand oeil un peu cerné, mais si jeune +encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu qu'avec +moi, vieillard, vous serez tous froids et déroulés.</p> + +<p>—Non! dit Célio, don Juan pouvait fort bien avoir +quarante cinq ans, et tu ne paraissais pas aujourd'hui +un Leporello plus âgé que cela. Je crois que je me suis +fait trop jeune pour être un si profond scélérat et un roué +si célèbre. Essaie, nous t'en prions tous.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cécilia, +tu seras Elvire?</p> + +<p>—Je serai tout ce qu'on voudra pour que la pièce +marche. Mais M. Salentini?</p> + +<p>—Toujours statue à votre service.</p> + +<p>—C'est un seul rôle, dit Boccaferri; les rôles courts +doivent nécessairement cumuler. Vous essaierez d'être +Masetto, et le Benjamin, qui a beaucoup de comique, se +lancera dans Leporello Pourquoi non? On le vieillira, et +les grandes difficultés font les grands progrès.</p> + +<p>—Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? +demandai-je en faisant de l'oeil le tour de la table.</p> + +<p>—Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dît +Cécilia en me tendant la main avec une bienveillance +tranquille, qui n'était pas faite pour me rendre fier.</p> + +<p>—Vous reviendrez demain matin habiter le château +des Désertes! s'écria Boccaferri. Je le veux vous êtes un +acteur très-utile et très-distingué par nature. Je vous +tiens, je ne vous lâche pas. Et puis, nous nous occuperons +de peinture, vous verrez! La peinture en décors est la +grande école de relief, de profondeur et de la lumière +que les peintres d'histoire et de paysage dédaignent, faute +de la connaître, et faute aussi de la voir bien employée. +J'ai mes idées aussi là-dessus, et vous verrez que vous +n'aurez pas perdu voire temps à écouter le vieux Boccaferri. +Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront +des sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de +la peinture, et des ateliers à choisir.</p> + +<p>—Laissez-moi songer à cela cette nuit, dis-je en regardant +Célio, et je vous répondrai demain matin.</p> + +<p>—Je vous attends donc demain à déjeuner, ou plutôt +je vous garde ici sur l'heure.</p> + +<p>—Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui +ne se coucherait pas cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. +Il croirait que je suis tombé dans quelque précipice, +ou que les diables du château m'ont dévoré.</p> + +<p>Ceci convenu, nous nous séparâmes. Célio m'aide à +reprendre mes habits et voulut me reconduire jusqu'a +mi-chemin de ma demeure; mais il me parla à peine, et +quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je le +vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule +jaune, son manteau de velours, sa grande rapière au côté +et sa grande plume agitée par la bise. Il n'y avait rien +d'étrange comme de voir ce personnage du temps passé +traverser la campagne au clair de la lune, et de penser +que ce héros de théâtre était plongé dans les rêveries et +les émotions du monde réel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<h3>L'HÉRITIÈRE.</h3> + +<p>Je trouvai en effet mes hôtes fort effrayés de ma disparition. +Le bon Volabù m'avait cherché dans la campagne +et se disposait à y retourner. Je sentis que ces pauvres +gens étaient déjà de vrais amis pour moi. Je leur dis que +le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du +château en qui j'avais retrouvé une ancienne connaissance. +La mère Peirecote, apprenant que j'avais fait la +veillée au château, m'accabla de questions, et parut fort +désappointée quand je lui répondis que je n'avais vu là +rien d'extraordinaire.</p> + +<p>Le lendemain, à neuf heures, je me rendis au château +en prévenant mes hôtes que j'y passerais peut-être quelques +jours et qu'ils n'eussent pas à s'inquiéter de moi. +Célio venait à ma rencontre.—Tu as bien dormi! me +dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des +yeux.</p> + +<p>—Je l'avoue, répondis-je, et c'est la première fois +depuis longtemps. J'ai éprouvé un merveilleux bien-être, +comme si j'étais arrivé au vrai but de mon existence, +heureux ou misérable. Si je dois être heureux par vous +tous qui êtes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il +n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie +comme pour la douleur.</p> + +<p>—Ainsi, tu l'aimes?</p> + +<p>—Oui, Célio, et toi?</p> + +<p>—Eh bien, moi je ne puis répondre aussi nettement. +Je crois l'aimer et je n'en suis pas assez certain pour le +dire à une femme que je respecte par-dessus tout, que je +crains même un peu. Ainsi je me vois supplanté d'avance! +La foi triomphe aisément de l'incertitude.</p> + +<p>—Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-être +le contraire. Une conquête assurée a moins d'attraits +pour ce sexe qu'une conquête à faire. Donc, nous +restons amis?</p> + +<p>—Croyez-vous?</p> + +<p>—Je vous le demande? Mais il me semble que nos +rôles sont assez naturellement indiqués, Si je vous trouvais +véritablement épris et tant soit peu payé de retour, +je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que de se comporter +comme un larron avec le premier venu de ses +semblables, à plus forte raison avec un homme qui se +confie à votre loyauté; mais vous n'en êtes pas là, et la +partie est égale pour nous deux.</p> + +<p>—Que savez-vous si je n'ai pas de l'espérance?</p> + +<p>—Si vous étiez aimé d'une telle femme, Célio, je vous +estime assez pour croire que vous ne me souffririez pas +ici, et vous savez qu'il ne me faudrait qu'une pareille +confidence de votre part pour m'en éloigner à jamais; +mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une +velléité, et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fière +pour s'en contenter, je reste.</p> + +<p>—Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai +aussi serré que vous.</p> + +<p>—Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, +vous n'avez qu'à le dire ainsi que moi, elle choisira. +Si vous n'aimez pas, je ne vois pas quel jeu vous +pouvez jouer avec une femme que vous respectez.</p> + +<p>—Tu as raison. Je suis un fou. J'ai même peur d'être +un sot. Allons! restons amis. Je t'aime, bien que je me +sente un peu mortifié de trouver en toi mon égal pour la +franchise et la résolution. Je ne suis guère habitué à cela. +Dans le monde où j'ai vécu jusqu'ici, presque tous les +hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain +de la galanterie. Fais donc la cour à Cécilia; moi, je verrai +venir. Nous ne nous engageons qu'à une chose: c'est à +nous tenir l'un l'autre au courant du résultat de nos tentatives +pour épargner à celui qui échouera un rôle ridicule. +Puisque nous visons tous deux au mariage, à la +chose la plus honnête et la plus officielle du monde, +l'honneur de la dame n'exige pas que nous nous fassions +mystère de son choix. Quant aux lâches petits +moyens usités en pareil cas par les plus honnêtes gens, +la délation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la +malveillance à l'égard d'un rival qu'on veut supplanter, +je n'en fais pas mention dans notre traité. Ce serait nous +faire une mutuelle injure.</p> + +<p>Je souscrivis à tout ce que proposait Célio sans regarder +en avant ni en arrière, et sans même prévoir que +l'exécution d'un pareil contrat soulèverait peut-être de +terribles difficultés.</p> + +<p>—Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la +cour du château, qui était vaste et superbe, il faut que +je commence par te conduire chez notre marquis.... Puis +il ajouta en riant: car ce n'est pas sérieusement que tu +as demandé, hier au soir, chez qui nous étions ici?</p> + +<p>—Si j'ai fait une sotte question, répondis-je, c'est de +la meilleure foi du monde. J'étais trop bouleversé et trop +enivré de me retrouver au milieu de vous pour m'inquiéter +d'autre chose, et je ne me suis pas même tourmenté, +en venant ici, de l'idée que je pourrais être indiscret ou +mal venu à me présenter chez un personnage que je ne +connais pas. A la vie que vous menez chez lui, je ne +m'attendais même pas à le voir aujourd'hui. Sous quel +titre et sous quel prétexte vas-tu donc me présenter?</p> + +<p>—Oh! mais tu es fort amusant, répondit Célio en me +faisant monter l'escalier en spirale et garni de tapis d'une +grande tour. Voilà une mystification que nous pourrions +prolonger longtemps; mais tu t'y jettes de trop bonne +foi, et je ne veux pas en abuser.</p> + +<p>En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle +ronde qui servait de cabinet de travail au marquis, et il +cria très-haut:—Eh! mon cher marquis de Balma, voici +Adorno Salentini qui persiste à vous prendre pour un +mythe, et qui ne veut être désabusé que par vous-même.</p> + +<p>Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son +bureau, vint à ma rencontre en me tendant les deux +mains, et j'éclatai de rire en reconnaissant ma simplicité.</p> + +<p>«<i>Les enfants</i> pensaient, dit-il, que c'était un jeu de +votre part; mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez +croire à l'identité du vieux malheureux Boccaferri +de Vienne et du facétieux Leporello de cette nuit avec le +marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai +eu des écarts de jeunesse. Au lieu de les réparer et de +me ramener ainsi à la raison, mon père m'a banni et +déshérité. Mes prénoms sont Pierre-Anselme <i>Boccadiferro</i>. +Ce nom de <i>Bouche de fer</i> est dans ma famille le +partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo, +<i>Bouche d'or</i>, est celui de tous les aînés. Je pris pour +tout titre mon nom de baptême en le modifiant un peu, +et je vécus, comme vous savez, errant et malheureux +dans toutes mes entreprises. Ce n'était ni le courage ni +l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire; +mais j'étais un homme à illusions comme tous les hommes +à idées. Je ne tenais pas assez compte des obstacles. Tout +s'écroulait sur moi, au moment où, plein de génie et de +fierté, j'apportais la clé de voûte à mon édifice. Alors, +criblé de dettes, poursuivi, forcé de fuir, j'allais cacher +ailleurs la honte et le désespoir de ma défaite; mais, +comme je ne suis pas homme à me décourager, je cherchais +dans le vin une force factice, et quand un certain +temps consacré à l'ivresse, à l'ivrognerie, si vous voulez, +m'avait réchauffé le coeur et l'esprit, j'entreprenais autre +chose. On m'a donc qualifié très-généreusement en mille +endroits de <i>canaille</i> et d'<i>abruti</i>, sans se douter le moins +du monde que je fusse par goût l'homme le plus sobre +qui existât. Pour tomber dans cette disgrâce de l'opinion, +il suffit de trois choses: être pauvre, avoir du chagrin, +et rencontrer un de ses créanciers le jour où l'on sort du +cabaret.</p> + +<p>«J'étais trop fier pour rien demander à mon frère aîné, +après avoir essuyé son premier refus. Je fus assez généreux +pour ne pas le faire rougir en reprenant mon nom +et en parlant de lui et de son avarice. J'oubliai même +avec un certain plaisir que j'étais un patricien pour m'affermir +dans la vie d'artiste, pour laquelle j'étais né. Deux +anges m'assistèrent sans cesse et me consolèrent de tout, +la mère de Célio et ma fille. Honneur à ce sexe! il vaut +mieux que nous par le coeur.</p> + +<p>«J'étais à Vienne avec la Cécilia, il y a deux mois, +lorsque je reçus une lettre qui me fit partir à l'heure +même. J'avais conservé en secret des relations affectueuses +avec un avocat de Briançon qui faisait les affaires +de mon frère. Dans cette lettre, il me donnait avis de +l'état désespéré où se trouvait mon aîné. Il savait qu'il +n'existait pas de titre qui pût me déshériter. Il m'appelait +chez lui, où il me donna l'hospitalité jusqu'à la mort +du marquis, laquelle eut lieu deux jours après sans qu'une +parole d'affection et de souvenir pour moi sortît de ses +lèvres. Il n'avait qu'une idée fixe, la peur de la mort. Ce +qui adviendrait après lui ne l'occupait point.</p> + +<p>«Dès que je me vis en possession de mon titre et de +mes biens, grâce aux conseils de mon digne ami, l'avocat +de Briançon, je me tins coi, je fis le mort; je ne révélai +à personne ma nouvelle situation, et je restai enfermé, +quasi caché dans mon château, sans faire savoir sous quel +nom j'avais été connu ailleurs. Je continuerai à agir ainsi +jusqu'à ce que j'aie payé toutes les dettes que j'ai contractées +durant cinquante années de ma vie; alors en +même temps qu'on dira: «Cette vieille brute de Boccaferri +est devenu marquis et quatre fois millionnaire,» on +pourra dire aussi: «Après tout, ce n'était pas un malhonnête +homme; car il n'a fait banqueroute à personne, +pas même à ses amis.»</p> + +<p>«J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer +ma liberté et mon honneur en m'acquittant de +la sorte. Je ne comptais pas sur l'héritage de mon frère. +Il me haïssait tant que j'aurais juré qu'il avait trouvé un +moyen de me dépouiller après sa mort; mais moi, toujours +artiste et toujours poète, je n'avais pas cessé de me +flatter que le succès couronnerait enfin mes entreprises. +Aussi je n'avais jamais fait une dette ni une banqueroute +sans en consigner le chiffre et sans en conserver le détail +et les circonstances. Dans les dernières années, comme +j'étais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et +j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, +si ma fille ne les eût rangées et tenues avec soin.</p> + +<p>«Aussi maintenant sommes-nous à même de nous réhabiliter. +Nous consacrons à ce travail, ma fille et moi, +une heure tous les jours, avant le déjeuner. Tandis que +notre avocat de Briançon vend une partie de nos immeubles +et prépare la liquidation générale, nous tenons la +correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les +contrées où nous avons vécu, nous cherchons nos créanciers. +Il y en a peu qui ne répondent à notre appel. Ceux +qui m'ont obligé avec la pensée de le faire gratuitement +sont remboursés aussi malgré eux. Dans un mois, je crois +que nous aurons terminé ce fastidieux travail et que notre +tâche sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura +la vérité sur mon compte. Il nous restera encore une fortune +très-considérable, et dont j'espère que nous ferons +bon usage. Si j'écoutais mon penchant, je donnerais à +pleines mains, sans trop savoir à qui; mais j'ai trop fréquenté +les paresseux et les débauchés, j'ai eu trop affaire +aux escrocs de toute espèce pour ne pas savoir un peu +distinguer. Je dois mon aide aux mauvaises têtes, mais +non aux mauvais coeurs.</p> + +<p>«D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, +et, pour ne plus faire de folies, je lui ai tout abandonné. +Elle fera aussi des folies généreuses, mais elle n'en fera +pas de sottes et de nuisibles. Tenez, ajouta-t-il en tirant +deux ailes du paravent qui nous cachait la moitié de la +table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience +entre toutes! Rien ne la rebute, et cette âme d'artiste +sait s'astreindre au métier de teneur de livres pour sauver +l'honneur de son père!»</p> + +<p>Nous vîmes la Cécilia penchée sur le bureau, écrivant, +rangeant, cachetant et pliant avec rapidité, sans se laisser +distraire par ce qu'elle entendait. Elle était pâle de +fatigue, car cette double vie d'artiste et d'administrateur +devait briser ce corps frêle et généreux; mais elle était +calme et noble, comme une vraie châtelaine, dans sa robe +de soie verte. Je m'aperçus qu'elle avait coupé tout de bon +ses longs cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice +pour pouvoir jouer les rôles d'homme, et cette chevelure, +bouclée sur le cou et autour du visage, lui donnait quelque +chose d'un jeune apprenti artiste de la renaissance; +elle avait trop de mélancolie dans l'habitude de la physionomie +pour rappeler le page espiègle ou le seigneur +enfant du manoir. L'intelligence et la fierté régnaient sur +ce front pur, tandis que le regard modeste et doux semblait +vouloir abdiquer tous les droits du génie et tous les +rêves de la gloire.</p> + +<p>Elle sourit à Célio, me tendit la main, et referma le +paravent pour achever sa besogne.</p> + +<p>«Vous voilà donc dans notre secret, reprit le marquis. +Je ne puis le placer en de meilleures mains; je n'ai pas +voulu attendre un seul jour pour en faire part à Célio et +aux autres enfants de la Floriani. J'ai dû tant à leur mère! +mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je puis +m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement +avec de l'argent; elle m'a aidé et soutenu avec son +coeur, et mon coeur appartient à ce qui survit d'elle, à +ces nobles et beaux enfants qui sont désormais les miens. +La Floriani n'avait laissé qu'une fortune aisée. Entre +quatre enfants, ce n'était pas un grand développement +d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en +fournit les moyens, je veux qu'ils aient les coudées plus +franches dans la vie, et je les ai tout de suite appelés à +moi pour qu'ils ne me quittent que le jour où ils seront +assez forts pour se lancer sur la grande scène de la vie +comme artistes; car c'est la plus haute des destinées, et, +quelle que soit la partie que chacun d'eux choisira, ils +auront étudié la synthèse de l'art dans tous ses détails +auprès de moi.</p> + +<p>«Passez-moi cette vanité; elle est innocente de la +part d'un homme qui n'a réussi à rien et qui n'a pas +échoué à demi dans ses tentatives personnelles. Je crois +qu'à force de réflexions et d'expériences je suis arrivé à +tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne +me fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. +Je ne suis pas cependant un <i>professeur de profession</i>. +J'ai la certitude qu'on ne fait rien avec rien, et que l'enseignement +n'est utile qu'aux êtres richement doués par +la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des élèves de +génie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je +sais que je leur abrégerai des lenteurs, que je les préserverai +de certains écarts, et que j'adoucirai les supplices que +l'intelligence leur prépare. Je manie déjà l'âme de Stella, +je tâte plus délicatement Salvator et Béatrice, et, quant à +Célio, qu'il réponde si je ne lui ai pas fait découvrir en +lui-même des ressources qu'il ignorait.</p> + +<p>—Oui, c'est la vérité, dit Célio, tu m'as appris à me +connaître. Tu m'as rendu l'orgueil en me guérissant de +la vanité. Il me semble que, chaque jour, ta fille et toi +vous faites de moi un autre homme. Je me croyais envieux, +brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir +méchant parce que j'aspirais a l'être; mais vous m'avez +guéri de cette dangereuse folie, vous m'avez fait mettre +la main sur mon propre coeur. Je ne l'eusse pas fait en +vue de la morale, je l'ai fait en vue de l'art, et j'ai découvert +que c'est de là (et en parlant ainsi Célio frappa +sa poitrine) que doit sortir le talent.</p> + +<p>J'étais vivement ému; j'écoutais Célio avec attendrissement; +je regardais le marquis de Balma avec admiration. +C'était un autre homme que celui que j'avais connu; +ses traits même étaient changés. Était-ce là ce vieux +ivrogne trébuchant dans les escaliers du théâtre, accostant +les gens pour les assommer de ses théories vagues +et prolixes, assaisonnées d'une insupportable odeur de +rhum et de tabac? Je voyais en face de moi un homme +bien conservé, droit, propre, d'une belle et noble figure, +l'oeil étincelant de génie, la barbe bien faite, la main +blanche et soignée. Avec son linge magnifique et sa robe +de chambre de velours doublée de martre, il me faisait +l'effet d'un prince donnant audience à ses amis, ou, mieux +que cela, de Voltaire à Ferney; mais non, c'était mieux +encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le +coeur plein de tendresse et de naïveté. Tant il est vrai +que le bonheur est nécessaire à l'homme, que la misère +dégrade l'artiste, et qu'il faut un miracle pour qu'il n'y +perde pas la conscience de sa propre dignité!</p> + +<p>—Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, +allez voir si les autres enfants sont prêts pour déjeuner; j'ai +encore une lettre à terminer avec ma fille, et nous irons +vous rejoindre. Vous me promettez maintenant, monsieur +Salentini, de passer au moins quelques jours chez moi.</p> + +<p>J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tôt sorti +de son cabinet que je fis un douloureux retour sur moi-même. +Je crois que je suis fou tout de bon depuis que +j'ai mis les pieds ici, dis-je à Célio en l'arrêtant dans une +galerie ornée de portraits de famille. Tout le temps que +le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa +position, je ne songeais qu'à me réjouir de voir la fortune +récompenser son mérite et celui de sa fille. Je ne pensais +pas que ce changement dans leur existence me portait +un coup terrible et sans remède.</p> + +<p>—Comment cela? dit Célio d'un air étonné.</p> + +<p>—Tu me le demandes, répondis-je. Tu ne vois pas +que j'aimais la Boccaferri, cette pauvre cantatrice à trois +ou quatre mille francs d'appointements par saison, et +qu'il m'était bien permis, à moi qui gagne beaucoup plus, +de songer à en faire ma femme, tandis que maintenant +je ne pourrais aspirer à la main de mademoiselle de +Balma, héritière de plusieurs millions, sans être ridicule +en réalité et en apparence méprisable?</p> + +<p>—Je serais donc méprisable, moi, d'y aspirer aussi? +dit Célio en haussant les épaules.</p> + +<p>—Non, lui répondis-je après un instant de réflexion. +Bien que tu ne sois pas plus riche que moi, je pense, ta +mère a tant fait pour le pauvre Boccaferri, que le riche +Balma peut et doit se considérer toujours comme ton +obligé. Et puis le nom de la mère est une gloire; Cécilia +a voué un culte à ce grand nom. Tu as donc mille raisons +pour te présenter sans honte et sans crainte. Moi, +si je surmontais l'une, je n'en ressentirais pas moins +l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi beaucoup, console-moi +un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je +resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon +respect et mon dévouement; mais je partirai demain et +je tâcherai de guérir. Le sentiment de ma fierté et la conscience +de mon devoir m'y aideront. Garde-moi le secret +sur les confidences que je t'ai faites, et que mademoiselle +de Balma ne sache jamais que j'ai élevé mes prétentions +jusqu'à elle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<h3>STELLA.</h3> + +<p>Célio allait me répondre lorsque Béatrice, accourant du +fond de la galerie, vint se jeter à son cou et folâtrer autour +de nous en me demandant avec malice si j'avais été +présenté à <i>M. le marquis</i>. Quelques pas plus loin, nous +rencontrâmes Stella et Benjamin, qui m'accablèrent des +mêmes questions; la cloche du déjeuner sonna à grand +bruit, et la belle Hécate, qui était fort nerveuse, accompagna +d'un long hurlement ce signal du déjeuner. Le +marquis et sa fille vinrent les derniers, sereins et bienveillants +comme des gens qui viennent de faire leur devoir. +Je vis là combien Cécilia était adorée des jeunes +filles et quel respect elle inspirait à toute la famille. Je ne +pouvais m'empêcher de la contempler, et même, quand +je ne la regardais ou ne l'écoutais pas, je voyais tous ses +mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle agissait +et parlait peu cependant; mais elle était attentive à tout +ce qui pouvait être utile ou agréable à ses amis. On eût +dit qu'elle avait eu toute sa vie deux cent mille livres de +rentes, tant elle était aisée et tranquille dans son opulence, +et l'on voyait qu'elle ne jouirait de rien pour elle-même, +tant elle restait dévouée au moindre besoin, au +moindre désir des autres.</p> + +<p>On ne parla point de comédie pendant la déjeuner. Pas +un mot ne fut dit devant les domestiques qui pût leur +faire soupçonner quelque chose à cet égard. Ce n'est pas +que de temps en temps Béatrice, qui n'avait autre chose +en tête, n'essayât de parler de la précédente et de la prochaine +soirée; mais Stella, qui était toujours à ses côtés +et qui s'était habituée à être pour elle comme une jeune +mère, la tenait en bride. Quand le repas fut terminé, le +marquis prit le bras de sa fille et sortit.</p> + +<p>—Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre +genre d'affaires, me dit Célio. Ils donnent cette partie de +la journée aux besoins des gens qui les environnent; ils +écoutent les demandes des pauvres, les réclamations des +fermiers, les invitations de la commune. Ils voient le curé +ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent même +des consultations à des malades; enfin, ils font leurs devoirs +de châtelains avec autant de conscience et de régularité +que possible. Stella et Béatrice sont chargées de +veiller, à l'intérieur, sur le détail de la maison; moi, ordinairement, +je lis ou fais de la musique, et, depuis que +mon frère est ici, je lui donne des leçons; mais, pour +aujourd'hui, il ira s'exercer tout seul au billard. Je veux +causer avec vous.</p> + +<p>Il m'emmena dans le jardin, et là, me serrant la main +avec effusion:—Ta tristesse me fait mal, dit-il, et je ne +saurais la voir plus longtemps. Écoute, mon ami, j'ai eu +un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a une +heure, que tu renonçais à Cécilia par délicatesse. J'ai +failli te dire que c'était ton devoir et t'encourager à partir: +je ne l'ai pas fait; mais, quand même je l'aurais fait, +je me rétracterais à cette heure. Tu te montres trop scrupuleux, +ou tu ne connais pas encore Cécilia et son père. +Ils n'ont pas cessé d'être artistes, je crois même qu'ils +le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs. +L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc +jamais leur sembler au-dessous de leur condition. Quant +à te soupçonner coupable d'ambition et de cupidité, cela +est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois tu étais +amoureux de la pauvre cantatrice à trois mille francs par +saison, et que tu aspirais sérieusement à l'épouser, même +sans rougir du vieux ivrogne.</p> + +<p>—Ils le savent! Tu l'as dit, Célio?</p> + +<p>—Je le leur ai dit le jour même où j'en ai reçu de toi +la confidence, et ils en avaient été fort touchés.</p> + +<p>—Mais ils avaient refusé parce que, ce jour-là même, +ils recevaient la nouvelle de leur héritage?</p> + +<p>—Non; même en recevant cette nouvelle ils n'avaient +pas refusé. Ils avaient dit: <i>Nous verrons!</i> Depuis, quoique +je me sentisse ému moi-même, j'ai eu le courage de +tenir la parole que je t'avais presque donnée: j'ai reparlé +de toi.</p> + +<p>—Et qu'a-t-<i>elle</i> dit?</p> + +<p>—Elle a dit: «Je suis si reconnaissante de ses bonnes +intentions pour moi dans un temps où j'étais pauvre et +obscure, que, si j'étais décidée à me marier, je chercherais +l'occasion de le voir et de le connaître davantage.» +Et puis nous avons été à Turin secrètement ces jours-ci, +comme je te l'ai dit, pour les affaires de son père, et pour +ramener en même temps notre Benjamin. Là, j'ai étudié +avec un peu d'inquiétude l'effet que produisait sur elle +la bruit de tes amours avec la duchesse. Elle a été triste +un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te cache +rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en +secret à notre hôtel. J'avais du dépit, elle l'a vu, et elle +a refusé, parce qu'elle est bonne pour moi comme un +ange, comme une mère; mais elle souffrait, et quand, la +nuit suivante, nous avons passé à pied devant ta porte +pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions +pas faire venir devant l'hôtel, nous avons vu ton voiturin, +nous avons reconnu Volabù. Nous l'avons évité, nous ne +voulions pas être vus; mais Cécilia a eu une inspiration +de femme. Elle a dit à Benjamin (que cet homme n'avait +jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si +son voiturin était disponible pour Milan.—Je vais à Milan, +en effet, répondit-il, mais je ne puis prendre personne.—Qui +donc conduisez-vous? dit l'enfant; ne pourrais-je +m'arranger avec votre voyageur pour aller avec +lui?—Non, c'est un peintre. Il voyage seul.—Comment +s'appelle-t-il? peut-être que je le connais?—Ce +voiturin a dit ton nom: c'est tout ce que nous voulions +savoir. On nous avait dit que la duchesse était retournée +à Milan. Cécilia pâlit, sous prétexte qu'elle avait froid; +puis, comme j'en faisais l'observation à demi-voix, elle se +mit à sourire avec cet air de souveraine mansuétude qui +lui est propre. Elle approcha de ta fenêtre en me disant:—Tu +vas voir que je vais lui adresser un adieu +bien amical et par conséquent bien désintéressé. C'est +alors qu'elle chanta ce maudit <i>Vedrai carino</i> qui t'a +arraché aux griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela +une fatalité! Je crois qu'elle t'aime, bien que ce soit fort +difficile à constater chez une personne toujours maîtresse +d'elle-même, et si habituée à l'abnégation qu'on peut à +peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure +qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que +je n'ai pas eu le courage de lui dire que tu as renoncé à +la duchesse et que tu lui dois ton salut. Je me suis engagé +à ne pas te nuire; mais ce serait pousser l'héroïsme +au-delà de mes facultés que d'aller faire la cour pour toi. +Seulement je te devais la vérité, la voilà tout entière. +Reste donc ou parle; attends et espère, ou agis et éclaire-toi. +De toute façon, tu es dans ton droit, et personne ne +peut te supposer amoureux des millions, puisque, ce matin +encore, tu ne voulais pas comprendre que le marquis +de Balma était le père Boccaferri.</p> + +<p>—Bon et grand Célio, m'écriai-je, comment te remercier! +Je ne sais plus que faire. Il me semble que tu aimes +Cécilia autant que moi, et que tu es plus digne d'elle. +Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le temps +de te connaître et de t'apprécier sous la face nouvelle que +ton caractère a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle +nous examine, qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il +m'a semblé parfois qu'elle t'aimait, et peut-être que c'est +toi qu'elle aime! Pourquoi nous hâter de savoir notre +sort? Qui sait si, à l'heure qu'il est, elle-même n'est pas +indécise? Attendons.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés +tous les deux si nous brusquons sa sympathie. Moi, +je suis fort gêné aussi, car je n'étais pas amoureux d'elle +à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue que quand +j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne +me croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé +que toi à mériter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves +à temps comme tu les as faites. D'un autre côte, l'adoration +qu'elle avait pour ma mère, et qui domine encore +toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire +sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre +malheureux. Elle est ainsi faite, cette femme excellente; +mais je ne jouirai pas de son sacrifice.</p> + +<p>—Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. +Si elle m'aime, ce ne peut être encore au point +de devenir égoïste. Dans mon intérêt, comme dans le +tien, je demande l'aide et le conseil du temps.</p> + +<p>—C'est bien dit, répliqua Célio; ajournons. Eh! tiens, +prenons une résolution: c'est de ne nous déclarer ni l'un +ni l'autre avant de nous être consultés encore; jusque-là, +nous n'en reparlerons plus ensemble, car cela me fait +un peu de mal.</p> + +<p>—Et à moi aussi. Je souscris à cet accord; mais nous +ne nous interdisons pas l'un à l'autre de chercher à lui +plaire.</p> + +<p>—Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance +de don Juan; puis peu à peu il arriva à la chanter, à +l'étudier tout en marchant à mon côté, et à frapper la +terre de son pied avec impatience dans les endroits où il +était mécontent de sa voix et de son accent.—Je ne suis +pas don Juan, s'écria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant +dans ma voix et dans ma destinée de l'être sur +les planches. Que diable! je ne suis pas un ténor, je ne +peux pas être un amoureux tendre; je ne peux pas chanter +<i>Il mio tesoro intante</i> et faire la cadence du Rimini... Il +faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête +homme qui fait <i>fiasco</i>! Va pour la puissance!... Après +tout, ajouta-t-il en passant la main sur son front, qui +sait si j'aime? Voyons! Il chanta <i>Quando del vino</i>, et +il le chanta supérieurement.—Non! non! s'écria-t-il +satisfait de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer! +Cécilia n'est pas ma mère. Il peut lui arriver d'aimer +demain quelqu'un plus que moi, toi, par exemple! Fi +donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait +point! j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, à +toi, Salentini; mais elle? je la jetterais du haut de son +château sur le pavé pour lui faire voir le cas que je fais +de sa personne et de sa fortune!</p> + +<p>Je fus effrayé de l'expression de sa figure. Le Célio +que j'avais connu à Vienne reparaissait tout entier et me +jetait dans une stupéfaction douloureuse. Il s'en aperçut, +sourit et me dit:—Je crois que je redeviens méchant! +Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. Parfois mes +nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! +Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.</p> + +<p>A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand +salon. Le marquis donna, comme de coutume, à ses +gens, l'ordre qu'on ne le dérangeât plus jusqu'au dîner, +à moins d'un motif important, et que, dans ce cas, on +sonnât la cloche du château pour l'avertir. Puis il demanda +aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveillé +la maison; à Benjamin, s'il avait travaillé, et, +quand chacun lui eut rendu compte de l'emploi de sa matinée:—C'est +bien, dit-il; la première condition de la +liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est l'ordre +dans l'arrangement de la vie; mais, hélas! pour +avoir de l'ordre, il faut être riche. Les malheureux sont +forcés de ne jamais savoir ce qu'ils feront dans une heure! +A présent, mes chers enfants, vive la joie! La journée +d'affaires et de soucis est terminée; la soirée de plaisir +et d'art commence. Suivez-moi.</p> + +<p>Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air, +aux rires et aux acclamations des enfants. Puis, nous +nous dirigeâmes avec lui vers l'aile du château où était +situé le théâtre. On ouvrit la <i>porte d'ivoire</i>, comme +l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire des +songes, après s'y être enfermés et barricadés d'importance.</p> + +<p>Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remettre +de l'ordre et de la propreté, de réunir, de secouer et +d'étiqueter les costumes abandonnés à la hâte, la nuit +précédente, sur des fauteuils. Les hommes balayaient, +époussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les +accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les +femmes s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une +exactitude et une rapidité prodigieuses, tant chacun de +nous y mit d'ardeur et de gaieté. Quand ce fut fait, le +marquis réunit sa couvée autour de la grande table qui +occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit +les manuscrits de <i>Don Juan</i> à l'étude, on y fit rentrer +des personnages et des scènes éliminés la veille; on +se consulta encore sur la distribution des rôles. Célio revint +à celui de don Juan, il demanda que certaines scènes +fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent +à improviser un pas de danse dans le bal du troisième +acte. Tout fut accordé. On se permettait d'essayer de +tout; mais, à mesure qu'on décidait quelque chose, on +le consignait sur le manuscrit, afin que l'ordre de la représentation +ne fût pas troublé.</p> + +<p>Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques +à longs cheveux. Il voulait assombrir un peu son +caractère et sa physionomie. Il essaya une chevelure +noire.—Tu as tort de le faire brun, si tu veux être méchant, +lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom +derrière la <i>porte d'ivoire</i>). C'est un usage classique de +faire les traîtres noirs et à tous crins, mais c'est un mensonge +banal. Les hommes pâles de visage et noirs de +barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai tigre +est fauve et soyeux.</p> + +<p>—Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa +perruque de la veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; +cela sent le tyran de mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi +une quantité de canons couleur de feu. C'était le type +du roué au temps de Molière.</p> + +<p>—En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton <i>beau +noeud d'épée</i>! dit Stella.</p> + +<p>—Qu'en veux-tu faire?</p> + +<p>—Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant +avec malice, car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au +monde sais faire les noeuds. Tu y mets le temps, mais +quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle en s'adressant +à moi et en me montrant ce même noeud cerise +que j'avais ramassé la veille, comment le trouvez-vous?</p> + +<p>Le ton dont elle me fit cette question et la manière +dont elle agita ce ruban devant mon visage me troublaient +un peu. Il me sembla qu'elle désirait me voir m'en emparer, +et je fus assez vertueux pour ne pas le faire. La +Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle +laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mégarde, +tout en feignant de rire d'autre chose.</p> + +<p>Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il +les adorât au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles +mille tendres sollicitudes. Il avait vu aussi ce singulier +petit épisode.—Allons donc, paresseuses! cria-t-il à +Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de +rubans couleur de feu! J'attends!—Et quand elles furent +entrées dans le magasin, il ramassa le noeud cerise, et +me la donna à la dérobée, en me disant tout bas:—Garde-le +en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou l'autre est +coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te +demande cela comme à un frère.</p> + +<p>Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez +sérieux. On reprenait de la gravité devant les domestiques, +qui portaient le deuil de l'ancien marquis sur leurs +habits, faute de le porter dans le coeur. Et d'ailleurs, +chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une +chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent +et s'ordonnent durant la satisfaction du premier +appétit.</p> + +<p>Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. +Il disait familièrement que l'artiste qui mange est <i>à moitié +cuit</i>. On savourait le café et le cigare, pendant que les +domestiques levaient le couvert et effectuaient leur sortie +finale des appartements et de la maison. Alors on faisait +une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: +Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait +une demi-heure d'avance sur les hommes; mais Cécilia +n'en profitait pas. Elle resta avec nous dans le salon, et je +remarquai qu'elle causait tout bas dans un coin avec Célio.</p> + +<p>Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était +d'une gaieté arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée; +mais cela ne prouvait pas grand'chose: chez lui, +les émotions étaient toujours un peu forcées; chez elle, +elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque +insaisissable.</p> + +<p>A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais +d'être fastidieux en la suivant dans ses détails, mais +je dois signaler que, à ma grande surprise, Cécilia fut +admirable et atroce de jalousie dans le rôle d'Elvire. Je +ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si ennemie +de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.—Mais +c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle.... +Et puis, d'ailleurs, que savez-vous de moi?</p> + +<p>Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me +fit peur. Elle semblait mettre tout son orgueil à n'être +pas devinée. Je m'attachai à la deviner malgré elle, et +cela assez froidement. Boccaferri loua Célio avec enthousiasme; +il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien +jouer. Le fait est qu'il avait été le plus froid, le plus railleur, +le plus pervers des hommes.—C'est grâce à toi, +dit-il à la Boccaferri; tu es si irritée et si hautaine, que +tu me rends méchant. Je me fais de glace devant tes reproches, +parce que je me sens poussé à bout et prêt à +éclater. Tiens! <i>ma vieille</i>, tu devrais toujours être ainsi; +je reprendrais les forces que m'ôtent ta bonté et ta douceur +accoutumées.</p> + +<p>—Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de +jouer souvent ces rôles-là avec moi: je t'y rendrais des +points.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image9.png"></p> +<br><br> + +<p>Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:—Serais-tu +capable d'être la femelle d'un tigre? lui dit-il.</p> + +<p>—Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il +me sembla qu'elle parlait exprès de manière à ce que je +ne perdisse pas sa réponse). Dans la vie réelle, Célio, je +mépriserai un usage si petit, si facile et si niais de ma +force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle? +C'est que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois +donc pas trop vain de ton succès d'aujourd'hui. La force +dans l'excitation, c'est le <i>pont aux ânes</i>! La force dans +le calme.... Tu y viendras peut-être, mais tu n'y es pas +encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons!</p> + +<p>—Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse +de son talent! dit Célio en se mordant les lèvres si +fort, que sa moustache rousse, collée à sa lèvre, tomba +sur son rabat de dentelle.</p> + +<p>—Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la +Boccaferri en rattrapant la moustache; tu as raison de +faire une peau neuve!</p> + +<p>—Vous croyez que vous opérerez ce miracle?</p> + +<p>—Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne +le promets pas.</p> + +<p>Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à eux-mêmes, +et je regardai Stella, qui était belle comme un +ange en me présentant un masque pour la scène du bal. +Elle avait cet air généreux et brave d'une personne qui +renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un +élan de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas +d'hésiter, me fit tirer de mon sein le noeud cerise que +j'y avais caché, et je le lui montrai mystérieusement. +Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et ses yeux +se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive, +et que je venais de me donner pour jamais ou de +faire une lâcheté. Dès ce moment, je ne regardai plus +en arrière, et je m'abandonnai tout entier au bonheur, +bien nouveau pour moi, d'être chastement et naïvement +aimé.</p> + +<p>Je faisais le rôle d'Ottavio, et je l'avais fort mal joué +jusque-là. Je pris le bras de ma charmante Anna pour +entrer en scène, et je trouvai du coeur et de l'émotion +pour lui dire mon amour et lui peindre mon dévouement.</p> + +<p>A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia +me dit en me tendant la main:—Toi, Ottavio, tu n'as +besoin des leçons de personne, et tu en remontrerais à +ceux qui enseignent.—Je ne sais pas jouer la comédie, lui +répondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne +la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image10.png"></p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIV.</h3> + +<h3>CONCLUSION.</h3> + +<p>Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser +de mon domino. A peine y étais-je entré, que +Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle avait arraché +vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré, +naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son +épaule. Elle était pâle, elle tremblait; mais c'était une +âme éminemment courageuse, quoique elle agît par expansion +spontanée et d'une manière tout opposée, par +conséquent, à celle de la Boccaferri.</p> + +<p>—Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main +blanche sur mon épaule, m'aimez-vous?</p> + +<p>Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, +faite avec un effort évidemment douloureux et le trouble +de la pudeur alarmée.</p> + +<p>Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.</p> + +<p>—Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant +avec force de mon étreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai +pas encore aimé, moi, et je ne dois pas être trompée. +Mon premier amour sera le dernier, et, si je suis trahie, +je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une +seconde fois: je mourrai. C'est là le seul courage dont +je me sente capable. Je suis jeune, mais l'expérience +des autres m'a éclairée. J'ai beaucoup rêvé déjà, et, si +je ne connais pas le monde, je me connais du moins. +L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne +pourra être qu'un misérable, et, s'il en vient là, il faudra +que je le haïsse et que je le méprise. La mort me +semble mille fois plus douce que la vie, après une semblable +désillusion.</p> + +<p>—Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je +vous aime, me croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à +l'épreuve avant de vous fier aveuglément à la parole d'un +homme que vous ne connaissez pas?</p> + +<p>—Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n'estime +personne, vous estime et vous respecte; et, d'ailleurs, +quand même je n'aurais pas ce motif de confiance, je +croirais encore à votre parole.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je ne sais pas, mais cela est ainsi.</p> + +<p>—Donc vous m'aimez, vous?</p> + +<p>Elle hésita un instant, puis elle dit:</p> + +<p>—Écoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. +Je n'ai pas la force de ma mère, mais j'ai son courage; +je vous aime.</p> + +<p>Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de +Stella, et je les baisai avec enthousiasme.