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+The Project Gutenberg EBook of Le chateau des Desertes, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le chateau des Desertes
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 7, 2004 [EBook #13668]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHATEAU DES DESERTES ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
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+
+
+
+[Illustration: 001.png.]
+
+LE CHATEAU DES DESERTES
+
+
+
+
+NOTICE
+
+Le _Chateau des Desertes_ est une analyse de quelques idees d'art plutot
+qu'une analyse de sentiments. Ce roman m'a servi, une fois de plus, a me
+confirmer dans la certitude que les choses reelles, transportees dans
+le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant que pour y
+disparaitre aussitot, tant leur transformation y devient necessaire.
+
+Durant plusieurs hivers consecutifs, etant retiree a la campagne avec
+mes enfants et quelques amis de leur age, nous avions imagine de jouer
+la comedie sur scenario et sans spectateurs, non pour nous instruire en
+quoique ce soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une passion
+pour les enfants, et peu a peu une sorte d'exercice litteraire qui ne
+fut point inutile au developpement intellectuel de plusieurs d'entre
+eux. Une sorte de mystere que nous ne cherchions pas, mais qui resultait
+naturellement de ce petit vacarme prolonge assez avant dans les nuits,
+au milieu d'une campagne deserte, lorsque la neige ou le brouillard nous
+enveloppaient au dehors, et que nos serviteurs meme, n'aidant ni a nos
+changements de decor, ni a nos soupers, quittaient de bonne heure la
+maison ou nous restions seuls; le tonnerre, les coups de pistolet, les
+roulements du tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout
+cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en
+saisirent de loin quelque chose n'hesiterent pas a nous croire fous ou
+ensorceles.
+
+Lorsque j'introduisis un episode de ce genre dans le roman qu'on va
+lire, il y devint une etude serieuse, et y prit des proportions si
+differentes de l'original, que mes pauvres enfants, apres l'avoir lu,
+ne regardaient plus qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de
+papier decoupe qui avaient fait leurs delices. Mais a quelque chose sert
+toujours l'exageration de la fantaisie, car ils firent eux-memes un
+theatre aussi grand que le permettait l'exiguite du local, et arriverent
+a y jouer des pieces qu'ils firent, eux-memes aussi, les annees
+suivantes.
+
+Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, la n'est point la question
+interessante pour les autres: mais ne firent-ils pas mieux de s'amuser
+et de s'exercer ainsi, que de courir cette boheme du monde reel, qui se
+trouve a tous les etages de la societe?
+
+C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, en un
+mot, a son effet detourne, mais certain, sur l'emploi de la vie. Effet
+souvent funeste, disent les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise
+humeur. Je le nie. La fiction commence par transformer la realite; mais
+elle est transformee a son tour et fait entrer un peu d'ideal, non pas
+seulement dans les petits faits, mais dans les grands sentiments de la
+vie reelle.
+
+GEORGE SAND.
+
+NOHANT 17 janvier 1853
+
+
+
+A M. W.-G. MACREADY.
+
+Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idees sur l'art dramatique,
+je le mets sous la protection d'un grand nom et d'une honorable amitie.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 30 avril 1847.
+
+
+
+I.
+
+LA JEUNE MERE.
+
+Avant d'arriver a l'epoque de ma vie qui fait le sujet de ce recit, je
+dois dire en trois mots qui je suis.
+
+Je suis le fils d'un pauvre tenor italien et d'une belle dame francaise.
+Mon pere se nommait Tealdo Soavi; je ne nommerai point ma mere. Je ne
+fus jamais avoue par elle, ce qui ne l'empecha point d'etre bonne et
+genereuse pour moi. Je dirai seulement que je fus eleve dans la maison
+de la marquise de..., a Turin et a Paris, sous un nom de fantaisie.
+
+La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. Elle n'y entendait
+rien et prenait un egal plaisir a entendre une valse de Strauss et une
+fugue de Bach. En peinture, elle avait un faible pour les etoffes vert
+et or, et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadree. Legere et
+charmante, elle dansait a quarante ans comme une sylphide et fumait des
+cigarettes de contrebande avec une grace que je n'ai vue qu'a elle. Elle
+n'avait aucun remords d'avoir cede a quelques entrainements de jeunesse
+et ne s'en cachait point trop, mais elle eut trouve de mauvais gout de
+les afficher. Elle eut de son mari un fils que je ne nommai jamais mon
+frere, mais qui est toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami.
+
+Je fus eleve comme il plut a Dieu; l'argent n'y fut pas epargne. La
+marquise etait riche, et, pourvu qu'elle n'eut a prendre aucun souci
+de mes aptitudes et de mes progres, elle se faisait un devoir de ne me
+refuser aucun moyen de developpement. Si elle n'eut ete en realite
+que ma parente eloignee et ma bienfaitrice, comme elle l'etait
+officiellement, j'aurais ete le plus heureux et le plus reconnaissant
+des orphelins; mais les femmes de chambre avaient eu trop de part a ma
+premiere education pour que j'ignorasse le secret de ma naissance. Des
+que je pus sortir de leurs mains, je m'efforcai d'oublier la douleur et
+l'effroi que leur indiscretion m'avait causes. Ma mere me permit de voir
+le monde a ses cotes, et je reconnus a la frivolite bienveillante de son
+caractere, au peu de soin mental qu'elle prenait de son fils legitime,
+que je n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc point
+d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit mais une sorte de
+melancolie, jointe a beaucoup de patience, de tolerance exterieure et de
+resolution intime, se trouva etre au fond de mon esprit, de bonne heure
+et pour toujours.
+
+J'eprouvais parfois un violent desir d'aimer et d'embrasser ma mere.
+Elle m'accordait un sourire en passant, une caresse a la derobee. Elle
+me consultait sur le choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me
+felicitait d'avoir du _gout_, donnait des eloges a mes instincts de
+savoir-vivre, et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; mais jamais
+aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion avec elle. Le seul mot
+maternel qui lui echappa fut pour me demander, un jour qu'elle s'apercut
+de ma tristesse, si j'etais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais
+pas aussi bien traite que l'_enfant de la maison_. Or, comme, sauf le
+plaisir tres-creux d'avoir un nom et le bonheur tres-faux d'avoir dans
+le monde une position toute faite pour l'oisivete, mon frere n'etait
+effectivement pas mieux traite que moi, je compris une fois pour toutes,
+dans un age encore assez tendre, que tout sentiment d'envie et de depit
+serait de ma part ingratitude et lachete. Je reconnus que ma mere
+m'aimait autant qu'elle pouvait aimer, plus peut-etre qu'elle n'aimait
+mon frere, car j'etais l'enfant de l'amour, et ma figure lui plaisait
+plus que la ressemblance de son heritier avec son mari.
+
+Je m'attachai donc a lui complaire, en prenant mieux que lui les lecons
+qu'elle payait pour nous deux avec une egale liberalite, une egale
+insouciance. Un beau jour, elle s'apercut que j'avais profite, et
+que j'etais capable de me tirer d'affaire dans la vie. "Et mon fils?
+dit-elle avec un sourire; il risque fort d'etre ignorant et paresseux,
+n'est-ce pas?..." Puis elle ajouta naivement: "Voyez comme c'est
+heureux, que ces deux enfants aient compris chacun sa position!" Elle
+m'embrassa au front, et tout fut dit. Mon frere n'essuya aucun reproche
+de sa part. Sans s'en douter, et grace a ses instincts debonnaires,
+elle avait detruit entre nous tout levain d'emulation, et l'on concoit
+qu'entre un fils legitime et un batard l'emulation eut pu se changer
+fort aisement en aversion et en jalousie.
+
+Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus me livrer sans
+anxiete et sans amour-propre maladif au plaisir que je trouvais
+naturellement a m'instruire. Entoure d'artistes et de gens du monde, mon
+choix se fit tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si
+j'eusse ete maltraite par ceux qui ne l'etaient pas, je me serais elance
+dans la carriere avec une sorte d'aprete chagrine et hautaine. Il
+n'en fut rien. Tous les amis de ma mere m'encourageaient de leur
+bienveillance, et moi, ne me sentant blesse nulle part, j'entrai dans la
+voie qui me parut la mienne avec le calme et la serenite d'une ame qui
+prend librement possession de son domaine.
+
+Je portai dans l'etude de la peinture toutes les facultes qui etaient
+en moi, sans fievre, sans irritation, sans impatience. A vingt-cinq ans
+seulement, je me sentis arrive au premier degre de developpement de ma
+force, et je n'eus pas lieu de regretter mes tatonnements.
+
+Ma mere n'etait plus; elle m'avait oublie dans son testament, mais
+elle etait morte en me faisant ecrire un billet fort gracieux pour me
+feliciter de mes premiers succes, et en donnant une signature a son
+banquier pour payer les premieres dettes de mon frere. Elle avait fait
+autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis tous les deux
+a meme de devenir des hommes. J'etais arrive au but le premier; je ne
+dependais plus que de mon courage et de mon intelligence. Mon frere
+dependait de sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas change son
+sort contre le mien.
+
+Depuis quelques annees, je ne voyais plus ma mere que rarement. Je lui
+ecrivais a d'assez longs intervalles. Il m'en coutait de l'appeler,
+conformement a ses prescriptions, _ma bonne protectrice_. Ses lettres ne
+me causaient qu'une joie melancolique, car elles ne contenaient guere
+que des questions de detail materiel et des offres d'argent relativement
+a mon travail. "_Il me semble_, ecrivait-elle, qu'il y a _quelque temps_
+que vous ne m'avez rien demande, et je vous supplie de ne point faire de
+dettes, puisque ma bourse est toujours a votre disposition. Traitez-moi
+toujours en ceci comme votre veritable amie."
+
+Cela etait bon et genereux, sans doute, mais cela me blessait chaque
+fois davantage. Elle ne remarquait pas que, depuis plusieurs annees, je
+ne lui coutais plus rien, tout en ne faisant point de dettes. Quand
+je l'eus perdue, ce que je regrettai le plus, ce fut l'esperance que
+j'avais vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui me
+fit verser des larmes, ce fut la pensee que j'aurais pu l'aimer
+passionnement, si elle l'eut bien voulu. Enfin, je pleurais de ne
+pouvoir pleurer vraiment ma mere.
+
+Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport avec l'episode de ma
+vie que je vais retracer. Il ne se trouvera aucun lien entre le souvenir
+de ma premiere jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde
+periode. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; mais il
+m'a semble pourtant qu'elle etait necessaire. Un narrateur est un etre
+passif qui ennuie quand il ne rapporte pas les faits qui le touchent
+a sa propre individualite bien constatee. J'ai toujours deteste les
+histoires qui procedent par _je_, et si je ne raconte pas la mienne a
+la troisieme personne, c'est que je me sens capable de rendre compte de
+moi-meme, et d'etre, sinon le heros principal, du moins un personnage
+actif dans les evenements dont j'evoque le souvenir.
+
+J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu ou ma vie s'est revelee
+et denouee. Mon nom, a moi, c'est-a-dire le nom qu'on m'a choisi en
+naissant, est Adorno Salentini. Je ne sais pas pourquoi je ne me serais
+pas appele _Soavi_, comme mon pere. Peut-etre que ce n'etait pas non
+plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il mourut sans savoir
+que j'existais. Ma mere, aussi vite epouvantee qu'eprise, lui avait
+cache les consequences de leur liaison pour pouvoir la rompre plus
+entierement.
+
+Pour toutes les causes qui precedent, me voyant et me sentant doublement
+orphelin dans la vie, j'etais tout accoutume a ne compter que sur
+moi-meme. Je pris des habitudes de discretion et de reserve en raison
+des instincts de courage et de fierte que je cultivais en moi avec soin.
+
+Deux ans apres la mort de ma mere, c'est-a-dire a vingt-sept ans,
+j'etais deja fort et libre au gre de mon ambition, car je gagnais un
+peu d'argent, et j'avais tres-peu de besoins; j'arrivais a une certaine
+reputation sans avoir eu trop de protecteurs, a un certain talent sans
+trop craindre ni rechercher les conseils de personne, a une certaine
+satisfaction interieure, car je me trouvais sur la route d'un progres
+assure, et je voyais assez clair dans mon avenir d'artiste. Tout ce qui
+me manquait encore, je le sentais couver en silence dans mon sein, et
+j'en attendais l'eclosion avec une joie secrete qui me soutenait, et une
+apparence de calme qui m'empechait d'avoir des ennemis. Personne encore
+ne pressentait en moi un rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas
+de rivaux funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je
+souriais interieurement de voir des hommes, plus inquiets et plus
+presses que moi, s'enivrer d'un succes precaire. Doux et facile a vivre,
+je pouvais constater en moi une force de patience dont je savais bien
+etre incapables les natures violentes, emportees autour de moi comme des
+feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais a l'oeil de celui qui voit
+tout, ce que je cachais au regard dangereux et trouble des hommes: le
+contraste d'un temperament paisible avec une imagination vive et une
+volonte prompte.
+
+A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aime, et certes ce n'etait pas
+faute d'amour dans le sang et dans la tete; mais mon coeur ne s'etait
+jamais donne. Je le reconnaissais si bien, que je rougissais d'un
+plaisir comme d'une faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un
+autre eut appele ses bonnes fortunes. Pourquoi mon coeur se refusait-il
+a partager l'enivrement de ma jeunesse? Je l'ignore. Il n'est point
+d'homme qui puisse se definir au point de n'etre pas, sous quelque
+rapport, un mystere pour lui-meme. Je ne puis donc m'expliquer ma
+froideur interieure que par induction. Peut-etre ma volonte etait-elle
+trop tendue vers le progres dans mon art. Peut-etre etais-je trop fier
+pour me livrer avant d'avoir le droit d'etre compris. Peut-etre encore,
+et il me semble que je retrouve cette emotion dans mes vagues souvenirs,
+peut-etre avais-je dans l'ame un ideal de femme que je ne me croyais pas
+encore digne de posseder, et pour lequel je voulais me conserver pur de
+tout servage.
+
+Cependant mon temps approchait. A mesure que la manifestation de ma vie
+me devenait plus facile dans la peinture, l'explosion de ma puissance
+cachee se preparait dans mon sein par une inquietude croissante. A
+Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse de... noble
+italienne, belle comme un camee antique, eblouissante femme du monde,
+et _dilettante_ a tous les degres de l'art. Le hasard lui fit voir une
+peinture de moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui
+entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des termes qui caresserent
+mon amour-propre. Je sus qu'elle me placait plus haut que ne faisait
+encore le public, et qu'elle travaillait a ma gloire sans me connaitre,
+par pur amour de l'art. J'en fus flatte; la reconnaissance vint
+attendrir l'orgueil dans mon sein. Je desirai lui etre presente: je fus
+accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. Ma figure et mon langage
+parurent lui plaire, et elle me dit, presque a la premiere entrevue,
+qu'en moi l'homme etait encore superieur au peintre. Je me sentis plus
+emu par sa grace, son elegance et sa beaute, que je ne l'avais encore
+ete aupres d'aucune femme.
+
+Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes de mollesse,
+certaines locutions d'eloges officiels, certaines formules de sympathie
+et d'encouragement, me rappelaient la douce, liberale et insoucieuse
+femme dont j'avais ete le fils et le _protege_. Parfois j'essayais de me
+persuader que c'etait une raison de plus pour moi de m'attacher a elle;
+mais parfois aussi je tremblais de retrouver, sous cette enveloppe
+charmante, la femme du monde, cet etre banal et froid, habile dans l'art
+des niaiseries, maladroit dans les choses serieuses, genereux de fait
+sans l'etre d'intention, aimant a faire le bonheur d'autrui, a la
+condition de ne pas compromettre le sien.
+
+J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une reputation
+d'austerite bien etablie, quoique ses faiblesses n'eussent jamais fait
+scandale. J'avais tout lieu d'esperer un delicieux caprice de sa part.
+Cela ne m'enivrait pas. Je n'etais plus assez enfant pour me glorifier
+d'inspirer un caprice; j'etais assez homme pour aspirer a etre l'objet
+d'une passion. Je brulais d'un feu mysterieux trop longtemps comprime
+pour ne pas m'avouer que j'allais etre en proie moi-meme a une passion
+energique; mais, lorsque je me sentais sur le point d'y ceder, j'etais
+epouvante de l'idee que j'allais donner tout pour recevoir peu...
+peut-etre rien. J'avais peur, non pas precisement de devenir dans
+le monde une dupe de plus; qu'importe, quand l'erreur est douce et
+profonde? mais peur d'user mon ame, ma force morale, l'avenir de mon
+talent, dans une lutte pleine d'angoisses et de mecomptes. Je pourrais
+dire que j'avais peur enfin de n'etre pas completement dupe, et que je
+me mefiais du retour de ma clairvoyance prete a m'echapper.
+
+Un soir, nous allames ensemble au theatre. Il y avait plusieurs jours
+que je ne l'avais vue. Elle avait ete malade; du moins sa porte avait
+ete fermee, et ses traits etaient legerement alteres. Elle m'avait
+envoye une place dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses
+amis, espece de sigisbee insignifiant, au debut d'un jeune homme dans un
+opera italien.
+
+J'avais travaille avec beaucoup d'ardeur et avec une sorte de depit
+fievreux durant la maladie feinte ou reelle de la duchesse. Je n'etais
+pas sorti de mon atelier, je n'avais vu personne, je n'etais plus au
+courant des nouvelles de la ville.
+
+--Qui donc debute ce soir? lui demandai-je un instant avant l'ouverture.
+
+--Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire caressant,
+qui semblait me remercier de mon indifference a tout ce qui n'etait pas
+elle.
+
+Puis elle reprit d'un air d'indifference:
+
+--C'est un tout jeune homme, mais dont on espere beaucoup. Il porte un
+nom celebre au theatre; il s'appelle Celio Floriani.
+
+--Est-il parent, demandai-je, de la celebre Lucrezia Floriani, qui est
+morte il y a deux ou trois ans?
+
+--Son propre fils, repondit la duchesse, un garcon de vingt-quatre ans,
+beau comme sa mere et intelligent comme elle.
+
+Je trouvai cet eloge trop complet; l'instinct jaloux se developpait en
+moi; a mon gre la duchesse se hatait trop d'admirer les jeunes talents.
+J'oubliai d'etre reconnaissant pour mon propre compte.
+
+--Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de calme que je me
+sentais plus emu.
+
+--Oui, je le connais un peu, repondit-elle en depliant son eventail; je
+l'ai entendu deux fois depuis qu'il est ici.
+
+Je ne repondis rien. Je fis faire un detour a la conversation, pour
+obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. Au bout de cinq minutes
+de propos oiseux en apparence, j'appris que la duchesse avait entendu
+chanter deux fois dans son salon le jeune Celio Floriani, pendant que la
+porte m'etait fermee, car ce debutant n'etait arrive a Vienne que depuis
+cinq jours.
+
+Je renfermai ma colere, mais elle fut devinee, et la duchesse s'en tira
+aussi bien que possible. Je n'etais pas encore assez _lie_ avec elle
+pour avoir le droit d'attendre une justification. Elle daigna me
+la donner assez satisfaisante, et mon amertume fit place a la
+reconnaissance. Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son
+fils adolescent aupres d'elle. Il etait venu naturellement la saluer
+a son arrivee, et, croyant lui devoir aide et protection, elle avait
+consenti a le recevoir et a l'entendre, quoique malade et sequestree.
+Il avait chante pour elle devant son medecin, elle l'avait ecoute par
+ordonnance de medecin. "Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'etre
+seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs etaient
+detendus par le regime; mais il est certain qu'il m'a fait plaisir et
+que j'ai bien augure de son debut. Il a une voix magnifique, une belle
+methode et un exterieur agreable; mais que sera-t-il sur la scene? C'est
+si different d'entendre un virtuose a huis clos! Je crains pour ce
+pauvre enfant l'epreuve terrible du public. Le nom qu'il porte est un
+rude fardeau a soutenir; on attend beaucoup de lui: noblesse oblige!
+
+--C'est une cruaute, Madame, dit le marquis R., qui se tenait au fond
+de la loge, le public est bete; il devrait savoir que les personnes
+de genie ne mettent au monde que des enfants betes. C'est une loi de
+nature.
+
+--J'aime a croire que vous vous trompez, ou que la nature ne se trompe
+pas toujours si sottement, repondit la duchesse d'un air narquois. Votre
+fille est une personne charmante et pleine d'esprit."--Puis, comme pour
+attenuer l'effet desagreable que pouvait produire sur moi cette repartie
+un peu vive, elle me dit tout bas, derriere son eventail: "J'ai choisi
+le marquis pour etre avec nous ce soir, parce qu'il est le plus bete de
+tous mes amis."
+
+Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever du rideau; je me
+sentis heureux et tout dispose a la bienveillance pour le debutant.
+
+--Quelle voix a-t-il? demandai-je.
+
+--Qui? le marquis? reprit-elle en riant.
+
+--Non, votre protege!
+
+--_Primo basso cantante_. Il se risque dans un role bien fort, ce soir.
+Tenez, on commence; il entre en scene! voyez. Pauvre enfant! comme il
+doit trembler!
+
+Elle agita son eventail. Quelques claques saluerent l'entree de Celio.
+Elle y joignit si vivement le faible bruit de ses petites mains, que
+son eventail tomba. "Allons, me dit-elle, comme je le ramassais,
+applaudissez aussi le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie,
+et, nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette femme a ete une
+de nos gloires.
+
+--Je l'ai entendue dans mon enfance, repondis-je; mais c'est donc depuis
+qu'elle etait retiree du theatre que vous l'avez particulierement
+connue? car vous etes trop jeune...
+
+Ce n'etait pas le moment de faire une circonlocution pour apprendre si
+la duchesse avait vu la Floriani une fois ou vingt fois en sa vie. J'ai
+su plus tard qu'elle ne l'avait jamais vue que de sa loge, et que Celio
+lui avait ete simplement recommande par le comte Albani. J'ai su bien
+d'autres choses... Mais Celio debitait son recitatif, et la duchesse
+toussait trop pour me repondre. Elle avait ete si enrhumee!
+
+
+
+II.
+
+LE VER LUISANT.
+
+Il y avait alors au theatre imperial une chanteuse qui eut fait quelque
+impression sur moi, si la duchesse de... ne se fut emparee plus
+victorieusement de mes pensees. Cette chanteuse n'etait ni de la
+premiere beaute, ni de la premiere jeunesse, ni du premier ordre de
+talent. Elle se nommait Cecilia Boccaferri; elle avait une trentaine
+d'annees, les traits un peu fatigues, une jolie taille, de la
+distinction, une voix plutot douce et sympathique que puissante; elle
+remplissait sans fracas d'engouement, comme sans contestation de la part
+du public, l'emploi de _seconda donna_.
+
+Sans m'eblouir, elle m'avait plu hors de la scene plutot que sur les
+planches. Je la rencontrais quelquefois chez un professeur de chant qui
+etait mon ami et qui avait ete son maitre, et dans quelques salons ou
+elle allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on,
+fort sagement, et faisait vivre son pere, vieux artiste paresseux et
+desordonne. C'etait une personne modeste et calme que l'on accueillait
+avec egard, mais dont on s'occupait fort peu dans le monde.
+
+Elle entra en meme temps que Celio, et, bien qu'elle ne s'occupat jamais
+du public lorsqu'elle etait a son role, elle tourna les yeux vers la
+loge d'avant-scene ou j'etais avec la duchesse. Il y eut dans ce regard
+furtif et rapide quelque chose qui me frappa: j'etais dispose a tout
+remarquer et a tout commenter ce soir-la.
+
+Celio Floriani etait un garcon de vingt-quatre a vingt-cinq ans, d'une
+beaute accomplie. On disait qu'il etait tout le portrait de sa mere, qui
+avait ete la plus belle femme de son temps. Il etait grand sans l'etre
+trop, svelte sans etre grele. Ses membres degages avaient de l'elegance,
+sa poitrine large et pleine annoncait la force. La tete etait petite
+comme celle d'une belle statue antique, les traits d'une purete delicate
+avec une expression vive et une couleur solide; l'oeil noir etincelant,
+les cheveux epais, ondes et plantes au front par la nature selon toutes
+les regles de l'art italien; le nez etait droit, la narine nette et
+mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, la bouche vermeille et
+bien decoupee, la moustache fine et encadrant la levre superieure par
+un mouvement de frisure naturelle d'une grace coquette; les plans de la
+joue sans defaut, l'oreille petite, le cou degage, rond, blanc et fort,
+la main bien faite, le pied de meme, les dents eblouissantes, le sourire
+malin, le regard tres-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai
+d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, tant elle etait
+absorbee par l'entree du debutant.
+
+La voix de Celio etait magnifique, et il savait chanter; cela se jugeait
+des les premieres mesures. Sa beaute ne pouvait pas lui nuire: pourtant,
+lorsque je reportai mes regards de la duchesse a l'acteur, ce dernier me
+parut insupportable. Je crus d'abord que c'etait prevention de jaloux;
+je me moquai de moi-meme; je l'applaudis, je l'encourageai d'un de ces
+_bravo_ a demi-voix que l'acteur entend fort bien sur la scene. La je
+rencontrai encore le regard de mademoiselle Boccaferri attache sur la
+duchesse et sur moi. Cette preoccupation n'etait pas dans ses habitudes,
+car elle avait un maintien eminemment grave et un talent specialement
+consciencieux.
+
+Mais j'avais beau faire le degage: d'une part, je voyais la duchesse en
+proie a un trouble inconcevable, a une emotion qu'elle ne pouvait plus
+me cacher, on eut dit qu'elle ne l'essayait meme pas; d'autre part,
+je voyais le beau Celio, en depit de son audace et de ses moyens,
+s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se releve guere, ou tout
+au moins vers un de ces _fiasco_ qui laissent apres eux des annees de
+decouragement et d'impuissance. En effet, ce jeune homme se presenta
+avec un aplomb qui frisait l'outrecuidance. On eut dit que le nom qu'il
+portait etait ecrit par lui sur son front pour etre salue et adore sans
+examen de son individualite; on eut dit aussi que sa beaute devait faire
+baisser les yeux, meme aux hommes. Il avait cependant du talent et une
+puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait bien; mais
+il etait insolent dans l'ame, et cela percait par tous ses pores. La
+maniere dont il accueillit les premiers applaudissements deplut au
+public. Dans son salut et dans son regard, on lisait clairement cette
+modeste allocution interieure: "Tas d'imbeciles que vous etes, vous
+serez bientot forces de m'applaudir davantage. Je meprise le faible
+tribut de votre indulgence; j'ai droit a des transports d'admiration."
+
+Pendant deux actes, il se maintint a cette hauteur dedaigneuse; et le
+public incertain lui pardonna genereusement son orgueil, voulant voir
+s'il le justifierait, et si cet orgueil etait un droit legitime ou une
+pretention impertinente. Je n'aurais su dire moi-meme lequel c'etait,
+car je l'ecoutais avec un desinteressement amer. Je ne pouvais plus
+douter de l'engouement de ma compagne pour lui; je le lui disais,
+meme assez malhonnetement, sans la facher, sans la distraire; elle
+n'attendait qu'un moment d'eclatant triomphe de Celio pour me dire que
+j'etais un fat et qu'elle n'avait jamais pense a moi.
+
+Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, c'etait un duo du
+troisieme acte avec la signora Boccaferri. Cette sage creature semblait
+s'y preter de bonne grace et vouloir s'effacer derriere le succes du
+debutant. Celio s'etait menage jusque-la; il arrivait a un effet avec la
+certitude de le produire.
+
+Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et lui? Nul ne
+l'eut explique, chacun le sentit. Il etait la, lui, comme un magnetiseur
+qui essaie de prendre possession de son sujet, et qui ne se rebute pas
+de la lenteur de son action. Le public etait comme le patient, a la fois
+naif et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer le charme pour
+se dire: "Celui-ci est un prophete ou un charlatan." Celio ne chanta
+pourtant pas mal, la voix ne lui manqua pas; mais il voulut peut-etre
+aider son effet par un jeu trop accuse: eut-il un geste faux, une
+intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais rien. Je
+regardai la duchesse prete a s'evanouir, lorsqu'un froid sinistre plana
+sur toutes les tetes, un sourire sepulcral effleura tous les visages.
+L'air fini, quelques amis essayerent d'applaudir; deux on trois _chut_
+discrets, contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer
+dans le silence. Le _fiasco_ etait consomme.
+
+La duchesse etait pale comme la mort; mais ce fut l'affaire d'un
+instant. Reprenant l'empire d'elle-meme avec une merveilleuse dexterite,
+elle se tourna vers moi, et me dit en souriant, en affrontant mon regard
+comme si rien n'etait change entre nous:--Allons, c'est trois ans
+d'etude qu'il faut encore a ce chanteur-la! Le theatre est un autre
+lieu d'epreuve que l'auditoire bienveillant de la vie privee. J'aurais
+pourtant cru qu'il s'en serait mieux tire. Pauvre Floriani, comme elle
+eut souffert si cela se fut passe de son vivant! Mais qu'avez-vous donc,
+monsieur Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'interet a ce
+debut, que vous vous sentez consterne de la chute?
+
+--Je n'y songeais pas, Madame, repondis-je; je regardais et j'ecoutais
+mademoiselle Boccaferri, qui vient de dire admirablement bien une toute
+petite phrase fort simple.
+
+--Ah! bah! vous ecoutez la Boccaferri, vous? Je ne lui fais pas tant
+d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle disait mal ou bien.
+
+--Je ne vous crois pas, Madame; vous etes trop bonne musicienne et trop
+artiste pour n'avoir pas mille fois remarque qu'elle chante comme un
+ange.
+
+--Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce vraiment de la
+Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal entendu, sans doute.
+
+--Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri est une
+personne accomplie et une artiste du plus grand merite. C'est votre
+doute a cet egard qui m'etonne.
+
+--Oui-da! vous etes facetieux aujourd'hui, reprit la duchesse sans se
+deconcerter.
+
+Elle etait charmee de me supposer du depit; elle etait loin de croire
+que je fusse parfaitement calme et detache d'elle, ou au moment de
+l'etre.
+
+--Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai toujours fait grand
+cas des talents qui se respectent et qui se tiennent, sans aigreur, sans
+degout et sans folle ambition, a la place que le jugement public leur
+assigne. La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes
+qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour se maintenir dans la
+bonne voie. Son organe manque d'eclat, mais son chant ne manque jamais
+d'ampleur. Ce timbre, un peu voile, a un charme qui me penetre. Beaucoup
+de _prime donne_ fort en vogue n'ont pas plus de plenitude ou de
+fraicheur dans le gosier; il en est meme qui n'en ont plus du tout.
+Elles appellent alors a leur aide l'_artifice_ au lieu de l'_art_,
+c'est-a-dire le mensonge. Elles se creent une voix factice, une methode
+personnelle, qui consiste a sauver toutes les parties defectueuses
+de leur registre pour ne faire valoir que certaines notes criees,
+chevrotees, sanglotees, etouffees, qu'elles ont a leur service. Cette
+methode, pretendue dramatique et savante, n'est qu'un miserable tour de
+gibeciere, un escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants
+sont seuls dupes; mais, a coup sur, ce n'est plus la du chant, ce n'est
+plus de la musique. Que deviennent l'intention du maitre, le sens de la
+melodie, le genie du role, lorsqu'au lieu d'une declamation naturelle,
+et qui n'est vraisemblable et pathetique qu'a la condition d'avoir
+des nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement et
+d'emportement, la cantatrice, incapable de rien _dire_ et de rien
+_chanter_, crie, soupire et larmoie son role d'un bout a l'autre?
+D'ailleurs, quelle couleur, quelle physionomie, quel sens peut avoir
+un chant ecrit pour la voix, quand, a la place d'une voix humaine et
+vivante, le virtuose epuise, met un cri, un grincement, une suffocation
+perpetuels? Autant vaut chanter Mozart avec la _pratique_ de Pulcinella
+sur la langue; autant vaut assister aux hurlements de l'epilepsie. Ce
+n'est pas davantage de l'art, c'est de la realite plus positive.
+
+--Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec un sourire malin
+et caressant; je ne vous savais pas si docte et si subtil en fait de
+musique! Pourquoi est-ce la premiere fois que vous en parlez si bien?
+J'aurais toujours ete de votre avis... en theorie, car vous faites une
+mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri a precisement
+une de ces voix usees et fletries qui ne peuvent plus chanter.
+
+--Et pourtant, repris-je avec fermete, elle chante toujours, elle ne
+fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque jamais, et c'est pour cela
+que le public frivole ne fait point d'attention a elle. Croyez-vous
+qu'elle soit si peu habile qu'elle ne put viser a l'_effet_ tout comme
+une autre, et remplacer l'_art_ par l'_artifice_, si elle daignait
+abaisser son ame et sa science jusque-la? Que demain elle se lasse de
+passer inapercue et qu'elle veuille agir sur la fibre nerveuse de son
+auditoire par des cris, elle eclipsera ses rivales, je n'en doute
+pas. Son organe, voile d'habitude, est precisement de ceux qui
+s'eclaircissent par un effort physique, et qui vibrent puissamment
+quand le chanteur veut sacrifier le charme a l'etonnement, la verite a
+l'effet.
+
+--Mais alors, convenez-en vous-meme, que lui reste-t-il, si elle n'a ni
+le courage et la volonte de produire l'effet par un certain artifice, ni
+la sante de l'organe qui possede le charme naturel? Elle n'agit ni sur
+l'imagination trompee, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille!
+Elle dit proprement ce qui est ecrit dans son role; elle ne choque
+jamais, elle ne derange rien. Elle est musicienne, j'en conviens, et
+utile dans l'ensemble; mais, seule, elle est nulle. Qu'elle entre,
+qu'elle sorte, le theatre est toujours vide quand elle le traverse de
+ses bouts de role et de ses petites phrases perlees.
+
+--Voila ce que je nie, et, pour mon compte, je sens qu'elle remplit, non
+pas seulement le theatre de sa presence, mais qu'elle penetre et anime
+l'opera de son intelligence. Je nie egalement que le defaut de plenitude
+de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas une voix
+malade, c'est une voix delicate, de meme que la beaute de mademoiselle
+Boccaferri n'est pas une beaute fletrie, mais une beaute voilee. Cette
+beaute suave, cette voix douce, ne sont pas faites pour les sens
+toujours un peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend
+devine des tresors de verite sous cette expression contenue, ou l'ame
+tient plus encore qu'elle ne promet et ne s'epuise jamais, parce qu'elle
+ne se prodigue point.
+
+--Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! s'ecria la
+duchesse en riant et en me tendant la main d'un air enjoue et
+affectueux: je ne vous savais pas amoureux de la Boccaferri; si je m'en
+etais doutee, je ne vous aurais pas contrarie en disant du mal d'elle.
+Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien!
+
+Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eut ete sincere dans son
+desinteressement, je redevenais amoureux; mais elle ne put soutenir mon
+regard, et l'etincelle diabolique jaillit du sien a la derobee.
+
+--Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai faiblement, vous
+n'aurez jamais a vous excuser d'une maladresse, et moi, je n'ai jamais
+ete amoureux de mademoiselle Boccaferri avant cette representation, ou
+je viens de la comprendre pour la premiere fois.
+
+--Et c'est moi qui vous ai aide, sans doute, a faire cette decouverte?
+
+--Non, Madame, c'est Celio Floriani.
+
+La duchesse fremit, et je continuai fort tranquillement:--C'est en
+voyant combien ce jeune homme avait peu de conscience que j'ai senti le
+prix de la conscience dans l'art lyrique, aussi clairement que je le
+sens dans l'art de la peinture et dans tous les arts.
+
+--Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de reprendre parti pour
+Celio. Je n'ai pas vu qu'il manquat de conscience, ce beau jeune homme;
+il a manque de bonheur, voila tout.
