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This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +[Illustration: 001.png.] + +LE CHATEAU DES DESERTES + + + + +NOTICE + +Le _Chateau des Desertes_ est une analyse de quelques idees d'art plutot +qu'une analyse de sentiments. Ce roman m'a servi, une fois de plus, a me +confirmer dans la certitude que les choses reelles, transportees dans +le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant que pour y +disparaitre aussitot, tant leur transformation y devient necessaire. + +Durant plusieurs hivers consecutifs, etant retiree a la campagne avec +mes enfants et quelques amis de leur age, nous avions imagine de jouer +la comedie sur scenario et sans spectateurs, non pour nous instruire en +quoique ce soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une passion +pour les enfants, et peu a peu une sorte d'exercice litteraire qui ne +fut point inutile au developpement intellectuel de plusieurs d'entre +eux. Une sorte de mystere que nous ne cherchions pas, mais qui resultait +naturellement de ce petit vacarme prolonge assez avant dans les nuits, +au milieu d'une campagne deserte, lorsque la neige ou le brouillard nous +enveloppaient au dehors, et que nos serviteurs meme, n'aidant ni a nos +changements de decor, ni a nos soupers, quittaient de bonne heure la +maison ou nous restions seuls; le tonnerre, les coups de pistolet, les +roulements du tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout +cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en +saisirent de loin quelque chose n'hesiterent pas a nous croire fous ou +ensorceles. + +Lorsque j'introduisis un episode de ce genre dans le roman qu'on va +lire, il y devint une etude serieuse, et y prit des proportions si +differentes de l'original, que mes pauvres enfants, apres l'avoir lu, +ne regardaient plus qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de +papier decoupe qui avaient fait leurs delices. Mais a quelque chose sert +toujours l'exageration de la fantaisie, car ils firent eux-memes un +theatre aussi grand que le permettait l'exiguite du local, et arriverent +a y jouer des pieces qu'ils firent, eux-memes aussi, les annees +suivantes. + +Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, la n'est point la question +interessante pour les autres: mais ne firent-ils pas mieux de s'amuser +et de s'exercer ainsi, que de courir cette boheme du monde reel, qui se +trouve a tous les etages de la societe? + +C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, en un +mot, a son effet detourne, mais certain, sur l'emploi de la vie. Effet +souvent funeste, disent les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise +humeur. Je le nie. La fiction commence par transformer la realite; mais +elle est transformee a son tour et fait entrer un peu d'ideal, non pas +seulement dans les petits faits, mais dans les grands sentiments de la +vie reelle. + +GEORGE SAND. + +NOHANT 17 janvier 1853 + + + +A M. W.-G. MACREADY. + +Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idees sur l'art dramatique, +je le mets sous la protection d'un grand nom et d'une honorable amitie. + +GEORGE SAND. + +Nohant, 30 avril 1847. + + + +I. + +LA JEUNE MERE. + +Avant d'arriver a l'epoque de ma vie qui fait le sujet de ce recit, je +dois dire en trois mots qui je suis. + +Je suis le fils d'un pauvre tenor italien et d'une belle dame francaise. +Mon pere se nommait Tealdo Soavi; je ne nommerai point ma mere. Je ne +fus jamais avoue par elle, ce qui ne l'empecha point d'etre bonne et +genereuse pour moi. Je dirai seulement que je fus eleve dans la maison +de la marquise de..., a Turin et a Paris, sous un nom de fantaisie. + +La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. Elle n'y entendait +rien et prenait un egal plaisir a entendre une valse de Strauss et une +fugue de Bach. En peinture, elle avait un faible pour les etoffes vert +et or, et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadree. Legere et +charmante, elle dansait a quarante ans comme une sylphide et fumait des +cigarettes de contrebande avec une grace que je n'ai vue qu'a elle. Elle +n'avait aucun remords d'avoir cede a quelques entrainements de jeunesse +et ne s'en cachait point trop, mais elle eut trouve de mauvais gout de +les afficher. Elle eut de son mari un fils que je ne nommai jamais mon +frere, mais qui est toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami. + +Je fus eleve comme il plut a Dieu; l'argent n'y fut pas epargne. La +marquise etait riche, et, pourvu qu'elle n'eut a prendre aucun souci +de mes aptitudes et de mes progres, elle se faisait un devoir de ne me +refuser aucun moyen de developpement. Si elle n'eut ete en realite +que ma parente eloignee et ma bienfaitrice, comme elle l'etait +officiellement, j'aurais ete le plus heureux et le plus reconnaissant +des orphelins; mais les femmes de chambre avaient eu trop de part a ma +premiere education pour que j'ignorasse le secret de ma naissance. Des +que je pus sortir de leurs mains, je m'efforcai d'oublier la douleur et +l'effroi que leur indiscretion m'avait causes. Ma mere me permit de voir +le monde a ses cotes, et je reconnus a la frivolite bienveillante de son +caractere, au peu de soin mental qu'elle prenait de son fils legitime, +que je n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc point +d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit mais une sorte de +melancolie, jointe a beaucoup de patience, de tolerance exterieure et de +resolution intime, se trouva etre au fond de mon esprit, de bonne heure +et pour toujours. + +J'eprouvais parfois un violent desir d'aimer et d'embrasser ma mere. +Elle m'accordait un sourire en passant, une caresse a la derobee. Elle +me consultait sur le choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me +felicitait d'avoir du _gout_, donnait des eloges a mes instincts de +savoir-vivre, et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; mais jamais +aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion avec elle. Le seul mot +maternel qui lui echappa fut pour me demander, un jour qu'elle s'apercut +de ma tristesse, si j'etais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais +pas aussi bien traite que l'_enfant de la maison_. Or, comme, sauf le +plaisir tres-creux d'avoir un nom et le bonheur tres-faux d'avoir dans +le monde une position toute faite pour l'oisivete, mon frere n'etait +effectivement pas mieux traite que moi, je compris une fois pour toutes, +dans un age encore assez tendre, que tout sentiment d'envie et de depit +serait de ma part ingratitude et lachete. Je reconnus que ma mere +m'aimait autant qu'elle pouvait aimer, plus peut-etre qu'elle n'aimait +mon frere, car j'etais l'enfant de l'amour, et ma figure lui plaisait +plus que la ressemblance de son heritier avec son mari. + +Je m'attachai donc a lui complaire, en prenant mieux que lui les lecons +qu'elle payait pour nous deux avec une egale liberalite, une egale +insouciance. Un beau jour, elle s'apercut que j'avais profite, et +que j'etais capable de me tirer d'affaire dans la vie. "Et mon fils? +dit-elle avec un sourire; il risque fort d'etre ignorant et paresseux, +n'est-ce pas?..." Puis elle ajouta naivement: "Voyez comme c'est +heureux, que ces deux enfants aient compris chacun sa position!" Elle +m'embrassa au front, et tout fut dit. Mon frere n'essuya aucun reproche +de sa part. Sans s'en douter, et grace a ses instincts debonnaires, +elle avait detruit entre nous tout levain d'emulation, et l'on concoit +qu'entre un fils legitime et un batard l'emulation eut pu se changer +fort aisement en aversion et en jalousie. + +Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus me livrer sans +anxiete et sans amour-propre maladif au plaisir que je trouvais +naturellement a m'instruire. Entoure d'artistes et de gens du monde, mon +choix se fit tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si +j'eusse ete maltraite par ceux qui ne l'etaient pas, je me serais elance +dans la carriere avec une sorte d'aprete chagrine et hautaine. Il +n'en fut rien. Tous les amis de ma mere m'encourageaient de leur +bienveillance, et moi, ne me sentant blesse nulle part, j'entrai dans la +voie qui me parut la mienne avec le calme et la serenite d'une ame qui +prend librement possession de son domaine. + +Je portai dans l'etude de la peinture toutes les facultes qui etaient +en moi, sans fievre, sans irritation, sans impatience. A vingt-cinq ans +seulement, je me sentis arrive au premier degre de developpement de ma +force, et je n'eus pas lieu de regretter mes tatonnements. + +Ma mere n'etait plus; elle m'avait oublie dans son testament, mais +elle etait morte en me faisant ecrire un billet fort gracieux pour me +feliciter de mes premiers succes, et en donnant une signature a son +banquier pour payer les premieres dettes de mon frere. Elle avait fait +autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis tous les deux +a meme de devenir des hommes. J'etais arrive au but le premier; je ne +dependais plus que de mon courage et de mon intelligence. Mon frere +dependait de sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas change son +sort contre le mien. + +Depuis quelques annees, je ne voyais plus ma mere que rarement. Je lui +ecrivais a d'assez longs intervalles. Il m'en coutait de l'appeler, +conformement a ses prescriptions, _ma bonne protectrice_. Ses lettres ne +me causaient qu'une joie melancolique, car elles ne contenaient guere +que des questions de detail materiel et des offres d'argent relativement +a mon travail. "_Il me semble_, ecrivait-elle, qu'il y a _quelque temps_ +que vous ne m'avez rien demande, et je vous supplie de ne point faire de +dettes, puisque ma bourse est toujours a votre disposition. Traitez-moi +toujours en ceci comme votre veritable amie." + +Cela etait bon et genereux, sans doute, mais cela me blessait chaque +fois davantage. Elle ne remarquait pas que, depuis plusieurs annees, je +ne lui coutais plus rien, tout en ne faisant point de dettes. Quand +je l'eus perdue, ce que je regrettai le plus, ce fut l'esperance que +j'avais vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui me +fit verser des larmes, ce fut la pensee que j'aurais pu l'aimer +passionnement, si elle l'eut bien voulu. Enfin, je pleurais de ne +pouvoir pleurer vraiment ma mere. + +Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport avec l'episode de ma +vie que je vais retracer. Il ne se trouvera aucun lien entre le souvenir +de ma premiere jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde +periode. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; mais il +m'a semble pourtant qu'elle etait necessaire. Un narrateur est un etre +passif qui ennuie quand il ne rapporte pas les faits qui le touchent +a sa propre individualite bien constatee. J'ai toujours deteste les +histoires qui procedent par _je_, et si je ne raconte pas la mienne a +la troisieme personne, c'est que je me sens capable de rendre compte de +moi-meme, et d'etre, sinon le heros principal, du moins un personnage +actif dans les evenements dont j'evoque le souvenir. + +J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu ou ma vie s'est revelee +et denouee. Mon nom, a moi, c'est-a-dire le nom qu'on m'a choisi en +naissant, est Adorno Salentini. Je ne sais pas pourquoi je ne me serais +pas appele _Soavi_, comme mon pere. Peut-etre que ce n'etait pas non +plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il mourut sans savoir +que j'existais. Ma mere, aussi vite epouvantee qu'eprise, lui avait +cache les consequences de leur liaison pour pouvoir la rompre plus +entierement. + +Pour toutes les causes qui precedent, me voyant et me sentant doublement +orphelin dans la vie, j'etais tout accoutume a ne compter que sur +moi-meme. Je pris des habitudes de discretion et de reserve en raison +des instincts de courage et de fierte que je cultivais en moi avec soin. + +Deux ans apres la mort de ma mere, c'est-a-dire a vingt-sept ans, +j'etais deja fort et libre au gre de mon ambition, car je gagnais un +peu d'argent, et j'avais tres-peu de besoins; j'arrivais a une certaine +reputation sans avoir eu trop de protecteurs, a un certain talent sans +trop craindre ni rechercher les conseils de personne, a une certaine +satisfaction interieure, car je me trouvais sur la route d'un progres +assure, et je voyais assez clair dans mon avenir d'artiste. Tout ce qui +me manquait encore, je le sentais couver en silence dans mon sein, et +j'en attendais l'eclosion avec une joie secrete qui me soutenait, et une +apparence de calme qui m'empechait d'avoir des ennemis. Personne encore +ne pressentait en moi un rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas +de rivaux funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je +souriais interieurement de voir des hommes, plus inquiets et plus +presses que moi, s'enivrer d'un succes precaire. Doux et facile a vivre, +je pouvais constater en moi une force de patience dont je savais bien +etre incapables les natures violentes, emportees autour de moi comme des +feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais a l'oeil de celui qui voit +tout, ce que je cachais au regard dangereux et trouble des hommes: le +contraste d'un temperament paisible avec une imagination vive et une +volonte prompte. + +A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aime, et certes ce n'etait pas +faute d'amour dans le sang et dans la tete; mais mon coeur ne s'etait +jamais donne. Je le reconnaissais si bien, que je rougissais d'un +plaisir comme d'une faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un +autre eut appele ses bonnes fortunes. Pourquoi mon coeur se refusait-il +a partager l'enivrement de ma jeunesse? Je l'ignore. Il n'est point +d'homme qui puisse se definir au point de n'etre pas, sous quelque +rapport, un mystere pour lui-meme. Je ne puis donc m'expliquer ma +froideur interieure que par induction. Peut-etre ma volonte etait-elle +trop tendue vers le progres dans mon art. Peut-etre etais-je trop fier +pour me livrer avant d'avoir le droit d'etre compris. Peut-etre encore, +et il me semble que je retrouve cette emotion dans mes vagues souvenirs, +peut-etre avais-je dans l'ame un ideal de femme que je ne me croyais pas +encore digne de posseder, et pour lequel je voulais me conserver pur de +tout servage. + +Cependant mon temps approchait. A mesure que la manifestation de ma vie +me devenait plus facile dans la peinture, l'explosion de ma puissance +cachee se preparait dans mon sein par une inquietude croissante. A +Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse de... noble +italienne, belle comme un camee antique, eblouissante femme du monde, +et _dilettante_ a tous les degres de l'art. Le hasard lui fit voir une +peinture de moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui +entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des termes qui caresserent +mon amour-propre. Je sus qu'elle me placait plus haut que ne faisait +encore le public, et qu'elle travaillait a ma gloire sans me connaitre, +par pur amour de l'art. J'en fus flatte; la reconnaissance vint +attendrir l'orgueil dans mon sein. Je desirai lui etre presente: je fus +accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. Ma figure et mon langage +parurent lui plaire, et elle me dit, presque a la premiere entrevue, +qu'en moi l'homme etait encore superieur au peintre. Je me sentis plus +emu par sa grace, son elegance et sa beaute, que je ne l'avais encore +ete aupres d'aucune femme. + +Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes de mollesse, +certaines locutions d'eloges officiels, certaines formules de sympathie +et d'encouragement, me rappelaient la douce, liberale et insoucieuse +femme dont j'avais ete le fils et le _protege_. Parfois j'essayais de me +persuader que c'etait une raison de plus pour moi de m'attacher a elle; +mais parfois aussi je tremblais de retrouver, sous cette enveloppe +charmante, la femme du monde, cet etre banal et froid, habile dans l'art +des niaiseries, maladroit dans les choses serieuses, genereux de fait +sans l'etre d'intention, aimant a faire le bonheur d'autrui, a la +condition de ne pas compromettre le sien. + +J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une reputation +d'austerite bien etablie, quoique ses faiblesses n'eussent jamais fait +scandale. J'avais tout lieu d'esperer un delicieux caprice de sa part. +Cela ne m'enivrait pas. Je n'etais plus assez enfant pour me glorifier +d'inspirer un caprice; j'etais assez homme pour aspirer a etre l'objet +d'une passion. Je brulais d'un feu mysterieux trop longtemps comprime +pour ne pas m'avouer que j'allais etre en proie moi-meme a une passion +energique; mais, lorsque je me sentais sur le point d'y ceder, j'etais +epouvante de l'idee que j'allais donner tout pour recevoir peu... +peut-etre rien. J'avais peur, non pas precisement de devenir dans +le monde une dupe de plus; qu'importe, quand l'erreur est douce et +profonde? mais peur d'user mon ame, ma force morale, l'avenir de mon +talent, dans une lutte pleine d'angoisses et de mecomptes. Je pourrais +dire que j'avais peur enfin de n'etre pas completement dupe, et que je +me mefiais du retour de ma clairvoyance prete a m'echapper. + +Un soir, nous allames ensemble au theatre. Il y avait plusieurs jours +que je ne l'avais vue. Elle avait ete malade; du moins sa porte avait +ete fermee, et ses traits etaient legerement alteres. Elle m'avait +envoye une place dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses +amis, espece de sigisbee insignifiant, au debut d'un jeune homme dans un +opera italien. + +J'avais travaille avec beaucoup d'ardeur et avec une sorte de depit +fievreux durant la maladie feinte ou reelle de la duchesse. Je n'etais +pas sorti de mon atelier, je n'avais vu personne, je n'etais plus au +courant des nouvelles de la ville. + +--Qui donc debute ce soir? lui demandai-je un instant avant l'ouverture. + +--Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire caressant, +qui semblait me remercier de mon indifference a tout ce qui n'etait pas +elle. + +Puis elle reprit d'un air d'indifference: + +--C'est un tout jeune homme, mais dont on espere beaucoup. Il porte un +nom celebre au theatre; il s'appelle Celio Floriani. + +--Est-il parent, demandai-je, de la celebre Lucrezia Floriani, qui est +morte il y a deux ou trois ans? + +--Son propre fils, repondit la duchesse, un garcon de vingt-quatre ans, +beau comme sa mere et intelligent comme elle. + +Je trouvai cet eloge trop complet; l'instinct jaloux se developpait en +moi; a mon gre la duchesse se hatait trop d'admirer les jeunes talents. +J'oubliai d'etre reconnaissant pour mon propre compte. + +--Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de calme que je me +sentais plus emu. + +--Oui, je le connais un peu, repondit-elle en depliant son eventail; je +l'ai entendu deux fois depuis qu'il est ici. + +Je ne repondis rien. Je fis faire un detour a la conversation, pour +obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. Au bout de cinq minutes +de propos oiseux en apparence, j'appris que la duchesse avait entendu +chanter deux fois dans son salon le jeune Celio Floriani, pendant que la +porte m'etait fermee, car ce debutant n'etait arrive a Vienne que depuis +cinq jours. + +Je renfermai ma colere, mais elle fut devinee, et la duchesse s'en tira +aussi bien que possible. Je n'etais pas encore assez _lie_ avec elle +pour avoir le droit d'attendre une justification. Elle daigna me +la donner assez satisfaisante, et mon amertume fit place a la +reconnaissance. Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son +fils adolescent aupres d'elle. Il etait venu naturellement la saluer +a son arrivee, et, croyant lui devoir aide et protection, elle avait +consenti a le recevoir et a l'entendre, quoique malade et sequestree. +Il avait chante pour elle devant son medecin, elle l'avait ecoute par +ordonnance de medecin. "Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'etre +seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs etaient +detendus par le regime; mais il est certain qu'il m'a fait plaisir et +que j'ai bien augure de son debut. Il a une voix magnifique, une belle +methode et un exterieur agreable; mais que sera-t-il sur la scene? C'est +si different d'entendre un virtuose a huis clos! Je crains pour ce +pauvre enfant l'epreuve terrible du public. Le nom qu'il porte est un +rude fardeau a soutenir; on attend beaucoup de lui: noblesse oblige! + +--C'est une cruaute, Madame, dit le marquis R., qui se tenait au fond +de la loge, le public est bete; il devrait savoir que les personnes +de genie ne mettent au monde que des enfants betes. C'est une loi de +nature. + +--J'aime a croire que vous vous trompez, ou que la nature ne se trompe +pas toujours si sottement, repondit la duchesse d'un air narquois. Votre +fille est une personne charmante et pleine d'esprit."--Puis, comme pour +attenuer l'effet desagreable que pouvait produire sur moi cette repartie +un peu vive, elle me dit tout bas, derriere son eventail: "J'ai choisi +le marquis pour etre avec nous ce soir, parce qu'il est le plus bete de +tous mes amis." + +Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever du rideau; je me +sentis heureux et tout dispose a la bienveillance pour le debutant. + +--Quelle voix a-t-il? demandai-je. + +--Qui? le marquis? reprit-elle en riant. + +--Non, votre protege! + +--_Primo basso cantante_. Il se risque dans un role bien fort, ce soir. +Tenez, on commence; il entre en scene! voyez. Pauvre enfant! comme il +doit trembler! + +Elle agita son eventail. Quelques claques saluerent l'entree de Celio. +Elle y joignit si vivement le faible bruit de ses petites mains, que +son eventail tomba. "Allons, me dit-elle, comme je le ramassais, +applaudissez aussi le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie, +et, nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette femme a ete une +de nos gloires. + +--Je l'ai entendue dans mon enfance, repondis-je; mais c'est donc depuis +qu'elle etait retiree du theatre que vous l'avez particulierement +connue? car vous etes trop jeune... + +Ce n'etait pas le moment de faire une circonlocution pour apprendre si +la duchesse avait vu la Floriani une fois ou vingt fois en sa vie. J'ai +su plus tard qu'elle ne l'avait jamais vue que de sa loge, et que Celio +lui avait ete simplement recommande par le comte Albani. J'ai su bien +d'autres choses... Mais Celio debitait son recitatif, et la duchesse +toussait trop pour me repondre. Elle avait ete si enrhumee! + + + +II. + +LE VER LUISANT. + +Il y avait alors au theatre imperial une chanteuse qui eut fait quelque +impression sur moi, si la duchesse de... ne se fut emparee plus +victorieusement de mes pensees. Cette chanteuse n'etait ni de la +premiere beaute, ni de la premiere jeunesse, ni du premier ordre de +talent. Elle se nommait Cecilia Boccaferri; elle avait une trentaine +d'annees, les traits un peu fatigues, une jolie taille, de la +distinction, une voix plutot douce et sympathique que puissante; elle +remplissait sans fracas d'engouement, comme sans contestation de la part +du public, l'emploi de _seconda donna_. + +Sans m'eblouir, elle m'avait plu hors de la scene plutot que sur les +planches. Je la rencontrais quelquefois chez un professeur de chant qui +etait mon ami et qui avait ete son maitre, et dans quelques salons ou +elle allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on, +fort sagement, et faisait vivre son pere, vieux artiste paresseux et +desordonne. C'etait une personne modeste et calme que l'on accueillait +avec egard, mais dont on s'occupait fort peu dans le monde. + +Elle entra en meme temps que Celio, et, bien qu'elle ne s'occupat jamais +du public lorsqu'elle etait a son role, elle tourna les yeux vers la +loge d'avant-scene ou j'etais avec la duchesse. Il y eut dans ce regard +furtif et rapide quelque chose qui me frappa: j'etais dispose a tout +remarquer et a tout commenter ce soir-la. + +Celio Floriani etait un garcon de vingt-quatre a vingt-cinq ans, d'une +beaute accomplie. On disait qu'il etait tout le portrait de sa mere, qui +avait ete la plus belle femme de son temps. Il etait grand sans l'etre +trop, svelte sans etre grele. Ses membres degages avaient de l'elegance, +sa poitrine large et pleine annoncait la force. La tete etait petite +comme celle d'une belle statue antique, les traits d'une purete delicate +avec une expression vive et une couleur solide; l'oeil noir etincelant, +les cheveux epais, ondes et plantes au front par la nature selon toutes +les regles de l'art italien; le nez etait droit, la narine nette et +mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, la bouche vermeille et +bien decoupee, la moustache fine et encadrant la levre superieure par +un mouvement de frisure naturelle d'une grace coquette; les plans de la +joue sans defaut, l'oreille petite, le cou degage, rond, blanc et fort, +la main bien faite, le pied de meme, les dents eblouissantes, le sourire +malin, le regard tres-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai +d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, tant elle etait +absorbee par l'entree du debutant. + +La voix de Celio etait magnifique, et il savait chanter; cela se jugeait +des les premieres mesures. Sa beaute ne pouvait pas lui nuire: pourtant, +lorsque je reportai mes regards de la duchesse a l'acteur, ce dernier me +parut insupportable. Je crus d'abord que c'etait prevention de jaloux; +je me moquai de moi-meme; je l'applaudis, je l'encourageai d'un de ces +_bravo_ a demi-voix que l'acteur entend fort bien sur la scene. La je +rencontrai encore le regard de mademoiselle Boccaferri attache sur la +duchesse et sur moi. Cette preoccupation n'etait pas dans ses habitudes, +car elle avait un maintien eminemment grave et un talent specialement +consciencieux. + +Mais j'avais beau faire le degage: d'une part, je voyais la duchesse en +proie a un trouble inconcevable, a une emotion qu'elle ne pouvait plus +me cacher, on eut dit qu'elle ne l'essayait meme pas; d'autre part, +je voyais le beau Celio, en depit de son audace et de ses moyens, +s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se releve guere, ou tout +au moins vers un de ces _fiasco_ qui laissent apres eux des annees de +decouragement et d'impuissance. En effet, ce jeune homme se presenta +avec un aplomb qui frisait l'outrecuidance. On eut dit que le nom qu'il +portait etait ecrit par lui sur son front pour etre salue et adore sans +examen de son individualite; on eut dit aussi que sa beaute devait faire +baisser les yeux, meme aux hommes. Il avait cependant du talent et une +puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait bien; mais +il etait insolent dans l'ame, et cela percait par tous ses pores. La +maniere dont il accueillit les premiers applaudissements deplut au +public. Dans son salut et dans son regard, on lisait clairement cette +modeste allocution interieure: "Tas d'imbeciles que vous etes, vous +serez bientot forces de m'applaudir davantage. Je meprise le faible +tribut de votre indulgence; j'ai droit a des transports d'admiration." + +Pendant deux actes, il se maintint a cette hauteur dedaigneuse; et le +public incertain lui pardonna genereusement son orgueil, voulant voir +s'il le justifierait, et si cet orgueil etait un droit legitime ou une +pretention impertinente. Je n'aurais su dire moi-meme lequel c'etait, +car je l'ecoutais avec un desinteressement amer. Je ne pouvais plus +douter de l'engouement de ma compagne pour lui; je le lui disais, +meme assez malhonnetement, sans la facher, sans la distraire; elle +n'attendait qu'un moment d'eclatant triomphe de Celio pour me dire que +j'etais un fat et qu'elle n'avait jamais pense a moi. + +Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, c'etait un duo du +troisieme acte avec la signora Boccaferri. Cette sage creature semblait +s'y preter de bonne grace et vouloir s'effacer derriere le succes du +debutant. Celio s'etait menage jusque-la; il arrivait a un effet avec la +certitude de le produire. + +Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et lui? Nul ne +l'eut explique, chacun le sentit. Il etait la, lui, comme un magnetiseur +qui essaie de prendre possession de son sujet, et qui ne se rebute pas +de la lenteur de son action. Le public etait comme le patient, a la fois +naif et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer le charme pour +se dire: "Celui-ci est un prophete ou un charlatan." Celio ne chanta +pourtant pas mal, la voix ne lui manqua pas; mais il voulut peut-etre +aider son effet par un jeu trop accuse: eut-il un geste faux, une +intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais rien. Je +regardai la duchesse prete a s'evanouir, lorsqu'un froid sinistre plana +sur toutes les tetes, un sourire sepulcral effleura tous les visages. +L'air fini, quelques amis essayerent d'applaudir; deux on trois _chut_ +discrets, contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer +dans le silence. Le _fiasco_ etait consomme. + +La duchesse etait pale comme la mort; mais ce fut l'affaire d'un +instant. Reprenant l'empire d'elle-meme avec une merveilleuse dexterite, +elle se tourna vers moi, et me dit en souriant, en affrontant mon regard +comme si rien n'etait change entre nous:--Allons, c'est trois ans +d'etude qu'il faut encore a ce chanteur-la! Le theatre est un autre +lieu d'epreuve que l'auditoire bienveillant de la vie privee. J'aurais +pourtant cru qu'il s'en serait mieux tire. Pauvre Floriani, comme elle +eut souffert si cela se fut passe de son vivant! Mais qu'avez-vous donc, +monsieur Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'interet a ce +debut, que vous vous sentez consterne de la chute? + +--Je n'y songeais pas, Madame, repondis-je; je regardais et j'ecoutais +mademoiselle Boccaferri, qui vient de dire admirablement bien une toute +petite phrase fort simple. + +--Ah! bah! vous ecoutez la Boccaferri, vous? Je ne lui fais pas tant +d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle disait mal ou bien. + +--Je ne vous crois pas, Madame; vous etes trop bonne musicienne et trop +artiste pour n'avoir pas mille fois remarque qu'elle chante comme un +ange. + +--Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce vraiment de la +Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal entendu, sans doute. + +--Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri est une +personne accomplie et une artiste du plus grand merite. C'est votre +doute a cet egard qui m'etonne. + +--Oui-da! vous etes facetieux aujourd'hui, reprit la duchesse sans se +deconcerter. + +Elle etait charmee de me supposer du depit; elle etait loin de croire +que je fusse parfaitement calme et detache d'elle, ou au moment de +l'etre. + +--Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai toujours fait grand +cas des talents qui se respectent et qui se tiennent, sans aigreur, sans +degout et sans folle ambition, a la place que le jugement public leur +assigne. La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes +qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour se maintenir dans la +bonne voie. Son organe manque d'eclat, mais son chant ne manque jamais +d'ampleur. Ce timbre, un peu voile, a un charme qui me penetre. Beaucoup +de _prime donne_ fort en vogue n'ont pas plus de plenitude ou de +fraicheur dans le gosier; il en est meme qui n'en ont plus du tout. +Elles appellent alors a leur aide l'_artifice_ au lieu de l'_art_, +c'est-a-dire le mensonge. Elles se creent une voix factice, une methode +personnelle, qui consiste a sauver toutes les parties defectueuses +de leur registre pour ne faire valoir que certaines notes criees, +chevrotees, sanglotees, etouffees, qu'elles ont a leur service. Cette +methode, pretendue dramatique et savante, n'est qu'un miserable tour de +gibeciere, un escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants +sont seuls dupes; mais, a coup sur, ce n'est plus la du chant, ce n'est +plus de la musique. Que deviennent l'intention du maitre, le sens de la +melodie, le genie du role, lorsqu'au lieu d'une declamation naturelle, +et qui n'est vraisemblable et pathetique qu'a la condition d'avoir +des nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement et +d'emportement, la cantatrice, incapable de rien _dire_ et de rien +_chanter_, crie, soupire et larmoie son role d'un bout a l'autre? +D'ailleurs, quelle couleur, quelle physionomie, quel sens peut avoir +un chant ecrit pour la voix, quand, a la place d'une voix humaine et +vivante, le virtuose epuise, met un cri, un grincement, une suffocation +perpetuels? Autant vaut chanter Mozart avec la _pratique_ de Pulcinella +sur la langue; autant vaut assister aux hurlements de l'epilepsie. Ce +n'est pas davantage de l'art, c'est de la realite plus positive. + +--Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec un sourire malin +et caressant; je ne vous savais pas si docte et si subtil en fait de +musique! Pourquoi est-ce la premiere fois que vous en parlez si bien? +J'aurais toujours ete de votre avis... en theorie, car vous faites une +mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri a precisement +une de ces voix usees et fletries qui ne peuvent plus chanter. + +--Et pourtant, repris-je avec fermete, elle chante toujours, elle ne +fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque jamais, et c'est pour cela +que le public frivole ne fait point d'attention a elle. Croyez-vous +qu'elle soit si peu habile qu'elle ne put viser a l'_effet_ tout comme +une autre, et remplacer l'_art_ par l'_artifice_, si elle daignait +abaisser son ame et sa science jusque-la? Que demain elle se lasse de +passer inapercue et qu'elle veuille agir sur la fibre nerveuse de son +auditoire par des cris, elle eclipsera ses rivales, je n'en doute +pas. Son organe, voile d'habitude, est precisement de ceux qui +s'eclaircissent par un effort physique, et qui vibrent puissamment +quand le chanteur veut sacrifier le charme a l'etonnement, la verite a +l'effet. + +--Mais alors, convenez-en vous-meme, que lui reste-t-il, si elle n'a ni +le courage et la volonte de produire l'effet par un certain artifice, ni +la sante de l'organe qui possede le charme naturel? Elle n'agit ni sur +l'imagination trompee, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille! +Elle dit proprement ce qui est ecrit dans son role; elle ne choque +jamais, elle ne derange rien. Elle est musicienne, j'en conviens, et +utile dans l'ensemble; mais, seule, elle est nulle. Qu'elle entre, +qu'elle sorte, le theatre est toujours vide quand elle le traverse de +ses bouts de role et de ses petites phrases perlees. + +--Voila ce que je nie, et, pour mon compte, je sens qu'elle remplit, non +pas seulement le theatre de sa presence, mais qu'elle penetre et anime +l'opera de son intelligence. Je nie egalement que le defaut de plenitude +de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas une voix +malade, c'est une voix delicate, de meme que la beaute de mademoiselle +Boccaferri n'est pas une beaute fletrie, mais une beaute voilee. Cette +beaute suave, cette voix douce, ne sont pas faites pour les sens +toujours un peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend +devine des tresors de verite sous cette expression contenue, ou l'ame +tient plus encore qu'elle ne promet et ne s'epuise jamais, parce qu'elle +ne se prodigue point. + +--Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! s'ecria la +duchesse en riant et en me tendant la main d'un air enjoue et +affectueux: je ne vous savais pas amoureux de la Boccaferri; si je m'en +etais doutee, je ne vous aurais pas contrarie en disant du mal d'elle. +Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien! + +Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eut ete sincere dans son +desinteressement, je redevenais amoureux; mais elle ne put soutenir mon +regard, et l'etincelle diabolique jaillit du sien a la derobee. + +--Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai faiblement, vous +n'aurez jamais a vous excuser d'une maladresse, et moi, je n'ai jamais +ete amoureux de mademoiselle Boccaferri avant cette representation, ou +je viens de la comprendre pour la premiere fois. + +--Et c'est moi qui vous ai aide, sans doute, a faire cette decouverte? + +--Non, Madame, c'est Celio Floriani. + +La duchesse fremit, et je continuai fort tranquillement:--C'est en +voyant combien ce jeune homme avait peu de conscience que j'ai senti le +prix de la conscience dans l'art lyrique, aussi clairement que je le +sens dans l'art de la peinture et dans tous les arts. + +--Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de reprendre parti pour +Celio. Je n'ai pas vu qu'il manquat de conscience, ce beau jeune homme; +il a manque de bonheur, voila tout. + +--Il a manque a ce qu'il y a de plus sacre, repris-je froidement; il a +manque a l'amour et au respect de son art. Il a merite que le public +l'en punit, quoique le public ait rarement de ces instincts de justice +et de fierte. Consolez-vous pourtant, Madame, son succes n'a tenu qu'a +un fil, et, en procedant par l'audace et le contentement de soi-meme, +un artiste peut toujours etre applaudi, faire des dupes, voire des +victimes; mais moi, qui vois tres-clair et qui suis tout a fait +impartial dans la question, j'ai compris que l'absence de charme et de +puissance de ce jeune homme tenait a sa vanite, a son besoin d'etre +admire, a son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, a son manque de +respect pour l'esprit et les traditions de son role. Il s'est nourri +toute sa vie, j'en suis sur, de l'idee qu'il ne pouvait faillir et qu'il +avait le don de s'imposer. Probablement c'est un enfant gate. Il est +joli, intelligent, gracieux; sa mere a du etre son esclave, et toutes +les dames qu'il frequente doivent l'enivrer de voluptes. Celle de la +louange est la plus mortelle de toutes. Aussi s'est-il presente devant +le public comme une coquette effrontee qui eclabousse le pauvre monde +du haut de son equipage. Personne n'a pu nier qu'il fut jeune, beau et +brillant; mais on s'est mis a le hair, parce qu'on a senti dans son +maintien quelque chose de la coquette. Oui, coquette est le mot. +Savez-vous ce que c'est qu'une coquette, madame la duchesse? + +--Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, vous le savez, sans +doute? + +--Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par son air de +dedain, c'est une femme qui fait par vanite ce que la courtisane fait +par cupidite; c'est un etre qui fait le fort pour cacher sa faiblesse, +qui fait semblant de tout mepriser pour secouer le poids du mepris +public, qui essaie d'ecraser la foule pour faire oublier qu'elle +s'abaisse et rampe devant chacun en particulier; c'est un melange +d'audace et de lachete, de bravade temeraire et de terreur secrete.... A +Dieu ne plaise que j'applique ce portrait dans toute sa rigueur a aucune +personne de votre connaissance! A Celio meme, je ne le ferais pas sans +restriction. Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent le +succes sans conscience et sans recueillement sont un peu dans la voie +de la courtisane sans le savoir; ils feignent de mepriser le jugement +d'autrui, et ils n'ont travaille toute leur vie qu'a l'obtenir +favorable; ils ne sont si irrites de manquer leur triomphe que parce +que le triomphe a ete leur unique mobile. S'ils aimaient leur art pour +lui-meme, ils seraient plus calmes et ne feraient pas dependre leurs +progres d'un peu plus ou moins de blame ou d'eloge. Les courtisanes +affectent de mepriser la vertu qu'elles envient. Les artistes dont je +parle affectent de se suffire a eux-memes, precisement parce qu'ils se +sentent mal avec eux-memes. Celio Floriani est le fils d'une vraie, +d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les traditions de sa mere, +il en est trop cruellement puni! Dieu veuille qu'il profite de la lecon, +qu'il ne se laisse point abattre, et qu'il se remette a l'etude sans +degout et sans colere! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre part, +Madame, et que je l'invite a souper chez vous au sortir du spectacle? +Il doit avoir besoin de consolation, et ce serait genereux a vous de +le traiter d'autant mieux qu'il est plus malheureux. Nous voici au +_finale_. J'ai mes entrees sur le theatre, j'y vais et je vous l'amene. + +--Non, Salentini, repondit la duchesse. Je ne comptais point souper ce +soir, et, si vous voulez prolonger la veillee, vous allez venir prendre +du the avec moi et le marquis... dont la somnolence opiniatre nous +laisse le champ libre pour causer. Il me semble que nous avons beaucoup +de choses a nous dire... a propos de Celio Floriani precisement. +Celui-ci serait de trop dans notre entretien, pour moi comme pour vous. + +Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur et de passion, +et se leva pour prendre mon bras; mais j'esquivai cet honneur en me +placant derriere son sigisbee. Cette femme, qui n'aimait les _jeunes +talents_ que dans la prevision du succes, et qui les abandonnait si +lestement quand ils avaient echoue en public, me devenait odieuse tout +d'un coup; elle me faisait l'effet de ces enfants mechants et stupides +qui poursuivent le ver luisant dans les herbes, qui le saisissent, +le rechauffent et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis +l'ecrasent quand le toucher de leur main indiscrete l'a prive de sa +lumiere. Parfois ils le torturent pour le ranimer, mais le pauvre +insecte s'eteint de plus en plus. Alors on le tue: il ne jette plus +d'eclat, il ne brille plus, il n'est plus bon a rien. "Pauvre Celio! +pensais-je, qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou +crains qu'on ne marche sur toi.... Mais a coup sur ce n'est pas moi qui +profiterai du tete-a-tete qu'on t'avait menage pour cette nuit en cas +d'ovation. J'ai encore un peu de phosphore, et je veux le garder." + +--Eh bien, dit la duchesse d'un ton imperieux, vous ne venez pas? + +--Pardon, Madame, repondis-je, je veux aller saluer mademoiselle +Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu plus de succes ce soir que +les autres fois, et elle n'en chantera pas moins bien demain. J'aime +beaucoup a porter le tribut de mon admiration aux talents ignores ou +meconnus qui restent eux-memes et se consolent de l'indifference de la +foule par la sympathie de leurs amis et la conscience de leur force. Si +je rencontre Celio Floriani, je veux faire connaissance avec lui. Me +permettez-vous de me recommander de Votre Seigneurie? Nous sommes tous +deux vos proteges. + +La duchesse brisa son eventail et sortit sans me repondre. Je sentis que +sa souffrance me faisait mal; mais c'etait le dernier tressaillement +de mon coeur pour elle. Je m'elancai dans les couloirs qui menaient au +theatre, resolu, en effet, a porter mon hommage a Cecilia Boccaferri. + + + +III. + +CECILIA. + +Mais il etait ecrit au livre de ma destinee que je retrouverais Celio +sur mon chemin. J'approche de la loge de Cecilia, je frappe, on vient +m'ouvrir: au lieu du visage doux et melancolique de la cantatrice, c'est +la figure enflammee du debutant qui m'accueille d'un regard mefiant et +de cette parole insolente:--Que voulez-vous, Monsieur? + +--Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, repondis-je; elle a +donc change de loge? + +--Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cecilia. Entrez, signor +Salentini, je suis bien aise de vous voir. + +J'entrai, elle quittait son costume derriere un paravent. Celio se +rassit sur le sofa; sans me rien dire, et meme sans daigner faire la +moindre attention a ma presence, il reprit son discours au point ou je +l'avais interrompu. A vrai dire, ce discours n'etait qu'un monologue. Il +procedait meme uniquement par exclamations et maledictions, donnant au +diable ce lourd et stupide parterre d'Allemands, ces buveurs, aussi +froids que leur biere, aussi incolores que leur cafe. Les loges +n'etaient pas mieux traitees.--Je sais que j'ai mal chante et encore +plus mal joue, disait-il a la Boccaferri, comme pour repondre a une +objection qu'elle lui aurait faite avant mon arrivee; mais soyez +donc inspire devant trois rangees de sots diplomates et d'affreuses +douairieres! Maudite soit l'idee qui m'a fait choisir Vienne pour le +theatre de mes debuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, l'air si +epais, la vie si plate et les hommes si betes! En bas, des abrutis qui +vous glacent; en haut, des monstres qui vous epouvantent! Par tous les +diables! j'ai ete a la hauteur de mon public, c'est-a-dire insipide et +detestable! + +La naivete de ce depit me reconcilia avec Celio. Je lui dis qu'en +qualite d'Italien et de compatriote, je reclamais contre son arret, que +je ne l'avais point ecoute froidement, et que j'avais proteste contre la +rigueur du public. + +A cette ouverture, il leva la tete, me regarda en face, et, venant a moi +la main ouverte: "Ah! oui! dit-il, c'est vous qui etiez a l'avant-scene, +dans la loge de la duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai +remarque; Cecilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention +aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a abandonne! mais +vous luttiez jusqu'au dernier moment. Eh bien, touchez la; je vous +remercie. Il parait que vous etes artiste aussi, que vous avez du +talent, du succes? C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui +tombent! cela vous portera bonheur!" + +Il parlait si vite, il avait un accent si resolu, une cordialite si +spontanee, que, bien que choque de l'expression de corps de garde +appliquee a la duchesse, mes recentes amours, je ne pus resister a ses +avances, ni rester froid a l'etreinte de sa main. J'ai toujours juge les +gens a ce signe. Une main froide me gene, une main humide me repugne, +une pression saccadee m'irrite, une main qui ne prend que du bout des +doigts me fait peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser la +mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas de livrer a une +main virile le contact de sa paume entiere, m'inspire une confiance +et meme une sympathie subite. Certains observateurs des varietes de +l'espece humaine s'attachent au regard, d'autres a la forme du front, +ceux-ci a la qualite de la voix, ceux-la au sourire, d'autres enfin a +l'ecriture, etc. Moi, je crois que tout l'homme est dans chaque detail +de son etre, et que toute action ou aspect de cet etre est un indice +revelateur de sa qualite dominante. Il faudrait donc tout examiner, si +on en avait le temps; mais, des l'abord, j'avoue que je suis pris ou +repousse par la premiere poignee de main. + +Je m'assis aupres de Celio, et tachai de le consoler de son echec en lui +parlant de ses moyens et des parties incontestables de son talent. "Ne +me flattez pas, ne m'epargnez pas, s'ecria-t-il avec franchise. J'ai ete +mauvais, j'ai merite de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je vous en +supplie, sur ce miserable debut. Je vaux mieux que cela. Seulement je ne +suis pas assez vieux pour etre bon a froid. Il me faut un auditoire qui +me porte, et j'en ai trouve un ce soir qui, des le commencement, n'a +fait que me supporter. J'ai ete froisse et contrarie avant l'epreuve, au +point d'entrer en scene epuise et frappe d'un sombre pressentiment. La +colere est bonne quelquefois, mais il la faut simultanee a l'operation +de la volonte. La mienne n'etait pas encore assez refroidie, et elle +n'etait plus assez chaude: j'ai succombe. O ma pauvre mere! si tu avais +ete la, tu m'aurais electrise par ta presence, et je n'aurais pas ete +indigne de la gloire de porter ton nom! Dors bien sous tes cypres, +chere sainte! Dans l'etat ou me voici, c'est la premiere fois que je me +rejouis de ce que tes yeux sont fermes pour moi! + +Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau Celio. Sa sincerite, +ce retour enthousiaste vers sa mere, son expansion devant moi, +effacaient le mauvais effet de son attitude sur la scene. Je me sentis +attendri, je sentis que je l'aimais. Puis, en voyant de pres combien sa +beaute etait _vraie_, son accent penetrant et son regard sympathique, je +pardonnai a la duchesse de l'avoir aime deux jours; je ne lui pardonnai +pas de ne plus l'aimer. + +Il me restait a savoir s'il etait aime aussi de Cecilia Boccaferri. Elle +sortit de sa toilette et vint s'asseoir entre nous deux, nous prit la +main a l'un et a l'autre, et, s'adressant a moi:--C'est la premiere fois +que je vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. Vous +venez consoler mon pauvre Celio, mon ami d'enfance, le fils de ma +bienfaitrice, et c'est presque une soeur qui vous en remercie. Au reste, +je trouve cela tout simple de votre part; je sais que vous etes un +noble esprit, et que les vrais talents ont la bonte et la franchise +en partage.... Ecoute, Celio, ajouta-t-elle, comme frappee d'une idee +soudaine, va quitter ton costume dans ta loge, il est temps: moi, j'ai +quelques mots a dire a M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous +partirons ensemble. + +Celio sortit sans hesiter et d'un air de confiance absolue. Etait-il +sur, a ce point, de la fidelite de sa maitresse?... ou bien n'etait-il +pas l'amant de Cecilia? Et pourquoi l'aurait-il ete? pourquoi en +avais-je la pensee, lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-etre jamais +eue? + +Tout cela s'agitait confusement et rapidement dans ma tete. Je tenais +toujours la main de Cecilia dans la mienne, je l'y avais gardee; elle +ne paraissait pas le trouver mauvais. J'interrogeais les fibres +mysterieuses de cette petite main, assez ferme, legerement attiedie et +particulierement calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, grands +et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main d'une femme ne se +penetrent pas si aisement que ceux d'un homme. Ma science d'observation +et ma delicatesse de perceptions m'ont souvent trahi ou eclaire selon le +sexe. + +Par un mouvement tres-naturel pour relever son chale, la Boccaferri me +retira sa main des que nous fumes seuls, mais sans detourner son regard +du mien. + +--Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour a la duchesse +de X... et vous avez ete jaloux de Celio; mais vous ne l'etes plus, +n'est-ce pas? vous sentez bien que vous n'avez pas sujet de l'etre. + +--Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas sujet d'etre jaloux +de Celio, si je faisais la cour a la duchesse, repondis-je en me +rapprochant un peu de la Boccaferri; mais je puis vous jurer que je ne +suis pas jaloux, parce que je n'aime pas cette femme. + +Cecilia baissa les yeux, mais avec une expression de dignite et non de +trouble.--Je ne vous demande pas vos secrets, dit-elle, je n'ai pas +cette indiscretion. Rien la dedans ne peut exciter ma curiosite; mais +je vous parle franchement. Je donnerais ma vie pour Celio; je sais que +certaines femmes du monde sont tres-dangereuses. Je l'ai vu avec peine +aller chez quelques-unes, j'ai prevu que sa beaute lui serait funeste, +et peut-etre son malheur d'aujourd'hui est-il le resultat de quelques +intrigues de coquettes, de quelques jalousies fomentees a dessein.... +Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais quelquefois +chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh bien, j'ai vu ce soir +Celio _chute_ par des gens qui lui promettaient chaudement hier de +l'applaudir, et j'ai cru comprendre certains petits drames dans les +loges qui nous avoisinaient. J'ai remarque aussi votre generosite, j'en +ai ete vivement touchee. Celio, depuis le peu de temps qu'il est a +Vienne, s'est deja fait des ennemis. Je ne suis pas en position de l'en +preserver; mais, lorsque l'occasion se presente pour moi de lui assurer +et de lui conserver une noble amitie, je ne veux pas la negliger. Celio +n'a point aspire a plaire a la duchesse; voila tout ce que j'avais +a vous dire, signor Salentini, et ce que je puis vous affirmer sur +l'honneur, car Celio n'a point de secrets pour moi, et je l'ai interroge +sur ce point-la, il n'y a qu'un instant, comme vous entriez ici. + +[Illustration 002.png: C'est une cruaute, Madame. (Page 76.)] + +Chacun sait plus ou moins la figure que tache de ne pas faire un homme +qui trouve occupee la place qu'il venait pour conquerir. Je fis de +mon mieux pour que mon desappointement ne parut pas.--Bonne Cecilia, +repondis-je, je vous declare que cela me serait parfaitement egal, et je +permets a Celio d'etre aujourd'hui ou de ne jamais etre l'amant de la +duchesse, sans que cela change rien a ma sympathie pour lui, a mon +impartialite comme _dilettante_, a mon zele comme ami. Oui, je serai +son ami de bon coeur, puisqu'il est le votre, car vous etes une des +personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, vous, puisque vous +venez de me livrer sans detour le secret de votre coeur, et je vous en +remercie. + +--Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton de sincerite qui me +petrifia. Quel secret? + +--Etes-vous donc distraite a ce point que vous m'ayez dit, sans le +savoir, votre amour pour Celio; ou que vous l'ayez deja oublie? + +La Boccaferri se mit a rire. C'etait la premiere fois que je la voyais +rire, et le rire est aussi un indice a etudier. Sa figure grave et +reservee ne semblait pas faite pour la gaiete, et pourtant cet eclair +d'enjouement l'eclaira d'une beaute que je ne lui connaissais pas. +C'etait le rire franc, bref et harmonieusement rhythme d'une petite +fille epanouie et bonne.--Oui, oui, dit-elle, il faut que je sois bien +distraite pour m'etre exprimee comme je l'ai fait sur le compte de +Celio, sans songer que vous alliez prendre le change et me supposer +amoureuse de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pedanterie de ma +part a m'en defendre, lorsque cela doit vous paraitre tres-naturel et +tres-indifferent. + +--Tres-naturel... c'est possible... Tres-indifferent... c'est possible +encore; mais je vous prie cependant de vous expliquer.--Et je pris le +bras de Cecilia avec une brusquerie involontaire dont je me repentis +tout a coup, car elle me regarda d'un air etonne, comme si je venais de +la preserver d'une brulure ou d'une araignee. Je me calmai aussitot et +j'ajoutai:--Je tiens a savoir si je suis assez votre ami pour que vous +m'ayez confie votre secret, ou si je le suis assez peu pour qu'il vous +soit indifferent, a vous, de n'etre pas connue de moi. + +[Illustration 003.png: Puis, en voyant de pres combien sa beaute etait +vraie... (Page 79.)] + +--Ni l'un ni l'autre, repondit-elle. Si j'avais un tel secret, j'avoue +que je ne vous le confierais pas sans vous connaitre et vous eprouver +davantage; mais, n'ayant point de secret, j'aime mieux que vous me +connaissiez telle que je suis. Je vais vous expliquer mon devouement +pour Celio, et d'abord je dois vous dire que Celio a deux soeurs et +un jeune frere pour lesquels je me devouerais encore davantage, parce +qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui des services et de la +sollicitude d'une femme. Oh! oui, si j'avais un sort independant, je +voudrais consacrer ma vie a remplacer la Floriani aupres de ses enfants, +car l'etre que j'aime de passion et d'enthousiasme, c'est un nom, c'est +une morte, c'est un souvenir sacre, c'est la grande et bonne Lucrezia +Floriani! + +Je pensai, malgre moi, a la duchesse, qui, une heure auparavant, avait +motive son engouement pour Celio par une ancienne relation d'amitie avec +sa mere. La duchesse avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani +etait morte a quarante, absolument retiree du theatre et du monde depuis +douze ou quatorze ans... Ces deux femmes l'avaient-elles beaucoup +connue? Je ne sais pourquoi cela me paraissait invraisemblable. Je +craignais que le nom de Floriani ne servit mieux a Celio aupres des +femmes qu'aupres du public. + +Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou si Cecilia +alla naturellement au-devant de mes objections, car elle ajouta sans +transition:--Et pourtant je ne l'ai vue, dans toute ma vie, que cinq ou +six fois, et notre plus longue intimite a ete de quinze jours, lorsque +j'etais encore une enfant. + +Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je l'observais. Il y +avait comme un embarras douloureux en elle; mais elle reprit bientot: +"Je souffre un peu de vous dire pourquoi mon coeur a voue un culte a +cette femme, mais je presume que je n'ai rien de neuf a vous apprendre +la-dessus. Mon pere... vous savez, est un homme excellent, une ame +ardente, genereuse, une intelligence superieure... ou plutot vous ne +savez guere cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il a +toujours vecu dans le desordre, dans l'incurie, dans la misere. Il etait +trop aimable pour n'avoir pas beaucoup d'amis; il en faisait tous les +jours, parce qu'il plaisait, mais il n'en conserva jamais aucun, parce +qu'il etait incorrigible, et que leurs secours ne pouvaient le guerir +de son imprevoyance et de ses illusions. Lui et moi nous devons de la +reconnaissance a tant de gens, que la liste serait trop longue; mais une +seule personne a droit, de notre part, a une eternelle adoration. Seule +entre tous, seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver +tous les ans... quelquefois plus souvent. Inepuisable en patience, en +tolerance, en comprehension, en largesse, elle ne meprisa jamais mon +pere, elle ne l'humilia jamais de sa pitie ni de ses reproches. Jamais +ce mot amer et cruel ne sortit de ses levres: "Ce pauvre homme avait +du merite; la misere l'a degrade." Non! la Floriani disait: "Jacopo +Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de coeur et de +genie!" Et c'etait vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait etre la +pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia. + +"Pendant vingt ans, c'est-a-dire depuis le jour ou elle le rencontra +jusqu'a celui ou elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami dont +on ne doute point. Elle etait bien sure, au fond du coeur, que ses +bienfaits ne l'enrichiraient pas; et que chaque dette criante qu'elle +acquittait ferait naitre d'autres dettes semblables. Elle continua; elle +ne s'arreta jamais. Mon pere n'avait qu'un mot a lui ecrire, l'argent +arrivait a point, et avec l'argent la consolation, le bienfait de l'ame, +quelques lignes si belles, si bonnes! Je les ai tous conserves comme des +reliques, ces precieux billets. Le dernier disait: + +"Courage, mon ami, _cette fois-ci_ la destinee vous sourira, et vos +efforts ne seront pas vains, j'en suis sure. Embrassez pour moi la +Cecilia, et comptez toujours sur votre vieille amie." + +"Voyez quelle delicatesse et quelle science de la vie! C'etait bien la +centieme fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle l'encourageait toujours; +et, grace a elle, il entreprenait toujours quelque chose. Cela ne durait +point et creusait de nouveaux abimes; mais, sans cela, il serait mort +sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... Oui, oui, +la Floriani m'a legue son courage.... Sans elle, j'aurais peut-etre +moi-meme doute de mon pere; mais j'ai toujours foi en lui, grace a elle! +Il est vieux, mais il n'est pas fini. Son intelligence et sa fierte +n'ont rien perdu de leur energie. Je ne puis le rendre riche comme il le +faudrait a un homme d'une imagination si feconde et si ardente; mais je +puis le preserver de la misere et de l'abattement. Je ne le laisserai +pas tomber; je suis forte!" + +La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu fut +encore contenu par une habitude de dignite calme. + +Elle se transformait a mes yeux, ou plutot elle me revelait ces tresors +de l'ame que j'avais toujours pressentis en elle. Je pris sa main +tres-franchement cette fois, et je la baisai sans arriere-pensee. + +--Vous etes une noble creature, lui dis-je, je le savais bien, et +je suis fier de l'effort que vous daignez faire pour m'avouer cette +grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent +la honte de leur petitesse. Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas +savoir le bien que vous me faites, a moi qui suis ne pour croire et pour +aimer, mais que le monde exterieur contriste et alarme perpetuellement. + +--Mais je n'ai plus rien a vous dire, mon ami. La Floriani n'est plus, +mais elle est toujours vivante dans mon coeur. Son fils aine commence +la vie et tate le terrain de la destinee d'un pied hasardeux, temeraire +peut-etre. Est-ce a moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux, +imprudent, impuissant meme dans les arts, qu'il se trompe mille fois, +qu'il devienne coupable envers lui-meme, je veux l'aimer et le servir +comme si j'etais sa mere. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque +rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais faire le +marchepied de sa gloire, puisque c'est dans la gloire qu'il cherche son +bonheur. Vous voyez bien, Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en +tete. J'ai l'esprit et le coeur forcement serieux, et je n'ai pas de +temps a perdre, ni de puissance a depenser pour la satisfaction de mes +fantaisies personnelles. + +--Oh! oui, je vous comprends, m'ecriai-je, une vie toute d'abnegation et +de devouement! Si vous etes au theatre, ce n'est point pour vous. Vous +n'aimez pas le theatre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au +succes. Vous dedaignez la gloriole; vous travaillez pour les autres. + +--Je travaille pour mon pere, reprit-elle, et c'est encore grace a la +Floriani que je peux travailler ainsi. Sans elle, je serais restee ce +que j'etais, une pauvre petite ouvriere a la journee, gagnant a peine +un morceau de pain pour empecher son pere de mendier dans les mauvais +jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agreable. +Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, meme au theatre, +les seconds roles. Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon +mieux. Je n'etais deja plus jeune, j'avais vingt six ans, et j'avais +deja beaucoup souffert; mais je n'aspirais point au premier rang, et +cela fit que je parvins rapidement a pouvoir occuper le second. J'avais +l'horreur du theatre. Mon pere y travaillant comme acteur, comme +decorateur, comme souffleur meme (il y a rempli tous les emplois, selon +les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure +cette sentine d'impuretes ou nulle fille ne peut se preserver de +souillure, a moins d'etre une martyre volontaire. J'hesitai longtemps; +je donnais des lecons, je chantais dans les concerts; mais il n'y avait +la rien d'assure. Je manque d'audace, je n'entends rien a l'intrigue. Ma +clientele, fort bornee et fort modeste, m'echappait a tout moment. La +Floriani mourut presque subitement. Je sentis que mon pere n'avait plus +que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour +ce contact avec le public, qui viole la purete de l'ame et fletrit le +sanctuaire de la pensee. Je suis actrice depuis trois ans, je le serai +tant qu'il plaira a Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous +mes gouts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis a +personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il pas son fardeau? J'ai +la force de porter le mien: je fais mon metier en conscience. J'aime +l'art, je mentirais si je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais +j'aurais aime a cultiver le mien dans des conditions toutes differentes. +J'etais nee pour tenir l'orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter +la priere du soir aux echos profonds et mysterieux d'un cloitre. +Qu'importe? ne parlons plus de moi, c'est trop! + +La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main +en souriant. Je me sentis hors de moi. Mon heure etait venue: j'aimais! + + + +IV. + +FLANERIE. + +Elle s'etait levee pour partir; elle ramena son chale sur ses epaules. +Elle etait mal mise, affreusement mise, comme une actrice pauvre +et fatiguee, qui s'est debarrassee a la hate de son costume et qui +s'enveloppe avec joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en +aller a pied par les rues. Elle avait un voile noir tres-fane sur la +tete et de gros souliers aux pieds, parce que le temps etait a la pluie. +Elle cachait ses jolies mains (je me rappelle ce detail exactement) dans +de vilains gants tricotes. Elle etait tres pale, meme un peu jaune, +comme j'ai remarque depuis qu'elle le devenait quand on la forcait a +remuer la cendre qui couvrait le feu de son ame. Probablement elle eut +ete moins belle que laide pour tout autre que moi en ce moment-la. + +Eh bien! je la trouvai, pour la premiere fois de ma vie, la plus belle +femme que j'eusse encore contemplee. Et elle l'etait, en effet, j'en +suis certain. Ce melange de desespoir et de volonte, de degout et de +courage, cette abnegation complete dans une nature si energique, et par +consequent si capable de gouter la vie avec plenitude, cette flamme +profonde, cette memoire endolorie, voilees par un sourire de douceur +naive, la faisaient resplendir a mes yeux d'un eclat singulier. Elle +etait devant moi comme la douce lumiere d'une petite lampe qu'on +viendrait d'allumer dans une vaste eglise. D'abord ce n'est qu'une +etincelle dans les tenebres, et puis la flamme s'alimente, la clarte +s'epure, l'oeil s'habitue et comprend, tous les objets s'illuminent peu +a peu. Chaque detail se revele sans que l'ensemble perde rien de sa +lucidite transparente et de son austerite melancolique. Au premier +moment, on n'eut pu marcher sans se heurter dans ce crepuscule, et puis +voila qu'on peut lire a cette lampe du sanctuaire et que les images du +temple se colorent et flottent devant vous comme des etres vivants. +La vue augmente a chaque seconde comme un sens nouveau, perfectionne, +satisfait, idealise, par ce suave aliment d'une lumiere pure, egale et +sereine. + +Cette metaphore, longue a dire, me vint rapide et complete dans la +pensee. Comme un peintre que je suis, je vis le symbole avec les yeux de +l'imagination en meme temps que je regardais la femme avec les yeux +du sentiment. Je m'elancai vers elle, je l'entourai de mes bras, en +m'ecriant follement: "_Fiat lux!_ aimons-nous, et la lumiere sera." + +Mais elle ne me comprit pas, ou plutot elle n'entendit pas mes sottes +paroles. Elle ecoutait un bruit de voix dans la loge voisine. "Ah! mon +Dieu! me dit-elle, voici mon pere qui se querelle avec Celio! allons +vite les distraire. Mon pere sort du cafe. Il est tres-anime a cette +heure-ci, et Celio n'est guere dispose a entendre une theorie sur le +neant de la gloire. Venez, mon ami!" + +Elle s'empara de mon bras, et courut a la loge de Celio. Il devait se +passer bien du temps avant que l'occasion de lui dire mon amour se +retrouvat. + +Le vieux Boccaferri etait fort debraille et a moitie ivre, ce qui lui +arrivait toujours quand il ne l'etait pas tout a fait. Celio, tout en +se lavant la figure avec de la pate de concombre, frappait du pied avec +fureur. + +--Oui, disait Boccaferri, je te le repeterai quand meme tu devrais +m'etrangler. C'est ta faute; tu as ete _mauvais, archimauvais_! Je te +savais bien _mauvais_, mais je ne te croyais pas encore capable d'etre +aussi _mauvais_ que tu l'as ete ce soir! + +--Est-ce que je ne le sais pas que j'ai ete _mauvais, mauvais_ ivrogne +que vous etes? s'ecria Celio en roulant sa serviette convulsivement pour +la lancer a la figure du vieillard; mais, en voyant paraitre Cecilia, +il attenua ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber a nos +pieds.--Cecilia, reprit-il, delivre-moi de ton fleau de pere; ce vieux +fou m'apporte le coup de pied de l'ane. Qu'il me laisse tranquille, ou +je le jette par la fenetre! + +Cette violence de Celio sentait si fort le cabotin, que j'en fus +revolte; mais la paisible Cecilia n'en parut ni surprise ni emue. +Comme une salamandre habituee a traverser le feu, comme un nautonier +familiarise avec la tempete, elle se glissa entre les deux antagonistes, +prit leurs mains et les forca a se joindre en disant:--Et pourtant vous +vous aimez! si mon pere est fou ce soir, c'est de chagrin; si Celio est +mechant, c'est qu'il est malheureux, mais il sait bien que c'est son +malheur qui fait deraisonner son vieil ami. + +Boccaferri se jeta au cou de Celio, et, le pressant dans ses bras: "Le +ciel m'est temoin, s'ecria-t-il, que je t'aime presque autant que ma +propre fille!" Et il se mit a pleurer. Ces larmes venaient a la fois du +coeur et de la bouteille. Celio haussa les epaules tout en l'embrassant. + +--C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mere, tes soeurs, ton +jeune frere... je voudrais vous placer dans le ciel, avec une aureole, +une couronne d'eclairs au front, comme des dieux!... Et voila que tu +fais un _fiasco orribile_ pour ne m'avoir pas consulte! + +Il deraisonna pendant quelques minutes, puis ses idees s'eclaircirent +en parlant. Il dit d'excellentes choses sur l'amour de l'art, sur la +personnalite mal entendue qui nuit a celle du talent. Il appelait +cela la _personnalite de la personne_. Il s'exprima d'abord en termes +heurtes, bizarres, obscurs; mais, a mesure qu'il parlait, l'ivresse se +dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il trouvait meme des +formes agreables pour faire accepter sa critique au recalcitrant Celio. +Il lui dit a peu pres les memes choses, quant au fond, que j'avais dites +a la duchesse; mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il pensait +comme moi, ou plutot que je pensais comme lui, et qu'il resumait devant +moi ma propre pensee. Je n'avais jamais voulu faire attention aux +paroles de ce vieillard, dont le desordre me repugnait. Je m'apercus ce +soir-la qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une grande science +de la philosophie de l'art, et que, par moments il trouvait des mots +qu'un homme de genie n'eut pas desavoues. + +Celio l'ecoutait l'oreille basse, se defendant mal, et montrant, avec la +naivete genereuse qui lui etait propre, qu'il etait convaincu en depit +de lui-meme. L'heure s'ecoulait, on eteignait jusque dans les couloirs, +et les portes du theatre allaient se fermer. Boccaferri etait partout +chez lui. Avec cette admirable insouciance qui est une grace d'etat pour +les debauches, il eut couche sur les planches ou bavarde jusqu'au jour +sans s'aviser de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. +Cecilia le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu dans la +rue, et je me trouvai seul avec Celio, qui, se sentant trop agite pour +dormir, voulut me reconduire jusqu'a mon domicile. + +--Quand je pense, me disait-il, que je suis invite a souper ce soir dans +dix maisons, et qu'a l'heure qu'il est, toutes mes connaissances sont +censees me chercher pour me consoler! Mais personne ne s'impatiente +apres moi, personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un ami qui +m'ait bien cherche, car j'etais dans la loge de Cecilia, et, en ne me +trouvant pas dans la mienne, on n'essayait pas de savoir si j'etais +de l'autre cote de la cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai +entendu des mots qui devront me faire reflechir. "Il est deja parti! +Il est donc desespere!--Pauvre diable!--Ma foi! je m'en vais.--Je lui +laisse ma carte.--J'aime autant l'avoir manque ce soir, etc." C'est +ainsi que mes bons et fideles amis se parlaient l'un a l'autre. Et je +me tenais coi, enchante de les entendre partir. Et votre duchesse! qui +devait m'envoyer prendre par son sigisbee avec sa voiture? Je n'ai pas +eu la peine de refuser son the. _Vous en tenez_ pour cette duchesse, +vous? Vous avez grand tort; c'est une devergondee. Attendez d'avoir un +_fiasco_ dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au reste, +celle-la ne m'a pas trompe. Des le premier jour, j'ai vu qu'elle faisait +passer son monde sous la toise, et que, pour avoir les grandes entrees +chez elle, il fallait avoir son brevet de _grand homme_ a la main. + +--Je ne sais, repondis-je, si c'est le depit ou l'habitude qui vous rend +cynique, Celio; mais vous l'etes, et c'est une tache en vous. A quoi bon +un langage si acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de devergondee une +femme dont j'aurais a me plaindre. Or, comme je n'ai pas ce droit-la, et +que je ne suis pas amoureux de la duchesse le moins du monde, je vous +prie d'en parler froidement et poliment devant moi; vous me ferez +plaisir, et je vous estimerai davantage. + +--Ecoutez, Salentini, reprit vivement Celio, vous etes prudent, et vous +louvoyez a travers le monde comme tant d'autres. Je ne crois pas que +vous ayez raison; du moins ce n'est pas mon systeme. Il faut etre franc +pour etre fort, et moi, je veux exercer ma force a tout prix. Si vous +n'etes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous ne l'avez pas voulu, +car, pour mon compte, je sais que je l'aurais ete, si cela eut ete +de mon gout. Je sais ce qu'elle m'a dit de vous au premier mot de +galanterie que je lui ai adresse (et je le faisais par maniere +d'amusement, par curiosite pure, je vous l'atteste): je regardais une +jolie esquisse que vous avez faite d'apres elle et qu'elle a mise, +richement encadree, dans son boudoir. Je trouvais le portrait flatte, et +je le lui disais, sans qu'elle s'en doutat, en insinuant que cette +noble interpretation de sa beaute ne pouvait avoir ete trouvee que par +l'amour. "Parlez plus bas, me repondit-elle d'un air de mystere. J'ai +bien du mal a tenir cet homme-la en bride." On sonna au meme instant. +"Ah! mon Dieu! dit-elle, c'est peut-etre lui qui force ma porte; +sortons d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, a la veille de +debuter.