—C'est la +première fois, lui dis-je, que je me mets aux genoux +d'une femme, et c'est aussi la première fois que j'aime. +Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je +vous dois cette confession; mais ce que je cherche dans +la femme, c'est le coeur, et j'ai vu que le sien ne m'appartenait +pas. Le vôtre se donne à moi avec une vaillance +qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais +pas plus que vous ne me connaissez, et voilà que +je crois en vous comme vous croyez en moi. L'amour, +c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien ne lui résiste. +Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin +d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être +ma femme?</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer +qu'une fois, je vous l'ai dit.</p> + +<p>—Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant +avec transport. Veux-tu que je te demande à ton frère +tout de suite?</p> + +<p>—Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres +avec une suavité vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia, +et il faut qu'il devienne digne d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, +il ne l'aime pas encore assez pour la mériter. +Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival. +Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à lui-même. +Cécilia l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a +pas dit, mais je le sais bien. C'est à elle que tu dois me +demander d'abord, car c'est elle que je regarde comme +ma mère.</p> + +<p>—J'y vais tout de suite, répondis-je.</p> + +<p>—Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de +te repentir si tu prends le temps de la réflexion?</p> + +<p>—Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante! +je ne ferai que ce que tu voudras.</p> + +<p>On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio, +qui surveillait ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le +moindre mouvement de ses soeurs, n'avait pas remarqué +notre absence. Il était en proie à une agitation extraordinaire. +Son rôle paraissait l'absorber. Il le termina de +la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas +d'être sombre et silencieux pendant le souper et l'intéressante +causerie du marquis, qui se prolongea jusqu'à +trois heures du matin.</p> + +<p>Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre +retour sur moi-même, pas l'apparence d'inquiétude, +d'hésitation ou de regret, en m'éveillant. Je dois dire +que, dès le matin du jour précédent, les deux cent mille +livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porté +comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait +point et dérangeait les rêves et l'ambition de toute +ma vie, qui était de faire moi-même mon existence et d'y +associer une compagne de mon choix, prise dans une +condition assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de +mon succès.</p> + +<p>D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre +un rival à chances égales me plaît et m'anime, tandis que +la conscience de la moindre infériorité dans ma position, +sur un pareil terrain, me refroidit et me guérit comme +par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je l'ignore; mais +il est certain que j'étais, à cet égard, tout l'opposé de +Célio, et, qu'au lieu de me sentir acharné, par dépit +d'amour-propre, à lui disputer sa conquête, j'éprouvais +un noble plaisir à les rapprocher l'un de l'autre en restant +leur ami.</p> + +<p>Cécilia vint me trouver dans la journée.—Je vais +vous parler comme à un frère, me dit-elle. Quelques +mots de Célio tendraient à me faire croire que vous êtes +amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y +songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir +mon coeur.</p> + +<p>«Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez +connue dans un état voisin de la misère, vous avez songé +à m'épouser. J'ai vu là la noblesse de votre âme, et cette +pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon estime! +et, plus encore, une sorte de respect pour votre +caractère.»</p> + +<p>Elle prit ma main et la porta contre son coeur, où elle +la tint pressée un instant avec une expression à la fuis +si chaste et si tendre, que je pliai presque un genou devant +elle.</p> + +<p>—Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le +temps de lui répondre, je crois que j'aime Célio! voilà +pourquoi, en vous faisant cet aveu, je crois avoir le droit +de vous adresser une prière humble et fervente au nom +de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais: fuyez +la duchesse de ***; détachez-vous d'elle, ou vous êtes +perdu!</p> + +<p>—Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma +chère Cécilia, de me conserver ce tendre intérêt; mais +ne craignez rien, ce lien funeste n'a pas été contracté; +votre douce voix, une inspiration de votre coeur généreux +et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais +préservé.</p> + +<p>—Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué!</p> + +<p>—Oui, Dieu soit loué! repris-je, car ce chant magique +m'a attiré jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le +bonheur.</p> + +<p>Cécilia me regarda avec surprise.</p> + +<p>—Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais, +vous, vous avez encore quelque chose à me dire, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens +à votre estime, et, si je ne l'avais pas, il manquerait +quelque chose au repos de ma conscience. Vous souvenez-vous +qu'à Vienne, la dernière fois que nous nous y +sommes vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio?</p> + +<p>—Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre +réponse, et vous n'avez pas besoin de vous expliquer +davantage, Cécilia. Je sais fort bien que vous fûtes sincère +en me disant que vous n'y songiez pas, et que votre +dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits +de la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous +depuis ce jour-là, parce que je sais ce qui s'est passé +en lui.</p> + +<p>—Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez +pas douté de ma loyauté?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander +pour la vôtre; mais, dites-moi, vous croyez donc +qu'il m'aime?</p> + +<p>—J'en suis certain.</p> + +<p>—Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et +une légère rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore; +mais son orgueil pliera, et je serai sa femme, car c'est +là toute l'ambition de mon âme, depuis que je suis <i>dama +e comtessa garbata</i>. Lorsque vous m'interrogiez, Salentini, +je me croyais pour toujours obscure et misérable. +Comment n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon +sein la seule pensée d'être la femme du brillant Célio, +de ce jeune ambitieux à qui l'éclat et la richesse sont +des éléments de bonheur et des conditions de succès indispensables? +J'aurais rougi de m'avouer à moi-même que +j'étais émue en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois +que je ne le savais pas moi-même, tant j'étais résolue à +n'y pas prendra garde, et tant j'ai l'habitude et le pouvoir +de me maîtriser.</p> + +<p>«Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance +et le droit. Voyez-vous, Célio n'est pas comme +vous. Je vous ai bien devinés tous deux. Vous êtes calme, +vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui, qui n'est +qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni +de désintéressement; mais il est incapable de se créer +tout seul l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui +est nécessaire au développement de ses facultés. Il lui +faut la richesse tout acquise, et je lui dois cette richesse. +N'est-ce pas, je dois cela au fils de Lucrezia? et, +quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand +même le caractère effrayant de Célio m'inspirerait des +craintes sérieuses pour mon bonheur, j'ai une dette sacrée +à payer.</p> + +<p>—J'espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice +n'est pas trop rude. En ce qui me concerne, il est nul, +et votre supposition n'est qu'une consolation gratuite +dont je n'aurai pas la folie de faire mon profit. En ce qui +concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que lui, +et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme +et légère.</p> + +<p>—Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que +vous croyez, répondit-elle; mais je n'ai pas peur, voilà +ce qui est certain. Il n'y a rien de tel pour être courageux +que de se sentir disposé, comme je le suis, à faire +bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie; +mais je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que +je suis secrètement enivrée, et que ma bravoure est +singulièrement récompensée par l'amour qui parle en +moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de +celui qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom +illustre et cher à porter auprès de celui de Floriani.</p> + +<p>—Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, répondis-je. +Si toutes celles qui le portent allaient refuser +de le perdre!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.</p> + +<p>Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'était passé entre +Stella et moi, et je lui demandai la main de sa fille adoptive. +La joie de cette généreuse femme fut immense; elle +se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux joues. Je +la vis enfin ce jour-là telle qu'elle était, expansive et +maternelle dans ses affections, autant qu'elle était prudente +et mystérieuse avec les indifférents.</p> + +<p>—Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille +fois béni en vous inspirant cette confiance subite en sa +parole. Je la connais bien, moi, et je sais que, de tous les +enfants de Floriani, c'est celle qui a vraiment hérité de la +plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il y a +longtemps qu'elle est tourmentée du besoin d'aimer, et +ce n'est pas l'occasion qui lui a manqué, croyez-le bien; +mais cette âme romanesque et délicate n'a pas subi l'entraînement +des sens qui ferme parfois les yeux aux jeunes +filles. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait l'attendre. +Cela se voit bien à la fraîcheur de ses joues et à +la pureté de ses paupières; elle l'a trouvé enfin, celui +qu'elle a rêvé! Charmante Stella, exquise nature de +femme, ton bonheur m'est encore plus cher que le mien!</p> + +<p>La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les +siennes, et fondit en larmes en s'écriant: «O Lucrezia! +réjouis-toi dans le sein de Dieu!»</p> + +<p>Célio entra brusquement, et, voyant Cécilia si émue et +assise tout près de moi, il se retira en refermant la porte +avec violence. Il avait pâli, sa figure était décomposée +d'une manière effrayante. Toutes les furies de l'enfer +étaient entrées dans son sein.</p> + +<p>—Qu'il dise après cela qu'il ne t'aime pas! dis-je à +la Boccaferri. Je la fis consentir à laisser subir encore un +peu cette souffrance au pauvre Célio, et nous allâmes +trouver ma chère Stella pour lui faire part de notre entretien.</p> + +<p>Stella travaillait dans l'intérieur d'une tourelle qui lui +servait d'atelier. Je fus étrangement supris*[*surpris?*] de la trouver +occupée de peinture, et de voir qu'elle avait un talent +réel, tendre, profond, délicieusement vrai pour le paysage, +les troupeaux, la nature pastorale et naïve.—Vous pensiez +donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que je +voulais me faire comédienne? Oh, non! je n'aime pas +plus le public que ne l'a aimé notre Cécilia, et jamais je +n'aurais le courage d'affronter son regard. Je joue ici la +comédie comme Cécilia et son père la jouent; pour aider +à l'oeuvre collective qui sert à l'éducation de Célio, peut-être +à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux <i>Bambini</i> +ont aussi jusqu'à présent la passion du théâtre; mais +vous n'avez pas compris notre cher maître Boccaferri, si +vous croyez qu'il n'a en vue que de nous faire débuter. +Non, ce n'est pas là sa pensée. Il pense que ces essais +dramatiques, dans la forme libre que nous leur donnons, +sont un exercice salutaire au développement synthétique +(je me sers de son mot) de nos facultés d'artiste, et je +crois bien qu'il a raison, car depuis que nous faisons cette +amusante étude je me sens plus peintre et plus poëte que +je ne croyais l'être.</p> + +<p>—Oui, il a mille fois raison, répondis-je, et le coeur +aussi s'ouvre à la poésie, à l'effusion, à l'amour, dans +cette joyeuse et sympathique épreuve: je le sens bien, +ô ma Stella, pour deux jours que j'ai passés ici! Partout +ailleurs, je n'aurais point osé vous aimer si vite, et, dans +cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultés, +je vous ai comprise d'emblée, et j'ai éprouvé la +portée de mon propre coeur.</p> + +<p>Cécilia me prit par le bras et me fit entrer dans la +chambre de Stella et de Béatrice, qui communiquait avec +cette même tourelle par un petit couloir. Stella rougissait +beaucoup, mais elle ne fit pas de résistance. Cécilia me +conduisit en face d'un tableau placé dans l'alcôve virginale +de ma jeune amante, et je reconnus une <i>Madoneta +col Bambino</i> que j'avais peinte et vendue à Turin deux +ans auparavant à un marchand de tableaux. Cela était +fort naïf, mais d'un sentiment assez vrai pour que je +pusse le revoir sans humeur. Cécilia l'avait acheté, à son +dernier voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa +que, depuis deux mois, Stella, en entendant parler +souvent de moi aux Boccaferri et à Célio, avait vivement +désiré me connaître. Cécilia avait nourri d'avance, et sans +le lui dire, la pensée que notre union serait un beau rêve +à réaliser. Stella semblait l'avoir deviné.</p> + +<p>—Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu +ramasser le noeud cerise, j'ai éprouvé quelque chose +d'extraordinaire que je ne pouvais m'expliquer à moi-même; +et que, quand Célio est venu nous dire, le lendemain, +que le <i>ramasseur de rubans</i>, comme il vous +appelait, était encore dans le village, et se nommait +Adorno Salentini, je me suis dit, follement peut-être, +mais sans douter de la destinée, que la mienne était accomplie.</p> + +<p>Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement me +plongea ce jeune et pur amour d'une fille encore enfant +par la fraîcheur et la simplicité, déjà femme par le dévouement +et l'intelligence. Lorsque la cloche nous avertit de +nous rendre au théâtre, j'étais un peu fou. Célio vit mon +bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut +méchant et brutal à faire plaisir. Je me laissai presque +insulter par lui; mais le soir j'ignore ce qui s'était passé. +Il me parut plus calme et me demanda pardon de sa violence, +ce que je lui accordai fort généreusement.</p> + +<p>Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant +d'arriver au dénoûment, que le lecteur sait d'avance. +Presque tous les soirs nous entreprenions un nouvel essai. +Tantôt c'était un opéra: tous les acteurs étant bons +musiciens, même moi, je l'avoue humblement et sans +prétention, chacun tenait le piano alternativement. Une +autre fois, c'était un ballet; les personnes sérieuses se +donnaient à la pantomime, les jeunes gens dansaient +d'inspiration, avec une grâce, un abandon et un entrain +qu'on eût vainement cherchés dans les poses étudiées du +théâtre. Boccaferri était admirable au piano dans ces circonstances. +Il s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, +et, comme s'il eût dicté impérieusement chaque geste, +chaque intention de ses personnages, il les enlevait, les +excitait jusqu'au délire ou les calmait jusqu'à l'abattement, +au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi +au scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent +l'auteur, avait toujours une action bien nettement +développée et suivie.</p> + +<p>D'autres fois, nous tentions un opéra comique, et il +nous arriva d'improviser des airs, même des choeurs, +qui le croirait? où l'ensemble ne manqua pas, et où diverses +réminiscences d'opéras connus se lièrent par des +modulations individuelles promptement conquises et saisies +de tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de +mémoire une pièce dont nous n'avions pas le texte et +que nous nous rappelions assez confusément. Ces souvenirs +indécis avaient leur charme, et, pour les enfants +qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l'attrait +de la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé +préliminaire, autrement que nous, et nous étions tout +ravis de leur voir trouver d'inspiration des caractères +nouveaux et des scènes meilleures que celles du texte.</p> + +<p>Nous avions encore la ressource de faire de bonnes +pièces avec de fort mauvaises. Boccaferri excellait à ce +genre de découvertes. Il fouillait dans sa bibliothèque +théâtrale, et trouvait un sujet heureux à exploiter dans +une vieillerie mal conçue et mal exécutée.</p> + +<p>—Il n'est si mauvaise oeuvre tombée à plat, disait-il, +où l'on ne trouve une idée, un caractère ou une scène +dont on peut tirer un bon parti. Au théâtre, j'ai entendu +siffler cent ouvrages qui eussent été applaudis, si un +homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons +donc toujours, ne doutons de rien, et soyez sûrs que +nous pourrions aller ainsi pendant dix ans et trouver +tout les soirs matière à inventer et à développer.</p> + +<p>Cette vie fut charmante et nous passionna tous à tel +point, que cela eût semblé puéril et quasi insensé à +tout autre qu'à nous. Nous ne nous blasions point sur +notre plaisir, parce que la matinée entière était donnée +à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec +Stella; le marquis et sa fille remplissaient assidûment +les devoirs qu'ils s'étaient imposés; Célio faisait l'éducation +littéraire et musicale de son jeune frère et de <i>notre</i> +petite soeur Béatrice, à laquelle aussi on me permettait +de donner quelques leçons. L'heure de la comédie arrivait +donc comme une récréation toujours méritée et toujours +nouvelle. La <i>porte d'ivoire</i> s'ouvrait toujours +comme le sanctuaire de nos plus chères illusions.</p> + +<p>Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations +d'artistes dont le vieux Boccaferri était la clé, +le lien et l'âme. Je dois dire que Lucrezia Floriani avait +bien connu et bien jugé cet homme, le plus improductif +et le plus impuissant des membres de la société officielle, +le plus complet, le plus inspiré, le plus <i>artiste</i> +enfin des artistes. Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai +au delà du tombeau une éternelle reconnaissance. +Jamais je n'ai entendu parler avec autant de sens, +de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture. +En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort +mal), il épanchait dans mon sein un flot d'idées lumineuses +qui fécondaient mon intelligence, et dont je sentirai +toute ma vie la puissance génératrice.</p> + +<p>Je m'étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir +riche et seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement +à lui faire reprendre ses débuts: mais je le compris, +comme eux, en étudiant son caractère, en reconnaissant +sa vocation et la supériorité de talent que chaque +jour faisait éclore en lui.—Les grands artistes dramatiques +ne sont-ils pas presque toujours riches à une +certaine époque de leur vie, me disait le marquis, et la +possession des terres, des châteaux et même des titres +les dégoûte-t-elle de leur art? Non. En général, c'est la +vieillesse seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent +bien que leur plus grande puissance et leur plus vive +jouissance est là. Eh bien, Célio commencera par où les +autres finissent; il fera de l'art en grand, à son loisir; il +sera d'autant plus précieux au public, qu'il se rendra +plus rare, et d'autant mieux payé, qu'il en aura moins +besoin. Ainsi va le monde.</p> + +<p>Célio vivait dans la fièvre, et ces alternatives de fureur, +d'espérance, de jalousie et d'enivrement développèrent en +lui une passion terrible pour Cécilia, une puissance supérieure +dans son talent. Nous lui laissâmes passer deux +mois dans cette épreuve brûlante qu'il avait la force de +supporter, et qui était, pour ainsi dire, l'élément naturel +de son génie.</p> + +<p>Un matin, que le printemps commençait à sourire, les +sapins à se parer de pointes d'un vert tendre à l'extrémité +de leurs sombres rameaux, les lilas bourgeonnant +sous une brise attiédie, et les mésanges semant les fourrés +de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur +la terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. +L'avocat de Briançon arriva et se jeta dans les bras de son +vieux ami le marquis, en s'écriant: <i>Tout est liquidé!</i></p> + +<p>Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles +que le premier tonnerre du printemps. C'était le signal +de notre bonheur à tous. Le marquis mit la main de sa +fille dans celle de Célio, et celle de Stella dans la mienne. +A l'heure où j'écris ces dernières lignes, Béatrice cueille +des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour +les couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier +de pouvoir donner tout haut le nom de soeur à cette +chère enfant, et maître Volabù vient d'entrer comme +cocher au service du château.</p> +<br><br> + + +<p>FIN DU CHÂTEAU DES DÉSERTES.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le château des Désertes, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DES DÉSERTES *** + +***** This file should be named 13668-h.htm or 13668-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/6/13668/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le chateau des Desertes + +Author: George Sand + +Release Date: October 7, 2004 [EBook #13668] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHATEAU DES DESERTES *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +[Illustration: 001.png.] + +LE CHATEAU DES DESERTES + + + + +NOTICE + +Le _Chateau des Desertes_ est une analyse de quelques idees d'art plutot +qu'une analyse de sentiments. Ce roman m'a servi, une fois de plus, a me +confirmer dans la certitude que les choses reelles, transportees dans +le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant que pour y +disparaitre aussitot, tant leur transformation y devient necessaire. + +Durant plusieurs hivers consecutifs, etant retiree a la campagne avec +mes enfants et quelques amis de leur age, nous avions imagine de jouer +la comedie sur scenario et sans spectateurs, non pour nous instruire en +quoique ce soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une passion +pour les enfants, et peu a peu une sorte d'exercice litteraire qui ne +fut point inutile au developpement intellectuel de plusieurs d'entre +eux. Une sorte de mystere que nous ne cherchions pas, mais qui resultait +naturellement de ce petit vacarme prolonge assez avant dans les nuits, +au milieu d'une campagne deserte, lorsque la neige ou le brouillard nous +enveloppaient au dehors, et que nos serviteurs meme, n'aidant ni a nos +changements de decor, ni a nos soupers, quittaient de bonne heure la +maison ou nous restions seuls; le tonnerre, les coups de pistolet, les +roulements du tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout +cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en +saisirent de loin quelque chose n'hesiterent pas a nous croire fous ou +ensorceles. + +Lorsque j'introduisis un episode de ce genre dans le roman qu'on va +lire, il y devint une etude serieuse, et y prit des proportions si +differentes de l'original, que mes pauvres enfants, apres l'avoir lu, +ne regardaient plus qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de +papier decoupe qui avaient fait leurs delices. Mais a quelque chose sert +toujours l'exageration de la fantaisie, car ils firent eux-memes un +theatre aussi grand que le permettait l'exiguite du local, et arriverent +a y jouer des pieces qu'ils firent, eux-memes aussi, les annees +suivantes. + +Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, la n'est point la question +interessante pour les autres: mais ne firent-ils pas mieux de s'amuser +et de s'exercer ainsi, que de courir cette boheme du monde reel, qui se +trouve a tous les etages de la societe? + +C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, en un +mot, a son effet detourne, mais certain, sur l'emploi de la vie. Effet +souvent funeste, disent les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise +humeur. Je le nie. La fiction commence par transformer la realite; mais +elle est transformee a son tour et fait entrer un peu d'ideal, non pas +seulement dans les petits faits, mais dans les grands sentiments de la +vie reelle. + +GEORGE SAND. + +NOHANT 17 janvier 1853 + + + +A M. W.-G. MACREADY. + +Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idees sur l'art dramatique, +je le mets sous la protection d'un grand nom et d'une honorable amitie. + +GEORGE SAND. + +Nohant, 30 avril 1847. + + + +I. + +LA JEUNE MERE. + +Avant d'arriver a l'epoque de ma vie qui fait le sujet de ce recit, je +dois dire en trois mots qui je suis. + +Je suis le fils d'un pauvre tenor italien et d'une belle dame francaise. +Mon pere se nommait Tealdo Soavi; je ne nommerai point ma mere. Je ne +fus jamais avoue par elle, ce qui ne l'empecha point d'etre bonne et +genereuse pour moi. Je dirai seulement que je fus eleve dans la maison +de la marquise de..., a Turin et a Paris, sous un nom de fantaisie. + +La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. Elle n'y entendait +rien et prenait un egal plaisir a entendre une valse de Strauss et une +fugue de Bach. En peinture, elle avait un faible pour les etoffes vert +et or, et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadree. Legere et +charmante, elle dansait a quarante ans comme une sylphide et fumait des +cigarettes de contrebande avec une grace que je n'ai vue qu'a elle. Elle +n'avait aucun remords d'avoir cede a quelques entrainements de jeunesse +et ne s'en cachait point trop, mais elle eut trouve de mauvais gout de +les afficher. Elle eut de son mari un fils que je ne nommai jamais mon +frere, mais qui est toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami. + +Je fus eleve comme il plut a Dieu; l'argent n'y fut pas epargne. La +marquise etait riche, et, pourvu qu'elle n'eut a prendre aucun souci +de mes aptitudes et de mes progres, elle se faisait un devoir de ne me +refuser aucun moyen de developpement. Si elle n'eut ete en realite +que ma parente eloignee et ma bienfaitrice, comme elle l'etait +officiellement, j'aurais ete le plus heureux et le plus reconnaissant +des orphelins; mais les femmes de chambre avaient eu trop de part a ma +premiere education pour que j'ignorasse le secret de ma naissance. Des +que je pus sortir de leurs mains, je m'efforcai d'oublier la douleur et +l'effroi que leur indiscretion m'avait causes. Ma mere me permit de voir +le monde a ses cotes, et je reconnus a la frivolite bienveillante de son +caractere, au peu de soin mental qu'elle prenait de son fils legitime, +que je n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc point +d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit mais une sorte de +melancolie, jointe a beaucoup de patience, de tolerance exterieure et de +resolution intime, se trouva etre au fond de mon esprit, de bonne heure +et pour toujours. + +J'eprouvais parfois un violent desir d'aimer et d'embrasser ma mere. +Elle m'accordait un sourire en passant, une caresse a la derobee. Elle +me consultait sur le choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me +felicitait d'avoir du _gout_, donnait des eloges a mes instincts de +savoir-vivre, et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; mais jamais +aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion avec elle. Le seul mot +maternel qui lui echappa fut pour me demander, un jour qu'elle s'apercut +de ma tristesse, si j'etais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais +pas aussi bien traite que l'_enfant de la maison_. Or, comme, sauf le +plaisir tres-creux d'avoir un nom et le bonheur tres-faux d'avoir dans +le monde une position toute faite pour l'oisivete, mon frere n'etait +effectivement pas mieux traite que moi, je compris une fois pour toutes, +dans un age encore assez tendre, que tout sentiment d'envie et de depit +serait de ma part ingratitude et lachete. Je reconnus que ma mere +m'aimait autant qu'elle pouvait aimer, plus peut-etre qu'elle n'aimait +mon frere, car j'etais l'enfant de l'amour, et ma figure lui plaisait +plus que la ressemblance de son heritier avec son mari. + +Je m'attachai donc a lui complaire, en prenant mieux que lui les lecons +qu'elle payait pour nous deux avec une egale liberalite, une egale +insouciance. Un beau jour, elle s'apercut que j'avais profite, et +que j'etais capable de me tirer d'affaire dans la vie. "Et mon fils? +dit-elle avec un sourire; il risque fort d'etre ignorant et paresseux, +n'est-ce pas?..." Puis elle ajouta naivement: "Voyez comme c'est +heureux, que ces deux enfants aient compris chacun sa position!" Elle +m'embrassa au front, et tout fut dit. Mon frere n'essuya aucun reproche +de sa part. Sans s'en douter, et grace a ses instincts debonnaires, +elle avait detruit entre nous tout levain d'emulation, et l'on concoit +qu'entre un fils legitime et un batard l'emulation eut pu se changer +fort aisement en aversion et en jalousie. + +Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus me livrer sans +anxiete et sans amour-propre maladif au plaisir que je trouvais +naturellement a m'instruire. Entoure d'artistes et de gens du monde, mon +choix se fit tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si +j'eusse ete maltraite par ceux qui ne l'etaient pas, je me serais elance +dans la carriere avec une sorte d'aprete chagrine et hautaine. Il +n'en fut rien. Tous les amis de ma mere m'encourageaient de leur +bienveillance, et moi, ne me sentant blesse nulle part, j'entrai dans la +voie qui me parut la mienne avec le calme et la serenite d'une ame qui +prend librement possession de son domaine. + +Je portai dans l'etude de la peinture toutes les facultes qui etaient +en moi, sans fievre, sans irritation, sans impatience. A vingt-cinq ans +seulement, je me sentis arrive au premier degre de developpement de ma +force, et je n'eus pas lieu de regretter mes tatonnements. + +Ma mere n'etait plus; elle m'avait oublie dans son testament, mais +elle etait morte en me faisant ecrire un billet fort gracieux pour me +feliciter de mes premiers succes, et en donnant une signature a son +banquier pour payer les premieres dettes de mon frere. Elle avait fait +autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis tous les deux +a meme de devenir des hommes. J'etais arrive au but le premier; je ne +dependais plus que de mon courage et de mon intelligence. Mon frere +dependait de sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas change son +sort contre le mien. + +Depuis quelques annees, je ne voyais plus ma mere que rarement. Je lui +ecrivais a d'assez longs intervalles. Il m'en coutait de l'appeler, +conformement a ses prescriptions, _ma bonne protectrice_. Ses lettres ne +me causaient qu'une joie melancolique, car elles ne contenaient guere +que des questions de detail materiel et des offres d'argent relativement +a mon travail. "_Il me semble_, ecrivait-elle, qu'il y a _quelque temps_ +que vous ne m'avez rien demande, et je vous supplie de ne point faire de +dettes, puisque ma bourse est toujours a votre disposition. Traitez-moi +toujours en ceci comme votre veritable amie." + +Cela etait bon et genereux, sans doute, mais cela me blessait chaque +fois davantage. Elle ne remarquait pas que, depuis plusieurs annees, je +ne lui coutais plus rien, tout en ne faisant point de dettes. Quand +je l'eus perdue, ce que je regrettai le plus, ce fut l'esperance que +j'avais vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui me +fit verser des larmes, ce fut la pensee que j'aurais pu l'aimer +passionnement, si elle l'eut bien voulu. Enfin, je pleurais de ne +pouvoir pleurer vraiment ma mere. + +Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport avec l'episode de ma +vie que je vais retracer. Il ne se trouvera aucun lien entre le souvenir +de ma premiere jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde +periode. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; mais il +m'a semble pourtant qu'elle etait necessaire. Un narrateur est un etre +passif qui ennuie quand il ne rapporte pas les faits qui le touchent +a sa propre individualite bien constatee. J'ai toujours deteste les +histoires qui procedent par _je_, et si je ne raconte pas la mienne a +la troisieme personne, c'est que je me sens capable de rendre compte de +moi-meme, et d'etre, sinon le heros principal, du moins un personnage +actif dans les evenements dont j'evoque le souvenir. + +J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu ou ma vie s'est revelee +et denouee. Mon nom, a moi, c'est-a-dire le nom qu'on m'a choisi en +naissant, est Adorno Salentini. Je ne sais pas pourquoi je ne me serais +pas appele _Soavi_, comme mon pere. Peut-etre que ce n'etait pas non +plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il mourut sans savoir +que j'existais. Ma mere, aussi vite epouvantee qu'eprise, lui avait +cache les consequences de leur liaison pour pouvoir la rompre plus +entierement. + +Pour toutes les causes qui precedent, me voyant et me sentant doublement +orphelin dans la vie, j'etais tout accoutume a ne compter que sur +moi-meme. Je pris des habitudes de discretion et de reserve en raison +des instincts de courage et de fierte que je cultivais en moi avec soin. + +Deux ans apres la mort de ma mere, c'est-a-dire a vingt-sept ans, +j'etais deja fort et libre au gre de mon ambition, car je gagnais un +peu d'argent, et j'avais tres-peu de besoins; j'arrivais a une certaine +reputation sans avoir eu trop de protecteurs, a un certain talent sans +trop craindre ni rechercher les conseils de personne, a une certaine +satisfaction interieure, car je me trouvais sur la route d'un progres +assure, et je voyais assez clair dans mon avenir d'artiste. Tout ce qui +me manquait encore, je le sentais couver en silence dans mon sein, et +j'en attendais l'eclosion avec une joie secrete qui me soutenait, et une +apparence de calme qui m'empechait d'avoir des ennemis. Personne encore +ne pressentait en moi un rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas +de rivaux funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je +souriais interieurement de voir des hommes, plus inquiets et plus +presses que moi, s'enivrer d'un succes precaire. Doux et facile a vivre, +je pouvais constater en moi une force de patience dont je savais bien +etre incapables les natures violentes, emportees autour de moi comme des +feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais a l'oeil de celui qui voit +tout, ce que je cachais au regard dangereux et trouble des hommes: le +contraste d'un temperament paisible avec une imagination vive et une +volonte prompte. + +A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aime, et certes ce n'etait pas +faute d'amour dans le sang et dans la tete; mais mon coeur ne s'etait +jamais donne. Je le reconnaissais si bien, que je rougissais d'un +plaisir comme d'une faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un +autre eut appele ses bonnes fortunes. Pourquoi mon coeur se refusait-il +a partager l'enivrement de ma jeunesse? Je l'ignore. Il n'est point +d'homme qui puisse se definir au point de n'etre pas, sous quelque +rapport, un mystere pour lui-meme. Je ne puis donc m'expliquer ma +froideur interieure que par induction. Peut-etre ma volonte etait-elle +trop tendue vers le progres dans mon art. Peut-etre etais-je trop fier +pour me livrer avant d'avoir le droit d'etre compris. Peut-etre encore, +et il me semble que je retrouve cette emotion dans mes vagues souvenirs, +peut-etre avais-je dans l'ame un ideal de femme que je ne me croyais pas +encore digne de posseder, et pour lequel je voulais me conserver pur de +tout servage. + +Cependant mon temps approchait. A mesure que la manifestation de ma vie +me devenait plus facile dans la peinture, l'explosion de ma puissance +cachee se preparait dans mon sein par une inquietude croissante. A +Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse de... noble +italienne, belle comme un camee antique, eblouissante femme du monde, +et _dilettante_ a tous les degres de l'art. Le hasard lui fit voir une +peinture de moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui +entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des termes qui caresserent +mon amour-propre. Je sus qu'elle me placait plus haut que ne faisait +encore le public, et qu'elle travaillait a ma gloire sans me connaitre, +par pur amour de l'art. J'en fus flatte; la reconnaissance vint +attendrir l'orgueil dans mon sein. Je desirai lui etre presente: je fus +accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. Ma figure et mon langage +parurent lui plaire, et elle me dit, presque a la premiere entrevue, +qu'en moi l'homme etait encore superieur au peintre. Je me sentis plus +emu par sa grace, son elegance et sa beaute, que je ne l'avais encore +ete aupres d'aucune femme. + +Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes de mollesse, +certaines locutions d'eloges officiels, certaines formules de sympathie +et d'encouragement, me rappelaient la douce, liberale et insoucieuse +femme dont j'avais ete le fils et le _protege_. Parfois j'essayais de me +persuader que c'etait une raison de plus pour moi de m'attacher a elle; +mais parfois aussi je tremblais de retrouver, sous cette enveloppe +charmante, la femme du monde, cet etre banal et froid, habile dans l'art +des niaiseries, maladroit dans les choses serieuses, genereux de fait +sans l'etre d'intention, aimant a faire le bonheur d'autrui, a la +condition de ne pas compromettre le sien. + +J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une reputation +d'austerite bien etablie, quoique ses faiblesses n'eussent jamais fait +scandale. J'avais tout lieu d'esperer un delicieux caprice de sa part. +Cela ne m'enivrait pas. Je n'etais plus assez enfant pour me glorifier +d'inspirer un caprice; j'etais assez homme pour aspirer a etre l'objet +d'une passion. Je brulais d'un feu mysterieux trop longtemps comprime +pour ne pas m'avouer que j'allais etre en proie moi-meme a une passion +energique; mais, lorsque je me sentais sur le point d'y ceder, j'etais +epouvante de l'idee que j'allais donner tout pour recevoir peu... +peut-etre rien. J'avais peur, non pas precisement de devenir dans +le monde une dupe de plus; qu'importe, quand l'erreur est douce et +profonde? mais peur d'user mon ame, ma force morale, l'avenir de mon +talent, dans une lutte pleine d'angoisses et de mecomptes. Je pourrais +dire que j'avais peur enfin de n'etre pas completement dupe, et que je +me mefiais du retour de ma clairvoyance prete a m'echapper. + +Un soir, nous allames ensemble au theatre. Il y avait plusieurs jours +que je ne l'avais vue. Elle avait ete malade; du moins sa porte avait +ete fermee, et ses traits etaient legerement alteres. Elle m'avait +envoye une place dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses +amis, espece de sigisbee insignifiant, au debut d'un jeune homme dans un +opera italien. + +J'avais travaille avec beaucoup d'ardeur et avec une sorte de depit +fievreux durant la maladie feinte ou reelle de la duchesse. Je n'etais +pas sorti de mon atelier, je n'avais vu personne, je n'etais plus au +courant des nouvelles de la ville. + +--Qui donc debute ce soir? lui demandai-je un instant avant l'ouverture. + +--Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire caressant, +qui semblait me remercier de mon indifference a tout ce qui n'etait pas +elle. + +Puis elle reprit d'un air d'indifference: + +--C'est un tout jeune homme, mais dont on espere beaucoup. Il porte un +nom celebre au theatre; il s'appelle Celio Floriani. + +--Est-il parent, demandai-je, de la celebre Lucrezia Floriani, qui est +morte il y a deux ou trois ans? + +--Son propre fils, repondit la duchesse, un garcon de vingt-quatre ans, +beau comme sa mere et intelligent comme elle. + +Je trouvai cet eloge trop complet; l'instinct jaloux se developpait en +moi; a mon gre la duchesse se hatait trop d'admirer les jeunes talents. +J'oubliai d'etre reconnaissant pour mon propre compte. + +--Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de calme que je me +sentais plus emu. + +--Oui, je le connais un peu, repondit-elle en depliant son eventail; je +l'ai entendu deux fois depuis qu'il est ici. + +Je ne repondis rien. Je fis faire un detour a la conversation, pour +obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. Au bout de cinq minutes +de propos oiseux en apparence, j'appris que la duchesse avait entendu +chanter deux fois dans son salon le jeune Celio Floriani, pendant que la +porte m'etait fermee, car ce debutant n'etait arrive a Vienne que depuis +cinq jours. + +Je renfermai ma colere, mais elle fut devinee, et la duchesse s'en tira +aussi bien que possible. Je n'etais pas encore assez _lie_ avec elle +pour avoir le droit d'attendre une justification. Elle daigna me +la donner assez satisfaisante, et mon amertume fit place a la +reconnaissance. Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son +fils adolescent aupres d'elle. Il etait venu naturellement la saluer +a son arrivee, et, croyant lui devoir aide et protection, elle avait +consenti a le recevoir et a l'entendre, quoique malade et sequestree. +Il avait chante pour elle devant son medecin, elle l'avait ecoute par +ordonnance de medecin. "Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'etre +seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs etaient +detendus par le regime; mais il est certain qu'il m'a fait plaisir et +que j'ai bien augure de son debut. Il a une voix magnifique, une belle +methode et un exterieur agreable; mais que sera-t-il sur la scene? C'est +si different d'entendre un virtuose a huis clos! Je crains pour ce +pauvre enfant l'epreuve terrible du public. Le nom qu'il porte est un +rude fardeau a soutenir; on attend beaucoup de lui: noblesse oblige! + +--C'est une cruaute, Madame, dit le marquis R., qui se tenait au fond +de la loge, le public est bete; il devrait savoir que les personnes +de genie ne mettent au monde que des enfants betes. C'est une loi de +nature. + +--J'aime a croire que vous vous trompez, ou que la nature ne se trompe +pas toujours si sottement, repondit la duchesse d'un air narquois. Votre +fille est une personne charmante et pleine d'esprit."