+
+--Il a manque a ce qu'il y a de plus sacre, repris-je froidement; il a
+manque a l'amour et au respect de son art. Il a merite que le public
+l'en punit, quoique le public ait rarement de ces instincts de justice
+et de fierte. Consolez-vous pourtant, Madame, son succes n'a tenu qu'a
+un fil, et, en procedant par l'audace et le contentement de soi-meme,
+un artiste peut toujours etre applaudi, faire des dupes, voire des
+victimes; mais moi, qui vois tres-clair et qui suis tout a fait
+impartial dans la question, j'ai compris que l'absence de charme et de
+puissance de ce jeune homme tenait a sa vanite, a son besoin d'etre
+admire, a son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, a son manque de
+respect pour l'esprit et les traditions de son role. Il s'est nourri
+toute sa vie, j'en suis sur, de l'idee qu'il ne pouvait faillir et qu'il
+avait le don de s'imposer. Probablement c'est un enfant gate. Il est
+joli, intelligent, gracieux; sa mere a du etre son esclave, et toutes
+les dames qu'il frequente doivent l'enivrer de voluptes. Celle de la
+louange est la plus mortelle de toutes. Aussi s'est-il presente devant
+le public comme une coquette effrontee qui eclabousse le pauvre monde
+du haut de son equipage. Personne n'a pu nier qu'il fut jeune, beau et
+brillant; mais on s'est mis a le hair, parce qu'on a senti dans son
+maintien quelque chose de la coquette. Oui, coquette est le mot.
+Savez-vous ce que c'est qu'une coquette, madame la duchesse?
+
+--Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, vous le savez, sans
+doute?
+
+--Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par son air de
+dedain, c'est une femme qui fait par vanite ce que la courtisane fait
+par cupidite; c'est un etre qui fait le fort pour cacher sa faiblesse,
+qui fait semblant de tout mepriser pour secouer le poids du mepris
+public, qui essaie d'ecraser la foule pour faire oublier qu'elle
+s'abaisse et rampe devant chacun en particulier; c'est un melange
+d'audace et de lachete, de bravade temeraire et de terreur secrete.... A
+Dieu ne plaise que j'applique ce portrait dans toute sa rigueur a aucune
+personne de votre connaissance! A Celio meme, je ne le ferais pas sans
+restriction. Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent le
+succes sans conscience et sans recueillement sont un peu dans la voie
+de la courtisane sans le savoir; ils feignent de mepriser le jugement
+d'autrui, et ils n'ont travaille toute leur vie qu'a l'obtenir
+favorable; ils ne sont si irrites de manquer leur triomphe que parce
+que le triomphe a ete leur unique mobile. S'ils aimaient leur art pour
+lui-meme, ils seraient plus calmes et ne feraient pas dependre leurs
+progres d'un peu plus ou moins de blame ou d'eloge. Les courtisanes
+affectent de mepriser la vertu qu'elles envient. Les artistes dont je
+parle affectent de se suffire a eux-memes, precisement parce qu'ils se
+sentent mal avec eux-memes. Celio Floriani est le fils d'une vraie,
+d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les traditions de sa mere,
+il en est trop cruellement puni! Dieu veuille qu'il profite de la lecon,
+qu'il ne se laisse point abattre, et qu'il se remette a l'etude sans
+degout et sans colere! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre part,
+Madame, et que je l'invite a souper chez vous au sortir du spectacle?
+Il doit avoir besoin de consolation, et ce serait genereux a vous de
+le traiter d'autant mieux qu'il est plus malheureux. Nous voici au
+_finale_. J'ai mes entrees sur le theatre, j'y vais et je vous l'amene.
+
+--Non, Salentini, repondit la duchesse. Je ne comptais point souper ce
+soir, et, si vous voulez prolonger la veillee, vous allez venir prendre
+du the avec moi et le marquis... dont la somnolence opiniatre nous
+laisse le champ libre pour causer. Il me semble que nous avons beaucoup
+de choses a nous dire... a propos de Celio Floriani precisement.
+Celui-ci serait de trop dans notre entretien, pour moi comme pour vous.
+
+Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur et de passion,
+et se leva pour prendre mon bras; mais j'esquivai cet honneur en me
+placant derriere son sigisbee. Cette femme, qui n'aimait les _jeunes
+talents_ que dans la prevision du succes, et qui les abandonnait si
+lestement quand ils avaient echoue en public, me devenait odieuse tout
+d'un coup; elle me faisait l'effet de ces enfants mechants et stupides
+qui poursuivent le ver luisant dans les herbes, qui le saisissent,
+le rechauffent et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis
+l'ecrasent quand le toucher de leur main indiscrete l'a prive de sa
+lumiere. Parfois ils le torturent pour le ranimer, mais le pauvre
+insecte s'eteint de plus en plus. Alors on le tue: il ne jette plus
+d'eclat, il ne brille plus, il n'est plus bon a rien. "Pauvre Celio!
+pensais-je, qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou
+crains qu'on ne marche sur toi.... Mais a coup sur ce n'est pas moi qui
+profiterai du tete-a-tete qu'on t'avait menage pour cette nuit en cas
+d'ovation. J'ai encore un peu de phosphore, et je veux le garder."
+
+--Eh bien, dit la duchesse d'un ton imperieux, vous ne venez pas?
+
+--Pardon, Madame, repondis-je, je veux aller saluer mademoiselle
+Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu plus de succes ce soir que
+les autres fois, et elle n'en chantera pas moins bien demain. J'aime
+beaucoup a porter le tribut de mon admiration aux talents ignores ou
+meconnus qui restent eux-memes et se consolent de l'indifference de la
+foule par la sympathie de leurs amis et la conscience de leur force. Si
+je rencontre Celio Floriani, je veux faire connaissance avec lui. Me
+permettez-vous de me recommander de Votre Seigneurie? Nous sommes tous
+deux vos proteges.
+
+La duchesse brisa son eventail et sortit sans me repondre. Je sentis que
+sa souffrance me faisait mal; mais c'etait le dernier tressaillement
+de mon coeur pour elle. Je m'elancai dans les couloirs qui menaient au
+theatre, resolu, en effet, a porter mon hommage a Cecilia Boccaferri.
+
+
+
+III.
+
+CECILIA.
+
+Mais il etait ecrit au livre de ma destinee que je retrouverais Celio
+sur mon chemin. J'approche de la loge de Cecilia, je frappe, on vient
+m'ouvrir: au lieu du visage doux et melancolique de la cantatrice, c'est
+la figure enflammee du debutant qui m'accueille d'un regard mefiant et
+de cette parole insolente:--Que voulez-vous, Monsieur?
+
+--Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, repondis-je; elle a
+donc change de loge?
+
+--Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cecilia. Entrez, signor
+Salentini, je suis bien aise de vous voir.
+
+J'entrai, elle quittait son costume derriere un paravent. Celio se
+rassit sur le sofa; sans me rien dire, et meme sans daigner faire la
+moindre attention a ma presence, il reprit son discours au point ou je
+l'avais interrompu. A vrai dire, ce discours n'etait qu'un monologue. Il
+procedait meme uniquement par exclamations et maledictions, donnant au
+diable ce lourd et stupide parterre d'Allemands, ces buveurs, aussi
+froids que leur biere, aussi incolores que leur cafe. Les loges
+n'etaient pas mieux traitees.--Je sais que j'ai mal chante et encore
+plus mal joue, disait-il a la Boccaferri, comme pour repondre a une
+objection qu'elle lui aurait faite avant mon arrivee; mais soyez
+donc inspire devant trois rangees de sots diplomates et d'affreuses
+douairieres! Maudite soit l'idee qui m'a fait choisir Vienne pour le
+theatre de mes debuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, l'air si
+epais, la vie si plate et les hommes si betes! En bas, des abrutis qui
+vous glacent; en haut, des monstres qui vous epouvantent! Par tous les
+diables! j'ai ete a la hauteur de mon public, c'est-a-dire insipide et
+detestable!
+
+La naivete de ce depit me reconcilia avec Celio. Je lui dis qu'en
+qualite d'Italien et de compatriote, je reclamais contre son arret, que
+je ne l'avais point ecoute froidement, et que j'avais proteste contre la
+rigueur du public.
+
+A cette ouverture, il leva la tete, me regarda en face, et, venant a moi
+la main ouverte: "Ah! oui! dit-il, c'est vous qui etiez a l'avant-scene,
+dans la loge de la duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai
+remarque; Cecilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention
+aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a abandonne! mais
+vous luttiez jusqu'au dernier moment. Eh bien, touchez la; je vous
+remercie. Il parait que vous etes artiste aussi, que vous avez du
+talent, du succes? C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui
+tombent! cela vous portera bonheur!"
+
+Il parlait si vite, il avait un accent si resolu, une cordialite si
+spontanee, que, bien que choque de l'expression de corps de garde
+appliquee a la duchesse, mes recentes amours, je ne pus resister a ses
+avances, ni rester froid a l'etreinte de sa main. J'ai toujours juge les
+gens a ce signe. Une main froide me gene, une main humide me repugne,
+une pression saccadee m'irrite, une main qui ne prend que du bout des
+doigts me fait peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser la
+mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas de livrer a une
+main virile le contact de sa paume entiere, m'inspire une confiance
+et meme une sympathie subite. Certains observateurs des varietes de
+l'espece humaine s'attachent au regard, d'autres a la forme du front,
+ceux-ci a la qualite de la voix, ceux-la au sourire, d'autres enfin a
+l'ecriture, etc. Moi, je crois que tout l'homme est dans chaque detail
+de son etre, et que toute action ou aspect de cet etre est un indice
+revelateur de sa qualite dominante. Il faudrait donc tout examiner, si
+on en avait le temps; mais, des l'abord, j'avoue que je suis pris ou
+repousse par la premiere poignee de main.
+
+Je m'assis aupres de Celio, et tachai de le consoler de son echec en lui
+parlant de ses moyens et des parties incontestables de son talent. "Ne
+me flattez pas, ne m'epargnez pas, s'ecria-t-il avec franchise. J'ai ete
+mauvais, j'ai merite de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je vous en
+supplie, sur ce miserable debut. Je vaux mieux que cela. Seulement je ne
+suis pas assez vieux pour etre bon a froid. Il me faut un auditoire qui
+me porte, et j'en ai trouve un ce soir qui, des le commencement, n'a
+fait que me supporter. J'ai ete froisse et contrarie avant l'epreuve, au
+point d'entrer en scene epuise et frappe d'un sombre pressentiment. La
+colere est bonne quelquefois, mais il la faut simultanee a l'operation
+de la volonte. La mienne n'etait pas encore assez refroidie, et elle
+n'etait plus assez chaude: j'ai succombe. O ma pauvre mere! si tu avais
+ete la, tu m'aurais electrise par ta presence, et je n'aurais pas ete
+indigne de la gloire de porter ton nom! Dors bien sous tes cypres,
+chere sainte! Dans l'etat ou me voici, c'est la premiere fois que je me
+rejouis de ce que tes yeux sont fermes pour moi!
+
+Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau Celio. Sa sincerite,
+ce retour enthousiaste vers sa mere, son expansion devant moi,
+effacaient le mauvais effet de son attitude sur la scene. Je me sentis
+attendri, je sentis que je l'aimais. Puis, en voyant de pres combien sa
+beaute etait _vraie_, son accent penetrant et son regard sympathique, je
+pardonnai a la duchesse de l'avoir aime deux jours; je ne lui pardonnai
+pas de ne plus l'aimer.
+
+Il me restait a savoir s'il etait aime aussi de Cecilia Boccaferri. Elle
+sortit de sa toilette et vint s'asseoir entre nous deux, nous prit la
+main a l'un et a l'autre, et, s'adressant a moi:--C'est la premiere fois
+que je vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. Vous
+venez consoler mon pauvre Celio, mon ami d'enfance, le fils de ma
+bienfaitrice, et c'est presque une soeur qui vous en remercie. Au reste,
+je trouve cela tout simple de votre part; je sais que vous etes un
+noble esprit, et que les vrais talents ont la bonte et la franchise
+en partage.... Ecoute, Celio, ajouta-t-elle, comme frappee d'une idee
+soudaine, va quitter ton costume dans ta loge, il est temps: moi, j'ai
+quelques mots a dire a M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous
+partirons ensemble.
+
+Celio sortit sans hesiter et d'un air de confiance absolue. Etait-il
+sur, a ce point, de la fidelite de sa maitresse?... ou bien n'etait-il
+pas l'amant de Cecilia? Et pourquoi l'aurait-il ete? pourquoi en
+avais-je la pensee, lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-etre jamais
+eue?
+
+Tout cela s'agitait confusement et rapidement dans ma tete. Je tenais
+toujours la main de Cecilia dans la mienne, je l'y avais gardee; elle
+ne paraissait pas le trouver mauvais. J'interrogeais les fibres
+mysterieuses de cette petite main, assez ferme, legerement attiedie et
+particulierement calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, grands
+et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main d'une femme ne se
+penetrent pas si aisement que ceux d'un homme. Ma science d'observation
+et ma delicatesse de perceptions m'ont souvent trahi ou eclaire selon le
+sexe.
+
+Par un mouvement tres-naturel pour relever son chale, la Boccaferri me
+retira sa main des que nous fumes seuls, mais sans detourner son regard
+du mien.
+
+--Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour a la duchesse
+de X... et vous avez ete jaloux de Celio; mais vous ne l'etes plus,
+n'est-ce pas? vous sentez bien que vous n'avez pas sujet de l'etre.
+
+--Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas sujet d'etre jaloux
+de Celio, si je faisais la cour a la duchesse, repondis-je en me
+rapprochant un peu de la Boccaferri; mais je puis vous jurer que je ne
+suis pas jaloux, parce que je n'aime pas cette femme.
+
+Cecilia baissa les yeux, mais avec une expression de dignite et non de
+trouble.--Je ne vous demande pas vos secrets, dit-elle, je n'ai pas
+cette indiscretion. Rien la dedans ne peut exciter ma curiosite; mais
+je vous parle franchement. Je donnerais ma vie pour Celio; je sais que
+certaines femmes du monde sont tres-dangereuses. Je l'ai vu avec peine
+aller chez quelques-unes, j'ai prevu que sa beaute lui serait funeste,
+et peut-etre son malheur d'aujourd'hui est-il le resultat de quelques
+intrigues de coquettes, de quelques jalousies fomentees a dessein....
+Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais quelquefois
+chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh bien, j'ai vu ce soir
+Celio _chute_ par des gens qui lui promettaient chaudement hier de
+l'applaudir, et j'ai cru comprendre certains petits drames dans les
+loges qui nous avoisinaient. J'ai remarque aussi votre generosite, j'en
+ai ete vivement touchee. Celio, depuis le peu de temps qu'il est a
+Vienne, s'est deja fait des ennemis. Je ne suis pas en position de l'en
+preserver; mais, lorsque l'occasion se presente pour moi de lui assurer
+et de lui conserver une noble amitie, je ne veux pas la negliger. Celio
+n'a point aspire a plaire a la duchesse; voila tout ce que j'avais
+a vous dire, signor Salentini, et ce que je puis vous affirmer sur
+l'honneur, car Celio n'a point de secrets pour moi, et je l'ai interroge
+sur ce point-la, il n'y a qu'un instant, comme vous entriez ici.
+
+[Illustration 002.png: C'est une cruaute, Madame. (Page 76.)]
+
+Chacun sait plus ou moins la figure que tache de ne pas faire un homme
+qui trouve occupee la place qu'il venait pour conquerir. Je fis de
+mon mieux pour que mon desappointement ne parut pas.--Bonne Cecilia,
+repondis-je, je vous declare que cela me serait parfaitement egal, et je
+permets a Celio d'etre aujourd'hui ou de ne jamais etre l'amant de la
+duchesse, sans que cela change rien a ma sympathie pour lui, a mon
+impartialite comme _dilettante_, a mon zele comme ami. Oui, je serai
+son ami de bon coeur, puisqu'il est le votre, car vous etes une des
+personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, vous, puisque vous
+venez de me livrer sans detour le secret de votre coeur, et je vous en
+remercie.
+
+--Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton de sincerite qui me
+petrifia. Quel secret?
+
+--Etes-vous donc distraite a ce point que vous m'ayez dit, sans le
+savoir, votre amour pour Celio; ou que vous l'ayez deja oublie?
+
+La Boccaferri se mit a rire. C'etait la premiere fois que je la voyais
+rire, et le rire est aussi un indice a etudier. Sa figure grave et
+reservee ne semblait pas faite pour la gaiete, et pourtant cet eclair
+d'enjouement l'eclaira d'une beaute que je ne lui connaissais pas.
+C'etait le rire franc, bref et harmonieusement rhythme d'une petite
+fille epanouie et bonne.--Oui, oui, dit-elle, il faut que je sois bien
+distraite pour m'etre exprimee comme je l'ai fait sur le compte de
+Celio, sans songer que vous alliez prendre le change et me supposer
+amoureuse de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pedanterie de ma
+part a m'en defendre, lorsque cela doit vous paraitre tres-naturel et
+tres-indifferent.
+
+--Tres-naturel... c'est possible... Tres-indifferent... c'est possible
+encore; mais je vous prie cependant de vous expliquer.--Et je pris le
+bras de Cecilia avec une brusquerie involontaire dont je me repentis
+tout a coup, car elle me regarda d'un air etonne, comme si je venais de
+la preserver d'une brulure ou d'une araignee. Je me calmai aussitot et
+j'ajoutai:--Je tiens a savoir si je suis assez votre ami pour que vous
+m'ayez confie votre secret, ou si je le suis assez peu pour qu'il vous
+soit indifferent, a vous, de n'etre pas connue de moi.
+
+[Illustration 003.png: Puis, en voyant de pres combien sa beaute etait
+vraie... (Page 79.)]
+
+--Ni l'un ni l'autre, repondit-elle. Si j'avais un tel secret, j'avoue
+que je ne vous le confierais pas sans vous connaitre et vous eprouver
+davantage; mais, n'ayant point de secret, j'aime mieux que vous me
+connaissiez telle que je suis. Je vais vous expliquer mon devouement
+pour Celio, et d'abord je dois vous dire que Celio a deux soeurs et
+un jeune frere pour lesquels je me devouerais encore davantage, parce
+qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui des services et de la
+sollicitude d'une femme. Oh! oui, si j'avais un sort independant, je
+voudrais consacrer ma vie a remplacer la Floriani aupres de ses enfants,
+car l'etre que j'aime de passion et d'enthousiasme, c'est un nom, c'est
+une morte, c'est un souvenir sacre, c'est la grande et bonne Lucrezia
+Floriani!
+
+Je pensai, malgre moi, a la duchesse, qui, une heure auparavant, avait
+motive son engouement pour Celio par une ancienne relation d'amitie avec
+sa mere. La duchesse avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani
+etait morte a quarante, absolument retiree du theatre et du monde depuis
+douze ou quatorze ans... Ces deux femmes l'avaient-elles beaucoup
+connue? Je ne sais pourquoi cela me paraissait invraisemblable. Je
+craignais que le nom de Floriani ne servit mieux a Celio aupres des
+femmes qu'aupres du public.
+
+Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou si Cecilia
+alla naturellement au-devant de mes objections, car elle ajouta sans
+transition:--Et pourtant je ne l'ai vue, dans toute ma vie, que cinq ou
+six fois, et notre plus longue intimite a ete de quinze jours, lorsque
+j'etais encore une enfant.
+
+Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je l'observais. Il y
+avait comme un embarras douloureux en elle; mais elle reprit bientot:
+"Je souffre un peu de vous dire pourquoi mon coeur a voue un culte a
+cette femme, mais je presume que je n'ai rien de neuf a vous apprendre
+la-dessus. Mon pere... vous savez, est un homme excellent, une ame
+ardente, genereuse, une intelligence superieure... ou plutot vous ne
+savez guere cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il a
+toujours vecu dans le desordre, dans l'incurie, dans la misere. Il etait
+trop aimable pour n'avoir pas beaucoup d'amis; il en faisait tous les
+jours, parce qu'il plaisait, mais il n'en conserva jamais aucun, parce
+qu'il etait incorrigible, et que leurs secours ne pouvaient le guerir
+de son imprevoyance et de ses illusions. Lui et moi nous devons de la
+reconnaissance a tant de gens, que la liste serait trop longue; mais une
+seule personne a droit, de notre part, a une eternelle adoration. Seule
+entre tous, seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver
+tous les ans... quelquefois plus souvent. Inepuisable en patience, en
+tolerance, en comprehension, en largesse, elle ne meprisa jamais mon
+pere, elle ne l'humilia jamais de sa pitie ni de ses reproches. Jamais
+ce mot amer et cruel ne sortit de ses levres: "Ce pauvre homme avait
+du merite; la misere l'a degrade." Non! la Floriani disait: "Jacopo
+Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de coeur et de
+genie!" Et c'etait vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait etre la
+pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.
+
+"Pendant vingt ans, c'est-a-dire depuis le jour ou elle le rencontra
+jusqu'a celui ou elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami dont
+on ne doute point. Elle etait bien sure, au fond du coeur, que ses
+bienfaits ne l'enrichiraient pas; et que chaque dette criante qu'elle
+acquittait ferait naitre d'autres dettes semblables. Elle continua; elle
+ne s'arreta jamais. Mon pere n'avait qu'un mot a lui ecrire, l'argent
+arrivait a point, et avec l'argent la consolation, le bienfait de l'ame,
+quelques lignes si belles, si bonnes! Je les ai tous conserves comme des
+reliques, ces precieux billets. Le dernier disait:
+
+"Courage, mon ami, _cette fois-ci_ la destinee vous sourira, et vos
+efforts ne seront pas vains, j'en suis sure. Embrassez pour moi la
+Cecilia, et comptez toujours sur votre vieille amie."
+
+"Voyez quelle delicatesse et quelle science de la vie! C'etait bien la
+centieme fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle l'encourageait toujours;
+et, grace a elle, il entreprenait toujours quelque chose. Cela ne durait
+point et creusait de nouveaux abimes; mais, sans cela, il serait mort
+sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... Oui, oui,
+la Floriani m'a legue son courage.... Sans elle, j'aurais peut-etre
+moi-meme doute de mon pere; mais j'ai toujours foi en lui, grace a elle!
+Il est vieux, mais il n'est pas fini. Son intelligence et sa fierte
+n'ont rien perdu de leur energie. Je ne puis le rendre riche comme il le
+faudrait a un homme d'une imagination si feconde et si ardente; mais je
+puis le preserver de la misere et de l'abattement. Je ne le laisserai
+pas tomber; je suis forte!"
+
+La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu fut
+encore contenu par une habitude de dignite calme.
+
+Elle se transformait a mes yeux, ou plutot elle me revelait ces tresors
+de l'ame que j'avais toujours pressentis en elle. Je pris sa main
+tres-franchement cette fois, et je la baisai sans arriere-pensee.
+
+--Vous etes une noble creature, lui dis-je, je le savais bien, et
+je suis fier de l'effort que vous daignez faire pour m'avouer cette
+grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent
+la honte de leur petitesse. Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas
+savoir le bien que vous me faites, a moi qui suis ne pour croire et pour
+aimer, mais que le monde exterieur contriste et alarme perpetuellement.
+
+--Mais je n'ai plus rien a vous dire, mon ami. La Floriani n'est plus,
+mais elle est toujours vivante dans mon coeur. Son fils aine commence
+la vie et tate le terrain de la destinee d'un pied hasardeux, temeraire
+peut-etre. Est-ce a moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux,
+imprudent, impuissant meme dans les arts, qu'il se trompe mille fois,
+qu'il devienne coupable envers lui-meme, je veux l'aimer et le servir
+comme si j'etais sa mere. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque
+rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais faire le
+marchepied de sa gloire, puisque c'est dans la gloire qu'il cherche son
+bonheur. Vous voyez bien, Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en
+tete. J'ai l'esprit et le coeur forcement serieux, et je n'ai pas de
+temps a perdre, ni de puissance a depenser pour la satisfaction de mes
+fantaisies personnelles.
+
+--Oh! oui, je vous comprends, m'ecriai-je, une vie toute d'abnegation et
+de devouement! Si vous etes au theatre, ce n'est point pour vous. Vous
+n'aimez pas le theatre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au
+succes. Vous dedaignez la gloriole; vous travaillez pour les autres.
+
+--Je travaille pour mon pere, reprit-elle, et c'est encore grace a la
+Floriani que je peux travailler ainsi. Sans elle, je serais restee ce
+que j'etais, une pauvre petite ouvriere a la journee, gagnant a peine
+un morceau de pain pour empecher son pere de mendier dans les mauvais
+jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agreable.
+Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, meme au theatre,
+les seconds roles. Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon
+mieux. Je n'etais deja plus jeune, j'avais vingt six ans, et j'avais
+deja beaucoup souffert; mais je n'aspirais point au premier rang, et
+cela fit que je parvins rapidement a pouvoir occuper le second. J'avais
+l'horreur du theatre. Mon pere y travaillant comme acteur, comme
+decorateur, comme souffleur meme (il y a rempli tous les emplois, selon
+les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure
+cette sentine d'impuretes ou nulle fille ne peut se preserver de
+souillure, a moins d'etre une martyre volontaire. J'hesitai longtemps;
+je donnais des lecons, je chantais dans les concerts; mais il n'y avait
+la rien d'assure. Je manque d'audace, je n'entends rien a l'intrigue. Ma
+clientele, fort bornee et fort modeste, m'echappait a tout moment. La
+Floriani mourut presque subitement. Je sentis que mon pere n'avait plus
+que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour
+ce contact avec le public, qui viole la purete de l'ame et fletrit le
+sanctuaire de la pensee. Je suis actrice depuis trois ans, je le serai
+tant qu'il plaira a Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous
+mes gouts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis a
+personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il pas son fardeau? J'ai
+la force de porter le mien: je fais mon metier en conscience. J'aime
+l'art, je mentirais si je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais
+j'aurais aime a cultiver le mien dans des conditions toutes differentes.
+J'etais nee pour tenir l'orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter
+la priere du soir aux echos profonds et mysterieux d'un cloitre.
+Qu'importe? ne parlons plus de moi, c'est trop!
+
+La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main
+en souriant. Je me sentis hors de moi. Mon heure etait venue: j'aimais!
+
+
+
+IV.
+
+FLANERIE.
+
+Elle s'etait levee pour partir; elle ramena son chale sur ses epaules.
+Elle etait mal mise, affreusement mise, comme une actrice pauvre
+et fatiguee, qui s'est debarrassee a la hate de son costume et qui
+s'enveloppe avec joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en
+aller a pied par les rues. Elle avait un voile noir tres-fane sur la
+tete et de gros souliers aux pieds, parce que le temps etait a la pluie.
+Elle cachait ses jolies mains (je me rappelle ce detail exactement) dans
+de vilains gants tricotes. Elle etait tres pale, meme un peu jaune,
+comme j'ai remarque depuis qu'elle le devenait quand on la forcait a
+remuer la cendre qui couvrait le feu de son ame. Probablement elle eut
+ete moins belle que laide pour tout autre que moi en ce moment-la.
+
+Eh bien! je la trouvai, pour la premiere fois de ma vie, la plus belle
+femme que j'eusse encore contemplee. Et elle l'etait, en effet, j'en
+suis certain. Ce melange de desespoir et de volonte, de degout et de
+courage, cette abnegation complete dans une nature si energique, et par
+consequent si capable de gouter la vie avec plenitude, cette flamme
+profonde, cette memoire endolorie, voilees par un sourire de douceur
+naive, la faisaient resplendir a mes yeux d'un eclat singulier. Elle
+etait devant moi comme la douce lumiere d'une petite lampe qu'on
+viendrait d'allumer dans une vaste eglise. D'abord ce n'est qu'une
+etincelle dans les tenebres, et puis la flamme s'alimente, la clarte
+s'epure, l'oeil s'habitue et comprend, tous les objets s'illuminent peu
+a peu. Chaque detail se revele sans que l'ensemble perde rien de sa
+lucidite transparente et de son austerite melancolique. Au premier
+moment, on n'eut pu marcher sans se heurter dans ce crepuscule, et puis
+voila qu'on peut lire a cette lampe du sanctuaire et que les images du
+temple se colorent et flottent devant vous comme des etres vivants.
+La vue augmente a chaque seconde comme un sens nouveau, perfectionne,
+satisfait, idealise, par ce suave aliment d'une lumiere pure, egale et
+sereine.
+
+Cette metaphore, longue a dire, me vint rapide et complete dans la
+pensee. Comme un peintre que je suis, je vis le symbole avec les yeux de
+l'imagination en meme temps que je regardais la femme avec les yeux
+du sentiment. Je m'elancai vers elle, je l'entourai de mes bras, en
+m'ecriant follement: "_Fiat lux!_ aimons-nous, et la lumiere sera."
+
+Mais elle ne me comprit pas, ou plutot elle n'entendit pas mes sottes
+paroles. Elle ecoutait un bruit de voix dans la loge voisine. "Ah! mon
+Dieu! me dit-elle, voici mon pere qui se querelle avec Celio! allons
+vite les distraire. Mon pere sort du cafe. Il est tres-anime a cette
+heure-ci, et Celio n'est guere dispose a entendre une theorie sur le
+neant de la gloire. Venez, mon ami!"
+
+Elle s'empara de mon bras, et courut a la loge de Celio. Il devait se
+passer bien du temps avant que l'occasion de lui dire mon amour se
+retrouvat.
+
+Le vieux Boccaferri etait fort debraille et a moitie ivre, ce qui lui
+arrivait toujours quand il ne l'etait pas tout a fait. Celio, tout en
+se lavant la figure avec de la pate de concombre, frappait du pied avec
+fureur.
+
+--Oui, disait Boccaferri, je te le repeterai quand meme tu devrais
+m'etrangler. C'est ta faute; tu as ete _mauvais, archimauvais_! Je te
+savais bien _mauvais_, mais je ne te croyais pas encore capable d'etre
+aussi _mauvais_ que tu l'as ete ce soir!
+
+--Est-ce que je ne le sais pas que j'ai ete _mauvais, mauvais_ ivrogne
+que vous etes? s'ecria Celio en roulant sa serviette convulsivement pour
+la lancer a la figure du vieillard; mais, en voyant paraitre Cecilia,
+il attenua ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber a nos
+pieds.--Cecilia, reprit-il, delivre-moi de ton fleau de pere; ce vieux
+fou m'apporte le coup de pied de l'ane. Qu'il me laisse tranquille, ou
+je le jette par la fenetre!
+
+Cette violence de Celio sentait si fort le cabotin, que j'en fus
+revolte; mais la paisible Cecilia n'en parut ni surprise ni emue.
+Comme une salamandre habituee a traverser le feu, comme un nautonier
+familiarise avec la tempete, elle se glissa entre les deux antagonistes,
+prit leurs mains et les forca a se joindre en disant:--Et pourtant vous
+vous aimez! si mon pere est fou ce soir, c'est de chagrin; si Celio est
+mechant, c'est qu'il est malheureux, mais il sait bien que c'est son
+malheur qui fait deraisonner son vieil ami.
+
+Boccaferri se jeta au cou de Celio, et, le pressant dans ses bras: "Le
+ciel m'est temoin, s'ecria-t-il, que je t'aime presque autant que ma
+propre fille!" Et il se mit a pleurer. Ces larmes venaient a la fois du
+coeur et de la bouteille. Celio haussa les epaules tout en l'embrassant.
+
+--C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mere, tes soeurs, ton
+jeune frere... je voudrais vous placer dans le ciel, avec une aureole,
+une couronne d'eclairs au front, comme des dieux!... Et voila que tu
+fais un _fiasco orribile_ pour ne m'avoir pas consulte!
+
+Il deraisonna pendant quelques minutes, puis ses idees s'eclaircirent
+en parlant. Il dit d'excellentes choses sur l'amour de l'art, sur la
+personnalite mal entendue qui nuit a celle du talent. Il appelait
+cela la _personnalite de la personne_. Il s'exprima d'abord en termes
+heurtes, bizarres, obscurs; mais, a mesure qu'il parlait, l'ivresse se
+dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il trouvait meme des
+formes agreables pour faire accepter sa critique au recalcitrant Celio.
+Il lui dit a peu pres les memes choses, quant au fond, que j'avais dites
+a la duchesse; mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il pensait
+comme moi, ou plutot que je pensais comme lui, et qu'il resumait devant
+moi ma propre pensee. Je n'avais jamais voulu faire attention aux
+paroles de ce vieillard, dont le desordre me repugnait. Je m'apercus ce
+soir-la qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une grande science
+de la philosophie de l'art, et que, par moments il trouvait des mots
+qu'un homme de genie n'eut pas desavoues.
+
+Celio l'ecoutait l'oreille basse, se defendant mal, et montrant, avec la
+naivete genereuse qui lui etait propre, qu'il etait convaincu en depit
+de lui-meme. L'heure s'ecoulait, on eteignait jusque dans les couloirs,
+et les portes du theatre allaient se fermer. Boccaferri etait partout
+chez lui. Avec cette admirable insouciance qui est une grace d'etat pour
+les debauches, il eut couche sur les planches ou bavarde jusqu'au jour
+sans s'aviser de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre.
+Cecilia le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu dans la
+rue, et je me trouvai seul avec Celio, qui, se sentant trop agite pour
+dormir, voulut me reconduire jusqu'a mon domicile.
+
+--Quand je pense, me disait-il, que je suis invite a souper ce soir dans
+dix maisons, et qu'a l'heure qu'il est, toutes mes connaissances sont
+censees me chercher pour me consoler! Mais personne ne s'impatiente
+apres moi, personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un ami qui
+m'ait bien cherche, car j'etais dans la loge de Cecilia, et, en ne me
+trouvant pas dans la mienne, on n'essayait pas de savoir si j'etais
+de l'autre cote de la cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai
+entendu des mots qui devront me faire reflechir. "Il est deja parti!
+Il est donc desespere!--Pauvre diable!--Ma foi! je m'en vais.--Je lui
+laisse ma carte.--J'aime autant l'avoir manque ce soir, etc." C'est
+ainsi que mes bons et fideles amis se parlaient l'un a l'autre. Et je
+me tenais coi, enchante de les entendre partir. Et votre duchesse! qui
+devait m'envoyer prendre par son sigisbee avec sa voiture? Je n'ai pas
+eu la peine de refuser son the. _Vous en tenez_ pour cette duchesse,
+vous? Vous avez grand tort; c'est une devergondee. Attendez d'avoir un
+_fiasco_ dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au reste,
+celle-la ne m'a pas trompe. Des le premier jour, j'ai vu qu'elle faisait
+passer son monde sous la toise, et que, pour avoir les grandes entrees
+chez elle, il fallait avoir son brevet de _grand homme_ a la main.
+
+--Je ne sais, repondis-je, si c'est le depit ou l'habitude qui vous rend
+cynique, Celio; mais vous l'etes, et c'est une tache en vous. A quoi bon
+un langage si acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de devergondee une
+femme dont j'aurais a me plaindre. Or, comme je n'ai pas ce droit-la, et
+que je ne suis pas amoureux de la duchesse le moins du monde, je vous
+prie d'en parler froidement et poliment devant moi; vous me ferez
+plaisir, et je vous estimerai davantage.
+
+--Ecoutez, Salentini, reprit vivement Celio, vous etes prudent, et vous
+louvoyez a travers le monde comme tant d'autres. Je ne crois pas que
+vous ayez raison; du moins ce n'est pas mon systeme. Il faut etre franc
+pour etre fort, et moi, je veux exercer ma force a tout prix. Si vous
+n'etes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous ne l'avez pas voulu,
+car, pour mon compte, je sais que je l'aurais ete, si cela eut ete
+de mon gout. Je sais ce qu'elle m'a dit de vous au premier mot de
+galanterie que je lui ai adresse (et je le faisais par maniere
+d'amusement, par curiosite pure, je vous l'atteste): je regardais une
+jolie esquisse que vous avez faite d'apres elle et qu'elle a mise,
+richement encadree, dans son boudoir. Je trouvais le portrait flatte, et
+je le lui disais, sans qu'elle s'en doutat, en insinuant que cette
+noble interpretation de sa beaute ne pouvait avoir ete trouvee que par
+l'amour. "Parlez plus bas, me repondit-elle d'un air de mystere. J'ai
+bien du mal a tenir cet homme-la en bride." On sonna au meme instant.