--Oui, oui, repondis-je ironiquement; vous etes si bonne pour +moi, que vous le rendriez heureux rien que pour me preserver de sa +haine." Elle crut que c'etait une declaration, et, m'arretant sur le +seuil de son boudoir: "Que dites-vous la? s'ecria-t-elle; si vous ne +craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui qu'il me +cause. Qu'il vienne, qu'il se fache, restons!" C'etait charmant, +n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais je ne restai point. J'attendais +cette belle dame a l'epreuve de mon succes ou de ma chute. Si vous +voulez venir avec moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous? + +--Non, Celio; ce n'est pas avec les femmes que je veux faire de la +force; les coquettes surtout n'en valent pas la peine. L'ironie du depit +les flatte plus qu'elle ne les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il +y a, c'est la plus grande serenite d'ame dans ma conduite avec celle-ci +desormais. + +--Allons, vous etes meilleur que moi. Il est vrai que vous n'avez pas +ete _chute_ ce soir, ce qui est fort malsain, je vous jure, et crispe +les nerfs horriblement; mais il me semble que vous etes un calmant +pour moi. Ne trouvez pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est +souvent un esprit qui nous domine, et il se peut que le calme soit la +plus grande des forces de la nature. + +--C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est l'orage qui +derange et bouleverse. + +--Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour tout, et chaque chose +a son usage. Peut-etre que l'union de deux natures aussi opposees que la +votre et la mienne ferait une force complete. Je veux devenir votre ami, +je sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis egoiste et +que je ne commence rien sans me demander ce qui m'en reviendra; mais +c'est dans l'ordre intellectuel et moral que je cherche mes profits. +Dans les choses materielles, je suis presque aussi prodigue et +insouciant que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des hommes, +si le genre humain n'etait pas la derniere des races. Tenez, il a +raison, ce Boccaferri, et j'avais tort de ne pas vouloir supporter son +insolence tout a l'heure. Il m'a dit la verite. J'ai perdu la partie +parce que j'etais au-dessous de moi-meme. La-dessus, j'etais d'accord +avec lui; mais j'ai ete au-dessous de mon propre talent et j'ai manque +d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait fausse route. Un talent sain +et dispos est toujours pret pour l'inspiration. Le mien est malade, +et il faut que je le remette au regime. Voila pourquoi je suivrai son +conseil et n'ecouterai pas celui que votre politesse me donnait. Je ne +tenterai pas une seconde epreuve avant de m'etre retrempe. Il faut que +je sois a l'abri de ces defaillances soudaines, et pour cela je dois +envisager autrement la philosophie de mon art. Il faut que je revienne +aux lecons de ma mere, que je n'ai pas voulu suivre, mais que je garde +ecrites en caracteres sacres dans mon souvenir. Ce soir, le vieux +Boccaferri a parle comme elle, et la paisible Cecilia... cette froide +artiste qui n'a jamais ni blame ni eloge pour ce qui l'entoure, oui, +oui, la _vieille_ Cecilia a glisse, comme point d'orgue aux theories de +son pere, deux ou trois mots qui m'ont fait une grande impression, bien +que je n'aie pas eu l'air de les entendre. + +--Pourquoi l'appelez-vous la _vieille_ Cecilia, mon cher Celio? Elle n'a +que bien peu d'annees de plus que vous et moi. + +--Oh! c'est une maniere de dire, une habitude d'enfance, un terme +d'amitie, si vous voulez. Je l'appelle _mon vieux fer_. C'est un +sobriquet tire de son nom, et qui ne la fache pas. Elle a toujours ete +en avant de son age, triste, raisonnable et prudente. Quand j'etais +enfant, j'ai joue quelquefois avec elle dans les grands corridors des +vieux palais; elle me cedait toujours, ce qui me la faisait croire aussi +vieille que ma bonne, quoiqu'elle fut alors une jolie fille. Nous ne +nous sommes bien connus et rencontres souvent que depuis la mort de ma +mere, c'est-a-dire depuis qu'elle est au theatre et que je suis sorti du +nid ou j'ai ete couve si longtemps et avec tant d'amour. J'ai deja +pas mal couru le monde depuis deux ans. J'etais arriere en fait +d'experience; j'etais avide d'en acquerir, et je me suis denoue vite. Le +furieux besoin que j'avais de vivre par moi-meme m'a etourdi d'abord +sur ma douleur, car j'avais une mere telle qu'aucun homme n'en a eu une +semblable. Elle me portait encore dans son coeur, dans son esprit, dans +ses bras, sans s'apercevoir que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne +m'en apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; mais elle +partie pour le ciel, j'ai voulu courir, batir, posseder sur la terre. +Deja je suis fatigue, et j'ai encore les mains vides. C'est maintenant +que je sens reellement que ma mere me manque; c'est maintenant que je +la pleure, que je crie apres elle dans la solitude de mes pensees... Eh +bien! dans cette solitude effrayante toujours, navrante parfois pour un +homme habitue a l'amour exclusif et passionne d'une mere, il y a un etre +qui me fait encore un peu de bien et aupres duquel je respire de toute +la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. Voyez-vous, Salentini, +je vais vous dire une chose qui vous etonnera; mais pesez-la, et vous +la comprendrez: je n'aime pas les femmes, je les deteste, et je suis +affreusement mechant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri, +parce que, seule, elle ressemble par certains cotes a ma mere, a +la femme qui est cause de mon aversion pour toutes les autres; +comprenez-vous cela? + +--Parfaitement, Celio. Votre mere ne vivait que pour vous, et vous +vous etiez habitue a la societe d'une femme qui vous aimait plus +qu'elle-meme... Ah! vous ne savez pas a qui vous parlez, Celio, et +quelles souffrances tout opposees ce nom de mere reveille dans mon +coeur! Plus mon enfance a differe de la votre, mieux je vous comprends, +o enfant gate, insolent et beau comme le bonheur! Aussi tant qu'a dure +votre virginale inexperience, vous avez cru que la femme etait l'ideal +du devouement, que l'amour de la femme etait le bien supreme pour +l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'a nous servir, a nous adorer, +a nous garantir, a ecarter de nous le danger, le mal, la peine, le +souci, et jusqu'a l'ennui, n'est-ce pas? + +--Oui, oui, c'est cela, s'ecria Celio en s'arretant et en regardant +le ciel. L'amour d'une femme, c'etait, dans mon attente, la lumiere +splendide et palpitante d'une etoile qui ne defaille et ne palit jamais. +Ma mere m'aimait comme un astre verse le feu qui feconde. Aupres d'elle, +j'etais une plante vivace, une fleur aussi pure que la rosee dont elle +me nourrissait. Je n'avais pas une mauvaise pensee, pas un doute, pas +un desir. Je ne me donnais pas la peine de vivre par moi-meme dans les +moments ou la vie eut pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; elle +mourait, rongee par un chagrin secret, et moi, miserable, je ne le +voyais pas. Si je l'interrogeais a cet egard, je me laissais rassurer +par ses reponses; je croyais a son divin sourire..... Je la tenais un +matin inanimee dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant +evanouie... Elle etait morte, morte! et j'embrassais son cadavre... + +Celio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions en ce +moment-la. Un cri de desespoir et de terreur s'echappa de sa poitrine, +comme si une apparition eut passe devant lui. Je vis bien que ce pauvre +enfant ne savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir reveille et +envenime par son recent desastre ne devint trop violent pour ses nerfs; +je le pris par le bras, je l'emmenai. + +--Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses idees, comment +et pourquoi je suis egoiste; je ne pouvais pas etre autrement, et vous +comprenez aussi pourquoi je suis devenu haineux et colere aussitot qu'en +cherchant l'amour et l'amitie dans le commerce de mes semblables, je me +suis heurte et brise contre des egoismes pareils au mien. Les femmes +que j'ai rencontrees (et je commence a croire que toutes sont ainsi) +n'aiment qu'elles-memes, ou, si elles nous aiment un peu, c'est par +rapport a elles, a cause de la satisfaction que nous donnons a leurs +appetits de vanite ou de libertinage. Que nous ne leur soyons plus bons +a rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure, et vous +voudriez que j'eusse du respect pour ces creatures ambitieuses ou +sensuelles, qui remarquent que je suis beau et que je pourrais bien +avoir de l'avenir! Oh! ma mere m'eut aime bossu et idiot! mais les +autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, et vous verrez! + +--Mon cher Celio, vous avez raison en general; mais, en faveur des +exceptions possibles, vous ne devriez pas tant vous hater de tout +maudire. Moi qui n'ai jamais ete gate, et qui n'ai encore ete aime de +personne, j'espere encore, j'attends toujours. + +--Vous n'avez jamais ete aime de personne?... Vous n'avez pas eu de +mere?... ou la votre ne valait pas mieux que vos maitresses? Pauvre +garcon! En ce cas, vous avez toujours ete seul avec vous-meme, et il +n'y a point de plus terrible tete-a-tete. Ah! je voudrais etre aimant, +Salentini, je vous aimerais, car ce doit etre un grand bonheur que de +pouvoir faire le bonheur d'un autre! + +--Etrange coeur que vous etes, Celio! Je ne vous comprends pas encore; +mais je veux vous connaitre, car il me semble qu'en depit de vos +contradictions et de votre inconsequence, en depit de votre pretention +a la haine, a l'egoisme, a la durete, il y a en vous quelque chose de +l'ame qui vous a verse ses tresors. + +--Quelque chose de ma mere? je ne le crois pas. Elle etait si humble +dans sa grandeur, cette ame incomparable, qu'elle craignait toujours +de detruire mon individualite en y substituant la sienne. Elle me +developpait dans le sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que +je suis, sans se douter que je puisse etre mauvais. Ah! c'est la aimer, +et ce n'est pas ainsi que nos maitresses nous aiment, convenez-en. + +--Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur et la beaute +du devouement dans l'amour, vous ne le sentiez pas vivre ou germer dans +votre propre sein? + +--Et vous, Salentini, repondit-il en m'arretant avec vivacite, que +portez-vous ou que couvez-vous dans votre ame? Est-ce le devouement aux +autres? non, c'est le devouement a vous-meme, car vous etes artiste. +Soyez sincere, je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores +vulgairement appeles _blagues_ de sentiment. + +--Vous me faites trembler, Celio, lui dis-je, et, en me penetrant d'un +examen si froid, vous me feriez douter de moi-meme. Laissez-moi jusqu'a +demain pour vous repondre, car me voici a ma porte, et je crains que +vous ne soyez fatigue. Ou demeurez-vous, et a quelle heure secouez-vous +les pavots du sommeil? + +--Le sommeil! encore une _blague!_ repondit-il; je suis toujours +eveille. Venez me demander a dejeuner aussitot que vous voudrez. Voila +ma carte. + +Il ralluma son cigare au mien, et s'eloigna. + + + +V. + +DEPIT. + +J'etais fatigue, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai les heures +sans reussir a resumer les emotions de ma soiree et a conclure avec +moi-meme. Il n'y avait qu'une chose certaine pour moi, c'est que je +n'aimais plus la duchesse, et que j'avais failli faire une lourde ecole +en m'attachant a elle; mais une ame blessee cherche vite une autre +blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, et j'eprouvais +un besoin d'aimer qui me donnait la fievre. Pour la premiere fois, +je n'etais plus le maitre absolu de ma volonte; j'etais impatient du +lendemain. Depuis douze heures, j'etais entre dans une nouvelle phase de +ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me crus malade. + +Je ne l'avais jamais ete, ma sante avait fait ma force; je m'etais +developpe dans un equilibre inappreciable. J'eus peur en me sentant le +pouls legerement agite. Je sautai a bas de mon lit; je me regardai dans +une glace, et je me mis a rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un +crayon, je jetai sur un bout de papier les idees qui me vinrent. Je fis +une composition qui me plut, quoique ce fut une mauvaise composition. +C'etait un homme assis entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange +etait distrait et comme pris de sollicitude pour un passant auquel le +mauvais ange faisait des agaceries dans le meme moment. Entre ces deux +anges, le personnage principal delaisse, et ne comptant ni sur l'un ni +sur l'autre, regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour lui +la nature. Cette allegorie n'avait pas le sens commun, mais elle avait +une signification pour moi seul. Je me crus vainqueur de mon angoisse; +je me recouchai, je m'assoupis, j'eus le cauchemar: je revai que +j'egorgeais Celio. + +Je quittai mon lit decidement, je m'habillai aux premieres lueurs de +l'aube; j'allai faire un tour de promenade sur les remparts, et, quand +le soleil fut leve, je gagnai le logis de Celio. + +Celio ne s'etait pas couche, je le trouvai ecrivant des lettres.--Vous +n'avez pas dormi, me dit-il, et vous etes fatigue pour avoir essaye de +dormir? J'ai fait mieux que vous; j'ai passe la nuit dehors. Quand on +est excite, il faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus +vite. + +--Fi! Celio, dis-je en riant, vous me scandalisez. + +--Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passe la nuit sagement a +causer et a ecrire avec la plus honnete des femmes. + +--Qui? mademoiselle Boccaferri? + +--Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il serait trop tard, +elle est partie. + +--Partie! + +--Ah! vous palissez? Tiens, tiens! je ne m'etais pas apercu de cela; il +est vrai que j'etais tout plonge en moi-meme hier soir. Mais ecoutez: en +vous quittant cette nuit, j'etais de fort mauvaise humeur contre vous. +J'aurais cause encore deux heures avec plaisir, et vous me disiez +d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous aviez assez de moi. +Resolu a causer jusqu'au grand jour, n'importe avec qui, j'allai droit +chez le vieux Boccaferri. Je sais qu'il ne dort jamais de maniere, meme +quand il a bu, a ne pas s'eveiller tout d'un coup le plus honnetement +du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumiere a sa fenetre, je +frappe, je le trouve debout causant avec sa fille. Ils accourent a +moi, m'embrassent et me montrent une lettre qui etait arrivee chez +eux pendant la soiree et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que +contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le saurez plus +tard; c'est un secret important pour eux, et j'ai donne ma parole de +n'en parler a qui que ce soit. Je les ai aides a faire leurs paquets; je +me suis charge d'arranger ici leurs affaires avec le theatre; j'ai cause +des miennes avec Cecilia, pendant que le vieux allait chercher une +voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai vus monter et sortir de +la ville. A present me voila reglant leurs comptes, en attendant que +j'aille a la direction theatrale pour degager la Cecilia de toutes +poursuites. Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellee; mais +je vous prie de remarquer que je suis fort actif et fort joyeux ce +matin, que je ne songe pas a menager la fraicheur de ma voix, enfin +que je fais du devouement pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple +epicier. Que cela ne vous emerveille pas trop! je suis _obligeant_, +parce que je suis actif, et qu'au lieu de me couter, cela m'occupe et +m'amuse, voila tout. + +--Vous ne pouvez meme pas me dire vers quelle contree ils se dirigent! + +--Pas meme cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? Prenez-vous-en a la +Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception en votre faveur au silence +qu'elle m'imposait, tant les femmes sont ingrates et perverses! + +--J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en faveur de +mademoiselle Boccaferri dans vos anathemes contre son sexe? + +--Parlons-nous serieusement? Oui, certes, elle est une exception, et je +le proclame. C'est une femme honnete; mais pourquoi? Parce qu'elle n'est +point belle. + +--Vous etes bien persuade qu'elle n'est pas belle? repris-je avec feu; +vous parlez comme un comedien, mais non comme un artiste. Moi, je suis +peintre, je m'y connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que +la duchesse de X..., qui a tant de reputation, et que la prima donna +actuelle, dont on fait tant de bruit. + +Je m'attendais a des plaisanteries ou a des negations de la part de +Celio. Il ne me repondit rien, changea de vetements, et m'emmena +dejeuner. Chemin faisant, il me dit brusquement:--Vous avez parfaitement +raison, elle est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement j'avais +la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais etre le seul a m'en +apercevoir. + +--Vous parlez comme un possesseur, Celio, comme un amant. + +--Moi! s'ecria-t-il en tournant son visage vers le mien avec assurance, +je ne le suis pas, je ne l'ai jamais ete, et je ne le serai jamais! + +--D'ou vient que vous ne desirez pas l'etre? + +--De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, de ce qu'elle a ete +la protegee de ma mere qui l'estimait, de ce qu'elle est, apres moi (et +peut-etre autant que moi), le coeur qui a le mieux compris, le mieux +aime, le mieux pleure ma mere. Oh! ma _vieille_ Cecilia, jamais! c'est +une tete sacree, et c'est la seule tete portant un bonnet sur laquelle +je ne voudrais pas mettre le pied. + +--Toujours etrange et inconsequent, Celio!... Vous reconnaissez qu'elle +est respectable et adorable, et vous meprisez tant votre propre amour, +que vous l'en preservez comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que +fletrir et degrader ce que votre souffle atteint! Quel homme ou quel +diable etes-vous? Mais, permettez-moi de vous le dire et d'employer +un des mots crus que vous aimez, ceci me parait de la _blague_, une +pretention au _mephistophelisme_, que votre age et votre experience ne +peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. Vous voulez +m'etonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; mais, tout +bonnement, vous etes un honnete jeune homme, un peu libertin, un peu +taquin, un peu fanfaron... pas assez pourtant pour ne pas comprendre +qu'il faut epouser une honnete fille quand on l'a seduite; et comme vous +etes trop jeune ou trop ambitieux pour vous decider si tot a un mariage +si modeste, vous ne voulez pas faire la cour a mademoiselle Boccaferri. + +--Plut au ciel que je fusse ainsi! dit Celio sans montrer d'humeur et +sans regimber; je ne serais pas malheureux, et je le suis pourtant! Ce +que je souffre est atroce... Ah! si j'etais honnete et bon, je serais +naif, j'epouserais demain la Boccaferri, et j'aurais une existence +calme, rangee, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-etre pas +un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui connait l'avenir? Je ne +puis m'expliquer la-dessus; mais sachez que, quand meme la Cecilia +serait une riche heritiere, paree d'un grand nom, je ne voudrais pas +devenir amoureux d'elle. Ecoutez, Salentini, une grande verite, bien +niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises femmes nous tue; l'amour +des femmes grandes et bonnes les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui +nous aime peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mere est +morte de cela, a quarante ans, apres dix annees de silence et d'agonie. + +--C'est donc vrai? je l'avais entendu dire. + +--Celui qui l'a tuee vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener a se battre +avec moi. Je l'ai insulte atrocement, et lui qui n'est point un lache, +tant s'en faut, il a tout supporte plutot que de lever la main contre +le fils de la Floriani... Aussi je vis comme un reprouve, avec une +vengeance inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage +d'assassiner l'assassin de ma mere! Tenez, vous voyez en moi un nouvel +Hamlet, qui ne pose pas la douleur et la folie, mais qui se consume dans +le remords, dans la haine et dans la colere. Et pourtant, vous l'avez +dit, je suis bon: tous les egoistes sont faciles a vivre, tolerants et +doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai point la pale +Ophelia; qu'elle aille dans un cloitre plutot! je suis trop malheureux +pour aimer. Je n'en ai plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se +complique en moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux, +personnel; l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire qu'une +vengeance. Mon ennemi avait predit que je ne serais rien, parce que ma +mere m'avait trop gate. Je veux l'ecraser d'un eclatant dementi a la +face du monde. Quant a la Boccaferri, je ne veux pas etre pour elle ce +que cet homme maudit a ete pour ma mere, et je le serais! Voyez-vous, +il y a une fatalite! Les orages et les malheurs qui nous frappent dans +notre enfance s'attachent a nous comme des furies, et, plus nous tachons +de nous en preserver, plus nous sommes entraines, par je ne sais quel +funeste instinct d'imitation, a les reproduire plus tard: le crime est +contagieux. L'injustice et la folie, que j'ai detestees chez l'amant de +ma mere, je les sens s'eveiller en moi des que je commence a aimer une +femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'etais pas la victime, je +serais le bourreau. + +--Donc vous avez peur aussi, quelquefois et a votre insu, d'etre la +victime? Donc vous etes capable d'aimer? + +--Peut-etre; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mere, dans quel abime +nous precipite le devouement, et je ne veux pas tomber dans cet abime. + +--Et vous ne croyez pas que l'amour puisse etre soumis a d'autres lois +qu'a cette diabolique alternative du devouement meconnu et immole, ou de +la tyrannie delirante et homicide? + +--Non! + +--Pauvre Celio, je vous plains, et je vois que vous etes un homme faible +et passionne. Je vous connais enfin: vous etes destine, en effet, a etre +victime ou bourreau; mais vous ne faites la le proces qu'a vous-meme, et +le genre humain n'est pas forcement votre complice. + +--Ah! vous me meprisez, parce que vous avez meilleure opinion de +vous-meme? s'ecria Celio avec amertume; eh bien, attendons. Si vous etes +sincere, nous philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons plus. +Jusque-la, que voulez-vous faire? La cour a ma vieille Boccaferri? En +ce cas, prenez garde! je veille a sa defense comme un jeune chien deja +mefiant et hargneux. Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la +respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer d'elle, +meme dans le secret de leurs pensees. + +Je fus frappe de l'aprete de ces dernieres paroles de Celio et de +l'accent de haine et de depit qui les accompagna.--Celio, lui dis-je, +vous serez jaloux de la Boccaferri, vous l'etes deja; convenez que nous +sommes rivaux! Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites +que la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit que vous +n'etiez pas son amant et que vous ne vouliez pas l'etre; mais descendez +dans le plus profond de votre coeur, et voyez si vous etes bien sur de +l'avenir; puis vous me direz si je vais sur vos brisees, et si nous +sommes des aujourd'hui amis ou ennemis. + +--Ce que vous me demandez la est delicat, repondit-il; mais ma reponse +ne se fera pas attendre. Je ne mens jamais aux autres ni a moi-meme. Je +ne serai jamais jaloux de la Cecilia, parce que je n'en serai jamais +amoureux... a moins que pourtant elle ne devienne amoureuse de moi, ce +qui est aussi vraisemblable que de voir la duchesse devenir sincere et +le vieux Boccaferri devenir sobre. + +--Et pourquoi donc, Celio? Si, par malheur pour moi, la Cecilia vous +voyait et vous entendait en cet instant, elle pourrait bien etre emue, +tremblante, indecise... + +--Si je la voyais indecise, emue et tremblante, je fuirais, je vous en +donne ma parole d'honneur, monsieur Salentini! Je sais trop ce que c'est +que de profiter d'un moment d'emotion et de prendre les femmes par +surprise. Ce n'est pas ainsi que je voudrais etre aime d'une femme comme +la Boccaferri; je n'y trouverais aucun plaisir et aucune gloire, parce +qu'elle est sincere et honnete, parce qu'elle ne me cacherait pas sa +honte et ses larmes, parce qu'au lieu de volupte je ne lui donnerais et +ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. Oh! non, ce n'est +pas ainsi que je voudrais posseder une femme pure! Et, comme je ne +cherche que l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'a celles qui ne +veulent rien de plus. Etes-vous content? + +--Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri ne vous aime pas +profondement, et que l'amitie qu'elle proclame pour vous ne soit pas un +amour qu'elle se cache encore a elle-meme. S'il en etait ainsi, si un +jour ou l'autre vous veniez a le decouvrir, vous me la disputeriez, +n'est-ce pas? + +--Oui, certes, Monsieur, repondit Celio sans hesiter, et, puisque +vous l'aimez, vous devez comprendre que son amour ne soit pas +chose indifferente... Mais alors, mon ami, ajouta-t-il saisi d'un +attendrissement douloureux qui se peignit sur son visage expressif et +sincere, je vous demanderais en grace de vous battre avec moi. J'aurais +la chance d'etre tue, parce que je me bats mal. Je suis passe maitre +a la salle d'armes: en presence d'un adversaire reel, je suis emu, la +colere me transporte, et j'ai toujours ete blesse. Ma mort sauverait la +Cecilia de mon amour. Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais +la.* A present, dejeunons, rions et soyons amis, car je suis bien sur +qu'elle me regarde comme un enfant; je ne vois en elle qu'une vieille +amie, et, si cela continue, je ne vous porterai pas ombrage... Mais vous +l'epouseriez, n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et +je vous tuerais, comptez-y. + +--A la bonne heure, repondis-je. Ce que vous me dites la me prouve qui +elle est, et ce respect pour la vertu dans la bouche d'un soi-disant +libertin me pousse au mariage les yeux fermes. + +Nous nous serrames la main, et notre repas fut fort enjoue. J'etais +plein d'espoir et de confiance, je ne sais pourquoi, car mademoiselle +Boccaferri etait partie. Je ne savais plus quand ni ou je la +retrouverais, et elle ne m'avait pas accorde seulement un regard qui put +me faire croire a son amour pour moi. Etais-je en proie a un acces +de fatuite? Non, j'aimais. Mon entretien avec Celio venait de rendre +evident pour moi ce merite que j'avais devine la veille. L'amour elargit +la poitrine et parfume l'air qui y penetre: c'etait mon premier amour +veritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se colorait a mes +yeux d'une lumiere plus vive et plus pure. + +--Savez-vous un reve que je faisais ces jours-ci, me dit Celio, et +qui me revient plus serieux apres mon _fiasco_? C'est d'aller passer +quelques semaines, quelques mois peut-etre, dans un coin tranquille et +ignore, avec le vieux fou Boccaferri et sa tres-raisonnable fille. A eux +deux ils possedent le secret de l'art: chacun en represente une face. +Le pere est particulierement inventif et spontane, la fille eminemment +consciencieuse et savante, car c'est une grande musicienne que la +Cecilia; le public ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez +probablement rien non plus. Eh bien, elle est peut-etre la derniere +grande musicienne que possedera l'Italie. Elle comprend encore les +maitres qu'aucun nouveau chanteur en renom ne comprend plus. Qu'elle +chante dans un ensemble, avec sa voix qu'on entend a peine, tout le +monde marche sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine +toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la force du +poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le dit pas. Quels sont les +favoris du public qui voudraient avouer la superiorite d'un talent +qu'on n'applaudit jamais? Mais allez ce soir au theatre, et vous verrez +comment marchera l'opera; on s'apercevra _un peu_ de la lacune creusee +par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai qu'on ne dira pas a quoi +tient ce manque d'ensemble et d'ame collective. Ce sera l'enrouement +de celui-ci, la distraction de celui-la; les voix s'en prendront a +l'orchestre, et reciproquement. Mais moi, qui serai spectateur ce soir, +je rirai de la deroute generale, et je me dirai: Sot public, vous aviez +un tresor, et vous ne l'avez jamais compris! Il vous faut des roulades, +on vous en donne _en veux-tu? en voila_, et vous n'etes pas content! +Tachez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, moi, j'observe +et je me repose. + +--Vous ne m'apprenez rien, Celio; precisement hier soir je rompais +une lance contre la duchesse de... pour le talent eleve et profond de +mademoiselle Boccaferri. + +--Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, reprit Celio en haussant +les epaules. Elle n'est pas plus artiste que _ma botte_! Et il faut etre +extremement fort pour reconnaitre des qualites enfouies sous un _fiasco_ +perpetuel, car c'est la le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle dise +comme un maitre les parties les plus insignifiantes de son role, +quatre ou cinq vrais dilettanti epars dans les profondeurs de la salle +souriront d'un plaisir mysterieux et tranquille. Quelques demi-musiciens +diront: "Quelle belle musique! comme c'est ecrit" sans reconnaitre +qu'ils ne se fussent pas apercus de cette perfection dans le detail +d'une belle chose si la _seconda donna_ n'etait pas une grande artiste. +Ainsi va le monde, Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche +le succes de toute la puissance de ma volonte, mais c'est pour me venger +du public que je hais, c'est pour le mepriser davantage. Je me suis +trompe sur les moyens, mais je reussirai a les trouver, en profitant +du vieux Boccaferri, de sa fille, et de moi-meme par-dessus tout. +Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne comme veritable +artiste; ce sera l'affaire de peu de temps; chaque annee, pour moi, +represente dix ans de la vie du vulgaire; je suis actif et entete. Quand +j'aurai acquis ce qui me manque pour moi-meme, je saurai parfaitement ce +qui manque au public pour comprendre le vrai merite. Je parviendrai a +etre infiniment plus mauvais que je ne l'ai ete hier devant lui, et par +consequent a lui plaire infiniment. Voila ma theorie. Comprenez-vous! + +--Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne cherchez pas le +beau et le vrai pour l'enseigner au public, en supposant que vous lui +plaisiez dans le faux, vous ne possederez jamais le vrai. On ne dedouble +jamais son etre a ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en +reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous avez fait fausse +route, et vous allez vous perdre entierement. + +--Et voyez pourtant l'exemple de la Cecilia! s'ecria Celio fort anime; +ne possede-t-elle pas le vrai en elle, ne s'opiniatre-t-elle pas a ne +donner au public que du vrai, et n'est-elle pas meconnue et ignoree? Et +il ne faut pas dire qu'elle est incomplete et qu'elle manque de force et +de feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai entendu la +Boccaferri chanter et declamer seule entre quatre murs et ne sachant +pas que j'etais la pour l'ecouter. Elle embrasait l'atmosphere de sa +passion, elle avait des accents a faire vibrer et tressaillir une foule +comme un seul homme. Cependant elle ne meprise pas le public, elle se +borne a ne pas l'aimer. Elle chante bien devant lui, pour son propre +compte, sans colere, sans passion, sans audace. Le public reste sourd et +froid; il veut, avant tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire, +et moi, je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui donnerai +de mon feu et de ma science que le rebut, encore trop bon pour lui. + +Je ne pus calmer Celio. Il prenait beaucoup de cafe en jurant contre la +platitude du cafe viennois. Il cherchait a s'exciter de plus en plus. +La rage de sa defaite lui revenait plus amere. Je lui rappelai qu'il +fallait aller au theatre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le +soir chez moi. + + + +VI. + +LA DUCHESSE. + +A l'heure convenue, j'attendais Celio, mais je ne recus qu'un billet +ainsi concu: + +"Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers pour que vous +ayez a terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le +theatre. Rien n'est plus simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe +et de prendre un recu que vous conserverez. Son engagement etait a la +veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une amende ordinaire pour +deux representations auxquelles elle fait defaut. Elle trouve ailleurs +un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai +parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de +plus l'air du pays et les compliments de condoleance: je me facherais, +je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus +loin. En avant, en Avant! + +"Vous aurez bientot de mes nouvelles et _d'autres_ qui vous interessent +davantage. + +"A vous de coeur, + +"CELIO FLORIANI." + +[Illustration 004.png: Tu as ete mauvais, archimauvais! (Page 83.)] + +Je retournai cette epitre pour voir si elle etait bien a mon adresse: +_Adorno Salentini, place... n deg...._ Rien n'y manquait. + +Je retombai aneanti, devore d'une affreuse inquietude, en proie a de +noirs soupcons, consterne d'avoir perdu la trace de Cecilia et de celui +qui pouvait me la disputer ou m'aider a la rejoindre. Je me crus joue. +Des jours, des semaines se passerent, je n'entendis parler ni de Celio +ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention a leur brusque +depart, puisqu'il s'etait effectue presque avec la cloture de la saison +musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de theatre +qui me tombaient sous la main. Nulle part il n'etait question d'un +engagement pour Cecilia ou pour Celio. Je ne connaissais personne +qui fut lie avec eux, excepte le vieux professeur de mademoiselle +Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai +a quitter Vienne, ou je commencais a prendre le spleen, et j'allai faire +mes adieux a la duchesse, esperant qu'elle pourrait peut-etre me dire +quelque chose de Celio. + +Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de +m'epanouir a l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejete +dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnees du scepticisme +et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, +et ne la trouvais nulle part. Je fus plus mechant dans mon entretien +avec la duchesse que Celio lui-meme ne l'eut ete a ma place. Ceci la +passionna pour, je devrais dire _contre_ moi: les coquettes sont ainsi +faites. + +L'inquietude mal deguisee avec laquelle je l'interrogeais sur Celio lui +fit croire que j'etais reste jaloux et amoureux d'elle. Elle me jura ne +pas savoir ce qu'il etait devenu depuis la malencontreuse soiree de +son debut; mais, en me supposant epris d'elle et en voyant avec quelle +assurance je le niais, elle se forma une grande idee de la force de mon +caractere. Elle prit a coeur de le dompter, elle se piqua au jeu; une +lutte acharnee avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et +qui l'abandonnait sur un simple soupcon lui parut digne de toute sa +science. + +[Illustration 005.png: Cela se voyait a la joie franche... (Page 92.)] + +Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai a Turin; au bout de deux +jours, elle y etait aussi; elle se compromettait ouvertement, elle +faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette +femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Celio dans +l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour +choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanite, cette sage +coquette qui nous menageait tous les deux pour econduire celui de nous +qui serait brise par le public, cette grande dame, jusque-la fort +prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se +jetait a corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une +ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison +que je lui resistais. + +Pourtant Celio avait ete aussi cruel avec elle, et elle ne s'en etait +pas emue d'une maniere apparente. Il ne suffisait donc pas de lui +resister pour qu'elle s'eprit de la sorte. Elle avait senti que Celio +ne l'aimait pas, et qu'il n'etait peut-etre pas capable d'aimer +serieusement; mais, outre que mon caractere et mon savoir-vivre lui +offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincerement emu aupres +d'elle, elle devinait que j'etais capable de concevoir une grande +passion, et elle pensait me l'inspirer encore en depit de mon courage +et de ma fierte. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva +qu'elle fit pour moi, lorsque j'etais refroidi a son egard, ce qu'elle +n'eut point songe a faire lorsque j'etais enflamme. Les femmes ne sont +jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le piege de leur propre +vanite. + +Je la vis donc se jeter dans mes bras a un moment de ma vie ou je ne +l'aimais point, et ou je souffrais a cause d'une autre femme. Il ne me +fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d'abord, et +pour tenter de la faire renoncer a sa propre perte. J'y mis une energie +qui l'excita d'autant plus a se perdre; j'aurais ete un scelerat, +un roue, un ennemi acharne a son desastre, que je n'aurais pas agi +autrement pour la pousser a bout et lui faire fouler aux pieds tout +souci de sa reputation. Elle crut que je mettais son amour a l'epreuve, +et le mien au prix de cette epreuve decisive, eclatante. Cette femme, +funeste aux autres, le devint volontairement a elle-meme tout d'un +coup, au milieu d'une vie d'egoisme et de calcul. Elle tendit tous +les ressorts de sa volonte pour vaincre une aversion qu'elle prenait +seulement pour de la mefiance. La crise de son orgueil blesse l'emporta +sur les habitudes de sa vanite froide et dedaigneuse. Peut-etre aussi +s'ennuyait-elle, peut-etre voulait-elle connaitre les orages d'une +passion veritable ou d'une lutte violente. + +Ma resistance l'irrita a ce point qu'elle jura de me forcer par un eclat +a tomber a ses pieds. Elle chercha a se faire insulter publiquement pour +me contraindre a prendre sa defense. Elle vint en plein jour chez moi +dans sa voiture; elle confia son pretendu secret a trois ou quatre +amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscretes possible. +Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment ou elle s'emparait +de mon bras; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de theatre +ou elle se fut montree a tous les regards, si je n'en fusse sorti +precipitamment avec elle. + +Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des +incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse +etait en proie a une activite devorante. Elle ne dormait pas, elle ne +mangeait plus, elle etait changee d'une maniere effrayante. Elle savait +aussi s'opposer a ma fuite en me faisant croire a chaque instant qu'elle +venait me dire adieu et qu'elle renoncait a moi. J'aurais voulu calmer +la douleur que je lui causais, l'amener a de bonnes resolutions, la +quitter noblement et avec des paroles d'amitie. Je ne faisais qu'irriter +son desespoir, et il reparaissait plus terrible, plus imperieux, plus +enlacant au moment ou je me flattais de l'avoir fait ceder a l'empire de +la raison. + +Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible a confesser. +L'amour d'une femme est peut-etre irresistible, quelle que soit cette +femme, et celle-la etait belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine +de seductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait a sa +beaute un caractere terrible, bien fait pour agir sur une imagination +d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'etre, +elle l'avait peut-etre toujours ete; mais, avec moi, elle paraissait +devoree d'un besoin de coeur qui faisait taire les sens et l'ornait du +prestige nouveau de la chastete. Je me sentais glisser sur une pente +rapide dans un precipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer un +instant cette femme pour etre a jamais perdu. Cela, je n'en pouvais +douter; je savais bien quelle reaction de tyrannie j'aurais a subir +une fois que j'aurais abandonne mon ame a cet attrait perfide. Je me +connaissais, ou plutot je me pressentais. Fort dans le combat, j'etais +trop naif dans la defaite pour n'etre pas enlace a tout jamais par ma +conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais +d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon ideal: le +devouement, il est vrai, mais le devouement dans la fievre, l'energie +dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-meme, et point de +force veritable, point de dignite, point de duree possible dans ce subit +engouement. Elle me faisait horreur et pitie en meme temps qu'elle +allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosite. Je +voyais mon avenir perdu, mon caractere deconsidere, toutes les femmes +effrontees et galantes ayant deja l'oeil sur moi pour me disputer a +une puissante rivale et jouer avec moi a coups de griffes comme des +pantheres avec un gladiateur. Je devenais un homme a bonnes fortunes, +moi qui detestais ce plat metier, un charlatan pour les esprits severes +qui m'accuseraient de chercher la renommee dans le scandale des +aventures, au lieu de la conquerir par le progres dans mon art. Je +me sentais defaillir, et, lorsque le feu de la passion montait a ma +poitrine, la sueur froide de l'epouvante coulait de mon front. Que cette +femme fut perdue par moi ou seulement acceptee par moi dans sa chute +volontaire, j'etais lie a elle par l'honneur; je ne pouvais plus +l'abandonner. J'aurais beau m'etourdir et m'exalter en me battant pour +elle, il me faudrait toujours trainer a mon pied ce boulet degradant +d'un amour impose par la faiblesse d'un instant a la dignite de toute la +vie. + +Deja elle me menacait de s'empoisonner, et, dans la situation extreme ou +elle s'etait jetee, une heure de rage et de delire pouvait la porter au +suicide. Le ciel m'inspira un _mezzo termine_. Je resolus de la tromper +en laissant une porte ouverte a l'observation de ma promesse. J'exigeai +qu'elle allat rejoindre ses amis et sa famille a Milan; j'en fis une +condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour +la posseder, de la crise ou elle se jetait, que ma conscience ne serait +plus troublee des que je la verrais reprendre sa place dans le monde +et son rang dans l'opinion, que je restais a Turin pour ne pas la +compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais aupres +d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystere. + +J'eus un peu de peine a la persuader, mais j'etais assez emu, assez peu +sur de ma force pour qu'elle crut encore a la sienne. Elle partit, et je +restai brise de tant d'emotions, fatigue de ma victoire, incertain si +j'allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la +quitter. + +Je fus plus faible apres son depart que je ne l'avais ete en sa +presence. Elle m'ecrivait des lettres delirantes. Il y avait en moi +une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manieres +reveillaient par instants, et qui s'effacait quand son souvenir me +revenait accompagne de tant de preuves d'abnegation et d'emportement. +Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me +sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Celio m'avait trompe. Le +monde etait vide, sans un etre a aimer exclusivement. Les huit jours +expires, je fis venir un voiturin pour me rendre a Milan. + +On chargeait mes effets, les chevaux attendaient a ma porte; j'entrai +dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil. + +J'etais venu a Turin avec l'intention d'y passer un certain temps. +J'aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et ou j'avais +conserve de bonnes relations. J'avais loue un des plus agreables +logements d'artiste; mon atelier etait excellent, et, le jour ou je m'y +etais installe, j'avais travaille avec delices, me flattant d'y oublier +tous mes soucis et d'y faire des progres rapides. L'arrivee de la +duchesse avait brise ces doux projets, et, en quittant cet asile, je +tremblai que tout ne fut brise dans ma vie. Il me prit un remords, une +terreur, un regret, sous lesquels je me debattis en vain. Je me jetai +sur un sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin +s'impatientait; ses petits chevaux, qui etaient jeunes et fringants, +grattaient le pave. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de +me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine +satisfaction puerile que je n'etais pas encore parti. + +Enfin le voiturin vint frapper en personne a ma porte. Je vois encore sa +casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure +a la fois mecontente et amicale. C'etait un ancien militaire, irrite de +mon inexactitude, mais soumis a l'idee de subordination. "Eh! mon cher +monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si +mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il +y a une grande heure que je suis a vos ordres, et mes petits chevaux +ne demandent qu'a courir pour votre service." Ce fut la toute sa +plainte.--"C'est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton siege, me voila!" + +Il sortit; je me disposai a en faire autant. Un papier qui voltigeait +sur le plancher arreta mes regards. Je le ramassai: c'etait un feuillet +detache de mon album. Je reconnus la composition que j'avais esquissee +dans la nuit ou Celio m'avait ramene a ma demeure, a Vienne, apres son +_fiasco_. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux +de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de +theatre de Celio. Je me reportai a cette nuit d'insomnie ou la duchesse +m'etait apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si +grande. + +LE CHATEAU DES DESERTES. + +Je ne sais quelle reaction se fit en moi. Je courus vers la porte; +j'ordonnai au _vetturino_ de deteler et de s'en aller. Je rentrai; je +respirai; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession +de mon atelier, de mon travail et de ma liberte; puis l'effroi de la +solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier me serrerent +le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer, a sangloter, +presque, comme un enfant qui subit une penitence et se desole a l'aspect +de la chambre qui va lui servir de prison. + +Tout a coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre +les premieres phrases de cet air du _Don Juan_ de Mozart: + + Vedrai, Carino + Se sei buonfuo, + Che bel rimedio + Ti voglio dar. + +Etait-ce un reve? J'entendais la voix de Cecilia Boccaterri. Je l'avais +entendue deux fois dans le role de Zerline, ou elle avait une naivete +charmante, mais ou elle manquait de la nuance de coquetterie necessaire. +En cet instant, il me sembla qu'elle s'adressait a moi avec une +tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, et qu'elle +m'appelait avec un accent irresistible. Je bondis vers la porte; je +m'elancai dehors: je ne trouvai que le _vetturino_ qui detelait. Je +me livrai a mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour +etaient deserts. Il faisait a peine jour, et une bise piquante soufflait +des montagnes. "Reviens demain, dis-je a mon conducteur en lui donnant +un pourboire; je ne puis partir aujourd'hui." + +Je passai vingt-quatre heures a chercher et a m'informer. Je demandais +la Boccaferri, son pere et Celio, au ciel et a la terre. Personne ne +savait ce que je voulais dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de +Boccaferri etait mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri n'avait +jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani devait etre en +Angleterre, parce qu'il avait traverse Turin deux mois auparavant en +disant qu'il etait engage a Londres. + +Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce n'etait pas la voix +de Cecilia qui m'avait chante ces quatre vers beaucoup trop tendres pour +elle; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon emotion avait change +d'objet; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au +point du jour, le brave _vetturino_ etait a ma porte comme la veille. +Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-meme mes effets; +je m'installai dans son frele _legno_ (c'est comme on dirait a Paris _un +sapin_), et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest. + +--Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan! + +--Je le sais bien; je ne vais plus a Milan. + +--Alors, mon maitre, dites-moi ou nous allons. + +--Ou tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, du cote oppose a +Milan. + +--Je vous menerais a Paris avec ces chevaux-la; mais encore voudrais-je +savoir si c'est a Paris ou a Rome qu'il faut aller. + +--Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obeissant a +un instinct spontane. Je t'arreterai quand je serai fatigue, ou quand la +belle nature m'invitera a la contempler. + +--La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le +brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne +passerons pas aisement le Mont-Cenis! + +--Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons peut-etre pas. +Allons, partons. J'ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et +m'eloigne de Mifan, comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour +aujourd'hui. + +--Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue +glissade sur le pave cristallise par la gelee, tete d'artiste, tete de +fou! mais les gens raisonnables sont souvent betes et toujours avares. +Vivent les artistes! + + + +VII. + +LE NOEUD CERISE. + +Je ne crois, d'une maniere absolue, ni a la destine, ni a mes instincts, +et je suis pourtant force de croire a quelque chose qui semble une +combinaison de l'un ou de l'autre, a une force mysterieuse qui est comme +l'attraction de la fatalite. + +Il se fait dans notre existence, comme de grande courants magnetiques +que nous traversons quelquefois, sans etre emportes par eux, mais ou +quelquefois aussi nous nous precipitons de nous-memes, parce que notre +_moi_ se trouve admirablement predispose a subir l'influence de ce qui +est notre element naturel, longtemps ignore ou meconnu. Quand nous +sommes entraines sur cette pente irresistible, il semble que tout nous +aide a en subir l'impulsion souveraine, que tout s'enchaine autour de +nous de facon a nous faire nier le hasard, enfin que les circonstances +les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d'autres moments +n'existent, a ce moment donne, que pour nous pousser vers le but de +notre destinee, que ce but soit un abime ou un sanctuaire. + +Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et qui ne fut autre +chose que la rencontre d'un fait parallele a celui de mon ennui et de +mon inquietude. Mon _vetturino_ etait marie non loin de la frontiere, du +cote de Briancon, a une jeune et jolie femme dont il etait separe assez +souvent par l'activite de sa profession. Je lui dis que je voulais aller +du cote de la France, et je le voulais parce qu'il s'agissait pour moi +de prendre la route diametralement opposee a celle de Milan, et aussi +un peu parce que j'avais quelques renseignements vagues sur le pas&age +recent de Celio dans la contree que je parcourais. Mon _vetturino_ vit +que je ne savais pas bien ou je voulais aller, et comme il avait envie +d'aller a Briancon, il prit naturellement la route de Suse et d'Exille, +traversa la frontiere avec la Doire, et me fit entrer dans le +departement des Hautes-Alpes par le Mont-Genevre. + +Comme nous approchions de Briancon, il me demanda si je ne comptais pas +m'y arreter quelques jours, du ton d'un homme decide a m'y contraindre. +Et, comme j'hesitais a lui repondre avant d'avoir bien penetre son +dessein, il m'annonca que son plus jeune cheval etait malade, qu'il +ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'etre force de voir un +veterinaire pour le faire saigner. Je descendis de voiture et j'examinai +le cheval: il avait l'oeil pur, le flanc calme; il n'etait pas plus +malade que l'autre. + +--Mon ami, dis-je a maitre Volabu (c'etait le nom de mon voiturin), je +te prie d'etre sincere avec moi. Tu cherches un pretexte pour t'arreter, +et moi je n'ai pas de raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus +longtemps a ton voiturin que tu ne tiens a ma personne. Que j'arrive a +Briancon, c'est tout ce que je demande. La, je penserai a ce que je veux +faire, et j'aurai sous la main tous les moyens de transport desirables. +Si tu l'obstines a me laisser ici (nous n'etions plus qu'a cinq lieues +de Briancon), je m'obstinerai peut-etre de mon cote a le faire marcher, +car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, si tu veux que je sois +bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de coeur ou d'argent, et c'est +pour cela que ton cheval ne mange pas? Le brave homme se mit a rire, +puis il secoua la tete d'un air melancolique:--Je ne suis plus de la +premiere jeunesse, dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j'aurais ete +bien aise de la surprendre; elle ne demeure qu'a une toute petite +lieue d'ici, aux _Desertes_. Par la traverse, nous y serons dans une +demi-heure; le chemin est bon, et puisque vous aime a vous arreter +n'importe ou, pour marcher au hasard dans la neige, vous verrez la un +bel endroit et de la belle neige, le diable m'emporte! Nous repartirions +demain malin, et nous serions a Briancon avant midi. Allons, j'ai ete +franc, voulez-vous etre bon enfant? + +--Oui, puisque je t'ai fait moi-meme cette condition. Va pour les +_Desertes_! le non me lait, et la traverse aussi. J'aime assez les +paysages qu'on ne voit pas des grandes routes; mais s'il te prend +fantaisie, mon compere, de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton +cheval recommence demain a ne plus manger? + +--Voulez-vous vous fier a la parole d'un ancien militaire, mon +bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous voulez. + +--Je veux me fier, repondis-je. En route! + +Ou cet homme me conduisit, tu le sauras bientot, cher lecteur, et tu me +diras si, dans l'acces de flanerie bienveillante qui me poussa a subir +son caprice, il n'y eut pas quelque chose qu'un homme plus impertinent +que moi eut pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne m'avait +pas trompe, le brave Volabu. Le paysage ou il me fit penetrer avait un +caractere a la fois naif et grandiose, qui s'empara de moi d'autant plus +que je n'avais pas compte sur le discernement pittoresque de mon guide. +Sans doute c'etait son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer +ou mieux comprendre instinctivement la beaute du lieu qu'elle habitait. +Il voulut reconnaitre ma complaisance en exercant envers moi les devoirs +de l'hospitalite. + +Il possedait la quelques morceaux de terre et une maisonnette +tres-propre ou il me conduisit. Et quand il eut trouve sa jeune menagere +au travail, bien gaie, bien sage, bien pure (cela se voyait a la joie +franche qu'elle montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fete +qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me +preparer un meilleur repas que celui que j'aurais pu faire a l'auberge +du hameau, et, comme je leur disais que tant de soin n'etait pas +necessaire pour me contenter, ils jurerent naivement que cela _ne me +regardait pas_, c'est-a-dire qu'ils voulaient me traiter et m'heberger +gratis. + +Je les laissai a leur fricassee entremelee de doux propos et de gros +baisers, pour aller admirer le site environnant. Il etait simple et +superbe. Des collines escarpees servant de premier echelon aux grandes +montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de melezes, +encadraient la vallee et la preservaient des vents du nord et de l'est. +Au-dessus du hameau, a mi-cote de la colline la plus rapprochee et la +plus adoucie, s'elevait un vieux et fier chateau, une des anciennes +defenses de la frontiere probablement, demeure paisible et confortable +desormais, car je voyais au ton frais des chassis de croisees en bois de +chene, encadrant de longues vitres bien claires, que l'antique manoir +etait habite par des proprietaires fort civilises. Un parc immense, jete +noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de +cloture sous un luxe de vegetation chaque jour plus rare en France, +formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgre la rigueur +de la saison (nous etions a la fin de janvier, et la terre etait +couverte de frimas), la soiree etait douce et riante. Le ciel avait ces +tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gelee; les horizons +neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages doux, couleur de +perle, attendaient le soleil qui descendait lentement pour s'y plonger. +Avant de s'envelopper dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir +sourire encore a la vallee, et il dardait sur les toits eleves du vieux +chateau un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne et moussue un +dome de cuivre rouge resplendissant. + +Comme j'etais vetu et chausse en consequence de la saison, je prenais un +plaisir extreme a marcher sur cette neige brillante, cristallisee par le +froid, et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces +grandes surfaces a peine egratignees par la trace de quelques petites +pattes d'oiseaux, j'etudiais avec attention le reflet verdatre que +donne ce blanc eblouissant aupres duquel l'hermine et le duvet du cygne +paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu'a la peinture et +a remercier le ciel de m'avoir detourne de Milan. + +Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais embrasser de +l'oeil la vaste pelouse blanche, coupee de massifs noirs, qui s'etendait +devant le chateau. On avait rajeuni les abords de cette austere demeure +en nivelant les anciens fosses, en exhaussant les terres et en amenant +le jardin, la verdure et les allees sablees jusqu'au niveau du +rez-de-chaussee, jusqu'a la porte des appartements, comme c'est l'usage +aujourd'hui que nous sentons a la fois le confortable et la poesie de la +vie de chateau. L'enclos etait bien ferme de grands murs; mais, en face +du manoir, on en avait echancre une longueur de trente metres au moins +pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse, +a une hauteur peu considerable, et avait pour defense un large fosse +exterieur. Un petit escalier, pratique dans l'epaisseur du massif +de pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de l'eau pour +permettre, apparemment, aux jardiniers d'y venir puiser durant l'ete. +Comme l'eau etait couverte d'une croute de glace tres-forte, je fis la +remarque qu'il etait tres-facile en ce moment d'entrer dans la residence +seigneuriale des Desertes; mais il me parut qu'on s'en rapportait a la +discretion des habitants de la contree, car aucune precaution n'etait +prise pour garantir ce cote faible de la place. + +Comme le lieu me parut desert, j'eus quelque tentation d'y penetrer pour +admirer de plus pres le tronc des ifs superbes et des pins centenaires +dont les groupes formaient, dans cet interieur, mille paysages aussi +_vrais_, quoique beaucoup mieux _composes_ que ceux de la campagne +environnante; mais je m'abstins prudemment et respectueusement de cette +temerite de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes +qui, vues de pres, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je +les regardai courir et folatrer sur la neige, sans qu'elles fissent +attention a moi. Quoique enveloppees de manteaux et de fourrures, elles +etaient aussi legeres que le grand levrier blanc qui bondissait autour +d'elles. L'une me parut en age d'etre mariee; mais, a son insouciance, +on voyait qu'elle ne l'etait pas, et meme qu'elle n'y songeait point. +Elle etait grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses +attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les +jardins du temps de Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa +beaute etait merveilleuse, quoique sa taille me parut moins elegante. Je +ne sais pas non plus pourquoi je fus emu en la regardant, comme si elle +me rappelait une image connue et chere. Cependant il me fut impossible, +ce jour-la et plus tard, de trouver de moi-meme a qui elle ressemblait. + +Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels ebats, qu'elles +passerent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et +souvent toutes deux ensemble), chaque phrase etait d'ailleurs +entrecoupee de rires si bruyants et si prolonges, que je ne pus rien +saisir qui eut un sens. Un peu plus loin, elles s'arreterent et se +mirent a briser sans pitie de superbes branches d'arbre vert dont elles +firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnerent ensuite sur +la neige, en disant: + +"Ma foi, qu'_il_ vienne les chercher, c'est trop froid a manier." + +J'allais les perdre de vue a regret, je l'avoue, car il y avait quelque +chose de sympathique et d'excitant pour moi dans la petulance et la +gaiete de ces jolies filles, lorsqu'une d'elles s'ecria: "Bon! j'ai +perdu _son_ noeud, son fameux noeud d'epee, que j'avais attache sur mon +capuchon, avec une epingle! + +--Eh bien! dit l'ainee, nous en ferons un autre; la belle affaire! + +--Oh! il l'avait fait lui-meme! Il pretend que nous ne savons pas faire +les noeuds, comme si c'etait bien malin! Il va grogner. + +--Eh bien, qu'il grogne, le grognon! repliqua l'autre, et toutes deux +recommencerent a rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir +pourquoi, sinon qu'elles ont besoin de rire. + +--Tiens! je le vois, mon noeud! _son_ noeud! s'ecria la cadette en +bondissant vers le fosse; le voila qui s'epanouit sur la neige. Oh! le +beau coquelicot! + +Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment de ramasser ce +noeud de rubans rouges que j'avais fort bien remarque, elle partit d'un +nouvel eclat de rire: une petite brise soudaine qui venait de s'elever +emportait le ruban, et le deposait, a mes pieds, sur la glace du fosse. + +Je le ramassai pour le rendre a la belle rieuse, et ce fut alors +seulement qu'elle m'apercut et devint aussi rouge que son noeud de +rubans cerise. + +--Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai force de +traverser ce fosse; me le permettez-vous? + +--Non, non, ne faites pas cela! repondit l'enfant, en qui un fonds +d'assurance mutine parut dominer tres-vite le premier acces de timidite, +c'est peut-etre dangereux. Si la glace ne porte pas? + +--N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose que de courir un +petit danger pour votre service. + +Et je traversai resolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu'en +effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le fosse etait large +et profond, l'enfant rougit encore et descendit quelques marches du +petit escalier pour venir a ma rencontre. Elle ne riait plus. + +--Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, petite soeur? dit +l'ainee, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d'un air de surprise +et de mecontentement. Celle-ci etait deja une jeune personne. Elle +connaissait sans doute deja la prudence. Elle avait au moins une +vingtaine d'annees. + +--Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant a sa soeur le noeud de +rubans au bout de ma canne, je m'arrete a la limite de votre empire, je +ne me permets pas de mettre le pied seulement sur la premiere marche de +l'escalier. + +Elle vit tout de suite que j'etais un homme bien eleve, et me remercia +d'un doux et charmant sourire. Quant a l'enfant, elle saisit le noeud +avec vivacite, et me fit signe de ne pas m'arreter sur la glace. Je m'en +retournai lentement et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me +crierent _merci_ avec beaucoup de grace; puis j'entendis l'ainee dire a +la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!--Sauvons-nous! repondit +l'enfant en recommencant son rire frais et clair comme une clochette +d'argent. Elles se prirent par la main, et partirent en courant et +en riant vers le chateau. Quand elles eurent disparu, je regagnai la +modeste demeure de monsieur et madame Volabu, un peu preoccupe de ma +petite aventure. + +Je trouvai mon souper pret. J'aurais ete Grandgousier en personne, +qu'on ne m'eut pas traite plus largement. Je crois que toute la petite +basse-cour de madame Volabu y avait passe. Je n'aurais pas eu bonne +grace a me plaindre de cette prodigalite, en voyant l'air de triomphe +naif avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux. +J'exigeai qu'ils se missent a table avec moi, ainsi que la vieille mere +de madame Volabu, qui etait encore un robuste virago, nommee madame +Peirecote, et qui paraissait prendre a coeur d'etre bonne gardienne de +l'honneur de son gendre. + +Il me fallut soutenir un rude assaut pour me preserver d'une +indigestion, car mon brave _vetturino_ semblait decide a me faire +etouffer. Des que je pus obtenir quelques instants de repit, j'en +profitai pour faire des questions sur le chateau et ses habitants. + +--C'est bien vieux, ce chateau, me dit Volabu d'un air capable; c'est +laid, n'est-ce pas? Ca ressemble a une grande masure? Mais c'est plus +joli en dedans qu'on ne croirait; c'est tres-bien tenu, bien conserve, +bien arrange, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a +des caloriferes, ma foi! C'est que le vieux marquis ne se refusait rien. +Il n'etait pas tres-genereux pour les autres, mais il aimait bien ses +aises, et il passait presque toute l'annee ici. L'hiver, il n'allait +qu'un peu a Paris, en Italie jamais, et pourtant c'etait son pays. + +--Et qui possede ce chateau a present? + +--Son frere, la comte de Balma, qui vient de passer marquis par le deces +de l'aine de la famille. Dame, il n'est pas jeune non plus! C'est le +sort de notre village, on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison +et vieilles gens. + +--Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le chateau, dit madame +Volabu; M. le nouveau marquis n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus +age ne l'est guere plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabu me +designait a son mari, dont les yeux s'arrondirent tout a coup, en meme +temps que sa bouche s'allongeait en une moue assez risible. + +--Oh! s'ecria-t-il, M. de Balma a des garcons a present! Quand je suis +parti, il n'avait qu'une fille, et il n'y a qu'un mois de cela. + +--C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, dit a son tour la +vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arrive une famille +nombreuse, deux autres filles et deux garcons, tous beaux comme des +amours; mais qu'est-ce que ca vous fait, Volabu? + +--Ca ne me fait rien, la mere; mais c'est egal, notre vieux marquis +est diablement sournois, car je lui ai entendu dire a M. le cure qu'il +n'avait qu'une fille, celle qui est arrivee avec lui le lendemain de la +mort du dernier marquis. + +--Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-la de legitime +peut-etre, et que les quatre autres enfants sont des batards. Ca ne +prouve pas un mauvais homme d'avoir recueilli tout ca le jour ou il +s'est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les etablir pour effacer +devant Dieu tous ses vieux peches. + +--Apres ca, ils ne sont peut-etre pas a lui, tous ces enfants? observa +madame Volabu. + +--Il les appelle tous mes enfants, repondit la mere Peirecote, et ils +l'appellent tous _mon papa_. Quand a savoir au juste ce qui en est, +ce n'est pas facile. C'est une maison ou il y a toujours eu de gros +secrets, par rapport surtout a M. le marquis actuel. Du temps de +l'autre, est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui d'a +present. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu un frere qui est mort +aux Indes, disaient les uns. D'autres disaient au contraire: Le frere +puine* de M. le marquis n'est pas si mort ni si eloigne qu'on croit; +mais il a change de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes qu'il +ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le +voir. Les uns disaient encore: Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise +conduite, mais il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette. +Et les autres repondaient: Il ne lui envoie rien du tout. Il a le coeur +trop dur pour cela. Le pire des deux n'est pas celui qu'on pense. + +--Et ne peut-on eclaircir cette histoire? demandai-je. Personne, dans +le pays, n'est-il mieux renseigne que vous? Il est etrange qu'un membre +d'une grande famille sorte ainsi de dessous terre. + +--Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de ces gens-la. Moi, +voila ce que je sais, ce que j'ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux +freres du nom de Balma, famille piemontaise bien anciennement etablie +dans le pays. L'aine etait fort sage, mais pas de tres-bon coeur, cela +est certain. Le cadet etait une diable de tete, mais il n'etait pas +fier. Il n'avait rien a lui, et je n'ai point vu d'enfant si aimable et +si joli. Les Balma ont vecu longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aine +vint prendre possession de son domaine et habiter son chateau, sans +vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, et mettant a la +porte quiconque se montrait curieux du sort de son frere. Cet aine a +vecu jusqu'a l'age de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter +personne, sans souffrir un seul parent pres de lui. Il est mort sans +faire de testament, comme un homme qui dit: Apres moi, la fin du monde! +Mais voila que l'on a vu arriver tout a coup le jeune homme qui a +produit de bons litres, et qui a herite naturellement du titre, du +chateau et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois +ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour un homme qui +etait; dit-on, dans la derniere misere. Pauvre enfant! j'ai ete le +saluer; il s'est souvenu de moi, et il a ete encore galant en paroles, +comme si je n'avais que quinze ans. + +--Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mere, c'est +donc le nouveau marquis? dit M. Volabu. Diantre! il n'a pas l'air d'un +freluquet pourtant. + +--Dame! il peut bien avoir, a cette heure, soixante-douze ans, repondit +naivement madame Peirecote. Aussi il est bien change! Et l'on dit qu'il +est devenu raisonnable, et que sa fille ainee est rangee, econome; que +c'est surprenant de la part de gens qu'on croyait disposes a tout avaler +dans un jour. + +--Peste! c'est l'age de s'amender, reprit Volabu. Soixante-douze ans! +excusez! Le _jeune homme_ a du mettre de l'eau dans son vin. + +Les epoux Volabu, voyant que j'avais fini de manger, commencerent a +desservir, et je m'approchai du feu, ou je retins la mere Peirecote +pour la faire encore parler. Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi +l'histoire des Balma excitait a ce point ma curiosite. + + + +VIII. + +LE SABBAT. + +--Et les deux jeunes demoiselles, dis-je a ma vieille hotesse, vous les +connaissez? + +--Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. Il n'y a qu'une +quinzaine qu'elles sont ici, et le dernier jeune homme, qui parait avoir +quinze ans tout au plus, est arrive avant-hier au soir. Ce qui fait dire +dans le village que ce n'est peut-etre pas le dernier, et qu'on ne +sait pas ou s'arretera la famille de M. le marquis. Chacun dit son mot +la-dessus: il faut bien rire un peu, pour se consoler de ne rien savoir. + +--Le nouveau marquis a donc les memes habitudes de mystere que l'ancien? + +--C'est a peu pres la meme chose, c'est meme encore pire, puisque, ce +qu'il a ete et ce qu'il a fait durant tant d'annees qu'on ne l'a pas vu, +il a sans doute interet a le cacher plus encore que feu M. son frere; +mais pourtant ce n'est pas le meme homme. On commence a me croire, quand +je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra justice plus tard. +L'autre etait sec de coeur comme de corps; celui-ci est un peu brusque +de manieres, et n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas +au premier venu: on dirait qu'il connait tous les tours et toutes les +ruses de ceux qui _quemandent_; mais il s'informe, il consulte; sa fille +ainee le fait avec lui, et les secours arrivent sans bruit a ceux +qui ont vraiment besoin. M. le cure a bien remarque cela, lui qui +s'affligeait tant lorsqu'il a vu venir ce pretendu mauvais sujet: il +commence a dire que les pauvres gens n'ont pas perdu au change. + +--Voila qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire gagne en +moralite ce qu'elle perd en merveilleux. Cela se resume en un vieux +proverbe de votre connaissance sans doute: "Les mauvaises tetes font les +bons coeurs." + +--Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste a dire, les trop +bonnes tetes font souvent les coeurs mauvais. Qui ne pense qu'a soi +n'est bon qu'a soi... Il n'en reste pas moins du merveilleux dans cette +maison-la. De tout temps, il s'est passe au chateau des Desertes des +choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas comprendre. D'abord, on +dit que tous les Balma sont sorciers de pere en fils, et l'on me dirait +que l'ainee des demoiselles en tient, que cela ne m'etonnerait pas, car +elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle ne va pas du +tout vetue selon son rang, elle ne porte ni plumes a son chapeau ni +cachemires, comme les dames riches du pays; elle a la figure si blanche, +qu'on dirait qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un peu +plus elegantes et paraissent plus gaies; mais l'aine des jeunes gens a +l'air d'un vrai fou: on l'entend parler tout seul, et on le voit faire +des gestes qui font peur. Quant a M. le marquis, tout charitable qu'il +est, il a l'air bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous +voulez, mais les domestiques du chateau ont peur et sont fort aises +qu'on les renvoie a sept heures du soir, en leur permettant d'aller +faire la veillee et coucher dans le village, ou ils ont tous leur +famille, car ce marquis n'a amene avec lui aucun serviteur etranger +qu'on puisse faire parler. Tous ceux qui sont employes au chateau sont +pris a la journee, parce qu'on a renvoye tous les anciens. Cela fait +que, pendant douze heures de nuit, personne ne peut savoir ce qui se +passe dans la maison. + +--Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque chose? Peut-etre que +ces Balma sont tout simplement de grands dormeurs qui craignent le bruit +de l'office. + +--Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils s'en vont dans tout +le chateau, montant, descendant, traversant les vieilles galeries, +s'arretant dans des chambres qui n'ont pas ete habitees depuis cent +ans peut-etre. Ils remuent les meubles, les transportent d'un coin a +l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, se disputent..., +on dit meme qu'ils se battent, car *car ils font la-dedans un sabbat +desordonne. + +--Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient tout le monde de si +bonne heure? + +--Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes et contrevents, +apres avoir fait la ronde pour s'assurer qu'on ne les espionne pas. Le +fils du jardinier, qui s'etait cache dans une armoire par curiosite, a +manque etre jete par les fenetres, et il a eu une si grosse peur, qu'il +en a ete malade, car il pretend que ces messieurs et ces demoiselles, +et meme M. le marquis, etaient tous habilles en diables, et que cela +faisait dresser les cheveux sur la tete de les voir ainsi, et de leur +entendre dire des choses qui ne ressemblaient a rien. + +--A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui commenca a m'interesser! +Les vieux chateaux ou il ne se passe pas des choses diaboliques ne sont +bons a rien. + +--Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas a cela? Eh bien! si je vous +disais que j'ai ete ecouter le plus pres possible avec ma fille, et que +j'ai vu quelque chose? + +--Bien! voyons, contez-moi cela. + +--Nous avons vu a travers les fentes d'un vieux contrevent qui ne ferme +pas aussi bien que les autres, et qui donne ouverture a l'ancienne salle +des gardes du chateau, des lumieres passer et repasser si vite, qu'on +eut dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi sans les +eteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit du tonnerre et le vent +siffler dans le chateau, quoiqu'il fit une belle nuit de gelee bien +tranquille comme ce soir. Un grand cri est venu jusqu'a nous, comme si +l'on tuait quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans les +veines. C'etait la semaine derniere, Monsieur! Nous nous sommes sauvees, +ma fille et moi, parce que nous ne doutions pas qu'un crime n'eut ete +commis, et nous ne voulions pas etre appelees comme temoins: cela fait +toujours du tort a de pauvres gens comme nous de temoigner contre les +riches; on s'en apercoit plus tard. Si bien que nous n'avons pu fermer +l'oeil de toute la nuit; mais le lendemain tout le monde se portait bien +dans le chateau: les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin +comme a l'ordinaire, et M. le marquis a ete a la messe, car c'etait un +dimanche. Seulement les domestiques nous ont dit qu'ils avaient brule +dans la nuit plus de cinquante bougies, et que tout le souper avait ete +mange jusqu'au dernier os. + +--Ah! il me parait qu'ils fetent joyeusement le diable? + +--Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, avec des gateaux, +des confitures et des vins fins, leur est servi dans la salle a manger, +en meme temps qu'on dessert leur diner. On ne sait pas a quelle heure ni +avec quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire a des esprits +qui ne se nourrissent pas de fumee. Le matin, on trouve les fauteuils +ranges en cercle autour de la cheminee du grand salon, et dans tout +le reste de la maison il n'y a pas trace du remue-menage de la nuit. +Seulement, il y a toute une partie du chateau, celle qu'on n'habite +plus depuis longtemps, qui est fermee et cadenassee de facon a ce que +personne ne puisse y mettre le bout du nez. Ils ont, au reste, fort peu +de domestiques pour une si grande maison et tant de maitres. Ils n'ont +encore recu personne, si ce n'est le maire et le cure, lesquels ont vu +seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun de ses enfants +ait paru, excepte sa fille ainee. Les demoiselles n'ont pas de filles de +chambre, et semblent tout aussi habituees que les messieurs a se servir +elles-memes. Le service interieur est fait aussi par des femmes de +journee que l'on congedie quand elles ont balaye et range; et vous +savez, Monsieur, les hommes sont si simples! Quand il n'y a pas de +femmes au courant des affaires d'une maison, on ne peut rien savoir. + +--C'est vraiment desesperant, ma chere madame Peirecote, dis-je en +retenant une bonne envie de rire. + +--Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'etais plus jeune, et si je ne craignais +pas d'attraper un rhumatisme en faisant le guet, je saurais bientot a +quoi m'en tenir. Par exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait +les lits a trouve au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles +depareillees. On a beau se cacher, on n'est jamais a l'abri d'une +distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce qu'il y avait a la place de +la pantoufle perdue durant le sabbat! + +--Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? ou bien un fer de +cheval qui a brule les doigts de la pauvre servante? + +--Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc avec un noeud de +beaux rubans rose et or! + +--Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est evident que ces +demoiselles avaient ete au bal sur un manche a balai! + +--Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au chateau, car +on avait justement entendu des airs de danse, et les parquets s'en +ressentaient; mais quels etaient les invites, et d'ou sortait le beau +monde? car on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espece autour du +chateau, et a moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontee +par les tuyaux de cheminee, je ne vois pas pour qui ces demoiselles ont +mis des souliers blancs a noeuds rose et or. + +J'aurais ecoute madame Peirecote toute la nuit, tant ses contes me +divertissaient; mais je vis que mes hotes desiraient se retirer, et je +leur en donnai l'exemple. Volabu me conduisit a sa meilleure chambre et +a son meilleur lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, et +ils ne me quitterent qu'apres s'etre assures que je ne manquais de rien. +Volabu me demanda au travers de la porte a quelle heure je voulais +partir pour Briancon. Je le priai d'etre pret a sept heures du matin, ne +voulant pas etre a charge plus longtemps a sa famille. + +Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'etait que sept +heures du soir, et j'avais douze heures devant moi. Un bon feu de sapin +petillait dans la cheminee de ma petite chambre, et une grande provision +de branches resineuses, placee a cote, me permettait de lutter contre la +froide bise qui sifflait a travers les fenetres mal jointes. Je pris mes +crayons, et j'esquissai les deux jolies figures des demoiselles de Balma +dans le costume et les attitudes ou elles m'etaient apparues, sans +oublier le beau levrier blanc et le cadre des grands cypres noirs +couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore plus vite dans +mon imagination que sur le papier, et je ne pouvais me defendre d'une +emotion analogue a celle que nous fait eprouver la lecture d'un conte +fantastique d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures si +candides, si enjouees, si heureuses en apparence, les recits bizarres et +les diaboliques commentaires de ma vieille hotesse. Ainsi que dans ces +contes germaniques, ou des anges terrestres luttent sans cesse contre +les pieges d'un esprit infernal petri d'ironie, de colere et de douleur, +je voyais ces beaux enfants fleurir a leur insu, sous l'influence +perfide de quelque vieux alchimiste couvert de crimes, qui les elevait a +la brochette pour vendre leurs ames a Satan, afin de degager la sienne +d'un pacte fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre +commencait a se mefier. Au milieu de leur gaiete railleuse, il m'avait +semble voir percer de la crainte pour un maitre qu'elles n'avaient pas +ose nommer. Qu'il _grogne_, _le grognon!