--Puis, comme pour +attenuer l'effet desagreable que pouvait produire sur moi cette repartie +un peu vive, elle me dit tout bas, derriere son eventail: "J'ai choisi +le marquis pour etre avec nous ce soir, parce qu'il est le plus bete de +tous mes amis." + +Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever du rideau; je me +sentis heureux et tout dispose a la bienveillance pour le debutant. + +--Quelle voix a-t-il? demandai-je. + +--Qui? le marquis? reprit-elle en riant. + +--Non, votre protege! + +--_Primo basso cantante_. Il se risque dans un role bien fort, ce soir. +Tenez, on commence; il entre en scene! voyez. Pauvre enfant! comme il +doit trembler! + +Elle agita son eventail. Quelques claques saluerent l'entree de Celio. +Elle y joignit si vivement le faible bruit de ses petites mains, que +son eventail tomba. "Allons, me dit-elle, comme je le ramassais, +applaudissez aussi le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie, +et, nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette femme a ete une +de nos gloires. + +--Je l'ai entendue dans mon enfance, repondis-je; mais c'est donc depuis +qu'elle etait retiree du theatre que vous l'avez particulierement +connue? car vous etes trop jeune... + +Ce n'etait pas le moment de faire une circonlocution pour apprendre si +la duchesse avait vu la Floriani une fois ou vingt fois en sa vie. J'ai +su plus tard qu'elle ne l'avait jamais vue que de sa loge, et que Celio +lui avait ete simplement recommande par le comte Albani. J'ai su bien +d'autres choses... Mais Celio debitait son recitatif, et la duchesse +toussait trop pour me repondre. Elle avait ete si enrhumee! + + + +II. + +LE VER LUISANT. + +Il y avait alors au theatre imperial une chanteuse qui eut fait quelque +impression sur moi, si la duchesse de... ne se fut emparee plus +victorieusement de mes pensees. Cette chanteuse n'etait ni de la +premiere beaute, ni de la premiere jeunesse, ni du premier ordre de +talent. Elle se nommait Cecilia Boccaferri; elle avait une trentaine +d'annees, les traits un peu fatigues, une jolie taille, de la +distinction, une voix plutot douce et sympathique que puissante; elle +remplissait sans fracas d'engouement, comme sans contestation de la part +du public, l'emploi de _seconda donna_. + +Sans m'eblouir, elle m'avait plu hors de la scene plutot que sur les +planches. Je la rencontrais quelquefois chez un professeur de chant qui +etait mon ami et qui avait ete son maitre, et dans quelques salons ou +elle allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on, +fort sagement, et faisait vivre son pere, vieux artiste paresseux et +desordonne. C'etait une personne modeste et calme que l'on accueillait +avec egard, mais dont on s'occupait fort peu dans le monde. + +Elle entra en meme temps que Celio, et, bien qu'elle ne s'occupat jamais +du public lorsqu'elle etait a son role, elle tourna les yeux vers la +loge d'avant-scene ou j'etais avec la duchesse. Il y eut dans ce regard +furtif et rapide quelque chose qui me frappa: j'etais dispose a tout +remarquer et a tout commenter ce soir-la. + +Celio Floriani etait un garcon de vingt-quatre a vingt-cinq ans, d'une +beaute accomplie. On disait qu'il etait tout le portrait de sa mere, qui +avait ete la plus belle femme de son temps. Il etait grand sans l'etre +trop, svelte sans etre grele. Ses membres degages avaient de l'elegance, +sa poitrine large et pleine annoncait la force. La tete etait petite +comme celle d'une belle statue antique, les traits d'une purete delicate +avec une expression vive et une couleur solide; l'oeil noir etincelant, +les cheveux epais, ondes et plantes au front par la nature selon toutes +les regles de l'art italien; le nez etait droit, la narine nette et +mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, la bouche vermeille et +bien decoupee, la moustache fine et encadrant la levre superieure par +un mouvement de frisure naturelle d'une grace coquette; les plans de la +joue sans defaut, l'oreille petite, le cou degage, rond, blanc et fort, +la main bien faite, le pied de meme, les dents eblouissantes, le sourire +malin, le regard tres-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai +d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, tant elle etait +absorbee par l'entree du debutant. + +La voix de Celio etait magnifique, et il savait chanter; cela se jugeait +des les premieres mesures. Sa beaute ne pouvait pas lui nuire: pourtant, +lorsque je reportai mes regards de la duchesse a l'acteur, ce dernier me +parut insupportable. Je crus d'abord que c'etait prevention de jaloux; +je me moquai de moi-meme; je l'applaudis, je l'encourageai d'un de ces +_bravo_ a demi-voix que l'acteur entend fort bien sur la scene. La je +rencontrai encore le regard de mademoiselle Boccaferri attache sur la +duchesse et sur moi. Cette preoccupation n'etait pas dans ses habitudes, +car elle avait un maintien eminemment grave et un talent specialement +consciencieux. + +Mais j'avais beau faire le degage: d'une part, je voyais la duchesse en +proie a un trouble inconcevable, a une emotion qu'elle ne pouvait plus +me cacher, on eut dit qu'elle ne l'essayait meme pas; d'autre part, +je voyais le beau Celio, en depit de son audace et de ses moyens, +s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se releve guere, ou tout +au moins vers un de ces _fiasco_ qui laissent apres eux des annees de +decouragement et d'impuissance. En effet, ce jeune homme se presenta +avec un aplomb qui frisait l'outrecuidance. On eut dit que le nom qu'il +portait etait ecrit par lui sur son front pour etre salue et adore sans +examen de son individualite; on eut dit aussi que sa beaute devait faire +baisser les yeux, meme aux hommes. Il avait cependant du talent et une +puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait bien; mais +il etait insolent dans l'ame, et cela percait par tous ses pores. La +maniere dont il accueillit les premiers applaudissements deplut au +public. Dans son salut et dans son regard, on lisait clairement cette +modeste allocution interieure: "Tas d'imbeciles que vous etes, vous +serez bientot forces de m'applaudir davantage. Je meprise le faible +tribut de votre indulgence; j'ai droit a des transports d'admiration." + +Pendant deux actes, il se maintint a cette hauteur dedaigneuse; et le +public incertain lui pardonna genereusement son orgueil, voulant voir +s'il le justifierait, et si cet orgueil etait un droit legitime ou une +pretention impertinente. Je n'aurais su dire moi-meme lequel c'etait, +car je l'ecoutais avec un desinteressement amer. Je ne pouvais plus +douter de l'engouement de ma compagne pour lui; je le lui disais, +meme assez malhonnetement, sans la facher, sans la distraire; elle +n'attendait qu'un moment d'eclatant triomphe de Celio pour me dire que +j'etais un fat et qu'elle n'avait jamais pense a moi. + +Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, c'etait un duo du +troisieme acte avec la signora Boccaferri. Cette sage creature semblait +s'y preter de bonne grace et vouloir s'effacer derriere le succes du +debutant. Celio s'etait menage jusque-la; il arrivait a un effet avec la +certitude de le produire. + +Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et lui? Nul ne +l'eut explique, chacun le sentit. Il etait la, lui, comme un magnetiseur +qui essaie de prendre possession de son sujet, et qui ne se rebute pas +de la lenteur de son action. Le public etait comme le patient, a la fois +naif et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer le charme pour +se dire: "Celui-ci est un prophete ou un charlatan." Celio ne chanta +pourtant pas mal, la voix ne lui manqua pas; mais il voulut peut-etre +aider son effet par un jeu trop accuse: eut-il un geste faux, une +intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais rien. Je +regardai la duchesse prete a s'evanouir, lorsqu'un froid sinistre plana +sur toutes les tetes, un sourire sepulcral effleura tous les visages. +L'air fini, quelques amis essayerent d'applaudir; deux on trois _chut_ +discrets, contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer +dans le silence. Le _fiasco_ etait consomme. + +La duchesse etait pale comme la mort; mais ce fut l'affaire d'un +instant. Reprenant l'empire d'elle-meme avec une merveilleuse dexterite, +elle se tourna vers moi, et me dit en souriant, en affrontant mon regard +comme si rien n'etait change entre nous:--Allons, c'est trois ans +d'etude qu'il faut encore a ce chanteur-la! Le theatre est un autre +lieu d'epreuve que l'auditoire bienveillant de la vie privee. J'aurais +pourtant cru qu'il s'en serait mieux tire. Pauvre Floriani, comme elle +eut souffert si cela se fut passe de son vivant! Mais qu'avez-vous donc, +monsieur Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'interet a ce +debut, que vous vous sentez consterne de la chute? + +--Je n'y songeais pas, Madame, repondis-je; je regardais et j'ecoutais +mademoiselle Boccaferri, qui vient de dire admirablement bien une toute +petite phrase fort simple. + +--Ah! bah! vous ecoutez la Boccaferri, vous? Je ne lui fais pas tant +d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle disait mal ou bien. + +--Je ne vous crois pas, Madame; vous etes trop bonne musicienne et trop +artiste pour n'avoir pas mille fois remarque qu'elle chante comme un +ange. + +--Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce vraiment de la +Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal entendu, sans doute. + +--Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri est une +personne accomplie et une artiste du plus grand merite. C'est votre +doute a cet egard qui m'etonne. + +--Oui-da! vous etes facetieux aujourd'hui, reprit la duchesse sans se +deconcerter. + +Elle etait charmee de me supposer du depit; elle etait loin de croire +que je fusse parfaitement calme et detache d'elle, ou au moment de +l'etre. + +--Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai toujours fait grand +cas des talents qui se respectent et qui se tiennent, sans aigreur, sans +degout et sans folle ambition, a la place que le jugement public leur +assigne. La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes +qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour se maintenir dans la +bonne voie. Son organe manque d'eclat, mais son chant ne manque jamais +d'ampleur. Ce timbre, un peu voile, a un charme qui me penetre. Beaucoup +de _prime donne_ fort en vogue n'ont pas plus de plenitude ou de +fraicheur dans le gosier; il en est meme qui n'en ont plus du tout. +Elles appellent alors a leur aide l'_artifice_ au lieu de l'_art_, +c'est-a-dire le mensonge. Elles se creent une voix factice, une methode +personnelle, qui consiste a sauver toutes les parties defectueuses +de leur registre pour ne faire valoir que certaines notes criees, +chevrotees, sanglotees, etouffees, qu'elles ont a leur service. Cette +methode, pretendue dramatique et savante, n'est qu'un miserable tour de +gibeciere, un escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants +sont seuls dupes; mais, a coup sur, ce n'est plus la du chant, ce n'est +plus de la musique. Que deviennent l'intention du maitre, le sens de la +melodie, le genie du role, lorsqu'au lieu d'une declamation naturelle, +et qui n'est vraisemblable et pathetique qu'a la condition d'avoir +des nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement et +d'emportement, la cantatrice, incapable de rien _dire_ et de rien +_chanter_, crie, soupire et larmoie son role d'un bout a l'autre? +D'ailleurs, quelle couleur, quelle physionomie, quel sens peut avoir +un chant ecrit pour la voix, quand, a la place d'une voix humaine et +vivante, le virtuose epuise, met un cri, un grincement, une suffocation +perpetuels? Autant vaut chanter Mozart avec la _pratique_ de Pulcinella +sur la langue; autant vaut assister aux hurlements de l'epilepsie. Ce +n'est pas davantage de l'art, c'est de la realite plus positive. + +--Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec un sourire malin +et caressant; je ne vous savais pas si docte et si subtil en fait de +musique! Pourquoi est-ce la premiere fois que vous en parlez si bien? +J'aurais toujours ete de votre avis... en theorie, car vous faites une +mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri a precisement +une de ces voix usees et fletries qui ne peuvent plus chanter. + +--Et pourtant, repris-je avec fermete, elle chante toujours, elle ne +fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque jamais, et c'est pour cela +que le public frivole ne fait point d'attention a elle. Croyez-vous +qu'elle soit si peu habile qu'elle ne put viser a l'_effet_ tout comme +une autre, et remplacer l'_art_ par l'_artifice_, si elle daignait +abaisser son ame et sa science jusque-la? Que demain elle se lasse de +passer inapercue et qu'elle veuille agir sur la fibre nerveuse de son +auditoire par des cris, elle eclipsera ses rivales, je n'en doute +pas. Son organe, voile d'habitude, est precisement de ceux qui +s'eclaircissent par un effort physique, et qui vibrent puissamment +quand le chanteur veut sacrifier le charme a l'etonnement, la verite a +l'effet. + +--Mais alors, convenez-en vous-meme, que lui reste-t-il, si elle n'a ni +le courage et la volonte de produire l'effet par un certain artifice, ni +la sante de l'organe qui possede le charme naturel? Elle n'agit ni sur +l'imagination trompee, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille! +Elle dit proprement ce qui est ecrit dans son role; elle ne choque +jamais, elle ne derange rien. Elle est musicienne, j'en conviens, et +utile dans l'ensemble; mais, seule, elle est nulle. Qu'elle entre, +qu'elle sorte, le theatre est toujours vide quand elle le traverse de +ses bouts de role et de ses petites phrases perlees. + +--Voila ce que je nie, et, pour mon compte, je sens qu'elle remplit, non +pas seulement le theatre de sa presence, mais qu'elle penetre et anime +l'opera de son intelligence. Je nie egalement que le defaut de plenitude +de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas une voix +malade, c'est une voix delicate, de meme que la beaute de mademoiselle +Boccaferri n'est pas une beaute fletrie, mais une beaute voilee. Cette +beaute suave, cette voix douce, ne sont pas faites pour les sens +toujours un peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend +devine des tresors de verite sous cette expression contenue, ou l'ame +tient plus encore qu'elle ne promet et ne s'epuise jamais, parce qu'elle +ne se prodigue point. + +--Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! s'ecria la +duchesse en riant et en me tendant la main d'un air enjoue et +affectueux: je ne vous savais pas amoureux de la Boccaferri; si je m'en +etais doutee, je ne vous aurais pas contrarie en disant du mal d'elle. +Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien! + +Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eut ete sincere dans son +desinteressement, je redevenais amoureux; mais elle ne put soutenir mon +regard, et l'etincelle diabolique jaillit du sien a la derobee. + +--Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai faiblement, vous +n'aurez jamais a vous excuser d'une maladresse, et moi, je n'ai jamais +ete amoureux de mademoiselle Boccaferri avant cette representation, ou +je viens de la comprendre pour la premiere fois. + +--Et c'est moi qui vous ai aide, sans doute, a faire cette decouverte? + +--Non, Madame, c'est Celio Floriani. + +La duchesse fremit, et je continuai fort tranquillement:--C'est en +voyant combien ce jeune homme avait peu de conscience que j'ai senti le +prix de la conscience dans l'art lyrique, aussi clairement que je le +sens dans l'art de la peinture et dans tous les arts. + +--Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de reprendre parti pour +Celio. Je n'ai pas vu qu'il manquat de conscience, ce beau jeune homme; +il a manque de bonheur, voila tout. + +--Il a manque a ce qu'il y a de plus sacre, repris-je froidement; il a +manque a l'amour et au respect de son art. Il a merite que le public +l'en punit, quoique le public ait rarement de ces instincts de justice +et de fierte. Consolez-vous pourtant, Madame, son succes n'a tenu qu'a +un fil, et, en procedant par l'audace et le contentement de soi-meme, +un artiste peut toujours etre applaudi, faire des dupes, voire des +victimes; mais moi, qui vois tres-clair et qui suis tout a fait +impartial dans la question, j'ai compris que l'absence de charme et de +puissance de ce jeune homme tenait a sa vanite, a son besoin d'etre +admire, a son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, a son manque de +respect pour l'esprit et les traditions de son role. Il s'est nourri +toute sa vie, j'en suis sur, de l'idee qu'il ne pouvait faillir et qu'il +avait le don de s'imposer. Probablement c'est un enfant gate. Il est +joli, intelligent, gracieux; sa mere a du etre son esclave, et toutes +les dames qu'il frequente doivent l'enivrer de voluptes. Celle de la +louange est la plus mortelle de toutes. Aussi s'est-il presente devant +le public comme une coquette effrontee qui eclabousse le pauvre monde +du haut de son equipage. Personne n'a pu nier qu'il fut jeune, beau et +brillant; mais on s'est mis a le hair, parce qu'on a senti dans son +maintien quelque chose de la coquette. Oui, coquette est le mot. +Savez-vous ce que c'est qu'une coquette, madame la duchesse? + +--Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, vous le savez, sans +doute? + +--Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par son air de +dedain, c'est une femme qui fait par vanite ce que la courtisane fait +par cupidite; c'est un etre qui fait le fort pour cacher sa faiblesse, +qui fait semblant de tout mepriser pour secouer le poids du mepris +public, qui essaie d'ecraser la foule pour faire oublier qu'elle +s'abaisse et rampe devant chacun en particulier; c'est un melange +d'audace et de lachete, de bravade temeraire et de terreur secrete.... A +Dieu ne plaise que j'applique ce portrait dans toute sa rigueur a aucune +personne de votre connaissance! A Celio meme, je ne le ferais pas sans +restriction. Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent le +succes sans conscience et sans recueillement sont un peu dans la voie +de la courtisane sans le savoir; ils feignent de mepriser le jugement +d'autrui, et ils n'ont travaille toute leur vie qu'a l'obtenir +favorable; ils ne sont si irrites de manquer leur triomphe que parce +que le triomphe a ete leur unique mobile. S'ils aimaient leur art pour +lui-meme, ils seraient plus calmes et ne feraient pas dependre leurs +progres d'un peu plus ou moins de blame ou d'eloge. Les courtisanes +affectent de mepriser la vertu qu'elles envient. Les artistes dont je +parle affectent de se suffire a eux-memes, precisement parce qu'ils se +sentent mal avec eux-memes. Celio Floriani est le fils d'une vraie, +d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les traditions de sa mere, +il en est trop cruellement puni! Dieu veuille qu'il profite de la lecon, +qu'il ne se laisse point abattre, et qu'il se remette a l'etude sans +degout et sans colere! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre part, +Madame, et que je l'invite a souper chez vous au sortir du spectacle? +Il doit avoir besoin de consolation, et ce serait genereux a vous de +le traiter d'autant mieux qu'il est plus malheureux. Nous voici au +_finale_. J'ai mes entrees sur le theatre, j'y vais et je vous l'amene. + +--Non, Salentini, repondit la duchesse. Je ne comptais point souper ce +soir, et, si vous voulez prolonger la veillee, vous allez venir prendre +du the avec moi et le marquis... dont la somnolence opiniatre nous +laisse le champ libre pour causer. Il me semble que nous avons beaucoup +de choses a nous dire... a propos de Celio Floriani precisement. +Celui-ci serait de trop dans notre entretien, pour moi comme pour vous. + +Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur et de passion, +et se leva pour prendre mon bras; mais j'esquivai cet honneur en me +placant derriere son sigisbee. Cette femme, qui n'aimait les _jeunes +talents_ que dans la prevision du succes, et qui les abandonnait si +lestement quand ils avaient echoue en public, me devenait odieuse tout +d'un coup; elle me faisait l'effet de ces enfants mechants et stupides +qui poursuivent le ver luisant dans les herbes, qui le saisissent, +le rechauffent et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis +l'ecrasent quand le toucher de leur main indiscrete l'a prive de sa +lumiere. Parfois ils le torturent pour le ranimer, mais le pauvre +insecte s'eteint de plus en plus. Alors on le tue: il ne jette plus +d'eclat, il ne brille plus, il n'est plus bon a rien. "Pauvre Celio! +pensais-je, qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou +crains qu'on ne marche sur toi.... Mais a coup sur ce n'est pas moi qui +profiterai du tete-a-tete qu'on t'avait menage pour cette nuit en cas +d'ovation. J'ai encore un peu de phosphore, et je veux le garder." + +--Eh bien, dit la duchesse d'un ton imperieux, vous ne venez pas? + +--Pardon, Madame, repondis-je, je veux aller saluer mademoiselle +Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu plus de succes ce soir que +les autres fois, et elle n'en chantera pas moins bien demain. J'aime +beaucoup a porter le tribut de mon admiration aux talents ignores ou +meconnus qui restent eux-memes et se consolent de l'indifference de la +foule par la sympathie de leurs amis et la conscience de leur force. Si +je rencontre Celio Floriani, je veux faire connaissance avec lui. Me +permettez-vous de me recommander de Votre Seigneurie? Nous sommes tous +deux vos proteges. + +La duchesse brisa son eventail et sortit sans me repondre. Je sentis que +sa souffrance me faisait mal; mais c'etait le dernier tressaillement +de mon coeur pour elle. Je m'elancai dans les couloirs qui menaient au +theatre, resolu, en effet, a porter mon hommage a Cecilia Boccaferri. + + + +III. + +CECILIA. + +Mais il etait ecrit au livre de ma destinee que je retrouverais Celio +sur mon chemin. J'approche de la loge de Cecilia, je frappe, on vient +m'ouvrir: au lieu du visage doux et melancolique de la cantatrice, c'est +la figure enflammee du debutant qui m'accueille d'un regard mefiant et +de cette parole insolente:--Que voulez-vous, Monsieur? + +--Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, repondis-je; elle a +donc change de loge? + +--Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cecilia. Entrez, signor +Salentini, je suis bien aise de vous voir. + +J'entrai, elle quittait son costume derriere un paravent. Celio se +rassit sur le sofa; sans me rien dire, et meme sans daigner faire la +moindre attention a ma presence, il reprit son discours au point ou je +l'avais interrompu. A vrai dire, ce discours n'etait qu'un monologue. Il +procedait meme uniquement par exclamations et maledictions, donnant au +diable ce lourd et stupide parterre d'Allemands, ces buveurs, aussi +froids que leur biere, aussi incolores que leur cafe. Les loges +n'etaient pas mieux traitees.--Je sais que j'ai mal chante et encore +plus mal joue, disait-il a la Boccaferri, comme pour repondre a une +objection qu'elle lui aurait faite avant mon arrivee; mais soyez +donc inspire devant trois rangees de sots diplomates et d'affreuses +douairieres! Maudite soit l'idee qui m'a fait choisir Vienne pour le +theatre de mes debuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, l'air si +epais, la vie si plate et les hommes si betes! En bas, des abrutis qui +vous glacent; en haut, des monstres qui vous epouvantent! Par tous les +diables! j'ai ete a la hauteur de mon public, c'est-a-dire insipide et +detestable! + +La naivete de ce depit me reconcilia avec Celio. Je lui dis qu'en +qualite d'Italien et de compatriote, je reclamais contre son arret, que +je ne l'avais point ecoute froidement, et que j'avais proteste contre la +rigueur du public. + +A cette ouverture, il leva la tete, me regarda en face, et, venant a moi +la main ouverte: "Ah! oui! dit-il, c'est vous qui etiez a l'avant-scene, +dans la loge de la duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai +remarque; Cecilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention +aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a abandonne! mais +vous luttiez jusqu'au dernier moment. Eh bien, touchez la; je vous +remercie. Il parait que vous etes artiste aussi, que vous avez du +talent, du succes? C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui +tombent! cela vous portera bonheur!" + +Il parlait si vite, il avait un accent si resolu, une cordialite si +spontanee, que, bien que choque de l'expression de corps de garde +appliquee a la duchesse, mes recentes amours, je ne pus resister a ses +avances, ni rester froid a l'etreinte de sa main. J'ai toujours juge les +gens a ce signe. Une main froide me gene, une main humide me repugne, +une pression saccadee m'irrite, une main qui ne prend que du bout des +doigts me fait peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser la +mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas de livrer a une +main virile le contact de sa paume entiere, m'inspire une confiance +et meme une sympathie subite. Certains observateurs des varietes de +l'espece humaine s'attachent au regard, d'autres a la forme du front, +ceux-ci a la qualite de la voix, ceux-la au sourire, d'autres enfin a +l'ecriture, etc. Moi, je crois que tout l'homme est dans chaque detail +de son etre, et que toute action ou aspect de cet etre est un indice +revelateur de sa qualite dominante. Il faudrait donc tout examiner, si +on en avait le temps; mais, des l'abord, j'avoue que je suis pris ou +repousse par la premiere poignee de main. + +Je m'assis aupres de Celio, et tachai de le consoler de son echec en lui +parlant de ses moyens et des parties incontestables de son talent. "Ne +me flattez pas, ne m'epargnez pas, s'ecria-t-il avec franchise. J'ai ete +mauvais, j'ai merite de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je vous en +supplie, sur ce miserable debut. Je vaux mieux que cela. Seulement je ne +suis pas assez vieux pour etre bon a froid. Il me faut un auditoire qui +me porte, et j'en ai trouve un ce soir qui, des le commencement, n'a +fait que me supporter. J'ai ete froisse et contrarie avant l'epreuve, au +point d'entrer en scene epuise et frappe d'un sombre pressentiment. La +colere est bonne quelquefois, mais il la faut simultanee a l'operation +de la volonte. La mienne n'etait pas encore assez refroidie, et elle +n'etait plus assez chaude: j'ai succombe. O ma pauvre mere! si tu avais +ete la, tu m'aurais electrise par ta presence, et je n'aurais pas ete +indigne de la gloire de porter ton nom! Dors bien sous tes cypres, +chere sainte! Dans l'etat ou me voici, c'est la premiere fois que je me +rejouis de ce que tes yeux sont fermes pour moi! + +Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau Celio. Sa sincerite, +ce retour enthousiaste vers sa mere, son expansion devant moi, +effacaient le mauvais effet de son attitude sur la scene. Je me sentis +attendri, je sentis que je l'aimais. Puis, en voyant de pres combien sa +beaute etait _vraie_, son accent penetrant et son regard sympathique, je +pardonnai a la duchesse de l'avoir aime deux jours; je ne lui pardonnai +pas de ne plus l'aimer. + +Il me restait a savoir s'il etait aime aussi de Cecilia Boccaferri. Elle +sortit de sa toilette et vint s'asseoir entre nous deux, nous prit la +main a l'un et a l'autre, et, s'adressant a moi:--C'est la premiere fois +que je vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. Vous +venez consoler mon pauvre Celio, mon ami d'enfance, le fils de ma +bienfaitrice, et c'est presque une soeur qui vous en remercie. Au reste, +je trouve cela tout simple de votre part; je sais que vous etes un +noble esprit, et que les vrais talents ont la bonte et la franchise +en partage.... Ecoute, Celio, ajouta-t-elle, comme frappee d'une idee +soudaine, va quitter ton costume dans ta loge, il est temps: moi, j'ai +quelques mots a dire a M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous +partirons ensemble. + +Celio sortit sans hesiter et d'un air de confiance absolue. Etait-il +sur, a ce point, de la fidelite de sa maitresse?... ou bien n'etait-il +pas l'amant de Cecilia? Et pourquoi l'aurait-il ete? pourquoi en +avais-je la pensee, lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-etre jamais +eue? + +Tout cela s'agitait confusement et rapidement dans ma tete. Je tenais +toujours la main de Cecilia dans la mienne, je l'y avais gardee; elle +ne paraissait pas le trouver mauvais. J'interrogeais les fibres +mysterieuses de cette petite main, assez ferme, legerement attiedie et +particulierement calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, grands +et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main d'une femme ne se +penetrent pas si aisement que ceux d'un homme. Ma science d'observation +et ma delicatesse de perceptions m'ont souvent trahi ou eclaire selon le +sexe. + +Par un mouvement tres-naturel pour relever son chale, la Boccaferri me +retira sa main des que nous fumes seuls, mais sans detourner son regard +du mien. + +--Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour a la duchesse +de X... et vous avez ete jaloux de Celio; mais vous ne l'etes plus, +n'est-ce pas? vous sentez bien que vous n'avez pas sujet de l'etre. + +--Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas sujet d'etre jaloux +de Celio, si je faisais la cour a la duchesse, repondis-je en me +rapprochant un peu de la Boccaferri; mais je puis vous jurer que je ne +suis pas jaloux, parce que je n'aime pas cette femme. + +Cecilia baissa les yeux, mais avec une expression de dignite et non de +trouble.--Je ne vous demande pas vos secrets, dit-elle, je n'ai pas +cette indiscretion. Rien la dedans ne peut exciter ma curiosite; mais +je vous parle franchement. Je donnerais ma vie pour Celio; je sais que +certaines femmes du monde sont tres-dangereuses. Je l'ai vu avec peine +aller chez quelques-unes, j'ai prevu que sa beaute lui serait funeste, +et peut-etre son malheur d'aujourd'hui est-il le resultat de quelques +intrigues de coquettes, de quelques jalousies fomentees a dessein.... +Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais quelquefois +chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh bien, j'ai vu ce soir +Celio _chute_ par des gens qui lui promettaient chaudement hier de +l'applaudir, et j'ai cru comprendre certains petits drames dans les +loges qui nous avoisinaient. J'ai remarque aussi votre generosite, j'en +ai ete vivement touchee. Celio, depuis le peu de temps qu'il est a +Vienne, s'est deja fait des ennemis. Je ne suis pas en position de l'en +preserver; mais, lorsque l'occasion se presente pour moi de lui assurer +et de lui conserver une noble amitie, je ne veux pas la negliger. Celio +n'a point aspire a plaire a la duchesse; voila tout ce que j'avais +a vous dire, signor Salentini, et ce que je puis vous affirmer sur +l'honneur, car Celio n'a point de secrets pour moi, et je l'ai interroge +sur ce point-la, il n'y a qu'un instant, comme vous entriez ici. + +[Illustration 002.png: C'est une cruaute, Madame. (Page 76.)] + +Chacun sait plus ou moins la figure que tache de ne pas faire un homme +qui trouve occupee la place qu'il venait pour conquerir. Je fis de +mon mieux pour que mon desappointement ne parut pas.--Bonne Cecilia, +repondis-je, je vous declare que cela me serait parfaitement egal, et je +permets a Celio d'etre aujourd'hui ou de ne jamais etre l'amant de la +duchesse, sans que cela change rien a ma sympathie pour lui, a mon +impartialite comme _dilettante_, a mon zele comme ami. Oui, je serai +son ami de bon coeur, puisqu'il est le votre, car vous etes une des +personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, vous, puisque vous +venez de me livrer sans detour le secret de votre coeur, et je vous en +remercie. + +--Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton de sincerite qui me +petrifia. Quel secret? + +--Etes-vous donc distraite a ce point que vous m'ayez dit, sans le +savoir, votre amour pour Celio; ou que vous l'ayez deja oublie? + +La Boccaferri se mit a rire. C'etait la premiere fois que je la voyais +rire, et le rire est aussi un indice a etudier. Sa figure grave et +reservee ne semblait pas faite pour la gaiete, et pourtant cet eclair +d'enjouement l'eclaira d'une beaute que je ne lui connaissais pas. +C'etait le rire franc, bref et harmonieusement rhythme d'une petite +fille epanouie et bonne.--Oui, oui, dit-elle, il faut que je sois bien +distraite pour m'etre exprimee comme je l'ai fait sur le compte de +Celio, sans songer que vous alliez prendre le change et me supposer +amoureuse de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pedanterie de ma +part a m'en defendre, lorsque cela doit vous paraitre tres-naturel et +tres-indifferent. + +--Tres-naturel... c'est possible... Tres-indifferent... c'est possible +encore; mais je vous prie cependant de vous expliquer.--Et je pris le +bras de Cecilia avec une brusquerie involontaire dont je me repentis +tout a coup, car elle me regarda d'un air etonne, comme si je venais de +la preserver d'une brulure ou d'une araignee. Je me calmai aussitot et +j'ajoutai:--Je tiens a savoir si je suis assez votre ami pour que vous +m'ayez confie votre secret, ou si je le suis assez peu pour qu'il vous +soit indifferent, a vous, de n'etre pas connue de moi. + +[Illustration 003.png: Puis, en voyant de pres combien sa beaute etait +vraie... (Page 79.)] + +--Ni l'un ni l'autre, repondit-elle. Si j'avais un tel secret, j'avoue +que je ne vous le confierais pas sans vous connaitre et vous eprouver +davantage; mais, n'ayant point de secret, j'aime mieux que vous me +connaissiez telle que je suis. Je vais vous expliquer mon devouement +pour Celio, et d'abord je dois vous dire que Celio a deux soeurs et +un jeune frere pour lesquels je me devouerais encore davantage, parce +qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui des services et de la +sollicitude d'une femme. Oh! oui, si j'avais un sort independant, je +voudrais consacrer ma vie a remplacer la Floriani aupres de ses enfants, +car l'etre que j'aime de passion et d'enthousiasme, c'est un nom, c'est +une morte, c'est un souvenir sacre, c'est la grande et bonne Lucrezia +Floriani! + +Je pensai, malgre moi, a la duchesse, qui, une heure auparavant, avait +motive son engouement pour Celio par une ancienne relation d'amitie avec +sa mere. La duchesse avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani +etait morte a quarante, absolument retiree du theatre et du monde depuis +douze ou quatorze ans... Ces deux femmes l'avaient-elles beaucoup +connue? Je ne sais pourquoi cela me paraissait invraisemblable. Je +craignais que le nom de Floriani ne servit mieux a Celio aupres des +femmes qu'aupres du public. + +Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou si Cecilia +alla naturellement au-devant de mes objections, car elle ajouta sans +transition:--Et pourtant je ne l'ai vue, dans toute ma vie, que cinq ou +six fois, et notre plus longue intimite a ete de quinze jours, lorsque +j'etais encore une enfant. + +Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je l'observais. Il y +avait comme un embarras douloureux en elle; mais elle reprit bientot: +"Je souffre un peu de vous dire pourquoi mon coeur a voue un culte a +cette femme, mais je presume que je n'ai rien de neuf a vous apprendre +la-dessus. Mon pere... vous savez, est un homme excellent, une ame +ardente, genereuse, une intelligence superieure... ou plutot vous ne +savez guere cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il a +toujours vecu dans le desordre, dans l'incurie, dans la misere. Il etait +trop aimable pour n'avoir pas beaucoup d'amis; il en faisait tous les +jours, parce qu'il plaisait, mais il n'en conserva jamais aucun, parce +qu'il etait incorrigible, et que leurs secours ne pouvaient le guerir +de son imprevoyance et de ses illusions. Lui et moi nous devons de la +reconnaissance a tant de gens, que la liste serait trop longue; mais une +seule personne a droit, de notre part, a une eternelle adoration. Seule +entre tous, seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver +tous les ans... quelquefois plus souvent. Inepuisable en patience, en +tolerance, en comprehension, en largesse, elle ne meprisa jamais mon +pere, elle ne l'humilia jamais de sa pitie ni de ses reproches. Jamais +ce mot amer et cruel ne sortit de ses levres: "Ce pauvre homme avait +du merite; la misere l'a degrade." Non! la Floriani disait: "Jacopo +Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de coeur et de +genie!" Et c'etait vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait etre la +pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia. + +"Pendant vingt ans, c'est-a-dire depuis le jour ou elle le rencontra +jusqu'a celui ou elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami dont +on ne doute point. Elle etait bien sure, au fond du coeur, que ses +bienfaits ne l'enrichiraient pas; et que chaque dette criante qu'elle +acquittait ferait naitre d'autres dettes semblables. Elle continua; elle +ne s'arreta jamais. Mon pere n'avait qu'un mot a lui ecrire, l'argent +arrivait a point, et avec l'argent la consolation, le bienfait de l'ame, +quelques lignes si belles, si bonnes! Je les ai tous conserves comme des +reliques, ces precieux billets. Le dernier disait: + +"Courage, mon ami, _cette fois-ci_ la destinee vous sourira, et vos +efforts ne seront pas vains, j'en suis sure. Embrassez pour moi la +Cecilia, et comptez toujours sur votre vieille amie." + +"Voyez quelle delicatesse et quelle science de la vie! C'etait bien la +centieme fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle l'encourageait toujours; +et, grace a elle, il entreprenait toujours quelque chose. Cela ne durait +point et creusait de nouveaux abimes; mais, sans cela, il serait mort +sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... Oui, oui, +la Floriani m'a legue son courage.... Sans elle, j'aurais peut-etre +moi-meme doute de mon pere; mais j'ai toujours foi en lui, grace a elle! +Il est vieux, mais il n'est pas fini. Son intelligence et sa fierte +n'ont rien perdu de leur energie. Je ne puis le rendre riche comme il le +faudrait a un homme d'une imagination si feconde et si ardente; mais je +puis le preserver de la misere et de l'abattement. Je ne le laisserai +pas tomber; je suis forte!" + +La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu fut +encore contenu par une habitude de dignite calme. + +Elle se transformait a mes yeux, ou plutot elle me revelait ces tresors +de l'ame que j'avais toujours pressentis en elle. Je pris sa main +tres-franchement cette fois, et je la baisai sans arriere-pensee. + +--Vous etes une noble creature, lui dis-je, je le savais bien, et +je suis fier de l'effort que vous daignez faire pour m'avouer cette +grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent +la honte de leur petitesse. Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas +savoir le bien que vous me faites, a moi qui suis ne pour croire et pour +aimer, mais que le monde exterieur contriste et alarme perpetuellement. + +--Mais je n'ai plus rien a vous dire, mon ami. La Floriani n'est plus, +mais elle est toujours vivante dans mon coeur. Son fils aine commence +la vie et tate le terrain de la destinee d'un pied hasardeux, temeraire +peut-etre. Est-ce a moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux, +imprudent, impuissant meme dans les arts, qu'il se trompe mille fois, +qu'il devienne coupable envers lui-meme, je veux l'aimer et le servir +comme si j'etais sa mere. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque +rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais faire le +marchepied de sa gloire, puisque c'est dans la gloire qu'il cherche son +bonheur. Vous voyez bien, Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en +tete. J'ai l'esprit et le coeur forcement serieux, et je n'ai pas de +temps a perdre, ni de puissance a depenser pour la satisfaction de mes +fantaisies personnelles. + +--Oh! oui, je vous comprends, m'ecriai-je, une vie toute d'abnegation et +de devouement! Si vous etes au theatre, ce n'est point pour vous. Vous +n'aimez pas le theatre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au +succes. Vous dedaignez la gloriole; vous travaillez pour les autres. + +--Je travaille pour mon pere, reprit-elle, et c'est encore grace a la +Floriani que je peux travailler ainsi. Sans elle, je serais restee ce +que j'etais, une pauvre petite ouvriere a la journee, gagnant a peine +un morceau de pain pour empecher son pere de mendier dans les mauvais +jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agreable. +Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, meme au theatre, +les seconds roles. Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon +mieux. Je n'etais deja plus jeune, j'avais vingt six ans, et j'avais +deja beaucoup souffert; mais je n'aspirais point au premier rang, et +cela fit que je parvins rapidement a pouvoir occuper le second. J'avais +l'horreur du theatre. Mon pere y travaillant comme acteur, comme +decorateur, comme souffleur meme (il y a rempli tous les emplois, selon +les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure +cette sentine d'impuretes ou nulle fille ne peut se preserver de +souillure, a moins d'etre une martyre volontaire. J'hesitai longtemps; +je donnais des lecons, je chantais dans les concerts; mais il n'y avait +la rien d'assure. Je manque d'audace, je n'entends rien a l'intrigue. Ma +clientele, fort bornee et fort modeste, m'echappait a tout moment. La +Floriani mourut presque subitement. Je sentis que mon pere n'avait plus +que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour +ce contact avec le public, qui viole la purete de l'ame et fletrit le +sanctuaire de la pensee. Je suis actrice depuis trois ans, je le serai +tant qu'il plaira a Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous +mes gouts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis a +personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il pas son fardeau? J'ai +la force de porter le mien: je fais mon metier en conscience. J'aime +l'art, je mentirais si je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais +j'aurais aime a cultiver le mien dans des conditions toutes differentes. +J'etais nee pour tenir l'orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter +la priere du soir aux echos profonds et mysterieux d'un cloitre. +Qu'importe? ne parlons plus de moi, c'est trop! + +La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main +en souriant. Je me sentis hors de moi. Mon heure etait venue: j'aimais! + + + +IV. + +FLANERIE. + +Elle s'etait levee pour partir; elle ramena son chale sur ses epaules. +Elle etait mal mise, affreusement mise, comme une actrice pauvre +et fatiguee, qui s'est debarrassee a la hate de son costume et qui +s'enveloppe avec joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en +aller a pied par les rues. Elle avait un voile noir tres-fane sur la +tete et de gros souliers aux pieds, parce que le temps etait a la pluie. +Elle cachait ses jolies mains (je me rappelle ce detail exactement) dans +de vilains gants tricotes. Elle etait tres pale, meme un peu jaune, +comme j'ai remarque depuis qu'elle le devenait quand on la forcait a +remuer la cendre qui couvrait le feu de son ame. Probablement elle eut +ete moins belle que laide pour tout autre que moi en ce moment-la. + +Eh bien! je la trouvai, pour la premiere fois de ma vie, la plus belle +femme que j'eusse encore contemplee. Et elle l'etait, en effet, j'en +suis certain. Ce melange de desespoir et de volonte, de degout et de +courage, cette abnegation complete dans une nature si energique, et par +consequent si capable de gouter la vie avec plenitude, cette flamme +profonde, cette memoire endolorie, voilees par un sourire de douceur +naive, la faisaient resplendir a mes yeux d'un eclat singulier. Elle +etait devant moi comme la douce lumiere d'une petite lampe qu'on +viendrait d'allumer dans une vaste eglise. D'abord ce n'est qu'une +etincelle dans les tenebres, et puis la flamme s'alimente, la clarte +s'epure, l'oeil s'habitue et comprend, tous les objets s'illuminent peu +a peu. Chaque detail se revele sans que l'ensemble perde rien de sa +lucidite transparente et de son austerite melancolique. Au premier +moment, on n'eut pu marcher sans se heurter dans ce crepuscule, et puis +voila qu'on peut lire a cette lampe du sanctuaire et que les images du +temple se colorent et flottent devant vous comme des etres vivants. +La vue augmente a chaque seconde comme un sens nouveau, perfectionne, +satisfait, idealise, par ce suave aliment d'une lumiere pure, egale et +sereine. + +Cette metaphore, longue a dire, me vint rapide et complete dans la +pensee. Comme un peintre que je suis, je vis le symbole avec les yeux de +l'imagination en meme temps que je regardais la femme avec les yeux +du sentiment. Je m'elancai vers elle, je l'entourai de mes bras, en +m'ecriant follement: "_Fiat lux!_ aimons-nous, et la lumiere sera." + +Mais elle ne me comprit pas, ou plutot elle n'entendit pas mes sottes +paroles. Elle ecoutait un bruit de voix dans la loge voisine. "Ah! mon +Dieu! me dit-elle, voici mon pere qui se querelle avec Celio! allons +vite les distraire. Mon pere sort du cafe. Il est tres-anime a cette +heure-ci, et Celio n'est guere dispose a entendre une theorie sur le +neant de la gloire. Venez, mon ami!" + +Elle s'empara de mon bras, et courut a la loge de Celio. Il devait se +passer bien du temps avant que l'occasion de lui dire mon amour se +retrouvat. + +Le vieux Boccaferri etait fort debraille et a moitie ivre, ce qui lui +arrivait toujours quand il ne l'etait pas tout a fait. Celio, tout en +se lavant la figure avec de la pate de concombre, frappait du pied avec +fureur. + +--Oui, disait Boccaferri, je te le repeterai quand meme tu devrais +m'etrangler. C'est ta faute; tu as ete _mauvais, archimauvais_! Je te +savais bien _mauvais_, mais je ne te croyais pas encore capable d'etre +aussi _mauvais_ que tu l'as ete ce soir! + +--Est-ce que je ne le sais pas que j'ai ete _mauvais, mauvais_ ivrogne +que vous etes? s'ecria Celio en roulant sa serviette convulsivement pour +la lancer a la figure du vieillard; mais, en voyant paraitre Cecilia, +il attenua ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber a nos +pieds.--Cecilia, reprit-il, delivre-moi de ton fleau de pere; ce vieux +fou m'apporte le coup de pied de l'ane. Qu'il me laisse tranquille, ou +je le jette par la fenetre! + +Cette violence de Celio sentait si fort le cabotin, que j'en fus +revolte; mais la paisible Cecilia n'en parut ni surprise ni emue. +Comme une salamandre habituee a traverser le feu, comme un nautonier +familiarise avec la tempete, elle se glissa entre les deux antagonistes, +prit leurs mains et les forca a se joindre en disant:--Et pourtant vous +vous aimez! si mon pere est fou ce soir, c'est de chagrin; si Celio est +mechant, c'est qu'il est malheureux, mais il sait bien que c'est son +malheur qui fait deraisonner son vieil ami. + +Boccaferri se jeta au cou de Celio, et, le pressant dans ses bras: "Le +ciel m'est temoin, s'ecria-t-il, que je t'aime presque autant que ma +propre fille!" Et il se mit a pleurer. Ces larmes venaient a la fois du +coeur et de la bouteille. Celio haussa les epaules tout en l'embrassant. + +--C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mere, tes soeurs, ton +jeune frere... je voudrais vous placer dans le ciel, avec une aureole, +une couronne d'eclairs au front, comme des dieux!... Et voila que tu +fais un _fiasco orribile_ pour ne m'avoir pas consulte! + +Il deraisonna pendant quelques minutes, puis ses idees s'eclaircirent +en parlant. Il dit d'excellentes choses sur l'amour de l'art, sur la +personnalite mal entendue qui nuit a celle du talent. Il appelait +cela la _personnalite de la personne_. Il s'exprima d'abord en termes +heurtes, bizarres, obscurs; mais, a mesure qu'il parlait, l'ivresse se +dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il trouvait meme des +formes agreables pour faire accepter sa critique au recalcitrant Celio. +Il lui dit a peu pres les memes choses, quant au fond, que j'avais dites +a la duchesse; mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il pensait +comme moi, ou plutot que je pensais comme lui, et qu'il resumait devant +moi ma propre pensee. Je n'avais jamais voulu faire attention aux +paroles de ce vieillard, dont le desordre me repugnait. Je m'apercus ce +soir-la qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une grande science +de la philosophie de l'art, et que, par moments il trouvait des mots +qu'un homme de genie n'eut pas desavoues. + +Celio l'ecoutait l'oreille basse, se defendant mal, et montrant, avec la +naivete genereuse qui lui etait propre, qu'il etait convaincu en depit +de lui-meme. L'heure s'ecoulait, on eteignait jusque dans les couloirs, +et les portes du theatre allaient se fermer. Boccaferri etait partout +chez lui. Avec cette admirable insouciance qui est une grace d'etat pour +les debauches, il eut couche sur les planches ou bavarde jusqu'au jour +sans s'aviser de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. +Cecilia le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu dans la +rue, et je me trouvai seul avec Celio, qui, se sentant trop agite pour +dormir, voulut me reconduire jusqu'a mon domicile. + +--Quand je pense, me disait-il, que je suis invite a souper ce soir dans +dix maisons, et qu'a l'heure qu'il est, toutes mes connaissances sont +censees me chercher pour me consoler! Mais personne ne s'impatiente +apres moi, personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un ami qui +m'ait bien cherche, car j'etais dans la loge de Cecilia, et, en ne me +trouvant pas dans la mienne, on n'essayait pas de savoir si j'etais +de l'autre cote de la cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai +entendu des mots qui devront me faire reflechir. "Il est deja parti! +Il est donc desespere!--Pauvre diable!--Ma foi! je m'en vais.