+"Ah! mon Dieu! dit-elle, c'est peut-etre lui qui force ma porte;
+sortons d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, a la veille de
+debuter.--Oui, oui, repondis-je ironiquement; vous etes si bonne pour
+moi, que vous le rendriez heureux rien que pour me preserver de sa
+haine." Elle crut que c'etait une declaration, et, m'arretant sur le
+seuil de son boudoir: "Que dites-vous la? s'ecria-t-elle; si vous ne
+craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui qu'il me
+cause. Qu'il vienne, qu'il se fache, restons!" C'etait charmant,
+n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais je ne restai point. J'attendais
+cette belle dame a l'epreuve de mon succes ou de ma chute. Si vous
+voulez venir avec moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous?
+
+--Non, Celio; ce n'est pas avec les femmes que je veux faire de la
+force; les coquettes surtout n'en valent pas la peine. L'ironie du depit
+les flatte plus qu'elle ne les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il
+y a, c'est la plus grande serenite d'ame dans ma conduite avec celle-ci
+desormais.
+
+--Allons, vous etes meilleur que moi. Il est vrai que vous n'avez pas
+ete _chute_ ce soir, ce qui est fort malsain, je vous jure, et crispe
+les nerfs horriblement; mais il me semble que vous etes un calmant
+pour moi. Ne trouvez pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est
+souvent un esprit qui nous domine, et il se peut que le calme soit la
+plus grande des forces de la nature.
+
+--C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est l'orage qui
+derange et bouleverse.
+
+--Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour tout, et chaque chose
+a son usage. Peut-etre que l'union de deux natures aussi opposees que la
+votre et la mienne ferait une force complete. Je veux devenir votre ami,
+je sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis egoiste et
+que je ne commence rien sans me demander ce qui m'en reviendra; mais
+c'est dans l'ordre intellectuel et moral que je cherche mes profits.
+Dans les choses materielles, je suis presque aussi prodigue et
+insouciant que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des hommes,
+si le genre humain n'etait pas la derniere des races. Tenez, il a
+raison, ce Boccaferri, et j'avais tort de ne pas vouloir supporter son
+insolence tout a l'heure. Il m'a dit la verite. J'ai perdu la partie
+parce que j'etais au-dessous de moi-meme. La-dessus, j'etais d'accord
+avec lui; mais j'ai ete au-dessous de mon propre talent et j'ai manque
+d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait fausse route. Un talent sain
+et dispos est toujours pret pour l'inspiration. Le mien est malade,
+et il faut que je le remette au regime. Voila pourquoi je suivrai son
+conseil et n'ecouterai pas celui que votre politesse me donnait. Je ne
+tenterai pas une seconde epreuve avant de m'etre retrempe. Il faut que
+je sois a l'abri de ces defaillances soudaines, et pour cela je dois
+envisager autrement la philosophie de mon art. Il faut que je revienne
+aux lecons de ma mere, que je n'ai pas voulu suivre, mais que je garde
+ecrites en caracteres sacres dans mon souvenir. Ce soir, le vieux
+Boccaferri a parle comme elle, et la paisible Cecilia... cette froide
+artiste qui n'a jamais ni blame ni eloge pour ce qui l'entoure, oui,
+oui, la _vieille_ Cecilia a glisse, comme point d'orgue aux theories de
+son pere, deux ou trois mots qui m'ont fait une grande impression, bien
+que je n'aie pas eu l'air de les entendre.
+
+--Pourquoi l'appelez-vous la _vieille_ Cecilia, mon cher Celio? Elle n'a
+que bien peu d'annees de plus que vous et moi.
+
+--Oh! c'est une maniere de dire, une habitude d'enfance, un terme
+d'amitie, si vous voulez. Je l'appelle _mon vieux fer_. C'est un
+sobriquet tire de son nom, et qui ne la fache pas. Elle a toujours ete
+en avant de son age, triste, raisonnable et prudente. Quand j'etais
+enfant, j'ai joue quelquefois avec elle dans les grands corridors des
+vieux palais; elle me cedait toujours, ce qui me la faisait croire aussi
+vieille que ma bonne, quoiqu'elle fut alors une jolie fille. Nous ne
+nous sommes bien connus et rencontres souvent que depuis la mort de ma
+mere, c'est-a-dire depuis qu'elle est au theatre et que je suis sorti du
+nid ou j'ai ete couve si longtemps et avec tant d'amour. J'ai deja
+pas mal couru le monde depuis deux ans. J'etais arriere en fait
+d'experience; j'etais avide d'en acquerir, et je me suis denoue vite. Le
+furieux besoin que j'avais de vivre par moi-meme m'a etourdi d'abord
+sur ma douleur, car j'avais une mere telle qu'aucun homme n'en a eu une
+semblable. Elle me portait encore dans son coeur, dans son esprit, dans
+ses bras, sans s'apercevoir que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne
+m'en apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; mais elle
+partie pour le ciel, j'ai voulu courir, batir, posseder sur la terre.
+Deja je suis fatigue, et j'ai encore les mains vides. C'est maintenant
+que je sens reellement que ma mere me manque; c'est maintenant que je
+la pleure, que je crie apres elle dans la solitude de mes pensees... Eh
+bien! dans cette solitude effrayante toujours, navrante parfois pour un
+homme habitue a l'amour exclusif et passionne d'une mere, il y a un etre
+qui me fait encore un peu de bien et aupres duquel je respire de toute
+la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. Voyez-vous, Salentini,
+je vais vous dire une chose qui vous etonnera; mais pesez-la, et vous
+la comprendrez: je n'aime pas les femmes, je les deteste, et je suis
+affreusement mechant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri,
+parce que, seule, elle ressemble par certains cotes a ma mere, a
+la femme qui est cause de mon aversion pour toutes les autres;
+comprenez-vous cela?
+
+--Parfaitement, Celio. Votre mere ne vivait que pour vous, et vous
+vous etiez habitue a la societe d'une femme qui vous aimait plus
+qu'elle-meme... Ah! vous ne savez pas a qui vous parlez, Celio, et
+quelles souffrances tout opposees ce nom de mere reveille dans mon
+coeur! Plus mon enfance a differe de la votre, mieux je vous comprends,
+o enfant gate, insolent et beau comme le bonheur! Aussi tant qu'a dure
+votre virginale inexperience, vous avez cru que la femme etait l'ideal
+du devouement, que l'amour de la femme etait le bien supreme pour
+l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'a nous servir, a nous adorer,
+a nous garantir, a ecarter de nous le danger, le mal, la peine, le
+souci, et jusqu'a l'ennui, n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui, c'est cela, s'ecria Celio en s'arretant et en regardant
+le ciel. L'amour d'une femme, c'etait, dans mon attente, la lumiere
+splendide et palpitante d'une etoile qui ne defaille et ne palit jamais.
+Ma mere m'aimait comme un astre verse le feu qui feconde. Aupres d'elle,
+j'etais une plante vivace, une fleur aussi pure que la rosee dont elle
+me nourrissait. Je n'avais pas une mauvaise pensee, pas un doute, pas
+un desir. Je ne me donnais pas la peine de vivre par moi-meme dans les
+moments ou la vie eut pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; elle
+mourait, rongee par un chagrin secret, et moi, miserable, je ne le
+voyais pas. Si je l'interrogeais a cet egard, je me laissais rassurer
+par ses reponses; je croyais a son divin sourire..... Je la tenais un
+matin inanimee dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant
+evanouie... Elle etait morte, morte! et j'embrassais son cadavre...
+
+Celio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions en ce
+moment-la. Un cri de desespoir et de terreur s'echappa de sa poitrine,
+comme si une apparition eut passe devant lui. Je vis bien que ce pauvre
+enfant ne savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir reveille et
+envenime par son recent desastre ne devint trop violent pour ses nerfs;
+je le pris par le bras, je l'emmenai.
+
+--Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses idees, comment
+et pourquoi je suis egoiste; je ne pouvais pas etre autrement, et vous
+comprenez aussi pourquoi je suis devenu haineux et colere aussitot qu'en
+cherchant l'amour et l'amitie dans le commerce de mes semblables, je me
+suis heurte et brise contre des egoismes pareils au mien. Les femmes
+que j'ai rencontrees (et je commence a croire que toutes sont ainsi)
+n'aiment qu'elles-memes, ou, si elles nous aiment un peu, c'est par
+rapport a elles, a cause de la satisfaction que nous donnons a leurs
+appetits de vanite ou de libertinage. Que nous ne leur soyons plus bons
+a rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure, et vous
+voudriez que j'eusse du respect pour ces creatures ambitieuses ou
+sensuelles, qui remarquent que je suis beau et que je pourrais bien
+avoir de l'avenir! Oh! ma mere m'eut aime bossu et idiot! mais les
+autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, et vous verrez!
+
+--Mon cher Celio, vous avez raison en general; mais, en faveur des
+exceptions possibles, vous ne devriez pas tant vous hater de tout
+maudire. Moi qui n'ai jamais ete gate, et qui n'ai encore ete aime de
+personne, j'espere encore, j'attends toujours.
+
+--Vous n'avez jamais ete aime de personne?... Vous n'avez pas eu de
+mere?... ou la votre ne valait pas mieux que vos maitresses? Pauvre
+garcon! En ce cas, vous avez toujours ete seul avec vous-meme, et il
+n'y a point de plus terrible tete-a-tete. Ah! je voudrais etre aimant,
+Salentini, je vous aimerais, car ce doit etre un grand bonheur que de
+pouvoir faire le bonheur d'un autre!
+
+--Etrange coeur que vous etes, Celio! Je ne vous comprends pas encore;
+mais je veux vous connaitre, car il me semble qu'en depit de vos
+contradictions et de votre inconsequence, en depit de votre pretention
+a la haine, a l'egoisme, a la durete, il y a en vous quelque chose de
+l'ame qui vous a verse ses tresors.
+
+--Quelque chose de ma mere? je ne le crois pas. Elle etait si humble
+dans sa grandeur, cette ame incomparable, qu'elle craignait toujours
+de detruire mon individualite en y substituant la sienne. Elle me
+developpait dans le sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que
+je suis, sans se douter que je puisse etre mauvais. Ah! c'est la aimer,
+et ce n'est pas ainsi que nos maitresses nous aiment, convenez-en.
+
+--Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur et la beaute
+du devouement dans l'amour, vous ne le sentiez pas vivre ou germer dans
+votre propre sein?
+
+--Et vous, Salentini, repondit-il en m'arretant avec vivacite, que
+portez-vous ou que couvez-vous dans votre ame? Est-ce le devouement aux
+autres? non, c'est le devouement a vous-meme, car vous etes artiste.
+Soyez sincere, je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores
+vulgairement appeles _blagues_ de sentiment.
+
+--Vous me faites trembler, Celio, lui dis-je, et, en me penetrant d'un
+examen si froid, vous me feriez douter de moi-meme. Laissez-moi jusqu'a
+demain pour vous repondre, car me voici a ma porte, et je crains que
+vous ne soyez fatigue. Ou demeurez-vous, et a quelle heure secouez-vous
+les pavots du sommeil?
+
+--Le sommeil! encore une _blague!_ repondit-il; je suis toujours
+eveille. Venez me demander a dejeuner aussitot que vous voudrez. Voila
+ma carte.
+
+Il ralluma son cigare au mien, et s'eloigna.
+
+
+
+V.
+
+DEPIT.
+
+J'etais fatigue, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai les heures
+sans reussir a resumer les emotions de ma soiree et a conclure avec
+moi-meme. Il n'y avait qu'une chose certaine pour moi, c'est que je
+n'aimais plus la duchesse, et que j'avais failli faire une lourde ecole
+en m'attachant a elle; mais une ame blessee cherche vite une autre
+blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, et j'eprouvais
+un besoin d'aimer qui me donnait la fievre. Pour la premiere fois,
+je n'etais plus le maitre absolu de ma volonte; j'etais impatient du
+lendemain. Depuis douze heures, j'etais entre dans une nouvelle phase de
+ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me crus malade.
+
+Je ne l'avais jamais ete, ma sante avait fait ma force; je m'etais
+developpe dans un equilibre inappreciable. J'eus peur en me sentant le
+pouls legerement agite. Je sautai a bas de mon lit; je me regardai dans
+une glace, et je me mis a rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un
+crayon, je jetai sur un bout de papier les idees qui me vinrent. Je fis
+une composition qui me plut, quoique ce fut une mauvaise composition.
+C'etait un homme assis entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange
+etait distrait et comme pris de sollicitude pour un passant auquel le
+mauvais ange faisait des agaceries dans le meme moment. Entre ces deux
+anges, le personnage principal delaisse, et ne comptant ni sur l'un ni
+sur l'autre, regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour lui
+la nature. Cette allegorie n'avait pas le sens commun, mais elle avait
+une signification pour moi seul. Je me crus vainqueur de mon angoisse;
+je me recouchai, je m'assoupis, j'eus le cauchemar: je revai que
+j'egorgeais Celio.
+
+Je quittai mon lit decidement, je m'habillai aux premieres lueurs de
+l'aube; j'allai faire un tour de promenade sur les remparts, et, quand
+le soleil fut leve, je gagnai le logis de Celio.
+
+Celio ne s'etait pas couche, je le trouvai ecrivant des lettres.--Vous
+n'avez pas dormi, me dit-il, et vous etes fatigue pour avoir essaye de
+dormir? J'ai fait mieux que vous; j'ai passe la nuit dehors. Quand on
+est excite, il faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus
+vite.
+
+--Fi! Celio, dis-je en riant, vous me scandalisez.
+
+--Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passe la nuit sagement a
+causer et a ecrire avec la plus honnete des femmes.
+
+--Qui? mademoiselle Boccaferri?
+
+--Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il serait trop tard,
+elle est partie.
+
+--Partie!
+
+--Ah! vous palissez? Tiens, tiens! je ne m'etais pas apercu de cela; il
+est vrai que j'etais tout plonge en moi-meme hier soir. Mais ecoutez: en
+vous quittant cette nuit, j'etais de fort mauvaise humeur contre vous.
+J'aurais cause encore deux heures avec plaisir, et vous me disiez
+d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous aviez assez de moi.
+Resolu a causer jusqu'au grand jour, n'importe avec qui, j'allai droit
+chez le vieux Boccaferri. Je sais qu'il ne dort jamais de maniere, meme
+quand il a bu, a ne pas s'eveiller tout d'un coup le plus honnetement
+du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumiere a sa fenetre, je
+frappe, je le trouve debout causant avec sa fille. Ils accourent a
+moi, m'embrassent et me montrent une lettre qui etait arrivee chez
+eux pendant la soiree et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que
+contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le saurez plus
+tard; c'est un secret important pour eux, et j'ai donne ma parole de
+n'en parler a qui que ce soit. Je les ai aides a faire leurs paquets; je
+me suis charge d'arranger ici leurs affaires avec le theatre; j'ai cause
+des miennes avec Cecilia, pendant que le vieux allait chercher une
+voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai vus monter et sortir de
+la ville. A present me voila reglant leurs comptes, en attendant que
+j'aille a la direction theatrale pour degager la Cecilia de toutes
+poursuites. Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellee; mais
+je vous prie de remarquer que je suis fort actif et fort joyeux ce
+matin, que je ne songe pas a menager la fraicheur de ma voix, enfin
+que je fais du devouement pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple
+epicier. Que cela ne vous emerveille pas trop! je suis _obligeant_,
+parce que je suis actif, et qu'au lieu de me couter, cela m'occupe et
+m'amuse, voila tout.
+
+--Vous ne pouvez meme pas me dire vers quelle contree ils se dirigent!
+
+--Pas meme cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? Prenez-vous-en a la
+Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception en votre faveur au silence
+qu'elle m'imposait, tant les femmes sont ingrates et perverses!
+
+--J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en faveur de
+mademoiselle Boccaferri dans vos anathemes contre son sexe?
+
+--Parlons-nous serieusement? Oui, certes, elle est une exception, et je
+le proclame. C'est une femme honnete; mais pourquoi? Parce qu'elle n'est
+point belle.
+
+--Vous etes bien persuade qu'elle n'est pas belle? repris-je avec feu;
+vous parlez comme un comedien, mais non comme un artiste. Moi, je suis
+peintre, je m'y connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que
+la duchesse de X..., qui a tant de reputation, et que la prima donna
+actuelle, dont on fait tant de bruit.
+
+Je m'attendais a des plaisanteries ou a des negations de la part de
+Celio. Il ne me repondit rien, changea de vetements, et m'emmena
+dejeuner. Chemin faisant, il me dit brusquement:--Vous avez parfaitement
+raison, elle est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement j'avais
+la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais etre le seul a m'en
+apercevoir.
+
+--Vous parlez comme un possesseur, Celio, comme un amant.
+
+--Moi! s'ecria-t-il en tournant son visage vers le mien avec assurance,
+je ne le suis pas, je ne l'ai jamais ete, et je ne le serai jamais!
+
+--D'ou vient que vous ne desirez pas l'etre?
+
+--De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, de ce qu'elle a ete
+la protegee de ma mere qui l'estimait, de ce qu'elle est, apres moi (et
+peut-etre autant que moi), le coeur qui a le mieux compris, le mieux
+aime, le mieux pleure ma mere. Oh! ma _vieille_ Cecilia, jamais! c'est
+une tete sacree, et c'est la seule tete portant un bonnet sur laquelle
+je ne voudrais pas mettre le pied.
+
+--Toujours etrange et inconsequent, Celio!... Vous reconnaissez qu'elle
+est respectable et adorable, et vous meprisez tant votre propre amour,
+que vous l'en preservez comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que
+fletrir et degrader ce que votre souffle atteint! Quel homme ou quel
+diable etes-vous? Mais, permettez-moi de vous le dire et d'employer
+un des mots crus que vous aimez, ceci me parait de la _blague_, une
+pretention au _mephistophelisme_, que votre age et votre experience ne
+peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. Vous voulez
+m'etonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; mais, tout
+bonnement, vous etes un honnete jeune homme, un peu libertin, un peu
+taquin, un peu fanfaron... pas assez pourtant pour ne pas comprendre
+qu'il faut epouser une honnete fille quand on l'a seduite; et comme vous
+etes trop jeune ou trop ambitieux pour vous decider si tot a un mariage
+si modeste, vous ne voulez pas faire la cour a mademoiselle Boccaferri.
+
+--Plut au ciel que je fusse ainsi! dit Celio sans montrer d'humeur et
+sans regimber; je ne serais pas malheureux, et je le suis pourtant! Ce
+que je souffre est atroce... Ah! si j'etais honnete et bon, je serais
+naif, j'epouserais demain la Boccaferri, et j'aurais une existence
+calme, rangee, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-etre pas
+un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui connait l'avenir? Je ne
+puis m'expliquer la-dessus; mais sachez que, quand meme la Cecilia
+serait une riche heritiere, paree d'un grand nom, je ne voudrais pas
+devenir amoureux d'elle. Ecoutez, Salentini, une grande verite, bien
+niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises femmes nous tue; l'amour
+des femmes grandes et bonnes les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui
+nous aime peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mere est
+morte de cela, a quarante ans, apres dix annees de silence et d'agonie.
+
+--C'est donc vrai? je l'avais entendu dire.
+
+--Celui qui l'a tuee vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener a se battre
+avec moi. Je l'ai insulte atrocement, et lui qui n'est point un lache,
+tant s'en faut, il a tout supporte plutot que de lever la main contre
+le fils de la Floriani... Aussi je vis comme un reprouve, avec une
+vengeance inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage
+d'assassiner l'assassin de ma mere! Tenez, vous voyez en moi un nouvel
+Hamlet, qui ne pose pas la douleur et la folie, mais qui se consume dans
+le remords, dans la haine et dans la colere. Et pourtant, vous l'avez
+dit, je suis bon: tous les egoistes sont faciles a vivre, tolerants et
+doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai point la pale
+Ophelia; qu'elle aille dans un cloitre plutot! je suis trop malheureux
+pour aimer. Je n'en ai plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se
+complique en moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux,
+personnel; l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire qu'une
+vengeance. Mon ennemi avait predit que je ne serais rien, parce que ma
+mere m'avait trop gate. Je veux l'ecraser d'un eclatant dementi a la
+face du monde. Quant a la Boccaferri, je ne veux pas etre pour elle ce
+que cet homme maudit a ete pour ma mere, et je le serais! Voyez-vous,
+il y a une fatalite! Les orages et les malheurs qui nous frappent dans
+notre enfance s'attachent a nous comme des furies, et, plus nous tachons
+de nous en preserver, plus nous sommes entraines, par je ne sais quel
+funeste instinct d'imitation, a les reproduire plus tard: le crime est
+contagieux. L'injustice et la folie, que j'ai detestees chez l'amant de
+ma mere, je les sens s'eveiller en moi des que je commence a aimer une
+femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'etais pas la victime, je
+serais le bourreau.
+
+--Donc vous avez peur aussi, quelquefois et a votre insu, d'etre la
+victime? Donc vous etes capable d'aimer?
+
+--Peut-etre; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mere, dans quel abime
+nous precipite le devouement, et je ne veux pas tomber dans cet abime.
+
+--Et vous ne croyez pas que l'amour puisse etre soumis a d'autres lois
+qu'a cette diabolique alternative du devouement meconnu et immole, ou de
+la tyrannie delirante et homicide?
+
+--Non!
+
+--Pauvre Celio, je vous plains, et je vois que vous etes un homme faible
+et passionne. Je vous connais enfin: vous etes destine, en effet, a etre
+victime ou bourreau; mais vous ne faites la le proces qu'a vous-meme, et
+le genre humain n'est pas forcement votre complice.
+
+--Ah! vous me meprisez, parce que vous avez meilleure opinion de
+vous-meme? s'ecria Celio avec amertume; eh bien, attendons. Si vous etes
+sincere, nous philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons plus.
+Jusque-la, que voulez-vous faire? La cour a ma vieille Boccaferri? En
+ce cas, prenez garde! je veille a sa defense comme un jeune chien deja
+mefiant et hargneux. Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la
+respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer d'elle,
+meme dans le secret de leurs pensees.
+
+Je fus frappe de l'aprete de ces dernieres paroles de Celio et de
+l'accent de haine et de depit qui les accompagna.--Celio, lui dis-je,
+vous serez jaloux de la Boccaferri, vous l'etes deja; convenez que nous
+sommes rivaux! Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites
+que la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit que vous
+n'etiez pas son amant et que vous ne vouliez pas l'etre; mais descendez
+dans le plus profond de votre coeur, et voyez si vous etes bien sur de
+l'avenir; puis vous me direz si je vais sur vos brisees, et si nous
+sommes des aujourd'hui amis ou ennemis.
+
+--Ce que vous me demandez la est delicat, repondit-il; mais ma reponse
+ne se fera pas attendre. Je ne mens jamais aux autres ni a moi-meme. Je
+ne serai jamais jaloux de la Cecilia, parce que je n'en serai jamais
+amoureux... a moins que pourtant elle ne devienne amoureuse de moi, ce
+qui est aussi vraisemblable que de voir la duchesse devenir sincere et
+le vieux Boccaferri devenir sobre.
+
+--Et pourquoi donc, Celio? Si, par malheur pour moi, la Cecilia vous
+voyait et vous entendait en cet instant, elle pourrait bien etre emue,
+tremblante, indecise...
+
+--Si je la voyais indecise, emue et tremblante, je fuirais, je vous en
+donne ma parole d'honneur, monsieur Salentini! Je sais trop ce que c'est
+que de profiter d'un moment d'emotion et de prendre les femmes par
+surprise. Ce n'est pas ainsi que je voudrais etre aime d'une femme comme
+la Boccaferri; je n'y trouverais aucun plaisir et aucune gloire, parce
+qu'elle est sincere et honnete, parce qu'elle ne me cacherait pas sa
+honte et ses larmes, parce qu'au lieu de volupte je ne lui donnerais et
+ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. Oh! non, ce n'est
+pas ainsi que je voudrais posseder une femme pure! Et, comme je ne
+cherche que l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'a celles qui ne
+veulent rien de plus. Etes-vous content?
+
+--Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri ne vous aime pas
+profondement, et que l'amitie qu'elle proclame pour vous ne soit pas un
+amour qu'elle se cache encore a elle-meme. S'il en etait ainsi, si un
+jour ou l'autre vous veniez a le decouvrir, vous me la disputeriez,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes, Monsieur, repondit Celio sans hesiter, et, puisque
+vous l'aimez, vous devez comprendre que son amour ne soit pas
+chose indifferente... Mais alors, mon ami, ajouta-t-il saisi d'un
+attendrissement douloureux qui se peignit sur son visage expressif et
+sincere, je vous demanderais en grace de vous battre avec moi. J'aurais
+la chance d'etre tue, parce que je me bats mal. Je suis passe maitre
+a la salle d'armes: en presence d'un adversaire reel, je suis emu, la
+colere me transporte, et j'ai toujours ete blesse. Ma mort sauverait la
+Cecilia de mon amour. Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais
+la.* A present, dejeunons, rions et soyons amis, car je suis bien sur
+qu'elle me regarde comme un enfant; je ne vois en elle qu'une vieille
+amie, et, si cela continue, je ne vous porterai pas ombrage... Mais vous
+l'epouseriez, n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et
+je vous tuerais, comptez-y.
+
+--A la bonne heure, repondis-je. Ce que vous me dites la me prouve qui
+elle est, et ce respect pour la vertu dans la bouche d'un soi-disant
+libertin me pousse au mariage les yeux fermes.
+
+Nous nous serrames la main, et notre repas fut fort enjoue. J'etais
+plein d'espoir et de confiance, je ne sais pourquoi, car mademoiselle
+Boccaferri etait partie. Je ne savais plus quand ni ou je la
+retrouverais, et elle ne m'avait pas accorde seulement un regard qui put
+me faire croire a son amour pour moi. Etais-je en proie a un acces
+de fatuite? Non, j'aimais. Mon entretien avec Celio venait de rendre
+evident pour moi ce merite que j'avais devine la veille. L'amour elargit
+la poitrine et parfume l'air qui y penetre: c'etait mon premier amour
+veritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se colorait a mes
+yeux d'une lumiere plus vive et plus pure.
+
+--Savez-vous un reve que je faisais ces jours-ci, me dit Celio, et
+qui me revient plus serieux apres mon _fiasco_? C'est d'aller passer
+quelques semaines, quelques mois peut-etre, dans un coin tranquille et
+ignore, avec le vieux fou Boccaferri et sa tres-raisonnable fille. A eux
+deux ils possedent le secret de l'art: chacun en represente une face.
+Le pere est particulierement inventif et spontane, la fille eminemment
+consciencieuse et savante, car c'est une grande musicienne que la
+Cecilia; le public ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez
+probablement rien non plus. Eh bien, elle est peut-etre la derniere
+grande musicienne que possedera l'Italie. Elle comprend encore les
+maitres qu'aucun nouveau chanteur en renom ne comprend plus. Qu'elle
+chante dans un ensemble, avec sa voix qu'on entend a peine, tout le
+monde marche sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine
+toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la force du
+poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le dit pas. Quels sont les
+favoris du public qui voudraient avouer la superiorite d'un talent
+qu'on n'applaudit jamais? Mais allez ce soir au theatre, et vous verrez
+comment marchera l'opera; on s'apercevra _un peu_ de la lacune creusee
+par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai qu'on ne dira pas a quoi
+tient ce manque d'ensemble et d'ame collective. Ce sera l'enrouement
+de celui-ci, la distraction de celui-la; les voix s'en prendront a
+l'orchestre, et reciproquement. Mais moi, qui serai spectateur ce soir,
+je rirai de la deroute generale, et je me dirai: Sot public, vous aviez
+un tresor, et vous ne l'avez jamais compris! Il vous faut des roulades,
+on vous en donne _en veux-tu? en voila_, et vous n'etes pas content!
+Tachez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, moi, j'observe
+et je me repose.
+
+--Vous ne m'apprenez rien, Celio; precisement hier soir je rompais
+une lance contre la duchesse de... pour le talent eleve et profond de
+mademoiselle Boccaferri.
+
+--Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, reprit Celio en haussant
+les epaules. Elle n'est pas plus artiste que _ma botte_! Et il faut etre
+extremement fort pour reconnaitre des qualites enfouies sous un _fiasco_
+perpetuel, car c'est la le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle dise
+comme un maitre les parties les plus insignifiantes de son role,
+quatre ou cinq vrais dilettanti epars dans les profondeurs de la salle
+souriront d'un plaisir mysterieux et tranquille. Quelques demi-musiciens
+diront: "Quelle belle musique! comme c'est ecrit" sans reconnaitre
+qu'ils ne se fussent pas apercus de cette perfection dans le detail
+d'une belle chose si la _seconda donna_ n'etait pas une grande artiste.
+Ainsi va le monde, Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche
+le succes de toute la puissance de ma volonte, mais c'est pour me venger
+du public que je hais, c'est pour le mepriser davantage. Je me suis
+trompe sur les moyens, mais je reussirai a les trouver, en profitant
+du vieux Boccaferri, de sa fille, et de moi-meme par-dessus tout.
+Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne comme veritable
+artiste; ce sera l'affaire de peu de temps; chaque annee, pour moi,
+represente dix ans de la vie du vulgaire; je suis actif et entete. Quand
+j'aurai acquis ce qui me manque pour moi-meme, je saurai parfaitement ce
+qui manque au public pour comprendre le vrai merite. Je parviendrai a
+etre infiniment plus mauvais que je ne l'ai ete hier devant lui, et par
+consequent a lui plaire infiniment. Voila ma theorie. Comprenez-vous!
+
+--Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne cherchez pas le
+beau et le vrai pour l'enseigner au public, en supposant que vous lui
+plaisiez dans le faux, vous ne possederez jamais le vrai. On ne dedouble
+jamais son etre a ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en
+reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous avez fait fausse
+route, et vous allez vous perdre entierement.
+
+--Et voyez pourtant l'exemple de la Cecilia! s'ecria Celio fort anime;
+ne possede-t-elle pas le vrai en elle, ne s'opiniatre-t-elle pas a ne
+donner au public que du vrai, et n'est-elle pas meconnue et ignoree? Et
+il ne faut pas dire qu'elle est incomplete et qu'elle manque de force et
+de feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai entendu la
+Boccaferri chanter et declamer seule entre quatre murs et ne sachant
+pas que j'etais la pour l'ecouter. Elle embrasait l'atmosphere de sa
+passion, elle avait des accents a faire vibrer et tressaillir une foule
+comme un seul homme. Cependant elle ne meprise pas le public, elle se
+borne a ne pas l'aimer. Elle chante bien devant lui, pour son propre
+compte, sans colere, sans passion, sans audace. Le public reste sourd et
+froid; il veut, avant tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire,
+et moi, je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui donnerai
+de mon feu et de ma science que le rebut, encore trop bon pour lui.
+
+Je ne pus calmer Celio. Il prenait beaucoup de cafe en jurant contre la
+platitude du cafe viennois. Il cherchait a s'exciter de plus en plus.
+La rage de sa defaite lui revenait plus amere. Je lui rappelai qu'il
+fallait aller au theatre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le
+soir chez moi.
+
+
+
+VI.
+
+LA DUCHESSE.
+
+A l'heure convenue, j'attendais Celio, mais je ne recus qu'un billet
+ainsi concu:
+
+"Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers pour que vous
+ayez a terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le
+theatre. Rien n'est plus simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe
+et de prendre un recu que vous conserverez. Son engagement etait a la
+veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une amende ordinaire pour
+deux representations auxquelles elle fait defaut. Elle trouve ailleurs
+un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai
+parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de
+plus l'air du pays et les compliments de condoleance: je me facherais,
+je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus
+loin. En avant, en Avant!
+
+"Vous aurez bientot de mes nouvelles et _d'autres_ qui vous interessent
+davantage.
+
+"A vous de coeur,
+
+"CELIO FLORIANI."
+
+[Illustration 004.png: Tu as ete mauvais, archimauvais! (Page 83.)]
+
+Je retournai cette epitre pour voir si elle etait bien a mon adresse:
+_Adorno Salentini, place... n deg...._ Rien n'y manquait.
+
+Je retombai aneanti, devore d'une affreuse inquietude, en proie a de
+noirs soupcons, consterne d'avoir perdu la trace de Cecilia et de celui
+qui pouvait me la disputer ou m'aider a la rejoindre. Je me crus joue.
+Des jours, des semaines se passerent, je n'entendis parler ni de Celio
+ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention a leur brusque
+depart, puisqu'il s'etait effectue presque avec la cloture de la saison
+musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de theatre
+qui me tombaient sous la main. Nulle part il n'etait question d'un
+engagement pour Cecilia ou pour Celio. Je ne connaissais personne
+qui fut lie avec eux, excepte le vieux professeur de mademoiselle
+Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai
+a quitter Vienne, ou je commencais a prendre le spleen, et j'allai faire
+mes adieux a la duchesse, esperant qu'elle pourrait peut-etre me dire
+quelque chose de Celio.
+
+Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de
+m'epanouir a l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejete
+dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnees du scepticisme
+et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse,
+et ne la trouvais nulle part. Je fus plus mechant dans mon entretien
+avec la duchesse que Celio lui-meme ne l'eut ete a ma place. Ceci la
+passionna pour, je devrais dire _contre_ moi: les coquettes sont ainsi
+faites.
+
+L'inquietude mal deguisee avec laquelle je l'interrogeais sur Celio lui
+fit croire que j'etais reste jaloux et amoureux d'elle. Elle me jura ne
+pas savoir ce qu'il etait devenu depuis la malencontreuse soiree de
+son debut; mais, en me supposant epris d'elle et en voyant avec quelle
+assurance je le niais, elle se forma une grande idee de la force de mon
+caractere. Elle prit a coeur de le dompter, elle se piqua au jeu; une
+lutte acharnee avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et
+qui l'abandonnait sur un simple soupcon lui parut digne de toute sa
+science.
+
+[Illustration 005.png: Cela se voyait a la joie franche... (Page 92.)]
+
+Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai a Turin; au bout de deux
+jours, elle y etait aussi; elle se compromettait ouvertement, elle
+faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette
+femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Celio dans
+l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour
+choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanite, cette sage
+coquette qui nous menageait tous les deux pour econduire celui de nous
+qui serait brise par le public, cette grande dame, jusque-la fort
+prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se
+jetait a corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une
+ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison
+que je lui resistais.
+
+Pourtant Celio avait ete aussi cruel avec elle, et elle ne s'en etait
+pas emue d'une maniere apparente. Il ne suffisait donc pas de lui
+resister pour qu'elle s'eprit de la sorte. Elle avait senti que Celio
+ne l'aimait pas, et qu'il n'etait peut-etre pas capable d'aimer
+serieusement; mais, outre que mon caractere et mon savoir-vivre lui
+offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincerement emu aupres
+d'elle, elle devinait que j'etais capable de concevoir une grande
+passion, et elle pensait me l'inspirer encore en depit de mon courage
+et de ma fierte. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva
+qu'elle fit pour moi, lorsque j'etais refroidi a son egard, ce qu'elle
+n'eut point songe a faire lorsque j'etais enflamme. Les femmes ne sont
+jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le piege de leur propre
+vanite.
+
+Je la vis donc se jeter dans mes bras a un moment de ma vie ou je ne
+l'aimais point, et ou je souffrais a cause d'une autre femme. Il ne me
+fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d'abord, et
+pour tenter de la faire renoncer a sa propre perte. J'y mis une energie
+qui l'excita d'autant plus a se perdre; j'aurais ete un scelerat,
+un roue, un ennemi acharne a son desastre, que je n'aurais pas agi
+autrement pour la pousser a bout et lui faire fouler aux pieds tout
+souci de sa reputation. Elle crut que je mettais son amour a l'epreuve,
+et le mien au prix de cette epreuve decisive, eclatante. Cette femme,
+funeste aux autres, le devint volontairement a elle-meme tout d'un
+coup, au milieu d'une vie d'egoisme et de calcul. Elle tendit tous
+les ressorts de sa volonte pour vaincre une aversion qu'elle prenait
+seulement pour de la mefiance. La crise de son orgueil blesse l'emporta
+sur les habitudes de sa vanite froide et dedaigneuse. Peut-etre aussi
+s'ennuyait-elle, peut-etre voulait-elle connaitre les orages d'une
+passion veritable ou d'une lutte violente.