_ avaient-elles dit, et puis +encore, en parlant de ma traversee perilleuse sur le fosse, l'ainee +avait dit: _S'il voyait cela il nous gronderait._ Etait-ce leur pere +qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? Rien ne +prouvait qu'elles fussent les filles de ce vieux marquis ressuscite par +magie apres avoir passe pour mort, que dis-je? apres avoir ete mort +probablement pendant cinquante ans. Ce devait etre un vampire. Il +les tourmentait deja toutes les nuits, mais chaque matin, grace a sa +science, elles avaient perdu le souvenir de ce cauchemar, et tachaient +de se reprendre a la vie. Helas! elles n'en avaient pas pour longtemps, +les pauvrettes! Un matin, on les trouverait etranglees dans quelque +gargouille du vieux manoir. + +A ces folles reveries, quelques indices reels venaient pourtant se +joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans venaient faire la; mais +le ruban rose et or du petit soulier coincidait, je ne sais comment, +avec le noeud de ruban cerise que j'avais ramasse. _Son noeud_, +avait-elle dit, _son noeud d'epee!_--Qui donc, dans le chateau, portait +encore la costume de nos peres, l'epee et le noeud d'epee? Cela etait +vraiment bizarre, et _il_ l'avait fait lui-meme! _Il_ pretendait que ces +charmantes petites mains de fee ne savaient pas faire un noeud digne de +_lui_! _Il_ etait donc bien imperieux et bien difficile, ce tyran de la +jeunesse et de la beaute! Qu'il fut jeune ou vieux, ce porteur d'epee, +ce faiseur de noeuds, il etait peu galant ou peu paternel. Ce ne pouvait +etre que le diable ou l'un de ses suppots rechignes. + +Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent a ce sujet; mais +je ne les executai point. La mere Peirecote m'avait souffle le poison +de sa curiosite, et je ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il etait +fort tard, tant j'avais fait de reves en peu d'instants. Ma montre +s'etait arretee; mais l'horloge du hameau sonna neuf heures, et je +m'inquietai du reste de ma nuit, car je n'avais plus envie de dessiner; +il m'etait impossible de lire, et je mourais d'envie d'agir comme un +ecolier, c'est-a-dire d'aller chercher quelque aventure poetique ou +ridicule sous les murs du vieux chateau. + +Je commencai par m'assurer d'un moyen de sortie qui ne fit ni bruit ni +scandale, et je l'eus trouve avant d'etre decide a m'en servir. Les +contrevents de ma fenetre ouvraient sans crier et donnaient sur un petit +jardin clos seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait +qu'un etage de niveau avec le sol. Cela etait si facile et si tentant, +que je n'y resistai pas. Je me munis d'un briquet, de plusieurs cigares, +de ma canne a tete plombee; je cachai ma figure dans un grand foulard, +je m'enveloppai de mon manteau, et, pour me deguiser mieux, je decrochai +de la muraille une espece de chapeau tyrolien appartenant a M. Volabu; +puis je sortis de la maison par la fenetre, je poussai les contrevents, +j'enjambai la haie; la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait +dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, rien +qu'en faisant a l'exterieur le tour de la maison. + +J'arrivai au fosse que je connaissais deja si bien. La nuit avait +raffermi la glace. Je montai, non sans peine, le petit escalier, qui +etait devenu fort glissant. J'entrai resolument dans le parc, et +j'approchai du chateau comme un Almaviva prepare a toute aventure. + +Je touchais aux portes vitrees du rez-de-chaussee donnant toutes sur +une longue terrasse couverte de vignes dessechees par l'hiver, qui +ressemblaient, dans la nuit, a de gros serpents noirs courant sur les +murs et se roulant autour des balustres. J'avais monte sans hesiter +l'escalier borde de grands vases de terre cuite qui entaillait noblement +le perron sur chaque face. Tous les volets etaient hermetiquement +fermes; je ne craignais pas qu'on me vit de l'interieur. Je voulais +ecouter ces bruits etranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces +meubles mis en danse, cette musique infernale dont ma vieille hotesse +m'avait rempli la cervelle. + +Je ne fus pas longtemps sans reconnaitre qu'on agissait energiquement +dans cette demeure silencieuse et deserte au dehors. De grands coups de +marteau resonnaient dans l'interieur, et des eclats de voix, comme +de gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frapperent +confusement mon oreille. Tout cela se passait fort pres de moi, +probablement dans une des pieces du rez-de-chaussee; mais les +contrevents en plein chene, rembourres de crin et garnis de cuir, ne me +permettaient pas de saisir un seul mot. + +[Illustration 006.png: J'avais monte, sans hesiter, l'escalier... (Page +95.)] + +Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir a distance. Je +descendis le perron, et bientot j'entendis ouvrir la porte que je venais +de quitter. Le chien hurlait, je me crus perdu, car le clair de lune ne +me permettait pas de franchir l'espace decouvert qui me separait des +premiers massifs. + +--Ne laisse pas sortir Hecate! dit une voix que je reconnus aussitot +pour celle de la plus jeune de mes deux heroines. Elle est folle au +clair de la lune, et elle casse tous les vases du perron. + +--Rentrez, Hecate! dit l'autre, dont je reconnus aussi la voix. Elle +ferma la porte au nez de la grande levrette, qui les avertissait de ma +presence et gemissait de n'etre pas comprise. + +Les deux jeunes filles s'avancerent sur le perron. Je me cachai sous la +voute qu'il formait entre les deux escaliers lateraux. + +--Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, petite; tu vas +t'enrhumer, disait l'ainee. Qu'as-tu besoin de t'appuyer sur la +balustrade? + +--Je suis fatiguee, et je meurs de chaud. + +--En ce cas, rentrons. + +--Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! Ils en ont au +moins pour un quart d'heure a arranger le _cimetiere_, respirons un peu. + +Le _cimetiere_ me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me permettait +de ne pas perdre une de leurs paroles, et j'allais saisir le mot de +l'enigme, lorsque quelqu'un de l'interieur, ennuye des cris du chien, +ouvrit la porte et laissa passer la maudite bete, qui s'elanca jusqu'a +moi et s'arreta a l'entree de la voute, indignee de ma presence, mais +tenue en respect par la canne dont je la menacais. + +--Oh! qu'_ils_ sont ennuyeux d'avoir lache Hecate! disaient +tranquillement ces demoiselles, pendant que j'etais dans une situation +desesperee. Ici, Hecate, tais-toi donc! tu fais toujours du bruit pour +rien! + +[Illustration 007.png: Je n'attendis pas longtemps Don Juan et +Leporello.... (Page 99.)] + +--Mais comme elle est en colere! c'est peut-etre un voleur! dit la +petite. + +--Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'ainee en riant; monsieur +le voleur, repondez. + +--Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur le curieux, vous +perdez votre temps; vous vous enrhumez pour rien. Vous ne nous verrez +pas. + +--A toi, Hecate! mange-le! + +Hecate n'eut pas demande mieux, si elle eut ose. Bruyante, mais +craintive, comme le sont les levrettes, elle reculait herissee de colere +et de peur, quoiqu'elle fut de taille a m'etrangler. + +--Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, elle crie apres la +statue qui est la au fond de la grotte. + +--Et si nous allions voir? + +--Ma foi non, j'ai peur! + +--Et moi aussi, rentrons! + +--Appelons _nos garcons_! + +--Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tete, et ils se moqueront de +nous comme a l'ordinaire. + +--Il fait froid, allons-nous-en. + +--Il _fait peur_, sauvons-nous! + +Elles rentrerent en rappelant la chienne. Tout se referma +hermetiquement, et je n'entendis plus rien pendant un quart d'heure; +mais tout a coup les cris d'une personne qui semblait frappee +d'epouvante retentirent. On parla haut sans que je pusse distinguer ni +les paroles ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des eclats +de rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'etais transi de +froid, et la maudite levrette pouvait me trahir encore, pour peu qu'on +eut le caprice de venir poser de jolis petits bras nus sur la neige de +la balustrade. Je regagnai la maison Volabu, certain qu'on ne m'avait +pas tout a fait trompe, et qu'on travaillait dans le chateau a une +oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux de n'avoir rien +decouvert, sinon qu'on arrangeait le _cimetiere_ et qu'on se moquait des +curieux. + +La nuit etait fort avancee quand je me retrouvai dans ma petite chambre. +Je passai encore quelque temps a rallumer mon feu et a me rechauffer +avant de pouvoir m'endormir, si bien que, lorsque Volabu vint pour +m'eveiller avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais en +conscience de mon premier somme. Je me levai tard. Il avait eu le +temps de me preparer mon dejeuner, qu'il fallut accepter sous peine de +desesperer le brave homme et madame Volabu, qui avait des pretentions +assez fondees au talent de cuisiniere. A midi, une affaire survint a mon +hote: il etait pret a y renoncer pour tenir sa parole envers moi; mais +moi, sans me vanter de mon escapade, j'avais un _fiasco_ sur le coeur, +et je me sentais beaucoup moins presse que la veille d'arriver a +Briancon. Je priai donc mon hote de ne pas se gener, et je remis notre +depart au lendemain, a la condition qu'il me laisserait payer la depense +que je faisais chez lui, ce qui donna lieu a de grandes contestations, +car cet homme etait sincerement liberal dans son hospitalite. Il eut +discute avec moi pour une misere durant le voyage, si j'eusse voulu +marchander; chez lui, il etait pret a mettre le feu a la maison pour me +prouver son savoir-vivre. + + + +IX. + +L'UOM DI SASSO. + +J'etais trop mecontent du resultat de mon entreprise pour me sentir +dispose a faire de nouvelles questions sur le chateau mysterieux. Je +renfermais ma curiosite comme une honte, le succes ne l'avait pas +justifiee; mais elle n'en subsistait pas moins au fond de mon +imagination, et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante. +En attendant, je resolus d'aller pousser une reconnaissance autour +du chateau, pour me menager les moyens de penetrer nuitamment dans +l'interieur de la place, s'il etait possible... Bah! me disais-je, tout +est possible a celui qui veut. + +J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rodait devant la route, me +regarda avec ce melange de hardiesse et de poltronnerie qui caracterise +les enfants de la campagne. Puis, comme j'observais sa mine a la fois +espiegle et farouche, il vint a moi, et, me presentant une lettre, il +me dit: "Regardez ca, si c'est pour vous." Je lus mon nom et mon prenom +traces fort lisiblement et d'une main elegante sur l'adresse. A peine +eus-je fait un signe affirmatif que l'enfant s'enfuit sans attendre ni +questions ni recompense. Je courus a la signature, qui ne m'apprit rien +d'officiel, mais a laquelle pourtant je ne me trompai pas. Stella et +Beatrice! les jolis noms! m'ecriai-je, et je rentrai dans ma chambre, +assez emu, je le confesse. + +"Le hasard, aide de la curiosite, disait cette gracieuse lettre +parfumee, a fait decouvrir a deux petites filles fort rusees le nom de +l'etranger qui a ramasse le noeud de ruban cerise. Des pas laisses sur +la neige, coincidant avec les avertissements de la belle chienne Hecate, +ont prouve a ces demoiselles que l'etranger etait encore plus curieux +que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de marcher sur les eaux +pour surprendre les secrets d'autrui. Le sort en est jete! Puisque vous +voulez etre initie a nos mysteres, o jeune presomptueux, vous le serez! +Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer digne de notre +confiance! Soyez muet comme la tombe; la plus legere indiscretion nous +mettrait dans l'impossibilite de vous admettre. Venez a huit heures du +soir (_solo e inosservato_) au bord du fosse, vous y trouverez Stella et +Beatrice." + +Tout le billet etait ecrit en italien et redige dans le pur toscan que +je leur avais entendu parler. Je hatai le diner pour avoir le droit de +sortir a six heures, pretextant que j'allais voir lever la lune sur le +haut des collines. En effet, je fis une course au dela du chateau, et +a huit heures precises j'etais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq +minutes. Mes deux charmantes chatelaines parurent, bien enveloppees et +encapuchonnees. Je fus un peu inquiet, lorsque j'eus franchi l'escalier, +d'en voir une troisieme sur laquelle je ne comptais pas. Celle-la etait +masquee d'un _loup_ de velours noir et son manteau avait la forme d'un +domino de bal.--Ne soyez pas effraye, me dit la petite Beatrice en me +prenant sans facon par-dessous le bras, nous sommes trois. Celle-ci est +notre soeur ainee. Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il +faut nous suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut +vous soumettre a tout ce que nous exigerons de vous, eussions-nous la +fantaisie de vous couper la moustache, les cheveux et meme un peu de +l'oreille. Vous allez voir des choses fort extraordinaires et faire +tout ce qu'on vous commandera, sans hasarder la moindre objection, sans +hesiter, et surtout _sans rire_, des que vous aurez passe le seuil du +sanctuaire. Le rire intempestif est odieux a notre _chef_, et je ne +reponds pas de ce qui vous arriverait si vous ne vous comportiez pas +avec la plus grande dignite. + +--Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnete homme, dit a son tour +Stella, la seconde des deux soeurs, a nous obeir dans toutes ces +prescriptions? Autrement, il ne fera point un pas de plus sur nos +domaines, et ma soeur ainee que voici, et qui est sourde comme la loi du +destin, l'enchainera jusqu'au jour, par une force magique, au pied de +cet arbre ou il servira demain de risee aux passants. Pour cela il ne +faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez vite, Monsieur. + +--Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous voulez, d'etre a +vous corps et ame jusqu'a demain matin. + +--A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune par un bras, +elles m'entrainerent dans un dedale obscur de bosquets d'arbres verts. +Le domino noir nous precedait, marchant vite, sans detourner la tete. +Une branche ayant accroche le bas de son manteau, je vis se dessiner sur +la neige une jambe tres-fine et qui pourtant me parut suspecte, car elle +etait chaussee d'un bas noir avec une floche de rubans pareils retombant +sur le cote, sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur +ainee, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garcon qui ne voulait +pas se trahir par la voix et qui surveillait ma conduite aupres de ses +soeurs, pour me remettre a la raison, s'il en etait besoin. + +Je ne pus me defendre du sot amour-propre de faire part de ma +decouverte, et j'en fus aussitot chatie.--Pourquoi avez-vous manque de +confiance en moi? disais-je a mes deux jeunes amies. Il n'etait pas +besoin de la presence de votre frere pour m'engager d'etre aupres de +vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes. + +--Et vous, pourquoi manquez-vous a votre serment? repliqua Stella d'un +ton severe: allons, il est trop tard pour reculer, et il faut employer +les grands moyens pour vous forcer au silence. + +Elle m'arreta; le domino noir se retourna malgre sa surdite, et presenta +un bandeau, qu'a elles trois elles placerent sur mes yeux avec la +precaution et la dexterite de jeunes filles qui connaissent les +supercheries possibles du jeu de colin-maillard.--On vous fait grace du +baillon, me dit Beatrice; mais, a la premiere parole que vous direz, +vous ne l'echapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver +main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous vos mains; +vous ne serez pas assez felon, je pense, pour nous les retirer et pour +nous forcer a vous les lier derriere le dos. + +Je ne trouvais pas desagreable cette maniere d'avoir les mains liees, +en les enlacant a celles de deux filles charmantes, et la ceremonie du +bandeau ne m'avait pas revolte non plus; car j'avais senti se poser +doucement sur mon front et passer legerement dans ma chevelure deux +autres mains, celles de la soeur ainee, lesquelles, degantees pour cet +office d'executeur des hautes-oeuvres, ne me laisserent plus aucun doute +sur le sexe du personnage muet. + +Je dois dire a ma louange que je n'eus pas un instant d'inquietude sur +les suites de mon aventure. Quelque inexplicable qu'elle fut encore, je +n'eus pas le _provincialisme_ de redouter une mystification de mauvais +gout; je ne m'etais muni d'aucun poignard, et les menaces de mes jolies +sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour mes oreilles ni meme pour +ma moustache. Je voyais assez clairement que j'avais affaire a des +personnes d'esprit, et le souvenir de leurs figures, le son de leurs +voix, ne trahissaient en elles ni la mechancete ni l'effronterie. +Certes, elles etaient autorisees par leur pere, qui sans doute me +connaissait de reputation, a me faire cet accueil romanesque, et, ne +le fussent-elles pas, il y a autour de la femme pure je ne sais quelle +indefinissable atmosphere de candeur, qui ne trompe pas le sens exerce +d'un homme. + +Je sentis bientot, a la chaleur de la temperature et a la sonorite +de mes pas, que j'etais dans le chateau; on me fit monter plusieurs +marches, on m'enferma dans une chambre, et la voix de Beatrice me cria a +travers la porte: "Preparez-vous, otez votre bandeau, revetez l'armure, +mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher tout a +l'heure." + +Je me trouvai seul dans un cabinet meuble seulement d'une grande glace, +de deux quinquets et d'un sofa, sur lequel je vis une etrange armure. Un +casque, une cuirasse, une cotte, des brassards, des jambards, le tout +mat et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'etait du carton, mais +si bien modele et peint en relief pour figurer les ornements repousses, +qu'a deux pas l'illusion etait complete. La cotte etait en toile +d'encollage, et ses plis inflexibles simulaient on ne peut mieux +la sculpture. Le style de l'accoutrement guerrier etait un melange +d'antique et de rococo, comme on le voit employe dans les panoplies de +nos derniers siecles. Je me hatai de revetir cet etrange costume, meme +le masque, qui representait la figure austere et chagrine d'un vieux +capitaine, et dont les yeux blancs, doubles d'une gaze a l'interieur, +avaient quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, cette +gaze ne me permettant pas une vision bien nette, je me crus change en +pierre, et je reculai involontairement. + +La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, et en posant +son doigt sur ses levres: "C'est a merveille, dit-elle en parlant bas. +L'_uom' di sasso_ est effroyable! Mais n'oubliez pas les gants blancs... +Oh! ceux-ci sont trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour +leur donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de pres, tout fasse +illusion. Bien! venez maintenant. Mes freres vous attendent, mais mon +pere ne se doute de rien. Allons, comportez-vous comme une statue bien +raisonnable. N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!" + +Elle me fit descendre un escalier derobe, pratique dans l'epaisseur d'un +mur enorme, puis elle ouvrit une porte en bas, et me conduisit a un +siege ou elle me laissa en me disant tout bas: "Posez-vous bien. Soyez +artiste dans cette pose-la!" + +Elle disparut; le plus grand silence regnait autour de moi, et ce ne fut +qu'au bout de quelques secondes que la gaze de mon masque me permit de +distinguer les objets mal eclaires qui m'environnaient. + +Qu'on juge de ma surprise: j'etais assis sur une tombe! Je faisais +monument dans un coin de cimetiere eclaire par la lune. De vrais +ifs etaient plantes autour de moi, du vrai lierre grimpait sur mon +piedestal. Il me fallut encore quelques instants pour m'assurer que +j'etais dans un interieur bien chauffe, eclaire par un clair de lune +factice. Les branches de cypres qui s'entrelacaient au-dessus de ma tete +me laissaient apercevoir des coins de ciel bleu, qui n'etaient pourtant +que de la toile peinte, eclairee par des lumieres bleues. Mais tout cela +etait si artistement agence, qu'il fallait un effort de la raison pour +reconnaitre l'artifice. Etais-je sur un theatre? Il y avait bien devant +moi un grand rideau de velours vert; mais, autour de moi, rien ne +sentait le theatre. Rien n'etait dispose pour des effets de scene +menages au spectateur. Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais +des issues formees par des masses de branches vertes et voilant leurs +extremites par des toiles bleues perdues dans l'ombre. Point de +quinquets visibles; de quelque cote qu'on cherchat la lumiere, elle +venait d'en haut, comme des astres, et, du point ou l'on m'avait rive +sur mon socle funeraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher +etait cache sous un grand tapis vert imitant la mousse. Les tombes qui +m'entouraient me semblaient de marbre, tant elles etaient bien peintes +et bien disposees. Dans le fond, derriere moi, s'elevait un faux mur +qui ressemblait a un vrai mur a s'y tromper. On n'avait pas cherche +ces lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et contre +lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de l'horizon. La scene +dont je faisais partie etait assez grande pour que rien n'y choquat +l'apparence de la realite. C'etait une vaste salle arrangee de facon a +ce que je pusse me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un +coin de jardin destine a d'illustres sepultures. Les cypres semblaient +plantes reellement dans de grosses pierres qu'on avait transportees pour +les soutenir, et ou la mousse du parc etait encore fraiche. + +Donc je n'etais pas sur un theatre, et pourtant je servais a une +representation quelconque. Voici ce que j'imaginai: M. de Balma etait +fou, et ses enfants essayaient d'etranges fantaisies pour flatter la +sienne. On lui servait des tableaux appropries a la disposition lugubre +ou riante de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter la +nuit precedente, quoiqu'on eut deja parle de cimetiere. J'entendis des +chuchotements, des pas furtifs et des frolements de robe derriere les +massifs qui m'environnaient; puis la douce voix de Beatrice, partant de +derriere le rideau, prononca ces mots:--_Il est temps!..._ + +Alors un choeur, forme de quelques voix admirables, s'eleva de divers +cotes, comme si des esprits eussent habite ces buissons de cypres, dont +les tiges se balancaient sur ma tete et a mes pieds. J'arrangeai ma pose +de Commandeur, car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans cette +affaire. Le choeur etait de Mozart, et chantait les admirables accords +harmoniques du cimetiere: "_Di rider finirai, pria dell'aurora. Ribaldo! +audace! lascia ai morti la pace!_" + +Involontairement je melai ma voix a celle des fantomes invisibles; mais +je me tus en voyant le rideau s'ouvrir en face de moi. + +Il ne se leva pas comme une toile de theatre, il se separa en deux +comme un vrai rideau qu'il etait; mais il ne m'en devoila pas moins +l'interieur d'une jolie petite salle de spectacle, ornee de deux rangees +de belles loges decorees dans le gout de Louis XIV. Trois jolis lustres +pendaient de la voute; il n'y avait pas de rampe allumee, mais il y +avait la place d'un orchestre. Le plus curieux de tout cela, c'est qu'il +n'y avait pas un spectateur, pas une ame dans toute cette salle, et que +je me trouvais poser la statue devant les banquettes. + +--Si c'est la toute la mystification que je subis, pensai-je, elle n'est +pas bien mechante. Reste a savoir combien de temps on me laissera faire +mon effet dans le vide. + +Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello sortirent du massif +derriere moi, et se mirent a causer. Leurs costumes, admirables de +verite, de bon gout et d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaitre +tout de suite les acteurs, car Leporello surtout etait rajeuni de trente +ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une barbe noire taillee +en collier andalous, une resille qui cachait son front ride; mais, a sa +voix, pouvais-je hesiter un instant? C'etait le vieux Boccaferri devenu +un acteur elegant et alerte. + +Mais ce beau don Juan, ce fier et poetique jeune homme qui s'appuyait +negligemment sur mon piedestal, sans daigner tourner vers moi son +visage, ombrage d'une *d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis +XIII, a plume blanche, quel etait-il donc? Son riche vetement semblait +emprunte a un portrait de famille. Ce n'etait point un costume de +fantaisie, un compose de chiffons et de clinquant: c'etait un veritable +pourpoint de velours aussi court que le portaient les dandys de +l'epoque, avec des braies aussi larges, des passements aussi raides, des +rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la boutique, le +magasin de costumes, l'arrangement infidele par lequel l'acteur +transige avec les bourgeoises du public en modifiant l'extravagance ou +l'exageration des anciennes modes, c'etait la premiere fois que j'avais +sous les yeux un vrai personnage historique dans son vrai costume et +dans sa maniere de le porter. Pour moi, peintre, c'etait une bonne +fortune. Le jeune homme etait svelte et fait au tour. Il se dandinait +comme un paon, et me donnait une idee beaucoup plus juste de don Juan +que ne me l'eut donnee le beau Celio lui-meme sur les planches, car +Celio y eut voulu mettre quelque chose de hautain et de tragique +qui outrepasse la donnee du caractere... Mais tout a coup, sur une +observation poltronne de Leporello Boccaferri, il leva la tete vers moi, +statue, d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Celio Floriani en +personne. + +Savait-il qui j'etais? Dans tous les cas, mon masque ne lui permettait +guere de sourire a des traits connus, et, comme la piece me paraissait +engagee avec un merveilleux sang-froid, je gardai ma pose immobile. + +Quand le premier effet de la surprise et de la joie se fut dissipe, car, +bien que je ne visse pas la Boccaferri, j'esperais qu'elle n'etait pas +loin, je pretai l'oreille a la scene qui se jouait, afin de ne pas la +faire manquer. Mon role n'etait pas difficile, puisque je n'avais qu'un +geste a faire et un mot a dire, mais encore fallait-il les placer a +propos. + +J'avais cru, d'apres le choeur, ou, faute d'instruments, des voix +charmantes remplacaient les combinaisons harmoniques de l'orchestre, +qu'il s'agissait de l'opera de Mozart rendu d'une certaine facon; mais +le dialogue parle de Celio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait +la comedie de Moliere en italien. Je la savais presque par coeur en +francais; je ne fus donc pas longtemps a m'apercevoir qu'on ne suivait +pas cette version a la lettre, car dona Anna, vetue de noir, traversa +le fond du cimetiere, s'approcha de moi comme pour prier sur ma tombe, +puis, apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour ecouter. Cette +belle dona Anna, costumee comme un Velasquez, etait representee par +Stella. Elle etait pale et triste, autant que son role le comportait en +cet instant. Elle apprit la que c'etait don Juan qui avait tue son pere, +car le reprouve s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello qui +mourait de peur. Anna etouffa un cri en fuyant. Leporello repondit par +un cri d'effroi, et declara a son maitre que les ames des morts etaient +irritees de son impiete; que, quant a lui, il ne traverserait pas cet +endroit du cimetiere, et qu'il en ferait le tour exterieur plutot que +d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et le forca de lire +l'inscription du monument du Commandeur. Le pauvre valet declara ne +savoir pas lire, comme dans le libretto de l'opera italien. La scene se +prolongea d'une maniere assez piquante a etudier, car c'etait un compose +de la comedie de Moliere et du drame lyrique mis en action et en langage +vulgaire, le tout complique et developpe par une troisieme version +que je ne connaissais pas et qui me parut improvisee. Cela faisait un +dialogue trop etendu et parfois trop familier pour une scene qui se +serait jouee en public, mais qui prenait la une realite surprenante, a +tel point que la convention ne s'y sentait plus du tout par moments, et +que je croyais presque assister a un episode de la vie de don Juan. Le +jeu des acteurs etait si naturel et le lieu ou ils se tenaient si bien +dispose pour la liberte de leurs mouvements, qu'ils n'avaient plus du +tout l'air de jouer la comedie, mais de se persuader qu'ils etaient les +vrais types du drame. + +Cette illusion me gagna moi-meme quand je vis Leporello m'adresser +l'invitation de son maitre, et montrer a mon inflexion de tete une +terreur non equivoque. Jamais tremblement convulsif, jamais contraction +du visage, jamais suffocation de la voix et flageolement des jambes +n'appartinrent mieux a l'homme serieusement epouvante par un fait +surnaturel. Don Juan lui-meme fut emu lorsque je repondis a son +insolente provocation par le _oui_ funebre. Un coup de tamtam dans +la coulisse et des accords lugubres faillirent me faire tressaillir +moi-meme. Don Juan conserva la tete haute, le corps raide, la flamberge +arrogante retroussant le coin du manteau; mais il tremblait un peu, sa +moustache blonde se herissait d'une horreur secrete, et il sortit en +disant: "Je me croyais a l'abri de pareilles hallucinations; sortons +d'ici!" *il passa devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil +etait arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front +altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma pendant que +les esprits reprenaient le choeur du commencement de la scene: + + Di rider finirai, etc. + +Aussitot dona Anna vint me prendre par la main, et m'aidant a me +debarrasser du masque, elle me conduisit au bord du rideau, en me disant +de regarder avec precaution dans la salle. Le parterre de cette salle, +qui n'etait garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargee +de papiers et d'un piano a queue, devenait, dans les entr'actes, le +foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri s'eventant avec un +eventail de femme, et respirant a pleine poitrine comme un homme qui +vient d'etre reellement tres-emu. Celio rassemblait des papiers sur la +table; Beatrice, belle comme un ange, en costume de Zerlina, tenait par +la main un charmant garcon encore imberbe, qui me sembla devoir etre +Masetto. Un cinquieme personnage, enveloppe d'un domino de bal, qui, +retrousse sur sa hanche, laissait voir une manchette de dentelle sur un +bas de soie noire, me tournait le dos. C'etait la troisieme pretendue +demoiselle de Balma, _la sourde_, costumee en Ottavio, qui m'avait +intrigue dans le jardin; mais etait-ce la Cecilia? Elle me paraissait +plus grande, et cette tournure degagee, cette pose de jeune homme, ne me +rappelaient pas la Boccaferri, a laquelle je n'avais jamais vu porter +sur la scene les vetements de notre sexe. + +J'allais demander son nom a Stella, lorsque celle-ci mit le doigt sur +ses levres et me fit signe d'ecouter. + +--Pardieu! disait Boccaferri a Celio, qui lui faisait compliment de la +maniere dont il avait joue, on aurait bien joue a moins! J'etais mort +de peur, et cela tout de bon; car je n'avais pas vu la statue a la +repetition d'hier, et quoique j'aie coupe et peint moi-meme toutes les +pieces d'armure, je ne me representais pas l'effet qu'elles produisent +quand elles sont revetues. Salvator posait dans la perfection, et il a +dit son _oui_ avec un timbre si excellent, que je n'ai pas reconnu le +son de sa voix; et puis, dans ce costume, il me faisait l'effet d'un +geant. Ou est-il donc cet enfant, que je le complimente? + +Boccaferri se retourna brusquement, et vit derriere lui le jeune homme +auquel il s'adressait, occupe a mettre du rouge pour faire le personnage +de Masetto.