--Je lui +laisse ma carte.--J'aime autant l'avoir manque ce soir, etc." C'est +ainsi que mes bons et fideles amis se parlaient l'un a l'autre. Et je +me tenais coi, enchante de les entendre partir. Et votre duchesse! qui +devait m'envoyer prendre par son sigisbee avec sa voiture? Je n'ai pas +eu la peine de refuser son the. _Vous en tenez_ pour cette duchesse, +vous? Vous avez grand tort; c'est une devergondee. Attendez d'avoir un +_fiasco_ dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au reste, +celle-la ne m'a pas trompe. Des le premier jour, j'ai vu qu'elle faisait +passer son monde sous la toise, et que, pour avoir les grandes entrees +chez elle, il fallait avoir son brevet de _grand homme_ a la main. + +--Je ne sais, repondis-je, si c'est le depit ou l'habitude qui vous rend +cynique, Celio; mais vous l'etes, et c'est une tache en vous. A quoi bon +un langage si acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de devergondee une +femme dont j'aurais a me plaindre. Or, comme je n'ai pas ce droit-la, et +que je ne suis pas amoureux de la duchesse le moins du monde, je vous +prie d'en parler froidement et poliment devant moi; vous me ferez +plaisir, et je vous estimerai davantage. + +--Ecoutez, Salentini, reprit vivement Celio, vous etes prudent, et vous +louvoyez a travers le monde comme tant d'autres. Je ne crois pas que +vous ayez raison; du moins ce n'est pas mon systeme. Il faut etre franc +pour etre fort, et moi, je veux exercer ma force a tout prix. Si vous +n'etes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous ne l'avez pas voulu, +car, pour mon compte, je sais que je l'aurais ete, si cela eut ete +de mon gout. Je sais ce qu'elle m'a dit de vous au premier mot de +galanterie que je lui ai adresse (et je le faisais par maniere +d'amusement, par curiosite pure, je vous l'atteste): je regardais une +jolie esquisse que vous avez faite d'apres elle et qu'elle a mise, +richement encadree, dans son boudoir. Je trouvais le portrait flatte, et +je le lui disais, sans qu'elle s'en doutat, en insinuant que cette +noble interpretation de sa beaute ne pouvait avoir ete trouvee que par +l'amour. "Parlez plus bas, me repondit-elle d'un air de mystere. J'ai +bien du mal a tenir cet homme-la en bride." On sonna au meme instant. +"Ah! mon Dieu! dit-elle, c'est peut-etre lui qui force ma porte; +sortons d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, a la veille de +debuter.--Oui, oui, repondis-je ironiquement; vous etes si bonne pour +moi, que vous le rendriez heureux rien que pour me preserver de sa +haine." Elle crut que c'etait une declaration, et, m'arretant sur le +seuil de son boudoir: "Que dites-vous la? s'ecria-t-elle; si vous ne +craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui qu'il me +cause. Qu'il vienne, qu'il se fache, restons!" C'etait charmant, +n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais je ne restai point. J'attendais +cette belle dame a l'epreuve de mon succes ou de ma chute. Si vous +voulez venir avec moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous? + +--Non, Celio; ce n'est pas avec les femmes que je veux faire de la +force; les coquettes surtout n'en valent pas la peine. L'ironie du depit +les flatte plus qu'elle ne les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il +y a, c'est la plus grande serenite d'ame dans ma conduite avec celle-ci +desormais. + +--Allons, vous etes meilleur que moi. Il est vrai que vous n'avez pas +ete _chute_ ce soir, ce qui est fort malsain, je vous jure, et crispe +les nerfs horriblement; mais il me semble que vous etes un calmant +pour moi. Ne trouvez pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est +souvent un esprit qui nous domine, et il se peut que le calme soit la +plus grande des forces de la nature. + +--C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est l'orage qui +derange et bouleverse. + +--Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour tout, et chaque chose +a son usage. Peut-etre que l'union de deux natures aussi opposees que la +votre et la mienne ferait une force complete. Je veux devenir votre ami, +je sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis egoiste et +que je ne commence rien sans me demander ce qui m'en reviendra; mais +c'est dans l'ordre intellectuel et moral que je cherche mes profits. +Dans les choses materielles, je suis presque aussi prodigue et +insouciant que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des hommes, +si le genre humain n'etait pas la derniere des races. Tenez, il a +raison, ce Boccaferri, et j'avais tort de ne pas vouloir supporter son +insolence tout a l'heure. Il m'a dit la verite. J'ai perdu la partie +parce que j'etais au-dessous de moi-meme. La-dessus, j'etais d'accord +avec lui; mais j'ai ete au-dessous de mon propre talent et j'ai manque +d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait fausse route. Un talent sain +et dispos est toujours pret pour l'inspiration. Le mien est malade, +et il faut que je le remette au regime. Voila pourquoi je suivrai son +conseil et n'ecouterai pas celui que votre politesse me donnait. Je ne +tenterai pas une seconde epreuve avant de m'etre retrempe. Il faut que +je sois a l'abri de ces defaillances soudaines, et pour cela je dois +envisager autrement la philosophie de mon art. Il faut que je revienne +aux lecons de ma mere, que je n'ai pas voulu suivre, mais que je garde +ecrites en caracteres sacres dans mon souvenir. Ce soir, le vieux +Boccaferri a parle comme elle, et la paisible Cecilia... cette froide +artiste qui n'a jamais ni blame ni eloge pour ce qui l'entoure, oui, +oui, la _vieille_ Cecilia a glisse, comme point d'orgue aux theories de +son pere, deux ou trois mots qui m'ont fait une grande impression, bien +que je n'aie pas eu l'air de les entendre. + +--Pourquoi l'appelez-vous la _vieille_ Cecilia, mon cher Celio? Elle n'a +que bien peu d'annees de plus que vous et moi. + +--Oh! c'est une maniere de dire, une habitude d'enfance, un terme +d'amitie, si vous voulez. Je l'appelle _mon vieux fer_. C'est un +sobriquet tire de son nom, et qui ne la fache pas. Elle a toujours ete +en avant de son age, triste, raisonnable et prudente. Quand j'etais +enfant, j'ai joue quelquefois avec elle dans les grands corridors des +vieux palais; elle me cedait toujours, ce qui me la faisait croire aussi +vieille que ma bonne, quoiqu'elle fut alors une jolie fille. Nous ne +nous sommes bien connus et rencontres souvent que depuis la mort de ma +mere, c'est-a-dire depuis qu'elle est au theatre et que je suis sorti du +nid ou j'ai ete couve si longtemps et avec tant d'amour. J'ai deja +pas mal couru le monde depuis deux ans. J'etais arriere en fait +d'experience; j'etais avide d'en acquerir, et je me suis denoue vite. Le +furieux besoin que j'avais de vivre par moi-meme m'a etourdi d'abord +sur ma douleur, car j'avais une mere telle qu'aucun homme n'en a eu une +semblable. Elle me portait encore dans son coeur, dans son esprit, dans +ses bras, sans s'apercevoir que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne +m'en apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; mais elle +partie pour le ciel, j'ai voulu courir, batir, posseder sur la terre. +Deja je suis fatigue, et j'ai encore les mains vides. C'est maintenant +que je sens reellement que ma mere me manque; c'est maintenant que je +la pleure, que je crie apres elle dans la solitude de mes pensees... Eh +bien! dans cette solitude effrayante toujours, navrante parfois pour un +homme habitue a l'amour exclusif et passionne d'une mere, il y a un etre +qui me fait encore un peu de bien et aupres duquel je respire de toute +la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. Voyez-vous, Salentini, +je vais vous dire une chose qui vous etonnera; mais pesez-la, et vous +la comprendrez: je n'aime pas les femmes, je les deteste, et je suis +affreusement mechant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri, +parce que, seule, elle ressemble par certains cotes a ma mere, a +la femme qui est cause de mon aversion pour toutes les autres; +comprenez-vous cela? + +--Parfaitement, Celio. Votre mere ne vivait que pour vous, et vous +vous etiez habitue a la societe d'une femme qui vous aimait plus +qu'elle-meme... Ah! vous ne savez pas a qui vous parlez, Celio, et +quelles souffrances tout opposees ce nom de mere reveille dans mon +coeur! Plus mon enfance a differe de la votre, mieux je vous comprends, +o enfant gate, insolent et beau comme le bonheur! Aussi tant qu'a dure +votre virginale inexperience, vous avez cru que la femme etait l'ideal +du devouement, que l'amour de la femme etait le bien supreme pour +l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'a nous servir, a nous adorer, +a nous garantir, a ecarter de nous le danger, le mal, la peine, le +souci, et jusqu'a l'ennui, n'est-ce pas? + +--Oui, oui, c'est cela, s'ecria Celio en s'arretant et en regardant +le ciel. L'amour d'une femme, c'etait, dans mon attente, la lumiere +splendide et palpitante d'une etoile qui ne defaille et ne palit jamais. +Ma mere m'aimait comme un astre verse le feu qui feconde. Aupres d'elle, +j'etais une plante vivace, une fleur aussi pure que la rosee dont elle +me nourrissait. Je n'avais pas une mauvaise pensee, pas un doute, pas +un desir. Je ne me donnais pas la peine de vivre par moi-meme dans les +moments ou la vie eut pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; elle +mourait, rongee par un chagrin secret, et moi, miserable, je ne le +voyais pas. Si je l'interrogeais a cet egard, je me laissais rassurer +par ses reponses; je croyais a son divin sourire..... Je la tenais un +matin inanimee dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant +evanouie... Elle etait morte, morte! et j'embrassais son cadavre... + +Celio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions en ce +moment-la. Un cri de desespoir et de terreur s'echappa de sa poitrine, +comme si une apparition eut passe devant lui. Je vis bien que ce pauvre +enfant ne savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir reveille et +envenime par son recent desastre ne devint trop violent pour ses nerfs; +je le pris par le bras, je l'emmenai. + +--Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses idees, comment +et pourquoi je suis egoiste; je ne pouvais pas etre autrement, et vous +comprenez aussi pourquoi je suis devenu haineux et colere aussitot qu'en +cherchant l'amour et l'amitie dans le commerce de mes semblables, je me +suis heurte et brise contre des egoismes pareils au mien. Les femmes +que j'ai rencontrees (et je commence a croire que toutes sont ainsi) +n'aiment qu'elles-memes, ou, si elles nous aiment un peu, c'est par +rapport a elles, a cause de la satisfaction que nous donnons a leurs +appetits de vanite ou de libertinage. Que nous ne leur soyons plus bons +a rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure, et vous +voudriez que j'eusse du respect pour ces creatures ambitieuses ou +sensuelles, qui remarquent que je suis beau et que je pourrais bien +avoir de l'avenir! Oh! ma mere m'eut aime bossu et idiot! mais les +autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, et vous verrez! + +--Mon cher Celio, vous avez raison en general; mais, en faveur des +exceptions possibles, vous ne devriez pas tant vous hater de tout +maudire. Moi qui n'ai jamais ete gate, et qui n'ai encore ete aime de +personne, j'espere encore, j'attends toujours. + +--Vous n'avez jamais ete aime de personne?... Vous n'avez pas eu de +mere?... ou la votre ne valait pas mieux que vos maitresses? Pauvre +garcon! En ce cas, vous avez toujours ete seul avec vous-meme, et il +n'y a point de plus terrible tete-a-tete. Ah! je voudrais etre aimant, +Salentini, je vous aimerais, car ce doit etre un grand bonheur que de +pouvoir faire le bonheur d'un autre! + +--Etrange coeur que vous etes, Celio! Je ne vous comprends pas encore; +mais je veux vous connaitre, car il me semble qu'en depit de vos +contradictions et de votre inconsequence, en depit de votre pretention +a la haine, a l'egoisme, a la durete, il y a en vous quelque chose de +l'ame qui vous a verse ses tresors. + +--Quelque chose de ma mere? je ne le crois pas. Elle etait si humble +dans sa grandeur, cette ame incomparable, qu'elle craignait toujours +de detruire mon individualite en y substituant la sienne. Elle me +developpait dans le sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que +je suis, sans se douter que je puisse etre mauvais. Ah! c'est la aimer, +et ce n'est pas ainsi que nos maitresses nous aiment, convenez-en. + +--Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur et la beaute +du devouement dans l'amour, vous ne le sentiez pas vivre ou germer dans +votre propre sein? + +--Et vous, Salentini, repondit-il en m'arretant avec vivacite, que +portez-vous ou que couvez-vous dans votre ame? Est-ce le devouement aux +autres? non, c'est le devouement a vous-meme, car vous etes artiste. +Soyez sincere, je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores +vulgairement appeles _blagues_ de sentiment. + +--Vous me faites trembler, Celio, lui dis-je, et, en me penetrant d'un +examen si froid, vous me feriez douter de moi-meme. Laissez-moi jusqu'a +demain pour vous repondre, car me voici a ma porte, et je crains que +vous ne soyez fatigue. Ou demeurez-vous, et a quelle heure secouez-vous +les pavots du sommeil? + +--Le sommeil! encore une _blague!_ repondit-il; je suis toujours +eveille. Venez me demander a dejeuner aussitot que vous voudrez. Voila +ma carte. + +Il ralluma son cigare au mien, et s'eloigna. + + + +V. + +DEPIT. + +J'etais fatigue, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai les heures +sans reussir a resumer les emotions de ma soiree et a conclure avec +moi-meme. Il n'y avait qu'une chose certaine pour moi, c'est que je +n'aimais plus la duchesse, et que j'avais failli faire une lourde ecole +en m'attachant a elle; mais une ame blessee cherche vite une autre +blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, et j'eprouvais +un besoin d'aimer qui me donnait la fievre. Pour la premiere fois, +je n'etais plus le maitre absolu de ma volonte; j'etais impatient du +lendemain. Depuis douze heures, j'etais entre dans une nouvelle phase de +ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me crus malade. + +Je ne l'avais jamais ete, ma sante avait fait ma force; je m'etais +developpe dans un equilibre inappreciable. J'eus peur en me sentant le +pouls legerement agite. Je sautai a bas de mon lit; je me regardai dans +une glace, et je me mis a rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un +crayon, je jetai sur un bout de papier les idees qui me vinrent. Je fis +une composition qui me plut, quoique ce fut une mauvaise composition. +C'etait un homme assis entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange +etait distrait et comme pris de sollicitude pour un passant auquel le +mauvais ange faisait des agaceries dans le meme moment. Entre ces deux +anges, le personnage principal delaisse, et ne comptant ni sur l'un ni +sur l'autre, regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour lui +la nature. Cette allegorie n'avait pas le sens commun, mais elle avait +une signification pour moi seul. Je me crus vainqueur de mon angoisse; +je me recouchai, je m'assoupis, j'eus le cauchemar: je revai que +j'egorgeais Celio. + +Je quittai mon lit decidement, je m'habillai aux premieres lueurs de +l'aube; j'allai faire un tour de promenade sur les remparts, et, quand +le soleil fut leve, je gagnai le logis de Celio. + +Celio ne s'etait pas couche, je le trouvai ecrivant des lettres.--Vous +n'avez pas dormi, me dit-il, et vous etes fatigue pour avoir essaye de +dormir? J'ai fait mieux que vous; j'ai passe la nuit dehors. Quand on +est excite, il faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus +vite. + +--Fi! Celio, dis-je en riant, vous me scandalisez. + +--Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passe la nuit sagement a +causer et a ecrire avec la plus honnete des femmes. + +--Qui? mademoiselle Boccaferri? + +--Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il serait trop tard, +elle est partie. + +--Partie! + +--Ah! vous palissez? Tiens, tiens! je ne m'etais pas apercu de cela; il +est vrai que j'etais tout plonge en moi-meme hier soir. Mais ecoutez: en +vous quittant cette nuit, j'etais de fort mauvaise humeur contre vous. +J'aurais cause encore deux heures avec plaisir, et vous me disiez +d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous aviez assez de moi. +Resolu a causer jusqu'au grand jour, n'importe avec qui, j'allai droit +chez le vieux Boccaferri. Je sais qu'il ne dort jamais de maniere, meme +quand il a bu, a ne pas s'eveiller tout d'un coup le plus honnetement +du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumiere a sa fenetre, je +frappe, je le trouve debout causant avec sa fille. Ils accourent a +moi, m'embrassent et me montrent une lettre qui etait arrivee chez +eux pendant la soiree et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que +contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le saurez plus +tard; c'est un secret important pour eux, et j'ai donne ma parole de +n'en parler a qui que ce soit. Je les ai aides a faire leurs paquets; je +me suis charge d'arranger ici leurs affaires avec le theatre; j'ai cause +des miennes avec Cecilia, pendant que le vieux allait chercher une +voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai vus monter et sortir de +la ville. A present me voila reglant leurs comptes, en attendant que +j'aille a la direction theatrale pour degager la Cecilia de toutes +poursuites. Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellee; mais +je vous prie de remarquer que je suis fort actif et fort joyeux ce +matin, que je ne songe pas a menager la fraicheur de ma voix, enfin +que je fais du devouement pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple +epicier. Que cela ne vous emerveille pas trop! je suis _obligeant_, +parce que je suis actif, et qu'au lieu de me couter, cela m'occupe et +m'amuse, voila tout. + +--Vous ne pouvez meme pas me dire vers quelle contree ils se dirigent! + +--Pas meme cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? Prenez-vous-en a la +Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception en votre faveur au silence +qu'elle m'imposait, tant les femmes sont ingrates et perverses! + +--J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en faveur de +mademoiselle Boccaferri dans vos anathemes contre son sexe? + +--Parlons-nous serieusement? Oui, certes, elle est une exception, et je +le proclame. C'est une femme honnete; mais pourquoi? Parce qu'elle n'est +point belle. + +--Vous etes bien persuade qu'elle n'est pas belle? repris-je avec feu; +vous parlez comme un comedien, mais non comme un artiste. Moi, je suis +peintre, je m'y connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que +la duchesse de X..., qui a tant de reputation, et que la prima donna +actuelle, dont on fait tant de bruit. + +Je m'attendais a des plaisanteries ou a des negations de la part de +Celio. Il ne me repondit rien, changea de vetements, et m'emmena +dejeuner. Chemin faisant, il me dit brusquement:--Vous avez parfaitement +raison, elle est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement j'avais +la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais etre le seul a m'en +apercevoir. + +--Vous parlez comme un possesseur, Celio, comme un amant. + +--Moi! s'ecria-t-il en tournant son visage vers le mien avec assurance, +je ne le suis pas, je ne l'ai jamais ete, et je ne le serai jamais! + +--D'ou vient que vous ne desirez pas l'etre? + +--De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, de ce qu'elle a ete +la protegee de ma mere qui l'estimait, de ce qu'elle est, apres moi (et +peut-etre autant que moi), le coeur qui a le mieux compris, le mieux +aime, le mieux pleure ma mere. Oh! ma _vieille_ Cecilia, jamais! c'est +une tete sacree, et c'est la seule tete portant un bonnet sur laquelle +je ne voudrais pas mettre le pied. + +--Toujours etrange et inconsequent, Celio!... Vous reconnaissez qu'elle +est respectable et adorable, et vous meprisez tant votre propre amour, +que vous l'en preservez comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que +fletrir et degrader ce que votre souffle atteint! Quel homme ou quel +diable etes-vous? Mais, permettez-moi de vous le dire et d'employer +un des mots crus que vous aimez, ceci me parait de la _blague_, une +pretention au _mephistophelisme_, que votre age et votre experience ne +peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. Vous voulez +m'etonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; mais, tout +bonnement, vous etes un honnete jeune homme, un peu libertin, un peu +taquin, un peu fanfaron... pas assez pourtant pour ne pas comprendre +qu'il faut epouser une honnete fille quand on l'a seduite; et comme vous +etes trop jeune ou trop ambitieux pour vous decider si tot a un mariage +si modeste, vous ne voulez pas faire la cour a mademoiselle Boccaferri. + +--Plut au ciel que je fusse ainsi! dit Celio sans montrer d'humeur et +sans regimber; je ne serais pas malheureux, et je le suis pourtant! Ce +que je souffre est atroce... Ah! si j'etais honnete et bon, je serais +naif, j'epouserais demain la Boccaferri, et j'aurais une existence +calme, rangee, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-etre pas +un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui connait l'avenir? Je ne +puis m'expliquer la-dessus; mais sachez que, quand meme la Cecilia +serait une riche heritiere, paree d'un grand nom, je ne voudrais pas +devenir amoureux d'elle. Ecoutez, Salentini, une grande verite, bien +niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises femmes nous tue; l'amour +des femmes grandes et bonnes les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui +nous aime peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mere est +morte de cela, a quarante ans, apres dix annees de silence et d'agonie. + +--C'est donc vrai? je l'avais entendu dire. + +--Celui qui l'a tuee vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener a se battre +avec moi. Je l'ai insulte atrocement, et lui qui n'est point un lache, +tant s'en faut, il a tout supporte plutot que de lever la main contre +le fils de la Floriani... Aussi je vis comme un reprouve, avec une +vengeance inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage +d'assassiner l'assassin de ma mere! Tenez, vous voyez en moi un nouvel +Hamlet, qui ne pose pas la douleur et la folie, mais qui se consume dans +le remords, dans la haine et dans la colere. Et pourtant, vous l'avez +dit, je suis bon: tous les egoistes sont faciles a vivre, tolerants et +doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai point la pale +Ophelia; qu'elle aille dans un cloitre plutot! je suis trop malheureux +pour aimer. Je n'en ai plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se +complique en moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux, +personnel; l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire qu'une +vengeance. Mon ennemi avait predit que je ne serais rien, parce que ma +mere m'avait trop gate. Je veux l'ecraser d'un eclatant dementi a la +face du monde. Quant a la Boccaferri, je ne veux pas etre pour elle ce +que cet homme maudit a ete pour ma mere, et je le serais! Voyez-vous, +il y a une fatalite! Les orages et les malheurs qui nous frappent dans +notre enfance s'attachent a nous comme des furies, et, plus nous tachons +de nous en preserver, plus nous sommes entraines, par je ne sais quel +funeste instinct d'imitation, a les reproduire plus tard: le crime est +contagieux. L'injustice et la folie, que j'ai detestees chez l'amant de +ma mere, je les sens s'eveiller en moi des que je commence a aimer une +femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'etais pas la victime, je +serais le bourreau. + +--Donc vous avez peur aussi, quelquefois et a votre insu, d'etre la +victime? Donc vous etes capable d'aimer? + +--Peut-etre; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mere, dans quel abime +nous precipite le devouement, et je ne veux pas tomber dans cet abime. + +--Et vous ne croyez pas que l'amour puisse etre soumis a d'autres lois +qu'a cette diabolique alternative du devouement meconnu et immole, ou de +la tyrannie delirante et homicide? + +--Non! + +--Pauvre Celio, je vous plains, et je vois que vous etes un homme faible +et passionne. Je vous connais enfin: vous etes destine, en effet, a etre +victime ou bourreau; mais vous ne faites la le proces qu'a vous-meme, et +le genre humain n'est pas forcement votre complice. + +--Ah! vous me meprisez, parce que vous avez meilleure opinion de +vous-meme? s'ecria Celio avec amertume; eh bien, attendons. Si vous etes +sincere, nous philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons plus. +Jusque-la, que voulez-vous faire? La cour a ma vieille Boccaferri? En +ce cas, prenez garde! je veille a sa defense comme un jeune chien deja +mefiant et hargneux. Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la +respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer d'elle, +meme dans le secret de leurs pensees. + +Je fus frappe de l'aprete de ces dernieres paroles de Celio et de +l'accent de haine et de depit qui les accompagna.--Celio, lui dis-je, +vous serez jaloux de la Boccaferri, vous l'etes deja; convenez que nous +sommes rivaux! Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites +que la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit que vous +n'etiez pas son amant et que vous ne vouliez pas l'etre; mais descendez +dans le plus profond de votre coeur, et voyez si vous etes bien sur de +l'avenir; puis vous me direz si je vais sur vos brisees, et si nous +sommes des aujourd'hui amis ou ennemis. + +--Ce que vous me demandez la est delicat, repondit-il; mais ma reponse +ne se fera pas attendre. Je ne mens jamais aux autres ni a moi-meme. Je +ne serai jamais jaloux de la Cecilia, parce que je n'en serai jamais +amoureux... a moins que pourtant elle ne devienne amoureuse de moi, ce +qui est aussi vraisemblable que de voir la duchesse devenir sincere et +le vieux Boccaferri devenir sobre. + +--Et pourquoi donc, Celio? Si, par malheur pour moi, la Cecilia vous +voyait et vous entendait en cet instant, elle pourrait bien etre emue, +tremblante, indecise... + +--Si je la voyais indecise, emue et tremblante, je fuirais, je vous en +donne ma parole d'honneur, monsieur Salentini! Je sais trop ce que c'est +que de profiter d'un moment d'emotion et de prendre les femmes par +surprise. Ce n'est pas ainsi que je voudrais etre aime d'une femme comme +la Boccaferri; je n'y trouverais aucun plaisir et aucune gloire, parce +qu'elle est sincere et honnete, parce qu'elle ne me cacherait pas sa +honte et ses larmes, parce qu'au lieu de volupte je ne lui donnerais et +ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. Oh! non, ce n'est +pas ainsi que je voudrais posseder une femme pure! Et, comme je ne +cherche que l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'a celles qui ne +veulent rien de plus. Etes-vous content? + +--Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri ne vous aime pas +profondement, et que l'amitie qu'elle proclame pour vous ne soit pas un +amour qu'elle se cache encore a elle-meme. S'il en etait ainsi, si un +jour ou l'autre vous veniez a le decouvrir, vous me la disputeriez, +n'est-ce pas? + +--Oui, certes, Monsieur, repondit Celio sans hesiter, et, puisque +vous l'aimez, vous devez comprendre que son amour ne soit pas +chose indifferente... Mais alors, mon ami, ajouta-t-il saisi d'un +attendrissement douloureux qui se peignit sur son visage expressif et +sincere, je vous demanderais en grace de vous battre avec moi. J'aurais +la chance d'etre tue, parce que je me bats mal. Je suis passe maitre +a la salle d'armes: en presence d'un adversaire reel, je suis emu, la +colere me transporte, et j'ai toujours ete blesse. Ma mort sauverait la +Cecilia de mon amour. Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais +la.* A present, dejeunons, rions et soyons amis, car je suis bien sur +qu'elle me regarde comme un enfant; je ne vois en elle qu'une vieille +amie, et, si cela continue, je ne vous porterai pas ombrage... Mais vous +l'epouseriez, n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et +je vous tuerais, comptez-y. + +--A la bonne heure, repondis-je. Ce que vous me dites la me prouve qui +elle est, et ce respect pour la vertu dans la bouche d'un soi-disant +libertin me pousse au mariage les yeux fermes. + +Nous nous serrames la main, et notre repas fut fort enjoue. J'etais +plein d'espoir et de confiance, je ne sais pourquoi, car mademoiselle +Boccaferri etait partie. Je ne savais plus quand ni ou je la +retrouverais, et elle ne m'avait pas accorde seulement un regard qui put +me faire croire a son amour pour moi. Etais-je en proie a un acces +de fatuite? Non, j'aimais. Mon entretien avec Celio venait de rendre +evident pour moi ce merite que j'avais devine la veille. L'amour elargit +la poitrine et parfume l'air qui y penetre: c'etait mon premier amour +veritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se colorait a mes +yeux d'une lumiere plus vive et plus pure. + +--Savez-vous un reve que je faisais ces jours-ci, me dit Celio, et +qui me revient plus serieux apres mon _fiasco_? C'est d'aller passer +quelques semaines, quelques mois peut-etre, dans un coin tranquille et +ignore, avec le vieux fou Boccaferri et sa tres-raisonnable fille. A eux +deux ils possedent le secret de l'art: chacun en represente une face. +Le pere est particulierement inventif et spontane, la fille eminemment +consciencieuse et savante, car c'est une grande musicienne que la +Cecilia; le public ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez +probablement rien non plus. Eh bien, elle est peut-etre la derniere +grande musicienne que possedera l'Italie. Elle comprend encore les +maitres qu'aucun nouveau chanteur en renom ne comprend plus. Qu'elle +chante dans un ensemble, avec sa voix qu'on entend a peine, tout le +monde marche sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine +toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la force du +poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le dit pas. Quels sont les +favoris du public qui voudraient avouer la superiorite d'un talent +qu'on n'applaudit jamais? Mais allez ce soir au theatre, et vous verrez +comment marchera l'opera; on s'apercevra _un peu_ de la lacune creusee +par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai qu'on ne dira pas a quoi +tient ce manque d'ensemble et d'ame collective. Ce sera l'enrouement +de celui-ci, la distraction de celui-la; les voix s'en prendront a +l'orchestre, et reciproquement. Mais moi, qui serai spectateur ce soir, +je rirai de la deroute generale, et je me dirai: Sot public, vous aviez +un tresor, et vous ne l'avez jamais compris! Il vous faut des roulades, +on vous en donne _en veux-tu? en voila_, et vous n'etes pas content! +Tachez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, moi, j'observe +et je me repose. + +--Vous ne m'apprenez rien, Celio; precisement hier soir je rompais +une lance contre la duchesse de... pour le talent eleve et profond de +mademoiselle Boccaferri. + +--Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, reprit Celio en haussant +les epaules. Elle n'est pas plus artiste que _ma botte_! Et il faut etre +extremement fort pour reconnaitre des qualites enfouies sous un _fiasco_ +perpetuel, car c'est la le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle dise +comme un maitre les parties les plus insignifiantes de son role, +quatre ou cinq vrais dilettanti epars dans les profondeurs de la salle +souriront d'un plaisir mysterieux et tranquille. Quelques demi-musiciens +diront: "Quelle belle musique! comme c'est ecrit" sans reconnaitre +qu'ils ne se fussent pas apercus de cette perfection dans le detail +d'une belle chose si la _seconda donna_ n'etait pas une grande artiste. +Ainsi va le monde, Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche +le succes de toute la puissance de ma volonte, mais c'est pour me venger +du public que je hais, c'est pour le mepriser davantage. Je me suis +trompe sur les moyens, mais je reussirai a les trouver, en profitant +du vieux Boccaferri, de sa fille, et de moi-meme par-dessus tout. +Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne comme veritable +artiste; ce sera l'affaire de peu de temps; chaque annee, pour moi, +represente dix ans de la vie du vulgaire; je suis actif et entete. Quand +j'aurai acquis ce qui me manque pour moi-meme, je saurai parfaitement ce +qui manque au public pour comprendre le vrai merite. Je parviendrai a +etre infiniment plus mauvais que je ne l'ai ete hier devant lui, et par +consequent a lui plaire infiniment. Voila ma theorie. Comprenez-vous! + +--Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne cherchez pas le +beau et le vrai pour l'enseigner au public, en supposant que vous lui +plaisiez dans le faux, vous ne possederez jamais le vrai. On ne dedouble +jamais son etre a ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en +reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous avez fait fausse +route, et vous allez vous perdre entierement. + +--Et voyez pourtant l'exemple de la Cecilia! s'ecria Celio fort anime; +ne possede-t-elle pas le vrai en elle, ne s'opiniatre-t-elle pas a ne +donner au public que du vrai, et n'est-elle pas meconnue et ignoree? Et +il ne faut pas dire qu'elle est incomplete et qu'elle manque de force et +de feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai entendu la +Boccaferri chanter et declamer seule entre quatre murs et ne sachant +pas que j'etais la pour l'ecouter. Elle embrasait l'atmosphere de sa +passion, elle avait des accents a faire vibrer et tressaillir une foule +comme un seul homme. Cependant elle ne meprise pas le public, elle se +borne a ne pas l'aimer. Elle chante bien devant lui, pour son propre +compte, sans colere, sans passion, sans audace. Le public reste sourd et +froid; il veut, avant tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire, +et moi, je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui donnerai +de mon feu et de ma science que le rebut, encore trop bon pour lui. + +Je ne pus calmer Celio. Il prenait beaucoup de cafe en jurant contre la +platitude du cafe viennois. Il cherchait a s'exciter de plus en plus. +La rage de sa defaite lui revenait plus amere. Je lui rappelai qu'il +fallait aller au theatre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le +soir chez moi. + + + +VI. + +LA DUCHESSE. + +A l'heure convenue, j'attendais Celio, mais je ne recus qu'un billet +ainsi concu: + +"Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers pour que vous +ayez a terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le +theatre. Rien n'est plus simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe +et de prendre un recu que vous conserverez. Son engagement etait a la +veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une amende ordinaire pour +deux representations auxquelles elle fait defaut. Elle trouve ailleurs +un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai +parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de +plus l'air du pays et les compliments de condoleance: je me facherais, +je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus +loin. En avant, en Avant! + +"Vous aurez bientot de mes nouvelles et _d'autres_ qui vous interessent +davantage. + +"A vous de coeur, + +"CELIO FLORIANI." + +[Illustration 004.png: Tu as ete mauvais, archimauvais! (Page 83.)] + +Je retournai cette epitre pour voir si elle etait bien a mon adresse: +_Adorno Salentini, place... n deg...._ Rien n'y manquait. + +Je retombai aneanti, devore d'une affreuse inquietude, en proie a de +noirs soupcons, consterne d'avoir perdu la trace de Cecilia et de celui +qui pouvait me la disputer ou m'aider a la rejoindre. Je me crus joue. +Des jours, des semaines se passerent, je n'entendis parler ni de Celio +ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention a leur brusque +depart, puisqu'il s'etait effectue presque avec la cloture de la saison +musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de theatre +qui me tombaient sous la main. Nulle part il n'etait question d'un +engagement pour Cecilia ou pour Celio. Je ne connaissais personne +qui fut lie avec eux, excepte le vieux professeur de mademoiselle +Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai +a quitter Vienne, ou je commencais a prendre le spleen, et j'allai faire +mes adieux a la duchesse, esperant qu'elle pourrait peut-etre me dire +quelque chose de Celio. + +Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de +m'epanouir a l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejete +dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnees du scepticisme +et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, +et ne la trouvais nulle part. Je fus plus mechant dans mon entretien +avec la duchesse que Celio lui-meme ne l'eut ete a ma place. Ceci la +passionna pour, je devrais dire _contre_ moi: les coquettes sont ainsi +faites. + +L'inquietude mal deguisee avec laquelle je l'interrogeais sur Celio lui +fit croire que j'etais reste jaloux et amoureux d'elle. Elle me jura ne +pas savoir ce qu'il etait devenu depuis la malencontreuse soiree de +son debut; mais, en me supposant epris d'elle et en voyant avec quelle +assurance je le niais, elle se forma une grande idee de la force de mon +caractere. Elle prit a coeur de le dompter, elle se piqua au jeu; une +lutte acharnee avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et +qui l'abandonnait sur un simple soupcon lui parut digne de toute sa +science. + +[Illustration 005.png: Cela se voyait a la joie franche... (Page 92.)] + +Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai a Turin; au bout de deux +jours, elle y etait aussi; elle se compromettait ouvertement, elle +faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette +femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Celio dans +l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour +choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanite, cette sage +coquette qui nous menageait tous les deux pour econduire celui de nous +qui serait brise par le public, cette grande dame, jusque-la fort +prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se +jetait a corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une +ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison +que je lui resistais. + +Pourtant Celio avait ete aussi cruel avec elle, et elle ne s'en etait +pas emue d'une maniere apparente. Il ne suffisait donc pas de lui +resister pour qu'elle s'eprit de la sorte. Elle avait senti que Celio +ne l'aimait pas, et qu'il n'etait peut-etre pas capable d'aimer +serieusement; mais, outre que mon caractere et mon savoir-vivre lui +offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincerement emu aupres +d'elle, elle devinait que j'etais capable de concevoir une grande +passion, et elle pensait me l'inspirer encore en depit de mon courage +et de ma fierte. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva +qu'elle fit pour moi, lorsque j'etais refroidi a son egard, ce qu'elle +n'eut point songe a faire lorsque j'etais enflamme. Les femmes ne sont +jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le piege de leur propre +vanite. + +Je la vis donc se jeter dans mes bras a un moment de ma vie ou je ne +l'aimais point, et ou je souffrais a cause d'une autre femme. Il ne me +fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d'abord, et +pour tenter de la faire renoncer a sa propre perte. J'y mis une energie +qui l'excita d'autant plus a se perdre; j'aurais ete un scelerat, +un roue, un ennemi acharne a son desastre, que je n'aurais pas agi +autrement pour la pousser a bout et lui faire fouler aux pieds tout +souci de sa reputation. Elle crut que je mettais son amour a l'epreuve, +et le mien au prix de cette epreuve decisive, eclatante. Cette femme, +funeste aux autres, le devint volontairement a elle-meme tout d'un +coup, au milieu d'une vie d'egoisme et de calcul. Elle tendit tous +les ressorts de sa volonte pour vaincre une aversion qu'elle prenait +seulement pour de la mefiance. La crise de son orgueil blesse l'emporta +sur les habitudes de sa vanite froide et dedaigneuse. Peut-etre aussi +s'ennuyait-elle, peut-etre voulait-elle connaitre les orages d'une +passion veritable ou d'une lutte violente. + +Ma resistance l'irrita a ce point qu'elle jura de me forcer par un eclat +a tomber a ses pieds. Elle chercha a se faire insulter publiquement pour +me contraindre a prendre sa defense. Elle vint en plein jour chez moi +dans sa voiture; elle confia son pretendu secret a trois ou quatre +amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscretes possible. +Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment ou elle s'emparait +de mon bras; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de theatre +ou elle se fut montree a tous les regards, si je n'en fusse sorti +precipitamment avec elle. + +Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des +incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse +etait en proie a une activite devorante. Elle ne dormait pas, elle ne +mangeait plus, elle etait changee d'une maniere effrayante. Elle savait +aussi s'opposer a ma fuite en me faisant croire a chaque instant qu'elle +venait me dire adieu et qu'elle renoncait a moi. J'aurais voulu calmer +la douleur que je lui causais, l'amener a de bonnes resolutions, la +quitter noblement et avec des paroles d'amitie. Je ne faisais qu'irriter +son desespoir, et il reparaissait plus terrible, plus imperieux, plus +enlacant au moment ou je me flattais de l'avoir fait ceder a l'empire de +la raison. + +Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible a confesser. +L'amour d'une femme est peut-etre irresistible, quelle que soit cette +femme, et celle-la etait belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine +de seductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait a sa +beaute un caractere terrible, bien fait pour agir sur une imagination +d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'etre, +elle l'avait peut-etre toujours ete; mais, avec moi, elle paraissait +devoree d'un besoin de coeur qui faisait taire les sens et l'ornait du +prestige nouveau de la chastete. Je me sentais glisser sur une pente +rapide dans un precipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer un +instant cette femme pour etre a jamais perdu. Cela, je n'en pouvais +douter; je savais bien quelle reaction de tyrannie j'aurais a subir +une fois que j'aurais abandonne mon ame a cet attrait perfide. Je me +connaissais, ou plutot je me pressentais. Fort dans le combat, j'etais +trop naif dans la defaite pour n'etre pas enlace a tout jamais par ma +conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais +d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon ideal: le +devouement, il est vrai, mais le devouement dans la fievre, l'energie +dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-meme, et point de +force veritable, point de dignite, point de duree possible dans ce subit +engouement. Elle me faisait horreur et pitie en meme temps qu'elle +allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosite. Je +voyais mon avenir perdu, mon caractere deconsidere, toutes les femmes +effrontees et galantes ayant deja l'oeil sur moi pour me disputer a +une puissante rivale et jouer avec moi a coups de griffes comme des +pantheres avec un gladiateur. Je devenais un homme a bonnes fortunes, +moi qui detestais ce plat metier, un charlatan pour les esprits severes +qui m'accuseraient de chercher la renommee dans le scandale des +aventures, au lieu de la conquerir par le progres dans mon art. Je +me sentais defaillir, et, lorsque le feu de la passion montait a ma +poitrine, la sueur froide de l'epouvante coulait de mon front. Que cette +femme fut perdue par moi ou seulement acceptee par moi dans sa chute +volontaire, j'etais lie a elle par l'honneur; je ne pouvais plus +l'abandonner. J'aurais beau m'etourdir et m'exalter en me battant pour +elle, il me faudrait toujours trainer a mon pied ce boulet degradant +d'un amour impose par la faiblesse d'un instant a la dignite de toute la +vie. + +Deja elle me menacait de s'empoisonner, et, dans la situation extreme ou +elle s'etait jetee, une heure de rage et de delire pouvait la porter au +suicide. Le ciel m'inspira un _mezzo termine_. Je resolus de la tromper +en laissant une porte ouverte a l'observation de ma promesse. J'exigeai +qu'elle allat rejoindre ses amis et sa famille a Milan; j'en fis une +condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour +la posseder, de la crise ou elle se jetait, que ma conscience ne serait +plus troublee des que je la verrais reprendre sa place dans le monde +et son rang dans l'opinion, que je restais a Turin pour ne pas la +compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais aupres +d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystere. + +J'eus un peu de peine a la persuader, mais j'etais assez emu, assez peu +sur de ma force pour qu'elle crut encore a la sienne. Elle partit, et je +restai brise de tant d'emotions, fatigue de ma victoire, incertain si +j'allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la +quitter. + +Je fus plus faible apres son depart que je ne l'avais ete en sa +presence. Elle m'ecrivait des lettres delirantes. Il y avait en moi +une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manieres +reveillaient par instants, et qui s'effacait quand son souvenir me +revenait accompagne de tant de preuves d'abnegation et d'emportement. +Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me +sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Celio m'avait trompe. Le +monde etait vide, sans un etre a aimer exclusivement. Les huit jours +expires, je fis venir un voiturin pour me rendre a Milan. + +On chargeait mes effets, les chevaux attendaient a ma porte; j'entrai +dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil. + +J'etais venu a Turin avec l'intention d'y passer un certain temps. +J'aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et ou j'avais +conserve de bonnes relations. J'avais loue un des plus agreables +logements d'artiste; mon atelier etait excellent, et, le jour ou je m'y +etais installe, j'avais travaille avec delices, me flattant d'y oublier +tous mes soucis et d'y faire des progres rapides. L'arrivee de la +duchesse avait brise ces doux projets, et, en quittant cet asile, je +tremblai que tout ne fut brise dans ma vie. Il me prit un remords, une +terreur, un regret, sous lesquels je me debattis en vain. Je me jetai +sur un sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin +s'impatientait; ses petits chevaux, qui etaient jeunes et fringants, +grattaient le pave. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de +me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine +satisfaction puerile que je n'etais pas encore parti. + +Enfin le voiturin vint frapper en personne a ma porte. Je vois encore sa +casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure +a la fois mecontente et amicale. C'etait un ancien militaire, irrite de +mon inexactitude, mais soumis a l'idee de subordination. "Eh! mon cher +monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si +mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il +y a une grande heure que je suis a vos ordres, et mes petits chevaux +ne demandent qu'a courir pour votre service." Ce fut la toute sa +plainte.--"C'est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton siege, me voila!" + +Il sortit; je me disposai a en faire autant. Un papier qui voltigeait +sur le plancher arreta mes regards. Je le ramassai: c'etait un feuillet +detache de mon album. Je reconnus la composition que j'avais esquissee +dans la nuit ou Celio m'avait ramene a ma demeure, a Vienne, apres son +_fiasco_. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux +de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de +theatre de Celio. Je me reportai a cette nuit d'insomnie ou la duchesse +m'etait apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si +grande. + +LE CHATEAU DES DESERTES. + +Je ne sais quelle reaction se fit en moi. Je courus vers la porte; +j'ordonnai au _vetturino_ de deteler et de s'en aller. Je rentrai; je +respirai; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession +de mon atelier, de mon travail et de ma liberte; puis l'effroi de la +solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier me serrerent +le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer, a sangloter, +presque, comme un enfant qui subit une penitence et se desole a l'aspect +de la chambre qui va lui servir de prison. + +Tout a coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre +les premieres phrases de cet air du _Don Juan_ de Mozart: + + Vedrai, Carino + Se sei buonfuo, + Che bel rimedio + Ti voglio dar. + +Etait-ce un reve? J'entendais la voix de Cecilia Boccaterri. Je l'avais +entendue deux fois dans le role de Zerline, ou elle avait une naivete +charmante, mais ou elle manquait de la nuance de coquetterie necessaire. +En cet instant, il me sembla qu'elle s'adressait a moi avec une +tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, et qu'elle +m'appelait avec un accent irresistible. Je bondis vers la porte; je +m'elancai dehors: je ne trouvai que le _vetturino_ qui detelait. Je +me livrai a mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour +etaient deserts. Il faisait a peine jour, et une bise piquante soufflait +des montagnes. "Reviens demain, dis-je a mon conducteur en lui donnant +un pourboire; je ne puis partir aujourd'hui." + +Je passai vingt-quatre heures a chercher et a m'informer. Je demandais +la Boccaferri, son pere et Celio, au ciel et a la terre. Personne ne +savait ce que je voulais dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de +Boccaferri etait mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri n'avait +jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani devait etre en +Angleterre, parce qu'il avait traverse Turin deux mois auparavant en +disant qu'il etait engage a Londres. + +Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce n'etait pas la voix +de Cecilia qui m'avait chante ces quatre vers beaucoup trop tendres pour +elle; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon emotion avait change +d'objet; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au +point du jour, le brave _vetturino_ etait a ma porte comme la veille. +Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-meme mes effets; +je m'installai dans son frele _legno_ (c'est comme on dirait a Paris _un +sapin_), et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest. + +--Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan! + +--Je le sais bien; je ne vais plus a Milan. + +--Alors, mon maitre, dites-moi ou nous allons. + +--Ou tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, du cote oppose a +Milan. + +--Je vous menerais a Paris avec ces chevaux-la; mais encore voudrais-je +savoir si c'est a Paris ou a Rome qu'il faut aller. + +--Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obeissant a +un instinct spontane. Je t'arreterai quand je serai fatigue, ou quand la +belle nature m'invitera a la contempler. + +--La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le +brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne +passerons pas aisement le Mont-Cenis! + +--Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons peut-etre pas. +Allons, partons. J'ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et +m'eloigne de Mifan, comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour +aujourd'hui. + +--Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue +glissade sur le pave cristallise par la gelee, tete d'artiste, tete de +fou! mais les gens raisonnables sont souvent betes et toujours avares. +Vivent les artistes! + + + +VII. + +LE NOEUD CERISE. + +Je ne crois, d'une maniere absolue, ni a la destine, ni a mes instincts, +et je suis pourtant force de croire a quelque chose qui semble une +combinaison de l'un ou de l'autre, a une force mysterieuse qui est comme +l'attraction de la fatalite. + +Il se fait dans notre existence, comme de grande courants magnetiques +que nous traversons quelquefois, sans etre emportes par eux, mais ou +quelquefois aussi nous nous precipitons de nous-memes, parce que notre +_moi_ se trouve admirablement predispose a subir l'influence de ce qui +est notre element naturel, longtemps ignore ou meconnu. Quand nous +sommes entraines sur cette pente irresistible, il semble que tout nous +aide a en subir l'impulsion souveraine, que tout s'enchaine autour de +nous de facon a nous faire nier le hasard, enfin que les circonstances +les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d'autres moments +n'existent, a ce moment donne, que pour nous pousser vers le but de +notre destinee, que ce but soit un abime ou un sanctuaire. + +Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et qui ne fut autre +chose que la rencontre d'un fait parallele a celui de mon ennui et de +mon inquietude. Mon _vetturino_ etait marie non loin de la frontiere, du +cote de Briancon, a une jeune et jolie femme dont il etait separe assez +souvent par l'activite de sa profession. Je lui dis que je voulais aller +du cote de la France, et je le voulais parce qu'il s'agissait pour moi +de prendre la route diametralement opposee a celle de Milan, et aussi +un peu parce que j'avais quelques renseignements vagues sur le pas&age +recent de Celio dans la contree que je parcourais. Mon _vetturino_ vit +que je ne savais pas bien ou je voulais aller, et comme il avait envie +d'aller a Briancon, il prit naturellement la route de Suse et d'Exille, +traversa la frontiere avec la Doire, et me fit entrer dans le +departement des Hautes-Alpes par le Mont-Genevre. + +Comme nous approchions de Briancon, il me demanda si je ne comptais pas +m'y arreter quelques jours, du ton d'un homme decide a m'y contraindre. +Et, comme j'hesitais a lui repondre avant d'avoir bien penetre son +dessein, il m'annonca que son plus jeune cheval etait malade, qu'il +ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'etre force de voir un +veterinaire pour le faire saigner. Je descendis de voiture et j'examinai +le cheval: il avait l'oeil pur, le flanc calme; il n'etait pas plus +malade que l'autre. + +--Mon ami, dis-je a maitre Volabu (c'etait le nom de mon voiturin), je +te prie d'etre sincere avec moi. Tu cherches un pretexte pour t'arreter, +et moi je n'ai pas de raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus +longtemps a ton voiturin que tu ne tiens a ma personne. Que j'arrive a +Briancon, c'est tout ce que je demande. La, je penserai a ce que je veux +faire, et j'aurai sous la main tous les moyens de transport desirables. +Si tu l'obstines a me laisser ici (nous n'etions plus qu'a cinq lieues +de Briancon), je m'obstinerai peut-etre de mon cote a le faire marcher, +car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, si tu veux que je sois +bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de coeur ou d'argent, et c'est +pour cela que ton cheval ne mange pas? Le brave homme se mit a rire, +puis il secoua la tete d'un air melancolique:--Je ne suis plus de la +premiere jeunesse, dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j'aurais ete +bien aise de la surprendre; elle ne demeure qu'a une toute petite +lieue d'ici, aux _Desertes_. Par la traverse, nous y serons dans une +demi-heure; le chemin est bon, et puisque vous aime a vous arreter +n'importe ou, pour marcher au hasard dans la neige, vous verrez la un +bel endroit et de la belle neige, le diable m'emporte! Nous repartirions +demain malin, et nous serions a Briancon avant midi. Allons, j'ai ete +franc, voulez-vous etre bon enfant? + +--Oui, puisque je t'ai fait moi-meme cette condition. Va pour les +_Desertes_! le non me lait, et la traverse aussi. J'aime assez les +paysages qu'on ne voit pas des grandes routes; mais s'il te prend +fantaisie, mon compere, de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton +cheval recommence demain a ne plus manger? + +--Voulez-vous vous fier a la parole d'un ancien militaire, mon +bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous voulez. + +--Je veux me fier, repondis-je. En route! + +Ou cet homme me conduisit, tu le sauras bientot, cher lecteur, et tu me +diras si, dans l'acces de flanerie bienveillante qui me poussa a subir +son caprice, il n'y eut pas quelque chose qu'un homme plus impertinent +que moi eut pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne m'avait +pas trompe, le brave Volabu. Le paysage ou il me fit penetrer avait un +caractere a la fois naif et grandiose, qui s'empara de moi d'autant plus +que je n'avais pas compte sur le discernement pittoresque de mon guide. +Sans doute c'etait son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer +ou mieux comprendre instinctivement la beaute du lieu qu'elle habitait. +Il voulut reconnaitre ma complaisance en exercant envers moi les devoirs +de l'hospitalite. + +Il possedait la quelques morceaux de terre et une maisonnette +tres-propre ou il me conduisit. Et quand il eut trouve sa jeune menagere +au travail, bien gaie, bien sage, bien pure (cela se voyait a la joie +franche qu'elle montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fete +qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me +preparer un meilleur repas que celui que j'aurais pu faire a l'auberge +du hameau, et, comme je leur disais que tant de soin n'etait pas +necessaire pour me contenter, ils jurerent naivement que cela _ne me +regardait pas_, c'est-a-dire qu'ils voulaient me traiter et m'heberger +gratis. + +Je les laissai a leur fricassee entremelee de doux propos et de gros +baisers, pour aller admirer le site environnant. Il etait simple et +superbe. Des collines escarpees servant de premier echelon aux grandes +montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de melezes, +encadraient la vallee et la preservaient des vents du nord et de l'est. +Au-dessus du hameau, a mi-cote de la colline la plus rapprochee et la +plus adoucie, s'elevait un vieux et fier chateau, une des anciennes +defenses de la frontiere probablement, demeure paisible et confortable +desormais, car je voyais au ton frais des chassis de croisees en bois de +chene, encadrant de longues vitres bien claires, que l'antique manoir +etait habite par des proprietaires fort civilises. Un parc immense, jete +noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de +cloture sous un luxe de vegetation chaque jour plus rare en France, +formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgre la rigueur +de la saison (nous etions a la fin de janvier, et la terre etait +couverte de frimas), la soiree etait douce et riante. Le ciel avait ces +tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gelee; les horizons +neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages doux, couleur de +perle, attendaient le soleil qui descendait lentement pour s'y plonger. +Avant de s'envelopper dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir +sourire encore a la vallee, et il dardait sur les toits eleves du vieux +chateau un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne et moussue un +dome de cuivre rouge resplendissant. + +Comme j'etais vetu et chausse en consequence de la saison, je prenais un +plaisir extreme a marcher sur cette neige brillante, cristallisee par le +froid, et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces +grandes surfaces a peine egratignees par la trace de quelques petites +pattes d'oiseaux, j'etudiais avec attention le reflet verdatre que +donne ce blanc eblouissant aupres duquel l'hermine et le duvet du cygne +paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu'a la peinture et +a remercier le ciel de m'avoir detourne de Milan. + +Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais embrasser de +l'oeil la vaste pelouse blanche, coupee de massifs noirs, qui s'etendait +devant le chateau. On avait rajeuni les abords de cette austere demeure +en nivelant les anciens fosses, en exhaussant les terres et en amenant +le jardin, la verdure et les allees sablees jusqu'au niveau du +rez-de-chaussee, jusqu'a la porte des appartements, comme c'est l'usage +aujourd'hui que nous sentons a la fois le confortable et la poesie de la +vie de chateau. L'enclos etait bien ferme de grands murs; mais, en face +du manoir, on en avait echancre une longueur de trente metres au moins +pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse, +a une hauteur peu considerable, et avait pour defense un large fosse +exterieur. Un petit escalier, pratique dans l'epaisseur du massif +de pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de l'eau pour +permettre, apparemment, aux jardiniers d'y venir puiser durant l'ete. +Comme l'eau etait couverte d'une croute de glace tres-forte, je fis la +remarque qu'il etait tres-facile en ce moment d'entrer dans la residence +seigneuriale des Desertes; mais il me parut qu'on s'en rapportait a la +discretion des habitants de la contree, car aucune precaution n'etait +prise pour garantir ce cote faible de la place. + +Comme le lieu me parut desert, j'eus quelque tentation d'y penetrer pour +admirer de plus pres le tronc des ifs superbes et des pins centenaires +dont les groupes formaient, dans cet interieur, mille paysages aussi +_vrais_, quoique beaucoup mieux _composes_ que ceux de la campagne +environnante; mais je m'abstins prudemment et respectueusement de cette +temerite de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes +qui, vues de pres, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je +les regardai courir et folatrer sur la neige, sans qu'elles fissent +attention a moi. Quoique enveloppees de manteaux et de fourrures, elles +etaient aussi legeres que le grand levrier blanc qui bondissait autour +d'elles. L'une me parut en age d'etre mariee; mais, a son insouciance, +on voyait qu'elle ne l'etait pas, et meme qu'elle n'y songeait point. +Elle etait grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses +attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les +jardins du temps de Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa +beaute etait merveilleuse, quoique sa taille me parut moins elegante. Je +ne sais pas non plus pourquoi je fus emu en la regardant, comme si elle +me rappelait une image connue et chere. Cependant il me fut impossible, +ce jour-la et plus tard, de trouver de moi-meme a qui elle ressemblait. + +Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels ebats, qu'elles +passerent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et +souvent toutes deux ensemble), chaque phrase etait d'ailleurs +entrecoupee de rires si bruyants et si prolonges, que je ne pus rien +saisir qui eut un sens. Un peu plus loin, elles s'arreterent et se +mirent a briser sans pitie de superbes branches d'arbre vert dont elles +firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnerent ensuite sur +la neige, en disant: + +"Ma foi, qu'_il_ vienne les chercher, c'est trop froid a manier." + +J'allais les perdre de vue a regret, je l'avoue, car il y avait quelque +chose de sympathique et d'excitant pour moi dans la petulance et la +gaiete de ces jolies filles, lorsqu'une d'elles s'ecria: "Bon! j'ai +perdu _son_ noeud, son fameux noeud d'epee, que j'avais attache sur mon +capuchon, avec une epingle! + +--Eh bien! dit l'ainee, nous en ferons un autre; la belle affaire! + +--Oh! il l'avait fait lui-meme! Il pretend que nous ne savons pas faire +les noeuds, comme si c'etait bien malin! Il va grogner. + +--Eh bien, qu'il grogne, le grognon! repliqua l'autre, et toutes deux +recommencerent a rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir +pourquoi, sinon qu'elles ont besoin de rire. + +--Tiens! je le vois, mon noeud! _son_ noeud! s'ecria la cadette en +bondissant vers le fosse; le voila qui s'epanouit sur la neige. Oh! le +beau coquelicot! + +Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment de ramasser ce +noeud de rubans rouges que j'avais fort bien remarque, elle partit d'un +nouvel eclat de rire: une petite brise soudaine qui venait de s'elever +emportait le ruban, et le deposait, a mes pieds, sur la glace du fosse. + +Je le ramassai pour le rendre a la belle rieuse, et ce fut alors +seulement qu'elle m'apercut et devint aussi rouge que son noeud de +rubans cerise. + +--Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai force de +traverser ce fosse; me le permettez-vous? + +--Non, non, ne faites pas cela! repondit l'enfant, en qui un fonds +d'assurance mutine parut dominer tres-vite le premier acces de timidite, +c'est peut-etre dangereux. Si la glace ne porte pas? + +--N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose que de courir un +petit danger pour votre service. + +Et je traversai resolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu'en +effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le fosse etait large +et profond, l'enfant rougit encore et descendit quelques marches du +petit escalier pour venir a ma rencontre. Elle ne riait plus. + +--Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, petite soeur? dit +l'ainee, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d'un air de surprise +et de mecontentement. Celle-ci etait deja une jeune personne. Elle +connaissait sans doute deja la prudence. Elle avait au moins une +vingtaine d'annees. + +--Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant a sa soeur le noeud de +rubans au bout de ma canne, je m'arrete a la limite de votre empire, je +ne me permets pas de mettre le pied seulement sur la premiere marche de +l'escalier. + +Elle vit tout de suite que j'etais un homme bien eleve, et me remercia +d'un doux et charmant sourire. Quant a l'enfant, elle saisit le noeud +avec vivacite, et me fit signe de ne pas m'arreter sur la glace. Je m'en +retournai lentement et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me +crierent _merci_ avec beaucoup de grace; puis j'entendis l'ainee dire a +la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!--Sauvons-nous! repondit +l'enfant en recommencant son rire frais et clair comme une clochette +d'argent. Elles se prirent par la main, et partirent en courant et +en riant vers le chateau. Quand elles eurent disparu, je regagnai la +modeste demeure de monsieur et madame Volabu, un peu preoccupe de ma +petite aventure. + +Je trouvai mon souper pret. J'aurais ete Grandgousier en personne, +qu'on ne m'eut pas traite plus largement. Je crois que toute la petite +basse-cour de madame Volabu y avait passe. Je n'aurais pas eu bonne +grace a me plaindre de cette prodigalite, en voyant l'air de triomphe +naif avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux. +J'exigeai qu'ils se missent a table avec moi, ainsi que la vieille mere +de madame Volabu, qui etait encore un robuste virago, nommee madame +Peirecote, et qui paraissait prendre a coeur d'etre bonne gardienne de +l'honneur de son gendre. + +Il me fallut soutenir un rude assaut pour me preserver d'une +indigestion, car mon brave _vetturino_ semblait decide a me faire +etouffer. Des que je pus obtenir quelques instants de repit, j'en +profitai pour faire des questions sur le chateau et ses habitants. + +--C'est bien vieux, ce chateau, me dit Volabu d'un air capable; c'est +laid, n'est-ce pas? Ca ressemble a une grande masure? Mais c'est plus +joli en dedans qu'on ne croirait; c'est tres-bien tenu, bien conserve, +bien arrange, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a +des caloriferes, ma foi! C'est que le vieux marquis ne se refusait rien. +Il n'etait pas tres-genereux pour les autres, mais il aimait bien ses +aises, et il passait presque toute l'annee ici. L'hiver, il n'allait +qu'un peu a Paris, en Italie jamais, et pourtant c'etait son pays. + +--Et qui possede ce chateau a present? + +--Son frere, la comte de Balma, qui vient de passer marquis par le deces +de l'aine de la famille. Dame, il n'est pas jeune non plus! C'est le +sort de notre village, on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison +et vieilles gens. + +--Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le chateau, dit madame +Volabu; M. le nouveau marquis n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus +age ne l'est guere plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabu me +designait a son mari, dont les yeux s'arrondirent tout a coup, en meme +temps que sa bouche s'allongeait en une moue assez risible. + +--Oh! s'ecria-t-il, M. de Balma a des garcons a present! Quand je suis +parti, il n'avait qu'une fille, et il n'y a qu'un mois de cela. + +--C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, dit a son tour la +vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arrive une famille +nombreuse, deux autres filles et deux garcons, tous beaux comme des +amours; mais qu'est-ce que ca vous fait, Volabu? + +--Ca ne me fait rien, la mere; mais c'est egal, notre vieux marquis +est diablement sournois, car je lui ai entendu dire a M. le cure qu'il +n'avait qu'une fille, celle qui est arrivee avec lui le lendemain de la +mort du dernier marquis. + +--Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-la de legitime +peut-etre, et que les quatre autres enfants sont des batards. Ca ne +prouve pas un mauvais homme d'avoir recueilli tout ca le jour ou il +s'est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les etablir pour effacer +devant Dieu tous ses vieux peches. + +--Apres ca, ils ne sont peut-etre pas a lui, tous ces enfants? observa +madame Volabu. + +--Il les appelle tous mes enfants, repondit la mere Peirecote, et ils +l'appellent tous _mon papa_. Quand a savoir au juste ce qui en est, +ce n'est pas facile. C'est une maison ou il y a toujours eu de gros +secrets, par rapport surtout a M. le marquis actuel. Du temps de +l'autre, est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui d'a +present. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu un frere qui est mort +aux Indes, disaient les uns. D'autres disaient au contraire: Le frere +puine* de M. le marquis n'est pas si mort ni si eloigne qu'on croit; +mais il a change de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes qu'il +ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le +voir. Les uns disaient encore: Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise +conduite, mais il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette. +Et les autres repondaient: Il ne lui envoie rien du tout. Il a le coeur +trop dur pour cela. Le pire des deux n'est pas celui qu'on pense. + +--Et ne peut-on eclaircir cette histoire? demandai-je. Personne, dans +le pays, n'est-il mieux renseigne que vous? Il est etrange qu'un membre +d'une grande famille sorte ainsi de dessous terre. + +--Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de ces gens-la. Moi, +voila ce que je sais, ce que j'ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux +freres du nom de Balma, famille piemontaise bien anciennement etablie +dans le pays. L'aine etait fort sage, mais pas de tres-bon coeur, cela +est certain. Le cadet etait une diable de tete, mais il n'etait pas +fier. Il n'avait rien a lui, et je n'ai point vu d'enfant si aimable et +si joli. Les Balma ont vecu longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aine +vint prendre possession de son domaine et habiter son chateau, sans +vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, et mettant a la +porte quiconque se montrait curieux du sort de son frere. Cet aine a +vecu jusqu'a l'age de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter +personne, sans souffrir un seul parent pres de lui. Il est mort sans +faire de testament, comme un homme qui dit: Apres moi, la fin du monde! +Mais voila que l'on a vu arriver tout a coup le jeune homme qui a +produit de bons litres, et qui a herite naturellement du titre, du +chateau et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois +ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour un homme qui +etait; dit-on, dans la derniere misere. Pauvre enfant! j'ai ete le +saluer; il s'est souvenu de moi, et il a ete encore galant en paroles, +comme si je n'avais que quinze ans. + +--Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mere, c'est +donc le nouveau marquis? dit M. Volabu. Diantre! il n'a pas l'air d'un +freluquet pourtant. + +--Dame! il peut bien avoir, a cette heure, soixante-douze ans, repondit +naivement madame Peirecote. Aussi il est bien change! Et l'on dit qu'il +est devenu raisonnable, et que sa fille ainee est rangee, econome; que +c'est surprenant de la part de gens qu'on croyait disposes a tout avaler +dans un jour. + +--Peste! c'est l'age de s'amender, reprit Volabu. Soixante-douze ans! +excusez! Le _jeune homme_ a du mettre de l'eau dans son vin. + +Les epoux Volabu, voyant que j'avais fini de manger, commencerent a +desservir, et je m'approchai du feu, ou je retins la mere Peirecote +pour la faire encore parler. Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi +l'histoire des Balma excitait a ce point ma curiosite. + + + +VIII. + +LE SABBAT. + +--Et les deux jeunes demoiselles, dis-je a ma vieille hotesse, vous les +connaissez? + +--Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. Il n'y a qu'une +quinzaine qu'elles sont ici, et le dernier jeune homme, qui parait avoir +quinze ans tout au plus, est arrive avant-hier au soir. Ce qui fait dire +dans le village que ce n'est peut-etre pas le dernier, et qu'on ne +sait pas ou s'arretera la famille de M. le marquis. Chacun dit son mot +la-dessus: il faut bien rire un peu, pour se consoler de ne rien savoir. + +--Le nouveau marquis a donc les memes habitudes de mystere que l'ancien? + +--C'est a peu pres la meme chose, c'est meme encore pire, puisque, ce +qu'il a ete et ce qu'il a fait durant tant d'annees qu'on ne l'a pas vu, +il a sans doute interet a le cacher plus encore que feu M. son frere; +mais pourtant ce n'est pas le meme homme. On commence a me croire, quand +je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra justice plus tard. +L'autre etait sec de coeur comme de corps; celui-ci est un peu brusque +de manieres, et n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas +au premier venu: on dirait qu'il connait tous les tours et toutes les +ruses de ceux qui _quemandent_; mais il s'informe, il consulte; sa fille +ainee le fait avec lui, et les secours arrivent sans bruit a ceux +qui ont vraiment besoin. M. le cure a bien remarque cela, lui qui +s'affligeait tant lorsqu'il a vu venir ce pretendu mauvais sujet: il +commence a dire que les pauvres gens n'ont pas perdu au change. + +--Voila qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire gagne en +moralite ce qu'elle perd en merveilleux. Cela se resume en un vieux +proverbe de votre connaissance sans doute: "Les mauvaises tetes font les +bons coeurs." + +--Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste a dire, les trop +bonnes tetes font souvent les coeurs mauvais. Qui ne pense qu'a soi +n'est bon qu'a soi... Il n'en reste pas moins du merveilleux dans cette +maison-la. De tout temps, il s'est passe au chateau des Desertes des +choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas comprendre. D'abord, on +dit que tous les Balma sont sorciers de pere en fils, et l'on me dirait +que l'ainee des demoiselles en tient, que cela ne m'etonnerait pas, car +elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle ne va pas du +tout vetue selon son rang, elle ne porte ni plumes a son chapeau ni +cachemires, comme les dames riches du pays; elle a la figure si blanche, +qu'on dirait qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un peu +plus elegantes et paraissent plus gaies; mais l'aine des jeunes gens a +l'air d'un vrai fou: on l'entend parler tout seul, et on le voit faire +des gestes qui font peur. Quant a M. le marquis, tout charitable qu'il +est, il a l'air bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous +voulez, mais les domestiques du chateau ont peur et sont fort aises +qu'on les renvoie a sept heures du soir, en leur permettant d'aller +faire la veillee et coucher dans le village, ou ils ont tous leur +famille, car ce marquis n'a amene avec lui aucun serviteur etranger +qu'on puisse faire parler. Tous ceux qui sont employes au chateau sont +pris a la journee, parce qu'on a renvoye tous les anciens. Cela fait +que, pendant douze heures de nuit, personne ne peut savoir ce qui se +passe dans la maison. + +--Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque chose? Peut-etre que +ces Balma sont tout simplement de grands dormeurs qui craignent le bruit +de l'office. + +--Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils s'en vont dans tout +le chateau, montant, descendant, traversant les vieilles galeries, +s'arretant dans des chambres qui n'ont pas ete habitees depuis cent +ans peut-etre. Ils remuent les meubles, les transportent d'un coin a +l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, se disputent..., +on dit meme qu'ils se battent, car *car ils font la-dedans un sabbat +desordonne. + +--Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient tout le monde de si +bonne heure? + +--Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes et contrevents, +apres avoir fait la ronde pour s'assurer qu'on ne les espionne pas. Le +fils du jardinier, qui s'etait cache dans une armoire par curiosite, a +manque etre jete par les fenetres, et il a eu une si grosse peur, qu'il +en a ete malade, car il pretend que ces messieurs et ces demoiselles, +et meme M. le marquis, etaient tous habilles en diables, et que cela +faisait dresser les cheveux sur la tete de les voir ainsi, et de leur +entendre dire des choses qui ne ressemblaient a rien. + +--A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui commenca a m'interesser! +Les vieux chateaux ou il ne se passe pas des choses diaboliques ne sont +bons a rien. + +--Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas a cela? Eh bien! si je vous +disais que j'ai ete ecouter le plus pres possible avec ma fille, et que +j'ai vu quelque chose? + +--Bien! voyons, contez-moi cela. + +--Nous avons vu a travers les fentes d'un vieux contrevent qui ne ferme +pas aussi bien que les autres, et qui donne ouverture a l'ancienne salle +des gardes du chateau, des lumieres passer et repasser si vite, qu'on +eut dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi sans les +eteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit du tonnerre et le vent +siffler dans le chateau, quoiqu'il fit une belle nuit de gelee bien +tranquille comme ce soir. Un grand cri est venu jusqu'a nous, comme si +l'on tuait quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans les +veines. C'etait la semaine derniere, Monsieur! Nous nous sommes sauvees, +ma fille et moi, parce que nous ne doutions pas qu'un crime n'eut ete +commis, et nous ne voulions pas etre appelees comme temoins: cela fait +toujours du tort a de pauvres gens comme nous de temoigner contre les +riches; on s'en apercoit plus tard. Si bien que nous n'avons pu fermer +l'oeil de toute la nuit; mais le lendemain tout le monde se portait bien +dans le chateau: les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin +comme a l'ordinaire, et M. le marquis a ete a la messe, car c'etait un +dimanche. Seulement les domestiques nous ont dit qu'ils avaient brule +dans la nuit plus de cinquante bougies, et que tout le souper avait ete +mange jusqu'au dernier os. + +--Ah! il me parait qu'ils fetent joyeusement le diable? + +--Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, avec des gateaux, +des confitures et des vins fins, leur est servi dans la salle a manger, +en meme temps qu'on dessert leur diner. On ne sait pas a quelle heure ni +avec quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire a des esprits +qui ne se nourrissent pas de fumee. Le matin, on trouve les fauteuils +ranges en cercle autour de la cheminee du grand salon, et dans tout +le reste de la maison il n'y a pas trace du remue-menage de la nuit. +Seulement, il y a toute une partie du chateau, celle qu'on n'habite +plus depuis longtemps, qui est fermee et cadenassee de facon a ce que +personne ne puisse y mettre le bout du nez. Ils ont, au reste, fort peu +de domestiques pour une si grande maison et tant de maitres. Ils n'ont +encore recu personne, si ce n'est le maire et le cure, lesquels ont vu +seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun de ses enfants +ait paru, excepte sa fille ainee. Les demoiselles n'ont pas de filles de +chambre, et semblent tout aussi habituees que les messieurs a se servir +elles-memes. Le service interieur est fait aussi par des femmes de +journee que l'on congedie quand elles ont balaye et range; et vous +savez, Monsieur, les hommes sont si simples! Quand il n'y a pas de +femmes au courant des affaires d'une maison, on ne peut rien savoir. + +--C'est vraiment desesperant, ma chere madame Peirecote, dis-je en +retenant une bonne envie de rire. + +--Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'etais plus jeune, et si je ne craignais +pas d'attraper un rhumatisme en faisant le guet, je saurais bientot a +quoi m'en tenir. Par exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait +les lits a trouve au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles +depareillees. On a beau se cacher, on n'est jamais a l'abri d'une +distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce qu'il y avait a la place de +la pantoufle perdue durant le sabbat! + +--Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? ou bien un fer de +cheval qui a brule les doigts de la pauvre servante? + +--Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc avec un noeud de +beaux rubans rose et or! + +--Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est evident que ces +demoiselles avaient ete au bal sur un manche a balai! + +--Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au chateau, car +on avait justement entendu des airs de danse, et les parquets s'en +ressentaient; mais quels etaient les invites, et d'ou sortait le beau +monde? car on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espece autour du +chateau, et a moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontee +par les tuyaux de cheminee, je ne vois pas pour qui ces demoiselles ont +mis des souliers blancs a noeuds rose et or. + +J'aurais ecoute madame Peirecote toute la nuit, tant ses contes me +divertissaient; mais je vis que mes hotes desiraient se retirer, et je +leur en donnai l'exemple. Volabu me conduisit a sa meilleure chambre et +a son meilleur lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, et +ils ne me quitterent qu'apres s'etre assures que je ne manquais de rien. +Volabu me demanda au travers de la porte a quelle heure je voulais +partir pour Briancon. Je le priai d'etre pret a sept heures du matin, ne +voulant pas etre a charge plus longtemps a sa famille. + +Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'etait que sept +heures du soir, et j'avais douze heures devant moi. Un bon feu de sapin +petillait dans la cheminee de ma petite chambre, et une grande provision +de branches resineuses, placee a cote, me permettait de lutter contre la +froide bise qui sifflait a travers les fenetres mal jointes. Je pris mes +crayons, et j'esquissai les deux jolies figures des demoiselles de Balma +dans le costume et les attitudes ou elles m'etaient apparues, sans +oublier le beau levrier blanc et le cadre des grands cypres noirs +couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore plus vite dans +mon imagination que sur le papier, et je ne pouvais me defendre d'une +emotion analogue a celle que nous fait eprouver la lecture d'un conte +fantastique d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures si +candides, si enjouees, si heureuses en apparence, les recits bizarres et +les diaboliques commentaires de ma vieille hotesse. Ainsi que dans ces +contes germaniques, ou des anges terrestres luttent sans cesse contre +les pieges d'un esprit infernal petri d'ironie, de colere et de douleur, +je voyais ces beaux enfants fleurir a leur insu, sous l'influence +perfide de quelque vieux alchimiste couvert de crimes, qui les elevait a +la brochette pour vendre leurs ames a Satan, afin de degager la sienne +d'un pacte fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre +commencait a se mefier. Au milieu de leur gaiete railleuse, il m'avait +semble voir percer de la crainte pour un maitre qu'elles n'avaient pas +ose nommer. Qu'il _grogne_, _le grognon!_ avaient-elles dit, et puis +encore, en parlant de ma traversee perilleuse sur le fosse, l'ainee +avait dit: _S'il voyait cela il nous gronderait._ Etait-ce leur pere +qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? Rien ne +prouvait qu'elles fussent les filles de ce vieux marquis ressuscite par +magie apres avoir passe pour mort, que dis-je? apres avoir ete mort +probablement pendant cinquante ans. Ce devait etre un vampire. Il +les tourmentait deja toutes les nuits, mais chaque matin, grace a sa +science, elles avaient perdu le souvenir de ce cauchemar, et tachaient +de se reprendre a la vie. Helas! elles n'en avaient pas pour longtemps, +les pauvrettes! Un matin, on les trouverait etranglees dans quelque +gargouille du vieux manoir. + +A ces folles reveries, quelques indices reels venaient pourtant se +joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans venaient faire la; mais +le ruban rose et or du petit soulier coincidait, je ne sais comment, +avec le noeud de ruban cerise que j'avais ramasse. _Son noeud_, +avait-elle dit, _son noeud d'epee!_--Qui donc, dans le chateau, portait +encore la costume de nos peres, l'epee et le noeud d'epee? Cela etait +vraiment bizarre, et _il_ l'avait fait lui-meme! _Il_ pretendait que ces +charmantes petites mains de fee ne savaient pas faire un noeud digne de +_lui_! _Il_ etait donc bien imperieux et bien difficile, ce tyran de la +jeunesse et de la beaute! Qu'il fut jeune ou vieux, ce porteur d'epee, +ce faiseur de noeuds, il etait peu galant ou peu paternel. Ce ne pouvait +etre que le diable ou l'un de ses suppots rechignes. + +Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent a ce sujet; mais +je ne les executai point. La mere Peirecote m'avait souffle le poison +de sa curiosite, et je ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il etait +fort tard, tant j'avais fait de reves en peu d'instants. Ma montre +s'etait arretee; mais l'horloge du hameau sonna neuf heures, et je +m'inquietai du reste de ma nuit, car je n'avais plus envie de dessiner; +il m'etait impossible de lire, et je mourais d'envie d'agir comme un +ecolier, c'est-a-dire d'aller chercher quelque aventure poetique ou +ridicule sous les murs du vieux chateau. + +Je commencai par m'assurer d'un moyen de sortie qui ne fit ni bruit ni +scandale, et je l'eus trouve avant d'etre decide a m'en servir. Les +contrevents de ma fenetre ouvraient sans crier et donnaient sur un petit +jardin clos seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait +qu'un etage de niveau avec le sol. Cela etait si facile et si tentant, +que je n'y resistai pas. Je me munis d'un briquet, de plusieurs cigares, +de ma canne a tete plombee; je cachai ma figure dans un grand foulard, +je m'enveloppai de mon manteau, et, pour me deguiser mieux, je decrochai +de la muraille une espece de chapeau tyrolien appartenant a M. Volabu; +puis je sortis de la maison par la fenetre, je poussai les contrevents, +j'enjambai la haie; la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait +dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, rien +qu'en faisant a l'exterieur le tour de la maison. + +J'arrivai au fosse que je connaissais deja si bien. La nuit avait +raffermi la glace. Je montai, non sans peine, le petit escalier, qui +etait devenu fort glissant. J'entrai resolument dans le parc, et +j'approchai du chateau comme un Almaviva prepare a toute aventure. + +Je touchais aux portes vitrees du rez-de-chaussee donnant toutes sur +une longue terrasse couverte de vignes dessechees par l'hiver, qui +ressemblaient, dans la nuit, a de gros serpents noirs courant sur les +murs et se roulant autour des balustres. J'avais monte sans hesiter +l'escalier borde de grands vases de terre cuite qui entaillait noblement +le perron sur chaque face. Tous les volets etaient hermetiquement +fermes; je ne craignais pas qu'on me vit de l'interieur. Je voulais +ecouter ces bruits etranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces +meubles mis en danse, cette musique infernale dont ma vieille hotesse +m'avait rempli la cervelle. + +Je ne fus pas longtemps sans reconnaitre qu'on agissait energiquement +dans cette demeure silencieuse et deserte au dehors. De grands coups de +marteau resonnaient dans l'interieur, et des eclats de voix, comme +de gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frapperent +confusement mon oreille. Tout cela se passait fort pres de moi, +probablement dans une des pieces du rez-de-chaussee; mais les +contrevents en plein chene, rembourres de crin et garnis de cuir, ne me +permettaient pas de saisir un seul mot. + +[Illustration 006.png: J'avais monte, sans hesiter, l'escalier... (Page +95.)] + +Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir a distance. Je +descendis le perron, et bientot j'entendis ouvrir la porte que je venais +de quitter. Le chien hurlait, je me crus perdu, car le clair de lune ne +me permettait pas de franchir l'espace decouvert qui me separait des +premiers massifs. + +--Ne laisse pas sortir Hecate! dit une voix que je reconnus aussitot +pour celle de la plus jeune de mes deux heroines. Elle est folle au +clair de la lune, et elle casse tous les vases du perron. + +--Rentrez, Hecate! dit l'autre, dont je reconnus aussi la voix. Elle +ferma la porte au nez de la grande levrette, qui les avertissait de ma +presence et gemissait de n'etre pas comprise. + +Les deux jeunes filles s'avancerent sur le perron. Je me cachai sous la +voute qu'il formait entre les deux escaliers lateraux. + +--Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, petite; tu vas +t'enrhumer, disait l'ainee. Qu'as-tu besoin de t'appuyer sur la +balustrade? + +--Je suis fatiguee, et je meurs de chaud. + +--En ce cas, rentrons. + +--Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! Ils en ont au +moins pour un quart d'heure a arranger le _cimetiere_, respirons un peu. + +Le _cimetiere_ me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me permettait +de ne pas perdre une de leurs paroles, et j'allais saisir le mot de +l'enigme, lorsque quelqu'un de l'interieur, ennuye des cris du chien, +ouvrit la porte et laissa passer la maudite bete, qui s'elanca jusqu'a +moi et s'arreta a l'entree de la voute, indignee de ma presence, mais +tenue en respect par la canne dont je la menacais. + +--Oh! qu'_ils_ sont ennuyeux d'avoir lache Hecate! disaient +tranquillement ces demoiselles, pendant que j'etais dans une situation +desesperee. Ici, Hecate, tais-toi donc! tu fais toujours du bruit pour +rien! + +[Illustration 007.png: Je n'attendis pas longtemps Don Juan et +Leporello.... (Page 99.)] + +--Mais comme elle est en colere! c'est peut-etre un voleur! dit la +petite. + +--Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'ainee en riant; monsieur +le voleur, repondez. + +--Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur le curieux, vous +perdez votre temps; vous vous enrhumez pour rien. Vous ne nous verrez +pas. + +--A toi, Hecate! mange-le! + +Hecate n'eut pas demande mieux, si elle eut ose. Bruyante, mais +craintive, comme le sont les levrettes, elle reculait herissee de colere +et de peur, quoiqu'elle fut de taille a m'etrangler. + +--Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, elle crie apres la +statue qui est la au fond de la grotte. + +--Et si nous allions voir? + +--Ma foi non, j'ai peur! + +--Et moi aussi, rentrons! + +--Appelons _nos garcons_! + +--Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tete, et ils se moqueront de +nous comme a l'ordinaire. + +--Il fait froid, allons-nous-en. + +--Il _fait peur_, sauvons-nous! + +Elles rentrerent en rappelant la chienne. Tout se referma +hermetiquement, et je n'entendis plus rien pendant un quart d'heure; +mais tout a coup les cris d'une personne qui semblait frappee +d'epouvante retentirent. On parla haut sans que je pusse distinguer ni +les paroles ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des eclats +de rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'etais transi de +froid, et la maudite levrette pouvait me trahir encore, pour peu qu'on +eut le caprice de venir poser de jolis petits bras nus sur la neige de +la balustrade. Je regagnai la maison Volabu, certain qu'on ne m'avait +pas tout a fait trompe, et qu'on travaillait dans le chateau a une +oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux de n'avoir rien +decouvert, sinon qu'on arrangeait le _cimetiere_ et qu'on se moquait des +curieux. + +La nuit etait fort avancee quand je me retrouvai dans ma petite chambre. +Je passai encore quelque temps a rallumer mon feu et a me rechauffer +avant de pouvoir m'endormir, si bien que, lorsque Volabu vint pour +m'eveiller avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais en +conscience de mon premier somme. Je me levai tard. Il avait eu le +temps de me preparer mon dejeuner, qu'il fallut accepter sous peine de +desesperer le brave homme et madame Volabu, qui avait des pretentions +assez fondees au talent de cuisiniere. A midi, une affaire survint a mon +hote: il etait pret a y renoncer pour tenir sa parole envers moi; mais +moi, sans me vanter de mon escapade, j'avais un _fiasco_ sur le coeur, +et je me sentais beaucoup moins presse que la veille d'arriver a +Briancon. Je priai donc mon hote de ne pas se gener, et je remis notre +depart au lendemain, a la condition qu'il me laisserait payer la depense +que je faisais chez lui, ce qui donna lieu a de grandes contestations, +car cet homme etait sincerement liberal dans son hospitalite. Il eut +discute avec moi pour une misere durant le voyage, si j'eusse voulu +marchander; chez lui, il etait pret a mettre le feu a la maison pour me +prouver son savoir-vivre. + + + +IX. + +L'UOM DI SASSO. + +J'etais trop mecontent du resultat de mon entreprise pour me sentir +dispose a faire de nouvelles questions sur le chateau mysterieux. Je +renfermais ma curiosite comme une honte, le succes ne l'avait pas +justifiee; mais elle n'en subsistait pas moins au fond de mon +imagination, et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante. +En attendant, je resolus d'aller pousser une reconnaissance autour +du chateau, pour me menager les moyens de penetrer nuitamment dans +l'interieur de la place, s'il etait possible... Bah! me disais-je, tout +est possible a celui qui veut. + +J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rodait devant la route, me +regarda avec ce melange de hardiesse et de poltronnerie qui caracterise +les enfants de la campagne. Puis, comme j'observais sa mine a la fois +espiegle et farouche, il vint a moi, et, me presentant une lettre, il +me dit: "Regardez ca, si c'est pour vous." Je lus mon nom et mon prenom +traces fort lisiblement et d'une main elegante sur l'adresse. A peine +eus-je fait un signe affirmatif que l'enfant s'enfuit sans attendre ni +questions ni recompense. Je courus a la signature, qui ne m'apprit rien +d'officiel, mais a laquelle pourtant je ne me trompai pas. Stella et +Beatrice! les jolis noms! m'ecriai-je, et je rentrai dans ma chambre, +assez emu, je le confesse. + +"Le hasard, aide de la curiosite, disait cette gracieuse lettre +parfumee, a fait decouvrir a deux petites filles fort rusees le nom de +l'etranger qui a ramasse le noeud de ruban cerise. Des pas laisses sur +la neige, coincidant avec les avertissements de la belle chienne Hecate, +ont prouve a ces demoiselles que l'etranger etait encore plus curieux +que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de marcher sur les eaux +pour surprendre les secrets d'autrui. Le sort en est jete! Puisque vous +voulez etre initie a nos mysteres, o jeune presomptueux, vous le serez! +Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer digne de notre +confiance! Soyez muet comme la tombe; la plus legere indiscretion nous +mettrait dans l'impossibilite de vous admettre. Venez a huit heures du +soir (_solo e inosservato_) au bord du fosse, vous y trouverez Stella et +Beatrice." + +Tout le billet etait ecrit en italien et redige dans le pur toscan que +je leur avais entendu parler. Je hatai le diner pour avoir le droit de +sortir a six heures, pretextant que j'allais voir lever la lune sur le +haut des collines. En effet, je fis une course au dela du chateau, et +a huit heures precises j'etais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq +minutes. Mes deux charmantes chatelaines parurent, bien enveloppees et +encapuchonnees. Je fus un peu inquiet, lorsque j'eus franchi l'escalier, +d'en voir une troisieme sur laquelle je ne comptais pas. Celle-la etait +masquee d'un _loup_ de velours noir et son manteau avait la forme d'un +domino de bal.