+
+Ma resistance l'irrita a ce point qu'elle jura de me forcer par un eclat
+a tomber a ses pieds. Elle chercha a se faire insulter publiquement pour
+me contraindre a prendre sa defense. Elle vint en plein jour chez moi
+dans sa voiture; elle confia son pretendu secret a trois ou quatre
+amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscretes possible.
+Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment ou elle s'emparait
+de mon bras; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de theatre
+ou elle se fut montree a tous les regards, si je n'en fusse sorti
+precipitamment avec elle.
+
+Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des
+incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse
+etait en proie a une activite devorante. Elle ne dormait pas, elle ne
+mangeait plus, elle etait changee d'une maniere effrayante. Elle savait
+aussi s'opposer a ma fuite en me faisant croire a chaque instant qu'elle
+venait me dire adieu et qu'elle renoncait a moi. J'aurais voulu calmer
+la douleur que je lui causais, l'amener a de bonnes resolutions, la
+quitter noblement et avec des paroles d'amitie. Je ne faisais qu'irriter
+son desespoir, et il reparaissait plus terrible, plus imperieux, plus
+enlacant au moment ou je me flattais de l'avoir fait ceder a l'empire de
+la raison.
+
+Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible a confesser.
+L'amour d'une femme est peut-etre irresistible, quelle que soit cette
+femme, et celle-la etait belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine
+de seductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait a sa
+beaute un caractere terrible, bien fait pour agir sur une imagination
+d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'etre,
+elle l'avait peut-etre toujours ete; mais, avec moi, elle paraissait
+devoree d'un besoin de coeur qui faisait taire les sens et l'ornait du
+prestige nouveau de la chastete. Je me sentais glisser sur une pente
+rapide dans un precipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer un
+instant cette femme pour etre a jamais perdu. Cela, je n'en pouvais
+douter; je savais bien quelle reaction de tyrannie j'aurais a subir
+une fois que j'aurais abandonne mon ame a cet attrait perfide. Je me
+connaissais, ou plutot je me pressentais. Fort dans le combat, j'etais
+trop naif dans la defaite pour n'etre pas enlace a tout jamais par ma
+conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais
+d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon ideal: le
+devouement, il est vrai, mais le devouement dans la fievre, l'energie
+dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-meme, et point de
+force veritable, point de dignite, point de duree possible dans ce subit
+engouement. Elle me faisait horreur et pitie en meme temps qu'elle
+allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosite. Je
+voyais mon avenir perdu, mon caractere deconsidere, toutes les femmes
+effrontees et galantes ayant deja l'oeil sur moi pour me disputer a
+une puissante rivale et jouer avec moi a coups de griffes comme des
+pantheres avec un gladiateur. Je devenais un homme a bonnes fortunes,
+moi qui detestais ce plat metier, un charlatan pour les esprits severes
+qui m'accuseraient de chercher la renommee dans le scandale des
+aventures, au lieu de la conquerir par le progres dans mon art. Je
+me sentais defaillir, et, lorsque le feu de la passion montait a ma
+poitrine, la sueur froide de l'epouvante coulait de mon front. Que cette
+femme fut perdue par moi ou seulement acceptee par moi dans sa chute
+volontaire, j'etais lie a elle par l'honneur; je ne pouvais plus
+l'abandonner. J'aurais beau m'etourdir et m'exalter en me battant pour
+elle, il me faudrait toujours trainer a mon pied ce boulet degradant
+d'un amour impose par la faiblesse d'un instant a la dignite de toute la
+vie.
+
+Deja elle me menacait de s'empoisonner, et, dans la situation extreme ou
+elle s'etait jetee, une heure de rage et de delire pouvait la porter au
+suicide. Le ciel m'inspira un _mezzo termine_. Je resolus de la tromper
+en laissant une porte ouverte a l'observation de ma promesse. J'exigeai
+qu'elle allat rejoindre ses amis et sa famille a Milan; j'en fis une
+condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour
+la posseder, de la crise ou elle se jetait, que ma conscience ne serait
+plus troublee des que je la verrais reprendre sa place dans le monde
+et son rang dans l'opinion, que je restais a Turin pour ne pas la
+compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais aupres
+d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystere.
+
+J'eus un peu de peine a la persuader, mais j'etais assez emu, assez peu
+sur de ma force pour qu'elle crut encore a la sienne. Elle partit, et je
+restai brise de tant d'emotions, fatigue de ma victoire, incertain si
+j'allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la
+quitter.
+
+Je fus plus faible apres son depart que je ne l'avais ete en sa
+presence. Elle m'ecrivait des lettres delirantes. Il y avait en moi
+une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manieres
+reveillaient par instants, et qui s'effacait quand son souvenir me
+revenait accompagne de tant de preuves d'abnegation et d'emportement.
+Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me
+sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Celio m'avait trompe. Le
+monde etait vide, sans un etre a aimer exclusivement. Les huit jours
+expires, je fis venir un voiturin pour me rendre a Milan.
+
+On chargeait mes effets, les chevaux attendaient a ma porte; j'entrai
+dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil.
+
+J'etais venu a Turin avec l'intention d'y passer un certain temps.
+J'aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et ou j'avais
+conserve de bonnes relations. J'avais loue un des plus agreables
+logements d'artiste; mon atelier etait excellent, et, le jour ou je m'y
+etais installe, j'avais travaille avec delices, me flattant d'y oublier
+tous mes soucis et d'y faire des progres rapides. L'arrivee de la
+duchesse avait brise ces doux projets, et, en quittant cet asile, je
+tremblai que tout ne fut brise dans ma vie. Il me prit un remords, une
+terreur, un regret, sous lesquels je me debattis en vain. Je me jetai
+sur un sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin
+s'impatientait; ses petits chevaux, qui etaient jeunes et fringants,
+grattaient le pave. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de
+me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine
+satisfaction puerile que je n'etais pas encore parti.
+
+Enfin le voiturin vint frapper en personne a ma porte. Je vois encore sa
+casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure
+a la fois mecontente et amicale. C'etait un ancien militaire, irrite de
+mon inexactitude, mais soumis a l'idee de subordination. "Eh! mon cher
+monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si
+mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il
+y a une grande heure que je suis a vos ordres, et mes petits chevaux
+ne demandent qu'a courir pour votre service." Ce fut la toute sa
+plainte.--"C'est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton siege, me voila!"
+
+Il sortit; je me disposai a en faire autant. Un papier qui voltigeait
+sur le plancher arreta mes regards. Je le ramassai: c'etait un feuillet
+detache de mon album. Je reconnus la composition que j'avais esquissee
+dans la nuit ou Celio m'avait ramene a ma demeure, a Vienne, apres son
+_fiasco_. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux
+de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de
+theatre de Celio. Je me reportai a cette nuit d'insomnie ou la duchesse
+m'etait apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si
+grande.
+
+LE CHATEAU DES DESERTES.
+
+Je ne sais quelle reaction se fit en moi. Je courus vers la porte;
+j'ordonnai au _vetturino_ de deteler et de s'en aller. Je rentrai; je
+respirai; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession
+de mon atelier, de mon travail et de ma liberte; puis l'effroi de la
+solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier me serrerent
+le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer, a sangloter,
+presque, comme un enfant qui subit une penitence et se desole a l'aspect
+de la chambre qui va lui servir de prison.
+
+Tout a coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre
+les premieres phrases de cet air du _Don Juan_ de Mozart:
+
+ Vedrai, Carino
+ Se sei buonfuo,
+ Che bel rimedio
+ Ti voglio dar.
+
+Etait-ce un reve? J'entendais la voix de Cecilia Boccaterri. Je l'avais
+entendue deux fois dans le role de Zerline, ou elle avait une naivete
+charmante, mais ou elle manquait de la nuance de coquetterie necessaire.
+En cet instant, il me sembla qu'elle s'adressait a moi avec une
+tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, et qu'elle
+m'appelait avec un accent irresistible. Je bondis vers la porte; je
+m'elancai dehors: je ne trouvai que le _vetturino_ qui detelait. Je
+me livrai a mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour
+etaient deserts. Il faisait a peine jour, et une bise piquante soufflait
+des montagnes. "Reviens demain, dis-je a mon conducteur en lui donnant
+un pourboire; je ne puis partir aujourd'hui."
+
+Je passai vingt-quatre heures a chercher et a m'informer. Je demandais
+la Boccaferri, son pere et Celio, au ciel et a la terre. Personne ne
+savait ce que je voulais dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de
+Boccaferri etait mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri n'avait
+jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani devait etre en
+Angleterre, parce qu'il avait traverse Turin deux mois auparavant en
+disant qu'il etait engage a Londres.
+
+Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce n'etait pas la voix
+de Cecilia qui m'avait chante ces quatre vers beaucoup trop tendres pour
+elle; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon emotion avait change
+d'objet; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au
+point du jour, le brave _vetturino_ etait a ma porte comme la veille.
+Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-meme mes effets;
+je m'installai dans son frele _legno_ (c'est comme on dirait a Paris _un
+sapin_), et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.
+
+--Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!
+
+--Je le sais bien; je ne vais plus a Milan.
+
+--Alors, mon maitre, dites-moi ou nous allons.
+
+--Ou tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, du cote oppose a
+Milan.
+
+--Je vous menerais a Paris avec ces chevaux-la; mais encore voudrais-je
+savoir si c'est a Paris ou a Rome qu'il faut aller.
+
+--Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obeissant a
+un instinct spontane. Je t'arreterai quand je serai fatigue, ou quand la
+belle nature m'invitera a la contempler.
+
+--La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le
+brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne
+passerons pas aisement le Mont-Cenis!
+
+--Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons peut-etre pas.
+Allons, partons. J'ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et
+m'eloigne de Mifan, comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour
+aujourd'hui.
+
+--Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue
+glissade sur le pave cristallise par la gelee, tete d'artiste, tete de
+fou! mais les gens raisonnables sont souvent betes et toujours avares.
+Vivent les artistes!
+
+
+
+VII.
+
+LE NOEUD CERISE.
+
+Je ne crois, d'une maniere absolue, ni a la destine, ni a mes instincts,
+et je suis pourtant force de croire a quelque chose qui semble une
+combinaison de l'un ou de l'autre, a une force mysterieuse qui est comme
+l'attraction de la fatalite.
+
+Il se fait dans notre existence, comme de grande courants magnetiques
+que nous traversons quelquefois, sans etre emportes par eux, mais ou
+quelquefois aussi nous nous precipitons de nous-memes, parce que notre
+_moi_ se trouve admirablement predispose a subir l'influence de ce qui
+est notre element naturel, longtemps ignore ou meconnu. Quand nous
+sommes entraines sur cette pente irresistible, il semble que tout nous
+aide a en subir l'impulsion souveraine, que tout s'enchaine autour de
+nous de facon a nous faire nier le hasard, enfin que les circonstances
+les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d'autres moments
+n'existent, a ce moment donne, que pour nous pousser vers le but de
+notre destinee, que ce but soit un abime ou un sanctuaire.
+
+Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et qui ne fut autre
+chose que la rencontre d'un fait parallele a celui de mon ennui et de
+mon inquietude. Mon _vetturino_ etait marie non loin de la frontiere, du
+cote de Briancon, a une jeune et jolie femme dont il etait separe assez
+souvent par l'activite de sa profession. Je lui dis que je voulais aller
+du cote de la France, et je le voulais parce qu'il s'agissait pour moi
+de prendre la route diametralement opposee a celle de Milan, et aussi
+un peu parce que j'avais quelques renseignements vagues sur le pas&age
+recent de Celio dans la contree que je parcourais. Mon _vetturino_ vit
+que je ne savais pas bien ou je voulais aller, et comme il avait envie
+d'aller a Briancon, il prit naturellement la route de Suse et d'Exille,
+traversa la frontiere avec la Doire, et me fit entrer dans le
+departement des Hautes-Alpes par le Mont-Genevre.
+
+Comme nous approchions de Briancon, il me demanda si je ne comptais pas
+m'y arreter quelques jours, du ton d'un homme decide a m'y contraindre.
+Et, comme j'hesitais a lui repondre avant d'avoir bien penetre son
+dessein, il m'annonca que son plus jeune cheval etait malade, qu'il
+ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'etre force de voir un
+veterinaire pour le faire saigner. Je descendis de voiture et j'examinai
+le cheval: il avait l'oeil pur, le flanc calme; il n'etait pas plus
+malade que l'autre.
+
+--Mon ami, dis-je a maitre Volabu (c'etait le nom de mon voiturin), je
+te prie d'etre sincere avec moi. Tu cherches un pretexte pour t'arreter,
+et moi je n'ai pas de raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus
+longtemps a ton voiturin que tu ne tiens a ma personne. Que j'arrive a
+Briancon, c'est tout ce que je demande. La, je penserai a ce que je veux
+faire, et j'aurai sous la main tous les moyens de transport desirables.
+Si tu l'obstines a me laisser ici (nous n'etions plus qu'a cinq lieues
+de Briancon), je m'obstinerai peut-etre de mon cote a le faire marcher,
+car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, si tu veux que je sois
+bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de coeur ou d'argent, et c'est
+pour cela que ton cheval ne mange pas? Le brave homme se mit a rire,
+puis il secoua la tete d'un air melancolique:--Je ne suis plus de la
+premiere jeunesse, dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j'aurais ete
+bien aise de la surprendre; elle ne demeure qu'a une toute petite
+lieue d'ici, aux _Desertes_. Par la traverse, nous y serons dans une
+demi-heure; le chemin est bon, et puisque vous aime a vous arreter
+n'importe ou, pour marcher au hasard dans la neige, vous verrez la un
+bel endroit et de la belle neige, le diable m'emporte! Nous repartirions
+demain malin, et nous serions a Briancon avant midi. Allons, j'ai ete
+franc, voulez-vous etre bon enfant?
+
+--Oui, puisque je t'ai fait moi-meme cette condition. Va pour les
+_Desertes_! le non me lait, et la traverse aussi. J'aime assez les
+paysages qu'on ne voit pas des grandes routes; mais s'il te prend
+fantaisie, mon compere, de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton
+cheval recommence demain a ne plus manger?
+
+--Voulez-vous vous fier a la parole d'un ancien militaire, mon
+bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous voulez.
+
+--Je veux me fier, repondis-je. En route!
+
+Ou cet homme me conduisit, tu le sauras bientot, cher lecteur, et tu me
+diras si, dans l'acces de flanerie bienveillante qui me poussa a subir
+son caprice, il n'y eut pas quelque chose qu'un homme plus impertinent
+que moi eut pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne m'avait
+pas trompe, le brave Volabu. Le paysage ou il me fit penetrer avait un
+caractere a la fois naif et grandiose, qui s'empara de moi d'autant plus
+que je n'avais pas compte sur le discernement pittoresque de mon guide.
+Sans doute c'etait son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer
+ou mieux comprendre instinctivement la beaute du lieu qu'elle habitait.
+Il voulut reconnaitre ma complaisance en exercant envers moi les devoirs
+de l'hospitalite.
+
+Il possedait la quelques morceaux de terre et une maisonnette
+tres-propre ou il me conduisit. Et quand il eut trouve sa jeune menagere
+au travail, bien gaie, bien sage, bien pure (cela se voyait a la joie
+franche qu'elle montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fete
+qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me
+preparer un meilleur repas que celui que j'aurais pu faire a l'auberge
+du hameau, et, comme je leur disais que tant de soin n'etait pas
+necessaire pour me contenter, ils jurerent naivement que cela _ne me
+regardait pas_, c'est-a-dire qu'ils voulaient me traiter et m'heberger
+gratis.
+
+Je les laissai a leur fricassee entremelee de doux propos et de gros
+baisers, pour aller admirer le site environnant. Il etait simple et
+superbe. Des collines escarpees servant de premier echelon aux grandes
+montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de melezes,
+encadraient la vallee et la preservaient des vents du nord et de l'est.
+Au-dessus du hameau, a mi-cote de la colline la plus rapprochee et la
+plus adoucie, s'elevait un vieux et fier chateau, une des anciennes
+defenses de la frontiere probablement, demeure paisible et confortable
+desormais, car je voyais au ton frais des chassis de croisees en bois de
+chene, encadrant de longues vitres bien claires, que l'antique manoir
+etait habite par des proprietaires fort civilises. Un parc immense, jete
+noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de
+cloture sous un luxe de vegetation chaque jour plus rare en France,
+formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgre la rigueur
+de la saison (nous etions a la fin de janvier, et la terre etait
+couverte de frimas), la soiree etait douce et riante. Le ciel avait ces
+tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gelee; les horizons
+neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages doux, couleur de
+perle, attendaient le soleil qui descendait lentement pour s'y plonger.
+Avant de s'envelopper dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir
+sourire encore a la vallee, et il dardait sur les toits eleves du vieux
+chateau un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne et moussue un
+dome de cuivre rouge resplendissant.
+
+Comme j'etais vetu et chausse en consequence de la saison, je prenais un
+plaisir extreme a marcher sur cette neige brillante, cristallisee par le
+froid, et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces
+grandes surfaces a peine egratignees par la trace de quelques petites
+pattes d'oiseaux, j'etudiais avec attention le reflet verdatre que
+donne ce blanc eblouissant aupres duquel l'hermine et le duvet du cygne
+paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu'a la peinture et
+a remercier le ciel de m'avoir detourne de Milan.
+
+Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais embrasser de
+l'oeil la vaste pelouse blanche, coupee de massifs noirs, qui s'etendait
+devant le chateau. On avait rajeuni les abords de cette austere demeure
+en nivelant les anciens fosses, en exhaussant les terres et en amenant
+le jardin, la verdure et les allees sablees jusqu'au niveau du
+rez-de-chaussee, jusqu'a la porte des appartements, comme c'est l'usage
+aujourd'hui que nous sentons a la fois le confortable et la poesie de la
+vie de chateau. L'enclos etait bien ferme de grands murs; mais, en face
+du manoir, on en avait echancre une longueur de trente metres au moins
+pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse,
+a une hauteur peu considerable, et avait pour defense un large fosse
+exterieur. Un petit escalier, pratique dans l'epaisseur du massif
+de pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de l'eau pour
+permettre, apparemment, aux jardiniers d'y venir puiser durant l'ete.
+Comme l'eau etait couverte d'une croute de glace tres-forte, je fis la
+remarque qu'il etait tres-facile en ce moment d'entrer dans la residence
+seigneuriale des Desertes; mais il me parut qu'on s'en rapportait a la
+discretion des habitants de la contree, car aucune precaution n'etait
+prise pour garantir ce cote faible de la place.
+
+Comme le lieu me parut desert, j'eus quelque tentation d'y penetrer pour
+admirer de plus pres le tronc des ifs superbes et des pins centenaires
+dont les groupes formaient, dans cet interieur, mille paysages aussi
+_vrais_, quoique beaucoup mieux _composes_ que ceux de la campagne
+environnante; mais je m'abstins prudemment et respectueusement de cette
+temerite de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes
+qui, vues de pres, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je
+les regardai courir et folatrer sur la neige, sans qu'elles fissent
+attention a moi. Quoique enveloppees de manteaux et de fourrures, elles
+etaient aussi legeres que le grand levrier blanc qui bondissait autour
+d'elles. L'une me parut en age d'etre mariee; mais, a son insouciance,
+on voyait qu'elle ne l'etait pas, et meme qu'elle n'y songeait point.
+Elle etait grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses
+attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les
+jardins du temps de Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa
+beaute etait merveilleuse, quoique sa taille me parut moins elegante. Je
+ne sais pas non plus pourquoi je fus emu en la regardant, comme si elle
+me rappelait une image connue et chere. Cependant il me fut impossible,
+ce jour-la et plus tard, de trouver de moi-meme a qui elle ressemblait.
+
+Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels ebats, qu'elles
+passerent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et
+souvent toutes deux ensemble), chaque phrase etait d'ailleurs
+entrecoupee de rires si bruyants et si prolonges, que je ne pus rien
+saisir qui eut un sens. Un peu plus loin, elles s'arreterent et se
+mirent a briser sans pitie de superbes branches d'arbre vert dont elles
+firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnerent ensuite sur
+la neige, en disant:
+
+"Ma foi, qu'_il_ vienne les chercher, c'est trop froid a manier."
+
+J'allais les perdre de vue a regret, je l'avoue, car il y avait quelque
+chose de sympathique et d'excitant pour moi dans la petulance et la
+gaiete de ces jolies filles, lorsqu'une d'elles s'ecria: "Bon! j'ai
+perdu _son_ noeud, son fameux noeud d'epee, que j'avais attache sur mon
+capuchon, avec une epingle!
+
+--Eh bien! dit l'ainee, nous en ferons un autre; la belle affaire!
+
+--Oh! il l'avait fait lui-meme! Il pretend que nous ne savons pas faire
+les noeuds, comme si c'etait bien malin! Il va grogner.
+
+--Eh bien, qu'il grogne, le grognon! repliqua l'autre, et toutes deux
+recommencerent a rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir
+pourquoi, sinon qu'elles ont besoin de rire.
+
+--Tiens! je le vois, mon noeud! _son_ noeud! s'ecria la cadette en
+bondissant vers le fosse; le voila qui s'epanouit sur la neige. Oh! le
+beau coquelicot!
+
+Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment de ramasser ce
+noeud de rubans rouges que j'avais fort bien remarque, elle partit d'un
+nouvel eclat de rire: une petite brise soudaine qui venait de s'elever
+emportait le ruban, et le deposait, a mes pieds, sur la glace du fosse.
+
+Je le ramassai pour le rendre a la belle rieuse, et ce fut alors
+seulement qu'elle m'apercut et devint aussi rouge que son noeud de
+rubans cerise.
+
+--Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai force de
+traverser ce fosse; me le permettez-vous?
+
+--Non, non, ne faites pas cela! repondit l'enfant, en qui un fonds
+d'assurance mutine parut dominer tres-vite le premier acces de timidite,
+c'est peut-etre dangereux. Si la glace ne porte pas?
+
+--N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose que de courir un
+petit danger pour votre service.
+
+Et je traversai resolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu'en
+effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le fosse etait large
+et profond, l'enfant rougit encore et descendit quelques marches du
+petit escalier pour venir a ma rencontre. Elle ne riait plus.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, petite soeur? dit
+l'ainee, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d'un air de surprise
+et de mecontentement. Celle-ci etait deja une jeune personne. Elle
+connaissait sans doute deja la prudence. Elle avait au moins une
+vingtaine d'annees.
+
+--Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant a sa soeur le noeud de
+rubans au bout de ma canne, je m'arrete a la limite de votre empire, je
+ne me permets pas de mettre le pied seulement sur la premiere marche de
+l'escalier.
+
+Elle vit tout de suite que j'etais un homme bien eleve, et me remercia
+d'un doux et charmant sourire. Quant a l'enfant, elle saisit le noeud
+avec vivacite, et me fit signe de ne pas m'arreter sur la glace. Je m'en
+retournai lentement et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me
+crierent _merci_ avec beaucoup de grace; puis j'entendis l'ainee dire a
+la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!--Sauvons-nous! repondit
+l'enfant en recommencant son rire frais et clair comme une clochette
+d'argent. Elles se prirent par la main, et partirent en courant et
+en riant vers le chateau. Quand elles eurent disparu, je regagnai la
+modeste demeure de monsieur et madame Volabu, un peu preoccupe de ma
+petite aventure.
+
+Je trouvai mon souper pret. J'aurais ete Grandgousier en personne,
+qu'on ne m'eut pas traite plus largement. Je crois que toute la petite
+basse-cour de madame Volabu y avait passe. Je n'aurais pas eu bonne
+grace a me plaindre de cette prodigalite, en voyant l'air de triomphe
+naif avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux.
+J'exigeai qu'ils se missent a table avec moi, ainsi que la vieille mere
+de madame Volabu, qui etait encore un robuste virago, nommee madame
+Peirecote, et qui paraissait prendre a coeur d'etre bonne gardienne de
+l'honneur de son gendre.
+
+Il me fallut soutenir un rude assaut pour me preserver d'une
+indigestion, car mon brave _vetturino_ semblait decide a me faire
+etouffer. Des que je pus obtenir quelques instants de repit, j'en
+profitai pour faire des questions sur le chateau et ses habitants.
+
+--C'est bien vieux, ce chateau, me dit Volabu d'un air capable; c'est
+laid, n'est-ce pas? Ca ressemble a une grande masure? Mais c'est plus
+joli en dedans qu'on ne croirait; c'est tres-bien tenu, bien conserve,
+bien arrange, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a
+des caloriferes, ma foi! C'est que le vieux marquis ne se refusait rien.
+Il n'etait pas tres-genereux pour les autres, mais il aimait bien ses
+aises, et il passait presque toute l'annee ici. L'hiver, il n'allait
+qu'un peu a Paris, en Italie jamais, et pourtant c'etait son pays.
+
+--Et qui possede ce chateau a present?
+
+--Son frere, la comte de Balma, qui vient de passer marquis par le deces
+de l'aine de la famille. Dame, il n'est pas jeune non plus! C'est le
+sort de notre village, on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison
+et vieilles gens.
+
+--Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le chateau, dit madame
+Volabu; M. le nouveau marquis n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus
+age ne l'est guere plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabu me
+designait a son mari, dont les yeux s'arrondirent tout a coup, en meme
+temps que sa bouche s'allongeait en une moue assez risible.
+
+--Oh! s'ecria-t-il, M. de Balma a des garcons a present! Quand je suis
+parti, il n'avait qu'une fille, et il n'y a qu'un mois de cela.
+
+--C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, dit a son tour la
+vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arrive une famille
+nombreuse, deux autres filles et deux garcons, tous beaux comme des
+amours; mais qu'est-ce que ca vous fait, Volabu?
+
+--Ca ne me fait rien, la mere; mais c'est egal, notre vieux marquis
+est diablement sournois, car je lui ai entendu dire a M. le cure qu'il
+n'avait qu'une fille, celle qui est arrivee avec lui le lendemain de la
+mort du dernier marquis.
+
+--Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-la de legitime
+peut-etre, et que les quatre autres enfants sont des batards. Ca ne
+prouve pas un mauvais homme d'avoir recueilli tout ca le jour ou il
+s'est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les etablir pour effacer
+devant Dieu tous ses vieux peches.
+
+--Apres ca, ils ne sont peut-etre pas a lui, tous ces enfants? observa
+madame Volabu.
+
+--Il les appelle tous mes enfants, repondit la mere Peirecote, et ils
+l'appellent tous _mon papa_. Quand a savoir au juste ce qui en est,
+ce n'est pas facile. C'est une maison ou il y a toujours eu de gros
+secrets, par rapport surtout a M. le marquis actuel. Du temps de
+l'autre, est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui d'a
+present. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu un frere qui est mort
+aux Indes, disaient les uns. D'autres disaient au contraire: Le frere
+puine* de M. le marquis n'est pas si mort ni si eloigne qu'on croit;
+mais il a change de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes qu'il
+ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le
+voir. Les uns disaient encore: Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise
+conduite, mais il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette.
+Et les autres repondaient: Il ne lui envoie rien du tout. Il a le coeur
+trop dur pour cela. Le pire des deux n'est pas celui qu'on pense.
+
+--Et ne peut-on eclaircir cette histoire? demandai-je. Personne, dans
+le pays, n'est-il mieux renseigne que vous? Il est etrange qu'un membre
+d'une grande famille sorte ainsi de dessous terre.
+
+--Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de ces gens-la. Moi,
+voila ce que je sais, ce que j'ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux
+freres du nom de Balma, famille piemontaise bien anciennement etablie
+dans le pays. L'aine etait fort sage, mais pas de tres-bon coeur, cela
+est certain. Le cadet etait une diable de tete, mais il n'etait pas
+fier. Il n'avait rien a lui, et je n'ai point vu d'enfant si aimable et
+si joli. Les Balma ont vecu longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aine
+vint prendre possession de son domaine et habiter son chateau, sans
+vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, et mettant a la
+porte quiconque se montrait curieux du sort de son frere. Cet aine a
+vecu jusqu'a l'age de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter
+personne, sans souffrir un seul parent pres de lui. Il est mort sans
+faire de testament, comme un homme qui dit: Apres moi, la fin du monde!
+Mais voila que l'on a vu arriver tout a coup le jeune homme qui a
+produit de bons litres, et qui a herite naturellement du titre, du
+chateau et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois
+ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour un homme qui
+etait; dit-on, dans la derniere misere. Pauvre enfant! j'ai ete le
+saluer; il s'est souvenu de moi, et il a ete encore galant en paroles,
+comme si je n'avais que quinze ans.
+
+--Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mere, c'est
+donc le nouveau marquis? dit M. Volabu. Diantre! il n'a pas l'air d'un
+freluquet pourtant.
+
+--Dame! il peut bien avoir, a cette heure, soixante-douze ans, repondit
+naivement madame Peirecote. Aussi il est bien change! Et l'on dit qu'il
+est devenu raisonnable, et que sa fille ainee est rangee, econome; que
+c'est surprenant de la part de gens qu'on croyait disposes a tout avaler
+dans un jour.
+
+--Peste! c'est l'age de s'amender, reprit Volabu. Soixante-douze ans!
+excusez! Le _jeune homme_ a du mettre de l'eau dans son vin.
+
+Les epoux Volabu, voyant que j'avais fini de manger, commencerent a
+desservir, et je m'approchai du feu, ou je retins la mere Peirecote
+pour la faire encore parler. Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi
+l'histoire des Balma excitait a ce point ma curiosite.
+
+
+
+VIII.
+
+LE SABBAT.
+
+--Et les deux jeunes demoiselles, dis-je a ma vieille hotesse, vous les
+connaissez?
+
+--Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. Il n'y a qu'une
+quinzaine qu'elles sont ici, et le dernier jeune homme, qui parait avoir
+quinze ans tout au plus, est arrive avant-hier au soir. Ce qui fait dire
+dans le village que ce n'est peut-etre pas le dernier, et qu'on ne
+sait pas ou s'arretera la famille de M. le marquis. Chacun dit son mot
+la-dessus: il faut bien rire un peu, pour se consoler de ne rien savoir.
+
+--Le nouveau marquis a donc les memes habitudes de mystere que l'ancien?
+
+--C'est a peu pres la meme chose, c'est meme encore pire, puisque, ce
+qu'il a ete et ce qu'il a fait durant tant d'annees qu'on ne l'a pas vu,
+il a sans doute interet a le cacher plus encore que feu M. son frere;
+mais pourtant ce n'est pas le meme homme. On commence a me croire, quand
+je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra justice plus tard.
+L'autre etait sec de coeur comme de corps; celui-ci est un peu brusque
+de manieres, et n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas
+au premier venu: on dirait qu'il connait tous les tours et toutes les
+ruses de ceux qui _quemandent_; mais il s'informe, il consulte; sa fille
+ainee le fait avec lui, et les secours arrivent sans bruit a ceux
+qui ont vraiment besoin. M. le cure a bien remarque cela, lui qui
+s'affligeait tant lorsqu'il a vu venir ce pretendu mauvais sujet: il
+commence a dire que les pauvres gens n'ont pas perdu au change.
+
+--Voila qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire gagne en
+moralite ce qu'elle perd en merveilleux. Cela se resume en un vieux
+proverbe de votre connaissance sans doute: "Les mauvaises tetes font les
+bons coeurs."
+
+--Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste a dire, les trop
+bonnes tetes font souvent les coeurs mauvais. Qui ne pense qu'a soi
+n'est bon qu'a soi... Il n'en reste pas moins du merveilleux dans cette
+maison-la. De tout temps, il s'est passe au chateau des Desertes des
+choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas comprendre. D'abord, on
+dit que tous les Balma sont sorciers de pere en fils, et l'on me dirait
+que l'ainee des demoiselles en tient, que cela ne m'etonnerait pas, car
+elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle ne va pas du
+tout vetue selon son rang, elle ne porte ni plumes a son chapeau ni
+cachemires, comme les dames riches du pays; elle a la figure si blanche,
+qu'on dirait qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un peu
+plus elegantes et paraissent plus gaies; mais l'aine des jeunes gens a
+l'air d'un vrai fou: on l'entend parler tout seul, et on le voit faire
+des gestes qui font peur. Quant a M. le marquis, tout charitable qu'il
+est, il a l'air bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous
+voulez, mais les domestiques du chateau ont peur et sont fort aises
+qu'on les renvoie a sept heures du soir, en leur permettant d'aller
+faire la veillee et coucher dans le village, ou ils ont tous leur
+famille, car ce marquis n'a amene avec lui aucun serviteur etranger
+qu'on puisse faire parler. Tous ceux qui sont employes au chateau sont
+pris a la journee, parce qu'on a renvoye tous les anciens. Cela fait
+que, pendant douze heures de nuit, personne ne peut savoir ce qui se
+passe dans la maison.
+
+--Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque chose? Peut-etre que
+ces Balma sont tout simplement de grands dormeurs qui craignent le bruit
+de l'office.
+
+--Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils s'en vont dans tout
+le chateau, montant, descendant, traversant les vieilles galeries,
+s'arretant dans des chambres qui n'ont pas ete habitees depuis cent
+ans peut-etre. Ils remuent les meubles, les transportent d'un coin a
+l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, se disputent...,
+on dit meme qu'ils se battent, car *car ils font la-dedans un sabbat
+desordonne.
+
+--Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient tout le monde de si
+bonne heure?
+
+--Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes et contrevents,
+apres avoir fait la ronde pour s'assurer qu'on ne les espionne pas. Le
+fils du jardinier, qui s'etait cache dans une armoire par curiosite, a
+manque etre jete par les fenetres, et il a eu une si grosse peur, qu'il
+en a ete malade, car il pretend que ces messieurs et ces demoiselles,
+et meme M. le marquis, etaient tous habilles en diables, et que cela
+faisait dresser les cheveux sur la tete de les voir ainsi, et de leur
+entendre dire des choses qui ne ressemblaient a rien.
+
+--A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui commenca a m'interesser!
+Les vieux chateaux ou il ne se passe pas des choses diaboliques ne sont
+bons a rien.
+
+--Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas a cela? Eh bien! si je vous
+disais que j'ai ete ecouter le plus pres possible avec ma fille, et que
+j'ai vu quelque chose?
+
+--Bien! voyons, contez-moi cela.
+
+--Nous avons vu a travers les fentes d'un vieux contrevent qui ne ferme
+pas aussi bien que les autres, et qui donne ouverture a l'ancienne salle
+des gardes du chateau, des lumieres passer et repasser si vite, qu'on
+eut dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi sans les
+eteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit du tonnerre et le vent
+siffler dans le chateau, quoiqu'il fit une belle nuit de gelee bien
+tranquille comme ce soir. Un grand cri est venu jusqu'a nous, comme si
+l'on tuait quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans les
+veines. C'etait la semaine derniere, Monsieur! Nous nous sommes sauvees,
+ma fille et moi, parce que nous ne doutions pas qu'un crime n'eut ete
+commis, et nous ne voulions pas etre appelees comme temoins: cela fait
+toujours du tort a de pauvres gens comme nous de temoigner contre les
+riches; on s'en apercoit plus tard. Si bien que nous n'avons pu fermer
+l'oeil de toute la nuit; mais le lendemain tout le monde se portait bien
+dans le chateau: les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin
+comme a l'ordinaire, et M. le marquis a ete a la messe, car c'etait un
+dimanche. Seulement les domestiques nous ont dit qu'ils avaient brule
+dans la nuit plus de cinquante bougies, et que tout le souper avait ete
+mange jusqu'au dernier os.
+
+--Ah! il me parait qu'ils fetent joyeusement le diable?
+
+--Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, avec des gateaux,
+des confitures et des vins fins, leur est servi dans la salle a manger,
+en meme temps qu'on dessert leur diner. On ne sait pas a quelle heure ni
+avec quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire a des esprits
+qui ne se nourrissent pas de fumee. Le matin, on trouve les fauteuils
+ranges en cercle autour de la cheminee du grand salon, et dans tout
+le reste de la maison il n'y a pas trace du remue-menage de la nuit.