--En bien! quoi? s'ecria Boccaferri, tu as deja eu le temps +de changer de costume? + +--Comment, _mon vieux_ repondit le jeune homme, tu crois que c'est moi +qui ai fait la statue? Tu ne te souviens pas de m'avoir vu dans la +coulisse au moment ou tu es revenu tomber a genoux, comme voulant fuir +(au plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit tout bas: Cette +figure de pierre m'a fait vraiment peur! + +--Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupefait, je ne m'en +souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais pas ma tete. Oui, +j'ai eu reellement peur. Je suis content, notre essai reussit, mes +enfants; voila que l'emotion nous gagne. Pour moi, c'est deja fait; et +quand vous en serez tous la, vous serez tous de grands artistes!... + +--Mais, vieux fou, dit Celio en souriant, si ce n'etait pas Salvator qui +faisait la statue, qui etait-ce donc? Tu ne te le demandes pas? + +--Au fait, qui etait-ce? Qui diable a fait cette statue? + +Et Boccaferri se leva tout effraye en promenant des yeux hagards autour +de lui. + +--Le bonhomme est tres-impressionnable, me dit Stella; il ne faudrait +pas pousser plus loin l'epreuve. Nommez-vous avant de vous montrer. + + + +X. + +OTTAVIO. + +--Maitre Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le rideau, +reconnaissez-vous la voix du Commandeur? + +--Oui, pardieu! je reconnais cette voix, repondit-il; mais je ne puis +dire a qui elle appartient. Mille diables! il y a ici ou un revenant, ou +un intrus; qu'est-ce que cela signifie, enfants? + +--Cela signifie, mon pere, dit Ottavio en se retournant et en me +montrant enfin les traits purs et nobles de la Cecilia, que nous avons +ici un bon acteur et un bon ami de plus. Elle vint a moi en me tendant +la main. Je m'elancai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre; +je saisis sa main que je baisai a plusieurs reprises, et j'embrassai +ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les bras. C'etait la premiere +fois que je songeais a lui donner cette accolade, dont la seule idee +m'eut cause du degout deux mois auparavant. Il est vrai que c'etait la +premiere fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille pipe +et le vin nouveau. + +Celio m'embrassa aussi avec plus d'effusion veritable que je ne l'y +eusse cru dispose. La douleur de son _fiasco_ semblait s'etre effacee, +et, avec elle, l'amertume de son langage et de sa physionomie. "Ami, +me dit-il, je veux te presenter a tout ce que j'aime. Tu vois ici les +quatre enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Beatrice, et mon +jeune frere Salvator, le Benjamin de la famille, un bon enfant bien gai, +qui palissait dans l'etude d'un homme de loi, et qui a quitte ce noir +metier de scribe, il y a deux jours, pour venir se faire artiste a +l'ecole de notre pere adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le +reste de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur education, +les autres leur stage dramatique. On t'expliquera cela plus tard: +maintenant il ne faut pas trop s'absorber dans les embrassades et les +explications, car on perdrait la piece de vue; on se refroidirait sur +l'affaire principale de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art +dramatique! + +--Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cecilia a la derobee: +pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonne? Si le plus incroyable, le plus +inespere des hasards ne m'eut conduit ici, je ne vous aurais peut-etre +jamais revus qu'a travers la rampe d'un theatre; car tu m'avais promis +de m'ecrire, Celio, et tu m'as oublie! + +--Tu mens! repondit-il en riant. Une lettre de moi, avec une invitation +de notre cher hote, le marquis, te cherche a Vienne dans ce moment-ci. +Ne m'avais-tu pas dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps? +Ce serait a toi de nous expliquer comment nous te retrouvons ici, ou +plutot comment tu as decouvert notre retraite, et pourquoi il a fallu +que ces demoiselles se compromissent jusqu'a t'ecrire un billet doux +sous ma dictee pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu +de venir roder sous les fenetres. Si l'aventure d'hier soir ne m'eut pas +mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, ce matin, ces traces +indiscretes empreintes sur la neige, et cela jusque chez le voiturin +Volabu, ou j'ai vu ton nom sur une caisse placee dans son hangar, tu +nous menageais donc quelque terrible surprise? + +--Moi? j'etais le plus sot et le plus innocent des curieux. Je ne vous +savais pas ici. J'avais la tete echauffee par votre sabbat nocturne, qui +met en emoi tout le hameau, et je venais tacher de surprendre les manies +de M. le marquis de Balma... Mais a propos, m'ecriai-je en eclatant de +rire et en promenant aussitot un regard inquiet et confus autour de moi, +chez qui sommes-nous ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et +comment peut-il dormir pendant un pareil vacarme? + +Toute la troupe echangea a son tour des regards d'etonnement, et +Beatrice eclata de rire comme je venais de le faire. + +Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid pour me +repondre.--Le vieux marquis est un monomane, en effet, dit-il. Il a la +passion du theatre, et son premier soin, des qu'il s'est vu riche et +maitre d'un beau chateau, c'a ete de recruter, par mon intermediaire, la +troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici en la faisant +passer pour sa famille. Comme il est grand dormeur et passablement +sourd, nous nous amusons a repeter sans qu'il nous gene, et, au premier +jour, nous ferons nos debuts devant lui; mais, comme il est cense +pleurer la mort du genereux frere qui ne l'a fait son heritier que +faute d'avoir songe a le desheriter, il nous a recommande le plus grand +mystere. C'est pour cela que personne ne sait a quoi nous passons nos +nuits, et l'on aime mieux supposer que c'est a evoquer le diable qu'a +nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous les arts. Restez +donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous plaira, et, si la partie vous +amuse, soyez associee a notre theatre. Comme je fais la pluie et le +beau temps ici, on n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plait d'en +changer. Vous passerez meme, au besoin, pour un sixieme enfant du +marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui choisis les sujets +et qui les dirige. Vous voyez que je suis lie de vieille date avec ce +bon seigneur, cela ne doit pas vous etonner: c'etait un vieux ivrogne, +et nous nous sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes amendes +ici, et, depuis que nous avons le vin a discretion, nous sommes d'une +sobriete qui vous charmera... Allons! nous oublions trop la piece, et +ce n'est pas dans un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires. +Voulez-vous faire jusqu'au bout le role de la statue? Ce n'est qu'une +entree de manege; demain on vous donnera, dans une autre piece, le role +que vous voudrez, ou bien vous prendrez celui d'Ottavio; et Cecilia +creera celui d'Elvire, que nous avions supprime. Vous avez deja compris +que nous inventons un theatre d'une nouvelle forme et completement a +notre usage. Nous prenons le premier scenario venu, et nous improvisons +le dialogue, aides des souvenirs du texte. Quand un sujet nous plait, +comme celui-ci, nous l'etudions pendant quelques jours en le modifiant +_ad libitum_. Sinon, nous passons a un autre, et souvent nous faisons +nous-memes le sujet de nos drames et de nos comedies, en laissant a +l'intelligence et a la fantaisie de chaque personnage le soin d'en tirer +parti. Vous voyez deja qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose, +c'est d'etre createurs et non interpretes serviles. Nous cherchons +l'inspiration, et elle nous vient peu a peu. Au reste, tout ceci +s'eclaircira pour vous en voyant comment nous nous y prenons. Il est +deja dix heures, et nous n'avons joue que deux actes. _All'opra!_ mes +enfants! Les jeunes gens au decor, les demoiselles au manuscrit pour +nous aider dans l'ordre des scenes, car il faut de l'ordre meme dans +l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui doit indisposer le +public. + +Boccaferri prononca ces derniers mots d'un ton qui eut fait croire qu'il +avait sous les yeux un public imaginaire remplissant cette salle vide et +sonore. Mais il n'etait pas maniaque le moins du monde. Il se livrait a +une consciencieuse etude de l'art, et il faisait d'admirables eleves en +cherchant lui-meme a mettre en pratique des theories qui avaient ete le +reve de sa vie entiere. + +Nous nous occupames de changer la scene. Cela se fit en un clin d'oeil, +tant les pieces du decor etaient bien montees, legeres, faciles a remuer +et la salle bien machinee.--Ceci etait une ancienne salle de spectacle +parfaitement construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma ont +eu de tout temps la passion du theatre, sauf le dernier, qui est mort +triste, ennuye, parfaitement egoiste et nul, faute d'avoir cultive et +compris cet art divin. Le marquis actuel est le digne fils de ses peres, +et son premier soin a ete d'exhumer les decors et les costumes qui +remplissaient cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu la vie a +tous ces cadavres gisant dans la poussiere. Vous savez que c'etait mon +metier _la-bas_. Il ne m'a pas fallu plus de huit jours pour rendre +la couleur et l'elasticite a tout cela. Ma fille, qui est une grande +artiste, a rajeuni les habillements et leur a rendu le style et +l'exactitude dont on faisait bon marche il y a cinquante ans. Les +petites Floriani, qui veulent etre artistes aussi un jour, l'aident en +profitant de ses lecons. Moi, avec Celio, qui vaut dix hommes pour la +promptitude d'execution, l'adresse des mains et la rapidite d'intuition, +nous avons imagine de faire un theatre dont nous pussions jouir +nous-memes, et qui n'offrit pas a nos yeux, desabuses a chaque instant, +ces laids interieurs de coulisses pelees ou le froid vous saisit le +coeur et l'esprit des que vous y rentrez. Nous ne nous moquons pas pour +cela du public, qui est cense partager nos illusions. Nous agissons +en tout comme si le public etait la; mais nous n'y pensons que dans +l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on l'oubliera, comme +cela devrait etre quand on joue pour tout de bon devant lui. Quant a +notre systeme de decor, placez-vous au fond de la salle, et vous verrez +qu'il fait plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers +tourne vers nous, et dont le public, place de cote, apercoit toujours +une partie. + +Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre satisfaction, des +moyens naifs dont le charme serait perdu sur un grand theatre. Nous +plantons de vrais arbres sur nos planchers et nous mettons de vrais +rochers jusqu'au fond de notre scene. Nous le pouvons, parce qu'elle +est petite, nous le devons meme, parce que les grands moyens de la +perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas assez de distance +pour qu'ils nous fissent illusion a nous-memes, et le jour ou nous +manquerons de l'illusion de la vue, celle de l'esprit nous manquera. +Tout se tient: l'art est homogene, c'est un resume magnifique de +l'ebranlement de toutes nos facultes. Le theatre est ce resume par +excellence, et voila pourquoi il n'y a ni vrai theatre, ni acteurs +vrais, ou fort peu, et ceux-la qui le sont ne sont pas toujours compris, +parce qu'ils se trouvent enchasses comme des perles fines au milieu de +diamants faux dont l'eclat brutal les efface. + +Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'etre! Qu'est-ce qu'un +acteur, sans cette premiere condition essentielle et vitale de son art? +On ne devrait distinguer le talent de la mediocrite que par le plus +ou moins d elevation d'esprit des personnes. Un homme de coeur et +d'intelligence serait forcement un grand acteur, si les regles de l'art +etaient connues et observees; au lieu qu'on voit souvent le contraire. +Une femme belle, intelligente, genereuse dans ses passions, exercee a la +grace libre et naturelle, ne pourrait pas etre au second rang, comme l'a +toujours ete ma fille, qui n'a pas pu developper sur la scene l'ame +et le genie qu'elle a dans la vie reelle. Faute de se trouver dans un +milieu assez artiste pour l'impressionner, elle a toujours ete glacee +par le theatre, et vous la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaitrez +point! C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: nous +elargissons par la fantaisie le cadre ou nous voulons nous mouvoir, et +la poesie du decor est la dorure du cadre. + +Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, tout en arrangeant +mille details materiels sans cesser de causer, l'invraisemblance de la +mise en scene, celle des caracteres, celle du dialogue, et jusqu'a celle +du costume, voila de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui +comprend le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y a rien de +bete comme un acteur qui se passionne dans une scene impossible, et qui +prononce avec eloquence des discours absurdes. C'est parce qu'on fait +de pareilles pieces et qu'on les monte par-dessus le marche avec une +absurdite digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, et, je vous +le disais, tous devraient l'etre. Rappelez-vous la Cecilia. Elle a trop +d'intelligence pour ne pas sentir le vrai; vous l'avez vue souvent +insuffisante, presque toujours trop concentree et cachant son emotion, +mais vous ne l'avez jamais vue donner a cote, ni tomber dans le faux; et +pourtant c'etait une pale actrice. Telle qu'elle etait, elle ne deparait +rien, et la piece n'en allait pas plus mal. Eh bien, je dis ceci: que +le theatre soit vrai, tous les acteurs seront vrais, meme les plus +mediocres ou les plus timides; que le theatre soit vrai, tous les +etres intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, dans +les intervalles ou ceux-ci n'occuperont pas la scene, ou le public se +reposera de l'emotion produite par eux, les acteurs secondaires seront +du moins naifs, vraisemblables. Au lieu d'une torture qu'on subit a +voir grimacer des sujets detestables, on eprouvera un certain bien-etre +confiant a suivre l'action dans les details necessaires a son +developpement. Le public se formera a cette ecole, et, au lieu d'injuste +et de stupide qu'il est aujourd'hui, il deviendra consciencieux, +attentif, amateur des oeuvres bien faites et ami des artistes de bonne +foi. Jusque-la, qu'on ne me parle pas de theatre, car vraiment c'est un +art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts d'un genie +complet pour le ressusciter. + +Oui, mon fils Celio! dit-il en s'adressant au jeune homme qui attendait +pour faire commencer l'acte qu'il eut cesse de babiller, ta mere, la +grande artiste, avait compris cela. Elle m'avait ecoute et elle m'a +toujours rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est +parce qu'elle partageait mes idees qu'elle voulut faire elle-meme les +pieces qu'elle jouait, etre la directrice de son theatre, choisir et +former ses acteurs. Elle sentait qu'une grande actrice a besoin de bons +interlocuteurs et que la tirade d'une heroine n'est pas inspiree quand +sa confidente l'ecoute d'un air bete. Nous avons fait ensemble des +essais hardis; j'ai ete son decorateur, son machiniste, son repetiteur, +son costumier et parfois meme son poete; l'art y gagnait sans doute, +mais non les affaires. Il eut fallu une immense fortune pour vaincre les +premiers obstacles qui s'elevaient de toutes parts. Et puis le public ne +sait point seconder les nobles efforts, il aime mieux s'abrutir a bon +marche que de s'ennoblir a grands frais. + +Mais toi, Celio, mais vous, Stella, Beatrice, Salvator, vous etes +jeunes, vous etes unis, vous comprenez l'art maintenant, et vous pouvez, +a vous quatre, tenter une renovation. Ayez-en du moins le desir, +caressez-en l'esperance; quand meme ce ne serait qu'un reve, quand meme +ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement poetique, il vous en +restera quelque chose qui vous fera superieurs aux acteurs vulgaires et +aux superiorites de ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le +feu sacre qui me rajeunit et qui m'a consume en vain jusqu'ici, faute +d'aliments a mon usage. Je ne regretterai pas d'avoir echoue toute ma +vie, en toutes choses, d'avoir ete aux prises avec la misere jusqu'a +etre force d'echapper au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai +de rien dans mon triste passe, si la vivace posterite de la Floriani +eleve son triomphe sur mes debris, si Celio, son frere et ses soeurs +realisent le reve de leur mere, et si le pauvre vieux Boccaferri peut +s'acquitter ainsi envers la memoire de cet ange! + +--Tu as raison, ami, repondit Celio, c'etait le reve de ma mere de +nous voir grands artistes; mais pour cela, disait-elle, il fallait +_renouveler l'art_. Nous comprenons aujourd'hui, grace a toi, ce qu'elle +voulait dire; nous comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite a +trente ans, dans tout l'eclat de sa force et de son genie, c'est-a-dire +pourquoi elle etait deja degoutee du theatre et privee d'illusions. +Je ne sais si nous ferons faire un progres a l'esprit humain sous ce +rapport; mais nous le tenterons, et, quoi qu'il arrive, nous benirons +tes enseignements, nous rapporterons a toi toutes nos jouissances; car +nous en aurons de grandes, et si les gouts exquis que tu nous donnes +nous exposent a souffrir plus souvent du contact des mauvaises choses, +du moins, quand nous toucherons aux grandes, nous les sentirons plus +vivement que le vulgaire. + +Nous passames au troisieme acte, qui etait emprunte presque en entier au +libretto italien. C'etait une fete champetre donnee par don Juan a ses +vassaux et a ses voisins de campagne dans les jardins de son chateau. +J'admirai avec quelle adresse le scenario de Boccaferri deguisait les +impossibilites d'une mise en scene ou manquaient les comparses. La foule +etait toujours censee se mouvoir et agir autour de la scene ou elle +n'entrait jamais, et pour cause. De temps en temps un des acteurs, hors +de scene, imitait avec soin des murmures, des trepignements lointains. +Derriere les decors on fredonnait _pianissimo_ sur un instrument +invisible un air de danse tire de l'opera, en simulant un bal a +distance. Ces details etaient improvises avec un art extreme, chacun +prenant part a l'action avec une grande ardeur et beaucoup de +delicatesse de moyens pour seconder les personnages en scene sans +les distraire ni les deranger. L'arrangement ingenieux des coulisses +etroites et sombres, ne recevant que le jour du theatre qui s'eteignait +dans leurs profondeurs, permettait a chacun d'observer et de saisir tout +ce qui se passait sur la scene, sans troubler la vraisemblance en se +montrant aux personnages en action. Tout le monde etait occupe, et +personne n'avait la faculte de se distraire une seule minute du sujet, +ce qui faisait qu'on rentrait en scene aussi anime qu'on en etait sorti. + +Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, bien que n'ayant pas +a paraitre dans cet acte. Le scenario surtout etait la chose delicate a +observer; et si je ne l'eusse pas vu pratiquer a ces etres intelligents, +qui me communiquaient a mon insu leur finesse de perception, je n'aurais +pas cru possible de s'abandonner aux hasards de l'improvisation sans +manquer a la proportion des scenes, a l'ordre des entrees et des +sorties, et a la memoire des details convenus; Il parait que, dans les +premiers essais, cette difficulte avait paru insurmontable aux Floriaui; +mais Boccaferri et sa fille ayant persiste, et leurs theories sur la +nature de l'inspiration dans l'art et sur la methode d'en tirer parti +ayant eclaire ce mysterieux travail, la lumiere s'etait faite dans +ce premier chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits +inalienables dans toute operation saine de l'art, et l'effrayant +obstacle avait ete vaincu avec une rapidite surprenante. On n'en etait +meme plus a s'avertir les uns les autres par des clins d'oeil et des +mots a la derobee comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa +regle ecrite en caracteres inflexibles dans la pensee; le brillant des +a-propos dans le dialogue, l'entrainement de la passion, le sel de +l'impromptu, la fantaisie de la divagation, avaient toute leur liberte +d'allure, et cependant l'action ne s'egarait point, ou, si elle semblait +oubliee un instant pour etre reengagee et ressaisie sur un incident +fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique avec la vie +reelle (ce grand decousu, recousu sans cesse a propos) n'en etait que +plus frappante et plus attachante. + +Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, Beatrice-Zerlina +et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants avaient l'inappreciable +merite d'etre aussi jeunes et aussi frais que leurs roles; et l'habitude +de leur familiarite fraternelle donnait a leur dispute un adorable +caractere de chastete et d'obstination enfantine qui ne gatait rien a +celui de la scene. Ce n'etait pas la tout a fait pourtant l'intention +du libretto italien, encore moins cette de Moliere; mais qu'importe? la +chose, pour etre rendue d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune +Salvator (le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. Il ne +chercha pas a etre comique, et il le fut. Il parla le dialecte milanais, +dont il savait toutes les gentillesses et toutes les naives metaphores +pour en avoir ete berce naguere; il eut un senti ment vrai des dangers +que courait Zerline a se laisser courtiser par un libertin; il la tanca +sur sa coquetterie avec une liberte de frere qui rendit d'autant plus +naturelle la franchise du paysan. Il sut lui adresser ces malices de +l'intimite qui piquent un peu les jeunes filles quand elles sont dites +devant un etranger, et Beatrice fut piquee tout de bon, ce qui fit +d'elle une merveilleuse actrice sans qu'elle y songeat. + +Mais, a ce joli couple, succeda un couple plus experimente et plus +savant, Anna et Ottavio. Stella etait une heroine penetrante de +noblesse, de douleur et de reverie. Je vis qu'elle avait bien lu et +compris le _Don Juan_ d'Hoffmann, et qu'elle completait le personnage +du libretto en laissant pressentir une delicate nuance d'entrainement +involontaire pour l'irresistible ennemi de son sang et de son bonheur. +Ce point fut touche d'une maniere exquise, et cette victime d'une +secrete fatalite fut plus vertueuse et plus interessante ainsi, que la +fiere et forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son pere sans +defaillance et sans pitie. + +Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce qu'on pouvait faire +de ce personnage en lui retranchant la musique qu'il chante: car c'est +Mozart seul qui eu a fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a +creer, et elle crea de main de maitre; elle developpa la tendresse, +le devouement, l'indignation, la perseverance que Mozart seul sait +indiquer: elle traduisit la pensee du maitre dans un langage aussi eleve +que sa musique; elle donna a ce jeune amant la poesie, la grace, la +fierte, l'amour surtout!...--Oui, c'est la de l'amour, me dit tout a +coup Celio en s'approchant de mon oreille, dans la coulisse, comme s'il +eut repondu a ma pensee. Ecoute et regarde la Cecilia, mon ami, et tache +d'oublier le serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux +plus te repondre de rien a cet egard, car je ne la connaissais pas il y +a deux mois; je ne l'avais jamais entendue exprimer l'amour, et je ne +savais pas qu'elle put le ressentir. Or, je le sais maintenant que je +la vois loin du public qui la paralysait. Elle s'est transformee a mes +yeux, et moi, je me suis transforme aux miens propres. Je me crois +capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir si nous serons l'un +a l'autre l'objet de cette ardeur qui couve en nous sans autre but +determine, a l'heure qu'il est, que la revelation de l'art; mais ne te +fie plus a ton ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler +a ton aide. + +En parlant ainsi, Celio me tenait la main et me la serrait avec une +force convulsive. Je sentis, au tremblement de tout son etre, que lui ou +moi etions perdus. + +--Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant pres de nous. +Une distraction? un dialogue dans la coulisse? Voulez-vous donc faire +envoler le dieu qui nous inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous, +oubliez Celio Floriani, et allons tourmenter Masetto! + + + +XI. + +LE SOUPER. + +Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, lequel, ainsi que +je l'ai dit, etait dispose en salle de repos ou d'etude a volonte, et on +se pressa autour de Boccaferri pour avoir son sentiment et profiter de +ses observations. Je vis la comment il procedait pour developper ses +eleves; car sa conversation etait un veritable cours, et le seul serieux +et profond que j'aie jamais entendu sur cette matiere. + +Tant que durait la representation, il se gardait bien d'interrompre +les acteurs, ni meme de laisser percer son contentement ou son blame, +quelque chose qu'ils fissent; il eut craint de les troubler ou de +les distraire de leur but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il +s'intitulait _public eclaire_, et distribuait la critique ou l'eloge. + +--Honneur a la Cecilia! dit-il pour commencer. Dans cet acte, elle a +ete superieure a nous tous. Elle a porte l'epee et parle d'amour comme +Romeo; elle m'a fait aimer ce jeune homme dont le role est si delicat. +Avez-vous remarque un trait de genie, mes enfants? Ecoutez. Celio, +Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites filles n'y +comprendraient rien. Dans le libretto, que vous savez tous par coeur, il +y a un mot que je n'ai jamais pu ecouter sans rire. C'est lorsque dona* +Anna raconte a son fiance qu'elle a failli etre victime de l'audace +de don Juan, ce scelerat ayant imite, dans la nuit du meurtre du +Commandeur, la demarche et les manieres d'Ottavio pour surprendre sa +tendresse. Elle dit qu'elle s'est echappee de ses bras, et qu'elle a +reussi a le repousser. Alors don Ottavio, qui a ecoute ce recit avec +une piteuse mine, chante naivement: _Respiro!_ Le mot est bien ecrit +musicalement pour le dialogue, comme Mozart savait ecrire le moindre +mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, comme un maitre intelligent +qu'il est, le disait sans expression marquee, et en sauvait ainsi le +ridicule: mais presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus +ne manquaient point de _respirer_ le mot a pleine poitrine, en +levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: "Ma foi, je l'ai +echappe belle". + +Eh bien, Cecilia a ecoute le recit d'Anna avec une douleur chaste, une +indignation concentree, qui n'aurait prete a rire a aucun parterre, si +impudique qu'il eut ete! Je l'ai vu palir, mon jeune Ottavio! car la +figure de l'acteur vraiment emu palit sous le fard, sans qu'il soit +necessaire de se retourner adroitement pour passer le mouchoir sur les +joues, mauvaise _ficelle_, ressource grossiere de l'art grossier. +Et puis, quand il a ete soulage de son inquietude, au lieu de dire: +_Je respire!_ il s'est ecrie, du fond de l'ame: _Oh! perdue ou +sauvee, tu aurait toujours ete a moi_! + +--Oui, oui, s'ecria Stella, qui ne se piquait pas de faire la petite +fille ignorante, et s'occupait d'etre artiste avant tout; j'ai ete si +frappee de ce mot, que j'ai senti comme un remords d'avoir ete emue un +instant dans les bras du perfide. J'ai aime Ottavio, et vous alles voir, +dans le quatrieme acte, combien cette genereuse parole m'a rendu de +force et de fierte. + +--Brava! bravissima! dit Boccaferri, voila ce qui s'appelle comprendre: +un entr'acte ne doit pas etre perdu pour un veritable artiste. Tandis +qu'il repose ses membres et sa voix, il faut que son intelligence +continue a travailler, qu'il resume ses emotions recentes, et qu'il +se prepare a de nouveaux combats contre les dangers et les maux de sa +destinee. Je ne me lasserai pas de vous le dire, le theatre doit etre +l'image de la vie: de meme que, dans la vie reelle, l'homme se recueille +dans la solitude ou s'epanche dans l'intimite, pour comprendre les +evenements qui le pressent, et pour trouver dans une bonne resolution ou +dans un bon conseil la puissance de denouer et de gouverner les faits, +de meme l'acteur doit mediter sur l'action du drame et sur le caractere +qu'il represente. Il doit chercher tous les jours, et entre chaque +scene, tous les developpements que ce role comporte. Ici, nous sommes +libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation nous ouvre un champ +illimite de creations delicieuses. Mais, lors meme qu'en public vous +serez esclaves d'un texte, un geste, une expression de visage suffiront +pour rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! car il +faudra tomber juste du premier coup, et resumer une grande pensee dans +un petit effet; mais ce sera plus subtil a chercher et plus glorieux a +trouver: ce sera le dernier mot de la science, la pierre precieuse par +excellence que nous cherchons ici dans une mine abondante de materiaux +varies, ou nous puisons a pleines mains, comme d'heureux et avides +enfants que nous sommes, en attendant que nous soyons assez exerces et +assez habiles pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche. + +Toi, Celio, continua Boccaferri, qu'on ecoutait la comme un oracle, et +contre lequel le fier Celio lui-meme n'essayait pas de regimber, tu as +ete trop leste et pas assez hypocrite. Tu as oublie que la naive et +credule Zerline etait deja assez femme pour exiger plus de cajoleries et +pour se mefier de trop de hardiesse. Tu n'as pas oublie que Beatrice est +ta soeur, et tu l'as traitee comme un petit enfant que tu es habitue a +caresser sans qu'elle s'en fache ou s'en inquiete.--Sois plus perfide, +plus mechant, plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte que +nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, il nous manquait +un pere, en voici un; c'est M. Salentini qui nous tombe du ciel, et il +faut improviser la scene du pere. C'est du Moliere, et c'est beau! Vite, +enfants! un costume de grand d'Espagne a M. Salentini. L'habit _Louis +XIII_, tirant encore sur l'_Henri IV_, ancienne mode; grande fraise, et +la trousse violette, le pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez, +Stella, n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: _Je n'y ai +pas pense_ des jeunes filles. Repassez-moi tous les deux, ajouta-t-il en +s'adressant a Celio et a moi, la scene de Moliere. Monsieur Salentini, +il ne s'agit que de s'en rappeler l'esprit et de s'en impregner. Ne vous +attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entierement: la moindre +phrase, retenue par coeur, est mortelle a l'improvisation... Mais, +mon Dieu! j'oublie que vous n'etes pas ici pour apprendre a jouer la +comedie. Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez bien, +parce que vous avez du talent dans une autre partie, et que le sentiment +du vrai et du beau sert a comprendre toutes les faces de l'art. _L'art +est un_, n'est-ce pas? + +--Je ferai de mon mieux pour ne derouter personne, repondis-je, et je +vous jure que tout ceci m'amuse, m'interesse et me passionne infiniment. + +--Merci, artiste! s'ecria Boccaferri en me tendant la main. Oh! etre +artiste! Il n'y a que cela qui merite la peine de vivre! + +--Nous, au decor! dit-il a sa fille; je n'ai besoin que de toi pour +m'aider a placer l'interieur du palais de don Juan. Que l'armure de la +statue soit prete pour que M. Salentini puisse la reprendre bien vite +pendant la scene de M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour +faire ce vieux personnage. Celio, si tu as le malheur de causer dans la +coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme je l'ai ete dans la +derniere scene du precedent: tu m'avais mis en colere, je n'etais plus +lache et poltron; et si je suis mauvais, tu le seras! C'est une grande +erreur que de croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son +interlocuteur est plus pale: la theorie de l'individualisme, qui regne +au theatre plus que partout ailleurs, et qui s'exerce en ignobles +jalousies de metier pour souiller la claque a un camarade, est plus +pernicieuse au talent sur les planches que sur toutes les autres scenes +de la vie. Le theatre est l'oeuvre collective par excellence. Celui +qui a froid y gele son voisin, et la contagion se communique avec une +desesperante promptitude a tous les autres. On veut se persuader ici-bas +que le mauvais fait ressortir le bon. On se trompe, le bon deviendrait +le parfait, le beau deviendrait le sublime, l'emotion deviendrait la +passion, si, au lieu d'etre isole, l'acteur d'elite etait seconde et +chauffe par son entourage. A ce propos, mes enfants, encore un mot, le +dernier, avant de nous remettre a l'oeuvre! Dans les commencements, nous +jouions trop longuement: maintenant que nous tenons la forme et que +le developpement ne nous emporte plus, nous tombons dans le defaut +contraire: nous jouons trop vite. Cela vient de ce que chacun, sur de +son propre fait, coupe la parole a son interlocuteur pour placer la +sienne. Gardez-vous de la personnalite jalouse et pressee de se montrer! +Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'eclaire qu'en s'ecoutant les +uns les autres. Laissez meme un peu divaguer la replique, si bon lui +semble: ce sera une occasion de vous impatienter tout de bon quand elle +entravera l'action qui vous passionne. Dans la vie reelle, un ami nous +fatigue de ses distractions, un valet nous irrite par son bavardage, une +femme nous desespere par son obstination ou ses detours. Eh bien, cela +sert au lieu de nuire, sur la scene que nous avons creee. C'est de +la realite, et l'art n'a qu'a conclure. D'ailleurs, quand vous vous +interrompez les uns les autres, vous risquez d'ecourter une bonne +reflexion qui vous en eut inspire une meilleure: vous faites envoler une +pensee qui eut eveille en vous mille pensees. Vous vous nuisez donc a +vous-meme. Souvenez-vous du principe: "Pour que chacun soit bon et vrai, +il faut que tous le soient, et le succes qu'on ote a un role, on l'ote +au sien propre. Cela paraitrait un effroyable paradoxe hors de cette +enceinte; mais vous en reconnaitrez la justesse, a mesure que vous vous +formerez a l'ecole de la verite. D'ailleurs, quand ce ne serait que de +la bienveillance et de l'affection mutuelle, il faut etre freres dans +l'art, comme vous l'etes par le sang; l'inspiration ne peut etre que +le resultat de la sante morale, elle ne descend que dans les ames +genereuses, et un mechant camarade est un mechant acteur, quoi qu'on en +dise!" + +La piece marcha a souhait jusqu'a la derniere scene, celle ou je reparus +en statue pour m'abimer finalement dans une trappe avec don Juan. Mais, +quand nous fumes sous le theatre, Celio, dont je tenais encore la +main dans ma main de pierre, me dit en se degageant et en passant du +fantastique a la realite, sans transition:--Pardieu! que le diable vous +emporte! vous m'avez fait manquer la partie culminante du drame; +j'ai ete plus froid que la statue, quand je devais etre terrifie et +terrifiant. Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai ete aussi mauvais +ce soir que sur le theatre imperial de Vienne. Mais moi, je vais vous le +dire. Vous regardez trop la Boccaferri, et cela me fait mal. Don Juan +jaloux, c'est impossible; cela fait penser qu'il peut etre amoureux, et +cela n'est point compatible avec le role que j'ai joue ce soir ici et +jusqu'a present dans la vie reelle. + +--Ou voulez-vous en venir, Celio? repondis-je. Est-ce une querelle, un +defi, une declaration de guerre? Parlez, je fais appel a la vertu qui +m'a fait votre ami presque sans vous connaitre, a votre franchise! + +--Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'ecoutais mon instinct, +je vous tordrais le cou dans cette cave. Mais je sens que je serais +odieux et ridicule de vous hair, et je veux sincerement et loyalement +vous accepter pour rival et pour ami quand meme. C'est moi qui vous +ai attire ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. Je +confesse que je vous croyais au mieux avec la duchesse de N..., car +j'etais a Turin, il y a trois jours, avec Cecilia. Personne, dans ce +village et dans la ville de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans +les vingt-quatre heures que nous avons ete pres de vous sans pouvoir +aller vous serrer la main, nous avons appris, malgre nous, bien des +choses. Je vous ai cru retombe dans les filets de Ciree; je vous ai +plaint sincerement, et, comme nous passions devant votre logement pour +sortir de la ville, a cinq heures du matin, Cecilia vous a chante +quelques phrases de Mozart en guise d'eternel adieu. Malheureusement +elle a choisi un air et des paroles qui ressemblaient a un appel plus +qu'a une formule d'abandon, et cela m'a mis en colere. Puis, je me suis +rassure en la voyant aussi calme que si votre infidelite lui etait la +chose du monde la plus indifferente; et, comme je vous aime, au fond, +j'etais triste en pensant a la femme qui remplacait Cecilia dans votre +volage coeur. Voyons, dites, qui aimez-vous et ou allez-vous? Ne +couriez-vous pas apres la duchesse en passant par le village des +Desertes? Est-elle cachee dans quelque chateau voisin? Comment le hasard +aurait-il pu vous amener dans cette vallee, qui n'est sur la route de +rien? Si vous ne volez; pas a un rendez-vous donne par cette femme, il +est evident pour moi que vous etes venu ici pour _l'autre_, que vous +avez reussi a connaitre sa retraite et sa nouvelle situation, si bien +cachee depuis qu'elle en jouit. C'est donc a vous d'etre sincere, +monsieur Salentini. De qui etes-vous ou n'etes-vous pas amoureux, et +vis-a-vis de qui pretendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don +Giovanni? + +[Illustration 008.png: M. SAND Un cinquieme personnage.....me tournait +le dos. (Page 100.)] + +Je repondis en racontant succinctement toute la verite; je ne cachai +point que le _vedrai carino_ chante par Cecilia, sous ma fenetre, +m'avait sauve des griffes de la duchesse, et j'ajoutai pour +conclure:--J'ai ete sur le point d'oublier Cecilia, j'en conviens, et +j'ai tant souffert dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je +m'attendais si peu a vous revoir aujourd'hui, et l'existence fantastique +ou vous me je les tout d'un coup est si nouvelle pour moi, que je ne +puis vous rien dire, sinon que vous, devenu naif et amoureux, _elle_, +devenus expansive et brillante, son pere, devenu sobre et lucide +d'intelligence, votre chateau mysterieux, vos deux charmantes soeurs, +ces figures inconnues qui m'apparaissent comme dans un reve, cette vie +d'artiste-grand-seigneur que vous vous etes creee si vite dans un nid +de vautours et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige +tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'etais enivre, j'etais +heureux tout a l'heure, je ne touchais plus a la terre; vous me rejetez +dans la realite, et vous voulez que je me resume. Je ne le puis. +Donnez-moi jusqu'a demain matin pour vous repondre. Puisque nous ne +pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne sais pas pourquoi +nous ne resterions pas amis jusqu'a demain matin. + +--Tu as raison, repondit Celio, et si nous ne restons pas amis toute la +vie, j'en aurai un mortel regret. Nous causerons demain au jour. La nuit +est faite ici pour le delire.... Mais pourtant ecoute un dernier mot +de realite que je ne peux differer. Mes charmantes soeurs, dis-tu, +t'apparaissent comme dans un reve? Mefie-toi de ce reve! il y a une de +mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir amoureux. + +--Elle est mariee? + +--Non: c'est plus grave encore. Reponds a une question qui ne souffre +pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton pere? Je puis te demander cela, moi +qui n'ai su que fort tard le nom du mien. + +--Oui, je sais le nom de mon pere, repondis-je. + +--Et peux-tu le dire? + +--Oui; c'est seulement le nom de ma mere que je dois cacher. + +--C'est le contraire de moi. Donc ton pere s'appelait? + +--Tealdo Soavi. Il etait chanteur au theatre de Naples. Il est mort +jeune. + +--C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en etre certain. Eh bien, ami, +regarde la petite Beatrice avec les yeux d'un frere, car elle est ta +soeur. Pas de questions la-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien +mysterieux avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous, +notre mere est sacree, et toutes ses actions ont ete saintes. Nous +sommes ses enfants, nous portons son glorieux nom, il suffit a notre +orgueil; mais, quoi qu'il ait pu m'en couter, je devait t'avertir, afin +qu'il n'y eut pas ici de meprise. Quelquefois le sentiment le plus pur +est un inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. Cette +chaste enfant est disposee a la coquetterie, et peut-etre un jour +sera-t-elle passionnee par reaction. Sois severe, sois desobligeant avec +elle au besoin, afin que nous ne soyons pas forces de lui dire ce que +vous etes l'un a l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque +raison pour m'interesser a toi, et en meme temps pour te surveiller un +peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi etablit entre nous un lien +indirect. Je serais bien malheureux d'avoir a te hair! + +--Eh bien, eh bien, nous cria Beatrice en rouvrant la trappe, etes-vous +morts tout de bon la-dessous? D'ou vient que vous ne remontez pas? On +vous attend pour souper. + +La belle tete de cette enfant fit tressaillir mon coeur d'une emotion +profonde. Je compris pourquoi je l'avais aimee a la premiere vue, et, +quand je me demandai a qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait +etre a moi. Elle-meme, par la suite, en fit un jour tres-naivement la +remarque. + +J'etais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela me mit a l'aise. +Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi poetique et d'aussi emouvant +que ces decouvertes de parente que couvre le mystere; elles ont presque +le charme de l'amour. + +Nous passames dans la salle a manger, comme l'horloge du chateau sonnait +minuit. Le reglement portait qu'on souperait en costume. Il faisait +assez chaud dans les appartements pour que mon armure de carton ne +compromit pas ma sante, et, quand on vit l'_uomo di sasso_ s'asseoir +pour manger _cibo mortale_ entre don Juan et Leporello, il se fit une +grande gaiete, qui conserva pourtant une certaine nuance de fantastique +dans les imaginations meme apres que j'eus pose mon masque en guise de +couvercle sur un pate de faisans. + +On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri commencait a +causer, Cecilia et Celio voulurent envoyer coucher _les enfants_; mais +Beatrice et Benjamin resisterent a cet avis. Ils ouvraient de +grands yeux pour prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et +pretendaient etre aussi robustes que les _grandes personnes_ pour +veiller.--Ne les contrarie pas, dit Cecilia a Celio; dans un quart +d'heure, ils vont demander grace. + +En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, mettre beaucoup +d'eau dans son vin, entama l'examen de la piece que nous venions de +jouer, et la belle tete blonde de Beatrice se pencha sur l'epaule de +Stella, pendant que, a l'autre bout de la table, Benjamin commencait a +regarder son assiette avec une fixite non equivoque. Celio, qui etait +fort comme un athlete, prit sa soeur dans ses bras et l'emporta comme un +petit enfant; Stella secouait son jeune frere pour l'emmener. Je pris un +flambeau pour diriger leur marche dans les grandes galeries du chateau, +et, tandis que Stella prenait ma bougie pour aller allumer celle de +Benjamin, Celio me dit tout bas, en me montrant Beatrice, qu'il avait +deposee sur son lit: "Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces +tenebres, ta petite soeur que tu ne dois peut-etre jamais embrasser une +seconde fois." Je deposai un baiser presque paternel sur le front pur de +Beatrice, qui me repondit, sans me reconnaitre: Bonsoir, Celio! puis, +elle ajouta, sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: "Tu diras +a M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, crainte de +reveiller M. le marquis de Balma!" + +Stella etait revenue avec la lumiere. Nous mimes sa jeune soeur entre +ses mains pour la deshabiller, puis nous allames nous remettre a table. +Stella revint bientot aussi, rapportant ce delicieux costume andalous de +Zerlina qui devait etre serre et cache dans le magasin de costumes. + +--Le mystere dont nous reussissons a nous entourer, me dit Cecilia, +donne un nouvel attrait a nos etudes et a nos fetes nocturnes. J'espere +que vous ne le trahirez pas, et que vous laisserez les gens du village +croire que nous allons au sabbat toutes les nuits. + +Je lui racontai les commentaires de mon hotesse et l'histoire du petit +soulier.--Oh! c'est vrai, dit Stella; c'est la faute de Beatrice, qui ne +veut aller se coucher que quand elle dort debout. Cette nuit-la, elle +etait si lasse, qu'elle a dormi avec un pied chausse comme une vraie +petite sorciere. Nous ne nous en sommes apercus que le lendemain. + +--Ca, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de temps a d'inutiles +paroles. Que jouons-nous demain? + +--Je demande encore _Don Juan_ pour prendre ma revanche, dit Celio; car +j'ai ete distrait ce soir et j'ai fait un progres a reculons. + +--C'est vrai, repondit Boccaferri: a demain donc _Don Juan_, pour la +troisieme fois! Je commence a craindre, Celio, que tu ne sois pas assez +mechant pour ce role tel que tu l'as concu dans le principe. Je te +conseille donc, si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un +acteur intelligent est la meilleure critique du role qu'il essaie), de +lui donner d'autres nuances. Celui de Moliere est un marquis, celui +de Mozart un demon, celui d'Hoffmann un ange dechu. Pourquoi ne le +pousserais-tu pas dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une +pure reverie du poete allemand, cela est indique dans Moliere, qui a +concu ce marquis dans d'aussi grandes proportions que le _Misanthrope_ +et _Tartufe_. Moi, je n'aime pas que _Don Juan_ ne soit que le +_dissoluto castigato_, comme on l'annonce, par respect pour les +moeurs, sur les affiches de spectacle de la _Fenice_. Fais-en un heros +corrompu, un grand coeur eteint par le vice, une flamme mourante qui +essaie en vain, par moments, de jeter une derniere lueur. Ne te gene +pas, mon enfant, nous sommes ici pour interpreter plutot que pour +traduire. + +_Don Juan_ est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en allumant un bon +cigare de la Havane (sa vielle pipe noire avait disparu), mais c'est +un chef-d'oeuvre en plusieurs versions. Mozart seul en a fait un +chef-d'oeuvre complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le +cote litteraire, nous verrons que Moliere n'a pas donne a son drame le +mouvement et la passion qu'on trouve dans le libretto de notre opera. +D'un autre cote, ce libretto est ecrit en style de libretto, c'est tout +dire, et le style de Moliere est admirable. Puis, l'opera ne souffre pas +les developpements de caractere, et le drame francais y excelle. Mais +il manquera toujours a l'oeuvre de Moliere la scene de dona Anna et le +meurtre du Commandeur, ce terrible episode oui ouvre si violemment et +si franchement l'opera; le bal ou Zerlina est arrachee des mains du +seducteur est aussi tres-dramatique; donc le drame manque un peu chez +Moliere. Il faudrait refondre entierement ces deux sujets l'un dans +l'autre; mais, pour cela, il faudrait retrancher et ajouter a Moliere. +Qui l'oserait et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous et assez +hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est que nous voulons +de l'action a tout prix et retrouver ici, a huis clos, les parties +importantes de l'opera que vous chanterez un jour en public. Et puis, de +douze acteurs, nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de +force. + +Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse Ottavio, et que +ma fille cree cette facheuse Elvire, toujours furieuse et toujours +mystifiee, que nous avions fondue dans l'unique personnage d'Anna. Il +faut voir ce que Cecilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma +fille! Plus c'est difficile et deplaisant, plus ce sera glorieux! + +--Eh bien, puisque nous changeons de role, dit Celio, je demande a etre +Ottavio. Je me sens dans une veine de tendresse, et don Juan me sort par +les yeux. + +--Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri. + +--Vous! mon pere, repondit Cecilia. Vous saurez vous rajeunir, et comme +vous etes encore notre maitre a tous, cet essai profitera a Celio. + +--Mauvaise idee! ou trouverais-je la grace et la beaute? Regarde Celio; +il peut mal jouer ce role: cette tournure, ce jarret, cette fausse +moustache blonde qui va si bien a ses yeux noirs, ce grand oeil un peu +cerne, mais si jeune encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu +qu'avec moi, vieillard, vous serez tous froids et deroules. + +--Non! dit Celio, don Juan pouvait fort bien avoir quarante cinq ans, +et tu ne paraissais pas aujourd'hui un Leporello plus age que cela. Je +crois que je me suis fait trop jeune pour etre un si profond scelerat et +un roue si celebre. Essaie, nous t'en prions tous. + +--Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cecilia, tu seras Elvire? + +--Je serai tout ce qu'on voudra pour que la piece marche. Mais M. +Salentini? + +--Toujours statue a votre service. + +--C'est un seul role, dit Boccaferri; les roles courts doivent +necessairement cumuler. Vous essaierez d'etre Masetto, et le Benjamin, +qui a beaucoup de comique, se lancera dans Leporello Pourquoi non? On le +vieillira, et les grandes difficultes font les grands progres. + +--Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? demandai-je en +faisant de l'oeil le tour de la table. + +--Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dit Cecilia en me +tendant la main avec une bienveillance tranquille, qui n'etait pas faite +pour me rendre fier. + +--Vous reviendrez demain matin habiter le chateau des Desertes! s'ecria +Boccaferri. Je le veux vous etes un acteur tres-utile et tres-distingue +par nature. Je vous tiens, je ne vous lache pas. Et puis, nous nous +occuperons de peinture, vous verrez! La peinture en decors est la +grande ecole de relief, de profondeur et de la lumiere que les peintres +d'histoire et de paysage dedaignent, faute de la connaitre, et faute +aussi de la voir bien employee. J'ai mes idees aussi la-dessus, et +vous verrez que vous n'aurez pas perdu voire temps a ecouter le vieux +Boccaferri. Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront des +sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, et des +ateliers a choisir. + +--Laissez-moi songer a cela cette nuit, dis-je en regardant Celio, et je +vous repondrai demain matin. + +--Je vous attends donc demain a dejeuner, ou plutot je vous garde ici +sur l'heure. + +--Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui ne se coucherait pas +cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. Il croirait que je suis tombe +dans quelque precipice, ou que les diables du chateau m'ont devore. + +Ceci convenu, nous nous separames. Celio m'aide a reprendre mes habits +et voulut me reconduire jusqu'a mi-chemin de ma demeure; mais il me +parla a peine, et quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je +le vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule jaune, son +manteau de velours, sa grande rapiere au cote et sa grande plume agitee +par la bise. Il n'y avait rien d'etrange comme de voir ce personnage du +temps passe traverser la campagne au clair de la lune, et de penser que +ce heros de theatre etait plonge dans les reveries et les emotions du +monde reel. + + + +XII. + +L'HERITIERE. + +Je trouvai en effet mes hotes fort effrayes de ma disparition. Le bon +Volabu m'avait cherche dans la campagne et se disposait a y retourner. +Je sentis que ces pauvres gens etaient deja de vrais amis pour moi. +Je leur dis que le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du +chateau en qui j'avais retrouve une ancienne connaissance. La mere +Peirecote, apprenant que j'avais fait la veillee au chateau, m'accabla +de questions, et parut fort desappointee quand je lui repondis que je +n'avais vu la rien d'extraordinaire. + +Le lendemain, a neuf heures, je me rendis au chateau en prevenant mes +hotes que j'y passerais peut-etre quelques jours et qu'ils n'eussent pas +a s'inquieter de moi. Celio venait a ma rencontre.--Tu as bien dormi! me +dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux. + +--Je l'avoue, repondis-je, et c'est la premiere fois depuis longtemps. +J'ai eprouve un merveilleux bien-etre, comme si j'etais arrive au vrai +but de mon existence, heureux ou miserable. Si je dois etre heureux +par vous tous qui etes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il +n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie comme pour la +douleur. + +--Ainsi, tu l'aimes? + +--Oui, Celio, et toi? + +--Eh bien, moi je ne puis repondre aussi nettement. Je crois l'aimer et +je n'en suis pas assez certain pour le dire a une femme que je respecte +par-dessus tout, que je crains meme un peu. Ainsi je me vois supplante +d'avance! La foi triomphe aisement de l'incertitude. + +--Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-etre le +contraire. Une conquete assuree a moins d'attraits pour ce sexe qu'une +conquete a faire. Donc, nous restons amis? + +--Croyez-vous? + +--Je vous le demande? Mais il me semble que nos roles sont assez +naturellement indiques, Si je vous trouvais veritablement epris et tant +soit peu paye de retour, je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que +de se comporter comme un larron avec le premier venu de ses semblables, +a plus forte raison avec un homme qui se confie a votre loyaute; mais +vous n'en etes pas la, et la partie est egale pour nous deux. + +--Que savez-vous si je n'ai pas de l'esperance? + +--Si vous etiez aime d'une telle femme, Celio, je vous estime assez pour +croire que vous ne me souffririez pas ici, et vous savez qu'il ne me +faudrait qu'une pareille confidence de votre part pour m'en eloigner a +jamais; mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une velleite, +et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fiere pour s'en contenter, +je reste. + +--Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai aussi serre que vous. + +--Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, vous n'avez qu'a +le dire ainsi que moi, elle choisira. Si vous n'aimez pas, je ne vois +pas quel jeu vous pouvez jouer avec une femme que vous respectez. + +--Tu as raison. Je suis un fou. J'ai meme peur d'etre un sot. Allons! +restons amis. Je t'aime, bien que je me sente un peu mortifie de trouver +en toi mon egal pour la franchise et la resolution. Je ne suis guere +habitue a cela. Dans le monde ou j'ai vecu jusqu'ici, presque tous +les hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain de la +galanterie. Fais donc la cour a Cecilia; moi, je verrai venir. Nous +ne nous engageons qu'a une chose: c'est a nous tenir l'un l'autre au +courant du resultat de nos tentatives pour epargner a celui qui echouera +un role ridicule. Puisque nous visons tous deux au mariage, a la chose +la plus honnete et la plus officielle du monde, l'honneur de la dame +n'exige pas que nous nous fassions mystere de son choix. Quant aux +laches petits moyens usites en pareil cas par les plus honnetes gens, la +delation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la malveillance a +l'egard d'un rival qu'on veut supplanter, je n'en fais pas mention dans +notre traite. Ce serait nous faire une mutuelle injure. + +Je souscrivis a tout ce que proposait Celio sans regarder en avant ni +en arriere, et sans meme prevoir que l'execution d'un pareil contrat +souleverait peut-etre de terribles difficultes. + +--Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la cour du chateau, +qui etait vaste et superbe, il faut que je commence par te conduire chez +notre marquis.... Puis il ajouta en riant: car ce n'est pas serieusement +que tu as demande, hier au soir, chez qui nous etions ici? + +--Si j'ai fait une sotte question, repondis-je, c'est de la meilleure +foi du monde. J'etais trop bouleverse et trop enivre de me retrouver au +milieu de vous pour m'inquieter d'autre chose, et je ne me suis pas meme +tourmente, en venant ici, de l'idee que je pourrais etre indiscret ou +mal venu a me presenter chez un personnage que je ne connais pas. A +la vie que vous menez chez lui, je ne m'attendais meme pas a le voir +aujourd'hui. Sous quel titre et sous quel pretexte vas-tu donc me +presenter? + +--Oh! mais tu es fort amusant, repondit Celio en me faisant monter +l'escalier en spirale et garni de tapis d'une grande tour. Voila une +mystification que nous pourrions prolonger longtemps; mais tu t'y jettes +de trop bonne foi, et je ne veux pas en abuser. + +En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle ronde qui +servait de cabinet de travail au marquis, et il cria tres-haut:--Eh! +mon cher marquis de Balma, voici Adorno Salentini qui persiste a vous +prendre pour un mythe, et qui ne veut etre desabuse que par vous-meme. + +Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son bureau, vint a +ma rencontre en me tendant les deux mains, et j'eclatai de rire en +reconnaissant ma simplicite. + +"_Les enfants_ pensaient, dit-il, que c'etait un jeu de votre part; +mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez croire a l'identite du +vieux malheureux Boccaferri de Vienne et du facetieux Leporello de cette +nuit avec le marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai eu +des ecarts de jeunesse. Au lieu de les reparer et de me ramener ainsi +a la raison, mon pere m'a banni et desherite. Mes prenoms sont +Pierre-Anselme _Boccadiferro_. Ce nom de _Bouche de fer_ est dans ma +famille le partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo, +_Bouche d'or_, est celui de tous les aines. Je pris pour tout titre mon +nom de bapteme en le modifiant un peu, et je vecus, comme vous savez, +errant et malheureux dans toutes mes entreprises. Ce n'etait ni le +courage ni l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire; +mais j'etais un homme a illusions comme tous les hommes a idees. Je ne +tenais pas assez compte des obstacles. Tout s'ecroulait sur moi, au +moment ou, plein de genie et de fierte, j'apportais la cle de voute a +mon edifice. Alors, crible de dettes, poursuivi, force de fuir, j'allais +cacher ailleurs la honte et le desespoir de ma defaite; mais, comme je +ne suis pas homme a me decourager, je cherchais dans le vin une force +factice, et quand un certain temps consacre a l'ivresse, a l'ivrognerie, +si vous voulez, m'avait rechauffe le coeur et l'esprit, j'entreprenais +autre chose. On m'a donc qualifie tres-genereusement en mille endroits +de _canaille_ et d'_abruti_, sans se douter le moins du monde que je +fusse par gout l'homme le plus sobre qui existat. Pour tomber dans cette +disgrace de l'opinion, il suffit de trois choses: etre pauvre, avoir +du chagrin, et rencontrer un de ses creanciers le jour ou l'on sort du +cabaret. + +"J'etais trop fier pour rien demander a mon frere aine, apres avoir +essuye son premier refus. Je fus assez genereux pour ne pas le faire +rougir en reprenant mon nom et en parlant de lui et de son avarice. +J'oubliai meme avec un certain plaisir que j'etais un patricien pour +m'affermir dans la vie d'artiste, pour laquelle j'etais ne. Deux anges +m'assisterent sans cesse et me consolerent de tout, la mere de Celio et +ma fille. Honneur a ce sexe! il vaut mieux que nous par le coeur. + +"J'etais a Vienne avec la Cecilia, il y a deux mois, lorsque je recus +une lettre qui me fit partir a l'heure meme. J'avais conserve en secret +des relations affectueuses avec un avocat de Briancon qui faisait les +affaires de mon frere. Dans cette lettre, il me donnait avis de l'etat +desespere ou se trouvait mon aine. Il savait qu'il n'existait pas de +titre qui put me desheriter. Il m'appelait chez lui, ou il me donna +l'hospitalite jusqu'a la mort du marquis, laquelle eut lieu deux jours +apres sans qu'une parole d'affection et de souvenir pour moi sortit de +ses levres. Il n'avait qu'une idee fixe, la peur de la mort. Ce qui +adviendrait apres lui ne l'occupait point. + +"Des que je me vis en possession de mon titre et de mes biens, grace aux +conseils de mon digne ami, l'avocat de Briancon, je me tins coi, je fis +le mort; je ne revelai a personne ma nouvelle situation, et je restai +enferme, quasi cache dans mon chateau, sans faire savoir sous quel nom +j'avais ete connu ailleurs. Je continuerai a agir ainsi jusqu'a ce que +j'aie paye toutes les dettes que j'ai contractees durant cinquante +annees de ma vie; alors en meme temps qu'on dira: "Cette vieille brute +de Boccaferri est devenu marquis et quatre fois millionnaire," on pourra +dire aussi: "Apres tout, ce n'etait pas un malhonnete homme; car il n'a +fait banqueroute a personne, pas meme a ses amis." + +"J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer ma liberte +et mon honneur en m'acquittant de la sorte. Je ne comptais pas sur +l'heritage de mon frere. Il me haissait tant que j'aurais jure qu'il +avait trouve un moyen de me depouiller apres sa mort; mais moi, toujours +artiste et toujours poete, je n'avais pas cesse de me flatter que le +succes couronnerait enfin mes entreprises. Aussi je n'avais jamais fait +une dette ni une banqueroute sans en consigner le chiffre et sans en +conserver le detail et les circonstances. Dans les dernieres annees, +comme j'etais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et +j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, si ma fille ne +les eut rangees et tenues avec soin. + +"Aussi maintenant sommes-nous a meme de nous rehabiliter. Nous +consacrons a ce travail, ma fille et moi, une heure tous les jours, +avant le dejeuner. Tandis que notre avocat de Briancon vend une partie +de nos immeubles et prepare la liquidation generale, nous tenons la +correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les contrees ou +nous avons vecu, nous cherchons nos creanciers. Il y en a peu qui ne +repondent a notre appel. Ceux qui m'ont oblige avec la pensee de le +faire gratuitement sont rembourses aussi malgre eux. Dans un mois, je +crois que nous aurons termine ce fastidieux travail et que notre tache +sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura la verite sur mon +compte. Il nous restera encore une fortune tres-considerable, et dont +j'espere que nous ferons bon usage. Si j'ecoutais mon penchant, je +donnerais a pleines mains, sans trop savoir a qui; mais j'ai trop +frequente les paresseux et les debauches, j'ai eu trop affaire aux +escrocs de toute espece pour ne pas savoir un peu distinguer. Je dois +mon aide aux mauvaises tetes, mais non aux mauvais coeurs. + +"D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, et, pour ne plus +faire de folies, je lui ai tout abandonne. Elle fera aussi des folies +genereuses, mais elle n'en fera pas de sottes et de nuisibles. Tenez, +ajouta-t-il en tirant deux ailes du paravent qui nous cachait la moitie +de la table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience entre +toutes! Rien ne la rebute, et cette ame d'artiste sait s'astreindre au +metier de teneur de livres pour sauver l'honneur de son pere!" + +Nous vimes la Cecilia penchee sur le bureau, ecrivant, rangeant, +cachetant et pliant avec rapidite, sans se laisser distraire par ce +qu'elle entendait. Elle etait pale de fatigue, car cette double vie +d'artiste et d'administrateur devait briser ce corps frele et genereux; +mais elle etait calme et noble, comme une vraie chatelaine, dans sa robe +de soie verte. Je m'apercus qu'elle avait coupe tout de bon ses longs +cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice pour pouvoir jouer +les roles d'homme, et cette chevelure, bouclee sur le cou et autour du +visage, lui donnait quelque chose d'un jeune apprenti artiste de la +renaissance; elle avait trop de melancolie dans l'habitude de la +physionomie pour rappeler le page espiegle ou le seigneur enfant du +manoir. L'intelligence et la fierte regnaient sur ce front pur, tandis +que le regard modeste et doux semblait vouloir abdiquer tous les droits +du genie et tous les reves de la gloire. + +Elle sourit a Celio, me tendit la main, et referma le paravent pour +achever sa besogne. + +"Vous voila donc dans notre secret, reprit le marquis. Je ne puis le +placer en de meilleures mains; je n'ai pas voulu attendre un seul jour +pour en faire part a Celio et aux autres enfants de la Floriani. J'ai du +tant a leur mere! mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je +puis m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement avec +de l'argent; elle m'a aide et soutenu avec son coeur, et mon coeur +appartient a ce qui survit d'elle, a ces nobles et beaux enfants qui +sont desormais les miens. La Floriani n'avait laisse qu'une fortune +aisee. Entre quatre enfants, ce n'etait pas un grand developpement +d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en fournit les moyens, +je veux qu'ils aient les coudees plus franches dans la vie, et je les ai +tout de suite appeles a moi pour qu'ils ne me quittent que le jour ou +ils seront assez forts pour se lancer sur la grande scene de la vie +comme artistes; car c'est la plus haute des destinees, et, quelle que +soit la partie que chacun d'eux choisira, ils auront etudie la synthese +de l'art dans tous ses details aupres de moi. + +"Passez-moi cette vanite; elle est innocente de la part d'un homme qui +n'a reussi a rien et qui n'a pas echoue a demi dans ses tentatives +personnelles. Je crois qu'a force de reflexions et d'experiences je suis +arrive a tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne me +fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. Je ne suis pas +cependant un _professeur de profession_. J'ai la certitude qu'on ne fait +rien avec rien, et que l'enseignement n'est utile qu'aux etres richement +doues par la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des eleves de +genie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je sais que je +leur abregerai des lenteurs, que je les preserverai de certains ecarts, +et que j'adoucirai les supplices que l'intelligence leur prepare. Je +manie deja l'ame de Stella, je tate plus delicatement Salvator et +Beatrice, et, quant a Celio, qu'il reponde si je ne lui ai pas fait +decouvrir en lui-meme des ressources qu'il ignorait. + +--Oui, c'est la verite, dit Celio, tu m'as appris a me connaitre. Tu +m'as rendu l'orgueil en me guerissant de la vanite. Il me semble que, +chaque jour, ta fille et toi vous faites de moi un autre homme. Je me +croyais envieux, brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir +mechant parce que j'aspirais a l'etre; mais vous m'avez gueri de cette +dangereuse folie, vous m'avez fait mettre la main sur mon propre coeur. +Je ne l'eusse pas fait en vue de la morale, je l'ai fait en vue de +l'art, et j'ai decouvert que c'est de la (et en parlant ainsi Celio +frappa sa poitrine) que doit sortir le talent. + +J'etais vivement emu; j'ecoutais Celio avec attendrissement; je +regardais le marquis de Balma avec admiration. C'etait un autre homme +que celui que j'avais connu; ses traits meme etaient changes. Etait-ce +la ce vieux ivrogne trebuchant dans les escaliers du theatre, accostant +les gens pour les assommer de ses theories vagues et prolixes, +assaisonnees d'une insupportable odeur de rhum et de tabac? Je voyais en +face de moi un homme bien conserve, droit, propre, d'une belle et noble +figure, l'oeil etincelant de genie, la barbe bien faite, la main blanche +et soignee. Avec son linge magnifique et sa robe de chambre de velours +doublee de martre, il me faisait l'effet d'un prince donnant audience a +ses amis, ou, mieux que cela, de Voltaire a Ferney; mais non, c'etait +mieux encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le coeur +plein de tendresse et de naivete. Tant il est vrai que le bonheur est +necessaire a l'homme, que la misere degrade l'artiste, et qu'il faut un +miracle pour qu'il n'y perde pas la conscience de sa propre dignite! + +--Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, allez voir si +les autres enfants sont prets pour dejeuner; j'ai encore une lettre a +terminer avec ma fille, et nous irons vous rejoindre. Vous me promettez +maintenant, monsieur Salentini, de passer au moins quelques jours chez +moi. + +J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tot sorti de son cabinet +que je fis un douloureux retour sur moi-meme. Je crois que je suis +fou tout de bon depuis que j'ai mis les pieds ici, dis-je a Celio en +l'arretant dans une galerie ornee de portraits de famille. Tout le temps +que le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa position, je +ne songeais qu'a me rejouir de voir la fortune recompenser son merite +et celui de sa fille. Je ne pensais pas que ce changement dans leur +existence me portait un coup terrible et sans remede. + +--Comment cela? dit Celio d'un air etonne. + +--Tu me le demandes, repondis-je. Tu ne vois pas que j'aimais la +Boccaferri, cette pauvre cantatrice a trois ou quatre mille francs +d'appointements par saison, et qu'il m'etait bien permis, a moi +qui gagne beaucoup plus, de songer a en faire ma femme, tandis que +maintenant je ne pourrais aspirer a la main de mademoiselle de Balma, +heritiere de plusieurs millions, sans etre ridicule en realite et en +apparence meprisable? + +--Je serais donc meprisable, moi, d'y aspirer aussi? dit Celio en +haussant les epaules. + +--Non, lui repondis-je apres un instant de reflexion. Bien que tu ne +sois pas plus riche que moi, je pense, ta mere a tant fait pour le +pauvre Boccaferri, que le riche Balma peut et doit se considerer +toujours comme ton oblige. Et puis le nom de la mere est une gloire; +Cecilia a voue un culte a ce grand nom. Tu as donc mille raisons pour te +presenter sans honte et sans crainte. Moi, si je surmontais l'une, +je n'en ressentirais pas moins l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi +beaucoup, console-moi un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je +resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon respect et +mon devouement; mais je partirai demain et je tacherai de guerir. Le +sentiment de ma fierte et la conscience de mon devoir m'y aideront. +Garde-moi le secret sur les confidences que je t'ai faites, et que +mademoiselle de Balma ne sache jamais que j'ai eleve mes pretentions +jusqu'a elle. + + + +XIII. + +STELLA. + +Celio allait me repondre lorsque Beatrice, accourant du fond de la +galerie, vint se jeter a son cou et folatrer autour de nous en me +demandant avec malice si j'avais ete presente a _M. le marquis_. +Quelques pas plus loin, nous rencontrames Stella et Benjamin, qui +m'accablerent des memes questions; la cloche du dejeuner sonna a grand +bruit, et la belle Hecate, qui etait fort nerveuse, accompagna d'un long +hurlement ce signal du dejeuner. Le marquis et sa fille vinrent les +derniers, sereins et bienveillants comme des gens qui viennent de faire +leur devoir. Je vis la combien Cecilia etait adoree des jeunes filles et +quel respect elle inspirait a toute la famille. Je ne pouvais m'empecher +de la contempler, et meme, quand je ne la regardais ou ne l'ecoutais +pas, je voyais tous ses mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle +agissait et parlait peu cependant; mais elle etait attentive a tout ce +qui pouvait etre utile ou agreable a ses amis. On eut dit qu'elle avait +eu toute sa vie deux cent mille livres de rentes, tant elle etait aisee +et tranquille dans son opulence, et l'on voyait qu'elle ne jouirait de +rien pour elle-meme, tant elle restait devouee au moindre besoin, au +moindre desir des autres. + +On ne parla point de comedie pendant la dejeuner. Pas un mot ne fut dit +devant les domestiques qui put leur faire soupconner quelque chose a cet +egard. Ce n'est pas que de temps en temps Beatrice, qui n'avait autre +chose en tete, n'essayat de parler de la precedente et de la prochaine +soiree; mais Stella, qui etait toujours a ses cotes et qui s'etait +habituee a etre pour elle comme une jeune mere, la tenait en bride. +Quand le repas fut termine, le marquis prit le bras de sa fille et +sortit. + +--Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre genre d'affaires, +me dit Celio. Ils donnent cette partie de la journee aux besoins des +gens qui les environnent; ils ecoutent les demandes des pauvres, les +reclamations des fermiers, les invitations de la commune. Ils voient +le cure ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent meme des +consultations a des malades; enfin, ils font leurs devoirs de chatelains +avec autant de conscience et de regularite que possible. Stella et +Beatrice sont chargees de veiller, a l'interieur, sur le detail de la +maison; moi, ordinairement, je lis ou fais de la musique, et, depuis que +mon frere est ici, je lui donne des lecons; mais, pour aujourd'hui, il +ira s'exercer tout seul au billard. Je veux causer avec vous. + +Il m'emmena dans le jardin, et la, me serrant la main avec effusion:--Ta +tristesse me fait mal, dit-il, et je ne saurais la voir plus longtemps. +Ecoute, mon ami, j'ai eu un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a +une heure, que tu renoncais a Cecilia par delicatesse. J'ai failli te +dire que c'etait ton devoir et t'encourager a partir: je ne l'ai pas +fait; mais, quand meme je l'aurais fait, je me retracterais a cette +heure. Tu te montres trop scrupuleux, ou tu ne connais pas encore +Cecilia et son pere. Ils n'ont pas cesse d'etre artistes, je crois meme +qu'ils le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs. +L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc jamais leur sembler +au-dessous de leur condition. Quant a te soupconner coupable d'ambition +et de cupidite, cela est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois +tu etais amoureux de la pauvre cantatrice a trois mille francs par +saison, et que tu aspirais serieusement a l'epouser, meme sans rougir du +vieux ivrogne. + +--Ils le savent! Tu l'as dit, Celio? + +--Je le leur ai dit le jour meme ou j'en ai recu de toi la confidence, +et ils en avaient ete fort touches. + +--Mais ils avaient refuse parce que, ce jour-la meme, ils recevaient la +nouvelle de leur heritage? + +--Non; meme en recevant cette nouvelle ils n'avaient pas refuse. +Ils avaient dit: _Nous verrons!_ Depuis, quoique je me sentisse emu +moi-meme, j'ai eu le courage de tenir la parole que je t'avais presque +donnee: j'ai reparle de toi. + +--Et qu'a-t-_elle_ dit? + +--Elle a dit: "Je suis si reconnaissante de ses bonnes intentions pour +moi dans un temps ou j'etais pauvre et obscure, que, si j'etais decidee +a me marier, je chercherais l'occasion de le voir et de le connaitre +davantage." Et puis nous avons ete a Turin secretement ces jours-ci, +comme je te l'ai dit, pour les affaires de son pere, et pour ramener +en meme temps notre Benjamin. La, j'ai etudie avec un peu d'inquietude +l'effet que produisait sur elle la bruit de tes amours avec la duchesse. +Elle a ete triste un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te +cache rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en secret +a notre hotel. J'avais du depit, elle l'a vu, et elle a refuse, parce +qu'elle est bonne pour moi comme un ange, comme une mere; mais elle +souffrait, et quand, la nuit suivante, nous avons passe a pied devant ta +porte pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions pas faire +venir devant l'hotel, nous avons vu ton voiturin, nous avons reconnu +Volabu. Nous l'avons evite, nous ne voulions pas etre vus; mais Cecilia +a eu une inspiration de femme. Elle a dit a Benjamin (que cet homme +n'avait jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si son +voiturin etait disponible pour Milan.--Je vais a Milan, en effet, +repondit-il, mais je ne puis prendre personne.--Qui donc conduisez-vous? +dit l'enfant; ne pourrais-je m'arranger avec votre voyageur pour +aller avec lui?--Non, c'est un peintre. Il voyage seul.--Comment +s'appelle-t-il? peut-etre que je le connais?