--Ne soyez pas effraye, me dit la petite Beatrice en me +prenant sans facon par-dessous le bras, nous sommes trois. Celle-ci est +notre soeur ainee. Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il +faut nous suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut +vous soumettre a tout ce que nous exigerons de vous, eussions-nous la +fantaisie de vous couper la moustache, les cheveux et meme un peu de +l'oreille. Vous allez voir des choses fort extraordinaires et faire +tout ce qu'on vous commandera, sans hasarder la moindre objection, sans +hesiter, et surtout _sans rire_, des que vous aurez passe le seuil du +sanctuaire. Le rire intempestif est odieux a notre _chef_, et je ne +reponds pas de ce qui vous arriverait si vous ne vous comportiez pas +avec la plus grande dignite. + +--Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnete homme, dit a son tour +Stella, la seconde des deux soeurs, a nous obeir dans toutes ces +prescriptions? Autrement, il ne fera point un pas de plus sur nos +domaines, et ma soeur ainee que voici, et qui est sourde comme la loi du +destin, l'enchainera jusqu'au jour, par une force magique, au pied de +cet arbre ou il servira demain de risee aux passants. Pour cela il ne +faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez vite, Monsieur. + +--Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous voulez, d'etre a +vous corps et ame jusqu'a demain matin. + +--A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune par un bras, +elles m'entrainerent dans un dedale obscur de bosquets d'arbres verts. +Le domino noir nous precedait, marchant vite, sans detourner la tete. +Une branche ayant accroche le bas de son manteau, je vis se dessiner sur +la neige une jambe tres-fine et qui pourtant me parut suspecte, car elle +etait chaussee d'un bas noir avec une floche de rubans pareils retombant +sur le cote, sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur +ainee, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garcon qui ne voulait +pas se trahir par la voix et qui surveillait ma conduite aupres de ses +soeurs, pour me remettre a la raison, s'il en etait besoin. + +Je ne pus me defendre du sot amour-propre de faire part de ma +decouverte, et j'en fus aussitot chatie.--Pourquoi avez-vous manque de +confiance en moi? disais-je a mes deux jeunes amies. Il n'etait pas +besoin de la presence de votre frere pour m'engager d'etre aupres de +vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes. + +--Et vous, pourquoi manquez-vous a votre serment? repliqua Stella d'un +ton severe: allons, il est trop tard pour reculer, et il faut employer +les grands moyens pour vous forcer au silence. + +Elle m'arreta; le domino noir se retourna malgre sa surdite, et presenta +un bandeau, qu'a elles trois elles placerent sur mes yeux avec la +precaution et la dexterite de jeunes filles qui connaissent les +supercheries possibles du jeu de colin-maillard.--On vous fait grace du +baillon, me dit Beatrice; mais, a la premiere parole que vous direz, +vous ne l'echapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver +main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous vos mains; +vous ne serez pas assez felon, je pense, pour nous les retirer et pour +nous forcer a vous les lier derriere le dos. + +Je ne trouvais pas desagreable cette maniere d'avoir les mains liees, +en les enlacant a celles de deux filles charmantes, et la ceremonie du +bandeau ne m'avait pas revolte non plus; car j'avais senti se poser +doucement sur mon front et passer legerement dans ma chevelure deux +autres mains, celles de la soeur ainee, lesquelles, degantees pour cet +office d'executeur des hautes-oeuvres, ne me laisserent plus aucun doute +sur le sexe du personnage muet. + +Je dois dire a ma louange que je n'eus pas un instant d'inquietude sur +les suites de mon aventure. Quelque inexplicable qu'elle fut encore, je +n'eus pas le _provincialisme_ de redouter une mystification de mauvais +gout; je ne m'etais muni d'aucun poignard, et les menaces de mes jolies +sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour mes oreilles ni meme pour +ma moustache. Je voyais assez clairement que j'avais affaire a des +personnes d'esprit, et le souvenir de leurs figures, le son de leurs +voix, ne trahissaient en elles ni la mechancete ni l'effronterie. +Certes, elles etaient autorisees par leur pere, qui sans doute me +connaissait de reputation, a me faire cet accueil romanesque, et, ne +le fussent-elles pas, il y a autour de la femme pure je ne sais quelle +indefinissable atmosphere de candeur, qui ne trompe pas le sens exerce +d'un homme. + +Je sentis bientot, a la chaleur de la temperature et a la sonorite +de mes pas, que j'etais dans le chateau; on me fit monter plusieurs +marches, on m'enferma dans une chambre, et la voix de Beatrice me cria a +travers la porte: "Preparez-vous, otez votre bandeau, revetez l'armure, +mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher tout a +l'heure." + +Je me trouvai seul dans un cabinet meuble seulement d'une grande glace, +de deux quinquets et d'un sofa, sur lequel je vis une etrange armure. Un +casque, une cuirasse, une cotte, des brassards, des jambards, le tout +mat et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'etait du carton, mais +si bien modele et peint en relief pour figurer les ornements repousses, +qu'a deux pas l'illusion etait complete. La cotte etait en toile +d'encollage, et ses plis inflexibles simulaient on ne peut mieux +la sculpture. Le style de l'accoutrement guerrier etait un melange +d'antique et de rococo, comme on le voit employe dans les panoplies de +nos derniers siecles. Je me hatai de revetir cet etrange costume, meme +le masque, qui representait la figure austere et chagrine d'un vieux +capitaine, et dont les yeux blancs, doubles d'une gaze a l'interieur, +avaient quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, cette +gaze ne me permettant pas une vision bien nette, je me crus change en +pierre, et je reculai involontairement. + +La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, et en posant +son doigt sur ses levres: "C'est a merveille, dit-elle en parlant bas. +L'_uom' di sasso_ est effroyable! Mais n'oubliez pas les gants blancs... +Oh! ceux-ci sont trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour +leur donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de pres, tout fasse +illusion. Bien! venez maintenant. Mes freres vous attendent, mais mon +pere ne se doute de rien. Allons, comportez-vous comme une statue bien +raisonnable. N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!" + +Elle me fit descendre un escalier derobe, pratique dans l'epaisseur d'un +mur enorme, puis elle ouvrit une porte en bas, et me conduisit a un +siege ou elle me laissa en me disant tout bas: "Posez-vous bien. Soyez +artiste dans cette pose-la!" + +Elle disparut; le plus grand silence regnait autour de moi, et ce ne fut +qu'au bout de quelques secondes que la gaze de mon masque me permit de +distinguer les objets mal eclaires qui m'environnaient. + +Qu'on juge de ma surprise: j'etais assis sur une tombe! Je faisais +monument dans un coin de cimetiere eclaire par la lune. De vrais +ifs etaient plantes autour de moi, du vrai lierre grimpait sur mon +piedestal. Il me fallut encore quelques instants pour m'assurer que +j'etais dans un interieur bien chauffe, eclaire par un clair de lune +factice. Les branches de cypres qui s'entrelacaient au-dessus de ma tete +me laissaient apercevoir des coins de ciel bleu, qui n'etaient pourtant +que de la toile peinte, eclairee par des lumieres bleues. Mais tout cela +etait si artistement agence, qu'il fallait un effort de la raison pour +reconnaitre l'artifice. Etais-je sur un theatre? Il y avait bien devant +moi un grand rideau de velours vert; mais, autour de moi, rien ne +sentait le theatre. Rien n'etait dispose pour des effets de scene +menages au spectateur. Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais +des issues formees par des masses de branches vertes et voilant leurs +extremites par des toiles bleues perdues dans l'ombre. Point de +quinquets visibles; de quelque cote qu'on cherchat la lumiere, elle +venait d'en haut, comme des astres, et, du point ou l'on m'avait rive +sur mon socle funeraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher +etait cache sous un grand tapis vert imitant la mousse. Les tombes qui +m'entouraient me semblaient de marbre, tant elles etaient bien peintes +et bien disposees. Dans le fond, derriere moi, s'elevait un faux mur +qui ressemblait a un vrai mur a s'y tromper. On n'avait pas cherche +ces lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et contre +lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de l'horizon. La scene +dont je faisais partie etait assez grande pour que rien n'y choquat +l'apparence de la realite. C'etait une vaste salle arrangee de facon a +ce que je pusse me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un +coin de jardin destine a d'illustres sepultures. Les cypres semblaient +plantes reellement dans de grosses pierres qu'on avait transportees pour +les soutenir, et ou la mousse du parc etait encore fraiche. + +Donc je n'etais pas sur un theatre, et pourtant je servais a une +representation quelconque. Voici ce que j'imaginai: M. de Balma etait +fou, et ses enfants essayaient d'etranges fantaisies pour flatter la +sienne. On lui servait des tableaux appropries a la disposition lugubre +ou riante de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter la +nuit precedente, quoiqu'on eut deja parle de cimetiere. J'entendis des +chuchotements, des pas furtifs et des frolements de robe derriere les +massifs qui m'environnaient; puis la douce voix de Beatrice, partant de +derriere le rideau, prononca ces mots:--_Il est temps!..._ + +Alors un choeur, forme de quelques voix admirables, s'eleva de divers +cotes, comme si des esprits eussent habite ces buissons de cypres, dont +les tiges se balancaient sur ma tete et a mes pieds. J'arrangeai ma pose +de Commandeur, car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans cette +affaire. Le choeur etait de Mozart, et chantait les admirables accords +harmoniques du cimetiere: "_Di rider finirai, pria dell'aurora. Ribaldo! +audace! lascia ai morti la pace!_" + +Involontairement je melai ma voix a celle des fantomes invisibles; mais +je me tus en voyant le rideau s'ouvrir en face de moi. + +Il ne se leva pas comme une toile de theatre, il se separa en deux +comme un vrai rideau qu'il etait; mais il ne m'en devoila pas moins +l'interieur d'une jolie petite salle de spectacle, ornee de deux rangees +de belles loges decorees dans le gout de Louis XIV. Trois jolis lustres +pendaient de la voute; il n'y avait pas de rampe allumee, mais il y +avait la place d'un orchestre. Le plus curieux de tout cela, c'est qu'il +n'y avait pas un spectateur, pas une ame dans toute cette salle, et que +je me trouvais poser la statue devant les banquettes. + +--Si c'est la toute la mystification que je subis, pensai-je, elle n'est +pas bien mechante. Reste a savoir combien de temps on me laissera faire +mon effet dans le vide. + +Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello sortirent du massif +derriere moi, et se mirent a causer. Leurs costumes, admirables de +verite, de bon gout et d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaitre +tout de suite les acteurs, car Leporello surtout etait rajeuni de trente +ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une barbe noire taillee +en collier andalous, une resille qui cachait son front ride; mais, a sa +voix, pouvais-je hesiter un instant? C'etait le vieux Boccaferri devenu +un acteur elegant et alerte. + +Mais ce beau don Juan, ce fier et poetique jeune homme qui s'appuyait +negligemment sur mon piedestal, sans daigner tourner vers moi son +visage, ombrage d'une *d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis +XIII, a plume blanche, quel etait-il donc? Son riche vetement semblait +emprunte a un portrait de famille. Ce n'etait point un costume de +fantaisie, un compose de chiffons et de clinquant: c'etait un veritable +pourpoint de velours aussi court que le portaient les dandys de +l'epoque, avec des braies aussi larges, des passements aussi raides, des +rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la boutique, le +magasin de costumes, l'arrangement infidele par lequel l'acteur +transige avec les bourgeoises du public en modifiant l'extravagance ou +l'exageration des anciennes modes, c'etait la premiere fois que j'avais +sous les yeux un vrai personnage historique dans son vrai costume et +dans sa maniere de le porter. Pour moi, peintre, c'etait une bonne +fortune. Le jeune homme etait svelte et fait au tour. Il se dandinait +comme un paon, et me donnait une idee beaucoup plus juste de don Juan +que ne me l'eut donnee le beau Celio lui-meme sur les planches, car +Celio y eut voulu mettre quelque chose de hautain et de tragique +qui outrepasse la donnee du caractere... Mais tout a coup, sur une +observation poltronne de Leporello Boccaferri, il leva la tete vers moi, +statue, d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Celio Floriani en +personne. + +Savait-il qui j'etais? Dans tous les cas, mon masque ne lui permettait +guere de sourire a des traits connus, et, comme la piece me paraissait +engagee avec un merveilleux sang-froid, je gardai ma pose immobile. + +Quand le premier effet de la surprise et de la joie se fut dissipe, car, +bien que je ne visse pas la Boccaferri, j'esperais qu'elle n'etait pas +loin, je pretai l'oreille a la scene qui se jouait, afin de ne pas la +faire manquer. Mon role n'etait pas difficile, puisque je n'avais qu'un +geste a faire et un mot a dire, mais encore fallait-il les placer a +propos. + +J'avais cru, d'apres le choeur, ou, faute d'instruments, des voix +charmantes remplacaient les combinaisons harmoniques de l'orchestre, +qu'il s'agissait de l'opera de Mozart rendu d'une certaine facon; mais +le dialogue parle de Celio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait +la comedie de Moliere en italien. Je la savais presque par coeur en +francais; je ne fus donc pas longtemps a m'apercevoir qu'on ne suivait +pas cette version a la lettre, car dona Anna, vetue de noir, traversa +le fond du cimetiere, s'approcha de moi comme pour prier sur ma tombe, +puis, apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour ecouter. Cette +belle dona Anna, costumee comme un Velasquez, etait representee par +Stella. Elle etait pale et triste, autant que son role le comportait en +cet instant. Elle apprit la que c'etait don Juan qui avait tue son pere, +car le reprouve s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello qui +mourait de peur. Anna etouffa un cri en fuyant. Leporello repondit par +un cri d'effroi, et declara a son maitre que les ames des morts etaient +irritees de son impiete; que, quant a lui, il ne traverserait pas cet +endroit du cimetiere, et qu'il en ferait le tour exterieur plutot que +d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et le forca de lire +l'inscription du monument du Commandeur. Le pauvre valet declara ne +savoir pas lire, comme dans le libretto de l'opera italien. La scene se +prolongea d'une maniere assez piquante a etudier, car c'etait un compose +de la comedie de Moliere et du drame lyrique mis en action et en langage +vulgaire, le tout complique et developpe par une troisieme version +que je ne connaissais pas et qui me parut improvisee. Cela faisait un +dialogue trop etendu et parfois trop familier pour une scene qui se +serait jouee en public, mais qui prenait la une realite surprenante, a +tel point que la convention ne s'y sentait plus du tout par moments, et +que je croyais presque assister a un episode de la vie de don Juan. Le +jeu des acteurs etait si naturel et le lieu ou ils se tenaient si bien +dispose pour la liberte de leurs mouvements, qu'ils n'avaient plus du +tout l'air de jouer la comedie, mais de se persuader qu'ils etaient les +vrais types du drame. + +Cette illusion me gagna moi-meme quand je vis Leporello m'adresser +l'invitation de son maitre, et montrer a mon inflexion de tete une +terreur non equivoque. Jamais tremblement convulsif, jamais contraction +du visage, jamais suffocation de la voix et flageolement des jambes +n'appartinrent mieux a l'homme serieusement epouvante par un fait +surnaturel. Don Juan lui-meme fut emu lorsque je repondis a son +insolente provocation par le _oui_ funebre. Un coup de tamtam dans +la coulisse et des accords lugubres faillirent me faire tressaillir +moi-meme. Don Juan conserva la tete haute, le corps raide, la flamberge +arrogante retroussant le coin du manteau; mais il tremblait un peu, sa +moustache blonde se herissait d'une horreur secrete, et il sortit en +disant: "Je me croyais a l'abri de pareilles hallucinations; sortons +d'ici!" *il passa devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil +etait arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front +altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma pendant que +les esprits reprenaient le choeur du commencement de la scene: + + Di rider finirai, etc. + +Aussitot dona Anna vint me prendre par la main, et m'aidant a me +debarrasser du masque, elle me conduisit au bord du rideau, en me disant +de regarder avec precaution dans la salle. Le parterre de cette salle, +qui n'etait garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargee +de papiers et d'un piano a queue, devenait, dans les entr'actes, le +foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri s'eventant avec un +eventail de femme, et respirant a pleine poitrine comme un homme qui +vient d'etre reellement tres-emu. Celio rassemblait des papiers sur la +table; Beatrice, belle comme un ange, en costume de Zerlina, tenait par +la main un charmant garcon encore imberbe, qui me sembla devoir etre +Masetto. Un cinquieme personnage, enveloppe d'un domino de bal, qui, +retrousse sur sa hanche, laissait voir une manchette de dentelle sur un +bas de soie noire, me tournait le dos. C'etait la troisieme pretendue +demoiselle de Balma, _la sourde_, costumee en Ottavio, qui m'avait +intrigue dans le jardin; mais etait-ce la Cecilia? Elle me paraissait +plus grande, et cette tournure degagee, cette pose de jeune homme, ne me +rappelaient pas la Boccaferri, a laquelle je n'avais jamais vu porter +sur la scene les vetements de notre sexe. + +J'allais demander son nom a Stella, lorsque celle-ci mit le doigt sur +ses levres et me fit signe d'ecouter. + +--Pardieu! disait Boccaferri a Celio, qui lui faisait compliment de la +maniere dont il avait joue, on aurait bien joue a moins! J'etais mort +de peur, et cela tout de bon; car je n'avais pas vu la statue a la +repetition d'hier, et quoique j'aie coupe et peint moi-meme toutes les +pieces d'armure, je ne me representais pas l'effet qu'elles produisent +quand elles sont revetues. Salvator posait dans la perfection, et il a +dit son _oui_ avec un timbre si excellent, que je n'ai pas reconnu le +son de sa voix; et puis, dans ce costume, il me faisait l'effet d'un +geant. Ou est-il donc cet enfant, que je le complimente? + +Boccaferri se retourna brusquement, et vit derriere lui le jeune homme +auquel il s'adressait, occupe a mettre du rouge pour faire le personnage +de Masetto.--En bien! quoi? s'ecria Boccaferri, tu as deja eu le temps +de changer de costume? + +--Comment, _mon vieux_ repondit le jeune homme, tu crois que c'est moi +qui ai fait la statue? Tu ne te souviens pas de m'avoir vu dans la +coulisse au moment ou tu es revenu tomber a genoux, comme voulant fuir +(au plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit tout bas: Cette +figure de pierre m'a fait vraiment peur! + +--Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupefait, je ne m'en +souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais pas ma tete. Oui, +j'ai eu reellement peur. Je suis content, notre essai reussit, mes +enfants; voila que l'emotion nous gagne. Pour moi, c'est deja fait; et +quand vous en serez tous la, vous serez tous de grands artistes!... + +--Mais, vieux fou, dit Celio en souriant, si ce n'etait pas Salvator qui +faisait la statue, qui etait-ce donc? Tu ne te le demandes pas? + +--Au fait, qui etait-ce? Qui diable a fait cette statue? + +Et Boccaferri se leva tout effraye en promenant des yeux hagards autour +de lui. + +--Le bonhomme est tres-impressionnable, me dit Stella; il ne faudrait +pas pousser plus loin l'epreuve. Nommez-vous avant de vous montrer. + + + +X. + +OTTAVIO. + +--Maitre Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le rideau, +reconnaissez-vous la voix du Commandeur? + +--Oui, pardieu! je reconnais cette voix, repondit-il; mais je ne puis +dire a qui elle appartient. Mille diables! il y a ici ou un revenant, ou +un intrus; qu'est-ce que cela signifie, enfants? + +--Cela signifie, mon pere, dit Ottavio en se retournant et en me +montrant enfin les traits purs et nobles de la Cecilia, que nous avons +ici un bon acteur et un bon ami de plus. Elle vint a moi en me tendant +la main. Je m'elancai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre; +je saisis sa main que je baisai a plusieurs reprises, et j'embrassai +ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les bras. C'etait la premiere +fois que je songeais a lui donner cette accolade, dont la seule idee +m'eut cause du degout deux mois auparavant. Il est vrai que c'etait la +premiere fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille pipe +et le vin nouveau. + +Celio m'embrassa aussi avec plus d'effusion veritable que je ne l'y +eusse cru dispose. La douleur de son _fiasco_ semblait s'etre effacee, +et, avec elle, l'amertume de son langage et de sa physionomie. "Ami, +me dit-il, je veux te presenter a tout ce que j'aime. Tu vois ici les +quatre enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Beatrice, et mon +jeune frere Salvator, le Benjamin de la famille, un bon enfant bien gai, +qui palissait dans l'etude d'un homme de loi, et qui a quitte ce noir +metier de scribe, il y a deux jours, pour venir se faire artiste a +l'ecole de notre pere adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le +reste de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur education, +les autres leur stage dramatique. On t'expliquera cela plus tard: +maintenant il ne faut pas trop s'absorber dans les embrassades et les +explications, car on perdrait la piece de vue; on se refroidirait sur +l'affaire principale de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art +dramatique! + +--Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cecilia a la derobee: +pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonne? Si le plus incroyable, le plus +inespere des hasards ne m'eut conduit ici, je ne vous aurais peut-etre +jamais revus qu'a travers la rampe d'un theatre; car tu m'avais promis +de m'ecrire, Celio, et tu m'as oublie! + +--Tu mens! repondit-il en riant. Une lettre de moi, avec une invitation +de notre cher hote, le marquis, te cherche a Vienne dans ce moment-ci. +Ne m'avais-tu pas dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps? +Ce serait a toi de nous expliquer comment nous te retrouvons ici, ou +plutot comment tu as decouvert notre retraite, et pourquoi il a fallu +que ces demoiselles se compromissent jusqu'a t'ecrire un billet doux +sous ma dictee pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu +de venir roder sous les fenetres. Si l'aventure d'hier soir ne m'eut pas +mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, ce matin, ces traces +indiscretes empreintes sur la neige, et cela jusque chez le voiturin +Volabu, ou j'ai vu ton nom sur une caisse placee dans son hangar, tu +nous menageais donc quelque terrible surprise? + +--Moi? j'etais le plus sot et le plus innocent des curieux. Je ne vous +savais pas ici. J'avais la tete echauffee par votre sabbat nocturne, qui +met en emoi tout le hameau, et je venais tacher de surprendre les manies +de M. le marquis de Balma... Mais a propos, m'ecriai-je en eclatant de +rire et en promenant aussitot un regard inquiet et confus autour de moi, +chez qui sommes-nous ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et +comment peut-il dormir pendant un pareil vacarme? + +Toute la troupe echangea a son tour des regards d'etonnement, et +Beatrice eclata de rire comme je venais de le faire. + +Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid pour me +repondre.--Le vieux marquis est un monomane, en effet, dit-il. Il a la +passion du theatre, et son premier soin, des qu'il s'est vu riche et +maitre d'un beau chateau, c'a ete de recruter, par mon intermediaire, la +troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici en la faisant +passer pour sa famille. Comme il est grand dormeur et passablement +sourd, nous nous amusons a repeter sans qu'il nous gene, et, au premier +jour, nous ferons nos debuts devant lui; mais, comme il est cense +pleurer la mort du genereux frere qui ne l'a fait son heritier que +faute d'avoir songe a le desheriter, il nous a recommande le plus grand +mystere. C'est pour cela que personne ne sait a quoi nous passons nos +nuits, et l'on aime mieux supposer que c'est a evoquer le diable qu'a +nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous les arts. Restez +donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous plaira, et, si la partie vous +amuse, soyez associee a notre theatre. Comme je fais la pluie et le +beau temps ici, on n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plait d'en +changer. Vous passerez meme, au besoin, pour un sixieme enfant du +marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui choisis les sujets +et qui les dirige. Vous voyez que je suis lie de vieille date avec ce +bon seigneur, cela ne doit pas vous etonner: c'etait un vieux ivrogne, +et nous nous sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes amendes +ici, et, depuis que nous avons le vin a discretion, nous sommes d'une +sobriete qui vous charmera... Allons! nous oublions trop la piece, et +ce n'est pas dans un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires. +Voulez-vous faire jusqu'au bout le role de la statue? Ce n'est qu'une +entree de manege; demain on vous donnera, dans une autre piece, le role +que vous voudrez, ou bien vous prendrez celui d'Ottavio; et Cecilia +creera celui d'Elvire, que nous avions supprime. Vous avez deja compris +que nous inventons un theatre d'une nouvelle forme et completement a +notre usage. Nous prenons le premier scenario venu, et nous improvisons +le dialogue, aides des souvenirs du texte. Quand un sujet nous plait, +comme celui-ci, nous l'etudions pendant quelques jours en le modifiant +_ad libitum_. Sinon, nous passons a un autre, et souvent nous faisons +nous-memes le sujet de nos drames et de nos comedies, en laissant a +l'intelligence et a la fantaisie de chaque personnage le soin d'en tirer +parti. Vous voyez deja qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose, +c'est d'etre createurs et non interpretes serviles. Nous cherchons +l'inspiration, et elle nous vient peu a peu. Au reste, tout ceci +s'eclaircira pour vous en voyant comment nous nous y prenons. Il est +deja dix heures, et nous n'avons joue que deux actes. _All'opra!_ mes +enfants! Les jeunes gens au decor, les demoiselles au manuscrit pour +nous aider dans l'ordre des scenes, car il faut de l'ordre meme dans +l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui doit indisposer le +public. + +Boccaferri prononca ces derniers mots d'un ton qui eut fait croire qu'il +avait sous les yeux un public imaginaire remplissant cette salle vide et +sonore. Mais il n'etait pas maniaque le moins du monde. Il se livrait a +une consciencieuse etude de l'art, et il faisait d'admirables eleves en +cherchant lui-meme a mettre en pratique des theories qui avaient ete le +reve de sa vie entiere. + +Nous nous occupames de changer la scene. Cela se fit en un clin d'oeil, +tant les pieces du decor etaient bien montees, legeres, faciles a remuer +et la salle bien machinee.--Ceci etait une ancienne salle de spectacle +parfaitement construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma ont +eu de tout temps la passion du theatre, sauf le dernier, qui est mort +triste, ennuye, parfaitement egoiste et nul, faute d'avoir cultive et +compris cet art divin. Le marquis actuel est le digne fils de ses peres, +et son premier soin a ete d'exhumer les decors et les costumes qui +remplissaient cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu la vie a +tous ces cadavres gisant dans la poussiere. Vous savez que c'etait mon +metier _la-bas_. Il ne m'a pas fallu plus de huit jours pour rendre +la couleur et l'elasticite a tout cela. Ma fille, qui est une grande +artiste, a rajeuni les habillements et leur a rendu le style et +l'exactitude dont on faisait bon marche il y a cinquante ans. Les +petites Floriani, qui veulent etre artistes aussi un jour, l'aident en +profitant de ses lecons. Moi, avec Celio, qui vaut dix hommes pour la +promptitude d'execution, l'adresse des mains et la rapidite d'intuition, +nous avons imagine de faire un theatre dont nous pussions jouir +nous-memes, et qui n'offrit pas a nos yeux, desabuses a chaque instant, +ces laids interieurs de coulisses pelees ou le froid vous saisit le +coeur et l'esprit des que vous y rentrez. Nous ne nous moquons pas pour +cela du public, qui est cense partager nos illusions. Nous agissons +en tout comme si le public etait la; mais nous n'y pensons que dans +l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on l'oubliera, comme +cela devrait etre quand on joue pour tout de bon devant lui. Quant a +notre systeme de decor, placez-vous au fond de la salle, et vous verrez +qu'il fait plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers +tourne vers nous, et dont le public, place de cote, apercoit toujours +une partie. + +Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre satisfaction, des +moyens naifs dont le charme serait perdu sur un grand theatre. Nous +plantons de vrais arbres sur nos planchers et nous mettons de vrais +rochers jusqu'au fond de notre scene. Nous le pouvons, parce qu'elle +est petite, nous le devons meme, parce que les grands moyens de la +perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas assez de distance +pour qu'ils nous fissent illusion a nous-memes, et le jour ou nous +manquerons de l'illusion de la vue, celle de l'esprit nous manquera. +Tout se tient: l'art est homogene, c'est un resume magnifique de +l'ebranlement de toutes nos facultes. Le theatre est ce resume par +excellence, et voila pourquoi il n'y a ni vrai theatre, ni acteurs +vrais, ou fort peu, et ceux-la qui le sont ne sont pas toujours compris, +parce qu'ils se trouvent enchasses comme des perles fines au milieu de +diamants faux dont l'eclat brutal les efface. + +Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'etre! Qu'est-ce qu'un +acteur, sans cette premiere condition essentielle et vitale de son art? +On ne devrait distinguer le talent de la mediocrite que par le plus +ou moins d elevation d'esprit des personnes. Un homme de coeur et +d'intelligence serait forcement un grand acteur, si les regles de l'art +etaient connues et observees; au lieu qu'on voit souvent le contraire. +Une femme belle, intelligente, genereuse dans ses passions, exercee a la +grace libre et naturelle, ne pourrait pas etre au second rang, comme l'a +toujours ete ma fille, qui n'a pas pu developper sur la scene l'ame +et le genie qu'elle a dans la vie reelle. Faute de se trouver dans un +milieu assez artiste pour l'impressionner, elle a toujours ete glacee +par le theatre, et vous la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaitrez +point! C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: nous +elargissons par la fantaisie le cadre ou nous voulons nous mouvoir, et +la poesie du decor est la dorure du cadre. + +Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, tout en arrangeant +mille details materiels sans cesser de causer, l'invraisemblance de la +mise en scene, celle des caracteres, celle du dialogue, et jusqu'a celle +du costume, voila de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui +comprend le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y a rien de +bete comme un acteur qui se passionne dans une scene impossible, et qui +prononce avec eloquence des discours absurdes. C'est parce qu'on fait +de pareilles pieces et qu'on les monte par-dessus le marche avec une +absurdite digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, et, je vous +le disais, tous devraient l'etre. Rappelez-vous la Cecilia. Elle a trop +d'intelligence pour ne pas sentir le vrai; vous l'avez vue souvent +insuffisante, presque toujours trop concentree et cachant son emotion, +mais vous ne l'avez jamais vue donner a cote, ni tomber dans le faux; et +pourtant c'etait une pale actrice. Telle qu'elle etait, elle ne deparait +rien, et la piece n'en allait pas plus mal. Eh bien, je dis ceci: que +le theatre soit vrai, tous les acteurs seront vrais, meme les plus +mediocres ou les plus timides; que le theatre soit vrai, tous les +etres intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, dans +les intervalles ou ceux-ci n'occuperont pas la scene, ou le public se +reposera de l'emotion produite par eux, les acteurs secondaires seront +du moins naifs, vraisemblables. Au lieu d'une torture qu'on subit a +voir grimacer des sujets detestables, on eprouvera un certain bien-etre +confiant a suivre l'action dans les details necessaires a son +developpement. Le public se formera a cette ecole, et, au lieu d'injuste +et de stupide qu'il est aujourd'hui, il deviendra consciencieux, +attentif, amateur des oeuvres bien faites et ami des artistes de bonne +foi. Jusque-la, qu'on ne me parle pas de theatre, car vraiment c'est un +art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts d'un genie +complet pour le ressusciter. + +Oui, mon fils Celio! dit-il en s'adressant au jeune homme qui attendait +pour faire commencer l'acte qu'il eut cesse de babiller, ta mere, la +grande artiste, avait compris cela. Elle m'avait ecoute et elle m'a +toujours rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est +parce qu'elle partageait mes idees qu'elle voulut faire elle-meme les +pieces qu'elle jouait, etre la directrice de son theatre, choisir et +former ses acteurs. Elle sentait qu'une grande actrice a besoin de bons +interlocuteurs et que la tirade d'une heroine n'est pas inspiree quand +sa confidente l'ecoute d'un air bete. Nous avons fait ensemble des +essais hardis; j'ai ete son decorateur, son machiniste, son repetiteur, +son costumier et parfois meme son poete; l'art y gagnait sans doute, +mais non les affaires. Il eut fallu une immense fortune pour vaincre les +premiers obstacles qui s'elevaient de toutes parts. Et puis le public ne +sait point seconder les nobles efforts, il aime mieux s'abrutir a bon +marche que de s'ennoblir a grands frais. + +Mais toi, Celio, mais vous, Stella, Beatrice, Salvator, vous etes +jeunes, vous etes unis, vous comprenez l'art maintenant, et vous pouvez, +a vous quatre, tenter une renovation. Ayez-en du moins le desir, +caressez-en l'esperance; quand meme ce ne serait qu'un reve, quand meme +ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement poetique, il vous en +restera quelque chose qui vous fera superieurs aux acteurs vulgaires et +aux superiorites de ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le +feu sacre qui me rajeunit et qui m'a consume en vain jusqu'ici, faute +d'aliments a mon usage. Je ne regretterai pas d'avoir echoue toute ma +vie, en toutes choses, d'avoir ete aux prises avec la misere jusqu'a +etre force d'echapper au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai +de rien dans mon triste passe, si la vivace posterite de la Floriani +eleve son triomphe sur mes debris, si Celio, son frere et ses soeurs +realisent le reve de leur mere, et si le pauvre vieux Boccaferri peut +s'acquitter ainsi envers la memoire de cet ange! + +--Tu as raison, ami, repondit Celio, c'etait le reve de ma mere de +nous voir grands artistes; mais pour cela, disait-elle, il fallait +_renouveler l'art_. Nous comprenons aujourd'hui, grace a toi, ce qu'elle +voulait dire; nous comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite a +trente ans, dans tout l'eclat de sa force et de son genie, c'est-a-dire +pourquoi elle etait deja degoutee du theatre et privee d'illusions. +Je ne sais si nous ferons faire un progres a l'esprit humain sous ce +rapport; mais nous le tenterons, et, quoi qu'il arrive, nous benirons +tes enseignements, nous rapporterons a toi toutes nos jouissances; car +nous en aurons de grandes, et si les gouts exquis que tu nous donnes +nous exposent a souffrir plus souvent du contact des mauvaises choses, +du moins, quand nous toucherons aux grandes, nous les sentirons plus +vivement que le vulgaire. + +Nous passames au troisieme acte, qui etait emprunte presque en entier au +libretto italien. C'etait une fete champetre donnee par don Juan a ses +vassaux et a ses voisins de campagne dans les jardins de son chateau. +J'admirai avec quelle adresse le scenario de Boccaferri deguisait les +impossibilites d'une mise en scene ou manquaient les comparses. La foule +etait toujours censee se mouvoir et agir autour de la scene ou elle +n'entrait jamais, et pour cause. De temps en temps un des acteurs, hors +de scene, imitait avec soin des murmures, des trepignements lointains. +Derriere les decors on fredonnait _pianissimo_ sur un instrument +invisible un air de danse tire de l'opera, en simulant un bal a +distance. Ces details etaient improvises avec un art extreme, chacun +prenant part a l'action avec une grande ardeur et beaucoup de +delicatesse de moyens pour seconder les personnages en scene sans +les distraire ni les deranger. L'arrangement ingenieux des coulisses +etroites et sombres, ne recevant que le jour du theatre qui s'eteignait +dans leurs profondeurs, permettait a chacun d'observer et de saisir tout +ce qui se passait sur la scene, sans troubler la vraisemblance en se +montrant aux personnages en action. Tout le monde etait occupe, et +personne n'avait la faculte de se distraire une seule minute du sujet, +ce qui faisait qu'on rentrait en scene aussi anime qu'on en etait sorti. + +Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, bien que n'ayant pas +a paraitre dans cet acte. Le scenario surtout etait la chose delicate a +observer; et si je ne l'eusse pas vu pratiquer a ces etres intelligents, +qui me communiquaient a mon insu leur finesse de perception, je n'aurais +pas cru possible de s'abandonner aux hasards de l'improvisation sans +manquer a la proportion des scenes, a l'ordre des entrees et des +sorties, et a la memoire des details convenus; Il parait que, dans les +premiers essais, cette difficulte avait paru insurmontable aux Floriaui; +mais Boccaferri et sa fille ayant persiste, et leurs theories sur la +nature de l'inspiration dans l'art et sur la methode d'en tirer parti +ayant eclaire ce mysterieux travail, la lumiere s'etait faite dans +ce premier chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits +inalienables dans toute operation saine de l'art, et l'effrayant +obstacle avait ete vaincu avec une rapidite surprenante. On n'en etait +meme plus a s'avertir les uns les autres par des clins d'oeil et des +mots a la derobee comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa +regle ecrite en caracteres inflexibles dans la pensee; le brillant des +a-propos dans le dialogue, l'entrainement de la passion, le sel de +l'impromptu, la fantaisie de la divagation, avaient toute leur liberte +d'allure, et cependant l'action ne s'egarait point, ou, si elle semblait +oubliee un instant pour etre reengagee et ressaisie sur un incident +fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique avec la vie +reelle (ce grand decousu, recousu sans cesse a propos) n'en etait que +plus frappante et plus attachante. + +Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, Beatrice-Zerlina +et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants avaient l'inappreciable +merite d'etre aussi jeunes et aussi frais que leurs roles; et l'habitude +de leur familiarite fraternelle donnait a leur dispute un adorable +caractere de chastete et d'obstination enfantine qui ne gatait rien a +celui de la scene. Ce n'etait pas la tout a fait pourtant l'intention +du libretto italien, encore moins cette de Moliere; mais qu'importe? la +chose, pour etre rendue d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune +Salvator (le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. Il ne +chercha pas a etre comique, et il le fut. Il parla le dialecte milanais, +dont il savait toutes les gentillesses et toutes les naives metaphores +pour en avoir ete berce naguere; il eut un senti ment vrai des dangers +que courait Zerline a se laisser courtiser par un libertin; il la tanca +sur sa coquetterie avec une liberte de frere qui rendit d'autant plus +naturelle la franchise du paysan. Il sut lui adresser ces malices de +l'intimite qui piquent un peu les jeunes filles quand elles sont dites +devant un etranger, et Beatrice fut piquee tout de bon, ce qui fit +d'elle une merveilleuse actrice sans qu'elle y songeat. + +Mais, a ce joli couple, succeda un couple plus experimente et plus +savant, Anna et Ottavio. Stella etait une heroine penetrante de +noblesse, de douleur et de reverie. Je vis qu'elle avait bien lu et +compris le _Don Juan_ d'Hoffmann, et qu'elle completait le personnage +du libretto en laissant pressentir une delicate nuance d'entrainement +involontaire pour l'irresistible ennemi de son sang et de son bonheur. +Ce point fut touche d'une maniere exquise, et cette victime d'une +secrete fatalite fut plus vertueuse et plus interessante ainsi, que la +fiere et forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son pere sans +defaillance et sans pitie. + +Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce qu'on pouvait faire +de ce personnage en lui retranchant la musique qu'il chante: car c'est +Mozart seul qui eu a fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a +creer, et elle crea de main de maitre; elle developpa la tendresse, +le devouement, l'indignation, la perseverance que Mozart seul sait +indiquer: elle traduisit la pensee du maitre dans un langage aussi eleve +que sa musique; elle donna a ce jeune amant la poesie, la grace, la +fierte, l'amour surtout!...