+Seulement, il y a toute une partie du chateau, celle qu'on n'habite
+plus depuis longtemps, qui est fermee et cadenassee de facon a ce que
+personne ne puisse y mettre le bout du nez. Ils ont, au reste, fort peu
+de domestiques pour une si grande maison et tant de maitres. Ils n'ont
+encore recu personne, si ce n'est le maire et le cure, lesquels ont vu
+seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun de ses enfants
+ait paru, excepte sa fille ainee. Les demoiselles n'ont pas de filles de
+chambre, et semblent tout aussi habituees que les messieurs a se servir
+elles-memes. Le service interieur est fait aussi par des femmes de
+journee que l'on congedie quand elles ont balaye et range; et vous
+savez, Monsieur, les hommes sont si simples! Quand il n'y a pas de
+femmes au courant des affaires d'une maison, on ne peut rien savoir.
+
+--C'est vraiment desesperant, ma chere madame Peirecote, dis-je en
+retenant une bonne envie de rire.
+
+--Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'etais plus jeune, et si je ne craignais
+pas d'attraper un rhumatisme en faisant le guet, je saurais bientot a
+quoi m'en tenir. Par exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait
+les lits a trouve au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles
+depareillees. On a beau se cacher, on n'est jamais a l'abri d'une
+distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce qu'il y avait a la place de
+la pantoufle perdue durant le sabbat!
+
+--Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? ou bien un fer de
+cheval qui a brule les doigts de la pauvre servante?
+
+--Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc avec un noeud de
+beaux rubans rose et or!
+
+--Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est evident que ces
+demoiselles avaient ete au bal sur un manche a balai!
+
+--Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au chateau, car
+on avait justement entendu des airs de danse, et les parquets s'en
+ressentaient; mais quels etaient les invites, et d'ou sortait le beau
+monde? car on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espece autour du
+chateau, et a moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontee
+par les tuyaux de cheminee, je ne vois pas pour qui ces demoiselles ont
+mis des souliers blancs a noeuds rose et or.
+
+J'aurais ecoute madame Peirecote toute la nuit, tant ses contes me
+divertissaient; mais je vis que mes hotes desiraient se retirer, et je
+leur en donnai l'exemple. Volabu me conduisit a sa meilleure chambre et
+a son meilleur lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, et
+ils ne me quitterent qu'apres s'etre assures que je ne manquais de rien.
+Volabu me demanda au travers de la porte a quelle heure je voulais
+partir pour Briancon. Je le priai d'etre pret a sept heures du matin, ne
+voulant pas etre a charge plus longtemps a sa famille.
+
+Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'etait que sept
+heures du soir, et j'avais douze heures devant moi. Un bon feu de sapin
+petillait dans la cheminee de ma petite chambre, et une grande provision
+de branches resineuses, placee a cote, me permettait de lutter contre la
+froide bise qui sifflait a travers les fenetres mal jointes. Je pris mes
+crayons, et j'esquissai les deux jolies figures des demoiselles de Balma
+dans le costume et les attitudes ou elles m'etaient apparues, sans
+oublier le beau levrier blanc et le cadre des grands cypres noirs
+couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore plus vite dans
+mon imagination que sur le papier, et je ne pouvais me defendre d'une
+emotion analogue a celle que nous fait eprouver la lecture d'un conte
+fantastique d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures si
+candides, si enjouees, si heureuses en apparence, les recits bizarres et
+les diaboliques commentaires de ma vieille hotesse. Ainsi que dans ces
+contes germaniques, ou des anges terrestres luttent sans cesse contre
+les pieges d'un esprit infernal petri d'ironie, de colere et de douleur,
+je voyais ces beaux enfants fleurir a leur insu, sous l'influence
+perfide de quelque vieux alchimiste couvert de crimes, qui les elevait a
+la brochette pour vendre leurs ames a Satan, afin de degager la sienne
+d'un pacte fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre
+commencait a se mefier. Au milieu de leur gaiete railleuse, il m'avait
+semble voir percer de la crainte pour un maitre qu'elles n'avaient pas
+ose nommer. Qu'il _grogne_, _le grognon!_ avaient-elles dit, et puis
+encore, en parlant de ma traversee perilleuse sur le fosse, l'ainee
+avait dit: _S'il voyait cela il nous gronderait._ Etait-ce leur pere
+qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? Rien ne
+prouvait qu'elles fussent les filles de ce vieux marquis ressuscite par
+magie apres avoir passe pour mort, que dis-je? apres avoir ete mort
+probablement pendant cinquante ans. Ce devait etre un vampire. Il
+les tourmentait deja toutes les nuits, mais chaque matin, grace a sa
+science, elles avaient perdu le souvenir de ce cauchemar, et tachaient
+de se reprendre a la vie. Helas! elles n'en avaient pas pour longtemps,
+les pauvrettes! Un matin, on les trouverait etranglees dans quelque
+gargouille du vieux manoir.
+
+A ces folles reveries, quelques indices reels venaient pourtant se
+joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans venaient faire la; mais
+le ruban rose et or du petit soulier coincidait, je ne sais comment,
+avec le noeud de ruban cerise que j'avais ramasse. _Son noeud_,
+avait-elle dit, _son noeud d'epee!_--Qui donc, dans le chateau, portait
+encore la costume de nos peres, l'epee et le noeud d'epee? Cela etait
+vraiment bizarre, et _il_ l'avait fait lui-meme! _Il_ pretendait que ces
+charmantes petites mains de fee ne savaient pas faire un noeud digne de
+_lui_! _Il_ etait donc bien imperieux et bien difficile, ce tyran de la
+jeunesse et de la beaute! Qu'il fut jeune ou vieux, ce porteur d'epee,
+ce faiseur de noeuds, il etait peu galant ou peu paternel. Ce ne pouvait
+etre que le diable ou l'un de ses suppots rechignes.
+
+Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent a ce sujet; mais
+je ne les executai point. La mere Peirecote m'avait souffle le poison
+de sa curiosite, et je ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il etait
+fort tard, tant j'avais fait de reves en peu d'instants. Ma montre
+s'etait arretee; mais l'horloge du hameau sonna neuf heures, et je
+m'inquietai du reste de ma nuit, car je n'avais plus envie de dessiner;
+il m'etait impossible de lire, et je mourais d'envie d'agir comme un
+ecolier, c'est-a-dire d'aller chercher quelque aventure poetique ou
+ridicule sous les murs du vieux chateau.
+
+Je commencai par m'assurer d'un moyen de sortie qui ne fit ni bruit ni
+scandale, et je l'eus trouve avant d'etre decide a m'en servir. Les
+contrevents de ma fenetre ouvraient sans crier et donnaient sur un petit
+jardin clos seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait
+qu'un etage de niveau avec le sol. Cela etait si facile et si tentant,
+que je n'y resistai pas. Je me munis d'un briquet, de plusieurs cigares,
+de ma canne a tete plombee; je cachai ma figure dans un grand foulard,
+je m'enveloppai de mon manteau, et, pour me deguiser mieux, je decrochai
+de la muraille une espece de chapeau tyrolien appartenant a M. Volabu;
+puis je sortis de la maison par la fenetre, je poussai les contrevents,
+j'enjambai la haie; la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait
+dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, rien
+qu'en faisant a l'exterieur le tour de la maison.
+
+J'arrivai au fosse que je connaissais deja si bien. La nuit avait
+raffermi la glace. Je montai, non sans peine, le petit escalier, qui
+etait devenu fort glissant. J'entrai resolument dans le parc, et
+j'approchai du chateau comme un Almaviva prepare a toute aventure.
+
+Je touchais aux portes vitrees du rez-de-chaussee donnant toutes sur
+une longue terrasse couverte de vignes dessechees par l'hiver, qui
+ressemblaient, dans la nuit, a de gros serpents noirs courant sur les
+murs et se roulant autour des balustres. J'avais monte sans hesiter
+l'escalier borde de grands vases de terre cuite qui entaillait noblement
+le perron sur chaque face. Tous les volets etaient hermetiquement
+fermes; je ne craignais pas qu'on me vit de l'interieur. Je voulais
+ecouter ces bruits etranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces
+meubles mis en danse, cette musique infernale dont ma vieille hotesse
+m'avait rempli la cervelle.
+
+Je ne fus pas longtemps sans reconnaitre qu'on agissait energiquement
+dans cette demeure silencieuse et deserte au dehors. De grands coups de
+marteau resonnaient dans l'interieur, et des eclats de voix, comme
+de gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frapperent
+confusement mon oreille. Tout cela se passait fort pres de moi,
+probablement dans une des pieces du rez-de-chaussee; mais les
+contrevents en plein chene, rembourres de crin et garnis de cuir, ne me
+permettaient pas de saisir un seul mot.
+
+[Illustration 006.png: J'avais monte, sans hesiter, l'escalier... (Page
+95.)]
+
+Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir a distance. Je
+descendis le perron, et bientot j'entendis ouvrir la porte que je venais
+de quitter. Le chien hurlait, je me crus perdu, car le clair de lune ne
+me permettait pas de franchir l'espace decouvert qui me separait des
+premiers massifs.
+
+--Ne laisse pas sortir Hecate! dit une voix que je reconnus aussitot
+pour celle de la plus jeune de mes deux heroines. Elle est folle au
+clair de la lune, et elle casse tous les vases du perron.
+
+--Rentrez, Hecate! dit l'autre, dont je reconnus aussi la voix. Elle
+ferma la porte au nez de la grande levrette, qui les avertissait de ma
+presence et gemissait de n'etre pas comprise.
+
+Les deux jeunes filles s'avancerent sur le perron. Je me cachai sous la
+voute qu'il formait entre les deux escaliers lateraux.
+
+--Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, petite; tu vas
+t'enrhumer, disait l'ainee. Qu'as-tu besoin de t'appuyer sur la
+balustrade?
+
+--Je suis fatiguee, et je meurs de chaud.
+
+--En ce cas, rentrons.
+
+--Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! Ils en ont au
+moins pour un quart d'heure a arranger le _cimetiere_, respirons un peu.
+
+Le _cimetiere_ me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me permettait
+de ne pas perdre une de leurs paroles, et j'allais saisir le mot de
+l'enigme, lorsque quelqu'un de l'interieur, ennuye des cris du chien,
+ouvrit la porte et laissa passer la maudite bete, qui s'elanca jusqu'a
+moi et s'arreta a l'entree de la voute, indignee de ma presence, mais
+tenue en respect par la canne dont je la menacais.
+
+--Oh! qu'_ils_ sont ennuyeux d'avoir lache Hecate! disaient
+tranquillement ces demoiselles, pendant que j'etais dans une situation
+desesperee. Ici, Hecate, tais-toi donc! tu fais toujours du bruit pour
+rien!
+
+[Illustration 007.png: Je n'attendis pas longtemps Don Juan et
+Leporello.... (Page 99.)]
+
+--Mais comme elle est en colere! c'est peut-etre un voleur! dit la
+petite.
+
+--Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'ainee en riant; monsieur
+le voleur, repondez.
+
+--Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur le curieux, vous
+perdez votre temps; vous vous enrhumez pour rien. Vous ne nous verrez
+pas.
+
+--A toi, Hecate! mange-le!
+
+Hecate n'eut pas demande mieux, si elle eut ose. Bruyante, mais
+craintive, comme le sont les levrettes, elle reculait herissee de colere
+et de peur, quoiqu'elle fut de taille a m'etrangler.
+
+--Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, elle crie apres la
+statue qui est la au fond de la grotte.
+
+--Et si nous allions voir?
+
+--Ma foi non, j'ai peur!
+
+--Et moi aussi, rentrons!
+
+--Appelons _nos garcons_!
+
+--Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tete, et ils se moqueront de
+nous comme a l'ordinaire.
+
+--Il fait froid, allons-nous-en.
+
+--Il _fait peur_, sauvons-nous!
+
+Elles rentrerent en rappelant la chienne. Tout se referma
+hermetiquement, et je n'entendis plus rien pendant un quart d'heure;
+mais tout a coup les cris d'une personne qui semblait frappee
+d'epouvante retentirent. On parla haut sans que je pusse distinguer ni
+les paroles ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des eclats
+de rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'etais transi de
+froid, et la maudite levrette pouvait me trahir encore, pour peu qu'on
+eut le caprice de venir poser de jolis petits bras nus sur la neige de
+la balustrade. Je regagnai la maison Volabu, certain qu'on ne m'avait
+pas tout a fait trompe, et qu'on travaillait dans le chateau a une
+oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux de n'avoir rien
+decouvert, sinon qu'on arrangeait le _cimetiere_ et qu'on se moquait des
+curieux.
+
+La nuit etait fort avancee quand je me retrouvai dans ma petite chambre.
+Je passai encore quelque temps a rallumer mon feu et a me rechauffer
+avant de pouvoir m'endormir, si bien que, lorsque Volabu vint pour
+m'eveiller avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais en
+conscience de mon premier somme. Je me levai tard. Il avait eu le
+temps de me preparer mon dejeuner, qu'il fallut accepter sous peine de
+desesperer le brave homme et madame Volabu, qui avait des pretentions
+assez fondees au talent de cuisiniere. A midi, une affaire survint a mon
+hote: il etait pret a y renoncer pour tenir sa parole envers moi; mais
+moi, sans me vanter de mon escapade, j'avais un _fiasco_ sur le coeur,
+et je me sentais beaucoup moins presse que la veille d'arriver a
+Briancon. Je priai donc mon hote de ne pas se gener, et je remis notre
+depart au lendemain, a la condition qu'il me laisserait payer la depense
+que je faisais chez lui, ce qui donna lieu a de grandes contestations,
+car cet homme etait sincerement liberal dans son hospitalite. Il eut
+discute avec moi pour une misere durant le voyage, si j'eusse voulu
+marchander; chez lui, il etait pret a mettre le feu a la maison pour me
+prouver son savoir-vivre.
+
+
+
+IX.
+
+L'UOM DI SASSO.
+
+J'etais trop mecontent du resultat de mon entreprise pour me sentir
+dispose a faire de nouvelles questions sur le chateau mysterieux. Je
+renfermais ma curiosite comme une honte, le succes ne l'avait pas
+justifiee; mais elle n'en subsistait pas moins au fond de mon
+imagination, et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante.
+En attendant, je resolus d'aller pousser une reconnaissance autour
+du chateau, pour me menager les moyens de penetrer nuitamment dans
+l'interieur de la place, s'il etait possible... Bah! me disais-je, tout
+est possible a celui qui veut.
+
+J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rodait devant la route, me
+regarda avec ce melange de hardiesse et de poltronnerie qui caracterise
+les enfants de la campagne. Puis, comme j'observais sa mine a la fois
+espiegle et farouche, il vint a moi, et, me presentant une lettre, il
+me dit: "Regardez ca, si c'est pour vous." Je lus mon nom et mon prenom
+traces fort lisiblement et d'une main elegante sur l'adresse. A peine
+eus-je fait un signe affirmatif que l'enfant s'enfuit sans attendre ni
+questions ni recompense. Je courus a la signature, qui ne m'apprit rien
+d'officiel, mais a laquelle pourtant je ne me trompai pas. Stella et
+Beatrice! les jolis noms! m'ecriai-je, et je rentrai dans ma chambre,
+assez emu, je le confesse.
+
+"Le hasard, aide de la curiosite, disait cette gracieuse lettre
+parfumee, a fait decouvrir a deux petites filles fort rusees le nom de
+l'etranger qui a ramasse le noeud de ruban cerise. Des pas laisses sur
+la neige, coincidant avec les avertissements de la belle chienne Hecate,
+ont prouve a ces demoiselles que l'etranger etait encore plus curieux
+que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de marcher sur les eaux
+pour surprendre les secrets d'autrui. Le sort en est jete! Puisque vous
+voulez etre initie a nos mysteres, o jeune presomptueux, vous le serez!
+Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer digne de notre
+confiance! Soyez muet comme la tombe; la plus legere indiscretion nous
+mettrait dans l'impossibilite de vous admettre. Venez a huit heures du
+soir (_solo e inosservato_) au bord du fosse, vous y trouverez Stella et
+Beatrice."
+
+Tout le billet etait ecrit en italien et redige dans le pur toscan que
+je leur avais entendu parler. Je hatai le diner pour avoir le droit de
+sortir a six heures, pretextant que j'allais voir lever la lune sur le
+haut des collines. En effet, je fis une course au dela du chateau, et
+a huit heures precises j'etais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq
+minutes. Mes deux charmantes chatelaines parurent, bien enveloppees et
+encapuchonnees. Je fus un peu inquiet, lorsque j'eus franchi l'escalier,
+d'en voir une troisieme sur laquelle je ne comptais pas. Celle-la etait
+masquee d'un _loup_ de velours noir et son manteau avait la forme d'un
+domino de bal.--Ne soyez pas effraye, me dit la petite Beatrice en me
+prenant sans facon par-dessous le bras, nous sommes trois. Celle-ci est
+notre soeur ainee. Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il
+faut nous suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut
+vous soumettre a tout ce que nous exigerons de vous, eussions-nous la
+fantaisie de vous couper la moustache, les cheveux et meme un peu de
+l'oreille. Vous allez voir des choses fort extraordinaires et faire
+tout ce qu'on vous commandera, sans hasarder la moindre objection, sans
+hesiter, et surtout _sans rire_, des que vous aurez passe le seuil du
+sanctuaire. Le rire intempestif est odieux a notre _chef_, et je ne
+reponds pas de ce qui vous arriverait si vous ne vous comportiez pas
+avec la plus grande dignite.
+
+--Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnete homme, dit a son tour
+Stella, la seconde des deux soeurs, a nous obeir dans toutes ces
+prescriptions? Autrement, il ne fera point un pas de plus sur nos
+domaines, et ma soeur ainee que voici, et qui est sourde comme la loi du
+destin, l'enchainera jusqu'au jour, par une force magique, au pied de
+cet arbre ou il servira demain de risee aux passants. Pour cela il ne
+faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez vite, Monsieur.
+
+--Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous voulez, d'etre a
+vous corps et ame jusqu'a demain matin.
+
+--A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune par un bras,
+elles m'entrainerent dans un dedale obscur de bosquets d'arbres verts.
+Le domino noir nous precedait, marchant vite, sans detourner la tete.
+Une branche ayant accroche le bas de son manteau, je vis se dessiner sur
+la neige une jambe tres-fine et qui pourtant me parut suspecte, car elle
+etait chaussee d'un bas noir avec une floche de rubans pareils retombant
+sur le cote, sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur
+ainee, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garcon qui ne voulait
+pas se trahir par la voix et qui surveillait ma conduite aupres de ses
+soeurs, pour me remettre a la raison, s'il en etait besoin.
+
+Je ne pus me defendre du sot amour-propre de faire part de ma
+decouverte, et j'en fus aussitot chatie.--Pourquoi avez-vous manque de
+confiance en moi? disais-je a mes deux jeunes amies. Il n'etait pas
+besoin de la presence de votre frere pour m'engager d'etre aupres de
+vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes.
+
+--Et vous, pourquoi manquez-vous a votre serment? repliqua Stella d'un
+ton severe: allons, il est trop tard pour reculer, et il faut employer
+les grands moyens pour vous forcer au silence.
+
+Elle m'arreta; le domino noir se retourna malgre sa surdite, et presenta
+un bandeau, qu'a elles trois elles placerent sur mes yeux avec la
+precaution et la dexterite de jeunes filles qui connaissent les
+supercheries possibles du jeu de colin-maillard.--On vous fait grace du
+baillon, me dit Beatrice; mais, a la premiere parole que vous direz,
+vous ne l'echapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver
+main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous vos mains;
+vous ne serez pas assez felon, je pense, pour nous les retirer et pour
+nous forcer a vous les lier derriere le dos.
+
+Je ne trouvais pas desagreable cette maniere d'avoir les mains liees,
+en les enlacant a celles de deux filles charmantes, et la ceremonie du
+bandeau ne m'avait pas revolte non plus; car j'avais senti se poser
+doucement sur mon front et passer legerement dans ma chevelure deux
+autres mains, celles de la soeur ainee, lesquelles, degantees pour cet
+office d'executeur des hautes-oeuvres, ne me laisserent plus aucun doute
+sur le sexe du personnage muet.
+
+Je dois dire a ma louange que je n'eus pas un instant d'inquietude sur
+les suites de mon aventure. Quelque inexplicable qu'elle fut encore, je
+n'eus pas le _provincialisme_ de redouter une mystification de mauvais
+gout; je ne m'etais muni d'aucun poignard, et les menaces de mes jolies
+sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour mes oreilles ni meme pour
+ma moustache. Je voyais assez clairement que j'avais affaire a des
+personnes d'esprit, et le souvenir de leurs figures, le son de leurs
+voix, ne trahissaient en elles ni la mechancete ni l'effronterie.
+Certes, elles etaient autorisees par leur pere, qui sans doute me
+connaissait de reputation, a me faire cet accueil romanesque, et, ne
+le fussent-elles pas, il y a autour de la femme pure je ne sais quelle
+indefinissable atmosphere de candeur, qui ne trompe pas le sens exerce
+d'un homme.
+
+Je sentis bientot, a la chaleur de la temperature et a la sonorite
+de mes pas, que j'etais dans le chateau; on me fit monter plusieurs
+marches, on m'enferma dans une chambre, et la voix de Beatrice me cria a
+travers la porte: "Preparez-vous, otez votre bandeau, revetez l'armure,
+mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher tout a
+l'heure."
+
+Je me trouvai seul dans un cabinet meuble seulement d'une grande glace,
+de deux quinquets et d'un sofa, sur lequel je vis une etrange armure. Un
+casque, une cuirasse, une cotte, des brassards, des jambards, le tout
+mat et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'etait du carton, mais
+si bien modele et peint en relief pour figurer les ornements repousses,
+qu'a deux pas l'illusion etait complete. La cotte etait en toile
+d'encollage, et ses plis inflexibles simulaient on ne peut mieux
+la sculpture. Le style de l'accoutrement guerrier etait un melange
+d'antique et de rococo, comme on le voit employe dans les panoplies de
+nos derniers siecles. Je me hatai de revetir cet etrange costume, meme
+le masque, qui representait la figure austere et chagrine d'un vieux
+capitaine, et dont les yeux blancs, doubles d'une gaze a l'interieur,
+avaient quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, cette
+gaze ne me permettant pas une vision bien nette, je me crus change en
+pierre, et je reculai involontairement.
+
+La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, et en posant
+son doigt sur ses levres: "C'est a merveille, dit-elle en parlant bas.
+L'_uom' di sasso_ est effroyable! Mais n'oubliez pas les gants blancs...
+Oh! ceux-ci sont trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour
+leur donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de pres, tout fasse
+illusion. Bien! venez maintenant. Mes freres vous attendent, mais mon
+pere ne se doute de rien. Allons, comportez-vous comme une statue bien
+raisonnable. N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!"
+
+Elle me fit descendre un escalier derobe, pratique dans l'epaisseur d'un
+mur enorme, puis elle ouvrit une porte en bas, et me conduisit a un
+siege ou elle me laissa en me disant tout bas: "Posez-vous bien. Soyez
+artiste dans cette pose-la!"
+
+Elle disparut; le plus grand silence regnait autour de moi, et ce ne fut
+qu'au bout de quelques secondes que la gaze de mon masque me permit de
+distinguer les objets mal eclaires qui m'environnaient.
+
+Qu'on juge de ma surprise: j'etais assis sur une tombe! Je faisais
+monument dans un coin de cimetiere eclaire par la lune. De vrais
+ifs etaient plantes autour de moi, du vrai lierre grimpait sur mon
+piedestal. Il me fallut encore quelques instants pour m'assurer que
+j'etais dans un interieur bien chauffe, eclaire par un clair de lune
+factice. Les branches de cypres qui s'entrelacaient au-dessus de ma tete
+me laissaient apercevoir des coins de ciel bleu, qui n'etaient pourtant
+que de la toile peinte, eclairee par des lumieres bleues. Mais tout cela
+etait si artistement agence, qu'il fallait un effort de la raison pour
+reconnaitre l'artifice. Etais-je sur un theatre? Il y avait bien devant
+moi un grand rideau de velours vert; mais, autour de moi, rien ne
+sentait le theatre. Rien n'etait dispose pour des effets de scene
+menages au spectateur. Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais
+des issues formees par des masses de branches vertes et voilant leurs
+extremites par des toiles bleues perdues dans l'ombre. Point de
+quinquets visibles; de quelque cote qu'on cherchat la lumiere, elle
+venait d'en haut, comme des astres, et, du point ou l'on m'avait rive
+sur mon socle funeraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher
+etait cache sous un grand tapis vert imitant la mousse. Les tombes qui
+m'entouraient me semblaient de marbre, tant elles etaient bien peintes
+et bien disposees. Dans le fond, derriere moi, s'elevait un faux mur
+qui ressemblait a un vrai mur a s'y tromper. On n'avait pas cherche
+ces lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et contre
+lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de l'horizon. La scene
+dont je faisais partie etait assez grande pour que rien n'y choquat
+l'apparence de la realite. C'etait une vaste salle arrangee de facon a
+ce que je pusse me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un
+coin de jardin destine a d'illustres sepultures. Les cypres semblaient
+plantes reellement dans de grosses pierres qu'on avait transportees pour
+les soutenir, et ou la mousse du parc etait encore fraiche.
+
+Donc je n'etais pas sur un theatre, et pourtant je servais a une
+representation quelconque. Voici ce que j'imaginai: M. de Balma etait
+fou, et ses enfants essayaient d'etranges fantaisies pour flatter la
+sienne. On lui servait des tableaux appropries a la disposition lugubre
+ou riante de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter la
+nuit precedente, quoiqu'on eut deja parle de cimetiere. J'entendis des
+chuchotements, des pas furtifs et des frolements de robe derriere les
+massifs qui m'environnaient; puis la douce voix de Beatrice, partant de
+derriere le rideau, prononca ces mots:--_Il est temps!..._
+
+Alors un choeur, forme de quelques voix admirables, s'eleva de divers
+cotes, comme si des esprits eussent habite ces buissons de cypres, dont
+les tiges se balancaient sur ma tete et a mes pieds. J'arrangeai ma pose
+de Commandeur, car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans cette
+affaire. Le choeur etait de Mozart, et chantait les admirables accords
+harmoniques du cimetiere: "_Di rider finirai, pria dell'aurora. Ribaldo!
+audace! lascia ai morti la pace!_"
+
+Involontairement je melai ma voix a celle des fantomes invisibles; mais
+je me tus en voyant le rideau s'ouvrir en face de moi.
+
+Il ne se leva pas comme une toile de theatre, il se separa en deux
+comme un vrai rideau qu'il etait; mais il ne m'en devoila pas moins
+l'interieur d'une jolie petite salle de spectacle, ornee de deux rangees
+de belles loges decorees dans le gout de Louis XIV. Trois jolis lustres
+pendaient de la voute; il n'y avait pas de rampe allumee, mais il y
+avait la place d'un orchestre. Le plus curieux de tout cela, c'est qu'il
+n'y avait pas un spectateur, pas une ame dans toute cette salle, et que
+je me trouvais poser la statue devant les banquettes.
+
+--Si c'est la toute la mystification que je subis, pensai-je, elle n'est
+pas bien mechante. Reste a savoir combien de temps on me laissera faire
+mon effet dans le vide.
+
+Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello sortirent du massif
+derriere moi, et se mirent a causer. Leurs costumes, admirables de
+verite, de bon gout et d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaitre
+tout de suite les acteurs, car Leporello surtout etait rajeuni de trente
+ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une barbe noire taillee
+en collier andalous, une resille qui cachait son front ride; mais, a sa
+voix, pouvais-je hesiter un instant? C'etait le vieux Boccaferri devenu
+un acteur elegant et alerte.
+
+Mais ce beau don Juan, ce fier et poetique jeune homme qui s'appuyait
+negligemment sur mon piedestal, sans daigner tourner vers moi son
+visage, ombrage d'une *d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis
+XIII, a plume blanche, quel etait-il donc? Son riche vetement semblait
+emprunte a un portrait de famille. Ce n'etait point un costume de
+fantaisie, un compose de chiffons et de clinquant: c'etait un veritable
+pourpoint de velours aussi court que le portaient les dandys de
+l'epoque, avec des braies aussi larges, des passements aussi raides, des
+rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la boutique, le
+magasin de costumes, l'arrangement infidele par lequel l'acteur
+transige avec les bourgeoises du public en modifiant l'extravagance ou
+l'exageration des anciennes modes, c'etait la premiere fois que j'avais
+sous les yeux un vrai personnage historique dans son vrai costume et
+dans sa maniere de le porter. Pour moi, peintre, c'etait une bonne
+fortune. Le jeune homme etait svelte et fait au tour. Il se dandinait
+comme un paon, et me donnait une idee beaucoup plus juste de don Juan
+que ne me l'eut donnee le beau Celio lui-meme sur les planches, car
+Celio y eut voulu mettre quelque chose de hautain et de tragique
+qui outrepasse la donnee du caractere... Mais tout a coup, sur une
+observation poltronne de Leporello Boccaferri, il leva la tete vers moi,
+statue, d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Celio Floriani en
+personne.
+
+Savait-il qui j'etais? Dans tous les cas, mon masque ne lui permettait
+guere de sourire a des traits connus, et, comme la piece me paraissait
+engagee avec un merveilleux sang-froid, je gardai ma pose immobile.
+
+Quand le premier effet de la surprise et de la joie se fut dissipe, car,
+bien que je ne visse pas la Boccaferri, j'esperais qu'elle n'etait pas
+loin, je pretai l'oreille a la scene qui se jouait, afin de ne pas la
+faire manquer. Mon role n'etait pas difficile, puisque je n'avais qu'un
+geste a faire et un mot a dire, mais encore fallait-il les placer a
+propos.
+
+J'avais cru, d'apres le choeur, ou, faute d'instruments, des voix
+charmantes remplacaient les combinaisons harmoniques de l'orchestre,
+qu'il s'agissait de l'opera de Mozart rendu d'une certaine facon; mais
+le dialogue parle de Celio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait
+la comedie de Moliere en italien. Je la savais presque par coeur en
+francais; je ne fus donc pas longtemps a m'apercevoir qu'on ne suivait
+pas cette version a la lettre, car dona Anna, vetue de noir, traversa
+le fond du cimetiere, s'approcha de moi comme pour prier sur ma tombe,
+puis, apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour ecouter. Cette
+belle dona Anna, costumee comme un Velasquez, etait representee par
+Stella. Elle etait pale et triste, autant que son role le comportait en
+cet instant. Elle apprit la que c'etait don Juan qui avait tue son pere,
+car le reprouve s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello qui
+mourait de peur. Anna etouffa un cri en fuyant. Leporello repondit par
+un cri d'effroi, et declara a son maitre que les ames des morts etaient
+irritees de son impiete; que, quant a lui, il ne traverserait pas cet
+endroit du cimetiere, et qu'il en ferait le tour exterieur plutot que
+d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et le forca de lire
+l'inscription du monument du Commandeur. Le pauvre valet declara ne
+savoir pas lire, comme dans le libretto de l'opera italien. La scene se
+prolongea d'une maniere assez piquante a etudier, car c'etait un compose
+de la comedie de Moliere et du drame lyrique mis en action et en langage
+vulgaire, le tout complique et developpe par une troisieme version
+que je ne connaissais pas et qui me parut improvisee. Cela faisait un
+dialogue trop etendu et parfois trop familier pour une scene qui se
+serait jouee en public, mais qui prenait la une realite surprenante, a
+tel point que la convention ne s'y sentait plus du tout par moments, et
+que je croyais presque assister a un episode de la vie de don Juan. Le
+jeu des acteurs etait si naturel et le lieu ou ils se tenaient si bien
+dispose pour la liberte de leurs mouvements, qu'ils n'avaient plus du
+tout l'air de jouer la comedie, mais de se persuader qu'ils etaient les
+vrais types du drame.
+
+Cette illusion me gagna moi-meme quand je vis Leporello m'adresser
+l'invitation de son maitre, et montrer a mon inflexion de tete une
+terreur non equivoque. Jamais tremblement convulsif, jamais contraction
+du visage, jamais suffocation de la voix et flageolement des jambes
+n'appartinrent mieux a l'homme serieusement epouvante par un fait
+surnaturel. Don Juan lui-meme fut emu lorsque je repondis a son
+insolente provocation par le _oui_ funebre. Un coup de tamtam dans
+la coulisse et des accords lugubres faillirent me faire tressaillir
+moi-meme. Don Juan conserva la tete haute, le corps raide, la flamberge
+arrogante retroussant le coin du manteau; mais il tremblait un peu, sa
+moustache blonde se herissait d'une horreur secrete, et il sortit en
+disant: "Je me croyais a l'abri de pareilles hallucinations; sortons
+d'ici!" *il passa devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil
+etait arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front
+altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma pendant que
+les esprits reprenaient le choeur du commencement de la scene:
+
+ Di rider finirai, etc.
+
+Aussitot dona Anna vint me prendre par la main, et m'aidant a me
+debarrasser du masque, elle me conduisit au bord du rideau, en me disant
+de regarder avec precaution dans la salle. Le parterre de cette salle,
+qui n'etait garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargee
+de papiers et d'un piano a queue, devenait, dans les entr'actes, le
+foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri s'eventant avec un
+eventail de femme, et respirant a pleine poitrine comme un homme qui
+vient d'etre reellement tres-emu. Celio rassemblait des papiers sur la
+table; Beatrice, belle comme un ange, en costume de Zerlina, tenait par
+la main un charmant garcon encore imberbe, qui me sembla devoir etre
+Masetto. Un cinquieme personnage, enveloppe d'un domino de bal, qui,
+retrousse sur sa hanche, laissait voir une manchette de dentelle sur un
+bas de soie noire, me tournait le dos. C'etait la troisieme pretendue
+demoiselle de Balma, _la sourde_, costumee en Ottavio, qui m'avait
+intrigue dans le jardin; mais etait-ce la Cecilia? Elle me paraissait
+plus grande, et cette tournure degagee, cette pose de jeune homme, ne me
+rappelaient pas la Boccaferri, a laquelle je n'avais jamais vu porter
+sur la scene les vetements de notre sexe.
+
+J'allais demander son nom a Stella, lorsque celle-ci mit le doigt sur
+ses levres et me fit signe d'ecouter.
+
+--Pardieu! disait Boccaferri a Celio, qui lui faisait compliment de la
+maniere dont il avait joue, on aurait bien joue a moins! J'etais mort
+de peur, et cela tout de bon; car je n'avais pas vu la statue a la
+repetition d'hier, et quoique j'aie coupe et peint moi-meme toutes les
+pieces d'armure, je ne me representais pas l'effet qu'elles produisent
+quand elles sont revetues. Salvator posait dans la perfection, et il a
+dit son _oui_ avec un timbre si excellent, que je n'ai pas reconnu le
+son de sa voix; et puis, dans ce costume, il me faisait l'effet d'un
+geant. Ou est-il donc cet enfant, que je le complimente?
+
+Boccaferri se retourna brusquement, et vit derriere lui le jeune homme
+auquel il s'adressait, occupe a mettre du rouge pour faire le personnage
+de Masetto.--En bien! quoi? s'ecria Boccaferri, tu as deja eu le temps
+de changer de costume?
+
+--Comment, _mon vieux_ repondit le jeune homme, tu crois que c'est moi
+qui ai fait la statue? Tu ne te souviens pas de m'avoir vu dans la
+coulisse au moment ou tu es revenu tomber a genoux, comme voulant fuir
+(au plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit tout bas: Cette
+figure de pierre m'a fait vraiment peur!
+
+--Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupefait, je ne m'en
+souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais pas ma tete. Oui,
+j'ai eu reellement peur. Je suis content, notre essai reussit, mes
+enfants; voila que l'emotion nous gagne. Pour moi, c'est deja fait; et
+quand vous en serez tous la, vous serez tous de grands artistes!...