--Ce voiturin a dit ton +nom: c'est tout ce que nous voulions savoir. On nous avait dit que la +duchesse etait retournee a Milan. Cecilia palit, sous pretexte qu'elle +avait froid; puis, comme j'en faisais l'observation a demi-voix, elle se +mit a sourire avec cet air de souveraine mansuetude qui lui est propre. +Elle approcha de ta fenetre en me disant:--Tu vas voir que je vais lui +adresser un adieu bien amical et par consequent bien desinteresse. C'est +alors qu'elle chanta ce maudit _Vedrai carino_ qui t'a arrache aux +griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela une fatalite! Je crois +qu'elle t'aime, bien que ce soit fort difficile a constater chez une +personne toujours maitresse d'elle-meme, et si habituee a l'abnegation +qu'on peut a peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure +qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que je n'ai pas +eu le courage de lui dire que tu as renonce a la duchesse et que tu lui +dois ton salut. Je me suis engage a ne pas te nuire; mais ce serait +pousser l'heroisme au-dela de mes facultes que d'aller faire la cour +pour toi. Seulement je te devais la verite, la voila tout entiere. Reste +donc ou parle; attends et espere, ou agis et eclaire-toi. De toute +facon, tu es dans ton droit, et personne ne peut te supposer amoureux +des millions, puisque, ce matin encore, tu ne voulais pas comprendre que +le marquis de Balma etait le pere Boccaferri. + +--Bon et grand Celio, m'ecriai-je, comment te remercier! Je ne sais plus +que faire. Il me semble que tu aimes Cecilia autant que moi, et que tu +es plus digne d'elle. Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le +temps de te connaitre et de t'apprecier sous la face nouvelle que ton +caractere a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle nous examine, +qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il m'a semble parfois qu'elle +t'aimait, et peut-etre que c'est toi qu'elle aime! Pourquoi nous hater +de savoir notre sort? Qui sait si, a l'heure qu'il est, elle-meme n'est +pas indecise? Attendons. + +--Oui, c'est vrai, dit Celio, nous risquons d'etre refuses tous les deux +si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gene aussi, car je +n'etais pas amoureux d'elle a Vienne, et l'idee de l'etre ne m'est venue +que quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur a present qu'elle ne me +croie influence par ses millions, car je suis plus expose que toi a +meriter ce soupcon. Je n'ai pas fait mes preuves a temps comme tu les as +faites. D'un autre cote, l'adoration qu'elle avait pour ma mere, et qui +domine encore toutes ses pensees, est de force et de nature a lui faire +sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux. +Elle est ainsi faite, cette femme excellente; mais je ne jouirai pas de +son sacrifice. + +--Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. Si elle +m'aime, ce ne peut etre encore au point de devenir egoiste. Dans mon +interet, comme dans le tien, je demande l'aide et le conseil du temps. + +--C'est bien dit, repliqua Celio; ajournons. Eh! tiens, prenons une +resolution: c'est de ne nous declarer ni l'un ni l'autre avant de nous +etre consultes encore; jusque-la, nous n'en reparlerons plus ensemble, +car cela me fait un peu de mal. + +--Et a moi aussi. Je souscris a cet accord; mais nous ne nous +interdisons pas l'un a l'autre de chercher a lui plaire. + +--Non, certes, dit-il. Il se mit a fredonner la romance de don Juan; +puis peu a peu il arriva a la chanter, a l'etudier tout en marchant a +mon cote, et a frapper la terre de son pied avec impatience dans les +endroits ou il etait mecontent de sa voix et de son accent.--Je ne suis +pas don Juan, s'ecria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant dans ma +voix et dans ma destinee de l'etre sur les planches. Que diable! je ne +suis pas un tenor, je ne peux pas etre un amoureux tendre; je ne peux +pas chanter _Il mio tesoro intante_ et faire la cadence du Rimini... +Il faut que je sois un scelerat puissant ou un honnete homme qui fait +_fiasco_! Va pour la puissance!... Apres tout, ajouta-t-il en passant la +main sur son front, qui sait si j'aime? Voyons! Il chanta _Quando del +vino_, et il le chanta superieurement.--Non! non! s'ecria-t-il satisfait +de lui-meme, je ne suis pas fait pour aimer! Cecilia n'est pas ma mere. +Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi, toi, par +exemple! Fi donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait point! +j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, a toi, Salentini; mais +elle? je la jetterais du haut de son chateau sur le pave pour lui faire +voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune! + +Je fus effraye de l'expression de sa figure. Le Celio que j'avais connu +a Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupefaction +douloureuse. Il s'en apercut, sourit et me dit:--Je crois que je +redeviens mechant! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. +Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! +Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant. + +A deux heures, toute la famille se reunit dans le grand salon. Le +marquis donna, comme de coutume, a ses gens, l'ordre qu'on ne le +derangeat plus jusqu'au diner, a moins d'un motif important, et que, +dans ce cas, on sonnat la cloche du chateau pour l'avertir. Puis il +demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveille la +maison; a Benjamin, s'il avait travaille, et, quand chacun lui eut rendu +compte de l'emploi de sa matinee:--C'est bien, dit-il; la premiere +condition de la liberte et de la sante morale et intellectuelle, c'est +l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, helas! pour avoir de +l'ordre, il faut etre riche. Les malheureux sont forces de ne jamais +savoir ce qu'ils feront dans une heure! A present, mes chers enfants, +vive la joie! La journee d'affaires et de soucis est terminee; la soiree +de plaisir et d'art commence. Suivez-moi. + +Il tira de sa poche une grande cle, et l'eleva en l'air, aux rires et +aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigeames avec lui +vers l'aile du chateau ou etait situe le theatre. On ouvrit la _porte +d'ivoire_, comme l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire +des songes, apres s'y etre enfermes et barricades d'importance. + +Le premier soin fut de ranger le theatre, d'y remettre de l'ordre et +de la proprete, de reunir, de secouer et d'etiqueter les costumes +abandonnes a la hate, la nuit precedente, sur des fauteuils. Les hommes +balayaient, epoussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les +accrocs faits au decor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes +s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une exactitude et une +rapidite prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaiete. +Quand ce fut fait, le marquis reunit sa couvee autour de la grande table +qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit les +manuscrits de _Don Juan_ a l'etude, on y fit rentrer des personnages et +des scenes elimines la veille; on se consulta encore sur la distribution +des roles. Celio revint a celui de don Juan, il demanda que certaines +scenes fussent chantees. Beatrice et son jeune frere demanderent a +improviser un pas de danse dans le bal du troisieme acte. Tout fut +accorde. On se permettait d'essayer de tout; mais, a mesure qu'on +decidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que +l'ordre de la representation ne fut pas trouble. + +Ensuite Celio envoya Stella lui chercher diverses perruques a longs +cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractere et sa physionomie. +Il essaya une chevelure noire.--Tu as tort de le faire brun, si tu veux +etre mechant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derriere +la _porte d'ivoire_). C'est un usage classique de faire les traitres +noirs et a tous crins, mais c'est un mensonge banal. Les hommes pales de +visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai +tigre est fauve et soyeux. + +--Va pour la peau du lion, dit Celio en prenant sa perruque de la +veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; cela sent le tyran de +melodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantite de canons couleur de +feu. C'etait le type du roue au temps de Moliere. + +--En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton _beau noeud d'epee_! dit +Stella. + +--Qu'en veux-tu faire? + +--Je veux le conserver pour modele, dit-elle en souriant avec malice, +car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les noeuds. +Tu y mets le temps, mais quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle +en s'adressant a moi et en me montrant ce meme noeud cerise que j'avais +ramasse la veille, comment le trouvez-vous? + +Le ton dont elle me fit cette question et la maniere dont elle agita +ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu'elle +desirait me voir m'en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le +faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle +laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par megarde, tout en +feignant de rire d'autre chose. + +Celio etait brusque et imperieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adorat +au fond de l'ame, et qu'il eut pour elles mille tendres sollicitudes. Il +avait vu aussi ce singulier petit episode.--Allons donc, paresseuses! +cria-t-il a Stella et a Beatrice, allez me chercher trente aunes de +rubans couleur de feu! J'attends!--Et quand elles furent entrees dans le +magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna a la derobee, en +me disant tout bas:--Garde-le en memoire de Beatrice; mais si l'une ou +l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te +demande cela comme a un frere. + +Les preparatifs durerent jusqu'au diner, qui fut assez serieux. On +reprenait de la gravite devant les domestiques, qui portaient le deuil +de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur. +Et d'ailleurs, chacun pensait a son role, et M. de Balma disait une +chose que j'ai toujours sentie vraie: les idees s'eclaircissent et +s'ordonnent durant la satisfaction du premier appetit. + +Au reste on mangeait vite et moderement a sa table. Il disait +familierement que l'artiste qui mange est _a moitie cuit_. On savourait +le cafe et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et +effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors +on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: +Mesdames les actrices, a vos loges! On leur donnait une demi-heure +d'avance sur les hommes; mais Cecilia n'en profitait pas. Elle resta +avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans +un coin avec Celio. + +Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Celio etait d'une gaiete +arrogante, et Cecilia d'une melancolie resignee; mais cela ne prouvait +pas grand'chose: chez lui, les emotions etaient toujours un peu forcees; +chez elle, elles etaient si peu manifestees, que la nuance etait presque +insaisissable. + +A huit heures precises, la piece commenca. Je craindrais d'etre +fastidieux en la suivant dans ses details, mais je dois signaler que, a +ma grande surprise, Cecilia fut admirable et atroce de jalousie dans +le role d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si +ennemie de son caractere! J'en fis la remarque dans un entr'acte.--Mais +c'est peut-etre pour cela precisement, me dit-elle.... Et puis, +d'ailleurs, que savez-vous de moi? + +Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierte qui me fit peur. Elle +semblait mettre tout son orgueil a n'etre pas devinee. Je m'attachai a +la deviner malgre elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Celio +avec enthousiasme; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien +jouer. Le fait est qu'il avait ete le plus froid, le plus railleur, le +plus pervers des hommes.--C'est grace a toi, dit-il a la Boccaferri; tu +es si irritee et si hautaine, que tu me rends mechant. Je me fais de +glace devant tes reproches, parce que je me sens pousse a bout et pret +a eclater. Tiens! _ma vieille_, tu devrais toujours etre ainsi; je +reprendrais les forces que m'otent ta bonte et ta douceur accoutumees. + +--Eh bien, repondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces +roles-la avec moi: je t'y rendrais des points. + +[Illustration 009.png: Ce personnage du temps passe.... (Page 107.)] + +Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:--Serais-tu capable d'etre +la femelle d'un tigre? lui dit-il. + +--Cela est bon pour le theatre, repondit-elle (et il me sembla qu'elle +parlait expres de maniere a ce que je ne perdisse pas sa reponse). Dans +la vie reelle, Celio, je mepriserai un usage si petit, si facile et si +niais de ma force. Pourquoi suis-je si mechante, ici dans ce role? C'est +que rien n'est plus aise que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain +de ton succes d'aujourd'hui. La force dans l'excitation, c'est le _pont +aux anes_! La force dans le calme.... Tu y viendras peut-etre, mais tu +n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons! + +--Vous etes une comedienne fort acerbe et fort jalouse de son talent! +dit Celio en se mordant les levres si fort, que sa moustache rousse, +collee a sa levre, tomba sur son rabat de dentelle. + +--Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en +rattrapant la moustache; tu as raison de faire une peau neuve! + +--Vous croyez que vous opererez ce miracle? + +--Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas. + +Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer a eux-memes, et je +regardai Stella, qui etait belle comme un ange en me presentant un +masque pour la scene du bal. Elle avait cet air genereux et brave d'une +personne qui renonce a vous plaire sans renoncer a vous aimer. Un elan +de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d'hesiter, me fit +tirer de mon sein le noeud cerise que j'y avais cache, et je le lui +montrai mysterieusement. Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et +ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella etait une sensitive, +et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lachete. Des +ce moment, je ne regardai plus en arriere, et je m'abandonnai tout +entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d'etre chastement et naivement +aime. + +Je faisais le role d'Ottavio, et je l'avais fort mal joue jusque-la. Je +pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scene, et je trouvai +du coeur et de l'emotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon +devouement. + +A la fin de l'acte, je fus comble d'eloges, et Cecilia me dit en me +tendant la main:--Toi, Ottavio, tu n'as besoin des lecons de personne, +et tu en remontrerais a ceux qui enseignent.--Je ne sais pas jouer la +comedie, lui repondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne +la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais. + +[Illustration 010.png: Celio entra brusquement.... (Page 115.)] + + + +XIV. + +CONCLUSION. + +Je montai dans la loge des hommes pour me debarrasser de mon domino. A +peine y etais-je entre, que Stella vint resolument m'y rejoindre. Elle +avait arrache vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendre, +naturellement ondee, s'etait a demi repandue sur son epaule. Elle etait +pale, elle tremblait; mais c'etait une ame eminemment courageuse, +quoique elle agit par expansion spontanee et d'une maniere tout opposee, +par consequent, a celle de la Boccaferri. + +--Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon +epaule, m'aimez-vous? + +Je fus entierement vaincu par cette question hardie, faite avec un +effort evidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmee. + +Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine. + +--Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se degageant avec force de mon +etreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai pas encore aime, moi, et je ne +dois pas etre trompee. Mon premier amour sera le dernier, et, si je +suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une +seconde fois: je mourrai. C'est la le seul courage dont je me sente +capable. Je suis jeune, mais l'experience des autres m'a eclairee. J'ai +beaucoup reve deja, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du +moins. L'homme qui se jouera d'une ame comme la mienne, ne pourra etre +qu'un miserable, et, s'il en vient la, il faudra que je le haisse et que +je le meprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, apres +une semblable desillusion. + +--Stella, lui repondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me +croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas a l'epreuve avant de vous fier +aveuglement a la parole d'un homme que vous ne connaissez pas? + +--Je vous connais, repondit-elle. Celio, qui n'estime personne, vous +estime et vous respecte; et, d'ailleurs, quand meme je n'aurais pas ce +motif de confiance, je croirais encore a votre parole. + +--Pourquoi? + +--Je ne sais pas, mais cela est ainsi. + +--Donc vous m'aimez, vous? + +Elle hesita un instant, puis elle dit: + +--Ecoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n'ai pas +la force de ma mere, mais j'ai son courage; je vous aime. + +Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les +baisai avec enthousiasme.--C'est la premiere fois, lui dis-je, que je me +mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la premiere fois que j'aime. +Je croyais pourtant aimer Cecilia, il y a une heure, je vous dois cette +confession; mais ce que je cherche dans la femme, c'est le coeur, et +j'ai vu que le sien ne m'appartenait pas. Le votre se donne a moi avec +une vaillance qui me penetre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus +que vous ne me connaissez, et voila que je crois en vous comme vous +croyez en moi. L'amour, c'est la foi; la foi rend temeraire, et rien +ne lui resiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin +d'autre preuve que de nous l'etre dit. Voulez-vous etre ma femme? + +--Oui, repondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu'une fois, je vous +l'ai dit. + +--Sois donc ma femme, m'ecriai-je en l'embrassant avec transport. +Veux-tu que je te demande a ton frere tout de suite? + +--Non, dit-elle en pressant mon front de ses levres avec une suavite +vraiment sainte. Mon frere aime Cecilia, et il faut qu'il devienne digne +d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, il ne l'aime pas encore assez pour +la meriter. Laisse lui croire encore que tu pretends etre son rival. +Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester a lui-meme. Cecilia +l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas dit, mais je le sais bien. +C'est a elle que tu dois me demander d'abord, car c'est elle que je +regarde comme ma mere. + +--J'y vais tout de suite, repondis-je. + +--Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu +prends le temps de la reflexion? + +--Je te prouverai le contraire, fille genereuse et charmante! je ne +ferai que ce que tu voudras. + +On nous appela pour commencer l'acte suivant. Celio, qui surveillait +ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses +soeurs, n'avait pas remarque notre absence. Il etait en proie a une +agitation extraordinaire. Son role paraissait l'absorber. Il le termina +de la maniere la plus brillante, ce qui ne l'empecha pas d'etre sombre +et silencieux pendant le souper et l'interessante causerie du marquis, +qui se prolongea jusqu'a trois heures du matin. + +Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur +moi-meme, pas l'apparence d'inquietude, d'hesitation ou de regret, en +m'eveillant. Je dois dire que, des le matin du jour precedent, les deux +cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porte +comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait point et +derangeait les reves et l'ambition de toute ma vie, qui etait de faire +moi-meme mon existence et d'y associer une compagne de mon choix, prise +dans une condition assez modeste pour qu'elle se trouvat riche de mon +succes. + +D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idee de lutter contre un rival +a chances egales me plait et m'anime, tandis que la conscience de +la moindre inferiorite dans ma position, sur un pareil terrain, me +refroidit et me guerit comme par miracle. Est-ce prudence ou fierte? je +l'ignore; mais il est certain que j'etais, a cet egard, tout l'oppose de +Celio, et, qu'au lieu de me sentir acharne, par depit d'amour-propre, a +lui disputer sa conquete, j'eprouvais un noble plaisir a les rapprocher +l'un de l'autre en restant leur ami. + +Cecilia vint me trouver dans la journee.--Je vais vous parler comme a un +frere, me dit-elle. Quelques mots de Celio tendraient a me faire croire +que vous etes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y +songiez maintenant. Voila pourquoi je viens vous ouvrir mon coeur. + +"Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez connue dans un etat +voisin de la misere, vous avez songe a m'epouser. J'ai vu la la noblesse +de votre ame, et cette pensee que vous avez eue vous assure a jamais mon +estime! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractere." + +Elle prit ma main et la porta contre son coeur, ou elle la tint pressee +un instant avec une expression a la fuis si chaste et si tendre, que je +pliai presque un genou devant elle. + +--Ecoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui repondre, +je crois que j'aime Celio! voila pourquoi, en vous faisant cet aveu, je +crois avoir le droit de vous adresser une priere humble et fervente +au nom de l'affection la plus desinteressee qui fut jamais: fuyez la +duchesse de ***; detachez-vous d'elle, ou vous etes perdu! + +--Je le sais, repondis-je, et je vous remercie, ma chere Cecilia, de me +conserver ce tendre interet; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a +pas ete contracte; votre douce voix, une inspiration de votre coeur +genereux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont a jamais preserve. + +--Vous les avez donc entendues? Dieu soit loue! + +--Oui, Dieu soit loue! repris-je, car ce chant magique m'a attire +jusqu'ici a mon insu, et j'y ai trouve le bonheur. + +Cecilia me regarda avec surprise. + +--Je m'expliquerai tout a l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez +encore quelque chose a me dire, n'est-ce pas? + +--Oui, repondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens a votre estime, +et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma +conscience. Vous souvenez-vous qu'a Vienne, la derniere fois que nous +nous y sommes vus, vous m'avez demande si j'aimais Celio? + +--Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre reponse, et vous +n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cecilia. Je sais fort +bien que vous futes sincere en me disant que vous n'y songiez pas, et +que votre devouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de +la Floriani. Je comprends ce qui s'est passe en vous depuis ce jour-la, +parce que je sais ce qui s'est passe en lui. + +--Merci, o merci! s'ecria-t-elle attendrie; vous n'avez pas doute de ma +loyaute? + +--Jamais. + +--C'est le plus grand eloge que vous puissiez commander pour la votre; +mais, dites-moi, vous croyez donc qu'il m'aime? + +--J'en suis certain. + +--Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une legere +rougeur. Il m'aime, et il s'en defend encore; mais son orgueil pliera, +et je serai sa femme, car c'est la toute l'ambition de mon ame, depuis +que je suis _dama e comtessa garbata_. Lorsque vous m'interrogiez, +Salentini, je me croyais pour toujours obscure et miserable. Comment +n'aurais-je pas refoule au plus profond de mon sein la seule pensee +d'etre la femme du brillant Celio, de ce jeune ambitieux a qui l'eclat +et la richesse sont des elements de bonheur et des conditions de succes +indispensables? J'aurais rougi de m'avouer a moi-meme que j'etais emue +en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois que je ne le savais pas +moi-meme, tant j'etais resolue a n'y pas prendra garde, et tant j'ai +l'habitude et le pouvoir de me maitriser. + +"Mais ma fortune presente me rend la jeunesse, la confiance et le droit. +Voyez-vous, Celio n'est pas comme vous. Je vous ai bien devines tous +deux. Vous etes calme, vous etes patient, vous etes plus fort que lui, +qui n'est qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierte ni +de desinteressement; mais il est incapable de se creer tout seul +l'existence large et brillante qu'il reve, et qui est necessaire au +developpement de ses facultes. Il lui faut la richesse tout acquise, +et je lui dois cette richesse. N'est-ce pas, je dois cela au fils de +Lucrezia? et, quand meme je vous aurais aime, Salentini, quand meme le +caractere effrayant de Celio m'inspirerait des craintes serieuses pour +mon bonheur, j'ai une dette sacree a payer. + +--J'espere, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n'est pas trop +rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n'est +qu'une consolation gratuite dont je n'aurai pas la folie de faire mon +profit. En ce qui concerne Celio, je crois que vous etes plus forte que +lui, et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme et legere. + +--Ce ne sera peut-etre pas toujours aussi facile que vous croyez, +repondit-elle; mais je n'ai pas peur, voila ce qui est certain. Il n'y +a rien de tel pour etre courageux que de se sentir dispose, comme je le +suis, a faire bon marche de son propre bonheur et de sa propre vie; mais +je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que je suis secretement +enivree, et que ma bravoure est singulierement recompensee par l'amour +qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau aupres de celui +qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher a +porter aupres de celui de Floriani. + +--Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, repondis-je. Si +toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre! + +--Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas. + +Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'etait passe entre Stella et moi, et +je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette genereuse +femme fut immense; elle se jeta a mon cou et m'embrassa sur les deux +joues. Je la vis enfin ce jour-la telle qu'elle etait, expansive et +maternelle dans ses affections, autant qu'elle etait prudente et +mysterieuse avec les indifferents. + +--Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille fois beni en +vous inspirant cette confiance subite en sa parole. Je la connais bien, +moi, et je sais que, de tous les enfants de Floriani, c'est celle qui a +vraiment herite de la plus precieuse vertu de sa mere, le devouement. Il +y a longtemps qu'elle est tourmentee du besoin d'aimer, et ce n'est pas +l'occasion qui lui a manque, croyez-le bien; mais cette ame romanesque +et delicate n'a pas subi l'entrainement des sens qui ferme parfois les +yeux aux jeunes filles. Elle avait un ideal, elle le cherchait et savait +l'attendre. Cela se voit bien a la fraicheur de ses joues et a la purete +de ses paupieres; elle l'a trouve enfin, celui qu'elle a reve! Charmante +Stella, exquise nature de femme, ton bonheur m'est encore plus cher que +le mien! + +La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, et fondit +en larmes en s'ecriant: "O Lucrezia! rejouis-toi dans le sein de Dieu!" + +Celio entra brusquement, et, voyant Cecilia si emue et assise tout pres +de moi, il se retira en refermant la porte avec violence. Il avait pali, +sa figure etait decomposee d'une maniere effrayante. Toutes les furies +de l'enfer etaient entrees dans son sein. + +--Qu'il dise apres cela qu'il ne t'aime pas! dis-je a la Boccaferri. +Je la fis consentir a laisser subir encore un peu cette souffrance au +pauvre Celio, et nous allames trouver ma chere Stella pour lui faire +part de notre entretien. + +Stella travaillait dans l'interieur d'une tourelle qui lui servait +d'atelier. Je fus etrangement supris*[*surpris?*] de la trouver occupee +de peinture, et de voir qu'elle avait un talent reel, tendre, profond, +delicieusement vrai pour le paysage, les troupeaux, la nature pastorale +et naive.--Vous pensiez donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que +je voulais me faire comedienne? Oh, non! je n'aime pas plus le public +que ne l'a aime notre Cecilia, et jamais je n'aurais le courage +d'affronter son regard. Je joue ici la comedie comme Cecilia et son pere +la jouent; pour aider a l'oeuvre collective qui sert a l'education +de Celio, peut-etre a celle de Beatrice et de Salvator, car les deux +_Bambini_ ont aussi jusqu'a present la passion du theatre; mais vous +n'avez pas compris notre cher maitre Boccaferri, si vous croyez qu'il +n'a en vue que de nous faire debuter. Non, ce n'est pas la sa pensee. +Il pense que ces essais dramatiques, dans la forme libre que nous leur +donnons, sont un exercice salutaire au developpement synthetique (je me +sers de son mot) de nos facultes d'artiste, et je crois bien qu'il a +raison, car depuis que nous faisons cette amusante etude je me sens plus +peintre et plus poete que je ne croyais l'etre. + +--Oui, il a mille fois raison, repondis-je, et le coeur aussi s'ouvre a +la poesie, a l'effusion, a l'amour, dans cette joyeuse et sympathique +epreuve: je le sens bien, o ma Stella, pour deux jours que j'ai passes +ici! Partout ailleurs, je n'aurais point ose vous aimer si vite, et, +dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultes, +je vous ai comprise d'emblee, et j'ai eprouve la portee de mon propre +coeur. + +Cecilia me prit par le bras et me fit entrer dans la chambre de Stella +et de Beatrice, qui communiquait avec cette meme tourelle par un petit +couloir. Stella rougissait beaucoup, mais elle ne fit pas de resistance. +Cecilia me conduisit en face d'un tableau place dans l'alcove virginale +de ma jeune amante, et je reconnus une _Madoneta col Bambino_ que +j'avais peinte et vendue a Turin deux ans auparavant a un marchand de +tableaux. Cela etait fort naif, mais d'un sentiment assez vrai pour que +je pusse le revoir sans humeur. Cecilia l'avait achete, a son dernier +voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa que, depuis deux +mois, Stella, en entendant parler souvent de moi aux Boccaferri et +a Celio, avait vivement desire me connaitre. Cecilia avait nourri +d'avance, et sans le lui dire, la pensee que notre union serait un beau +reve a realiser. Stella semblait l'avoir devine. + +--Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu ramasser le +noeud cerise, j'ai eprouve quelque chose d'extraordinaire que je ne +pouvais m'expliquer a moi-meme; et que, quand Celio est venu nous dire, +le lendemain, que le _ramasseur de rubans_, comme il vous appelait, +etait encore dans le village, et se nommait Adorno Salentini, je me suis +dit, follement peut-etre, mais sans douter de la destinee, que la mienne +etait accomplie. + +Je ne saurais exprimer dans quel naif ravissement me plongea ce jeune et +pur amour d'une fille encore enfant par la fraicheur et la simplicite, +deja femme par le devouement et l'intelligence. Lorsque la cloche nous +avertit de nous rendre au theatre, j'etais un peu fou. Celio vit mon +bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut mechant et brutal +a faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui; mais le soir +j'ignore ce qui s'etait passe. Il me parut plus calme et me demanda +pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort genereusement. + +Je dirai encore quelques mots de notre theatre avant d'arriver au +denoument, que le lecteur sait d'avance. Presque tous les soirs nous +entreprenions un nouvel essai. Tantot c'etait un opera: tous les +acteurs etant bons musiciens, meme moi, je l'avoue humblement et sans +pretention, chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois, +c'etait un ballet; les personnes serieuses se donnaient a la pantomime, +les jeunes gens dansaient d'inspiration, avec une grace, un abandon +et un entrain qu'on eut vainement cherches dans les poses etudiees du +theatre. Boccaferri etait admirable au piano dans ces circonstances. Il +s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s'il eut dicte +imperieusement chaque geste, chaque intention de ses personnages, il +les enlevait, les excitait jusqu'au delire ou les calmait jusqu'a +l'abattement, au gre de son inspiration. Il les soumettait ainsi au +scenario, car la pantomime dont il etait le plus souvent l'auteur, avait +toujours une action bien nettement developpee et suivie. + +D'autres fois, nous tentions un opera comique, et il nous arriva +d'improviser des airs, meme des choeurs, qui le croirait? ou l'ensemble +ne manqua pas, et ou diverses reminiscences d'operas connus se lierent +par des modulations individuelles promptement conquises et saisies de +tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de memoire une piece +dont nous n'avions pas le texte et que nous nous rappelions assez +confusement. Ces souvenirs indecis avaient leur charme, et, pour les +enfants qui ne connaissaient pas ces pieces, elles avaient l'attrait de +la creation. Ils les concevaient, sur un simple expose preliminaire, +autrement que nous, et nous etions tout ravis de leur voir trouver +d'inspiration des caracteres nouveaux et des scenes meilleures que +celles du texte. + +Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pieces avec de fort +mauvaises. Boccaferri excellait a ce genre de decouvertes. Il fouillait +dans sa bibliotheque theatrale, et trouvait un sujet heureux a exploiter +dans une vieillerie mal concue et mal executee. + +--Il n'est si mauvaise oeuvre tombee a plat, disait-il, ou l'on ne +trouve une idee, un caractere ou une scene dont on peut tirer un bon +parti. Au theatre, j'ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent ete +applaudis, si un homme intelligent eut traite le meme sujet. Fouillons +donc toujours, ne doutons de rien, et soyez surs que nous pourrions +aller ainsi pendant dix ans et trouver tout les soirs matiere a inventer +et a developper. + +Cette vie fut charmante et nous passionna tous a tel point, que cela +eut semble pueril et quasi insense a tout autre qu'a nous. Nous ne nous +blasions point sur notre plaisir, parce que la matinee entiere etait +donnee a un travail plus serieux. Je faisais de la peinture avec Stella; +le marquis et sa fille remplissaient assidument les devoirs qu'ils +s'etaient imposes; Celio faisait l'education litteraire et musicale de +son jeune frere et de _notre_ petite soeur Beatrice, a laquelle aussi on +me permettait de donner quelques lecons. L'heure de la comedie arrivait +donc comme une recreation toujours meritee et toujours nouvelle. La +_porte d'ivoire_ s'ouvrait toujours comme le sanctuaire de nos plus +cheres illusions. + +Je me sentais grandir au contact de ces fraiches imaginations d'artistes +dont le vieux Boccaferri etait la cle, le lien et l'ame. Je dois dire +que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien juge cet homme, le plus +improductif et le plus impuissant des membres de la societe officielle, +le plus complet, le plus inspire, le plus _artiste_ enfin des artistes. +Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai au dela du tombeau une +eternelle reconnaissance. Jamais je n'ai entendu parler avec autant de +sens, de clarte, de profondeur et de delicatesse sur la peinture. +En barbouillant de grossiers decors (car il peignait fort mal), il +epanchait dans mon sein un flot d'idees lumineuses qui fecondaient mon +intelligence, et dont je sentirai toute ma vie la puissance generatrice. + +Je m'etonnai que Celio devant epouser Cecilia et devenir riche et +seigneur, les Boccaferri songeassent serieusement a lui faire reprendre +ses debuts: mais je le compris, comme eux, en etudiant son caractere, en +reconnaissant sa vocation et la superiorite de talent que chaque jour +faisait eclore en lui.--Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas +presque toujours riches a une certaine epoque de leur vie, me disait le +marquis, et la possession des terres, des chateaux et meme des titres +les degoute-t-elle de leur art? Non. En general, c'est la vieillesse +seule qui les chasse du theatre, car ils sentent bien que leur plus +grande puissance et leur plus vive jouissance est la. Eh bien, Celio +commencera par ou les autres finissent; il fera de l'art en grand, a son +loisir; il sera d'autant plus precieux au public, qu'il se rendra plus +rare, et d'autant mieux paye, qu'il en aura moins besoin. Ainsi va le +monde. + +Celio vivait dans la fievre, et ces alternatives de fureur, d'esperance, +de jalousie et d'enivrement developperent en lui une passion terrible +pour Cecilia, une puissance superieure dans son talent. Nous lui +laissames passer deux mois dans cette epreuve brulante qu'il avait la +force de supporter, et qui etait, pour ainsi dire, l'element naturel de +son genie. + +Un matin, que le printemps commencait a sourire, les sapins a se parer +de pointes d'un vert tendre a l'extremite de leurs sombres rameaux, les +lilas bourgeonnant sous une brise attiedie, et les mesanges semant les +fourres de leurs petits cris sauvages, nous prenions le cafe sur la +terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. L'avocat de +Briancon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en +s'ecriant: _Tout est liquide!_ + +Cette parole prosaique fut aussi douce a nos oreilles que le premier +tonnerre du printemps. C'etait le signal de notre bonheur a tous. Le +marquis mit la main de sa fille dans celle de Celio, et celle de Stella +dans la mienne. A l'heure ou j'ecris ces dernieres lignes, Beatrice +cueille des camelias blancs et des cyclamens dans la serre pour les +couronnes des deux mariees. Je suis heureux et fier de pouvoir donner +tout haut le nom de soeur a cette chere enfant, et maitre Volabu vient +d'entrer comme cocher au service du chateau. + + + +FIN DU CHATEAU DES DESERTES. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le chateau des Desertes, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHATEAU DES DESERTES *** + +***** This file should be named 13668.txt or 13668.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/6/13668/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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