--Oui, c'est la de l'amour, me dit tout a +coup Celio en s'approchant de mon oreille, dans la coulisse, comme s'il +eut repondu a ma pensee. Ecoute et regarde la Cecilia, mon ami, et tache +d'oublier le serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux +plus te repondre de rien a cet egard, car je ne la connaissais pas il y +a deux mois; je ne l'avais jamais entendue exprimer l'amour, et je ne +savais pas qu'elle put le ressentir. Or, je le sais maintenant que je +la vois loin du public qui la paralysait. Elle s'est transformee a mes +yeux, et moi, je me suis transforme aux miens propres. Je me crois +capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir si nous serons l'un +a l'autre l'objet de cette ardeur qui couve en nous sans autre but +determine, a l'heure qu'il est, que la revelation de l'art; mais ne te +fie plus a ton ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler +a ton aide. + +En parlant ainsi, Celio me tenait la main et me la serrait avec une +force convulsive. Je sentis, au tremblement de tout son etre, que lui ou +moi etions perdus. + +--Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant pres de nous. +Une distraction? un dialogue dans la coulisse? Voulez-vous donc faire +envoler le dieu qui nous inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous, +oubliez Celio Floriani, et allons tourmenter Masetto! + + + +XI. + +LE SOUPER. + +Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, lequel, ainsi que +je l'ai dit, etait dispose en salle de repos ou d'etude a volonte, et on +se pressa autour de Boccaferri pour avoir son sentiment et profiter de +ses observations. Je vis la comment il procedait pour developper ses +eleves; car sa conversation etait un veritable cours, et le seul serieux +et profond que j'aie jamais entendu sur cette matiere. + +Tant que durait la representation, il se gardait bien d'interrompre +les acteurs, ni meme de laisser percer son contentement ou son blame, +quelque chose qu'ils fissent; il eut craint de les troubler ou de +les distraire de leur but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il +s'intitulait _public eclaire_, et distribuait la critique ou l'eloge. + +--Honneur a la Cecilia! dit-il pour commencer. Dans cet acte, elle a +ete superieure a nous tous. Elle a porte l'epee et parle d'amour comme +Romeo; elle m'a fait aimer ce jeune homme dont le role est si delicat. +Avez-vous remarque un trait de genie, mes enfants? Ecoutez. Celio, +Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites filles n'y +comprendraient rien. Dans le libretto, que vous savez tous par coeur, il +y a un mot que je n'ai jamais pu ecouter sans rire. C'est lorsque dona* +Anna raconte a son fiance qu'elle a failli etre victime de l'audace +de don Juan, ce scelerat ayant imite, dans la nuit du meurtre du +Commandeur, la demarche et les manieres d'Ottavio pour surprendre sa +tendresse. Elle dit qu'elle s'est echappee de ses bras, et qu'elle a +reussi a le repousser. Alors don Ottavio, qui a ecoute ce recit avec +une piteuse mine, chante naivement: _Respiro!_ Le mot est bien ecrit +musicalement pour le dialogue, comme Mozart savait ecrire le moindre +mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, comme un maitre intelligent +qu'il est, le disait sans expression marquee, et en sauvait ainsi le +ridicule: mais presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus +ne manquaient point de _respirer_ le mot a pleine poitrine, en +levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: "Ma foi, je l'ai +echappe belle". + +Eh bien, Cecilia a ecoute le recit d'Anna avec une douleur chaste, une +indignation concentree, qui n'aurait prete a rire a aucun parterre, si +impudique qu'il eut ete! Je l'ai vu palir, mon jeune Ottavio! car la +figure de l'acteur vraiment emu palit sous le fard, sans qu'il soit +necessaire de se retourner adroitement pour passer le mouchoir sur les +joues, mauvaise _ficelle_, ressource grossiere de l'art grossier. +Et puis, quand il a ete soulage de son inquietude, au lieu de dire: +_Je respire!_ il s'est ecrie, du fond de l'ame: _Oh! perdue ou +sauvee, tu aurait toujours ete a moi_! + +--Oui, oui, s'ecria Stella, qui ne se piquait pas de faire la petite +fille ignorante, et s'occupait d'etre artiste avant tout; j'ai ete si +frappee de ce mot, que j'ai senti comme un remords d'avoir ete emue un +instant dans les bras du perfide. J'ai aime Ottavio, et vous alles voir, +dans le quatrieme acte, combien cette genereuse parole m'a rendu de +force et de fierte. + +--Brava! bravissima! dit Boccaferri, voila ce qui s'appelle comprendre: +un entr'acte ne doit pas etre perdu pour un veritable artiste. Tandis +qu'il repose ses membres et sa voix, il faut que son intelligence +continue a travailler, qu'il resume ses emotions recentes, et qu'il +se prepare a de nouveaux combats contre les dangers et les maux de sa +destinee. Je ne me lasserai pas de vous le dire, le theatre doit etre +l'image de la vie: de meme que, dans la vie reelle, l'homme se recueille +dans la solitude ou s'epanche dans l'intimite, pour comprendre les +evenements qui le pressent, et pour trouver dans une bonne resolution ou +dans un bon conseil la puissance de denouer et de gouverner les faits, +de meme l'acteur doit mediter sur l'action du drame et sur le caractere +qu'il represente. Il doit chercher tous les jours, et entre chaque +scene, tous les developpements que ce role comporte. Ici, nous sommes +libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation nous ouvre un champ +illimite de creations delicieuses. Mais, lors meme qu'en public vous +serez esclaves d'un texte, un geste, une expression de visage suffiront +pour rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! car il +faudra tomber juste du premier coup, et resumer une grande pensee dans +un petit effet; mais ce sera plus subtil a chercher et plus glorieux a +trouver: ce sera le dernier mot de la science, la pierre precieuse par +excellence que nous cherchons ici dans une mine abondante de materiaux +varies, ou nous puisons a pleines mains, comme d'heureux et avides +enfants que nous sommes, en attendant que nous soyons assez exerces et +assez habiles pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche. + +Toi, Celio, continua Boccaferri, qu'on ecoutait la comme un oracle, et +contre lequel le fier Celio lui-meme n'essayait pas de regimber, tu as +ete trop leste et pas assez hypocrite. Tu as oublie que la naive et +credule Zerline etait deja assez femme pour exiger plus de cajoleries et +pour se mefier de trop de hardiesse. Tu n'as pas oublie que Beatrice est +ta soeur, et tu l'as traitee comme un petit enfant que tu es habitue a +caresser sans qu'elle s'en fache ou s'en inquiete.--Sois plus perfide, +plus mechant, plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte que +nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, il nous manquait +un pere, en voici un; c'est M. Salentini qui nous tombe du ciel, et il +faut improviser la scene du pere. C'est du Moliere, et c'est beau! Vite, +enfants! un costume de grand d'Espagne a M. Salentini. L'habit _Louis +XIII_, tirant encore sur l'_Henri IV_, ancienne mode; grande fraise, et +la trousse violette, le pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez, +Stella, n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: _Je n'y ai +pas pense_ des jeunes filles. Repassez-moi tous les deux, ajouta-t-il en +s'adressant a Celio et a moi, la scene de Moliere. Monsieur Salentini, +il ne s'agit que de s'en rappeler l'esprit et de s'en impregner. Ne vous +attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entierement: la moindre +phrase, retenue par coeur, est mortelle a l'improvisation... Mais, +mon Dieu! j'oublie que vous n'etes pas ici pour apprendre a jouer la +comedie. Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez bien, +parce que vous avez du talent dans une autre partie, et que le sentiment +du vrai et du beau sert a comprendre toutes les faces de l'art. _L'art +est un_, n'est-ce pas? + +--Je ferai de mon mieux pour ne derouter personne, repondis-je, et je +vous jure que tout ceci m'amuse, m'interesse et me passionne infiniment. + +--Merci, artiste! s'ecria Boccaferri en me tendant la main. Oh! etre +artiste! Il n'y a que cela qui merite la peine de vivre! + +--Nous, au decor! dit-il a sa fille; je n'ai besoin que de toi pour +m'aider a placer l'interieur du palais de don Juan. Que l'armure de la +statue soit prete pour que M. Salentini puisse la reprendre bien vite +pendant la scene de M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour +faire ce vieux personnage. Celio, si tu as le malheur de causer dans la +coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme je l'ai ete dans la +derniere scene du precedent: tu m'avais mis en colere, je n'etais plus +lache et poltron; et si je suis mauvais, tu le seras! C'est une grande +erreur que de croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son +interlocuteur est plus pale: la theorie de l'individualisme, qui regne +au theatre plus que partout ailleurs, et qui s'exerce en ignobles +jalousies de metier pour souiller la claque a un camarade, est plus +pernicieuse au talent sur les planches que sur toutes les autres scenes +de la vie. Le theatre est l'oeuvre collective par excellence. Celui +qui a froid y gele son voisin, et la contagion se communique avec une +desesperante promptitude a tous les autres. On veut se persuader ici-bas +que le mauvais fait ressortir le bon. On se trompe, le bon deviendrait +le parfait, le beau deviendrait le sublime, l'emotion deviendrait la +passion, si, au lieu d'etre isole, l'acteur d'elite etait seconde et +chauffe par son entourage. A ce propos, mes enfants, encore un mot, le +dernier, avant de nous remettre a l'oeuvre! Dans les commencements, nous +jouions trop longuement: maintenant que nous tenons la forme et que +le developpement ne nous emporte plus, nous tombons dans le defaut +contraire: nous jouons trop vite. Cela vient de ce que chacun, sur de +son propre fait, coupe la parole a son interlocuteur pour placer la +sienne. Gardez-vous de la personnalite jalouse et pressee de se montrer! +Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'eclaire qu'en s'ecoutant les +uns les autres. Laissez meme un peu divaguer la replique, si bon lui +semble: ce sera une occasion de vous impatienter tout de bon quand elle +entravera l'action qui vous passionne. Dans la vie reelle, un ami nous +fatigue de ses distractions, un valet nous irrite par son bavardage, une +femme nous desespere par son obstination ou ses detours. Eh bien, cela +sert au lieu de nuire, sur la scene que nous avons creee. C'est de +la realite, et l'art n'a qu'a conclure. D'ailleurs, quand vous vous +interrompez les uns les autres, vous risquez d'ecourter une bonne +reflexion qui vous en eut inspire une meilleure: vous faites envoler une +pensee qui eut eveille en vous mille pensees. Vous vous nuisez donc a +vous-meme. Souvenez-vous du principe: "Pour que chacun soit bon et vrai, +il faut que tous le soient, et le succes qu'on ote a un role, on l'ote +au sien propre. Cela paraitrait un effroyable paradoxe hors de cette +enceinte; mais vous en reconnaitrez la justesse, a mesure que vous vous +formerez a l'ecole de la verite. D'ailleurs, quand ce ne serait que de +la bienveillance et de l'affection mutuelle, il faut etre freres dans +l'art, comme vous l'etes par le sang; l'inspiration ne peut etre que +le resultat de la sante morale, elle ne descend que dans les ames +genereuses, et un mechant camarade est un mechant acteur, quoi qu'on en +dise!" + +La piece marcha a souhait jusqu'a la derniere scene, celle ou je reparus +en statue pour m'abimer finalement dans une trappe avec don Juan. Mais, +quand nous fumes sous le theatre, Celio, dont je tenais encore la +main dans ma main de pierre, me dit en se degageant et en passant du +fantastique a la realite, sans transition:--Pardieu! que le diable vous +emporte! vous m'avez fait manquer la partie culminante du drame; +j'ai ete plus froid que la statue, quand je devais etre terrifie et +terrifiant. Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai ete aussi mauvais +ce soir que sur le theatre imperial de Vienne. Mais moi, je vais vous le +dire. Vous regardez trop la Boccaferri, et cela me fait mal. Don Juan +jaloux, c'est impossible; cela fait penser qu'il peut etre amoureux, et +cela n'est point compatible avec le role que j'ai joue ce soir ici et +jusqu'a present dans la vie reelle. + +--Ou voulez-vous en venir, Celio? repondis-je. Est-ce une querelle, un +defi, une declaration de guerre? Parlez, je fais appel a la vertu qui +m'a fait votre ami presque sans vous connaitre, a votre franchise! + +--Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'ecoutais mon instinct, +je vous tordrais le cou dans cette cave. Mais je sens que je serais +odieux et ridicule de vous hair, et je veux sincerement et loyalement +vous accepter pour rival et pour ami quand meme. C'est moi qui vous +ai attire ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. Je +confesse que je vous croyais au mieux avec la duchesse de N..., car +j'etais a Turin, il y a trois jours, avec Cecilia. Personne, dans ce +village et dans la ville de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans +les vingt-quatre heures que nous avons ete pres de vous sans pouvoir +aller vous serrer la main, nous avons appris, malgre nous, bien des +choses. Je vous ai cru retombe dans les filets de Ciree; je vous ai +plaint sincerement, et, comme nous passions devant votre logement pour +sortir de la ville, a cinq heures du matin, Cecilia vous a chante +quelques phrases de Mozart en guise d'eternel adieu. Malheureusement +elle a choisi un air et des paroles qui ressemblaient a un appel plus +qu'a une formule d'abandon, et cela m'a mis en colere. Puis, je me suis +rassure en la voyant aussi calme que si votre infidelite lui etait la +chose du monde la plus indifferente; et, comme je vous aime, au fond, +j'etais triste en pensant a la femme qui remplacait Cecilia dans votre +volage coeur. Voyons, dites, qui aimez-vous et ou allez-vous? Ne +couriez-vous pas apres la duchesse en passant par le village des +Desertes? Est-elle cachee dans quelque chateau voisin? Comment le hasard +aurait-il pu vous amener dans cette vallee, qui n'est sur la route de +rien? Si vous ne volez; pas a un rendez-vous donne par cette femme, il +est evident pour moi que vous etes venu ici pour _l'autre_, que vous +avez reussi a connaitre sa retraite et sa nouvelle situation, si bien +cachee depuis qu'elle en jouit. C'est donc a vous d'etre sincere, +monsieur Salentini. De qui etes-vous ou n'etes-vous pas amoureux, et +vis-a-vis de qui pretendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don +Giovanni? + +[Illustration 008.png: M. SAND Un cinquieme personnage.....me tournait +le dos. (Page 100.)] + +Je repondis en racontant succinctement toute la verite; je ne cachai +point que le _vedrai carino_ chante par Cecilia, sous ma fenetre, +m'avait sauve des griffes de la duchesse, et j'ajoutai pour +conclure:--J'ai ete sur le point d'oublier Cecilia, j'en conviens, et +j'ai tant souffert dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je +m'attendais si peu a vous revoir aujourd'hui, et l'existence fantastique +ou vous me je les tout d'un coup est si nouvelle pour moi, que je ne +puis vous rien dire, sinon que vous, devenu naif et amoureux, _elle_, +devenus expansive et brillante, son pere, devenu sobre et lucide +d'intelligence, votre chateau mysterieux, vos deux charmantes soeurs, +ces figures inconnues qui m'apparaissent comme dans un reve, cette vie +d'artiste-grand-seigneur que vous vous etes creee si vite dans un nid +de vautours et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige +tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'etais enivre, j'etais +heureux tout a l'heure, je ne touchais plus a la terre; vous me rejetez +dans la realite, et vous voulez que je me resume. Je ne le puis. +Donnez-moi jusqu'a demain matin pour vous repondre. Puisque nous ne +pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne sais pas pourquoi +nous ne resterions pas amis jusqu'a demain matin. + +--Tu as raison, repondit Celio, et si nous ne restons pas amis toute la +vie, j'en aurai un mortel regret. Nous causerons demain au jour. La nuit +est faite ici pour le delire.... Mais pourtant ecoute un dernier mot +de realite que je ne peux differer. Mes charmantes soeurs, dis-tu, +t'apparaissent comme dans un reve? Mefie-toi de ce reve! il y a une de +mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir amoureux. + +--Elle est mariee? + +--Non: c'est plus grave encore. Reponds a une question qui ne souffre +pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton pere? Je puis te demander cela, moi +qui n'ai su que fort tard le nom du mien. + +--Oui, je sais le nom de mon pere, repondis-je. + +--Et peux-tu le dire? + +--Oui; c'est seulement le nom de ma mere que je dois cacher. + +--C'est le contraire de moi. Donc ton pere s'appelait? + +--Tealdo Soavi. Il etait chanteur au theatre de Naples. Il est mort +jeune. + +--C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en etre certain. Eh bien, ami, +regarde la petite Beatrice avec les yeux d'un frere, car elle est ta +soeur. Pas de questions la-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien +mysterieux avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous, +notre mere est sacree, et toutes ses actions ont ete saintes. Nous +sommes ses enfants, nous portons son glorieux nom, il suffit a notre +orgueil; mais, quoi qu'il ait pu m'en couter, je devait t'avertir, afin +qu'il n'y eut pas ici de meprise. Quelquefois le sentiment le plus pur +est un inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. Cette +chaste enfant est disposee a la coquetterie, et peut-etre un jour +sera-t-elle passionnee par reaction. Sois severe, sois desobligeant avec +elle au besoin, afin que nous ne soyons pas forces de lui dire ce que +vous etes l'un a l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque +raison pour m'interesser a toi, et en meme temps pour te surveiller un +peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi etablit entre nous un lien +indirect. Je serais bien malheureux d'avoir a te hair! + +--Eh bien, eh bien, nous cria Beatrice en rouvrant la trappe, etes-vous +morts tout de bon la-dessous? D'ou vient que vous ne remontez pas? On +vous attend pour souper. + +La belle tete de cette enfant fit tressaillir mon coeur d'une emotion +profonde. Je compris pourquoi je l'avais aimee a la premiere vue, et, +quand je me demandai a qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait +etre a moi. Elle-meme, par la suite, en fit un jour tres-naivement la +remarque. + +J'etais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela me mit a l'aise. +Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi poetique et d'aussi emouvant +que ces decouvertes de parente que couvre le mystere; elles ont presque +le charme de l'amour. + +Nous passames dans la salle a manger, comme l'horloge du chateau sonnait +minuit. Le reglement portait qu'on souperait en costume. Il faisait +assez chaud dans les appartements pour que mon armure de carton ne +compromit pas ma sante, et, quand on vit l'_uomo di sasso_ s'asseoir +pour manger _cibo mortale_ entre don Juan et Leporello, il se fit une +grande gaiete, qui conserva pourtant une certaine nuance de fantastique +dans les imaginations meme apres que j'eus pose mon masque en guise de +couvercle sur un pate de faisans. + +On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri commencait a +causer, Cecilia et Celio voulurent envoyer coucher _les enfants_; mais +Beatrice et Benjamin resisterent a cet avis. Ils ouvraient de +grands yeux pour prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et +pretendaient etre aussi robustes que les _grandes personnes_ pour +veiller.--Ne les contrarie pas, dit Cecilia a Celio; dans un quart +d'heure, ils vont demander grace. + +En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, mettre beaucoup +d'eau dans son vin, entama l'examen de la piece que nous venions de +jouer, et la belle tete blonde de Beatrice se pencha sur l'epaule de +Stella, pendant que, a l'autre bout de la table, Benjamin commencait a +regarder son assiette avec une fixite non equivoque. Celio, qui etait +fort comme un athlete, prit sa soeur dans ses bras et l'emporta comme un +petit enfant; Stella secouait son jeune frere pour l'emmener. Je pris un +flambeau pour diriger leur marche dans les grandes galeries du chateau, +et, tandis que Stella prenait ma bougie pour aller allumer celle de +Benjamin, Celio me dit tout bas, en me montrant Beatrice, qu'il avait +deposee sur son lit: "Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces +tenebres, ta petite soeur que tu ne dois peut-etre jamais embrasser une +seconde fois." Je deposai un baiser presque paternel sur le front pur de +Beatrice, qui me repondit, sans me reconnaitre: Bonsoir, Celio! puis, +elle ajouta, sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: "Tu diras +a M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, crainte de +reveiller M. le marquis de Balma!" + +Stella etait revenue avec la lumiere. Nous mimes sa jeune soeur entre +ses mains pour la deshabiller, puis nous allames nous remettre a table. +Stella revint bientot aussi, rapportant ce delicieux costume andalous de +Zerlina qui devait etre serre et cache dans le magasin de costumes. + +--Le mystere dont nous reussissons a nous entourer, me dit Cecilia, +donne un nouvel attrait a nos etudes et a nos fetes nocturnes. J'espere +que vous ne le trahirez pas, et que vous laisserez les gens du village +croire que nous allons au sabbat toutes les nuits. + +Je lui racontai les commentaires de mon hotesse et l'histoire du petit +soulier.--Oh! c'est vrai, dit Stella; c'est la faute de Beatrice, qui ne +veut aller se coucher que quand elle dort debout. Cette nuit-la, elle +etait si lasse, qu'elle a dormi avec un pied chausse comme une vraie +petite sorciere. Nous ne nous en sommes apercus que le lendemain. + +--Ca, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de temps a d'inutiles +paroles. Que jouons-nous demain? + +--Je demande encore _Don Juan_ pour prendre ma revanche, dit Celio; car +j'ai ete distrait ce soir et j'ai fait un progres a reculons. + +--C'est vrai, repondit Boccaferri: a demain donc _Don Juan_, pour la +troisieme fois! Je commence a craindre, Celio, que tu ne sois pas assez +mechant pour ce role tel que tu l'as concu dans le principe. Je te +conseille donc, si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un +acteur intelligent est la meilleure critique du role qu'il essaie), de +lui donner d'autres nuances. Celui de Moliere est un marquis, celui +de Mozart un demon, celui d'Hoffmann un ange dechu. Pourquoi ne le +pousserais-tu pas dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une +pure reverie du poete allemand, cela est indique dans Moliere, qui a +concu ce marquis dans d'aussi grandes proportions que le _Misanthrope_ +et _Tartufe_. Moi, je n'aime pas que _Don Juan_ ne soit que le +_dissoluto castigato_, comme on l'annonce, par respect pour les +moeurs, sur les affiches de spectacle de la _Fenice_. Fais-en un heros +corrompu, un grand coeur eteint par le vice, une flamme mourante qui +essaie en vain, par moments, de jeter une derniere lueur. Ne te gene +pas, mon enfant, nous sommes ici pour interpreter plutot que pour +traduire. + +_Don Juan_ est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en allumant un bon +cigare de la Havane (sa vielle pipe noire avait disparu), mais c'est +un chef-d'oeuvre en plusieurs versions. Mozart seul en a fait un +chef-d'oeuvre complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le +cote litteraire, nous verrons que Moliere n'a pas donne a son drame le +mouvement et la passion qu'on trouve dans le libretto de notre opera. +D'un autre cote, ce libretto est ecrit en style de libretto, c'est tout +dire, et le style de Moliere est admirable. Puis, l'opera ne souffre pas +les developpements de caractere, et le drame francais y excelle. Mais +il manquera toujours a l'oeuvre de Moliere la scene de dona Anna et le +meurtre du Commandeur, ce terrible episode oui ouvre si violemment et +si franchement l'opera; le bal ou Zerlina est arrachee des mains du +seducteur est aussi tres-dramatique; donc le drame manque un peu chez +Moliere. Il faudrait refondre entierement ces deux sujets l'un dans +l'autre; mais, pour cela, il faudrait retrancher et ajouter a Moliere. +Qui l'oserait et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous et assez +hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est que nous voulons +de l'action a tout prix et retrouver ici, a huis clos, les parties +importantes de l'opera que vous chanterez un jour en public. Et puis, de +douze acteurs, nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de +force. + +Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse Ottavio, et que +ma fille cree cette facheuse Elvire, toujours furieuse et toujours +mystifiee, que nous avions fondue dans l'unique personnage d'Anna. Il +faut voir ce que Cecilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma +fille! Plus c'est difficile et deplaisant, plus ce sera glorieux! + +--Eh bien, puisque nous changeons de role, dit Celio, je demande a etre +Ottavio. Je me sens dans une veine de tendresse, et don Juan me sort par +les yeux. + +--Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri. + +--Vous! mon pere, repondit Cecilia. Vous saurez vous rajeunir, et comme +vous etes encore notre maitre a tous, cet essai profitera a Celio. + +--Mauvaise idee! ou trouverais-je la grace et la beaute? Regarde Celio; +il peut mal jouer ce role: cette tournure, ce jarret, cette fausse +moustache blonde qui va si bien a ses yeux noirs, ce grand oeil un peu +cerne, mais si jeune encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu +qu'avec moi, vieillard, vous serez tous froids et deroules. + +--Non! dit Celio, don Juan pouvait fort bien avoir quarante cinq ans, +et tu ne paraissais pas aujourd'hui un Leporello plus age que cela. Je +crois que je me suis fait trop jeune pour etre un si profond scelerat et +un roue si celebre. Essaie, nous t'en prions tous. + +--Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cecilia, tu seras Elvire? + +--Je serai tout ce qu'on voudra pour que la piece marche. Mais M. +Salentini? + +--Toujours statue a votre service. + +--C'est un seul role, dit Boccaferri; les roles courts doivent +necessairement cumuler. Vous essaierez d'etre Masetto, et le Benjamin, +qui a beaucoup de comique, se lancera dans Leporello Pourquoi non? On le +vieillira, et les grandes difficultes font les grands progres. + +--Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? demandai-je en +faisant de l'oeil le tour de la table. + +--Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dit Cecilia en me +tendant la main avec une bienveillance tranquille, qui n'etait pas faite +pour me rendre fier. + +--Vous reviendrez demain matin habiter le chateau des Desertes! s'ecria +Boccaferri. Je le veux vous etes un acteur tres-utile et tres-distingue +par nature. Je vous tiens, je ne vous lache pas. Et puis, nous nous +occuperons de peinture, vous verrez! La peinture en decors est la +grande ecole de relief, de profondeur et de la lumiere que les peintres +d'histoire et de paysage dedaignent, faute de la connaitre, et faute +aussi de la voir bien employee. J'ai mes idees aussi la-dessus, et +vous verrez que vous n'aurez pas perdu voire temps a ecouter le vieux +Boccaferri. Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront des +sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, et des +ateliers a choisir. + +--Laissez-moi songer a cela cette nuit, dis-je en regardant Celio, et je +vous repondrai demain matin. + +--Je vous attends donc demain a dejeuner, ou plutot je vous garde ici +sur l'heure. + +--Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui ne se coucherait pas +cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. Il croirait que je suis tombe +dans quelque precipice, ou que les diables du chateau m'ont devore. + +Ceci convenu, nous nous separames. Celio m'aide a reprendre mes habits +et voulut me reconduire jusqu'a mi-chemin de ma demeure; mais il me +parla a peine, et quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je +le vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule jaune, son +manteau de velours, sa grande rapiere au cote et sa grande plume agitee +par la bise. Il n'y avait rien d'etrange comme de voir ce personnage du +temps passe traverser la campagne au clair de la lune, et de penser que +ce heros de theatre etait plonge dans les reveries et les emotions du +monde reel. + + + +XII. + +L'HERITIERE. + +Je trouvai en effet mes hotes fort effrayes de ma disparition. Le bon +Volabu m'avait cherche dans la campagne et se disposait a y retourner. +Je sentis que ces pauvres gens etaient deja de vrais amis pour moi. +Je leur dis que le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du +chateau en qui j'avais retrouve une ancienne connaissance. La mere +Peirecote, apprenant que j'avais fait la veillee au chateau, m'accabla +de questions, et parut fort desappointee quand je lui repondis que je +n'avais vu la rien d'extraordinaire. + +Le lendemain, a neuf heures, je me rendis au chateau en prevenant mes +hotes que j'y passerais peut-etre quelques jours et qu'ils n'eussent pas +a s'inquieter de moi. Celio venait a ma rencontre.--Tu as bien dormi! me +dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux. + +--Je l'avoue, repondis-je, et c'est la premiere fois depuis longtemps. +J'ai eprouve un merveilleux bien-etre, comme si j'etais arrive au vrai +but de mon existence, heureux ou miserable. Si je dois etre heureux +par vous tous qui etes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il +n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie comme pour la +douleur. + +--Ainsi, tu l'aimes? + +--Oui, Celio, et toi? + +--Eh bien, moi je ne puis repondre aussi nettement. Je crois l'aimer et +je n'en suis pas assez certain pour le dire a une femme que je respecte +par-dessus tout, que je crains meme un peu. Ainsi je me vois supplante +d'avance! La foi triomphe aisement de l'incertitude. + +--Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-etre le +contraire. Une conquete assuree a moins d'attraits pour ce sexe qu'une +conquete a faire. Donc, nous restons amis? + +--Croyez-vous? + +--Je vous le demande? Mais il me semble que nos roles sont assez +naturellement indiques, Si je vous trouvais veritablement epris et tant +soit peu paye de retour, je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que +de se comporter comme un larron avec le premier venu de ses semblables, +a plus forte raison avec un homme qui se confie a votre loyaute; mais +vous n'en etes pas la, et la partie est egale pour nous deux. + +--Que savez-vous si je n'ai pas de l'esperance? + +--Si vous etiez aime d'une telle femme, Celio, je vous estime assez pour +croire que vous ne me souffririez pas ici, et vous savez qu'il ne me +faudrait qu'une pareille confidence de votre part pour m'en eloigner a +jamais; mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une velleite, +et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fiere pour s'en contenter, +je reste. + +--Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai aussi serre que vous. + +--Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, vous n'avez qu'a +le dire ainsi que moi, elle choisira. Si vous n'aimez pas, je ne vois +pas quel jeu vous pouvez jouer avec une femme que vous respectez. + +--Tu as raison. Je suis un fou. J'ai meme peur d'etre un sot. Allons! +restons amis. Je t'aime, bien que je me sente un peu mortifie de trouver +en toi mon egal pour la franchise et la resolution. Je ne suis guere +habitue a cela. Dans le monde ou j'ai vecu jusqu'ici, presque tous +les hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain de la +galanterie. Fais donc la cour a Cecilia; moi, je verrai venir. Nous +ne nous engageons qu'a une chose: c'est a nous tenir l'un l'autre au +courant du resultat de nos tentatives pour epargner a celui qui echouera +un role ridicule. Puisque nous visons tous deux au mariage, a la chose +la plus honnete et la plus officielle du monde, l'honneur de la dame +n'exige pas que nous nous fassions mystere de son choix. Quant aux +laches petits moyens usites en pareil cas par les plus honnetes gens, la +delation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la malveillance a +l'egard d'un rival qu'on veut supplanter, je n'en fais pas mention dans +notre traite. Ce serait nous faire une mutuelle injure. + +Je souscrivis a tout ce que proposait Celio sans regarder en avant ni +en arriere, et sans meme prevoir que l'execution d'un pareil contrat +souleverait peut-etre de terribles difficultes. + +--Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la cour du chateau, +qui etait vaste et superbe, il faut que je commence par te conduire chez +notre marquis.... Puis il ajouta en riant: car ce n'est pas serieusement +que tu as demande, hier au soir, chez qui nous etions ici? + +--Si j'ai fait une sotte question, repondis-je, c'est de la meilleure +foi du monde. J'etais trop bouleverse et trop enivre de me retrouver au +milieu de vous pour m'inquieter d'autre chose, et je ne me suis pas meme +tourmente, en venant ici, de l'idee que je pourrais etre indiscret ou +mal venu a me presenter chez un personnage que je ne connais pas. A +la vie que vous menez chez lui, je ne m'attendais meme pas a le voir +aujourd'hui. Sous quel titre et sous quel pretexte vas-tu donc me +presenter? + +--Oh! mais tu es fort amusant, repondit Celio en me faisant monter +l'escalier en spirale et garni de tapis d'une grande tour. Voila une +mystification que nous pourrions prolonger longtemps; mais tu t'y jettes +de trop bonne foi, et je ne veux pas en abuser. + +En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle ronde qui +servait de cabinet de travail au marquis, et il cria tres-haut:--Eh! +mon cher marquis de Balma, voici Adorno Salentini qui persiste a vous +prendre pour un mythe, et qui ne veut etre desabuse que par vous-meme. + +Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son bureau, vint a +ma rencontre en me tendant les deux mains, et j'eclatai de rire en +reconnaissant ma simplicite. + +"_Les enfants_ pensaient, dit-il, que c'etait un jeu de votre part; +mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez croire a l'identite du +vieux malheureux Boccaferri de Vienne et du facetieux Leporello de cette +nuit avec le marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai eu +des ecarts de jeunesse. Au lieu de les reparer et de me ramener ainsi +a la raison, mon pere m'a banni et desherite. Mes prenoms sont +Pierre-Anselme _Boccadiferro_. Ce nom de _Bouche de fer_ est dans ma +famille le partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo, +_Bouche d'or_, est celui de tous les aines. Je pris pour tout titre mon +nom de bapteme en le modifiant un peu, et je vecus, comme vous savez, +errant et malheureux dans toutes mes entreprises. Ce n'etait ni le +courage ni l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire; +mais j'etais un homme a illusions comme tous les hommes a idees. Je ne +tenais pas assez compte des obstacles. Tout s'ecroulait sur moi, au +moment ou, plein de genie et de fierte, j'apportais la cle de voute a +mon edifice. Alors, crible de dettes, poursuivi, force de fuir, j'allais +cacher ailleurs la honte et le desespoir de ma defaite; mais, comme je +ne suis pas homme a me decourager, je cherchais dans le vin une force +factice, et quand un certain temps consacre a l'ivresse, a l'ivrognerie, +si vous voulez, m'avait rechauffe le coeur et l'esprit, j'entreprenais +autre chose. On m'a donc qualifie tres-genereusement en mille endroits +de _canaille_ et d'_abruti_, sans se douter le moins du monde que je +fusse par gout l'homme le plus sobre qui existat. Pour tomber dans cette +disgrace de l'opinion, il suffit de trois choses: etre pauvre, avoir +du chagrin, et rencontrer un de ses creanciers le jour ou l'on sort du +cabaret. + +"J'etais trop fier pour rien demander a mon frere aine, apres avoir +essuye son premier refus. Je fus assez genereux pour ne pas le faire +rougir en reprenant mon nom et en parlant de lui et de son avarice. +J'oubliai meme avec un certain plaisir que j'etais un patricien pour +m'affermir dans la vie d'artiste, pour laquelle j'etais ne. Deux anges +m'assisterent sans cesse et me consolerent de tout, la mere de Celio et +ma fille. Honneur a ce sexe! il vaut mieux que nous par le coeur. + +"J'etais a Vienne avec la Cecilia, il y a deux mois, lorsque je recus +une lettre qui me fit partir a l'heure meme. J'avais conserve en secret +des relations affectueuses avec un avocat de Briancon qui faisait les +affaires de mon frere. Dans cette lettre, il me donnait avis de l'etat +desespere ou se trouvait mon aine. Il savait qu'il n'existait pas de +titre qui put me desheriter. Il m'appelait chez lui, ou il me donna +l'hospitalite jusqu'a la mort du marquis, laquelle eut lieu deux jours +apres sans qu'une parole d'affection et de souvenir pour moi sortit de +ses levres. Il n'avait qu'une idee fixe, la peur de la mort. Ce qui +adviendrait apres lui ne l'occupait point. + +"Des que je me vis en possession de mon titre et de mes biens, grace aux +conseils de mon digne ami, l'avocat de Briancon, je me tins coi, je fis +le mort; je ne revelai a personne ma nouvelle situation, et je restai +enferme, quasi cache dans mon chateau, sans faire savoir sous quel nom +j'avais ete connu ailleurs. Je continuerai a agir ainsi jusqu'a ce que +j'aie paye toutes les dettes que j'ai contractees durant cinquante +annees de ma vie; alors en meme temps qu'on dira: "Cette vieille brute +de Boccaferri est devenu marquis et quatre fois millionnaire," on pourra +dire aussi: "Apres tout, ce n'etait pas un malhonnete homme; car il n'a +fait banqueroute a personne, pas meme a ses amis." + +"J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer ma liberte +et mon honneur en m'acquittant de la sorte. Je ne comptais pas sur +l'heritage de mon frere. Il me haissait tant que j'aurais jure qu'il +avait trouve un moyen de me depouiller apres sa mort; mais moi, toujours +artiste et toujours poete, je n'avais pas cesse de me flatter que le +succes couronnerait enfin mes entreprises. Aussi je n'avais jamais fait +une dette ni une banqueroute sans en consigner le chiffre et sans en +conserver le detail et les circonstances. Dans les dernieres annees, +comme j'etais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et +j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, si ma fille ne +les eut rangees et tenues avec soin. + +"Aussi maintenant sommes-nous a meme de nous rehabiliter. Nous +consacrons a ce travail, ma fille et moi, une heure tous les jours, +avant le dejeuner. Tandis que notre avocat de Briancon vend une partie +de nos immeubles et prepare la liquidation generale, nous tenons la +correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les contrees ou +nous avons vecu, nous cherchons nos creanciers. Il y en a peu qui ne +repondent a notre appel. Ceux qui m'ont oblige avec la pensee de le +faire gratuitement sont rembourses aussi malgre eux. Dans un mois, je +crois que nous aurons termine ce fastidieux travail et que notre tache +sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura la verite sur mon +compte. Il nous restera encore une fortune tres-considerable, et dont +j'espere que nous ferons bon usage. Si j'ecoutais mon penchant, je +donnerais a pleines mains, sans trop savoir a qui; mais j'ai trop +frequente les paresseux et les debauches, j'ai eu trop affaire aux +escrocs de toute espece pour ne pas savoir un peu distinguer. Je dois +mon aide aux mauvaises tetes, mais non aux mauvais coeurs. + +"D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, et, pour ne plus +faire de folies, je lui ai tout abandonne. Elle fera aussi des folies +genereuses, mais elle n'en fera pas de sottes et de nuisibles. Tenez, +ajouta-t-il en tirant deux ailes du paravent qui nous cachait la moitie +de la table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience entre +toutes! Rien ne la rebute, et cette ame d'artiste sait s'astreindre au +metier de teneur de livres pour sauver l'honneur de son pere!" + +Nous vimes la Cecilia penchee sur le bureau, ecrivant, rangeant, +cachetant et pliant avec rapidite, sans se laisser distraire par ce +qu'elle entendait. Elle etait pale de fatigue, car cette double vie +d'artiste et d'administrateur devait briser ce corps frele et genereux; +mais elle etait calme et noble, comme une vraie chatelaine, dans sa robe +de soie verte. Je m'apercus qu'elle avait coupe tout de bon ses longs +cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice pour pouvoir jouer +les roles d'homme, et cette chevelure, bouclee sur le cou et autour du +visage, lui donnait quelque chose d'un jeune apprenti artiste de la +renaissance; elle avait trop de melancolie dans l'habitude de la +physionomie pour rappeler le page espiegle ou le seigneur enfant du +manoir. L'intelligence et la fierte regnaient sur ce front pur, tandis +que le regard modeste et doux semblait vouloir abdiquer tous les droits +du genie et tous les reves de la gloire. + +Elle sourit a Celio, me tendit la main, et referma le paravent pour +achever sa besogne. + +"Vous voila donc dans notre secret, reprit le marquis. Je ne puis le +placer en de meilleures mains; je n'ai pas voulu attendre un seul jour +pour en faire part a Celio et aux autres enfants de la Floriani. J'ai du +tant a leur mere! mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je +puis m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement avec +de l'argent; elle m'a aide et soutenu avec son coeur, et mon coeur +appartient a ce qui survit d'elle, a ces nobles et beaux enfants qui +sont desormais les miens. La Floriani n'avait laisse qu'une fortune +aisee. Entre quatre enfants, ce n'etait pas un grand developpement +d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en fournit les moyens, +je veux qu'ils aient les coudees plus franches dans la vie, et je les ai +tout de suite appeles a moi pour qu'ils ne me quittent que le jour ou +ils seront assez forts pour se lancer sur la grande scene de la vie +comme artistes; car c'est la plus haute des destinees, et, quelle que +soit la partie que chacun d'eux choisira, ils auront etudie la synthese +de l'art dans tous ses details aupres de moi. + +"Passez-moi cette vanite; elle est innocente de la part d'un homme qui +n'a reussi a rien et qui n'a pas echoue a demi dans ses tentatives +personnelles. Je crois qu'a force de reflexions et d'experiences je suis +arrive a tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne me +fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. Je ne suis pas +cependant un _professeur de profession_. J'ai la certitude qu'on ne fait +rien avec rien, et que l'enseignement n'est utile qu'aux etres richement +doues par la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des eleves de +genie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je sais que je +leur abregerai des lenteurs, que je les preserverai de certains ecarts, +et que j'adoucirai les supplices que l'intelligence leur prepare. Je +manie deja l'ame de Stella, je tate plus delicatement Salvator et +Beatrice, et, quant a Celio, qu'il reponde si je ne lui ai pas fait +decouvrir en lui-meme des ressources qu'il ignorait. + +--Oui, c'est la verite, dit Celio, tu m'as appris a me connaitre. Tu +m'as rendu l'orgueil en me guerissant de la vanite. Il me semble que, +chaque jour, ta fille et toi vous faites de moi un autre homme. Je me +croyais envieux, brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir +mechant parce que j'aspirais a l'etre; mais vous m'avez gueri de cette +dangereuse folie, vous m'avez fait mettre la main sur mon propre coeur. +Je ne l'eusse pas fait en vue de la morale, je l'ai fait en vue de +l'art, et j'ai decouvert que c'est de la (et en parlant ainsi Celio +frappa sa poitrine) que doit sortir le talent. + +J'etais vivement emu; j'ecoutais Celio avec attendrissement; je +regardais le marquis de Balma avec admiration. C'etait un autre homme +que celui que j'avais connu; ses traits meme etaient changes. Etait-ce +la ce vieux ivrogne trebuchant dans les escaliers du theatre, accostant +les gens pour les assommer de ses theories vagues et prolixes, +assaisonnees d'une insupportable odeur de rhum et de tabac? Je voyais en +face de moi un homme bien conserve, droit, propre, d'une belle et noble +figure, l'oeil etincelant de genie, la barbe bien faite, la main blanche +et soignee. Avec son linge magnifique et sa robe de chambre de velours +doublee de martre, il me faisait l'effet d'un prince donnant audience a +ses amis, ou, mieux que cela, de Voltaire a Ferney; mais non, c'etait +mieux encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le coeur +plein de tendresse et de naivete. Tant il est vrai que le bonheur est +necessaire a l'homme, que la misere degrade l'artiste, et qu'il faut un +miracle pour qu'il n'y perde pas la conscience de sa propre dignite! + +--Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, allez voir si +les autres enfants sont prets pour dejeuner; j'ai encore une lettre a +terminer avec ma fille, et nous irons vous rejoindre. Vous me promettez +maintenant, monsieur Salentini, de passer au moins quelques jours chez +moi. + +J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tot sorti de son cabinet +que je fis un douloureux retour sur moi-meme. Je crois que je suis +fou tout de bon depuis que j'ai mis les pieds ici, dis-je a Celio en +l'arretant dans une galerie ornee de portraits de famille. Tout le temps +que le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa position, je +ne songeais qu'a me rejouir de voir la fortune recompenser son merite +et celui de sa fille. Je ne pensais pas que ce changement dans leur +existence me portait un coup terrible et sans remede. + +--Comment cela? dit Celio d'un air etonne. + +--Tu me le demandes, repondis-je. Tu ne vois pas que j'aimais la +Boccaferri, cette pauvre cantatrice a trois ou quatre mille francs +d'appointements par saison, et qu'il m'etait bien permis, a moi +qui gagne beaucoup plus, de songer a en faire ma femme, tandis que +maintenant je ne pourrais aspirer a la main de mademoiselle de Balma, +heritiere de plusieurs millions, sans etre ridicule en realite et en +apparence meprisable? + +--Je serais donc meprisable, moi, d'y aspirer aussi? dit Celio en +haussant les epaules. + +--Non, lui repondis-je apres un instant de reflexion. Bien que tu ne +sois pas plus riche que moi, je pense, ta mere a tant fait pour le +pauvre Boccaferri, que le riche Balma peut et doit se considerer +toujours comme ton oblige. Et puis le nom de la mere est une gloire; +Cecilia a voue un culte a ce grand nom. Tu as donc mille raisons pour te +presenter sans honte et sans crainte. Moi, si je surmontais l'une, +je n'en ressentirais pas moins l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi +beaucoup, console-moi un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je +resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon respect et +mon devouement; mais je partirai demain et je tacherai de guerir. Le +sentiment de ma fierte et la conscience de mon devoir m'y aideront. +Garde-moi le secret sur les confidences que je t'ai faites, et que +mademoiselle de Balma ne sache jamais que j'ai eleve mes pretentions +jusqu'a elle. + + + +XIII. + +STELLA. + +Celio allait me repondre lorsque Beatrice, accourant du fond de la +galerie, vint se jeter a son cou et folatrer autour de nous en me +demandant avec malice si j'avais ete presente a _M. le marquis_. +Quelques pas plus loin, nous rencontrames Stella et Benjamin, qui +m'accablerent des memes questions; la cloche du dejeuner sonna a grand +bruit, et la belle Hecate, qui etait fort nerveuse, accompagna d'un long +hurlement ce signal du dejeuner. Le marquis et sa fille vinrent les +derniers, sereins et bienveillants comme des gens qui viennent de faire +leur devoir. Je vis la combien Cecilia etait adoree des jeunes filles et +quel respect elle inspirait a toute la famille. Je ne pouvais m'empecher +de la contempler, et meme, quand je ne la regardais ou ne l'ecoutais +pas, je voyais tous ses mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle +agissait et parlait peu cependant; mais elle etait attentive a tout ce +qui pouvait etre utile ou agreable a ses amis. On eut dit qu'elle avait +eu toute sa vie deux cent mille livres de rentes, tant elle etait aisee +et tranquille dans son opulence, et l'on voyait qu'elle ne jouirait de +rien pour elle-meme, tant elle restait devouee au moindre besoin, au +moindre desir des autres. + +On ne parla point de comedie pendant la dejeuner. Pas un mot ne fut dit +devant les domestiques qui put leur faire soupconner quelque chose a cet +egard. Ce n'est pas que de temps en temps Beatrice, qui n'avait autre +chose en tete, n'essayat de parler de la precedente et de la prochaine +soiree; mais Stella, qui etait toujours a ses cotes et qui s'etait +habituee a etre pour elle comme une jeune mere, la tenait en bride. +Quand le repas fut termine, le marquis prit le bras de sa fille et +sortit. + +--Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre genre d'affaires, +me dit Celio. Ils donnent cette partie de la journee aux besoins des +gens qui les environnent; ils ecoutent les demandes des pauvres, les +reclamations des fermiers, les invitations de la commune. Ils voient +le cure ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent meme des +consultations a des malades; enfin, ils font leurs devoirs de chatelains +avec autant de conscience et de regularite que possible. Stella et +Beatrice sont chargees de veiller, a l'interieur, sur le detail de la +maison; moi, ordinairement, je lis ou fais de la musique, et, depuis que +mon frere est ici, je lui donne des lecons; mais, pour aujourd'hui, il +ira s'exercer tout seul au billard. Je veux causer avec vous. + +Il m'emmena dans le jardin, et la, me serrant la main avec effusion:--Ta +tristesse me fait mal, dit-il, et je ne saurais la voir plus longtemps. +Ecoute, mon ami, j'ai eu un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a +une heure, que tu renoncais a Cecilia par delicatesse. J'ai failli te +dire que c'etait ton devoir et t'encourager a partir: je ne l'ai pas +fait; mais, quand meme je l'aurais fait, je me retracterais a cette +heure. Tu te montres trop scrupuleux, ou tu ne connais pas encore +Cecilia et son pere. Ils n'ont pas cesse d'etre artistes, je crois meme +qu'ils le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs. +L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc jamais leur sembler +au-dessous de leur condition. Quant a te soupconner coupable d'ambition +et de cupidite, cela est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois +tu etais amoureux de la pauvre cantatrice a trois mille francs par +saison, et que tu aspirais serieusement a l'epouser, meme sans rougir du +vieux ivrogne. + +--Ils le savent! Tu l'as dit, Celio? + +--Je le leur ai dit le jour meme ou j'en ai recu de toi la confidence, +et ils en avaient ete fort touches. + +--Mais ils avaient refuse parce que, ce jour-la meme, ils recevaient la +nouvelle de leur heritage? + +--Non; meme en recevant cette nouvelle ils n'avaient pas refuse. +Ils avaient dit: _Nous verrons!