+
+--Mais, vieux fou, dit Celio en souriant, si ce n'etait pas Salvator qui
+faisait la statue, qui etait-ce donc? Tu ne te le demandes pas?
+
+--Au fait, qui etait-ce? Qui diable a fait cette statue?
+
+Et Boccaferri se leva tout effraye en promenant des yeux hagards autour
+de lui.
+
+--Le bonhomme est tres-impressionnable, me dit Stella; il ne faudrait
+pas pousser plus loin l'epreuve. Nommez-vous avant de vous montrer.
+
+
+
+X.
+
+OTTAVIO.
+
+--Maitre Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le rideau,
+reconnaissez-vous la voix du Commandeur?
+
+--Oui, pardieu! je reconnais cette voix, repondit-il; mais je ne puis
+dire a qui elle appartient. Mille diables! il y a ici ou un revenant, ou
+un intrus; qu'est-ce que cela signifie, enfants?
+
+--Cela signifie, mon pere, dit Ottavio en se retournant et en me
+montrant enfin les traits purs et nobles de la Cecilia, que nous avons
+ici un bon acteur et un bon ami de plus. Elle vint a moi en me tendant
+la main. Je m'elancai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre;
+je saisis sa main que je baisai a plusieurs reprises, et j'embrassai
+ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les bras. C'etait la premiere
+fois que je songeais a lui donner cette accolade, dont la seule idee
+m'eut cause du degout deux mois auparavant. Il est vrai que c'etait la
+premiere fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille pipe
+et le vin nouveau.
+
+Celio m'embrassa aussi avec plus d'effusion veritable que je ne l'y
+eusse cru dispose. La douleur de son _fiasco_ semblait s'etre effacee,
+et, avec elle, l'amertume de son langage et de sa physionomie. "Ami,
+me dit-il, je veux te presenter a tout ce que j'aime. Tu vois ici les
+quatre enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Beatrice, et mon
+jeune frere Salvator, le Benjamin de la famille, un bon enfant bien gai,
+qui palissait dans l'etude d'un homme de loi, et qui a quitte ce noir
+metier de scribe, il y a deux jours, pour venir se faire artiste a
+l'ecole de notre pere adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le
+reste de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur education,
+les autres leur stage dramatique. On t'expliquera cela plus tard:
+maintenant il ne faut pas trop s'absorber dans les embrassades et les
+explications, car on perdrait la piece de vue; on se refroidirait sur
+l'affaire principale de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art
+dramatique!
+
+--Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cecilia a la derobee:
+pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonne? Si le plus incroyable, le plus
+inespere des hasards ne m'eut conduit ici, je ne vous aurais peut-etre
+jamais revus qu'a travers la rampe d'un theatre; car tu m'avais promis
+de m'ecrire, Celio, et tu m'as oublie!
+
+--Tu mens! repondit-il en riant. Une lettre de moi, avec une invitation
+de notre cher hote, le marquis, te cherche a Vienne dans ce moment-ci.
+Ne m'avais-tu pas dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps?
+Ce serait a toi de nous expliquer comment nous te retrouvons ici, ou
+plutot comment tu as decouvert notre retraite, et pourquoi il a fallu
+que ces demoiselles se compromissent jusqu'a t'ecrire un billet doux
+sous ma dictee pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu
+de venir roder sous les fenetres. Si l'aventure d'hier soir ne m'eut pas
+mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, ce matin, ces traces
+indiscretes empreintes sur la neige, et cela jusque chez le voiturin
+Volabu, ou j'ai vu ton nom sur une caisse placee dans son hangar, tu
+nous menageais donc quelque terrible surprise?
+
+--Moi? j'etais le plus sot et le plus innocent des curieux. Je ne vous
+savais pas ici. J'avais la tete echauffee par votre sabbat nocturne, qui
+met en emoi tout le hameau, et je venais tacher de surprendre les manies
+de M. le marquis de Balma... Mais a propos, m'ecriai-je en eclatant de
+rire et en promenant aussitot un regard inquiet et confus autour de moi,
+chez qui sommes-nous ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et
+comment peut-il dormir pendant un pareil vacarme?
+
+Toute la troupe echangea a son tour des regards d'etonnement, et
+Beatrice eclata de rire comme je venais de le faire.
+
+Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid pour me
+repondre.--Le vieux marquis est un monomane, en effet, dit-il. Il a la
+passion du theatre, et son premier soin, des qu'il s'est vu riche et
+maitre d'un beau chateau, c'a ete de recruter, par mon intermediaire, la
+troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici en la faisant
+passer pour sa famille. Comme il est grand dormeur et passablement
+sourd, nous nous amusons a repeter sans qu'il nous gene, et, au premier
+jour, nous ferons nos debuts devant lui; mais, comme il est cense
+pleurer la mort du genereux frere qui ne l'a fait son heritier que
+faute d'avoir songe a le desheriter, il nous a recommande le plus grand
+mystere. C'est pour cela que personne ne sait a quoi nous passons nos
+nuits, et l'on aime mieux supposer que c'est a evoquer le diable qu'a
+nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous les arts. Restez
+donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous plaira, et, si la partie vous
+amuse, soyez associee a notre theatre. Comme je fais la pluie et le
+beau temps ici, on n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plait d'en
+changer. Vous passerez meme, au besoin, pour un sixieme enfant du
+marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui choisis les sujets
+et qui les dirige. Vous voyez que je suis lie de vieille date avec ce
+bon seigneur, cela ne doit pas vous etonner: c'etait un vieux ivrogne,
+et nous nous sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes amendes
+ici, et, depuis que nous avons le vin a discretion, nous sommes d'une
+sobriete qui vous charmera... Allons! nous oublions trop la piece, et
+ce n'est pas dans un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires.
+Voulez-vous faire jusqu'au bout le role de la statue? Ce n'est qu'une
+entree de manege; demain on vous donnera, dans une autre piece, le role
+que vous voudrez, ou bien vous prendrez celui d'Ottavio; et Cecilia
+creera celui d'Elvire, que nous avions supprime. Vous avez deja compris
+que nous inventons un theatre d'une nouvelle forme et completement a
+notre usage. Nous prenons le premier scenario venu, et nous improvisons
+le dialogue, aides des souvenirs du texte. Quand un sujet nous plait,
+comme celui-ci, nous l'etudions pendant quelques jours en le modifiant
+_ad libitum_. Sinon, nous passons a un autre, et souvent nous faisons
+nous-memes le sujet de nos drames et de nos comedies, en laissant a
+l'intelligence et a la fantaisie de chaque personnage le soin d'en tirer
+parti. Vous voyez deja qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose,
+c'est d'etre createurs et non interpretes serviles. Nous cherchons
+l'inspiration, et elle nous vient peu a peu. Au reste, tout ceci
+s'eclaircira pour vous en voyant comment nous nous y prenons. Il est
+deja dix heures, et nous n'avons joue que deux actes. _All'opra!_ mes
+enfants! Les jeunes gens au decor, les demoiselles au manuscrit pour
+nous aider dans l'ordre des scenes, car il faut de l'ordre meme dans
+l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui doit indisposer le
+public.
+
+Boccaferri prononca ces derniers mots d'un ton qui eut fait croire qu'il
+avait sous les yeux un public imaginaire remplissant cette salle vide et
+sonore. Mais il n'etait pas maniaque le moins du monde. Il se livrait a
+une consciencieuse etude de l'art, et il faisait d'admirables eleves en
+cherchant lui-meme a mettre en pratique des theories qui avaient ete le
+reve de sa vie entiere.
+
+Nous nous occupames de changer la scene. Cela se fit en un clin d'oeil,
+tant les pieces du decor etaient bien montees, legeres, faciles a remuer
+et la salle bien machinee.--Ceci etait une ancienne salle de spectacle
+parfaitement construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma ont
+eu de tout temps la passion du theatre, sauf le dernier, qui est mort
+triste, ennuye, parfaitement egoiste et nul, faute d'avoir cultive et
+compris cet art divin. Le marquis actuel est le digne fils de ses peres,
+et son premier soin a ete d'exhumer les decors et les costumes qui
+remplissaient cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu la vie a
+tous ces cadavres gisant dans la poussiere. Vous savez que c'etait mon
+metier _la-bas_. Il ne m'a pas fallu plus de huit jours pour rendre
+la couleur et l'elasticite a tout cela. Ma fille, qui est une grande
+artiste, a rajeuni les habillements et leur a rendu le style et
+l'exactitude dont on faisait bon marche il y a cinquante ans. Les
+petites Floriani, qui veulent etre artistes aussi un jour, l'aident en
+profitant de ses lecons. Moi, avec Celio, qui vaut dix hommes pour la
+promptitude d'execution, l'adresse des mains et la rapidite d'intuition,
+nous avons imagine de faire un theatre dont nous pussions jouir
+nous-memes, et qui n'offrit pas a nos yeux, desabuses a chaque instant,
+ces laids interieurs de coulisses pelees ou le froid vous saisit le
+coeur et l'esprit des que vous y rentrez. Nous ne nous moquons pas pour
+cela du public, qui est cense partager nos illusions. Nous agissons
+en tout comme si le public etait la; mais nous n'y pensons que dans
+l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on l'oubliera, comme
+cela devrait etre quand on joue pour tout de bon devant lui. Quant a
+notre systeme de decor, placez-vous au fond de la salle, et vous verrez
+qu'il fait plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers
+tourne vers nous, et dont le public, place de cote, apercoit toujours
+une partie.
+
+Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre satisfaction, des
+moyens naifs dont le charme serait perdu sur un grand theatre. Nous
+plantons de vrais arbres sur nos planchers et nous mettons de vrais
+rochers jusqu'au fond de notre scene. Nous le pouvons, parce qu'elle
+est petite, nous le devons meme, parce que les grands moyens de la
+perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas assez de distance
+pour qu'ils nous fissent illusion a nous-memes, et le jour ou nous
+manquerons de l'illusion de la vue, celle de l'esprit nous manquera.
+Tout se tient: l'art est homogene, c'est un resume magnifique de
+l'ebranlement de toutes nos facultes. Le theatre est ce resume par
+excellence, et voila pourquoi il n'y a ni vrai theatre, ni acteurs
+vrais, ou fort peu, et ceux-la qui le sont ne sont pas toujours compris,
+parce qu'ils se trouvent enchasses comme des perles fines au milieu de
+diamants faux dont l'eclat brutal les efface.
+
+Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'etre! Qu'est-ce qu'un
+acteur, sans cette premiere condition essentielle et vitale de son art?
+On ne devrait distinguer le talent de la mediocrite que par le plus
+ou moins d elevation d'esprit des personnes. Un homme de coeur et
+d'intelligence serait forcement un grand acteur, si les regles de l'art
+etaient connues et observees; au lieu qu'on voit souvent le contraire.
+Une femme belle, intelligente, genereuse dans ses passions, exercee a la
+grace libre et naturelle, ne pourrait pas etre au second rang, comme l'a
+toujours ete ma fille, qui n'a pas pu developper sur la scene l'ame
+et le genie qu'elle a dans la vie reelle. Faute de se trouver dans un
+milieu assez artiste pour l'impressionner, elle a toujours ete glacee
+par le theatre, et vous la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaitrez
+point! C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: nous
+elargissons par la fantaisie le cadre ou nous voulons nous mouvoir, et
+la poesie du decor est la dorure du cadre.
+
+Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, tout en arrangeant
+mille details materiels sans cesser de causer, l'invraisemblance de la
+mise en scene, celle des caracteres, celle du dialogue, et jusqu'a celle
+du costume, voila de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui
+comprend le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y a rien de
+bete comme un acteur qui se passionne dans une scene impossible, et qui
+prononce avec eloquence des discours absurdes. C'est parce qu'on fait
+de pareilles pieces et qu'on les monte par-dessus le marche avec une
+absurdite digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, et, je vous
+le disais, tous devraient l'etre. Rappelez-vous la Cecilia. Elle a trop
+d'intelligence pour ne pas sentir le vrai; vous l'avez vue souvent
+insuffisante, presque toujours trop concentree et cachant son emotion,
+mais vous ne l'avez jamais vue donner a cote, ni tomber dans le faux; et
+pourtant c'etait une pale actrice. Telle qu'elle etait, elle ne deparait
+rien, et la piece n'en allait pas plus mal. Eh bien, je dis ceci: que
+le theatre soit vrai, tous les acteurs seront vrais, meme les plus
+mediocres ou les plus timides; que le theatre soit vrai, tous les
+etres intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, dans
+les intervalles ou ceux-ci n'occuperont pas la scene, ou le public se
+reposera de l'emotion produite par eux, les acteurs secondaires seront
+du moins naifs, vraisemblables. Au lieu d'une torture qu'on subit a
+voir grimacer des sujets detestables, on eprouvera un certain bien-etre
+confiant a suivre l'action dans les details necessaires a son
+developpement. Le public se formera a cette ecole, et, au lieu d'injuste
+et de stupide qu'il est aujourd'hui, il deviendra consciencieux,
+attentif, amateur des oeuvres bien faites et ami des artistes de bonne
+foi. Jusque-la, qu'on ne me parle pas de theatre, car vraiment c'est un
+art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts d'un genie
+complet pour le ressusciter.
+
+Oui, mon fils Celio! dit-il en s'adressant au jeune homme qui attendait
+pour faire commencer l'acte qu'il eut cesse de babiller, ta mere, la
+grande artiste, avait compris cela. Elle m'avait ecoute et elle m'a
+toujours rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est
+parce qu'elle partageait mes idees qu'elle voulut faire elle-meme les
+pieces qu'elle jouait, etre la directrice de son theatre, choisir et
+former ses acteurs. Elle sentait qu'une grande actrice a besoin de bons
+interlocuteurs et que la tirade d'une heroine n'est pas inspiree quand
+sa confidente l'ecoute d'un air bete. Nous avons fait ensemble des
+essais hardis; j'ai ete son decorateur, son machiniste, son repetiteur,
+son costumier et parfois meme son poete; l'art y gagnait sans doute,
+mais non les affaires. Il eut fallu une immense fortune pour vaincre les
+premiers obstacles qui s'elevaient de toutes parts. Et puis le public ne
+sait point seconder les nobles efforts, il aime mieux s'abrutir a bon
+marche que de s'ennoblir a grands frais.
+
+Mais toi, Celio, mais vous, Stella, Beatrice, Salvator, vous etes
+jeunes, vous etes unis, vous comprenez l'art maintenant, et vous pouvez,
+a vous quatre, tenter une renovation. Ayez-en du moins le desir,
+caressez-en l'esperance; quand meme ce ne serait qu'un reve, quand meme
+ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement poetique, il vous en
+restera quelque chose qui vous fera superieurs aux acteurs vulgaires et
+aux superiorites de ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le
+feu sacre qui me rajeunit et qui m'a consume en vain jusqu'ici, faute
+d'aliments a mon usage. Je ne regretterai pas d'avoir echoue toute ma
+vie, en toutes choses, d'avoir ete aux prises avec la misere jusqu'a
+etre force d'echapper au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai
+de rien dans mon triste passe, si la vivace posterite de la Floriani
+eleve son triomphe sur mes debris, si Celio, son frere et ses soeurs
+realisent le reve de leur mere, et si le pauvre vieux Boccaferri peut
+s'acquitter ainsi envers la memoire de cet ange!
+
+--Tu as raison, ami, repondit Celio, c'etait le reve de ma mere de
+nous voir grands artistes; mais pour cela, disait-elle, il fallait
+_renouveler l'art_. Nous comprenons aujourd'hui, grace a toi, ce qu'elle
+voulait dire; nous comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite a
+trente ans, dans tout l'eclat de sa force et de son genie, c'est-a-dire
+pourquoi elle etait deja degoutee du theatre et privee d'illusions.
+Je ne sais si nous ferons faire un progres a l'esprit humain sous ce
+rapport; mais nous le tenterons, et, quoi qu'il arrive, nous benirons
+tes enseignements, nous rapporterons a toi toutes nos jouissances; car
+nous en aurons de grandes, et si les gouts exquis que tu nous donnes
+nous exposent a souffrir plus souvent du contact des mauvaises choses,
+du moins, quand nous toucherons aux grandes, nous les sentirons plus
+vivement que le vulgaire.
+
+Nous passames au troisieme acte, qui etait emprunte presque en entier au
+libretto italien. C'etait une fete champetre donnee par don Juan a ses
+vassaux et a ses voisins de campagne dans les jardins de son chateau.
+J'admirai avec quelle adresse le scenario de Boccaferri deguisait les
+impossibilites d'une mise en scene ou manquaient les comparses. La foule
+etait toujours censee se mouvoir et agir autour de la scene ou elle
+n'entrait jamais, et pour cause. De temps en temps un des acteurs, hors
+de scene, imitait avec soin des murmures, des trepignements lointains.
+Derriere les decors on fredonnait _pianissimo_ sur un instrument
+invisible un air de danse tire de l'opera, en simulant un bal a
+distance. Ces details etaient improvises avec un art extreme, chacun
+prenant part a l'action avec une grande ardeur et beaucoup de
+delicatesse de moyens pour seconder les personnages en scene sans
+les distraire ni les deranger. L'arrangement ingenieux des coulisses
+etroites et sombres, ne recevant que le jour du theatre qui s'eteignait
+dans leurs profondeurs, permettait a chacun d'observer et de saisir tout
+ce qui se passait sur la scene, sans troubler la vraisemblance en se
+montrant aux personnages en action. Tout le monde etait occupe, et
+personne n'avait la faculte de se distraire une seule minute du sujet,
+ce qui faisait qu'on rentrait en scene aussi anime qu'on en etait sorti.
+
+Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, bien que n'ayant pas
+a paraitre dans cet acte. Le scenario surtout etait la chose delicate a
+observer; et si je ne l'eusse pas vu pratiquer a ces etres intelligents,
+qui me communiquaient a mon insu leur finesse de perception, je n'aurais
+pas cru possible de s'abandonner aux hasards de l'improvisation sans
+manquer a la proportion des scenes, a l'ordre des entrees et des
+sorties, et a la memoire des details convenus; Il parait que, dans les
+premiers essais, cette difficulte avait paru insurmontable aux Floriaui;
+mais Boccaferri et sa fille ayant persiste, et leurs theories sur la
+nature de l'inspiration dans l'art et sur la methode d'en tirer parti
+ayant eclaire ce mysterieux travail, la lumiere s'etait faite dans
+ce premier chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits
+inalienables dans toute operation saine de l'art, et l'effrayant
+obstacle avait ete vaincu avec une rapidite surprenante. On n'en etait
+meme plus a s'avertir les uns les autres par des clins d'oeil et des
+mots a la derobee comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa
+regle ecrite en caracteres inflexibles dans la pensee; le brillant des
+a-propos dans le dialogue, l'entrainement de la passion, le sel de
+l'impromptu, la fantaisie de la divagation, avaient toute leur liberte
+d'allure, et cependant l'action ne s'egarait point, ou, si elle semblait
+oubliee un instant pour etre reengagee et ressaisie sur un incident
+fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique avec la vie
+reelle (ce grand decousu, recousu sans cesse a propos) n'en etait que
+plus frappante et plus attachante.
+
+Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, Beatrice-Zerlina
+et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants avaient l'inappreciable
+merite d'etre aussi jeunes et aussi frais que leurs roles; et l'habitude
+de leur familiarite fraternelle donnait a leur dispute un adorable
+caractere de chastete et d'obstination enfantine qui ne gatait rien a
+celui de la scene. Ce n'etait pas la tout a fait pourtant l'intention
+du libretto italien, encore moins cette de Moliere; mais qu'importe? la
+chose, pour etre rendue d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune
+Salvator (le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. Il ne
+chercha pas a etre comique, et il le fut. Il parla le dialecte milanais,
+dont il savait toutes les gentillesses et toutes les naives metaphores
+pour en avoir ete berce naguere; il eut un senti ment vrai des dangers
+que courait Zerline a se laisser courtiser par un libertin; il la tanca
+sur sa coquetterie avec une liberte de frere qui rendit d'autant plus
+naturelle la franchise du paysan. Il sut lui adresser ces malices de
+l'intimite qui piquent un peu les jeunes filles quand elles sont dites
+devant un etranger, et Beatrice fut piquee tout de bon, ce qui fit
+d'elle une merveilleuse actrice sans qu'elle y songeat.
+
+Mais, a ce joli couple, succeda un couple plus experimente et plus
+savant, Anna et Ottavio. Stella etait une heroine penetrante de
+noblesse, de douleur et de reverie. Je vis qu'elle avait bien lu et
+compris le _Don Juan_ d'Hoffmann, et qu'elle completait le personnage
+du libretto en laissant pressentir une delicate nuance d'entrainement
+involontaire pour l'irresistible ennemi de son sang et de son bonheur.
+Ce point fut touche d'une maniere exquise, et cette victime d'une
+secrete fatalite fut plus vertueuse et plus interessante ainsi, que la
+fiere et forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son pere sans
+defaillance et sans pitie.
+
+Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce qu'on pouvait faire
+de ce personnage en lui retranchant la musique qu'il chante: car c'est
+Mozart seul qui eu a fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a
+creer, et elle crea de main de maitre; elle developpa la tendresse,
+le devouement, l'indignation, la perseverance que Mozart seul sait
+indiquer: elle traduisit la pensee du maitre dans un langage aussi eleve
+que sa musique; elle donna a ce jeune amant la poesie, la grace, la
+fierte, l'amour surtout!...--Oui, c'est la de l'amour, me dit tout a
+coup Celio en s'approchant de mon oreille, dans la coulisse, comme s'il
+eut repondu a ma pensee. Ecoute et regarde la Cecilia, mon ami, et tache
+d'oublier le serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux
+plus te repondre de rien a cet egard, car je ne la connaissais pas il y
+a deux mois; je ne l'avais jamais entendue exprimer l'amour, et je ne
+savais pas qu'elle put le ressentir. Or, je le sais maintenant que je
+la vois loin du public qui la paralysait. Elle s'est transformee a mes
+yeux, et moi, je me suis transforme aux miens propres. Je me crois
+capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir si nous serons l'un
+a l'autre l'objet de cette ardeur qui couve en nous sans autre but
+determine, a l'heure qu'il est, que la revelation de l'art; mais ne te
+fie plus a ton ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler
+a ton aide.
+
+En parlant ainsi, Celio me tenait la main et me la serrait avec une
+force convulsive. Je sentis, au tremblement de tout son etre, que lui ou
+moi etions perdus.
+
+--Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant pres de nous.
+Une distraction? un dialogue dans la coulisse? Voulez-vous donc faire
+envoler le dieu qui nous inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous,
+oubliez Celio Floriani, et allons tourmenter Masetto!
+
+
+
+XI.
+
+LE SOUPER.
+
+Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, lequel, ainsi que
+je l'ai dit, etait dispose en salle de repos ou d'etude a volonte, et on
+se pressa autour de Boccaferri pour avoir son sentiment et profiter de
+ses observations. Je vis la comment il procedait pour developper ses
+eleves; car sa conversation etait un veritable cours, et le seul serieux
+et profond que j'aie jamais entendu sur cette matiere.
+
+Tant que durait la representation, il se gardait bien d'interrompre
+les acteurs, ni meme de laisser percer son contentement ou son blame,
+quelque chose qu'ils fissent; il eut craint de les troubler ou de
+les distraire de leur but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il
+s'intitulait _public eclaire_, et distribuait la critique ou l'eloge.
+
+--Honneur a la Cecilia! dit-il pour commencer. Dans cet acte, elle a
+ete superieure a nous tous. Elle a porte l'epee et parle d'amour comme
+Romeo; elle m'a fait aimer ce jeune homme dont le role est si delicat.
+Avez-vous remarque un trait de genie, mes enfants? Ecoutez. Celio,
+Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites filles n'y
+comprendraient rien. Dans le libretto, que vous savez tous par coeur, il
+y a un mot que je n'ai jamais pu ecouter sans rire. C'est lorsque dona*
+Anna raconte a son fiance qu'elle a failli etre victime de l'audace
+de don Juan, ce scelerat ayant imite, dans la nuit du meurtre du
+Commandeur, la demarche et les manieres d'Ottavio pour surprendre sa
+tendresse. Elle dit qu'elle s'est echappee de ses bras, et qu'elle a
+reussi a le repousser. Alors don Ottavio, qui a ecoute ce recit avec
+une piteuse mine, chante naivement: _Respiro!_ Le mot est bien ecrit
+musicalement pour le dialogue, comme Mozart savait ecrire le moindre
+mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, comme un maitre intelligent
+qu'il est, le disait sans expression marquee, et en sauvait ainsi le
+ridicule: mais presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus
+ne manquaient point de _respirer_ le mot a pleine poitrine, en
+levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: "Ma foi, je l'ai
+echappe belle".
+
+Eh bien, Cecilia a ecoute le recit d'Anna avec une douleur chaste, une
+indignation concentree, qui n'aurait prete a rire a aucun parterre, si
+impudique qu'il eut ete! Je l'ai vu palir, mon jeune Ottavio! car la
+figure de l'acteur vraiment emu palit sous le fard, sans qu'il soit
+necessaire de se retourner adroitement pour passer le mouchoir sur les
+joues, mauvaise _ficelle_, ressource grossiere de l'art grossier.
+Et puis, quand il a ete soulage de son inquietude, au lieu de dire:
+_Je respire!_ il s'est ecrie, du fond de l'ame: _Oh! perdue ou
+sauvee, tu aurait toujours ete a moi_!
+
+--Oui, oui, s'ecria Stella, qui ne se piquait pas de faire la petite
+fille ignorante, et s'occupait d'etre artiste avant tout; j'ai ete si
+frappee de ce mot, que j'ai senti comme un remords d'avoir ete emue un
+instant dans les bras du perfide. J'ai aime Ottavio, et vous alles voir,
+dans le quatrieme acte, combien cette genereuse parole m'a rendu de
+force et de fierte.
+
+--Brava! bravissima! dit Boccaferri, voila ce qui s'appelle comprendre:
+un entr'acte ne doit pas etre perdu pour un veritable artiste. Tandis
+qu'il repose ses membres et sa voix, il faut que son intelligence
+continue a travailler, qu'il resume ses emotions recentes, et qu'il
+se prepare a de nouveaux combats contre les dangers et les maux de sa
+destinee. Je ne me lasserai pas de vous le dire, le theatre doit etre
+l'image de la vie: de meme que, dans la vie reelle, l'homme se recueille
+dans la solitude ou s'epanche dans l'intimite, pour comprendre les
+evenements qui le pressent, et pour trouver dans une bonne resolution ou
+dans un bon conseil la puissance de denouer et de gouverner les faits,
+de meme l'acteur doit mediter sur l'action du drame et sur le caractere
+qu'il represente. Il doit chercher tous les jours, et entre chaque
+scene, tous les developpements que ce role comporte. Ici, nous sommes
+libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation nous ouvre un champ
+illimite de creations delicieuses. Mais, lors meme qu'en public vous
+serez esclaves d'un texte, un geste, une expression de visage suffiront
+pour rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! car il
+faudra tomber juste du premier coup, et resumer une grande pensee dans
+un petit effet; mais ce sera plus subtil a chercher et plus glorieux a
+trouver: ce sera le dernier mot de la science, la pierre precieuse par
+excellence que nous cherchons ici dans une mine abondante de materiaux
+varies, ou nous puisons a pleines mains, comme d'heureux et avides
+enfants que nous sommes, en attendant que nous soyons assez exerces et
+assez habiles pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche.
+
+Toi, Celio, continua Boccaferri, qu'on ecoutait la comme un oracle, et
+contre lequel le fier Celio lui-meme n'essayait pas de regimber, tu as
+ete trop leste et pas assez hypocrite. Tu as oublie que la naive et
+credule Zerline etait deja assez femme pour exiger plus de cajoleries et
+pour se mefier de trop de hardiesse. Tu n'as pas oublie que Beatrice est
+ta soeur, et tu l'as traitee comme un petit enfant que tu es habitue a
+caresser sans qu'elle s'en fache ou s'en inquiete.--Sois plus perfide,
+plus mechant, plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte que
+nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, il nous manquait
+un pere, en voici un; c'est M. Salentini qui nous tombe du ciel, et il
+faut improviser la scene du pere. C'est du Moliere, et c'est beau! Vite,
+enfants! un costume de grand d'Espagne a M. Salentini. L'habit _Louis
+XIII_, tirant encore sur l'_Henri IV_, ancienne mode; grande fraise, et
+la trousse violette, le pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez,
+Stella, n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: _Je n'y ai
+pas pense_ des jeunes filles. Repassez-moi tous les deux, ajouta-t-il en
+s'adressant a Celio et a moi, la scene de Moliere. Monsieur Salentini,
+il ne s'agit que de s'en rappeler l'esprit et de s'en impregner. Ne vous
+attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entierement: la moindre
+phrase, retenue par coeur, est mortelle a l'improvisation... Mais,
+mon Dieu! j'oublie que vous n'etes pas ici pour apprendre a jouer la
+comedie. Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez bien,
+parce que vous avez du talent dans une autre partie, et que le sentiment
+du vrai et du beau sert a comprendre toutes les faces de l'art. _L'art
+est un_, n'est-ce pas?
+
+--Je ferai de mon mieux pour ne derouter personne, repondis-je, et je
+vous jure que tout ceci m'amuse, m'interesse et me passionne infiniment.
+
+--Merci, artiste! s'ecria Boccaferri en me tendant la main. Oh! etre
+artiste! Il n'y a que cela qui merite la peine de vivre!
+
+--Nous, au decor! dit-il a sa fille; je n'ai besoin que de toi pour
+m'aider a placer l'interieur du palais de don Juan. Que l'armure de la
+statue soit prete pour que M. Salentini puisse la reprendre bien vite
+pendant la scene de M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour
+faire ce vieux personnage. Celio, si tu as le malheur de causer dans la
+coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme je l'ai ete dans la
+derniere scene du precedent: tu m'avais mis en colere, je n'etais plus
+lache et poltron; et si je suis mauvais, tu le seras! C'est une grande
+erreur que de croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son
+interlocuteur est plus pale: la theorie de l'individualisme, qui regne
+au theatre plus que partout ailleurs, et qui s'exerce en ignobles
+jalousies de metier pour souiller la claque a un camarade, est plus
+pernicieuse au talent sur les planches que sur toutes les autres scenes
+de la vie. Le theatre est l'oeuvre collective par excellence. Celui
+qui a froid y gele son voisin, et la contagion se communique avec une
+desesperante promptitude a tous les autres. On veut se persuader ici-bas
+que le mauvais fait ressortir le bon. On se trompe, le bon deviendrait
+le parfait, le beau deviendrait le sublime, l'emotion deviendrait la
+passion, si, au lieu d'etre isole, l'acteur d'elite etait seconde et
+chauffe par son entourage. A ce propos, mes enfants, encore un mot, le
+dernier, avant de nous remettre a l'oeuvre! Dans les commencements, nous
+jouions trop longuement: maintenant que nous tenons la forme et que
+le developpement ne nous emporte plus, nous tombons dans le defaut
+contraire: nous jouons trop vite. Cela vient de ce que chacun, sur de
+son propre fait, coupe la parole a son interlocuteur pour placer la
+sienne. Gardez-vous de la personnalite jalouse et pressee de se montrer!
+Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'eclaire qu'en s'ecoutant les
+uns les autres. Laissez meme un peu divaguer la replique, si bon lui
+semble: ce sera une occasion de vous impatienter tout de bon quand elle
+entravera l'action qui vous passionne. Dans la vie reelle, un ami nous
+fatigue de ses distractions, un valet nous irrite par son bavardage, une
+femme nous desespere par son obstination ou ses detours. Eh bien, cela
+sert au lieu de nuire, sur la scene que nous avons creee. C'est de
+la realite, et l'art n'a qu'a conclure. D'ailleurs, quand vous vous
+interrompez les uns les autres, vous risquez d'ecourter une bonne
+reflexion qui vous en eut inspire une meilleure: vous faites envoler une
+pensee qui eut eveille en vous mille pensees. Vous vous nuisez donc a
+vous-meme. Souvenez-vous du principe: "Pour que chacun soit bon et vrai,
+il faut que tous le soient, et le succes qu'on ote a un role, on l'ote
+au sien propre. Cela paraitrait un effroyable paradoxe hors de cette
+enceinte; mais vous en reconnaitrez la justesse, a mesure que vous vous
+formerez a l'ecole de la verite. D'ailleurs, quand ce ne serait que de
+la bienveillance et de l'affection mutuelle, il faut etre freres dans
+l'art, comme vous l'etes par le sang; l'inspiration ne peut etre que
+le resultat de la sante morale, elle ne descend que dans les ames
+genereuses, et un mechant camarade est un mechant acteur, quoi qu'on en
+dise!"
+
+La piece marcha a souhait jusqu'a la derniere scene, celle ou je reparus
+en statue pour m'abimer finalement dans une trappe avec don Juan. Mais,
+quand nous fumes sous le theatre, Celio, dont je tenais encore la
+main dans ma main de pierre, me dit en se degageant et en passant du
+fantastique a la realite, sans transition:--Pardieu! que le diable vous
+emporte! vous m'avez fait manquer la partie culminante du drame;
+j'ai ete plus froid que la statue, quand je devais etre terrifie et
+terrifiant. Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai ete aussi mauvais
+ce soir que sur le theatre imperial de Vienne. Mais moi, je vais vous le
+dire. Vous regardez trop la Boccaferri, et cela me fait mal. Don Juan
+jaloux, c'est impossible; cela fait penser qu'il peut etre amoureux, et
+cela n'est point compatible avec le role que j'ai joue ce soir ici et
+jusqu'a present dans la vie reelle.
+
+--Ou voulez-vous en venir, Celio? repondis-je. Est-ce une querelle, un
+defi, une declaration de guerre? Parlez, je fais appel a la vertu qui
+m'a fait votre ami presque sans vous connaitre, a votre franchise!
+
+--Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'ecoutais mon instinct,
+je vous tordrais le cou dans cette cave. Mais je sens que je serais
+odieux et ridicule de vous hair, et je veux sincerement et loyalement
+vous accepter pour rival et pour ami quand meme. C'est moi qui vous
+ai attire ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. Je
+confesse que je vous croyais au mieux avec la duchesse de N..., car
+j'etais a Turin, il y a trois jours, avec Cecilia. Personne, dans ce
+village et dans la ville de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans
+les vingt-quatre heures que nous avons ete pres de vous sans pouvoir
+aller vous serrer la main, nous avons appris, malgre nous, bien des
+choses. Je vous ai cru retombe dans les filets de Ciree; je vous ai
+plaint sincerement, et, comme nous passions devant votre logement pour
+sortir de la ville, a cinq heures du matin, Cecilia vous a chante
+quelques phrases de Mozart en guise d'eternel adieu. Malheureusement
+elle a choisi un air et des paroles qui ressemblaient a un appel plus
+qu'a une formule d'abandon, et cela m'a mis en colere. Puis, je me suis
+rassure en la voyant aussi calme que si votre infidelite lui etait la
+chose du monde la plus indifferente; et, comme je vous aime, au fond,
+j'etais triste en pensant a la femme qui remplacait Cecilia dans votre
+volage coeur. Voyons, dites, qui aimez-vous et ou allez-vous? Ne
+couriez-vous pas apres la duchesse en passant par le village des
+Desertes? Est-elle cachee dans quelque chateau voisin? Comment le hasard
+aurait-il pu vous amener dans cette vallee, qui n'est sur la route de
+rien? Si vous ne volez; pas a un rendez-vous donne par cette femme, il
+est evident pour moi que vous etes venu ici pour _l'autre_, que vous
+avez reussi a connaitre sa retraite et sa nouvelle situation, si bien
+cachee depuis qu'elle en jouit. C'est donc a vous d'etre sincere,
+monsieur Salentini. De qui etes-vous ou n'etes-vous pas amoureux, et
+vis-a-vis de qui pretendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don
+Giovanni?
+
+[Illustration 008.png: M. SAND Un cinquieme personnage.....me tournait
+le dos. (Page 100.)]