_ Depuis, quoique je me sentisse emu +moi-meme, j'ai eu le courage de tenir la parole que je t'avais presque +donnee: j'ai reparle de toi. + +--Et qu'a-t-_elle_ dit? + +--Elle a dit: "Je suis si reconnaissante de ses bonnes intentions pour +moi dans un temps ou j'etais pauvre et obscure, que, si j'etais decidee +a me marier, je chercherais l'occasion de le voir et de le connaitre +davantage." Et puis nous avons ete a Turin secretement ces jours-ci, +comme je te l'ai dit, pour les affaires de son pere, et pour ramener +en meme temps notre Benjamin. La, j'ai etudie avec un peu d'inquietude +l'effet que produisait sur elle la bruit de tes amours avec la duchesse. +Elle a ete triste un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te +cache rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en secret +a notre hotel. J'avais du depit, elle l'a vu, et elle a refuse, parce +qu'elle est bonne pour moi comme un ange, comme une mere; mais elle +souffrait, et quand, la nuit suivante, nous avons passe a pied devant ta +porte pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions pas faire +venir devant l'hotel, nous avons vu ton voiturin, nous avons reconnu +Volabu. Nous l'avons evite, nous ne voulions pas etre vus; mais Cecilia +a eu une inspiration de femme. Elle a dit a Benjamin (que cet homme +n'avait jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si son +voiturin etait disponible pour Milan.--Je vais a Milan, en effet, +repondit-il, mais je ne puis prendre personne.--Qui donc conduisez-vous? +dit l'enfant; ne pourrais-je m'arranger avec votre voyageur pour +aller avec lui?--Non, c'est un peintre. Il voyage seul.--Comment +s'appelle-t-il? peut-etre que je le connais?--Ce voiturin a dit ton +nom: c'est tout ce que nous voulions savoir. On nous avait dit que la +duchesse etait retournee a Milan. Cecilia palit, sous pretexte qu'elle +avait froid; puis, comme j'en faisais l'observation a demi-voix, elle se +mit a sourire avec cet air de souveraine mansuetude qui lui est propre. +Elle approcha de ta fenetre en me disant:--Tu vas voir que je vais lui +adresser un adieu bien amical et par consequent bien desinteresse. C'est +alors qu'elle chanta ce maudit _Vedrai carino_ qui t'a arrache aux +griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela une fatalite! Je crois +qu'elle t'aime, bien que ce soit fort difficile a constater chez une +personne toujours maitresse d'elle-meme, et si habituee a l'abnegation +qu'on peut a peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure +qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que je n'ai pas +eu le courage de lui dire que tu as renonce a la duchesse et que tu lui +dois ton salut. Je me suis engage a ne pas te nuire; mais ce serait +pousser l'heroisme au-dela de mes facultes que d'aller faire la cour +pour toi. Seulement je te devais la verite, la voila tout entiere. Reste +donc ou parle; attends et espere, ou agis et eclaire-toi. De toute +facon, tu es dans ton droit, et personne ne peut te supposer amoureux +des millions, puisque, ce matin encore, tu ne voulais pas comprendre que +le marquis de Balma etait le pere Boccaferri. + +--Bon et grand Celio, m'ecriai-je, comment te remercier! Je ne sais plus +que faire. Il me semble que tu aimes Cecilia autant que moi, et que tu +es plus digne d'elle. Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le +temps de te connaitre et de t'apprecier sous la face nouvelle que ton +caractere a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle nous examine, +qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il m'a semble parfois qu'elle +t'aimait, et peut-etre que c'est toi qu'elle aime! Pourquoi nous hater +de savoir notre sort? Qui sait si, a l'heure qu'il est, elle-meme n'est +pas indecise? Attendons. + +--Oui, c'est vrai, dit Celio, nous risquons d'etre refuses tous les deux +si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gene aussi, car je +n'etais pas amoureux d'elle a Vienne, et l'idee de l'etre ne m'est venue +que quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur a present qu'elle ne me +croie influence par ses millions, car je suis plus expose que toi a +meriter ce soupcon. Je n'ai pas fait mes preuves a temps comme tu les as +faites. D'un autre cote, l'adoration qu'elle avait pour ma mere, et qui +domine encore toutes ses pensees, est de force et de nature a lui faire +sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux. +Elle est ainsi faite, cette femme excellente; mais je ne jouirai pas de +son sacrifice. + +--Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. Si elle +m'aime, ce ne peut etre encore au point de devenir egoiste. Dans mon +interet, comme dans le tien, je demande l'aide et le conseil du temps. + +--C'est bien dit, repliqua Celio; ajournons. Eh! tiens, prenons une +resolution: c'est de ne nous declarer ni l'un ni l'autre avant de nous +etre consultes encore; jusque-la, nous n'en reparlerons plus ensemble, +car cela me fait un peu de mal. + +--Et a moi aussi. Je souscris a cet accord; mais nous ne nous +interdisons pas l'un a l'autre de chercher a lui plaire. + +--Non, certes, dit-il. Il se mit a fredonner la romance de don Juan; +puis peu a peu il arriva a la chanter, a l'etudier tout en marchant a +mon cote, et a frapper la terre de son pied avec impatience dans les +endroits ou il etait mecontent de sa voix et de son accent.--Je ne suis +pas don Juan, s'ecria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant dans ma +voix et dans ma destinee de l'etre sur les planches. Que diable! je ne +suis pas un tenor, je ne peux pas etre un amoureux tendre; je ne peux +pas chanter _Il mio tesoro intante_ et faire la cadence du Rimini... +Il faut que je sois un scelerat puissant ou un honnete homme qui fait +_fiasco_! Va pour la puissance!... Apres tout, ajouta-t-il en passant la +main sur son front, qui sait si j'aime? Voyons! Il chanta _Quando del +vino_, et il le chanta superieurement.--Non! non! s'ecria-t-il satisfait +de lui-meme, je ne suis pas fait pour aimer! Cecilia n'est pas ma mere. +Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi, toi, par +exemple! Fi donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait point! +j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, a toi, Salentini; mais +elle? je la jetterais du haut de son chateau sur le pave pour lui faire +voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune! + +Je fus effraye de l'expression de sa figure. Le Celio que j'avais connu +a Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupefaction +douloureuse. Il s'en apercut, sourit et me dit:--Je crois que je +redeviens mechant! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. +Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! +Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant. + +A deux heures, toute la famille se reunit dans le grand salon. Le +marquis donna, comme de coutume, a ses gens, l'ordre qu'on ne le +derangeat plus jusqu'au diner, a moins d'un motif important, et que, +dans ce cas, on sonnat la cloche du chateau pour l'avertir. Puis il +demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveille la +maison; a Benjamin, s'il avait travaille, et, quand chacun lui eut rendu +compte de l'emploi de sa matinee:--C'est bien, dit-il; la premiere +condition de la liberte et de la sante morale et intellectuelle, c'est +l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, helas! pour avoir de +l'ordre, il faut etre riche. Les malheureux sont forces de ne jamais +savoir ce qu'ils feront dans une heure! A present, mes chers enfants, +vive la joie! La journee d'affaires et de soucis est terminee; la soiree +de plaisir et d'art commence. Suivez-moi. + +Il tira de sa poche une grande cle, et l'eleva en l'air, aux rires et +aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigeames avec lui +vers l'aile du chateau ou etait situe le theatre. On ouvrit la _porte +d'ivoire_, comme l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire +des songes, apres s'y etre enfermes et barricades d'importance. + +Le premier soin fut de ranger le theatre, d'y remettre de l'ordre et +de la proprete, de reunir, de secouer et d'etiqueter les costumes +abandonnes a la hate, la nuit precedente, sur des fauteuils. Les hommes +balayaient, epoussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les +accrocs faits au decor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes +s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une exactitude et une +rapidite prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaiete. +Quand ce fut fait, le marquis reunit sa couvee autour de la grande table +qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit les +manuscrits de _Don Juan_ a l'etude, on y fit rentrer des personnages et +des scenes elimines la veille; on se consulta encore sur la distribution +des roles. Celio revint a celui de don Juan, il demanda que certaines +scenes fussent chantees. Beatrice et son jeune frere demanderent a +improviser un pas de danse dans le bal du troisieme acte. Tout fut +accorde. On se permettait d'essayer de tout; mais, a mesure qu'on +decidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que +l'ordre de la representation ne fut pas trouble. + +Ensuite Celio envoya Stella lui chercher diverses perruques a longs +cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractere et sa physionomie. +Il essaya une chevelure noire.--Tu as tort de le faire brun, si tu veux +etre mechant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derriere +la _porte d'ivoire_). C'est un usage classique de faire les traitres +noirs et a tous crins, mais c'est un mensonge banal. Les hommes pales de +visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai +tigre est fauve et soyeux. + +--Va pour la peau du lion, dit Celio en prenant sa perruque de la +veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; cela sent le tyran de +melodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantite de canons couleur de +feu. C'etait le type du roue au temps de Moliere. + +--En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton _beau noeud d'epee_! dit +Stella. + +--Qu'en veux-tu faire? + +--Je veux le conserver pour modele, dit-elle en souriant avec malice, +car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les noeuds. +Tu y mets le temps, mais quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle +en s'adressant a moi et en me montrant ce meme noeud cerise que j'avais +ramasse la veille, comment le trouvez-vous? + +Le ton dont elle me fit cette question et la maniere dont elle agita +ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu'elle +desirait me voir m'en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le +faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle +laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par megarde, tout en +feignant de rire d'autre chose. + +Celio etait brusque et imperieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adorat +au fond de l'ame, et qu'il eut pour elles mille tendres sollicitudes. Il +avait vu aussi ce singulier petit episode.--Allons donc, paresseuses! +cria-t-il a Stella et a Beatrice, allez me chercher trente aunes de +rubans couleur de feu! J'attends!--Et quand elles furent entrees dans le +magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna a la derobee, en +me disant tout bas:--Garde-le en memoire de Beatrice; mais si l'une ou +l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te +demande cela comme a un frere. + +Les preparatifs durerent jusqu'au diner, qui fut assez serieux. On +reprenait de la gravite devant les domestiques, qui portaient le deuil +de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur. +Et d'ailleurs, chacun pensait a son role, et M. de Balma disait une +chose que j'ai toujours sentie vraie: les idees s'eclaircissent et +s'ordonnent durant la satisfaction du premier appetit. + +Au reste on mangeait vite et moderement a sa table. Il disait +familierement que l'artiste qui mange est _a moitie cuit_. On savourait +le cafe et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et +effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors +on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: +Mesdames les actrices, a vos loges! On leur donnait une demi-heure +d'avance sur les hommes; mais Cecilia n'en profitait pas. Elle resta +avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans +un coin avec Celio. + +Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Celio etait d'une gaiete +arrogante, et Cecilia d'une melancolie resignee; mais cela ne prouvait +pas grand'chose: chez lui, les emotions etaient toujours un peu forcees; +chez elle, elles etaient si peu manifestees, que la nuance etait presque +insaisissable. + +A huit heures precises, la piece commenca. Je craindrais d'etre +fastidieux en la suivant dans ses details, mais je dois signaler que, a +ma grande surprise, Cecilia fut admirable et atroce de jalousie dans +le role d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si +ennemie de son caractere! J'en fis la remarque dans un entr'acte.--Mais +c'est peut-etre pour cela precisement, me dit-elle.... Et puis, +d'ailleurs, que savez-vous de moi? + +Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierte qui me fit peur. Elle +semblait mettre tout son orgueil a n'etre pas devinee. Je m'attachai a +la deviner malgre elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Celio +avec enthousiasme; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien +jouer. Le fait est qu'il avait ete le plus froid, le plus railleur, le +plus pervers des hommes.--C'est grace a toi, dit-il a la Boccaferri; tu +es si irritee et si hautaine, que tu me rends mechant. Je me fais de +glace devant tes reproches, parce que je me sens pousse a bout et pret +a eclater. Tiens! _ma vieille_, tu devrais toujours etre ainsi; je +reprendrais les forces que m'otent ta bonte et ta douceur accoutumees. + +--Eh bien, repondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces +roles-la avec moi: je t'y rendrais des points. + +[Illustration 009.png: Ce personnage du temps passe.... (Page 107.)] + +Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:--Serais-tu capable d'etre +la femelle d'un tigre? lui dit-il. + +--Cela est bon pour le theatre, repondit-elle (et il me sembla qu'elle +parlait expres de maniere a ce que je ne perdisse pas sa reponse). Dans +la vie reelle, Celio, je mepriserai un usage si petit, si facile et si +niais de ma force. Pourquoi suis-je si mechante, ici dans ce role? C'est +que rien n'est plus aise que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain +de ton succes d'aujourd'hui. La force dans l'excitation, c'est le _pont +aux anes_! La force dans le calme.... Tu y viendras peut-etre, mais tu +n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons! + +--Vous etes une comedienne fort acerbe et fort jalouse de son talent! +dit Celio en se mordant les levres si fort, que sa moustache rousse, +collee a sa levre, tomba sur son rabat de dentelle. + +--Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en +rattrapant la moustache; tu as raison de faire une peau neuve! + +--Vous croyez que vous opererez ce miracle? + +--Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas. + +Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer a eux-memes, et je +regardai Stella, qui etait belle comme un ange en me presentant un +masque pour la scene du bal. Elle avait cet air genereux et brave d'une +personne qui renonce a vous plaire sans renoncer a vous aimer. Un elan +de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d'hesiter, me fit +tirer de mon sein le noeud cerise que j'y avais cache, et je le lui +montrai mysterieusement. Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et +ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella etait une sensitive, +et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lachete. Des +ce moment, je ne regardai plus en arriere, et je m'abandonnai tout +entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d'etre chastement et naivement +aime. + +Je faisais le role d'Ottavio, et je l'avais fort mal joue jusque-la. Je +pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scene, et je trouvai +du coeur et de l'emotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon +devouement. + +A la fin de l'acte, je fus comble d'eloges, et Cecilia me dit en me +tendant la main:--Toi, Ottavio, tu n'as besoin des lecons de personne, +et tu en remontrerais a ceux qui enseignent.--Je ne sais pas jouer la +comedie, lui repondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne +la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais. + +[Illustration 010.png: Celio entra brusquement.... (Page 115.)] + + + +XIV. + +CONCLUSION. + +Je montai dans la loge des hommes pour me debarrasser de mon domino. A +peine y etais-je entre, que Stella vint resolument m'y rejoindre. Elle +avait arrache vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendre, +naturellement ondee, s'etait a demi repandue sur son epaule. Elle etait +pale, elle tremblait; mais c'etait une ame eminemment courageuse, +quoique elle agit par expansion spontanee et d'une maniere tout opposee, +par consequent, a celle de la Boccaferri. + +--Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon +epaule, m'aimez-vous? + +Je fus entierement vaincu par cette question hardie, faite avec un +effort evidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmee. + +Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine. + +--Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se degageant avec force de mon +etreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai pas encore aime, moi, et je ne +dois pas etre trompee. Mon premier amour sera le dernier, et, si je +suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une +seconde fois: je mourrai. C'est la le seul courage dont je me sente +capable. Je suis jeune, mais l'experience des autres m'a eclairee. J'ai +beaucoup reve deja, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du +moins. L'homme qui se jouera d'une ame comme la mienne, ne pourra etre +qu'un miserable, et, s'il en vient la, il faudra que je le haisse et que +je le meprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, apres +une semblable desillusion. + +--Stella, lui repondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me +croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas a l'epreuve avant de vous fier +aveuglement a la parole d'un homme que vous ne connaissez pas? + +--Je vous connais, repondit-elle. Celio, qui n'estime personne, vous +estime et vous respecte; et, d'ailleurs, quand meme je n'aurais pas ce +motif de confiance, je croirais encore a votre parole. + +--Pourquoi? + +--Je ne sais pas, mais cela est ainsi. + +--Donc vous m'aimez, vous? + +Elle hesita un instant, puis elle dit: + +--Ecoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n'ai pas +la force de ma mere, mais j'ai son courage; je vous aime. + +Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les +baisai avec enthousiasme.--C'est la premiere fois, lui dis-je, que je me +mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la premiere fois que j'aime. +Je croyais pourtant aimer Cecilia, il y a une heure, je vous dois cette +confession; mais ce que je cherche dans la femme, c'est le coeur, et +j'ai vu que le sien ne m'appartenait pas. Le votre se donne a moi avec +une vaillance qui me penetre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus +que vous ne me connaissez, et voila que je crois en vous comme vous +croyez en moi. L'amour, c'est la foi; la foi rend temeraire, et rien +ne lui resiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin +d'autre preuve que de nous l'etre dit. Voulez-vous etre ma femme? + +--Oui, repondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu'une fois, je vous +l'ai dit. + +--Sois donc ma femme, m'ecriai-je en l'embrassant avec transport. +Veux-tu que je te demande a ton frere tout de suite? + +--Non, dit-elle en pressant mon front de ses levres avec une suavite +vraiment sainte. Mon frere aime Cecilia, et il faut qu'il devienne digne +d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, il ne l'aime pas encore assez pour +la meriter. Laisse lui croire encore que tu pretends etre son rival. +Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester a lui-meme. Cecilia +l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas dit, mais je le sais bien. +C'est a elle que tu dois me demander d'abord, car c'est elle que je +regarde comme ma mere. + +--J'y vais tout de suite, repondis-je. + +--Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu +prends le temps de la reflexion? + +--Je te prouverai le contraire, fille genereuse et charmante! je ne +ferai que ce que tu voudras. + +On nous appela pour commencer l'acte suivant. Celio, qui surveillait +ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses +soeurs, n'avait pas remarque notre absence. Il etait en proie a une +agitation extraordinaire. Son role paraissait l'absorber. Il le termina +de la maniere la plus brillante, ce qui ne l'empecha pas d'etre sombre +et silencieux pendant le souper et l'interessante causerie du marquis, +qui se prolongea jusqu'a trois heures du matin. + +Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur +moi-meme, pas l'apparence d'inquietude, d'hesitation ou de regret, en +m'eveillant. Je dois dire que, des le matin du jour precedent, les deux +cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porte +comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait point et +derangeait les reves et l'ambition de toute ma vie, qui etait de faire +moi-meme mon existence et d'y associer une compagne de mon choix, prise +dans une condition assez modeste pour qu'elle se trouvat riche de mon +succes. + +D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idee de lutter contre un rival +a chances egales me plait et m'anime, tandis que la conscience de +la moindre inferiorite dans ma position, sur un pareil terrain, me +refroidit et me guerit comme par miracle. Est-ce prudence ou fierte? je +l'ignore; mais il est certain que j'etais, a cet egard, tout l'oppose de +Celio, et, qu'au lieu de me sentir acharne, par depit d'amour-propre, a +lui disputer sa conquete, j'eprouvais un noble plaisir a les rapprocher +l'un de l'autre en restant leur ami. + +Cecilia vint me trouver dans la journee.--Je vais vous parler comme a un +frere, me dit-elle. Quelques mots de Celio tendraient a me faire croire +que vous etes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y +songiez maintenant. Voila pourquoi je viens vous ouvrir mon coeur. + +"Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez connue dans un etat +voisin de la misere, vous avez songe a m'epouser. J'ai vu la la noblesse +de votre ame, et cette pensee que vous avez eue vous assure a jamais mon +estime! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractere." + +Elle prit ma main et la porta contre son coeur, ou elle la tint pressee +un instant avec une expression a la fuis si chaste et si tendre, que je +pliai presque un genou devant elle. + +--Ecoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui repondre, +je crois que j'aime Celio! voila pourquoi, en vous faisant cet aveu, je +crois avoir le droit de vous adresser une priere humble et fervente +au nom de l'affection la plus desinteressee qui fut jamais: fuyez la +duchesse de ***; detachez-vous d'elle, ou vous etes perdu! + +--Je le sais, repondis-je, et je vous remercie, ma chere Cecilia, de me +conserver ce tendre interet; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a +pas ete contracte; votre douce voix, une inspiration de votre coeur +genereux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont a jamais preserve. + +--Vous les avez donc entendues? Dieu soit loue! + +--Oui, Dieu soit loue! repris-je, car ce chant magique m'a attire +jusqu'ici a mon insu, et j'y ai trouve le bonheur. + +Cecilia me regarda avec surprise. + +--Je m'expliquerai tout a l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez +encore quelque chose a me dire, n'est-ce pas? + +--Oui, repondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens a votre estime, +et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma +conscience. Vous souvenez-vous qu'a Vienne, la derniere fois que nous +nous y sommes vus, vous m'avez demande si j'aimais Celio? + +--Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre reponse, et vous +n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cecilia. Je sais fort +bien que vous futes sincere en me disant que vous n'y songiez pas, et +que votre devouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de +la Floriani. Je comprends ce qui s'est passe en vous depuis ce jour-la, +parce que je sais ce qui s'est passe en lui. + +--Merci, o merci! s'ecria-t-elle attendrie; vous n'avez pas doute de ma +loyaute? + +--Jamais. + +--C'est le plus grand eloge que vous puissiez commander pour la votre; +mais, dites-moi, vous croyez donc qu'il m'aime? + +--J'en suis certain. + +--Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une legere +rougeur. Il m'aime, et il s'en defend encore; mais son orgueil pliera, +et je serai sa femme, car c'est la toute l'ambition de mon ame, depuis +que je suis _dama e comtessa garbata_. Lorsque vous m'interrogiez, +Salentini, je me croyais pour toujours obscure et miserable. Comment +n'aurais-je pas refoule au plus profond de mon sein la seule pensee +d'etre la femme du brillant Celio, de ce jeune ambitieux a qui l'eclat +et la richesse sont des elements de bonheur et des conditions de succes +indispensables? J'aurais rougi de m'avouer a moi-meme que j'etais emue +en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois que je ne le savais pas +moi-meme, tant j'etais resolue a n'y pas prendra garde, et tant j'ai +l'habitude et le pouvoir de me maitriser. + +"Mais ma fortune presente me rend la jeunesse, la confiance et le droit. +Voyez-vous, Celio n'est pas comme vous. Je vous ai bien devines tous +deux. Vous etes calme, vous etes patient, vous etes plus fort que lui, +qui n'est qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierte ni +de desinteressement; mais il est incapable de se creer tout seul +l'existence large et brillante qu'il reve, et qui est necessaire au +developpement de ses facultes. Il lui faut la richesse tout acquise, +et je lui dois cette richesse. N'est-ce pas, je dois cela au fils de +Lucrezia? et, quand meme je vous aurais aime, Salentini, quand meme le +caractere effrayant de Celio m'inspirerait des craintes serieuses pour +mon bonheur, j'ai une dette sacree a payer. + +--J'espere, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n'est pas trop +rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n'est +qu'une consolation gratuite dont je n'aurai pas la folie de faire mon +profit. En ce qui concerne Celio, je crois que vous etes plus forte que +lui, et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme et legere. + +--Ce ne sera peut-etre pas toujours aussi facile que vous croyez, +repondit-elle; mais je n'ai pas peur, voila ce qui est certain. Il n'y +a rien de tel pour etre courageux que de se sentir dispose, comme je le +suis, a faire bon marche de son propre bonheur et de sa propre vie; mais +je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que je suis secretement +enivree, et que ma bravoure est singulierement recompensee par l'amour +qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau aupres de celui +qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher a +porter aupres de celui de Floriani. + +--Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, repondis-je. Si +toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre! + +--Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas. + +Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'etait passe entre Stella et moi, et +je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette genereuse +femme fut immense; elle se jeta a mon cou et m'embrassa sur les deux +joues. Je la vis enfin ce jour-la telle qu'elle etait, expansive et +maternelle dans ses affections, autant qu'elle etait prudente et +mysterieuse avec les indifferents. + +--Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille fois beni en +vous inspirant cette confiance subite en sa parole. Je la connais bien, +moi, et je sais que, de tous les enfants de Floriani, c'est celle qui a +vraiment herite de la plus precieuse vertu de sa mere, le devouement. Il +y a longtemps qu'elle est tourmentee du besoin d'aimer, et ce n'est pas +l'occasion qui lui a manque, croyez-le bien; mais cette ame romanesque +et delicate n'a pas subi l'entrainement des sens qui ferme parfois les +yeux aux jeunes filles. Elle avait un ideal, elle le cherchait et savait +l'attendre. Cela se voit bien a la fraicheur de ses joues et a la purete +de ses paupieres; elle l'a trouve enfin, celui qu'elle a reve! Charmante +Stella, exquise nature de femme, ton bonheur m'est encore plus cher que +le mien! + +La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, et fondit +en larmes en s'ecriant: "O Lucrezia! rejouis-toi dans le sein de Dieu!" + +Celio entra brusquement, et, voyant Cecilia si emue et assise tout pres +de moi, il se retira en refermant la porte avec violence. Il avait pali, +sa figure etait decomposee d'une maniere effrayante. Toutes les furies +de l'enfer etaient entrees dans son sein. + +--Qu'il dise apres cela qu'il ne t'aime pas! dis-je a la Boccaferri. +Je la fis consentir a laisser subir encore un peu cette souffrance au +pauvre Celio, et nous allames trouver ma chere Stella pour lui faire +part de notre entretien. + +Stella travaillait dans l'interieur d'une tourelle qui lui servait +d'atelier. Je fus etrangement supris*[*surpris?*] de la trouver occupee +de peinture, et de voir qu'elle avait un talent reel, tendre, profond, +delicieusement vrai pour le paysage, les troupeaux, la nature pastorale +et naive.--Vous pensiez donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que +je voulais me faire comedienne? Oh, non! je n'aime pas plus le public +que ne l'a aime notre Cecilia, et jamais je n'aurais le courage +d'affronter son regard. Je joue ici la comedie comme Cecilia et son pere +la jouent; pour aider a l'oeuvre collective qui sert a l'education +de Celio, peut-etre a celle de Beatrice et de Salvator, car les deux +_Bambini_ ont aussi jusqu'a present la passion du theatre; mais vous +n'avez pas compris notre cher maitre Boccaferri, si vous croyez qu'il +n'a en vue que de nous faire debuter. Non, ce n'est pas la sa pensee. +Il pense que ces essais dramatiques, dans la forme libre que nous leur +donnons, sont un exercice salutaire au developpement synthetique (je me +sers de son mot) de nos facultes d'artiste, et je crois bien qu'il a +raison, car depuis que nous faisons cette amusante etude je me sens plus +peintre et plus poete que je ne croyais l'etre. + +--Oui, il a mille fois raison, repondis-je, et le coeur aussi s'ouvre a +la poesie, a l'effusion, a l'amour, dans cette joyeuse et sympathique +epreuve: je le sens bien, o ma Stella, pour deux jours que j'ai passes +ici! Partout ailleurs, je n'aurais point ose vous aimer si vite, et, +dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultes, +je vous ai comprise d'emblee, et j'ai eprouve la portee de mon propre +coeur. + +Cecilia me prit par le bras et me fit entrer dans la chambre de Stella +et de Beatrice, qui communiquait avec cette meme tourelle par un petit +couloir. Stella rougissait beaucoup, mais elle ne fit pas de resistance. +Cecilia me conduisit en face d'un tableau place dans l'alcove virginale +de ma jeune amante, et je reconnus une _Madoneta col Bambino_ que +j'avais peinte et vendue a Turin deux ans auparavant a un marchand de +tableaux. Cela etait fort naif, mais d'un sentiment assez vrai pour que +je pusse le revoir sans humeur. Cecilia l'avait achete, a son dernier +voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa que, depuis deux +mois, Stella, en entendant parler souvent de moi aux Boccaferri et +a Celio, avait vivement desire me connaitre. Cecilia avait nourri +d'avance, et sans le lui dire, la pensee que notre union serait un beau +reve a realiser. Stella semblait l'avoir devine. + +--Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu ramasser le +noeud cerise, j'ai eprouve quelque chose d'extraordinaire que je ne +pouvais m'expliquer a moi-meme; et que, quand Celio est venu nous dire, +le lendemain, que le _ramasseur de rubans_, comme il vous appelait, +etait encore dans le village, et se nommait Adorno Salentini, je me suis +dit, follement peut-etre, mais sans douter de la destinee, que la mienne +etait accomplie. + +Je ne saurais exprimer dans quel naif ravissement me plongea ce jeune et +pur amour d'une fille encore enfant par la fraicheur et la simplicite, +deja femme par le devouement et l'intelligence. Lorsque la cloche nous +avertit de nous rendre au theatre, j'etais un peu fou. Celio vit mon +bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut mechant et brutal +a faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui; mais le soir +j'ignore ce qui s'etait passe. Il me parut plus calme et me demanda +pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort genereusement. + +Je dirai encore quelques mots de notre theatre avant d'arriver au +denoument, que le lecteur sait d'avance. Presque tous les soirs nous +entreprenions un nouvel essai. Tantot c'etait un opera: tous les +acteurs etant bons musiciens, meme moi, je l'avoue humblement et sans +pretention, chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois, +c'etait un ballet; les personnes serieuses se donnaient a la pantomime, +les jeunes gens dansaient d'inspiration, avec une grace, un abandon +et un entrain qu'on eut vainement cherches dans les poses etudiees du +theatre. Boccaferri etait admirable au piano dans ces circonstances. Il +s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s'il eut dicte +imperieusement chaque geste, chaque intention de ses personnages, il +les enlevait, les excitait jusqu'au delire ou les calmait jusqu'a +l'abattement, au gre de son inspiration. Il les soumettait ainsi au +scenario, car la pantomime dont il etait le plus souvent l'auteur, avait +toujours une action bien nettement developpee et suivie. + +D'autres fois, nous tentions un opera comique, et il nous arriva +d'improviser des airs, meme des choeurs, qui le croirait? ou l'ensemble +ne manqua pas, et ou diverses reminiscences d'operas connus se lierent +par des modulations individuelles promptement conquises et saisies de +tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de memoire une piece +dont nous n'avions pas le texte et que nous nous rappelions assez +confusement. Ces souvenirs indecis avaient leur charme, et, pour les +enfants qui ne connaissaient pas ces pieces, elles avaient l'attrait de +la creation. Ils les concevaient, sur un simple expose preliminaire, +autrement que nous, et nous etions tout ravis de leur voir trouver +d'inspiration des caracteres nouveaux et des scenes meilleures que +celles du texte. + +Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pieces avec de fort +mauvaises. Boccaferri excellait a ce genre de decouvertes. Il fouillait +dans sa bibliotheque theatrale, et trouvait un sujet heureux a exploiter +dans une vieillerie mal concue et mal executee. + +--Il n'est si mauvaise oeuvre tombee a plat, disait-il, ou l'on ne +trouve une idee, un caractere ou une scene dont on peut tirer un bon +parti. Au theatre, j'ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent ete +applaudis, si un homme intelligent eut traite le meme sujet. Fouillons +donc toujours, ne doutons de rien, et soyez surs que nous pourrions +aller ainsi pendant dix ans et trouver tout les soirs matiere a inventer +et a developper. + +Cette vie fut charmante et nous passionna tous a tel point, que cela +eut semble pueril et quasi insense a tout autre qu'a nous. Nous ne nous +blasions point sur notre plaisir, parce que la matinee entiere etait +donnee a un travail plus serieux. Je faisais de la peinture avec Stella; +le marquis et sa fille remplissaient assidument les devoirs qu'ils +s'etaient imposes; Celio faisait l'education litteraire et musicale de +son jeune frere et de _notre_ petite soeur Beatrice, a laquelle aussi on +me permettait de donner quelques lecons. L'heure de la comedie arrivait +donc comme une recreation toujours meritee et toujours nouvelle. La +_porte d'ivoire_ s'ouvrait toujours comme le sanctuaire de nos plus +cheres illusions. + +Je me sentais grandir au contact de ces fraiches imaginations d'artistes +dont le vieux Boccaferri etait la cle, le lien et l'ame. Je dois dire +que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien juge cet homme, le plus +improductif et le plus impuissant des membres de la societe officielle, +le plus complet, le plus inspire, le plus _artiste_ enfin des artistes. +Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai au dela du tombeau une +eternelle reconnaissance. Jamais je n'ai entendu parler avec autant de +sens, de clarte, de profondeur et de delicatesse sur la peinture. +En barbouillant de grossiers decors (car il peignait fort mal), il +epanchait dans mon sein un flot d'idees lumineuses qui fecondaient mon +intelligence, et dont je sentirai toute ma vie la puissance generatrice. + +Je m'etonnai que Celio devant epouser Cecilia et devenir riche et +seigneur, les Boccaferri songeassent serieusement a lui faire reprendre +ses debuts: mais je le compris, comme eux, en etudiant son caractere, en +reconnaissant sa vocation et la superiorite de talent que chaque jour +faisait eclore en lui.--Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas +presque toujours riches a une certaine epoque de leur vie, me disait le +marquis, et la possession des terres, des chateaux et meme des titres +les degoute-t-elle de leur art? Non. En general, c'est la vieillesse +seule qui les chasse du theatre, car ils sentent bien que leur plus +grande puissance et leur plus vive jouissance est la. Eh bien, Celio +commencera par ou les autres finissent; il fera de l'art en grand, a son +loisir; il sera d'autant plus precieux au public, qu'il se rendra plus +rare, et d'autant mieux paye, qu'il en aura moins besoin. Ainsi va le +monde. + +Celio vivait dans la fievre, et ces alternatives de fureur, d'esperance, +de jalousie et d'enivrement developperent en lui une passion terrible +pour Cecilia, une puissance superieure dans son talent. Nous lui +laissames passer deux mois dans cette epreuve brulante qu'il avait la +force de supporter, et qui etait, pour ainsi dire, l'element naturel de +son genie. + +Un matin, que le printemps commencait a sourire, les sapins a se parer +de pointes d'un vert tendre a l'extremite de leurs sombres rameaux, les +lilas bourgeonnant sous une brise attiedie, et les mesanges semant les +fourres de leurs petits cris sauvages, nous prenions le cafe sur la +terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. L'avocat de +Briancon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en +s'ecriant: _Tout est liquide!_ + +Cette parole prosaique fut aussi douce a nos oreilles que le premier +tonnerre du printemps. C'etait le signal de notre bonheur a tous. Le +marquis mit la main de sa fille dans celle de Celio, et celle de Stella +dans la mienne. A l'heure ou j'ecris ces dernieres lignes, Beatrice +cueille des camelias blancs et des cyclamens dans la serre pour les +couronnes des deux mariees. Je suis heureux et fier de pouvoir donner +tout haut le nom de soeur a cette chere enfant, et maitre Volabu vient +d'entrer comme cocher au service du chateau. + + + +FIN DU CHATEAU DES DESERTES. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le chateau des Desertes, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHATEAU DES DESERTES *** + +***** This file should be named 13668.txt or 13668.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/6/13668/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13668.zip b/old/13668.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..87a7274 --- /dev/null +++ b/old/13668.zip |