+
+Je repondis en racontant succinctement toute la verite; je ne cachai
+point que le _vedrai carino_ chante par Cecilia, sous ma fenetre,
+m'avait sauve des griffes de la duchesse, et j'ajoutai pour
+conclure:--J'ai ete sur le point d'oublier Cecilia, j'en conviens, et
+j'ai tant souffert dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je
+m'attendais si peu a vous revoir aujourd'hui, et l'existence fantastique
+ou vous me je les tout d'un coup est si nouvelle pour moi, que je ne
+puis vous rien dire, sinon que vous, devenu naif et amoureux, _elle_,
+devenus expansive et brillante, son pere, devenu sobre et lucide
+d'intelligence, votre chateau mysterieux, vos deux charmantes soeurs,
+ces figures inconnues qui m'apparaissent comme dans un reve, cette vie
+d'artiste-grand-seigneur que vous vous etes creee si vite dans un nid
+de vautours et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige
+tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'etais enivre, j'etais
+heureux tout a l'heure, je ne touchais plus a la terre; vous me rejetez
+dans la realite, et vous voulez que je me resume. Je ne le puis.
+Donnez-moi jusqu'a demain matin pour vous repondre. Puisque nous ne
+pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne sais pas pourquoi
+nous ne resterions pas amis jusqu'a demain matin.
+
+--Tu as raison, repondit Celio, et si nous ne restons pas amis toute la
+vie, j'en aurai un mortel regret. Nous causerons demain au jour. La nuit
+est faite ici pour le delire.... Mais pourtant ecoute un dernier mot
+de realite que je ne peux differer. Mes charmantes soeurs, dis-tu,
+t'apparaissent comme dans un reve? Mefie-toi de ce reve! il y a une de
+mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir amoureux.
+
+--Elle est mariee?
+
+--Non: c'est plus grave encore. Reponds a une question qui ne souffre
+pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton pere? Je puis te demander cela, moi
+qui n'ai su que fort tard le nom du mien.
+
+--Oui, je sais le nom de mon pere, repondis-je.
+
+--Et peux-tu le dire?
+
+--Oui; c'est seulement le nom de ma mere que je dois cacher.
+
+--C'est le contraire de moi. Donc ton pere s'appelait?
+
+--Tealdo Soavi. Il etait chanteur au theatre de Naples. Il est mort
+jeune.
+
+--C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en etre certain. Eh bien, ami,
+regarde la petite Beatrice avec les yeux d'un frere, car elle est ta
+soeur. Pas de questions la-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien
+mysterieux avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous,
+notre mere est sacree, et toutes ses actions ont ete saintes. Nous
+sommes ses enfants, nous portons son glorieux nom, il suffit a notre
+orgueil; mais, quoi qu'il ait pu m'en couter, je devait t'avertir, afin
+qu'il n'y eut pas ici de meprise. Quelquefois le sentiment le plus pur
+est un inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. Cette
+chaste enfant est disposee a la coquetterie, et peut-etre un jour
+sera-t-elle passionnee par reaction. Sois severe, sois desobligeant avec
+elle au besoin, afin que nous ne soyons pas forces de lui dire ce que
+vous etes l'un a l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque
+raison pour m'interesser a toi, et en meme temps pour te surveiller un
+peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi etablit entre nous un lien
+indirect. Je serais bien malheureux d'avoir a te hair!
+
+--Eh bien, eh bien, nous cria Beatrice en rouvrant la trappe, etes-vous
+morts tout de bon la-dessous? D'ou vient que vous ne remontez pas? On
+vous attend pour souper.
+
+La belle tete de cette enfant fit tressaillir mon coeur d'une emotion
+profonde. Je compris pourquoi je l'avais aimee a la premiere vue, et,
+quand je me demandai a qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait
+etre a moi. Elle-meme, par la suite, en fit un jour tres-naivement la
+remarque.
+
+J'etais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela me mit a l'aise.
+Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi poetique et d'aussi emouvant
+que ces decouvertes de parente que couvre le mystere; elles ont presque
+le charme de l'amour.
+
+Nous passames dans la salle a manger, comme l'horloge du chateau sonnait
+minuit. Le reglement portait qu'on souperait en costume. Il faisait
+assez chaud dans les appartements pour que mon armure de carton ne
+compromit pas ma sante, et, quand on vit l'_uomo di sasso_ s'asseoir
+pour manger _cibo mortale_ entre don Juan et Leporello, il se fit une
+grande gaiete, qui conserva pourtant une certaine nuance de fantastique
+dans les imaginations meme apres que j'eus pose mon masque en guise de
+couvercle sur un pate de faisans.
+
+On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri commencait a
+causer, Cecilia et Celio voulurent envoyer coucher _les enfants_; mais
+Beatrice et Benjamin resisterent a cet avis. Ils ouvraient de
+grands yeux pour prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et
+pretendaient etre aussi robustes que les _grandes personnes_ pour
+veiller.--Ne les contrarie pas, dit Cecilia a Celio; dans un quart
+d'heure, ils vont demander grace.
+
+En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, mettre beaucoup
+d'eau dans son vin, entama l'examen de la piece que nous venions de
+jouer, et la belle tete blonde de Beatrice se pencha sur l'epaule de
+Stella, pendant que, a l'autre bout de la table, Benjamin commencait a
+regarder son assiette avec une fixite non equivoque. Celio, qui etait
+fort comme un athlete, prit sa soeur dans ses bras et l'emporta comme un
+petit enfant; Stella secouait son jeune frere pour l'emmener. Je pris un
+flambeau pour diriger leur marche dans les grandes galeries du chateau,
+et, tandis que Stella prenait ma bougie pour aller allumer celle de
+Benjamin, Celio me dit tout bas, en me montrant Beatrice, qu'il avait
+deposee sur son lit: "Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces
+tenebres, ta petite soeur que tu ne dois peut-etre jamais embrasser une
+seconde fois." Je deposai un baiser presque paternel sur le front pur de
+Beatrice, qui me repondit, sans me reconnaitre: Bonsoir, Celio! puis,
+elle ajouta, sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: "Tu diras
+a M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, crainte de
+reveiller M. le marquis de Balma!"
+
+Stella etait revenue avec la lumiere. Nous mimes sa jeune soeur entre
+ses mains pour la deshabiller, puis nous allames nous remettre a table.
+Stella revint bientot aussi, rapportant ce delicieux costume andalous de
+Zerlina qui devait etre serre et cache dans le magasin de costumes.
+
+--Le mystere dont nous reussissons a nous entourer, me dit Cecilia,
+donne un nouvel attrait a nos etudes et a nos fetes nocturnes. J'espere
+que vous ne le trahirez pas, et que vous laisserez les gens du village
+croire que nous allons au sabbat toutes les nuits.
+
+Je lui racontai les commentaires de mon hotesse et l'histoire du petit
+soulier.--Oh! c'est vrai, dit Stella; c'est la faute de Beatrice, qui ne
+veut aller se coucher que quand elle dort debout. Cette nuit-la, elle
+etait si lasse, qu'elle a dormi avec un pied chausse comme une vraie
+petite sorciere. Nous ne nous en sommes apercus que le lendemain.
+
+--Ca, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de temps a d'inutiles
+paroles. Que jouons-nous demain?
+
+--Je demande encore _Don Juan_ pour prendre ma revanche, dit Celio; car
+j'ai ete distrait ce soir et j'ai fait un progres a reculons.
+
+--C'est vrai, repondit Boccaferri: a demain donc _Don Juan_, pour la
+troisieme fois! Je commence a craindre, Celio, que tu ne sois pas assez
+mechant pour ce role tel que tu l'as concu dans le principe. Je te
+conseille donc, si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un
+acteur intelligent est la meilleure critique du role qu'il essaie), de
+lui donner d'autres nuances. Celui de Moliere est un marquis, celui
+de Mozart un demon, celui d'Hoffmann un ange dechu. Pourquoi ne le
+pousserais-tu pas dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une
+pure reverie du poete allemand, cela est indique dans Moliere, qui a
+concu ce marquis dans d'aussi grandes proportions que le _Misanthrope_
+et _Tartufe_. Moi, je n'aime pas que _Don Juan_ ne soit que le
+_dissoluto castigato_, comme on l'annonce, par respect pour les
+moeurs, sur les affiches de spectacle de la _Fenice_. Fais-en un heros
+corrompu, un grand coeur eteint par le vice, une flamme mourante qui
+essaie en vain, par moments, de jeter une derniere lueur. Ne te gene
+pas, mon enfant, nous sommes ici pour interpreter plutot que pour
+traduire.
+
+_Don Juan_ est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en allumant un bon
+cigare de la Havane (sa vielle pipe noire avait disparu), mais c'est
+un chef-d'oeuvre en plusieurs versions. Mozart seul en a fait un
+chef-d'oeuvre complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le
+cote litteraire, nous verrons que Moliere n'a pas donne a son drame le
+mouvement et la passion qu'on trouve dans le libretto de notre opera.
+D'un autre cote, ce libretto est ecrit en style de libretto, c'est tout
+dire, et le style de Moliere est admirable. Puis, l'opera ne souffre pas
+les developpements de caractere, et le drame francais y excelle. Mais
+il manquera toujours a l'oeuvre de Moliere la scene de dona Anna et le
+meurtre du Commandeur, ce terrible episode oui ouvre si violemment et
+si franchement l'opera; le bal ou Zerlina est arrachee des mains du
+seducteur est aussi tres-dramatique; donc le drame manque un peu chez
+Moliere. Il faudrait refondre entierement ces deux sujets l'un dans
+l'autre; mais, pour cela, il faudrait retrancher et ajouter a Moliere.
+Qui l'oserait et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous et assez
+hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est que nous voulons
+de l'action a tout prix et retrouver ici, a huis clos, les parties
+importantes de l'opera que vous chanterez un jour en public. Et puis, de
+douze acteurs, nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de
+force.
+
+Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse Ottavio, et que
+ma fille cree cette facheuse Elvire, toujours furieuse et toujours
+mystifiee, que nous avions fondue dans l'unique personnage d'Anna. Il
+faut voir ce que Cecilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma
+fille! Plus c'est difficile et deplaisant, plus ce sera glorieux!
+
+--Eh bien, puisque nous changeons de role, dit Celio, je demande a etre
+Ottavio. Je me sens dans une veine de tendresse, et don Juan me sort par
+les yeux.
+
+--Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri.
+
+--Vous! mon pere, repondit Cecilia. Vous saurez vous rajeunir, et comme
+vous etes encore notre maitre a tous, cet essai profitera a Celio.
+
+--Mauvaise idee! ou trouverais-je la grace et la beaute? Regarde Celio;
+il peut mal jouer ce role: cette tournure, ce jarret, cette fausse
+moustache blonde qui va si bien a ses yeux noirs, ce grand oeil un peu
+cerne, mais si jeune encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu
+qu'avec moi, vieillard, vous serez tous froids et deroules.
+
+--Non! dit Celio, don Juan pouvait fort bien avoir quarante cinq ans,
+et tu ne paraissais pas aujourd'hui un Leporello plus age que cela. Je
+crois que je me suis fait trop jeune pour etre un si profond scelerat et
+un roue si celebre. Essaie, nous t'en prions tous.
+
+--Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cecilia, tu seras Elvire?
+
+--Je serai tout ce qu'on voudra pour que la piece marche. Mais M.
+Salentini?
+
+--Toujours statue a votre service.
+
+--C'est un seul role, dit Boccaferri; les roles courts doivent
+necessairement cumuler. Vous essaierez d'etre Masetto, et le Benjamin,
+qui a beaucoup de comique, se lancera dans Leporello Pourquoi non? On le
+vieillira, et les grandes difficultes font les grands progres.
+
+--Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? demandai-je en
+faisant de l'oeil le tour de la table.
+
+--Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dit Cecilia en me
+tendant la main avec une bienveillance tranquille, qui n'etait pas faite
+pour me rendre fier.
+
+--Vous reviendrez demain matin habiter le chateau des Desertes! s'ecria
+Boccaferri. Je le veux vous etes un acteur tres-utile et tres-distingue
+par nature. Je vous tiens, je ne vous lache pas. Et puis, nous nous
+occuperons de peinture, vous verrez! La peinture en decors est la
+grande ecole de relief, de profondeur et de la lumiere que les peintres
+d'histoire et de paysage dedaignent, faute de la connaitre, et faute
+aussi de la voir bien employee. J'ai mes idees aussi la-dessus, et
+vous verrez que vous n'aurez pas perdu voire temps a ecouter le vieux
+Boccaferri. Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront des
+sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, et des
+ateliers a choisir.
+
+--Laissez-moi songer a cela cette nuit, dis-je en regardant Celio, et je
+vous repondrai demain matin.
+
+--Je vous attends donc demain a dejeuner, ou plutot je vous garde ici
+sur l'heure.
+
+--Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui ne se coucherait pas
+cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. Il croirait que je suis tombe
+dans quelque precipice, ou que les diables du chateau m'ont devore.
+
+Ceci convenu, nous nous separames. Celio m'aide a reprendre mes habits
+et voulut me reconduire jusqu'a mi-chemin de ma demeure; mais il me
+parla a peine, et quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je
+le vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule jaune, son
+manteau de velours, sa grande rapiere au cote et sa grande plume agitee
+par la bise. Il n'y avait rien d'etrange comme de voir ce personnage du
+temps passe traverser la campagne au clair de la lune, et de penser que
+ce heros de theatre etait plonge dans les reveries et les emotions du
+monde reel.
+
+
+
+XII.
+
+L'HERITIERE.
+
+Je trouvai en effet mes hotes fort effrayes de ma disparition. Le bon
+Volabu m'avait cherche dans la campagne et se disposait a y retourner.
+Je sentis que ces pauvres gens etaient deja de vrais amis pour moi.
+Je leur dis que le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du
+chateau en qui j'avais retrouve une ancienne connaissance. La mere
+Peirecote, apprenant que j'avais fait la veillee au chateau, m'accabla
+de questions, et parut fort desappointee quand je lui repondis que je
+n'avais vu la rien d'extraordinaire.
+
+Le lendemain, a neuf heures, je me rendis au chateau en prevenant mes
+hotes que j'y passerais peut-etre quelques jours et qu'ils n'eussent pas
+a s'inquieter de moi. Celio venait a ma rencontre.--Tu as bien dormi! me
+dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux.
+
+--Je l'avoue, repondis-je, et c'est la premiere fois depuis longtemps.
+J'ai eprouve un merveilleux bien-etre, comme si j'etais arrive au vrai
+but de mon existence, heureux ou miserable. Si je dois etre heureux
+par vous tous qui etes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il
+n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie comme pour la
+douleur.
+
+--Ainsi, tu l'aimes?
+
+--Oui, Celio, et toi?
+
+--Eh bien, moi je ne puis repondre aussi nettement. Je crois l'aimer et
+je n'en suis pas assez certain pour le dire a une femme que je respecte
+par-dessus tout, que je crains meme un peu. Ainsi je me vois supplante
+d'avance! La foi triomphe aisement de l'incertitude.
+
+--Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-etre le
+contraire. Une conquete assuree a moins d'attraits pour ce sexe qu'une
+conquete a faire. Donc, nous restons amis?
+
+--Croyez-vous?
+
+--Je vous le demande? Mais il me semble que nos roles sont assez
+naturellement indiques, Si je vous trouvais veritablement epris et tant
+soit peu paye de retour, je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que
+de se comporter comme un larron avec le premier venu de ses semblables,
+a plus forte raison avec un homme qui se confie a votre loyaute; mais
+vous n'en etes pas la, et la partie est egale pour nous deux.
+
+--Que savez-vous si je n'ai pas de l'esperance?
+
+--Si vous etiez aime d'une telle femme, Celio, je vous estime assez pour
+croire que vous ne me souffririez pas ici, et vous savez qu'il ne me
+faudrait qu'une pareille confidence de votre part pour m'en eloigner a
+jamais; mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une velleite,
+et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fiere pour s'en contenter,
+je reste.
+
+--Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai aussi serre que vous.
+
+--Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, vous n'avez qu'a
+le dire ainsi que moi, elle choisira. Si vous n'aimez pas, je ne vois
+pas quel jeu vous pouvez jouer avec une femme que vous respectez.
+
+--Tu as raison. Je suis un fou. J'ai meme peur d'etre un sot. Allons!
+restons amis. Je t'aime, bien que je me sente un peu mortifie de trouver
+en toi mon egal pour la franchise et la resolution. Je ne suis guere
+habitue a cela. Dans le monde ou j'ai vecu jusqu'ici, presque tous
+les hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain de la
+galanterie. Fais donc la cour a Cecilia; moi, je verrai venir. Nous
+ne nous engageons qu'a une chose: c'est a nous tenir l'un l'autre au
+courant du resultat de nos tentatives pour epargner a celui qui echouera
+un role ridicule. Puisque nous visons tous deux au mariage, a la chose
+la plus honnete et la plus officielle du monde, l'honneur de la dame
+n'exige pas que nous nous fassions mystere de son choix. Quant aux
+laches petits moyens usites en pareil cas par les plus honnetes gens, la
+delation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la malveillance a
+l'egard d'un rival qu'on veut supplanter, je n'en fais pas mention dans
+notre traite. Ce serait nous faire une mutuelle injure.
+
+Je souscrivis a tout ce que proposait Celio sans regarder en avant ni
+en arriere, et sans meme prevoir que l'execution d'un pareil contrat
+souleverait peut-etre de terribles difficultes.
+
+--Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la cour du chateau,
+qui etait vaste et superbe, il faut que je commence par te conduire chez
+notre marquis.... Puis il ajouta en riant: car ce n'est pas serieusement
+que tu as demande, hier au soir, chez qui nous etions ici?
+
+--Si j'ai fait une sotte question, repondis-je, c'est de la meilleure
+foi du monde. J'etais trop bouleverse et trop enivre de me retrouver au
+milieu de vous pour m'inquieter d'autre chose, et je ne me suis pas meme
+tourmente, en venant ici, de l'idee que je pourrais etre indiscret ou
+mal venu a me presenter chez un personnage que je ne connais pas. A
+la vie que vous menez chez lui, je ne m'attendais meme pas a le voir
+aujourd'hui. Sous quel titre et sous quel pretexte vas-tu donc me
+presenter?
+
+--Oh! mais tu es fort amusant, repondit Celio en me faisant monter
+l'escalier en spirale et garni de tapis d'une grande tour. Voila une
+mystification que nous pourrions prolonger longtemps; mais tu t'y jettes
+de trop bonne foi, et je ne veux pas en abuser.
+
+En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle ronde qui
+servait de cabinet de travail au marquis, et il cria tres-haut:--Eh!
+mon cher marquis de Balma, voici Adorno Salentini qui persiste a vous
+prendre pour un mythe, et qui ne veut etre desabuse que par vous-meme.
+
+Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son bureau, vint a
+ma rencontre en me tendant les deux mains, et j'eclatai de rire en
+reconnaissant ma simplicite.
+
+"_Les enfants_ pensaient, dit-il, que c'etait un jeu de votre part;
+mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez croire a l'identite du
+vieux malheureux Boccaferri de Vienne et du facetieux Leporello de cette
+nuit avec le marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai eu
+des ecarts de jeunesse. Au lieu de les reparer et de me ramener ainsi
+a la raison, mon pere m'a banni et desherite. Mes prenoms sont
+Pierre-Anselme _Boccadiferro_. Ce nom de _Bouche de fer_ est dans ma
+famille le partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo,
+_Bouche d'or_, est celui de tous les aines. Je pris pour tout titre mon
+nom de bapteme en le modifiant un peu, et je vecus, comme vous savez,
+errant et malheureux dans toutes mes entreprises. Ce n'etait ni le
+courage ni l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire;
+mais j'etais un homme a illusions comme tous les hommes a idees. Je ne
+tenais pas assez compte des obstacles. Tout s'ecroulait sur moi, au
+moment ou, plein de genie et de fierte, j'apportais la cle de voute a
+mon edifice. Alors, crible de dettes, poursuivi, force de fuir, j'allais
+cacher ailleurs la honte et le desespoir de ma defaite; mais, comme je
+ne suis pas homme a me decourager, je cherchais dans le vin une force
+factice, et quand un certain temps consacre a l'ivresse, a l'ivrognerie,
+si vous voulez, m'avait rechauffe le coeur et l'esprit, j'entreprenais
+autre chose. On m'a donc qualifie tres-genereusement en mille endroits
+de _canaille_ et d'_abruti_, sans se douter le moins du monde que je
+fusse par gout l'homme le plus sobre qui existat. Pour tomber dans cette
+disgrace de l'opinion, il suffit de trois choses: etre pauvre, avoir
+du chagrin, et rencontrer un de ses creanciers le jour ou l'on sort du
+cabaret.
+
+"J'etais trop fier pour rien demander a mon frere aine, apres avoir
+essuye son premier refus. Je fus assez genereux pour ne pas le faire
+rougir en reprenant mon nom et en parlant de lui et de son avarice.
+J'oubliai meme avec un certain plaisir que j'etais un patricien pour
+m'affermir dans la vie d'artiste, pour laquelle j'etais ne. Deux anges
+m'assisterent sans cesse et me consolerent de tout, la mere de Celio et
+ma fille. Honneur a ce sexe! il vaut mieux que nous par le coeur.
+
+"J'etais a Vienne avec la Cecilia, il y a deux mois, lorsque je recus
+une lettre qui me fit partir a l'heure meme. J'avais conserve en secret
+des relations affectueuses avec un avocat de Briancon qui faisait les
+affaires de mon frere. Dans cette lettre, il me donnait avis de l'etat
+desespere ou se trouvait mon aine. Il savait qu'il n'existait pas de
+titre qui put me desheriter. Il m'appelait chez lui, ou il me donna
+l'hospitalite jusqu'a la mort du marquis, laquelle eut lieu deux jours
+apres sans qu'une parole d'affection et de souvenir pour moi sortit de
+ses levres. Il n'avait qu'une idee fixe, la peur de la mort. Ce qui
+adviendrait apres lui ne l'occupait point.
+
+"Des que je me vis en possession de mon titre et de mes biens, grace aux
+conseils de mon digne ami, l'avocat de Briancon, je me tins coi, je fis
+le mort; je ne revelai a personne ma nouvelle situation, et je restai
+enferme, quasi cache dans mon chateau, sans faire savoir sous quel nom
+j'avais ete connu ailleurs. Je continuerai a agir ainsi jusqu'a ce que
+j'aie paye toutes les dettes que j'ai contractees durant cinquante
+annees de ma vie; alors en meme temps qu'on dira: "Cette vieille brute
+de Boccaferri est devenu marquis et quatre fois millionnaire," on pourra
+dire aussi: "Apres tout, ce n'etait pas un malhonnete homme; car il n'a
+fait banqueroute a personne, pas meme a ses amis."
+
+"J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer ma liberte
+et mon honneur en m'acquittant de la sorte. Je ne comptais pas sur
+l'heritage de mon frere. Il me haissait tant que j'aurais jure qu'il
+avait trouve un moyen de me depouiller apres sa mort; mais moi, toujours
+artiste et toujours poete, je n'avais pas cesse de me flatter que le
+succes couronnerait enfin mes entreprises. Aussi je n'avais jamais fait
+une dette ni une banqueroute sans en consigner le chiffre et sans en
+conserver le detail et les circonstances. Dans les dernieres annees,
+comme j'etais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et
+j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, si ma fille ne
+les eut rangees et tenues avec soin.
+
+"Aussi maintenant sommes-nous a meme de nous rehabiliter. Nous
+consacrons a ce travail, ma fille et moi, une heure tous les jours,
+avant le dejeuner. Tandis que notre avocat de Briancon vend une partie
+de nos immeubles et prepare la liquidation generale, nous tenons la
+correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les contrees ou
+nous avons vecu, nous cherchons nos creanciers. Il y en a peu qui ne
+repondent a notre appel. Ceux qui m'ont oblige avec la pensee de le
+faire gratuitement sont rembourses aussi malgre eux. Dans un mois, je
+crois que nous aurons termine ce fastidieux travail et que notre tache
+sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura la verite sur mon
+compte. Il nous restera encore une fortune tres-considerable, et dont
+j'espere que nous ferons bon usage. Si j'ecoutais mon penchant, je
+donnerais a pleines mains, sans trop savoir a qui; mais j'ai trop
+frequente les paresseux et les debauches, j'ai eu trop affaire aux
+escrocs de toute espece pour ne pas savoir un peu distinguer. Je dois
+mon aide aux mauvaises tetes, mais non aux mauvais coeurs.
+
+"D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, et, pour ne plus
+faire de folies, je lui ai tout abandonne. Elle fera aussi des folies
+genereuses, mais elle n'en fera pas de sottes et de nuisibles. Tenez,
+ajouta-t-il en tirant deux ailes du paravent qui nous cachait la moitie
+de la table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience entre
+toutes! Rien ne la rebute, et cette ame d'artiste sait s'astreindre au
+metier de teneur de livres pour sauver l'honneur de son pere!"
+
+Nous vimes la Cecilia penchee sur le bureau, ecrivant, rangeant,
+cachetant et pliant avec rapidite, sans se laisser distraire par ce
+qu'elle entendait. Elle etait pale de fatigue, car cette double vie
+d'artiste et d'administrateur devait briser ce corps frele et genereux;
+mais elle etait calme et noble, comme une vraie chatelaine, dans sa robe
+de soie verte. Je m'apercus qu'elle avait coupe tout de bon ses longs
+cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice pour pouvoir jouer
+les roles d'homme, et cette chevelure, bouclee sur le cou et autour du
+visage, lui donnait quelque chose d'un jeune apprenti artiste de la
+renaissance; elle avait trop de melancolie dans l'habitude de la
+physionomie pour rappeler le page espiegle ou le seigneur enfant du
+manoir. L'intelligence et la fierte regnaient sur ce front pur, tandis
+que le regard modeste et doux semblait vouloir abdiquer tous les droits
+du genie et tous les reves de la gloire.
+
+Elle sourit a Celio, me tendit la main, et referma le paravent pour
+achever sa besogne.
+
+"Vous voila donc dans notre secret, reprit le marquis. Je ne puis le
+placer en de meilleures mains; je n'ai pas voulu attendre un seul jour
+pour en faire part a Celio et aux autres enfants de la Floriani. J'ai du
+tant a leur mere! mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je
+puis m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement avec
+de l'argent; elle m'a aide et soutenu avec son coeur, et mon coeur
+appartient a ce qui survit d'elle, a ces nobles et beaux enfants qui
+sont desormais les miens. La Floriani n'avait laisse qu'une fortune
+aisee. Entre quatre enfants, ce n'etait pas un grand developpement
+d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en fournit les moyens,
+je veux qu'ils aient les coudees plus franches dans la vie, et je les ai
+tout de suite appeles a moi pour qu'ils ne me quittent que le jour ou
+ils seront assez forts pour se lancer sur la grande scene de la vie
+comme artistes; car c'est la plus haute des destinees, et, quelle que
+soit la partie que chacun d'eux choisira, ils auront etudie la synthese
+de l'art dans tous ses details aupres de moi.
+
+"Passez-moi cette vanite; elle est innocente de la part d'un homme qui
+n'a reussi a rien et qui n'a pas echoue a demi dans ses tentatives
+personnelles. Je crois qu'a force de reflexions et d'experiences je suis
+arrive a tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne me
+fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. Je ne suis pas
+cependant un _professeur de profession_. J'ai la certitude qu'on ne fait
+rien avec rien, et que l'enseignement n'est utile qu'aux etres richement
+doues par la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des eleves de
+genie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je sais que je
+leur abregerai des lenteurs, que je les preserverai de certains ecarts,
+et que j'adoucirai les supplices que l'intelligence leur prepare. Je
+manie deja l'ame de Stella, je tate plus delicatement Salvator et
+Beatrice, et, quant a Celio, qu'il reponde si je ne lui ai pas fait
+decouvrir en lui-meme des ressources qu'il ignorait.
+
+--Oui, c'est la verite, dit Celio, tu m'as appris a me connaitre. Tu
+m'as rendu l'orgueil en me guerissant de la vanite. Il me semble que,
+chaque jour, ta fille et toi vous faites de moi un autre homme. Je me
+croyais envieux, brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir
+mechant parce que j'aspirais a l'etre; mais vous m'avez gueri de cette
+dangereuse folie, vous m'avez fait mettre la main sur mon propre coeur.
+Je ne l'eusse pas fait en vue de la morale, je l'ai fait en vue de
+l'art, et j'ai decouvert que c'est de la (et en parlant ainsi Celio
+frappa sa poitrine) que doit sortir le talent.
+
+J'etais vivement emu; j'ecoutais Celio avec attendrissement; je
+regardais le marquis de Balma avec admiration. C'etait un autre homme
+que celui que j'avais connu; ses traits meme etaient changes. Etait-ce
+la ce vieux ivrogne trebuchant dans les escaliers du theatre, accostant
+les gens pour les assommer de ses theories vagues et prolixes,
+assaisonnees d'une insupportable odeur de rhum et de tabac? Je voyais en
+face de moi un homme bien conserve, droit, propre, d'une belle et noble
+figure, l'oeil etincelant de genie, la barbe bien faite, la main blanche
+et soignee. Avec son linge magnifique et sa robe de chambre de velours
+doublee de martre, il me faisait l'effet d'un prince donnant audience a
+ses amis, ou, mieux que cela, de Voltaire a Ferney; mais non, c'etait
+mieux encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le coeur
+plein de tendresse et de naivete. Tant il est vrai que le bonheur est
+necessaire a l'homme, que la misere degrade l'artiste, et qu'il faut un
+miracle pour qu'il n'y perde pas la conscience de sa propre dignite!
+
+--Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, allez voir si
+les autres enfants sont prets pour dejeuner; j'ai encore une lettre a
+terminer avec ma fille, et nous irons vous rejoindre. Vous me promettez
+maintenant, monsieur Salentini, de passer au moins quelques jours chez
+moi.
+
+J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tot sorti de son cabinet
+que je fis un douloureux retour sur moi-meme. Je crois que je suis
+fou tout de bon depuis que j'ai mis les pieds ici, dis-je a Celio en
+l'arretant dans une galerie ornee de portraits de famille. Tout le temps
+que le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa position, je
+ne songeais qu'a me rejouir de voir la fortune recompenser son merite
+et celui de sa fille. Je ne pensais pas que ce changement dans leur
+existence me portait un coup terrible et sans remede.
+
+--Comment cela? dit Celio d'un air etonne.
+
+--Tu me le demandes, repondis-je. Tu ne vois pas que j'aimais la
+Boccaferri, cette pauvre cantatrice a trois ou quatre mille francs
+d'appointements par saison, et qu'il m'etait bien permis, a moi
+qui gagne beaucoup plus, de songer a en faire ma femme, tandis que
+maintenant je ne pourrais aspirer a la main de mademoiselle de Balma,
+heritiere de plusieurs millions, sans etre ridicule en realite et en
+apparence meprisable?
+
+--Je serais donc meprisable, moi, d'y aspirer aussi? dit Celio en
+haussant les epaules.
+
+--Non, lui repondis-je apres un instant de reflexion. Bien que tu ne
+sois pas plus riche que moi, je pense, ta mere a tant fait pour le
+pauvre Boccaferri, que le riche Balma peut et doit se considerer
+toujours comme ton oblige. Et puis le nom de la mere est une gloire;
+Cecilia a voue un culte a ce grand nom. Tu as donc mille raisons pour te
+presenter sans honte et sans crainte. Moi, si je surmontais l'une,
+je n'en ressentirais pas moins l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi
+beaucoup, console-moi un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je
+resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon respect et
+mon devouement; mais je partirai demain et je tacherai de guerir. Le
+sentiment de ma fierte et la conscience de mon devoir m'y aideront.
+Garde-moi le secret sur les confidences que je t'ai faites, et que
+mademoiselle de Balma ne sache jamais que j'ai eleve mes pretentions
+jusqu'a elle.
+
+
+
+XIII.
+
+STELLA.
+
+Celio allait me repondre lorsque Beatrice, accourant du fond de la
+galerie, vint se jeter a son cou et folatrer autour de nous en me
+demandant avec malice si j'avais ete presente a _M. le marquis_.
+Quelques pas plus loin, nous rencontrames Stella et Benjamin, qui
+m'accablerent des memes questions; la cloche du dejeuner sonna a grand
+bruit, et la belle Hecate, qui etait fort nerveuse, accompagna d'un long
+hurlement ce signal du dejeuner. Le marquis et sa fille vinrent les
+derniers, sereins et bienveillants comme des gens qui viennent de faire
+leur devoir. Je vis la combien Cecilia etait adoree des jeunes filles et
+quel respect elle inspirait a toute la famille. Je ne pouvais m'empecher
+de la contempler, et meme, quand je ne la regardais ou ne l'ecoutais
+pas, je voyais tous ses mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle
+agissait et parlait peu cependant; mais elle etait attentive a tout ce
+qui pouvait etre utile ou agreable a ses amis. On eut dit qu'elle avait
+eu toute sa vie deux cent mille livres de rentes, tant elle etait aisee
+et tranquille dans son opulence, et l'on voyait qu'elle ne jouirait de
+rien pour elle-meme, tant elle restait devouee au moindre besoin, au
+moindre desir des autres.
+
+On ne parla point de comedie pendant la dejeuner. Pas un mot ne fut dit
+devant les domestiques qui put leur faire soupconner quelque chose a cet
+egard. Ce n'est pas que de temps en temps Beatrice, qui n'avait autre
+chose en tete, n'essayat de parler de la precedente et de la prochaine
+soiree; mais Stella, qui etait toujours a ses cotes et qui s'etait
+habituee a etre pour elle comme une jeune mere, la tenait en bride.
+Quand le repas fut termine, le marquis prit le bras de sa fille et
+sortit.
+
+--Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre genre d'affaires,
+me dit Celio. Ils donnent cette partie de la journee aux besoins des
+gens qui les environnent; ils ecoutent les demandes des pauvres, les
+reclamations des fermiers, les invitations de la commune. Ils voient
+le cure ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent meme des
+consultations a des malades; enfin, ils font leurs devoirs de chatelains
+avec autant de conscience et de regularite que possible. Stella et
+Beatrice sont chargees de veiller, a l'interieur, sur le detail de la
+maison; moi, ordinairement, je lis ou fais de la musique, et, depuis que
+mon frere est ici, je lui donne des lecons; mais, pour aujourd'hui, il
+ira s'exercer tout seul au billard. Je veux causer avec vous.
+
+Il m'emmena dans le jardin, et la, me serrant la main avec effusion:--Ta
+tristesse me fait mal, dit-il, et je ne saurais la voir plus longtemps.
+Ecoute, mon ami, j'ai eu un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a
+une heure, que tu renoncais a Cecilia par delicatesse. J'ai failli te
+dire que c'etait ton devoir et t'encourager a partir: je ne l'ai pas
+fait; mais, quand meme je l'aurais fait, je me retracterais a cette
+heure. Tu te montres trop scrupuleux, ou tu ne connais pas encore
+Cecilia et son pere. Ils n'ont pas cesse d'etre artistes, je crois meme
+qu'ils le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs.
+L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc jamais leur sembler
+au-dessous de leur condition. Quant a te soupconner coupable d'ambition
+et de cupidite, cela est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois
+tu etais amoureux de la pauvre cantatrice a trois mille francs par
+saison, et que tu aspirais serieusement a l'epouser, meme sans rougir du
+vieux ivrogne.
+
+--Ils le savent! Tu l'as dit, Celio?
+
+--Je le leur ai dit le jour meme ou j'en ai recu de toi la confidence,
+et ils en avaient ete fort touches.
+
+--Mais ils avaient refuse parce que, ce jour-la meme, ils recevaient la
+nouvelle de leur heritage?
+
+--Non; meme en recevant cette nouvelle ils n'avaient pas refuse.
+Ils avaient dit: _Nous verrons!_ Depuis, quoique je me sentisse emu
+moi-meme, j'ai eu le courage de tenir la parole que je t'avais presque
+donnee: j'ai reparle de toi.
+
+--Et qu'a-t-_elle_ dit?
+
+--Elle a dit: "Je suis si reconnaissante de ses bonnes intentions pour
+moi dans un temps ou j'etais pauvre et obscure, que, si j'etais decidee
+a me marier, je chercherais l'occasion de le voir et de le connaitre
+davantage." Et puis nous avons ete a Turin secretement ces jours-ci,
+comme je te l'ai dit, pour les affaires de son pere, et pour ramener
+en meme temps notre Benjamin. La, j'ai etudie avec un peu d'inquietude
+l'effet que produisait sur elle la bruit de tes amours avec la duchesse.
+Elle a ete triste un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te
+cache rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en secret
+a notre hotel. J'avais du depit, elle l'a vu, et elle a refuse, parce
+qu'elle est bonne pour moi comme un ange, comme une mere; mais elle
+souffrait, et quand, la nuit suivante, nous avons passe a pied devant ta
+porte pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions pas faire
+venir devant l'hotel, nous avons vu ton voiturin, nous avons reconnu
+Volabu. Nous l'avons evite, nous ne voulions pas etre vus; mais Cecilia
+a eu une inspiration de femme. Elle a dit a Benjamin (que cet homme
+n'avait jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si son
+voiturin etait disponible pour Milan.--Je vais a Milan, en effet,
+repondit-il, mais je ne puis prendre personne.--Qui donc conduisez-vous?
+dit l'enfant; ne pourrais-je m'arranger avec votre voyageur pour
+aller avec lui?--Non, c'est un peintre. Il voyage seul.--Comment
+s'appelle-t-il? peut-etre que je le connais?--Ce voiturin a dit ton
+nom: c'est tout ce que nous voulions savoir. On nous avait dit que la
+duchesse etait retournee a Milan. Cecilia palit, sous pretexte qu'elle
+avait froid; puis, comme j'en faisais l'observation a demi-voix, elle se
+mit a sourire avec cet air de souveraine mansuetude qui lui est propre.
+Elle approcha de ta fenetre en me disant:--Tu vas voir que je vais lui
+adresser un adieu bien amical et par consequent bien desinteresse. C'est
+alors qu'elle chanta ce maudit _Vedrai carino_ qui t'a arrache aux
+griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela une fatalite! Je crois
+qu'elle t'aime, bien que ce soit fort difficile a constater chez une
+personne toujours maitresse d'elle-meme, et si habituee a l'abnegation
+qu'on peut a peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure
+qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que je n'ai pas
+eu le courage de lui dire que tu as renonce a la duchesse et que tu lui
+dois ton salut. Je me suis engage a ne pas te nuire; mais ce serait
+pousser l'heroisme au-dela de mes facultes que d'aller faire la cour
+pour toi. Seulement je te devais la verite, la voila tout entiere. Reste
+donc ou parle; attends et espere, ou agis et eclaire-toi. De toute
+facon, tu es dans ton droit, et personne ne peut te supposer amoureux
+des millions, puisque, ce matin encore, tu ne voulais pas comprendre que
+le marquis de Balma etait le pere Boccaferri.
+
+--Bon et grand Celio, m'ecriai-je, comment te remercier! Je ne sais plus
+que faire. Il me semble que tu aimes Cecilia autant que moi, et que tu
+es plus digne d'elle. Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le
+temps de te connaitre et de t'apprecier sous la face nouvelle que ton
+caractere a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle nous examine,
+qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il m'a semble parfois qu'elle
+t'aimait, et peut-etre que c'est toi qu'elle aime! Pourquoi nous hater
+de savoir notre sort? Qui sait si, a l'heure qu'il est, elle-meme n'est
+pas indecise? Attendons.
+
+--Oui, c'est vrai, dit Celio, nous risquons d'etre refuses tous les deux
+si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gene aussi, car je
+n'etais pas amoureux d'elle a Vienne, et l'idee de l'etre ne m'est venue
+que quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur a present qu'elle ne me
+croie influence par ses millions, car je suis plus expose que toi a
+meriter ce soupcon. Je n'ai pas fait mes preuves a temps comme tu les as
+faites. D'un autre cote, l'adoration qu'elle avait pour ma mere, et qui
+domine encore toutes ses pensees, est de force et de nature a lui faire
+sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux.
+Elle est ainsi faite, cette femme excellente; mais je ne jouirai pas de
+son sacrifice.
+
+--Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. Si elle
+m'aime, ce ne peut etre encore au point de devenir egoiste. Dans mon
+interet, comme dans le tien, je demande l'aide et le conseil du temps.
+
+--C'est bien dit, repliqua Celio; ajournons. Eh! tiens, prenons une
+resolution: c'est de ne nous declarer ni l'un ni l'autre avant de nous
+etre consultes encore; jusque-la, nous n'en reparlerons plus ensemble,
+car cela me fait un peu de mal.
+
+--Et a moi aussi. Je souscris a cet accord; mais nous ne nous
+interdisons pas l'un a l'autre de chercher a lui plaire.
+
+--Non, certes, dit-il. Il se mit a fredonner la romance de don Juan;
+puis peu a peu il arriva a la chanter, a l'etudier tout en marchant a
+mon cote, et a frapper la terre de son pied avec impatience dans les
+endroits ou il etait mecontent de sa voix et de son accent.--Je ne suis
+pas don Juan, s'ecria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant dans ma
+voix et dans ma destinee de l'etre sur les planches. Que diable! je ne
+suis pas un tenor, je ne peux pas etre un amoureux tendre; je ne peux
+pas chanter _Il mio tesoro intante_ et faire la cadence du Rimini...
+Il faut que je sois un scelerat puissant ou un honnete homme qui fait
+_fiasco_! Va pour la puissance!... Apres tout, ajouta-t-il en passant la
+main sur son front, qui sait si j'aime? Voyons! Il chanta _Quando del
+vino_, et il le chanta superieurement.--Non! non! s'ecria-t-il satisfait
+de lui-meme, je ne suis pas fait pour aimer! Cecilia n'est pas ma mere.
+Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi, toi, par
+exemple! Fi donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait point!
+j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, a toi, Salentini; mais
+elle? je la jetterais du haut de son chateau sur le pave pour lui faire
+voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune!
+
+Je fus effraye de l'expression de sa figure. Le Celio que j'avais connu
+a Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupefaction
+douloureuse. Il s'en apercut, sourit et me dit:--Je crois que je
+redeviens mechant! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera.
+Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid!
+Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.
+
+A deux heures, toute la famille se reunit dans le grand salon. Le
+marquis donna, comme de coutume, a ses gens, l'ordre qu'on ne le
+derangeat plus jusqu'au diner, a moins d'un motif important, et que,
+dans ce cas, on sonnat la cloche du chateau pour l'avertir. Puis il
+demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveille la
+maison; a Benjamin, s'il avait travaille, et, quand chacun lui eut rendu
+compte de l'emploi de sa matinee:--C'est bien, dit-il; la premiere
+condition de la liberte et de la sante morale et intellectuelle, c'est
+l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, helas! pour avoir de
+l'ordre, il faut etre riche. Les malheureux sont forces de ne jamais
+savoir ce qu'ils feront dans une heure! A present, mes chers enfants,
+vive la joie! La journee d'affaires et de soucis est terminee; la soiree
+de plaisir et d'art commence. Suivez-moi.
+
+Il tira de sa poche une grande cle, et l'eleva en l'air, aux rires et
+aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigeames avec lui
+vers l'aile du chateau ou etait situe le theatre. On ouvrit la _porte
+d'ivoire_, comme l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire
+des songes, apres s'y etre enfermes et barricades d'importance.
+
+Le premier soin fut de ranger le theatre, d'y remettre de l'ordre et
+de la proprete, de reunir, de secouer et d'etiqueter les costumes
+abandonnes a la hate, la nuit precedente, sur des fauteuils. Les hommes
+balayaient, epoussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les
+accrocs faits au decor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes
+s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une exactitude et une
+rapidite prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaiete.
+Quand ce fut fait, le marquis reunit sa couvee autour de la grande table
+qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit les
+manuscrits de _Don Juan_ a l'etude, on y fit rentrer des personnages et
+des scenes elimines la veille; on se consulta encore sur la distribution
+des roles. Celio revint a celui de don Juan, il demanda que certaines
+scenes fussent chantees. Beatrice et son jeune frere demanderent a
+improviser un pas de danse dans le bal du troisieme acte. Tout fut
+accorde. On se permettait d'essayer de tout; mais, a mesure qu'on
+decidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que
+l'ordre de la representation ne fut pas trouble.
+
+Ensuite Celio envoya Stella lui chercher diverses perruques a longs
+cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractere et sa physionomie.
+Il essaya une chevelure noire.--Tu as tort de le faire brun, si tu veux
+etre mechant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derriere
+la _porte d'ivoire_). C'est un usage classique de faire les traitres
+noirs et a tous crins, mais c'est un mensonge banal. Les hommes pales de
+visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai
+tigre est fauve et soyeux.
+
+--Va pour la peau du lion, dit Celio en prenant sa perruque de la
+veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; cela sent le tyran de
+melodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantite de canons couleur de
+feu. C'etait le type du roue au temps de Moliere.
+
+--En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton _beau noeud d'epee_! dit
+Stella.
+
+--Qu'en veux-tu faire?
+
+--Je veux le conserver pour modele, dit-elle en souriant avec malice,
+car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les noeuds.
+Tu y mets le temps, mais quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle
+en s'adressant a moi et en me montrant ce meme noeud cerise que j'avais
+ramasse la veille, comment le trouvez-vous?
+
+Le ton dont elle me fit cette question et la maniere dont elle agita
+ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu'elle
+desirait me voir m'en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le
+faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle
+laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par megarde, tout en
+feignant de rire d'autre chose.
+
+Celio etait brusque et imperieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adorat
+au fond de l'ame, et qu'il eut pour elles mille tendres sollicitudes. Il
+avait vu aussi ce singulier petit episode.--Allons donc, paresseuses!
+cria-t-il a Stella et a Beatrice, allez me chercher trente aunes de
+rubans couleur de feu! J'attends!--Et quand elles furent entrees dans le
+magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna a la derobee, en
+me disant tout bas:--Garde-le en memoire de Beatrice; mais si l'une ou
+l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te
+demande cela comme a un frere.
+
+Les preparatifs durerent jusqu'au diner, qui fut assez serieux. On
+reprenait de la gravite devant les domestiques, qui portaient le deuil
+de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur.
+Et d'ailleurs, chacun pensait a son role, et M. de Balma disait une
+chose que j'ai toujours sentie vraie: les idees s'eclaircissent et
+s'ordonnent durant la satisfaction du premier appetit.
+
+Au reste on mangeait vite et moderement a sa table. Il disait
+familierement que l'artiste qui mange est _a moitie cuit_. On savourait
+le cafe et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et
+effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors
+on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait:
+Mesdames les actrices, a vos loges! On leur donnait une demi-heure
+d'avance sur les hommes; mais Cecilia n'en profitait pas. Elle resta
+avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans
+un coin avec Celio.
+
+Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Celio etait d'une gaiete
+arrogante, et Cecilia d'une melancolie resignee; mais cela ne prouvait
+pas grand'chose: chez lui, les emotions etaient toujours un peu forcees;
+chez elle, elles etaient si peu manifestees, que la nuance etait presque
+insaisissable.
+
+A huit heures precises, la piece commenca. Je craindrais d'etre
+fastidieux en la suivant dans ses details, mais je dois signaler que, a
+ma grande surprise, Cecilia fut admirable et atroce de jalousie dans
+le role d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si
+ennemie de son caractere! J'en fis la remarque dans un entr'acte.--Mais
+c'est peut-etre pour cela precisement, me dit-elle.... Et puis,
+d'ailleurs, que savez-vous de moi?
+
+Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierte qui me fit peur. Elle
+semblait mettre tout son orgueil a n'etre pas devinee. Je m'attachai a
+la deviner malgre elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Celio
+avec enthousiasme; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien
+jouer. Le fait est qu'il avait ete le plus froid, le plus railleur, le
+plus pervers des hommes.--C'est grace a toi, dit-il a la Boccaferri; tu
+es si irritee et si hautaine, que tu me rends mechant. Je me fais de
+glace devant tes reproches, parce que je me sens pousse a bout et pret
+a eclater. Tiens! _ma vieille_, tu devrais toujours etre ainsi; je
+reprendrais les forces que m'otent ta bonte et ta douceur accoutumees.
+
+--Eh bien, repondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces
+roles-la avec moi: je t'y rendrais des points.
+
+[Illustration 009.png: Ce personnage du temps passe.... (Page 107.)]
+
+Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:--Serais-tu capable d'etre
+la femelle d'un tigre? lui dit-il.
+
+--Cela est bon pour le theatre, repondit-elle (et il me sembla qu'elle
+parlait expres de maniere a ce que je ne perdisse pas sa reponse). Dans
+la vie reelle, Celio, je mepriserai un usage si petit, si facile et si
+niais de ma force. Pourquoi suis-je si mechante, ici dans ce role? C'est
+que rien n'est plus aise que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain
+de ton succes d'aujourd'hui. La force dans l'excitation, c'est le _pont
+aux anes_! La force dans le calme.... Tu y viendras peut-etre, mais tu
+n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons!
+
+--Vous etes une comedienne fort acerbe et fort jalouse de son talent!
+dit Celio en se mordant les levres si fort, que sa moustache rousse,
+collee a sa levre, tomba sur son rabat de dentelle.
+
+--Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en
+rattrapant la moustache; tu as raison de faire une peau neuve!
+
+--Vous croyez que vous opererez ce miracle?
+
+--Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas.
+
+Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer a eux-memes, et je
+regardai Stella, qui etait belle comme un ange en me presentant un
+masque pour la scene du bal. Elle avait cet air genereux et brave d'une
+personne qui renonce a vous plaire sans renoncer a vous aimer. Un elan
+de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d'hesiter, me fit
+tirer de mon sein le noeud cerise que j'y avais cache, et je le lui
+montrai mysterieusement. Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et
+ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella etait une sensitive,
+et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lachete. Des
+ce moment, je ne regardai plus en arriere, et je m'abandonnai tout
+entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d'etre chastement et naivement
+aime.
+
+Je faisais le role d'Ottavio, et je l'avais fort mal joue jusque-la. Je
+pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scene, et je trouvai
+du coeur et de l'emotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon
+devouement.
+
+A la fin de l'acte, je fus comble d'eloges, et Cecilia me dit en me
+tendant la main:--Toi, Ottavio, tu n'as besoin des lecons de personne,
+et tu en remontrerais a ceux qui enseignent.--Je ne sais pas jouer la
+comedie, lui repondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne
+la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.
+
+[Illustration 010.png: Celio entra brusquement.... (Page 115.)]
+
+
+
+XIV.
+
+CONCLUSION.
+
+Je montai dans la loge des hommes pour me debarrasser de mon domino. A
+peine y etais-je entre, que Stella vint resolument m'y rejoindre. Elle
+avait arrache vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendre,
+naturellement ondee, s'etait a demi repandue sur son epaule. Elle etait
+pale, elle tremblait; mais c'etait une ame eminemment courageuse,
+quoique elle agit par expansion spontanee et d'une maniere tout opposee,
+par consequent, a celle de la Boccaferri.
+
+--Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon
+epaule, m'aimez-vous?
+
+Je fus entierement vaincu par cette question hardie, faite avec un
+effort evidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmee.
+
+Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.
+
+--Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se degageant avec force de mon
+etreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai pas encore aime, moi, et je ne
+dois pas etre trompee. Mon premier amour sera le dernier, et, si je
+suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une
+seconde fois: je mourrai. C'est la le seul courage dont je me sente
+capable. Je suis jeune, mais l'experience des autres m'a eclairee. J'ai
+beaucoup reve deja, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du
+moins. L'homme qui se jouera d'une ame comme la mienne, ne pourra etre
+qu'un miserable, et, s'il en vient la, il faudra que je le haisse et que
+je le meprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, apres
+une semblable desillusion.
+
+--Stella, lui repondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me
+croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas a l'epreuve avant de vous fier
+aveuglement a la parole d'un homme que vous ne connaissez pas?
+
+--Je vous connais, repondit-elle. Celio, qui n'estime personne, vous
+estime et vous respecte; et, d'ailleurs, quand meme je n'aurais pas ce
+motif de confiance, je croirais encore a votre parole.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je ne sais pas, mais cela est ainsi.
+
+--Donc vous m'aimez, vous?
+
+Elle hesita un instant, puis elle dit:
+
+--Ecoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n'ai pas
+la force de ma mere, mais j'ai son courage; je vous aime.
+
+Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les
+baisai avec enthousiasme.--C'est la premiere fois, lui dis-je, que je me
+mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la premiere fois que j'aime.
+Je croyais pourtant aimer Cecilia, il y a une heure, je vous dois cette
+confession; mais ce que je cherche dans la femme, c'est le coeur, et
+j'ai vu que le sien ne m'appartenait pas. Le votre se donne a moi avec
+une vaillance qui me penetre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus
+que vous ne me connaissez, et voila que je crois en vous comme vous
+croyez en moi. L'amour, c'est la foi; la foi rend temeraire, et rien
+ne lui resiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin
+d'autre preuve que de nous l'etre dit. Voulez-vous etre ma femme?
+
+--Oui, repondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu'une fois, je vous
+l'ai dit.
+
+--Sois donc ma femme, m'ecriai-je en l'embrassant avec transport.
+Veux-tu que je te demande a ton frere tout de suite?
+
+--Non, dit-elle en pressant mon front de ses levres avec une suavite
+vraiment sainte. Mon frere aime Cecilia, et il faut qu'il devienne digne
+d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, il ne l'aime pas encore assez pour
+la meriter. Laisse lui croire encore que tu pretends etre son rival.
+Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester a lui-meme. Cecilia
+l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas dit, mais je le sais bien.
+C'est a elle que tu dois me demander d'abord, car c'est elle que je
+regarde comme ma mere.
+
+--J'y vais tout de suite, repondis-je.
+
+--Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu
+prends le temps de la reflexion?
+
+--Je te prouverai le contraire, fille genereuse et charmante! je ne
+ferai que ce que tu voudras.
+
+On nous appela pour commencer l'acte suivant. Celio, qui surveillait
+ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses
+soeurs, n'avait pas remarque notre absence. Il etait en proie a une
+agitation extraordinaire. Son role paraissait l'absorber. Il le termina
+de la maniere la plus brillante, ce qui ne l'empecha pas d'etre sombre
+et silencieux pendant le souper et l'interessante causerie du marquis,
+qui se prolongea jusqu'a trois heures du matin.
+
+Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur
+moi-meme, pas l'apparence d'inquietude, d'hesitation ou de regret, en
+m'eveillant. Je dois dire que, des le matin du jour precedent, les deux
+cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porte
+comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait point et
+derangeait les reves et l'ambition de toute ma vie, qui etait de faire
+moi-meme mon existence et d'y associer une compagne de mon choix, prise
+dans une condition assez modeste pour qu'elle se trouvat riche de mon
+succes.
+
+D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idee de lutter contre un rival
+a chances egales me plait et m'anime, tandis que la conscience de
+la moindre inferiorite dans ma position, sur un pareil terrain, me
+refroidit et me guerit comme par miracle. Est-ce prudence ou fierte? je
+l'ignore; mais il est certain que j'etais, a cet egard, tout l'oppose de
+Celio, et, qu'au lieu de me sentir acharne, par depit d'amour-propre, a
+lui disputer sa conquete, j'eprouvais un noble plaisir a les rapprocher
+l'un de l'autre en restant leur ami.
+
+Cecilia vint me trouver dans la journee.--Je vais vous parler comme a un
+frere, me dit-elle. Quelques mots de Celio tendraient a me faire croire
+que vous etes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y
+songiez maintenant. Voila pourquoi je viens vous ouvrir mon coeur.
+
+"Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez connue dans un etat
+voisin de la misere, vous avez songe a m'epouser. J'ai vu la la noblesse
+de votre ame, et cette pensee que vous avez eue vous assure a jamais mon
+estime! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractere."
+
+Elle prit ma main et la porta contre son coeur, ou elle la tint pressee
+un instant avec une expression a la fuis si chaste et si tendre, que je
+pliai presque un genou devant elle.
+
+--Ecoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui repondre,
+je crois que j'aime Celio! voila pourquoi, en vous faisant cet aveu, je
+crois avoir le droit de vous adresser une priere humble et fervente
+au nom de l'affection la plus desinteressee qui fut jamais: fuyez la
+duchesse de ***; detachez-vous d'elle, ou vous etes perdu!
+
+--Je le sais, repondis-je, et je vous remercie, ma chere Cecilia, de me
+conserver ce tendre interet; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a
+pas ete contracte; votre douce voix, une inspiration de votre coeur
+genereux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont a jamais preserve.
+
+--Vous les avez donc entendues? Dieu soit loue!
+
+--Oui, Dieu soit loue! repris-je, car ce chant magique m'a attire
+jusqu'ici a mon insu, et j'y ai trouve le bonheur.
+
+Cecilia me regarda avec surprise.
+
+--Je m'expliquerai tout a l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez
+encore quelque chose a me dire, n'est-ce pas?
+
+--Oui, repondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens a votre estime,
+et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma
+conscience. Vous souvenez-vous qu'a Vienne, la derniere fois que nous
+nous y sommes vus, vous m'avez demande si j'aimais Celio?
+
+--Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre reponse, et vous
+n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cecilia. Je sais fort
+bien que vous futes sincere en me disant que vous n'y songiez pas, et
+que votre devouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de
+la Floriani. Je comprends ce qui s'est passe en vous depuis ce jour-la,
+parce que je sais ce qui s'est passe en lui.
+
+--Merci, o merci! s'ecria-t-elle attendrie; vous n'avez pas doute de ma
+loyaute?
+
+--Jamais.
+
+--C'est le plus grand eloge que vous puissiez commander pour la votre;
+mais, dites-moi, vous croyez donc qu'il m'aime?
+
+--J'en suis certain.
+
+--Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une legere
+rougeur. Il m'aime, et il s'en defend encore; mais son orgueil pliera,
+et je serai sa femme, car c'est la toute l'ambition de mon ame, depuis
+que je suis _dama e comtessa garbata_. Lorsque vous m'interrogiez,
+Salentini, je me croyais pour toujours obscure et miserable. Comment
+n'aurais-je pas refoule au plus profond de mon sein la seule pensee
+d'etre la femme du brillant Celio, de ce jeune ambitieux a qui l'eclat
+et la richesse sont des elements de bonheur et des conditions de succes
+indispensables? J'aurais rougi de m'avouer a moi-meme que j'etais emue
+en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois que je ne le savais pas
+moi-meme, tant j'etais resolue a n'y pas prendra garde, et tant j'ai
+l'habitude et le pouvoir de me maitriser.
+
+"Mais ma fortune presente me rend la jeunesse, la confiance et le droit.
+Voyez-vous, Celio n'est pas comme vous. Je vous ai bien devines tous
+deux. Vous etes calme, vous etes patient, vous etes plus fort que lui,
+qui n'est qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierte ni
+de desinteressement; mais il est incapable de se creer tout seul
+l'existence large et brillante qu'il reve, et qui est necessaire au
+developpement de ses facultes. Il lui faut la richesse tout acquise,
+et je lui dois cette richesse. N'est-ce pas, je dois cela au fils de
+Lucrezia? et, quand meme je vous aurais aime, Salentini, quand meme le
+caractere effrayant de Celio m'inspirerait des craintes serieuses pour
+mon bonheur, j'ai une dette sacree a payer.
+
+--J'espere, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n'est pas trop
+rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n'est
+qu'une consolation gratuite dont je n'aurai pas la folie de faire mon
+profit. En ce qui concerne Celio, je crois que vous etes plus forte que
+lui, et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme et legere.
+
+--Ce ne sera peut-etre pas toujours aussi facile que vous croyez,
+repondit-elle; mais je n'ai pas peur, voila ce qui est certain. Il n'y
+a rien de tel pour etre courageux que de se sentir dispose, comme je le
+suis, a faire bon marche de son propre bonheur et de sa propre vie; mais
+je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que je suis secretement
+enivree, et que ma bravoure est singulierement recompensee par l'amour
+qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau aupres de celui
+qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher a
+porter aupres de celui de Floriani.
+
+--Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, repondis-je. Si
+toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre!
+
+--Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.
+
+Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'etait passe entre Stella et moi, et
+je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette genereuse
+femme fut immense; elle se jeta a mon cou et m'embrassa sur les deux
+joues. Je la vis enfin ce jour-la telle qu'elle etait, expansive et
+maternelle dans ses affections, autant qu'elle etait prudente et
+mysterieuse avec les indifferents.
+
+--Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille fois beni en
+vous inspirant cette confiance subite en sa parole. Je la connais bien,
+moi, et je sais que, de tous les enfants de Floriani, c'est celle qui a
+vraiment herite de la plus precieuse vertu de sa mere, le devouement. Il
+y a longtemps qu'elle est tourmentee du besoin d'aimer, et ce n'est pas
+l'occasion qui lui a manque, croyez-le bien; mais cette ame romanesque
+et delicate n'a pas subi l'entrainement des sens qui ferme parfois les
+yeux aux jeunes filles. Elle avait un ideal, elle le cherchait et savait
+l'attendre. Cela se voit bien a la fraicheur de ses joues et a la purete
+de ses paupieres; elle l'a trouve enfin, celui qu'elle a reve! Charmante
+Stella, exquise nature de femme, ton bonheur m'est encore plus cher que
+le mien!
+
+La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, et fondit
+en larmes en s'ecriant: "O Lucrezia! rejouis-toi dans le sein de Dieu!"
+
+Celio entra brusquement, et, voyant Cecilia si emue et assise tout pres
+de moi, il se retira en refermant la porte avec violence. Il avait pali,
+sa figure etait decomposee d'une maniere effrayante. Toutes les furies
+de l'enfer etaient entrees dans son sein.
+
+--Qu'il dise apres cela qu'il ne t'aime pas! dis-je a la Boccaferri.
+Je la fis consentir a laisser subir encore un peu cette souffrance au
+pauvre Celio, et nous allames trouver ma chere Stella pour lui faire
+part de notre entretien.
+
+Stella travaillait dans l'interieur d'une tourelle qui lui servait
+d'atelier. Je fus etrangement supris*[*surpris?*] de la trouver occupee
+de peinture, et de voir qu'elle avait un talent reel, tendre, profond,
+delicieusement vrai pour le paysage, les troupeaux, la nature pastorale
+et naive.--Vous pensiez donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que
+je voulais me faire comedienne? Oh, non! je n'aime pas plus le public
+que ne l'a aime notre Cecilia, et jamais je n'aurais le courage
+d'affronter son regard. Je joue ici la comedie comme Cecilia et son pere
+la jouent; pour aider a l'oeuvre collective qui sert a l'education
+de Celio, peut-etre a celle de Beatrice et de Salvator, car les deux
+_Bambini_ ont aussi jusqu'a present la passion du theatre; mais vous
+n'avez pas compris notre cher maitre Boccaferri, si vous croyez qu'il
+n'a en vue que de nous faire debuter. Non, ce n'est pas la sa pensee.
+Il pense que ces essais dramatiques, dans la forme libre que nous leur
+donnons, sont un exercice salutaire au developpement synthetique (je me
+sers de son mot) de nos facultes d'artiste, et je crois bien qu'il a
+raison, car depuis que nous faisons cette amusante etude je me sens plus
+peintre et plus poete que je ne croyais l'etre.
+
+--Oui, il a mille fois raison, repondis-je, et le coeur aussi s'ouvre a
+la poesie, a l'effusion, a l'amour, dans cette joyeuse et sympathique
+epreuve: je le sens bien, o ma Stella, pour deux jours que j'ai passes
+ici! Partout ailleurs, je n'aurais point ose vous aimer si vite, et,
+dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultes,
+je vous ai comprise d'emblee, et j'ai eprouve la portee de mon propre
+coeur.
+
+Cecilia me prit par le bras et me fit entrer dans la chambre de Stella
+et de Beatrice, qui communiquait avec cette meme tourelle par un petit
+couloir. Stella rougissait beaucoup, mais elle ne fit pas de resistance.
+Cecilia me conduisit en face d'un tableau place dans l'alcove virginale
+de ma jeune amante, et je reconnus une _Madoneta col Bambino_ que
+j'avais peinte et vendue a Turin deux ans auparavant a un marchand de
+tableaux. Cela etait fort naif, mais d'un sentiment assez vrai pour que
+je pusse le revoir sans humeur. Cecilia l'avait achete, a son dernier
+voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa que, depuis deux
+mois, Stella, en entendant parler souvent de moi aux Boccaferri et
+a Celio, avait vivement desire me connaitre. Cecilia avait nourri
+d'avance, et sans le lui dire, la pensee que notre union serait un beau
+reve a realiser. Stella semblait l'avoir devine.
+
+--Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu ramasser le
+noeud cerise, j'ai eprouve quelque chose d'extraordinaire que je ne
+pouvais m'expliquer a moi-meme; et que, quand Celio est venu nous dire,
+le lendemain, que le _ramasseur de rubans_, comme il vous appelait,
+etait encore dans le village, et se nommait Adorno Salentini, je me suis
+dit, follement peut-etre, mais sans douter de la destinee, que la mienne
+etait accomplie.
+
+Je ne saurais exprimer dans quel naif ravissement me plongea ce jeune et
+pur amour d'une fille encore enfant par la fraicheur et la simplicite,
+deja femme par le devouement et l'intelligence. Lorsque la cloche nous
+avertit de nous rendre au theatre, j'etais un peu fou. Celio vit mon
+bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut mechant et brutal
+a faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui; mais le soir
+j'ignore ce qui s'etait passe. Il me parut plus calme et me demanda
+pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort genereusement.
+
+Je dirai encore quelques mots de notre theatre avant d'arriver au
+denoument, que le lecteur sait d'avance. Presque tous les soirs nous
+entreprenions un nouvel essai. Tantot c'etait un opera: tous les
+acteurs etant bons musiciens, meme moi, je l'avoue humblement et sans
+pretention, chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois,
+c'etait un ballet; les personnes serieuses se donnaient a la pantomime,
+les jeunes gens dansaient d'inspiration, avec une grace, un abandon
+et un entrain qu'on eut vainement cherches dans les poses etudiees du
+theatre. Boccaferri etait admirable au piano dans ces circonstances. Il
+s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s'il eut dicte
+imperieusement chaque geste, chaque intention de ses personnages, il
+les enlevait, les excitait jusqu'au delire ou les calmait jusqu'a
+l'abattement, au gre de son inspiration. Il les soumettait ainsi au
+scenario, car la pantomime dont il etait le plus souvent l'auteur, avait
+toujours une action bien nettement developpee et suivie.
+
+D'autres fois, nous tentions un opera comique, et il nous arriva
+d'improviser des airs, meme des choeurs, qui le croirait? ou l'ensemble
+ne manqua pas, et ou diverses reminiscences d'operas connus se lierent
+par des modulations individuelles promptement conquises et saisies de
+tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de memoire une piece
+dont nous n'avions pas le texte et que nous nous rappelions assez
+confusement. Ces souvenirs indecis avaient leur charme, et, pour les
+enfants qui ne connaissaient pas ces pieces, elles avaient l'attrait de
+la creation. Ils les concevaient, sur un simple expose preliminaire,
+autrement que nous, et nous etions tout ravis de leur voir trouver
+d'inspiration des caracteres nouveaux et des scenes meilleures que
+celles du texte.
+
+Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pieces avec de fort
+mauvaises. Boccaferri excellait a ce genre de decouvertes. Il fouillait
+dans sa bibliotheque theatrale, et trouvait un sujet heureux a exploiter
+dans une vieillerie mal concue et mal executee.
+
+--Il n'est si mauvaise oeuvre tombee a plat, disait-il, ou l'on ne
+trouve une idee, un caractere ou une scene dont on peut tirer un bon
+parti. Au theatre, j'ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent ete
+applaudis, si un homme intelligent eut traite le meme sujet. Fouillons
+donc toujours, ne doutons de rien, et soyez surs que nous pourrions
+aller ainsi pendant dix ans et trouver tout les soirs matiere a inventer
+et a developper.
+
+Cette vie fut charmante et nous passionna tous a tel point, que cela
+eut semble pueril et quasi insense a tout autre qu'a nous. Nous ne nous
+blasions point sur notre plaisir, parce que la matinee entiere etait
+donnee a un travail plus serieux. Je faisais de la peinture avec Stella;
+le marquis et sa fille remplissaient assidument les devoirs qu'ils
+s'etaient imposes; Celio faisait l'education litteraire et musicale de
+son jeune frere et de _notre_ petite soeur Beatrice, a laquelle aussi on
+me permettait de donner quelques lecons. L'heure de la comedie arrivait
+donc comme une recreation toujours meritee et toujours nouvelle. La
+_porte d'ivoire_ s'ouvrait toujours comme le sanctuaire de nos plus
+cheres illusions.
+
+Je me sentais grandir au contact de ces fraiches imaginations d'artistes
+dont le vieux Boccaferri etait la cle, le lien et l'ame. Je dois dire
+que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien juge cet homme, le plus
+improductif et le plus impuissant des membres de la societe officielle,
+le plus complet, le plus inspire, le plus _artiste_ enfin des artistes.
+Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai au dela du tombeau une
+eternelle reconnaissance. Jamais je n'ai entendu parler avec autant de
+sens, de clarte, de profondeur et de delicatesse sur la peinture.
+En barbouillant de grossiers decors (car il peignait fort mal), il
+epanchait dans mon sein un flot d'idees lumineuses qui fecondaient mon
+intelligence, et dont je sentirai toute ma vie la puissance generatrice.
+
+Je m'etonnai que Celio devant epouser Cecilia et devenir riche et
+seigneur, les Boccaferri songeassent serieusement a lui faire reprendre
+ses debuts: mais je le compris, comme eux, en etudiant son caractere, en
+reconnaissant sa vocation et la superiorite de talent que chaque jour
+faisait eclore en lui.--Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas
+presque toujours riches a une certaine epoque de leur vie, me disait le
+marquis, et la possession des terres, des chateaux et meme des titres
+les degoute-t-elle de leur art? Non. En general, c'est la vieillesse
+seule qui les chasse du theatre, car ils sentent bien que leur plus
+grande puissance et leur plus vive jouissance est la. Eh bien, Celio
+commencera par ou les autres finissent; il fera de l'art en grand, a son
+loisir; il sera d'autant plus precieux au public, qu'il se rendra plus
+rare, et d'autant mieux paye, qu'il en aura moins besoin. Ainsi va le
+monde.
+
+Celio vivait dans la fievre, et ces alternatives de fureur, d'esperance,
+de jalousie et d'enivrement developperent en lui une passion terrible
+pour Cecilia, une puissance superieure dans son talent. Nous lui
+laissames passer deux mois dans cette epreuve brulante qu'il avait la
+force de supporter, et qui etait, pour ainsi dire, l'element naturel de
+son genie.
+
+Un matin, que le printemps commencait a sourire, les sapins a se parer
+de pointes d'un vert tendre a l'extremite de leurs sombres rameaux, les
+lilas bourgeonnant sous une brise attiedie, et les mesanges semant les
+fourres de leurs petits cris sauvages, nous prenions le cafe sur la
+terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. L'avocat de
+Briancon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en
+s'ecriant: _Tout est liquide!_
+
+Cette parole prosaique fut aussi douce a nos oreilles que le premier
+tonnerre du printemps. C'etait le signal de notre bonheur a tous. Le
+marquis mit la main de sa fille dans celle de Celio, et celle de Stella
+dans la mienne. A l'heure ou j'ecris ces dernieres lignes, Beatrice
+cueille des camelias blancs et des cyclamens dans la serre pour les
+couronnes des deux mariees. Je suis heureux et fier de pouvoir donner
+tout haut le nom de soeur a cette chere enfant, et maitre Volabu vient
+d'entrer comme cocher au service du chateau.
+
+
+
+FIN DU CHATEAU DES DESERTES.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le chateau des Desertes, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHATEAU DES DESERTES ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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